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Thérèse Bentzon
La petite Perle

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066331283
Table des matières
La première de couverture
Page de titre
Texte
I
La lutte entre le moyen âge et la civilisation moderne a persisté bien au delà des dates proclamées par l’histoire. Les traces en sont encore toutes fraîches dans certaines villes de nos provinces lointaines; parfois même on peut se demander auquel des deux adversaires est restée la victoire. Il y aurait une épopée à chanter sur les difficultés qu’éprouva le progrès,–représenté par l’asphalte, le gaz et les rues en ligne droite, –à franchir les vieux remparts de X., une sous-préfecture de huit mille âmes pourtant, où passe le chemin de fer de Paris à Brest et dont la grande place est décorée du nom audacieux de place de la Liberté. Ce nom, elle le tient, hâtons-nous de le dire, d’un de ses derniers maires, M. Rémonville, à l’administration duquel la chronique attribue bien d’autres méfaits.
Quelques groupes de maisons neuves plaquées aux anciennes fortifications peuvent tromper d’abord les voyageurs du train; mais, au-dessus de leurs trois étages, le couvercle aigu d’une tour ou quelque mâchicoulis qui semble toujours prêt à vomir du plomb fondu et de l’huile bouillante rappelle l’image d’Ugolin étreignant et rongeant par derrière le crâne de son ennemi,
Pour voir les vieilles tours secouer la lèpre des constructions récentes, il suffit de tourner vers l’ouest; là, reliées entre elles par d’épaisses courtines, elles couronnent les escarpements de schiste, , qui ressemblent eux-mêmes à des remparts géants. Cette ceinture crénelée, s’élevant toujours avec le rocher auquel s’identifient ses noirs festons, aurait l’aspect le plus sinistre si la nature ne se chargeait de l’égayer. Le printemps accroche des arbustes fleuris aux meneaux brisés; l’automne fait mûrir les fruits des ronces qui jaillissent de mille longues lézardes, et l’on dirait d’aimables sourires déridant une physionomie sombre; l’hiver, le lierre tresse ses guirlandes autour des nids de pierre où les freux sont venus remplacer les hirondelles; à certains endroits, il couvre avec un soin jaloux la vétusté des murailles absolument éventrées. La partie méridionale surtout ne mérite plus, grâce aux injures des siècles et à la pioche des démolisseurs, le nom de ville close; mais, au nord, le rempart encore intact serait, tout autant que sous Charles VIII, en état de soutenir un siège.
L’église, le château, voilà ce qui domine dans l’aspect général de X. Ils annulent, ils effacent tout le reste, ils résument la richesse, l’orgueil, le caractère de la ville: une cathédrale, une forteresse;–la première remontant au xiie siècle, quoi qu’en puissent faire croire sa flèche élégante et ses contre-forts à pinacles flamboyants qui ont été greffés après coup, de même qu’une chaire couverte, bijou de la Renaissance, fut attachée pour les prêches calvinistes à la masse féodale des «châtelets», au pied de laquelle sont comme agenouillés en signe de servage, la sous-préfecture, le tribunal et la mairie. Il faut que les délégués du pouvoir actuel se résignent à être petits devant le seigneur, absent pour toujours, il est vrai, mais pour toujours aussi représenté par son château. La plupart des habitants leur témoignent une considération médiocre; ils ont gardé obstinément les mœurs, les habitudes, le type physique et moral d’un âge de fer qui ne reconnaissait aucune autorité municipale, qui n’enviait aucune révolution. Blottis dans les vieux quartiers, ils refusent de quitter pour de larges rues et des demeures salubres ce labyrinthe de ruelles creusées au milieu par un ruisseau, protégées à chaque carrefour par une statue de la Vierge, et où les fées de Perrault se traînent sous leurs capes déguenillées, où pullulent des chiens errants introuvables ailleurs, qui semblent appartenir aux espèces chimériques reproduites par les gargouilles; maigres, mal coiffés, les jambes torses, comiques et sinistres tout ensemble, ils rôdent en quête d’une proie autour de boucheries dont l’étal extérieur, surmonté d’un auvent bizarre, se hérisse de crocs de fer ensanglantés.
Le commerce à X. chérit particulièrement les vieilles traditions. Toute une rue est encore composée de porches que supportent de gros piliers quarris, à l’ombre humide desquels les marchands empilent de la cire d’église, des sayons de peau de chèvre, des barriques de poisson salé et des chemises de tricot, l’industrie du pays. Les volets de bois laissent entrevoir plus d’un intérieur auquel on n’a rien changé depuis les jours de Pierre Landais, le bienfaiteur de la ville, qui fut successivement garde robier, favori et ministre d’un puissant prince, pour finir par la corde, exemple mémorable de l’instabilité des choses humaines. Vous chercheriez vainement un objet de luxe ou de bon goût dans ces antres du trafic, mais vous rencontrerez partout, en revanche, une probité scrupuleuse et un manque absolu d’affabilité. Les libraires ne vendent guère que des livres d’heures et des chapelets. Feu M. le maire, créateur de la place de la Liberté, avait poursuivi son œuvre criminelle en laissant s’ouvrir un cabinet de lecture. Un ordre émané de l’église fit brûler tous les romans qui le composaient. A X., le prêtre a survécu au baron et recueilli son héritage; longtemps la double puissance spirituelle et temporelle, autrefois partagée, fut réunie dans ces mains. Aujourd’hui encore, le dimanche, vous pouvez remarquer, parmi les fidèles attentifs à l’office, beaucoup de visages qui, d’expression et de traits, ont un air de parenté avec les figures en relief des chapiteaux; eux aussi semblent rudement ébauchés dans le granit par le ciseau d’un imagier du temps passé, qui depuis aura brisé son moule.
C’étaient ces braves gens et leurs pères qui tenaient avec vigueur, il y a vingt-cinq ans, pour l’église contre la municipalité, pour leur saint curé Chapdelaine contre ce suppôt du diable M. Rémonville. Ils opposaient un entêtement de roc à tous les attentats contre «la coutume» qui faisait partie de leur religion, et souvent cette opiniâtreté généreuse, M. Chapdelaine la leur prêchait. Il la leur prêcha surtout tel jour néfaste où le prétendu progrès eut l’impudence de s’immiscer sous la forme d’un théâtre, . encore une des belles idées de M. Rémonville!
M. Rémonville n’entendait rien aux besoins, aux sentiments, aux préjugés de ses administrés. Bien qu’il fût un des grands propriétaires de X., il n’était pas du pays, et sa double qualité d’étranger et de voltairien ne l’y rendait point populaire. Élevé à la dignité de maire durant les jours troublés de1848, il l’avait conservée sous l’empire, grâce à une certaine souplesse qui lui coûtait peu, sauf quand il s’agissait de faire une concession quelconque au clergé. Son zèle pour tout bouleverser, sous prétexte d’améliorations, était infatigable. On concluait de là généralement qu’il voulait à tout prix se mettre en évidence et atteindre aux honneurs. Ambition à part, M. Rémonville eût encore agi de même, ne fût-ce que pour assurer le triomphe de la libre pensée sur la routine, ou simplement pour satisfaire à la manie d’ordre et de symétrie qui avait jadis régné dans ses magasins de blanc de la rue du Sentier, et qui depuis avait fait de sa villa des Gogardières un véritable objet de curiosité. Seul, un ouvrage de pâtisserie peut rassembler dans un aussi petit espace autant de styles composites; l’eau venait d’elle-même dans les cuisines, le gaz brillait dans l’escalier, tous les meubles étaient des inventions brevetées de l’industrie la plus moderne, un calorifère enfin répandait sa chaleur de la cave au grenier. M. le maire eût souhaité que toute la ville imitât, de loin sans doute, un pareil modèle; cette fureur de préférer des pierres noircies, des cheminées fumeuses, des galetas sordides, aux bienfaits du confort, était pour lui inexplicable.
–Ce sont des brutes, disait-il avec chagrin, n’importe! j’ai mission de les civiliser.
–C’est un brouillon, disaient de leur côté les administrés; le gouvernement l’a placé ici pour nous induire aux innovations et aux folles dépenses. Vade retro!
Le projet téméraire d’embellir X. d’un théâtre arriva un matin à l’oreille indignée de M. le curé par l’intermédiaire du conservateur de la bibliothèque, M. Fréhel, excellent homme nourri dans le camp des personnes «bien pensantes», mais qu’une communauté de goûts et d’aptitudes littéraires avait rapproché de madame Rémonville, la plus aimable des Philamintes. M. Fréhel se trouvait ainsi en contact avec tous les partis, sans que son caractère flottant et conciliateur lui permît d’appartenir bien solidement à aucun. Membre de la Société archéologique et historique des Côtes-du-Nord, de la Société polygraphique du Morbihan et de plusieurs académies, il avait gagné pour toujours l’amitié de l’abbé Chapdelaine en publiant sur un fameux triptyque qui comptait parmi les merveilles de son église certain rapport fort éloquent, ce qui ne l’empêchait pas de goûter après dîner les maximes que M. le maire empruntait volontiers à Candide et de se laisser consulter comme un critique érudit par madame Rémonville lorsque celle-ci écrivait quelque page inédite de poésie. Les prétentions du bas bleu des Gogardières avaient été jusqu’à se faire imprimer. Son livre, richement relié, avec ce titre Aspirations, figurait même sur les rayons poudreux de la bibliothèque de la ville, formée par les soins et aux frais de M. Fréhel, dont les fonctions étaient d’ailleurs purement honorifiques, nul n’ayant jamais profité de la précieuse fondation qu’on devait à sa munificence.
–Comprenez-moi bien, avait dit la veille M. Rémonville en dégustant son café, je compte opposer un délassement intellectuel et délicat aux plaisirs grossiers que le peuple va chercher dans les cabarets. Il y a un nombre scandaleux de cabarets à X. Pourquoi? Parce que le seul passetemps dans un trou comme celui-ci est de boire. Si ces pauvres diables, tenus pendant des siècles sous le boisseau de l’ignorance, de la superstition et de l’ennui, trouvent un moyen peu coûteux de passer leurs soirées en s’amusant, en s’instruisant, nous aurons moins d’ivrognes. J’ai rencontré au conseil beaucoup d’opposition, cela va sans dire; on n’a voté qu’une somme insuffisante; mais j’ai levé toutes les difficultés en complétant les fonds, car ma bourse est toujours ouverte quand il s’agit des véritables intérêts de l’intelligence et de la morale.
–De la morale! fit en hochant la tête avec indignation l’abbé Chapdelaine, lorsque cette belle phrase lui fut répétée. Pouvez-vous bien, monsieur Fréhel, vous, un homme d’esprit, accepter de pareils sophismes? Quant à moi, hélas! je devrais être fait à ces coups: l’hiver dernier, c’était un club, l’autre année, une salle de danse! J’avoue cependant que le dernier me frappe plus cruellement que tous les autres. Un théâtre! mais c’est l’enfer parmi nous!
–Voyons, monsieur le curé, vous vous exagérez le péril, l’impiété.
–Peut-on se l’exagérer? L’Église condamne expressément le spectacle.
–Et cependant c’est l’école des mœurs, hasarda le conservateur de la bibliothèque, cherchant à se rappeler quelques-uns des arguments de M. Rémonville.
