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William de La Rive
La Marquise de Clérol

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066332228
Table des matières
INTRODUCTION
LA MARQUISE DE CLÉROL
I
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
INTRODUCTION
Table des matières
A monsieur le marquis de Varanne. En son château de Varanne. Briancourt-sur-Aulne.
(Lettre extraite du registre9. Correspondance et pièces diverses de1827.)
Londres, Travellers-Club, ce27août.
Deux mots en hâte, cher marquis. Tout à l’heure j’ai rencontré au club lord Linton, qui arrive de Worcester et m’a donné des nouvelles de Guy. Ces nouvelles sont si graves, que je ne perds pas une minute pour vous les communiquer. Il paraît que votre fils néglige les turneps pour Les roses et les lis de deux joues britanniques; en d’autres termes, qu’il file le parfait amour avec une jeune miss sans sol, mais non sans maille, puisqu’elle a emmaillotté monsieur votre héritier. Un assez joli coup de filet pour la sœur d’un praticien de village! Linton a l’air de considérer la chose comme très-sérieuse; vous savez que tout est sérieux dans ce diable de pays. Si j’étais de vous, je renoncerais à faire de Guy un agronome. Il n’a évidemment pas la bosse du métier, car l’art de cultiver la terre n’est, en somme, que l’art de la fumer. Sur ce, adieu. Ils sont ici à côté trois qui m’attendent avec une impatience féroce. Mais gare à eux! Sporani, qui en sa qualité d’athée, est superstitieux comme un derviche, s’est procuré une corde, laquelle a servi, pas plus tard qu’hier matin, à pendre un homme. Grâce à la générosité de Sporani, j’ai en poche un bout de cette corde. Si donc je ne relève pas dix atouts à chaque main, c’est que le pendu était innocent ce qui serait bien désagréable pour lui et bien fâcheux pour moi. Mes compliments à l’abbé, je vous prie. J’espère que Vichy vous a convenu et que, dans votre solitude de Varanne, vous rétablissez votre santé, à laquelle nul, soyez-en sûr, ne prend un plus vif intérêt que votre tout dévoué
ALPHONSE DE LAÏTA.
A propos, dites à l’abbé Cabonat qu’il avait raison. L’abbé Bousquet, que j’ai donné pour cornac à mon petit Gustave, est décidément un galantin fieffé; mais, après tout, mieux vaut un galantin, même fieffé, qu’un pédant.
Premier fait divers de LA QUOTIDIENNE du5octobre1827.
(Corresp. et pièces div. de1827.)
C’est avec une douleur qui sera partagée par tous les fidèles sujets de Sa Majesté que nous apprenons la mort de Guy-Claude-Amour-Louis Ferrand, marquis de Varanne, pair de France, maréchal de camp en retraite, chevalier des ordres du roi, décédé le30septembre dernier, en son château de Varanne, à la suite d’une longue et douloureuse maladie.
Une cérémonie touchante a adouci les derniers moments de l’illustre défunt, en même temps qu’elle en a peut-être précipité le cours. Dans la matinée du30septembre, le marquis s’était fait transporter dans la chapelle de son château pour y assister à la célébration du mariage de son fils. On sait que le comte, désormais marquis de Varanne, a épousé mademoiselle de Nashkine, la fille de ce généreux comte Nashkine dont, en des temps exécrables, tant de malheureux exilés furent les hôtes, et qui, après avoir suivi en France ses amis qui y rentraient, était devenu Français de cœur comme il l’avait toujours été par l’esprit.
Feu la marquise de Varanne avait été mariée deux fois. De son premier mariage avec Pierre Corbier, conseiller au parlement de Paris, mort à Londres en1797, elle eut un fils, actuellement député, et dont nul ne dépasse le dévouement à la cause sacrée que nous avons l’honneur de servir. Ainsi, dans nos deux assemblées, le beau-père et le fils défendaient, avec une égale fidélité, les principes monarchiques qui seuls peuvent clore à jamais, pour notre belle France, l’ère des révolutions et des désastres.
La vie noble et loyale du marquis de Varanne sera ici l’objet d’un article spécial. Mais que, dès ce premier moment, il nous soit permis de témoigner de notre profonde autant que respectueuse sympathie pour une famille qui nous est. chère à tant de titres, et, en particulier, pour ces jeunes époux dont le bonheur se trouve si cruellement troublé.
A monsieur le marquis de Varanne.
(Registre10. Corresp. et P. div. de1831.)
Londres, ce29août.
Monsieur le marquis,
L’avis inséré dans le Times a produit l’effet que nous en attendions. Ce matin, un homme s’est présenté dans notre bureau, qui a déclaré être en mesure de nous donner sur le docteur Sinclair les renseignements demandés. Cet homme, qui s’appelle Samuel Bark, est un ancien agent supérieur de la police métropolitaine, et nous a présenté des certificats qui attestent son honorabilité. Il nous a remis la note ci-incluse. Cette note, comme vous le verrez, est très-satisfaisante, puisqu’elle annonce l’arrivée prochaine à Londres du susdit docteur Sinclair. Bark nous ayant démontré l’exactitude de ses renseignements, nous nous sommes considérés comme tenus à lui remettre la récompense promise de cent livres sterling dont nous avons débité votre compte.
Heureux d’avoir mené à bien cette petite affairé, et prêts à faire bon accueil à toutes instructions et à tous ordres futurs de votre part, nous demeurons, monsieur le marquis, vos très-dévoués et obéissants serviteurs.
JOHN BROWN ET FILS.
Note sur Édouard Sinclair. M.D.
«Jusqu’en1827, le docteur Sinclair a habité, conformément à l’annonce du Times, Briar-Cottage, près de Worcester, dans le Worcestershire.
En1827, une sœur du docteur S. ayant eu une intrigue avec un jeune étranger (un Français), le docteur S. a dû quitter le Worcestershire par suite des bruits fâcheux qui se sont répandus et qui rendaient toute résidence ultérieure à Briar-Gottage ou dans les environs très-pénible pour mademoiselle S.
Le docteur S. s’est d’abord fixé à Sedgefield, près de Durham. Il a passé à Sedgefield les années1828, 1829et la première moitié de l’année1830.
Au mois de juillet1830, le climat de Sedgefield ne convenant pas à mademoiselle S., le docteur S. est descendu au sud, à Exmouth, dans le Devonshire.
Le3décembre1830, le docteur S. s’est embarqué pour Madère.
Selon toute apparence, le docteur S. ne tardera pas à revenir en Angleterre, n’ayant aucun motif connu pour prolonger son séjour à Madère, puisque, le14juin dernier, sa sœur, mademoiselle S., est morte.
« SAMUEL BARK.
219, Oxford street.»
A monsieur Corbier. Montrevaux (Seine-et-Marne).
(Corresp. et P. div. de1831.)
Paris, ce20octobre.
Monsieur,
J’arrive de Varanne. La folie de monsieur votre frère à un nom: elle s’appelle la folie de la croix. C’est là un cas qui relève de la théologie, non de la médecine, et qui, par conséquent, n’est point de ma compétence. Toutefois, si j’avais à émettre une opinion, je dirais sans hésiter que M. le marquis de Varanne, n’étant pas malade, est incurable.
Agréez, monsieur, l’expression de mes sentiments distingués.
ÉTIENNE ARBAULT.
A madame Corbier. Montrevaux (Seine-et-Marne).
(Même registre1831.)
Varanne, ce2novembre.
Arbault l’avait dit, ma chère Henriette, Guy est incurable. Je viens d’avoir avec lui l’explication décisive à laquelle, depuis mon arrivée, je cherchais en vain à l’amener, et qu’il a, cette fois, provoquée lui-même. Bien que cette explication ait été par moment des plus pénibles, et que la conclusion n’en soit point celle que j’aurais désirée, je ne la regrette pas. Il me fallait absolument sortir de la cruelle incertitude où j’étais plongé. Je suis maintenant convaincu que mon pauvre frère a tout son bon sens; je suis également convaincu que rien de ce que nous pourrions dire et faire n’ébranlerait sa résolution. Je crois enfin qu’avec sa faiblesse de caractère et son imagination, malheureux comme il est, il prend, en quittant définitivement le monde, le seul parti raisonnable.
A mon retour, c’est-à-dire très-incessamment, je vous raconterai en détail notre conversation; mais voici en gros comment les choses se sont passées:
Ce matin, de bonne heure, je suis descendu dans la chapelle, et, là, ainsi que je m’y attendais, j’ai trouvé mon frère agenouillé sur les dalles, les mains jointes, absorbé dans une méditation que je n’ai pas osé interrompre. Après avoir passé une heure dans la chapelle, sans que Guy s’aperçût de ma présence, je suis monté dans la grande salle, où j’ai fait allumer un bon feu. Les matinées sont déjà très-froides, et la chapelle est très-humide. Je me chauffais donc, penché sur la flamme, selon cette habitude que vous me reprochez, mais à laquelle j’étais alors bien excusable de me livrer, car j’étais transi; je me chauffais et je réfléchissais à une foule de choses toutes moins gaies les unes que les autres, lorsque j’ai senti une main se poser légèrement sur mon épaule. En me retournant j’ai vu mon frère. Je vous ai écrit à quel point il est changé; mais il m’a paru plus pâle, plus amaigri, plus défait encore que de coutume. Comme je me levais de mon fauteuil:
–Ne te dérange pas, m’a-t-il dit.
Et il s’est assis sur une chaise près de moi.
–Tu vas mieux aujourd’hui? lui ai-je demandé.
–Mieux, non, a-t-il répondu, mais bien.
Puis, me regardant avec une grande douceur:
–Tu n’es pas comme l’abbé, n’est-ce pas, François? tu ne me crois pas fou?
Je n’ai rien répliqué.
–Écoute-moi donc, a-t-il ajouté.
Guy m’a alors ouvert son cœur et m’a conté qu’au moment où il avait été contraint par son père d’épouser Anastasie, il aimait une autre femme qu’il n’a, du reste, point nommée. Vous savez que le vieux marquis s’était, à l’époque de l’émigration, réfugié en Russie et que, là, il avait contracté de grandes obligations envers le comte Nashkine. Plus tard, lorsque celui-ci mourut, le mariage de Guy et d’Anastasie était à l’état de projet arrêté par les deux pères. Malheureusement, le comte Nashkine ne laissa aucune fortune, d’où il résulta que le marquis, qui était une barre d’honneur, imposa à son fils une alliance désastreuse en tous points. Il l’imposa avec d’autant plus de précipitation qu’il avait indirectement appris cette passion de Guy dont je viens de vous parler. Les prières, les menaces d’un père mourant l’emportèrent sur les serments du fils. Maintenant, mon frère se regarde comme étant l’assassin de celle qu’il aimait, qu’il n’a jamais cessé d’aimer et qui est morte de chagrin. Voilà, en deux mots, pourquoi Guy va revêtir le froc. Quand j’ai essayé de l’en dissuader;
–Aimerais-tu mieux.? m’a-t-il dit,
Il n’a pas achevé; mais j’ai compris.
Je lui ai naturellement parlé de sa fille qu’il abandonne.
–Je ne l’abandonne pas, m’a-t-il répondu, je vous la confie, à toi et à ton excellente femme. Je sais que vous serez pour elle les parents les plus tendres; vous n’avez pas d’enfants, elle vous en tiendra lieu; si Dieu vous en accorde, ce seront des frères, des sœurs qu’il donnera à Olga. Vous l’élèverez selon les inspirations de votre cœur et de votre conscience. Je ne vous demande qu’une chose, c’est, lorsqu’elle sera en âge de se marier, de la laisser libre d’aimer qui elle voudra, de ne regarder ni à la fortune, ni au rang, ni à la position de celui qu’elle choisira.
En disant cela, il m’avait pris les mains et les serrait dans les siennes comme dans un étau; puis il a ajouté:
–Tu me le promets, François, n’est-ce pas, tu me le promets?
Il a répété ces derniers mots à plusieurs reprises. Ensuite il s’est levé et s’est mis à se promener dans la salle. Tout à coup je l’ai vu s’arrêter devant une des fenêtres. Il m’a appelé et m’a montré, dans le chemin, un petit garçon couvert d’un méchant sarrau de toile qui courait, pieds nus, dans la boue, poussant devant lui un troupeau de vaches.
–Tu vois cet enfant, m’a-t-il dit; s’il plaît à Dieu, il deviendra un homme. Eh bien, qu’alors Olga l’épouse si elle l’aime.
Nous avons ensuite causé plus tranquillement. Guy m’a fait part de ses dispositions, qui sont très-simples. Il se réserve vingt mille francs, somme suffisante, dit-il, pour qu’il ne risque pas d’être à charge à l’ordre dans lequel il entre. Quant à sa fortune, qui est considérable, je suis chargé de l’administrer à ma guise, et la moitié des revenus qui en dérivent me sont attribués jusqu’à la majorité ou jusqu’au mariage d’Olga. Sur ce point, mon frère a-été intraitable, bien que je lui aie manifesté, en termes fort vifs; ma répugnance à hériter de lui et en quelque sorte à le dépouiller de son vivant.
Je pense quitter Varanne après-demain. J’emmènerai avec moi Olga et sa nourrice. Je présume que vous n’aurez pas d’objection à ce que j’offre l’hospitalité à l’abbé Cabonat. Le pauvre homme ne peut pas rester seul à Varanne, et où irait-il? A bientôt donc, ma chère Henriette; je vous embrasse tendrement.
FRANÇOIS CORBIER.
A madame la baronne de Bois-Guéant, rue Saint-
Dominique, à Paris.
