Czytaj książkę: «Noirs et rouges»

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Victor Cherbuliez

Noirs et rouges


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066319649

Table des matières

La première de couverture

Page de titre

Texte

I

C’était la veille de Noël; jamais la petite chapelle de l’un des couvents du faubourg Saint-Germain n’avait été plus ornée, plus coquette, plus parfumée d’encens. Devant la crèche, qui brillait de mille feux, se tenaient à genoux, sur deux rangs, dix-huit jeunes filles, lesquelles paraissaient plongées dans un profond recueillement. C’étaient les élèves qui devaient quitter le pensionnat dans l’année et qui avaient obtenu la faveur de consoler une heure durant l’Enfant Jésus.

La crèche ne laissait rien à désirer; nous vivons dans un temps où l’on perfectionne tout, les lycées et les couvents, les poupées et les illuminations. Le divin Enfant, gras, potelé, était en belle cire, et il dormait sur de la paille qui était de vraie paille. Sa mère, vêtue d’une robe blanche et parée d’une admirable ceinture bleu de ciel, dont les bouts flottaient, se penchait sur lui pour le regarder souffler. Saint Joseph, appuyé sur son bâton, contemplait ce mystère d’un air pensif et mélancolique. Trois vaches attachées à leur râtelier, retournant la tète avec effort, fixaient sur le nouveau-né des yeux béants et dévots. On apercevait sous une charmille une bergère qui accourait en hâte, chargée de provisions, de vrai lait, de vrai beurre, de vrais œufs. A droite, dans une verte prairie, on voyait s’acheminer un troupeau, que précédaient ses chiens et ses bergers; un ange, suspendu par un fil d’archal, leur montrait du doigt l’étable et semblait leur dire: «Je vous annonce un grand sujet de joie.» Dans le fond étincelait une petite étoile, et majestueusement s’avançaient les trois rois mages, habillés de brocart, couronne en tête. Quoiqu’ils vinssent de loin, ils n’étaient point las; on ne l’est jamais quand on apporte au Dieu fait chair de l’or, des pierreries et de la myrrhe.

Parmi les jeunes filles silencieusement agenouillées devant la crèche, il y en avait de grandes et de petites, de blondes et de brunes, de laides et de jolies; mais toutes s’acquittaient ou essayaiènt de s’acquitter de la tâche délicate qui leur avait été confiée. On leur avait dit: «Consolez l’Enfant Jésus.» Elles travaillaient de leur mieux à le consoler. Deux ou trois, qui avaient l’imagination vive, prenaient la chosé au grand sérieux, presque au tragique. L’enfant qui s’offrait à leurs regards, couché sur un lit de paille, n’était pas pour elles une poupée de cire, mais un véritable enfant en chair et en os, qui était exposé dans une étable ouverte à tous les vents; sans doute il avait froid, il grelottait, sans compter qu’il avait faim, et sa triste situation leur inspirait une tendre pitié. Elles lui promettaient de chercher dans leur garde-robe un vêtement chaud pour l’habiller, elles s’engageaient pieusement à s’ôter les morceaux de la bouche pour le nourrir, et elles lui disaient en elles-mêmes tout ce qu’une jeune mère peut dire à son enfant pour le distraire ou l’amuser; elles épuisaient à cet effet ce gazouillement de la maternité que les femmes savent toutes dès leur première jeunesse, car, pour être mères, les femmes n’attendent pas d’avoir des enfants. D’autres, plus avisées, éprouvaient quelque embarras; le respect enchaînait leur langue et glaçait leurs inspirations. Elles faisaient la réflexion qu’on ne parle pas au Fils de Marie, au maître du ciel et de la terre, comme au premier venu, qu’il y faut plus de cérémonies; elles croyaient lui voir une auréole autour du front, elles songeaient au miracle de sa .naissance, au mystère de sa croix, et en vain cherchaient-elles péniblement quelque chose à lui dire, elles ne trouvaient rien. Il est permis à des filles de seize ans d’ignorer les paroles qui peuvent consoler un Dieu.

D’autres encore, s’il faut ne rien céler, avaient d’assez fortes distractions; elles laissaient vaguer leur esprit, elles pensaient à ceci, à cela. Au dehors, le vent, qui soufflait avec rage, menait grand bruit; il leur récitait des histoires qu’elles écoutaient avec plaisir. Le vent est un émancipé qui fait ce qu’il veut, qui s’en va où bon lui semble; il prônait à ces pensionnaires les joies de la liberté, le bonheur d’aller, de courir à perte d’haleine, et il les persuadait aisément. Il leur apportait aussi les confuses rumeurs de la grande ville où il venait de se promener; il leur disait ce qu’il avait vu, leur racontait le monde, ses fêtes, son tourbillon, et le tourbillon les attirait. Par instants, une impétueuse rafale, qui menaçait de tout emporter, les faisait tressaillir; il leur semblait qu’un hardi ravisseur rôdait autour des murs du couvent et s’escrimait à y pratiquer une brèche pour lui dérober ses prisonnières. Tout à coup, elles rappelaient à elles leur esprit envolé; elles se souvenaient qu’elles étaient dans une chapelle et que dans cette chapelle il y avait quelque chose d’invisible qui les regardait. Alors, comme des hirondelles qui ont longtemps tournoyé dans les airs et qui soudain se rabattent à tire-d’aile sur leur nid, leurs pensées retournaient en hâte à la crèche de Bethléem, et leurs lèvres marmottaient une prière d’où leur cœur était absent. L’une d’elles avait une main charmante, faite au tour, très blanche, aux ongles roses. De temps à autre elle contemplait l’Enfant Jésus, mais plus souvent elle contemplait sa main, négligemment posée sur l’un des montants de sa chaise, où ses ongles roses écrivaient je ne sais quoi.

Tout au bout du second rang, un peu à l’écart, à demi cachée dans l’ombre d’un pilier, se tenait immobile comme une statue une jeune fille qui ne ressemblait pas aux autres et qui faisait un autre emploi de son temps. Elle s’occupait peu de la crèche; elle ne causait pas avec l’Enfant Jésus et ne s’appliquait pas à le consoler; elle n’écoutait pas non plus le vent, qui n’avait rien à lui dire, et elle ne songeait pas à regarder sa main. Elle était comme absorbée dans une rie, elle se recueillait dans une pensée qui la post tout entière.

Cette jeune fille, qui s’appelait Mlle Jetta Maulabret, était plutôt jolie que belle; sa figure n’était pas irréprochable, mais personne ne s’avisait de la discuter. On ne pouvait passer près d’elle sans la remarquer, ni la remarquer sans éprouver le désir de lui parler, ni lui parler sans avoir envie de lui plaire. Elle avait le charme, le mystère, ce je ne sais quoi d’inoubliable qui n’appartient pas toujours à la beauté. Son nez était un peu court, et sa bouche était trop grande; mais sa tête, d’un ovale parfait, se balançait avec grâce sur d’admirables épaules; elle avait une fraîcheur de teint délicieuse; son front était pur comme une matinée de printemps, comme une fleur qui vient de s’ouvrir. A l’ombre, ses yeux paraissaient noirs; ils étaient d’un bleu foncé à la lumière; le regard qui en sortait semblait venir de loin et courait droit devant lui; ce regard voulait du bien à tout l’univers.

Mlle Maulabret était l’enfant gâtée du couvent. Presque toutes ses compagnes l’aimaient; depuis qu’elle était au monde, elle n’avait pas laissé échapper un mot qui pût chagriner quelqu’un. Elle était fort estimée de ses maîtresses: c’était une élève modèle, qui n’avait jamais eu de cachet. Après avoir passé par l’association de la Sainte-Enfance, elle était entrée dans la société des Anges, puis elle était devenue enfant de Marie. A treize ans, elle avait eu le ruban et la médaille des Saints-Anges; dans la dernière année, elle avait obtenu douze nominations, tous les prix des cours, le prix de sagesse, le prix d’excellence, le premier médaillon. On l’aimait parce qu’elle était douce et bonne, on l’aimait aussi pour sa gaieté, vraie gaieté d’alouette qui chante au soleil les gloires du blé mûr; sa voix était argentine, son rire était clair, franc et contagieux.

Cependant, depuis peu, sa gaieté avait reçu une atteinte, elle était plus avare de son rire. Elle commençait à réfléchir, et ses réflexions n’étaient pas couleur de rose. Il y a un âge où la vie nous porte; il y en a un autre où, par un juste retour, c’est à nous de la porter. Mlle Maulabret avait traversé cette crise, et. par moments, son fardeau lui pesait. Il y avait du moins dans sa destinée des obscurités qui l’inquiétaient. Six ans s’étaient écoulés; elle en avait dix-sept, et on ne songeait pas à la retirer du couvent. Elle n’y était point malheureuse, mais elle n’entendait pas y rester toujours; on avait l’air de ne plus l’aimer et de l’oublier, ce qui lui causait un sérieux souci. Pendant longtemps, elle avait passé ses vacances dans la maison paternelle; deux fois déjà, elle avait dû rester avec les gardiennes. Les explications qu’on lui avait données lui avaient paru un peu louches, et les explications louches irritent la curiosité. Depuis dix-huit mois, sa mère, qui venait souvent la voir, ne venait plus; on lui avait dit que sa santé l’obligeait à vivre dans le Midi. Son père continuait de venir, mais à de longs intervalles, et, quand elle l’interrogeait, il rompait brusquement les chiens. Elle se demandait par instants s’il n’était pas arrivé quelque chose qu’on lui cachait.

Le fait est qu’on la tenait soigneusement dans l’ignorance de certains incidents fâcheux qui s’étaient produits dans sa famille. Elle avait pour père un homme à lubies; rien n’égalait l’incohérence de ses idées, si ce n’est le décousu de sa conduite. Après avoir essayé de tout, il avait imaginé de se faire sculpteur. Il se croyait du génie, il n’avait qu’un tout petit talent, accompagné de beaucoup d’orgueil et d’une immense paresse. Les déceptions avaient assombri et aigri son humeur; il était devenu hypocondre, acariâtre, brutal, et de plus en plus il avait tourné le dos au succès. Il s’en était pris de sa médiocrité à tout le monde, mais surtout à sa femme, qui était fort jolie et fort coquette. On avait fini par se séparer à l’amiable, sans procès et sans jugement. Peu après, elle était partie avec quelqu’un pour l’Italie, d’où elle n’était pas revenue. Le sculpteur était resté seul, maudissant l’injustice des hommes et du sort, et mangeant son patrimoine, dont il vit bientôt le bout. Il aurait pu gagner quelque argent en donnant des leçons, mais il aurait cru déroger. Par vanité, il avait placé sa fille dans un couvent très aristocratique; par vanité aussi, il acquittait religieusement les frais du pensionnat; la vanité a ses vertus. Il serait mort plutôt que de lui confesser l’état de sa fortune, la ruine de ses espérances; il aurait mieux aimé se poignarder que de lui dire: Je suis médiocre. Il avait de bonnes raisons pour ne pas la prendre auprès de lui pendant les vacances du couvent; il n’avait plus d’autre logement que son atelier, où il consumait ses journées à rêvasser, et une grande alcôve, où il employait ses nuits à ne pas dormir.

Il n’y avait pas quinze jours qu’il s’était présenté inopinément au parloir. Jetta accourut; il lui témoigna une tendresse inaccoutumée, la baisa à plusieurs reprises sur le front. Il ne se lassait pas de la regarder, comme s’il l’eût vue pour la première fois. Elle profita d’un moment où ils étaient seuls pour s’asseoir sur ses genoux, pour lui jeter ses bras autour du cou, et elle lui dit:

«Ce n’est pas tout cela, méchant homme. Quand donc viendras-tu me chercher?»

Il ne répondit pas.

«Sera-ce pour l’an prochain?

–Peut-être.»

Elle s’avisa qu’il avait l’air singulier.

«Je suis sûre que tu me ménages une surprise. Gageons qu’à Noël je ne serai plus ici.

–Peut-être.»

Il n’en dit guère plus long, et bientôt il se retira précipitamment. Mais, arrivé sur le seuil, il se retourna, contempla pendant quelques secondes cette jolie tête, ces cheveux couleur noisette, ces joues aussi fraîches qu’un beau fruit; on eût dit qu’il voulait les emporter dans ses yeux.

C’est à cela que pensait Mlle Maulabret; elle repassait dans son esprit tous les détails de cette visite, les moindres propos qu’avait tenus son père, ses gestes, ses sourires. Elle se demandait: Viendra-t-il demain? Plus d’une fois déjà, son attente avait été déçue; elle avait appris à connaître les paroles trompeuses, la vanité des promesses, la promptitude des oublis, à se défier des pères qui disent: Je viendrai, et qui ne viennent pas. Et les filles restent les bras ballants, le cœur lourd comme du plomb, roulant dans leur tête une foule de questions qui les tourmentent et auxquelles les murs d’un couvent ne savent que répondre.

Après avoir longtemps rêvé, elle ferma les yeux, joignit les mains, y posa son front et pria. Pour les croyants, la prière n’est rien, ou elle est un miracle, une puissante magie qui suspend les lois de la nature, une sainte violence faite aux lois de cet univers. Sans être dévote, Mlle Maulabret était profondément pieuse; personne n’eut jamais plus qu’elle le don de croire. Elle avait peu de goût pour les petites pratiques, pour les dévotions puériles, pour les images, pour les amulettes, pour la bimbeloterie religieuse; mais elle croyait de toute son âme à quelque chose d’éternel qui a des yeux et des oreilles, à quelque chose d’infini qui a des entrailles. Une comédienne de notre connaissance, quand il lui arrivait de prier Dieu, s’exprimait en ces termes: «0mon Dieu! si toutefois vous existez, écoutez-moi, si toutefois vous pouvez m’entendre, et ayez la suprême bonté, si toutefois vous êtes bon, de m’accorder la petite faveur que je vous demande, si vraiment vous pouvez faire tout ce que vous voulez.» Mlle Maulabret ne logeait point de si dans ses prières; elle avait mis toute son âme, le meilleur de son être, dans l’oraison qu’elle balbutiait en ce moment. Lorsqu’elle eut fini, elle acquit la bienheureuse certitude que le miracle s’était opéré, que sa parole avait trouvé des ailes pour s’envoler jnsqu’à l’endroit où réside Celui qui peut tout, qu’elle avait gagné à son désir cette souveraine volonté qui conduit les soleils dans la profondeur des espaces, qui fait germer les plantes dans le sein de la terre et les destinées dans le fond mystérieux des âmes.

