Czytaj książkę: «Noémi»

Czcionka:

Tony Révillon

Noémi


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066331054

Table des matières

PROLOGUE LE JUIF DE GÊNES

I

II

III

IV

PREMIÈRE PARTIE ACHETEZ!

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

DEUXIÈME PARTIE VENDEZ!

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XII

XIII

XIV

XV

PROLOGUE
LE JUIF DE GÊNES

Table des matières

I

Table des matières

Mai1473.–Rue des Magasins-Obscurs, à Gênes. Le palais Adorno. La couronne ducale brille encore sur un écu de marbre, mais depuis un demi-siècle le grand portique qui donnait accès sur l’escalier d’honneur a été muré, et l’escalier lui-même a disparu. Au-dessus de l’ancienne cour carrée, des madriers entrecroisés supportent une toiture conique couverte de briques rouges, dont le rebord s’appuie sur la terrasse quadrangulaire qui surmontait les constructions primitives. Le jour arrive dans cette halle par dix fenêtres entre colonnes, d’où l’on aperçoit la mer. Le visiteur qui entre dans le palais par la rue se trouve dans une pièce étroite et haute, dont un rideau de tapisserie forme le fond, et dont l’unique meuble est un comptoir massif surmonté de balances à peser les métaux. S’il soulève la tapisserie, il s’arrêtera étonné et ébloui devant les richesses d’un bazar d’Orient.

Ici se déroulent les tapis, depuis la natte de sparterie ou de jonc tressé jusqu’aux laines veloutées de Smyrne et d’Aubusson. Là étinceilent les rejets éclatants des étoffes de Damas. Les soieries unies de la Haute-Italie contrastent avec les soieries brodées de l’Asie mineure et de l’Egypte. Puis viennent les dentelles flamandes filées à Bruxelles et à Valenciennes, les dentelles italiennes bordées à l’aiguille, les dentelles frangées de soie et d’or de la haute Loire et du Forez, tous les tissus à jour appelés «réseaux des femmes» par le prophète Isaïe.

Le quartier des cuirs succède à celui des étoffes et des dentelles: cuir maroquiné de Cordoue, cuir tanné de Liège, cuir de Hongrie fait avec des peaux de cheval apprêtées au sel et à l’alun, cuir de Transylvanie trempé dans la farine de seigle, cuir de Russie en peau de vache ou de veau que l’huile de bouleau pénètre d’un étrange parfum.

L’ivoire apparaît sous toutes ses formes: ivoire d’Afrique, plus dur et d’un grain plus serré que l’ivoire d’Asie; ivoire des dents d’hippopotame, plus fin que celui des défenses d’éléphant; ivoires blancs conservés sous des cages de verre; ivoires de couleur; et, sur une table d’ivoire et d’or, pareille aux tables des temples païens, des statuettes, des coffrets, des boîtes, des peignes, des cuillères, des manches de poignard en ivoire blanc, jaune et vert.

Les boiss: le bois de santal rouge que Salomon faisait venir d’Ophir pour construire le Temple, le bois d’ébène qui vient des Indes, le bois immortel tiré des forêts de Madagascar, le bois de rose qui croit au bord des canaux de la Chine, et le bois de Sainte-Lucie qu’on travaille dans les villages de la Lorraine.

Les fers, depuis les lingots d’un gris bleuâtre jusqu’aux chenets ornés de figures d’anges et de têtes de moines, chenets du cinquième et du sixième siècles avec des supports sur lesquels on tenait les plats au chaud, chenets du quinzième siècle avec des satyres et des femmes nues assis sur des globes enveloppés de feuillage. Les plombs, blanchis, jaunis, roussis, trahissant par la diversité des teintes la variété des combinaisons.

Enfin les armes et les costumes de guerre, musée merveilleux où revit l’histoire.

Cette épée ressemble à celle du roi Richard, qui partageait un bloc de fer, et ce cimeterre rappelle celui du sultan Saladin, qui coupait en deux un coussin de plumes. Voici toutes les armes, armes de jet, de main, de luxe ciselées et ornées, de guerre, de commerce, de traite, les couleuvrines de1380, simples tubes de fer fixés sur un chevalet, et les arquebuses de1425, à fourchette et à croc. Les casques en forme de bombe du temps de Hugues Capet suivent les casques à plaques et reposant sur un capuchon de cuir des soldats de Charlemagne. Le bouclier à lions doré du douzième siècle, grand à couvrir tout le corps du combattant, succède au bouclier du onzième siècle en forme d’amande, décoré d’un animal fantastique. Ce casque à grille, portant une couronne avec un lambrequin, couvrait le visage d’un chevalier du quatorzième siècle. Cette salade abritait la tête d’un arbalétrier du même temps. Si cette cotte à plaques de fer rivées sur un corsage de cuir a six cents ans et rappelle Rome, cette cotte de velours écussonnée date d’hier et caractérise le luxe qu’on commence à trouver partout, même dans les choses de la guerre.

Les épices dont les Portugais et les Anglais ont eu le monopole jusqu’au commencement du siècle, forment un des groupes importants de la Halle. Les «quatre-épices», girofle, muscade, poivre noir et cannelle, dominent dansce groupe, où figurent également les drogues: amômes, zédoaires, bétel, et les parfums: encens, myrrhe, kuphi composé d’encens, de myrrhe et de nard, aloès, safran, cinname, iris, huile de myrrhe employée par les Hébreux dans leurs cérémonies sacrées, résines qu’on fait brûler dans les cassolettes.

Mais les véritables trésors sont renfermés dans les caves. Là, dans des coffres et des armoires de fer, se trouvent l’or et l’argent sous toutes leurs formes: lingots, lames, feuilles, poudres, chaînes, vaisselles, qui représentent l’immobilité de la richesse, monnaies qui en représentent le mouvement. Leshanaps, vases en Allemagne, écuelles et tasses en Flandre, coupes et gobelets dans les pays latins, faits de métaux précieux, enrichis de pierreries, étincellent sur les rayons. Des diamants enveloppés de leur gangue, d’autres dont la gemme est découverte et dont la transparence, incolore, jaunâtre, brun clair, rose, verte ou bleue, éblouit le regard, sont entassés sans ordre, tandis que des écrins ouverts offrent les diamants en roses, au dessus taillé en facettes pointues, au dessous plat, les diamants en brillants taillés sur leurs deux faces, les diamants en table à la surface plane. A part, dans un coffret précieux, un diamant énorme, pesant367carats, représente le gage d’un emprunt contracté par un rajah de Bornéo, en attendant qu’il orne la tiare d’un pape ou la couronne d’un empereur.

Le premier coup de neuf heures–heure fixée par un règlement pour l’ouverture des magasins de Gênes–venait de sonner. Les commis et les serviteurs de la halle, groupés aux fenêtres, suivaient des yeux le mouvement du port avant de se mettre au travail.

Le sirocco avait soufflé la veille, et, au loin, dans le golfe, d’innombrables voiles qu’enflait encore le vent d’Afrique se dirigeaient vers la ville. A côté de la tartane génoise balancée par les clapotements de la houle, la galère de Malte aux flancs noirs fendait les vagues avec la régularité du soc qui trace un sillon. Les felouques marseillaises, les balancelles napolitaines, les caravelles espagnoles, semblaient escorte un grand chebec d’allure demi-commerçante, demi-guerrière, le plus imposant de tous ces navires et le plus lourdement chargé.

A sa vue:

–Le San-Stefano! s’écrièrent à la fois tous les commis.

Un jeune homme, ayant le teint blanc et les cheveux roussâtres d’un habitant du Nord, les yeux noirs et le profil typique de la race juive, se détacha d’un des groupes; il traversa la halle, souleva le rideau de tapisserie qui la séparait de la salle d’entrée sur la rue des Magasins-Obscurs.

Un vieillard petit et maigre, au nez crochu, aux yeux brillants dans les rides du visage, se tenait assis derrière le comptoir, vêtu de la longue houppelande et coiffé du bonnet jaune haut et carré imposé aux Juifs.

–Maître, dit le jeune homme, le San-Stefano arrive!

Le vieillard se leva brusquement. Ses mains tremblaient un peu.

–Le San-Stefano! Vite, Nathan, cours auport. Reçois mon vaisseau, donne les premiers ordres, prépare le débarquement. Dans une heure je te rejoindrai. Le San-Stefano! Je ne l’attendais que dans quinze jours! Vite, vite, mon fils, hâte-toi!

Nathan sortit rapidement. Le maître, soulevant à son tour la tapisserie, entra dans la halle.

Il la parcourut dans sa longueur, jetant autour de lui des regards gais. Arrivé près des fenêtres que les commis avaient quittées pour gagner leur poste:

–Oui, dit-il, c’est bien le San-Stefano!

Et il demeura immobile, à contempler le golfe.

Tout à coup:

–Jacob!

Le plus ancien des employés s’approcha de lui, des papiers à la main.

–Après-demain la Nina prendra la mer. Préviens le capitaine Morelli. S’il n’a pas rempli toutes les formalités nécessaires, qu’il se hâte. Il s’arrêtera à Marseille, à Barcelone, à Cadix, à Lisbonne et à Bordeaux. La traversée, aller et retour, ne devra pas durer plus de quatre mois. Dis en même temps au capitaine Damiani qu’il se prépare à mettre à la voile pour Alexandrie et Smyrne. Nous n’attendions le San-Stefano que dans quinze jours, mon vieux Jacob!

Le patron et le commis échangèrent un petit rire de compères auxquels arrive une bonne nouvelle.

–Maître, dit Jacob, je suis embarrassé. Nous sommes en règle avec Marseille, Cordoue, Anvers, toutes les places; mais la maison Lorbach de Cologne nous doit dix mille génovines, et nous devons la même somme à la maison Valentin de Strasbourg.

–Eh bien! nous enverrons les dix mille génovines à Strasbourg, et mon agent, au prochain voyage du San-Stefano dans les Pays-Bas, touchera les dix mille génovines de Cologne.

–Impossible, maître, car pas une des routes qui mènent à Strasbourg n’est sûre en ce moment. Le roi de France, le duc de Lorraine et l’empereur d’Allemagne d’un côté, de l’autre les ducs de Bourgogne, de Bretagne et le roi d’Angleterre sont en guerre, et, que nos dix mille génovines soient arrêtées en route par les Lorrains, les Français ou les Allemands, les Bourguignons, les Bretons ou les Anglais, elles n’en arriveront pas davantage à la maison Valentin et n’en seront pas moins perdues pour nous.

–Tu as raison. Attends.

Le vieux marchand se mit à réfléchir.

–La maison Lorbach n’est-elle pas en relation avec la maison Valentin?

–Assurément, maître.

–Eh bien! nous écrirons simplement à Lorbach de payer dix mille génovines à Valentin, contre un reçu qui déchargera à la fois notre maison de sa dette envers la maison de Strasbourg et la maison de Cologne de sa dette envers nous. Me comprends-tu?

–Si bien, que je vous proposerai d’agir de même avec tous nos correspondants. Ainsi le commerce serait à l’abri de la guerre, des violences, du vol à main armée, de tous les risques que lui font courir nos ennemis.

–C’est cela. Ecris donc cette lettre, Jacob. Ensuite tu viendras me la soumettre.

Le juif regarda encore une fois le San-Stefano, et, quittant la halle, il reprit sa place derrière le comptoir de la première pièce.