(Registre14. Corresp. et P. div. de1849.)
Mercredi matin.
Ma chère cousine,
Je n’ai pas pu dormir cette nuit. J’avais sans cesse devant les yeux ce pauvre jeune homme dont vous m’avez dit le désespoir. Est-il vraiment possible qu’il m’aime à ce point de vouloir aller à la guerre, mourir, si je le repousse? Eh bien, figurez-vous que je sens que c’est possible, que c’est sûr. Gardez cela pour vous. On se moquerait de moi. Au fait, pourquoi se moquerait-on de moi? Est-ce que je sais seulement ce que c’est que d’être aimée? Mais ce que je sais bien, c’est que la tendresse est la chose nécessaire, le bonheur, la vie, et que, lorsqu’on ne l’a pas, autant vaudrait mourir. Oui, au lieu de m’abandonner, mon père aurait dû avoir pitié de sa petite Olga, la prendre, elle et son berceau, et tout jeter dans quelque étang. Mon oncle a toujours été pour moi la bonté même; ma tante aussi, Henri également. Mais ma tante et mon oncle ont Henri, Henri les a. Moi, je n’ai personne pour m’aimer, ni à aimer, personne à moi seule. Je vous dis là non pas ce qui me passe par la tète, mais ce qui y loge. On a quelquefois besoin de laisser parler son cœur, et vous êtes si bonne, vous savez si bien compatir à ce que souffrent les autres! Enfin je ne veux pas que M. de Clérol aille à la guerre. Dites-lui que je ne le repousse pas et que, puisqu’il m’aime tant, j’arriverai peut-être à l’aimer. J’ai prié Dieu pour cela. Votre affectionnée
OLGA.
A monsieur le vicomte Gustave de Laïta, rue de Lille.
(Même registre1849.)
Paris, lundi.
Mon cher Gustave,
A midi, Jeannette me réveille.
–Le marquis de Clérol.
–Faites entrer.
Mon Fernand parait, en tenue d’ambassadeur, cravate blanche et cætera.
–Qu’est-ce que cela signifie?
Il éclate de rire. Figurez-vous que nous avions bel et bien oublié que c’est aujourd’hui qu’il se marie. L’ennuyeux de la chose est qu’il part jeudi pour l’Italie, qu’il va. montrer à sa blonde. non, pour l’Irlande. non c’est bien pour l’Italie. Bref, adieu aux truffes, mercredi soir, chez moi. Fernand s’est bien chargé de vous prévenir, mais il est si oublieux! Donc, je vous écris aux fins, comme disent ces gueux d’huissiers, que vous ne vous fassiez pas attendre. A vous du cœur et du reste.
ATALA.
Commissariat de police du deuxième arrondissement
de Paris.
(Registre14. Corresp. et P. div. de1849.)
PROCÈS-VERBAL.
Aujourd’hui, mercredi, 19avril1849, à onze heures du soir, ayant été informé qu’une explosion de gaz accompagnée de mort d’homme venait d’avoir lieu au domicile de la femme Marchant, dite Atala, je me suis immédiatement transporté au susdit domicile, où j’ai constaté, en effet, le décès, par accident, du marquis Fernand de Clérol, habitant, quand il vivait, rue de l’Université, à Paris. J’ai ordonné la levée du cadavre et son transport immédiat au domicile du défunt.
POUGET.
A madame la marquise de Clérol, chez monsieur
Corbier. Montrevaux (Seine-et-Marne).
(Registre15. Corresp. et P. div. de1853.)
La Noire, ce2juillet.
Madame et très-chère sœur en saint Hubert,
Vous me demandez un dogue pour Varanne. Je vous envoie un loup. La bête a bon pied, bon œil, bonne dent, et répond au nom de Denis Barlot. Elle est, d’ailleurs, faite à la muselière; mais il m’a fallu du temps pour l’y accoutumer. Je n’ai pas votre pouvoir d’enchaîner les gens.
Quant à l’autre animal sauvage que vous excitez à sortir de sa tanière, je vous avertis qu’il a grande envie de vous prendre au mot, et que vous risquez fort, chère Diana Vernon, de voir, un beau matin, arriver l’ours qui s’appelle
ALPHONSE DE LAÏTA.
A monsieur Marion, intendant, à Varanne,
par Briancourt-sur-Aulne.
(Même registre1853.)
Montrevaux, ce7juillet.
Mon cher monsieur Marion,
Le porteur de ce billet est le garde que je vous ai annoncé. Il s’appelle Denis Barlot. Je lui ai dit qu’il pourrait loger et prendre pension chez vous en attendant que l’ancienne maison du garde fût convenablement réparée. Je vous prie de le mettre au fait du pays.
MARQUISE DE CLÉROL.
A monsieur Corbier. Montrevaux (Seine-et-Marne).
(Même registre1853.)
Dieppe, samedi matin, 15juillet.
Mon cher père,
Vous avez un appartement. C’est Laïta qui l’a découvert, t je l’ai immédiatement arrêté; un phénix d’appartement: six pièces sur la rue, des meubles à peu près neufs, de vrais rideaux aux fenêtres, et le tout au premier, cela va de soi. Quant au prix: quatre mille francs; ce qui, nous a fait observer le propriétaire, est pour rien, considérant que l’appartement est d’un seul mas. J’ai trouvé en outre une excellente écurie. Arrivez donc. Nous vous attendons avec impatience. Laïta et moi, nous orga nisons une série de steeple-chases et, tous les lundis et jeudis, Olga aura le plaisir de nous voir nous casser le col. Ainsi à bientôt. Mille choses à ma mère et à ma cousine de la part de votre affectionné fils,
HENRI CORBIER.
A monsieur Henri Corbier, hôtel Royal, Dieppe.
(Registre15. Corresp. et P. div. de1883.)
Montrevaux, ce20juillet.
Mon cher Henri,
Tous nos plans sont changés. Au lieu d’aller à Dieppe, nous allons à Varanne! à Varanne inhabité depuis vingt ans! C’est Olga qui l’a ainsi arrangé, à mon insu. Elle a écrit, elle-même, à Marion, il y a quinze jours ou trois semaines, et l’a informé de son dessein de passer l’automne à Varanne. Naturellement, Marion en a parlé à Balaguier; si bien que j’ai reçu, ce matin, de Balaguier, une lettre à laquelle j’ai commencé par ne rien comprendre. Olga m’ayant expliqué l’énigme, je me suis d’abord fâché; mais tu sais que j’ignore l’art de gronder cette chère enfant, dont le désir est, d’ailleurs, dans le cas actuel, trop légitime pour que je me sente le droit de le contre-carrer. Au reçu de ce billet, aie donc l’obligeance de résilier la location de l’appartement que tu m’as arrêté, ainsi, cela va sans dire, que la location de l’écurie.
Nous partons mercredi prochain, Olga et moi. Pour le moment, ta mère reste seule à Montrevaux; elle nous rejoindra plus tard; tu nous l’amèneras. Olga me charge expressément de te mander qu’elle compte sur toi; elle a de vastes projets de chasse qui roulent dans sa petite tête. En ce qui me concerne, je ne te dissimulerai pas que la perspective de ce séjour à Varanne m’agite et m’attriste. Je n’aime pas à remuer les souvenirs pénibles. C’est là une disposition de mon âge et de ma nature, disposition fâcheuse contre laquelle je n’ai peut-être point assez lutté. Il y a longtemps que j’aurais dû suggérer à Olga ce qu’aujourd’hui elle m’impose, et ce qu’elle a raison, elle d’ordinaire si déraisonnable, de m’imposer.
Quant à l’appartement de Dieppe, tâche de t’en débarrasser aux meilleures conditions possibles; je présume qu’en cette saison tu le remettras facilement et sans trop grande perte. Enfin, agis pour le mieux et écris-moi ce que tu auras fait. Adieu et prends bien garde, je t’en conjure, avec ces atroces steeple-chases. Ta mère t’embrasse tendrement; elle va très-passablement.
Ton père affectionné,
FRANÇOIS CORBIER.
Mes compliments à M. de Laïta.
A monsieur le baron d’Arse. Baden, grand-duchè de
Baden. Poste restante.
(Registre15. Corresp. et P. div. de1853)
Dieppe, ce31juillet.
Je n’ai jamais, mon cher Maxime, tenu le propos que Lérac m’attribue. Je vous suis fort obligé d’avoir remouché ce petit drôle; quant à moi, je me réserve, à la première occasion, de le moucher. J’ai, sur le bonhomme Corbier, ma façon de penser que je garde pour moi, et, si je la voulais dire, ce n’est assurément pas Lérac que je prendrais pour mon confident. Je crois en un Corbier aussi intelligent et spirituel que désintéressé et loyal. Voilà, jusqu’à nouvel ordre, ma profession de foi à l’endroit de l’oncle opulent et corpulent de l’inflexible Olga.
Il est non moins faux et absurde de prétendre que j’aie pigeonné le Benjamin. Quelques centaines de louis qui me sont encore dus solderaient le bilan de ces piquets et de ces écartés que Lérac me reproche. Vous savez que je n’aurais pas eu à pousser Henri, et qu’il m’eût suffi de le laisser aller, pour l’amener aux cent mille. L’enfant, d’ailleurs, n’a cependant plus ses dents de lait.
J’irai vous rejoindre vers la fin du mois, et je suis, par conséquent, tout disposé à monter Black-Boy, au steeple-chase du2septembre. J’accepte également volontiers d’être de moitié dans vos paris, et je me félicite de ce que ce vieux sacripant de Jones consent à tenir votre book.
Seulement, défiez-vous de notre ami Warton. On m’assure que le pauvre diable a été sinistré ce printemps aux courses d’Epsom, et qu’il a fait assez triste figure à la liquidation. Cela bien entre nous, je vous prie, et uniquement pour nous. Je serais désolé d’empêcher Warton de se refaire. Adieu; je ne vous dis rien de Dieppe, puisque vous êtes tenu, par Atala, au courant de ce qui se passe ici. Vous comprenez que je ne saurais avoir, pour vous divertir, ni l’esprit ni l’orthographe de votre chroniqueur. Je vous serre donc la main.
A vous de cœur.
GUSTAVE DE LAÏTA.
A monsieur Bousquet, rue de Lille, 137, Paris.
(Même registre1853.)
Dieppe, ce31 juillet.
Mon cher Bousquet,
Je reçois lettre sur lettre de Desjeux. Faites-moi le plaisir de courir chez cette vieille canaille et de lui demander un renouvellement. Je payerai ce qu’il faudra; j’irai, au besoin, jusqu’à vingt-cinq pour cent; mais une prolongation de six mois m’est indispensable. D’ici au 1er jauvier, j’aurai le temps de me retourner et de me mettre en mesure de rembourser Desjeux. L’infernale déveine qui me poursuit depuis un an ne peut pas toujours durer. J’attends beaucoup des courses d’automne, dans lesquelles je suis très-heureusement engagé; déjà, à l’heure qu’il est, je liquiderais ma situation avec un bénéfice considérable. Henri Corbier, qui me doit cinquante-sept mille francs, sera majeur le14décembre prochain. Enfin vous n’ignorez pas que je couve l’idée de devenir un homme sérieux. Dites tout cela à Desjeux, dites-le-lui adroitement. Que le brigand m’accorde six mois, et je lui promets, pour le premier de l’an, ma carte, mon estime et son argent.
Soyez donc prompt et éloquent, mon cher Bousquet; en vous est l’espoir de votre très-affectionné.
GUSTAVE DE LAÏTA.
A monsieur le vicomte de Laïta, hôtel Royal, Dieppe.
(Registre15. Corresp. et P. div. de1853.)
Ce9août.
Mon cher ami,
J’entends que tu te fasses inviter à Varanne. Je te préviens que tu y trouveras Barlot, un cadeau que j’ai fait, à ton intention, à la marquise de C. Tu te rappelleras que nous tenons le drôle par sa petite affaire de l’automne dernier. Tu auras ainsi un homme à toi, sans qu’il t’en coûte un liard.
Ton père,
LAÏTA.
A monsieur le baron d’Arse. Baden, grand-duché de
Baden. Poste restante.
(Même registre1853.)
Dieppe, ce16août 1853.
Ne comptez plus sur moi, mon cher Maxime, pour Black-Boy. Mes rapports avec mon gouverneur se trouvent, en ce moment, un peu tendus, et vous savez que je ne suis pas en situation de rompre. Or, on m’a donné à entendre que ma présence à Baden serait fort mal vue. La roulette m’est interdite. Le seul jeu de hasard qui me soit encore permis est le mariage. Voilà bien les pères!
Mille excuses et autant de regrets. Faites mes amitiés à Julie. Dites-lui que, loin de lui en vouloir, je souhaite, sans toutefois oser l’espérer, que mes successeurs soient aussi bêtes que votre tout dévoué,
GUSTAVE DE LAÏTA.
LA
MARQUISE DE CLÉROL
Table des matières
I
Table des matières
Briancourt-sur-Aulne est le siège d’une des sous-préfectures les moins recherchées de France, non que le pays soit laid: au contraire, il est arrosé, boisé et agréablement accidenté; ou qu’il soit insalubre: loin de là, on devient très-vieux à Briancourt-sur-Aulne.; mais une petite ville où le couvre-feu sonné à dix heures réveillerait toute la population, y compris les cinq gendarmes qui la gardent, est une oubliette politique au fond de laquelle, si dénué d’ambition que soit un fonctionnaire, il ne se soucie pas d’être descendu. Briancourt-sur-Aulne et ses pareils, bourgs pourris de l’administration, n’en sont pas moins des éléments essentiels de ce que Balzac appelait l’organisme social. Il est bon que le pouvoir ait un moyen honnête de récompenser lès services douteux; souvent aussi il lui convient d’exiler, pour quelques jours, un jeune-homme dont on veut abréger les débuts et à qui l’on donne une sous-préfecture comme on donne une sous-lieutenauce à un prince du sang. Ne faut-il pas enfin que l’État puisse loger, nourrir, vêtir ces grands invalides de l’existence, qui ont laissé leurs dépouilles dans la mêlée? A cinquante ans, avec la goutte, avec des dettes, avec un blason et avec un laquais, que deviendrait-on, sans la ressource suprême des consulats lointains et des sous-préfectures perdues?