–Des mauvaises mœurs, je n’en doute pas.
–Les Mystères, qui firent les délices de nos aïeux, les damnaient donc?
–Irez-vous comparer, malheureux, aux scènes de la Passion les scènes profanes qui se jouent aujourd’hui, et dont le seul compte rendu dans les gazettes fait horreur!
–Je ne défends pas celles-là, mais enfin la musique n’a qu’une influence bienfaisante, et, quant à la comédie, à la saine comédie classique, rappelez-vous que les pères de famille du grand règne conduisaient leurs fils au Menteur de Corneille comme au sermon. Certains législateurs, –continua M. Fréhel, qui ne résistait jamais au désir de faire parade de ses connaissances variées, –certains législateurs se sont servis de l’art dramatique pour élever les instincts du peuple. Tenez, chez les Mormons d’Amérique, par exemple, le théâtre fut érigé même avant le temple.
M. Chapdelaine leva les mains au ciel.
–Où cherchez-vous vos exemples, mon pauvre ami? chez des polygames, chez des païens! Ah! on a bien raison de dire que la science humaine est une arme à deux tranchants qui blesse souvent celui qui veut s’en servir! Vos lectures vous perdront, et aussi les mauvaises fréquentations. Je ne prétends nommer personne, mais vous m’entendez.
–Et voilà où je vous trouve injuste, interrompit M. Fréhel. Ne craignez-vous pas de calomnier les intentions de ce pauvre maire? Il ne veut que le bien, quoiqu’il y travaille avec imprudence peut-être.
–Oui, oui, le mal, cette fois encore, empruntera, je n’en doute pas, pour mieux réussir, le masque de la vertu. Il procède ainsi de nos jours, il marche sous le manteau de la philanthropie, de la sagesse, du progrès! Et ces loups ravisseurs, couverts de peaux de brebis, vont jusqu’à nous surprendre par leurs bonnes œuvres pour faire mentir l’Évangile: «Vous reconnaîtrez l’arbre à ses fruits.» L’homme dont vous me parlez ne sème-t-il pas volontiers des aumônes? Mais les aumônes ne servent pas toujours à acheter le ciel pour soi-même; elles peuvent aussi acheter des âmes pour Satan!
M. Fréhel fit une grimace qui donnait à sa physionomie douce, timide et inquiète, certaine ressemblance avec celle du lièvre. Assez disposé à être de l’avis du dernier qui lui parlait, il se sentait ébranlé par cette éloquence véhémente et convaincue, comme il l’avait été auparavant par le scepticisme goguenard de M. Rémonville.
–Avez-vous cru vraiment, continua M. Chapdelaine en s’épongeant le front, qu’il entrerait un gars de moins au cabaret parce que nous aurions un théâtre? Les ivrognes préféreront toujours une chopine à la plus belle comédie; mais les bourgeois iront, et les artisans rangés, qui jusqu’ici.
–S’ennuyaient chez eux, insinua timidement M. Fréhel.
–Il n’y a pas grand mal à s’ennuyer, monsieur, et il y en a un très-grand à s’amuser criminellement. Ceux-là donc iront, les femmes aussi, un peu pour voir et beaucoup pour être vues: occasion de toilettes, de rencontres, de propos frivoles. Je ne dis rien de ces histrions dont la présence parmi nous va être un scandale. Non! le scandale n’aura pas lieu, j’en appellerai plutôt à l’évêché!
Il en appela, ce qui n’empêcha point l’édifice maudit de sortir de terre peu de semaines après, à la profonde émotion des habitants, prévenus par leur pasteur qu’on en voulait à leurs âmes. Ils eussent regardé avec moins d’effroi s’élever le bûcher destiné à un auto-da-fé.
Pour comble d’abomination, ce fut sur l’emplacement d’une ancienne chapelle dédiée à saint Michel, et, le jour de la Saint-Michel, un ouvrier se blessa grièvement en tombant du toit qu’il était en train de couvrir, événement qui, exploité par le parti de l’opposition, répandit une religieuse terreur. On fut forcé cependant, le monument de perdition terminé, d’admirer l’élégance de son architecture, mélange hardi de chalet et de temple grec. Sur le fronton très-étroit, mais fort orné en revanche, se détachaient le mot «Théâtre» et le masque de Momus.
L’ouverture devait avoir lieu le premier jour de la grande foire annuelle. Dès la veille, un nombre considérable d’affiches collées à tous les murs annoncèrent un spectacle qui semblait devoir durer vingt-quatre heures: «Pour les débuts de M. Denneval, des premiers théâtres de la capitale, la Dame blanche.» Puis une comédie, puis un acte d’opérette, etc., sans parler du prologue, avec le nom de «Mademoiselle Perle», répété plusieurs fois en gros caractères.
Jamais à X. autant de foule ne stationna devant une affiche. C’était comme une révélation des plaisirs défendus; il semblait que chaque lettre fût en traits de feu, et les bonnes femmes, après avoir lu, s’en allaient avec un signe de croix. L’une d’elles, la veuve Simon, une fabricante de fleurs d’église, qui avait consenti à loger le premier sujet des théâtres de la capitale, n’augurait rien de bon de son pensionnaire.
–Je vous assure, disait-elle aux commères de sa société, que c’est un petit homme bien chétif qu’on renverserait en soufflant dessus. II ressemble un peu au gars Claude, qui l’an dernier est tombé de la poitrine. Il a des bagages entassés dans mon grenier, ce qui me rassure pour le terme, mais, au premier coup d’œil, je l’aurais cru sans le sou.
–Ce n’est vraiment pas la peine de payer pour voir ça! répondit le chœur des commères.
Inutile de dire que la noblesse attesta la ferveur de ses sentiments politiques, et le commerce l’énergie de sa piété, en se mettant au lit à l’heure même où devait se lever la toile. La comtesse de Laruedubourg congédia dès le lendemain à grand fracas un de ses domestiques qui s’était glissé au paradis (effroyable profanation que ce seul mot!), et le pharmacien de la place aux Grains se vit abandonné de sa clientèle parce que le bruit courut, à tort ou à raison, qu’il avait pénétré dans les coulisses. Pourtant, grâce aux étrangers attirés par la foire, la petite salle était comble, et monsieur le maire, qui trônait à l’avant-scène, put croire un instant que son idée avait beaucoup de succès. Auprès de lui sa femme étalait une toilette nouvelle envoyée de Paris. Madame Rémonville, à quarante-cinq ans, était fort belle encore, d’une beauté blonde, régulière, pompeuse et en bon point; ses épaules magnifiques sortaient, à demi voilées, d’un nuage de dentelle noire, et elle agitait son éventail avec une majesté qu’auraient pu lui envier les dames de l’aristocratie provinciale si elles eussent été présentes; mais il n’y avait pas une seule dame dans la salle, et, en constatant ce fait, la femme du maire fronça involontairement le sourcil. Tout le reste de la soirée sa physionomie resta soucieuse; elle finit, sous prétexte d’une migraine, par se réfugier au fond de la loge.
En vain avait-elle insisté pour emmener avec elle mademoiselle Fréhel. La petite pensionnaire, échappée depuis peu à la. règle sévère d’un couvent, n’avait osé la suivre; son père, d’ailleurs, ne l’eût pas permis avant de s’être assuré par lui-même de l’attitude que prendrait la société. Caché dans une baignoire obscure, M. Fréhel se félicitait d’avoir veillé à ce que sa chère Yvonne ne se compromît pas par une démarche inconsidérée.
–Yvonne serait venue si Amaury eût été ici! disait cependant madame Rémonville à son mari. Le désir de le rencontrer l’eût emporté sur ses scrupules.
Tout le monde savait qu’un projet de mariage qui les eût alliés aux familles les plus honorables et les mieux posées du département, était secrètement caressé par M. et madame Rémonville, et que, d’autre part, la grosse fortune du jeune Amaury, autant que sa bonne mine, empêchait que M. Fréhel se montrât hostile à leurs avances.
Il faut croire que l’hôtesse du fameux Denneval l’avait mal vu ou que les feux de la rampe transfigurent ceux qu’ils éclairent, car Julien d’Avenel, dans la Dame blanche, fut trouvé charmant, surtout par comparaison avec les pauvres hères qui lui donnaient la réplique. Il avait le regard expressif et de belles dents, ce qui suffit presque à la beauté d’un comédien; sa maigreur ne nuisait pas à une tournure élégante et lui donnait l’air jeune. Peut-être avait-il plus de feu et de sensibilité que de talent acquis, mais enfin, avec ses qualités et ses défauts, il eût passé partout pour un acteur agréable; malheureusement, sa voix ne répondait plus à son jeu, ni à ses avantages extérieurs. Il savait chanter cependant; il tirait le meilleur parti possible d’un instrument presque brisé, qui jamais n’avait dû avoir grande puissance, et c’était beaucoup que, chargé souvent, comme ténor unique de la troupe, des rôles les plus inabordables pour un ténor léger, il s’en acquittât tant bien que mal. Depuis cette première soirée, ses moyens trahirent plus d’une fois son courage, et ailleurs qu’à X. des sifflets eussent accueilli de pareilles défaillances; mais à X. les connaisseurs sont rares; des bravos, qui arrachaient au pauvre artiste un triste sourire, lui apprenaient que ce public de Béotiens était incapable d’apprécier le peu qui restait de son talent. Bien que la Dame blanche fût le moins contesté de ses triomphes, et malgré les nombreuses coupures nécessitées par la pénurie de figurants et de décors, on trouva généralement l’opéra un peu long. Les portes ne cessèrent de grincer pendant le dernier acte, au milieu de chuts bruyants. On revint pour la comédie, où devait reparaître mademoiselle Perle, qui, dans le prologue, avait déjà fait sensation sous son costume écourté de Génie. Jamais les dignes citoyens de X. n’auraient cru auparavant qu’une créature humaine pût pousser l’immodestie jusqu’à se vêtir de paillettes; mais il fallait tout pardonner à cette petite Perle,–d’abord c’était une enfant avec ses grands yeux, son sourire étincelant, son teint trop brun peut-être, mais qui, aux lumières, avait le ton des marbres d’Italie dorés par le soleil, ses longs cheveux noirs soyeux et crépelés à la fois. Quelle voix de fauvette en outre, quelle aisance gracieuse, quelles gentilles petites mines suppliantes, persuasives, adressées au public! Ne tombait-elle pas vraiment du pays des lutins et des fées? Dans la comédie, en costume de ville, elle produisit beaucoup moins d’effet. Seuls peut-être, le sous-préfet et les Rémonville, qui avaient l’expérience des théâtres de Paris, surent apprécier son naturel parfait, sa diction juste et fine.
–C’est mieux qu’un petit prodige, c’est une artiste de race et qui a été à bonne école, prononça madame Rémonville en lui jetant son bouquet. Elle fait penser à Mignon parmi les saltimbanques.
Et madame Rémonville songea au plaisir qu’il y aurait à faire jouer par cette péri égarée dans les brouillards de X. quelqu’une des pièces en vers qui dormaient dans ses cartons.
