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Théodore Fadeville

Histoire populaire de Napoléon Ier

Réfutation des reproches adressés à Napoléon Ier


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066329747

Table des matières

La première de couverture

Page de titre

Texte


AU PEUPLE FRANÇAIS ET PLUS PARTICULIÈREMENT AUX PAYSANS, OUVRIERS ET A L’ARMÉE.

Table des matières

Peuple Français! c’est à toi que je dédie cette histoire de l’homme qui, par son ardent désir de te rendre grand et heureux autant que possible, a mérité l’extrême attachement, l’adoration que tu conserves pour sa mémoire: à toi! dont le merveilleux bon sens, à travers toutes les calomnies que les puissants du jour entassaient contre son héritier, as su deviner que l’homme qu’il fallait à la Fiance, pour contenir les trois partis qui voulaient la plonger dans l’anarchie comme en 93, ou, renouvelant 1814 et 1815, la jeter flétrie et mutilée sous les pieds des étrangers, était l’homme qui, lorsque les partis par leur coupable ambition, leurs folles espérances ou leurs passions démagogiques, conduisaient la France vers un abîme, disait: Je marche, suivez-moi! et non point un des chefs de l’anarchie, qui n’ont jamais su dire à leurs partisans que: Marchez, je vous suis; c’est-à-dire: vous, hommes du Peuple, exposez-vous à la prison, aux balles, à l’échafaud, tandis que nous, abrités par le rempart de vos corps, nous serons à l’abri de tout danger; mais si vous êtes victorieux, comptez sur nous, nous nous emparerons du pouvoir.

A toi, Puple! dont le noble cœur est le sanctuaire où l’honneur national s’est conservé de 1815 à 1848, et qui, le 10 décembre 48, le 20 décembre 51 et le 22 novembre 52, as dit à l’Europe, de ta voix formidable: Je veux la paix, mais une paix honorable; quoique vous fussiez vingt contre un, la victoire nous avait donné nos frontières naturelles; la victoire, arrachée de notre camp et conduite désolée dans le vôtre par la trahison (je le prouve dans cet ouvrage), la victoire nous les a ôtées; sous ce rapport, il n’y a rien d’ignominieux dans l’observation des traités de 1815; mais j’aurais été à jamais déshonoré si, le moment venu, je n’avais pas déchiré en mille morceaux la partie de ces traités où l’on me défendait, à moi, Peuple Français! de choisir pour me gouverner la dynastie sortie de mes entrailles, mon véritable enfant, qui est la personnification de mon entier affranchissement de la féodalité. La meilleure preuve que ma dynastie est le gouvernement qui, mieux que tout autre, peut me rendre heureux, et pour que je sois heureux, il faut que je puisse marcher la tête haute, ce sont les efforts inouïs, bien supérieurs à ceux qui les avaient précédés, que vous avez faits pendant quinze ans pour l’arracher de mes bras.

Peuple Français! pour conserver la paix, il faut toujours être prêt à faire la guerre: les agresseurs, alors, y regardent à deux fois; pour les rendre sages, ou pour en triompher s’ils nous attaquaient, il faut leur montrer que tu es décidé à employer le meilleur moyen d’être victorieux.

Toutes les aristocraties n’auraient pas en 92, 1803 et années suivantes, ainsi qu’en 1815, rompu la paix pour plonger l’Europe dans toutes les calamités de la guerre, si elles n’avaient point compté, pour assurer leur triomphe, sur nos dissensions intérieures: c’est là la plaie de la France. Depuis deux mille cinq cents ans que notre histoire est connue, nous avons été souvent vaincus, conquis, et toujours paria même cause, par le concours que d’indignes Français donnaient aux ennemis de leur patrie.

Si ces ennemis nous attaquent de nouveau, ils n’oseront le faire que dans l’espoir d’être encore secondés par les bourboniens des deux branches voulant détruire les principes de 89, malgré toutes les protestations du contraire, et par les tartuffes de républicanisme, voulant renverser de fond en comble la société, pour s’élever sur ses ruines au pouvoir, et se gorger de richesses et d’honneurs. Le vrai républicain se conforme à la volonté de la majorité qui, seule, est la volonté nationale, qu’une minorité ne peut jamais représenter, et il défend à outrance le gouvernement attaqué par les ennemis criant bien haut qu’ils sont les alliés, les amis de la nation, qu’ils n’en veulent qu’à son gouvernement, tandis que si ce gouvernement était antipathique au Peuple, faisait son malheur, bien loin de chercher à le renverser, ils feraient tout pour le maintenir au pouvoir.

