Czytaj książkę: «Espagne et Beaux-Arts»

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Louis Viardot

Espagne et Beaux-Arts


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066357054

Table des matières

PRÉFACE

PREMIÈRE PARTIE ESPAGNE

HISTOIRE DE LAZARILLE DE TORMÈS.

PRÉFACE.

ROMANCES HISTORICOS DE DON ANGEL SAAVEDRA.

LA VÉRITÉ HISTORIQUE SUR DON CARLOS D'AUTRICHE, FILS DE. PHILIPPE II.

LA MONJA-ALFEREZ.

ÉTUDE SUR L'HISTOIRE DES ASSEMBLÉES NATIONALES EN. ESPAGNE.

SECONDE PARTIE BEAUX-ARTS

D'UNE DÉFINITION DE L'ART, APPLIQUÉE À L'ART DE PEINDRE.

ARY SCHEFFER (FÉVRIER 1859)

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(p. 463) TABLE DES MATIÈRES

PREMIÈRE PARTIE

PRÉFACE

Table des matières

Quand l'homme arrive à l'extrémité de sa vie, il cesse de regarder l'avenir, n'ayant plus de projets à former ni de souhaits personnels à faire. Il se retourne vers le passé, et lui demande des souvenirs. Pour un écrivain, ce sont surtout des écrits; et, si modeste, si effacée que soit la place qu'il a tenue dans la littérature de son époque, il ne peut manquer néanmoins de se rappeler quelques fragments, dispersés naguères parmi les publications périodiques, dont il regretterait la perte absolue et l'entière disparition. Il tient à les recueillir, ne serait-ce que pour les laisser à ses enfants, à ses proches, à ses amis. Quant à moi, ces fragments sont de deux sortes: les uns se rapportent à l'Espagne, dont j'ai de préférence étudié l'histoire et les œuvres, soit de la plume, soit du pinceau; les autres aux Beaux-Arts, qui ont fait la plus constante occupation et—sauf les joies du cœur—le plus doux charme de ma vie. Les premiers sont réunis dans la première partie de ce volume; les seconds dans la seconde.

Montaigne dit plaisamment, au début d'un chapitre de ses Essais: «Quelque diversité d'herbes qu'il y ait, tout s'enveloppe sous le nom de salade. De mesme... je m'en voys faire une galimafrée de divers articles.» Ici tout s'enveloppera dans un commun sujet: l'Espagne d'abord, puis les Beaux-Arts.

Bade, janvier 1866.

PREMIÈRE PARTIE
ESPAGNE

Table des matières

HISTOIRE
DE
LAZARILLE DE TORMÈS.

Table des matières

Rendu à la pureté du texte primitif, d'un côté en lui restituant les passages supprimés par le saint-office, de l'autre en lui ôtant une seconde partie faite après coup, qui n'est ni du même auteur, ni du même style, ni de la même portée, le Lazarille de Tormès n'a pas plus d'étendue qu'une simple nouvelle. Et pourtant ce petit livre, qui ne fut longtemps connu chez nous que par l'antique version française faite sur des textes mutilés, et dans lequel on ne voyait alors que les aventures comiques d'un petit vagabond, est d'une importance considérable, d'abord dans l'histoire politique de l'Espagne, puis dans l'histoire littéraire de toute l'Europe. Comme cette double importance vient en partie du nom de son auteur et plus encore de la date de sa publication, il faut, avant de parler du livre, faire connaître, par une courte biographie, l'homme qui le mit au monde. Nous verrons ensuite dans quelles circonstances il parut, et quels résultats il produisit.

Publié sans nom d'auteur, proscrit dès son apparition, le Lazarille fut attribué à plusieurs personnes, n'étant avoué d'aucune. Le Père José de Siguenza affirme qu'il fut écrit par un moine hiéronimite, nommé Fray Juan de Ortega, qui l'aurait jeté de son cloître dans la société, comme, cent ans plus tard, un moine de la Merci, Fray Gabriel Tellez, se cachant sous le pseudonyme de Tirso de Molina, jeta sur le théâtre les plus hardies et les plus licencieuses de toutes les comédies espagnoles. Mais ce témoignage ne peut guère infirmer l'opinion de l'Espagne entière, qui, sur des preuves sans doute plus solides, a cru devoir reconnaître pour auteur du Lazarille don Diego Hurtado de Mendoza.

Cet écrivain, qui fut homme de guerre et d'État, philologue, géographe, historien, poëte et romancier, naquit à Grenade, vers la fin de 1503, d'une des plus illustres maisons de la monarchie. Fils du comte de Tendilla, premier marquis de Mondejar, il avait quatre frères aînés, et chaque membre de cette nombreuse famille se rendit recommandable par son mérite et ses services. Don Luis fut capitaine-général du royaume de Grenade, et ensuite président du conseil de Castille. Don Antonio, quatrième gouverneur et premier vice-roi de la nouvelle-Espagne, conquit la province de Xalisco, aujourd'hui Nouvelle-Galice, découvrit la côte de Californie et la navigation de la mer du Sud, et mourut à Lima, vice-roi du Pérou, après avoir fait la description de cette riche province, et fondé l'université de San-Marcos de Lima, sur le modèle de celle de Salamanque. Enfin, don Francisco fut évêque de Jaen, et don Bernardino, général des galères d'Espagne.

Don Diego, comme le cinquième fils, fut destiné par ses parents à la carrière des lettres, c'est-à-dire, à l'état ecclésiastique. Outre les langues anciennes, il apprit l'hébreu, l'arabe, et fut envoyé à l'université de Salamanque pour étudier la philosophie scolastique, la théologie et le droit canon. Ses vastes connaissances le firent promptement remarquer, et, sa naissance répondant à son mérite, Charles-Quint, qui reconnut en lui un homme propre aux affaires publiques, le tira de sa docte retraite pour l'attacher à la cour. Mendoza quittait à peine les bancs de l'école, où l'on restait fort tard pour arriver aux derniers grades, que l'empereur lui confia l'ambassade de Venise.

Il paraît que le jeune étudiant ne fut nullement ébloui de sa nouvelle dignité, et qu'il sentit de bonne heure les épines des charges publiques. «Qu'un ambassadeur est malheureux! écrivait-il à son ami don Luis de Zuñiga. C'est par nous que les rois commencent quand ils veulent tromper, et la plus importante de nos fonctions, c'est de ne rien faire, de ne rien dire absolument, pour ne point être découverts.» L'ambassadeur d'un prince tel que Charles-Quint pouvait bien penser ainsi de son emploi; mais oser le dire, c'était montrer un noble reste de l'antique franchise castillane.

Après un assez long séjour à Venise, Mendoza fut choisi par l'empereur pour représenter la nation espagnole au concile de Trente, et le discours qu'il prononça devant cette assemblée, en 1545, prouve qu'il remplit avec éclat une mission si délicate. Enfin, deux ans plus tard, Charles-Quint le nomma ambassadeur à Rome, alors centre de la politique européenne, pour y combattre le parti français qu'avait embrassé le pape Paul III. Ce fut en cette qualité qu'il fit devant le souverain pontife, en présence des cardinaux et des ambassadeurs de toutes les autres cours, une protestation si énergique et si menaçante, que le pape l'interrompit pour lui rappeler qu'il était dans sa maison, et qu'il ne devait pas s'oublier. «Je suis chevalier, reprit fièrement l'ambassadeur, et comme tel, je dois exécuter littéralement les ordres de mon maître, sans aucune crainte de Votre Sainteté, mais seulement avec le respect qu'on doit au vicaire du Christ; et, puisque je suis ministre de l'empereur, sa maison est partout où il m'ordonne de mettre les pieds.» Jules III, successeur de Paul, qui prit le parti de l'Espagne, nomma Mendoza confalonier, ou porte-étendard de l'Église, et le chargea de soumettre les révoltés d'Italie, principalement les Florentins, qui, soutenus par la France, voulaient de nouveau secouer le joug des Médicis. Il mit dans cette mission tant de vigueur et de sévérité, que les Italiens opprimés attentèrent plusieurs fois à sa vie, et qu'un jour même, une balle dirigée contre lui tua le cheval qu'il montait. Charles-Quint le rappela, en 1554, lorsqu'il méditait son abdication. Nommé conseiller d'État, Mendoza suivit Philippe II en Flandre, puis en France, et assista à la bataille de Saint-Quentin. Ce fut le dernier acte de sa vie politique. Peu après son retour en Espagne, un événement romanesque l'éloigna pour jamais des affaires, et le rendit à la retraite. Ayant rencontré dans le palais du roi un seigneur qu'il avait pour rival en galanterie, une querelle s'engagea; et, comme l'adversaire tirait son poignard, Mendoza le saisit par le corps et le jeta d'un balcon dans la rue. L'irascible monarque se contenta de punir cet outrage à la majesté royale par quelques jours de prison; mais il joignit à ce léger châtiment l'exil de la cour, auquel Mendoza se soumit avec joie.

Pendant son gouvernement d'Italie, Mendoza s'était adonné à l'étude de la littérature italienne, que les poètes espagnols, tels que Boscan et Garcilaso, commençaient alors à imiter et à répandre. Il se livra aussi avec ardeur à la recherche des manuscrits latins demeurés dans la patrie de Virgile, et des manuscrits grecs apportés en Italie depuis la prise de Constantinople par les Turcs. Il poussa ses soins jusqu'à envoyer des commissaires au monastère du mont Athos pour recueillir les débris des trésors littéraires de l'ancienne Grèce, et le grand Soliman Ier lui donna plusieurs caisses de manuscrits en échange d'un captif. Le culte qu'il rendait aux lettres et la protection qu'il leur accordait l'avaient rendu, comme on disait alors, le Mécène d'une foule de littérateurs. Ce fut à lui que le savant imprimeur Paul Manuce dédia son édition des œuvres philosophiques de Cicéron, auteur favori de l'écrivain espagnol, qui en avait corrigé lui-même les manuscrits. Retiré de la cour, Mendoza consacra à l'étude tous les instants de la liberté qu'il avait recouvrée. De sa retraite, il médita sur les causes du soulèvement des Morisques de Grenade, restes des anciens conquérants de l'Espagne demeurés dans les Alpuxares depuis la prise de leur dernier asile; et quand cette révolte fut devenue une guerre civile opiniâtre, il en écrivit les événements dans un ouvrage historique qui lui a mérité le surnom de Salluste espagnol. Ses derniers travaux furent une traduction de la Mécanique d'Aristote, des commentaires sur plusieurs autres ouvrages de ce philosophe, et quelques écrits politiques. Il mourut à Valladolid, d'autres disent à Madrid, en 1575, laissant au roi sa précieuse bibliothèque, qui fut déposée dans celle de l'Escorial.

Ce fut lorsqu'il achevait ses études à Salamanque, que Mendoza dut écrire le Lazarille de Tormès, et peut-être même ne le termina-t-il qu'en Italie; car les cortès de Tolède, dont il fait mention dans l'avant-dernier chapitre de son ouvrage, furent convoquées en 1538, année de sa nomination à l'ambassade de Venise. Cette circonstance peut du moins expliquer la brusque conclusion du livre, qui resta sans dénoûment et sans suite. C'était à l'époque où la réforme religieuse, née en Allemagne, propagée en Angleterre et en France, commençait à se répandre, à s'infiltrer dans les autres pays de l'Europe; où, le combat se livrait partout entre ses doctrines et celles de Rome; où, si longtemps rivales, la couronne impériale se liguait avec la tiare pour étouffer cet ennemi commun. L'université de Salamanque, le corps le plus éclairé de la monarchie espagnole, et très-souvent en hostilité avec l'Église, qu'il aurait voulu faire castillane, comme Bossuet, en France, la fit plus tard gallicane, sans professer ouvertement le protestantisme, en mettait cependant à profit l'apparition pour attaquer aussi tous les genres d'abus qu'il battait en ruine. Bien des preuves, trop nombreuses pour être citées ici, s'accordent à démontrer que l'esprit d'examen, de discussion, d'affranchissement, avait pénétré dans cette université célèbre. Jeune alors, généreux comme on l'est à cet âge, défenseur ardent des antiques libertés de sa patrie détruites par l'étranger, et non moins ardent ennemi des désordres qui l'affligeaient, Mendoza voulut entrer dans la lice. Il prit la voie détournée d'une ingénieuse satire, pour publier des vérités qu'il n'était pas possible de mettre toutes nues au grand jour. Cette satire est le Lazarille.

En effet, après une préface ou dédicace qui doit paraître obscure, embrouillée, presque dénuée de plan et de liaison, mais qui avait pour but de disposer le lecteur à la réflexion, à la recherche du vrai sens de l'ouvrage;—après avoir raconté l'éducation de son héros sous les auspices du malin aveugle, et préparé son sujet de la manière la plus heureuse et la plus habile;—on le voit tantôt fronder les préjugés ridicules et l'orgueilleuse misère des nobles (chap. IV): tantôt attaquer l'avarice et la rapacité du clergé (chap. III); tantôt censurer ses déréglements et son hypocrite immoralité (chap. V et VIII); tantôt dévoiler ses supercheries et ses rapines (chap. VI); puis, dans le chapitre dernier, sous la forme d'une louange ironique, il dénonce les exactions des troupes allemandes que Charles-Quint avait amenées de Flandre en Espagne, et qui, depuis la bataille de Villalar, en 1520, où périt, avec l'illustre Padilla, le parti des comuneros, mettaient l'Espagne au pillage.

Le livre satirique de Mendoza parut immédiatement après la tenue des cortès que Charles-Quint convoqua à Tolède en 1538. Ce moment était bien choisi. L'empereur avait voulu faire rétablir par l'assemblée nationale, pour s'abriter derrière son vote, l'odieux impôt de la Sisa, qui frappait sur les choses les plus nécessaires à la vie, et que l'indignation publique l'avait précédemment forcé d'abolir. Mais les députés espagnols, las des continuelles exigences de Charles-Quint pour alimenter ses guerres étrangères, las des exactions de ses ministres et de ses soldats allemands, repoussèrent avec énergie toutes les demandes de l'empereur, et ne lui accordèrent qu'un don gratuit de quatre cent cinquante millions de maravédis (environ trois millions et demi de francs), payables en trois ans: Ils osèrent lui répéter en face ce que lui avaient dit, vingt ans plus tôt, les cortès de Valladolid: "Rappelez-vous, seigneur, qu'un roi est le mercenaire de ses sujets." Ces cortès courageuses furent la dernière assemblée où siégèrent régulièrement les trois ordres de l'État, ou plutôt la dernière assemblée nationale de l'Espagne. Depuis lors, sous les rois autrichiens et Bourbons, l'on ne convoqua plus, à de longs intervalles, que de prétendus députés des villes pour assister à l'enregistrement des édits de bon plaisir.[1]

Écho populaire des opinions du congrès national, le Lazarille eut à son apparition un succès prodigieux. Mais tous ceux dont il attaquait les dilapidations, les vices, ou seulement les travers, se liguèrent bientôt contre ce petit livre, et parvinrent sans peine à le faire proscrire par les pouvoirs de l'État, intéressés eux-mêmes à la querelle. L'inquisition, qui grandissait de toute la crainte que causait la réforme, et qui montait alors au faîte de sa puissance, n'en permit plus la lecture que dans des éditions mutilées d'où furent enlevés les passages les plus hardis et les plus piquants. L'auteur lui-même, si les limiers du saint-office le découvrirent sous l'anonyme qui le cachait, ne dut échapper qu'à la faveur de sa haute naissance et des hauts emplois qui le tenaient éloigné de son pays, aux fureurs qu'il avait soulevées. Le Lazarille est donc bien, dans l'histoire politique de l'Espagne, un acte d'opposition, une petite révolte après la grande insurrection des comuneros; et l'on doit y reconnaître une des rares étincelles que le protestantisme alluma de loin jusqu'en ce pays, et qui se perdirent bientôt dans les flammes des bûchers de l'inquisition.

Mais son importance littéraire est plus grande, et elle fut plus durable que son importance politique. D'abord, Mendoza eut l'honneur de partager avec Rabelais la création du roman satirique. Le Lazarille et le Gargantua parurent, on peut le dire, en même temps, celui-ci en 1535, l'autre en 1538: avec cette différence toutefois que Rabelais n'avait à son service qu'un idiome encore dans l'enfance, presque inintelligible aujourd'hui, tant il a subi de changements, tandis que Mendoza, en cela semblable à notre Pascal, écrivait dans une langue qu'il achevait lui-même de fixer, dans une langue déjà parfaite, et telle que l'ont parlée depuis lors tous les grands écrivains de son pays. Pour la pureté du langage, la grâce du récit, la vivacité des saillies; pour la forme littéraire en un mot, le Lazarille ressemble aux belles peintures de son époque, si fraîches, si nettes, si bien conservées, qu'elles semblent sortir de l'atelier du maître.

Satire politique d'une part, ce petit livre est aussi roman de mœurs, et c'est ainsi que nous allons désormais le considérer. L'on ne peut dire précisément qu'il est, par sa date, le premier roman de l'Espagne; car, outre l'innombrable foule (la innumerable caterva, comme dit Cervantès) des livres de chevalerie, l'Espagne avait eu, dès le quatorzième siècle, le Comte Lucanor de l'illustre infant Don Juan Manuel, neveu d'Alphonse le Savant, et cousin de Jean II. C'est le recueil d'une cinquantaine de nouvelles en prose, terminées chacune par une pièce de vers, et réunies dans le cadre ingénieux de l'éducation d'un jeune seigneur appelé Lucanor, par une espèce de Mentor appelé Patronio. Les leçons et les conseils y sont donnés sous la forme de contes ou d'apologues, tantôt graves, tantôt divertissants, toujours racontés avec une grâce naïve et charmante. Toutefois ce livre de l'infant Juan Manuel, qu'on pourrait appeler la première édition de toutes les Morales en action présentées depuis à la jeunesse, est peut-être un roman moral, mais non pas un roman de mœurs, deux choses fort différentes dans le fait, quoique si semblables dans le mot. Le premier roman de mœurs est Lazarille de Tormès.

Il a donné le mouvement et l'exemple à toute une branche de la littérature moderne, au roman espagnol (sauf les livres de chevalerie et l'immortelle satire qui les a tués), partant au roman français, jusqu'à Gil Blas. Que l'on examine attentivement le Lazarille dans le fond et la forme, dans l'invention du sujet et l'exécution des parties: qu'est-ce que l'histoire de cet enfant abandonné qui passe de maître en maître, qui se venge de les avoir servis en les déchirant, qui fait, à chaque condition nouvelle, la critique amère d'une classe de la société; qu'est-ce, sinon l'embryon du Gil Blas?

J'ai nommé Lesage en nommant son meilleur livre; il me suffira maintenant de citer ses principaux ouvrages, pour citer en même temps les principaux romans de mœurs qu'enfanta, en Espagne, l'exemple du Lazarille. L'on sait que, tout en arrangeant pour son théâtre de la Foire plusieurs pièces du répertoire espagnol, Lesage débuta dans le roman par la publication du Diable boiteux. C'est l'imitation, corrigée et augmentée, d'un ouvrage de Luis Volez de Guevara, portant le même titre (El diablo cojuelo, verdades soñadas y novelas de la otra vida). L'auteur original, Andalous de caractère comme de naissance, c'est-à-dire, au moins Gascon, s'étant faufilé dans les bonnes grâces de Philippe IV à la faveur d'une plaisanterie quelque peu téméraire, et qu'il serait hors de propos de raconter ici, était chargé d'amuser ce prince, souvent ennuyé, et de mettre au net ses brouillons dramatiques lorsqu'il écrivait des comédies sous le nom de un ingenio de esta corte. Il faisait enfin ce que Voltaire, dans une situation presque analogue près du grand Frédéric, appelait laver le linge sale de Sa Majesté. Toute la fable de Lesage est dans le Diablo conjuelo: l'étudiant don Cleofas, Asmodée sortant de la bouteille, leur promenade sur les toits, la vue intérieure des maisons, le récit de ce qui s'y passe. Une fois maître de cette ingénieuse donnée, Lesage, il faut l'avouer, en tire bien meilleur parti que Velez de Guevara, qui, pour faire pardonner quelques bonnes morsures, quelques bons coups de griffes, est obligé de faire à la fin patte de velours, et de tomber dans le plat éloge de tous les grands seigneurs qu'il rencontrait dans l'antichambre du roi. Cependant, pour remplir son livre, Lesage ne se fait pas faute d'autres emprunts, tantôt à Francisco Santos, auteur peu connu de Jour et nuit de Madrid (Dia y noche de Madrid), tantôt à Quevedo lui-même dont il prend çà et là des saillies et des boutades.