Au commencement du mois de juillet1853, lorsque le baron de Bley (Antonin-Pierre) apprit sa nomination au poste vacant de sous-préfet à Briancourt-sur-Aulne, il demanda huit jours de réflexion.
–Il vous faut bien du temps pour réfléchir, lui dit en riant le ministre.
–Dame! quand on en a si peu l’habitude, répondit gravement le nouveau titulaire,
–A vous parler net, reprit Son Excellence, je m’attendais à plus d’empressement de votre part; savez-vous que votre nomination me fait onze ennemis?
–Onze! pas davantage? interrompit le baron. Décidément, la place n’est guère bonne.
–Ma foi, poursuivit d’un ton piqué et en se levant le ministre, vous êtes libre de refuser, parfaitement libre; seulement, je vous prierai d’informer madame de Bois-Guéant que c’est vous qui n’avez pas voulu.
–Mais, mon cher, répliqua M. de Bley, vous ne m’entendez pas; je vous suis positivement très-reconnaissant de votre offre et, puisque mon hésitation à l’accepter vous offusque, je m’en vais, sans plus tarder, répondre comme un enfant: «Merci, oui.» Permettez-moi cependant de vous faire observer qu’il n’est pas surprenant que j’aie désiré répondre comme un homme et savoir à quoi je m’engageais, avant de m’y engager. Au prochain mois d’octobre, je compterai mon cinquante-huitième automne; il y a juste trente-ans que j’avais une excellente santé, un excellent million et une intelligence dont je ne dirai point de mal, vu qu’elle a su faire durer jusqu’à ce jour votre serviteur. J’ai, pendant plusieurs saisons, tenu le haut du pavé, et j’ai connu à peu près toute la terre. Après avoir joué le whist du prince de Talleyrand, passé quinze cents soirées à l’Opéra et fait la cour, sans trop leur déplaire, à quelques-unes des plus jolies femmes de Paris, on ne part pas pour Briancourt-sur-Aulne sans penser qu’on aimerait mieux en revenir. Après quoi, j’ai de trop bonnes raisons d’y aller pour n’être pas pénétré de gratitude envers qui m’y envoie, et, encore une fois, merci, oui! Quand faut-il que je déménage?
–Le pins tôt sera le mieux.
–Très-bien. Un dernier mot. Je viens de vous avertir que j’ai l’honneur d’être un élève de M. de Talleyrand.
–Par ma faible voix, baron, le gouvernement vous en félicite et s’en félicite lui-même.
–Alors, surtout pas de zèle, n’est-ce pas?
–Êtes-vous sûr que M. de Talleyrand ait réellement dit ce mot-là?
–Je crois bien! c’est moi qui le lui ai fait. Vous voyez que j’étais né pour être sous-préfet.
–A Briancourt-sur-Aulne, ajouta avec intention le ministre en saluant son subordonné qui se retirait, à Briancourt-sur-Aulne, mon cher monsieur!
Rentré chez lui, le baron de Bley se plongea dans une dormeuse et parcourut un journal du soir qu’il avait acheté en passant sur le boulevard; puis il se leva brusquement, alluma un cigare, fit quatre ou cinq fois le tour de son salon, épousseta délicatement, avec son mouchoir, un Watteau qui étincelait entre deux petites toiles flamandes comme un diamant entre deux perles, et, appelant son valet de chambre qui traversait d’un pas discret une pièce voisine, il lui tint à peu près ce discours:
–Vous allez vous rendre chez tous mes fournisseurs, chez tous, vous entendez; vous leur direz qu’ils aient à m’envoyer demain, dans la matinée, entre dix heures et midi, leurs mémoires acquittés; acquittés, vous entendez. Avant de sortir, vous préviendrez le portier qu’à dater de ce jour mon appartement est à louer, non meublé, cela va de soi. Si, par cette nouvelle qui, vu la hausse des loyers, lui vaut quinze cents francs de rente, notre propriétaire juge convenable de vous gratifier de quelques louis, je ne m’y oppose point. C’est votre affaire. Maintenant, sachez que nous quittons Paris, que nous nous fixons à la campagne. Nous nous faisons vieux l’un et l’autre, mon pauvre Firmin; vous avez singulièrement grisonné en dernier lieu, le repos vous est aussi nécessaire qu’à moi. D’ailleurs, c’est tout bénéfice pour vous. Je double vos appointements, et à Briancourt, où nous. allons, le vin ne coûte que cinq sols le litre, un vin excellent. Retenez immédiatement un emballeur. Nous ferons suivre mes meubles, mais nous prendrons avec nous mes livres, mes tableaux et mes hardes. Nous partons lundi. Je n’aurai pas besoin de vous ce soir; je dîne en ville et je rentrerai tard. Voilà tout. Ah! dites à Untersax qu’il me faut, pour dimanche, un costume de sous-préfet.
–Monsieur le baron ne pense-t-il pas que je devrais me commander, moi aussi, une livrée neuve?
–Vous aussi? reprit M. de Bley en souriant tristement. Eh bien, soit, vous aussi!–Hélas! poursuivit-il quand Firmin eut quitté le salon, la sagesse a parlé par la bouche de cet imbécile, et me voici désormais galonné comme lui. Heureusement qu’à Briancourt personne ne me verra. Bah! foin de ces idées noires! N’est-on pas toujours, en définive, le valet de quelqu’un? Si j’étais libre, irai-je aujourd’hui chez madame de Bois-Guéant, dîner avec cette cousinaille de province que j’ai charge de divertir? Ma foi, vive la livrée!
Et, ce disant, il ranima, par quelques aspirations précipitées, le feu de son cigare, qui était sur le point de s’éteindre.
Les préparatifs de départ furent promptement terminés. Bien qu’il se dit élève du prince de Talleyrand, Pierre de Bley était de l’école qui tranche plutôt que de celle qui dévoue. Depuis dix ans et plus qu’il voyait ses budgets se solder par des déficits, s’accroître, dans une progression naturelle autant que rapide, la différence entre ses dépenses stationnaires et ses revenus amoindris, depuis dix ans et plus que, pour employer son langage, il sentait sa barque s’enfoncer, il n’avait pas eu le courage de l’alléger, en jetant par dessus le bord un goût ou une habitude.
–Ce sauvetage me déplaît, répondit-il un jour à son cousin Malfé, qui le prêchait d’exemple et de conseil; quand nous coulerons, je nagerai. C’est bien le diable si je ne trouve pas alors un îlot.
Et, comme Malfé insistait:
–Tu as mille fois raison, continua-t-il; mais je me connais, je ne saurais, sans y être tout à fait contraint, quitter mon genre de vie, et ce serait le quitter que d’y changer une virgule; c’est se mal porter que d’avoir une écorchure au petit doigt. Il faut que ce soit mon genre de vie qui me quitte. Cela ne tardera guère. Maintenant, prends ton chapeau. J’ai acheté ce matin des alezans de Bergheim, et voilà vingt minutes qu’ils sont attelés; or, ils ressemblent au grand roi, ils n’aiment pas attendre.
Le baron avait exécuté fidèlement son programme. Il savait compter et était, à sa façon, un homme d’ordre. Il acceptait de se ruiner, mais était fermement résolu à toujours regarder ses créanciers en face, et il comprenait qu’afin de payer ses dettes le plus sûr est de n’en pas avoir. Il passait pour riche et, sans tendre outre mesure les ressorts de son crédit, il aurait pu, pendant nombre d’années encore, représenter les grandes traditions auprès des jeunes gens qui, bien que tenant sa redingote pour trop pincée, son pantalon pour trop tendu, ses sous-pieds pour trop larges, sa cravate de satin pour trop haute, respectaient en lui l’homme qui, selon son expression, avait connu à peu près toute la terre. Mais, quand il s’aperçut que l’heure des expédients allait bientôt sonner pour lui, il s’arrêta court, se gardant bien de faire un seul pas sur la pente au bas de laquelle il entrevoyait l’abime. Il n’ignorait point que, contrairement au proverbe, ce qui est différé est, la plupart du temps, perdu. Il chercha donc un emploi. Il avait annoncé qu’il nagerait; il nagea, et, grâce à madame de Bois-Guéant, il trouva son îlot. En moins de huit jours, il eut réglé ses affaires, vendu ses chevaux, envoyé sa démission de deux des trois clubs dont il était membre, libéré ses gens à l’exception de Firmin qui lui était indispensable, reçu les instructions de son préfet qui se trouvait en séjour à Paris, expédié environ deux cents cartes de visite estampillées du fatal P.P.C. et pris lui-même congé du boulevard, dans un dîner que, la veille de son départ, il donna à Malfé et à Bergheim, retenus en ville, malgré la saison, l’un par sa bourse qui lui interdisait les voyages, l’autre par la Bourse qui lui interdisait les absences.
Ce dîner, qui eut lieu au café Anglais, ne fut point trop mélancolique. Les vins et les estomacs étaient bons. Bley s’excusa d’avoir convié ses amis au cabaret:
–Mais je n’ai plus de chez moi, dit-il.
Ce fut là le seul mot attristant prononcé, et encore celui à qui il-avait échappé le corrigea-t-il aussitôt en ajoutant:
–Ne faut-il pas, au surplus, que j’apprenne mon métier de provincial?
–Qu’importe l’enseigne, repartit Bergheim, à de vieux routiers comme nous? D’ailleurs, l’endroit me plaît, il est peuplé de souvenirs; vous rappelez-vous, Malfé?
–D’abord, interrompit Malfé, j’ai une détestable mémoire.
–Tant mieux, poursuivit Bergheim, ce que je vais vous conter vous paraîtra nouveau.
Et, là-dessus, il entama une histoire dont Malfé était le héros. C’était une histoire de la vingt-cinquième année. Malfé, pour mauvaise qu’il donnât sa mémoire, ne s’en souvint pas moins d’un épisode de la vie de Bergheim. Bley tira, à son tour, de son sac fort bien garni, quelques anecdotes du temps jadis. Ce fut un feu croisé de personnalités inoffensives, de gaies rectifications, de vieilles plaisanteries, de récits répétés pour la centième fois peut-être. Les hommes ne se fatiguent jamais de reparler du passé qu’ils ont traversé ensemble. Ils sont pareils à ces musiciens qui, prenant plaisir à jouer toujours la même symphonie, sourient d’avance aux passages qui vont charmer leurs oreilles. Les trois amis ne se contentaient pas de sourire, ils appartiennent à une génération qui rit volontiers et rit très-haut. Au dessert, cependant, on devint plus grave.
–Messieurs, dit Malfé d’un ton solennel, voici le moment des toasts.
–Çà, s’écria Bergheim, n’allons pas être lugubres. Briancourt n’est point une nasse, que diable! On y entre, mais on en sort.
–Rassurez-vous, reprit le baron, j’ai vu mourir Werther sans le pleurer; je ne pleurerai pas ma fortune.
–Mais, sacrebleu! demanda Bergheim, de quoi donc est-elle morte, votre fortune?
–De vieillesse. Et puisque nous avons abordé ce sujet-là, continua Bley, pouvez-vous me rendre un service? Malfé me pardonnera de parler finance devant lui. Vous faites partie du conseil d’administration de l’Étoile. Or, j’ai sauvé du naufrage quelques sous que je voudrais placer à fonds perdus.
–En rente viagère? interrompit Bergheim; vous, placer votre argent en rente viagère? Cela n’a pas le sens commun. A la bonne heure si vous étiez gros comme moi et menacé, par votre médecin, des foudres de l’apoplexie, ou fluet comme Malfé, à qui l’on ne donnerait pas six mois de vie, quand même il serait au pair avec la rente! Mais vous, mon bon, vous êtes bâti d’acier; vous avez le pied leste, l’œil clair, le teint frais, le visage sec, les cheveux blonds, toutes vos dents et un soupçon de goutte! Nous ne vous donnerions pas six pour cent. Votre épave est de.?
–Soixante mille francs.
–Et vous prétendiez que votre fortune était morte! Nous la ressusciterons. Laffitte a commencé avec une épingle.
–Oui, murmura Malfé, et Mandrin avec un crochet.
–Mon cher Bergheim, dit le baron, il s’agit pour moi non point de commencer, mais de finir; je n’ai pas d’héritiers, et.
–On a toujours des héritiers. Ainsi confiez-moi vos soixante mille francs, je les ferai travailler; nous avons, en ce moment, sur le tapis, deux ou trois affaires auxquelles je vous intéresserai. Il faut que vous redeveniez un capitaliste sérieux, et cela sera!
–Vous croyez?
–Je ne crois pas, je vois! Donc, c’est convenu.
–Eh bien, soit! c’est convenu.
Sur quoi, Malfé se levant:
–Je bois à la santé de l’hôte généreux qui nous donne un dîner de trois couverts, à vingt mille francs le couvert.
