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Thérèse Bentzon
Le veuvage d'Aline

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066316549
Table des matières
La première de couverture
Page de titre
Texte
I
La baronne de Vesvre venait de reconduire jusqu’à la porte de son petit salon chinois la dernière des belles mondaines assidues à ses cinq heures. Pendant la saison où l’on ne va pas au bois, tout ce que Paris possède d’hommes et de femmes à la mode se fait un point d’honneur de venir savourer une tasse du fameux thé jaune dans ce salon chinois où l’on a toujours de l’esprit, où l’on est toujours jolie, où l’on rencontre immanquablement les personnes que l’on désire voir, la maîtresse du lieu étant fée, .. fée par la grâce vraiment enchanteresse, la volonté soutenue de captiver ses hôtes. Les rideaux, tout chatoyants de broderies fantastiques, sont bien clos; les lampes en capuchonnées avec art renvoient au plafond cette lumière discrète et habilement distribuée, qui ne nuit pas à la beauté et qui dissimule l’âge et la laideur; les sièges sont éparpillés d’avance selon le goût de chacun pour que les groupes sympathiques puissent se former comme par hasard, et le bal de demain, la première représentation d’hier, défraient la conversation générale, qui ne languit jamais, sans préjudice des causeries à voix basse plus intéressantes.
Un léger parfum de tabac d’Orient révèle que les cigarettes sont tolérées dans ce boudoir encombre de fleurs à la façon d’une serre; un samovar monumental fume sur une table chargée d’engins exotiques en orfévrerie niellée qui rappelle la nationalité de madame de Vesvre. née princesse Orsky. Seule peut-être une Russe du grand monde est capable de tenir avec cette autorité souriante le sceptre de la mode et d’être plus Parisienne encore que les simples Parisiennes de Paris. Quand vous aurez découvert qu’elle est chétive et maigre avec des traits irreguliers: petit nez retroussé, pommettes saillantes, vous serez forcé d’ajouter: «Mais elle est délicieuse!» Telle est en effet l’opinion générale. Les beautés vraies sont réduites à lui envier ses cheveux d’un blond de lin surnaturel, sa taille serpentine qui peut aborder toutes les extravagances de l’ajustement moderne et les rendre excusables, ce regard un peu myope pourtant, où pétille derrière le petit lorgnon d’or une malicieuse coquetterie.
Oui, les plus enviées, les plus adulées doivent baisser pavillon devant la baronne Olga, comme on l’appelle; toutes souhaiteraient d’être à sa place, traitée, quoi qu’elle fasse, chez elle et au dehors, en enfant gâté, libre de marquer ses actes et ses allures au coin de l’originalité, bien qu’elle appartienne par son mariage au faubourg Saint-Germain. Ce qui est interdit à d’autres est permis à la baronne Olga, c’est une créature privilégiée; elle-même en convient tout haut. Quant à ce qu’elle en pense tout bas, il est facile de le deviner, pourvu qu’on l’observe avec quelque attention, lorsqu’elle se trouve seule enfin, après ce babil et ce frou-frou puérils qu’il lui plaît de susciter momentanément autour d’elle. Un soupir s’échappe de ses lèvres,–soupir de regret ou de délivrance?–elle se jette sur le sofa, s’étire d’un mouvement qui lui est commun avec les chattes, puis reste une minute le front enfoui dans ses deux mains scintillantes de bagues. Quand elle relève la tête, le masque est tombé, elle a quitté sa physionomie de convention, d’apparat pour ainsi dire; le sourire qui retroussait le coin de ses lèvres, l’éclair qui jaillissait de sa prunelle pâle, les nuances délicates, mobiles, variées à l’infini de l’expression qui empêchaient de constater les défauts flagrants de la ligne, tout cela s’est effacé, elle est franchement laide… elle se repose.
–Vous êtes seule? dit une voix d’homme à travers la porte entre-bâillée.
–Oui, pourquoi?
Elle ne cherche pas à ressaisir ses agréments; ce n’est que la voix de son mari. Depuis longtemps elle a désespéré de plaire à celui-là.
–C’est, ajoute M. de Vesvre, en entrant tout entier et en s’approchant de sa femme, après avoir refermé la porte avec soin, c’est que je vous apporte une nouvelle toute fraîche qu’il ne convient pas de crier d’abord dans l’oreille de vingt-cinq personnes. Le mariage de Marc est arrangé.
–Vraiment?… Il se laisse faire?
–Cela n’a pas été sans peine. Pourtant ma tante l’emporte à la fin… Jugez si elle est ravie!
–Pauvre garçon!
–Bah! on aurait tort de le plaindre! Deux millions tout de suite, le double un peu plus tard… Un petit sacrifice sous le rapport de la naissance, il est vrai, mais les Béraud sont d’honnêtes gens qui pensent de la façon la plus correcte; le dernier du nom, cet oncle célibataire, le seul parent, le tuteur de la demoiselle, a su se faire une place convenable dans le monde; il est du club, il s’étudie si bien à nous ressembler qu’on pourrait le prendre pour un des nôtres… Le père était moins présentable, mais il y a dix-huit mois qu’il est mort, personne ne s’en souvient plus. Quant à notre future cousine, on en dit beaucoup de bien.
–Pauvre fille alors!
–Comment! pauvre fille! Marc ne vaut-il pas un autre mari? Beau nom, de l’esprit, figure agréable.
M. de Vesvre. en accordant une figure agréable à son cousin, se regardait complaisamment dans la glace par-dessus la tête de sa femme.–Tout le monde, semblait-il dire, ne peut pas être comme moi le type par excellence du beau cavalier.
–Vous êtes acharnée ce soir, ma chère, à épiloguer sur les gens; qu’est-ce qui vous prend? Vos humeurs noires?…
–Peut-être; elles me prennent plus souvent qu’on ne croit. Savez-vous, mon ami, comment un grand médecin a défini l’humeur noire?
Un caprice?… La fatigue d’un lendemain de bal? Est-ce cela?
–Non. Il dit que c’est une terrible maladie, car elle fait voir les choses comme elles sont.–Je vois en effet les choses comme elles sont de temps à autre, quelque volonté que j’aie de m’étourdir et de fermer les yeux. Ce mariage, pour ne parler que de lui, m’a pparaît aujourd’hui comme la chose la plus triste du monde.
–parce que Marc résistait d’abord? Mais puisqu’il a cedé après tout ?
–Il a cédé de guerre lasse à la persécution; d’autres se rendent à l’appât d’une grosse dot! Vous en êtes tous là. Et le mariage compris de la sorte est une honte, entendez-vous?
–Une honte, soit! répliqua M. de Vesvre, qui haïssait la discussion. Je dirai ce que vous voudrez, n’étant pas en cause. Vous savez bien que je me suis marié tout différemment.
Et avec un regard qui semblait évoquer de tendres souvenirs, il baisa la main de sa femme.
–Oui, vous prétendez me faire croire que c’est une valse qui vous a décidé, dit la baronne, avec un sourire à moitié triste, ironique à demi. Après avoir dansé une fois avec moi, vous vous êtes juré que vous rendriez cette valse éternelle.
–Eh bien! n’était-ce pas là une conquête dont vous devez rester fière quand vous comparez votre sort à celui des autres femmes discutées, marchandées, épousées à regret? Pourquoi donc me faire grise mine?
–Parce que.–La jeune femme leva vers son mari ses yeux d’aigue-marine singulièrement pénétrants, sans le secours cette fois de leur inséparable lorgnon,–parce que votre goût pour la valse, pour la valse blonde, pour la valse du Nord n’a eu qu’un temps bien court, ce qui ne veut pas dire que vous soyez désenchanté de tout exercice chorégraphique, au contraire.
Les boléros déhanchés d’une Espagnole aile de corbeau attiraient souvent M. de Vesvre depuis quelque temps dans un petit théâtre; mais la baronne ne songeait pas à poursuivre ces boléros d’une jalousie spéciale, pas plus qu’elle n’avait songé auparavant à être jalouse du corps de ballet de l’Opéra. Elle cédait seulement au besoin de lancer une de ces flèches que la femme la mieux habituée aux infidélités de son mari décoche toujours volontiers; la flèche fut perdue. M. de Vesvre s’était mis à flairer avec obstination une touffe de tubéreuse:
–Je ne sais, disait-il, comment vous pouvez supporter pareille infection. il y a de quoi asphyxier un régiment tout entier. Et vous prétendez avoir des nerfs fragiles, vous et vos bonnes amies!
Tandis qu’il parlait en songeant à autre chose et pour remplir le temps jusqu’à1heure du diner, une porte grinça dans la pièce voisine, et un rayonnement nouveau que l’ivresse de la plus belle fête n’eût pas suffi à amener sur les traits de madame de Vesvre, vint encore transfigurer son étrange et variable physionomie:
–Ah! dit-elle toute joyeuse, j’entends venir Sacha! Vous avez raison, ces parfums ne valent rien pour sa petite tête. Sortons d’ici.