Le roman des Aventures de Guzman d'Alfarache, qui vint après, est la traduction à peu près toute simple de la Vida y aventuras del picaro Guzman de Alfarache, par le docteur Mateo Aleman. Il en est de même de la Vie d'Estevanillo Gonzalez, garçon de bonne humeur. Espèce de valet bouffon au service du général Ottavio Piccolomini, gouverneur des Pays-Bas pour l'Espagne, l'auteur avait écrit, sous ce titre, ses propres mémoires; Lesage les traduisit. Ce Gusman d'Alfarache, cet Estevanillo Gonzalez, ainsi qu'un Marcos de Obregon, dont nous parlerons plus longuement tout à l'heure, appartiennent tous trois à la littérature que les Espagnols nomment picaresca, et qui commence au Lazarille de Tormès; ils sont tous trois de sa famille, et ses propres descendants en ligne directe.

Restent Gil Blas et le Bachelier de Salamanque. Leur histoire est intimement liée, et je vais parler des deux à la fois.

Ni la nature, ni les traités politiques, n'ont tracé si nettement les délimitations des peuples qu'il ne se trouve quelquefois, sur les frontières, de ces terrains vagues et indivis que se disputent deux nations riveraines, faisant valoir chacune ses titres à leur possession. Telles sont, aux Pyrénées, les Aldudes ou la vallée d'Andorre. Le Gil Blas est précisément comme un de ces terrains contestés, sur la frontière des littératures espagnole et française. Et vraiment, il vaut bien la peine qu'on engage à son sujet une de ces querelles innocentes dont le canon n'est pas l'ultima ratio. Nous voulons le garder, les Espagnols le réclament; nous prétendons qu'il est à nous; eux, qu'il leur fut volé. J'ai lu les pièces du procès, et je crois pouvoir m'établir, non pas juge assurément, mais fidèle rapporteur de la cause.

Le père Isla, traducteur du Gil Blas, volé, dit-il, à l'Espagne par M. Lesage, et rendu à sa langue naturelle par un Espagnol jaloux qui ne souffre pas qu'on se moque de sa nation (toute cette tirade se trouve dans le titre de son ouvrage), et Llorente, le savant et courageux historien de l'inquisition, qui a fait tout un livre sur cet unique sujet, sont les deux principaux avocats des réclamants. Ils disent, en substance, qu'Antonio de Solis, l'illustre auteur de la Conquête du Mexique, de la comédie l'Amour à la mode, etc., avait écrit, sous le titre du Bachelier de Salamanque (Historia de las aventuras del bachiller de Salamanca, don Querubin de la Ronda) un roman satirique sur le règne de Philippe IV, ou plutôt sur les ministères des ducs de Lerme et d'Uceda et du comte-duc d'Olivarès;—que le manuscrit de ce roman, qui ne pouvait s'imprimer en Espagne, fut remis par son auteur, en 1656, au marquis de Lyonne, alors ambassadeur de France à Madrid, où il commençait à négocier le mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse d'Autriche;—que le marquis, grand amateur de littérature espagnole, laissa le manuscrit de Solis avec toute sa riche bibliothèque, à l'un de ses fils, l'abbé Jules de Lyonne;—que ce dernier, protecteur de Lesage, auquel il enseigna même l'espagnol, lui laissa l'usage de ses livres, et lui légua ses manuscrits;—que Lesage démembra le roman de Solis;—qu'il en enleva les parties principales, notamment les mémoires secrets sur la cour de Philippe IV, pour en composer son Gil Blas, et qu'ensuite, afin de mieux cacher l'usurpation, il trouva encore dans les rognures de quoi composer plus tard son Bachelier de Salamanque.

Il est vrai, sur ce dernier point, que, sans s'expliquer davantage, Lesage avoue qu'il a tiré le sujet du Bachelier d'un manuscrit espagnol; il est encore vrai que les Espagnols fondent l'accusation de plagiat et de vol dont ils dressent contre Lesage l'acte en forme, sur un échafaudage de petites démonstrations qu'il serait trop long d'analyser ici, et qui, toutes réunies, peuvent être d'un certain poids dans la balance du juge. Toutefois, l'existence du manuscrit attribué à Solis n'est qu'une allégation entièrement dénuée d'authenticité matérielle; elle ne saurait faire preuve dans un procès criminel pour abus de confiance, dol et spoliation littéraires. D'un autre côté, les défenseurs de l'écrivain français, en lui octroyant de leur pleine autorité l'exclusive propriété du livre en litige, ont traité avec un trop superbe dédain les accusations ennemies, sans prendre la peine de les discuter aussi sérieusement qu'elles le méritent. Il me semble que, dans leurs attaques et leur défenses également passionnées, les adversaires et les avocats de Lesage ont également négligé le point intermédiaire et véritable de la question. Voici ce que ne disent ni les uns ni les autres, et ce qui me paraît, comme le plus vraisemblable, le plus voisin de la vérité.

Lesage, tout le monde en convient, avait moins le génie de la création qu'un admirable esprit d'arrangement. Il a traduit beaucoup, jusqu'au Roland l'amoureux de Boyardo, jusqu'à cette détestable suite au Don Quichotte qu'osa faire un plagiaire caché sous le nom supposé de Fernandez de Avellaneda, et qu'on avait jusqu'à présent confondue en France avec l'œuvre de Cervantès[2]. Ses autres ouvrages sont des imitations libres, comme le Diable boiteux, tiré du livre de Guevara, comme le Bachelier de Salamanque, tiré d'un manuscrit. Mais là, en conservant les titres originaux, il n'a pas dissimulé les emprunts. Le Gil Blas seul paraît une œuvre à lui, et, comme dit Montesquieu de son Esprit des Lois, prolem sine matre creatam. L'on ne saurait douter, en effet, qu'il y ait mis du sien plus qu'en aucune autre. Mais il est facile de reconnaître que, ni le plan général de cette vaste comédie, ni plusieurs des épisodes divers dont elle se compose, ne lui appartiennent en propre. Dans le Gil Blas même, Lesage est moins un puissant inventeur qu'un très-habile metteur en œuvre. Seulement, ayant, cette fois, composé de toutes pièces, il n'était pas tenu, comme pour ses autres livres, de confesser l'emprunt dans le titre même. De là cette apparence de création toute personnelle. Pour soutenir mon opinion intermédiaire entre la pleine et légitime propriété que les Français attribuent généreusement à Lesage, et le vol pur et simple dont les Espagnols l'accusent brutalement, je n'irai pas supposer l'existence toute gratuite d'un manuscrit que personne n'a vu, et dans lequel on peut dès lors trouver tout ce qu'on veut; je citerai des ouvrages imprimés, connus, répandus, où chacun sera libre de vérifier mes assertions.

L'idée mère de Gil Blas n'était pas nouvelle. Un homme parti de bas lieu, qu'élèvent peu à peu son industrie et sa fortune, qui monte l'un après l'autre les degrés de l'échelle sociale, et qui traverse ainsi toutes les classes dont se compose l'humanité constituée en nation, cet excellent canevas du roman de mœurs, de la comédie à cent actes divers, se trouvait déjà, et plus qu'en germe, d'abord dans le Lazarille de Tormès, puis dans le Guzman d'Alfarache, l'Estevanillo Gonzalez, le Bachelier de Salamanque, tous sortis du Lazarille, et tous traduits ou imités par Lesage. Mais Lesage eut un autre modèle encore plus rapproché de Gil Blas; c'est un autre héros picaresque, c'est l'écuyer Marcos de Obregon, dont Vicente Espinel avait écrit l'histoire (Vida y aventuras del escudero Marcos de Obregon). Ce Vicente Espinel, l'un des amis de Cervantès, romancier, poëte et musicien, inventa une combinaison de rimes dans les vers de huit syllabes, qui fut nommée espinela avant de s'appeler decime, et ce fut lui qui ajouta la cinquième corde à la guitare. Son Marcos de Obregon est certainement le type primitif du Gil Blas. Je l'affirme, non-seulement à cause de la ressemblance parfaite des deux héros qui servent successivement plusieurs maîtres, non-seulement parce que Lesage a copié quelques passages d'Espinel, entre autres le long épisode du barbier Diego de la Fuente et de la belle Mergeline, mais parce qu'une circonstance plus décisive encore m'en donne le droit.

Tout le monde se rappelle l'avant-propos tant célébré du Gil Blas, cette aventure des deux étudiants, dont l'un, plus avisé, trouve l'âme du licencié Pedro Garcias en levant la pierre de son tombeau. Eh bien, cet avant-propos est la préface, littéralement traduite, du roman d'Espinel. Lesage n'y a pas changé quatre mots. Cette observation, qui n'avait pas encore été faite, me parait prouver sans réplique l'intention qu'eut Lesage, en commençant ce livre, de ne faire, comme dans ses livres précédents, qu'une imitation très-amplifiée, très-perfectionée, d'un original espagnol. Le sujet s'étendit ensuite sous sa plume, et le succès de la première partie l'engagea à donner la seconde et la troisième après coup. Mais, pour remplir le cadre immense du Gil Blas, il employa le même procédé que pour grossir le Diable boiteux: ce fut d'emprunter de toutes mains. Ainsi, au dire de Llorente, les aventures de Doña Mencia de Mosquera, de don Pompeyo de Castro, de Séraphine et de don Alphonse, de don Raphaël et de sa mère Lucinde sont prises au fond, quoique changées de forme, dans des nouvelles de divers auteurs. D'autres fois, à l'inverse des dramaturges qui mettent le roman sur le théâtre, Lesage a mis le théâtre dans le roman. Ainsi, la charmante histoire de doña Aurora de Guzman avait été le sujet de la comédie intitulée Todo es enredos amor, y el diablo son las mugeres (l'amour est tout intrigues, et les femmes sont le diable). On voit, par ces détails, qu'en repoussant l'accusation de vol, de plagiat servile et déguisé, intentée à Lesage, il reste à reconnaître du moins que le Gil Blas n'est pas autrement à lui que le Cid ou le Menteur ne sont à Corneille; il reste à reconnaître que, dans son origine et ses développements, ce beau livre appartient en commun aux deux littératures, et que son auteur, inventeur borné, mais arrangeur admirable, et, de plus, éminent écrivain, y a pleinement justifié sa devise: Furto lætamur in ipso.

Que l'on me pardonne cette dissertation sur un livre qui est, je le répète, le couronnement glorieux de la littérature dont le Lazarille est l'humble base. Rien ne pouvait mieux justifier leur rapprochement; rien ne pouvait mieux prouver l'importance littéraire de l'opuscule satirique de Mendoza, auquel je reviens enfin par ce long détour, pour avertir que ma traduction a été faite sur un texte rendu à toute sa pureté, et tel qu'il est sorti de la plume de l'auteur. J'ajouterai seulement qu'en lisant ce curieux ouvrage, il faut, pour bien apprécier le mérite de sa composition et l'à-propos de ses critiques, se reporter au pays, aux mœurs, aux circonstances qui l'ont vu naître, et ne pas oublier qu'il est écrit depuis plus de trois siècles; il faut aussi, sous la pierre du tombeau, chercher l'âme du licencié Pedro Garcias.

PRÉFACE.

Table des matières

Je tiens pour bon que les choses extraordinaires, et qu'on n'a peut-être jamais ouïes ni vues, viennent à la connaissance de tout le monde; car il peut se faire que tel qui les lira y rencontre quelque chose d'utile, et que ceux qui ne pénétrent pas si avant trouvent du moins à s'en amuser. Pline dit, à ce sujet, qu'il n'y a pas de livre si mauvais qu'il ne s'y trouve à prendre quelque chose de bon; d'autant plus que les goûts ne sont pas les mêmes, et que l'un aime avec passion ce que l'autre ne peut supporter. Pour cela, je pense qu'il ne faut détruire aucun ouvrage, s'il n'est tout à fait détestable, et que mieux vaut le communiquer à tous, surtout quand il n'offre aucun danger, et qu'on peut en tirer quelque fruit. S'il en était autrement, bien peu d'hommes écriraient pour un seul, car cela ne se fait pas sans travail, et puisqu'ils prennent cette peine, ils veulent en être récompensés, non par de l'argent, mais par la lecture de leurs œuvres, et par des louanges, si elles en méritent. Cicéron dit, à ce propos, que les honneurs enfantent les arts. Croit-on que le soldat qui monte le premier à la brèche haïsse le plus la vie? Non certes; mais le désir de la louange le fait s'exposer au péril. Il en est de même dans les arts et les lettres. Le prédicateur fait un excellent sermon, et désire sincèrement le bien des âmes; mais demandez-lui s'il est fâché de s'entendre dire: «Ah! que Votre Révérence a merveilleusement prêché!» Tel gentilhomme a jouté de la façon la plus gauche, et il donne sa casaque d'armes au bouffon qui le loue d'avoir porté d'adroits coup de lance. Qu'aurait-il fait si c'eût été la vérité? Tout va de la même manière; et, comme je me confesse de n'être pas plus saint que mes voisins, je ne serais pas fâché que ceux qui liront avec quelque plaisir cette misère que j'écris en style grossier, en fissent cas et profit, et reconnussent qu'un homme ne laisse pas de vivre au milieu de tant de périls et d'infortunes. Je supplie Votre Grâce de recevoir ce pauvre présent d'une main qui l'eût fait plus riche, si le pouvoir répondait au désir. Puisque vous avez souhaité que l'histoire vous fût racontée tout au long, j'ai cru devoir ne pas la prendre par le milieu, mais bien par le commencement, pour qu'on ait une entière connaissance de ma personne, et surtout aussi pour que ceux qui ont hérité de grands noms et des grandes richesses considèrent combien on leur doit peu d'éloges, puisque la fortune s'est montrée partiale en leur faveur, et combien en méritent davantage ceux qui, l'ayant contraire, ont gagné le port à force de rames.

CHAPITRE I.

Comment Lazarille naquit, et quels furent ses parents.

Avant toutes choses, il faut que vous sachiez que l'on m'appelle Lazare de Tormès, et que je suis fils de Tomé Gonzalez et d'Antonia Perez, habitants de Tejares, village des environs de Salamanque. Je naquis dans la rivière de Tormès, ce qui m'a fait donner le surnom que je porte, et voici de quelle manière la chose arriva: Mon père, que Dieu lui fasse miséricorde! était chargé de pourvoir un moulin placé sur le cours de la rivière, et dans lequel il fut meunier plus de quinze ans. Une nuit que ma mère, étant grosse de moi, se trouvait au moulin, elle y fut saisie par les douleurs de l'enfantement, et me mit au monde; de façon que je puis dire avec vérité que je suis né dans la rivière.

J'avais à peine atteint l'âge de huit ans, que l'on accusa mon père de certaines saignées malicieusement faites aux sacs de ses pratiques. Il fut arrêté, mis à la question, n'eut pas la force de nier, et souffrit persécution pour la justice, ce qui me fait espérer qu'il est aujourd'hui dans la gloire de Dieu, puisque l'Évangile l'appelle bienheureux[3]. Dans ce temps-là, on arma une flotte contre les Mores, et mon père, qui était banni pour le malheur que je viens de raconter, suivit en Afrique un chevalier dont il menait le bagage, et, en fidèle serviteur, y mourut avec son maître.

Ma mère, se voyant veuve et sans abri, résolut, comme dit le proverbe[4], de s'attacher aux bons pour devenir l'un deux. Elle s'en vint demeurer à la ville, y loua une petite maison, et se mit à faire la cuisine de quelques étudiants, et à laver le linge des palefreniers du commandeur de la Madeleine. Comme elle fréquentait ainsi les écuries, elle y fit connaissance avec un de ces moricauds[5] qui se mêlent de guérir les bêtes. Celui-ci venait quelquefois de nuit à la maison, et ne s'en allait que le matin; d'autres fois il y venait le jour sous le prétexte d'acheter des œufs. Dans le commencement j'en avais peur, en voyant son teint noir et sa mauvaise mine; mais quand je m'aperçus que le dîner gagnait à ses visites, je finis par l'aimer de bon cœur. En effet, il apportait chaque jour du pain, de la viande, et même du bois pendant l'hiver.

Enfin ses visites et ses présents continuèrent si bien qu'un beau jour ma mère me donna un petit négrillon à bercer. Je me rappelle qu'une fois le mulâtre jouait avec lui, et que l'enfant, nous voyant blancs ma mère et moi, se sauva tout effrayé dans les bras de ma mère, et montrant l'autre avec le doigt: «Maman, disait-il, coco, coco[6].» Quoique bien jeune, je notai ce mot de mon petit frère, et je me dis: «Combien doit-il y avoir de gens dans le monde qui fuient les autres parce qu'ils ne se voient pas eux-mêmes!»

Notre mauvaise étoile voulut que les conversations de Zaïde (ainsi se nommait le Morisque) arrivassent aux oreilles du majordome. On fit des recherches, et l'on découvrit qu'il volait la moitié de l'orge; que la paille, le son, les étrilles, les brosses, les couvertures s'en allaient aussi, et qu'enfin, quand il n'avait pas autre chose, il déferrait les chevaux pour apporter à la maison de quoi élever mon petit frère. Ne nous étonnons plus qu'un prêtre, qu'un moine, volent les pauvres ou le couvent pour assister leurs dévotes, puisque l'amour poussait un pauvre esclave à la même action. On lui prouva tout ce que je viens de dire, et bien plus encore; car, en m'interrogeant avec menace, on me fit découvrir par peur tout ce que je savais, jusqu'à certaines ferrures que ma mère m'avait envoyé vendre au maréchal. Mon pauvre beau-père fut fouetté et marqué; ma mère fut condamnée, sous peine des cent coups de fouet ordinaires, à ne plus mettre les pieds dans la maison du commandeur, et à ne plus recevoir le malheureux Zaïde dans la sienne.

Afin de ne pas jeter le manche après la cognée, la pauvre femme se soumit à sa sentence, et, pour éviter le danger des rechutes, ainsi que pour se délivrer des mauvaises langues du voisinage, elle s'en alla servir à l'auberge de la Solana, où elle acheva, au milieu de mille peines, d'élever mon petit frère jusqu'à ce qu'il sût marcher, et moi jusqu'à ce que je fusse un grand garçon. En attendant, j'allais acheter pour les hôtes du vin ou de la chandelle, et faire les petites commissions dont j'étais capable.

CHAPITRE II.

Comment Lazarille se mit au service d'un aveugle, et des aventures qu'il eut avec lui.

Dans ce temps-là, un aveugle vint loger à l'auberge, et, me trouvant bon pour le conduire, il me demanda à ma mère. Celle-ci me recommanda de son mieux, disant que j'étais fils d'un homme qui avait été se faire tuer à la bataille des Gelves pour la défense de la foi, et ajoutant qu'elle espérait en Dieu que je ne serais pas pire que mon père, qu'ainsi elle le priait de me bien traiter, et de veiller sur moi, puisque j'étais orphelin. Il répondit qu'elle fût tranquille, et qu'il me prenait non pour son valet, mais pour son fils. Je commençai donc à servir et à conduire mon vieux nouveau maître.

Nous restâmes quelques jours à Salamanque; mais l'aveugle, trouvant que la recette n'allait pas à son gré, résolut de s'en aller ailleurs. Au moment de partir, j'allai voir ma mère; nous nous mîmes tous deux à pleurer. Elle me donna sa bénédiction, en me disant: «Mon enfant, je sais que je ne te verrai plus. Tâche d'être honnête homme, et que Dieu te conduise. Je t'ai élevé, je t'ai donné un bon maître, fais-en ton profit.» Là-dessus, j'allai trouver mon maître qui m'attendait.

Nous sortîmes de Salamanque, et nous arrivâmes au pont à l'entrée duquel est un animal de pierre qui a à peu près la forme d'un taureau. L'aveugle me fit approcher tout près de l'animal, et me dit: «Lazare, mets l'oreille contre le taureau, et tu entendras un grand bruit dans son corps.» Moi, simple que j'étais, je le crus et j'approchai; mais dès que l'aveugle sentit que ma tête touchait presque la pierre, il me la poussa si rudement contre le maudit taureau, que la douleur du coup de corne m'en dura trois jours. «Sot que tu es, dit-il en riant aux éclats du tour qu'il m'avait joué, apprends qu'un garçon d'aveugle doit en savoir un peu plus que le diable.»

Il me sembla que, dans cet instant, je sortais du sommeil de l'enfance où j'avais été jusqu'alors plongé, et je me dis: Il a raison, vraiment, car je suis seul; il faut m'aviser, ouvrir les yeux, et penser à mes affaires.

Nous commençâmes notre route, et en peu de jours il me montra le jargon du métier. Me trouvant de l'esprit, il s'applaudissait et me disait: «Lazarille, je ne peux te donner ni or, ni argent, mais des conseils pour bien vivre, une foule.» Et c'était vrai, car, après Dieu, ce fut lui qui me donna la vie, et qui, bien qu'aveugle, m'éclaira et me guida dans la carrière du monde. Je m'amuse à vous conter ces enfantillages pour vous montrer quelle vertu c'est aux hommes de s'élever quand ils sont bas, et quel vice de s'abaisser quand ils sont hauts.