Elle rouvrit les yeux, elle secoua la tête pour remettre à sa place une boucle de ses cheveux qui lui tombait sur les sourcils. Elle revit la crèche; il lui parut que l’Enfant Jésus la regardait en souriant, que la bergère qui accourait vers l’étable lui apportait un peu de bonheur dans sa corbeille, et que les rois mages pressaient le pas, parce qu’ils avaient une bonne nouvelle à lui dire. Elle admira un instant l’étoile qui brillait au-dessus de leur tête; c’était l’étoile qui dissipe les nuages, qui conjure les tempêtes. La paix rentra dans son âme; elle se sentit au cœur une divine légèreté. Elle était certaine, absolument certaine, qu’il ne s’était rien passé de fâcheux, qu’aucun malheur ne la menaçait, qu’en ce moment sa mère pensait à elle, qu’elle était aimée de son père autant qu’elle l’aimait. Elle poussa un soupir de soulagement et de délivrance. Il lui sembla qu’on était bien dans cette chapelle, que c’était un endroit béni entre tous, que l’air y était tiède, qu’on y entendait bourdonner des espérances, qui par instants se posaient sur le front des jeunes filles, comme un papillon se pose sur une fleur sans qu’elle en sente le poids. Alors, cédant à l’impérieux désir de répandre autour d’elle un peu de sa joie, elle se pencha vivement vers une de ses compagnes et l’embrassa de toutes ses forces, ce qui lui valut un regard de réprimande de celle qui était occupée à contempler sa main et qui, troublée dans sa dévotion, parut lui reprocher le scandale d’une telle conduite à une telle heure et dans un tel lieu.

Quelqu’un l’appela doucement par son nom; elle se retourna. Une sœur converse lui dit tout bas:

«Vous monterez tout à l’heure auprès de Mme Thérèse, qui désire vous parler.»

Elle tressaillit, son visage rayonna. Qui pouvait se permettre d’en douter encore? Sa prière avait été exaucée. Dix minutes plus tard, elle gravissait rapidement un escalier, arrivait hors d’haleine à une porte entr’ouverte, où elle frappa, et, sans attendre qu’on la priât d’entrer, elle entra. Puis elle s’élança vers Mme Thérèse, la maîtresse générale, et lui dit:

«Eh bien! madame?..»

Ces trois mots signifiaient: Ne me faites pas languir; apprenez-moi bien vite cette heureuse nouvelle qu’on vous a chargée de m’annoncer.

Mais Mme Thérèse, au lieu de lui répondre, l’attira vers elle, lui prit les deux mains, plongea son regard dans ces beaux yeux dont il était impossible de dire s’ils étaient bleus ou noirs, et murmura:

«Pauvre petite!»

Mlle Maulabret demeura interdite, déconcertée; son sourire s’évanouit.

«Vous avez l’air de me plaindre, madame?.. Me serais-je encore trompée?

–Non, vous ne vous êtes pas trompée, mon enfant. Vous allez nous quitter, sortir à jamais de ce couvent. Cela vous fait-il plaisir?

–Oh! madame, répondit-elle en recouvrant son assurance, ne me prenez pas pour une ingrate. Je ne le suis pas. Je vous aime bien, madame; vous avez toujours été si bonne pour moi. J’aime toutes nos excellentes mères; elles sont si bonnes pour moi. Tout le monde ici est bon pour moi. J’aime cette maison; oh! soyez-en certaine, je l’aimerai toujours. J’y suis arrivée bien sotte, j’ose dire que je le suis un peu moins. Mais j’ai un souci depuis quelque temps. Il me semblait que mes parents se passaient bien facilement de me voir, qu’ils ne tenaient plus à moi, qu’ils m’avaient oubliée, presque abandonnée. Vous allez me dire que j’étais folle, et vous aurez raison, car voilà qu’ils se souviennent de moi, et demain peut-être ils viendront me chercher. Eh bien! je trouve que c’est mieux ainsi. N’est-ce pas, madame, que c’est mieux ainsi?. Songez que je n’ai pas vu ma mère depuis dix-huit mois!. Elle n’est plus dans le Midi, je le lis dans vos yeux.»

Mme Thérèse murmura de nouveau:

«Pauvre petite!»

Mlle Maulabret fut saisie d’un frisson; l’inquiétude la mordit au cœur.

«Ah! madame, s’écria-t-elle, je vous en supplie, dites-moi.

–Ne me questionnez pas, mon enfant, interrompit vivement Mme Thérèse. Connaissez–vous mère Amélie?

–Non, madame, je ne l’ai jamais vue.

–Elle est pourtant votre tante, une sœur de votre mère. Il est vrai qu’elle est en religion depuis vingt ans et qu’elle appartient à un ordre cloîtré. On vous conduira demain à son hôpital. C’est elle qui vous dira tout.

–Madame, madame, que me dira-t-elle?»

Mais Mme Thérèse, qui avait ses instructions, ne se laissa pas arracher son secret. Elle se contenta de représenter à cette suppliante que dans ce monde il faut ne s’attendre à rien ou s’attendre à tout, que rien n’arrive comme on pensait, que le bonheur est à la merci des accidents, que la vie est une chose sérieuse, très sérieuse, mais qu’au surplus elle est courte et que la foi surmonte toutes les épreuves. Elle finit par lui annoncer qu’on l’autorisait à recevoir à la messe de minuit le véritable Dieu de Bethléem, qui lui donnerait la force dont elle avait besoin et ce courage qui réussit à se passer de l’espérance.

Mlle Maulabret l’écoutait immobile, sans couleur et sans voix; ses lèvres tremblaient. Elle fit un effort, elle parvint à dire:

«Sans doute ma mère est morte. Mais mon père. Il me reste mon père.»

Mme Thérèse l’embrassa tristement et répéta une fois de plus:

«Pauvre petite!»

En traversant la chapelle un peu avant minuit pour recevoir la sainte communion, Mlle Maulabret jeta un regard sur la crèche. L’Enfant Jésus ne souriait plus, il n’y avait rien dans la corbeille de la bergère, les rois mages avaient l’air morne et sinistre, l’étoile ne jetait plus que de douteuses clartés, c’était un lumignon fumeux prêt à s’éteindre. En proie aux plus cruels pressentiments, la pauvre enfant, qui semblait condamnée à ne plus rire, crut s’apercevoir que les prières ne sont pas toujours entendues, que le ciel est avare de ses miracles, que ce monde est une grande machine où tout se meut par ressort et qui broie les cœurs avec autant d’indifférence que la meule écrase son grain et le fait tomber dans le blutoir. Cependant elle n’en voulait pas à son Dieu: les âmes vraiment croyantes trouvent toujours des excuses à leur Dieu quand il les trompe.

II

Le lendemain, un peu avant l’heure fixée, on la conduisit à l’hôpital où sa tante, en religion mère Amélie, attachée à un service de chirurgie depuis plus de douze ans, consacrait ses jours et quelquefois ses nuits à surveiller une salle de femmes de cinquante lits. Le concierge, qui avait été prévenu, lui fit gravir les marches usées d’un escalier dérobé et l’introduisit dans une petite pièce qui ne renfermait que trois chaises de bois et un grabat. Au-dessus du grabat, au milieu d’un mur blanchi à la chaux, régnait un bénitier, surmonté de deux branches de buis et d’un crucifix en ivoire.

Mlle Maulabret avait passé la nuit à pleurer. Elle avait en ce moment les yeux secs, et il lui semblait qu’elle n’avait plus de larmes à verser, que la source en était tarie. Elle avait promis à Mme Thérèse qu’elle ferait bonne contenance devant son malheur. Au surplus, que lui restait-il à apprendre’? Elle pensait avoir tout deviné; mais nous avons beau deviner, la certitude est toujours une surprise.

Elle était arrivée trop tôt. Au bout de vingt minutes d’attente, elle vit entrer une petite femme ronde, laide, dont la robe noire était presque entièrement cachée par un long tablier blanc, noué à son cou et autour de sa taille. Un observateur distrait l’aurait prise pour une personne insignifiante et de peu de conséquence; en l’étudiant avec quelque attention, on s’apercevait bien vite qu’il était prudent de compter avec elle, qu’elle occupait sa place dans le monde, qu’on eût été mal venu à la lui disputer. Ses joues et ses mains semblaient de cire; les plantes qui poussent à l’ombre et ne voient pas le soleil sont toujours pâles. Mais elle avait de l’embonpoint, la vie d’hôpital engraisse, et elle était vigoureuse, alerte, ne connaissait pas la fatigue. Dans le fait, elle n’avait ni maladie ni santé et ne s’était jamais avisée de se demander à elle-même comment elle se portait. Dans les chairs molles de ce visage incolore étaient enfoncés comme deux clous de petits yeux noirs qui exprimaient l’habitude et le goût du commandement, l’intraitable sévérité d’une âme accoutumée à exiger beaucoup des autres, parce qu’elle exigeait beaucoup de soi. Cette petite femme se tenait toujours droite, ne perdait pas un pouce de sa taille et faisait l’effet d’être grande.

Le premier mouvement de Mlle Maulabret fut de courir à elle, de se jeter dans ses bras. Elle sentit sur-le-champ que ce n’était pas une chose à faire, que mère Amélie n’était pas Mme Thérèse, que les familiarités et les élans n’étaient pas de son goût. Elle interrogeait avec des yeux de chevreuil effarouché cette figure pleine et pâle, qui était pour elle une effrayante nouveauté. Mère Amélie lui montra du doigt une chaise, puis, s’étant assise à son tour, pendant quelques minutes elle la regarda d’un œil perçant et dur. Si la vie d’hôpital engraisse, il n’est pas moins vrai qu’elle endurcit, et c’est heureux: une religieuse qui aurait le cœur trop sensible et qui passerait son temps à s’apitoyer sur ses malades s’acquitterait mal des soins qu’elle leur doit. Il est bon d’ajouter que mère Amélie réservait toute sa pitié pour les laiderons. Il reste toujours quelque chose du vieil homme, on ne meurt jamais entièrement à soi-même, la grâce corrige la nature sans la supprimer. Avant de se faire religieuse, cette laide, qui avait une sœur fort jolie, fort admirée, avait pris la beauté en horreur; elle la détestait comme un affront, comme une insulte qui lui était faite. Mlle Maulabret ressemblait beaucoup à sa mère. En considérant les contours de ce naïf et charmant visage, mère Amélie ne put s’empêcher de se dire avec une joie féroce: «Ses beaux yeux ne lui serviront plus qu’à pleurer.» Mais elle se reprocha aussitôt ce mouvement de la nature; elle fit un signe de croix presque imperceptible comme pour chasser le démon, ne songea plus qu’à remplir son devoir, à s’acquitter de la tâche que lui imposait sa conscience, et sa conscience lui ordonnait d’être dure.

«Hélas! oui, mademoiselle, dit-elle brusquement, vous êtes orpheline.»

Mlle Maulabret sentit sa chaise, le plancher se dérober sous elle et crut voir s’ouvrir à ses pieds un horrible précipice qui la regardait; il était tout noir, il n’avait pas de fond.

Mère Amélie reprit d’une voix plus douce, mais avec un peu d’ironie dans l’accent:

«On m’assure, Jetta. c’est bien votre nom, n’est-ce pas?.. on m’assure que vous êtes une enfant de Marie. Si vous avez vraiment donné votre cœur à la Vierge immaculée, elle vous aidera à supporter ce coup.»

Jetta rassembla toutes ses forces.

«Je vous prie, madame.

–On m’appelle ici: ma mère, interrompit sèchement la religieuse.

–Je vous prie, ma mère.»

En prononçant ce nom si doux, qui n’était plus à leur usage, les lèvres de la pauvre enfant se tordirent; elle ne put achever. Mère Amélie l’avait devinée; elle avait compris qu’on voulait tout savoir, qu’on demandait des explications et des détails; mais elle goûtait médiocrement les détails oiseux. Elle se contenta de répondre:

«Vous êtes entrée dans ce monde par une mauvaise porte, mademoiselle. Votre mère était une fort jolie femme; vous êtes tout son portrait. Elle avait commencé par vivre mal avec votre père, puis ils se sont séparés. Il y a plus d’un an, elle est partie pour Naples avec un comte italien, qui pourrait bien n’être qu’un aventurier. Le12de ce mois, elle accouchait d’un enfant. Les justices de Dieu sont terribles: il a tué l’enfant et la mère. Trois jours plus tard, heure pour heure, votre père. Il ne lui restait plus rien, il avait tout gaspillé, tout perdu, jusqu’à ses illusions; il n’a pas eu la force de leur survivre. Son orgueil était son Dieu, et son Dieu l’a abandonné. «Baal, ré-«ponds-nous!» s’écriaient les faux prophètes, et Élie leur disait: «Criez plus fort, il vous entendra, puis«qu’il est Dieu; il pense à quelque chose, ou il est «occupé, ou il est en voyage; peut-être qu’il dort, il ««se réveillera.» Baal ne s’est point réveillé, et le 15décembre, à dix heures du soir, votre père s’est brûlé la cervelle.»

Son père s’était tué le15au soir, et le15, dans l’après-midi, il était venu lui faire ses adieux, Elle revit toute la scène. Il n’avait plus qu’un pied dans la vie; peut-être, avant de venir, avait-il chargé son pistolet. Elle lui avait trouvé un air étrange, il l’avait embrassée plus tendrement qu’à l’ordinaire; mais elle n’avait pas compris, elle n’avait pas lu dans ses yeux la fatale résolution, elle n’avait pas su dire à ce cœur ulcéré: «Ton chagrin est trop lourd pour toi, donne-m’en bien vite la moitié.» Sans doute, il eût suffi d’un mot, d’un regard pour lui faire abandonner son horrible projet, et il aurait vécu, A cette pensée, elle fut saisie d’un transport de désespoir; elle s’accusait, elle se maudissait, elle éclatait en sanglots convulsifs. Les écluses s’étaient rouvertes; ses larmes inondaient ses joues, ses mains, sa robe; c’étaient des torrents, un déluge. Et toujours elle refaisait la scène dans son imagination. Elle croyait voir ce mort, elle lui parlait, elle lui disait tout ce qu’un impardonnable aveuglement l’avait empêchée de lui dire; elle lui criait: «Mais regarde-moi, regarde-moi donc; après cela, je te défie bien de mourir!»

Cela dura près d’un quart d’heure, après quoi elle reprit possession d’elle-même, elle eut honte de s’être ainsi abandonnée, elle se reprocha l’emportement de sa douleur, elle se rappela la promesse qu’elle avait faite à Mme Thérèse. Elle essuya ses yeux, elle releva la tête. Mère Amélie avait assisté à cette scène de désespoir sans prononcer une parole, sans faire un geste. Tranquille, impassible, elle avait pris machinalement dans sa main droite les longs ciseaux qui pendaient à sa ceinture avec son rosaire; elle les examinait, les yeux à demi clos, les fermait, les rouvrait.

«C’est assez parler du passé, dit-elle tout à coup; occupons-nous de l’avenir.»

Ce mot fit frissonner Mlle Maulabret. Il n’y avait donc pas seulement un passé, il y avait un avenir. Elle était assise en face de la fenêtre; à travers les vitres jaunies, elle aperçut le vaste jardin de l’hôpital, qui dans cette froide matinée d’hiver était nu, dépouillé, silencieux. Des arbres sans feuilles allongeaient tristement leurs branches décharnées, qu’enveloppait une brume épaisse; par intervalles, le vent les secouait, et alors ils faisaient de grands gestes découragés; ils ne croyaient plus au printemps. Et Jetta pensait comme eux qu’il n’y a de vrai que les horreurs de l’hiver, que le printemps est un mensonge.