Elle précéda son mari et rejoignit dans la salle à manger, au moment où il y entrait lui-même bichonné pour le dîner, un bambin de cinq ou six ans accompagné de sa gouvernante. Il était entré en silence de cet air discret, un peu contraint qui fait reconnaître les enfants bien élevés, mais à la vue de sa mère la consigne fut oubliée, il s’élança vers elle, se suspendit. à ses jupes, à ses bracelets, à son cou, la couvrant de caresses avec une furie qui la décoiffa sans qu’elle parût s’en plaindre.
–Maman! chère petite maman!…
Il n’y avait pas à en douter; la baronne trouvait le temps, au milieu des dissipations qui remplissaient sa vie, d’aimer son fils et de s’occuper de lui.
–Et ton père? dit-elle bien bas à l’oreille de l’enfant.
Sacha (il portait le nom de son oncle maternel, le prince Alexandre, abrégé dans la bouche de sa maman, par un joli diminutif russe), Sacha courut souhaiter le bonjour à M. de Vesvre, qu’il voyait pour la première fois de la journée. Le père passa la main sur sa tête blonde et prit une .grosse voix bourrue pour lui dire mille folies qui le firent éclater de rire, mais il n’était pas à l’aise cependant, il n’était pas heureux, il n’était pas tendre comme avec maman. C’était la vengeance de madame de Vesvre. Pendant le dîner de famille, on fit causer la gouvernante, qui énuméra les bons points qu’avait mérités Sacha, les mauvais tours qu’il avait joués. L’objet de cet interrogatoire cependant lorgnait le dessert, sans écouter beaucoup ni les compliments ni les réprimandes.
–Il vous ressemblera sur un point, dit la mère en souriant à son volage époux, il comprend les jouissances positives de la vie.
Ce nouveau coup de patte n’empêcha pas M. de Vesvre de chercher des yeux, après dîner, tantôt son chapeau et tantôt la pendule, les jouissances positives qu’on lui reprochait l’attendant vers neuf heures et demie dans une loge d’avant-scène. En même temps, il avait quelque remords de quitter si vite les joies moins capiteuses de la famille. Bref, il réussit à se contraindre jusqu’au coucher du petit Sacha.
–Vous étouffez, mon pauvre Albérie, lui dit sa femme pour le récompenser de cet effort louable en l’aidant un peu; il fait trop chaud ici; vous avez envie d’aller prendre l’air, je vois cela: ne vous gênez pas.
–Mais, chère amie, vous laisser seule? balbutia le pauvre Albéric un peu confus.
–Maman ne sera pas seule; elle va monter m’embrasser dans mon lit, s’écria un petite voix. N’est-ce pas, maman?
–Oui, mon trésor.
–Et d’ailleurs le timbre sonne, dit M. de Vesvre avec un visible soulagement; quelqu’un vient vous tenir compagnie.
–Eh bien! recevez ce quelqu’un-là! répliqua en s’envolant la baronne.
Quand elle redescendit de sa visite à la nursery, madame de Vesvre trouva debout devant la cheminée un jeune homme de taille moyenne, mince et brun, dont le front paraissait chargé de tous les nuages que peuvent amonceler sur un front humain l’impatience, l’ennui et le mécontentement:
–Ah! voici mon cousin Marc
Elle s’était arrêtée à quatre pas du seuil, son fameux lorgnon braqué sur lui de cet air scrutateur qui fait présager un déluge de questions. La première d’ailleurs fut toute simple:
–Albéric n’est plus ici?
–Il m’a chargé de l’excuser, une affaire pressante.
–Oh! très pressante. je sais…
Madame de Vesvre atteignit son fauteuil avec le glissement de sylphide qui distinguait, sa démarche, qu’elle fût triste ou gaie, insouciante ou émue. puis s’asseyant sans tendre la main au nouveau venu:
–Ainsi, mon cousin, dit-elle, vous avez capitulé?
Il eut un geste de lassitude
–Savez-vous tous les moyens qu’ on a employés pour m’y amener, ma cousine?
–Oh! vous n’avez ren à m’expliquer. Une place assiégée se rendfatalemment dans un délai déterminé, question de temps et de calcul. Votre père allait jusqu’à menacer de vous couper les vivres, s’il faut en croire Albéric?
Le jeune homme haussa les épaules.
–Sur ce point, je ne suis pas tout à fait à sa merci.
–Permettez, ce n’est pourtant pas le petit legs de votre marraine qui eût suffi à soutenir un genre de vie…
–Il ne s’agit pas d’argent. Ma mère pleurait. elle pleurait tous les jours.
–Naturellement! C’est ce que j’appelle brusquer un siège. Voilà de la bonne stratégie ou je ne m’y connais pas. Enfin la place est prise… Que vous ayez cédé aux menaces, aux pleurs, peu importe, vous avez cédé. Que dit madame d’Herblay?
Cette question perfide lancée à brûle-pourpoint fit tressaillir Marc, un léger frémissement passa sur ses lèvres, et il pâlit: mais se retranchant aussitôt dans le système de dissimulation prudente que les hommes ont érigé en devoir d’honneur quand il s’agit de défendre leurs amours contre la curiosité:
–Madame d’Herblay? dit-il d’un ton de parfaite indifférence. Comment saurais-je?… Elle est depuis des mois déjà loin de Paris.
–Ah! c’est vrai, j’oubliais… dans cette maussade propriété de Sologne, ou elle ne manque jamais de prendre la fièvre. Quel tyran que son mari! L’emmener en plein hiver, pauvre femme! Concevez-vous rien de plus odieux?
–Aucun acte odieux n’étonne de la part de M. d’Herblay.
–Vous avez raison. Cet homme-là doit être capable de tout, et si ennuyeux en outre! On voudrait nous persuader qu’il n’y a pas plus de créature humaine absolument dépourvue de bonnes qualités qu’il n’y en a d’absolument parfaite. Eh bien! je m’inscris en faux contre cette assertion. Il y a des gens mauvais sans mélange et sans dédommagement. Trouvez, par exemple, une qualité au mari dont nous parlons, une seule. fût-elle toute petite. Brutal, avare, dépourvu de cœur autant que d’esprit et de cheveux: voilà ce qu’il est
–Je ne vous contredirai pas. ma cousine.
–Et sa femme est si bien faite pour inspirer une de ces passions, un des ces attachements… Malheureusement ni passions, ni attachements ne durent, Rien ne dure en ce monde, rien, saut le mariage. Aussi avez-vous grand tort, mon cher Marc, de vous marier à la légère.
–Et qui vous dit que je me marie légèrement? La question de convenance, de fortune.
–Chut! ces mots-là ne devraient jamais sortir de la bouche d’un poète. Vous parlez comme votre cousin Albéric. à qui pourtant vous ne ressemblez pas.
–Je tâcherai de lui ressembler, dit Marc résolument. Albéric est un bon mari.
–En êtes-vous bien sûr?
–Sans doute! Cette verve, cet entrain infatigables, qu’il est le premier à admirer en vous, prouvent assez que vous n’avez rien à désirer.
–Vous êtes perspicace, mon cousin, mais il ne s’agit pas de moi. qui suis évidemment très heureuse. Il s’agit de savoir si votre future femme entend être heureuse de la même façon et suivre mon exemple.
Marc réprima une imperceptible grimace. Il trouvait parfois amusantes les allures de la baronne mais au fond les désapprouvait fort. Pendant quelques minutes, la fine mouche continua de prendre plaisir à le piquer en décernant les éloges les plus emphatiques à la beauté, à la résignation, au mérite méconnu de madame d’Herblay, éloges qu’elle entremêlait. comme au hasard, d’attaques tantôt sournoises, tantôt directes, contre l’ingratitude des hommes, leur inconstance, leur lâcheté devant certaines persécutions qui surexciteraient au contraire la ténacité féminine. La baronne Olga savait fort bien que ce dédaigneux cousin avait pour elle le degré d’estime que l’on peut avoir pour une plume légère tourbillonnant dans le vide. Aujourd’hui. elle prenait sa revanche; il était embarrassé, presque humilié devant elle et dévorait sa moustache sans pouvoir répondre autrement que par une feinte assez misérable:
–Je me demande, répétait-il, ce que vient faire dans tout ceci madame d’Herblay?
–Certes, reprit la baronne, abaissant enfin son terrible lorgnon, je n’ai aucun motif pour me montrer plus exigeante qu’ elle. Si madame d’Herblay approuve votre conduite, nous devons tous en faire autant… et cette conduite, en somme, n’est surprenante que par sa banalité même. On accepte difficilement de voir rentrer dans le chemin battu un révolté qui a couru les aventures. Moi, j’aimais cela en ma qualité de folle! Vous me forcez à revenir d’une dernière illusion, mon illusion sur les rêveurs qui élaborent en beaux vers de grands sentiments,–car vous avez fait de fort beaux vers, monsieur Marc Séverin.
–Vous n’en lirez plus jamais. J’enterre la poésie en me mariant.