Revenant aux affaires de mon aveugle, il faut que vous sachiez que, depuis que le monde existe, Dieu n'en a pas fait de plus fin, ni de plus matois: c'était un aigle dans son métier. Il savait plus de cent oraisons par cœur, et les disait d'un ton grave et sonore qui faisait retentir l'église, avec une posture humble et dévote qu'il savait prendre en priant, mais sans faire, comme tant d'autres, des grimaces et des contorsions, sans tourner la bouche et rouler les yeux. Il avait en outre une foule de rubriques pour attraper de l'argent. Il savait des prières à toutes sortes d'effets, pour les femmes stériles, pour les femmes en couches, pour les femmes mal mariées afin de se faire aimer de leurs maris. Aux femmes enceintes, il prédisait si c'était un fils ou une fille qu'elles portaient. En outre, il avait des recettes pour le mal de dents, les pâmoisons et toutes espèces de maladies, car il disait qu'en fait de médecine, Galien n'était qu'un novice auprès de lui. Finalement, personne ne pouvait se plaindre de quelque douleur que ce fût qu'il ne lui dît aussitôt: «Faites ceci, faites cela, cueillez telle herbe, prenez telle racine.» De la sorte, tout le monde courait à lui, surtout les femmes, qui ne croyaient et ne juraient que par leur aveugle. Aussi en tirait-il grand profit par tous ses artifices, et gagnait-il en un mois plus que cent aveugles en un an.

Cependant je dois vous dire qu'avec tout ce qu'il attrapait et tout ce qu'il avait amassé, c'était bien l'homme le plus avare et le plus ladre que l'on ait vu, tellement, qu'il me faisait mourir de faim et me refusait jusqu'au nécessaire. Je le dis en toute vérité, si je n'avais trouvé dans mes ruses et mon adresse à remédier à sa vilenie, la faim m'eût tué bien des fois. Mais, en dépit de son savoir et de son astuce, je le contreminais de telle façon, que toujours ou le plus souvent j'attrapais la meilleure part. Pour cela, je lui faisais des tours de démon, et je vais en conter quelques-uns, quoi que je ne m'en sois pas toujours tiré sain et sauf. Il portait le pain et tout ce qu'on lui donnait dans un sac de toile dont l'entrée se fermait par une chaîne de fer avec un cadenas, et, soit pour y mettre, soit pour y prendre, il avait tant de vigilance et de célérité, que le monde entier n'aurait pu lui souffler une miette. Moi, je prenais d'abord la misère qu'il me donnait, et qui avait disparu en deux bouchées; puis, quand le cadenas était fermé, et qu'il ne veillait plus sur son sac, pensant que je m'occupais d'autre chose, par une couture que je décousais et recousais fréquemment, je saignais sans pitié l'avare besace, et j'en tirais non du pain par ration, mais de bons morceaux de lard et de saucisses. Enfin, je ne perdais aucune occasion de réparer l'effroyable disette où j'étais réduit.

Tout ce que je pouvais lui escroquer, je le portais en liards[7], et quand il recevait un double liard pour prix d'une prière, comme il ne pouvait voir la manœuvre, à peine le donneur avait-il lâché sa pièce, qu'elle était lancée dans ma bouche et remplacée par un liard tout prêt, de façon que, quelque vite que l'aveugle tendît la main, le change était fait et l'aumône partagée. Le méchant vieillard, qui connaissait sur-le-champ au toucher que le liard était simple, se plaignait, et disait: «Que diable est ceci? Depuis que tu es avec moi, je ne reçois plus que des liards; auparavant on ne me donnait que des demi-sous et souvent des sous entiers; c'est à toi qu'il faut attribuer ce malheur.»

Pour s'en venger, il volait sur les prières et n'en disait pas la moitié; car il m'avait chargé de le tirer par le manteau dès que celui qui le faisait prier s'éloignait. J'obéissais exactement, et tout aussitôt il se remettait à crier: «Qui est-ce qui veut telle ou telle oraison?» comme les aveugles ont coutume de dire.

Quand nous dînions, il avait l'habitude de mettre à côté de lui un pot de vin, que j'empoignais vite pour lui donner tout bas une paire de baisers, et que je remettais à sa place. Cela dura peu, parce qu'il s'aperçut du déchet au nombre de gorgées qui restaient. Pour mettre son vin à l'abri, il ne lâchait plus le pot et le tenait constamment par l'anse; mais il n'y a pas de pierre d'aimant qui attire mieux le fer que je n'attirais le vin avec une longue paille de seigle que j'enfonçais dans le pot, et par laquelle je suçais tout à mon aise. Le traître fut encore assez fin pour me deviner, car il changea tout à coup de système: il prenait le pot entre ses jambes et le couvrait avec la main, sûr de boire en paix de cette manière. Comme je m'étais fait au vin, j'enrageais de m'en passer. Voyant donc que l'invention de la paille ne pouvait plus servir à rien, je m'avisai de faire au fond du pot un petit trou, que je bouchai soigneusement avec une plaque de cire très-mince. Au moment du dîner, feignant d'avoir froid, je me blottissais entre les jambes de l'aveugle, tout près du pauvre feu que nous avions. La chaleur faisait bientôt fondre la cire, et une petite source de vin commençait à me tomber dans la bouche, que je tenais de manière à donner au diable la goutte qui se serait perdue. Quand le pauvre aveugle voulait boire, il ne trouvait plus rien. Il s'étonnait, se maudissait, et donnait au diable le pot et le vin, ne sachant ce que ce pouvait être. «Pour cette fois, maître, lui disais-je, vous ne m'accuserez pas de le boire, car vous n'en ôtez pas les mains.» À force de manier, de retourner et de tâtonner le pot, il découvrit la fontaine et comprit le tour; mais il ne fit pas semblant de s'en être aperçu, et le lendemain, sans penser au mal qui m'attendait, sans me douter que je fusse deviné, je m'assis, comme de coutume, sous mon pot, recevant les douces gorgées qui s'en échappaient, le visage tourné vers le ciel, et les yeux à demi fermés pour mieux savourer leurs délices. L'aveugle sentit que c'était le moment de se venger de moi, et levant à deux mains ce vase doux et amer, il le laissa tomber sur ma bouche, en aidant de toutes ses forces à la chute, de manière que le pauvre Lazarille, qui ne s'attendait à rien et goûtait sans souci la jouissance du régal, crut vraiment que le ciel tout entier s'était écroulé sur sa tête. Le coup fut tel que j'en perdis connaissance, et que les éclats du pot, qui se brisa sur ma figure, me la déchirèrent en plusieurs endroits, et me cassèrent les dents qui me manquent encore aujourd'hui. Depuis ce moment, je pris en haine le méchant aveugle, et quoiqu'il me cajolât et me pansât tendrement, je vis qu'il se réjouissait du cruel châtiment qu'il avait imaginé. Il me lava avec du vin les coupures que le pot m'avait faites en se brisant, et, se mettant à rire: «Que t'en semble, Lazarille? me disait-il; ce qui t'a fait le mal le guérit;» et mille autres gentillesses qui n'étaient point gentilles à mon gré.

Lorsque je fus à moitié remis de ma triste pénitence et des meurtrissures qui m'en étaient restées, considérant qu'avec quelques coups semblables le cruel aveugle serait bientôt débarrassé de moi, je résolus de me débarrasser de lui; mais je ne me pressai pas, pour le faire avec plus d'avantage et de sûreté.

Quand j'aurais voulu calmer mon ressentiment, et lui pardonner les blessures de la cruche, les mauvais traitements qu'il me fit toujours endurer depuis m'en eussent empêché; car, sans raison ni motif, il me frappait de son bâton ou m'arrachait les cheveux; et si quelqu'un lui reprochait de me traiter si mal, tout aussitôt il contait l'aventure du pot, en disant: «Vous prenez donc ce garçon pour un innocent? Écoutez si le diable lui en montrerait en malice.» Les autres faisaient des signes de croix, et disaient: «Voyez un peu! qui croirait qu'un garçon si petit fût si malin?» Et ils ajoutaient en riant: «Châtiez-le, châtiez-le, vous ferez une bonne œuvre.» Aussi l'aveugle ne faisait-il autre chose. Mais je le menais toujours dans le plus mauvais chemin, exprès pour lui jouer pièce. S'il y avait des pierres, il passait dessus; de la boue, dans le plus épais; et quoique je n'allasse pas à pieds secs, je me réjouissais de me crever un œil pour en crever deux à celui qui n'en avait point du tout[8]. À chaque mauvais pas il me cognait avec son bâton le derrière de la tête, que j'avais toujours pleine de bosses et pelée par ses mains. J'avais beau jurer que je le faisais sans malice et qu'il n'y avait pas de meilleur chemin; le traître avait trop de bon sens et de finesse pour me croire.

Et pour que vous sachiez jusqu'où s'étendait l'esprit de ce malin aveugle, je vous conterai une histoire au milieu de toutes celles qui m'arrivèrent avec lui, parce qu'il me semble qu'elle fait connaître toute sa pénétration. Quand nous sortîmes de Salamanque, son dessein était d'aller à Tolède, parce qu'il disait que les gens y sont plus riches, quoique assez peu charitables, s'attachant à ce proverbe que le dur donne plus que le nu. Nous faisions cette route par les meilleurs pays. Si nous trouvions bonne réception et bonne aubaine, nous nous arrêtions; sinon, dès le troisième jour, nous levions le camp. Il arriva qu'en passant par un village qu'on appelle Almoron, dans le temps de la vendange, un vigneron lui donna en aumône une grappe de raisin. Comme elle était très-mûre, et qu'elle avait été déjà maltraitée dans les paniers, il ne pouvait, ni la tenir dans sa main où elle s'égrenait, ni la mettre dans son sac où elle se fût écrasée. Il se résolut donc à en faire un repas, aussi bien parce qu'il ne pouvait la garder, que pour me donner une douceur, car il m'avait grondé et battu tout le jour. Nous nous assîmes dans un fossé, et il me dit: «Je veux te faire aujourd'hui une libéralité, c'est-à-dire que nous mangerons ensemble ce raisin, et que tu en auras ta part aussi bien que moi. Voici comment nous partagerons: Tu piqueras une fois et moi une autre, pourvu que tu promettes de ne prendre qu'un grain chaque fois; je ferai de même jusqu'à ce que nous ayons achevé, et de cette façon il n'y aura pas de supercherie.» Le traité fait ainsi, nous commençâmes à picoter; mais, dès la seconde attaque, le traître changea d'avis, et se mit à prendre les grains deux à deux, considérant sans doute que je devais en faire autant. Comme je vis qu'il rompait le marché, je ne me contentai pas d'aller de pair avec lui, mais je les prenais deux à deux, trois à trois, les avalant comme je pouvais. Quand le raisin fut achevé, il resta quelque temps avec la grappe à la main, et, branlant la tête: «Lazarille, me dit-il, tu m'as trompé; je jurerais devant Dieu que tu as mangé les grains trois à trois.—Non, lui répondis-je; mais pourquoi soupçonnez-vous cela?—Pourquoi je soupçonne, répondit le sagace vieillard, que tu les mangeais trois à trois? c'est parce que je les mangeais deux à deux, et que tu te taisais. «Je ris dans ma barbe, et, quoique enfant, je ne laissai pas de comprendre toute la finesse de son observation.

Pour ne point être prolixe, je laisse de côté plusieurs choses aussi plaisantes que remarquables, qui m'arrivèrent avec ce premier maître, et je finis par une dernière espièglerie. Nous étions à Escalona, ville du duché de ce nom. Il me donna une andouille à faire rôtir, et, tandis qu'il mangeait les lèches de pain qui trempaient dans la graisse, il tira de sa poche un maravédi et m'envoya chercher du vin au cabaret. Le diable me jeta aux yeux l'occasion, qui fait le larron, comme dit le proverbe: ce fut de me faire voir au coin du feu un petit navet à demi pourri, qu'on y avait sans doute jeté parce qu'il n'était pas bon à mettre à la marmite. Comme nous étions seuls, que je me sentais un appétit d'enfer, et que je humais la savoureuse fumée de l'andouille que je savais bien être toute ma part, sans regarder à ce qui pourrait en advenir, et bravant le danger, je résolus de m'en passer l'envie. Tandis qu'il tirait l'argent de sa bourse, je tirai l'andouille de la broche, et j'y enfilai furtivement le navet. Mon maître me donna l'argent, et se mit à tourner la broche pour rôtir ce qu'on n'avait pas jugé digne d'être bouilli. J'allai chercher le vin, et, chemin faisant, j'eus bientôt dépêché l'andouille. Quand je revins, je trouvai le pécheur d'aveugle qui tenait entre deux rôties de pain le navet qu'il n'avait pas encore reconnu. Mais à peinte eut-il mordu, croyant trouver l'andouille, qu'il sentit le maigre légume: «Qu'est ceci, Lazarille? me dit-il en colère.—Pour Dieu, répondis-je, allez-vous vous en prendre à moi? est-ce que je ne viens pas de chercher le vin? Quelqu'un était sans doute ici et vous a joué ce mauvais tour.—Non, non, reprit-il, c'est impossible, car je n'ai pas lâché la broche.» Je me remis à jurer par tous les saints que j'étais innocent de l'échange; mais ce fut sans succès, car rien n'échappait à la sagacité du maudit aveugle. Il se leva, me saisit par la tête, et se mit à flairer mon haleine, comme pour trouver la piste de l'andouille, à la manière d'un chien de chasse. Il dut lui en arriver quelque fumet, car, pour mieux s'assurer de la vérité, durant l'agonie que je souffrais, il me prit, m'ouvrit la bouche à deux mains, et y enfonça grossièrement son nez long et pointu, que la mauvaise humeur avait encore affilé, et dont le bout m'arriva jusqu'à la luette. Ma grande frayeur, jointe au peu de temps qui s'était écoulé, et, par-dessus tout, l'embarras de l'effroyable nez qui m'étouffait, avaient empêché l'andouille de se bien installer dans mon estomac. Tout cela devint cause que ma gourmandise fut manifeste, et que le bien volé retourna à son maître. Car, avant que l'aveugle eût retiré sa trompe de ma gorge, mon estomac sentit un tel soulèvement, qu'il rejeta le larcin qu'il recelait, de sorte que son nez et l'andouille mal digérée sortirent ensemble de ma bouche. Grand Dieu! que ne m'eût-on enseveli dans ce moment, car, pour mort, je l'étais déjà! La fureur du méchant aveugle fut telle, que, si les voisins ne fussent accourus au bruit, c'en était fait de moi.

On m'arracha de ses mains, auxquelles étaient restés mes derniers cheveux, le visage écorché, le cou et la gorge meurtris, et celle-là du moins le méritait puisqu'elle avait causé tout le mal. L'aveugle contait mes infortunes à tous ceux qu'attirait le tapage, et leur répétait l'histoire du pot, et celle du raisin, et celle toute récente de l'andouille. Les éclats de rire étaient si grands, que les passants montaient pour avoir part à la fête. Il est vrai que l'aveugle racontait mes prouesses avec tant de grâce et de bouffonnerie, que, malgré ses coups et mes larmes, j'aurais cru lui manquer de justice si je n'eusse ri tout le premier. Durant cette scène, il me vint à la mémoire une lâcheté que j'avais faite, et je m'en maudissais qui fut de ne l'avoir pas laissé sans nez, puisque l'occasion s'était trouvée si belle, que la moitié du chemin était déjà faite. Je n'aurais eu qu'à serrer les dents pour que son nez restât au logis, et si, par bonheur, mon estomac l'eût mieux retenu que l'andouille, le vol ne paraissant pas, j'aurais pu nier à l'interrogatoire. Plût à Dieu que je l'eusse fait ainsi; il ne m'en serait pas arrivé pire!

L'hôtesse et les assistants nous réconcilièrent enfin, et l'on me lava la figure et la gorge avec le vin que j'avais été chercher, ce qui faisait encore lâcher à l'aveugle de nouvelles gentillesses: «En vérité, disait-il, ce garçon-là aura consommé plus de vin en compresses au bout de l'année que je n'en bois en deux ans. Pour le moins, Lazarille, continuait-il, tu lui dois plus de reconnaissance qu'à ton père; car celui-là ne t'a donné qu'une fois la vie, et le vin te l'a rendue mille.» Et sur-le-champ il se remettait à conter combien de fois il m'avait déchiré la figure, et combien de fois le vin m'avait guéri. «Je te dis, reprenait-il, que si jamais homme est heureux au monde par le vin, ce sera toi.» Ces saillies réveillaient la gaieté de ceux qui m'échaudaient, tandis qu'elles me faisaient enrager. Toutefois le pronostic de l'aveugle n'a pas été menteur, et quand je me rappelle cet homme, qui avait sans doute l'esprit de prophétie, je sens quelques remords des chagrins que je lui ai donnés, quoiqu'il me les ait bien payés, Dieu merci! en pensant comment ce qu'il me dit ce jour-là se réalisa si bien, ainsi que vous le verrez dans la suite.

Cependant les mauvaises plaisanteries dont il m'accablait me confirmèrent dans le dessein que j'avais conçu de l'abandonner, et voici comment je m'y pris pour accomplir ma résolution. Nous allâmes, peu de jours après, mendier par la ville, et, comme il avait plu toute la nuit et qu'il pleuvait encore, l'aveugle, pour ne pas se mouiller, s'en allait récitant ses patenôtres sous des galeries qu'il y avait en cet endroit. Cependant la nuit venait, et la pluie n'avait pas cessé. «Lazarille, me dit-il, cette eau est bien opiniâtre; plus la nuit approche, plus elle tombe; il est temps de regagner l'auberge.» Pour y arriver, nous avions à passer un ruisseau qu'avait grossi la pluie. «Maître, lui dis-je, le ruisseau est bien large; mais, si vous voulez, je vois un endroit où nous pourrons le traverser à notre aise, sans nous mouiller, parce qu'il se resserre, et qu'en sautant nous passerons à pied sec.» Le conseil lui plut. «Tu as de l'esprit, me dit-il, et pour cela je t'aime bien. Mène moi dans cet endroit où le ruisseau se rétrécit, car nous sommes en hiver, l'eau n'est pas bonne, surtout aux pieds.» Le voyant donner dans le panneau, je le tirai de la galerie, et je le conduisis tout droit à un pilier de pierre qui soutenait avec d'autres le premier étage d'une maison. «Maître, lui dis-je, voici l'endroit le moins large du ruisseau.» Il pleuvait fort; le pauvre diable se mouillait, et, comme il avait grande hâte d'être à l'abri, ou plutôt parce que Dieu lui frappa ce jour-là l'esprit d'aveuglement, il s'offrit lui-même à ma vengeance. Plein de confiance, il me dit: «Mets-moi bien droit, et saute le premier.» Je le mets en effet tout vis-à-vis du pilier, je saute, et me cache derrière, comme on attend le choc du taureau. «Allons, lui dis-je, sautez tant que vous pourrez pour atteindre le bord de l'eau.» J'achevais à peine, que le pauvre aveugle, reculant d'un pas pour prendre son élan, se précipite comme un bouc, et vient donner tête baissée contre le pilier, qui résonna comme d'un coup de calebasse. Il tomba aussitôt en arrière, à demi mort, et la tête fendue. «Comment, m'écriai-je, vous avez senti l'andouille et pas le pilier! Sentez-le tout à votre aise.» Et là-dessus, abandonnant l'aveugle aux mains de ceux qui venaient le ramasser, j'enfilai d'un trot la porte de la ville, et tombai avant la nuit close au milieu de Torrijo. Depuis, je n'ai jamais su ce qu'il devint, ni me suis mis en peine de le savoir.

CHAPITRE III.

Comment Lazarille se mit au service d'un prêtre, et des aventures qu'il eut avec lui.

Le lendemain, ne me trouvant pas encore en sûreté, je m'en fus jusqu'à un endroit qu'on appelle Maqueda. Là, mes péchés me firent rencontrer un prêtre, auquel j'allai tendre la main, et qui me demanda si je savais servir la messe. Je répondis que oui, comme c'était vrai; car, au milieu de ses mauvais traitements, l'aveugle m'avait enseigné mille bonnes choses, entre autres celle-là. Finalement, le prêtre me prit à son service.

Je tombai, comme on dit, de fièvre en chaud mal; l'aveugle, qui était l'avarice même, ainsi qu'on l'a pu voir, n'était pas moins qu'un Alexandre le Grand au prix de celui-ci. Je ne puis rien dire de plus, sinon que toute la lésine de la terre s'était logée chez lui; mais je ne sais si elle venait de son cru ou s'il l'avait prise avec sa robe[9].