A peine était-il assis que la porte sur la rue s’ouvrit et se referma sur un jeune homme de haute taille qui portait le costume des capitaines de la marine marchande, la dalmatique bleue rayée de blanc et de jaune, et la barrette bleue à double filet d’argent. Quoique ce jeune homme parût à peine trente ans, ses cheveux blonds étaient déjà gris sur les tempes. Il avait une tête aux traits accentués, de beaux yeux bleus, brunis par la pensée, le teint hâlé du marin.

–Maître, dit-il, je me nomme Christophe Colomb. Je suis né en Corse et j’ai étudié à Pavie. Mais depuis l’âge de quatorze ans je n’ai d’autre patrie que la mer. Mes études, mes lectures, mes réflexions, mes voyages m’ont amené à cette conviction que la carte du monde que nous connaissons est incomplète. Pour les anciens, la terre s’arrêtait aux colonnes d’Hercule, et je suis allé aux îles Canaries, où les indigènes m’ont montré des objets façonnés de main d’homme que la mer avait apportés de l’Occident. Je crois qu’en dépassant les Canaries et en naviguant toujours à l’ouest, je trouverais une route nouvelle pour arriver plus promptement à l’Inde et à la Chine, qui doivent se prolonger à l’est bien plus loin qu’on ne l’a cru jusqu’ici. Pour chercher cette route, il me faut un vaisseau. Je l’ai demandé à Sa Seigneurie le doge et au sénat de Gènes, qui ne m’ont pas répondu. Je viens vous le demander à vous.

–A moi!

–Oui. Tout à l’heure, sur le port, j’écoutais les marins, les portefaix et le peuple. Tous parlaient des immenses richesses du juif Moïse. Les Frégose et les Doria sont pauvres auprès de vous. Il y a cinquante ans, votre père fut expulsé du territoire de la République, parce que la République désespérait de lui rendre tout l’argent qu’il lui avait prêté. Vous, pour revenir, vous avez offert d’anéantir cette créance, et aujourd’hui on vous doit une somme double de celle à laquelle vous avez renoncé. Vous avez un palais pour y loger vos magasins, et ces magasins sont encombrés de tous les produits du monde. Vos caves recèlent de l’or, et le golfe est plein du mouvement de vos vaisseaux. Ces vaisseaux, vous les exposez tous les jours dans des navigations périlleuses et lointaines. Donnez-moi le commandement de l’un d’eux. Laissez-moi chercher avec vous, pour vous, la route occidentale qui mène, j’en suis sùr, au pays des épices, de l’ivoire et des diamants!

La voix du jeune homme s’était élevée; ses yeux brillaient; il avait une lueur au front.

Le juif l’avait écouté en silence, Colomb espérait.

–Peut-être, dit enfin le vieillard, trouverez-vous la route dont vous parlez. Mais, pour une chance que vous auriez de la découvrir, j’en courrais cent, moi, de perdre mon vaisseau. Les voyages de découverte n’entrent pas dans le cercle de mes opérations. Vous me semblez un hardi marin. Demandez-moi le commandement d’un navire pour aller porter des toiles de Flandre à Smyrne et en rapporter des tapis et de la soie, à la bonne heure! Mais, pour les Indes, je continuerai à prendre l’ancienne route.

Le front de Christophe Colomb s’était assombri.

–Je vous remercie, dit-il. Vous me proposez d’aller en Orient, et c’est l’Occident qui m’attire, comme le Nord attire l’aiguille de ma boussole. J’attendrai la réponse du doge et du sénat de Gènes, et, s’ils me repoussent comme vous, je retournerai à Lisbonne, où je gagne ma vie en faisant des cartes de géographie pour les autres, en attendant de m’en servir pour moi-même.

Il salua d’un geste ferme de la main et sortit.

Un nouveau visiteur entrait dans la boutique; un tout jeune homme, presque un adolescent, le duvet aux joues, les grands yeux noirs limpides, l’air à la fois doux et hardi; pour costume un haut-de-chausses et une dalmatique de velours noir, une petite dague à gaine de velours à la ceinture, la toque noire à plume blanche.

–Maitre, dit-il, je me nomme Michel-Ange Buonarotti, fils de Ludovic Buonarotti, ancien podestat de Chiusi et de Caprese. Nous sommes pauvres. Mon maître Ghirlandajo m’a enseigné la peinture. La nature et l’étude de l’antiquité m’ont fait sculpteur. Compagnon des fils de Laurent le Magnifique, j’ai assisté enfant aux fêtes du palais des Médicis. Mais le pain de la tyrannie est amer pour un Buonarotti, dont les ancêtres conduisaient au combat les citoyens de la libre Florence. J’ai quitté mon pays natal, et je suis venu demander l’hospitalité à la ville de Gènes. Je n’y ai trouvé qu’indifférence ou mauvais accueil. Prêtez-moi deux cents écus. Dans un an, j’aurai fait une œuvre si grande que tout le monde s’inclinera devant elle; mais il me faut un atelier, du pain, le bloc de marbre dont je tirerai la pensée, le mouvement et la vie.

–Jeune homme, dit le juif, je m’entends mieux aux choses du commerce qu’à celles de l’art. Si votre ciseau fouille trop avant, si votre main donne un coup de maillet trop fort, adieu le bloc de marbre, et adieu mon argent! Même en admettant la statue faite, lui trouverez-vous un acheteur? Où sont mes garanties? Avez-vous des bijoux, des terres?

–Je n’ai rien, dit le jeune homme, que la certitude de mener à bien l’œuvre dont je parle.

Le juif hocha la tête.

–Vous ne partagez pas ma confiance; adieu!

La porte fut brusquement poussée. Un troisième visiteur, en justaucorps de buffle, le bonnet de travers, l’épée traînant sur les dalles, vint se camper en maître devant le comptoir.

–Juif, je suis le baron de Gondio, lieutenant du comte de Campo-Basso, qui sert Charles, duc de Bourgogne et de Flandre.

–Que désire Votre Seigneurie?

–Ma Seigneurie désire de l’or. Je ne suppose pas qu’on aille chez un juif pour autre chose. J’ai levé une compagnie de cent hommes, qu’il me faut nourrir, payer et conduire en Flandre. Je te rembourserai après la campagne.

–Après la campagne? Et si vous êtes tué, qui me paiera?

–Lorsque tu armes un vaisseau, juif, tu sais qu’il peut se perdre en route. Tu l’armes cependant, calculant que s’il revient le bénéfice sera le double ou le triple de la perte dont tu auras couru la chance. Eh bien! tu feras pour moi comme pour ton vaisseau. Je te signerai un billet du double de l’argent que tu me prêteras, afin de compenser les chances de ma mort. Tu es un joueur et je suis ta carte. Je te promets d’en prendre soin.

–Ce que vous demandez est impossible.

–Impossible!

Gondio détacha son épée, et, la posant sur un des plateaux de la balance:

–Je suis gentilhomme.

Le juif s’inclina de nouveau.

–Il me faut deux mille écus.

–Deux mille écus! s’écria le juif en levant les mains. Je ne les ai jamais eus. Les marchandises que contiennent mes magasins, les vaisseaux qui les transportent pour en rapporter d’autres, constituent toutes mes richesses. Je fais des échanges et j’ai tout juste chez moi la somme nécessaire aux dépenses de ma maison.

–J’attends! dit Gondio.

–Seigneur, je dis la vérité.

–J’attends!

Il fit un geste de menace.

Le vieillard se leva, tremblant.

–Je n’ai pas deux mille écus. Peut-être, en réunissant toutes mes ressources, trouverai-je une partie de cette somme. Je vais voir, chercher. Prenez un siège. Je reviendrai bientôt !

Et, son bonnet jaune à la main, humble, courbé, le vieux Moïse se dirigea vers la halle.

Resté seul, Gondio reprit son épée, et, s’approchant d’une fenêtre, regarda distraitement le spectacle de la rue.

Il entendit un bruit léger, se retourna.

Par une porte latérale une jeune fille venait d’entrer dans la boutique, et elle demeurait immobile, les yeux fixés sur lui.


II

Table des matières

Dans cette boutique sombre donnant sur cette rue étroite, auprès de ce comptoir et de ces balances, au milieu de ces vieilles tapisseries, cette jeune fille apparaissait comme une vision de l’Orient.

Le tissu lisse et serré de la peau, les tons dorés et chauds du visage, la courbe de l’arcade sourcilière nette comme l’arête d’une voûte, la frange des cils, le bleu des yeux si profond qu’il paraissait noir, le nez fin, mince, à narines un peu retroussées sur les bords, la bouche rouge et fraîche, la masse des cheveux noirs relevés et tordus, tout en elle indiquait son origine. Elle venait de ce berceau du genre humain qui est la patrie de la beauté, l’Asie, et elle en rapportait cette fascination du regard qui semble faite de la flamme du soleil et de la lumière du ciel.

En face d’elle, Gondio représentait au contraire la race des Barbares sortis des brouillards du Nord, habitués à vivre dans les bois et sur les montagnes. Ce grand soldat piémontais aux larges épaules, aux jambes arquées, des poils roux aux phalanges, une toison d’écureuil sur la tête, les yeux d’un bleu vert sous d’épais sourcils, avec sa cuirasse de buffle, sa dague, sa rapière, respirait la débauche et la rixe. Mais il se présentait avec l’éclat du nom, du courage, des aventures. Un charme de’jeunesse voilait sa brutalité.

Noémi avait reçu l’éducation des filles de sa race. Elle avait grandi dans ce palais transformé en magasin comme elle eût grandi dans un cloître, n’ayant de relations qu’avec les employés et les serviteurs de son père, isolée du reste du monde. Par intervalles, un coreligionnaire en voyage franchissait le seuil de la famille: «Que la paix soit avec vous!» disait-il. «Avec vous la paix! répondait le vieux Moïse; soyez le bienvenu.» Et le voyageur prenait place pour un soir à la table et au foyer. C’est ainsi que Nathan était arrivé de la Pologne, il y quelques mois. Mais lui n’était pas reparti. Il devait demeurer à Gênes pour apprendre le commerce. Moïse projetait d’unir à sa fille ce fils d’un ami dont il avait reçu autrefois l’hospitalité. Depuis son enfance, le jeune homme considérait Noémi comme sa fiancée. Elle, dont le frère était aux Indes, avait accueilli avec plaisir un compagnon jeune, dont la présence remplirait le vide laissé par le départ du premier. Mais ce sentiment ne dépassait pas la sympathie.

Passionnée, Noémi avait d’abord dépensé sa passion dans des rêves. L’imagination est surtout faite de mémoire. Une image de la Bible, un nom d’arbre, de fleuve ou de parfum, l’emportaient au delà du réel. Elle passait la mer, se promenait en reine au milieu des splendeurs de la Judée. Tantôt, prosternée devant les tables de cèdre revêtues de lames d’or du Temple, elle s’absorbait dans une extase pieuse. Tantôt elle assistait à une fête royale et voyait le roi Salomon assis sur un trône d’ivoire à six degrés d’or, sur chaque marche duquel é’tait un lion d’airain. Ou bien, dans une nuit bleue, elle contemplait, comme Ruth, Booz endormi parmi les gerbes, au pied d’une colline couverte de lis et d’asphodèles.

Mais le rêve, si beau qu’il fùt, ne pouvait la satisfaire. Ce qu’il fallait à sa nature, c’était l’action avec l’intensité des douleurs et des joies, c’était la vie.