–Voilà qui est galant pour votre fiancée. Saurez-vous du moins vous convertir tout de bon à une saine et honnête prose?
–N’en doutez pas. Ma femme ne sera déçue dans aucune de ses espérances.
–Eh! eh! les espérances des jeunes filles sont plus multiples et plus compliquées qu’on ne le suppose généralement. Elles ne s’en rendent pas compte elles-mêmes, mais, croyez-moi. elles espèrent tout, j’entends tout ce qu’il y a de beau, de charmant et d’impossible dans la vie.
–Aviez-vous rêvé vraiment plus de bals, de spectacles, de conversations, d’adorateurs, de diamants et de succès que vous n’en avez, ma cousine?
–Merci, j’ai de tout cela surahondamment, mais encore une fois je suis hors de cause. Admettez que cette petite bourgeoise comprenne le mariage comme l’union intime de deux cœurs, qu’elle croie dans son ingénuité que deux époux doivent avoir une foi commune et les mêmes goûts, qu’elle prétende aimer son mari de toute son à me et être aimée de lui exclusivement; cela ne me paraîtrait pas improbable.
–Bah! qu’allez-vous imaginer? Mademoiselle Béraud est sans doute, comme beaucoup d’autres et plus que beaucoup d’autres,– car étant orpheline, elle vit dans la retraite,– pressée de conquérir sa liberté, d’avoir un rang dans le monde. Elle a été du reste très bien élevée, s’occupant sans relâche sous les yeux de son père à faire provision de diplômes.
–Ah c’est une savante?
–On la dit fort instruite. Un grand mérite à mes veux, c’est qu’elle ne joue pas1s du piano, … aucun art d’agrément.! Dieu soi! loue! Je ne puis souffrir les talents médiocres.
— Oui, n’est-ce pas ? Quand on est musicienne. il faut l’être à la façon de madame d’Herblay, tout naturellement, comme le rossignol.
–Ne parlons plus, de grâce, de madame d’Herblay, interrompit Marc en prenant son chapeau d’une main tremblante d’irritation contenue.
–Vous pensez donc terriblement à elle!. Et, dites-moi, l’autre est-elle jolie? J’arrive, et on ne me l’a pas encore montrée.
–Une grande fille blonde et fraîche, assez gauche, avec de longs bras dont elle ne sait que faire.
–Tout cela peut s’arranger; défauts de jeunesse. Une grande fille fraîche! Vous qui adoriez les roses-thé, les clairs de lune! Et la taille, la main, le pied?
–Je n’ai vu que l’ensemble, qui manque un peu de finesse et d’élégance.
–Vous avez des préventions parce qu’elle se nomme mademoiselle Béraud, avouez-le.
––Oh! pour cela non, je vous jure! J’ai assez souffert d’être le vicomte de Sénonnes! Si le sort m’avait fait naître dans la condition moyenne qui est celle de mademoiselle Béraud, je serais tout ce que je ne suis pas, hélas! C’est à cette sphère-là qu’appartiennent mes meilleurs amis, les seuls qui m’aient jamais compris. Des préjugés de naissance, grand Dieu! je me sens plutôt les préjugés contraires, et j’estime feu M. Béraud. qui a su gagner des millions par son travail, mille fois plus que le petit vicomte qui épouse aujourd’hui, sans en avoir envie, la fille de cet honnête homme.
–Il est encore temps de reculer.
–Pour céder avant peu à de nouvelles instances? A quoi bon? j’ai donné ma parole.
Le regrard clair de la baronne s’arrêta sur lui avec une expression de pitié, presque de mépris. Ce n’était pas la vaillance qui manquait à cette petite femme.
–Et la date fatale est fixée. sans doute?
–Non. Ma famille et M. Fabien Béraud. le tuteur d’Aline, ne demanderaient pas mieux que de nous marier au plus vite. mais…
–Biien entendu! je reconnais la sagesse ordinaire des grands-parents. Ils ne sont chatouilleux que sur les questions qui se discutent par-devant notaire. Pour le reste, on verra bien à s’adorer ou à se haïr après que des serments irrévocables auront été prononcés.
–Mais mademoiselle Béraud ne l’entend pas ainsi. Elle veut réfléchir et me connaître.
–Cela doit paraître exorbitant à votre mère, n’importe! je l’estime pour cette prétention. Et qui sait? peut-être avec le temps vous éprendrez-vous de la fiancée qu’on vous impose. Il arrive des choses si extraordinaires!
–Je souhaite sincèrement que celle-ci se produise, répondit Marc se levant avec humeur. Mais, que je m’éprenne ou non, je me conduirai toujours à l’égard de ma femme en honnête homme.
–Vous n’en savez rien, repartit la baronne.–Elle haussa les épaules, puis avec dédain laissa tomber ces mots:–Vous êtes faible!
–La faiblesse n’exclut pas une certaine probité.
–La faiblesse exclut toute vertu: il n’est personne au monde, qui m’inspire moins de confiance qu’un homme d’imagination, héroïque en théorie, et qui s’arrête, le moment venu d’agir. Parlez-moi, en fait de qualités masculines, de la décision du caractère, de ces inflexibilités de conduite qui deviennent de plus en plus rares dans tous les pays où l’on est encore aimable. Oui, ce qu’il y a de terrible, c’est que les gens auxquels ce fond-là manque sont souvent très aimables, car vous l’êtes à vos heures, mon cousin, quoique ce soir vous n’ayez presque rien dit, me laissant vous gronder plus que je n’aurais dû peut-être. Vous ne m’en voulez pas? Est-ce parce que vous êtes très généreux ou parce que mon opinion a si peu de poids? C’est cela plutôt, n’est-il pas vrai? Bonsoir, mon cher Marc, allez rêver à vos nouveaux devoirs. Cette pauvre madame d’Herblay! cette pauvre mademoiselle Béraud!
II
L’ironie de la baronne Olga touchait juste. Marc.était un de ces êtres faibles et enthousiastes, généreux et irrésolus, dont les aspirations naturellement nobles sont trahies souvent par une volonté défaillante. Cependant s’il eût voulu se justifier au lieu de laisser tomber l’accusation avec une sorte de dédaigneuse insouciance dont il avait depuis longtemps pris l’habitude, ce jeune homme eût réussi à prouver peut-être que ses qualités lui appartenaient bien en propre et qu’il-avait eu même quelque mérite à les défendre contre des influences hostiles, tandis que ce qu’il pouvait avoir de défauts était surtout le résultat de la guerre acharnée livrée sans trêve ni merci à tous les instincts de son cœur. Cette lutte datait de sa première enfance. Il était né très frêle, et on avait pu prévoir tout d’abord qu’il n’aurait jamais rien de commun avec les ancêtres aux armures de fer, géants barbus et basanés dont les portraits garnissaient la longue galerie du château de Sénonnes dans la Nièvre.
Son père, qui le destinait à l’état militaire comme au seul état possible pour un homme de haute lignée, en avait été consterné au point de garder quelque temps rancune à sa femme, belle et robuste personne cependant, qui semblait faite pour perpétuer dans toute sa vigueur une race de colosses. L’embonpoint bien nourri qui seyait du reste à la taille élevée, au type louis-quatorzien de madame de Sénonnes, avait apparemment étouffé chez elle une certaine finesse de discernement que la plupart des femmes et surtout des mères poussent jusqu’à la divination, car elle ne sut jamais aider son mari à comprendre que l’énergie physique des aïeux s’était transformée en ardeur intellectuelle chez ce dernier rejeton, fleur tardive éclose sur le vieil arbre par un suprême effort de sève; elle ne sut rien lire dans le regard pensif de cet enfant, dont l’organisation déliée indiquait moins une santé chétive que des délicatesses de plus d’une sorte qui du corps s’étendaient jusqu’à l’âme.
En effet, le ressort ne manquait pas à ces membres fluets d’une singulière élégance. Marc était agile et actif autant que son superbe cousin Albéric, plus âgé de quelques années, et auquel on le comparait toujours d’une façon désavantageuse. Celui-là serait un brillant officier et un homme du monde, disaient en soupirant M. et madame de Sénonnes.– Et ils se désolaient à l’envi de ce qui eût simplement excité l’attention et l’intérêt de parents plus vigilants et plus éclairés, par exemple de la vive curiosité sans but ni méthode qui poussait l’intelligence de leur fils dans tous les sentiers à la fois, de la sensibilité presque féminine du jeune Marc, de sa timidité poussée jusqu’à la sauvagerie, de la muette contemplation où le jetaient mille choses dont lui seul comprenait la beauté. Il suffisait des effluves d’une matinée de printemps, de la splendeur d’un coucher de soleil, de quelque rayon égaré dans la voûte des bois, pour lui faire perdre la tête et le détourner de tout travail suivi, disait, en se plaignant de lui. l’abbé chargé de l’instruire. Il fallait absolument l’aguerrir, l’endurcir, faire un homme de cette petite fille prompte aux caresses et aux larmes. Pour cela ses parents s’appliquèrent à refouler toutes les facultés aimantes du pauvret, sans réfléchir qu’une âme tendre, froissée au premier battement d’ailes, se replie sur elle-même, et devient d’autant plus impressionnable qu’elle s’étudie mieux à tout cacher.
