Czytaj książkę: «Le Roi des Étudiants»

Czcionka:

Vinceslas-Eugène Dick

Le Roi des Étudiants


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066088644

Table des matières

CHAPITRE PREMIER

Silhouettes d'Étudiants

CHAPITRE II

Paul Champfort

CHAPITRE III

Cousin et Cousine

CHAPITRE IV

Secret pour secret

CHAPITRE V

Trahison

CHAPITRE VI

Le drame de l'îlot

CHAPITRE VII

Kingston et Kentucky

CHAPITRE VIII

On se reconnaît

CHAPITRE IX

La Folie-Privat et ses Habitants

CHAPITRE X

Première escarmouche

CHAPITRE XI

Une Évocation Inattendue

CHAPITRE XII

Petite Revue de la Situation

CHAPITRE XIII

Lapierre à L'oeuvre

CHAPITRE XIV

Pauvre Laure!

CHAPITRE XV

Louise

CHAPITRE XVI

Le Frère et la Soeur

CHAPITRE XVII

Le Roi des Étudiants entre en campagne

CHAPITRE XVIII

Le premier pas

CHAPITRE XIX

L'entrevue

CHAPITRE XX

Le guet-apens

CHAPITRE XXI

Deux attentats dans une journée

CHAPITRE XXII

Une distillerie clandestine

CHAPITRE XXIII

Dans la gueule du loup

CHAPITRE XXIV

Ou Bill et Passe-Partout se distinguent

CHAPITRE XXV

Trop tard

CHAPITRE XXVI

La Tête de Méduse

CHAPITRE XXVII

Deux vieilles connaissances

CHAPITRE XXVIII

Ou tout le monde se retrouve

CHAPITRE XXIX

Le jugement de Dieu

FIN

CHAPITRE PREMIER
Silhouettes d'Étudiants

Table des matières

C'était dans une chambre de douze pieds carrés au plus, rue St-Georges, Québec.

Ils étaient là quatre, buvant, fumant, chantant, riant... que c'était plaisir à voir. Le cliquetis des verres, le choc des bouteilles, les éclats de voix, les notes plus ou moins fausses de quelque chanson égrillarde, le bruit des pieds battant le parquet; tout cela se combinait adorablement pour former le plus délicieux tintamarre du monde.

Comment en eût-il été autrement?

Ce quatuor bruyant représentait la fine fleur de l'école de médecine: Després, le roi des étudiants tapageurs, l'organisateur par excellence de joyeuses équipées, le meilleur buveur de l'Université; Cardon, passé maître dans l'art d'obtenir de la boisson à crédit; Lafleur, qui faisait dix affreux calembours entre chaque rasade qu'il ingurgitait—et Dieu sait s'il en ingurgitait, des rasades!—enfin, le petit Caboulot, le rat de l'école, intelligent comme un diablotin, mais plus grouillant, plus étourdi, plus léger qu'un papillon.

Rien d'étonnant donc à ce que quatre lurons de cette trempe, arrosés de whisky, fissent un charivari à broyer le tympan d'une escouade d'artilleurs!

Tout à coup, le bruit cessa pendant une dizaine de secondes; la porte s'ouvrit, et un cinquième personnage entra.

Alors, ce fut une tempête.

—Bonsoir, Champfort!

—Que tu arrives bien, Champfort!

—Viens prendre un coup, Champfort!

—Champfort, pas d'étude ce soir! Au diable la pathologie!

—Mort à la matière médicale!

—Aux gémonies les maladies des yeux!

—Et celles des oreilles, donc!

—Que la fièvre quarte étouffe Virchow, Kasper, Claude Bernard... et même monsieur Koshlakoff, de St-Pétersbourg!

—Que Satanas torde le cou à feu Galien!

—Et donne le coup de grâce à ce bon monsieur Hippocrate.

—Lafleur!...

—Cardon!...

Le nouvel arrivant, tiraillé a droite, tiraillé à gauche, assassiné d'apostrophes aussi véhémentes, ne pouvait placer un mot et se contentait de sourire.

—Là! là! mes amis, fit-il enfin, ne parlez pas; tous à la fois: qu'y a-t-il?

—Il y a que nous bambochons ce soir.

—Ça se voit.

—Et que nous voulons nous administrer une cuite à tout casser...

—Tais-toi, le Caboulot, laisse parler le grand monde.

—Tiens! faut-il pas avoir six pieds, par hasard, pour qu'on se permette de parler devant monsieur!

—Silence! intervient Després. Je vais t'expliquer la chose, Champfort; assieds-toi.

—Lorsque Dieu créa le monde...

—Passe au déluge! interrompit Lafleur.

—Monte sur une chaise! glapit le Caboulot.

—Pas de discours! grogna Cardon.

—Laissez-moi faire: ça ne sera pas long. Champfort s'était assis, attendant patiemment la fin de la bourrasque.

—Lorsque Dieu créa le monde, reprit imperturbablement Després, il travailla, comme tu le sais, pendant six jours...

—C'est connu, ça! fit la voix flûtée du Caboulot.

—Pas assez! répliqua gravement l'orateur.

Puis il poursuivit:

—Mais le septième, il l'employa à se reposer, laissant ainsi à l'homme, qu'il venait de former à son image, un enseignement plein de sagesse. Or...

—Ergo!

—Or, nous avons travaillé toute la semaine comme des nègres. N'est-il pas juste que nous prenions cette soirée, cette nuit même, s'il le faut, pour laisser un peu se détendre l'arc de nos centres nerveux?

—Bien parlé!

—Puissamment raisonné!

—D'une logique irréfutable!

—Mais, sans doute, mes très chers, répondit en riant Champfort. Et je songeais si peu à me mettre en désaccord avec cette sage règle, que je venais vous prier d'étudier sans moi, ce soir Je ne suis pas dans mon assiette et n'ai aucune disposition pour le travail.

—Bravo!

—Hourra pour toi, Champfort!

—Vive le whisky, le tabac et les chansons!

Et Després, de cette voix lente et mesurée qui lui était habituelle, se mit à chanter, tout en saisissant une bouteille de la main droite et un verre de la main gauche:

Étudiants, étudiants

Chantons, rions sans cesse:

Que l'étude et l'allégresse

Se partagent nos instants.

De son côté, le Caboulot hurlait:

Pourquoi boirions-nous de l'eau,

Somm'nous des grenouilles?

Cardon, lui, proclamait moins haut la chose, mais la mettait consciencieusement en pratique.

Quant à Lafleur, il n'est pas nécessaire de chercher ce qu'il turlutait de sa voix enrouée; c'était toujours la même rengaine:

C'est notre grand-père Noé,

Patriarche digne,

Que l'bon Dieu nous a conservé

Pour planter la vigne.

Il ne fallait pas lui demander autre chose que cela: c'eût été peine perdue. Mais, en revanche, toutes les cinq minutes, l'éternel couplet lui revenait dans le gosier, avec le nom du respectable grand-père Noé, auteur de la première bamboche dont parle l'histoire.

Laissons Lafleur redire, en quinze couplets, les mérites et les exploits du grand-père Noé, et esquissons à la hâte le portrait du nouvel arrivant.



CHAPITRE II
Paul Champfort

Table des matières

Paul Champfort était un grand et beau garçon de vingt-deux ans.

Sa figure franche et ouverte plaisait au premier abord. Cheveux châtains, longs et bouclés; front large, oeil brun, à la prunelle hardie, bouche aux lèvres sympathiques, qu'ombrageait une petite moustache de même nuance que les cheveux: tête charmante, en un mot.

Il avait l'humeur joyeuse, la parole facile, colorée, doucement railleuse, mais toujours bienveillante. On l'aimait beaucoup, parmi les universitaires, tant à cause du cachet de sympathique distinction dont toute sa personne était empreinte, que par la bonté de son caractère et la solide intelligence qu'on lui savait.

Il était de toutes les fêtes, de toutes les excursions, de tous les caucus. On se l'arrachait un peu, et c'était toujours une bonne fortune, pour des étudiants en goguette, que l'arrivée de ce bon Champfort.

On conçoit donc la joie de nos quatre apôtres quand le jeune homme, se rendant aux arguments irrésistibles de son ami Després, s'assit autour de la table du festin bachique et fit mine d'en prendre sa bonne part.

Une première rasade fut versée par Després.

—Je bois à ton bonheur, Champfort, fit-il en élevant son verre.

—Moi, à tes succès en médecine, dit Cardon.

—Et moi, à l'heureuse issue de ton examen, final, continua Lafleur.

—Moi, Champfort, je bois à tes amours! cria le Caboulot, de cette voix perçante qui dominait tous les bruits.

A cette dernière santé, un nuage passa sur le front de Champfort. Le sourire disparut de ses lèvres, et ce fut d'un ton presque solennel qu'il répondit, en se levant:

—Merci, Caboulot, merci, mes bons amis. Je prends actes de vos bienveillants souhaits. Devant entrer bientôt dans la rude vie professionnelle, j'ai besoin que la chaude amitié dont vous m'avez toujours entouré ne me fasse pas défaut. Et si quelque amertume, quelque déboire m'attend au début, j'aurai du moins, pour atténuer ma mélancolie, le souvenir de vos bons procédés à mon égard.