«Il est certain, reprit mère Amélie en laissant retomber ses ciseaux, que votre avenir ne se présente pas sous des couleurs fort riantes. Quand vos parents se sont séparés, votre père, qui croyait que son génie valait une fortune, a été fort généreux à vos dépens, il a rendu sa dot à votre mère. Qu’est devenue cette dot? Il faudrait le demander au comte italien, mais il se pourrait faire qu’il ne répondît pas. Quant à votre père, on a trouvé dans le tiroir de sa table quatre cent soixante-quinze francs et cinquante centimes. C’est toute votre fortune.»

Mlle Maulabret avait recouvré sa voix. Avec une fermeté d’accent qui étonna sa tante:

«Mon père, demanda-t-elle, a-t-il laissé des dettes? Je voudrais le savoir, parce qu’alors.

–Vous vous chargeriez de les payer?. Avec quoi, je vous prie?

–Je travaillerais,» répondit-elle tout simplement.

Mère Amélie haussa les épaules.

«Rassurez-vous, mademoiselle. Il faut lui rendre cette justice qu’avant de se tuer il avait mis ses affaires en ordre. S’il laisse quelques dettes criardes, elles seront acquittées sans que vous vous en mêliez. Mais, encore un coup, ne nous occupons que de vous et de votre avenir. Connaissez-vous les parents qui vous restent?

–Non, madame. non, ma mère, répondit-elle en se reprenant vivement.

–Je vous connais pour ma part, du côté de votre mère, deux grands–oncles qui sont mes oncles, MM. Antonin et Louis Cantarel. L’un est un chirurgien célèbre, professeur à la Faculté, chef de service dans ma salle. Il vient ici tous les jours, et, si vous étiez arrivée une heure plus tôt, j’aurais pu vous présenter à lui. L’autre est moins célèbre; mais avant peu, à ce qu’il parait, il aura l’honneur de siéger dans le conseil municipal de Paris. Je comprends que vous ne les connaissiez ni l’un ni l’autre; ils étaient brouillés depuis longtemps avec votre père, qui se brouillait avec tout le monde. Je tiens à ajouter que tous les deux sont très riches et que tous les deux sont athées.

–Excusez-moi, ma mère; avant de mourir, mon père avait-il pris quelques dispositions? a-t-il dit ce qu’il entendait faire de moi?

–Veuillez m’excuser à votre tour, j’oubliais de vous donner une lettre que votre grand-oncle Antonin m’a priée de vous faire lire, . je ne sais pas pourquoi par exemple.»

A ces mots, elle fouilla dans la grande poche de sa robe noire. C’est tout un monde que la poche d’une religieuse; mère Amélie tira successivement de la sienne un dé à coudre, deux ou trois bobines, un carnet, un livre d’heures, la moitié d’une bougie, un trousseau de clefs, un rouleau de ficelle, et enfin elle ramena une lettre, quelle présenta à Mlle Maulabret et qui était ainsi conçue:

«Monsieur, vous êtes depuis longtemps brouillé avec moi; dans le temps de mes querelles domestiques, vous aviez pris parti pour ma femme, et vous m’avez condamné avec une sévérité peut-être excessive. Mais en ce moment je n’aurais garde de réclamer contre vos jugements, je me juge moi-même en me tuant. Dans une heure j’aurai vécu, ne laissant rien dans ce monde qu’une fille que je prends la liberté de recommander à genoux et en pleurant à votre bienveillance. Le respect que j’ai pour votre caractère me donne la conviction que ce dernier vœu d’un mourant sera entendu de vous. Sans doute vous oublierez les torts que vous reprochiez au père pour ne penser qu’à l’innocence de cette malheureuse enfant, à qui je n’ai pu prouver combien elle m’était chère. Je vous en conjure, monsieur, servez-lui de protecteur. Je vous la confie, je vous la donne, et je meurs tranquille, avec la certitude qu’elle trouvera en vous un autre père.»

Ce que ressentait Mlle Maulabret ressemblait presque à de la joie; elle venait de se convaincre que son père l’avait aimée jusqu’à la fin, qu’elle avait été sa dernière pensée. Elle pressa sur ses lèvres cette lettre qu’il avait écrite et qui pour elle valait un trésor, avait le prix infini d’une relique. Puis, tout entière à son idée, oubliant pour un instant l’avenir et le passé, elle se tourna vers sa tante et lui dit:

«Puis-je la garder?»

Mère Amélie haussa de nouveau les épaules.

«Votre grand-oncle Antonin, reprit-elle, ne s’est pas laissé toucher par la dernière parole d’un mourant. Dans le conseil de famille, présidé par le juge de paix, il a allégué qu’il était garçon, que vous seriez mal chez lui. La vérité est que les athées aiment et recherchent leurs aises, qu’ils laissent volontiers à d’autres les fardeaux incommodes. Quand on ne croit pas à une autre vie, il est tout naturel qu’on se rende heureux dans celle-ci. Je dois avouer cependant que, à son refus, son frère Louis a consenti à vous prendre sous sa tutelle. Il m’a chargé de vous dire qu’il était prêt à vous recevoir sous son toit, à vous donner le vivre et le couvert, mais qu’il respectait d’avance la liberté de votre choix, qu’il entendait ne point contraindre vos désirs et vos goûts.

–Ma mère, dit Jetta, conseillez-moi. Que dois-je faire?»

Mère Amélie la regarda de haut en bas et lui répondit avec un sourire amer:

«Vous êtes vraiment bien bonne de me consulter! Qui vous gêne? qui vous arrête? Allez-vous-en bien vite chez votre grand-oncle Louis Cantarel. C’est une maison grasse et plantureuse, paraît-il, où l’on vit joyeusement. Vous y serez fort bien accueillie, vous n’y aurez pas une heure d’ennui, on ne vous y parlera jamais de Dieu. Au bout de quelques jours, vous aurez oublié le passé; il ne vous souviendra plus que votre mère est morte dans les bras d’un amant, que votre père a commis le crime d’attenter à sa vie. Vous êtes charmante, il n’y a rien à vous reprocher que votre pauvreté, on réussira peut-être à vous dénicher un mari, et, si vous êtes malheureuse en ménage, quelque comte italien finira sûrement par avoir pitié de vous.»

Mlle Maulabret adressa à cette terrible femme un regard suppliant.

«Ma mère, je vous en prie, conseillez-moi. Que feriez-vous si vous étiez à ma place?

–Si j’étais à votre place, répondit-elle en changeant de ton et de visage, si j’avais l’affreux malheur d’être à votre place, si je venais d’apprendre que ceux que j’aimais ont mal vécu et qu’ils ont emporté leur crime devant Dieu, je me dirais sans doute que les gens du monde ont quelque considération pour le fils d’un failli qui consacre sa fortune à payer les dettes de son père. A votre place, je me rappellerais sans cesse que mon père et ma mère sont morts insolvables et que le créancier, c’est Dieu. Je sentirais sur moi la souillure de leur vie, je voudrais laver leur mémoire dans le sang de l’Agneau sans tache, obtenir de sa miséricorde par mes prières et mes larmes le rachat de leur âme, lui offrir mes souffrances volontaires en expiation de leurs péchés. Mais vous avez un confesseur, interrogez-le. Que valent mes conseils? Je suis si peu de chose! Il en est d’une religieuse d’hôpital comme d’un carreau de vitre: quand il se casse, on en met un autre.»

Mlle Maulabret resta quelques instants muette. Elle parcourait du regard les murs blancs de la petite salle où elle se trouvait. Comme mère Amélie, ces murs parlaient de l’Agneau sans tache, mais sur un autre ton. Ils disaient: «Nous sommes nus et tristes, mais il n’y a que nous qui te voulions du bien, tu te feras à notre visage, nous sommes tes amis, demeure avec nous.» Alors, emportée par un irrésistible élan, elle se laissa tomber aux genoux de sa tante, elle releva et baisa dévotement le bord de sa robe noire, et elle s’écria:

«Ma mère, je veux expier, j’expierai. Ma mère, je veux être ce que vous êtes.»

A ce propos malheureux, celle qui était si peu de chose ressentit un frémissement d’orgueil. Ses narines se gonflèrent, elle redressa la tête, fronça le sourcil, et d’un air hautain, d’une voix âpre, elle répliqua:

«A quoi pensez-vous, mademoiselle?.. Où donc est votre dot?»

Mais elle sentit aussitôt qu’elle venait de céder à un entraînement de la nature. Pour la seconde fois, elle se signa, et d’un ton radouci, presque bénin., elle daigna expliquer à cette jeune ignorante qu’il faut des circonstances toutes particulières, une grâce toute spéciale pour devenir augustine quand on n’a pas de dot, que peut-être cette grâce, cette insigne faveur lui serait faite, qu’au surplus on demeurait sœur ou novice pendant quatre ans, que ce n’était pas trop de quatre années d’épreuves pour conquérir le titre de mère et le droit de porter un voile noir sur une coiffe blanche. A ses explications elle mêla quelques encouragements. Elle lui fit espérer qu’on l’autoriserait à faire son noviciat sous sa garde, mais elle l’exhorta à s’examiner sévèrement, elle ne put lui dissimuler qu’elle avait peine à croire à sa vocation. Elle lui parla de la terrible loi de l’hérédité, de la malédiction divine qui retombe des pères sur les enfants. et, tout en lui retraçant l’énormité des crimes qu’elle devait expier, elle la regardait d’un air farouche, comme si elle eût découvert au fond de ces yeux de velours, lesquels dans ce moment étaient bleus, l’orgueil d’un père qui se tue et la luxure d’une mère qui cherche le bonheur dans les bras d’un comte italien. La pauvre Jetta l’écoutait en tremblant, le visage défait et contrit. Les crimes de ses parents étaient entrés dans sa chair, dans son sang; elle sentait leur infamie courir dans ses veines, elle pliait sous le poids d’un passé sans excuse et sous la terreur des vengeances célestes. Il lui semblait qu’on lui aurait rendu justice en la retranchant de ce monde qu’elle n’avait pas le droit d’y rester, que l’air qu’elle respirait était du bien volé ou une aumône dont elle devait remercier à genoux l’éternelle charité, et quoiqu’elle se fît toute petite, quoiqu’elle osât à peine souffler, elle s’accusait de tenir encore trop de place et de trop respirer.

Quand mère Amélie jugea que sa redoutable éloquence avait porté ses fruits, elle leva brusquement la séance pour retourner à ses devoirs, et, en reconduisant Mlle Maulabret, elle lui dit:

«Faites vos réflexions. On va vous ramener à votre couvent, on ira vous y chercher dans quelques jours.»

Le lendemain, Jetta écrivait la lettre suivante au plus jeune de ses deux grands-oncles:

«Monsieur, vous avez consenti à devenir mon tuteur, et je vous remercie de tout mon cœur d’avoir bien voulu vous charger de la pauvre orpheline. Vous m’offrez une place à votre foyer; c’est une bonté que je n’oublierai pas. Mais, après l’affreux malheur qui m’a frappée, il me semble que ma place n’est plus dans le monde, et j’éprouve un pressant désir d’entrer en religion. Mère Amélie, ma tante, me fait espérer qu’il me sera permis de faire mon noviciat auprès d’elle. J’ose le croire, monsieur, vous approuverez ma décision, que je supplie Dieu de bénir. Veuillez agréer l’expression de ma respectueuse reconnaissance.»

Elle reçut la réponse que voici, dont les caractères étaient énormes; elle avait été écrite d’une main guerroyante et flamboyante:

«Libre à vous, mademoiselle, et à votre aise! Vous voulez être béguine, soyez béguine. J’aurai le malheur de ne pas loger sous mon toit une petite sotte qui croit comme parole d’Évangile tous les contes de nourrice que lui débite sa pécore de tante. Je tâcherai de m’en consoler. mais, tant que vous serez dans ces dispositions, ne me demandez pas un sou. La fortune que Louis Cantarel a amassée à la sueur de son front ne servira jamais à engraisser l’armée noire.»

III

Deux semaines plus tard, on vit paraître à l’hôpital, vêtue d’une robe de laine blanche et cachant sous sa coiffe de beaux cheveux couleur noisette, dont elle avait fait d’avance le sacrifice à Dieu, une novice qui n’avait pas dix-huit ans et qui portait le nom de sœur Marie. On l’avait reçue à la maison mère avec un médiocre empressement. On la jugeait peu faite pour l’austère profession qu’elle brûlait d’embrasser; la délicatesse de ses traits, la finesse de ses mains, l’élégance de ses manières et de son maintien la rendaient suspecte; on craignait qu’elle ne se rebutât bien vite de la rude besogne qui devait lui servir à tromper les amertumes d’un cœur blessé par la vie. Si elle avait apporté une dot, peut-être n’eût-on pas fait ces réflexions; mais elle n’avait pas de dot, et on les faisait. Et pourtant, si on l’avait écoutée, son noviciat n’eût duré qu’un jour, tant elle avait hâte d’engager l’avenir, de se donner sur l’heure, sans réserve, d’aliéner sa liberté par des vœux solennels et perpétuels.

Toutefois l’apprentissage lui sembla dur. L’hôpital est un lieu sévère où l’on n’envoie pas les petites filles pour qu’elles y soient heureuses. Mlle Maulabret avait vécu dans son pensionnat avec de jeunes héritières, qui se souvenaient d’avoir été mises au monde par des marquises et qui faisaient gloire de se connaître à toutes les élégances de la vie. Elle s’était plu dans leur société, et leurs leçons lui avaient profité; cette semence tombait sur une bonne terre, toute prête à la recevoir. Sœur Marie était appelée à vivre avec des infirmières qui n’étaient pas la fleur de l’humanité et dont quelques-unes étaient d’assez grossières maritornes. Mais quoi! pour toucher à des plaies purulentes ou pour laver des torchons, faut-il avoir un cœur et des mains de duchesse?

Au couvent, Mlle Maulabret avait bien vite oublié l’infériorité de sa situation. Cette petite bourgeoise avait fait en peu de temps la conquête de tout le monde, de ses compagnes et de ses maîtresses. On la traitait en enfant gâtée, on lui passait et on lui permettait beaucoup de choses; ne savait-on pas qu’elle n’abusait de rien? Sœur Marie était assujettie à une règle inflexible. Une femme terrible la tenait de court, s’appliquait sans cesse à la surprendre en faute, mettait à l’épreuve son zèle et sa soumission par de perpétuelles exigences, lui imposait des épreuves surérogatoires et décidait, quoi qu’elle fit, qu’elle n’en faisait jamais assez. On sait que dans les hôpitaux les religieuses surveillent, dirigent, ordonnent; les infirmières laïques exécutent et sont chargées des pansements comme des gros ouvrages. Mère Amélie entendait que sa nièce en prît sa part. Peu de jours après son arrivée, elle reçut l’ordre de laver et de blanchir des linges souillés, sanieux, infects, qu’à peine osait-elle toucher. Elle les lava, elle les blanchit; mais, pendant une demi-journée, elle porta sur son front la pâleur de son écœurement.