Persécutés dans tous les Etats de l’Europe, les Juifs n’avaient alors ni patrie ni cité. Obligés de se tenir sur un pied perpétuel de défense et de s’allier entre eux pour résister à leurs ennemis, les plus puissants par la richesse, de même que les plus pauvres, devaient se considérer comme des exilés qu’un ordre imprévu et subit peut du jour au lendemain condamner à plier leur tente et à se remettre en route. Et, de même que les proscrits de l’antiquité partaient en tenant leurs enfants par la main et en emportant leurs dieux lares, de même les Juifs, sans cesse menacés, ne gardaient de la patrie que ces deux éléments: la religion et la famille. Leurs relations avec le dehors n’étaient que des relations d’affaires. Ils vivaient entre eux, se mariaient entre eux, conservaient intactes leur foi, leurs mœurs, leurs coutumes–et leur haine. Ils avaient grandi sous l’écrasement de la loi étrangère, et, sans espoir de changer cette loi, résignés par l’instinct de la conservation et par l’habitude, ne pouvant ni posséder le sol qu’on n’emporte pas avec soi lorsqu’on est banni, ni exercer un métier (aucune corporation ne les eùt admis parmi ses membres), ils faisaient le commerce et la banque, mettant toute leur ambition à s’enrichir, toute leur joie dans ce double égoïsme de l’homme qui possède pour lui et qui thésaurise pour ses enfants.

Ce rôle borné de la richesse chez ceux de sa race révoltait Noémi. Eh quoi! tenir dans ses mains l’argent, avec lequel les autres peuvent tout, et ne rien pouvoir, soi! se sentir écarté et mis à part par un dédain universel! avoir pour père un homme dont un ordre mettait en mouvement des centaines d’autres hommes, des caravanes et des vaisseaux, et voir ce père coiffé du bonnet jaune baisser la tète sous le rire d’un matelot ou d’un soldat! se voir elle-même la plus riche héritière de Gênes, et l’une des plus riches héritières du monde, avec sa beauté et ses parures de reine, méprisée par une servante chrétienne! Quand ces pensées lui venaient, et elles lui venaient sans cesse, Noémi, au lieu de baisser la tète, la relevait. Ses grands yeux prenaient un éclat farouche. «Oh! si l’un des premiers de cette race qui se croit supérieure à la nôtre pouvait me trouver belle, s’il pouvait m’aimer, comme je jouirais d’aviver son amour, de l’exalter jusqu’à la frénésie! Et, quand il serait là à mes pieds, ce chrétien, avec quelle ivresse de vengeance je le repousserais et je le chasserais loin de moi!»

Quand elle sortait par hasard, son regard perçait le voile qui cachait son visage avec une inexprimable ardeur de curiosité. Elle s’informait sans cesse, avide à l’excès d’apprendre et de savoir ce qui se passait dans ces mondes confinant au sien et dont elle était séparée par la double barrière des lois et des mœurs. Quelques jours auparavant, elle avait su ainsi d’une de ses femmes l’arrivée du baron de Gondio à Gènes et les détails de la vie qu’il y menait, ses querelles, ses orgies, ses promenades nocturnes à la tète d’une bande de sacripants. Les hommes tremblaient devant lui, les femmes lui trouvaient un air vainqueur. Il était la terreur et la passion de la ville. Une fois, de sa fenêtre, elle l’avait vu passer au milieu des éclats de rire et du bruit de ferraille de ses compagnons, la mine insolente, l’air d’un maître. Il avait levé la tète, et son regard s’était croisé avec celui de Noémi.

S’il revenait aujourd’hui, c’était donc pour elle. Et elle attendait qu’il lui adressât la parole, oubliant qu’elle était juive pour ne plus avoir que la conscience féminine de son attrait.

Lui, d’abord, avait été surpris. Puis il avait admiré. Puis, devant le calme de la jeune fille, il s’était senti intimidé. Mais bientôt il avait repris sa confiance ordinaire, et, d’autant plus brutal qu’il avait été moins prompt à oser, il avait mis ses yeux de soldat barbare dans lès yeux de la juive. Son visage alors exprimait le désir. Il avait fait un pas, et ce mouvement disait sa pensée mieux que tous les mots n’auraient pu la rendre: «Je prends ce qui me plaît.» Elle, immobile et tranquille, lui répondait par son attitude: «Je me donne, on ne me prend pas.» Ils demeurèrent un instant ainsi, comme deux adversaires qui mesurent leurs forces. Ensuite une même sensation les envahit. Lui: «Elle est la plus belle!» Et elle: «Il est le plus fort!» Chacun voulait vaincre, mais tous deux pressentaient maintenant qu’il y aurait de la volupté dans le combat. L’éclat des yeux de Gondio brùlait Noémi. Les joues de la jeune fille s’empourpraient. Il se dégageait de ces deux êtres des effluves de jeunesse et de passion. Leurs lèvres remuaient sans parler; un petit tremblement agitait leurs mains.

Gondio passa la main sur son front et fit un nouveau pas vers elle. Elle devint pâle. Il étendit les bras.

–Oh! balbutia-t-il, que vous êtes belle!

La voix du père se fit entendre. Noémi, dans un mouvement brusque, se jeta en arrière.

Le juif en entrant ne vit pas d’abord sa fille.

–Je n’ai pu réunir que douze cents ducats, dit-il à Gondio en déposant un sac sur le comptoir. Faites-moi votre billet.

Il lui tendit un papier, sur lequel le jeune homme apposa machinalement sa signature.

–Et maintenant, seigneur, je fais des vœux pour votre succès.

–Merci!

Moïse s’attendait à des récriminations, à des exigences, à des injures. Il suivit le regard de Gondio, et il aperçut sa fille.

–Rentre! lui dit-il brusquement.

Noémi obéit, mais, après avoir soulevé la tapisserie qui masquait la porte, elle se retourna du côté de Gondio.

Le père surprit ce mouvement. Son visage prit une expression méchante jusqu’à la cruauté.

–Adieu, seigneur! dit-il au gentilhomme.

–Pourquoi adieu? Je ne pars pas encore.

–Vous ne partez pas! Mais vous m’aviez dit?...

Gondio chercha une minute la réponse qu’il devait faire.

–Je vous ai dit que j’avais besoin de deux mille écus. Pour partir, il me faut compléter la somme.

–Ce soir, dit le juif après un silence, je verrai mes frères, et peut-être pourrai-je demain vous prêter ce qui vous manque. J’ai confiance, ajouta-t-il, dans votre parole et votre courage.

–Il faut aussi que je m’occupe d’un navire pour transporter ma compagnie.

Moïse réfléchit encore. Il hésitait.

–J’ai, dit-il, un navire qui n’attend que mes ordres pour lever l’ancre.

Il parlait avec effort.

–Si vous le désirez, moyennant un prix convenable, ce navire transportera votre compagnie. Vous pourrez partir demain.

Gondio éclata de rire.

–Qui donc disait que les cheveux des jeunes gens de Gènes auraient le temps de blanchir avant qu’ils aient pu t’arracher un écu? Moïse, j’aurai raison de cette calomnie. Je raconterai ce que tu as fait pour moi, et, si quelqu’un doutait de ma parole, je te l’enverrais afin que tu l’écrases de ta générosité. A demain, c’est convenu.

Et, prenant le sac dans sa large main, le Piémontais sortit en riant toujours.

Le juif le suivit d’un regard de haine. Puis, serrant sa houppelande sur ses flancs, il sortit de ses magasins, se dirigeant vers le port.

Le soir, après le repas en famille, auquel assistait Nathan, Moïse prit Noémi à part.

–Que te disait ce chrétien, ma fille?

–Rien, mon père.

–S’il ne te parlait pas, il te regardait du moins. Je l’ai trouvé les yeux fixés sur toi.

–Je ne sais.

–Rappelle-toi; Noémi, que Dieu châtie sévèrement le mensonge et qu’il retire sa main de ceux qui désobéissent à sa loi.

–Mon père, je n’ai rien à vous dire.

–Mon enfant, tu ne voudrais pas attrister les derniers jours de ton vieux père! Si ta mère vivait encore, que lui répondrais-tu?

–Je lui ferais la même réponse.

–Bien. Va te reposer, mon enfant.

III

Table des matières

Les fenêtres entre colonnes de la halle ouvraient sur une terrasse de chaque côté de laquelle s’élevaient des constructions légères. Noémi habitait un de ces pavillons. Lorsque tout le monde fut endormi, elle se mit à la fenêtre, regardant tour à tour les feux sur la mer et les étoiles dans le ciel. L’exaltation s’était apaisée en elle avec la chute du jour. Elle se sentait faible; elle avait envie de pleurer. Elle demeura longtemps ainsi. Un bruit la tira de sa rêverie. Elle regarda au-dessous d’elle, et elle reconnut une ombre sur la terrasse.

–Lui!

D’abord, elle fut saisie de terreur.

–Mon père et Nathan le tueraient sans pitié!

Puis l’admiration succéda à la crainte.

–Pour se rapprocher de moi, il a risqué sa vie.

Gondio se tenait debout sous la fenêtre, la tête levée vers elle.

–Partez, dit-elle.

–Non.

–Partez, je vous en conjure!

–Non.

Elle parut chercher. Tout à coup, détachant l’écharpe de soie qui couvrait ses épaules, elle la laissa doucement glisserde ses mains. Lui, en la recevant, la porta à ses lèvres.

–Mais partez!

–A demain, dit-il.

Elle le vit franchir le mur de la terrasse, puis elle entendit son pas résonner sur le pavé et se perdre dans l’éloignement.

–Il m’aime!

C’était le triomphe qu’elle avait rêvé. Pourtant elle ne triomphait pas. Le chrétieu qu’elle devait chasser était venu, et maintenant elle désirait qu’il revînt encore. Pourquoi ce changement? Que se passait-il donc en elle?

Le lendemain, Gondio trouva chez Moïse un marin dont la barrette portait un double filet d’argent.

–Seigneur, lui dit le juif, voici le capitaine de la Nina qui vient prendre vos ordres de départ.

–Bon! Demain. Rien ne presse.

Rien ne pressait, en effet. Un jour, il manquait des armes à Gondio; un autre jour, il lui manquait des hommes; un troisième jour, il lui manquait encore de l’argent; et, un quatrième, il attendait un message de son général, Campo-Basso. Moïse, avec des restrictions, des lamentations, des plaintes, mais sans hésiter, lui fournissait les armes, l’aidait à trouver les hommes, lui prêtait l’argent.

–Jamais juif pareil n’a existé! disait Gondio.

Il continuait à mener, pendant le jour, l’existence tapageuse qui remplissait d’effroi les commères et les bourgeois de Gènes.

Mais, le soir venu, il quittait ses compagnons, qu’il ne retrouvait que bien avant dans la nuit. Où allait-il? Son lieutenant voulut le savoir; et, lorsqu’il le sut, tous les joueurs et tous les brelandiers de la ville le surent également.

Un jour, Moïse reçut la visite d’un de ses frères qui venait lui apprendre ce que lui seul peut-être ignorait. Noémi, sa pure Noémi, sa fille, donnait chaque soir rendez-vous sous sa fenêtre à ce soldat piémontais, à cet aventurier, à ce Gondio!

A l’heure où Noémi ouvrait sa fenêtre, elle vit entrer son père.

–Mon enfant, dit-il, je viens te parler d’avenir. J’ai reçu aujourd’hui des nouvelles de ton frère. Dans quelques mois, il sera de retour. Il me succédera dans mon commerce et ma banque. Nous, nous partirons pour l’Orient. Avant d’aller retrouver nos patriarches dans le repos, je veux revoir la terre qui fut le berceau de notre race, et boire dans le creux de ma mainl’eau de nos fontaines. Nathan nous suivra. Là-bas, il fera le commerce des pierres précieuses et des parfums. Le vœu de son père et le mien est qu’avant de partir tu sois sa fiancée.