L’opérette permit à mademoiselle Perle d’apparaître dans un déshabillé mythologique, le carquois de l’Amour sur l’épaule, ce qui lui valut de la part du gros public une nouvelle ovation. Le lendemain, on ne parla par toute la ville que de cette fantastique créature aux ailes de papil-Ion, vêtue de deux doigts de clinquant; tout le monde criait bien haut contre l’infamie de mettre en scène des petites filles ainsi affublées; cependant la seconde représentation fut plus fructueuse encore que la première. Comment refuser de voir au moins une fois ce que pouvait bien être «l’Amour», représenté par mademoiselle Perle? Nul ne sait quels ravages aurait faits le mauvais exemple si la gravité même de la lutte engagée n’eût inspiré merveilleusement l’abbé Chapdelaine. Son sermon, le dimanche qui suivit, fut un chef-d’œuvre. Il avait médité cette sentence révolutionnaire: «Tout ordre marqué au coin de l’oppression porte avec lui le droit de résistance»; il avait compris que la colère serait sans effet; il n’ordonna, ne défendit rien. Au lieu d’aigrir les coupables par des reproches, il promit le pardon au repentir et fit retomber sur les tentateurs toute la responsabilité de la tentation. Cette indulgence inattendue attendrit en les déconcertant ceux-là même qui s’étaient préparés à braver toutes les foudres. La première curiosité émoussée, chacun convint, l’esprit d’économie aidant, que le spectacle était chose malsaine, d’autant qu’il forçait à veiller fort tard, habitude que la province n’adoptera jamais. Les amendes honorables s’ensuivirent. L’installation d’une ménagerie sur le Mail vint y aider. Cette ménagerie fit concurrence au théâtre; elle avait sur lui la supériorité d’être ouverte en plein jour. Les hommes se laissèrent encore séduire quelque temps, mais une active persécution organisée par l’abbé Chapdelaine les découragea peu à peu. L’amusement était acheté au prix de trop de querelles domestiques. On s’éloignait d’eux comme de pestiférés, leurs femmes les boudaient. Quant aux habitués des cabarets, ils ne surent pas, comme l’avait prévu M. le curé, sacrifier plus d’une chopine aux goûts délicats que l’autorité municipale prétendait leur imposer; aussi, le premier mois n’était point terminé que le directeur de la petite troupe vint se plaindre au maire de ne pas couvrir ses frais, bien que l’affiche variât sans cesse.
L’impresario dut être touché de la part que M. le maire prit à son mécontentement. Il s’emporta comme s’il se fût agi pour lui d’une affaire personnelle; en réalité, peu lui importaient les recettes, mais que les manœuvres du clergé eussent triomphé cette fois encore, c’était plus qu’il ne pouvait endurer.
–Soyez tranquille, dit-il, les choses changeront dès ce soir.
Et, en effet, nombre de places furent occupées ce soir-là, M. le maire ayant fait distribuer des billets gratis, mais ce moyen désespéré s’usa vite. On ne voulait plus aller au théâtre même pour rien, dans la crainte d’une déconsidération certaine. M. Rémonville dut payer la complaisance de ce nouveau genre de comparses qui posaient en même temps pour les acteurs et pour la salle. La chose s’ébruita. L’abbé Chapdelaine tonna en chaire contre «ce honteux marché». Il refusa des secours aux indigents qui grossissaient la claque. Jamais aucune cause politique ou religieuse n’inspira plus d’acharnement des deux côtés. Le ridicule finit par s’en mêler, et il tomba tout entier sur M. le maire. Celui-ci, las de tirer l’argent de sa poche, céda aux conseils de madame Rémonville, qui réglait en réalité toutes les questions importantes malgré ses allures de femme incomprise; il renonça complétement à soutenir le théâtre qui, après avoir été sa gloire et son orgueil, était devenu pour lui un véritable cauchemar. En effet, cette façade morne, maculée d’affiches en lambeaux, attestait sa défaite. Mieux valait, après tout, l’accepter de bonne grâce en attribuant cet échec à l’incapacité du directeur qui avait fait banqueroute.
II
On parle longtemps du même événement à X., parce que les événements y sont rares; néanmoins, il n’était presque plus question de cette malencontreuse tentative théâtrale, lorsque, un matin d’hiver, madame veuve Simon, la vieille fleuriste, se présenta au presbytère.
Madame Simon était une femme généralement estimée pour sa haute piété. Toutes les fleurs d’église achetées par les fabriques et confréries des diverses paroisses de la ville et des alentours sortaient de ses mains. La bonne femme se croyait consacrée en quelque sorte aux autels qu’elle avait mission de parer, et affectait en conséquence des allures de sacristaine. Jamais elle ne sortait que le dimanche, à l’heure des offices, de son obscure boutique sous les Porches, un gîte qui semblait fait pour elle comme l’est pour l’escargot sa coquille. D’ailleurs, la veuve Simon était presque impotente depuis de longues années et se traînait avec peine en clochant sur sa béquille. Il fallait, pour qu’elle se dérangeât par un aussi mauvais temps, quelque circonstance grave. L’abbé Chapdelaine, qui déjeunait au coin du feu, se leva de table aussitôt et s’informa de ce qui l’amenait.
–La charité, répondit-elle. Je sais bien que lorsqu’il s’agit des pauvres, on trouve toujours M. le curé; cependant je ne suis pas trop rassurée en recommandant les miens, car ce ne sont pas des pauvres ordinaires.
–Des pauvres honteux?…
–Si honteux et si fiers, que j’ose à peine, quoique depuis tantôt six mois nous soyons voisins, puisqu’ils logent chez moi, leur offrir une tasse de bouillon. L’homme est bien malade, monsieur le curé; ce n’est pas seulement une bonne nourriture qu’il lui faudrait, mais du bois, du linge, des médicaments, de quoi payer les visites du médecin.
–S’ils étaient inscrits parmi les pauvres de la paroisse.
–Vous n’y pensez pas! D’abord, ils sont étrangers.
–Hum!
–Je ne suis même pas sûre qu’ils soient chrétiens.
Le curé fit un brusque mouvement en arrière.
–Vous vous intéressez à de pareilles gens, madame Simon?
–Il le faut bien! Personne ne s’intéresse à eux, et la charité de Notre-Seigneur ne nous dit pas de choisir, répliqua la fleuriste avec une simplicité dans laquelle son pasteur crut démêler l’ombre d’un reproche, car, de cramoisi qu’il était d’ordinaire, il devint du plus beau violet.
–Et puis, je vous le répète, monsieur le curé, ces gens-là sont susceptibles tout autant que de grands seigneurs. Tenez, quand ils acceptent quelque chose de moi, c’est comme si j’étais obligée. Ainsi, la première fois que j’ai mis le pied chez eux. je savais qu’ils n’avaient pas une bûche et je leur apportais une brassée de fougères, censé pour apprendre à la petite demoiselle comment se font les crêpes à la mode du pays. Le feu allumé, je demande au malade: «–Qu’est-ce que je puis, monsieur, pour votre service?
»–Rien, merci! me répond-il d’abord, mais d’un ton si sec que j’en demeure toute interdite; puis se ravisant:
»–Si pourtant vous vouliez permettre à cette enfant que voici de se promener quelquefois dans votre jardin? Il y a longtemps qu’elle n’a pris l’air!»
–Ah! il y a une enfant? demanda M. Chapdelaine d’une voix adoucie.
–Un ange, monsieur le curé. Je réponds naturellement: «C’est un plaisir qu’elle me fera.» Et le lendemain, quand la petite descend, je lui propose de chercher avec moi, sous la neige qui commençait à tomber, les dernières violettes. Il en restait encore beaucoup, grâce à la bonne idée que j’ai eue de planter des bordures le long de mes allées. A chaque violette qu’elle découvrait, c’étaient des surprises, des cris de joie; on aurait dit qu’elle n’en avait jamais vu. Elle sautait, elle battait des mains, ses petites mains rougies par la neige. Cela me rajeunissait de la regarder! Au bout d’une demi-heure, elle eut un gros bouquet. C’était bien du superflu. des violettes. quand on n’a pas de pain. Eh bien, ce pauvre M. Denneval m’en a remerciée plus qu’il ne l’a jamais fait depuis de mes bouillons, qui sont bons pourtant, je m’en flatte! La petite semait les violettes sur son lit comme une pluie, et elle lui disait:–N’est-ce pas, elles sont belles? elles sentent bon. C’est le printemps, vois-tu?–Hélas! un printemps de novembre! Le vrai printemps, pauvre homme, il ne l’atteindra pas, et il le sait bien! Mais, pour rien au monde, il n’attristerait sa fille.–Oui, oui, répondait-il, je t’entendais rire en bas, cela m’a presque guéri!–Il peut tout souffrir, cet homme-là, sauf de voir l’enfant s’ennuyer. elle est la prunelle de ses yeux. Ah! monsieur le curé! excommuniez tant que vous voudrez, quand on a un cœur pareil, on ne va pas en enfer!
De tout ceci, M. Chapdelaine n’avait entendu qu’un mot, un nom, Denneval, et depuis il semblait chercher dans sa mémoire quelque souvenir confus.
–Denneval! mais je connais ce nom-là! Attendez!.. Je l’ai vu sur cette infâme affiche. Des acteurs, madame Simon!…
–Des acteurs! répéta la fleuriste avec une indignation contenue, des acteurs! On dirait, ma foi! que ce ne sont pas des créatures de chair et d’os! Moi, je ne verrais dans ces acteurs-là qu’un malade, un mourant, et après lui une orpheline. Mais mon avis ne compte pas, et j’avais raison de craindre en venant ici.
–Vous aviez tort, madame Simon, dit le prêtre, qui, tout honteux de son premier mouvement, avait saisi, pendant qu’elle parlait, sa canne et son chapeau. Il ne sera pas dit que vous aurez agi seule comme le bon Samaritain. Nous mettrons ensemble le vin et l’huile sur les plaies d’un passant, sur ses plaies physiques et morales, car, en même temps que ce pauvre corps, nous avons une âme à sauver. Conduisez-moi tout de suite chez vos protégés.
Madame Simon partit, en clochant avec allégresse. Comme il se préparait à la suivre:
–Mais la côtelette de M. le curé? dit la servante tout émue.
–Elle m’attendra.
–M. le curé oublie qu’il a la goutte depuis hier, continua Catherine d’une voix suppliante, en regardant alternativement le bon feu qui petillait dans l’âtre et les vitres qui ruisselaient.
–Bah! je ne me suis jamais senti aussi dispos. Laissez-moi passer, ma bonne Catherine.
EL il se précipita sur les pas de madame Simon.
Le pavé de presque toute la ville est taillé en. pointes comme un instrument de torture; on y glisse sur la boue noire et gluante particulière aux pays dont le sol est formé de schiste en décomposition; néanmoins, la boiteuse marchait si vite, portée par son bon cœur, que le vieux prêtre, plus ingambe, eut peine à la rattraper. Il était pourtant, lui aussi, enflammé de zèle. Convertir un acteur! quelle éclatante revanche prise sur l’impiété! Des motifs plus humains contribuaient peut-être, sans qu’il s’en rendît compte, à l’ardeur de ce zèle apostolique, la curiosité entre autres. Il allait pénétrer chez un de ces magiciens qui tous les soirs changent de siècle, de pays et de figure, ceignent l’épée ou portent le sceptre, d’un de ces réprouvés qui de la voix et du geste fascinent la foule au péril de son âme. Il allait entendre, lui, habitué aux confessions monotones des dévotes, l’aveu terrible de grandes fautes.