Champfort se rassit et chacun but silencieusement son verre, comme si les paroles émues du jeune homme eussent voilé quelque inexorable chagrin. Tant il est vrai que chez ces généreuses natures d'étudiants, la sympathie ne se fait jamais attendre et jaillit toujours spontanément, au moindre appel.

Mais cette éclipse de gaieté dura peu.

Quand on est en chemin d'herboriser dans les vignes du Seigneur, on ne s'attarde pas à constater si quelque épine rencontrée par hasard pique peu ou prou; on ne s'amuse pas à relever les humbles violettes ou les pâles marguerites que le pied a foulées en passant.

C'est du moins, ce que pensait Lafleur, car il entonna aussitôt d'une voix de stentor:

C'est notre grand-père Noé,

Patriarche digne,

Que l'bon Dieu............

—Va au diable avec ton grand-père Noé! interrompit avec humeur Després, dont le front s'était assombri.

—Hum! je doute fort qu'il veuille m'y suivre; le digne homme est trop bien casé pour désirer un changement.

—Alors, vas-y seul.

—Nenni, mes fils; je suis trop poli pour ne pas vous attendre.

Després se dérida un peu.

—Au fait, tu as raison, Lafleur: vive la joie!

—Et les pommes de terre, morguienne! Chaque chose en son temps. Quand nous serons bien gris, nous parlerons raison; nous ferons de la philosophie, de la psychologie, de la physiologie, de la phrénologie—tout ce que vous voudrez. En attendant! amusons-nous, et haut les verres!

C'est notre grand-père Noé,

Patriarche,............

—Oui, oui, c'est cela, appuya Cardon. Il n'y a rien pour délier la langue et mettre de l'ordre dans les idées comme quelques bons verres de Molson. Je seconde la motion de Labrosse.

—Adopté, carried! vociféra le petit Caboulot.

La joie reparut triomphante autour de la table chargée de bouteilles, de verres, de pipes et de tabac. Pendant plus d'une heure, ce fut un déluge de rasades, de chansons, de bons mots à faire pâlir les orgies romaines. Lafleur chanta vingt fois son grand-père Noé; le Caboulot s'enroua pour quinze jours à gouailler chacun de ses amis; Cardon se grisa comme un Polonais, tout en encourageant les autres à boire sec, attendu que les provisions ne manquaient pas. Quant à Després, malgré qu'il eut avalé presque une bouteille à lui seul, il n'y paraissait guère. Seulement, il était devenu grave et rêveur, comme d'habitude; car c'était là le seul effet que les spiritueux semblassent produire sur cette organisation de fer.

Mais, si grave et si rêveur qu'il fut, il le cédait pourtant sous ce rapport de beaucoup à Champfort. Jamais le jeune homme, d'ordinaire gai et assez solide buveur, ne s'était montré à ses amis enveloppé dans un semblable nuage de tristesse et de mélancolie.

Tant qu'il avait été en pleine possession de son sang-froid, il s'était efforcé de se raidir contre le spleen qui l'envahissait. Aux saillies de Caboulot, aux jeux de mots barbares de Lafleur, aux épigrammes de Cardon, il avait ri... oui, mais d'un rire nerveux, forcé, qui faisait mal. Puis était venu cet état de demi-ivresse, où les idées se mettent franchement à galoper sur le chemin de la rêverie et où le coeur vient aux lèvres, prêt à s'ouvrir à tous les épanchements.

C'est la phase la plus voluptueuse de l'état, alcoolique. Le cerveau jouit, alors d'une lucidité plus grande qu'à l'état normal, et les idées y dansent tout armées, prêtes à entrer en campagne au premier signal.

Il était donc rendu à ce degré de l'échelle bachique, quand Després, qui l'observait entre deux bouffées de fumée, lui dit doucement:

—Champfort!

—Hein? fit le jeune homme, comme surpris de cette appellation inattendue.

Puis, se soulevant à demi sur le canapé où il était presque couché;

—Qu'y a-t-il, mon ami?

—Il y a, mon cher, que tu n'es pas comme d'habitude et que tu nous caches quelque chose.

—Mais non..., mais non, je ne vous cache rien... Que voulez-vous que je vous cache, mes bons amis?

—Tu es triste comme une porte de prison, et c'est en vain que tu veux paraître gai; la gaieté ne te va plus, et cela depuis longtemps.

—Quelle conclusion tirer de cela? On n'est pas toujours disposé à la joie. Chacun a ses heures de mélancolie, sans qu'il puisse s'en défendre et sans même qu'il en puisse expliquer la cause.

—Champfort, ne joue pas au plus fin avec moi. Depuis plusieurs mois, je t'observe, et j'ai suivi pas à pas le travail lent, mais continu, mais implacable qui se fait chez toi. Le peu de gaieté, de bonne humeur et d'insouciance joyeuse qui te reste du Champfort d'autrefois n'est que du vernis, et, sous ce vernis, il y a, une grande douleur, une de ces douleurs incurables qui terrassent l'âme la plus fortement trempée.

Le jeune étudiant baissa la tête et ne répondit pas. Mais sa main se porta instinctivement à son coeur, comme s'il eût craint d'y laisser voir la plaie qu'y devinait Després.

Celui-ci se leva et, saisissant cette main indiscrète, il dit à Champfort d'une voix douce:

—Mon pauvre ami, ta main t'a trahi; tu souffres réellement et je vais te dire qu'elle est ta maladie.

—Tais-toi, Després, tais-toi! fit vivement Champfort, en relevant la tête et regardant l'étudiant avec des yeux presque hagards.

Cardon, Lafleur et le Caboulot s'étaient imposé mutuellement silence, du moment que Després—leur chef à tous—avait engagé la conversation. Rapprochant leurs chaises, ils attendirent vivement intrigués.

Després, les désignant:

—Voyons, Champfort, doutes-tu de nous? Sommes-nous, oui ou non, tes meilleurs amis?

—Certes, oui.

—Eh bien! qu'as-tu à craindre?

—Rien; mais mon secret est un de ceux qu'on emporte dans la tombe.

—Ta! ta! ta! ton secret n'en est pas un, car je le connais moi.

—Alors, c'est toujours un secret, répondit noblement Champfort.

Un éclair brilla dans l'oeil noir de Després. Il leva fièrement sa belle tête intelligente, serra la main du jeune homme et dit:

—Merci, Champfort. Cette bonne parole est un coup d'éperon qui m'engage définitivement dans la voie que j'ai adoptée.

Puis, se tournant vers Lafleur, Cardon et le Caboulot:

—Mes amis, dit-il, vous allez me donner votre parole d'honneur que rien de ce que je vais vous apprendre ne transpirera au dehors.

—Nous la donnons, firent les jeunes gens, en se levant tous à la fois.

—Très bien, messieurs. Maintenant, Champfort, écoute, et, surtout, pas de dénégations inutiles. Depuis plusieurs années, tu aimes d'un amour sans espoir ta cousine, Laure Privat. Voilà ta maladie!

A cette déclaration énergique, Paul Champfort se leva d'un bond. Une pâleur effrayante envahit sa figure, et, foudroyant Després de son regard, il murmura:

—Malheureux, qu'as-tu dis là?

—La vérité, mon ami, répondit avec calme le roi des étudiants.

—Mais tu veux donc ma honte, mon déshonneur, pour jeter ainsi mon secret aux quatre vents de la curiosité publique!

—Ce que je veux, c'est qu'il ne soit pas dit que Paul Champfort aura frappé inutilement à la porte d'un coeur.

—Mais tu ne sais donc pas qu'elle ignore mon amour, et que je me laisserai mourir plutôt que de lui faire le moindre aveu.

—Ceci importe peu... Le temps et les circonstances peuvent amener bien des changements dans les situations les plus embrouillées. Je me charge de forcer la main aux circonstances... et, quant au temps, on lui fera prendre le triple galop, si besoin est.

—Oh! non, je ne veux pas qu'une pression quelconque, morale ou autre, soit exercée sur cette enfant-là. Mon amour est une indignité, une trahison; eh bien! périsse mon amour, dussé-je ne pas lui survivre!

—Indignité! trahison!... Eh! depuis quand se montre-t-on indigne et se rend-on coupable de trahison, en aimant avec franchise et loyauté use jeune fille?

—Depuis que le devoir et la reconnaissance existent. Ma tante Privat m'a recueilli, moi orphelin, alors que les derniers débris du modeste patrimoine de ma famille venaient de disparaître dans les frais de la maladie et d'enterrement de ma mère; elle m'a élevé comme un enfant; elle m'a fait instruire—me mettant ainsi dans les mains les moyens de vivre honorablement—et je pousserais l'ingratitude jusqu'à chercher à capter l'amour de sa fille unique, de sa fille à qui elle laissera une part considérable de sa fortune!...

—Non, jamais! Ma tête est plus forte que mon coeur, et si celui-ci ne veut pas entendre raison, je le briserai.

—Ah! si elle était pauvre comme moi!...

—Pauvre, toi? allons donc! Est-ce qu'on est pauvre quand on possède une intelligence comme la tienne et quand on a un coeur comme celui qui bat dans ta poitrine? est-ce qu'on est pauvre quand on a ton instruction et une position sociale honorable comme celle qui t'attend?