Mlle Maulabret était une sensitive, et la vivacité de ses impressions n’était tempérée que par la bonté de son cœur. Très soigneuse de sa personne, elle avait une horreur naturelle pour tout ce qui offensait la délicatesse de son goût, un amour inné pour toutes les belles choses, pour les beaux visages, pour les belles étoffes, surtout pour les belles fleurs. Les fleurs qui embellissaient la prison de sœur Marie étaient des escarres, des phlyctènes, des bubons, des pustules ou d’horribles blessures qui saignaient et qui criaient; elle s’y accoutuma difficilement, la vue du sang l’épouvantait, le cri des opérées la faisait frissonner des pieds à la tête. Mais ce qui l’effrayait encore plus, c’étaient des visages de femmes ou de jeunes filles dont elle n’approchait qu’avec répugnance; leurs maladies racontaient de vilaines histoires, des accidents suspects, des aventures de ruisseau. D’habitude, ces jeunes filles et ces femmes s’imposaient quelque retenue, mais parfois leur passé se trahissait par une brusque échappée, par un sourire égrillard, par un mot douteux, et il semblait à sœur Marie que la souillure rejaillissait sur sa robe blanche. Les mystères qui l’environnaient lui causaient une inquiétude mêlée d’effarement; elle cherchait à comprendre et craignait de trop comprendre, elle s’avançait avec précaution, elle respirait court, elle découvrait malgré elle qu’il se passe dans ce monde sublunaire beaucoup de choses monstrueuses, impossibles, inexplicables. Mère Amélie se chargeait de les lui expliquer brutalement. C’était comme un roman noir, qui lui faisait venir la chair de poule.

Ce qui l’empêchait de faiblir, ce qui lui rendait forces et courage, c’était le sourcil froncé de mère Amélie, c’était le pétillement de son regard, où la colère et le mépris allumaient des étincelles dévorantes. Quand à la moindre défaillance mère Amélie disait à sœur Marie: «Vous ne faites guère honneur à ma parole, vous savez pourtant que j’ai répondu de vous,» sœur Marie eût traversé une fournaise ou cheminé pieds nus jusqu’au bout de la terre. Elle vénérait en tremblant cette sainte sans onction et sans auréole, mais pleine d’autorité. On prête volontiers au despotisme une figure maigre et hâve, les tyrannies grasses ne sont pas les moins redoutables. Mère Amélie était née pour le commandement; elle avait l’esprit net, le parler bref et l’œil partout. Elle gouvernait ses infirmières à la baguette, leur imputant à crime les péchés les plus véniels. Pour les faire rentrer dans le devoir, il lui suffisait le plus souvent d’un regard impérieux ou d’un sourire amer. Malheur à qui s’attirait ses reproches! comme la guêpe, ils laissaient l’aiguillon dans la plaie. Pourquoi eût-elle ménagé les autres? elle se ménageait si peu. Elle était sujette à de violentes migraines; elle aurait cru se déshonorer en s’en plaignant. Sa souffrance ne se trahissait que par des yeux battus, par des paupières qui devenaient noires; mais, ces jours-là, son parler était encore plus bref que d’habitude, elle n’admettait pas qu’on l’obligeât à se répéter.

Sœur Marie était loin de se douter que sous ces airs d’autorité résolue et despotique se cachait une âme partagée, combattue, en proie aux anxiétés, tourmentée par ses scrupules. Les règles de l’hôpital interdisaient toute tentative de prosélytisme; mère Amélie se conformait en frémissant à cette défense, qui faisait son supplice. Quand il lui arrivait d’avoir des gâteries pour quelque malade qui captait sa bienveillance par des marques plus ou moins sincères de dévotion, elle se reprochait sa partialité comme un manquement à la règle; mais voyait-elle sortir de l’hôpital une hérétique ou une mécréante, sans qu’elle eût essayé de la convertir, il lui semblait avoir péché contre Dieu. Elle se sentait perpétuellement tiraillée entre deux devoirs contraires, qui la sollicitaient avec une force égale et dont le conflit la désolait. Quoi qu’elle fît, elle était toujours en guerre avec sa conscience, dont elle s’efforçait d’acheter le pardon par des dévotions quelquefois enfantines et surtout en mortifiant son cœur et sa chair. Elle s’en vengeait en mortifiant son prochain. Tout le monde la respectait, tout le monde rendait justice à son incontestable mérite; on savait que, grâce à elle, chaque chose était à sa place et que tout se faisait en son temps. Mais personne ne l’aimait, et elle n’aimait personne. Condamnée à soigner les corps sans pouvoir toucher aux âmes, cet hôpital, où elle avait fait vœu de vivre et de mourir, lui paraissait une solitude. Elle ne se dévouait aux créatures que pour plaire à Dieu. Cette sainte portait le désert sous sa robe noire.

L’habitude est une grande chose et une merveilleuse ouvrière, elle accomplit des miracles. Il y avait à l’hôpital un homme qui avait perdu son nez dans la bataille de la vie; ce nez qui lui manquait et des paupières bordées de rouge et à demi retroussées lui donnaient un air effroyable. Ayant pris en goût la maison où il avait été longtemps soigné, il avait demandé à y rester à titre d’auxiliaire, et on l’y gardait. Il s’entendait comme personne à balayer sans soulever la poussière. C’était lui qui chaque matin balayait la salle de mère Amélie, et sœur Marie avait décidé qu’elle ne s’habituerait jamais à son visage; elle ne pouvait le rencontrer sans tressaillir, sans frissonner. Aussi, à son approche, détournait-elle la tête; elle n’avait garde de s’apercevoir des grands empressements qu’il lui témoignait. Un jour, en passant près d’elle, il laissa tomber son bonnet. Comme il avait les mains embarrassées, elle se baissa pour le ramasser; il se baissa aussi et leurs joues se frôlèrent. Elle ne tressaillit pas, elle ne frissonna pas. Elle rendit son bonnet à l’homme sans nez; elle fit mieux encore, elle le lui remit sur la tête et contempla ses yeux rouges sans émotion. Le conscrit était en train de devenir le brave des braves.

D’ailleurs on éprouve toujours de la joie à exercer ses talents, et il se trouva que sœur Marie avait reçu de la nature tous ceux que réclame le soin des malades. Les gardes-malades sont tenues de gouverner leurs nerfs et d’avoir de grands égards pour les nerfs des autres; elles sont tenues aussi de deviner beaucoup de choses. Il en est qui ont l’esprit obtus ou l’humeur tracassière; elles fatiguent de leurs questions, qui ne tarissent pas, un pauvre homme qui n’en peut plus et se connaît à peine; elles lui secouent le bras, en lui disant: «Qu’avez-vous? où souffrez-vous? de quoi vous plaignez-vous?» Non seulement sœur Marie questionnait peu et devinait beaucoup, elle avait la légèreté de la main, la souplesse des mouvements, la douceur de la voix, des pieds agiles, rapides, qui ne faisaient jamais de bruit; ils ne marchaient pas, ils glissaient, on ne les entendait pas venir, on eût dit qu’ils étaient partout à la fois. En peu de temps, elle devint fort habile dans l’art si délicat de panser, dont les préceptes se résument dans ces trois adverbes: mollement, promptement, proprement. Il faut croire que, employé par elle, le cérat préservait mieux des gerçures, et que les compresses façonnées par ses jolis doigts avaient une vertu particulière, car telle malade aimait mieux laisser passer son tour et attendre, pour avoir l’avantage d’être pansée par elle.

Sœur Marie s’entendait aussi à panser les âmes, elle avait le secret de consoler. Elle ressentait une profonde pitié pour cette affection morale, pour cette sorte de mal du pays qu’on appelle la nosocomie. Nos grands hôpitaux sont les magnifiques palais de la misère. Le pauvre, le va-nu-pieds y est traité gratuitement par les premiers praticiens du monde que le riche seul peut appeler à son chevet, et il y est entouré de soins qu’un millionnaire a grand’peine à se procurer chez lui. Ils ont encore cela de bon que toutes les souffrances humaines s’y tiennent compagnie et y vivent en famille; elles s’interrogent mutuellement, elles se racontent leur histoire. De lit à lit, on échange des regards, des propos; on a la joie de se plaindre et d’être plaint. Et cependant le malheureux qui a quitté son grabat, sa mansarde solitaire, pour entrer dans une de ces grandes maisons où l’attendent tous les secours et toutes les sollicitudes, éprouve tout d’abord une morne tristesse, un sombre abattement; il lui semble que l’hôpital est l’antichambre de la mort. Il regrette son lit, son oreiller, son plafond; il les a échangés contre un lit banal, contre un oreiller où ont reposé d’autres têtes que la sienne, contre un plafond qui n’est à personne, parce qu’il est à tout le monde. Rien ne coûte plus à l’homme que de devenir un numéro.

Sœur Marie réservait aux nouveaux venus ses attentions les plus empressées. Elle cherchait à les apprivoiser, à les distraire. Elle ne trouvait pas grand’chose à leur dire pour les consoler; elle savait par sa propre expérience que les paroles ne consolent guère; mais elle leur montrait la grâce mélancolique de son sourire, qui disait: «Moi aussi j’ai bien souffert, et pourtant je vis.» Cette fleur surprise par les gelées en avait appelé, elle fleurissait encore. Une pauvre femme, dont on devait opérer prochainement le cancer, trouvait sans cesse des prétextes pour faire venir sœur Marie; elle n’avait rien à lui demander, elle voulait seulement respirer la douceur de son haleine, apercevoir entre ses lèvres vermeilles le blanc émail et le fin bout de ses dents, qui n’avaient jamais mordu personne. Ce sourire était devenu célèbre dans tout l’hôpital, il y faisait l’effet d’une apparition; on le regardait passer comme un étranger venu d’une terre inconnue, et on lui demandait des nouvelles de son pays.

A l’habitude succéda l’amitié. Sœur Marie finit par vouer à son hôpital un attachement presque passionné; son cœur y prit racine. Elle oubliait qu’on l’y avait emprisonnée pour expier des péchés qu’elle n’avait pas commis; elle y avait trouvé quelque chose qui ressemblait au bonheur, mais elle n’avait garde d’en rien dire, mère Amélie se serait fâchée. Il est vrai que son hôpital était beau et fort bien tenu. Il se composait de trois corps de logis, moitié pierres, moitié briques, qui entouraient un vaste jardin. Le printemps était venu, le jardin verdoyait; on entendait par instants un piaillis de moineaux. Le matin, quand le soleil pénétrait par les larges croisées entr’ouvertes, sœur Marie contemplait d’un œil satisfait la grande salle voûtée que bordaient à droite et à gauche deux longues rangées de lits à tringles de fer, où pendaient quatre rideaux blancs. Du haut de sa console, entre deux pots de jacinthes, une sainte Vierge en plâtre lui envoyait sa bénédiction. C’était le meilleur moment de la journée. Après les angoisses de la nuit, la plupart des malades avaient une heure de répit et de soulagement. Le médecin les avait vues et les avait payées de belles paroles; elles sentaient se réveiller au fond de leur cœur l’éternelle espérance qui ment si bien qu’on la croit toujours. Les convalescentes, assises sur leur lit, s’occupaient à se coiffer; quelques-unes cousaient ou brodaient, d’autres caquetaient et riaient. La grande salle avait presque un air de fête, et, suivie d’une infirmière qui portait un bidon, sœur Marie s’en allait, distribuant la soupe, promenant de côté et d’autre le flottement de sa robe blanche, la légèreté de sa démarche et la fraîcheur de sa joue. L’interne, les externes, les bénévoles allaient et venaient aussi, et, s’il faut tout dire, ils s’occupaient un peu trop de sœur Marie. L’un d’eux se permit un jour de lui dire:

«Ma sœur, me donnez-vous ce qui sort de votre béguin?»

Elle s’avisa qu’une boucle de ses cheveux dépassait le bord de sa coiffe, et elle la cacha bien vite en rougissant.

Un autre prit la liberté de lui offrir des violettes de Parme; elle les accepta de la meilleure grâce du monde et courut les donner à une fleuriste, à qui la vue d’une fleur faisait oublier ses maux. Mère Amélie la tança d’avoir accepté ce bouquet.

«Je vous avoue, ma mère, que ce scrupule ne m’était pas venu.

–Des scrupules et encore des scrupules! Vous n’en aurez jamais assez.»

Elle avait l’âme beaucoup moins contente quand il lui arrivait d’être de garde pendant la nuit. D’heure en heure un cri mal étouffé ou une plainte aiguë qui partait d’un lit la troublait profondément. Il lui venait des envies dé pleurer. Dans certains recoins de la salle faiblement éclairée se formaient des amas d’ombre noire avec qui elle causait et qui lui faisaient peur. Mais, à la pointe du jour, ses appréhensions et sa tristesse se dissipaient, l’inquiétude de ses pensées se changeait en une douce mélancolie. Elle se souvenait des rois mages qui l’avaient trompée, depuis longtemps elle leur avait pardonné. Elle se disait: «Ils ne me tromperont plus, j’ai trouvé ce que je cherchais, je n’ai plus rien à leur demander.»

Quand on l’envoyait à la buanderie, dont les fenêtres donnaient sur une grande place, elle regardait du coin de l’œil les passants. Elle voyait cheminer des femmes et des jeunes filles qui lui semblaient inquiètes, agitées. Savaient-elles bien où elles allaient? Sœur Marie les plaignait de tout son cœur, et en effet elles étaient fort à plaindre. Elles n’avaient pas encore découvert que le seul bonheur ici-bas est d’être religieuse d’hôpital.

IV

Il y avait cependant une chose qui lui gâtait son cher hôpital, c’était l’aîné de ses grands-oncles. Malheureusement elle était condamnée à le voir tous les jours. Chaque matin, à la même heure, en toute saison et par tous les temps, qu’il neigeât, qu’il tonnât ou qu’il grêlât, on le voyait arriver en frac noir et en cravate blanche, et l’instant d’après il commençait sa visite, enveloppé dans son grand tablier, sa calotte de velours négligemment posée sur sa tête.

Autant qu’elle pouvait haïr, sœur Marie éprouvait pour lui une insurmontable aversion. Elle avait plusieurs raisons de ne pas l’aimer. Elle ne pouvait lui pardonner d’être demeuré sourd à la prière d’un mourant et de ne lui avoir fait lire la lettre de son père que pour lui témoigner le peu de cas qu’il en faisait. Elle attribuait sa conduite à une dure insensibilité, qui prenait plaisir à s’afficher. Et puis mère Amélie lui avait révélé que ce célèbre chirurgien était un athée impénitent et résolu. Elle n’avait jamais vu d’athée, elle comprenait difficilement qu’on pût l’être. Il lui semblait que Dieu est aussi évident que le soleil et que l’athéisme annonce un obscurcissement de l’intelligence qui provient d’un monstrueux orgueil et de la dépravation du cœur. Elle en avait conclu que son grand-oncle était à la fois le plus insensible et le plus orgueilleux des hommes, et qu’il avait le cœur dépravé, si toutefois il avait un cœur.