Il avait un vieux coffre, dont il portait toujours la clef attachée par une aiguillette à sa soutane, et dès qu'on apportait le pain d'offrande de la messe, il l'ensevelissait dans le coffre, qui était à l'instant refermé. Du reste, il n'y avait rien autre chose à manger dans toute la maison; l'on n'y voyait, contre l'habitude, ni pièce de lard pendue à la cheminée, ni morceau de fromage sur quelque rayon ou dans une armoire, ni restes de pain dans quelque panier, choses dont je n'aurais pas profité sans doute, mais dont la vue du moins m'eût consolé. Il y avait seulement une botte d'oignons sous clef dans une chambre au haut de la maison. J'en recevais un pour ma ration de quatre jours, et quand je demandais au curé la clef pour l'aller prendre, s'il se trouvait là quelqu'un, il la tirait gravement de sa poche, et disait en me la donnant: «Tiens, la voilà; reviens vite, et point de gourmandise;» comme s'il y eût eu sous cette clef toutes les confitures de Valence. Cependant je donne bien au diable tout ce qu'il y avait dans la chambre outre les oignons qui pendaient à un clou; encore en savait-il si bien le compte, que si, pour mes péchés, je me fusse avisé d'enfler ma pitance, il m'en aurait coûté cher. Finalement, je me sentais mourir de faim. Et croyez-vous que cet homme, qui montrait pour moi si peu de charité, en usât mieux avec lui-même? Cinq liards de viande faisaient son ordinaire pour dîner et souper. Il est vrai qu'il me donnait seulement part au bouillon (car, pour la chair, je n'en reçus jamais un fil) avec un peu de pain, et plût à Dieu qu'il m'en eût à demi rassasié! Les samedis, on mange dans ce pays des têtes de mouton, et j'en allais chercher une qui coûtait trois maravédis. Après l'avoir fait cuire lui-même, il mangeait les yeux, la langue, la cervelle, le chignon et les joues; puis, quand les os étaient rongés et mis à nu, il me les donnait dans un plat, en me disant: «Tiens, mange, triomphe, le monde est à toi; tu fais meilleure vie que le pape.—Dieu te la donne semblable!» répondais-je entre mes dents.

Au bout de trois semaines que je fus avec lui, je devins si faible de pure diète, que mes jambes ne pouvaient plus me porter. Je vis clairement que j'allais droit au tombeau, si Dieu et mon savoir-faire n'y remédiaient. Mais je n'avais nulle occasion d'user d'adresse, puisque je ne trouvais rien à quoi donner l'assaut. Et quand il y eût eu quelque chose, je n'aurais pu tromper ce nouveau maître comme je faisais de l'autre (auquel Dieu fasse miséricorde, s'il n'est mort du coup de tête contre le pilier); car, tout fin qu'il était, du moins il ne pouvait me voir. Personne, au contraire, n'eut jamais la vue plus perçante que celui-ci. Quand nous étions à l'offrande, il ne tombait pas une obole dans le bassin dont il ne tînt registre. Il avait un œil sur les fidèles et l'autre sur mes mains; ses yeux lui dansaient dans la tête comme s'ils eussent été de vif-argent. Il comptait à mesure tous les liards qui tombaient, et dès que l'offrande était achevée, il m'ôtait le bassin et le posait devant lui sur l'autel. Je n'ai pas pu lui souffler une obole pendant tout le temps que je vécus, ou plutôt que je mourus avec lui. Jamais je ne lui apportai un verre de vin du cabaret; mais il mesurait si bien le peu qui restait de l'offrande du dimanche, et qu'il enfermait dans le coffre, qu'il le faisait durer toute la semaine.

Pour cacher son avarice, il me disait: «Vois-tu, mon enfant, les prêtres doivent être sobres dans le boire et le manger, et c'est pour cela que je ne me relâche pas comme les autres.» Mais le ladre mentait effrontément, car, dans les repas de confréries ou d'enterrements que nous faisions aux dépens d'autrui, il mangeait comme un loup et buvait plus qu'un sonneur. Je dis d'enterrements, et Dieu me le pardonne, car je n'ai jamais été ennemi du genre humain, sinon dans ce temps-là, et parce que je mangeais à mon appétit. Je souhaitais, et même je priais Dieu que, chaque jour, il appelât quelqu'un à lui. Quand nous portions les sacrements à un malade, et surtout l'extrême-onction, comme le prêtre fait prier les assistants, je n'étais certes pas le dernier à l'oraison, et je demandais au Seigneur, de toutes les forces de mon âme, non qu'il fit du malade ce que bon lui semblait, comme on a coutume de dire, mais de le tirer au plus vite de ce monde. Lorsque quelqu'un en échappait, Dieu me le pardonne encore une fois, je le donnais mille fois au diable, et celui qui mourait, au contraire, emportait avec lui mille bénédictions. Pendant tout le séjour que je fis dans ce pays, qui fut de six mois environ, il ne mourut en tout qu'une vingtaine de personnes, et je crois bien encore que je les ai tuées, ou plutôt qu'elles sont mortes de mes prières, car le Seigneur, en voyant mon agonie continuelle, devait prendre plaisir à les tuer pour me rendre la vie.

Cependant je n'y trouvais pas grand remède à mes maux, car, si je vivais les jours de mort, les jours où l'on ne mourait pas je sentais encore mieux ma famine ordinaire, par le souvenir de la bonne chère passée. De manière que je ne voyais plus de ressources, sinon en la mort, que je désirais aussi quelquefois pour moi-même comme pour les autres. Toutefois elle ne m'atteignit pas, bien qu'elle fût toujours à mes trousses.

Je pensai souvent à quitter ce misérable maître; mais deux choses me retenaient: la première, c'est que je ne me fiais pas à mes jambes, crainte de la faiblesse où la faim les avait réduites; la seconde, c'est que je faisais cette réflexion: «J'ai eu deux maîtres, me disais-je; l'un m'a mis sur le chemin de la mort, je l'ai quitté pour celui-ci, qui m'a conduit jusqu'au bord du tombeau; si je le lâche encore, et que j'en trouve un pire, il n'y a plus qu'à me pousser dedans.» Je n'osais donc bouger, pensant que, pour moi, les degrés allaient en baissant, et que si j'en descendais un seul, c'en était fait de Lazarille, dont le monde n'eût plus entendu parler.

J'étais donc dans cette affliction, dont il plaise au Seigneur de délivrer tout fidèle chrétien, sans savoir où prendre un conseil, allant toujours de mal en pis, quand, un jour que mon cuistre de maître était sorti du village, il vint à la porte de la maison un chaudronnier (ou plutôt un ange que m'envoyait la main de Dieu sous cet habit) me demander si je n'avais rien à raccommoder. «Pardieu, dis-je tout bas, si vous saviez refaire ce qui me manque, la besogne ne vous manquerait pas.» Mais comme je n'avais pas de temps à perdre en bons mots, éclairé tout à coup par le Saint-Esprit, je m'écriai: «Si vraiment, car j'ai perdu la clef de ce coffre, et je crains que mon maître ne me batte; voyez donc, au nom du ciel, s'il n'y en aurait pas quelqu'une des vôtres qui pût l'ouvrir; je vous la payerai bien.» L'angélique chaudronnier se mit aussitôt à essayer l'une après l'autre toutes celles qu'il portait dans un grand trousseau, tandis que je l'aidais de mes faibles prières. Tout à coup, quand j'y songeais le moins, j'aperçois, comme on dit, sous la forme de pain, la figure de Dieu au fond du coffre. Il était ouvert. Je dis au chaudronnier: «Je ne peux vous donner de l'argent, mais prenez là dedans le prix de la clef.» Il choisit en effet le meilleur gâteau, me donna la clef, et s'en alla fort content, me laissant bien plus content encore. Néanmoins je ne touchai à rien dans le moment, pour que le déchet ne fût pas aperçu. D'ailleurs, en me voyant maître de tant de biens, il me sembla que la faim n'oserait plus m'atteindre. Mon maître revint, et Dieu permit qu'il ne remarquât point le manque de l'offrande que l'ange avait emportée.

Le lendemain, quand il fut sorti de la maison, j'ouvre mon paradis, j'empoigne à deux mains un des pains bénits, que je fais disparaître entre mes dents en deux Credo, et je referme l'arche avec soin; puis je commence à balayer gaiement la maison, pensant que j'allais désormais refaire, avec cette ressource, ma triste vie. Je fus dans cette joie deux jours entiers; mais il n'était pas dans mon étoile qu'une telle consolation durât longtemps, car, dès le troisième jour, la fièvre me prit, en apercevant tout à coup mon assassin de maître, penché dans son coffre, qui tournait et retournait, comptait et recomptait les pains. Je fis en sorte de dissimuler; mais dans les dévotes oraisons que j'élevais tout bas au ciel, je répétais: «Bienheureux saint Jean, aveuglez-le.»

Après qu'il eut été quelque temps à faire le compte, en calculant sur ses doigts le nombre de jours: «En vérité, dit-il, si ce coffre n'était pas si bien surveillé, je dirais qu'on y a pris des pains; mais désormais, et seulement pour ôter lieu à tout soupçon, je veux en tenir un compte exact. Il en reste neuf et un morceau. «Neuf malédictions Dieu t'envoie!» dis-je à part moi. Ses paroles m'avaient percé l'âme comme une flèche de chasseur, et mon estomac, en se voyant menacé de la diète passée, ressentit aussitôt les horreurs de la faim. Quand il fut sorti, j'ouvris l'arche, et voyant le pain, je me mis à l'adorer, sans l'oser prendre. Je les comptai pourtant, en cas que le vilain se fût trompé; mais je trouvai le compte plus exact que je n'aurais voulu. Tout ce que je pus faire, ce fut de leur donner mille baisers, et d'enlever le plus délicatement possible une petite tranche de pain entamé, avec laquelle je passai ce jour-là, non si joyeux que les précédents.

Cependant la faim empirait, d'autant mieux que mon estomac s'était fait à plus de nourriture les deux ou trois jours passés, tellement que je ne faisais autre chose, quand je me voyais seul, que d'ouvrir et de fermer le coffre, pour y contempler cette figure de Dieu, comme disent les enfants. Mais Dieu lui-même, qui secourt les affligés, me rappela à la mémoire une petite ressource dont je pouvais oser. Je me dis: «Ce coffre est grand, vieux, brisé dans plusieurs endroits, et percé de petits trous; on peut bien penser que les souris y viennent endommager le pain. En prendre un entier serait imprudence, car son absence n'échapperait pas à celui qui me tient si rigoureusement au jeûne; l'autre expédient peut passer.» Et je commence aussitôt à émietter le pain sur une méchante nappe qui se trouvait là, prenant l'un, prenant l'autre, de manière que j'en écorniflai trois ou quatre; puis, comme quelqu'un qui prend des anis, j'avalai les miettes, et me sentis un peu consolé.

Quand le curé revint dîner, et qu'il ouvrit le coffre, il vit le dégât, et crut sans doute qu'il était causé par des souris, car j'avais contrefait leur ouvrage au naturel. Il regarda tout le coffre d'un bout à l'autre, et voyant les fentes par où il soupçonnait qu'elles étaient entrées, il m'appela: «Tiens, Lazarille, me dit-il, vois quelle persécution notre pain a soufferte cette nuit.» Je fis l'étonné, et lui demandai ce que ce pouvait être: «Que veux-tu que ce soit, reprit-il, sinon des souris qui ne respectent rien?» Nous nous mîmes à dîner, et Dieu permit que je m'en trouvasse bien encore. J'attrapai, en effet, plus de pain que sa vilenie ne m'en accordait d'ordinaire, car il enleva avec un couteau tout ce qu'il croyait rongé des souris, et me le donna, en disant: «Mange cela, Lazarille, la souris n'est point malpropre.» Ma ration fut donc augmentée ce jour-là du travail de mes mains, ou, pour mieux dire, de mes ongles.

À peine eûmes-nous fini de dîner (si l'on peut se servir de ce mot quand on ne commençait jamais), qu'il me prit un nouvel effroi, en voyant mon maître chercher des morceaux de bois et arracher des clous aux murailles, avec lesquels il se mit à fermer toutes les fentes du coffre. «Ô Seigneur, m'écriai-je alors, à combien de misère, d'accidents et de désastres sont exposés les mortels, et que les plaisirs de notre pénible vie sont de courte durée! Hélas! voilà que je pensais, tout joyeux de mon invention, réparer un peu ma disette avec ce pauvre remède, et voilà que la fatalité de mon étoile, éveillant mon ladre de maître, lui donne plus d'industrie qu'il n'en aurait eu de lui-même; car, en fermant les trous du coffre, il a fermé la porte à ma consolation pour la rouvrir à mes peines.» Tandis que je me lamentais ainsi, le diligent charpentier achevait son ouvrage avec des clous et des copeaux. «À présent, dit-il, mesdames les traîtresses de souris, vous ferez bien d'aller chercher ailleurs, car mauvaise chère vous attend ici.»

Dès qu'il fut sorti de la maison, je courus visiter l'ouvrage, et je trouvai qu'il n'avait pas laissé dans toute la vieille carcasse du coffre une fente à passer un moucheron. Je l'ouvris avec ma clef sans espoir d'en tirer dorénavant parti, et j'enlevai pourtant quelques miettes aux deux ou trois pains que mon maître avait crus rongés des rats, en les effleurant légèrement à la manière d'un adroit tireur d'escrime.

La nécessité est un si grand maître, qu'en me voyant de nouveau réduit à la famine, j'étais, nuit et jour, à penser aux moyens de subsister; et je crois vraiment que, pour en trouver le remède, la faim elle-même m'éclairait, car on a raison de dire qu'elle aiguise l'esprit comme le trop-manger l'émousse. J'en fis du moins l'épreuve. Une nuit donc que ces idées me tenaient éveillé, pensant comment je pourrais mettre le coffre à profit, je m'aperçus aux ronflements du curé qu'il dormait profondément. Je me lève sans bruit, et, comme j'avais préparé mon plan dans la journée, je vais prendre un vieux couteau à l'endroit où je l'avais mis, puis, par le côté qui m'avait semblé de plus faible défense, j'attaque le coffre en me servant du couteau comme d'une tarière. La vielle boîte, sans force ni courage, mais au contraire aussi docile que vermoulue, se rendit bientôt et se laissa faire dans le flanc un trou propre à mon dessein. Cela fait, j'ouvre tout doucement le coffre blessé, et je travaille à tâtons les pains entamés, comme je l'ai raconté plus haut. Ensuite, après l'avoir fermé, je reviens un peu consolé sur ma paillasse où je dormis passablement, ce que je faisais alors fort mal, et sans doute à cause de mon jeûne perpétuel, car sûrement, dans ce temps-là, ce qui m'ôtait le sommeil, ce n'étaient pas les soucis du roi de France.

Le lendemain mon maître s'aperçut aussitôt du dommage fait à son coffre et à son pain. «Que dirons-nous de ceci? s'écriait-il, en donnant au diable les souris; jamais jusqu'à ce jour il n'en était entré dans la maison.» Il ne mentait point; car si, dans tout le royaume, une maison devait avoir justement le privilége d'être exempte de souris, c'était la sienne à coup sûr, puisque ces animaux parasites n'ont pas coutume d'habiter celles où l'on ne trouve rien à manger. Il se mit à chercher encore des clous et des copeaux le long des murailles pour réparer le dégât; mais, la nuit venue et son sommeil commencé, j'étais sur pied avec mes apprêts, et tout ce qu'il bouchait de jour je le débouchais de nuit.

La chose alla de telle sorte et nous nous donnâmes tant de mouvement l'un et l'autre, que c'est sans doute pour nous qu'a été fait le proverbe: Quand une porte se ferme, une autre s'ouvre. Finalement nous semblions avoir pris à la tâche la toile de Pénélope: ce qu'il tissait le jour, je le déchirais la nuit. Aussi en peu de nuits et de jours, nous mîmes le pauvre garde-manger en tel état, que celui qui aurait voulu parler de lui proprement aurait dû l'appeler une vieille cuirasse plutôt qu'un coffre, tant il avait une belle garniture de têtes de clous.

Quand il vit que son remède ne servait à rien: «Le coffre, se dit-il, est si maltraité et de bois si vieux et si pourri, qu'il n'y a point de rat auquel il résiste, et, pour peu que nous continuions à le travailler ainsi, nous resterons sans office, ce qui serait pire encore, et me mettrait en dépense de trois au quatre réaux pour le remplacer. Le meilleur remède que je trouve donc, puisque celui que j'emploie ne sert à rien, c'est de prendre ces maudites souris.» Il emprunta sur-le-champ une souricière, et, avec des croûtes de fromage qu'il demandait aux voisins, il la tenait continuellement tendue dans le coffre. Cela m'était d'un singulier secours; car, bien que je n'eusse pas besoin de sauce pour m'aiguiser l'appétit, toutefois je me régalais du fromage de la souricière sans pardonner pour cela davantage aux pains d'offrande.

En voyant le pain rongé, le fromage pris et la souris décampée, mon curé se donnait au diable, et demandait aux voisins comment il se pouvait faire que le fromage fût enlevé et la trappe tombée sans que la souris fût prise. Ceux-ci convinrent que ce ne pouvait être une souris qui faisait le dommage, car il était impossible qu'elle eût échappé toutes les fois. L'un d'eux dit à mon maître: «Je me souviens que, dans votre maison, il y avait autrefois un serpent, et ce doit être lui sans doute. En effet, comme il est long, il peut sans peine atteindre l'amorce, et comme il n'entre pas tout entier dans la souricière, quoiqu'il fasse tomber la trappe sur son corps, il se retire aisément.» Tout le monde convint alors que c'était un serpent, et mon maître en demeura fort alarmé. Depuis ce moment il ne dormait plus d'un si profond sommeil, qu'au moindre bruit d'un ver qui piquait le bois, il ne crût que c'était le serpent qui rongeait le coffre. Il se levait aussitôt, et avec un gros bâton qu'il tenait depuis lors à son chevet, il donnait de grands coups sur le pauvre coffre, croyant effrayer le serpent. Les voisins s'éveillaient à son tapage, et moi je ne pouvais plus dormir. Il venait à mon grenier, me retournait avec ma paillasse, pensant que le serpent se cachait dans la paille ou dans mes habits, parce qu'il avait ouï dire que ces animaux, en cherchant la chaleur pendant la nuit, se glissaient dans les berceaux des petits enfants et quelquefois les tuaient de leurs morsures. Le plus souvent je faisais l'endormi, et le matin il me disait: «N'as-tu rien entendu cette nuit? j'ai poursuivi le serpent, et je pense qu'il se réfugie dans ton lit, car c'est un animal frileux qui cherche le chaud.—Plaise à Dieu qu'il ne me morde pas! répondais-je, car j'en ai grande peur.» J'étais si souvent surpris dans mon sommeil, que, ma foi, le serpent n'osait ni ronger le coffre, ni l'ouvrir de nuit. Mais de jour, tandis que le curé était à l'église ou dans le village, je faisais mes coups.

Voyant donc que le dégât continuait sans qu'il pût y trouver de remède, il courait toute la nuit comme un vrai lutin. J'eus peur qu'avec tous ces mouvements il n'allât rencontrer ma clef que je cachais dans la paille, et il me sembla plus sûr de la tenir de nuit dans ma bouche. Je m'étais si bien habitué à en faire une poche tandis que je vivais avec l'aveugle, qu'il m'est arrivé d'y tenir jusqu'à douze ou quinze maravédis en petite monnaie sans que je fusse embarrassé pour manger, car autrement je ne serais pas resté maître d'un liard, tant le maudit aveugle visitait soigneusement les coutures et jusqu'aux moindres pièces de mes habits. Je mettais donc chaque nuit la clef dans ma bouche, et je dormais sans crainte que mon sorcier de maître l'y vînt trouver. Mais quand un malheur doit venir, toute prudence est vaine.

Mon étoile, ou plutôt mes péchés voulurent qu'une nuit que je dormais sans doute la bouche ouverte, la clef, qui était percée, se plaçât de telle façon que mon souffle, en pénétrant dans le trou, rendait, pour mon malheur, un sifflement aigu. Éveillé en sursaut, mon maître crut entendre le sifflement du serpent, et cela devait y ressembler en effet. Il se lève sans bruit, prend son bâton, et, guidé par le cri de la couleuvre, il vient jusqu'à mon lit, à tâtons et, sur la pointe du pied pour ne pas être entendu du serpent qu'il croyait caché dans ma paille, attiré par la chaleur. Il lève alors son gourdin, pensant tuer la bête qu'il avait à ses pieds, et me décharge, de toute sa force, un si terrible coup sur la tête, que je restai sans connaissance et le crâne enfoncé. Il dut pourtant s'apercevoir à mes convulsions que c'était sur moi qu'il avait frappé; car il conta depuis que, s'étant approché, il tâchait à grands cris de me rendre à la vie. Mais quand il m'eut touché avec les mains et qu'il eut senti la grande quantité de sang que je perdais, il reconnut tout le mal qu'il m'avait fait et courut chercher de la lumière. En revenant, il me trouva poussant de sourdes plaintes, et la clef encore à la bouche (car je ne la lâchai point), à moitié sortie, et comme elle devait être quand je sifflais dedans. Surpris et curieux de savoir ce que pouvait être cette clef, le tueur de couleuvres me la tira de la bouche et se douta de son usage en voyant que les gardes en étaient semblables à la sienne. Il alla aussitôt l'essayer, et le mystère fut éclairci. Il se dut dire alors, le cruel chasseur; «Voilà que j'ai trouvé à la fois le rat et le serpent qui me faisaient la guerre et mangeaient mon bien.»