—Et, d'ailleurs, puisque Mlle Privat a beaucoup d'argent, n'est-il pas juste qu'elle fasse partager cette fortune à un pauvre homme honorable, plutôt que de s'associer à un capitaliste qui n'en a que faire, et donner ainsi le spectacle d'une richesse scandaleuse, au milieu de misères imméritées?

—Ah! oui, elle est riche et tu es pauvre!... Le voilà bien l'esprit de ce siècle d'argent où tout se cote, où tout se réduit en piastres et contins, où l'on fait marchandise de tout: âme, esprit ou coeur!... Tu verras, Champfort, que dans cent ans d'ici, chaque pensée, chaque sentiment sera matérialisé, pesé dans la balance du spéculateur, prostitué sur le tapis vert de l'agiotage, qui rendra, son verdict dans ce genre-ci: «Cette idée pèse tant et vaut tant la livre, mais la marchandise étant en baisse depuis une demi-heure, je ne puis offrir que tant!

—Nos petits-fils verront cela, Champfort: je t'en donne ma parole d'honneur.

A cette boutade de Després, Cardon, Lafleur et le Caboulot partirent d'un indécent éclat de rire. Champfort lui-même, malgré toute la gravité la situation, n'y put retenir et fit bravement chorus avec ses amis....

Mais le roi des étudiants ne fut pas désemparé.

—C'est bien, messieurs, dit-il; riez, puisque mes pronostics vous semblent drôles. Vous êtes jeunes, et, conséquemment, vous avez le droit d'envisager l'avenir sous ses plus riants horizons. Pour moi, je suis vieux déjà, avec les vingt-cinq lourdes années qui sont accumulées sur ma tête et les épreuves par lesquelles j'ai dû passer. C'est pourquoi, cet avenir que vous entrevoyez si beau ne pouvant plus m'offrir rien qui m'attache, rien qui m'illusionne, je le regarde froidement, je le suppute, je le pèse, ni plus ni moins que s'il s'agissait d'un bout de saucisse ou d'un morceau jambon!

Et, en prononçant ces mots—qui pourtant auraient dû redoubler la bruyante hilarité de ses confères—Després avait dans la voix des accents si sombrement dédaigneux; sa physionomie reflétait tant d'amertumes longtemps comprimées, mais encore chaudes et palpitantes, que personne n'ouvrit la bouche et que chacun se crut en présence d'une de ces victimes stoïques et calmes, dont l'âme est morte à toutes les joies de la vie.



CHAPITRE III
Cousin et Cousine

Table des matières

Il fallait, en effet, qu'une bien terrible tempête eût passé sur le coeur de ce fier jeune homme pour en refroidir ainsi les puissantes aspirations et en arrêter l'indomptable essor.

Y avait-il réellement un drame dans la vie de Després, ou devait-on mettre sur le compte de l'organisation fortement nerveuse du roi des étudiants cette misanthropie dédaigneuse et ces boutades douloureusement excentriques dont il ne pouvait se défendre, à de certaines heures?

On se perdait là-dessus en conjectures.

Il y avait bien, dans l'histoire de Després, une lacune que personne ne pouvait combler. Mais, comme la moindre allusion adressée jusqu'alors au jeune homme sur ce sujet avait paru l'affecter péniblement, on s'était fait un devoir de ne jamais plua le questionner sur ce passé mystérieux.

Pourtant, ce soir-là, Champfort ne put s'empêcher de lui dire:

—En vérité, mon cher Després, on dirait, à t'entendre, que des malheurs inouïs ont plané sur ta jeunesse.

—Peut-être! murmura Després... Mais, reprit-il avec vivacité, il ne s'agit pas de moi pour le quart d'heure.

—Cependant...

—Il s'agit d'empêcher que tu sois la victime d'une coquette, ou qu'une délicatesse outrée fasse laisser le champ libre à un indigne rival.

—Qui te parle de rival?... En ai-je un, seulement?

—Tu en as plusieurs, mais tu n'en redoutes qu'un.

—Comment sais-tu cela?

—Je sais tout ce qui concerne cet homme, répondit Després d'une voix sombre.

—Ah! fit Champfort intrigué, et tu le hais?

—Je le hais?

Ces trois mots furent dits d'un ton si glacial et si profond, que les étudiants se regardèrent tout étonnés.

Champfort réfléchissait. Un coin du rideau qui couvrait la jeunesse de Després venait d'être soulevé par le Roi des Étudiants lui-même, et une étrange idée se développait dans la tête de Champfort: c'est que son rival avait dû être pour beaucoup dans les malheurs de Després.

—Et, reprit-il, tu connais assez l'individu pour affirmer qu'il est indigne de ma cousine?

—Cet homme est un misérable, et Mlle Privat ne devrait pas même se laisser souiller par son regard de serpent.

—Très bien. Mais qui sera assez généreux pour désillusionner la pauvre enfant? qui sera assez persuasif pour ouvrir les yeux de sa mère et lui faire repousser un prétendant qu'elle regarde déjà comme son gendre?

—Ce sera moi, Champfort, moi qui, depuis des années, suis pas à pas les mouvements tortueux de ce traître; moi qui connais tous ses agissements honteux; moi, enfin, qui me venge du lâche séducteur de la seule femme que j'aie aimée!

—Enfin! s'écria Champfort, le voilà le secret de ta vie, n'est-il pas vrai?

—Oui, Paul, c'est vrai. Celui qui a détruit à jamais mes illusions de jeune homme et mes espérances de bonheur, est le même misérable qui cherche aujourd'hui à te ravir la jeune fille que tu aimes.

—Quelle coïncidence! Une sorte de fatalité place donc cet homme sur notre chemin?

—Oui, c'est une fatalité... mais une fatalité que j'appelle providence, moi. Cette providence qui m'a rendu témoin de toutes les trahisons de ce larron d'honneur, qui m'a constamment entraîné sur ses pas, le jette encore aujourd'hui en travers de ma route... Malheur à lui! La mesure est pleine; le dossier est complet; je vais frapper un grand coup et arrêter dans son vol ce vautour pillard.

—Que comptes-tu faire?

—Oh! fort peu de chose d'ici à la signature du contrat.

—Hélas! pauvre ami, c'est dans huit jours.

—Je le sais. Mais quand ce devrait être demain, j'aurais encore le temps nécessaire à mes petits préparatifs.

—Dieu veuille, mon cher Després, que tu réussisses à empêcher un mariage aussi malheureux! Mais...

—Mais quoi?

—En serais-je plus avancé, et Laure m'en aimera-t-elle davantage?

—Qui te prouve qu'elle ne t'aime pas déjà assez?

—Tout le prouve: sa manière d'agir avec moi, sa froideur hautaine, ses airs protecteurs, et jusqu'à cette réserve cérémonieuse qui a remplacé la douce intimité et les naïfs épanchements d'autrefois.

—Hum! il faut quelquefois prendre les femmes à rebours, et leurs grands airs dédaigneux masquent souvent un dépit qu'elles dissimulent avec peine.

—Je ne crois pas que ce soit le cas pour Laure; son coeur est trop haut placé pour recourir à ces petits moyens.

—Qu'en sais-tu? Personne ne comprend les femmes, et les amoureux moins que tous les autres. Ecoute-moi, Champfort: la femme est un être pétri de contradictions, qu'il ne faut croire qu'à la dernière extrémité. J'en sais quelque chose.

—Tu es sévère. Després, et tes malheurs passés te rendent injuste.

—Je ne crois pas. Il est possible, après tout, que Mlle Privat soit une exception à la règle générale. C'est ce que nous verrons. Quoi qu'il en soit, pour me former une opinion solide sur ton cas, fais-moi l'historique de tes relations avec ta cousine.

—A quoi bon?

—Il le faut.

—Allons, je me résigne et ne vous cacherai rien.

Les chaises se rapprochèrent, et Champfort commença:

—J'ai connu ma cousine, il y a environ six ans. J'avais alors seize ans et elle entrait dans sa quatorzième année. Mon père était mort depuis longtemps, et ma mère venait à son tour de payer son tribut à la nature. Resté orphelin et sans ressources, j'envisageais l'avenir avec frayeur, lorsqu'un jour, un étranger entra dans mon petit logement et m'annonça qu'il venait de la part de ma tante Privat, la soeur de ma mère, et qu'il avait instruction de m'emmener à la Nouvelle-Orléans. Il me donna une lettre de ma bonne tante et l'argent nécessaire pour régler toutes mes petites affaires.

«Rien ne me retenait plus à Québec. Aussi, mes préparatifs ne furent-ils pas longs, et quinze jours plus tard, j'étais à la Nouvelle-Orléans, ou plutôt, à quelques milles de là, dans une charmante habitation que possédait mon oncle sur sa plantation, près du lac Pontchartrain.

«Je passai là les deux belles années de ma jeunesse, vivant comme un frère avec les deux charmants enfants de mon oncle: Edmond et Laure.

Edmond avait à peu près mon âge, et Laure, deux années de moins.

«Que de gaies promenades nous avons faites ensemble dans les champs de canne à sucre ou sur les bords du lac! que de douces causeries nous avons échangées sous la large véranda de l'habitation!

«La guerre civile, qui se déchaînait alors avec fureur dans plusieurs États de l'Union, ne se traduisait encore en Louisiane que par des mouvements de troupes et une agitation formidable. Mais, tout en enflammant nos jeunes coeurs d'un noble amour pour la cause du Sud, elle ne troublait pas autrement notre paisible existence.