–Sa fiancée!

–Nathan te déplaît-il?

–Non. Je l’aime comme j’aime mon frère, je ne l’aime pas comme un époux.

–Un autre te plaît?

–Non.

–Sans cela tu respecterais l’autorité de ton père et tu te soumettrais à sa volonté. J’ai choisi Nathan entre tous; il est digne de toi. Lorsqu’une fille obéit à son père, la main de Dieu s’étend sur elle et sa postérité.

Noémi baissa la tête.

–Je ne puis vous obéir, dit-elle encore faiblement.

–Alors, c’est que tu en aimes un autre, ce soldat, ce débauché, ce joueur qui n’a pour fortune que son épée! On m’avait dit la vérité. Ma fille aime un chrétien! J’ai perdu ma fille!

Il se voila le front de ses mains.

–Mon père! cria Noémi.

Et, tombant à genoux:

–Mon père, je vous respecte, je vous vénère, je donnerais ma vie pour épargner un chagrin à votre vieillesse. Mais si je l’aime, ce n’est pas ma faute. Ayez pitié de moi!

–Ainsi, c’était vrai?

–Oui. Et je serai à lui, ou je ne serai à personne.

–Noémi!

–Sans lui je mourrai, ou, si la mort était trop lente à venir, je ferai comme la fille de votre ami Nephtali, qui s’est vouée à soigner les pestiférés et les lépreux.

–Toi, mourir! toi t’enfermer dans une léproserie! toi, ma fille! Ce misérable a donc jeté un charme sur toi! Tu crois à son amour? Mais il n’est pas une fille à Gènes à laquelle il n’ait tenu les mêmes propos; et tu l’écoutés, toi, la plus belle, la plus chaste! Malheur! malheur sur notre maison!

–Mon père, cessez de gémir. Tant que vous vivrez, je resterai auprès de vous. Mais ne me parlez ni de mariage ni de joie. Si je ne puis être sa femme, je ne serai celle d’aucun autre.

Elle avait dit ce qu’elle avait à dire. Résolue, elle attendit la réponse de son père.

Elle l’attendit en vain. Moïse, la tête dans ses mains, s’efforçait de penser, de raisonner, d’inventer quelque chose. Sa fille était tout pour lui, il l’idolâtrait, et il ne voulait ni qu’elle mourût ni qu’elle souffrît.

Cette nuit-là, la fenêtre ne s’ouvrit pas; et, quand le soleil se leva radieux sur le golfe, la lumière du jour trouva le père et la fille en face l’un de l’autre, pareils à deux figures de pierre.

Lorsqu’il entendit les premiers bruits de ses magasins, le vieillard se leva lourdement, et, après s’être baigné la tête, il alla reprendre sa place au comptoir surmonté de balances.

Gondio vint à l’heure habituelle. Dès que Moïse l’aperçut, il se leva pour courir à lui.

–Ah! c’est vous! Venez! Venez!

Moise souleva la tapisserie et précéda le capitaine à travers la halle jusqu’aux fenêtres d’où l’on apercevait la mer.

–Que Votre Seigneurie, dit-il, me permette une question.

–Parle, vieux Moïse.

–Etes-vous ambitieux?

–Aimes-tu l’or?

–Si vous êtes ambitieux, nous pourrons nous entendre. Que désirez-vous à cette heure? Quelques poignées d’or, le commandement d’une compagnie, le gain d’une bataille pour un maître étranger qu’il vous est indifférent de servir et dont les Etats tiennent moins de place sur la carte que mon doigt n’en couvre sur cette mappemonde.

Gondio regardait Moïse curieusement.

–Voici ce que je vous offre, moi. Au lieu d’un sac d’or, des trésors, ceux de mes frères et les miens; au lieu d’une compagnie, une armée; au lieu d’un vaisseau, une flotte; au lieu d’un petit Etat misérable à défendre, l’Orient à conquérir. Vous êtes jeune, brave, hardi; partez. Débarquez en Asie, allez jusqu’en Perse comme Alexandre, jusqu’aux Indes comme Bacchus. Refaites l’empire de Darius, et devenez un des maîtres du monde!

Le bras tendu du marchand montrait au capitaine la forêt de mâts du port, et au delà la mer.

–En échange des richesses, des soldats, des vaisseaux, des provinces que je mets à la portée de votre désir, je ne vous demande qu’une chose. Ma fille vous aime, vous la ferez asseoir auprès de vous sur le trône que je vous aurai donné.

–Ah! ah! dit Gondio. Où le vieux Moïse veut-il donc en venir? me demandais-je. Je confesse que je n’avais pas deviné. Tu m’avais ébloui. Maintenant tu m’amuses. Juif, donne des ordres pour que tes serviteurs transportent à bord de la Nina les armes et les harnais que tu m’as vendus. Je partirai demain.

–Vous ne répondez pas? dit Moïse.

–J’ai répondu.

–Ma fille?

–Eh bien! ta fille est belle comme tu es riche. Mais dans tes magasins, plus grands que la ville de Gènes, entassas-tu toutes les richesses contenues dans les entrailles de la terre, ta fille réunît-elle toutes les beautés éparses sur sa surface, un gentilhomme n’épouse pas une juive! Mes ancêtres soulèveraient la pierre de leurs tombeaux!...

–Ma fille, tu l’as entendu!... s’écria Moïse.

Il s’arrêta.

Frappée à la fois dans son amour et dans son orgueil, Noémi se tenait foudroyée derrière eux.

Gondio voulut aller à elle, mais le père se plaça devant sa fille en jetant des cris.

Les employés accoururent. Gondio passa au milieu d’eux, la main sur la garde de son épée.

Lorsqu’il eut disparu:

–Mon père, dit Noémi, je vous le jure, je ne serai jamais à cet homme, dussé-je en mourir!

Ses yeux se fermèrent, et elle s’affaissa comme un cadavre sur les dalles.

IV

Table des matières

Moïse, à genoux, penché sur elle, s’abandonnait à son désespoir:

–Ma fille! Ma fille bien-aimée! Mon cher trésor! Consolation de ma vieillesse! Image de ta mère! Reviens à toi! Cet homme est un misérable! J’entends encore son rire. Tu ne le reverras plus, tu l’oublieras. Reviens à toi! Je te trouverai des vengeurs. Si tu le veux, je le poursuivrai jusqu’au bout du monde. Entends-moi, réponds-moi, ma fille!

Noémi ouvrit les yeux. Elle les referma éblouie, les rouvrit de nouveau. D’abord, elle ne vit que son père, qui s’était emparé d’elle et qui la tenait soulevée dans ses bras. Puis, se souvenant, elle jeta un cri, voulut parler, mais les sanglots étouffèrent sa voix.

Ses femmes étaient venues. Moïse la remit entre leurs mains.

–Ne la quittez pas, leur dit-il, restez toutes auprès d’elle.

Il se leva, et s’adressant à ses commis et à ses serviteurs:

–Maintenant, à nous, mes amis! Que dans une heure toutes les marchandises soient en ordre et les magasins fermés. Toi, Ismaël, quand tombera la nuit, tu descendras au port. Tu diras au capitaine de la Nina de se tenir prêt à partir ce soir même, à dix heures, dès que le vent se lèvera de terre. Nathan, mon fils, écoute. Nous partirons cette nuit; j’ai peur pour ma fille. La mer, malgré ses périls, sera pour elle un asile plus sùr que Gênes. Quand la bande du brigand qui nous menace aura disparu, nous reviendrons. Je n’ai confiance qu’en toi. Tu aimes Noémi. Toi seul es assez prudent et assez courageux pour veiller sur elle. Arme-toi, arme-les. Que cette maison, jusqu’à ce que nous l’ayons quittée, soit gardée comme une forteresse! Je vais voir nos frères, régler mes comptes avec eux. Je chargerai Nephtali de mes intérêts en notre absence. Nous emporterons les diamants, les métaux, ce que je possède de plus précieux. Promets-moi, jusqu’au moment du départ, de ne pas quitter le seuil de Noémi et de te faire tuer, s’il le faut, pour la défendre!

–Je vous le promets, mon père.

–Bien, mon fils. A la besogne, mes amis.

Avant la fin du jour, la halle était close. Des commis armés remplissaient la salle d’entrée sur la rue des Magasins-Obscurs, entourant les coffres d’or et de pierreries tirés des caves. Nathan avait choisi les plus braves, et se tenait avec eux à l’autre extrémité du palais Adorno, gardant les issues de l’appartement de Noémi. Une sentinelle avait été placée sur la terrasse.

Moïse sortit alors pour se rendre chez son frère Nephtali, pendant qu’Ismaél prenait le chemin du port, où il devait trouver le capitaine de la Nina.

Le vieux commis se hâtait déjà il apercevait les mâts des navires, lorsqu’au détour d’une rue étroite une bande de soldats sortit en désordre d’un cabaret. Ces hommes criaient, juraient, paraissaient ivres. Ismaël voulut rebrousser chemin. Mais en un clin d’œil il fut entouré, saisi, bâillonné, poussé dans le bouge dont la porte se referma sur lui.

Quand la rue fut redevenue silencieuse, deux hommes quittèrent le seuil d’un porche en retrait d’où ils avaient assisté à cette scène.

–Jacques, dit l’un d’eux, vite fais embarquer nos hommes. Nous partirons cette nuit.

Jacques s’éloigna aussitôt. L’autre alla frapper à la porte du cabaret.

–C’est moi, dit-il, le baron de Gondio!

A neuf heures, le mouvement du port avait cessé. Des feux allaient et venaient à bord de la Nina. Dans les quartiers marchands, les boutiques étaient fermées, les rues désertes. Une vingtaine de mercenaires portant des échelles se rangèrent en silence au pied de la terrasse du palais Adorno. Ils appuyèrent les échelles contre la muraille, et, hardis, agiles, sans un bruit, en gens habitués aux surprises nocturnes, tous se trouvèrent à la fois sur la terrasse. Avant que la sentinelle eût pu donner l’alarme, dix poignards menaçaient sa poitrine.

–Où est la fille de ton maître? dit une voix.

Le juif hésita:

–Conduis-nous à son appartement, ou tu es mort!

Le malheureux sentit le fer d’un poignard. Il obéit, terrifié.

En ce moment, Moïse prenait congé de son frère Nephtali. En traversant un carrefour d’où l’on apercevait le port, il vit les feux de la Nina.

–Dans deux heures, nous serons en mer. Ma fille sera sauvée!

Dans la salle, sur la rue des Magasins-Obscurs, il trouva ses commis veillant sur ses richesses.

–Mes amis, tenez-vous prêts. Je vais chercher ma fille.

Il prit un passage qui conduisait à l’appartement de Noémi, précédé d’un de ses gens qui portait une lanterne. A peine avait-il fait quelques pas qu’il entendit des plaintes.

–Hâtons-nouss! dit-il à son serviteur.

Tout à coup celui-ci se heurta contre un obstacle placé à ses pieds en travers du chemin. Il baissa sa lanterne; l’obstacle était un homme. Il se pencha sur lui.

–Quel est le mauvais serviteur qui dort? dit Moïse.

–Maître, c’est Isaac. Mais il ne dort pas; il est mort.

–Mort!