Saurait-il bien l’encourager, l’éclairer, l’exhorter? Le digne homme se sentait intimidé d’avance; mais s’il réussissait à gagner à Dieu ce pécheur, mort ou vif, quelle consolation pour lui, Chapdelaine! quel triomphe remporté sur M. le maire et sa cohorte! Bien que le prêtre ne leur gardât pas rancune,–on est aisément magnanime quand on a eu le dernier mot,–il n’était pas encore insensible au plaisir de les chagriner un peu.
Plein de ces pensées, M. Chapdelaine s’enfonçait à la suite de madame Simon dans la partie la plus étouffée de la vieille ville. La rue des Juveigneurs s’échelonne, ondoie, s’abaisse, remonte, mal d’aplomb, sans la moindre prétention à l’alignement, et, tout en haut, comme au sommet de ces chemins en spirale où les maîtres flamands primitifs ont groupé pêle-mêle avec mille vulgarités contemporaines les scènes du chemin de la Croix, on voit poindre un Calvaire. Celles des maisons qui ne semblent pas tomber en avant penchent de côté; leur entrée se dérobe sous une galerie couverte mystérieuse. Quand le soleil effleure l’ardoise dont la plupart des pignons sont bardés jusqu’à terre, cette sombre armure, souillée de mousse, miroite, verte et bleuâtre.
La maison de madame Simon, tout en bois et à ressaut soutenu par une longue poutre qui se terminait d’un côté par un buste de sirène coiffé du hennin d’Isabeau et de l’autre par une tête béante de crocodile, la maison de madame Simon ouvrait sur un corridor obscur au plancher tremblotant,–c’était la trappe d’une cave;–des portes irrégulièrement disposées, dont on poussait le soir tous les verrous, barraient l’escalier massif.
–Voyez-vous, monsieur le curé, dit la propriétaire de cette demeure rébarbative, ils m’avaient d’abord loué le plus propre de mes logements qui est de plain-pied du côté du rocher; mais la friponnerie de leur directeur, en les frustrant de l’argent sur lequel ils comptaient, les a forcés de monter un étage. Tenez la corde et prenez garde aux faux pas.
L’appartement où elle le conduisit précédait de, bien peu les combles; il était niché dans une sorte de poivrière qui, comme un champignon vermoulu, croissait au flanc de la maison.
–Rappelez-vous, chuchota la fleuriste avant de frapper, que cet indigent a de l’or dans le gosier et que, si la maladie ne le clouait ici, il serait plus riche que vous et moi peut-être.
–Soyez tranquille, madame Simon, répliqua le curé, qui se piquait d’avoir l’habitude du monde.
Il se redressa et prit un air de riante politesse, tandis que son guide pénétrait dans la chambre. Bientôt le bruit d’une discussion à demi-voix parvint jusqu’à lui. Évidemment on ne tenait pas à le recevoir. Les mots: «Que vient-il faire? Je n’ai rien à lui dire», frappèrent l’oreille anxieuse de M. Chapdelaine.
–Mais puisque c’est un ami de madame Simon, fit observer quelqu’un.
Ce quelqu’un devait être, à en juger par le timbre doux et argentin, une femme.
–Tu as raison, reprit une voix d’homme,– rauque et sifflante, celle-là,–nous ne pouvons rien refuser à madame Simon.
M. Chapdelaine crut le moment opportun pour se présenter:
–Oui, dit-il, je suis l’ami de tous mes paroissiens et, ayant appris que de nouveaux venus en grossissaient le nombre, j’ai désiré les connaître. Il n’y a pas d’indiscrétion, j’espère?
Le curé parlait très-haut pour se donner de l’assurance.
Denneval, couché sur un petit lit sans rideaux, s’était soulevé péniblement et décochait à l’intrus un certain coup d’œil qui démentit quelque peu ses paroles:–Vous êtes le bienvenu, monsieur.
En même temps, une jeune fille, occupée à lire auprès de la fenêtre, se dérangea pour offrir sa chaise à M. Chapdelaine, de plus en plus troublé, tandis que madame Simon, ne sachant quelle contenance tenir, s’esquivait furtivement.
Il se fit un silence embarrassé.
L’abbé Chapdelaine regardait autour de lui en s’efforçant de ne pas laisser paraître une compassion qui pût choquer la fierté contre laquelle. on l’avait prémuni. Ce réduit était à peine meublé. Le reflet vert des petites vitres bombées, tordues au milieu comme un fond de bouteille et enchâssées dans des cercles de plomb, donnait une teinte cadavérique à la pâleur du comédien. Le fard ne dissimulait plus les cavernes de ses joues, il était désormais impossible de se méprendre sur les meurtrissures de ses paupières, dont le ton bistré semblait destiné, en scène, à rehausser un feu qui depuis longtemps était celui de la fièvre; cette physionomie, naguère encore si vive, était vieillie par des plis douloureux qui, déprimant les coins de sa bouche, y mettaient une expression indicible d’amertume et d’ironie souffrante. Des accès de toux soulevaient à de courts intervalles tout son corps desséché, consumé, et amenaient une sueur froide à ses tempes creuses. Le curé, qui avait l’expérience des malades, le vit perdu sans ressources.
–Eh bien! mon cher monsieur, commença-t-il assez gauchement, vous voici donc fixé parmi nous?
–Pour bien peu de temps encore, répondit l’acteur avec un léger sourire, et je dois vous avouer que ce n’est pas de mon plein gré. La maladie m’a mis un fil à la patte, tandis que mes camarades, plus heureux que moi, quittaient cette ville maudite où personne n’aime la musique et où l’on s’enrhume.
–Du courage!.. vous guérirez; il faut compter sur la Providence.
–Hélas! la Providence m’a joué déjà de bien mauvais tours!
Dès le début, l’entretien devenait scabreux.
–J’ai su, reprit le prêtre, que vous aviez de grands ennuis, des embarras…
–D’argent? interrompit Denneval d’un ton dégagé; on vous a conté cela? Du reste vous les devineriez, n’est-ce pas, au seul aspect de notre gîte! Mon Dieu, oui, nous sommes fort gênés. Je ne sais trop pourquoi, par exemple! Le grenier de madame Simon regorge de coffres qui renferment nos costumes, et il y a longtemps que je l’engage à en tirer parti.
–Ces belles choses sont peut-être d’un placement difficile?
–Vous croyez?… Des pourpoints de velours, des armures de carton, des chapeaux de brigand, des bottes à éperons d’or, des guipures en papier, des bas de soie.
–Tout cela n’est pas de mode ici, hasarda naïvement le bon curé.
On se mit à rire et il sembla que la glace fût quelque peu rompue.
–Ah! ah! reprit M. Chapdelaine, ne serait-ce pas le petit ange dont m’a parlé madame Simon, que j’aperçois là-bas?
–Allons, mignonne, dit le malade, approche un peu.
La jeune fille, qui était retournée près de la fenêtre, s’avança sans aucune timidité. En l’examinant de près, le digne ecclésiastique trouva cette brunette si différente de l’idée qu’il se faisait d’un ange, qu’il ne put s’empêcher de marmotter, hésitant entre une bénédiction et un exorcisme:
–Quelque petit diable plutôt!
Mais, anges ou diables, tous les enfants trouvaient un père, et plus qu’un père, un grand-papa en M. Chapdelaine; son visage s’épanouit d’une façon si bienveillante que Denneval, comprenant qu’il était disposé à aimer beaucoup la petite Perle, cessa de se tenir sur la défensive.
–N’est-elle pas gentille? demanda-t-il avec orgueil.
–Et j’espère qu’elle est bonne? répondit le curé. Que lisez-vous là, ma chère fille?
Elle lui tendit hardiment la brochure qu’elle tenait, une pièce de Scribe toute jaunie, dont un des rôles, celui qu’elle avait appris sans doute, était marqué de hachures au crayon.
–C’est amusant, dit-elle, mais je la sais par cœur. J’ai lu et relu tous les livres qui sont ici.
–Quels livres, hélas! pensa M. Chapdelaine. Comment vous nomme-t-on, mon enfant?
–Perle.
–Perle? Je ne connais pas de sainte Perle.
–Ni moi non plus, répliqua Denneval avec iinsouciance, mais le nom lui va bien.
–Votre âge?
–Devinez! dit-elle en riant d’un petit rire fin, comme ravie d’avance de la méprise inévitable qu’il allait faire.
–Treize ou quatorze ans peut-être?
––J’en ai près de seize!
–Tout le monde s’y trompe, elle est si petite, dit Denneval.
–Seize ans! répéta le prêtre, fixant sur lui un regard soupçonneux. Vous êtes bien jeune, monsieur, pour avoir une fille de cet âge.
L’acteur haussa les épaules d’un air qui voulait dire:–De quoi vous mêlez-vous?
–Mais à seize ans, poursuivit M. Chapdelaine, on doit être une personne sérieuse. Il faut travailler, mademoiselle Perle.
–Oh! j’ai déjà travaillé beaucoup.
–Trop, ajouta tristement Denneval; elle a joué presque avant de savoir lire le répertoire enfantin de Léontine Fay. Et si vous la voyiez dans le rôle de Joas! Son intelligence est telle qu’elle peut aborder tous les genres.
Le pauvre prêtre était résolu à ne s’étonner de rien dans ce cercle infernal où le conduisaient les devoirs de son ministère.
–Vous avez fait votre première communion? demanda-t-il; et, voyant qu’elle ne répondait pas:
–Vous êtes allée du moins au catéchisme, je suppose?
–Au catéchisme?… dit l’enfant étonnée, en regardant Denneval.
Celui-ci sourit de nouveau avec une légèreté qui désespéra M. Chapdelaine:
–Franchement, nous n’avons pas encore eu le temps, monsieur.
–Ne doit-on pas toujours trouver le temps de s’instruire des choses du ciel?
–Ah! les choses du ciel sont dans le catéchisme? demanda mademoiselle Perle.
Elle se mit à réfléchir, ses grands yeux noirs dilatés, comme s’ils eussent essayé de plonger dans l’infini.
–Monsieur Denneval, dit le curé, vous me permettrez de venir chercher quelquefois de vos nouvelles. Peut-être, ajouta-t-il, voyant que son interlocuteur ne se hâtait pas de répondre, peut-être êtes-vous prévenu contre moi? En ma qualité de prêtre, je ne pouvais approuver les plaisirs d’où dépendait votre fortune. Je suis donc responsable en partie de vos malheurs et je voudrais, je vous assure.
–Monsieur, interrompit l’acteur, vous vous faites illusion. Si l’on avait eu chez vous le goût du théâtre, tous vos anathèmes n’eussent point détourné de nous un seul spectateur; mais ce goût, on ne l’avait pas, loin de là. On est allé un soir au spectacle comme au café, pour admirer les dorures. J’ai eu affaire à des sots, et, les ayant jugé tels, je serais humilié de leur avoir plu. S’ils eussent été différents, je ne m’en prendrais qu’à moi-même de n’avoir pas su leur plaire. En aucun cas, je ne peux vous en vouloir.