«Sur ces entrefaites, mon oncle, qui était colonel, partit avec son régiment pour rejoindre l'armée. Ce fut notre premier chagrin. Mais, comme il nous déclara qu'il pourrait venir de temps en temps à l'habitation, nous nous consolâmes assez vite de ce contretemps.

«Ainsi qu'il l'avait dit, mon oncle revint un mois après son départ. Il était accompagné d'un jeune homme du nom de Lapierre...

—Hein! Lapierre? interrompit le Caboulot.

—Oui, Lapierre. Ce nom est-il connu?

—Peut-être... Mais il y a tant de personnes qui s'appellent ainsi. Continue.

—Je disais donc que le colonel était accompagné d'un jeune homme du nom de Lapierre, qui se disait de Québec et dont ma tante avait, en effet, connu la famille, lorsqu'elle-même y demeurait. Mon oncle s'était pris d'une véritable amitié pour ce Lapierre, et il en avait fait son compagnon inséparable.

Comment cet étranger était-il parvenu à s'insinuer ainsi dans les bonnes grâces du colonel? quels services lui avait-il rendus?... je l'ignore encore.

—Moi, je le sais! interrompit Després. Lapierre courait alors d'une armée à l'autre pour spéculer sur les navires. Un jour, il guida le régiment du colonel Privat dans une marche nocturne qui amena la capture d'un convoi ennemi.

Telle est l'origine de sa faveur auprès de la famille Privat.

—D'où tiens-tu ce renseignement? demanda Champfort, surpris.

—De moi-même, mon cher. J'étais à cette époque dans le Kentucky, où, je servais comme volontaire dans l'armée qui faisait face au général Beauregard, dont faisait partie le régiment du colonel Privat.

—Ah! fit Champfort, voilà qui explique bien des choses!

—Continue, mon cher Paul, tu en apprendras encore.

L'étudiant reprit:

«Mon oncle et Lapierre passèrent une dizaine de jours à l'habitation, pendant lesquels ma tante et ma cousine se multiplièrent pour héberger dignement leur hôte. Laure, selon le désir de son père, s'était constituée le cicérone du jeune étranger et ne le quittait guère. Ils faisaient ensemble, en compagnie du colonel et de ma tante, de longues promenades à travers la plantation ou sur les bords du lac; et, de retour à l'habitation, c'était au piano ou sous la véranda que se continuait le tête-à-tête.

«Pendant tout le temps que dura le séjour de mon oncle, je pus à peine trouver l'occasion de parler à ma cousine. Elle semblait n'avoir d'yeux et d'oreilles que pour Lapierre, et paraissait même se croire obligée de ne plus causer qu'avec lui.

Ce changement de conduite ne fit d'abord que m'étonner; mais bientôt, à cet étonnement bien naturel se joignit une sensation étrange, une sorte de souffrance, quelque chose comme une douleur sourde, mal définie, qu'il m'était impossible de surmonter.

«La vue de ma cousine, constamment au bras de ce beau jeune homme qui lui souriait et lui parlait avec chaleur, me causait une impression tellement pénible, que je fuyais sa société et me tenais presque toujours à l'écart. J'errais seul de longues heures dans la campagne, et ce n'était, qu'avec un inexprimable serrement de coeur que je rentrais à l'habitation.

«Hélas! je venais enfin de connaître le mal mystérieux qui me torturait: j'aimais ma cousine!

«Cette découverte m'effraya et ne fit qu'augmenter ma sauvagerie. Je me considérai comme indigne des bontés de mon oncle et de ma tante, du moment que mon coeur me révéla son audace, et, je pris la résolution d'étouffer dans mon sein le coupable sentiment qui y germait.

«Aussi, lorsque le colonel repartit pour l'armée, emmenant avec lui le jeune Lapierre, j'avais fait mon sacrifice et ce fut sans récriminations, sinon sans amertume, que je repris avec ma cousine le genre de vie accoutumé.

«Mais, depuis cette visite malencontreuse, il se mêla toujours à nos relations une certaine gêne et, une teinte de froideur, que ni elle ni moi nous ne pouvions contrôler et qui ne fit qu'augmenter dans la suite.

«Telle était la situation, lorsqu'un événement aussi douloureux qu'inattendu vint nous plonger tous dans la désolation. Lapierre arriva un soir à l'habitation porteur de la triste nouvelle que le colonel était mort, quelques jours auparavant, d'une blessure reçue dans un combat d'avant-postes. Le jeune homme, qui paraissait accablé de chagrin, remit à ma tante une lettre de son mari mourant, dans laquelle le blessé faisait les plus grands éloges de la conduite de son ami Lapierre, qui l'avait recueilli sur le champ de bataille et soigné comme un fils.

—L'infâme! le traître! s'écria Després. Veux-tu savoir, Champfort, ce qu'avait fait Lapierre avant de ramasser sur le champ de bataille le colonel Privat mourant?

—Qu'avait-il fait?

—Il avait, pour une forte somme d'argent, livré au général ennemi le secret des mouvements de Beauregard et fait tomber le colonel Privat dans une embuscade où son régiment fut écharpé et lui-même blessé mortellement.

—Le misérable! mais cette lettre de mon oncle?

—Oh! j'aurai beaucoup, à dire sur cette lettre quand le temps sera venu. Pour le moment, qu'il me suffise d'affirmer que le colonel était à cent lieues de croire que Lapierre fût un espion au service du plus offrant. Aussi, touché des soins que lui prodiguait l'hypocrite, le chargea-t-il d'annoncer sa mort à sa femme et lui écrivit-il la lettre dont tu parles.

—Mais, c'est affreux, cela! firent les étudiants.

—Oui, messieurs, c'est affreux—d'autant plus affreux que le colonel avait comblé ce misérable de faveurs et qu'il reposait en lui une confiance illimitée...

—Confiance que ne lui a pas retirée, malheureusement, la famille Privat, fit observer Champfort.

—Oui, mais cette sympathie qu'il a su capter fera place à la haine et au mépris, quand je l'aurai démasqué, répondit Després.

—Le pourras-tu?... Il te fera passer pour un imposteur et te demandera des preuves... En as-tu?

—J'en ai plus qu'il ne m'en faut pour le faire rentrer sous terre et mourir de confusion, s'il lui en reste un atome d'honneur. Laissez venir le grand jour de la rétribution, mes amis, et vous verrez comment se venge le Roi des Étudiants. Toi, Champfort, achève ton histoire.

—Je n'ai plus qu'un mot à dire. Ma tante, frappée dans ses plus chères affections, se montra héroïque. Elle se dirigea immédiatement vers le théâtre de la guerre et, à force d'argent, se fit remettre le corps de son mari, qu'elle ramena en Louisiane, où les derniers honneurs lui furent rendus.

«Puis, n'étant plus retenue aux États-Unis par aucun intérêt majeur, elle vendit ses immenses propriétés et nous ramena tous à Québec, en passant par la France.

«Quant à Lapierre, il avait rejoint l'armée, après l'enterrement du colonel. Je ne l'ai revu qu'il y a environ trois mois, chez ma tante. Il arrivait des États-Unis. Depuis lors, il est le commensal assidu de la maison et fait la cour à ma cousine, qu'il doit épouser dans huit jours.

«Vous en savez, aussi long que moi, maintenant, messieurs.»

CHAPITRE IV
Secret pour secret

Table des matières

Un silence de quelques minutes suivit.

Després s'était levé et marchait avec agitation dans la pièce. Le récit de Champfort, auquel le nom de Lapierre se trouvait si étrangement mêlé, avait ravivé en lui une plaie à peine cicatrisée, et fait surgir dans son coeur d'amers souvenirs. Un pli menaçant, qui ridait de haut en bas son front soucieux, annonçait l'effort de sa pensée.

Chose extraordinaire, le Caboulot, le joyeux, le turbulent Caboulot semblait partager cette agitation. Sa figure mobile était devenue grave et il attachait sur Després des regards profonds. On eût dit qu'un vague souvenir, trop éloigné pour avoir de la consistance, trottait, dans la tête de l'enfant et qu'il cherchait à le fixer, à lui donner du relief.

Després ne s'apercevait pas de cette attention dont il était l'objet et continuait sa promenade fiévreuse.

Ce que voyant Lafleur, qui n'aimait pas les situations tendues, crut le temps propice pour risquer une proposition. Le digne étudiant n'était amateur de mélodrame qu'autant qu'on y mettait, de temps en temps, un petit entr'acte pour prendre la goutte.

Il saisit donc une bouteille et la brandissant:

—Ça! messieurs, dit-il, vos histoires sont superlativement intéressantes; mais elles ne doivent pas nous empêcher de faire un doigt de cour à cette bonne bouteille qui s'ennuie.

—En effet, nous ne buvons plus, appuya Cardon.

—C'est tout simplement de l'ingratitude, ajouta le Caboulot, qui évidemment faisait effort pour paraître calme. La bouteille est une bonne et loyale fille qui n'a jamais trahi personne, elle. Donnons-lui une franche accolade.

Les trois amis se versèrent chacun une rasade, et Lafleur s'écria:

—Holà! Després, holà! Champfort, approchez. Faites-moi vite disparaître ces mines tragiques et venez trinquer, ou sinon je vous chante tout mon Grand-père Noé.