Un jour l’abbé apporta, fort alarmé, à madame de Sénonnes, une page de méchants vers saisie dans le pupitre de son élève. Les guides maladroits du poète en herbe se consultèrent et finirent par décider entre eux que la solitude était pour Marc une mauvaise conseillère; son précepteur renonçait à l’empêcher de bayer aux mouches: peut-être l’émulation du collège ferait-elle justice de cette tendance déplorable en même temps que le contact d autres garçons de son âge le rendrait bon gré mal gré semblable à tout le monde; mais il était écrit que Marc prendrait toujours le contre-pied de ce que l’on souhaitait pour lui. Cee collège, choisi avec soin pourtant, parmi ceux où dominaient de bons principes, recélait, comme tous les grands foyers d’éducation publique. une effervescence d’idées libérales que le comte de Sénonnes eût appelées des idées subversives, et Marc, après avoir surmonté l’espèce de mélancolie morbide que lui inspiraient les murailles grises dérobant la vue du ciel et des bois, se consola peu à peu à l’aide de ce poison.
–Vous faites de mon fils un révolutionnaire, dit un jour avec indignation M. de Sénonnes au directeur du collège, bien étonné.
Si encore l’écolier malencontreux eût tiré parti de la facilité à tout comprendre dont on le savait doué, pour remporter quelques-uns de ces succès qui flattent la vanité des parents!. mais non. il ne se distingua que très tard dans les classes supérieures; alors le goût des lettres fit explosion chez lui avec une telle force que ses professeurs conçurent, à son sujet, de brillantes espérances. M. et madame de Sénonnes, loin de s’en réjouir, s’inquiétèrent de plus en plus: ces goûts-là ne le conduiraient pas vers l’École militaire, où Albéric avait réussi à entrer, pour quitter bientôt le service, il est vrai, comme font beaucoup d’autres, en se mariant; n’importe, il avait suivi la route frayée, tandis que son cousin allait continuer sans doute à battre les buissons. Quand Marc, ses études achevées, entra dans le monde avec des convictions politiques qui n’étaient pas précisément celles de sa caste, des sympathies qui l’entraînaient vers toutes les supériorités, sauf celles du rang et de la fortune, quelques amitiés de collège que son père lui reprochait comme basses, vulgaires, indignes de lui. et une vocation littéraire très prononcée dont il n’osait rien dire, la fâcheuse position où il se trouva pouvait rappeler celle du cygne couvé par mégarde au milieu des poussins.
«Tu nous appartiens, tu es tenu de nous ressembler», lui disaient tous ces gens, qui ne le connaissaient pas plus qu’il ne les comprenait lui-même. M. et madame de Sénonnes déclaraient de bonne foi que Marc était un être fantasque, réfractaire. un peu fou. CComment expliquer autrement qu’ il n’n’aimât ni la carrière où s’étaient distingues tous ceux de sa race ni les chevaux qui avaient été l’unique passion de son père. ni le monde, ou sa mère n’avait pas cessé de se plaire? Il eût voulu voyager, élargir ainsi l’horizon de ses connaissances et de ses idées, mais cette nouvelle lubie rencontra une formidable résistance qu’il n’essaya même pas de combattre. Une fois de plus, il se retrancha silencieusement dans cette vie contemplative et tout intérieure où aucune tyrannie ne peut nous atteindre. Certain volume de poésies, qui parut sous le pseudonyme de Marc Séverin, les deux noms de baptême du jeune vicomte, acheva d’exaspérer le courroux de ceux qui prétendaient lui vouloir du bien. Le père tança vertement son fils; la mère, ayant lu le malheureux livre par curiosité, le qualifia de galimatias.
–Il ne sait ce qu’il désire, ni ce qu’il dit, faisait observer madame de Sénonnes à son beau neveu de Vesvre, mais je crois qu’il s’ennuie. Qu’en penses-tu, Albéric? Il faudrait le distraire.
Et Albéric s’efforça consciencieusement de distraire cet étrange cousin, pour lequel, au fond, il avait de l’amitié sans trop savoir pourquoi. L’inexplicable mélancolie de Marc intriguait ce joyeux viveur:–Les plaisirs de Paris en auront raison, décida-t-il.
En effet, Marc, poussé par lui, se jeta dans ce courant sauveur, au dire de son cousin, avec une impétuosité qui put faire croire qu’il avait laissé sur la rive, une fois pour toutes, les chimères dont on lui faisait un crime. Mais bientôt on s’aperçut qu’il en avait gardé avec lui une forte dose pour la mêler à ses nouveaux égarements de la façon la plus aggravante: il marchait dans une atmosphère d’illusions dont il enveloppait comme d’une auréole les objets de ses fantaisies aussi violentes qu’éphémères. Un second volume de vers, moins innocents que leurs devanciers, faillit refléter ces hallucinations, ces ivresses; mais il brûla tout à coup ce témoignage des folies désespérées où il s’était efforcé un instant de trouver l’oubli de lui-même. Le second volume n’en parut pas moins peu après, tout autre seulement qu’il ne l’avait préparé d’abord. Un souffle purifiant venait de passer sur l’œuvre de Marc et sur sa vie. La muse chaste et tendre des premiers essais avait reparu, mais avec une puissance toute nouvelle pour sentir et pour aimer. Ce miracle coïncida, il faut le dire, avec l’instant où les yeux noirs de madame d’Herblay se posèrent bienveillants et doux sur Marc de Sénonnes. Ce fut madame d’Herblay qui inspira une suite de poèmes tout palpitants de jeunesse, remarquables par la sincérité des impressions évidemment subies, notées au jour le jour.
Les amis de Marc lui avaient prédit un succès. Ces amis-là n’étaient autres qu’un petit groupe d’anciens camarades de collège, qui, pour leur part, se livraient sans contrainte, en luttant vaillamment et même gaîment contre mille difficultés, à des travaux littéraires desquels chacun d’eux attendait avec le temps sa place au soleil. Marc, pour ne pas les perdre de vue, les rejoignait le lundi de chaque semaine dans un café du quartier latin où les gens de son monde eussent été bien scandalisés de lui voir mettre le pied, et là, réunis autour d’un dîner frugal, on parlait de l’avenir. Les plus chaleureux éloges étaient donc venus réjouir Marc lorsqu’il avait communiqué au petit cénacle les principales pièces de son dernier recueil, mais ce fut là tout le succès promis. Le public proprement dit, fort indifférent aujourd’hui à la poésie, à moins qu’un nom déjà glorieux ne lui impose l’admiration, laissa passer, sans même s’apercevoir de leur eclosion, ces vers printaniers, qu’il confondit avec le torrent de fadeurs qui s’écoule journellement sous la même forme; des critiques oiseuses et un blâme général furent tout ce que l’auteur recueillit parmi ses proches, mais peu lui importait alors; il était amoureux, et l’objet de cet amour lui disait, de façon à le consoler d’injustices plus cruelles encore:
–Je suis fière de vous, à mes yeux vous êtes grand…
N’était-ce pas assez? Quels suffrages eussent valu ceux de cette bouche fraiche comme une fleur, qui lui versait, entre deux baisers, le miel des flatteries sincères? Les plus délicates sympathies de l’âme et la compassion que leur inspiraient l’un pour l’ autre des tristesses qui leur étaient communes, devaient presque inévitablement rapprocher madame d’Herblay et Marc de Sénonnes. Quand ce dernier avait rencontré ou plutôt retrouvé, après l’avoir longtemps perdue de vue. madame d’Herblay chez sa mère, il avait tressailli comme sous l’influence d’un inexplicable magnétisme, et il lui avait semblé qu’une flamme vive, étouffée aussitôt entre les longs cils de cette charmante femme, révélait une émotion semblable à la sienne. Tous les deux en effet sentirent ensemble, et à première vue, qu’un intérêt suffisant pour tout remplir s’élevait soudain dans le vide de leur double existence.
La vie de madame d’Herblay était plus désemparée encore que celle de Marc. Mal mariée, elle n’avait pas d’enfants, rien qui pût la dédommager des amertumes et des dégoûts de chaque jour, et elle ne trouvait pas en elle-même la solidité de principes qui l’eût sauvée du désespoir. Après avoir grandi, jusqu’à l’âge de quinze ans, auprès d’une grand’mère idolâtre qui la gâtait sous prétexte de l’élever, elle était tombée de cette atmosphère de tendresse sans règle et sans mesure, entre les mains de parents éloignés qui, ne sachant que faire d’elle, l’avaient mise au couvent. C’était pour en finir avec le couvent qu’Antoinette avait accepté d’épouser M. d’Herblay. Très timide, elle pliait sous le joug à la façon d’une esclave, passivement soumise à toutes les incessantes tracasseries qui peuvent résulter de l’avarice poussée jusqu’à la manie et de l’égoïsme allié à une obstination stupide, à une humeur sans cesse agressive, à une méfiance incurable. Chaque année ajoutait quelques aspérités de plus au caractère de M. d’Herblay, déjà vieux. Les médecins mettaient sur le compte d’une gastrite chronique les symptômes de l’hypocondrie qui se manifestaient chez lui par une variété de menues tortures dont sa jeune femme était victime, mais celle-ci trouvait, non sans raison peut-être, que la science moderne rend trop volontiers le corps responsable des pires infirmités de l’âme; elle eût été disposée plutôt pour sa part à le considérer comme un malade imaginaire qui se dédommageait méchamment, en faisant peser sur elle une autorité despotique, de n’avoir jamais pu lui inspirer que des sentiments de crainte et d’obéissance attristée.