M. Chapdelaine se demanda s’il devait être content ou fâché de cette réponse plus vive que respectueuse.
–Demain, dit-il à Perle pour changer encore une fois de conversation, je vous apporterai des livres; mais ce ne seront ni des comédies ni des romans.
–Tant mieux! ils seront nouveaux pour moi, car je n’ai jamais lu autre chose.
L’abbé Chapdelaine soupira. Comme il s’était levé et se disposait à sortir, la jeune fille parla vivement à l’oreille de Denneval.
–Est-ce que vraiment, dit tout haut ce dernier, cela te distrairait d’aller au catéchisme?
Le catéchisme offert en guise de distraction! M. le curé fut indigné.
–Mais oui, dit mademoiselle Perle, j’aime à m’instruire de tout ce que je ne connais pas.
–Ah! mon cher monsieur Denneval, .s’écria l’abbé Chapdelaine, sans s’arrêter à la façon étrange dont ce pieux désir était formulé, permettez-lui de suivre l’inspiration du Saint-Esprit!
–Perle fait tout ce qu’elle veut, repartit le malade avec indifférence.
Il fut décidé que Perle suivrait le catéchisme tant que cela ne l’ennuierait pas.
–Eh bien! dit la petite comédienne aussitôt que le prêtre se fut retiré, que penses-tu de ce brave homme?
–S’il n’avait pas aux joues plus de pourpre qu’il n’en faut pour dix cardinaux, répondit Denneval, je lui trouverais un peu la mine de l’Inquisiteur dans la Juive. Sa visite ne m’a pas trop surpris. Voilà ce qu’on gagne à se laisser obliger par les dévotes!
–Il a l’air si bon!
–Soit! puisqu’il est à ton gré, il est aussi au mien.
III
L’abbé Chapdelaine revint souvent, et il apprit au chevet de Denneval bien des choses qu’il ignorait encore, malgré sa longue expérience du ministère des âmes. D’abord, il lui fut prouvé que c’est une erreur de classer le genre humain en deux catégories nettes et précises: les bons et les méchants, qui méritent, ceux-ci les punitions, ceux-là les récompenses. Certaines existences sont si complexes et ont si entièrement échappé au joug de toute loi morale, certains êtres ont eu tant d’excuses à leurs vices et si peu d’occasions de développer leurs vertus, qu’il est presque impossible de leur appliquer les règles générales du juste et de l’injuste.
–Dieu lui-même sera embarrassé pour le juger, pensait, après chaque conversation nouvelle qu’il avait avec Denneval, l’abbé Chapdelaine, qui retombait vingt fois par jour dans l’erreur assez commune d’attribuer ses sentiments et ses facultés à Dieu; mais bientôt il se reprenait lui-même:
–Bah! bah! sa toute-puissance saura bien faire jaillir l’étincelle de la cendre où elle couve, le diamant de la gangue où il se dérobe, et transformer, s’il lui plaît, en esprit glorieux un pauvre comédien.
–Ne pensez-vous jamais à Dieu? demanda un jour au malade l’abbé Chapdelaine.
Pour la première fois il l’interrogeait sur ce point, ayant attendu que leur intimité croissante lui permît de le faire sans trop d’indiscrétion. L’intimité ne s’appuyait que sur une bien faible dose de sympathie réciproque, mais entre ces deux personnes, si éloignées de s’entendre, la pitié d’une part, la reconnaissance de l’autre, servaient de trait d’union. Le malade n’avait pas tardé à s’apercevoir que depuis la première visite du curé son linge était blanc, sa chambre chaude, et le peu de nourriture qu’il prenait relativement délicate. Madame Simon dut avouer qu’elle avait reçu de l’argent; pour faire accepter cet argent, il fallut même improviser des prodiges de diplomatie, persuader à Denneval, par exemple, que ses costumes de velours et de brocart, détournés d’un usage profane, étaient devenus des ornements d’église, et, en effet, M. le curé chanta la messe de Noël sous une chasuble de drap d’or qui avait chanté l’opéra. D’un autre côté, la petite Perle se louait sans cesse des bontés de M. Chapdelaine. La trouvant trop âgée, trop intelligente surtout pour être mêlée aux enfants du catéchisme, il l’instruisait à part avec le plus grand soin. La vieille gouvernante Catherine aidait son maître dans la tâche qu’il avait entreprise de secourir ces pauvres oiseaux de passage comme il les nommait; c’étaient des attentions de toute sorte, des petits présents, un souci continuel de ce qui pouvait apporter bien-être et consolation dans leur misérable intérieur. Parfois Denneval recevait les témoignages d’intérêt avec hauteur et impatience, mais souvent aussi il en était ému, surtout lorsque cet intérêt s’adressait particulièrement à Perle. M. Chapdelaine profita d’une lueur d’attendrissement plus marquée que les autres pour demander, comme nous l’avons dit, à son obligé, après quelques préambules craintifs:
–Ne pensez-vous jamais à Dieu?
Pauvre Denneval! il avait souvent levé les veux vers le ciel en invoquant ce nom sacré, mais le ciel était de carton, la prière un prétexte à effets de voix et d’orchestre, et sa ferveur était celle d’un artiste, non d’un chrétien.
–A quoi bon? demanda-t-il avec un hochement de tête sceptique. Croyez-vous qu’il pense à moi?
–Il pense à un grain de sable tombé de ses mains, mon fils.
Ce nom de fils, que personne ne lui avait jamais donné, parut toucher Denneval.
–Votre incrédulité va-t-elle jusqu’à l’athéisme? Niez-vous Celui que vous ne connaissez pas?
–Je ne nie rien, je ne sais rien, répondit l’acteur, et je ne demande pas mieux que de croire, si j’y puis trouver quelque avantage.
–Eh bien, le premier pas à faire serait de vous confesser.
Ce mot lancé, M. Chapdelaine s’attendit à de la résistance; mais son interlocuteur ne répondant pas:
–Vous m’entendez, poursuivit le prêtre, il faudrait vous décharger d’abord des péchés de toute votre vie. Dieu ne se révèle qu’aux cœurs purs.
,–Hélas! les fautes, les malheurs, les sottises, les fatalités sont si bien embrouillés dans ma pauvre vie, que je ne saurais, dussé-je y travailler-dix ans, reconnaître les uns des autres. Si je guéris, j’aurai mieux à faire que cela; si je meurs, à quoi bon amasser des regrets en me prouvant à moi-même que je pouvais mieux vivre?
–Dites tout, fautes et malheurs, répliqua M. Chapdelaine, et Dieu qui vous écoute saura bien distinguer.
Ce vieillard aux traits vulgaires, et assez court d’esprit, qui avait jusque-là tourné entre ses doigts sa grosse tabatière d’un air embarrassé, prit soudain, en parlant ainsi, toute la majesté du sacerdoce. Dans l’exercice de son ministère, M. Chapdelaine ne ressemblait plus au puéril antagoniste de M. Rémonville et des idées modernes, il revêtait une sorte de grandeur naïve, dont une âme facilement vibrante devait subir l’ascendant. D’ailleurs, Denneval, poussé par ce besoin d’expansion qui accompagne toujours la faiblesse, conséquence d’une longue maladie, peut-être aussi par le souci d’un avenir qui lui était mille fois plus précieux que le sien propre, avait été tenté déjà de s’ouvrir franchement à l’homme de bien que la destinée jetait sur sa route. Sans comprendre encore ce que c’était qu’une confession, il raconta toute son histoire avec candeur, une histoire qui est celle de beaucoup d’autres.
Sorti du peuple, de ce peuple de Paris intelligent, impressionnable et turbulent, il ne se connaissait point de famille; son nom même, il se l’était donné au hasard. Jamais aucun lien légitime ne l’avait fixé à un foyer quelconque. Enfant, il travaillait juste assez pour gagner de quoi payer sa place au spectacle, puis c’étaient de longues semaines d’oisiveté, de vagabondage. Il gaspilla misérablement les dons naturels qui, croyait-il,–à tort peut-être, car l’équilibre n’existe pas toujours entre nos facultés et nos désirs, entre ce que nous sentons et ce que nous pouvons,– eussent suffi pour le faire réussir dans une voie plus élevée que celle qu’il avait parcourue. Personne ne lui donnait un bon conseil, et d’ailleurs, il eût refusé sans doute d’en recevoir. Seule, l’envie de bondir du pavé de la rue sur les planches, envie qui se mêlait à la soif enragée de voir le monde, avait raison de sa paresse.
Une jolie figure, une voix agréable, l’ardeur d’une vocation qui semblait irrésistible le servirent; il entra dans les chœurs d’un grand théâtre de Paris, puis, impatient de sortir de la foule, incapable d’entreprendre pour cela les études sérieuses qui eussent été indispensables, il s’égara en province, y brilla par éclairs au premier rang, en dépit de ses imperfections, s’éclipsa vite comme il arrive à tout acteur qui ne sait pas se ménager, et, finit, usé, avant d’être sorti, pour ainsi dire, d’apprentissage, par faire partie de la troupe errante qui était venue échouer à X.
Tout en énumérant ses nombreuses déceptions, Denneval cherchait à expliquer au prêtre, qui le comprenait moins que s’il lui eût parlé grec, les enivrements du métier; il esquissait à grands traits, et non sans une certaine jouissance rétrospective, ces aventures qui, depuis les temps lointains du Roman comique, sont restées les mêmes au fond, que les comédiens battent la province dans le chariot de Thespis, en diligence ou par le chemin de fer; il peignait cette vie de bohème, moins piquante assurément que ses poëtes ne voudraient le faire accroire, mais dont l’imprévu, les incertitudes mêmes ont, il faut en convenir, certain attrait malsain auquel celui qui y a goûté une fois ne réussit plus à s’arracher.
Vanter la vie au jour le jour, l’ignorance joyeuse du lendemain! c’est de la folie! pensait à part lui M. Chapdelaine, qui avant tous les biens estimait une paisible sécurité.
–Hélas! ne put-il s’empêcher de dire tout haut, n’avez-vous jamais ambitionné, au lieu de tant de frivoles chimères où se consumait votre jeunesse, la considération et le repos, ne fût-ce que pour votre fille?
–Pour Perle?… répondit Denneval, il lui fallait du pain! Chère petite, reprit-il avec un soupir, elle m’a empêché, sans le savoir, de profiter des occasions qui se sont offertes de m’instruire dans mon art, de me perfectionner, de m’élever, même après que j’en eus reconnu la nécessité et senti le besoin; elle m’a définitivement retenu dans les bas lieux où le talent s’éteint, ne pouvant se développer. Que voulez-vous? ayant pris la charge de Perle, je ne devais plus avoir qu’un souci: la faire vivre. Les liens de cette sorte sont funestes aux gens de ma profession. N’importe, je ne regrette pas de m’en être embarrassé!
–Pouviez-vous donc abandonner votre propre sang? murmura l’abbé Chapdelaine avec un regard plein de soupçons, que Denneval supporta sans sourciller.
En ce moment, il se sentait supérieur à celui qui l’interrogeait.
–Perle croit être ma fille, répondit-il; mais je pensais, monsieur, que vous aviez deviné la vérité dès notre première entrevue. C’est en réalité une enfant que j’ai recueillie, adoptée comme mienne.