Le surlendemain, dans la matinée, le train omnibus no2de l’un des embranchements de la ligne de Paris à Orléans déposait le baron de Bley, ses quatorze colis et son valet de chambre, sur la plate-forme de la petite station isolée qui dessert Briancourt-sur-Aulne. Tandis que Firmin reconnaissait les bagages et qu’une vieille femme, chargée d’un énorme panier, se désolait d’avoir manqué le train, provoquant, par ses lamentations criardes, les remarques caustiques d’un homme d’équipe bel esprit, le baron, immobile et pensif, contemplait le convoi s’enfuyant dans la plaine, de ce regard dont le naufragé con temple une voile disparaissant à l’horizon. Il se sentai comme étranger à lui-même. C’était lui en quelque sort qu’il voyait s’éclipser, remorqué par cette locomotive don le panache bleuâtre s’étalait en larges spirales, couronnai les cimes des arbres et s’évanouissait dans les airs.
–Ainsi, se disait-il, s’évanouit toute destinée humaine. C’en est fait. Jusqu’ici, j’ai vécu. Il ne me .reste plus qu’à végéter. Seul, pauvre, vieux, exilé dans un pays o je ne connais personne et où il n’y a personne à connaître! cela n’est pas gai. Mais tu l’as voulu! Il fau convenir que j’ai été un maître sot de dissiper mon bien Sous-préfet de Briancourt-sur-Aulne! Hélas! Propter vitam vivendi perdere causas.
Et, tout en scandant ce vers à demi-voix, il battait en mesure, de sa canne, les dalles du trottoir.
Il fut tiré de ses méditations par le chef de gare qui jusque-là, s’était, d’un air assez rogue, tenu devant la porte de son bureau, le cigare à la bouche, les mains dans les poches, mais qui, sur un mot que lui glissa à l’oreille l’homme d’équipe, lequel venait de causer avec Firmin, jeta son cigare et, s’élançant casquette bas, offrit, ses ser vices à M. le sous-préfet.
–Excusez-moi, dit-il; j’avais cru que vous n’étiez qu’un voyageur.
–Vous me faisiez injure, répondit le baron en souriant; au reste, je n’ai besoin de rien, sauf d’une voiture.
Le chef de gare s’affligea de n’avoir point été prévenu de l’arrivée de M. le sous-préfet, exposa les mesures qu’à la réception du moindre télégramme, il n’eût pas manqué de prendre, et expliqua que, malheureusement, l’omnibus de Briancourt, une entreprise fort mal menée, contre laquelle le gouvernement devrait sévir, se permettait de ne coïncider qu’avec les trains qui remontaient. Il remarqua, en manière de parenthèse, que l’administration était toujours beaucoup trop indulgente. Enfin il mit son fauteuil à la disposition de l’autorité départementale.
–Le train, dit-il en terminant, ne passe qu’à midi cinquante-neuf.
–Et il est à peine onze heures, soupira Firmin, qui, après avoir inutilement cherché un endroit où étancher sa soif, s’était rapproché de son maitre.
–Y a-t-il loin d’ici à Briancourt? demanda Bley.
–Cinq kilomètres six cents mètres.
–Diable! N’importe, je marcherai.
–Et moi, monsieur le baron? s’écria piteusement Firmin, qui, dans cette gare sans buvette, était près de se croire abandonné du ciel et des hommes. Quel pays! ajouta-t-il; mon Dieu, quel pays!
–Ne soyez pas ingrat, reprit le baron, que divertissait la consternation de son vieux domestique; l’autorité départementale serait en droit d’exiger que vous portiez ses colis à Briancourt. Mais non. Vous attendrez tranquillement l’omnibus qui vous conduira, vous et les bagages, à la sous-préfecture.
Ensuite, s’adressant au chef de gare qui prenait la liberté d’offrir «quelques rafraîchissements à M. le sous-préfet»:
–Je vous remercie infiniment, mais j’ai déjeuné tout à l’heure, répondit-il.
Et, s’étant fait indiquer la route, il partit de ce pied leste que Bergheim avait vanté.
–Quand Bley se fut éloigné, le chef de gare rentra dans son bureau, et, sur le seuil, se retournant:
–Vous accepteriez peut-être un verre de cognac? dit-il à Firmin.
–Ma foi, volontiers, très-volontiers. Mon déjeuner m’est resté sur l’estomac.
–Ce n’est pas à moi qu’il demanderait si mon déjeuner m’est resté sur l’estomac, le cancre! grommela l’homme d’équipe en se laissant tomber sur un banc, à l’extrémité et au bord duquel s’était assise la vieille femme à demi cachée par le panier qu’elle tenait, des deux mains, sur ses genoux.–Voyez-vous, la mère, continua-t-il tout en bourrant sa pipe, il n’y a rien à faire avec ces aristocrates!
–Eh! pauvre monsieur, c’est sûr, répliqua avec conviction la vieille. Dites un peu, ajouta-t-elle, lequel est-ce qui est notre sous-préfet?
–Le meunier, pardi!
–Eh bien, l’autre ressemble mieux à notre ancien. Pourquoi celui-ci a-t-il des habits ainsi, en linge blanc?
–Pour que la farine qu’il volera ne s’y voie pas.
–C’est tout de même un joli homme.
–Gomme vous êtes une jolie femme, ricana l’homme d’équipe. C’est trop rance. Peuh! Pour Briancourt, c’est encore plus qu’assez bon! A présent, la mère, suffisamment causé. Je veux dormir.
III
Table des matières
La station qui dessert Briancourt est située au milieu des champs, à deux kilomètres environ de la vieille route, laquelle elle se relie par un chemin tiré au cordeau et qu’on appelle le chemin neuf. Au mois de juillet1853, ce chemin récemment ouvert justifiait son nom. Droit, large, correct et laid, revêtu d’une épaisse armure de gros gravier terreux, il s’allongeait entre deux fossés aux flancs jaunâtres et crevassés par la sécheresse. Çà et là, quelques herbes folles, filles égarées d’une prairie voisine, dressaient, au-dessus des cailloux, leurs têtes grêles et insolantes. En dehors de chaque fossé courait, en manière de palissade, un fil de fer soutenu, par des pieux et déjà pu en deux ou trois endroits. Les poteaux du télégra
mme rayaient, de leurs ombres étroites, la route légèrement tante et dont la blanche et rugueuse surface semblait le lieu d’ébats pour le soleil. Aucun souffle, d’ailleurs, Il agitait ce jour-là l’air embrasé. Les épis qui jonchaient le sol n’étaient pas plus immobiles que ceux qui attendent encore la faucille. Le feuillage argenté d’un peuer solitaire au pied duquel dormaient des moissonneurs fait silencieux.
–Gueux d’omnibus! murmurait le baron mal protégé, ses minces souliers vernis, contre les pierres aiguës lui mordaient les pieds.
En dépit du gravier et du soleil, il continua toutefois marcher en avant, encouragé par la perspective d’atteindre bientôt la forêt sur la lisière de laquelle le chemin ne rejoint la vieille route. Cette forêt couvre de ses futa séculaires et de ses sombres fourrés une vaste étendue pays, et, qu’elle ait dû ou donné son nom à la ville aut de laquelle elle forme un demi-cercle, s’appelle la forêt Briancourt. Le bras qu’elle étend entre Briancourt et chemin de fer s’avance en un promontoire qui fait sain de tous les côtés dans la plaine. En arrière de ce promontoire, elle se développe, aux regards du voyageur, en m ses échelonnées et profondes qui, tantôt par un brusque retour, envahissent la campagne, tantôt, refoulées par les hameaux et les champs, semblent border l’horizon d’ étroit ruban bleuâtre tendu entre le ciel et le sol. forêt de Briancourt servit d’asile aux Gaulois et à leur dieux contre les légions et les divinités romaines; elle fait à en croire la tradition, le théâtre des exploits cynégé ques de Charlemagne, et l’on parle encore, à Briancourt des battues auxquelles, en l’an III, le citoyen Ardès, délegué de la Convention, forçait toute la population mâle concourir. Après en avoir sorti une escadre, la République l’épargna, et aujourd’hui l’État, qui la possède en grande partie, s’y taille, sans qu’il y paraisse, deux ou trois navires par an. Avec ses larges clairières, ses dômes de verdure, ses roches moussues, ses petits ruisseaux qui vont en serpentant et comme à regret, gagner l’Aulne, lequel, dormant, la traverse; avec ses collines chenues et couronnées de cromlechs qui surgissent, pareils à des écueilles au-dessus de son océan de feuillage, elle s’étale aussi paisible, aussi fière, aussi libre qu’au temps où les druides y venaient cueillir le gui sacré.
Le chemin neuf entre dans.la vieille route, perpendiculairement, en vainqueur, d’une allure méprisante. Les cartons de l’administration départementale renferment plusieurs études relatives à la rectification de cette vieille route que les ponts et chaussées ont condamnée, qui est sinueuse, étroite, ombragée, qui se jette dans la forêt, en ressort, s’y replonge, à l’aventure et sans méthode, et dont les côtés sont tapissés d’un gazon où les gardes champêtres se seraient dès longtemps fatigués d’empêcher les paysans de laisser paître leurs vaches, si les gardes champêtres se fatiguaient jamais de dresser des procès-verbaux. Jusqu’ici, en dépit des réclamations réitérées de M. de Balaguier, le représentant de Briancourt au conseil général, les études sont restées à l’état de projet.
–Voilà ce que c’est, dit le père Grappe, que de nommer un carliste!
Parvenu à la lisière de la forêt, le baron se retourna et salua le chemin neuf, d’un geste courtois, en adversaire bien né; puis il poursuivit sa marche, d’une main tenant son panama, de l’autre essuyant, avec son mouchoir, la sueur qui ruisselait sur son visage, foulant mollement et d’un pas ralenti l’herbe courte et touffue. Il se promenait ainsi, depuis quelques minutes, savourant l’ombre et la fraîcheur, lorsqu’il avisa une croix que les racines d’un chêne avaient à demi soulevée et qui penchait vers la route ses vieux bras noircis par les hivers; il s’assit au pied de cette croix, sur un petit tertre que formait le renflement d’une racine. Là, laissant errer ses regards et ses pensées, contemplant le chemin qui se glissait, gris et doux, entre ses deux ceintures vertes et que le soleil, tamisé par le feuillage, tachetait d’étoiles d’or, bercé par le gazouillement d’un filet d’eau bruissant dans la gaine étroite et profonde que les pluies d’automne lui avaient creusée, aspirant à pleins poumons la limpide et subtile haleine des grands bois, il se prit, lui, le vétéran bronzé par trente années de monde, à rêver et à se souvenir. Il sentit comme un souffle de jeunesse passer sur son front, et se rouvrir dans son cœur des cicatrices qu’il croyait à jamais fermées. La forêt déserte et muette se peuplait, à ses yeux, d’ombres chères, et il y entendait le concert oublié des voix aimées et dès longtemps éteintes. Il revoyait l’aube lointaine et confuse, écoutait les premiers jours pleurer leur divine chanson et, d’une âme attendrie, se redisait à lui-même le récit de ce songe qui s’appelle l’enfance.
Une voiture qui s’avançait d’un grand train, avec le léger crépitement particulier aux équipages à deux roues, dissipa le rêve. Solide d’apparence, mais aux combinaisons de couleurs téméraires et fâcheuses d’enjolivures, cette voiture était attelée d’un vigoureux cheval noir, qui battait la route de son trot précipité. Le fouet au repos, les rubans cramoisis de son petit chapeau de paille claquant par la rapidité de la course, un jeune homme, en veste de toile grise, tenait, d’une main ferme, des rênes tendues comme les cordes d’une contre-basse. En passant devant M. de Bley, c’est-à-dire devant une tache blanche sur du vert, le cheval, effrayé, fit un brusque écart suivi de deux ou trois bonds, mais fut aussitôt ramené avec une hardiesse et une sûreté qui arrachèrent au spectateur de ce court débat un énergique bravo. Le jeune homme, qui avait arrêté sa voiture, entendit l’exclamation approbative dont il était l’objet; il se retourna, et, touchant du manche de son fouet l’aile de son chapeau:
–Monsieur, cria-t-il, vous rendriez-vous par hasard à Briaucourt?
Le baron s’approcha aussi vite que le lui permettaient ses jambes enroidies par la halte.
–Parbleu! fit-il, non-seulement je m’y rends, mais je me rends. M’être reposé m’a fatigué et vous me voyez prêt à accepter la place que vous avez l’intention de m’offrir. C’est bien cela? ajouta-t-il en riant. Le jeune homme s’inclina en manière d’assentiment.
–Seulement, prenez garde! poursuivit-il tout en contenant de la voix son cheval, qui frémissait dans les brancards.
Avec une agilité qu’on n’eût pas attendue d’un homme de son âge et de sa démarche, le baron sauta dans le cabriolet.
–Trop tard, mon bon; j’y suis, dit-il, en façon de réponse à un violent mouvement en avant du cheval poussé par la secousse imprimée à l’équipage, et qui, cette fois, n’étant plus retenu, partit comme un trait.
–Ma foi, monsieur, reprit le jeune homme, je vous fais mille excuses; mais Nègre est plus accoutumé à la selle qu’au harnais.
–Mille excuses? interrompit M. de Bley. Comment donc! c’est moi qui vous dois mille grâces. Sapristi! continua-t-il, la bête est bonne, si elle n’est pas commode; de la branche, du bouquet, et quelle allure! Recevez-en mon sincère compliment. Où cela a-t-il été élevé?
–Chez mon père, à quatre pas d’ici.
–Et votre père s’appelle?
–Le commandant Morgan.
–Et chez votre père?
–Un nom de fantaisie: Champ-d’Asile.