De ce qui arriva pendant les trois jours suivants, je n'en donnerai pas témoignage, car je les passai dans le ventre de la baleine; mais ce que je viens de raconter, je l'ai entendu dire depuis à mon maître qui le répétait en détail à tout venant. Au bout de trois jours, je repris connaissance et je me trouvai couché sur la paille, la tête toute couverte d'emplâtres et d'onguents. Plein d'effroi, je m'écriai: «Qu'est ceci?» et le cruel prêtre me répondit froidement: «Ma foi, c'est que j'ai donné la chasse aux rats et aux serpents qui me dévalisaient.» Je me considérai alors plus attentivement, et mon piteux état me fit soupçonner tout le mal. Dans ce moment entra une de ces vieilles qui se mêlent de remettre les os, avec quelques voisins qui commencèrent à ôter les bandages de ma tête et à panser ma plaie. Ils se réjouirent en voyant que j'avais repris mes sens: «Puisqu'il est revenu, dirent-ils, Dieu permettra que ce ne soit rien.» Et là-dessus ils se mirent à raconter ma mésaventure, dont ils riaient, et moi, pécheur, à la pleurer. Toutefois ils me donnèrent à manger, car j'étais presque mort de faim, et à peine purent-ils me rassasier à demi.

J'allai mieux peu à peu, et j'étais, au bout de quinze jours, sans danger, mais non sans faim et sans blessures. Le lendemain du jour que je pus quitter le lit, mon charitable maître me prit par la main, me conduisit hors de la porte, et m'ayant mis dans la rue: «Lazarille, me dit-il, dès aujourd'hui tu n'es plus à moi, mais à toi. Cherche un maître, et que Dieu te conduise! je ne veux point chez moi d'un serviteur de tant d'adresse. Il faut que tu aies été garçon d'aveugle.» Puis, faisant des signes de croix comme si j'eusse été possédé du diable, il rentra dans sa maison et me ferma la porte au nez.

CHAPITRE IV.

Comment Lazarille se mit au service d'un écuyer[10], et des aventures qu'il eut avec lui.

Je fus donc obligé de faire contre fortune bon cœur, et peu à peu, avec l'aide des bonnes gens, j'arrivai dans cette célèbre ville de Tolède, où, par la grâce de Dieu, ma blessure se ferma en une quinzaine de jours.

Tant que je fus malade, on me donna quelque aumône; mais dès que je me portai bien, tout le monde me disait: «Tu es un fainéant, un vagabond; travaille, cherche un maître à servir.» Et où le trouverai-je, ce maître? me disais-je entre mes dents, si Dieu ne le crée tout exprès, comme il a créé le monde.

En allant ainsi de porte en porte, sans trouver grand remède à ma misère (car la charité est remontée au ciel), Dieu m'envoya donner contre un écuyer qui se promenait dans la rue, passablement mis, bien peigné, l'air grave et le maintien compassé. Il me regarda et me dit: «Garçon, cherches-tu maître?—Oui, seigneur, lui dis-je.—Eh bien, suis-moi, reprit-il, et remercie Dieu de t'avoir fait la grâce de me rencontrer. Tu as récité quelque bonne oraison ce matin.» Je le suivis en effet, remerciant Dieu de ce que j'entendais et de ce que je voyais, car il me semblait, à son habit et à sa tournure, que j'avais justement rencontré mon affaire.

Il était encore matin quand je trouvai ce troisième maître, et il me promena derrière lui une grande partie de la ville. Nous passions par les places où se vendent le pain et les autres denrées, et je comptais bien, autant que je le désirais, qu'il allait me charger de ce qu'on y vendait, car il était justement l'heure de faire ses provisions. Mais il se contentait de passer lentement devant tous ces objets. «Sans doute, me disais-je, il ne trouve ici rien à sa guise, nous allons acheter ailleurs.»

Nous marchâmes de cette façon jusqu'à ce que onze heures sonnassent. Il entra alors dans la cathédrale, et moi derrière lui; puis, je le vis entendre dévotement la messe et les autres offices, jusqu'à ce que tout fût achevé et le monde parti. Nous sortîmes alors de l'église, et d'un pas toujours posé, nous commençâmes à descendre une rue de haut en bas. Je m'en allais le plus joyeux du monde, voyant que nous ne nous étions point occupés à chercher des vivres. «Mon nouveau maître, pensais-je, est infailliblement un homme qui fait ses provisions en grand. Je vais trouver le dîner prêt, et tel que mon désir, tel que mes besoins le réclament.»

En ce moment l'horloge sonna une heure après-midi, et nous arrivâmes devant une maison à l'entrée de laquelle mon maître s'arrêta. Il jeta le coin de son manteau du côté gauche, tira une clef de sa manche, et ouvrit la porte. Nous entrâmes dans la maison dont l'abord était obscur et sombre, de manière à donner de l'effroi à ceux qui y pénétraient, bien qu'il y eût au dedans une petite cour et des chambres passables. Quand nous fûmes arrivés dans la sienne, il ôta son manteau, et après qu'il m'eut demandé si j'avais les mains propres, je l'aidai à le secouer et à le plier. Ensuite il le posa sur un banc de pierre qui se trouvait là, et dont il avait eu soin de souffler la poussière. Cela fait, il s'assit à côté du manteau, et me demanda fort en détail d'où j'étais, et comment j'étais venu dans cette ville. Je lui fis un conte plus long que je n'aurais voulu, car il me semblait être plutôt l'heure de mettre la table et de servir la soupe, que de dire des histoires. Toutefois, je le satisfis, à l'égard de ma personne, du mieux que je sus mentir, appuyant sur mes qualités et taisant le reste, qui ne me semblait pas sujet de tête-à-tête. Après cela, il resta quelque temps sans rien dire, et j'en tirai mauvais augure, car il était déjà presque deux heures, et je ne lui voyais pas plus d'envie de manger qu'à un mort. Je considérais en outre que la porte était fermée à clef, et qu'on n'entendait, en haut ni en bas, aucun pas de personne vivante dans toute la maison. Tout ce que j'en avais aperçu n'était que des murailles nues, sans chaise, escabelle, banc ni table, ni même un vieux coffre comme celui de l'autre fois. En somme, elle paraissait vraiment une maison enchantée.

J'en étais là, quand il me dit: «Et toi, Lazarille, as-tu dîné?—Non, seigneur, répondis-je, car il n'était pas encore huit heures sonnées quand je vous rencontrai.—Pour moi, reprit-il, quoiqu'il fût matin, j'avais déjà déjeuné, et quand je prends ainsi quelque chose, il faut que tu saches que j'attends jusqu'à la nuit. Passe donc le temps comme tu pourras, et ensuite nous souperons.» Vous croirez sans peine qu'en entendant cela, il s'en fallut peu que je ne tombasse de mon haut, non pas tant de la faim, que de me voir en proie à la fortune toujours contraire. C'est alors que mes souffrances passées se représentèrent à mon esprit; c'est alors que me revint à la mémoire cette réflexion que je faisais en voulant quitter le prêtre, que, tout ladre et misérable qu'il était, je pouvais encore tomber sur un pire; c'est alors enfin que je pleurai à la fois sur ma pénible vie passée, et sur ma mort prochaine. Néanmoins, dissimulant de mon mieux, je répondis: «Seigneur, je suis jeune, et ne me tourmente pas beaucoup pour manger, Dieu soit béni! Je puis m'en vanter parmi tous mes pareils de bon estomac, et j'en ai toujours été loué par tous les maîtres que j'ai servis jusqu'à ce jour.—C'est une grande vertu, reprit-il, et qui fera que je t'en aimerai davantage; car se soûler est le fait des cochons, de même que manger délicatement est celui des gens comme il faut.—Je t'entends, dis-je à part moi; mais maudit soit le régime, et maudite soit la vertu que tous les maîtres que je rencontre trouvent dans la faim!»

J'allai me mettre au bout de la chambre, et je tirai de mon sein quelques bribes de pain qui m'étaient restées des aumônes. Il le vit, et me dit: «Viens ici, garçon, que manges-tu là?» Je m'approchai et lui montrai le pain. Il prit un des trois morceaux que j'avais, le meilleur et le plus gros, en disant: «Pardieu! voilà qui me semble du bon pain.—Comment le serait-il encore? répondis-je.—Si, par ma foi, reprit-il; qui te l'a donné? A-t-il été pétri par des mains propres?—Je n'en sais rien, lui dis-je, mais son odeur ne me donne pas de dégoût.—Ainsi soit-il,» répond mon pauvre maître. Et le voilà qui le porte à sa bouche, et commence à lui donner d'aussi furieux coups de dent que j'en donnais à l'autre. «C'est d'excellent pain, disait-il à chaque morceau; excellent, ma foi.» Je m'aperçus de quel pied il boitait, et je me donnai hâte, car je le vis en disposition, s'il finissait avant moi, de m'aider pour le reste; de sorte que nous achevâmes ensemble. Il secoua avec la main quelques petites miettes qui étaient tombées sur le devant de son pourpoint, après quoi il entra dans une espèce de cabinet et en tira un vieux pot ébréché. Quand il eut bu, il m'engagea à l'imiter. Moi, pour faire le réservé, je lui dis que je ne buvais pas de vin. «C'est de l'eau, reprit-il, tu peux boire à ton aise.» Je pris alors le pot et bus quelque peu, car mes angoisses n'étaient pas de soif.

Nous restâmes ainsi tout le reste du jour, lui à m'interroger, et moi à répondre à ses questions du mieux que je pus. Quand la nuit vint, il me mena dans le cabinet d'où il avait tiré le pot où nous avions bu, et me dit: «Lazarille, passe de ce côté, et vois comment se fait mon lit, pour que tu le saches dorénavant.» Je me mis d'un côté, lui de l'autre, et nous eûmes bientôt fini, car en vérité il n'y avait pas grande besogne. Son lit se composait d'une claie de roseaux placée sur deux tréteaux, par dessus laquelle était posé un noir et maigre matelas, si sale et si dépourvu de laine, qu'il n'en avait plus la figure, quoiqu'il en fît le service. Nous l'étendîmes après avoir essayé de l'adoucir un peu, mais c'était impossible, car le dur ne saurait devenir mollet. Ce maudit matelas avait le corps si vide, que, posé sur la claie, il n'empêchait pas d'en compter les roseaux, et paroissait proprement les flancs d'un cochon étique. Par-dessus ce matelas décharné, nous étendîmes une couverture de la même espèce, dont je ne pus jamais deviner la couleur.

Le lit fait, et la nuit venue, mon maître me dit: «Lazarille, il est tard et le marché est loin; cette ville est pleine de voleurs qui détroussent les passants. Crois-moi, passons la nuit comme nous pourrons, et demain matin Dieu nous aidera. Comme j'étais seul, je ne me suis muni de rien, et j'ai dîné ces jours-ci dehors; mais à présent nous ferons d'une autre manière.—Seigneur, répondis-je, ne vous inquiétez pas de moi, je sais passer une nuit sans manger, et même davantage, s'il est nécessaire.—Tu en auras meilleure santé, reprit-il; car, ainsi que nous disions aujourd'hui, il n'y a rien de meilleur au monde pour vivre beaucoup, que de manger peu.—En ce cas, dis-je en moi-même, je ne mourrai jamais; car c'est une règle que j'ai toujours observée par force, et j'attends bien de ma mauvaise étoile que jamais je ne l'enfreindrai.» Il se mit au lit, ayant pour oreiller ses chausses et son pourpoint, et me fit coucher à ses pieds. Mais au diable le sommeil que je pris! Les roseaux et mes os décharnés ne cessèrent toute la nuit de se heurter et de se chamailler, car les souffrances et la famine ne m'avaient pas laissé sur tout le corps une livre de chair; et comme je n'avais rien mangé de tout le jour, la faim, qui n'a jamais fait alliance avec le sommeil, me faisait enrager. Je me maudis mille fois, Dieu me le pardonne, ainsi que mon triste sort, et, n'osant me remuer pour ne point éveiller mon maître, je ne trouvai rien de mieux à faire que de demander la mort.

Le matin venu, nous nous levâmes, et aussitôt il se mit à secouer et à brosser ses chausses, son pourpoint, sa casaque, son manteau, et moi qui lui servais de crochet; il s'habilla ainsi tout à son aise, se peigna, lava ses mains, attacha son épée au baudrier, et me dit, tandis qu'il la ceignait: «Oh! si tu savais, Lazarille, quelle pièce j'ai là! Il n'y a pas au monde de marc d'or contre lequel je voulusse la changer. Parmi toutes celles qu'il a faites, Antonio[11] n'a pu réussir à donner à une seconde la trempe de celle-ci.» Alors il la tira du fourreau, la fit glisser entre ses doigts et reprit: «Telle que tu la vois, je m'oblige avec elle à trancher une quenouille de laine.—Et moi, dis-je tout bas, avec mes dents, qui ne sont pas d'acier, je m'oblige bien à trancher un pain de quatre livres.» Et il se la remit autour du corps, ainsi qu'un gros chapelet qui pendait au baudrier; puis, d'un pas mesuré, le corps droit, le jarret tendu, balançant avec grâce la tête et les reins, jetant le coin du manteau tantôt sur l'épaule, tantôt sous le bras, et la main droite sur le rognon, il sortit en me disant: «Lazarille, aie soin de la maison tandis que je vais entendre la messe; fais mon lit, va remplir la cruche à la rivière, ferme la porte pour qu'on ne nous vole rien, et mets la clef sous le gond, afin que je puisse entrer si je reviens en ton absence.» Et le voilà qui monte la rue avec un air si dégagé, une tournure si galante, que celui qui ne l'aurait pas connu l'aurait pris pour un proche parent du comte d'Arcos, ou tout au moins pour son valet de chambre. «Ô Seigneur, m'écriai-je, soyez loué et béni, vous qui donnez à la fois la maladie et le remède! Y a-t-il quelqu'un qui, rencontrant maintenant mon maître, ne croirait pas, en le voyant si content de lui, qu'il a bien soupé hier soir, qu'il a couché dans un bon lit, et déjà déjeuné ce matin? Ô seigneur, vos secrets sont grands et le monde les ignore! Qui ne serait dupe de cette belle tournure et de cet habit décent? Et qui s'aviserait d'imaginer que ce gentilhomme a passé toute la journée d'hier avec une bribe de pain que son valet Lazarille portait depuis la veille dans l'armoire de son sein, où elle ne ramassait pas grande propreté, et que ce matin, pour laver ses mains et sa figure, il a pris, faute de serviette, le pan de son habit? Personne assurément ne le soupçonnerait. Ô Seigneur! Seigneur! combien vous devez en avoir jeté par le monde de ceux qui souffrent pour ce qu'ils appellent l'honneur, ce qu'ils ne souffriraient pas pour vous!»

J'étais resté à la porte en faisant ces réflexions, jusqu'à ce que mon maître eût défilé la longue et étroite rue. Je rentrai dans la maison, et en moins d'un Credo je l'eus toute parcourue du haut en bas, sans rien ranger, ni trouver de quoi. Je fis sa noire et dure couche, puis je pris le pot et m'en allai à la rivière. J'y aperçus mon maître, dans un jardin, faisant la cour à deux femmes du genre de celles qui ne manquent pas en cet endroit; car un grand nombre d'entre elles ont pour usage de venir, les matinées d'été, prendre le frais sur les rives du fleuve, et d'y déjeuner, sans porter de quoi, dans la confiance qu'elles ne manqueront pas de trouver qui leur fournisse une collation, tant elles y sont accoutumées par la libéralité des hidalgos du pays. Mon maître était au milieu d'elles comme un Adonis, leur disant plus de douceurs amoureuses qu'Ovide n'en écrivit. Quand il leur parut bien attendri, elles n'eurent pas honte de lui demander à déjeuner, moyennant le payement ordinaire. Celui-ci, qui se sentait aussi froid de la bourse que chaud de l'estomac, fut, à cette proposition, saisi d'une sueur glacée qui lui ôta la couleur et le geste. Il commença à se troubler et hasarda quelques mauvaises excuses. Mais les autres, sans être bien fines, reconnurent aisément sa maladie, et le laissèrent pour ce qu'il était.

Pendant cette comédie, je m'étais mis à dévorer quelques trognons de choux qui me servirent de déjeuner, et, comme un valet nouveau, sans être aperçu de mon maître, je regagnai vite la maison, où je voulais balayer un peu, car elle en avait grand besoin: mais je ne trouvai rien pour le faire. Je me mis à penser à ce que je ferais, et il me sembla bon d'attendre mon maître jusqu'au milieu de la journée, afin de dîner, si par bonheur il apportait quelque chose. Mon espérance fut vaine. Quand je vis qu'il était deux heures et qu'il ne venait pas, comme la faim me talonnait, je ferme la porte, je pose la clef où il m'avait dit, et je retourne à mon ancien métier. La voix basse et dolente, les mains croisées sur la poitrine, l'image de Dieu devant les yeux et son nom sur les lèvres, je commence à demander du pain aux portes, m'arrêtant aux maisons de meilleure apparence. Comme j'avais en quelque sorte sucé ce métier avec le lait, c'est-à-dire qu'en apprentissage sous un aussi grand maître que l'aveugle, j'étais devenu un élève de première force, quoiqu'il n'y eut pas grande charité dans le pays, et que l'année fût peu abondante, je me donnai tant de mouvement, qu'avant que l'horloge eût sonné quatre heures, j'avais déjà autant de livres de pain emmagasinées dans le corps, et plus de deux autres livres cachées dans mes manches et mon sein. Je revins alors au logis, et en passant par la triperie, une des femmes du marché à laquelle je demandai l'aumône, me donna un morceau de pied de bœuf et quelque peu de tripes cuites.

Lorsque j'arrivai à la maison, j'y trouvai mon maître, qui se promenait dans la cour, son manteau déjà plié et posé sur le banc. Dès que j'entrai, il vint à moi, et je crus que c'était pour me gronder d'être revenu si tard; mais Dieu le fit de meilleur caractère. Il me demanda d'où je venais; je lui dis: «Seigneur, jusqu'à ce que deux heures aient sonné je suis resté ici, et quand j'ai vu que vous ne rentriez pas, je m'en suis allé par la ville, me recommandant aux bonnes âmes qui m'ont donné ce que vous voyez.» Et je lui montrai le pain et les tripes que je tenais dans un pan de ma veste. Cette vue sembla le réjouir, et il ajouta: «Je t'avais attendu pour dîner, et voyant que tu ne venais pas, j'ai dîné seul. Mais tu as agi en homme de bien, car il vaut mieux demander pour Dieu que de voler, et puisse-t-il m'aider comme je t'approuve! Je te recommande seulement qu'on ne sache pas que tu vis avec moi, pour ce qui touche à mon honneur, et j'espère que ce sera facile tant je suis peu connu dans cette ville, où plût à Dieu que je ne fusse jamais venu!—Seigneur, répondis-je, perdez toute inquiétude; qui diable viendra me demander ces comptes, ou à qui diable irai-je les donner?—Mange donc à présent, reprit-il, et s'il plaît à Dieu, nous nous verrons bientôt sans besoin. Cependant, depuis que je suis entré dans cette maison, je t'assure qu'aucun bien ne m'est arrivé. Il y a des maisons malheureuses, et qui portent guignon à ceux qui les habitent. Celle-là sans doute en est une; mais je te promets que, la fin du mois venue, je n'y resterai pas, m'en fit-on cadeau.»