Et il commença, en effet:

C'est notre grand-père Noé,

Patriarche digne............

Mais les deux retardataires, en voyant cette menace du mélomane Lafleur recevoir un commencement d'exécution, s'étaient vite rendus, à l'appel.

On but la rasade exigée. Puis Champfort dit à Després:

—Eh bien! Després, es-tu toujours, d'opinion que je me suis trompé à l'endroit des sentiments de ma cousine?

—Plus que jamais, répondit l'étudiant.

—En vérité, tu m'étonnes!

—Ce qu'il y a d'étonnant, mon cher, c'est que tu ne connaisses pas davantage les femmes.

—Je crois pourtant connaître celle-là; ayant si longtemps vécu en rapports journaliers avec elle.

—Tu la connais moins que toute autre... Mais laissons ce sujet pour ce soir. Je te convaincrai avant peu de la singulière, erreur dans laquelle un excès de délicatesse t'a fait tomber. Parlons plutôt de ce mécréant de Lapierre.

—Je t'ai tout dit ce que je sais sur son compte.

—Alors, ce sera moi qui compléterai la biographie de ce sale personnage. Le temps est arrivé, d'ailleurs, mes amis, où je dois satisfaire la légitime curiosité que vous avez souvent manifesté à l'endroit de certain épisode de ma jeunesse. J'aurais préféré ne jamais soulever le voile sombre qui, comme un linceul, recouvre cette malheureuse phase de ma vie. Mais le bonheur de notre ami Champfort étant en péril, je vais parler et rouvrir vaillamment cette vieille blessure.

Champfort serra la main de Després.

—Merci! dit-il: secret pour secret; il n'y aura plus désormais aucun obstacle pour empêcher nos coeurs de battre à l'unisson.

Le Roi des Étudiants s'installa en face de ses amis, dont la curiosité, surtout chez le Caboulot, était piqué au vif, et prit la parole en ces termes:

—Il y a de cela sept ans, messieurs, je demeurais dans une petite paroisse de la rive droite du Richelieu, à peu près à mi-chemin entre Saint-Jean et le lac Champlain...

—Justement! murmura le Caboulot.

—Quoi? fit Després.

—Rien.

—N'interromps pas, bavard, grognai l'organe rouillé de Cardon.

«J'avais alors dix-huit ans, poursuivit Després, et je commençais mes études médicales chez le vieux médecin de l'endroit. Je menais là une vie paisible et heureuse, partageant mon temps entre l'étude au bureau de mon patron et les plaisirs tranquilles de la pêche ou ceux plus fatiguant de la chasse. J'allais aussi tous les jours m'étendre nonchalamment sous les arbres rabougris d'un petit îlot d'alluvion, formé au milieu du fleuve et pouvant avoir deux cents pas de tour.

«Rien de calme et de pittoresque comme le paysage qui se déroulait alors sous mes yeux!

«Sur la rive droite du Richelieu, ma paroisse natale—que je désignerai sous le pseudonyme de Saint-Monat—déployait sa sombre nappe de verdure, émaillée de blanches maisonnettes et accidentée, ça et là, de rochers moussus, de gorges nombreuses et de caps hardis, dont le courant léchait les pieds verdâtres. En face, sur l'autre rive, quelques maisons isolées montraient leurs façades au milieu du feuillage, et une petite rivière descendait en grondant des hauteurs boisées de l'arrière-plan, pour venir marier ses eaux à celles du fleuve, à deux arpents environ en aval de l'îlot.

«Tout cela respirait une telle fraîcheur, était revêtu de tons si harmonieusement diversifiés et plaisait tant à mon esprit rêveur, qu'il m'arrivait souvent de m'oublier en mélancolique contemplation et de ne regagner ma demeure que longtemps après le coucher du soleil.

«Un soir de juin, je m'étais attardé ainsi, et le soleil allait disparaître derrière les sinuosités chevelues de l'horizon du nord, lorsque je songeai au retour.

«Le firmament était strié de grandes bandes de nuage, dont les franges semblaient se traîner sur la forêt. Une assez forte brise ridait le fleuve de lames courtes et pressées, dont le clapotement incessant contre le rivage de l'îlot avait quelque chose de mélancolique qui berçait mes pensées. Une petite embarcation, avec une jeune, fille pour passagère et un tout jeune garçon pour pilote, longeait la rive gauche, à quelques arpents de moi.

«Tout à coup, au moment où je me dirigeais vers mon canot, couché dans les ajoncs du rivage, un cri perçant se fit entendre dans la direction de l'embarcation, qui venait, de chavirer.

«Je vis la pauvre jeune fille, affolée de terreur, qui se débattait dans le fleuve, pendant que la chaloupe renversée s'éloignait, avec le petit garçon cramponné à sa quille.

«Lancer mon canot, pagayer vigoureusement vers le lieu de l'accident et saisir la jeune fille au moment où elle allait disparaître sous l'eau, tout cela ne fut l'affaire que d'une minute.

«Mais il était temps! La petite avait déjà perdu connaissance, et, je dus employer tout mon savoir pour la faire revenir à elle. Quant au gamin, il tenait bon sur son épave, et j'eus tout le temps de le recueillir sain et sauf.

«Ces jeunes gens étaient le frère et la soeur; Leur père, un des plus riches cultivateurs de sa paroisse, demeurait non loin de là, justement à l'embouchure de la petite rivière dont je parlais tantôt. De mon poste d'observation sur l'îlot, j'avais souvent remarqué sa grande et belle maison, à moitié perdue dans le feuillage et bâtie près de la berge de la rivière.

«Grâce à ces renseignements que me donna l'enfant—car la jeune fille n'était guère en état de parler—je ramenai dans leur famille les deux naufragés.

«Inutile de vous dire que je fus fêté, choyé, caressé, comme devait l'être le sauveur de deux enfants uniques. Le père et la mère me firent promettre de les venir voir tous les jours. Désormais, j'aurais mes entrées libres dans la maison et mon couvert mis à la table de la famille.

«J'eus d'autant moins d'hésitation à prendre cet engagement, que les maîtres de la maison me parurent de charmantes gens, et leur fille Louise la plus délicieuse enfant que j'eusse rêvée. Elle avait seize ans, une taille bien prise, des cheveux blonds et des yeux noirs, admirable contraste qui lui seyait à ravir.

«Ce soir-là, je revins chez moi heureux d'avoir fait une bonne action et le coeur rempli de la blonde image de Louise.

«Le lendemain, je me jetai dans mon canot et retournai chez mes nouveaux amis, avec qui je passai une partie de la journée. Louise ne se ressentait plus des émotions de la veille, et une légère pâleur, qui la rendait dix fois plus belle, rappelait seule la terrible crise.

«Je conversai longtemps avec elle dans une douce intimité. Sa voix avait un charme pénétrant et des accents, d'aimable naïveté qui m'allaient à l'âme. Je vis avec joie qu'elle possédait une instruction suffisante pour alimenter une bonne causerie, et qu'elle n'en savait pas assez pour être pédante.

«Je la quittai à regret vers le soir, après lui avoir promis de revenir le lendemain et les jours suivants.

«Pendant plus d'un mois, je vécus ainsi, traversant chaque jour le fleuve en canot et ne revenant sur la rive droite qu'à la nuit.

«Quel heureux temps! quelles heures délicieuses! Louise et moi, nous n'étions plus seulement des amis inséparables: nous étions des amants. Je l'adorais; elle raffolait de moi. Je trouvais longue la nuit qui nous séparait; elle épiait avec anxiété, aux premières heures du matin, le retour de mon léger canot bondissant sur la lame ou glissant comme une flèche sur le fleuve endormi.

«Oh! oui, le beau, le bon temps!

—C'est à cette époque—c'est-à-dire vers la fin du mois de juillet—qu'arriva à Saint-Monat un jeune homme du nom de Lapierre. Il venait de Québec, où il étudiait le droit, et comptait passer un mois ou deux de villégiature chez un de ses oncles, le voisin et l'ami de mon père.

«C'était un fort joli garçon, altéré de mouvement, passionné pour la chasse, amoureux des plaisirs champêtres. Je l'avais un peu connu autrefois, pendant mon séjour à Québec. Aussi, malgré sa mobilité d'esprit et son caractère à plusieurs faces, fûmes-nous bien vite liés d'amitié.

«Je ne faisais pas une excursion qu'il n'en fut; je n'avais pas une relation, une connaissance dans les environs que je ne lui fisse partager. Bref, nous étions, au bout de quelques jours, la plus belle paire d'amis qui se soit vue depuis Oreste et Pylade.

«Pour sceller à jamais une si étroite intelligence, la Providence mit un jour en grand danger la précieuse existence de Pylade-Lapierre, dans une circonstance où nous traversions la rivière à la nage: en fidèle Oreste, je le sauvai au péril de ma vie.

«Cette bonne action me valut l'éternelle reconnaissance du loyal jeune homme.

«Vous allez voir comment il me la prouva.

«Je vous ai dit que toutes nos distractions étaient communes et que cette communauté s'étendait aux relations que j'avais. Naturellement, la famille de Louise n'en était pas exclue, et je continuais, comme par le passé, à me rendre tous les jours auprès de ma jolie fiancée. Seulement, j'étais invariablement flanqué du citoyen Lapierre.