–Eh bien, si jamais l’empereur me fait l’honneur de s’adresser à moi pour lui procurer un cheval, je me rendrai à Champ-d’Asile, j’offrirai deux cents louis de Nègre et il ne dépendra que du commandant Morgan que l’empereur soit monté comme un gentleman. Chasse-t-il? Votre cheval, j’entends.
–Non. Nous n’avons malheureusement pas de chasse à courre.
–Tant pis! Le pays doit être bon.
–Admirable! le premier pays du monde! Allez, il se tire plus d’un joli coup de fusil dans cette forêt. Autrefois, du temps des marquis de Varanne, nous avions un des plus beaux équipages de France. Je n’ai pas connu ce temps-là, continua le jeune homme avec un soupir; et aujourd’hui.
–Les Varanne, demanda le baron, avaient donc des propriétés dans le département?
–Ils les ont encore. Vous ne le saviez pas? Et moi qui vous prenais pour M. Corbier.
–Vraiment! Ah! vous connaissez M. Corbier?
–Vous voyez bien que non, repartit Morgan; mais, à Varanne, ils attendent d’un jour à l’autre leur maîtresse, qui a quitté son château à l’âge de six mois et n’y est jamais revenue. Voilà pourquoi je me suis figuré que vous étiez l’oncle de la marquise Olga. Les étrangers sont si rares chez nous. Vous ne m’en voulez pas?
–Diable! il n’y a pas de.quoi. Mais attention! s’écria vivement M. de Bley: Nègre me parait profiter de notre causerie pour regarder à droite, et ne s’aperçoit pas qu’à gauche nous avons un fossé. Au reste, il s’en apercevrait, que ce serait probablement la même chose.–Décidément, poursuivit-il à demi-voix et tandis que Morgan appliquait une correction au cheval, le gars me plaît; il a la main bonne, l’œil franc, le sourire honnête et des gants.
–Maintenant, fit gaiement le jeune homme, Nègre comprend qu’il y a un fossé à notre gauche.
Et, après un moment de silence, reprenant la conversation au point où elle avait été interrompue:
–Mais vous, monsieur, fit-il, vous connaissez M. Corbier?
–J’ai cet avantage.
–Et sa nièce?
–J’ai cet honneur.
–Est-ce vrai, ce qu’on dit d’elle?
–Si l’on dit qu’elle est charmante, c’est vrai.
–On assure qu’elle n’a pas de cœur.
–Mon cher monsieur Morgan, repartit sévèrement le baron, quand votre blé revient du moulin, il en revient son et farine, et, fût-il le meilleur blé du monde, si vous le semez alors, si vous l’arrosez et si, ne voyant pas verdir votre champ, vous dites: «Ce blé ne vaut rien,» vous me donnerez une mince opinion de vos connaissances agronomiques. Eh bien, le cœur de mademoiselle de Clérol a passé par les meules.
–On assure .cependant, reprit Michel, qu’elle chasse du matin au soir.
–Farine. Et après?
–Qu’elle fume.
–Farine. Après?
–Qu’elle tire au pistolet.
–Encore farine. Après, après?
–C’est tout.
–Et, en tout cela, où est le crime, je vous prie?
–Le crime? En vérité, je ne le sais trop; seulement, chez une jeune dame, des manières d’homme.
–Dites de gentilhomme, interrompit le baron. Au demeurant, poursuivit-il, je suis charmé de voir qu’il passe dans votre pays plus d’étrangers que vous ne me l’aviez donné à entendre; car enfin les méchancetés ne voyagent pas toutes seules.
Le ton ironique du baron froissa Morgan, qui, avec une certaine hauteur:
–Mon Dieu, monsieur, répondit-il, je n’ai pas voulu vous offenser, et je ne vous contredirai point. Ce que je vous ai rapporté m’a été conté par le garde forestier de Varanne, Marion, qui le tenait de la sœur de M. de Balaguier. M. de Balaguier est fort lié avec M. Corbier. Quant à moi, la chose m’est indifférente. Je n’ai jamais vu et je ne verrai jamais la marquise Olga. Je ne suis qu’un paysan.
–Touché! s’écria M. de Bley.–A présent, mon ami, ajouta-t-il d’une voix radoucie, nous sommes quittes. Toutefois, j’ai ma vengeance en poche. Puisque madame de Clérol va venir habiter ce canton, vous la verrez, et, puisque vous la verrez, vous deviendrez son adorateur.
–Moi? L’adorateur de la lune peut-être, riposta en riant le jeune homme; mais l’adorateur de mademoiselle de Varanne ou de mademoiselle n’importe qui? Ah! pour le coup, monsieur, vous ne me connaissez pas.
Des deux yeux de mon amie
Dieu sauve renards et loups!
Mais, moi, j’aime à la folie
Son regard obscur et doux,
L’éclat de sa voix chérie,
Les lueurs de son courroux;
Oui, moi, j’aime à la folie
Mon bon fusil à deux coups.
A fille blonde ou bien brune,
Vous qui, faisant les yeux doux,
Adorez le clair de lune,
Je l’adore autant que vous.
Seulement, jamais ma belle
Ne manque le rendez-vous.
C’est ma maîtresse fidèle,
Mon bon fusil à doux coups.
Cette chanson, dont je vous épargne les autres couplets, a été composée pour votre serviteur.
–Et, si je ne me trompe, par lui, reprit M. de Bley. Dame, pour un Hippolyte, vous dénichez assez joliment la rime. Eh bien, je vous annonce qu’avant la chute des feuilles, vous versifierez des sonnets et des élégies; vous savez, la profondeur des bois, le murmure des ruisseaux, l’azur du ciel, les étoiles, et cætera! Vous avez beau rire; nous verrons qui rira le dernier.
En ce moment, la voiture franchissait l’endroit où, par un dernier détour, le chemin se jette dans la petite plaine au milieu de laquelle fument les trois ou quatre cents feux de Briancourt. Fertile et retirée, cette plaine forme une anse profonde dans les bois qui la bornent de trois côtés et qui, s’élevant légèrement en amphithéâtre autour d’elle, la protégent, de leurs dunes vertes, contre les vents du nord. L’Aulne y promène paresseusement son étroit sillon d’argent, où un pont en circonflexe reflète, depuis des siècles le croissant de son arche unique. La ville sommeille à quelques pas de la rivière, à qui elle tourne son dos décrépit et badigeonné de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Avec ses tons éclatants, ses excroissances tapissées de lierre, ses protubérances lézardées, ses arrière-escaliers en guenilles, ses balcons de bois branlants, ses toits lourds et pointus coiffés de cheminées difformes, elle se présente aux regards en un amas confus et pittoresque au-dessus duquel un vieux clocher de pierre allonge son col bizarrement échancré.
–C’est là Briancourt? dit le baron.
–Oui, repartit Morgan, et, dans cinq minutes, nous y serons. Où faut-il vous conduire?
–Je ne voudrais pas vous déranger de votre route; mais c’est à la sous-préfecture que j’ai l’intention de descendre. Gela vous étonne?
–Peut-être ignorez-vous que nous n’avons pas actuellement de sous-préfet?
–Bah!
–Ni de sous-préfecture?
–Diable!
–On est en train de réparer la maison. Je le sais: nous avons fourni les bois.
–Voilà qui est fort désagréable. J’irai donc à l’hôtel. Y a-t-il ici une auberge passable?
–Vous ne serez point trop mal chez le père Grappe, à l’Écu de France. C’est à l’Écu de France qu’a logé, pendant près d’une année, M. Baume, votre prédécesseur; car je crois deviner que j’ai l’honneur de parler à M. le sous-préfet.
–A lui-même, en personne, au successeur de M. Baume. Uno avulso.
–Non deficit alter, murmura Morgan.
M. de Bley jeta un regard de surprise sur son compagnon de route.
–Mon Dieu, oui, reprit le jeune homme, j’ai lu Virgile, grâce aux leçons de M. Cabonat.
–Cahonat? Ce nom-là ne m’est pas inconnu. Qu’est-ce donc que M. Cabonat?
–Le dernier chapelain des marquis de Varanne, actuellement et depuis vingt ans environ curé à Varanne-le-Bourg; le premier des hommes, quoique bien arriéré en politique. Il a été, ma foi, le seul, dans l’arrondissement, à pleurer M. Baume, qui lui avait pourtant fait plus d’avanies qu’à personne; mais il est la bonté incarnée. On le dit très-savant. Toujours est-il que le peu que je sais, je le lui dois, comme aussi le peu que je suis. Vous me per-
3. mettez, monsieur, de le signaler à votre estime, à votre respect, à la bienveillance du gouvernement?
–Je prends bonne note de cette recommandation. Mais vous-même, mon cher ami, tâchez de me procurer quelque occasion de vous servir. Voyons, en quoi puis-je vous être utile? Je vous prie, pas d’hésitation!
–Eh bien, fit Morgan en tirant de la poche de sa veste un pli qu’il tendit au baron, voici un permis de chasse que je désire renouveler. Ma requête a l’apostille du maire; ainsi je suis en règle. Je vous remercie. En vous chargeant de ces papiers, vous m’obligez beaucoup. Je n’aurai pas à m’arrêter en ville, et justement je me trouve aujourd’hui pressé de retourner chez moi.
–Votre permis sera mon début, dit majestueusement M. de Bley; avant que le soleil soit couché, je vous signe un bon sur tous les lièvres et les perdreaux de France et de Navarre. J’espère.
Ici, le roulement du cabriolet sur le pont couvrit la voix du baron, qui n’acheva pas la phrase commencée et se tint coi, les lèvres et les poings serrés, tandis que Nègre gravissait et redescendait à pleine course les escarpements de ce pont, dont l’ingénieur du département, personnage sérieux et facétieux, aimait à répéter que ce n’était point un pont aux chevaux, mais bien un pont aux ânes.
Au bas du pont, une patache, qui débouchait de la ville, tenant le milieu de la chaussée, obligea Morgan à ranger son équipage. Cette patache était traînée par deux haridelles efflanquées et résignées qui, au tintement monotone de leurs grelots, trottinaient dans des harnais rapiécés. Sur le siège se prélassait un garçon à la physionomie épaisse, en bras de chemise, et dont les sabots bâillants laissaient voir les gros pieds osseux et paresseux.
–Eh! l’ami! cria Morgan, tirez-vous donc de côté! Vous allumerez votre pipe plus tard! Le patron, continua-t-il, aura de vos nouvelles. C’est la seconde fois que je vous prends à avoir vos rênes attachées.
–Crainte que les bêtes ne s’emportent, répondit avec un gros rire le manant, qui profita de l’occasion pour détacher à ses coursiers un coup de fouet et un juron.
–Arrêtez! fit une voix sortant des profondeurs de la patache, à la portière de laquelle parut une large bonne figure colorée et encadrée dans des favoris noirs.
–Ho! grommela le cocher.
Les deux chevaux s’arrêtèrent court.
–Monsieur Michel! reprit le voyageur aux favoris noirs; monsieur Michel!
Morgan se retourna vers la patache, qui l’avait déjà dépassé.
–Comment! c’est vous, monsieur Jeaudin? dit-il. Vous partez quand j’arrive? Et mon père qui vous attend!
–Désolé de fausser compagnie au commandant, monsieur Michel! mais je n’ai jamais une minute à moi. Je vous ai écrit une lettre que vous trouverez à l’Écu. Je ferai prendre les bœufs après demain, sans faute. J’aurais bien mieux aimé les aller prendre moi-même et vider une de ces vieilles bouteilles du petit caveau à la santé du commandant et à la vôtre, monsieur Michel. La santé est bonne, monsieur Michel? Allons, tant mieux! Et le commandant se conserve? Allons, tant mieux! Et ce coquin de Jean Gourme? On n’a pas besoin de demander de ses nouvelles, à celui-là? Il nous enterrera tous. Allons, tant mieux!
–Si nous manquons le train, vous ne direz pas que c’est ma faute! interrompit le cocher.
–Pierrot a raison. Allons, monsieur Michel, bien le bonjour, et mes salutations au commandant! A présent, en avant marche! Si nous sommes à temps, il y a vingt sous pour toi.
–Hue! vociféra Pierrot en secouant ses rênes. Hue donc!
Et, comme les chevaux, après quelque hésitation, reprenaient leur trottinement:
–Fichues rosses! ajouta-t-il. Mais attendez seulement que j’aie astiqué la mèche de mon perpignant!
–A une autre fois! cria Morgan en lâchant Nègre, dont la queue commençait à frétiller d’une façon inquiétante et qui s’élança dans la rue, à l’effarouchement général d’un troupeau d’oies qu’une petite fille poussait devant elle.
–Il parait, dit gaiement le baron, que vous êtes comme moi. Nous avons l’un et l’autre fait une course en blanc.
–Monsieur, reprit sur le même ton le jeune homme parlez pour vos habits. Quant à moi, je me félicite d’avoir eu l’honneur de vous conduire et de vous conduire à bon port, puisque nous voici arrivés.–Holà! quelqu’un! appela-t-il.
Le baron jeta un regard anxieux sur la haute maison noire devant la porte de laquelle le cheval s’était instinctivement arrêté. Au fond d’un corridor pavé où des poulets semblaient trouver une abondante nourriture, se dressait un obscur et froid escalier de pierre. Par cet escalier descendaient pêle-mêle le cliquetis des verres, le brouhaha des voix avinées, le sifflement des fritures et en chaudes bouffées les émanations des .fourneaux.
–A bon port! soupira M. de Bley. Hélas! that is the question.
–Holà! quelqu’un! répéta Morgan.