–Oui, mort assassiné. Voyez, il a du sang sur le visage.

Moïse prit la lanterne. Les plaintes recommencèrent à l’extrémité du passage.

–Allons, vite! Allons!

Il jeta un cri.

Dans le vestibule éclairé qui précédait la chambre de Noémi, il se trouvait au milieu du massacre de ses serviteurs. Les uns morts et sans mouvement jonchaient les dalles; les autres se traînaient dans le sang, s’accrochaient aux meubles, s’appuyaient aux murs avec des gémissements de blessés.

Nathan se souleva sur ses mainss:

–Mon père, dit-il, j’ai tenu ma promesse. Pardonnez-moi, je meurs!

Moïse ne l’entendit pas. Enjambant les cadavres, écartant les blessés, il s’était jeté dans la chambre de sa fille.

Il en ressortit presque aussitôt et se précipita sur la terrasse.

–Ma fille! criait-il d’une voix rauque, ma fille!

Il vit les échelles dressées contre le mur.

–Ma fille! enlevée! On m’a volé ma fille!

Il se laissa glisser le long d’une des échelles, se mit à courir vers le port. Le désespoir lui donnait l’agilité et la force. Il eùt escaladé des murailles et combattu une armée.

–Ma fille! Mon vaisseau! La Nina! Ma fille!

–La Nina ? dit une voix.

Un homme s’était approché, un gardien du port ou un matelot.

–La Nina! Il y a un quart d’heure qu’elle a franchi la passe. Elle vogue à pleines voiles dans le golfe.

–La Nina Elle est à moi! Qu’on la poursuive! Qu’on la ramène! On me l’a volée. On m’a volé ma fille!

Des fenêtres s’ouvraient. D’autres hommes s’approchaient.

–A moi! Venez à mon aide! Un vaisseau! Tout de suite! Ma fortune pour un vaisseau! Je veux partir! Ayez pitié de moi! Aidez-moi! Vous me connaissez bien! Je suis un père à qui l’on a pris son enfant et qui veut le ravoir! Ils ont tué mes serviteurs, puis ils se sont enfuis! Ils m’ont enlevé ma fille, je veux les rejoindre! Un vaisseau, un vaisseau!

Il secouait ses cheveux gris en tendant les bras vers la mer.

Tout à coup, il crut entendre le rire de Gondio à son oreille. Il se retourna.

–C’est lui, lui le voleur, le ravisseur, l’assassin, lui qui a tout fait! Arrêtez-le, donnez-le-moi que je le déchire, que je le morde, que je le tue! Vous ne dites rien? Vous demeurez là sans bouger? Ah! j’ai mes gens là-haut, je vais les chercher! Ils viendront, eux! Ils m’obéiront! Ils m’aiment! A moi, à moi!...

Et il partit en courant dans la direction de sa maison. Les murs, sur son passage, lui envoyaient le rire de Gondio.

–Est-elle revenue? dit-il en poussant sa porte.–Ah! vous voilà! Vous êtes là, tous! Que faites-vous? Pourquoi ne m’avez-vous pas suivi? Nous aurions pris un vaisseau, nous aurions rejoint ma fille! Pourquoi rit-il toujours?...

Il passa ses mains sur ses tempes comme pour chasser la folie de sa tête. Et, l’écume aux lèvres, les yeux hagards, il se laissa tomber sur un des coffres qui contenaient son or. Les, siens, tremblants, se serraient autour de lui.

Subitement il se leva.

Il ouvrit le coffre et se pencha pour regarder l’or dont il était plein.

–Ecoutez, dit-il, je vais partir, rejoindre ma fille. En mon absence, vous veillerez surtout, et si mon fils revient avant moi vous lui rendrez vos comptes. Mon fils!...

Il s’arrêta, sembla chercher, puis avec un accent déchirant :

–Mon fils, je ne le reverrai plus! Je ne reverrai plus ma fille! Tout est fini pour moi! Ah! écoutez encore. Quand mon fils viendra, vous lui direz qu’un chrétien a tué son père, enlevé sa sœur, et que ce chrétien s’appelle Gondio! Nathan est mort, mais il a un père, des frères; vous leur direz le nom de son meurtrier: Gondio! Qu’ils s’unissent tous contre lui, qu’ils le poursuivent, qu’ils nous vengent! S’ils ne le pouvaient pas, que mon fils apprenne ce nom à ses enfants, que les frères de Nathan l’apprennent aux leurs, que, de génération en génération, ce nom maudit soit le premier mot que bégaieront nos fils, et que leurs mères leur fassent sucer, avec le lait, la haine des fils de Gondio! Tout ce que les chrétiens nous ont fait souffrir, leurs persécutions, leurs vols, leurs rapts, leur tyrannie, leurs assassinats, que tous ces crimes vivent éternellement dans la mémoire de notre race, afin qu’elle se venge! J’ai le don de prophétie: je vais mourir. Un jour nous serons les maîtres. Nous avons l’or avec lequel on achète les hommes. On nous le prend aujourd’hui. Un temps viendra où on ne nous le prendra plus, et alors nous dominerons le monde, et nous serons impitoyables à notre tour!– Tenez, cria-t-il en s’agenouillant auprès du coffre ouvert et en y plongeant les mains, le voilà: l’or ! l’or! l’or!

Il dit encore: «Ma fille!» et il s’abattit la face sur le carreau.

PREMIÈRE PARTIE
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Table des matières

I

Table des matières

Vers une heure du matin, une des portes-fenêtres du cercle s’ouvrit. Un jeune homme traversa lentement la terrasse et vint s’accouder sur la balustrade à l’angle de la place de la Concorde et des Champs-Elysées. Il demeura ainsi un instant immobile; puis, brusquement, il se redressa, et, jetant son chapeau sur un des fauteuils de fer à l’Américaine épars derrière lui, il passa à plusieurs reprises son mouchoir sur son visage. Au momentnt de de le remettre dans sa poche, il s’aperçut que sa main tremblait. Il fit un effort de volonté: le tremblement de la main cessa, et les lèvres, que remuait un rire nerveux, se tendirent et redevinrent fermes. La tète haute, il regarda devant lui et vit, dans la lumière bleue d’une nuit d’été, les massifs noirs, l’obélisque, les colonnades, les Villes de pierre et les fontaines. C’était son Paris, le Paris des palais, des cercles, des jardins, des avenues, le Paris des riches. Et il venait de perdre au baccarat son dernier billet de mille francs.

Ce jeune homme se nommait Michel-Etienne-Marie de Gondie.

Le premier de sa race qui vint en France, François-Marie de Gondio, était un cadet de Piémont. Vieille famille, beaucoup d’enfants, peu d’argent: on se faisait prêtre ou soldat. Vers la fin du quinzième siècle, les Français avaient passé les Alpes. Pendant les seizième et dix-septième, les Italiens leur rendirent leur visite. Seulement, c’étaient des armées françaises qui allaient en Italie. Les Italiens, eux, arrivaient un à un, tout au plus par groupes, jamais par troupes. Une fois chez nous, ils y faisaient fortune et s’y acclimataient si bien qu’ils ne songeaient plus à retourner chez eux. Ils gouvernaient l’Etat avec les Médicis et les Mazarin, créaient les cafés avec les Casati et les Procope, commandaient les armées avec les Broglio et les Gondio.

Notre cadet entra au service, fit bravement la première guerre d’Espagne et devint lieutenant-général au moment où Louis XIV devenait majeur.

Son fils fut un des soldats de Turenne; il commandait une des vieilles bandes dont le sang paya l’Alsace. Un peu plus tard, envoyé dans le Midi, il traita les protestants des Cévennes comme il avait traité les paysans du Palatinat. Il mourut maréchal de France.

Le troisième Gondie négocia des traités, et le quatrième livra des batailles. En1789, à Versailles, il était un des chefs de l’armée de la contre-révolution; mais, dès le lendemain de la prise de la Bastille, il vit clair dans le sort de la royauté, passa en Allemagne, et fut un des premiers émigrés qui entrèrent en Champagne avec les Prussiens. Plus tard, il servit avec les Anglais et les Russes.

Son fils vécut à l’écart pendant l’Empire. Pair de France sous la Restauration, il fit partie de la coterie des doctrinaires, composée de professeurs et de philosophes, très-raides de leur personne, très-absolus dans leurs idées, mais, par-dessus tout, désireux de les appliquer eux-mêmes.

Ces hommes d’Etat voyaient dans la monarchie constitutionnelle le dernier mot de l’esprit humain, et, puisque les priviléges héréditaires de la noblesse n’existaient plus, ils remédiaient à cela en élargissant un peu le cadre des aristocraties pour y faire entrer les hauts fonctionnaires et les citoyens riches. La haine de César et l’horreur du peuple. La loi faite par eux, pour eux, leur assurant à la fois la liberté contre la tyrannie d’en haut et tous les moyens de défense contre les besoins et les aspirations d’en bas. Pour faire respecter cette loi, se montrer impitoyable à l’occasion. Ni attendrissement, ni pitié, ni surtout initiation des classes inférieures à la vie publique. Tout pour la doctrine et les ministères. Au début, ils étalaient leur dévouement à la dynastie légitime; mais ils acceptèrent très-bien la dynastie de juillet. Religieux du reste, qu’ils fussent protestants ou catholiques, la religion faisait partie de la doctrine. Pour la garantie de leur monopole, deux préfets de police sont nécessaires: celui du quai des Orfévres et Dieu.

Le Gondie doctrinaire eut son heure de popularité sous la Restauration, en combattant pour les libertés bourgeoises contre l’ancien régime pur. Sous Louis-Philippe, il fut un des propriétaires du pays légal, et il eût été ministre comme ses amis de Broglie, Duchàtel et Guizot, si la mort eût tenu compte de son ambition. Sa veuve, grande dame d’une façon beaucoup plus absolue qu’il n’était grand seigneur, ne reparut pas à la cour et mena la vie austère et dévote du faubourg Saint-Germain. Elle entendait une messe basse tous les matins, occupait ses journées à broder des devants d’autel et présidait une OEuvre. M. de Gondie eut élevé son fils pour la pairie et lui eut fait donner cette forte éducation à laquelle l’aristocratie anglaise doit ses hommes d’Etat; l’enfant, placé chez un répétiteur, aurait suivi les cours d’un collége et il aurait fait son droit. Madame de Gondie, après avoir essayé d’un précepteur abbé, mit l’enfant chez les jésuites, désireuse avant tout d’en faire un bon catholique et un fidèle sujet de la branche aînée. Lorsqu’elle mourut, en1855, voici la vie édifiante que menait le dernier des Gondie, majeur depuis un an:

Son valet de chambre entrait chez lui à midi. De midi à deux heures, il s’occupait de sa toilette, trouvant un quart d’heure pour faire un court déjeuner: des viandes froides, des œufs, une côtelette, du thé. Parfois survenait un camarade de collége ou un fournisseur. Avec le camarade, la conversation tournait dans le cercle des filles, des chevaux, des paris, des gilets, des articles des petits journaux et des pièces des petits théâtres. Avec le fournisseur, il suffisait d’écrire le mot «accepté» et de signer son nom en travers d’une bande de papier ornée d’une Loi tenant des balances au-dessus d’un Aigle. A trois heures, le jeune homme montait à cheval. A cinq heures, il était au club, demandant ce qu’il y avait de nouveau, ou chez une des trois cents femmes qui forment le sérail libre de la jeunesse millionnaire ou titrée. A sept, s’il ne dinait pas avec sa maîtresse aux Provençaux ou chez Philippe, il dinait au cercle. A neuf heures, il causait à haute voix à l’orchestre des Bouffes ou des Variétés. Puis, à minuit, il retournait au club achever ce qu’il est convenu d’appeler la soirée, depuis qu’on appelle matinée une fête qui commence à trois heures après midi.