Je m'assis sur le bout du banc, et crainte qu'il ne me prît pour un glouton, je passai prudemment sous silence le goûter que j'avais pris, et je commençai à souper en mordant dans mes tripes et mon pain. Je regardais à la dérobée mon misérable maître, qui n'ôtait pas les yeux de ma basque d'habit, dont j'avais fait ma nappe et mon assiette. Que Dieu prenne autant pitié de moi que j'en prenais alors de lui, car j'avais éprouvé ce qu'il éprouvait, et j'avais souvent passé, et chaque jour encore, par où il passait. Je me demandais si je ferais bien de l'inviter; mais je craignais que, pour m'avoir dit qu'il avait dîné, il ne se fit un point d'honneur de refuser l'invitation. Finalement, je désirais que le pauvre pécheur remédiât à sa peine par la mienne, et qu'il en déjeunât comme le jour précédent. Il y avait, en effet, meilleure occasion, la provision étant plus grande et mon appétit moindre. Dieu exauça mon désir, et sans doute aussi le sien; car, lorsque j'eus commencé de manger, il interrompit sa promenade, s'approcha de moi, et me dit: «Je t'assure, Lazarille, que tu as en mangeant la meilleure grâce que j'aie vue à aucun homme en toute ma vie, et que personne ne te verra faire, sans que tu lui donnes de l'appétit, quoiqu'il n'en ait pas.—C'est celui qui te fatigue, dis-je en moi-même, qui te fait paraître le mien si beau.» Toutefois je me résolus à l'aider, puisqu'il avait fait la moitié du chemin, et je lui dis: «Seigneur, la bonne besogne fait le bon ouvrier. Ce pain est si savoureux, et ce pied de bœuf si bien assaisonné, qu'il n'y a personne que sa seule odeur ne convie.—Comment, un pied de bœuf!—Oui, seigneur.—Je te dis que c'est le meilleur morceau du monde, et qu'il n'y a pas de faisan qui pour moi l'égale.—Goûtez-en donc, seigneur, et vous verrez ce qu'il vaut.» En disant cela, je lui mis le pied de bœuf entre les mains, avec trois ou quatre morceaux du pain le plus blanc. Il s'assit à mon côté, et commença à manger comme un homme qui n'en manquait pas d'envie, rongeant les plus petits os mieux que ne l'aurait fait un lévrier. «Avec une pointe d'ail, s'écriait-il, ce serait un mets exquis!—Bah! répondais-je tout bas, tu le manges avec une meilleure sauce.» Puis il ajouta: «Par Dieu, cela passe comme si je n'avais pas mangé une bouchée d'aujourd'hui.—Que Dieu, repris-je, m'envoie de bonnes années, comme tu viens de dire la vérité!» Il me demanda le pot d'eau, et je le lui donnai tel que je l'avais apporté de la rivière, signe assez évident que, puisqu'il avait omis de boire, il ne s'était guère occupé de manger. Nous bûmes l'un et l'autre, et nous allâmes tout joyeux nous coucher comme la nuit passée.

Pour éviter toute longueur, je dirai simplement que huit ou dix jours se passèrent ainsi, mon pauvre hère de maître s'en allant chaque matin, avec sa démarche élégante et son pas compté, humer l'air par les rues, tandis que le pauvre Lazarille lui servait de tête de loup[12].

Il m'arrivait souvent de réfléchir à ma triste destinée. Je m'étais échappé des méchants maîtres que j'avais eus pour chercher meilleure condition, et j'étais venu en rencontrer un qui, non-seulement ne me nourrissait pas, mais qu'il fallait encore que je nourrisse. Je ne lui voulais pourtant point de mal, voyant qu'il n'avait ni ne pouvait davantage, et j'avais pour lui plutôt de la pitié que de la haine. Souvent même, afin de rapporter au logis de quoi lui faire bien passer la journée, je me résignais à la passer mal, parce que toute misère m'était connue. Un matin, qu'il s'était levé en chemise pour satisfaire quelque nécessité, voulant sortir de doute, je déroulai les chausses qui lui servaient de chevet, et j'y trouvai une bourse de velours uni, pliée en vingt doubles, mais sans un liard ni signe qu'il y en fût entré depuis longtemps. Il est pauvre, disais-je, et personne ne peut donner ce qu'il n'a pas; mais l'avare d'aveugle et le ladre de curé qui me faisaient mourir de faim, tandis que Dieu les pourvoyait amplement, l'un pour baiser la main, l'autre pour remuer la langue, ceux-là méritaient ma haine; celui-ci ne mérite que ma compassion. Dieu m'est témoin qu'aujourd'hui, quand je rencontre quelqu'un de son espèce, avec cette démarche pompeuse, j'en ai pitié en pensant qu'il souffre ce que j'ai vu souffrir à l'autre, que, malgré toute sa misère, j'aimerais mieux servir, à cause de cela, que mes premiers maîtres. Ce qui me déplaisait seulement en lui, c'était, tant de présomption. J'aurais voulu que son orgueil se fût abaissé autant que sa nécessité s'élevait; mais c'est, je crois, une règle adoptée et gardée par ses semblables que, sans avoir un sou dans la poche, ils n'en mettent pas moins la toque sur l'oreille. Que le Seigneur y remédie, car c'est un mal avec lequel ils doivent mourir!

L'état où je vivais, comme on voit, n'était pas brillant, et cependant ma mauvaise étoile, qui ne se lassait pas de me poursuivre, ne permit pas que cette triste et laborieuse manière de subsister durât longtemps. Cette année ayant été stérile en blés, la municipalité ordonna que tous les pauvres étrangers quittassent la ville, et fit publier que ceux qui seraient rencontrés à l'avenir seraient punis du fouet. En effet, quatre jours après l'ordonnance, je vis conduire une procession de malheureux qu'on fouettait aux quatre coins des rues, ce qui me causa un si grand effroi, que je n'osai plus jamais me risquer à demander mon pain. C'est alors qu'on aurait pu voir l'abstinence de notre maison, et le triste silence de ses habitants. Ce fut à ce point qu'il nous arriva de passer deux ou trois jours sans manger une bouchée ni dire une parole. Dans cette extrémité, je dus la vie à quelques femmes, nos voisines, qui filaient du coton pour faire des bonnets, et avec lesquelles je fis connaissance. Des misères qu'on leur apportait à manger, elles me donnaient quelques bribes qui servirent à me sustenter. Mais j'avais moins pitié de moi que de mon pitoyable maître. Au diable la bouchée qu'il avala de huit jours! Du moins nous les passâmes sans manger à la maison. Je ne sais ni où il allait, ni comment il dînait, mais je le voyais revenir chaque jour, sur le midi, tout le long de la rue, le corps plus efflanqué qu'un lévrier de bonne race; et pour ce qui touchait à son maudit honneur, il prenait une paille, de celles qui n'abondaient guère à la maison, et s'en allait se planter sur la porte pour nettoyer ses dents qui étaient assurément fort propres, se plaignant toujours de la maison à laquelle il attribuait tous les maux: «Vois, me disait-il, qu'elle est triste, obscure et lugubre; tant que nous resterons ici, nous aurons à souffrir; j'attends la fin du mois pour déloger.»

Nous étions livrés à cette triste et affamante persécution, quand un jour, je ne sais par quel heureux hasard, mon pauvre maître se trouva possesseur d'une pièce de cinq sous, avec laquelle il arriva à la maison aussi fier que s'il eût tenu tout le trésor de Venise. Il me la donna, tout plein de joie, en me disant: «Tiens, Lazarille, Dieu commence à ouvrir sa main; cours au marché, achète pain, vin et viande, et crevons l'œil au diable. Je dois te dire encore, pour que tu t'en réjouisses, que j'ai loué une autre maison, et que nous quitterons cette misérable masure, le mois achevé. Maudite soit-elle, et maudit soit celui qui en posa la première pierre! Par Notre-Dame, depuis que j'y demeure, il n'est pas entré dans mon estomac une goutte de vin, ni une bouchée de viande, et je n'ai pas joui d'un instant de repos, tant elle a d'obscurité et de tristesse. Va et reviens, que nous dînions aujourd'hui comme de petits rois.» J'empoigne mes cinq sous et mon pot, et, prenant mes jambes à mon cou, j'enfile la rue tout joyeux du côté du marché. Mais que me sert tant d'empressement, s'il est écrit dans mon triste destin qu'il ne me viendra aucune joie sans encombre? Il en fut de même cette fois; car, tandis que je montais la rue, donnant à Dieu des grâces infinies de ce que mon maître se fût procuré de l'argent, et comptant sur mes doigts de quelle manière je pourrais l'employer avec le plus de profit, voilà que tout à coup je donne à l'encontre d'un mort qu'une foule de prêtres et de gens descendaient sur un brancard. Je me collai contre le mur pour leur laisser place, et pendant que le corps passait, venait immédiatement derrière une femme qui devait être celle du défunt, couverte de deuil et suivie de plusieurs autres femmes, laquelle allait en pleurant et en disant à grands cris: «Hélas! mon cher mari et seigneur, où vous conduit-on? À la demeure triste et malheureuse, à la demeure obscure et sombre, à la demeure où jamais on ne mange ni on ne boit.» Moi, qui entendis cela, je me sentis frissonner de la tête aux pieds: «Ah! mon Dieu, m'écriai-je, c'est à notre maison qu'on mène ce mort.»

Je laisse aussitôt mon chemin, je fends la foule par le milieu, et, descendant la rue avec toute la vitesse de ma course, j'entre à la maison, je la ferme en toute hâte, et j'invoque à grands cris l'assistance de mon maître, l'embrassant avec force pour qu'il vienne m'aider à en défendre l'entrée. Lui, tout atterré, pensant que ce fût autre chose, me dît: «Qu'est-ce que cela, Lazarille? quels sont ces cris? Que fais-tu, et pourquoi fermer la porte avec tant de furie?—Ô seigneur, lui dis-je, accourez ici, on nous amène un mort!—Comment, un mort? répondit-il.—Oui, repris-je, je l'ai rencontré là-haut, et sa femme s'en allait en disant: «Hélas! mon cher mari et seigneur, où vous conduit-on? Dans la demeure obscure et sombre, dans la demeure triste et malheureuse, dans la demeure où jamais on ne mange ni on ne boit. C'est bien ici qu'on l'amène.» Quand mon maître entendit cela, quoiqu'il n'eût pas beaucoup de motifs d'être de bonne humeur, il se mit si fort à rire, qu'il fut plusieurs instants sans pouvoir parler. Pendant ce temps j'avais mis le verrou à la porte, et je la soutenais avec mon épaule pour mieux la défendre. Le convoi et le mort passèrent, et néanmoins je craignais encore qu'on ne le mît à la maison. Quand mon maître fut plus rassasié de rire que de manger: «Il est vrai, Lazarille, me dit-il, qu'en entendant ce que disait la veuve, tu as eu raison de penser comme tu as fait; mais puisque Dieu en ordonne autrement, et qu'ils sont déjà loin, ouvre, ouvre vite, et cours chercher notre dîner.—Seigneur, repris-je, laissez-les achever la rue.» Enfin, mon maître vint lui-même à la porte, et l'ouvrit malgré moi, car il fallut qu'il me fît violence, tant la frayeur m'avait ému. Je repris le chemin du marché; mais, quoique nous dînâmes bien ce jour-là, je ne pus trouver aucun plaisir au repas, et fus trois jours à reprendre couleur. Pour mon maître, il trouva dans cette aventure un ample sujet de gaieté.

Je passai quelque temps de cette manière avec ce pauvre écuyer, mon troisième maître, désirant toujours savoir le motif de sa venue et de son séjour en ce pays; car dès le premier jour que je fus à son service, je reconnus qu'il était étranger, au peu de connaissances et de fréquentation qu'il avait avec les habitants. Mon désir fut enfin rempli, et j'appris ce que je désirais. Un jour que nous avions raisonnablement dîné, et qu'il en était tout satisfait, il me conta son histoire, et me dit qu'il était de la Castille-Vieille, et qu'il avait quitté son pays, uniquement pour ne point ôter le bonnet à un chevalier son voisin. «Mais, seigneur, lui dis-je, s'il était ce que vous dites et qu'il eût plus que vous, c'était avec raison que vous ôtiez le premier votre bonnet, puisqu'il vous ôtait aussi le sien.—C'est vrai, reprit-il; il est et il a ce que je dis, et il m'ôtait en effet son chapeau. Mais pour toutes les fois que je saluais le premier, il aurait bien pu s'humaniser un peu et me prévenir à son tour.—Pour moi, seigneur, répondis-je, il me semble que je n'y aurais pas regardé de si près, surtout avec mes supérieurs en qualité et en richesse.—Tu es jeune, reprit-il, tu ne sens pas les affaires de l'honneur, qui sont aujourd'hui tout le bien des honnêtes gens. Eh bien, je te fais savoir que je suis, comme tu vois, un écuyer; mais, par le nom de Dieu, je rencontrerais un comte dans la rue, que, s'il ne m'ôte pas tout à fait son bonnet, une autre fois qu'il viendra à ma rencontre, je saurai bien entrer dans une maison, feignant d'y avoir affaire, ou me jeter dans une autre rue, s'il s'en trouve avant qu'il arrive à moi, uniquement pour ne pas lui ôter le mien. À l'exception de Dieu et du roi, un hidalgo ne doit rien à personne, et il n'est pas juste qu'étant homme de bien, il se départe d'une ligne de ses priviléges. Je me rappelle qu'un jour, dans mon pays, je fis affront à un artisan, et je pensai le battre, parce que chaque fois que je le rencontrais, il me disait: Que Dieu vous maintienne[13]! «Canaille de vilain, lui dis-je, pourquoi n'êtes-vous pas mieux élevé? Vous osez me dire que Dieu vous maintienne! comme si j'étais le premier venu.» Depuis ce moment, il m'ôtait le chapeau, et parlait comme il devait.—N'est-ce pas, dis-je à mon maître, une bonne manière à un homme d'en saluer un autre, de lui dire que Dieu le maintienne?—Que tu es sot! reprit-il; c'est bon à dire aux hommes de basse extraction; mais à ceux qui sont élevés comme moi, on ne peut les aborder à moins de: Je baise les mains de Votre Grâce, ou pour le moins, Je vous baise les mains, seigneur[14], si celui qui parle est chevalier. Mais cet homme de mon pays au Dieu vous maintienne! je ne pus plus le souffrir, et je ne souffrirai d'aucun homme du monde, hors le roi, qu'il me dise Dieu vous maintienne!—C'est pour cela, dis-je tout bas, qu'il a si peu soin de te maintenir, puisque tu ne souffres pas que personne l'en prie.—D'autant plus, continua mon maître, que je ne suis pas si pauvre que je n'aie dans mon pays un terrain à bâtir des maisons, qui, si elles étaient bâties à une quinzaine de lieues d'où je suis né, sur le coteau de Valladolid, vaudraient bien deux cent mille maravédis, tant on pourrait les faire grandes et belles. J'ai bien encore un colombier qui, s'il n'était pas abattu, donnerait plus de deux cents pigeons à l'année, et plusieurs autres choses dont je ne parle pas, que j'ai abandonnées pour raison d'honneur. Je suis venu dans cette ville, pensant y rencontrer un bon emploi, et j'ai été trompé dans mon espérance. Je trouve bien des chanoines et des seigneurs d'église; mais ce sont des gens si bornés, que le monde entier ne leur ferait pas changer d'allure. Des cavaliers de demi-fortune me recherchent aussi; mais servir ceux-là c'est trop de fatigue, car il faut qu'un homme se convertisse en bête à toutes fins, sinon un congé par le nez. Le plus souvent, le salaire est à longues échéances, et le plus sûrement se réduit au dîner; et si le maître veut écouter sa conscience et vous payer vos sueurs, vous êtes magnifiquement gratifié de quelque haut-de-chausse sale, ou de quelque pourpoint râpé. Mais quand un homme tombe au service d'un seigneur de distinction, alors il sort de misère. N'y a-t-il point par hasard en moi de quoi servir et contenter ceux de cette espèce? Je jure Dieu, si j'en rencontre un, que je ne tarderai pas à devenir son grand favori, et je lui rendrai mille services; car je saurai le tromper tout aussi bien qu'un autre, lui plaire merveilleusement, applaudir à ses saillies et à ses habitudes, quand même elle ne seraient pas les meilleures du monde; ne lui dire jamais chose qui le chagrine, quoiqu'elle lui fût très-profitable; mettre la plus grande diligence en actions et en paroles autour de sa personne, sans me tuer pour les choses hors de sa vue; gronder vertement les valets, quand il pourrait m'entendre, pour lui prouver mon zèle à ses intérêts; et quand il gronderait lui-même, aiguillonner encore son courroux par des lardons qui semblent dits en faveur de l'accusé; lui parler bien de ceux qu'il affectionne, et mordre malicieusement sur les autres; accuser indifféremment ceux de la maison et ceux du dehors, rechercher et savoir les histoires d'autrui pour l'en divertir. J'aurais enfin mille autres qualités de cette nature, en usage aujourd'hui à la cour, et que les seigneurs affectionnent, ne voulant pas avoir chez eux d'hommes de bien, qu'ils haïssent au contraire, et qu'ils appellent des niais auxquels on ne peut confier d'affaires, ni remettre les soucis. C'est pour cela qu'aujourd'hui les gens fins usent avec eux de ces moyens dont j'userais moi-même; mais le sort ne veut pas que je trouve l'emploi de mon habileté.»

Voilà de quelle manière mon maître déplorait sa mauvaise étoile, en me racontant tout ce que valait sa personne. Mais, au milieu de son discours, entrent un homme et une vieille femme qui lui demandent le loyer, l'un de la maison, l'autre du lit. Ils font le compte, qui s'élevait, pour deux mois, plus loin sans doute que mon maître ne pouvait atteindre en un an, je pense à douze ou treize réaux. Il leur fit une bonne réponse, leur dit qu'il allait sortir pour changer une double pistole, et qu'ils pourraient revenir le soir même. Mais sa sortie fut sans retour, de manière que lorsque les autres revinrent dans le tantôt, il était déjà trop tard. Je leur dis qu'il n'était point rentré. La nuit venue et lui non, j'eus peur d'être seul à la maison, et je m'en allai conter l'histoire aux voisines, chez qui je passai la nuit. Le matin arriva, et les créanciers arrivèrent aussi demander le voisin; mais porte close. Les femmes répondirent: «Voici son valet et sa clef.» Ils m'interrogèrent alors, et je répondis que je ne savais où il était allé, qu'il n'avait plus paru à la maison depuis qu'il était sorti pour changer sa pièce, et que je pensais qu'il nous avait aussi changés pour d'autres. En entendant cela, ils courent chercher un alguazil et un greffier, qu'ils ramènent bientôt avec eux, prennent la clef, m'appellent, assemblent des témoins, ouvrent la porte, et entrent dans l'intention de saisir les biens de mon maître pour se payer. Ils parcourent toute la maison, et la trouvant toute nue, comme j'ai conté, ils me dirent: «Où sont les meubles de ton maître, ses coffres, ses tapisseries, ses effets?—Je n'en sais rien, répondis-je.—Sans doute, reprirent-ils, qu'ils les auront enlevés cette nuit et portés quelque part; seigneur alguazil, arrêtez ce garçon qui doit savoir ce qu'ils sont devenus.» L'alguazil le fit aussitôt, et m'empoigna par le collet du pourpoint, en me disant: «Garçon, tu es arrêté, si tu ne découvres les biens de ton maître.» Moi, qui ne m'étais jamais vu dans semblable transe (quoique j'eusse été souvent saisi par le collet, mais plus doucement, et pour montrer le chemin à l'aveugle), j'eus grande peur, et je promis en pleurant de dire tout ce qu'ils voudraient. «Voilà qui est bien, reprirent-ils, dis ce que tu sais, et n'aie point peur.» Le greffier se mit sur un banc pour écrire l'inventaire, et me demanda ce que mon maître possédait: «Seigneur, répondis-je, ce qu'il possède, à ce qu'il m'a dit, c'est un bon terrain à maisons, et un colombier détruit.—Voilà qui est bien, dirent-ils encore; pour peu que cela vaille, il y aura toujours de quoi nous payer. Et dans quel endroit de la ville sont-ils situés? me demandèrent-ils.—Dans son pays, répliquai-je.—Pour Dieu, l'affaire est bonne, dirent-ils. Et où est son pays?—Dans la Castille-Vieille, à ce qu'il m'a dit,» répondis-je. À ces mots l'alguazil et le greffier se mirent à rire aux éclats, en disant aux créanciers: «Voilà une relation plus que suffisante pour que vous soyez satisfaits, quelque grande que soit votre créance» Les voisines, qui étaient présentes, dirent alors: «Seigneurs, cet enfant est un innocent qui n'est que depuis quelques jours avec l'écuyer et qui n'en sait pas plus que vous sur son compte, si ce n'est que le pauvre enfant venait chaque soir chez nous, où nous lui donnions à manger ce que nous pouvions, pour l'amour de Dieu, et il s'en allait passer la nuit chez son maître.»

Mon innocence ainsi prouvée, on me rendit la liberté. Alors l'alguazil ainsi que le greffier demandèrent à l'homme et à la femme leurs frais et honoraires, sur quoi il s'éleva grande dispute et grand bruit, ceux-ci prétendant qu'ils ne devaient rien payer, puisqu'il n'y avait rien à prendre et que la saisie n'avait pas été faite, les autres affirmant qu'ils avaient perdu d'autres affaires pour venir à celle-là. Finalement, après bien des cris de part et d'autre, un recors empoigna la vieille couverture de la vieille femme, et, quoiqu'il ne fût pas très-chargé, tous cinq coururent après en criant. Je ne sais comment cela finit, mais je crois que la pauvre couverture aura payé pour tous; et bien lui en aura pris, si elle devait aller chez d'autres locataires se reposer des fatigues passées.