–En aviez-vous bien le droit? deviez-vous associer une jeune fille aux hasards, aux désordres.. ?
–Valait-il mieux la laisser à la charité publique? Sa mère était une soubrette de notre troupe; elle nous avait joints depuis peu, et je ne l’avais remarquée que pour un air de tristesse qui contrastait bizarrement avec son emploi. Une épidémie l’emporta. En mourant, elle cherchait autour d’elle, parmi des visages presque étrangers, à qui elle pourrait bien laisser son enfant. Je m’offris, si jeune alors et si pauvre, sans trop réfléchir! Certes, la petite aurait pu trouver un protecteur mieux placé, mais elle n’eût jamais rencontré chez personne plus de dévouement ni de tendresse.
–Quelle étrange éducation elle a dû recevoir!
–Meilleure peut-être que vous ne le croyez. J’ai fait pour elle tout ce qui était possible; je lui ai appris ce que je savais, et même quelque chose de plus. Je m’étais dit qu’elle serait, grâce à mes leçons, tout ce que je n’avais pu être, que je ferais d’elle une artiste, moi qui n’avais été qu’un bohémien. Il me restait, au milieu des réalités grossières où je végétais, de hautes aspirations, de beaux rêves, des espérances indestructibles; je me jurai à moi-même que je ferais hériter de ce trésor ma petite Perle et qu’il fructifierait entre ses mains.
–Pardon, interrompit le prêtre, jugeant que son pénitent se remettait à déraisonner, je parlais de l’éducation morale.
–Ah! sans doute, je n’étais point passé maître dans ces questions-là, et pourtant, croyez-moi, je ne m’en suis pas trop mal tiré non plus; nous nous sommes fait beaucoup de bien l’un à l’autre, la petite Perle et moi. Peu à peu, à mesure que se développaient toutes les bonnes et jolies qualités de mon élève, la tendresse et l’orgueil paternels chassaient de mon cœur les autres vanités, les autres amours,–débauche ou caprice. Je lui faisais aimer notre art, je lui enseignais qu’il peut s’allier aux vertus dont elle avait l’instinct, pauvre mignonne si douce, si naturellement honnête! Oh! je ne vous dirai pas que j’aie toujours su la préserver du spectacle du vice; il existait autour d’elle sous toutes les formes, il flottait dans l’atmosphère qu’elle avait respirée depuis son premier jour. Elle le hait et le méprise, cela suffit. La pureté chez la femme fait partie du beau que je suis toujours resté capable de sentir, et dont je lui ai inspiré le culte. Comme la chère enfant me parlait souvent de sa mère, qu’elle ne se rappelait guère, l’ayant perdue trop tôt, je lui traçais un portrait de fantaisie emprunté aux plus nobles figures féminines de la fiction dramatique, et qui était de tout point le contraire des créatures que j’avais rencontrées sur mon chemin. En faisant adorer à Perle cette mère imaginaire, si différente de ce qu’avait dû être la sienne, en la lui proposant pour exemple, je me représentais à moi-même ma pauvre mère, à qui jusque-là j’avais bien peu pensé, ma mère que j’étais libre de tailler à ma guise dans les nuages de l’idéal. Tenez, monsieur, j’ai fini par croire à elle si bien, belle et sainte comme je me la suis figurée, que souvent la nuit, pendant mes longues insomnies, elle m’apparaît, elle m’appelle, et que je me demande au matin si j’ai rêvé ou si je me suis souvenu.
Denneval retomba tout haletant sur ses oreillers. Depuis longtemps sa voix était d’une telle faiblesse que l’abbé Chapdelaine avait peine à l’entendre.
–Vous voyez, ajouta-t-il tout bas en souriant, qu’avec un peu d’imagination on peut se façonner, dans la situation la plus périlleuse et la plus abandonnée, des dieux domestiques et des souvenirs de famille.
Le curé, tout décontenancé, ne savait quelle réponse faire à ces divagations.
–Mon fils, dit-il, c’en est assez pour aujourd’hui. Il faut vous reposer. Dites-moi seulement, sans plus de subtilités, que vous vous repentez au fond de l’âme d’avoir embrassé une carrière de perdition.
L’acteur se redressa presque en colère:
–Toutes les professions peuvent être exercées indignement, mais la mienne était aussi honorable qu’aucune autre. Je regrette de ne m’y être pas fait un nom célèbre et honoré, qui eût servi de sauvegarde à ma petite Perle. Après moi elle n’aura plus un seul ami au monde!
–Elle en aura un tant que je serai là! dit M. Chapdelaine en posant sa main sur celle du malade. Je vous promets, au nom de Dieu qui compte la plume du passereau et qui mesure le vent à la toison de la brebis, qui donne aux oiseaux du ciel leur nourriture, et le vêtement aux lis des champs, que Perle ne manquera jamais du nécessaire.
–Je suis certain de vos bonnes intentions, répondit Denneval les yeux humides, c’est pourquoi j’ai voulu vous raconter tout ce qui la concerne.
Il s’était tourné du côté du mur, accablé de lassitude; mais un sourire paisible éclairait ses traits amaigris, dont un rayon de soleil frisant découpait sur l’oreiller la ligne presque transparente.
Malgré ce premier succès, dont l’abbé Chapdelaine remercia Dieu comme d’un miracle, la conversion du comédien en fût peut-être restée là si la Providence n’eût fait surgir un nouvel apôtre plus persuasif que le premier au chevet de ce lit de mort.
Les livres du presbytère avaient singulièrement enflammé l’âme de la petite Perle, où l’Évangile tombait comme tombe la semence dans un terrain vierge pour y germer magnifiquement. La Vie des Saints la transportait; elle brûlait surtout de ressembler par quelques côtés aux saintes de génie: sainte Cécile, sainte Thérèse, et, habituée à causer avec celui qu’elle appelait son père de tout ce qui lui traversait l’esprit, elle faisait part à Denneval de ses enthousiasmes.
.–M. le curé avait raison, disait-elle. Il y a vraiment dans ces livres le moyen d’aller au ciel, et j’essaie d’apprendre.
–Tu devrais d’abord m’en montrer le chemin, répondait Denneval avec sa gaieté mélancolique, car tu as bien des années devant toi, mignonne, et moi je suis pressé.
Jusque-là elle avait pleuré quand il parlait de sa mort prochaine, mais désormais elle lui répondait gravement:
–Je voudrais te suivre, comme je l’ai toujours fait, aller avec toi auprès de Jésus retrouver ma mère.
Et, comme Denneval hochait la tête d’une façon significative:
–Car c’est là que tu iras, reprenait la petite Perle avec une foi ardente.
–Je n’en suis pas sûr, étant,–M. le curé te le dira,–un grand pécheur.
–Tu parles comme le bon publicain, qui, pour ce seul mot, s’en retourna justifié dans sa maison.
Elle s’asseyait au pied de son lit et lui lisait les divines promesses faites à l’humilité, au repentir. Il fermait les yeux, et tout autre aurait cru qu’il dormait. Perle n’en continuait pas moins sa lecture, s’interrompant par intervalles pour s’écrier:–«Que c’est beau!» – avec l’ivresse d’un voyageur qui fait une découverte et le même ravissement qu’elle témoignait naguère en déclamant Athalie ou Polyeucte.
L’intelligence du cœur l’aidait à. choisir ce qui pouvait le consoler, et toujours elle tenait dans sa petite main fraîche la main brûlante qui de temps en temps serrait la sienne. Il ne lui disait pas autrement le bien qu’elle lui faisait, mais souvent entre ses paupières demi-closes roula cette larme silencieuse qui, ne fût-elle versée qu’une fois, suffit à racheter toute une vie.
M. Chapdelaine ne se doutait pas que la petite Perle empiétât sur son rôle de prédicateur, mais il s’apercevait des progrès que faisait cette âme égarée, et il se les attribuait ingénument. Tout ce qui, dans les manières, le langage, la physionomie du comédien, avait trahi autrefois les vulgarités, les disparates de sa vie, s’effaçait peu à peu, en effet, pour laisser remonter à la surface une sorte de distinction native. Telle une source troublée recouvre dans l’ombre et le repos sa limpidité première. Ses forces déclinaient cependant, à mesure que s’opérait cette transformation morale.
Un matin il fit signe à Perle qui l’avait veillé toute la nuit: les premières blancheurs du jour terne et glacé perçaient les petites vitres verdâtres encore obscurcies par le froid du dehors. On entendait le pas pesant des femmes qui allaient puiser de l’eau, le bourdonnement des enfants de l’école et le tintement de la clochette funèbre qui se mêle à la voix nasillarde du bedeau lorsque celui-ci, selon l’usage local, crie les morts et demande un De profundis à la piété des fidèles. Ce lugubre appel avait toujours fait frissonner la jeune fille; cette fois il lui sembla entendre l’arrêt qui la rendait orpheline.
–Écoute, lui dit le moribond. Quand je m’en irai, tu seras bien embarrassée toute seule. Que deviendras-tu?
–Je n’y ai pas pensé, dit-elle.
–Il faut y penser pourtant.
–Mais non, tu es mieux depuis quelques jours.
Il secoua la tête.
–Ah! j’aurais voulu vivre pour te défendre contre les dangers de toute sorte qui t’attendent!
–Père, dit tendrement la petite Perle, je sais que tu ne me quitteras jamais, quoique absent.
Il fixa sur elle un long regard; on croit facilement ce que l’on désire. La conviction profonde dont débordait cette jeune âme se communiqua soudain à la sienne.
Perle s’était mise en prières auprès de lui. Il ne priait jamais, des lèvres du moins, mais il la faisait prier dans ses moments de tristesse ou de souffrance.
Cette fois, un gémissement sourd et continu, échappé à ses lèvres, accompagna les paroles que prononçait la jeune fille.
Tout à coup, quelque chose d’étrange passa sur ses traits. Il semblait qu’une invisible main y eût jeté un voile. Entourant avec effort de ses deux bras le cou de Perle penchée vers lui, il appuya son visage contre le sien. La pauvre enfant sentit que cette joue se glaçait. Elle ne bougea pourtant pas et le tint enlacé quelques minutes, dans une muette anxiété.
A l’heure ordinaire, madame Simon entra doucement. Pas un mot ne salua sa venue.
Elle appela Perle à demi-voix et, ne recevant point de réponse, toucha la main pendante de Denneval. Aussitôt elle poussa un cri:–Il est mort! Ne voyez-vous pas qu’il est mort!–Puis, embrassant l’abandonnée qui, le visage bouleversé d’horreur, ne comprenait pas encore:– J’ai toujours regretté de n’avoir point d’enfant, ajouta la bonne femme, Dieu m’en envoie un aujourd’hui.
IV
Avec l’approbation de M. Chapdelaine, Perle fut donc recueillie par madame veuve Simon et entreprit de devenir ouvrière en fleurs d’église. Tout entière à sa douleur, elle accepta sans résistance l’avenir qu’on arrangeait pour elle. Le pieux désir de planter une croix sur la tombe où, seule avec madame Simon, elle avait accompagné le corps de Denneval, fit que, sans tarder d’un jour, elle se mit à la besogne pour gagner quelque argent.