Au mois d’août il allait à Dieppe ou à Trouville, au mois de septembre à Bade; il chassait en automne, et courait les steeple-chases au printemps.

Rien qui ressemblât à une pensée d’avenir. Une paresse d’esprit incroyable. Une activité incessante toujours appliquée à des riens.

Etienne vécut ainsi pendant douze ans, dépensant d’abord le double de son revenu, n’ayant plus ensuite que le revenu nécessaire pour payer les intérêts de sa dette et prenant sur son capital, enfin, ce capital disparu, gardant encore une certaine force de crédit, comme un wagon lancé sur des rails garde,–sa vitesse acquise épuisée,–une certaine force d’impulsion. Mais, depuis deux ans, le wagon était arrêté. Etienne n’aurait pas trouvé une balle de bouchons chez l’usurier le plus hardi. Après trois déménagements, il avait vendu ce matin son dernier mobilier. Il venait de perdre son dernier billet de banque.

Tout cela s’était fait naturellement, avec le temps, peu à peu, sans gaspillage, sans enthousiasme, sans générosité. La fortune des Gondie n’était pas très-considérable. A peine eùt-elle suffi à faire vivre honorablement une douzaine de familles d’employés, et son héritier l’avait fait durer douze ans. Il est vrai que pendant douze années il n’avait jamais eu, sauf les cas de chance au jeu, cinquante louis dans sa poche dont il put disposer. L’emploi de chaque recette était fixé d’avance. Quand le jeune homme touchait dix mille francs, il se trouvait toujours qu’il en avait douze mille à payer le lendemain. Aux femmes, il donnait des bij oux achetés à crédit. Il devait à ses fournisseurs, à son valet de chambre, à son concierge, aux garçons du cercle. Il était perdu.

Blond, l’œil d’un bleu froid, la moustache fine et claire, il ressemblait à un jeune lord par les allures, le costume, la manière de monter à cheval; mais, sous cette convention purement extérieure, il demeurait original, c’est-à-dire naturel. Rien en lui des Gondio doctrinaires et diplomates; tout ce qui peut se retrouver au dix-neuvième siècle des Gondio aventuriers et soldats: la bravoure, l’effronterie, un peu de cruauté. Il avait rompu brutalement, sans souci du chagrin qu’il causerait, avec les rares femmes qu’il avait connues en dehors des actrices et des filles. Avec les hommes il était froid et cassant jusqu’à l’insolence.

Sans études sérieuses, sans lectures, il connaissait très-bien la vie, savait au juste à quoi s’en tenir sur le mobile des actions d’autrui par rapport à lui: «Un tel me recherche parce que ma compagnie lui plaît. Un tel parce qu’il est un esprit à la suite et qu’en marchant derrière moi il s’épargne l’embarras de choisir lui-même son chemin. Un troisième m’oblige parce qu’il n’ose pas faire autrement, mais dans son for intérieur il a d’avance réduit le service qu’il me rend au minimum indispensable pour qu’il garde son caractère de service. Cette femme a eu des bontés pour moi parce que je suis comte. ette autre parce que je suis riche, cette autre Darce que je suis jeune, et cette autre parce que na personne lui plaît.» Et il se jugeait quitte envers tous et envers toutes.

Depuis deux ans qu’il vivait d’expédients, de hasards, passant quelquefois une semaine sans avoir de quoi payer ses cigares, il était devenu plus hautain et plus glacé. «Les amis de mon Dère, ducs, académiciens et pédants, me méprisent. Les amis de ma mère, pieux, étroits, antédiluviens, lèvent les bras au ciel quand on prononce mon nom. Au cercle, on me tient pour un décavé qui ne se refera pas.» Il se disait cela, et il montrait un front d’airain qui arrêtait même la pensée d’une plaisanterie.

Ce jeune homme de trente-quatre ans, ruiné, endetté, déclassé, était un homme. Il s’imposait.

Il n’avait ni volé au jeu, ni accepté de sa dernière maîtresse autre chose que des dîners; mais sa situation était connue, par conséquent elle devenait intolérable. Il le savait, et cependant, lui si résolu, si décisif, si prompt à prendre parti, il attendait,

Un sentiment nouveau était né en lui, qui, lui faisait une loi de rester sur son terrain avec ses irmes. La sueur qu’il avait essuyée tout à l’heure sur son front était celle de l’agonie: «Je ne puis plus attendre». Il s’avouait vaincu.

Deux membres du cercle entrèrent sur la terrasse: un colosse à la face apoplectique, aux épaisses moustaches pendantes, et un homme jeune encore, chauve, pâle, la moustache blonde à pointes cirées et l’impériale, ayant cette allure militaire qui caractérisait les hommes du second empire. Le premier était un général qui ressemblait à un capitaine de cavalerie, et le second un homme d’Etat qui ressemblait à un général de sergents de ville.

Ils se montrèrent Gondio du regard.

–Gentil garçon! dit le général. Vous devriez faire quelque chose pour lui.

–Impossible. Il est trop compromis. Au commencement, nous faisions ce que nous voulions. Maintenant nous faisons de la moralité. Ce gentil garçon, comme vous dites, n’a même plus la chance d’un beau mariage. Il est tombé dans la dette criarde, et il donne le bras à la des Orthies. On prétend qu’elle veut se faire épouser. Elle en viendra à bout.

–Nom de Dieu! Le descendant d’un maréchal de France!

–Eh bien! c’est cela, il est descendu.

Gondie se retourna, vint à eux, leur serra correctement la main, et, quittant la terrasse, il sortit du cercle.

A la porte, il monta dans une des voitures qui stationnent toute la nuit dans cette partie de la rue.

–A Boulogne, monsieur le comte? lui dit le cocher qui le connaissait.

Gondie fit signe que oui, et, s’enfonçant dans le fiacre, il s’endormit du lourd sommeil qui suit les Waterloo.

II

Table des matières

Etienne de Gondie était attendu à Boulogne. Quand le fiacre s’arrêta à la porte d’une maison cachée dans les arbres, la lanterne du vestibule éclairait le demi-sommeil d’un domestique la tète renversée sur le dossier d’un fauteuil. Au premier étage, dansle cercle de lumière d’une lampe, une jeune femme penchée en avant lisait un livre posé sur une petite table en ébène. Un corps de bibliothèque en ébène avec filets d’or, surmonté de bustes et de statuettes en bronze, garnissait un des côtés de la pièce. De beaux tableaux modernes, un Corot, un Daubigny, un Jules Dupré, deux Delacroix, occupaient la paroi opposée. Les livres, magnifiquement reliés, portaient des noms de philosophes et d’historiens. Le volume ouvert était l’ Histoire générale des langues sémitiques, de Renan. De temps en temps, la jeune femme interrompait sa lecture pour prendre une note sur un cahier. Tout à l’heure, elle avait accompagné jusqu’au bout de l’allée verte qui conduisait de sa maison à la Seine un sénateur, un académicien, le fils d’un ministre, le directeur d’un grand journal et deux artistes arrivés, qui avaient dîné et passé la soirée chez elle, et, lorsqu’en la quittant le fils du ministre lui avait baisé la main en y laissant tomber une larme, elle avait complétement oublié que dix ans auparavant son défunt mari, cordonnier à Châlon-sur-Saône, lui donnait des coups de tire-pied après dîner.

«–Quoi de nouveau?–Rien, sinon que je monte et que tu descends.»

Elle montant, lui descendant, elle avait rencontré Gondio à moitié chemin.

Les marches d’en bas restaient dans l’ombre. Lasse d’être battue, elle était venue à Paris, où viennent les artistes les plus habiles dans leur art, les ouvriers les plus habiles dans leur métier, et les jolies femmes auxquelles la famille pèse. Elle lisait déjà à Chàlon. Seulement ce n’était pas l’Histoire des langues sémitiques, mais des romans, dont elle était toujours l’héroïne en imagination. A devenir cette héroïne en réalité, elle alla aussi loin que peut aller une provinciale ayant horreur de la faim et du froid. La curiosité des dignitaires qu’elle réunissait à sa table n’avait pas dépassé le soir où, vêtue d’une robe d’emprunt, elle avait intéressé à Mabille le banquier Valleroy achevant de fêter le grand prix de Paris, après le dîner du Jockey. Valleroy aimait les «découvertes». Il alloua cinq cents francs par mois à sa nouvelle maîtresse, lui meubla mesquinement un appartement de douze cents francs à un deuxième étage, et, la voyant en extase devant lui, se risqua à demander si elle désirait autre chose. «Oui, des maîtres,» répondit-elle. Alors ce fut le tour du vieux Parisien d’être fier d’elle. Il lui présenta ses amis. Au hasard de cette rencontre, il suffit de joindre la persistance d’une volonté de femme pour s’expliquer au bout de quelques années la fortune d’Emma des Orthies.

De taille moyenne, souple, les cheveux châtain clair, les yeux gris adoucis par l’ombre des paupières, le teint blanc et pâle, le visage correct légèrement aplati, de jolies dents petites et serrées, une main de malade longue, exquise, le réseau des veines bleuissant le poignet, Emma manquait d’éclat; elle ne séduisait pas à première vue, mais elle arrivait infailliblement à séduire.

L’expérience lui avait enseigné le secret de plaire. Elle savait écouter en donnant à son visage l’expression juste d’attention pendant une démonstration, d’intimité pendant une confidence, d’attendrissement ou de gaieté selon que son interlocuteur était triste ou joyeux. «Je sors de moi pour être à vous.’» La plus délicate des flatteries. Les mots charme et intimité venaient naturellement en pensant à elle. Elle n’allait ni aux premières, ni aux courses, ni au Bois, ou du moins elle y allait rarement. Mais on la trouvait toujours l’été dans sa maisonnette de Boulogne, l’hiver dans son petit hôtel de la rue de Berlin, et, si elle n’était pas seule, ses visiteurs étaient de ceux avec lesquels on aime à se rencontrer.

Elle avait conquis sa position sans scrupules, mais sans scandale. Qu’elle prit un mari, le hasard l’ayant rendue veuve, et quelques vieilles femmes la recevraient. Si elle était riche, du moins elle n’attachait pas à la richesse plus d’importance qu’il ne faut. Sa dernière liaison attestait son désintéressement. Gondio était tout à fait ruiné lorsqu’elle l’avait connu. «Mauvaise connaissance», lui disaient paternellement ses amis. Elle répondait: «Je l’aime.» L’aimait-elle? La vérité est que les manières du jeune homme lui plaisaient et qu’elle trouvait de la douceur à voir sa tête sur son oreiller. Jusqu’à lui, toute au besoin, puis à l’ambition, au désir de s’instruire, de s’enrichir, de monter, elle n’avait jamais remarqué si les hommes de son intimité étaient vieux ou jeunes, laids ou beaux. Il lui suffisait qu’ils fussent millionnaires pour son budget, ou supérieurs pour son orgueil. Gondie, le premier, avait remué la femme en elle.

Elle éprouvait aussi un contentement à dominer par la tendresse ce jeune homme qui, réduit aux abois, restait insolent et fort. Elle le regardait froidement descendre en paraissant s’intéresser profondément à lui. Mais si la quasi-mondaine qu’elle était devenue jugeait sévèrement le gentilhomme en débandade, la fille qu’elle avait été ne laissait pas que d’admirer involontairement la poigne de ce gars robuste et hardi.