Sa figure n’était pas faite pour la réconcilier avec lui. Puissant de carrure et de poitrine, le corps robuste et osseux, cet homme de haute taille portait sur ses larges épaules une tête altière, monumentale, qui semblait ne s’être jamais inclinée devant personne, n’avoir jamais salué ni Dieu ni la mort. Vus de profil, son grand nez crochu et son crâne chauve, qui ne conservait que quelques touffes de cheveux gris, le faisaient ressembler à un vautour déplumé. Quand on le considérait de face, l’ampleur majestueuse du front, l’éclat extraordinaire des yeux, la profondeur du regard, sauvaient tout; ce regard tombait d’aplomb, fouillait les visages, plongeait au fond des corps et des âmes, pour leur arracher leurs secrets, aussi habile à disséquer un mensonge que la main pouvait l’être à opérer la résection d’un coude ou l’ablation d’une mâchoire. La main d’un chirurgien est un instrument de précision infiniment délicat et encore plus sujet à se détraquer que la voix d’un ténor; on ne la préserve des accidents qu’au prix d’un régime sévère. A soixante ans, M. Antonin Cantarel faisait de la sienne tout ce qu’il voulait; elle avait gardé toute sa sûreté et sa promptitude. On disait de lui que ce qui demandait à un autre trois mouvements, il le faisait en deux. Presque toujours impassible, il avait le parler brusque et n’était pas tendre pour les malades. Il en avait tant vu! Il n’écoutait pas leurs plaintes, il coupait court à leurs bavardages. Quand on lui résistait, quand les choses n’allaient pas à son gré, il entrait dans des colères terribles; les vitres de l’hôpital s’en souvenaient et tremblaient encore en y pensant.

Sœur Marie ne pouvait se dissimuler qu’il exerçait un prodigieux ascendant sur tout ce qui l’entourait. Ses élèves l’avaient surnommé le grand-prêtre et recueillaient ses moindres paroles comme des oracles. Ils parlaient de lui comme du plus habile praticien de Paris. On accordait qu’il était en général pour les moyens sommaires, on lui reprochait quelques amputations inutiles; mais d’autres affirmaient qu’il voyait plus clair que tout le monde et que, s’il amputait avec plaisir, il ne le faisait jamais qu’à bonnes enseignes. Un matin, sœur Marie le rencontra comme il sortait de l’amphithéâtre, l’air dispos et gaillard et disant d’un ton enjoué à son interne: «Nous avons eu aujourd’hui une belle clinique.» Il avait ce jour-là pratiqué une désarticulation de la hanche, extirpé une tumeur cancéreuse d’un genre tout particulier, et accompli un véritable tour de force dans un cas bizarre de trépanation. Elle l’entendit plus tard rabrouer vertement ce même interne pour avoir disposé d’un lit vacant en faveur d’une petite lingère qui s’était cassé la jambe. «Me croit-on fait, s’écria-t-il avec humeur, pour réduire des fractures?» Il aurait voulu n’avoir dans son service que des maladies extraordinaires, vraiment dignes d’exercer son génie. Cela n’empêchait pas pourtant que chaque jour il ne vit avec soin tout son monde; il pardonnait généreusement à ceux dont le cas n’était pas intéressant et qui s’étaient contentés de se démettre quelque membre, mais il ne leur cachait pas toujours le mépris qu’il avait pour eux.

Au dire de mère Amélie, qui le tenait dans une sainte horreur, il estimait que les hôpitaux étaient faits pour les médecins et non pour les malades. Elle prétendait aussi, dans un de ses rares moments de gaieté, que les opérations faisaient partie de l’hygiène de ce bourreau et que sa seule raison de ne pas croire en Dieu était que les hommes n’avaient que deux jambes, parce qu’il était privé ainsi du plaisir d’en couper trois à la fois. Elle l’accusait enfin de rapacité, d’avarice; elle disait que, ayant commencé avec rien, il avait acquis une immense fortune en ne soignant que les riches qui peuvent payer dix mille francs une opération. Toutefois sœur Marie, qui avait des oreilles, apprit un jour de bonne source qu’il était libéral, généreux, qu’il soignait gratis beaucoup de pauvres, qu’au surplus il ne touchait pas un sou du traitement auquel il avait droit comme chef de service, qu’il l’abandonnait tout entier à ceux de ses patients qui, au sortir de l’hôpital, se trouvaient hors d’état de payer les remèdes coûteux qu’il leur ordonnait. Sœur Marie ne savait qu’en penser, mais elle se gardait de contredire sur rien son irascible tante. Un matin, mère Amélie eut une contestation assez vive avec M. Cantarel. Quand elle se retrouva en tète-à-tète avec sœur Marie, elle ne put s’empêcher de lui dire avec colère:

«L’hôpital est un lieu maudit, où le diable tient Dieu en échec.»

Le diable, c’étaient les médecins en général et M. Antonin Cantarel en particulier; Dieu, c’étaient les augustines et peut-être mère Amélie. Selon son habitude, elle s’aperçut aussitôt qu’elle venait de lâcher un propos hasardeux, et elle fit un grand signe de croix. Sœur Marie n’était pas fille à la prendre au mot; elle se gardait le secret, mais elle n’avait jamais pu gagner sur elle de croire au diable, c’était sa seule hérésie. Cependant, qu’il en tînt ou qu’il n’en tînt pas, l’antipathie que lui inspirait son grand-oncle allait croissant de jour en jour.

Il n’avait pas l’air de s’en apercevoir ni de se douter qu’il y eût au monde une sœur Marie. Six mois s’écoulèrent, pendant lesquels chaque matin elle passait plusieurs fois auprès de lui, sans qu’il parût la regarder ni même la voir; du moins elle le croyait, elle ne savait pas qu’il avait des yeux derrière la tête.

Un jour arriva cependant où, tout à coup, sans préambule, il lui adressa la parole; ce fut pour elle un grand événement, qui lui causa beaucoup de trouble. Il se disposait à faire une grave opération, il allait ouvrir une malheureuse femme pour lui enlever une tumeur du sein. Son interne lui présenta un couteau tout neuf; il y avait au manche des enjolivures; il les regarda en souriant, et dit:

«Eh! vraiment, mon cher Richard, vous faites la mariée trop belle.»

Puis il s’avança vers la patiente. On ne l’avait pas prévenue, elle promenait autour d’elle des yeux effarés. Quand elle sut de quoi il s’agissait, elle se récria, protesta, réclama un délai qu’il lui refusa. Alors elle s’informa si l’on n’allait pas la chloroformer; il lui répondit que non, qu’il avait ses raisons pour cela. Elle ne pouvait se résigner à son sort, elle commença à se débattre. On s’était mis six pour la tenir, qui par la tête, qui par les bras, qui par les jambes. Mais elle était vigoureuse et désespérée; elle remuait toujours. M. Cantarel dit à l’externe qui s’était chargé de lui remettre au fur et à mesure les instruments dont il avait besoin:

«Nous trouverons quelqu’un pour vous remplacer; attelez-vous à cette jambe.»

En ce moment, sœur Marie vint à passer. Devinant ce qui se préparait et d’avance épouvantée des gémissements qu’elle allait entendre, elle s’empressait de gagner l’autre bout de la salle. Une voix lui cria:

«Eh! petite fille, rendez-vous utile; venez nous aider.»

Elle demeura clouée sur la place. La même voix ajouta:

«M’entendez-vous, sœur Marie?»

Elle n’en pouvait plus douter; la petite fille, c’était elle. Éperdue, le front rougissant, elle approcha. M. Cantarel lui dit:

«Prenez ces outils et ouvrez bien vos yeux.»

Elle fit ce qu’on lui disait, mais elle aurait voulu que la terre l’engloutît. Quand l’opérée, qui ne pouvait plus bouger, sentit pénétrer dans ses chairs le froid de l’acier, elle poussa un cri effroyable, et d’une voix déchirante:

«Ah! mon Dieu! mon Dieu! dit-elle, vous m’arrachez le cœur.»

M. Cantarel lui répondit vivement:

«Voici votre cœur, je n’y touche pas, je déteste les exagérations.»

Plus morte que vive, sœur Marie avait un nuage sur les yeux, elle se sentait près de tomber en défaillance, elle se raidissait pour rester debout. Ne sachant où elle en était, elle présenta à M. Cantarel un bistouri au lieu des pinces qn’il désirait. Il lui dit d’un ton sec:

«Prenez donc garde, vous ne m’aidez pas.»

Heureusement la patiente ne criait plus, elle s’était évanouie, et sœur Marie ne tomba pas. Quand tout fut consommé, elle s’enfuit comme un voleur sans demander son reste et sans retourner la tête.

Une heure après, l’interne, qui la cherchait du regard, vint à elle et lui dit:

«Ma sœur, le grand-prêtre désire vous parler, il vous attend dans son cabinet.»

Elle crut à une mystification.

«Mais allez donc, reprit-il en riant, il ne vous mangera pas.»

Toute confuse et interdite, elle courut auprès de sa tante pour lui soumettre le cas. Mère Amélie lui repartit:

«Qui vous arrête? Ne comprenez-vous pas que Dieu vous offre une occasion de confesser votre foi?»

Elle prit son courage à deux mains, se mit en route. Après avoir traversé un petit vestibule obscur, elle s’arrêta un instant pour souffler, la main sur le loquet de la porte. Le cœur lui battait bien fort, tant l’athée lui faisait peur. Enfin elle entra. Son grand-oncle était assis dans un fauteuil, et il tenait sa tête dans ses mains. Quand il la releva, elle fut frappée de sa pâleur.

«Seriez-vous indisposé, monsieur? lui demanda-t-elle. Puis-je vous être de quelque secours?»

Il parut choqué de cette question, il n’admettait pas qu’on le crût indisposé. Il se redressa et dit:

«Me ferez-vous la grâce de m’apprendre ce que vous faites ici?»

Elle se trompa sur le sens de ses paroles et lui répondit en faisant un mouvement pour se retirer:

«On m’avait dit, monsieur, que vous désiriez me parler. Cela me paraissait invraisemblable, mais je crois trop facilement ce qu’on me dit. Veuillez excuser ma méprise.»

Il la retint du regard et du geste.

«On ne vous a pas trompée; mais ce n’est pas à sœur Marie, c’est à ma petite-nièce, Mlle Jetta Maulabret, que je désirais parler, et je la prie de vouloir bien m’expliquer par quelle raison elle a élu domicile dans un hôpital.»

Elle fut un peu interloquée; mais, surmontant sa timidité, elle répondit d’une voix ferme:

«Doutez-vous, monsieur, de ma vocation?

–Oh! je n’aurais garde, fit-il d’un ton moitié bienveillant, moitié ironique, entre figue et raisin. J’entends partout chanter vos louanges, et moi-même je vous vois à l’œuvre. Je n’en dis pas davantage pour ne pas désobliger votre modestie. Au surplus, il suffit de regarder votre tablier pour s’assurer que vous ne vous épargnez pas, que vous mettez la main à la pâte. Celui de votre tante est d’une blancheur immaculée; le vôtre est d’une propreté douteuse et vous rend témoignage. Je n’ai qu’un reproche à vous faire, mes externes vous regardent un peu trop, vous leur causez des distractions. Et puis la vue du sang vous émeut encore. Tout à l’heure.

–L’habitude me rendra plus forte.

–Eh! parbleu, oui, l’habitude!.. Mais en dépit des apparences et quoi que vous en disiez, je ne vous crois pas faite pour vivre dans un hôpital. Je crains qu’on ne vous ait fourré dans la tête des idées romanesques. Pensez-vous donc comme mère Amélie que la religion est une société d’assurance contre les risques de l’enfer?.. Mais je vous fais de la peine.

–Beaucoup, dit-elle doucement.

–Je suis un vilain homme. Je m’étais pourtant promis de ne pas vous chagriner. La tentation était trop forte, j’y ai succombé, et, puisque j’ai commencé, je continue en vous représentant que si vous êtes résolue à porter votre croix. vous voyez que je parle votre langage, .. eh! ma pauvre enfant, il n’est pas besoin pour cela de venir à l’hôpital, on trouve partout à s’occuper, à batailler et à souffrir. Le mariage aussi est une croix, et l’on pourrait vous procurer tel mari qui vous donnerait du fil à retordre. J’en connais un. Voulez-vous faire sa connaissance?»

Elle le regardait avec des yeux de dépit et de reproche.

«Décidément vous ne voulez pas? C’est fâcheux. Mademoiselle, je vous plains de tout mon cœur.»

Elle lui en voulait de l’avoir appelée mademoiselle; elle était indignée de sa proposition, qu’elle trouvait fort inconvenante et qu’elle prenait pour une mauvaise plaisanterie; enfin son accent ironique la piquait au vif. Elle répliqua en s’animant:

«Vous me plaignez, monsieur? Je vous croyais incapable de plaindre personne.

–Oh! oh! dit-il gaiement, en passant sa main sur ses favoris blancs, voilà un pavé dans mon jardin. Vous me trouvez dur pour mes malades, féroce, impitoyable?

–Voilà des mots que je n’emploierai jamais, dit-elle. Je sais trop bien que vous détestez toutes les exagérations.»

Il comprit l’allusion et dit en souriant:

«Je suis bien aise de vous avoir fait venir; une fois dans ma vie, on m’aura dit mon fait. Que voulez-vous? il y a deux espèces de chirurgiens, les bijoutiers et les charcuteurs. Je n’ai jamais aimé le bijou, je suis né charcuteur, je mourrai en charcutant.»

Puis, d’un ton plus sérieux:

«Le premier des devoirs est de bien faire son métier. Connaissez-vous Celse, sœur Marie? Il écrivait sous l’empereur Tibère. Celse déclare que le chirurgien peut être l’homme le plus doux du monde jusqu’au moment où il tient son scalpel, mais que, une fois qu’il l’a pris, il ne doit rien voir, rien entendre, qu’autrement il ferait mal ce qu’il doit faire. Il y a des chirurgiens, sœur Marie, que les hémorragies inquiètent au point de leur faire précipiter une opération; l’homme qui n’est pas maître de lui en face d’une hémorragie n’est pas un chirurgien. J’en connais d’autres qui se laissent troubler par les cris, et cependant les cris sont une bonne chose, puisqu’ils soulagent le patient. Il en est d’autres qui, par sensibilité de cœur, abusent du chloroforme, et il est pourtant des cas où le chloroforme n’agit pas, des cas aussi où il est dangereux et nuisible. C’est un poison pour les poitrines délicates, et la malheureuse que j’opérais tantôt est poitrinaire.»

Elle ne répondait rien, elle se sentait désarmée. Mais elle pensa tout à coup à la lettre de son père, et ce cœur qui était sur le point de se laisser prendre se raffermit dans ses ressentiments. Il eut l’air de deviner ce qui se passait en elle, et il lui dit:

«Vous avez bien raison de me trouver dur. J’ai refusé d’être votre tuteur. Décidément je suis un monstre.»

Il se tut quelques instants. Il ne la quittait pas des yeux, il prenait plaisir à contempler cette robe blanche, ce front pâle, ces joues vivement colorées, la fraîcheur de cette bouche qu’il n’avait pas encore vue sourire.

«Vous n’avez rien à me demander? reprit-il d’un ton débonnaire. Je ne puis rien faire qui vous soit agréable?

–Rien, monsieur. Je ne demande qu’à rester demain telle que je suis aujourd’hui, et ainsi de suite jusqu’à la fin.

–Là, vous ne regrettez rien?»

Elle était comme un enfant à qui l’on a fait peur du loup et qui découvre que le loup a du bon et lui veut du bien. Elle se décida cette fois à sourire.

«La seule chose que je regrette, on ne peut pas me la rendre.

–Qu’est-ce donc?