–C’est que je ne sais rien faire que jouer la comédie, avait-elle avoué d’abord d’un air confus à sa protectrice.
–Oh! répondit celle-ci, vous apprendrez vite à tourner une fleur.
Et, en effet, rien n’était moins difficile que de chiffonner les découpures hétéroclites de papier et de batiste qui, disposées symétriquement à plat sur un bâton, avec un mélange ingénieux de feuillage d’or, prétendaient représenter, à la mystique clarté des cierges, autant de tiges de passeroses. Leur invraisemblance ne choquait pas la petite Perle, les produits véritables des champs et des jardins ne lui étant connus que très-imparfaitement, et les décors de carton l’ayant accoutumée à d’étranges contrefaçons du règne végétal. Elle copiait donc scrupuleusement les passeroses de madame Simon et arrivait à produire quelque chose de plus fantastique et de plus extravagant que le modèle. Sa docilité, sa douceur charmaient la vieille fleuriste:
–Par exemple, disait-elle à M. Chapdelaine, la petite ne parle guère! Pendant des journées entières on dirait qu’elle est muette; elle n’en pense pas moins, pauvre fillette, et c’est toujours à la même chose; elle guette la tombée du jour pour courir au cimetière aussitôt sa tâche faite. Il en est ainsi tous les soirs. Elle n’importune personne de son chagrin, mais il ne la quitte pas. Je le vois bien à ses yeux tout rougis quand elle revient de cette visite.
Madame Simon ne se doutait guère de la dose de criminel ennui qui se mêlait au chagrin si légitime de Perle. Quiconque eût suivi la jeune fille au cimetière eût été frappé de son attitude, semblable à celle de ces femmes d’Orient qui s’en vont sur les tombeaux, non pas pleurer, mais passer une heure d’intimité familière avec leurs morts. Assise au bord de la pierre plate dont elle essuyait la neige, le coude sur son genou, le menton dans la paume ouverte de sa main, elle croyait tenir compagnie comme par le passé au guide chéri qui avait été à la fois son père, son maître et son camarade. Elle lui parlait longuement, tout bas; ce mutisme dont l’accusait madame Simon faisait place alors à la plus vive expansion. Était-ce bien surprenant? Qu’aurait-elle pu dire à la bonne vieille et aux commères qui l’entouraient d’habitude? Elle n’avait pas un seul intérêt, un seul souvenir, une seule pensée en commun avec ces respectables Parques; leur caquet, qui roulait tout entier sur la chronique locale, restait inintelligible pour elle; leur dévotion étroite, concentrée en grande partie sur le chapelet, cette ressource des chrétiens qui ne savent pas lire, obscurcissait pour elle le ciel qui lui était apparu radieux, clément et infini dans l’Évangile.
D’ailleurs, les voisines et amies de madame Simon lui marquaient une médiocre bienveillance; elles semblaient ne pouvoir lui pardonner de n’être pas née petite bourgeoise ou simple artisane de la localité, elle, mademoiselle Perle, dont le nom suffisait naguère à entraîner la foule, elle, la petite reine, adulée, gâtée, fêtée, d’une troupe de bohémiens, il est vrai, mais qui lui paraissaient, en somme, moins vulgaires et plus intelligents que les citoyens patentés de X. ! Perle avait, sur la valeur des gens, d’assez étranges idées; la stupidité de ceux-ci lui était beaucoup plus insupportable que la liberté d’allures et de langage de ceux-là, cette liberté fût-elle poussée jusqu’à la licence; on n’a pas impunément grandi dans les coulisses.–Personne ne me comprend, disait-elle à Denneval; on excuse à grand’peine chez moi ce qui était ton orgueil et ta joie, on me défend tout ce que tu m’enseignais. –M. le curé ne lui avait-il pas affirmé une fois que le théâtre était la bouche même de l’enfer, qu’il ne pouvait conduire qu’à la damnation!
–Ne me dites pas cela! s’était-elle écriée; si mon pauvre père doit être damné, je veux l’être avec lui!
–Je ne parle pas de votre père, qui est mort saintement, mais du métier de comédien en lui-même, avait repris l’abbé Chapdelaine un peu ému.
–Ce métier était toute sa vie, et sa vie a été bonne comme sa mort, répliqua la jeune fille.
Elle se montrait intraitable sur ce point; et le prêtre, bien qu’il sentît vaguement la présence d’un ennemi invisible sous ce nom de théâtre tant de fois exorcisé, mais encore triomphant, avait cessé de toucher à un sujet qui ne faisait que réveiller chez sa catéchumène de dangereux souvenirs.
La petite Perle racontait cet entretien à l’ami qui dormait sous ses pieds; elle lui confiait beaucoup de choses: l’horreur que lui inspiraient, depuis qu’il n’était plus auprès d’elle, ces vieux Porches où l’air et la lumière semblaient craindre de pénétrer, l’impression désagréable qui se dégageait pour elle de l’intérieur ciré, frotté, d’une propreté glaciale et quasi-monastique où elle était condamnée à un éternel tête-à-tête avec madame Simon.
Le rangement méticuleux des choses et les qualités d’une ménagère en général n’étaient pas, on le croira aisément, du goût d’une créature nomade habituée au pêle-mêle de bagages incessamment déballés et refaits à la hâte; toute cette propreté, cette symétrie sans élégance lui semblait froide et mesquine, à elle qui avait passé la meilleure partie de sa vie dans des boudoirs et des palais, palais de toile peinte, boudoirs-paravents, soit! mais ce que Gœthe dit de l’amour peut s’appliquer à l’art: il étend son heureuse fascination sur tout ce que ses ailes ont touché et fait une réalité du plus misérable simulacre.
La pauvre madame Simon croyait naïvement que ses bons meubles de bois de chêne et son succulent pot-au-feu devaient inspirer à Perle un salutaire dédain pour les trompe-l’œil, les colifichets et les croûtes de pain sec dont sa destinée errante l’avait forcée à se contenter jusque-là. Comment eût-elle deviné que le même gîte ne convient pas indifféremment à tous les hôtes, que le terrier d’une marmotte, par exemple, quelque hospitalier qu’il soit, ne peut en aucune façon suffire aux besoins, aux habitudes de la voyageuse hirondelle? Perle sentait beaucoup mieux qu’elle, en revanche, que les associations entre des êtres d’espèces différentes sont impossibles, et elle s’accusait de cette–clairvoyance comme d’une noire ingratitude. Madame Simon ne la traitait-elle pas comme elle eût traité sa propre fille? Que lui fallait-il de plus? Hélas! une voix, qui partait à la fois de cette tombe encore fraîche et de son propre cœur, lui criait:–Il te faut le théâtre, ton vrai foyer, ta vraie patrie, Rien ne remplacera jamais pour toi ses prestiges:
Elle n’avait pas cru l’aimer autant jusque-là, parce qu’il ne lui avait jamais manqué; un instant, il est vrai, elle l’avait perdu de vue, sous le coup d’émotions nouvelles et terribles, mais chaque jour sa magie absente la ressaisissait davantage et d’autant plus qu’elle ne pouvait penser à son père adoptif sans évoquer en même temps ce cadre de leur existence passée. Le théâtre! elle le voyait partout! A travers le crépuscule du cimetière se dessinait un monde artificiel en toile peinte et en papier doré qui lui semblait plus beau mille fois que la nature même, et qui l’appelait, qui l’attirait invinciblement. Si, pour fuir ces visions, elle se réfugiait à l’église, la lumière des lampes saintes lui représentait les profanes quinquets; le dimanche, toutes les pompes du culte, par leur mise en scène pittoresque, la transportaient loin du lieu de prières, dans une atmosphère mieux connue, où des paroles qui n’avaient rien de religieux se mêlaient aux sons du grand orgue, rappelant à la nouvelle convertie tel ou tel lambeau de poésie lyrique. Et le pire, c’est qu’elle s’abandonnait sans aucun scrupule à ces obsessions. Sa piété même s’accommodait fort bien d’aspirations ferventes vers ce qui lui semblait être un ordre de choses non seulement respectable, mais supérieur. Elle était là-dessus de l’avis de ce héros fantasque et charmant dont elle connaissait par cœur les aventures, l’acteur sentimental Wilhelm Meister, qui prononçait sa prière du soir en costume oriental, pour paraître plus noble et plus beau sous le regard de Dieu, et qui se félicitait d’avoir fait de son âme le miroir de tout ce que les passions humaines ont de sublime, en servant d’interprète habituel au génie.
Telles étaient les chimères que Denneval avait logées dans le cerveau de son élève et que l’enseignement même de l’abbé Chapdelaine avait été impuissant à chasser, tout en se faisant une place à côté d’elles. Si madame Simon avait su ce qui se passait chez sa protégée à l’heure où elle la croyait le plus loin du monde pervers qu’on s’imaginait lui avoir fait quitter sans retour, elle n’eût peut-être pas hoché la tête d’un air incrédule certain jour où l’une de ses voisines lui dit:– Vous vous préparez biendes mécomptes avec cette aventurière!
L’hiver se passa paisiblement néanmoins. Cette rude saison invite tout ce qui respire à chercher un refuge et à s’y tenir blotti, mais aux premiers bourgeons du printemps, Perle sentit grandir en elle cet instinct dont ne se débarrassent jamais ceux qui n’ont eu de leur vie une demeure fixe, cette nostalgie de l’indépendance qui pousse au hasard la maison roulante du bohémien à travers le monde:–Est-il possible, se demandait-elle, que je sois prisonnière ici pour toujours?–Non! lui criaient sa jeunesse et un vague désir qui ne savait où se poser.– Mais, pensait Perle, songeant à son cher tombeau tout jonché de pâquerettes, si je m’en vais, il restera seul! Et puis, où donc aller?
Elle se posait cette question un jour d’avril, sur la promenade des remparts, tout en suivant d’un œil d’envie les petits oiseaux que l’ivresse du mouvement et le vertige de l’espace emportaient loin des noirs mâchicoulis où mille touffes de giroflées jaunes échappaient elles-mêmes, vivaces et capricieuses, aux étreintes tyranniques des vieilles pierres féodales, leur berceau.
La campagne se faisait belle, sans être encore complétement parée; la séve courait dans toutes ses veines palpitantes comme celles d’une poitrine humaine. Chaque arbre, chaque plante nouvellement éveillée avait son arome particulier dans ce concert de parfums. On eût dit qu’un souffle puissant soulevait toute la nature en travail; des spirales de fumée s’élançaient de la terre humide vers le ciel gris de perle, pommelé de nuages légers que dispersaient les bouffées d’un vent tiède. Toute la plaine boisée qui se déroulait à perte de vue au-dessous des remparts offrait ces beaux tons violâtres, rosés et d’un vert tendre dont l’harmonie parle à l’âme tout autrement que les riches couleurs de l’automne, non pas en l’éblouissant, mais en y faisant naître un périlleux mélange d’espérance et de langueur. Perle subit cette impression: il lui sembla que son cœur à elle aussi se fondait sous ce premier rayon de soleil encore voilé; accoudée au parapet, elle resta en contemplation devant l’horizon de forêts que semblait agiter un frisson de vie pareil à celui qui courait dans ses propres membres, puis des flots de réminiscences se mêlant à son impression personnelle, comme il arrive à ceux qui ont beaucoup exercé leur mémoire et interprété l’esprit d’autrui, un joli refrain printanier vint trouver un écho sur ses lèvres entr’ouvertes.