Marc sut lire bien des secrets douloureux sur ce visage pâli. dont toutes les lignes finement arrêtées révélaient une organisation de sensitive; il crut voir dans ces grands yeux de velours certaine expression vague d’attente et de désir qui l’enivra. La morbidesse des attitudes. l’accent mélancolique auquel les moindres paroles de madame d’Herblay empruntaient une douceur touchante, mille révélations involontaires lui en apprirent bien long avant les confidences sur cette destinée, sœur de la sienne, où tout manquait, liberté, confiance en soi et en autrui, épanouissement de jeunesse, mais l’amour pouvait pour elle comme pour lui remplacer les autres biens absents… Ils s’aimèrent donc furtivement et passionnément. Marc eut enfin la joie de se croire compris, et Antoinette échappa, elle aussi, à ce supplice de l’isolement moral dont elle avait souffert plus que de tout le reste.
Ils étaient du même âge, peut-être était-elle l’ainée de quelques mois, ce qui lui permettait d’affecter une sorte de protection quasi maternelle qui formait un contraste piquant avec le besoin qu’elle avait en réalité de s’abandonner au contraire de se laisser conduire, de céder toujours, pourvu qu’on l’adorât. Jamais créature humaine ne fut plus absolument femme par la grâce, la douceur, la mobilité des impressions. C’était là surtout ce qui la rendait attachante et ce qui faisait d’elle par excellence la maîtresse d’un poète, d’un cœur généreux jusqu’à la déraison. Marc l’aimait comme une jolie plante fragile qu’il avait relevée, réchauffée, rendue au bonheur de vivre, alors qu’alanguie et brisée à demi, elle se mourait faute de soleil; il l’aimait avec attendrissement, il reportait sur Antoinette toutes ses sensibilités refoulées, il s’ouvrait à elle avec un abandon absolu dont il avait jusque-là ignoré le charme. Sans cesse il lui parlait de ce qu’il se sentait capable de faire, tout en ne faisant rien; car madame d’Herblay n’était pas de celles qui poussent à l’accomplissement de choses héroïques, son influence singulièrement absorbante avait plutôt pour effet de plonger l’âme qui la subissait dans une heureuse paresse. Du reste, sans avoir l’esprit étendu ni cultivé, elle savait s’intéresser aux nombreux projets de Marc, qui lui inspiraient, quels qu’ils fussent, une admiration naïve. C’est là toute l’intelligence qu’un artiste et un homme en général désire et recherche chez la femme de son choix.
Quatre années passèrent ainsi rapides comme autant de jours. M. d’Herblay s’absentait assez souvent pour aller dans ses terres tracasser ses fermiers quand il était las de tourmenter sa femme; d’ailleurs, après avoir été à plusieurs reprises jaloux sans motif, il semblait favorisé de l’espèce d’aveuglement qui peut être parfois le privilège des sots,–on le vit en cette circonstance,–comme il est si souvent celui des gens d’esprit. Le monde, beaucoup plus perspicace, s’était demandé très vite pourquoi madame d’Herblay n’avait plus l’air abattu et pourquoi Marc avait renoncé simultanément à ce qu’on appelait par ironie ses allures de beau ténébreux, mais le monde garde toujours avec indulgence le secret des amants qui ménagent son opinion; il attend pour lancer ses foudres une maladresse, un scandale, et il n’est pas seul à agir ainsi. Personne, par exemple, ne savait mieux à quoi s’en tenir que madame de Sénonnes, qui avait tacitement encouragé la liaison de son fils et de sa jeune amie, grâce à un de ces accommodements dont certaines mères ne se font point scrupule: Antoinette arrachait son fils aux coquines qui s’étaient un instant emparées de lui et qu’il avait eu le tort de ne pas voir telles qu’elles sont, ce qui les rendait fort dangereuses, tandis qu’une femme du monde comme celle-ci n’était pas à craindre, pauvre petite! Madame de Sénonnes la jugeait assez apathique, presque nulle, incapable de dominer longtemps un homme d’esprit. Quand il serait blasé sur son profil de camée et sur sa langueur, quelles ressources aurait-elle pour le retenir? Il n’y avait pas là de quoi forger une chaîne.
La chaîne était légère en effet. Antoinette, incapable de tout calcul, ne cherchait à prendre aucun ascendant sur celui qu’elle considérait comme trop supérieur à elle. Et puis, si jeune qu’elle fût, elle connaissait le train du monde et l’évolution fatale de la vie dans ces régions où règne une routine invariable, où des espèces de bornes milliaires plantées de distance en distance marquent chaque étape et tel chemin à prendre, sans qu’il soit permis de regimber. De dix-huit à vingt-neuf ans, un jeune homme est libre en effet de gaspiller impunément son cœur, mais avant que la trentaine ait sonné, le devoir social lui enjoint d’offrir ce qui peut en rester à une jeune fille prudemment choisie pour lui apporter un cœur tout neuf en échange. Madame d’Herblay avait été initiée de bonne heure à ces lois inflexibles, elle était capable en outre d’une certaine fierté qui l’empêchait de se plaindre; d’ailleurs quelques insinuations d’amies l’avaient avertie récemment que le monde soupçonnait la nature de son intimité avec Marc; peut-être même ces insinuations avaient-elles effleuré l’oreille de son mari, car il la surveillait de plus près et il semblait trouver un plaisir nouveau à l’humilier, à contrarier ses moindres mouvements. N’avait-il pas parlé de la retenir toute l’année en Sologne, sous prétexte qu’il s’y portait mieux qu’à Paris?–Quoi qu’il en fût, lorsque la grave question du mariage de Marc fut agitée, madame d’Herblay témoigna plus de douleur que de surprise; elle parut même s’armer peu à peu de résignation. Loin de stimuler la résistance à laquelle il était disposé, elle lui dit, avec une exaltation de dévouement qui séchait ses larmes prêtes à couler, qu’elle ne voulait pas compliquer pour lui les difficultés d’une situation déjà pénible, qu’elle ne serait jamais une entrave, qu’elle saurait s’effacer. Cet ensevelissement à la campagne, elle l’accepterait comme un sacrifice à celui qui, même absent, resterait toujours le maître de. son âme, et comme une pénitence devant Dieu. Marc était, quant à lui, assez étranger à ce mysticisme qui se mêlait parfois aux ardeurs profanes d’Antoinette; il comprit cependant que la jeune femme trouverait une volupté amère dans l’effort qu’elle s’imposait, qu’elle reporterait sans trop de peine vers le ciel l’encens brûlé d’abord aux pieds d’une idole terrestre, et que les défauts mêmes de son mari lui sembleraient moins odieux qu’auparavant, puisqu’elle se sentait désormais digne d’être châtiée.
Cette pensée calma un peu ses regrets. La délaissée, au lieu de lui rien reprocher, ne répétait-elle pas que le souvenir de sa faute serait encore une dernière consolation, comme le parfum qui survit à la rose effeuillée en rappelant ce qu’elle fut? Maintenant des réalités inévitables mettaient fin pour tous les deux à un trop doux rêve: elle allait subir, dans la solitude, une expiation volontairement acceptée, disait-elle; il allait renoncer, de son côté, aux ambitions d’indépendance et de gloire dont il s’était bercé naguère, ambitions chimériques peut-être. Marc était tenté de le croire en songeant aux quatre années d’oisiveté complète qui avaient suivi la publication de deux petits volumes imprimés à ses propres frais et tombés sans bruit: telle une pâle étoile file sur le ciel où elle devait briller d’un feu fixe et durable. Oui, c’en était fait, il valait mieux prendre son parti une fois pour toutes de n’être rien que ce que la naissance et la fortune l’avaient fait, il valait mieux céder sans plus de combats à l’ascendant qu’exerçait sur sa faiblesse l’opiniâtreté de son père, cet entêtement des gens volontaires et bornés qui est une force inerte, aveugle, brutale comme la fatalité même. C’en était fait, il donnerait raison au penseur pessimiste qui a dit que vers trente ans l’homme est réduit, bon gré mal gré, pour pouvoir vivre tranquille, à étrangler son idéal. Les emportements, les exhortations. les prières, les pleurs maternels, cesseraient autour de lui, ce serait quelque chose.