–Le petit jardin que j’avais au couvent.

–Ah! vous aviez un jardin? Vous aimez les fleurs. Laquelle préférez-vous?

–Le chrysanthème.

–Drôle de goût!» fit-il, et il ajouta: «Si vous vous ravisiez, si vous aviez quelque requête à me présenter, ne perdez pas de temps, car, je vous le dis en confidence, je suis atteint d’une maladie qui ne pardonne pas, et mes jours sont comptés.

–Il n’y a pas de remède? s’écria-t-elle, profondément émue.

–Je ne crois qu’à la médecine opératoire. Je vous ai cité Celse, je veux vous citer Galien. Il a dit que le plus admirable médecin est la nature, parce qu’elle guérit les trois quarts des maladies et qu’elle ne dit jamais de mal de ses confrères. La nature ne guérit pas les cancers à l’estomac, et dans trois mois je ne serai plus de ce monde. C’est peut-être pour cela que j’ai refusé d’être votre tuteur.»

Elle éprouva un saisissement, il se faisait une révolution dans son esprit, elle reconnaissait qu’elle s’était trompée; mais en même temps elle se souvenait de la recommandation que lui avait faite mère Amélie, elle se sentait obligée de parler de Dieu à cet athée, qui devait mourir dans trois mois. Malheureusement les mots ne lui venaient pas, et sa modestie gênait son éloquence. Qui était-elle pour donner une leçon à cet homme qui savait tant de choses?

Il devina encore ce qui se passait en elle, et il lui dit en riant:

«Avouez que vous mourez d’envie de me convertir avant ma mort. C’est un peu difficile. Ce n’est que dans les romans anglais que les petites filles convertissent les vieux médecins.

–Ah! monsieur, dans trois mois!..

–Eh! oui, dans trois mois. Qu’est-ce que la mort? Un procès chimique.

–Et après?» murmura-t-elle.

Un éclair passa dans les yeux du grand-prêtre, et il s’écria d’une voix stridente:

«Après?.. Rien, rien, rien.»

Ce mot trois fois répété glissa sur ses lèvres comme le couperet de la guillotine dans sa rainure, et c’en fut fait, tout avait disparu; il n’y avait plus rien, plus rien du tout.

Elle demeura consternée, atterrée.

«Allons, reprit-il, à ce que je vois, nous sommes condamnés à nous étonner l’un l’autre, à nous plaindre mutuellement, tout cela peut-être faute de nous comprendre. Mais, j’en suis sûr, il y a un point sur lequel nous nous accordons. Vous pensez comme moi qu’une belle vie est celle où l’on fait son devoir jusqu’au bout. Si je croyais en Dieu, je le fatiguerais de mes prières et je ferais plus d’une neuvaine pour qu’il m’octroyât la grâce de mourir au champ d’honneur.»

Puis il se leva, enfonça son chapeau dans sa tête; mais avant de partir:

«Il y a des gens, dit-il, qui en mourant éprouvent le besoin d’entendre un air de musique; d’autres demandent des fleurs; quand vous en serez là, vous vous ferez apporter un chrysanthème. Il me semble qu’en mourant j’aurai beaucoup de plaisir à vous voir, sœur Marie. Obtiendrez-vous de votre terrible tante une dispense pour me rendre visite à mon lit de mort?

–Je la demanderai, monsieur, n’en doutez pas,» répondit-elle en s’inclinant, les bras croisés sur la poitrine, et elle se retira.

Elle était comme éperdue; cet entretien avait bouleversé toutes ses idées, toutes ses notions de la vie et des hommes. Elle en fit part à mère Amélie. Celle-ci, après l’avoir écoutée, haussa les épaules et murmura:

«Grand comédien!»

Pendant les mois qui suivirent, sœur Marie vit son grand-oncle arriver chaque jour à l’heure réglementaire et apporter à sa visite autant d’attention et de scrupule que jamais. Elle n’eut plus l’occasion de causer avec lui, il se contentait de la regarder quelquefois du coin de l’œil. Elle était souvent frappée de sa pâleur, qui, malgré lui, trahissait ses souffrances. Il ne laissait pas d’avoir l’esprit parfaitement libre, de s’occuper de ses malades comme s’il ne l’avait pas été lui-même, de se passionner pour son métier comme s’il avait eu devant lui vingt ans de vie, et pourtant il devait mourir dans trois mois, et il ne croyait à rien. Son grand-oncle était pour sœur Marie un insondable problème. Sa sérénité lui causait un étonnement profond et une sorte d’épouvante; mais, quoi qu’elle en eût, en dépit de toutes les objections qu’elle se faisait, elle ne pouvait s’empêcher de l’ad-– mirer et de se dire que dans ce comédien il y avait un héros.

V

Le30novembre1878, quand M. Cantarel arriva à l’hôpital, il était en retard de dix minutes, ce qui étonna tout le monde. On fut plus étonné encore de lui trouver la figure bien changée. Il avait le regard fiévreux, le front crispé. Pour ceux qui étaient au fait, tout dans sa personne annonçait l’effort suprême d’une volonté qui a lutté longtemps et reçu le coup mortel, mais qui veut mourir debout. Au moment de commencer une opération, il sentit dans sa main droite une pesanteur et un tremblement. Il dit avec un accent d’amère tristesse: «Non, je ne peux plus.» Mais il surmonta son chagrin, passa le couteau à son interne, en lui faisant ses recommandations d’un ton tranquille. Le lendemain, il ne revint pas, ni les jours suivants. Sœur Marie était assaillie de sombres pressentiments; elle s’en cachait, elle craignait les sarcasmes de sa tante.

Le7décembre, un domestique se présenta auprès de mère Amélie et lui annonça que M. Antonin Cantarel était à la dernière extrémité, qu’avant de mourir il désirait voir sœur Marie, sa petite-nièce. Le cas était prévu, la dispense était en règle. Mère Amélie prit sa nièce à part et lui donna longuement ses instructions, que sœur Marie écouta avec désespoir; elle se sentait incapable de les exécuter.

La voiture, le cocher et le valet de pied qui étaient venus la chercher la déposèrent à la porte d’un joli hôtel entre cour et jardin, situé sur les hauteurs de Passy. Elle gravit les marches d’un perron. En traversant le vestibule, elle entendit de grands éclats de voix dans un salon qui précédait la chambre où le malade agonisait. Ce salon était plein de monde; à droite, à gauche, dans l’embrasure des grandes fenêtres cintrées, il y avait des groupes d’amis, d’élèves, qui étaient venus prendre des nouvelles. Les figures étaient longues, graves, anxieuses; on sentait que le mourant laisserait des regrets dans beaucoup de cœurs. Il n’était pas moins facile de voir qu’en ce jour la mort s’attaquait à une illustre proie, que cela ferait événement, qu’il en serait parlé. Des indifférents étaient venus pour pouvoir dire: J’étais là. Plusieurs journaux avaient envoyé leurs reporters.

Près de la cheminée, un sexagénaire grisonnant, dont la physionomie agréable était gâtée par des yeux qui tour à tour louchaient ou ne louchaient plus, causait tout bas avec un beau jeune homme d’une rare élégance, admirablement pris dans sa taille, la tête fine et fière. Parmi tout ce monde, ce jeune homme et ce sexagénaire étaient les plus affligés.

Un peu plus loin, un gros personnage ventru, courtaud et rougeaud, adressait à demi-voix, mais d’un ton courroucé, de vives admonestations au curé de la paroisse, qu’il tenait par l’un des boutons de sa soutane et à qui il semblait barrer le passage. Un superbe angora, d’une blancheur immaculée, aux longs poils soyeux et traînants, assistait à cette scène, blotti sous un buffet complaisant, qui lui avait offert un refuge. Il se sentait dérangé dans toutes ses habitudes, il ne savait où il en était. Accroupi, en arrêt, il fixait des yeux noirs et effarés sur tous les assistants. Chaque mouvement lui semblait suspect; mais ce qui l’inquiétait le plus, c’était l’agitation du personnage ventru, qui gesticulait beaucoup; il s’imaginait que ces grands gestes étaient à son adresse. Il se rassurait en pensant à la muraille qui le protégeait. Il avait réussi à couvrir son dos, il pouvait attendre les événements. Les seuls événements qu’appréhendent les chats sont ceux qui les attaquent par derrière.

Toutefois le raminagrobis se crut perdu quand il entendit le gros homme, qui n’y tenait plus, qui éclatait malgré lui, crier d’une voix tonnante au curé:

«Non, vous n’entrerez pas. Nous vous connaissons, vous autres; vous profitez du moment où les gens perdent le sens pour leur faire dire ce qu’il vous plaît et les réconcilier avec notre sainte mère l’Église. Vous êtes des exploiteurs d’évanouissements, des captateurs de confessions, des convertisseurs de cadavres. L’homme vivant s’est refusé à vous; en vrais corbeaux, vous prenez le mort. Retirez-vous, la consigne sera exécutée, on ne veut pas vous voir. Allez-vous-en bien vite soigner votre bon Dieu, il est plus malade que nous.»

Le curé répondait à peine, rentrait sa tête dans ses épaules et ses oreilles dans sa tête, s’obstinait, se butait, . comme un âne qui reçoit des coups. Le beau jeune homme, adossé à la cheminée, s’en détacha, s’avança vers l’orateur, lui représenta qu’il parlait trop haut, que les éclats de sa voix devaient se faire entendre dans la pièce voisine. Celui-ci allait se fâcher, le rembarrer, quand la porte s’ouvrit à deux battants, et une sœur blanche entra.

Aussitôt il se fit dans tout le salon un grand silence, accompagné d’un mouvement de vive curiosité. Les affligés oublièrent pour un instant leur chagrin; le beau jeune homme tressaillit et attacha sur l’apparition un long regard. Les indifférents s’émurent, ouvrirent de grands yeux; deux reporters prirent des notes. Le rougeaud s’avança de quelques pas à la rencontre de sœur Marie, la bouche en cœur, la tête haute, portant beau; mais, au moment décisif, il ne trouva rien à dire à cette novice et se détourna avec humeur. Le curé profita de sa retraite pour se glisser subtilement jusqu’à elle et pour lui dire à l’oreille:

«Ma sœur, Dieu vous confie aujourd’hui une tâche bien redoutable; le sort éternel d’une âme est dans vos mains. Puissent vos prières décider le mourant à me recevoir!»

Elle s’inclina modestement, sans répondre. Le valet de chambre qui la précédait lui fit traverser le salon au milieu des groupes qui s’écartaient pour lui livrer passage; il la conduisit à la porte du fond, qu’il ouvrit. Elle aperçut son grand-oncle couché dans un lit sans rideaux. Il n’avait auprès de lui que sa garde-malade, qu’il se hâta de congédier. La garde-malade sortit, et sœur Marie se trouva seule avec l’athée. Il avait toute sa tête, il voyait venir la mort, il la regardait en face; sa figure, qui ne lui était pas nouvelle, ne l’effrayait point, il la traitait en vieille connaissance, qui lui avait dit depuis longtemps ses secrets.

«Le prêtre est là, lui dit doucement sœur Marie. Me permettez-vous de le faire entrer?»

Il secoua la tête de droite à gauche, en fronçant ses épais sourcils. Puis une angoisse le prit, il ferma les yeux.

Elle s’agenouilla auprès du lit et se mit à prier.

«Seigneur mon Dieu, disait-elle, bénissez-le. Il a passé sa vie à faire le bien. Vous avez dit aux justes que vous mettiez à votre droite: «Vous êtes les bénis «de mon Père, car j’étais pauvre et vous m’avez se-«couru; j’étais malade et vous m’avez visité.» Ils vous ont répondu: «Quand donc, Seigneur, t’avons-«nous secouru et visité?» Et vous leur avez dit: «Toutes les fois que vous avez fait du bien aux plus «petits de mes frères, vous me l’avez fait à moi-«même.» Mon Dieu, bénissez-le. Il a passé sa vie à vous secourir et à vous visiter sans vous connaître. Venez ici, touchez ses yeux, parlez-lui, afin qu’il vous voie et qu’il vous entende.»

Il l’interrompit d’une voix défaillante:

«Il ne faut pas me surfaire, je n’ai eu que les vertus professionnelles.»

L’instant d’après, il ajouta d’un ton ferme et assuré:

«Il n’importe guère au grand fleuve de la vie quelles sont les roues de moulin qu’il fait tourner.»

Il lui fit signe de se relever. Il lui montra mélancoliquement ses deux mains qui avaient scruté, fouillé tant de misères, et dont jadis il faisait gloire, parce qu’elles étaient blanches et potelées. En peu de jours, elles étaient devenues jaunes, maigres, décharnées. Il murmura avec un demi-sourire:

«Voilà ce qui m’en reste!»

Après quoi il les posa sur le front de sœur Marie, en lui disant:

«C’est un pape qui a dit que la bénédiction d’un vieillard ne fait jamais de mal.»

Ils se regardèrent l’un l’autre pendant quelques minutes, et tous deux avaient des larmes dans les yeux. Il lui ordonna de prendre sous son oreiller un pli cacheté, de le serrer dans sa poche. Bientôt après, il lui vint aux lèvres une mousse sanglante, qu’elle étancha avec son mouchoir.

«Priez encore, soupira-t-il. C’est une musique qui me plaît.»

Elle s’agenouilla de nouveau, et de sa voix argentine elle récitait en latin les prières des agonisants. Elle sentit une main qui venait chercher sous sa coiffe une boucle de ses cheveux et qui l’entortillait autour de son doigt. Ce doigt ne tarda pas à se raidir, elle entendit un suprême gémissement. Elle eut quelque peine à dégager ses cheveux, elle se redressa. Il était mort.

Elle se pencha sur lui, essuya ses tempes inondées de sueur, lui lissa ses favoris, ses sourcils, remit tout en ordre sur son visage et lui ferma les yeux. Elle fut longtemps à le regarder avec une surprise toujours croissante. Peu à peu, son front crispé par la souffrance ne respira plus que l’éternel repos; sa figure se refaisait d’instant en instant, et la mort la revêtait d’une beauté presque surhumaine. Il semblait à sœur Marie que cette âme détachée de son corps venait d’y rentrer pour une heure et qu’elle lui apportait de bonnes nouvelles d’e son voyage dans l’inconnu. Il lui semblait qu’en elle aussi s’était faite une métamorphose. Sa foi était demeurée intacte, et pourtant c’était autre chose. Une tendresse tombée du ciel avait élargi ses entrailles, dilaté son cœur. Elle se disait et se répétait que les voies de Dieu sont insondables et qu’il y a beaucoup de demeures dans sa maison.

A deux reprises, elle baisa pieusement le front du mort, puis elle se retira.

Dès qu’on la vit reparaître, on l’entoura en lui disant:

«Eh bien?

–Hélas! dit-elle, c’est fini!»

Alors tout le monde se dirigea vers la porte, qu’elle avait laissée entr’ouverte, pour aller contempler ce qui restait du grand homme, tout le monde, à l’exception du prêtre, qui s’écria d’un air pénétré:

«Mort dans l’impénitence finale!»

Elle répondit par un signe de tête dont le sens était douteux et s’empressa de regagner sa voiture, qu’on n’avait pas dételée.