«Le jeune homme paraissait surtout goûter extrêmement, la société des maîtres de la maison, auxquels il racontait toutes sortes d'histoires plus ou moins invraisemblables, que sa verve intarissable rendait amusantes au possible et qui faisaient les délices des bons vieillards. Louise et moi, nous nous mêlions souvent à leur cercle et prenions de bon coeur part à l'hilarité générale. Lapierre, alors, redoublait d'amabilité, et ses racontars, s'adressant directement à la jeune fille, ne manquaient jamais de l'amuser beaucoup.

«Et c'est ainsi qu'une douce familiarité s'établit, à ma grande satisfaction, entre mon ami et mon amante.

«Loin de mettre obstacle au développement de cette sympathie naissante entre les deux jeunes gens, je cherchais, au contraire, à en resserrer tous les jours les liens dorés. Il me semblait que mon bonheur ne serait complet qu'à la condition d'y faire un peu participer mon dévoué compagnon, cet excellent Lapierre.

«Un procédé si délicat ne manquait pas de toucher vivement le bon jeune homme, et il me disait souvent, en me serrant la main:

—Gustave, tu es un coeur d'or, et je bénis le ciel qui m'a, fait faire ta connaissance. Non seulement tu me procures d'agréables distractions, mais tu pousses, en outre, la complaisance jusqu'à me laisser prendre une petite place dans le coeur de ta belle fiancée. Il est si bon de sentir rayonner autour de soi la douce amitié d'une femme, que je te sais gré de m'avoir procuré ce plaisir-là. Je retournerai à Québec meilleur que je n'en suis parti, et cette amélioration sera ton oeuvre.

«L'hypocrite! le traître!... Oh! messieurs, tenez-vous le pour dit: c'était et c'est encore un rusé coquin que ce Lapierre. Tous les rôles lui sont bons; aucun moyen ne lui répugne. Quand un ennemi se trouve sur son chemin, il le bouscule; si c'est un ami, il prend une voie détournée et frappe dans le dos.

—Et c'est à un bandit de cette force que j'ai affaire! murmura Champfort.

—Ne crains rien: je suis là! répondit Després; je suis là, en travers de sa route, implacable et sombre comme le châtiment!

—Moi aussi! s'écria le Caboulot, d'une voix étrange.

CHAPITRE V
Trahison

Table des matières

Lafleur et Cardon s'amusèrent beaucoup de cette exclamation un peu prétentieuse; mais Després, lui, eut un singulier tressaillement. Il regarda l'enfant avec des yeux étonnés, et sa main se posa sur son front, comme si une idée nuageuse cherchait à en jaillir.

Apparemment que cette idée lui parut folle, car il hocha bientôt la tête et poursuivit:

«Je vivais donc dans la plus grande sécurité et sans la moindre appréhension du côté de Lapierre. Quant à ma fidèle Louise, j'aurais cru commettre une profanation en la soupçonnant; et, d'ailleurs, elle se montrait toujours pour moi si prévenante, si gracieuse, si aimante, que c'eût été vraiment folie de lui prêter des idées de trahison.

«C'est sous ces riantes circonstances que je dus, vers la fin d'août, faire une absence de trois ou quatre jours pour aller régler certaines affaires à Saint-Jean.

«Je partis en canot, après avoir reçu de Louise les plus chaudes recommandations de ne pas être longtemps dans mon voyage, et du bon Lapierre les meilleurs souhaits.

«La descente du Richelieu se fit en quelques heures, et, à la nuit tombante, j'arrivais à destination.

«Mes affaires furent bâclées plus rapidement que je ne m'y attendais, et, dès le lendemain, je pus effectuer mon retour.

«Je laissai Saint-Jean dans l'après-midi. Le temps était beau. Pas un souffle de vent ne ridait la surface calme et unie du fleuve. Je pouvais donc compter, en ramant ferme, que j'arriverais à Saint-Monat dans le courant de la soirée.

«En effet, vers dix heures, je n'étais plus qu'à un mille environ de chez moi. Quoiqu'il n'y eût pas de lune et que le ciel fût assez sombre pour empêcher les étoiles de rayonner librement, je pouvais cependant distinguer l'îlot qui se détachait du fleuve comme une tache noirâtre sur une plaque d'acier bruni.

«Je suivais alors la rive gauche d'assez près, afin d'éviter le courant des eaux profondes. Je ne pouvais conséquemment rien distinguer de ce côté-là, à quelques arpents devant moi, à cause des sinuosités de la berge.

«Soudain, en doublant une pointe, je vis briller une lumière dans un endroit bien connu, au fond d'une petite baie où se déchargeait le bras de rivière déjà décrit.

«—C'est là! me dis-je, tandis qu'une émotion bizarre tenait mon aviron immobile. Et, pendant plus de cinq minutes, je restai les yeux fixés sur ce point lumineux rayonnant seul au milieu de l'obscurité! Un sentiment d'angoisse indéfinissable me serrait la gorge, quelque chose comme un pressentiment mystérieux, comme l'appréhension d'un malheur!

«L'image de Louise, de ma Louise adorée que je n'avais pas vue depuis deux jours, se présenta à mon esprit troublé, et cette évocation me causa une impression étrange. Je la revis, comme en cette soirée fatale et heureuse où je la sauvai de la mort, lutter contre les vagues qui s'ouvraient pour l'engloutir; mais, au lieu de mon bras, c'était celui de Lapierre qui l'arrachait au gouffre béant. Et Lapierre me saluait d'un geste moqueur, puis filait rapidement dans son canot, sur le fleuve tourmenté, en me jetant un éclat de rire sardonique!...

«Cette dernière image me secoua comme un cauchemar, et, plongeant énergiquement mon aviron dans l'eau, je fis voler mon canot dans la direction de la baie.

«Dans quel but?... et pourquoi allonger ainsi ma route?

«Je ne pouvais me l'expliquer. Je me sentais poussé invinciblement vers la petite lumière; elle m'attirait comme un puissant aimant; elle m'aspirait comme le terrible maelstrom des côtes de Norvège.

«Le ciel était devenu plus sombre, et je pouvais à peine distinguer à vingt pas en avant de la pince de mon canot. Je filais toujours quand même, guidé par le foyer étincelant qui se rapprochait à vue d'oeil. Comme s'il se fût agi d'une reconnaissance en pays ennemi, je plongeais en silence mon aviron dans l'eau tranquille, ne la laissant même pas toucher le rebord de l'embarcation.

—Tout à coup, une obscurité plus profonde se fit à quelques pas de moi, et mon canot s'engagea doucement dans les ajoncs, fila quelques secondes en les frôlant, puis s'arrêta.

—J'étais arrivé.

—Et par un singulier hasard, je me trouvais justement dans une petite crique du bras de rivière, ombragée de massifs très épais, et à une vingtaine de pieds tout au plus de la fenêtre illuminée, qui était celle de la chambre de Louise.

«Je demeurai là immobile, fixant de mon regard ardent cette fenêtre bien-aimée, derrière laquelle devait se trouver ma douce fiancée. J'espérais entrevoir la charmante silhouette de la jeune fille; je lui dirais alors mentalement adieu, puis je prendrais ma course.

«Mais rien ne bougeait dans la chambre, et j'en conclus que la pieuse Louise adressait à Dieu sa prière accoutumée, avant de se mettre au lit.

«La chère enfant, murmurai-je, elle dit peut-être, à cette minute précise où je suis à deux pas d'elle, un pater et, un ave pour que son bon ami Gustave lui revienne sain et sauf.

Amère ironie de ma pensée!

«Je n'avais pas finie cette réflexion émue, qu'un bruit étouffé de conversation à voix basse me parvint.

«J'éprouvai comme une secousse galvanique et me rapprochai, en me glissant silencieusement à travers le feuillage, de l'endroit d'où semblaient partir les chuchotements.

Ce fut l'affaire d'une minute. Quand je fus assez près pour être sûr de ne pas perdre une syllabe de la conversation mystérieuse, j'écartai doucement le feuillage et je regardai.

A cinq ou six pas de moi, près de la maison, il y avait un homme et une femme. L'obscurité m'empêchait de distinguer leurs traits, mais mon coeur, qui battait à se rompre, les reconnut, lui.

«L'homme était Lapierre; la femme, Louise, ma fiancée! Leur voix, qui se fit entendre au même moment, ne me laissa aucun doute à cet égard.

«Ainsi, j'étais trahi!... trahi par la femme que j'aimais le plus au monde, qui m'avait juré une inviolable fidélité et que j'avais arrachée, deux mois auparavant, à une mort certaine!... trahi par l'homme qui me devait aussi la vie, par l'homme dont la bouche hypocrite me disait, la veille même, des paroles d'amitié, par le confident qui avait reçu tous les secrets de mon coeur!

«C'était trop à la fois, et le coup qui m'atteignait en pleine poitrine était porté trop soudainement!... Un flot de sang me monta aux yeux et je dus me cramponner désespérément à un arbre, pour ne pas tomber.

«Puis la réaction se fit, immense, terrible; une froide rage serra mes tempes, et ce fut avec un calme effrayant que je me dis:

«Avant de les frapper, je dois les entendre. Je ne suis plus un amant; je suis un juge! Écoutons.