Cette résolution désespérée fut prise entre Marc et Antoinette dans les derniers instants pleins d’orageuses délices qui précédèrent leurs adieux. Ils croyaient alors sincèrement se séparer pour toujours, et néanmoins il leur semblait ne s’être jamais mieux aimés. Ce fut dans ces dispositions que le vicomte de Sénonnes souscrivit au mariage dont nous l’avons entendu parler à sa cousine.
III
Un dîner qui eut toute l’importance d’une solennité officielle réunit à quelque temps de là les deux familles intéressées chez madame de Sénonnes. Marc était alors entré de pied ferme dans son rôle de prétendant et y apportait beaucoup de grâce, sinon beaucoup de feu.
Une jeune fille sans expérience du monde se laisse aisément gagner par les attentions toutes nouvelles dont elle est l’objet; aussi mademoiselle Béraud acceptait-elle avec une secrète joie les hommages de M. de Sénonnes.
Nos usages français autorisent la réserve, fût-elle excessive, qui marque souvent les premières entrevues de deux fiancés, ou du moins ils lui servent d’excuse; cette réserve passe pour du respect, pour la preuve d’une émotion contenue. D’ailleurs la famille en masse du futur époux de mademoiselle Béraud faisait à l’héritière qu’il s’agissait de séduire une cour empressée, véritablement étourdissante. L’admirable entrain des comparses eût suffi à empêcher que la jeune fille ne démêlât ce qu’avait d’un peu froid le jeu de l’acteur investi malgré lui du rôle principal. Ce soir-là en particulier, il y eut autour d’elle assaut de flatteries et de caresses; tout le monde se mit en frais, depuis madame de Sénonnes, qui déployait le zèle triomphant d’un général arrivé à la fin de quelque campagne bien menée, jusqu’à l’essaim des cousines à différents degrés, toutes acharnées à marier Marc, les unes par vengeance pour le punir de n’avoir jamais été amoureux d’elles, celles-là pour faire pièce à madame d’Herblay, d’autres tout simplement parce que ce mariage leur ouvrirait un salon de plus, un salon opulent où elles pourraient étaler leurs toilettes et s’amuser. M. de Sénonnes, le père, mettait une sourdine à sa voix impérieuse, à ses brusques allures d’homme de cheval, assuré de rompre toutes les bêtes rétives; il ne fallait pas effrayer trop tôt sa belle-fille. Albéric de Vesvre sortit de l’arsenal où il les laissait se rouiller depuis longtemps,–la mauvaise compagnie n’exigeant pas tant de façons,–tous ses moyens fascinateurs d’homme à bonnes fortunes, bien résolu qu’il était à soutenir Marc avec autant d’adresse et d’activité que s’il se fût agi de vaincre pour son propre compte.
La baronne Olga, graduellement convertie par des considérations de sagesse mondaine au projet qui l’avait d’abord choquée, avait arboré une création inédite du grand couturier, une robe inouïe, qui devait, bien entendu, inspirer à mademoiselle Béraud le désir de se marier au plus vite pour pouvoir s’habiller de même. Hélas! elle avait grand besoin de leçons d’élégance et de coquetterie, la pauvre mademoiselle Béraud! On le vit quand elle arriva sérieuse, rougissante à l’excès, au bras de son oncle, sous le feu des regards qui guettaient son apparition.
Il était clair à première vue que l’intelligente sollicitude d’une mère lui avait manque; elle était mal mise et mal coiffée, elle tenait gauchement son éventail, elle ignorait tous les menus manèges que possèdent dès leur enfance les petites filles élevées au milieu des femmes; son embarras, ses mouvements un peu brusques étaient d’un garçon plutôt que d’une demoiselle à marier, tandis qu’elle répondait aux révérences et recevait les compliments avec un sourire incrédule, étonné.
–Elle est belle, décréta cependant la baronne Olga, après l’avoir lorgnée, à distance, l’espace d’une minute, en profitant pour cela de l’échange tumultueux des cérémonies.
–Belle! répéta tout surpris son cousin Marc, à qui s’adressaient ces paroles.
–Si elle ne l’est pas aujourd’hui, elle le sera demain, j’en réponds, déclara madame de Vesvre avec autorité. Cela dépend de vous, oui, j’ai toujours dit que-c’était au mari d’achever sa femme, l’Eve naissante, l’ébauche du bon Dieu qu’on lui livre toute pleine de promesses; tant pis pour lui s’il s’y prend mal et s’il gâte ce qui pouvait être charmant. Sérieusement, Marc, vous n’aurez qu’à vouloir pour que la vicomtesse de Sénonnes vous fasse honneur, et dès à présent même, si cette enfant n’était pas vêtue à la diable, vous verriez que sa taille est parfaite. Des yeux qui pensent et qui ne doivent pas mentir, reprit madame de Vesvre poursuivant son examen, le front un peu trop développé pour une beauté de salon; je veux là-dessus quelques frisettes, un nuage crêpé. Est-il possible de tordre et de serrer ainsi une chevelure pareille!
–Bah? interrompit Marc qui l’écoutait avec curiosité, comme s’il eût attendu qu’on lui révélât ce qu’il ne savait pas voir de ses propres yeux, vous vous extasiez sur sa chevelure? elle paraît pourtant moins volumineuse que celle de toutes les femmes qui sont ici.
–Voilà bien une réflexion d’homme! s’écria la baronne sans daigner lui répondre; il faut vous tromper, vous autres, pour que vous soyez contents! Sans doute vous ne trouvez pas non plus cette vraie blonde très blanche? Eh! la blancheur naturelle est moins étonnante sans doute que celle de la poudre de riz.
–Ma nièce Olga, ma chère Aline, laissez-moi vous présenter l’une à l’autre, dit madame de Sénonnes qui s’était approchée avec un grand frou-frou de satin.
–Vous survenez, mademoiselle, au moment où nous disions beaucoup de mal de vous, s’écria madame de Vesvre en prenant avec une coquette effusion la main de sa future cousine. Ne rougissez pas, ajouta-t-elle comme Aline se troublait en regardant Marc, je me garderai de rien répéter.
Après le dîner, durant lequel Aline, placée entre Marc et M. de Vesvre, n’avait osé répondre autrement que par monosyllabes, la baronne Olga se rapprocha de la jeune fille, et, l’arrachant au bras qu’elle avait pris pour rentrer dans le salon:
–J’en demande pardon à ces messieurs, dit-elle, mais ils vont nous faire la grâce de s’éloigner une minute et nous permettre de devenir amies tout à fait. Voulez-vous?
Gaîment elle l’entraîna auprès d’elle sur une causeuse.
Mademoiselle Béraud s’était sentie d’avance intimidée par la réputation un peu tapageuse qui précédait la baronne Olga, puis son excentricité l’avait effrayée plus encore; maintenant, elle continuait d’éprouver une sorte de gêne devant cet oiseau exotique au brillant plumage, malgré l’incontestable gentillesse du gazouillement qui l’accueillait.
–Aimez-vous le monde? demanda la baronne comme elle aurait dit: Il faut l’aimer ou mourir.
–Je ne sais, répondit très bas mademoiselle Béraud, n’y étant pas allée jusqu’ici, mais s’il ressemble à ce que je vois ce soir, ajouta-t-elle avec un vaillant effort pour être aimable, je crois que je l’aimerai beaucoup.
–Très bien! dit madame de Vesvre, montrant dans un sourire approbateur ses petites dents pointues, voilà qui est répliqué à merveille. Soyez sûre que le monde vous le rendra, mais pourquoi l’avoir fui jusqu’à présent? Vous avez dix-neuf ans accomplis, je crois. Ce sont de tardifs débuts.
J’ai quitté aujourd’hui le deuil pour la première fois, à la prière de mon oncle, dit Aline les paupières baissées afin de mieux cacher une larme qui s’obstinait à couler.
–Pardon! je suis sotte de ne pas m’être souvenue. Votre père était si tendre, si bon, m’a-t-on dit…
–Oh! s’écria la jeune fille en levant soudain ses yeux noyés et étincelants comme pour prendre le ciel à témoin des perfections paternelles de feu M. Béraud.
–Vous ne vous étiez jamais quittés?
–Jamais un seul jour; il n’aurait pu se passer de moi.
–Pauvre petite! dit avec une sympathie sincère madame de Vesvre, qui pensait à son fils; mais votre oncle remplace de son mieux cet excellent père.
–Ce ne peut être la même chose. Je ne lui suis pas aussi nécessaire.
–Naturellement, puisqu’il songe à se débarrasser d’elle en faveur d’un inconnu, pensa madame de Vesvre. Elle reprit tout haut:
–Il paraît vous adorer. Voyez, il vous couve des yeux.