Perle croyait l’allée déserte, et d’ailleurs ce trille joyeux avait jailli de son gosier sans qu’elle en eût presque conscience. Elle s’interrompit brusquement; un rossignol du voisinage, comme s’il eût été jaloux que quelqu’un empiétât sur ses attributions en chantant l’amour et les roses, modulait ces notes suaves qui remplissent soudain la solitude en y faisant vibrer un soupir de tendresse infinie. Perle avait beaucoup parlé du rossignol en vers et en prose, mais elle ne l’avait jamais entendu; le mouvement qu’elle fit en se tournant du côté d’où semblait partir cette mélodieuse riposte la mit en face d’un jeune homme qui, depuis quelque temps, marchait derrière elle à son insu. Elle tressaillit, et une teinte rosée colora son teint d’ambre transparent. Le beau visage du jeune homme exprima en même temps un mélange flatteur d’admiration et de surprise; la désinvolture très-particulière de Perle, qui possédait, outre la grâce naturelle propre aux enfants du Midi, ce charme acquis des femmes de théâtre chez lesquelles c’est une science que de marcher, avait d’abord attiré l’attention du promeneur, mais il ne pressentait pas sans doute la rare et exquise beauté qui allait se révéler brusquement à lui. Perle était, à cette époque, plus ravissante que jamais: la vie sédentaire qu’elle menait depuis quelques mois l’avait embellie en la reposant; une mélancolie touchante adoucissait l’éclat un peu sauvage de ses yeux; son deuil supprimait le clinquant et les élégances fripées que l’habitude du costume plutôt que de la toilette lui avait fait quelquefois transporter des planches à la ville; les vêtements noirs sont toujours de bon goût. Sur ses cheveux négligemment tressés en un gros nœud qui, trop lourd pour la délicatesse du cou qui le supportait, entraînait en arrière sa petite tête, elle avait jeté une sorte de voile dont les façons de mantille s’harmonisaient bien avec le caractère pittoresque du pur ovale qu’il encadrait. On eût dit quelque belle fleur des tropiques éclose par miracle sur ces vieux remparts bretons.
De son côté, Perle constatait la distinction, le type élégant et noble de son admirateur; lui aussi semblait égaré dans ce cadre provincial, il s’en détachait comme une anomalie. La jeune comédienne lui donna tout de suite dans sa pensée l’emploi qu’il eût rempli par excellence au théâtre: celui d’amoureux. Tous deux restèrent une minute immobiles à se regarder comme purent le faire Juliette et Roméo, ces héros de l’amour à première vue:–«Quel est ce gentilhomme? son nom?» demande Juliette après avoir reçu le premier baiser de Roméo. Puis elle ajoute aussitôt: «S’il est marié, mon tombeau sans doute sera mon lit de noces.»
Le coup de foudre vainqueur qui unit deux âmes est bien rare sans doute. N’importe, il faut y croire. Enchaînés par une fascination inexprimable, Perle et le bel inconnu souriaient, lui, les yeux fixés sur elle, et elle, les paupières à demi baissées, sans oser faire un pas l’un vers l’autre, mais avec l’émotion intime de deux êtres qui se retrouvent à l’improviste et qui se reconnaissent; cependant le hasard les mettait en présence pour la première fois. On eût dit que le jeune homme allait parler, et Perle n’en aurait pas été surprise. Le passage d’un tiers importun mit fin à cette situation pleine d’embarras et de charme. Un pied léger effleura le sable. D’une des rues latérales qui aboutissent aux remparts, venait de déboucher une forme féminine svelte, blanche et blonde, puis, derrière elle, une servante portant le gentil bonnet de mousseline empesée du pays, si légèrement posé sur le chignon avec ses brides flottantes, qu’on le croit toujours prêt à s’envoler.
Le jeune homme, s’arrachant à sa contemplation presque extatique, aborda, un peu confus, la blonde promeneuse:
–Mademoiselle Fréhel, s’écria-t-il, je ne m’attendais guère au plaisir de vous voir ici.
–Le beau temps m’a tentée, répondit la personne ainsi interpellée. Je vois que vous aussi.
–Oh! je regardais le soleil se coucher, en fumant un cigare, voilà tout, et je rentre.
Ces quelques mots échangés étaient arrivés à l’oreille de Perle, tandis qu’elle s’éloignait précipitamment, une étrange déception au cœur. Elle en voulait à mademoiselle Fréhel, comme on la nommait, d’être intervenue si mal à propos. Qu’avait-elle troublé cependant?... N’importe! elle lui en voulait de la rougeur qu’elle avait vue courir sur sa joue à l’approche de l’inconnu; elle lui en voulait d’avoir tendu la main à ce dernier d’un air timide et réservé sans doute, mais qui marquait une certaine intimité. En rentrant chez madame Simon, elle était de mauvaise humeur.
–Connaissez-vous, demanda-t-elle à la bonne femme, une demoiselle Fréhel?
–Ici tout le monde se connaît plus ou moins, répondit madame Simon, et, quant à mademoiselle Yvonne, il n’est personne qui ne l’aime et qui ne la respecte. Elle est si bonne et si pieuse, l’exemple de la confrérie! C’est elle qui a brodé la nouvelle bannière; tout son argent passe en aumônes. Elle a de qui tenir; sa mère était une Guicaznou, et vous savez qu’on lit en breton sur un tombeau de Morlaix: «Les premiers habitants de la terre furent les Guicaznou et les Kerret.» C’est de la pure noblesse et une lignée de saints. M. Fréhel, son père, n’est ni si grand seigneur ni si bon chrétien, mais elle ne tient pas de lui. un brave homme, du reste, perdu dans les livres. Où donc avez-vous vu mademoiselle Yvonne? Elle a la mine d’une sainte Vierge, n’est-ce pas?
–Je l’ai rencontrée sur le rempart, repartit froidement la petite Perle, et, ma foi! toute Guicaznou qu’elle puisse être, je ne l’ai pas trouvée si bien que cela! Elle a une figure trop longue, avec des yeux de brebis qui ne disent rien… Vous ne faites pas honneur à la sainte Vierge, madame Simon; je la vois autrement.
–Bon! ma fille, chacun la voit à sa guise et elle ne s’en fâche pas, dit en riant la fleuriste.
Perle avait parlé avec un dépit et une animosité qui la surprirent elle-même. De son autre rencontre, la plus intéressante, elle ne souffla mot, gardant en elle-même, comme un parfum subtil qu’on craint de laisser évaporer, ce petit secret fort innocent, en somme. Un homme l’avait admirée respectueusement et passionnément.
D’ordinaire, lorsqu’elle passait, les austères habitants des Porches s’entre-disaient tout bas: «La comédienne!»–Il semblait que ce seul nom fût la désignation d’une nature différente de la leur, et par conséquent suspecte. Leurs regards n’exprimaient que la méfiance et l’inquiétude; l’étrangeté effraie toujours les gens vulgaires. Ceux qui faisaient consister la beauté dans l’embonpoint et la fraîcheur appréciaient médiocrement son minois d’Égyptienne, comme ils disaient: c’était le grand nombre; ceux qui la trouvaient jolie ajoutaient, en riant à demi, que ces figures-là devaient aller au sabbat. Sous ses longs cils noirs couvait en effet cette magie qui jadis, dit-on, dans un pays assez semblable à X., conduisit au bûcher les sorcières basques. Perle avait pourtant besoin d’encens, étant femme et de plus comédienne; elle était trop habituée au succès pour pouvoir s’en passer; les bravos lui étaient aussi nécessaires que le pain quotidien. Après un long jeûne, elle se sentit donc toute réconfortée par une goutte inattendue d’ambroisie.
Cette nuit-là, elle rêva qu’elle débutait, dans un pays où tout était lumière, harmonie, l’empyrée sans doute, au milieu des applaudissements enthousiastes d’un public nombreux, et, chose prodigieuse, chacun des spectateurs qui composaient ce public avait le même visage qui lui plaisait infiniment, les traits pensifs et l’élégante tournure du bel inconnu.
Le lendemain, Perle prit de nouveau le chemin des remparts pour revenir du cimetière où elle ne s’était arrêtée qu’un instant comme s’il eût été le prétexte de sa promenade, et elle ne fut nullement surprise de retrouver le jeune homme à la même place. Perle semblait parée ce jour-là, bien qu’elle n’eût rien ajouté à sa simple toilette ordinaire, mais mille détails imperceptibles, l’arrangement étudié des cheveux, des plis de la dentelle, une fleur au corsage, que sais-je, trahissaient un art secret, un soin inusité, le désir de plaire.
Lorsqu’elle passa devant lui, l’étranger s’inclina profondément. Ce fut quelque chose de plus qu’un salut, elle sentit qu’il jetait son cœur à ses pieds et, en répondant d’un léger signe de tête, elle crut avoir témoigné qu’elle acceptait ce don. Qu’allait-il penser d’elle? Il supposerait peut-être qu’elle était revenue tout exprès pour le revoir?… Quelle honte!–Perle hâtait le pas, les joues en feu, sans regarder ni à droite ni à gauche. Toutes les délicatesses de la pudeur et de la réserve féminines qu’on n’avait jamais enseignées à son innocence lui furent révélées soudain. Cependant le jeune homme la suivait de loin. Aucun fâcheux ne vint cette fois se jeter entre lui et la jolie apparition. Il atteignit les Porches en même temps qu’elle, il la vit entrer dans une des obscures boutiques qu’abritent ces galeries couvertes, d’un aspect si bizarre, et, caché sous l’auvent, derrière les vitres éclairées, il put admirer l’intérieur le plus curieux qui eût jamais tenté le pinceau d’un peintre hollandais.
La chambre basse était grandie par les ténèbres fourmillantes qui l’emplissaient au second plan, dessiné nettement par la grosse poutre transversale d’un plafond de chêne noir. Le ton enmé du lambris faisait ressortir çà et là des –ombres moins opaques rousses ou blanchâtres, et sur ce clair-obscur se détachaient ici les faïences ébréchées d’un buffet, plus loin des groupes mêlés de pavots et de dahlias, dont le feuillage d’argent, la rosée de verre filé resplendissaient comme des diamants et de l’orfévrerie véritables, à la lueur indécise d’une petite lampe. Cette lampe était posée sur une table devant laquelle travaillait madame Simon. Des clartés vacillantes, effleurant ses mains grasses et blafardes, teintées de carmin au bout des doigts, faisaient briller tous les instruments d’acier poli qui servent à friser, à plisser, à gaufrer pièce à pièce une corolle de rose. Le visage aux lignes molles et doucement effacées de cette Flore sexagénaire rappelait certaines matrones dont Rembrandt a su rendre sympathique la vulgaire laideur. Elle levait les yeux vers la petite Perle, qui lui parlait debout, sa fine silhouette se profilant en pleine lumière, de telle sorte qu’il semblait que ce fût elle qui illuminât tout le tableau d’un rayon d’idéal rendu plus frappant par le contraste des trivialités environnantes.
Darmowy fragment się skończył.