Et, personne ne venant:
–Il y a fêté là-haut, poursuivit-il; le père Grappe est un maliu qui se tient d’ordinaire devant sa porte, a l’œil au guet et ne se fait pas appeler deux fois; mais, quand par hasard il rentre dans sa vieille casaque de cuisinier, ce qui lui arrive deux ou trois fois l’an et seulement aux grandes occasions, il n’entendrait pas un coup de canon. Je m’en vais le chercher et vous l’amener.
Ce disant, le jeune homme remit ses guides au baron, sauta prestement à terre, en passant salua Nègre d’une caresse et d’un mot d’amitié, et s’enfonça d’un pas rapide dans l’allée ténébreuse de l’Écu impérial de France.
–Agile, svelte, prompt!. le drille a de la distinction, –beaucoup de distinction, murmura M. de Bley; il a même de la race. Allons un peu aux renseignements.
Et, dépliant le permis de chasse que Morgan lui avait confié, il lut à demi-voix:
–«Morgan (Michel), propriétaire, vingt-sept ans, un mètre quatre-vingts centimètres, cheveux noirs bouclés, yeux bleus, barbe noire, front haut, moyen. moyenne. ovale.» Pas de signe particulier. Ce portrait est d’un grand artiste, ajouta-t-il en serrant le papier dans son portefeuille; mais pourquoi diable mon administré a-t-il des rubans rouges à son chapeau? Il trouve cela joli, apparemment. Ah! la province!
Et, ramené par cette dernière réflexion au sentiment de sa propre infortune, regardant la rue courte, silencieuse verdâtre, à l’extrémité de la laquelle, installée au beau milieu du pavé, une vieille femme épluchait des légumes, qu’un gendarme assis en face d’elle arrangeait dans un panier:
–Il y a pourtant, dit-il avec amertume, une loi qui défend d’enterrer les gens avant qu’ils soient morts.
En ce moment, Morgan reparut, accompagné d’un gros homme à la face réjouie, poussif, haletant et dont un vaste tablier blanc fort maculé enveloppait comme dans un sac les formes massives. Sans égard pour son obésité, ce gros homme s’inclina jusqu’à l’essieu du cabriolet, et, d’un e voix essoufflée:
–Monsieur le sous-préfet, balbutia-t-il, c’est bien de l’honneur, c’est un immense honneur! Malheureusement, la fatalité. Croyez que, s’il ne dépendait que de moi, j’enverrais à tous les diables cette noce de malheur. Je suis connu par mon dévouement au gouvernement. Jamais, à aucune époque, l’administration.
–Pardon de vous interrompre, fit Morgan.
Et, s’adressant au baron:
–Permettez-moi, continua-t-il, de vous expliquer la chose. M. Grappe se trouve dans la douloureuse impossibilité de vous recevoir, ayant à nourrir, à abreuver et à héberger une noce qui l’a arrêté, lui et son hôtel. Je ne crois pas que dans Briancourt vous puissiez, ailleurs qu’à l’Écu de France, être convenablement logé. En conséquence, voici ce que je prends la liberté de vous proposer. Mon père attend un convive qui devait passer vingt-quatre heures sous notre toit. Voulez-vous nous faire l’honneur de le remplacer?
–Cet excellent M. Jeaudin! Pourquoi pas? s’écria joyeusement M. de Bley. Par exemple, je ne m’engage point à emmener les bœufs. Mais, j’y songe, et mes fonctions? Morgan sourit.
–Il y a tantôt deux mois, dit-il, que la ville est privée de son sous-préfet.
–Et qu’elle ne s’en porte pas plus mal pour cela, hein? Mon cher ami, je suis à vos ordres. Seulement, je désirerais prévenir mon valet de chambre, que j’ai laissé avec mes bagages, à la gare où il attend l’omnibus.
–Rattrapons donc l’omnibus, repartit Morgan en remontant dans le cabriolet; cela ne sera pas difficile.
–A propos, monsieur Michel, reprit l’aubergiste, voulez-vous dire au commandant que j’ai reçu sa lettre et que j’exécuterai sa commission?
–C’est bien, c’est bien, répondit le jeune homme, qu’absorbait le soin de retourner sa voiture sur le pavé bombé et glissant.
Puis un léger claquement de langue, et Nègre partit, faisant jaillir les étincelles sous ses fers, tandis qu’avant de regagner ses casseroles, le père Grappe se confondait une dernière fois en excuses, en regrets, en protestations et en courbettes.
IV
Table des matières
A madame la baronne de Bois-Guéant, Vichy.
Briancourt, ce16août1853.
Savez-vous, ma chère cousine, que je m’y fais? J’ai déjà la majesté voulue; mon langage est prudent, mon sourire est profond. L’uniforme, à ce que prétend Firmin, me rajeunit. Je suis le personnage important de la ville, et je n’en ignore. Voilà pour le moral. Quant à la partie matérielle de ma charge, j’ai un secrétaire qui fait tout et qui ne fait rien, attendu qu’il n’a rien à faire. Malheureusement, il ne peut pas aller dîner à ma place chez M. de Balaguier.
Le Balaguier, dont je ménage la vanité, qui est excessive, et les vins, qui sont exécrables, est un grand sec, flanqué de deux sœurs, qui ont dès longtemps doublé lé cap des tempêtes, et d’un fils qui porte des gilets brodés. Tout cela se dit allié aux Varanne, est très-fier de l’auguste nez bourbonien du chef de la famille, joue au boston,–le père avec dignité, les demoiselles avec rage, le charmant Anatole avec mépris– et a fait au gouvernement l’honneur de se rallier à lui. Firmin trouve les Balaguier des gens très-bien, et ne comprend pas que je leur préfére les Morgan.
Vous et moi, ma cousine, nous avons rencontré cent fois le commandant Morgan, un petit homme, au parler bref, à la moustache blanche, aux cheveux taillés en brosse, maigre, droit, décoré, vieux soldat revenu de tout, sauf de ses illusions, et bon comme le pain que ses champs lui fournissent. Il a posé l’épée en1815; il l’aurait posée hier que ce serait absolument la même chose; il est toujours au lendemain de Waterloo. Vous voyez bien que vous connaissez cet homme-là. Mais qui vous ne connaissez pas à coup sûr, c’est le fils du commandant, un brun, vif comme la poudre, fort comme un Turc, naïf comme un enfant, joyeux comme un pinson, et dont l’unique bonheur est de courir les bois du matin au soir; d’ailleurs, très-bien de sa personne, dirait Malfé. Figurez-vous, si toutefois vous pouvez vous le figurer, un Gustave de Laïta candide. C’est par hasard que j’ai fait la connaissance de Michel Morgan; mon héros a été baptise Michel, en mémoire du «brave des braves.» J’ai écrit mon héros. Soit. Par sa physionomie, il m’a tout d’abord pris et, ma foi, il m’a gardé.
Il faut vous dire que, le jour de mon entrée dans ma capitale, je risquais fort de coucher à la belle étoile, si je n’avais dû à la mienne (d’étoile) de rencontrer Michel et d’être par lui mené à Champ-d’Asile. Que pensez-vous, madame, de ce nom-là? Voyons, cherchez. Ne vous rappelle-t-il rien? Pour moi, il m’a d’un seul coup d’aile reporté dans le haut salon solennel de votre tante la chanoinesse, au milieu des grands-parents penchés en silence, les uns sur leurs cartes, les autres sur leurs métiers à broder, alors que, vous mettant sournoisement au piano, vous me forciez à entonner la dernière chanson de Béranger: T’en souviens-tu?–Pardon. Vous en souvenez vous? Ah! nos belles espiègleries et ces dîners de famille si redoutés, qui nous les rendra? J’y prendrais un plaisir extrême; et vous? Hélas! maintenant, les ennuyeux, c’est nous! Quel malheur, ma cousine, que vous n’entendiez pas le latin, et qu’une citation d’Horace arriverait ici à point, pour clore ce paragraphe relatif à des souvenirs qui me sont bien chers, puisqu’ils me rapprochent de vous.
Mais assez philosophé au sujet du nom gravé sur les piliers massifs qui font sentinelle à l’extrémité de l’avenue du commandant Morgan. Passons à Champ-d’Asile lui-même. Le champ est un pré, entouré d’une haie robuste, tapi entre un repli de l’Aulne et les grands chênes féodaux des Varanne. L’asile est-une maison blanche, aux volets verts, au porche rustique, basse, longue, revêtue de chèvrefeuille, et qu’une façon de galerie couverte en hangar relie aux bâtiments de ferme. On y mange, on y boit, on y dort bien. On y est, à la vérité, réveillé de grand matin par les mugissements des bœufs, par les clochettes mutines des génisses, par les galops fantasques des poulains, par ces mille cris d’hommes, d’animaux et d’essieux qui, à la campagne, saluent l’aurore; mais on est rebercé dans un doux sommeil par la mélodie cadencée des fléaux. A qui secoue les séductions de la mollesse et ouvre sa fenêtre, les parfums des matinées d’été, les troupeaux traçant leur sillage dans la rosée, le ciel en feu, le soleil brisant ses premiers rayons sur les cimes des bois et, pareille à un clairon levé pour sonner la diane, la flèche aiguë de la chapelle de Varanne jetant dans l’espace ses volées de sons joyeux et ses gerbes d’étincelles. Et maintenant que je vous ai raconté l’Arcadie, rassurez-vous: je pose mes pipeaux.
Dans l’Arcadie, ô Calypso! on respecte autant que vous le baromètre, et beaucoup plus que vous le gouvernement. On y croit en Dieu et en la grande armée. Mes Arcadiens, au demeurant, sont de qualité. C’est à travers un aïeul fidèle aux Stuarts, qu’ils descendent d’un roi d’Irlande. Inclinez-vous, baronne! Ils sont venus en France avec Jacques II, et avec lui ils y sont restés. L’Anglais confisqua le plus clair de leurs biens. Ce que l’Anglais avait commencé, un Écossais l’acheva, et Law compléta la ruine des Morgan, dont la fortune fut, en un matin emportée par le Mississipi. Aussi Rousseau n’eut-il pas de plus fervent disciple que le Morgan de la secondé moitié du XVIIIe siècle. Quant-au Morgan actuel, après les Cent-Jours, pour employer son expression, il se dispersa et s’en alla, dans je ne sais quelle ville de la Suisse, ouvrir une salle d’escrime. Plus tard, il épousa la fille d’un ancien frère d’armes et, au bout d’un an de mariage, la perdit. Ce fut à cette époque que la mort d’un parent éloigné fit de lui un propriétaire foncier. Il boucla aussitôt sa valise et partit pour Champ-d’Asile, d’où il n’a plus bougé, emmenant avec lui son fils, alors âgé de quelques mois, et Jean Gourme.–Permettez-moi, madame, de vous présenter mon ami Jean Gourme.
Il est long, il est maigre, il est tanné, bistré, osseux, noueux et taciturne. Il ne possède qu’un bras, mais quel bras! Et, à l’extrémité de ce bras, quel poing! Il a, comme le commandant, la moustache blanche et touffue, les cheveux coupés à ras le crâne. Sa redingote des jours fériés est du même drap bleu que celle du commandant, moins usée toutefois, parce qu’elle est moins souvent endossée. Au moral, un de ces hommes nés pour être chiens. Dieu est Dieu et le commandant Morgan est son prophète. Le culte rendu au père se transforme, à l’égard du fils, en une tendre et maternelle adoration. Jean Gourme ne sait ni lire ni écrire; mais, pour mener les bœufs ou les ouvriers, pour dresser un cheval ou un valet de ferme, pour tenir une épée, pour regarder en face un ami ou un ennemi, pour aimer enfin qui il aime, je le soupçonne de n’avoir pas son pareil. C’est grâce aux leçons de Jean Gourme que, sans être jamais sorti de son trou, Michel est devenu passé maître dans l’art de franchir un fossé ou de dépêcher un homme.
A Champ-d’Asile, nous avons aussi le casuel. Les hôtes d’aventure, tels que certain sous-préfet de votre connaissance, madame, et de la mienne; les amis, les voisins qui arrivent à l’heure du dîner; ainsi le curé, actuellement en voyage; du reste, un vieillard qui a jadis appartenu aux Varanne et qui, depuis quelque vingt ans, appartient aux pauvres; encore M. Marion, un forestier fort entendu dont le grand mérite est d’être le père de mademoiselle Rose. Je suis tout uniment amoureux fou de mademoiselle Rose; malheureusement, elle ne me le rend pas, et, quand elle me regarde, c’est parce que je me trouve sur la ligne visuelle allant de ses yeux–Dieu, quels yeux!–à Michel. Il y a là le texte d’une idylle, mais je ne crois pas que l’idylle y soit encore. Quant à moi, je me console de mes chagrins en m’en allant, avec Jean Gourme, pêcher de petites truites dont je ne vous parlerai pas, tant je me sens incapable de les louer selon leurs vertus.
Puis savez-vous quoi? Ce matin, nous voyons entrer dans notre cabinet Corbier, Corbier en personne, Corbier en chair et en os, surtout en chair, selon sa coutume. Il nous embrasse sur les deux joues et nous le lui rendons. Puis nous causons. Dame, le pauvre homme n’est pas content.
–J’ai su par Marion, nous a-t-il dit, que vous avez visité Varanne, je n’ai donc pas à vous apprendre en quel état est le château. Eh bien, nous y sommes jusqu’au premier de l’an. Quand il pleut dans ma chambre, je me console en pensant qu’il y neigera. Ma nièce va essayer de tuer des loups, et, moi, je vais essayer de tuer le temps. Je ne sais qui de nous deux réussira le mieux dans son entreprise, mais je parierais pour Olga.