M. Béraud, accoudé à la cheminée, parmi un groupe d’hommes, suivait avec complaisance, en effet, les progrès de l’intimité entre sa nièce et la baronne. Tout marchait selon ses désirs, qui étaient ceux d’un brave homme assez court d’esprit et passablement vaniteux. La constante ambition de Fabien Béraud avait toujours été de faire figure dans un monde plus brillant que celui où le hasard de la naissance l’avait jeté. Il y avait réussi jusqu’à un certain point, grâce à un genre de vie qui lui était commun avec la classe des oisifs élégants parmi lesquels sa grosse fortune lui permettait de se glisser, grâce aux soins d’un tailleur ingénieux qui l’habillait correctement à l’anglaise, grâce à ses écuries, où d’aristocratiques sportsmen, ses confrères sur le turf, lui rendaient visite en même temps qu’à ses chevaux, grâce enfin aux principes les plus stricts de la tenue qui tant bien que mal avait remplacé chez lui au gré du vulgaire la véritable distinction. Ce fils de fabricant s’était donné la mine d’un officier supérieur en retraite, bien qu’il n’eût jamais été que l’associé paresseux de son frère Placide, qui. ayant continué les affaires paternelles, était parvenu à tripler un avoir déjà considérable, par son intelligence commerciale et sa prodigieuse activité. Placide Béraud. pénétré de cet esprit de suite. d’entreprise prudente et de sage économie qui fonde les fortunes solides. avait travaillé toute sa vie sans que la cupidité ni l’ostentation lui servissent de stimulants. Jamais il ne parut s’apercevoir que son frère cadet, qui était censé le seconder, le laissât prendre de la peine pour deux.
–A chacun son lot, disait-il: Fabien fait honneur à notre maison par ses grandes manières, moi je ne m’entends qu’à la besogne… voilà tout mon mérite, mais, Dieu merci, ma petite fille en profitera.
Cette petite fille dont le visage blond lui représentait celui de sa femme, morte toute jeune, était comme un rayon de soleil dans sa vie laborieuse. Du reste, l’idolâtrie qu’elle lui inspirait était bien partagée par M. Fabien Béraud, le modèle des oncles. Ces deux hommes s’appliquaient à choyer la petite Aline, dont le bonheur présent et futur les préoccupait à l’envi. La bien élever, la bien marier,–ces mots étaient sans cesse sur leurs lèvres; mais les mêmes mots peuvent avoir pour chacun de nous un sens différent. L’oncle Fabien espérait que sa nièce Aline, qui était à elle seule plus savante que ne l’avaient jamais été les frères Béraud réunis, se servirait de son mérite pour briller dans le monde. Le père comptait surtout par une éducation forte et achevée l’attacher au foyer domestique, la préserver de l’ennui et la préparer à élever dignement un jour ses propres enfants. De même pour le mariage. Un bon mariage, au gré de l’oncle Fabien, était celui qui transplanterait dans les hautes sphères de la société sa nièce devenue marquise ou comtesse, tandis que l’autre Béraud souhaitait à sa fille de rencontrer chez un mari les sentiments profonds qu’il avait voués autrefois à sa compagne trop tôt perdue, la mère dont il lui parlait tous les jours en la lui donnant pour modèle. Malheureusement l’oncle avait survécu au père. Si le contraire fût arrivé, il est probable que celui-ci ne se fût pas grisé si vite ni à si bon compte du titre et de la position sociale qui avaient décidé celui-là à encourager la recherche d’un vicomte de Sénonnes.
–Enfin! elle s’enhardit, pensait M. Béraud, tandis que la conversation continuait entre Aline et madame de Vesvre. J’espère que M. de Sénonnes la regarde!
Non seulement Marc regardait, mais il alla bientôt rejoindre les deux jeunes femmes derrière l’écran de fleurs qui les cachait à demi. Provoqué par sa cousine, il causa tout autrement qu’il ne l’avait fait jusque-là avec Aline, à qui d’ordinaire, sous l’influence de la gêne que lui causait leur situation réciproque, il ne disait que des banalités. L’intervention de la baronne Olga rompit la glace. Elle amena très habilement le jeune homme sur un terrain favorable, le taquina, l’interrogea, l’attaqua vertement à grand renfort de paradoxes, soulevant les questions générales les plus propres à mettre en relief la variété de ses connaissances, la souplesse de son esprit. Il s’abandonnait avec une sorte de coquetterie à la vive jouissance d’intéresser et de plaire.
–Je ne sais ce qu’il dit, poursuivait à part lui M. Béraud, toujours en vedette auprès de la cheminée, mais je jurerais qu’Aline le trouve charmant.
Marc était charmant en effet, bien que cette qualité n’impliquât pas chez lui la beauté virile, mais plutôt une physiohomie singulièrement frappante, mobile et orageuse, pour ainsi dire, tempérée par la séduction du sourire expressif ou par la caresse du regard très doux, très profond, un peu voilé. Ce qu’il y avait en lui d’enthousiasme sans emploi, de feu sacré enfoui sous la cendre flambait à l’improviste d’une façon attrayante et dangereuse, s’il fallait en croire les femmes que des affinités secrètes rattachent toutes, quelles qu’elles soient, à la race des poètes.
Mademoiselle Béraud, plus raisonnable cependant que beaucoup d’autres, ne se tint pas en garde contre cette sympathie involontaire qui est comme le prélude de l’amour, et son visage ingénu la trahit si bien, que M. Béraud et madame de Sénonnes échangèrent un signe de joyeuse intelligence: la conquête était faite!
–Une délicieuse soirée dit l’oncle quand il fut, une heure après, seul avec sa nièce dans la voiture qui les ramenait.
–Délicieuse! répéta comme un écho Aline toute pensive.
–La baronne de Vesvre a été parfaite pour toi; j’espère qu’elle te plait?
–Oui, comme une jolie fleur; mais, mon oncle, je crois que j’aurai beau faire, il me sera toujours impossible de voir en elle une amie, je ne me sens pas pétrie de la même pâte.
Cette distance s’effacera, et bientôt tu seras à l’aise dans ce salon, qui est l’un des plus aristocratiques de Paris.
–A l’aise, vous croyez? Tout m’étonne jusqu’ici et me semble un peu artificiel, si vous me permettez de le dire; en même temps, je sens mon infériorité sur bien des points et j’en souffre.
–Tu veux parler de la question de toilette? C’est vrai, cette robe blanche te va mal. Pourquoi n’as-tu pas voulu mettre celle que j’ai commandée d’après le conseil de madame de Sénonnes?
–Mon oncle, elle était si décolletée! cela eût ajouté à mon malaise, et puis trop de fanfreluches, comprenez-vous? j’aurais eu l’air endimanché, c’eût été encore pis. Laissez-moi m’habituer peu à peu.
–Telle que tu es, tu as fait tourner la tête au vicomte Marc, c’est clair.
–Oh! mon oncle! nous n’avons pas échangé quatre phrases pendant le dîner.
–Oui, pendant le dîner, je l’ai remarqué, tu étais froide, guindée, cela ne marchait pas; mais après… il n’a cessé après de te faire la cour.
–Était-ce vraiment me faire la cour que de parler à une autre, en ma présence, de tout, sauf de moi-même?
–Eh! sans doute! on peut répandre son cœur dans La conversation la plus étrangère à l’amour quand on sait s’y prendre. Je parie qu’il n’avait qu’un seul but en parlant de tout: te faire apprécier ce qu’il vaut.
–Vous devez vous tromper, c’était un simple assaut d’esprit entre lui et sa cousine.
–Dis donc plutôt un tournoi dont tu étais la reine.
–Vous plaisantez, interrompit vivement Aline, heureuse que l’ombre qui régnait dans le coupé dissimulât son trouble.
Au fond, M. Béraud devait avoir raison. Marc tenait à son opinion et travaillait de son mieux à rendre cette opinion bienveillante; il y réussissait du reste.
–Mon oncle, reprit-elle au bout d’un instant, n’est-il pas singuliér qu’un homme aussi accompli que M. de Sénonnes ait jeté son dévolu sur une petite fille telle que moi?
–Elie le trouve accompli, elle en convient! pensa M. Béraud triomphant.
–Quelle idée! reprit-il tout haut. Je t’engage à perdre cet excès de modestie, Aline; il te nuira, c’était le défaut de ton père. Apprends que tu es aussi jolie, aussi spirituelle, aussi distinguée que qui que ce soit et avec cela meilleure qu’aucune autre. Ton vieil oncle sait à quoi s’en tenir.
–Mon cher vieil oncle me gâte, il se fait des illusions. Tenez, vous parliez de mon père, … je lui ressemble, c’est vrai. Pauvre père! il n’a jamais désiré autre chose qu’une vie paisible, intime, utilement remplie et fermée aux indifférents. Il aurait été bien dépaysé dans le milieu dont nous sortons! Eh bien! j’éprouve la même impression; il me semble que je ne suis pas faite pour ce monde-là.