Lorsqu’elle entendit le fiacre, elle quitta le livre où elle venait de prendre les éléments de sa conversation du lendemain avec un membre de l’Institut, et elle courut à la rencontre de son amant avec la sincérité d’empressement d’une jeune mariée qui craint que la lune de miel n’éclaire un accident de voiture chaque fois que son mari est sorti.

Gondie montait l’escalier d’un pas pesant. Elle se pendit à son cou.

–J’étais inquiète. D’où viens-tu si tard? Du cercle? Nous t’avons attendu une heure pour dîner. Tu as perdu? Veux-tu souper? Il y a je ne sais combien de temps que je suis seule. Je n’ai pas mangé à dîner, maintenant j’ai faim.

Elle n’attendit pas la réponse.

–Joseph, cria-t-elle sur l’escalier, mettez deux couverts dans ma chambre. Marthe nous servira.

Gondie, en l’entendant, sembla se réveiller.

Il la prit dans ses bras, de travers, et la baisa sur les cheveux.

–A la bonne heure, dit-elle. Viens.

Quand ils furent seuls dans la chambre, de chaque côté de la table, elle le regarda longuement. Le sourire de tout à l’heure s’était effacé. Le jeune homme remplissait et vidait machinalement son verre, les yeux fixés sur la nappe. Elle donna, un petit coup sur la table sans qu’il l’entendît. Alors elle l’appela:

–Etienne!

Il leva la tête.

–Regarde-moi. Tes yeux dans les miens. Est-ce que tu n’es plus fort?

–Au contraire. Mais il y a des moments de détente. Je suis las.

–Ce soir? Pas pour tout de bon?

–Non, dit-il avec un sourire vague. J’ai dormi dans ce fiacre. Il faut que je me secoue.

Il fit quelques pas.

–Pauvre chéri!

–Viens, dit-il en se jetant sur une causeuse et en l’attirant vers lui. Causons.

Elle allait se poser câlinement contre son épaule la tête dans son cou:

–Non, pas comme cela, dit-il en la repoussant doucement. Tiens-toi droite en face de moi, comme tout à l’heure. Seulement tu me donneras tes mains.

Il y eut un instant de silence. Gondie semblait embarrassé.

–Au fait, je ne sais pas pourquoi je cherche. Ce matin, j’ai vendu mon mobilier. Avec une partie du prix, j’ai payé mon valet de chambre, mon concierge et ma blanchisseuse. Ensuite je suis allé au cercle et j’ai perdu le reste. Cette fois, c’est fini. Je suis dans la rue.

Elle lui serra doucement les mains.

–Tu as toujours fait semblant d’ignorer ma position. Cependant tu la connaissais, comme tout notre monde. Tu ne m’interrogeais pas, tu n’avais pas d’étonnements; c’est une délicatesse dont je te remercie. Tu m’as’donné précisément ce qu’il me fallait: le coin où je trouvais quelques heures de repos dans la vie impossible que je mène depuis deux ans. Je te dis tout. Ma bourse de jeu est vide depuis longtemps. Il y a eu des jours où je n’avais que dix francs, cent sous. J’allais dans les tripots. Il y en a un qui s’appelle Le Singe. En sortant de là, je venais ici, j’y rencontrais des gens de mon monde. Ta préférence me faisait le premier. Je n’oublierai jamais cela. Mais je ne me dissimule rien. Ceux qui me donnent la main par habitude, par indifférence, ou par peur, au fond ne m’estiment plus. Or, il en est de la considération pour l’homme comme de la toilette pour la femme. Impossible de s’en passer. Je suis perdu. Mon dernier atout, c’est que je m’en rends compte, ce qui me permet de prendre un parti.

–Bien, dit Emma attendrie. C’est bien ce que tu dis là!

–Il ne me reste qu’à disparaître. Toute la journée j’ai tourné et retourné cette idée. Mes réflexions manquaient de gaieté. Après avoir passé en revue toutes les professions obscures qui peuvent donner du pain à celui qui en manque, j’ai reconnu que je n’étais bon pour aucune. Me faire soldat? Nous n’avons pas laguerre, et autant vaudrait me faire sauter tout de suite la cervelle que de crever d’ennui dans une garnison. Mais le mot guerre m’avait ouvert un horizon. Où fait-on la guerre? Je me suis rappelé une manière d’Espagnol que j’avais rencontré dans un tripot, et qui prétendait être chargé d’achats de fusils pour les insurgés de Cuba. Il paraît que, les Espagnols ayant chassé leur reine, cela a donné aux Cubains l’idée de chasser les Espagnols. Bon! me suis-je dit, voilà mon affaire. Le pays du tabac, des cigares et du café, un pays admirable où les huîtres s’accrochent aux arbres au lieu de s’accrocher aux rochers et où cent vingt-neuf espèces d’oiseaux se disputent le privilége de vous charmer par leurs chan ts (il va sans dire que je parlais avec l’encyclopédie du Cercle sous les yeux), ce pays-là doit être libre, et j’ai résolu de partir pour la Havane comme Lafayette pour les Etats-Unis. J’abolirai l’esclavage avec ivresse, n’ayant pas d’esclaves, et peut-être les esclaves des autres me proclameront-ils président de la République ou roi. Au grade d’ambassadeur, je reviendrai.

Il essaya de rire.

–Eh bien! non, je ne ris pas. J’aime Paris, je l’aime plus que jamais, je l’adore, et j’ai le cœur déchiré de partir. Mais je pars, ajouta-t-il en se levant.

Il vit les yeux d’Emma levés vers lui et mouillés de larmes.

–: Et moi? dit-elle.

–Toi? Je reviendrai. De quoi s’agit-il en somme? D’un voyage. Ce n’est qu’une séparation.

–Tu ne m’aimes plus!

Il parut embarrassé, ne répondit pas d’abord.

–Tu ne m’aimes plus! Si tu m’aimais, tu aurais trouvé un mot, un cri, un geste, quelque chose enfin!

–Eh bien! non, dit-il, je ne t’aime pas assez pour me faire expéditionnaire à Paris, afin de rester près de toi, ou pour te proposer de partir ensemble. Mais je t’aime.

–Oui, oui.

Elle se montra héroïque, prit son mouchoir, enfonça ses larmes, puis elle se leva à son tour, alla ouvrir un petit meuble et revint.

–Etienne, dit-elle, en l’obligeant de se rasseoir et en se tenant debout devant lui, je te comprends, j’approuve ta résolution, et je te remercie de ta franchise. Ce que tu éprouves pour moi, c’est de la tendresse, de l’amitié avec des sens si tu veux; je faisais partie de ta vie, je n’étais pas ta vie tout entière; j’allais avec le reste. Eh bien! soit. Puisque je ne puis être la compagne qu’on ne quitte pas, permets-moi du moins d’être le camarade et l’ami. Ecoute, mon vieil Etienne, moi aussi j’ai ma bourse de jeu; je tripote quelquefois, rarement; enfin, j’ai la, dans cettepetite bourse en filet, cent mille francs en obligations qui me servent de couverture chez mon agent. Précisément parce que tu es tout àfait décavé, je crois à ta chance. Associons-nous. Je ne t’aurais pas dit cela il y a une demi-heure. Mais puisque je ne suis plus que ton amie!...

Elle tendait la bourse en souriant.

Gondie lui donna un grand baiser.

–Si j’ai besoin de cinq cents francs le jour de mon départ, je te promets de te les demander.

Et, désignant la bourse:

–Veux-tu bien cacher ça! ajouta-t-il en souriant aussi, très-ému.

–J’ai autre chose à te demander, dit-elle. Oh! une seule chose, bien petite, et que tu n’as pas le droit de me refuser.

–Parle.

–C’est de ne partir que dans huit jours.

–Accordé, dit-il. Et sans mérite, car j’y avais pensé. En vendant mes meubles, je me les suis réservés pour une semaine. Je ne veux pas agir à la légère. Il faut que je revoie mon acheteur de fusils, que je me renseigne sur Cuba. J’ai l’intention aussi d’aller trouver Brünner et de lui demander passage à bord d’un de ses bateaux. Ainsi, c’est entendu. Emma, voici le jour.

Il alla jusqu’à la porte pour appeler Marthe, revint sur ses pas:

–Merci, Emma!

Mais il s’arrêta dans son élan vers elle:

–Je n’oublierai jamais ce qui s’est passé entre nous cette nuit.

III

Table des matières

Un peu avant dix heures, Gondie entra dans la chambre de sa maîtresse.

–Je vais à Paris, lui dit-il. Au revoir.

–Par où prends-tu? Par le village à gauche, ou par le bois?

–Parle village. J’irai à pied jusqu’à Auteuil, où je trouverai le train.

Le coude sur l’oreiller, le menton dans sa main, elle entendit les pas du jeune homme sur le sable de la cour, le bruit de la porte se refermant derrière lui.

Gondie descendit l’avenue jusqu’au quai, se retournant pour regarder derrière lui. Personne aux fenêtres de la maison, personne dans le jardin. Alors, tournant le dos à Boulogne, il suivit le quai dans la direction opposée.

De l’autre côté de la Seine, sous le bleu pâle d’un ciel de mai, les maisons de Saint-Cloud escaladaient la colline, donnant la note de l’encombrement, de la gaieté, de la vie, dans.l’harmonie mélancolique du paysage. Les bois de Sèvres, sombres, entassés, avec des points de verdure clairs, étaient enveloppés à leur sommet d’un nimbe gris transparent. Au nord, les pentes arides du mont Valérien succédaient à une mosaïque plate de cultures maraîchères. Tout ce paysage semblait inhabité. La Seine elle-même était déserte, et ses eaux à peine ridées ressemblaient à une moire d’argent bruni. De l’ensemble des choses se dégageait une impression de calme Les maisons le long du quai dormaient au fond des jardins, qu’animait seulement le chant des oiseaux.„

Gondie, insensible à ce charme de tranquillité, marchait rapidement, en homme qui se dirige vers un but déterminé, et que l’importance de ce but isole des aspects et des incidents du chemin. Il quitta le quai, remonta une avenue bordée de murs et de haies, s’arrêta devant la grille fermée d’un parc.

Au delà de cette.grille commençait une allée de marronniers énormes, dont les dômes en se rejoignant formaient une voûte impénétrable à la lumière. Cette allée finissait brusquement devant une étendue de prairie inondée de soleil, semblable à une mer de lumière, à laquelle succédaient à perte de vue des massifs dans des éclaircies, tilleuls aux branches noires avec des feuilles d’un vert tendre, platanes tachés de blanc, pâles acacias, baguettes de noisetiers tamisant le jour, rideaux de pins pareils à l’entrée d’un bois sacré, peupliers élancés, saules tordus penchant leur chevelure sur la marge des pièces d’eau, et, sur un monticule couvert de touffes jaunes et violettes, deux grands cèdres laissant voir le bleu du ciel à travers leurs rameaux.

Ce désert splendide s’anima tout à coup. Au milieu de ce luxe de la nature une forme vivante apparut. Une jeune fille, vêtue d’un long peignoir sombre, tête nue, une ombrelle à la main, traversait la prairie, se dirigeant vers l’allée de marronniers.