–Tous voilà bien à plaindre! lui ai-je répondu; vous avez un des plus beaux châteaux et, sans contredit, la plus charmante nièce de France, une santé de fer, une conscience d’or et un ami pour vous aider.
–A faire quoi?
–Parbleu! à tuer le temps.
–C’est convenu, a repris Corbier, je suis un ingrat; mais figurez-vous que je ne vous savais pas ici. C’est Balaguier qui, tout à l’heure. Etc.
Ainsi se fait que demain je dîne à Varanne.
J’ai dit. Soyez indulgente à mon bavardage. Le bien volé a un si grand charme! et songez que, pour causer avec vous, j’emploie le papier, la plume et le temps du gouvernement. Quant à vous, ma cousine, je ne vous demanderai pas de tailler votre plume. Qui oserait conseiller à Roland d’aiguiser son épée? Mais écrivez-moi. Mieux encore: exécutez votre promesse et venez me voir. J’ai à vous offrir un boston, des loups, des truites, un château, une chaumière et le cœur de
PIERRE DE BLEY.
V
Table des matières
Comme elle s’était levée de grand matin; comme elle avait fait, dans les bois, une promenade de deux heures, suivie d’un rude et rapide retour au galop à travers champs; comme un châle tendu en guise de rideau, devant l’unique et étroite fenêtre, barrait le passage à la lumière dont seulement quelques filets furtifs se faufilaient, par la profonde embrasure, jusque dans la chambre où ils répandaient une clarté grisâtre; comme les épaisses murailles avaient gardé captif l’air frais de la nuit; comme, à cette heure de midi, aucun bruit, venant à elle du dehors, ne troublait le silence de sa retraite, elle s’endormit à la neuvième page de Vanity Fair. Échappant à la petite main qui ne le retenait plus, le volume glissa lentement le long d’un des plis de la mousseline et s’en alla tomber sur le museau d’un lévrier d’Écosse dont le dos frisé servait de coussin à des pieds qui eussent chaussé les pantoufles de Cendrillon. Wallace repoussa d’un mouvement léger le chef-d’œuvre importun, tourna un instant vers sa maîtresse ses grands yeux doux et humides; puis, allongeant de nouveau sa tête effilée sur le plancher, reprit son sommeil interrompu. Félicie posa délicatement sur une table le chapeau qu’elle venait de brosser, et, à travers le chapeau, le cravache; elle releva une robe d’amazone qui gisait, toute crottée, dans un angle obscur de l’appartement; elle ajusta avec une épingle un pan rebelle et recoquillé du rideau improvisé, et, comme elle se retirait sur la pointe du pied, elle s’arrêta pour regarder, elle aussi, sa maîtresse.
L’or cendré des beaux cheveux d’Olga se détachait sur le cuir noir du vieux fauteuil dont un écusson, sculpté dans le chêne, couronnait le haut dossier. Témoin muet des jours d’autrefois, glorieux emblème d’une race éteinte, cet écusson, sur lequel papillonnait un rayon de soleil, semblait protéger la petite tête blanche de la dernière descendante des Varanne.
Qu’ils sortent donc de leurs cadres vermoulus, qu’ils viennent contempler leur enfant, tous ces ancêtres dont les portraits serrés assombrissent la grande salle du château. Elle est bien de leur sang, cette jeune femme au visage pâle, aux traits si fins rendus imposants par l’immobilité, aux lèvres minces entr’ouvertes par un frais sourire, au front pur et fier, aux longs cils baissés, projetant leurs ombres bleues sur des joues de marbre. Avec son peignoir blanc, par ce demi-jour, dans cette chambre aux lambris antiques et sévères, on eût dit d’Olga quelque dame blanche de Varanne, quelque châtelaine attendant depuis des siècles, dans sa tour, le chevalier qui ne reviendra pas.
–Voilà, murmura Félicie, comment monsieur devrait faire peindre madame.
Bien que fort naturelle, la réflexion de la femme de chambre se rapportait à une circonstance qui mérite d’être citée. Des nombreux portraits qui existaient en1853et qui, sans doute, existent encore aujourd’hui, de madame de Clérol, deux sont des chefs-d’œuvre; mais aucun n’est ressemblant. Or, cela tient, paraît-il à la nuance et à l’éclat très-particulier des yeux d’Olga. Ce point, du reste, se trouve éclairci d’une façon assez pittoresque dans la page suivante, détachée du calepin de M. Corbier:
Paris, 7mars1852.
« Ce matin, Feld, devant qui, cédant à mes sollicitations, Olga avait déjà posé pendant dix jours consécutifs, Felda balafré sa toile et jeté brutalement ses pinceaux.
–Ma foi, monsieur, m’a-t-il dit, j’y perds mon latin, et cependant, sans me vanter, j’en sais autant qu’un autre, de latin. Mais aussi, a-t-il continué en se croisant les bras et en regardant fixement son modèle, faites-moi le plaisir de considérer un peu ces deux yeux-là. Voyons! Sont-ils bleus? sont-ils gris? sont-ils verts? Le vert, le bleu, le gris dont ils sont faits est-il pâle? est-il doux est-il brûlant? Réponse, s’il vous plait. Bon! à présent que madame se met à rire, j’allumerais ma pipe avec son regard. Eh bien, ce regard qui illumine tout l’atelier, tout à l’heure il coulait en pluie à travers les cils. Que voulez-vous que j’y fasse? Je ne saurais peindre quinze personnes en une figure. Je n’ai pas donné une touche juste. Renoncez donc à ennuyer votre nièce et, pour l’avenir, épargnez-nous, à nous autres pauvres diables de barbouilleurs, l’humiliation d’avoir à confesser notre impuissance. Quant à vous, madame, a-t-il ajouté en s’adressant à Olga, recevez mes sincères excuses, aussi l’expression de mon admiration très-désintéressée. Phidias vous eût sculptée. Raphaël vous aurait peinte. Mais nous sommes au XIXe siècle et nous ne savons plus croire aux déesses ni aux madones. Après cela, je n’ai pas d’objection à vous faire, comme Haydon a fait Napoléon, tournant le dos, un tableau qui s’est vendu trois cents guinées! Vous avez cependant avec Napoléon cette différence, que même un Anglais aimerait mieux vous regarder en face.
Ainsi s’est terminée notre onzième et dernière séance. Le discours de Feld a beaucoup diverti Olga; moi, je l’ai trouvé un peu libre, mais il m’a donné à penser. Le caractère et le regard de ma nièce n’offrent-ils pas de grandes analogies? Dieu garde la pauvre enfant!»
On comprend maintenant pourquoi, en voyant sa maîtresse les yeux fermés, Félicie, à qui le propos avait été raconté, disait: «Voilà comment monsieur devrait faire peindre madame.»
Olga, du reste, ne dormit pas longtemps. Elle fut réveillée en sursaut par un bruit à la fois rauque et strident qui se faisait au-dessus de sa tête, On eût dit quelque monstre aux dents d’acier, mâchant des barres de fer ét eu laissant tomber les morceaux sur le plancher. A ce fracas, Wallace, bondissant, joignit aussitôt ses aboiements précipités. Olga se dressa, paralysée par la surprise, regardant le plafond qui lui semblait crier et fléchir. La toiture s’était-elle affaisée? Un pan de mur s’était-il effondré? La tour elle-même allait-elle s’écrouler? Sous l’empire d’une sensation violente et imprévue, la réflexion devient multiple. En une seconde, la jeune femme eut l’esprit traversé par mille conjectures effroyables; remise de son premier trouble, elle courait vers la porte, lorsque le tumulte parut s’apaiser et que, traînante et lamentable, la note en fausset d’un timbre fêlé lui dévoila la cause du vacarme qui l’avait si fort émue. L’horloge du château sonnait, mais quelle heure sonnait-elle? Olga compta un coup, deux coups, puis un troisième et jusqu’à douze.
–Je n’ai pourtant pas dormi vingt-quatre heures, pensa-t-elle; treize!. quatorze!.
Et, le timbre persistant à pousser ses gémissements monotones:
–Mon pauvre Wallàce, dit-elle en riant au chien qui semblait l’interroger, je ne sais pas plus que toi ce qui se passe. Mais on a frappé, je crois.–Entrez! Gomment, reprit-elle, c’est vous, mon oncle! Vous avez entrepris l’ascension de ma chambre! Reposez-vous donc bien vite.
Et, de ses deux petites mains, elle poussa dans le fauteuil qu’elle venait de quitter un gros homme, que ses vêtements de nankin faisaient paraître encore plus gros, et dont des cheveux d’une blancheur de neige encadraient la physionomie singulièrement douce et bienveillante.
–Ouf! haleta Corbier, l’ascension est rude, j’en conviens. Çà, tu loges sous l’horloge.
–Eh oui! je loge sous l’horloge, ce qui me vaut l’agrément d’ignorer l’heure qu’il est.
–Comment?. Mais, en effet, elle m’a tout l’air de déraisonner, cette machine.
–Oui. Seulement, on peut déraisonner et être gentil. Ah! enfin, la voilà qui se tait.
–Je te dirai qu’elle n’allait plus depuis dix ou douze
ans.
–Mettez-en quinze, et soyez convaincu qu’elle a rattrapé le temps perdu.
–Je l’ai donc, ce matin, fait retenir par un.
–Retenir! Que serait-ce donc, mon Dieu, si vous l’aviez fait pousser? Comprenez-vous que, Wallace et moi, nous avons eu une fameuse peur!
–Eh bien, je m’en console. Tu auras, au moins une fois dans ta vie, su ce que c’est que l’effroi, et tu ne te moqueras plus des terreurs de ce vieil oncle à qui, trois cent soixante-cinq jours dans l’année, tu donnes la chair de poule par tes folies.
–C’est vrai, répondit Olga, je suis une folle d’aimer encore un méchant qui me gronde sans cesse et me taquine, et me joué des tours abominables, et se réjouit d’avoir failli me faire mourir de peur.
Et, s’inclinant contre le fauteuil:
–Monsieur le tyran, ajouta-t-elle, j’ai bonne envie de me mettre à vous détester.
–Essayez donc, madame, reprit le vieillard en posant un baiser sur le front charmant qui effleurait son visage. –Pauvre enfant poursuivit-il, cette vilaine horloge t’a donc bien effrayée? Allons, nous verrons à la rendre à son repos et à son silence.
–Maintenant que notre querelle est vidée, fit Olga, qui alluma une cigarette, nous fumerons le calumet de paix.
–Autre cas de guerre! soupira Corbier. Mais, continua-t-il en regardant autour de lui, sais-tu que, pour être perché si haut, ton nid ne me paraît guère moelleux, ni gai, ni beau.
La jeune femme s’élança vers la fenêtre, et, d’une secousse, arracha le châle, qui tomba sur les dalles de pierre formant le parquet de l’embrasure.
–Arrivez, s’écria-t-elle, venez, voyez et soyez vaincu!
Corbier se rapprocha, et, de ses mains se faisant un abat-jour, jeta un coup d’œil sur le paysage.
–Je reconnais dit-il, que la vue est agréable.
–Et voilà tout ce que vous reconnaissez? Mais regardez, je vous prie, ce petit vallon qui forme la pelouse et, sous ce chêne, à gauche, ces moutons qui broutent si joliment, et, un peu en arrière, à demi caché par les buissons, ce vieux mur couvert de lierre; et, plus près de nous, ces larges massifs de rosiers qui ont poussé à l’aventure, qui sont devenus de véritables bosquets et dont je sens le parfum monter jusqu’à moi. Où trouverez-vous un premier plan comparable à celui-ci? Puis la forêt immense! Ma fenêtre est presque au niveau des cimes des plus grands arbres. Vous voyez ce pin qui dépasse de la tête tous ses voisins. Eh bien, dans la direction de ce pin, cette pointe qui reluit, c’est le clocher de Bressy. Or, savez-vous à quelle distance nous sommes de Bressy? A cinq lieues! Maintenant, penchez-vous. Là-bas, à droite, dans cette immense prairie au milieu de laquelle brille la rivière, ce bâtiment au toit gris, c’est un moulin, le plus pittoresque des moulins. Ce matin, en revenant, je l’ai traversé. Penchez-vous donc davantage. Regardez ma tour rougie et rongée par la bise et par la pluie, mais aussi droite qu’au premier jour. Il y a pourtant mille ans que Hugues de Varanne l’a fondée; depuis qu’elle existe, le château a été défait et refait je ne sais combien de fois Et, tenez, d’ici, je domine le château lui-même; en m’avançant, je vois par-dessus les tuiles, les girouettes, les gouttières. C’est très-curieux, un toit! J’aime ma vieille tour. J’y respire librement. Mon nid est une aire d’où je m’imagine planer sur le monde entier. Contemplez donc encore ce spectacle. Ne vous parle-t-il pas? ne vous arrache-t-il rien?
–D’abord, il m’arrache les yeux, reprit Corbier en se reculant.
–Eh bien, moi, j’adore le soleil, dit Olga.
Et elle s’accouda sur la tablette de la fenêtre, les doigts enfouis dans ses cheveux, qui, à l’ardente lumière, étincelaient d’un éclat fauve et splendide.