–Pourquoi donc? s’écria M. Béraud piqué au vif. Est-ce que je ne suis pas l’égal de tous les hommes que tu as vus ce soir et leur ami, que diable! Est-ce que tu n’es pas ma nièce, la pareille, par conséquent, de leurs filles, de leurs femmes? Les parchemins ont perdu toute valeur, poursuivit ce bourgeois millionnaire avec autant de conviction que s’il n’eût pas été avide par-dessus toutes choses de la denrée passée de mode qu’il feignait de dénigrer, avide au moins pour sa nièce, qui jouissait heureusement du privilège qu’ont les femmes de pouvoir changer de nom.–Ce qui égalise les rangs, c’est la richesse. la richesse et l’éducation. Sur ces deux points, on n’a rien à nous reprocher, ajouta-t-il en se gourmant dans la cravate qui dissimulait le débordement de ses joues rubicondes, de même que des gants extraordinairement justes opposaient une digue à la bouffissure de ses larges mains.
–Enfin, reprit-il après un silence, tu es, plus qu’aucune fille au monde, posée pour choisir à ton gré. Si ce jeune de Sénonnes te déplaisait.
–Je n’ai pas dit qu’il me déplût! interrompit Aline avec vivacité. Je me demande seulement si ce choix aurait eu la pleine approbation de mon père: le croyez-vous?
–J’en suis sûr! s’écria M. Béraud. Je le crois, reprit-il plus faiblement après réflexion.
Tout à coup il céda avec l’honnêteté d’une âme droite au scrupule de conscience qui grandissait en lui.
–Écoute, mignonne, j’agis pour ton bonheur, voilà tout ce que je peux affirmer. D’ailleurs tu es libre, maîtresse de ta vie et de la mienne, soit dit en passant, car tous les intérêts que je puis avoir en dehors de toi ne comptent guère. Si le mariage t’effraie, si tu veux que nous restions ensemble ici ou que nous voyagions, rien ne me retient plus, maintenant que j’ai vendu nos usines d’Ivry et tout liquidé. Pour un empire, je ne voudrais pas contrarier tes goûts.
–Je le sais, mon bon oncle, je le sais, rassurez-vous, dit Aline, en songeant que son propre goût la portait bien naturellement vers Marc; mais que n’eût-elle pas donné pour pouvoir, en rentrant, s’asseoir sur les genoux de son père et lui dire à l’oreille: –Conseille-moi, es-tu certain qu’il m’aime comme je suis disposée à l’aimer?–Mieux que l’oncle Fabien il l’eût comprise.
C’était un besoin pour Aline, depuis qu’elle se sentait sans guide et sans appui entre cet excellent oncle auquel en riant elle reprochait d’être bien jeune, très étourdi, facile à séduire, et son institutrice, miss Ruth, qui, tout âgée qu’elle fût, n’en savait pas plus long qu’elle-même sur les hommes et sur la vie, c’était son habitude quotidienne de se recueillir tous les soirs devant son père absent, de lui exposer ses moindres actes et jusqu’à ses secrètes pensées, de lui soumettre en détail toutes les difficultés qui l’embarrassaient. Blottie dans le grand fauteuil un peu usé où il s’établissait au coin du feu pour lire ou pour se reposer, elle croyait l’entendre lui opposer de sages objections, lui donner toute sorte d’avis prudents, lui faire au besoin la douce petite morale qui était la seule manière de gronder qu’eût jamais eue M. Béraud, mais ce soir-là il lui sembla que son cher conseiller était muet ou qu’il n’avait rien à dire contre Marc de Sénonnes, car la figure de ce dernier remplit seule l’imagination de la jeune fille dans le demi-sommeil qui la maîtrisa peu à peu. Il parlait plus éloquemment encore que tout à l’heure, il lui disait:–Je vous aime!
Pendant ce temps l’objet de ses heureuses rêveries profitait d’une belle nuit semée de claires étoiles pour franchir à pied, le cigare aux dents, la distance qui séparait la maison de son père de son logis de garçon. A l’angle d’une rue, il se trouva face à face avec un de ses anciens amis de collège, un des habitués les plus assidus de ces modestes dîners du lundi auxquels, depuis quelque temps, il avait pour sa part négligé d’assister, entraîné qu’il était dans un courant nouveau,
—Tiens. Maxime, tu chantonnais en marchant, tu as l’air bien joyeux. D’où sors-tu?
–D’une première représentation, parbleu! répondit l’autre tout rayonnant. Tu sais que je fais, depuis peu, le feuilleton dramatique au…
Et Maxime Henrion nomma un journal politique important.
–Mon compliment, dit Marc en lui serrant la main; si le talent et la ténacité ont droit à une récompense, tu méritais de réussir plus que personne.
–Quant à de la ténacité, oui, j’en ai eu. je me reconnais cette qualité. Oh! la lutte a été longue!..
Rapidement il récapitula les péripéties de cette lutte qui avait duré des années sans qu’il se fût découragé. Il avait fait tous les métiers, jusqu’à celui de maître d’étude: ne fallait-il pas manger? et toujours sans perdre de vue un but fixe, qu’ ’ il avait touché à la fin. Jamais Maxime Henrion, au temps de sa misère, n’aurait eu l’idée de se plaindre ou seulement de faire allusion à ces monstres sans cesse renaissants contre lesquels il combattait corps à corps, mais aujourd’l’hui que le combat s’était décidé en sa faveur, qu’il n’avait plus besoin de personne, il devenait expansif; le matelot rentré au port parle volontiers des tempêtes naguère essuyées.
–Tu es heureux, dit Marc avec un peu de tristesse et une sorte de honte.
–Bah! tu dis cela, comme si tu ne l’étais pas toi-même! s’écria Henrion frappé de son accent.
–Qui sait? Je t’envie peut-être ta force d’action et de résistance.
Henrion secoua la crinière qui couvrait sa tête bronzée, une tête énergique et volontaire, attachée à des épaules démesurément larges.
–Ma foi! dit-il, c’est bien le moins de laisser ce privilège aux pauvres diables de mon espèce qui sortent du peuple sans autres armes que leurs poings pour livrer la rude bataille de la vie; vous tous, fils de vieilles races, quelque bien doués que vous soyez d’ailleurs, vous manquez de muscles et vous ignorez cette forme obscure et difficile du courage qui a nom la persévérance. Pourquoi vous imposeriez-vous un effort? pourquoi persisteriez-vous dans cet effort surtout? Les alouettes vous tombent des nues bardées et rôties. Vous n’avez qu’à les savourer…
–Ainsi tu crois que je n’aurais pas su tout comme un autre leur donner la chasse, ou seulement gagner, à défaut de si bonne chère, un morceau de pain bis?
Henrion allongea les lèvres d’un air de doute:
–On ne sait jamais quels miracles peut produire l’aiguillon du besoin, répliqua-t-il sentencieusement. A propos,–et l’hypothèse invraisemblable qu’il allait émettre le fit rire d’avance,–le jour où tu seras ruiné, réduit à vivre de ta plume, à tuer tes alouettes toi-même, tu auras recours à moi, n’est-ce pas? Me voici en situation de protéger les gens.
–Merci, dit Marc souriant à son tour, et si tes fameux muscles plébéiens et ta glorieuse persévérance ne suffisent pas à te faire rouler sur l’or, souviens-toi que ma bourse est toujours la tienne. A charge de revanche!
Les deux jeunes gens se serrèrent la main sur cette promesse affectueusement échangée, mais qui ne semblait pas pouvoir tirer à conséquence. L’un d’eux cependant devait être sommé bientôt de tenir parole.
—Brave garçon! pensait Marc en continuant son chemin; il a la vraie richesse, la vraie puissance: il est libre, il peut vivre à sa guise, aimer qui bon lui semble…
Et, par un retour sur lui-même, il se demanda s’il aimerait jamais mademoiselle Béraud. Certes il en était loin, mais cependant il rendait justice à cette jeune fille mieux qu’il ne l’avait fait d’abord; il lui semblait,– était-ce l’influence des remarques de madame Vesvre?–l’avoir vue ce soir-là pour la première fois. Il lui reconnaissait non seulement un charme indiscutable de naturel et de simplicité, mais beaucoup de raison, une justesse et une netteté rares dans l’esprit, d’après les quelques mots qu’elle avait mêlés à la conversation. Peut-être ces qualités, jointes à la bonté dont sa physionomie portait le reflet. suffisent-elles chez la femme qu’on épouse, peut-être Aline saurait-elle l’attacher à la longue. Mais cette pensée s’était à peine fait jour dans son esprit qu’il sentit que madame d’Herblay la lui reprochait. Pauvre Antoinette! il fallait pourtant essayer de l’oublier: oui, hélas! il le fallait.
Rentré chez lui, Marc jeta résolûment au feu, comme s’il eût pu détruire en même temps ses scrupules, toutes les reliques qui lui restaient de son premier amour: quelques billets, quelques fleurs desséchées. Pendant l’exécution, mille souvenirs lui revenaient en foule: lorsqu’elle fut consommée, il éprouva un sentiment de vide et de délivrance à la fois. Il lui semblait avoir rompu le charme qui, la veille encore, l’enlaçait. Debout devant la cheminée où s’éteignait la flamme ne laissant que des cendres après elle, il salua dans la glace un mari réconcilié à demi avec son sort.
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