De la manière que je viens de raconter, mon pauvre troisième maître m'abandonna, d'où je finis de connaître toute la perversité de ma fortune; car elle signalait si bien sa puissance contre moi, et faisait mes affaires si bien au rebours, que, tandis que les valets ont coutume de laisser leurs maîtres, pour moi, c'était le maître qui laissait le valet.

CHAPITRE V.

Comment Lazarille se mit au service d'un moine de la Merci, et de ce qui lui arriva.

Il fallut chercher le quatrième, et ce fut un moine de la Merci auquel m'adressèrent les voisines, qui l'appelaient leur cousin. C'était un ennemi déclaré du chœur et du réfectoire, chaud partisan des courses au dehors, et grand amateur de visites et d'affaires du siècle; tellement que je suis sûr qu'il usait à lui seul plus de souliers que tout le monastère. Ce fut lui qui me donna les premiers souliers que j'aie mis en ma vie; mais ils ne durèrent pas huit jours, et je ne pus moi-même durer plus longtemps à suivre son trot. Pour cela, et pour certaines privautés que je passe sous silence, je m'éloignai de lui.

CHAPITRE VI.

Comment Lazarille se mit au service d'un marchand de bulles, et de ce qui lui arriva.[15]

Le cinquième maître que le sort me donna fut un marchand de bulles, le plus effronté, le plus dévergondé, le plus grand débitant de cette marchandise, que j'aie jamais vu, que j'espère jamais voir, et que personne ne verra jamais; car il avait dans son métier toutes sortes de rubriques, de finesses et de subtiles inventions. Quand il arrivait dans les pays où devait se débiter la bulle, il offrait d'abord aux prêtres ou aux curés quelque chose d'égale valeur: une laitue de Murcie, dans la saison, une paire d'oranges, une pêche, un melon. C'est ainsi qu'il avait soin de se les rendre propices pour qu'ils favorisassent son négoce, et appelassent leurs paroissiens à prendre la bulle, en lui offrant de plus des remercîments. Il avait soin aussi de s'informer de leur mérite; s'ils disaient entendre le latin, il se gardait bien d'en dire un mot, pour ne pas trébucher, et se servait alors d'un gentil espagnol, débité d'une voix assurée; mais s'il apprenait que ces prêtres fussent de ceux qui acquièrent leur grades moins avec des belles-lettres qu'avec des écus, il se faisait un saint Thomas au milieu d'eux, et parlait deux heures en latin, ou du moins paraissait le faire, quoiqu'il n'en dît pas un mot. Quand il ne pouvait, par de bonnes voies, faire acheter ses bulles, il en cherchait sans scrupule de mauvaises, et pour cela, tantôt fatiguait le peuple, tantôt employait les plus habiles artifices. Et pour ne pas rappeler ici tous ceux que je lui vis faire, ce qui serait trop long à conter, je n'en rapporterai qu'un seul, mais assez subtil et piquant pour donner une preuve de toute son habileté.

Dans un endroit du diocèse de Tolède, il avait prêché deux ou trois jours, faisant ses diligences accoutumées, sans qu'on lui eût pris une bulle, et sans qu'on montrât, à mon avis, la moindre intention d'en prendre, ce qui le faisait donner au diable. Après avoir cherché comment il fallait s'y prendre, il résolut d'assembler le peuple le lendemain matin, pour prendre congé de la bulle[16]. Cette même nuit, après souper, lui et l'alguazil qui l'assistait se mirent à jouer la collation, de façon que le jeu amena une querelle et de mauvaises paroles. Il appela l'alguazil voleur, et l'autre l'appela faussaire. Sur cela, le seigneur commissaire, mon maître, saisit une pique de messier qui se trouvait sous le portail de l'auberge, et l'alguazil mit la main à l'épée qu'il portait à sa ceinture. Au bruit et aux cris que nous jetions tous, les hôtes et les voisins accoururent pour les séparer, et tous deux, pleins de colère, cherchaient à échapper à ceux qui les retenaient, pour se couper la gorge. Mais comme la foule s'augmentait par le tapage, et que la maison était pleine de monde, voyant qu'ils ne pouvaient s'attaquer avec leurs armes, ils échangeaient force injures, parmi lesquelles l'alguazil répétait à mon maître qu'il était un faussaire, et que les bulles qu'il vendait étaient fausses. Finalement les curieux, désespérant de les accorder, se décidèrent à emmener l'alguazil de l'auberge à un autre endroit, laissant mon maître en proie à sa fureur. Les hôtes et les voisins l'engagèrent ensuite à se calmer et à dormir, ce qui fit que nous allâmes tous nous coucher.

Le matin venu, mon maître se rendit à l'église, et fit sonner la messe et le sermon pour congédier la bulle. Le peuple s'assembla, en murmurant des bulles et disant qu'elles étaient fausses, puisque l'alguazil lui-même l'avait découvert dans la querelle: de façon qu'outre le peu d'envie que les habitants avaient montré de la prendre, ils montraient contre elle une haine véritable. Mon maître cependant monte en chaire, et commence son prône, pour amener les assistants à ne pas se priver des indulgences et des grâces que portait la bulle avec elle. Il en était au meilleur du discours, quand l'alguazil entre dans l'église, fait sa prière, et, se levant aussitôt, commence à dire d'une voix lente et posée: «Bonnes gens, écoutez de moi une parole, ensuite vous écouterez qui bon vous semblera. Je suis venu avec ce marchand d'indulgences qui prêche en ce moment, lequel m'a trompé, et m'a engagé à favoriser sa tromperie, sous condition d'en partager le profit. Aujourd'hui que j'aperçois le mal qu'en éprouveraient ma conscience et vos bourses, dans mon repentir, je vous déclare nettement que les bulles qu'il prêche sont fausses, qu'il ne faut ni le croire, ni les prendre, que je ne suis partie directe ni indirecte dans cette affaire, que dès à présent je dépose mon bâton[17] et le foule aux pieds; et si jamais cet imposteur est châtié pour ses faux, soyez-moi témoins que je ne suis pas avec lui, pour lui prêter mon aide, mais qu'au contraire je vous détrompe et vous découvre sa fraude.» L'alguazil acheva de parler, et quelques hommes de bien, qui se trouvaient présents, voulaient le chasser de l'église pour éviter le scandale. Mais mon maître les prévint, et ordonna, sous peine d'excommunication, que personne ne l'arrêtât et qu'on le laissât dire tout ce qu'il voudrait. Lui, de son côté, garda également le silence, tandis que l'alguazil disait ce qui vient d'être rapporté. Quand il eut cessé, mon maître lui demanda s'il lui restait quelque chose à dire, et le pria de continuer.» J'aurais encore long à parler sur vous et votre fourberie, reprit l'alguazil, mais cela suffit pour le moment.» Le seigneur commissaire se mit alors à genoux dans la chaire, et levant au ciel les mains et les yeux: «Seigneur Dieu, s'écria-t-il, toi pour qui rien n'est caché mais qui vois tout au contraire, pour qui rien n'est impossible, mais qui peux tout, tu connais la vérité, et sais avec quelle injustice on m'outrage. Pour ce qui me regarde, je lui pardonne, afin, Seigneur, que tu me pardonnes à ton tour. Ne considère pas celui qui ne sait, ni ce qu'il fait, ni ce qu'il dit; mais, je t'en supplie et te le demande au nom de la justice, ne dissimule pas l'injure qui t'est faite, de peur que quelqu'un de ceux ici présents, qui venait chercher cette sainte bulle, donnant crédit aux fausses paroles de cet homme, ne manquât de le faire; et puisque ce serait tellement au préjudice du prochain, je t'en supplie, Seigneur, ne dissimule pas ta volonté, mais au contraire montre-la par un miracle, et que ce soit de cette manière: si c'est la vérité que cet homme a dite, si j'apporte le mensonge et la fourberie, que cette chaire s'enfonce avec moi, et m'entraîne au centre de la terre, d'où jamais ni elle ni moi ne paraissions; mais si c'est la vérité que j'ai dite, et si cet homme, poussé par le démon pour priver d'un si grand bien ceux qui m'écoutent, m'a méchamment accusé, qu'il soit puni de même et que sa malice soit connue de tout le monde.»

À peine mon dévot seigneur eut-il achevé son oraison, que l'alguazil tombe de son siége, donnant un si grand coup sur le pavé, que toute l'église en résonna, et il commence à hurler, à se tordre la bouche, à jeter de l'écume, et à faire mille contorsions, frappant des mains et des pieds et se roulant par terre. Le tapage et les cris des assistants étaient tels, qu'ils ne s'entendaient plus les uns les autres. La plupart étaient pleins de surprise et d'épouvante. Les uns disaient: «Que le Seigneur le secoure!....» Les autres: «Il n'a que ce qu'il mérite, puisqu'il portait un si faux témoignage.» Finalement, quelques-uns de ceux qui se trouvaient près de lui, et, je crois, non sans grande frayeur, s'approchèrent et lui saisirent les bras, avec lesquels il envoyait de vigoureux coups de poing à ceux qu'il rencontrait. D'autres lui tiraient les jambes et les tenaient fortement, car il n'y a pas de méchante mule au monde qui lançât de plus lestes ruades. Ils le tinrent quelque temps ainsi, s'étant jetés plus de quinze sur son corps, et il leur envoyait à pleines mains des gourmades, pour peu qu'ils oubliassent d'être sur leurs gardes.

À tout cela, le seigneur mon maître demeurait à genoux dans la chaire, les yeux et les mains toujours élevés vers le ciel, et tellement transporté dans une béate extase, que ni les pleurs, ni les cris, ni le tapage qui se faisait dans l'église, n'étaient suffisants pour le tirer de sa divine contemplation. Ces bonnes gens s'approchèrent enfin, et, l'éveillant à grands cris, le supplièrent de secourir ce pauvre diable qui se mourait, sans avoir égard au passé, ni à ses calomnies, puisqu'il en était déjà puni. «Si vous pouvez, ajoutaient-ils, quelque chose pour le délivrer du péril qu'il court et des souffrances qu'il endure, faites-le pour l'amour de Dieu, à présent que nous voyons tous bien clairement la faute du coupable et votre sincérité, puisqu'à votre prière et pour vous venger, le Seigneur n'a point différé le châtiment.»

Le commissaire, comme quelqu'un qui sort d'un doux sommeil, les regarda, puis regarda le criminel, puis tous ceux qui étaient à l'entour, et leur dit d'une voix lente et calme: «Vous n'auriez jamais dû, bonnes gens qui m'écoutez, intercéder pour un homme sur qui Dieu s'est signalé d'une si éclatante manière; mais puisqu'il nous commande de ne pas rendre le mal pour le mal, et de pardonner aux injures, nous pouvons le supplier avec confiance de remplir le précepte qu'il nous donne, et que sa Majesté infinie fasse grâce à cet homme, qui l'offensait en mettant obstacle à la propagation de sa sainte foi. Allons donc tous le prier.» Après ces mots, il descendit de la chaire, et leur recommanda de supplier très-dévotement le Seigneur qu'il daignât pardonner à ce pécheur, qu'il daignât lui rendre la santé et la raison, et chasser le démon de son corps, s'il avait permis qu'il y entrât pour son grand péché. Tous se mirent à genoux devant l'autel, et commencèrent à chanter avec les prêtres une litanie à voix basse. Ensuite, mon maître s'approcha de l'alguazil, avec la croix et l'eau bénite, et, après avoir chanté sur son corps, levant au ciel les mains, puis les yeux, à tel point qu'il n'en paroissait plus rien qu'un peu de blanc, il entonna une oraison non moins longue que dévote, qui fit pleurer tous les assistants, comme ont coutume de faire le prédicateur et l'auditoire dans les sermons de la Passion, suppliant Notre-Seigneur, puisqu'il ne demandait pas la mort du pécheur, mais sa vie et son repentir, de vouloir bien rendre la santé à ce malheureux poussé du démon et conduit par le péché, pour qu'il se repentît et confessât ses fautes. Cela fait, il se fit apporter la bulle, la lui posa sur la tête, et tout aussitôt le pécheur d'alguazil commença à se trouver mieux et à revenir à lui peu à peu. Dès qu'il eut repris entièrement connaissance, il se jeta aux pieds du seigneur commissaire, pour lui demander pardon, confessant qu'il avait parlé par la bouche et par l'ordre du diable, d'abord pour lui causer préjudice et se venger de leurs querelles, mais surtout parce que le démon recevait une grande peine du bien qu'allait faire la bulle en cet endroit. Mon maître lui accorda sa grâce, et la paix se fit entre eux. Il y eut ensuite une si grande hâte à venir acheter la bulle, qu'aucune âme vivante ne s'en passa dans le pays; tous la prirent, maris et femmes, fils et filles, valets et servantes.

La nouvelle de cet événement se répandit dans les lieux circonvoisins, et, quelque part que nous arrivassions, il n'était pas besoin de sermon, ni de messe; on venait chercher la bulle à l'auberge, comme des poires pour l'amour de Dieu. De manière que dans dix ou douze endroits des environs où nous allâmes, mon maître débita autant de milliers de bulles, sans prêcher un seul sermon. Quand la comédie se joua, j'avoue que j'y fus pris moi-même comme les autres, et que j'en éprouvai la même épouvante; mais en voyant ensuite les rires et les plaisanteries qu'en faisaient entre eux mon maître et l'alguazil, je compris qu'elle était de l'invention de l'industrieux commissaire. Malgré ma jeunesse, ce tour me plut infiniment, et je me disais: «Combien de tours semblables ces fourbes doivent-ils jouer aux innocents!»

Finalement je restai encore avec ce quatrième maître près de quatre mois, pendant lesquels j'eus à souffrir bien des fatigues.

CHAPITRE VII

Comment Lazarille se mit au service d'un chapelain, et de ce qui lui arriva.

Après quoi je me mis au service d'un peintre d'enseignes, pour lui broyer ses couleurs, et je souffris encore mille maux dans le métier.

En ce temps-là, je commençais à devenir grand garçon. Un jour que j'entrais dans la cathédrale, un chapelain me prit à son service, et me remit un âne, quatre cruches et un fouet pour aller vendre de l'eau par la ville. Ce fut là le premier échelon par lequel je montai pour atteindre une bonne vie, et pour être, comme on dit, à bouche que veux-tu? Je donnais à mon maître trente maravédis par jour, le surplus du bénéfice me restait, et le samedi je gagnais pour moi. Je gouvernai si bien le métier, qu'au bout de quatre ans que je le fis, j'amassai de mes petits profits de quoi m'habiller honorablement à la friperie, où j'achetai un pourpoint de vieille futaine, une casaque à manches tressées, un manteau de drap jadis frisé, et une épée du temps du Cid. Dès que je me vis en costume d'homme de bien, je dis à mon maître de reprendre son âne et que j'abandonnais le métier.

CHAPITRE VIII.

Comment Lazarille se mit au service d'un alguazil, et de ce qui lui arriva.[18]

En quittant le chapelain, je me fis recors d'un alguazil; mais je restai peu de temps avec lui, parce que l'office me sembla trop périlleux, surtout une nuit que certains bandits réfugiés nous poursuivirent à coups de pierres et de bâtons, mon maître et moi. Lui, qui voulut les attendre, fut fort maltraité; pour moi, je ne me laissai pas atteindre. De cette affaire, je reniai le métier, et, pensant par quelle manière de vivre j'arriverais à trouver le repos, et à gagner quelque chose pour la vieillesse, Dieu voulut bien m'éclairer. Avec la faveur que me prêtèrent des amis et des grands seigneurs, tous mes travaux, toutes mes fatigues furent amplement payés par ce qu'ils me firent obtenir. Ce fut un office royal (car j'avais vu que personne ne réussissait à moins d'en posséder un) dans lequel je vis au jour d'aujourd'hui, à votre service et à celui de Dieu. J'ai la charge de publier les vins qui se vendent dans cette ville, les objets mis à l'encan ou les choses perdues, et d'accompagner ceux qui souffrent persécution pour la justice, en déclarant à haute voix leurs délits: c'est-à-dire, en bon espagnol, que je suis crieur public. Les choses ont si bien tourné, et j'ai si facilement pris cœur à mon nouvel état, que presque toutes les affaires qui touchent au métier me passent par les mains, à tel point que, dans toute la ville, quand on a du vin ou quelque autre chose à vendre, on ne croirait pas pouvoir en tirer parti, si Lazarille ne s'en mêlait.

Ce fut dans ce temps-là que monsieur l'archiprêtre de San-Salvador, voyant mon habileté et ma bonne conduite, car il me connaissait parce que je publiais ses vins, décida de me marier avec sa servante. De mon côté, considérant que d'une telle personne je ne pouvais attendre que bienfaits et secours, je résolus d'obéir, et je l'épousai en effet. Jusqu'à présent je ne m'en suis pas repenti; car, outre qu'elle est bonne fille, entendue et diligente, je trouve dans monsieur l'archiprêtre toutes sortes de faveur et d'appui. Chaque année, il lui donne en plusieurs fois jusqu'à une bonne charge de blé, pour Pâques la provision de viande, de temps en temps une paire de pains d'offrande, et les vieux habits qu'il abandonne. Il nous a même loué une petite maison qui touche à la sienne, et presque tous les dimanches et fêtes nous dînons chez lui. Mais les méchantes langues, qui ne manquent jamais, ne nous laissent pas vivre en repos, disant sur nous et le blanc et le noir, et qu'on voit ma femme aller chez l'archiprêtre faire le lit et le dîner. Que Dieu les aide mieux qu'ils ne disent la vérité! En effet, outre qu'elle n'est pas femme à s'inquiéter de ces sornettes, monsieur m'a promis ce qu'il tiendra, j'espère. Un jour, en effet, il me parla tout au long devant elle, et me dit: «Lazarille, qui donne crédit aux propos des mauvaises langues, ne fera jamais ses affaires. Je te dis cela, parce que je ne serais pas étonné que quelqu'un trouvât à redire à ce que ta femme entre et sorte familièrement chez moi. Elle y vient, je te le jure, bien à ton honneur et au sien. Ainsi, ne t'occupe pas de ce qu'on peut dire, mais de ce qui t'importe davantage, j'entends de son intérêt.—Seigneur, répondis-je, je reconnais que je me suis attaché aux bons[19]. Il est bien vrai que plusieurs de mes amis m'ont touché quelques mots de cela, et m'ont certifié plus de trois fois qu'avant que j'eusse épousé ma femme, elle était accouchée trois fois des œuvres de Votre Révérence, parlant par respect, puisqu'elle est présente.» Aussitôt ma femme commença à faire de si horribles serments, que je crus que la maison s'abîmait sur nous. Ensuite elle se mit à pleurer et à jeter mille malédictions sur ceux qui nous avaient mariés ensemble; de telle façon que j'aurais mieux aimé être mort que d'avoir lâché cette parole de ma bouche. Mais enfin, moi d'un côté, et monsieur de l'autre, nous dîmes et nous fîmes tant, qu'elle cessa ses lamentations, après toutefois que je lui eus fait le serment de ne plus jamais, en toute ma vie, parler de cela, et répété que je trouvais tout à fait bien qu'elle entrât et sortît de nuit et de jour, puisque j'étais sûr de sa vertu. De cette manière nous restâmes tous trois parfaitement d'accord, et, depuis ce moment, jamais personne ne nous entendit parler de cette affaire. Au contraire, si je m'aperçois que quelqu'un veuille en ouvrir la bouche, je l'arrête, et lui dis: «Si vous êtes mon ami, ne me dites rien qui puisse me chagriner; car je ne tiens pas pour ami celui qui me chagrine, surtout si l'on veut me mettre mal avec ma femme, qui est la chose du monde que j'aime le plus; je l'aime plus que moi-même, et par elle Dieu me fait mille grâces, et beaucoup plus que je n'en mérite. Je puis d'ailleurs jurer sur l'hostie consacrée qu'elle est aussi sage qu'aucune femme qui vive entre les portes de Tolède, et quiconque dira autrement, je me couperai la gorge avec lui.» De cette manière, on ne me dit plus rien, et j'ai la paix dans le ménage.

Ce fut en cette même année que notre victorieux empereur fit son entrée dans cette illustre ville de Tolède, et y tint les Cortès, au milieu des fêtes et des réjouissances dont vous aurez entendu parler.

CHAPITRE IX.

Comment Lazarille fit amitié avec des Allemands, et de ce qui lui arrivait en leur compagnie.