Prends garde, supplia Corbier, je t’en conjure. C’est fort dangereux, ce que tu fais. Un coup de soleil est plus vite que tu ne penses. J’ai connu une demoiselle de Malfe qui, à ce jeu-là, a gagné une fièvre chaude. Mets au moins quelque chose sur ta tête; tiens, ce malheureux cachemire qui, après t’avoir servi de rideau, te sert main-tenant de tapis. Tu peux bien en faire un chapeau. Tu ne veux pas? Mais je t’assure que j’aime aussi beaucoup la nature et les antiquités. De mon cabinet, je les vois, sans avoir pourtant quatre-vingts marches à gravir. Je vois vent et j’en jouis infiniment. D’ailleurs, laissons garde souvent et j’en jouis infiniment. D’ailleurs, laissons là les quatre-vingts marches, j’y consens; tu es jeune. Mais ton appartement est des plus incommodes; la distribution en est exécrable. Pour descendre de ta chambre à coucher à ton salon, il te faut passer par un escalier qui sera très-froid, glacé. Si nous ne devions demeurer ici que quelques jours, je me tairais; mais tu verras en novembre.
–Mon oncle, interrompit Olga, il est des sujets sur lesquels nous ne nous entendrons jamais.
–Je le sais, je ne le sais que trop, murmura Corbier, qui, d’un ton grave et après un instant de silence, reprit: C’est pourquoi, parlons d’autre chose, de ce qui m’a fait monter chez toi. J’ai reçu une lettre de Henri.
Olga se retourna vivement.
–Il n’est rien arrivé? s’écria-t-elle. Non. Vous me l’auriez déjà dit.
–Henri va bien, Dieu soit loué; mais sa lettre renferme un paragraphe qui te concerne.
–Moi? Ah! quel air solennel! Mon tigre de Nubie serait-il mort?
–Ton cousin s’annonce pour les premiers jours du mois prochain.
–Eh bien, mon cousin est très-aimable et je n’attendais pas moins de lui.
–Il ne vient pas seul. Il compte amener un de ses amis que tu connais: M. de Laïta.
Une légère rougeur, qui ne fit que passer et disparaître colora le visage d’Olga.
–Qu’en dis-tu? continua Corbier.
–C’est fort simple. Je dirai de M. de Laïta ce que j’ai dit de Henri. Je le trouve très-aimable.
–Tu le trouves aimable? vraiment?
–Et vous?
–Mon Dieu, je n’ai rien contre lui. Sans partager, à son endroit, l’engouement de ta mère, je me trompe, de ta tante, je le tiens en somme pour aussi bien qu’un autre. Que dois-je répondre?
–Mais rien, Je ne vois pas qu’il y ait rien à répondre.
–Laisserai-je arriver ici M. de Laïta?
–Pourquoi pas?
–Tu n’as donc aucune objection à ce qu’il vienne?
–Aucune. Loin de là: vous savez bien qu’il nous faut des chasseurs, ajouta la jeune femme, qui, de nouveau penchée en dehors de sa fenêtre, suivait d’un regard distrait, dans leur chute lente et vagabonde, les pétales d’une rose qu’elle effeuillait.
Les mains dans les poches, la tête baissée, Corbier se mit à marcher en long et en large dans la chambre, et, après quelques minutes, tout en continuant sa promenade:
–Olga, dit-il, tu n’es plus une enfant, par conséquent je ne t’apprendrai pas que M. de Laïta t’a fait cet hiver une cour marquée et remarquée. Quant à moi, dès que je m’eu suis aperçu, j’ai pris des informations sur l’ami de Henri. Je le savais de bonne condition, spirituel, agréable de manières; mais tu comprendras sans doute que cela ne me suffisait pas. Par l’intermédiaire d’un ecclésiastique qui est lié avec l’ancien précepteur de M. de Laïta, j’ai obtenu des renseignements précis et circonstanciés. Ces renseignements ont été favorables. J’ai donc gardé une neutralité absolue, m’attendant, je l’avoue, d’un jour à l’autre, à quelque démarche de la part du jeune homme. Rien ne venant, j’en ai conclu que tu avais découragé ton soupirant. Je ne me suis, d’ailleurs, permis aucune question ni aucun conseil.
Olga tressaillit.
–C’est bien le moins, murmura-t-elle.
–Aucun conseil quelconque, répéta, en humant une prise de tabac, Corbier, sans entendre la réflexion de sa nièce, animé par ses propres paroles; donc, reprit-il, je me suis tu. Mais, si je n’ai pas à diriger tes affections, j’ai pourtant jusqu’à un certain point à veiller sur ta conduite Que M. de Laïta te rencontre à Paris, dans le monde; qu’il te rencontre souvent, qu’on en cause:–assurément je préférerais que cela ne fût pas,–cependant passe encore! Mais nous, l’accueillir ici, l’inviter,–car enfin l’accueillir, l’inviter, c’est tout un,–dame! l’affaire prend une tournure autrement sérieuse. Aussi ai-je d’abord écrit à Henri que Varanne n’était pas en état, que nous ne pouvions songer à y recevoir des hôtes, que, d’ailleurs tu désirais te reposer, mener une vie de solitude et de tranquillité absolues. Puis j’ai pensé, continua Corbier, que peut-être tu regretterais ma réponse, et, avant de l’expédier, j’ai tenu à te la communiquer. Maintenant, prononce. Seulement, si Henri amène son ami, c’est ton époux qu’il amène.
Et un craquement de tabatière servit de conclusion au discours de Corbier.
Lançant dans l’espace les restes de la fleur que, depuis un instant, elle roulait et tordait entre ses doigts, Olga se dressa subitement, comme si un serpent l’eût mordue, et, s’avançant vers son oncle, les dents serrées, d’une voix saccadée:
–Où est cette lettre? dit-elle. Je ne veux pas qu’elle parte! Je vous défends de l’envoyer!
Corbier, qui s’apprêtait à humer une deuxième prise, resta la main en l’air et la tabatière béante.
–Çà, demanda-t-il, qu’est-ce qui te pique? Quel est ce langage?
–Ce langage est le langage que vous voudrez. C’est le mien. Donne moi la lettre!
–Mon Dieu! là voilà.
Et, comme Olga la déchirait:
–Oh détruis-la tout à ton aise, poursuivit Corbier. de ne m’y oppose point. Tu n’avais pas besoin pour cela de monter sur tes grands chevaux. Encore une fois, je puis venu te consulter, et, puisque M. de Laïta te convient, puisqu’il te plaît, puisque tu l’aimes.
D’un éclat de rire sauvage, la jeune femme coupa court aux paroles de son oncle, et, rejetant violemment la tête en rière, les bras croisés et crispés sur sa poitrine, les narines gonflées, ses yeux pâles lançant des éclairs:
–Ah! s’écria-t-elle, vous aussi! Parce que je cause avec M. de Laïta, parce qu’il m’amuse, il faut qu’il me convienne. Convenir! Encore les convenances! toujours ses convenances! Je vous admire de parler de ma liberté! La belle liberté qui fait de moi une esclave de tous les préjugés, de tous les commérages, de toutes les mauvaises langues, de tous les sots! Pourquoi donc aimerais-je M. de Laïta ou qui que ce soit de ces beaux messieurs qui font la roue autour de moi? Croyez-vous que je ne les devine pas? Vous me tenez par trop niaise, en vérité. Je ne suis plus une enfant, vous l’avez dit; mais je ne me rappelle pas l’avoir jamais été. Allez! j’ai vite appris que j’étais un parti considérable! N’est-ce pas comme cela qu’il convient de dire? Je suis née sous une méchante étoile. Mon père n’a-t-il pas reporté sur moi la tendresse que ma mère lui inspirait? Eh oui! je sais ces choses. Quand on est riche, n’a-t-on pas des gens pour vous raconter tout, même ce qui est vrai? Personne ne m’aime et je n’aime personne, et jamais je n’aimerai personne!. Pardonnez-moi. Vous m’aimez, vous. Vous avez fait l’impossible pour me rendre heureuse et bonne; mais je suis une ingrate. Je suis méchante comme mon étoile. Il y a des temps où je déteste le monde entier. Alors, voyez-vous, ce qui me révolte, c’est de me courber devant ce monde que je déteste. M. de Laïta daigne penser à moi. Il ne me reste plus qu’à le fuir, de peur qu’il ne me compromette! Eh bien, non; M. de Laïta monte à cheval, il danse, il a de l’esprit, il est moins ennuyeux que les autres. Je ne lui en demande pas davantage. Il viendra ici le jour qu’il voudra, et il s’en ira le jour que je voudrai.
–En ce moment, reprit Corbier, je ne discuterai pas avec toi. Mais, ajouta-t-il avec fermeté, je te préviens que je m’en vais écrire à Henri.
–Soit! J’écrirai alors, moi, à M. de Laïta.
–Tu ne feras pas cela!
–Comme je le dis, je le ferai. Écrivez, j’écris; n’écrivez pas, je n’écris pas.
–Cela aura bonne façon!
–Eh bien, composez ma lettre et je composerai la nôtre. Par exemple, nous nous engageons d’avance à transcrire fidèlement les textes. Ce sera très-divertissant. allons! pour vous montrer que je suis accommodante, voici l’arrangement que je vous propose. Puisque nous ne pouvons parvenir à nous entendre, que le pistolet déde entre nous.
–Comment, le pistolet?
–Rassurez-vous, fit Olga en riant; ce n’est pas à un uel que je vous provoque, c’est simplement à une lutte adresse. Tenez, ce petit fragment de votre lettre fera une touche admirable. Je m’en vais coller cela contre la roi; nous nous placerons au fond de la chambre et nous erons à tour de rôle. Je suis généreuse. Vous tirerez le premier.
–Tu ne seras donc jamais raisonnable?
–Quand on est raisonnable, on est si ennuyeux!
–Pas pour les oncles, je t’assure.
–D’ailleurs, ma proposition est tout ce qu’on saurait imaginer de plus sensé, aussi bien que de plus équitable, ursuivit Olga, qui sortait les pistolets de leur boite ébène et les disposait sur un guéridon. Voyons, contisavez-vous que nous avons tout à fait l’air de jouer un a-t-elle, ne quitterez-vous pas ce visage refrogné? audeville! Je suis la nièce rebelle et vous êtes l’oncle evêche. Aussi, pour vous adoucir, voici le couplet:
My days have been so wond’rous free
The little birds that fly
With careless ease from tree to tree
Were but as bless’d as l.
Ask gliding waters if a tear
Of mine increas’d their stream?
Or ask the flying gales if e’er
I lent one sigh to them?
Corbier regardait et écoutait sa nièce, qui les yeux bril lant d’insouciante gaieté, chantait de sa voix pleine et pure les vieilles strophes joyeuses de ParnelL
–Dirait-on la même personne que tout à l’heure? mur mura-t-il.
–On demande madame, annonça Félicie, qui, entrai dans la chambre, interrompit Olga.
–Qu’on attende! Qui est-ce qui me demande?
–C’est M. Barlot, qui a pris un homme.
–Encore!! s’écria Corbier.
Et, se tournant vers Olga:
–Ma foi, ce Barlot est une triste acquisition. Tu verras qu’il nous mettra tout le pays à dos. Je parierais que, dan l’affaire de cet homme qu’il vient d’arrêter, il n’y a pas de quoi fouetter un chat. Enfin je vais interroger le délin quant, et, si.
–Non pas, mon cher oncle, interrompit la marquise non pas, c’est moi, s’il vous plaît, que cela regarde.– Félicie, dites à Barlot que je descends et qu’il m’améne son prisonnier dans la grande salle.
Et, quand la femme de chambre se fut retirée, s’adressant de nouveau à Corbier, d’un ton sérieux
–Si Barlot arrête les gens, reprit Olga, et il est ici pour cela, vous les relâchez aussi vite et aussi souvent qu’il les arrête. Hier au soir, je l’ai trouvé complétement découragé. J’ai dû lui promettre qu’à l’avenir, je recevrai ses plaintes. Ainsi je vous quitte. J’ai hâte de remplir mes fonctions de juge. Je suis sûre que je m’en acquitterai à merveille et bien mieux que vous. Je mènerai le coupable de la bonne manière. Vous êtes beaucoup trop indulgent. –Ici! Wallace. Tranquille!–Ah! ajouta-t-elle, rappelez-vous que je vous ai défendu d’écrire à Henri; sans quoi.
Et, ayant de son doigt levé en geste de menace complété sa phrase, elle sortit précédée du chien, qui faisait retentir la tour de ses aboiements sonores et joyeux.
–Trop indulgent! soupira le vieillard tout en descendant, d’un pas lourd et’lent, l’escalier en colimaçon dont Olga franchissait les dernières marches. Trop indulgent! Le reproche est singulier dans sa bouche! Quant à ce jeune Laïta, mon Dieu! laissons-le venir. Il est évident qu’elle a du goût pour lui et qu’elle ne veut pas se l’avouer à elle même, ou peut-être ne veut-elle pas me l’avouer. Eh bien, un séjour ici du prétendant arrangera les choses. Pourtant, comme on se trompe! Je croyais qu’elle serait furieuse à l’idée d’être poursuivie à Varanne. Le fait est qu’elle pourrait plus mal choisir. Henriette va être enchantée, elle qui ne voit rien au-dessus de ce jeune homme.
Ces réflexions et d’autres analogues conduisirent Corhier au bas de l’escalier, puis le long d’un corridor tortueux, jusque dans son cabinet, où, à sa grande joie, il trouva, carillonnant sur une vitre l’air de Ah! vous dirai-je, maman, son vieil ami, le baron de Bley, arrivé depuis une grande demi-heure. Il est à présumer que le baron n’avait pas attendu plus de dix minutes, mais il déclara une demi-heure, et les domestiques qu’il avait en vain envoyés à la recherche de leur maître n’eurent garde de le contredire.
Darmowy fragment się skończył.