A peine fut-elle rentrée à l’hôpital, mère Amélie réussit à se ménager un instant de liberté, et, dès qu’on fut tête à tête, sœur Marie, qui ne savait pas mentir, fit un rapport fidèle de tout ce qui s’était passé. A mesure qu’elle avançait dans son récit, le visage de la mère s’assombrissait. Il fallut essuyer ses ironies, ses haussements d’épaules, ses sévérités, ses mercuriales. Aussi pourquoi sœur Marie n’avait-elle pas suivi les instructions qu’on lui avait données ’? Pourquoi n’avoir pas pris sur elle de faire entrer le prêtre, coûte que coûte? Les malades ne savent pas se défendre, et le royaume des cieux appartient aux violents. Mais elle avait manqué de foi, de cette foi qui fait des miracles et transporte les montagnes, et le scandale s’était accompli, et un jour peut-être Dieu lui en demanderait compte. La pauvre enfant gardait le silence, ne sachant que répondre. Il y avait dans son cœur je ne sais quoi qu’elle désespérait de pouvoir exprimer, et, fût-elle parvenue à s’exprimer, elle n’aurait pas réussi à se faire comprendre.

Heureusement, elle se souvint du pli cacheté que son grand-oncle l’avait priée de serrer dans sa poche, et, à tout hasard, elle le présenta à la mère, espérant par cette diversion la distraire de son courroux.

Mère Amélie le reçut d’une main dédaigneuse, le décacheta, mit ses lunettes sur son nez, car elle était presbyte, et s’approcha de la fenêtre pour mieux y voir. Sœur Marie la suivait du regard et vit tout à coup sa figure se dérider, son front s’éclaircir, un rayon de joie briller dans ses yeux. Ce qui l’étonna davantage encore, c’est qu’elle l’entendit s’écrier:

«Oh! ma chère enfant! ma chère enfant!»

Elle n’en pouvait croire ses oreilles.

«Oui, ma chère enfant, répéta mère Amélie en la caressant de la prunelle, c’est prodigieux, et pourtant c’est vrai. Réjouissez-vous. Douze cent mille francs!»

Incontinent, elle commença de lire à haute voix le papier qui lui causait ces violents transports; c’était une copie du testament de M. Antonin Cantarel. Elle avait eu raison de dire à sœur Marie qu’il avait amassé une grosse fortune; un grand chirurgien qui reste garçon et qui a des goûts simples est une bénédiction pour ses héritiers. M. Cantarel avait institué pour son exécuteur testamentaire le plus fidèle de ses amis, M. Vaugenis, ancien président de chambre, à qui il laissait sa villa de Passy. Il léguait sa bibliothèque et ses instruments à son élève préféré, un simple souvenir, une bague au doigt à son frère Louis, qui, grâce aux services qu’il lui avait rendus, était devenu encore plus millionnaire que son aîné. Il avait divisé le reste de la succession en trois parts à peu près égales, attribuant l’une aux deux fils de ce frère, la seconde à son cher hôpital, la troisième à sa petite-nièce, à la condition très expresse qu’elle passerait deux années au moins chez son tuteur, lequel se déclarait prêt à la recevoir, faute de quoi son héritage lui serait retiré et servirait à fonder une maison de santé dont il avait lui-même détaillé le plan et les devis.

La joie de mère Amélie débordait. Elle répétait sans cesse: «Douze cent mille francs! quelle dot!»

Sœur Marie s’efforçait de s’expliquer son enthousiasme et sa joie, elle n’y pouvait parvenir, tant elle avait l’esprit court.

«Mais, ma mère, disait-elle, à quoi me serviront les libéralités de mon pauvre grand-oncle, dont je suis vivement touchée?

–Que dites-vous là? repartit mère Amélie en bondissant.

–Cette condition qui m’est imposée.

–Eh bien?

–Je ne puis l’exécuter.

–Pourquoi donc?.. mais pourquoi?

–J’ai dit adieu au monde.

–Deux ans?., qu’est-ce que deux ans?

–Quoi! ma mère, c’est vous-même qui m’engagez?

–C’est moi, c’est toute la communauté, c’est Dieu.

–Mais s’il arrivait?..

–Il n’arrivera rien, j’en réponds. Je puis vous le dire aujourd’hui, je suis absolument certaine de votre vocation.

–Il me semble pourtant, ma mère, que mon devoir.

–En voilà assez, interrompit mère Amélie, en lui jetant un regard de tendre reproche. Je le connais, votre devoir. Dieu vient d’opérer un miracle, il a fait rendre gorge à l’impiété, et vous êtes l’instrument de cette restitution. Refuser la grâce qui vous est faite, ce serait voler l’Église, voler Dieu. Considérez-vous comme liée devant lui, comme ayant prononcé d’avance et mentalement vos vœux, et l’épreuve à laquelle vous êtes soumise vous semblera bien peu de chose. Dieu n’éprouve que ceux qu’il aime.»

C’est ainsi qu’elle discourait. Sœur Marie n’était qu’à moitié convaincue; il lui semblait si simple de renoncer à douze cent mille francs! mais elle finit par se taire, son tyran la gênait plus par ses tendresses inusitées qu’il n’eût fait par ses brusqueries et ses colères.

Pendant la semaine qui suivit, elle se demanda plus d’une fois si elle rêvait, tant mère Amélie lui témoignait d’attentions, d’égards, de ménagements, adressant de vertes semonces à celles des infirmières qui, ignorantes de l’événement, se permettaient comme autrefois de se faire assister par sœur Marie dans quelque travail rebutant. Elle eut aussi la surprise de recevoir de son tuteur une lettre qui n’était pas écrite de la même encre que la première; en lisant cette épître presque courtoise, elle ne put s’empêcher de faire la réflexion que, dans le monde et à l’hôpital, c’est une grande chose qu’une dot. Ce qui coupa court à ses résistances, ce fut un petit billet que mère Amélie lui montra en triomphe et qui contenait ces mots: «Dites à notre chère sœur Marie que toute hésitation de sa part serait un péché.» Il fallut bien se rendre. On fit revenir bien vite une malle et un trousseau assez maigre qui restaient quelque part en dépôt. Sœur Marie y trouva une robe d’hiver assez présentable; par ordre supérieur, elle employa la moitié d’une nuit à la mettre en état, à la rafraîchir. Ce travail lui parut ingrat. Mère Amélie la réconfortait, en lui disant:

«Je vous écrirai souvent et vous viendrez nous voir quelquefois.

–Ah! ma mère, comme je vais me sentir abandonnée!»

Elle lui répondit par ces mots mystérieux:

«Fille de peu de foi, apprenez que nous saurons tout ce que vous ferez et que, sans sortir d’ici, je serai sans cesse auprès de vous!»

Le15décembre, Mlle Jetta Maulabret se leva de bonne heure pour revêtir ses nouveaux atours; sa robe de mérinos lui fit l’effet d’un déguisement, d’un travesti. Le berger qu’un roi mandait à sa cour pour le faire pasteur de gens ne tarda pas à regretter sa jupe, sa panetière, son hoqueton, sa musette:

Doux trésors, disait-il, chers gages qui jamais

N’attirâtes sur vous l’envie et le mensonge!

Mlle Maulabret disait comme lui en contemplant, le cœur serré, sa robe de laine blanche, tristement pliée au pied de son lit. Il lui semblait que sœur Marie était morte, qu’elle ne la reverrait pas, et elle la pleurait. On lui annonça bientôt qu’une voiture était là qui l’attendait. Elle embrassa sa tante, qu’il l’embrassa. Elle descendit par l’escalier dérobé pour échapper à toutes les curiosités malséantes. Personne n’est plus curieux qu’un interne, si ce n’est un externe.

Le premier accueil que lui fit le monde fut sévère. La saison était rigoureuse, il faisait un froid de loup, il était tombé la veille et pendant la nuit une neige abondante qu’on n’avait pas eu le temps de déblayer. Son pied s’y enfonçait, elle eut peine à atteindre la grille. Arrivée là, elle se retourna, elle enveloppa d’un long regard cette maison où elle venait de passer onze mois, ses murailles brique et pierre, la cime nue de ses grands arbres, qu’elle aimait dans leur dépouillement. Elle dit adieu à ses chères malades, qu’elle abandonnait, à son bonheur, qu’elle laissait derrière elle. Elle s’avisa en ce moment d’une éclaircie qui s’était faite dans la brume; un pan de ciel bleu lui apparut. Elle crut y apercevoir la tête chenue et vénérable d’un vieil athée, lequel n’avait cru toute sa vie qu’au grand rien et avait eu après sa mort la surprise de se trouver face à face avec un Dieu de miséricorde, qui lui avait fait grâce, elle en était sûre. Toutefois cet athée conservait toute sa malice, il regardait avec joie Mlle Maulabret sortir de l’hôpital, il s’applaudissait de la réussite de son invention.

Elle lui jeta du bout des doigts un tendre et respectueux baiser; puis, secouant la tête, elle lui dit à demi-voix:

«Vous perdrez la partie, je vais passer deux ans dans le monde, mais je n’y emporte pas mon cœur, il reste ici.»

VI

Mlle Maulabret avait appris par la lettre de son tuteur qu’il était encore à Combard, «dans sa résidence d’été,» disait-il, et que pour des raisons particulières, sur lesquelles il ne s’expliquait point, il ne rentrerait à Paris que fort avant dans l’hiver. Il lui écrivait aussi que Mme Cantarel se ferait un devoir et un plaisir d’aller l’attendre à la porte de son hôpital. Mère Amélie, qui ménageait peu les gens qu’elle n’aimait pas et qui n’aimait pas beaucoup de gens, avait fait à Jetta un portrait peu attrayant de Mme Cantarel, qu’elle lui avait donnée pour une parfaite égoïste, uniquement occupée de sa santé, de son bien-être, révélant par la froideur de ses manières la frigidité de son âme. Elle la définissait «une vertu conservée dans la glace».

En approchant de la voiture qui était venue la chercher, Mlle Maulabret fut étonnée d’y apercevoir une figure qui répondait peu aux définitions et aux peintures que lui avait faites la mère. On lui avait dit que Mme Cantarel venait de dépasser la cinquantaine; l’inconnue qui s’offrait à ses regards avait peut-être plus de quarante ans, mais il n’y paraissait point. On lui avait affirmé que sa tante était une personne de pauvre mine et de petite santé, qui, sacrifiant ses prétentions à ses aises, était toujours mise comme une convalescente. Emmitouflée dans de superbes fourrures, l’étrangère avait grand air, était charmante, pimpante et semblait se porter à merveille. Enfin elle s’attendait à entrer dans le royaume des glaces, elle en frissonnait d’avance; elle eut peine à dissimuler sa surprise quand l’étrangère, lui adressant un délicieux sourire, lui cria, du plus loin qu’elle la vit venir:

«Mademoiselle Maulabret, n’est-ce pas?.. Arrivez bien vite, montez. Comme vous êtes légèrement habillée! Votre manteau n’est pas sérieux. Allons, serrez-vous contre moi, j’ai de la fourrure pour deux. Quelle horreur de temps, ma belle! Excusez-moi, mais ce n’est pas moi qui l’ai fait. En conscience, je n’en suis pas responsable, je ne réponds que du reste.»

Le cocher toucha, on se mit en route. L’étrangère eut bientôt fait d’expliquer à Jetta qu’elle était fort liée avec M. Louis Cantarel, son grand-oncle, qu’elle était sa voisine de campagne, que les deux propriétés n’étaient séparées que par un mur, que, Mme Cantarel s’étant laissé effrayer par les rigueurs de l’hiver, elle s’était offerte à la remplacer, que sa proposition avait été agréée, qu’elle aimait à courir quelque temps qu’il fît, mais que surtout elle avait obéi à son impatient désir de faire sans retard la connaissance d’une jeune personne dont elle avait entendu raconter les malheurs, vanter le mérite et les grâces. Elle en dit tant que Mlle Maulabret ne savait où se mettre.

«Résignez-vous à votre sort, continua-t-elle. Jusqu’à ce soir, vous m’appartenez. Mais peut-être avez-vous envie de savoir mon nom?.. Je suis la marquise de Moisieux.»

Certains noms pénètrent partout, jusque dans les pensionnats de jeunes filles. Le monde, qui n’admet pas qu’on puisse vivre sans s’occuper de lui, profite de la rentrée des classes après les vacances pour faire des trouées dans les couvents; les abeilles ont butiné, il leur tarde de se rassembler pour fabriquer leur miel en commun. Mlle Maulabret savait de science certaine que Mme de Moisieux était la petite-fille d’un illustre maréchal du premier Empire et la veuve d’un homme considérable, qui avait rempli de hautes charges sous le second, qu’elle-même avait été fort en vue, qu’elle avait fait jadis les délices des Tuileries. La pensionnaire qui aimait à regarder sa main lui avait révélé comme un secret de première importance que la marquise s’était permis de faire parler beaucoup d’elle. Mais si, du vivant de son mari, elle avait eu quelques torts à son égard, elle s’appliquait à le dédommager après sa mort. Il ne la quittait plus, elle n’allait nulle part sans l’emporter avec elle, tiré à plusieurs exemplaires. Si, en ce moment, Mlle Maulabret lui avait demandé la faveur d’examiner sa broche, son médaillon, sa montre, le camée de son bracelet et jusqu’à ses bagues, elle y aurait retrouvé partout le marquis, de face, de profil, en buste, en pied, en habit de ville, de cour, de chasse, sept portraits ni plus ni moins. Ce sont des hommages que les femmes rendent volontiers au mari qu’elles ont perdu, quand elles l’ont beaucoup trompé et qu’il leur a fait la grâce de ne jamais s’en apercevoir.

Mlle Maulabret trouvait étrange que cette femme célèbre eût été chargée par la Providence de la conduire chez son tuteur. Mère Amélie lui avait dit et répété que M. Louis Cantarel était un radical intransigeant, que ses opinions étaient du plus beau rouge. Que pouvait-il y avoir entre lui et une marquise de Moisieux? Celle-ci n’attendit pas ses questions pour lui expliquer qu’elle avait fait en Suisse, deux ans auparavant, la connaissance de son grand-oncle et de sa grand’tante, qu’un hasard de table d’hôte avait commencé entre eux une liaison qui lui était précieuse, M. Cantarel lui ayant rendu des services essentiels dont elle ne pouvait trop se louer. Jetta avait encore un autre étonnement. Si ignorante qu’elle fût des choses de ce monde, elle avait fait la réflexion que Mme de Moisieux n’avait avec elle ni valet de pied ni femme de chambre, que la redingote du cocher qui la conduisait avait une reprise au milieu du dos, que la vaste berline dans laquelle elle était venue la chercher était, selon toute apparence, une voiture de grande remise, louée pour la journée. Tout cela jurait avec les splendeurs d’une cour impériale, et la jeune fille en concluait qu’à la chute de l’Empire Mme de Moisieux avait perdu tout à la fois sa situation et sa fortune. Elle ne se trompait guère dans sa conjecture. Après la révolution de septembre, le marquis, dont l’Empereur avait plus d’une fois payé les dettes, s’était réfugié en Angleterre: il y était mort cinq ans plus tard, laissant une succession fort embarrassée. Mme de Moisieux, qui ne pouvait se souffrir de l’autre côté de la Manche, n’avait pas tardé à revenir à Paris, où elle s’était trouvée aux prises avec des créanciers qui commençaient à perdre patience et qui s’étaient montrés intraitables. M. Cantarel lui était venu en aide, s’était dévoué pour la sauver, avait fait entendre raison à ces loups-cerviers, les avait amenés à composition. C’étaient là les services essentiels dont elle se louait à juste titre, et voilà le profit qu’on peut retirer d’un séjour à Lucerne et de quelques attentions bien placées.