Gondie tressaillit. C’était pour voir chaqu matin cette forme dans cette lumière que, depuis trois mois, tous les jours il livrait au sort sa bataille d’exaspéré. Quand la veille, au cercle, la sueur mouillait ses tempes, c’était à la pensée que bientôt des milliers de lieues le sépareraient de cette grille. Le sentiment nouveau qui était né en lui, c’était l’amour, l’amour profond, naïf, absolu, plein d’attendrissements, d’adorations et d’extases, l’amour vrai, qu’inspirent la bbeauté et la pureté, dont l’histoire tiendrait en dix lignes, et dont l’intensité, dans un afflux du sang au cœur, équivaut aux sensations de toute une vie.

Si sa mère eût vécu encore et l’eut interrogé dans un de ces moments où le cœur trop gonflé déborde, il aurait répondu: «Elle se nomme Noémi. Je l’ai rencontrée il y a un an, par hasard, aux courses. Je l’ai rencontrée, et je l’ai aimée. Pour la retrouver cet hiver, j’ai forcé les portes de dix salons. Depuis que le printemps est revenu et qu’elle habite Boulogne, j’échange le matin-quelques mots avec elle. Elle m’aime aussi puisqu’elle vient à moi. Je n’espère rien. Son père, Moïse Brünner, est un des trois hommes les plus riches de l’Europe. Banque, emprunts d’Etat, chemins de fer, paquebots, usines, vins, laines, indigos, sa puissance embrasse tout ce qui est le monopole et l’argent. Ce juif est un roi auquel les autres rois payent tribut, et, s’il lui plaisait de faire asseoir sa fille sur un trône, il le pourrait, car il peut tout. Moi, j’ai trainé mon nom dans les tripots. Je suis perdu de réputation, écrasé de dettes, au ban de mon monde, sans talent, sans argent, sans avenir, un aventurier. Il ne me reste qu’une seule chose au monde, un désir unique, une idée fixe avec laquelle je m’endors chaque soir et me réveille chaque matin: la voir, la voir aujourd’hui, demain, encore, toujours. Pourquoi? Pour rien, pour la voir, parce que je l’aime!»

Après quoi il eût posé sa tète sur les genoux de sa mère, comme un enfant, et il eut pleuré.

A ceux qui ne comprendraient pas ce qui suit, il est inutile de chercher à l’expliquer., Pour Gondie, sa maîtresse ne comptait pas. Elle faisait partie de la vie de Paris comme son club. Il appréciait son intelligence, son affection, son dévouement, reconnaissait son charme, prenait plaisir à passer la soirée chez elle. Tout cela se conciliait très-bien avec sa morale facile de corrompu. Le plus naturellement du monde, il venait diner ou souper chez la des Orthies, pour en sortir le matin et retrouver, à cinq cents pas de là, son rêve de passion ardente et chaste. Il y avait en lui, depuis qu’il aimait, un nouvel homme, mais cet homme gardait le costume et les habitudes de l’ancien. Pour Emma, il eût avancé ou retardé de huit jours son départ. Pour Noémi il avait pied à pied soutenu pendant un an la plus effroyable des luttes, et, vaincu, il se laissait aller au désespoir.

La jeune fille était entrée dans l’allée. Elle courait tout à l’heure en traversant la prairie. Maintenant elle marchait lentement, les yeux baissés, les mains pendantes, à la fois attirée et retenue, amoureuse et’pudique.

Elle offraitle type de la beauté juive dans son éclat oriental, les épais cheveux noirs, les’yeux d’un bleu noir, fendus en amande, le visage allongé, le nez fin, mince, à narines ovales, la petite bouche rouge, la peau fine comme du papier de Chine, couleur d’ambre avec une délicate teinte de rose-thé sur les joues. Un des caractères de cette beauté est la fascination. Les cheveux ont des parties lumineuses. Des lueurs s’échappent des yeux, se jouent sur les lèvres. L’autorité d’une immense fortune, la liberté d’une enfance privée de mère, l’idolâtrie dont elle était l’objet de la part de son père, le séjour de Paris, les fêtes, tout avait hâté chez Noémi cet épanouissement féminin, pareil à l’épanouissement de la fleur. A peine son âge dépassait-il celui d’une pensionnaire, et Gondie, qu’une pensionnaire eùt laissé indifférent, avait été à première vue ébloui et remué par elle. Pour ce mondain, habitué à vivre entre le café Anglais et l’arc de l’Etoile, l’idée d’innocence était inséparable de celles de froideur et de niaiserie, et l’idée de passion de celle d’impudeur. Noémi donnait un double démenti à son préjugé; elle réunissait l’innocence et la passion.

Arrivée près de la grille, la jeune fille leva la tête.

–Bonjour, mon ami, dit-elle.

Et, pendant une minute, Gondie oublia tout, sinon qu’elle était là.

–Oh! murmura-t-il, que je vous aime!

Mais il se souvint, et l’ombre s’étendit sur son visage.

–Qu’avez-vous? Vous hésitez? Ne nous sommes-nous-pas promis de tout nous dire?

Elle lui tendit la main à travers la grille.

–Vous souffrez?

–Oui, car il m’arrive le plus grand de tous les malheurs. Je suis obligé de quitter la France.

Noémi devint très-pàle.

–Expliquez-vous! Tout de suite! Je le veux.

–J’ai mal vécu, vous le savez. Quand je vous ai rencontrée, j’étais ruiné.

Elle fit un geste de dédain.

–Non-seulement j’étais ruiné, mais il ne me restait ni une chance de fortune ni un ami. J’aurais dû fuir, car je n’avais à vous apporter que des douleurs. Je suis resté.

–Vous avez bien fait.

–Non, car j’ai honte de vous dire le reste. L’homme de mon nom, qui aurait dû faire de fortes études, garder la dignité de sa vie, continuer l’illustration de sa race, arriver à vous digne de vous, cet homme s’est abaissé à de misérables expédients, vendant un à un ses bijoux et ses meubles, mendiant, sous prétexte d’emprunt, quelques louis, qu’il allait risquer ensuite dans une maison de jeu!

Le jeune homme avait baissé le front. Les mots sortaient avec peine de sa bouche.

–Vous me mép.

–Taisez-vous! Je voudrais qu’il passât quelqu’un pour crier que je vous aime!

–Noémi! Ange!

–Croyez-vous que je ne comprenne pas? Si vous avez souffert tout cela, subi tout cela, c’était pour moi!

–Oui, pour vous, je le jure.

–Bien. Continuez.

–J’ai fini. De même que je voulais vivre à Paris parce que vous y viviez, de même, forcé de le quitter, l’idée de me tuer ne m’est pas venue, car un espoir persiste en moi, celui de vous retrouver un jour. Je suis de mon temps. Si je savais quelque chose, si j’étais apte à une profession, quelle qu’elle fût, j’irais aux Etats-Unis demander l’emploi de mon activité. N’étant bon à rien, j’ai cherché sur la carte du monde, afin d’y découvrir un pays où je puisse mettre mon épée au service d’une cause. Ce pays, je l’ai trouvé. Une colonie se soulève contre sa métropole. Je vais partir pour Cuba.

–Partir!...

Noémi l’écoutait, et en même temps elle semblait suivre une pensée en dedans d’elle-même.

–Etienne, dites-moi: vous connaissez mon père?

–Je vous l’ai dit, nous sommes du même monde, je l’ai rencontré cent fois. Peut-être n’avons-nous pas échangé dix paroles. Votre père n’est pas seulement un des premiers par la richesse; il l’est aussi par l’intelligence. Je me sens attiré vers lui. Cependant je me suis toujours tenu sur la réserve. Il m’a semblé qu’il ne m’aimait pas.

–Oui, c’est cela, dit-elle comme se répondant à elle-même. Je pense à vous sans cesse, mon ami, et quand le temps me dure trop il m’arrive de prononcer tout bas votre nom. Il me semble ainsi que je vous parle. Hier, à dîner, l’envie m’a prise de le prononcer tout haut. D’abord j’ai résisté, mais c’était plus fort que moi. J’attendais anxieuse que la conversation me fournît un prétexte. Enfin on a parlé des courses, des jeunes gens du monde qui courent dans les steeple-chases, M. de Saint-Sauveur, M. de Merlemont, M. Talon. J’ai ajouté, triomphante: «Monsieur de Gondie...»

–Eh bien?

–Eh bien! j’ai remarqué chez mon père un mouvement qui m’a arrêtée. Mon Dieu! ce n’était rien, et cependant je suis demeurée interdite. Ce matin, cela m’est revenu.

–Votre père, Noémi, est un homme supérieur qui conçoit de grandes choses et qui les exécute. Mon oisiveté et mon inutilité suffiraient à expliquer son antipathie. Cependant, j’ai mon enfantillage aussi. Avant de partir je veux le voir, lui parler. Il me semble que je serais moins malheureux si je lui laissais une meilleure idée de moi.

–Oh! faites cela, je vous en prie.

Il y eut entre les jeunes gens un instant de silence, pendant lequel ils retournaient, lui à ce qu’il avait dit tout à l’heure, elle à ce qu’elle avait entendu. Puis tous deux, en même temps, voulurent parler, mais ils n’osaient pas, sentant qu’un mot ferait venir les larmes. Do nouveau elle passa ses mains à travers les barreaux, afin qu’il put les prendre dans les siennes.

Gondie souffrait toujours, mais à sa souffrance se mêlait une douceur, l’intuition vague de l’affranchissement, du relèvement. La confidence qu’il venait de faire le délivrait du passé. Un malheureux voit s’ouvrir la porte de sa prison. Ses membres sont roidis, ses reins brisés; il n’a ni vêtements ni argent; devant lui s’étend un pays inconnu: où ira-t-il, que fera-t-il, que deviendra-t-t-l? Il n’en sait rien. Mais il n’a plus de fers, il est libre, et s’il lève la tête il trouve une étoile pour se guider.

Ce qui dominait chez Noémi, c’était cette immense pitié féminine qui ne blesse pas, car elle est faite d’amour Gondie restait grand puisqu’elle l’aimait. Ce qu’elle redoutait, c’est qu’il se crût diminué par la franchise de sonaveu. Quant au départ, à la séparation, elle n’y pensait qu’après, ou plutôt l’idée de séparation ne parvenait pas à se fixer dans son esprit. Elle chercherait, elle trouverait. Elle cherchait déjà. Ce qu’elle percevait nettement, c’est que ce départ était impossible et qu’il n’aurait pas lieu.

–Ami, dit-elle enfin, cette semaine une grande affaire retiendra mon père à Paris. Ce matin il voulait m’emmener avec lui. J’ai trouvé un prétexte pour rester à cause de vous. Mais je le rejoins ce soir et nous ne nous reverrons que dans huit jours. Faut-il vous demander de m’attendre?

–Vous savez bien, dit-il, que je ne partirai pas sans vous avoir revue.

–Alors, d’aujourd’hui en huit, ici. Avez-vous votre carnet?

–Oui.

–Donnez-le-moi.

Elle écrivit une ligne, et, lui tendant le carnet refermé:

–Ne lisez qu’après que je serai partie.

Elle s’éloigna lentement, se retournant de distance en distance pour lui envoyer une caresse des yeux et de la main.

Quand elle eut disparu, Gondie ouvrit le carnet. Au milieu d’une page blanche, Noémi avait écrit: «Je vous aime.» Et elle avait signé de ses deux noms: «Noémi Brünner.»

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Data wydania na Litres:
15 stycznia 2025
Objętość:
224 str. 7 ilustracji
ISBN:
4064066331054
Wydawca:
Właściciel praw:
Bookwire
Format pobierania:

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