«Et, concentrant toutes les facultés de mon âme dans un seul sens: l'ouïe; j'entendis mot à mot le dialogue suivant:

—En vérité, ma chère Louise, disait Lapierre, vous êtes trop pusillanime ce soir. Les ombres de la nuit vous feraient-elles peur et n'auriez-vous de courage qu'à la clarté du soleil?

—Ne raillez pas, Joseph: j'ai peur, en effet, répondait la jeune fille.

—Peur de quoi?

—Le sais-je?... De tout: du vent qui agite le feuillage, du coassement des grenouilles au bord de la rivière, du cri des hibous, là-bas, dans ces gorges sombres...

—Allons donc!

—Il me semble que tous ces bruits et toutes ces voix de la nuit ne s'élèvent que pour me reprocher mon infidélité.

—Vous êtes folle, Louise: les hiboux et les grenouilles n'ont rien à voir dans nos affaires, croyez-moi.

—Je le sais bien... Mais ce sentiment de vague terreur que j'éprouve n'est pas de ceux que l'on surmonte par le raisonnement.

—Si vous m'aimiez, Louise, autant que, je vous aime, vous chasseriez bien vite toutes ces idées superstitieuses et vous ne craindriez rien au monde, quand je suis là pour vous défendre.

—Vous aimer, Joseph?... Lorsque, pour vous, je trahis des serments solennels; lorsque je trompe à toute heure du jour un franc et loyal jeune homme qui a foi en moi; lorsque je récompense le dévouement de celui qui m'a sauvé la vie en jouant vis-à-vis de lui la comédie de l'amour, tandis que mon coeur appartient à un autre; vous me demandez si je vous aime!...

Louise avait prononcée cette tirade d'une voix forte, quoique étouffée, et avec une énergie fébrile. Je n'en perdis pas un mot, pas une intonation. Aussi, l'effet fut-il foudroyant, et je demeurai accablé, la tête appuyée au tronc d'un arbre, le visage baigné de larmes.

Lapierre reprit:

—Je vous crois, Louise, et la démarche que vous faite ce soir confirme vos dires; mais combien les actions prouvent mieux que les paroles!

—Ce que vous me demandez est si grave, que je ne puis m'y résoudre.

—Qu'y a-t-il dans ma proposition de si extraordinaire? Vous n'aimez pas l'homme que vos parents vous destinent; pour vous soustraire à la dure nécessité d'épouser cet homme-là, vous fuyez avec celui que votre coeur a choisi... Encore une fois, qu'y a-t-il dans ce projet de si étrange?

—Gustave Després m'a sauvé la vie!

—La belle affaire! Tout autre, à sa place, en eût fait autant. Est-ce qu'on laisse périr sous ses yeux une personne qui se noie, sans lui porter secours?

—Je lui ai dit que je l'aimais et promis de n'être jamais qu'à lui!

—Propos d'amoureux que tout cela. Ces sortes d'engagements ne tirent pas à conséquence et se rompent tous les jours. Després a abusé de votre jeunesse et escompté votre reconnaissance, en vous faisant promettre une chose semblable. C'est tout simplement odieux.

A cette lâche accusation de Lapierre, je me redressai pâle de colère et prêt à bondir sur lui; mais la voix de Louise m'arrêta.

—Laissez-moi réfléchir, disait la jeune fille. Demain, à la môme heure, soyez ici: je vous dirai à quoi je suis résolu.

—Ne craignez-vous pas le retour de Després?

—Oh! non, il m'a déclaré que son absence durerait au moins trois jours.

—J'attendrai, puisqu'il le faut. Mais songez, Louise, que le temps presse et que la découverte de notre liaison peut tout gâter.

—Demain, j'aurai pris une décision.

—A demain, donc! La frontière n'est pas loin et mon canot est rapide.

—Je serai prête. A demain!

Louise rentra, et j'entendis, à quelques pas de moi, le bruit des branches froissées par Lapierre, qui regagnait son canot.

Je le laissai partir.

Cinq minutes après, je filais silencieusement dans son sillage. Mon heureux rival fredonnait un gai refrain, pagayant mollement, comme un homme qui n'est pas pressé.

Je l'abandonnai à la hauteur de l'îlot, pour obliquer à gauche et me diriger vers la demeure de mon père.

Lui se perdit dans l'obscurité, en amont, et je l'entendis atterrir presque en même temps que moi.

CHAPITRE VI
Le drame de l'îlot

Table des matières

Després, après s'être recueilli un instant, reprit ainsi sa narration:

«La découverte de la honteuse trahison dont j'étais victime avait réveillé dans mon coeur une foule de passions assoupies jusqu'alors. De sombres idées de vengeance m'agitaient, et c'est sous l'empire d'une de ces colères blanches qui ne raisonnent pas que je pris un parti.

«Je gravis au pas de course le coteau qui conduisait à la maison de mon père; et, après avoir rendu compte à ce dernier de ma mission, je lui dis qu'une affaire importante m'obligeait à repartir de suite, et le priai de ne pas révéler à personne mon retour nocturne à Saint-Monat.

«Le bon vieillard parut quelque peu étonné de mes allures mystérieuses; mais je le rassurai en lui disant qu'il s'agissait tout simplement d'un pari à gagner, et je fis mes préparatifs de départ.

«Ce ne fut pas long.

«De l'argent, quelques hardes, des provisions pour deux jours et une paire de revolvers chargés composèrent mon bagage, et je quittai la maison paternelle comme deux heures du matin sonnaient au coucou du salon.

«Une vingtaine de minutes plus tard, j'étais installé dans le fourré le plus épais de l'îlot, ayant eu soin de hâler mon canot à sec et de le dissimuler dans un fouillis de broussailles.

«Mon intention, en choisissant cet endroit solitaire pour y passer la journée, était d'abord d'empêcher que Lapierre n'eût vent de mon retour, ensuite d'être plus à portée d'observer ses allées et venues.

«Rien d'extraordinaire ne se passa, jusqu'au soir.

«Mon ex-ami alla bien, comme d'habitude, chez mon père et chez quelques, autres personnes du voisinage, mais son canot ne bougeait pas.

«La nuit vint, sombre, silencieuse—une vrai nuit de contrebandier, de bandit. Je distinguais à peine les deux rives du fleuve; et si quelques maigres rayons d'étoiles n'eussent percé l'obscurité compacte, il m'aurait été bien difficile de constater le départ du coquin.

«Heureusement, mes yeux s'y firent à la longue, et, vers dix heures environ, je pus y voir le canot de Lapierre se dessiner sur le fleuve comme une ombre légère et glisser rapidement vers l'îlot.

«Arrivé à la pointe sud, au lieu de passer outre, comme je m'y attendais, le canot vint s'y ensabler, et l'homme qui le montait sauta à terre et alla déposer, non loin de là, derrière un rocher, quelque chose qui me parut être un paquet de hardes.

«Avant, que je fusse revenu de mon étonnement, le canotier avait rejoint son embarcation et nageait ferme dans la direction de la rive gauche.

«Je lui laissai prendre un peu d'avance, puis, à mon tour, je sautai dans mon canot et m'élançai silencieusement sur ses traces.

«Après une dizaine de minutes de cette chasse nocturne, j'abordais dans ma petite crique de la veille et je me glissais sans bruit jusqu'à mon poste d'observation de la nuit précédente.

«Lapierre était déjà rendu près de la maison. Je vis sa silhouette qui s'estompait faiblement sur le mur blanchi à la chaux.

«Tout semblait sommeiller dans la maison. Aucune lumière ne brillait aux fenêtres. Le monotone trémolo des grenouilles dans les ajoncs du rivage interrompit seul le silence pesant de la nuit.

«Tout à coup, j'entendis crier les gonds d'une porte qui s'ouvrait; puis des pas légers se firent entendre, et Louise, en costume de voyage parut auprès de Lapierre.

—Enfin, vous voilà! fit le coquin.

—Mon Dieu! répondit la jeune fille d'une voix navrée, à quelle affreuse démarche m'obligez-vous?

—Allons, voilà vos terreurs puériles qui vous reprennent.

—Mes bons parents, les abandonner! ce pauvre Gustave, le trahir!

—Mais, ma chère, vous les reverrez, vos parents—car, une fois mariés, nous reviendrons; quant à cet imbécile de Gustave, vous me feriez plaisir en le laissant là où il est.

—Il me semble que je fais un rêve terrible et que je ne pourrai jamais me résoudre à vous suivre.

—En ce cas, éveillez-vous et prenez vite une décision, car je n'ai aucunement l'intention de passer ainsi toutes les nuits à courir sur le fleuve.

—Si nous attendions encore quelques jours...

—Pas une heure. C'est assez d'enfantillage comme cela. Suivez-moi cette nuit même, ou retournez à votre premier amoureux... Il n'est pas fier, ce bon enfant-là, et il se fera un honneur de recueillir les débris de ma succession.

«Remarquez en passant, messieurs, comment le brutal Lapierre traitait cette jeune fille, qu'il prétendait, aimer et quelle abjecte soumission Louise avait pour lui. Il est certaines femmes qu'il faut tenir ainsi dans une crainte salutaire... La verge leur est douce et les coups de fouet leur semblent des caresses.

«Pauvre et sotte humanité!

«Mais je poursuis... Après quelques secondes, Louise répondit brusquement:

—Vous le voulez, Joseph? Eh bien! que notre destinée s'accomplisse: emmenez-moi.