Dans ce temps-là, j'avais atteint le comble de ma prospérité et de la fortune. Comme j'allais toujours accompagné d'une bonne bouteille et de quelques fruits des meilleurs du pays pour échantillon de ce que je publiais, je m'étais fait tant d'amis et de protecteurs parmi les naturels et les étrangers, que, quelque part que j'allasse, il n'y avait jamais pour moi de porte fermée. Je me vis tellement favorisé, qu'il me semble que si j'avais alors tué un homme, ou s'il m'était arrivé quelque autre méchante affaire, j'aurais trouvé tout le monde de mon parti, et j'aurais eu chez ces messieurs[20] toutes sortes de secours et de protection. Mais je ne les laissais jamais le gosier sec; j'avais soin de les mener au meilleur vin que j'eusse vendu dans toute la ville, et nous faisions grande chère et bonne vie. Il nous arriva souvent d'entrer avec nos pieds et de sortir avec ceux des autres; et le meilleur de l'affaire, c'est que, dans tout ce temps, Lazarille de Tormès n'y mit pas une obole du sien. Ils ne voulaient pas le permettre; au contraire, si quelquefois par industrie je mettais la main à la poche, feignant de vouloir payer, ils le prenaient pour affront, me regardaient de travers, et disaient: nit, nit, asticot, lanz, pour me reprendre et me faire entendre que, partout où ils étaient, personne ne devait payer un liard. Aussi, je me mourais d'amour pour ces gens-là; car, outre ce que je viens dire, c'étaient des jambons ou des gigots assaisonnés de ces bons vins et de fines épices, et toutes sortes de restes de viande ou de pain dont ils emplissaient mes poches toutes les fois que nous nous réunissions, tellement que j'emportais à la maison de quoi nous rassasier, ma femme et moi, une semaine entière. Je me rappelais alors, dans cette abondance, mes famines passées, et je rendais grâce au Seigneur, qui fait aller ainsi les choses et les temps.

Mais, comme dit le proverbe: «Qui bien te fera, ou s'en ira, ou mourra». C'est ce qui m'arriva, hélas! quand on changea, selon l'usage, la résidence de la cour[21]. À leur départ, je fus vivement pressé par ces bons amis de m'en aller avec eux, sans me mettre en peine de rien. Mais je me rappelai aussi l'autre proverbe: Mieux vaut le mal connu que le bien à connaître; et, en les remerciant de leur bonne volonté, après beaucoup d'embrassements et de larmes, je leur dis adieu. Certes, si je n'eusse pas été marié, je n'aurais pas abandonné leur compagnie; car ce sont des gens tout à fait à ma guise, menant la vie la plus joyeuse, sans caprices, sans fierté, et n'ayant ni scrupule ni dégoût d'entrer dans le premier bouchon, chapeau bas, si le vin le mérite; des gens d'honneur, francs et ronds, et si bien pourvus d'argent, que je ne demande à Dieu qu'une semblable rencontre toutes les fois que la soif me prendra. Mais l'amour de ma femme et de ma patrie, car je regarde ce pays comme le mien, suivant le dicton: D'où es-tu, homme?—Du pays de ma femme, me retinrent ici. Je demeurai donc à Tolède, dans une grande solitude d'amis, quoique bien connu des habitants, et sevré des douceurs de la vie de cour.

J'y restai toutefois bien à mon aise, avec un accroissement de joie et de famille par la naissance d'une jolie petite fille que m'a donnée récemment ma femme, en jurant qu'elle était bien de moi, quoique j'eusse quelques légers soupçons. Jusqu'à ce qu'il parut à la fortune qu'elle m'avait trop longtemps oublié, et qu'il était juste de me faire acheter ce peu d'années de vie douce et paisible par un temps égal de peines et d'amertumes. Ô grand Dieu! qui pourra retracer un accident si funeste, une infortune si accablante, sans laisser l'écritoire pour porter la plume à ses yeux!

La continuation que l'auteur promet, en finissant, à l'histoire de son Lazarille n'a jamais été faite. Il est bien arrivé, quelques années après l'apparition de ce livre, qu'un autre écrivain, resté inconnu, en publia une seconde partie; mais on reconnut sur-le-champ qu'elle était d'une plume moins habile que celle de Hurtado de Mendoza, ou de l'auteur quel qu'il soit de la première. Cette seconde partie, qui n'a de commun avec l'autre que le nom du héros, mais qui ne lui ressemble ni dans le but, ni dans l'invention, ni dans le style, est tout à fait indigne d'y faire suite, et ne vaut pas la peine qu'on la tire de l'oubli.

C'était d'ailleurs la mode, au seizième siècle, et ce fut peut-être le Lazarille qui la donna, de ne point achever les livres d'imagination, de s'arrêter même au milieu des aventures les plus compliquées, et dans le plus intéressant de l'action, comme fait Arioste à la fin des chants de son poëme. Ainsi furent écrits, par exemple, le Guzmann d'Alfarache de Mateo Aleman, le Marcos de Obregon de Vicente Espinel, la Galatea de Cervantès, et même son Don Quichotte. Le monde n'eût peut-être point possédé la seconde partie de cet immortel roman, publiée dix ans après la première, si un continuateur impertinent n'avait forcé Cervantès à terminer son livre lui-même. Justement irrité contre ce rival maladroit, contre ce grossier plagiaire, il voulut, dans un nouveau livre supérieur au premier, conduire son héros jusqu'au lit de mort afin de pouvoir s'écrier, avec un noble et légitime orgueil: «Ici, Cid-Hamet a déposé sa plume, mais il l'a attachée si haut, que personne désormais ne s'avisera de la reprendre.» Après avoir lu le Lazarille, on regrettera, sans doute, que Mendoza n'ait point donné à Cervantès l'exemple d'une si fière vengeance.

ROMANCES HISTORICOS DE DON ANGEL SAAVEDRA.

Table des matières

Si toutes les littératures modernes, suivant la loi générale des choses humaines, ont leurs racines dans les anciennes littératures, cependant il est rare qu'une nation ne possède pas, dans l'arbre de la science, quelque branche propre et personnelle, qu'elle a comme greffée elle-même sur le tronc commun de l'antiquité. Il est rare, par exemple, qu'un peuple n'ait pas sa poésie populaire, comme sa musique populaire. En Espagne, cette poésie s'appelle le romance. Il a pris son nom du nom même de la langue vulgaire; il est né avec sa littérature; il en a suivi les phases et traversé les époques: origine, progrès, décadence et rénovation; il est vieux comme les plus anciens monuments de la langue, et jeune comme ses plus récents ouvrages; il doit enfin durer autant qu'elle. Sans doute on reconnaît dans la nature et la forme de ces petits poëmes, comme dans ceux des troubadours provençaux, l'imitation des Arabes. Mais cette imitation même est un caractère particulier; et d'ailleurs, pour les sujets, les pensées, les images, la prosodie enfin, tout est original, tout est espagnol. Le nombre des romances est tellement considérable que les vastes collections où ils ont été recueillis sous différents titres sont bien loin d'avoir épuisé ce trésor commun. Et cependant les plus érudits ne sauraient désigner l'auteur d'un seul ancien romance. Ce n'est pas un poëte, ni une famille, une société ou une génération de poëtes qui ont composé cette multitude de pièces entassées dans les romanceros; c'est la nation entière, c'est tout le monde. Les romances ont été faits, l'hiver à la veillée, l'été sur le banc de pierre, pour livrer à la tradition les souvenirs et les contes des vieillards. Ils ne s'écrivaient point, mais se racontaient, et n'avaient d'autres archives que la mémoire des hommes, qui, dans l'enfance, les apprenaient de leurs pères, et, dans l'âge mûr, les redisaient à leurs enfants.

Il est difficile d'assigner une date positive à l'origine du romance. Quelques-uns, lui accordant la plus haute ancienneté, voudraient le faire naître dès le milieu du XIIe siècle, en même temps que le vieux poëme du Cid, et un peu avant les trobas provençales. Mais il suffit d'observer le langage et le rhythme des plus anciens romances pour reconnaître que, dans leur état actuel, ils sont très-postérieurs à cette époque de la formation des langues et des littératures vulgaires. Alors on ne connaissait en Espagne, pour toute prosodie, que le lourd monorime des Arabes, c'est-à-dire la rime, sinon unique, au moins redoublée et soutenue aussi longtemps que le poëte pouvait trouver des consonnances. Ce monorime fut réglé en quatrains dans le siècle suivant, et se maintint deux autres siècles sous cette nouvelle forme. Or, ni dans le Romancero del Cid, ni dans le Romancero general, ni dans aucune collection de cette espèce, on ne saurait trouver un seul romance écrit en monorime, irrégulier ou régulier. Tous sont uniformément écrits en rime assonnante, ou, pour unique et rare exception, en endechas ou quatrains assonnants; ce qui leur donne une origine et un caractère tout particuliers à la nation, comme cette forme même. La rime assonnante, en effet, est purement et seulement espagnole. Partout ailleurs on trouve, soit le vers rimé, comme le nôtre, à rime consonnante et complète, soit le vers blanc, sans aucune rime, dans les langues assez poétiques, assez accentuées par leurs syllabes longues ou brèves pour imiter la prosodie des Grecs et des Latins. Mais l'assonnance, espèce de milieu et de compromis entre ces deux formes, n'appartient qu'à l'Espagne. C'est une simple euphonie résultant de l'emploi des mêmes voyelles dans les deux dernières syllabes de chaque second vers, de façon que deux vers sont comme deux hémistiches d'un seul. Ainsi, dans cette phrase:

Las nubes entapizando

El oscuro y alto cielo, La débil luz ocultaban De estrellas y de luceros, etc.,

les voyelles assonnantes sont e et o. Il faut avoir toute la délicatesse d'oreille des peuples méridionaux et toute l'accentuation de leurs langues pour saisir cette rime incomplète, dont le charme réside principalement dans la continuité de sa répétition, la même assonnance devant être soutenue pendant tout un romance, tout un chant de poëme. Mais cette continuité n'est ni importune, ni fatigante à l'oreille; rien, au contraire, n'est plus fluide, plus coulant, plus svelte, plus harmonieux, que la rime assonnante. Elle convient merveilleusement à la narration et au dialogue. Aussi l'emploie-t-on toujours dans le romance, et généralement dans la comédie.

Cette seule circonstance de l'emploi de l'assonnant suffirait donc pour prouver que les romances appartiennent à la seconde époque de la littérature espagnole. Tomas Sanchez n'en a admis aucun dans sa célèbre collection de Poésies antérieures au XVe siècle, et le premier recueil qui en fut fait, celui de Fernando del Castillo, est du XVIe siècle. Mais pourtant les partisans de la grande ancienneté de ces poésies nationales se tirent d'affaire et expliquent l'emploi de la rime assonnante d'une manière au moins fort spécieuse, et je crois même fort probable. Les premiers romances, disent-ils, furent composés en quatrains monorimes, comme les cantiques d'Alphonse le Savant, les poëmes religieux de Gonzalo de Berceo et les poëmes satiriques de l'archiprêtre de Hita. Mais lorsque l'assonnant fut inventé et devint à la mode, avant qu'on eût recueilli dans des livres les vieux romances rimés, ils furent tous traduits en ce nouveau rhythme par le même travail populaire qui avait servi à leur composition primitive. Cette explication se trouve fortifiée du témoignage de Juan de la Encina, auteur du premier art poétique des modernes (arte de trobar), et qui tint le sceptre littéraire sous les rois catholiques Isabelle et Ferdinand, lequel, en annonçant l'adoption de la rime assonnante pour les romances, ajoutait: "et même ceux du vieux temps ne sont point en consonnante parfaite." Il connaissait donc, à la fin du XVe siècle, des romances qui n'étaient point en assonnant.

La nombreuse famille des romances se divise en plusieurs genres. Les plus anciens, restés aussi les plus nouveaux, sont nommés historiques (romances historicos); ils racontent les aventures traditionnelles du Cid, de Bernard del Carpio, des sept infants de Lara, de Manuel Ponce de Leon, etc., ce qu'on pourrait appeler les siècles héroïques de l'Espagne. Ce sont des espèces de rapsodies qui se récitaient dans les Castilles comme celles d'Homère dans la Grèce, et peut-être n'aurait-il fallu qu'un Pisistrate pour former, par la réunion intelligente de ces chants populaires, une grande épopée espagnole. Lorsqu'un peu plus tard les hidalgos de la cour de Jean II allèrent assister aux fêtes chevaleresques de Grenade, et surtout lorsque les rois catholiques eurent établi leur propre cour dans l'Alhamrâ conquis, alors le romance, ayant changé de sujet et de style, changea aussi de nom, et fut appelé moresque (romances moricos). Au lieu des vieilles et austères traditions nationales, il célébra la pompe des tournois et les aventures de la galanterie. Ses héros ne furent plus Espagnols, mais Arabes. Il perdit en vigueur et en naïveté; il gagna en parure, en grâce, en bon ton. Plus tard encore, après les églogues à l'italienne de Garcilaso, de Jaureguy, de Montemayor, le romance quitta la rude lance des batailles et la canne élégante des joûtes pour prendre la houlette. Il chanta les bergers, il se fit pastoral (romances pastoriles). Ce fut sa décadence. Il ne lui restait plus, après cette chute, qu'à tomber dans les bouffonneries graveleuses des Quevedo et les prétentieux concetti des Gongora. Le romance devint donc un moment burlesque (romances jocosos). Ce fut sa dernière métamorphose, après quoi, retournant à son berceau, il ne se montre plus guère aujourd'hui que sous sa première forme et son premier nom.

C'est un recueil de romances historiques, dont tous les sujets sont empruntés à l'histoire nationale, qu'a publié en 1841 le maître incontesté du genre, don Angel Saavedra. Après quelques mots sur la poésie, disons quelques mots du poëte.

Bien des hommes, au sortir de la captivité, s'applaudissent d'avoir été quelque temps séquestrés du monde. Ils ont mis à profit les longues heures de la solitude, ils ont achevé dans leur retraite forcée des travaux que le tourbillon de notre vie mondaine ne leur eût pas même permis d'entreprendre, et ils rentrent dans la société riches de quelques conquêtes intellectuelles. Combien d'ouvrages de science, d'art ou de littérature, depuis Galilée, depuis Cervantès, ont été conçus ou sont nés sous les verrous! On peut dire, en ce sens, non-seulement que malheur est bon à quelque chose, mais aussi que la persécution tourne contre ses auteurs, et que, plus on veut les éteindre, plus on attise les lumières de l'esprit humain. L'exil, autre peine inventée par les vengeances et les terreurs de la tyrannie, donne également aux hommes qu'il frappe les avantages de la solitude et du recueillement; mais, plus encore que la captivité, il sert à l'instruction des victimes, à l'échange des idées civilisatrices, à la fraternité des peuples.

L'Espagne était restée fort en arrière de la commune civilisation, parce qu'elle demeurait isolée, parce que les habitants de l'Europe ne la visitaient point, et que ses habitants ne visitaient point l'Europe. Les événements calamiteux qui ont porté d'abord chez elle les maux de l'invasion étrangère, et qui ont ensuite jeté violemment hors de son sein les plus illustres de ses enfants, ne pouvaient manquer de produire d'heureux fruits à la longue. Ces proscrits, dispersés tant d'années en France, en Angleterre, en Amérique, ont rapporté à leur patrie des leçons fécondes de civilisation et de liberté. Même au milieu des déchirements de la guerre civile et des stériles agitations d'une révolution indécise et inachevée, l'agriculture, l'industrie, l'administration, les finances, les lois, les mœurs, les lettres et les arts, tout a gagné par leur absence forcée, suivie d'un retour triomphant, et la nation entière profite de cette école ouverte à quelques-uns par l'adversité.

Don Angel Saavedra, second fils d'un grand d'Espagne, le duc de Rivas, dont il porte aujourd'hui le nom depuis la mort de son frère aîné, est un de ces hommes chez qui la puissance de l'esprit et la droiture du cœur ont vaincu les préjugés de la naissance et les erreurs de l'éducation. Soldat pendant la guerre de l'indépendance, dès que son bras put soutenir un mousquet, il était colonel quand l'armée française repassa les Pyrénées, et les cicatrices qui couvrent sa poitrine attestent que ses grades furent bien gagnés sur les champs de bataille. Quand la révolution de 1820 ouvrit une nouvelle carrière aux patriotes espagnols, Saavedra vint s'asseoir, comme député de Cordoue, au congrès national, et, jusqu'au dernier moment, y resta fidèle à la cause populaire. Il était du petit nombre de ces députés courageux qui, chassés de Madrid par l'invasion des fils de saint Louis, avaient résolu de défendre encore une fois dans les murs de Cadix l'indépendance nationale, et qui prononcèrent à Séville la déchéance du parjure Ferdinand VII. La proscription les frappa tous. Après avoir cherché asile en Sicile, à Malte, à Londres, Saavedra s'était fixé en France depuis la révolution de juillet. Il est rentré dans son pays lorsqu'une tardive amnistie, arrachée au pouvoir royal par les symptômes d'une révolution nouvelle, lui en eut rouvert les portes. Il siége maintenant au sénat, après avoir été successivement ambassadeur et ministre.[22]

C'est pendant les loisirs de ce long exil que Saavedra, rendu aux goûts studieux de sa jeunesse, et partageant ses heures entre la peinture et la poésie, a composé la plupart des œuvres qui doivent illustrer son nom.

La principale a pour titre: El moro exposito (littéralement: Le More enfant-trouvé), ou Cordoue et Burgos au Xe siècle. Le sujet, où s'encadrent naturellement des peintures de l'Espagne arabe et de l'Espagne castillane, est emprunté à la tradition populaire des sept infants de Lara. Dans le siècle dernier, Saavedra eût nommé cet ouvrage un poëme en douze chants; de nos jours, il a le bon esprit de l'appeler simplement une Légende en douze romances (Leyenda en doce romances); et c'est, en effet, le nom propre de ce roman poétique, à la manière de ceux dont l'Arioste et Walter Scott nous ont donné des modèles divers. Celui de Saavedra, que ses compatriotes jugent digne de figurer auprès de l'Orlando furioso et de The Lady of the lake, a, sur ses devanciers, un important avantage de forme. Son rhythme n'est point l'octave italienne, si compliquée et si monotone, mais le quatrain, à la coupe dégagée, inaperçue dans le récit. Son vers n'est pas l'alexandrin, pompeux, guindé et froid, mais le simple assonnant, dont nous avons vanté tout à l'heure la marche svelte et la douce euphonie. Ce genre de rime, au reste, pour être plus agréable au lecteur, n'est pas plus facile au poëte; car celui-ci doit soutenir l'assonnant pendant tout le cours d'un chant ou d'un romance, et, ce qui n'est pas une difficulté moindre, il doit le varier, sans le répéter jamais, à chacun des chants ou des romances dont se compose l'œuvre entière. Ainsi, dans sa légende du Moro exposito, Saavedra devait varier douze fois ses rimes assonnantes, et soutenir chacune d'elles pendant toute la durée d'un récit de mille à douze cents vers.

Nous ne saurions ni traduire en entier ce poëme, ni en extraire un fragment assez complet. Nous préférons recueillir quelques stances, pour exemple du genre tendre et sentimental; puis nous prendrons à pleines mains dans une autre œuvre de Saavedra, les romances historicos. Le même volume renferme dix-huit de ces petits poëmes, conçus et écrits dans le style des anciens romances dont ils ont la naïveté, la vigueur et le charme, avec plus d'étendue toutefois, des formes plus savantes, et surtout une autre portée philosophique. On dirait que leur auteur s'est proposé de peindre, comme en une sanglante galerie de tableaux, toute une longue série des crimes de la royauté. Ainsi, l'un de ses romances raconte l'histoire du brillant comte de Villamediana, assassiné par le doux et indolent Philippe IV, parce qu'une reine coquette lui avait offert ses périlleuses faveurs; un autre décrit la mort du connétable don Alvaro de Luna, favori de Jean II, que son royal ami envoie mourir sur l'échafaud, comme fit Louis XIII de Cinq-Mars; ceux-ci montrent Christophe Colomb et Fernan-Cortés, victimes tous deux de l'ingratitude des princes qui leur devaient un empire "où le soleil ne se couchait jamais;" ceux-là, enfin, rapportent quelques-uns des atroces épisodes qui teignent de sang toute la vie de Pierre le Cruel. L'ordre des dates historiques place ces derniers au commencement du volume. C'est en commençant par eux aussi que, pour faire connaître sur échantillons les petits poëmes de Saavedra, nous sortirons de "l'embarras du choix."

Mais je supplie qu'on se rappelle, en les lisant, que c'est la traduction maigre et décolorée d'une poésie magnifique, écrite dans une langue riche et pompeuse de qui l'on pourrait dire parmi les modernes, comme André Chénier de la grecque antique,

Un langage sonore aux douceurs souveraines,

Le plus beau qui soit né sur des lèvres humaines.

J'ajouterai comme Voltaire traduisant un passage de Shakespeare: "Faites grâce à la copie en faveur de l'original; et souvenez vous toujours, quand vous voyez une traduction, que vous ne voyez qu'une faible estampe d'un beau tableau."

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Ograniczenie wiekowe:
0+
Data wydania na Litres:
16 stycznia 2025
Objętość:
491 str. 3 ilustracji
ISBN:
4064066357054
Wydawca:
Redaktor:
Właściciel praw:
Bookwire
Format pobierania:

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