Il est bon d’ajouter que la marquise avait l’art de plaire, le don de s’attacher les cœurs. Bien que sa jeunesse se fût un peu défraîchie, personne ne songeait à dire qu’elle fût sur le retour; elle n’était pas de ces femmes qui retournent, elle allait toujours, elle devait toujours aller. Ses yeux gris ressemblaient à des phares tournants; tour à tour la prunelle s’allumait ou s’éteignait dans une douce langueur. Les petites veines bleues qu’on lui voyait aux tempes et le trait noir qui bordait ses paupières ajoutaient à son charme dans les heures de mélancolie qu’il lui plaisait d’avoir. Sa figure délicatement chiffonnée, dont les méchants avaient dit autrefois: C’est un déjeuner de soleil! avait résisté aux années, aux révolutions, à la chute des empires, à la perte d’une fortune, à la mort d’un mari, à ses nombreuses expériences comme aux catastrophes de l’histoire universelle. Sa beauté frappait moins que sa grâce. Elle avait du tour dans l’esprit, elle imprimait à ses moindres actions un cachet d’heureuse facilité, où se révélait la femme qui s’est mêlée à beaucoup d’affaires et qui a traversé beaucoup d’intrigues en tirant toujours son épingle du jeu. Elle ne faisait point de mouvements inutiles, elle disait juste sans chercher son mot, elle avait cette parfaite aisance qui met les autres à l’aise. Dès les premières minutes, Jetta lui rendit cette justice qu’on respirait librement auprès d’elle, sans avoir peur de trop respirer.

Si la marquise ne déplaisait point à Mlle Maulabret, Mlle Maulabret paraissait plaire infiniment à la marquise. Sans en avoir l’air, elle passa en revue toute sa personne, et par forme de conclusion elle lui affirma qu’elle avait des yeux faits pour inspirer des passions et qu’elle aurait la plus jolie main du monde quand elle aurait appris à se ganter, le plus joli pied quand elle aurait appris à se chausser, des cheveux adorables dès qu’elle saurait se coiffer, une taille souple et charmante dès qu’elle saurait s’habiller. Jetta avait bien envie de lui répondre qu’elle se souciait peu d’être adorable et adorée; mais mère Amélie lui avait recommandé instamment de se montrer très coulante, très complaisante dans les petites choses et de réserver toute l’énergie de sa résistance pour les grandes occasions, afin qu’on ne pût l’accuser d’entrer dans le monde avec un parti pris. En conséquence, elle garda pour elle toutes ses objections, et Mme de Moisieux, lui donnant une petite tape sur la joue, lui déclara que, dès ce jour, elle entendait lui apprendre à se ganter, à se chausser, à s’habiller, à se coiffer, mais qu’au préalable elle se croyait tenue de la conduire au faubourg Saint-Honoré chez M. Vaugenis, exécuteur testamentaire de M. Antonin Cantarel, lequel avait droit à sa première visite.

Quand sœur Marie s’était rendue à Passy, pour prier au chevet d’un mourant, elle avait l’esprit si absorbé, si troublé, qu’elle avait traversé un grand salon plein de monde sans y remarquer personne. En abordant M. Vaugenis, Mlle Maulabret ne se souvint point de l’avoir aperçu, quinze jours auparavant, adossé contre une cheminée et causant avec un beau jeune homme, qu’elle avait vu, lui aussi, sans le voir. L’ancien président de chambre lui imposa d’abord, l’intimida par sa politesse froide, réservée, qui tenait les gens à distance. Il l’inquiétait aussi par le demi-strabisme, plus mystérieux que désagréable, dont il était affecté et que jadis il avait su mettre à profit dans l’exercice de ses fonctions. Les hommes d’esprit se servent de tout. Jetta ne parvenait pas à démêler si en l’interrogeant il la regardait ou non; elle était tentée de croire qu’il ne louchait que lorsqu’il le trouvait bon. Toutefois il lui gagna le cœur en lui parlant avec émotion du grand-oncle qu’elle avait perdu et du tendre attachement que ce noble vieillard avait conçu pour elle.

«Il était ainsi fait, continua M. Vaugenis; il ne savait ni aimer ni haïr à moitié. C’était un caractère entier, tout d’une pièce, impétueux dans ses préventions bonnes ou mauvaises. Cet homme, qui était comme claquemuré dans sa science, et qui paraissait si maître de ses émotions, si avare de ses épanchements, ne laissait pas d’avoir le cœur et l’imagination romanesques; aussi mêlait-il à ses amitiés quelque chose de violent et d’orageux. J’ai perdu en lui le plus cher, le plus fidèle de mes amis; notre roman a duré quarante ans. Religion, politique et le reste, nous ne tombions d’accord sur rien, nous nous querellions sur tout. Nous n’avons jamais réussi à passer trois jours sans avoir besoin de nous voir, ni à nous voir pendant deux heures sans nous disputer. Nous étions prêts quelquefois à nous prendre aux cheveux, heureusement nous en avions fort peu l’un et l’autre. Un soir, la querelle fut encore plus vive que d’habitude; il nous échappa des mots durs, nous nous séparâmes à demi brouillés. Je me mis au lit, et j’avoue que je ne pus dormir. A la petite pointe du jour, je me lève et je m’achemine vers Passy. Au milieu de la place du Roi-de-Rome, je rencontre mon vieil ami qui, son chapeau à la main, le front ruisselant de sueur, accourait au faubourg Saint-Honoré. Nous nous embrassâmes, et tout fut dit.

–Me permettez-vous de vous adresser une question, mon cher président?» lui dit Mme de Moisieux.

Quand M. Louis Cantarel n’était pas là, elle donnait volontiers aux gens le titre qu’ils avaient porté sous l’Empire.

«Comment avez-vous souffert, poursuivit-elle, qu’on fit au plus cher et au plus constant de vos amis un enterrement civil?

–J’ai dû me conformer à ses dernières volontés, répondit-il.

–Vous avez eu tort. Je ne suis pas grande théologienne, mais mon opinion très arrêtée est qu’il faut toujours se soumettre aux usages reçus; il en coûte si peu! Permettrez-vous à l’un de vos amis de sortir dans la rue coiffé d’un chapeau chinois?. C’est un chapeau chinois qu’un enterrement civil.

–Je n’aurais garde de vous contredire. Mais il est bien difficile de raisonner avec un mort et de le faire changer d’avis.

–Les morts sont si commodes, si raisonnables! dit-elle d’un ton enjoué. On en fait ce qu’on veut, ils ne font d’objection à rien.

–Ma chère marquise, répliqua-t-il sur le même ton, ma conscience m’a gêné. Quoiqu’elle soit bonne fille en général, elle me contrarie quelquefois. Que n’étiez-vous auprès de moi pour lui faire entendre raison!»

Après avoir échangé ce feu de peloton avec la marquise, il se retourna vers Jetta et lui dit gravement:

«Je dois vous prévenir, mademoiselle, qu’aux termes du testament, vos rentes commencent à courir dès ce jour; j’en ai donné avis à votre tuteur; mais vous n’entrerez en possession du capital que dans deux ans.

–Ce qui signifie, ma chère, dit la marquise, que, dès cette heure, vous jouissez d’un revenu de soixante mille francs, et, comme je suis forte en calcul, j’ajoute que cela vous fait près de neuf louis à dépenser par jour. Mais je vous avertis que je vous en ferai dépenser beaucoup plus aujourd’hui. Songez, mon cher président, que je me suis chargée de l’habiller des pieds à la tête. Excusez-nous; il faut que nous vous quittions, nous avons devant nous une journée fort laborieuse.»

Elle leva la séance. M. Vaugenis reconduisit ces dames jusque sur le palier. Comme elles avaient déjà descendu la moitié d’un étage, il rappela Mlle Maulabret, qui remonta. Il l’entraîna dans l’antichambre, et, montrant l’escalier d’un doigt menaçant, il dit avec un accent narquois:

«Défiez-vous!»

Jetta l’interrogea du regard. De qui devait-elle se défier? De l’escalier ou de Mme de Moisieux?

«On s’est levé de bien grand matin, reprit-il tout bas, pour venir tendre un filet à la porte de votre hôpital.»

Elle comprenait de moins en moins; il lui parut toutefois que l’escalier était mis hors de cause.

Il ajouta:

«Faites-moi la grâce de ne prendre aucun parti sans m’avoir consulté. J’ai là, dans mes papiers, une lettre de votre grand-oncle que je ne puis encore vous montrer et qui exercera peut-être quelque influence sur vos résolutions. A propos, vous serez sans doute heureuse d’avoir sa photographie, je vous l’enverrai par la poste; ne faisons pas attendre Mme de Moisieux.»

A ces mots, il rendit la liberté à sa prisonnière. Elle s’empressa de rejoindre la marquise, qui lui dit:

«Qu’avait donc à vous dire ce cher président?

–Il voulait me demander si j’avais la photographie de mon grand-oncle, répondit-elle, charmée de se tirer d’affaire en ne mentant qu’à moitié.

–Et maintenant allons aux affaires sérieuses!» s’écria gaiement Mme de Moisieux.

Les affaires sérieuses, qui l’étaient en effet, consistèrent à courir sans désemparer et sans perdre une minute du bottier chez la modiste, de la modiste chez le gantier, du gantier dans un grand magasin de nouveautés, du grand magasin chez la couturière. Ce voyage, aussi fatigant que rapide, essouffla Jetta; la marquise y prenait plaisir. Heureusement, la rigueur de la saison, qui gênait la circulation, faisait le vide dans les boutiques; nulle part on ne les fit attendre. Heureusement aussi, malgré sa déchéance et malgré la république, Mme de Moisieux était servie partout avec empressement, son nom réveillait dans les cœurs de lointains échos. Et puis elle n’était ni tatillonne ni marchandeuse; elle se décidait vite, ne connaissait ni les hésitations ni les repentirs. Elle eut, chemin faisant, quelques querelles avec Jetta, qui ne partageait point son goût pour les étoffes gaies et pour les couleurs voyantes. Cette petite fille entendait porter le deuil de son grand-oncle; mais la marquise lui représenta que, par des raisons métaphysico-politiques, son tuteur avait l’horreur du noir, du gris, même du violet, qu’au surplus les vrais deuils se portent dans le cœur. Elle lui fit cependant quelques concessions. Jetta en fit de son côté; elle se rappelait les recommandations de mère Amélie, qui lui avait dit: «Coulez le moucheron pour sauver la mouche.» Et les emplettes succédaient aux emplettes, les paquets s’ajoutaient aux paquets, les montagnes aux montagnes. La marquise faisait expédier presque tout à Combard; ce qu’elle voulut prendre avec elle suffit pour emplir et encombrer sa berline.

Elle ne s’avisa point dans son agitation que l’heure de déjeuner avait sonné depuis longtemps. Elle n’admettait pas qu’on pût vivre sans se remuer, elle comprenait très bien qu’on vécût sans manger; elle se contentait de pignocher. Jetta, qui était accoutumée à une nourriture simple, mais substantielle, se sentait comme creusée par la faim. Vers deux heures, la marquise eut l’heureuse inspiration de la faire entrer chez un pâtissier à la mode, où l’on prit au pied levé. des gâteaux, des petits-fours et un verre de punch. Jetta trouva ce régal insuffisant, mais il fallut s’en accommoder et se remettre en course. Au travers de tout cela, la marquise travaillait à débourrer, à dégauchir son élève par des instructions et des histoires. Elle lui fit une description très exacte, très minutieuse des cinq toilettes que portait dans les cinq actes de la pièce du jour la comédienne chargée du principal rôle, qu’elle lui vanta comme l’actrice de Paris qui s’habillait le mieux. Ce fut pour elle une occasion de lui parler théâtres et même de l’introduire dans les coulisses. Puis, remontant un peu dans le passé, elle lui raconta le dernier séjour que la cour impériale avait fait à Fontainebleau et les trois groupes entre lesquels on se partageait, celui des gros bonnets, à qui la politique était réservée, celui de la cour d’amour, où l’on discutait des cas de casuistique amoureuse, et un troisième groupe uniquement composé de viveurs et de jeunes filles, les propos qu’on y tenait étant trop salés pour les femmes mariées. Alors, se livrant à un de ces aimables accès de mélancolie à demi joués, à demi sincères, qui mêlaient à ses vivacités des grâces touchantes, elle s’écria:

«Oh! ma chère, que tout cela est loin de moi! et comme je suis en train de devenir une vieille femme! Vous êtes rendue au monde, je suis bien tentée d’en sortir et d’aller prendre votre place à l’hôpital. C’est un chassé-croisé qui me plairait.»

On aurait eu bien tort de ne pas l’en croire. Elle avait ses tristesses, ses regrets la tourmentaient, mais elle ne disait à personne avec quelle incroyable facilité elle s’en consolait. Cependant Jetta l’écoutait de ses deux oreilles, bien que son âme fût ailleurs. Tout le long du jour elle s’était dit: «En ce moment, on achève de balayer la salle; les toilettes sont terminées. Qui donc distribuera la soupe aujourd’hui? Et qui pansera la main de la vieille femme qui, sur le canal Saint-Martin, a eu la main broyée entre deux bateaux?.. Voici midi, mère Amélie s’est retirée dans sa chambre. A propos, j’oubliais que c’est le jour de la visite des parents. Ils arrivent, on cause beaucoup, il y a des mères qui pleurent. Pourvu que nos pauvres malades n’aient pas la fièvre demain!» On a remarqué en effet que, le lendemain de la visite des parents, par l’effet ou de l’émotion ou des victuailles qu’on leur apporte, les malades sont toujours fiévreux, ainsi que l’atteste la pancarte attachée à leur lit, où l’on tire une ligne indiquant les oscillations de leur pouls. Et voilà à quoi pensait Jetta, ce qui ne l’empêchait pas d’écouter si bien la marquise que celle-ci lui trouvait de l’esprit, quoiqu’elle n’eût pas dit vingt paroles dans la journée.

Mme de Moisieux avait promis à M. Cantarel que sa pupille arriverait à Combard pour le dîner. Entre trois et quatre heures, on s’achemina vers la gare de Lyon, et peu s’en fallut qu’on ne manquât le train. Ce fut une affaire de transporter dans le wagon tous les petits colis dont on était chargé; Jetta s’y employa de son mieux, elle disparaissait sous les paquets. Il y avait peu de voyageurs, un compartiment tout entier fut mis à la disposition de ces dames, et elles y étaient à peine installées que le train s’ébranla.

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Data wydania na Litres:
11 października 2024
Objętość:
370 str. 1 ilustracja
ISBN:
4064066319649
Wydawca:
Właściciel praw:
Bookwire
Format pobierania:

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