«Le ravisseur ne se le fit pas dire deux fois. Il saisit la jeune fille dans ses bras et la transporte dans son canot. Puis il poussa au large et disparut sur le fleuve sombre.

«Mais je l'avais prévenu. Aux dernières paroles de Louise, j'avais regagné à pas de loup mon embarcation, et je fuyais comme une flèche vers l'îlot, lorsque les fuyards se détachèrent de la rive.

«En un clin d'oeil, j'avais atteint l'endroit où Lapierre, une heure auparavant, avait, mis pied à terre. J'étais sûr que le coquin s'y arrêterait encore, et je l'attendais, un revolver dans chaque main, et blotti derrière un rocher.

«J'étais résolu à tout pour empêcher le rapt de se consommer; et, plutôt que de laisser impunies brûlé la politesse, en compagnie de son bon ami Lapierre...

—La tête qu'il fera? m'écriai-je d'une voix terrible, tu vas le voir de suite, misérable, car me voilà!

«Et me redressant en face des fuyards, d'un coup de pied violent. Je repoussai au large leur canot, qui partit à la dérive et disparut aussitôt dans l'obscurité.

«Lapierre et Louise restèrent pétrifiés et ne purent que pousser chacun une exclamation:

—Després! Gustave!

—Oui, c'est bien moi, Gustave Després! repris-je avec force—Gustave Després, qui en échange du petit service qu'il vous a rendu de vous sauver la vie, vous avez constamment trompé tous deux; Gustave Després qui, a entendu vos entretiens nocturnes et connaît les projets que vous avez en tête; Gustave Després, enfin, qui s'est constitué votre juge et vient vous, porter la sentence que vous méritez!

—Et quelle est cette sentence. Votre Honneur?

—La mort! répondis-je d'une voix stridente.

—Pour tous deux?

—Pour toi seul, coquin.

—Et pour mademoiselle?

—Le mépris!

—Ho! ho! fit Lapierre avec un rire forcé, vous n'y allez pas de main morte, monsieur le juge!

—Je me venge! fut la réponse.

«Malgré son audace, le jeune homme tressaillit, car il y a de ces accents qui portent immédiatement la conviction.

—La tête qu'il fera? m'écriai-je d'une voix terrible, tu vas le voir de suite, misérable, car me voilà!

«Et me redressant en face des fuyards, d'un coup de pied violent. Je repoussai au, large leur canot, qui partit à la dérive et disparut aussitôt dans l'obscurité.

Lapierre et Louise restèrent pétrifiés et ne purent que pousser chacun une exclamation:

—Després! Gustave!

—Oui, c'est bien moi, Gustave Després! repris-je avec force—Gustave Després, qui en échange du petit service qu'il vous a rendu de vous sauver la vie, vous avez constamment trompé tous deux; Gustave Després qui a entendu vos entretiens nocturnes et connaît les projets que vous avez en tête; Gustave Després, enfin, qui s'est constitué votre juge et vient vous, porter la sentence que vous méritez!

—Et quelle est cette sentence. Votre Honneur? demanda impudemment Lapierre.

—La mort! répondis-je d'une voix stridente.

—Pour tous deux?

—Pour toi seul, coquin.

—Et pour mademoiselle?

—Le mépris!

—Ho! ho! fit Lapierre avec un rire forcé, vous n'y allez pas de main morte, monsieur le juge!

—Je me venge! fut la réponse.

«Malgré son audace, le jeune homme tressaillit, car il y a de ces accents qui portent immédiatement la conviction.

«Pourtant, il feignit encore de badiner.

—Qui sera l'exécuteur des hautes oeuvres? ricana-t-il.

—Moi!

«Et, exhibant aussitôt mes revolvers, j'ajoutai:

—Il y en a un pour toi et un pour moi. Nous nous placerons à chacune des extrémités de l'îlot, et nous tirerons à volonté nos six coups.

«Lapierre recula.

—Un duel? fit-il.

«Oui, un duel, un duel loyal! car si je veux ta vie, ce n'est point par un assassinat que je prétends l'avoir.

—Un duel sous les yeux d'une femme?

—Cette femme en est la cause: il faut qu'elle voie son oeuvre.

—C'est une lâcheté cruelle!

—Il te sied bien, Joseph Lapierre, de parler de lâcheté, toi que je surprends en flagrant délit de trahison, en train de déshonorer à jamais une famille respectable. Mets de côté ces airs de chevalerie qui ne te vont pas, et prépare-toi plutôt à disputer ta misérable vie.

—Et si je ne veux pas me battre, moi?

—Si tu refuses de te battre, infâme larron d'honneur, aussi vrai que Dieu m'entend, je vais te tuer comme un chien.

«Pour le coup, Lapierre vit que j'étais sérieux et qu'il fallait s'exécuter coûte que coûte. Il se mit à trembler tout de bon.

—Au moins, dit-il, mettons Louise à couvert; tu n'as pas envie de l'assassiner, je suppose?

—Pas le moins du monde. Il y a, de l'autre côté de l'îlot, un amas de roches derrière lequel elle se blottira. Si je te tue, comme je l'espère bien, je m'engage à la ramener chez elle dans mon canot, que j'ai caché à quelques pas d'ici; si tu es vainqueur, tu agiras à ta guise. Allons, fais vite, où je vais te frotter les côtes pour te donner du courage.

«Ce coup d'éperon parut transformer Lapierre. Il bondit vers la jeune fille et, malgré ses supplications et ses gémissements, la transporta au lieu convenu.

«Puis, revenant vers moi, il me cria d'une voix sauvage:

—A nous deux, maintenant!... Ah! mon petit Després, tu veux du sang! Eh bien! je vais voir de quelle couleur est celui d'un amoureux déconfit. Où est mon revolver?

—Je viens de le déposer sur le paquet de hardes que tu destinais à mademoiselle, vilaine caricature de Don Juan! répondis-je, en gagnant à la hâte l'extrémité nord de l'îlot.

«Il était alors environ minuit.

«Le temps était toujours sombre. La lune n'étant pas encore levée, c'est à peine si la clarté blafarde des étoiles permettait de voir à quelques pas devant soi.

«C'était donc à peu près au hasard que nous allions tirer, à moins de marcher l'un sur l'autre, ou, ce qui serait mieux, de nous guider sur notre feu réciproque.

«Je me faisais ces réflexions, tout en cherchant un abri quelconque, lorsqu'une détonation retentit et qu'une balle siffla à mon oreille.

«Je me retournai vivement et ripostai au hasard.

«Je n'avais pas abaissé mon arme que, pan! une autre détonation suivit et qu'une seconde balle me passa dans les cheveux.

«—Hum! me dis-je, il paraît que maître Lapierre attend mon feu pour mieux viser. Ce n'est pas si bête pour un coquin de son acabit.

«Cette constatation faite, j'avançai de quelques pas et tirai à mon tour sur une ombre qui semblait se mouvoir.

«Un coup de feu me répondit immédiatement, mais, cette fois-ci, à une trentaine de pieds de moi tout au plus. La balle fit éclater une branche à mes côtés.

«—Tant mieux! murmurais-je, Lapierre marche sur moi, comme je marche sur lui. Ce sera plus tôt fini.

«Et je lâchai mon troisième coup.

«Mais, rendu prudent par les sifflements désagréables que mes oreilles n'avaient que trop perçus, je m'étais aussitôt jeté à plat-ventre.

«Cette précaution me sauva la vie, car Lapierre m'envoya sa quatrième balle à quelques pouces seulement au-dessus de la tête.

«En ce moment, je vis pendant deux secondes sa silhouette se dessiner près d'un arbuste. Mon revolver était en position: je tirai.

«Un cri terrible se fit entendre et j'entendis le bruit d'un corps pesant s'affaissant dans le feuillage.

«—Justice est faite! je suis vengé! m'écriai-je.

«Et, bondissant par dessus le cadavre, je courus à l'endroit où Louise attendait le résultat de la lutte. Elle était probablement évanouie au premier coup de feu, car je la trouvai sans connaissance, les mains cramponnées au rocher qui lui servait d'abri.

«—Pauvre enfant! murmurai-je, si ce misérable que je viens de tuer ne s'était pas rencontré sur notre chemin, comme nous aurions été heureux!

«Mais je n'avais ni le temps ni la volonté de m'attendrir. Je la transportai dans mon canot et la ramenai chez elle.

«Au moment où je la déposais près de la maison de son père, elle reprit ses sens et me reconnut.

«Après m'avoir regardé avec effroi pendant quelques secondes, elle détourna la tête et ses lèvres murmurèrent un mot sanglant:

«—Assassin!

«—Vous vous trompez, mademoiselle, répliquai-je gravement. Ce n'est pas moi, mais bien votre coquetterie qui a couché dans les bruyères de l'îlot l'homme qui y dort son dernier sommeil. Souvenez-vous-en, Louise, et... adieu!

«Je m'éloignai rapidement, l'âme remplie d'une mortelle tristesse, et, toute la nuit, je remontai le Richelieu à grands coups d'aviron.

Darmowy fragment się skończył.

Gatunki i tagi

Ograniczenie wiekowe:
0+
Data wydania na Litres:
16 stycznia 2025
Objętość:
230 str. 1 ilustracja
ISBN:
4064066088644
Wydawca:
Właściciel praw:
Bookwire
Format pobierania:

Podobne książki