Les règles de la vie politique sont les mêmes que celles de la vie privée. Que répondrait un travailleur, n’importe dans quelle partie, à un confrère, et par conséquent à un rival, qui viendrait lui dire: Celui que vous avez chargé de vos affaires les fait très-mal, il vous rend très-malheureux; aussi, j’ai la bonté de dépenser beaucoup d’argent et de courir de grands dangers pour le chasser de chez vous; et, quand cela sera fait, je vous en glisserai un autre à sa place qui prendra bien mieux vos intérêts. Grand merci! dirait le travailleur au trop rusé confrère; chacun dans ce monde cherche son bénéfice, seulement, on devrait le faire loyalement. Plus il viendra de chalands chez moi, moins il en ira chez vous. Si l’homme en qui j’ai confiance ne la méritait pas, vous vous garderiez bien de m’en avertir, et surtout de vous exposer à être ruiné et battu pour l’ôter de chez moi. L’homme par lequel vous voulez le remplacer serait votre agent secret, prendrait vos intérêts beaucoup plus que les miens; il serait forcé d’en agir ainsi, parce que s’il voulait se soustraire à votre ascendant, vous le menaceriez de lui retirer votre protection, de lui susciter des embarras qui finiraient par le faire mettre à la porte, et vous savez fort bien que dans ces changements continuels de mes hommes de confiance, mes affaires iraient de plus en plus mal, et que vous vous engraisseriez à mes dépens.

Les nations sont toujours des confrères, des rivaux courant la même carrière. Plus la prospérité intérieure et extérieure de la France sera grande et plus son commerce deviendra florissant, plus aussi ses rivales feront d’efforts pour jeter sur sa route des piéges qui l’arrêtent dans son heureuse course, et même la précipitent au fond d’un abîme.

Pour réussir dans leurs funestes desseins, elles chercheraient peut-être à se servir de la dynastie féodale, chassée par les Français trois fois dans l’espace de trente deux ans, en 1815, 1830 et 1848, sans qu’un seul de ses membres ait eu le courage de se mettre à la tête de ceux qui combattaient pour les soutenir.

Nos rivaux verraient encore avec une vive satisfaction la république s’établir une troisième fois en France, parce qu’ils savent fort bien qu’elle traîne toujours à sa suite l’anarchie, qui détruirait notre prospérité, notre commerce intérieur et extérieur, comme c’est arrivé de 92 à 1800, et de février à décembre 48. Si la seconde république n’a pas fait autant de mal que la première, c’est grâce à toi, Peuple! Pour la faire reculer d’abord, pour la chasser ensuite, trois fois ta souveraine et patriotique voix, retentissant dans le monde entier, a dit: Je veux avoir à ma tête les héritiers de celui qui fit rentrer la république dans le fond des enfers, d’où le génie de la dévastation l’a fait sortir, et qui répara tout le mal dont elle m’avait accablé. Peuple! tu ajoutais: Je ne sais pas faire de belles phrases, mais j’y vois clair; je cherche un homme, un véritable homme, pour m’aider à sortir du gouffre où m’ont laissé tomber ceux qui peuvent, à juste titre, prétendre au prix de la course. La Providence me montre du doigt cet homme dont le cœur est impénétrable à la crainte, qui saurait mourir à son poste s’il le fallait, et qui, j’en suis certain, attendra patiemment que la poire soit mûre; mais aussitôt qu’elle le sera, sa haute intelligence et son grand courage le feront réussir dans un nouveau 18 brumaire. Enfin, disais-tu, il me faut un homme qui ait le courage civil, la fermeté de caractère, la résolution prompte et vigoureuse dont sont totalement privés les princes de la branche cadette des Bourbons.

Peuple! l’on te dit chaque jour que si le prince de Joinville, le duc d’Aumale s’étaient trouvés à Paris en février 48, ils n’auraient pas fait comme leurs frères, ils ne se seraient pas sauvés sous de ridicules déguisements, en laissant entre les mains des émeutiers leurs enfants et leurs femmes dont une, toute jeune, était enceinte.

Pour juger les hommes, leurs paroles ne signifient rien: les tartuffes de toutes les espèces prononcent les plus beaux discours; ce sont les actions qu’il faut considérer. Le duc d’Aumale était gouverneur de l’Algérie; il avait sous ses ordres une armée de cent mille hommes; le prince de Joinville était auprès de lui. Le 25 février, un membre du gouvernement provisoire, Arago, leur écrit que la veille il y a eu une révolution, que leur famille est chassée de France, que la république est proclamée, et il ordonne en même temps au duc d’Aumale de remettre le commandement de l’Algérie et de l’armée au général de brigade Cavaignac, le menaçant dans le cas où il n’obéirait pas sur-le-champ. C’est le 3 mars, il faut bien remarquer les dates, que cette dépêche parvient au duc d’Aumale; à peine l’a-t-il reçue qu’il prépare un ordre du jour pour annoncer qu’il s’en va, et qu’en attendant l’arrivée du général Cavaignac, absent d’Alger, il remet tous ses pouvoirs au général Changarnier. Des militaires, des personnes de l’ordre civil, font des représentations aux deux princes sur un si prompt abandon. On leur dit, et avec raison, que Paris n’est point toute la France: que la république rappelle de si affreux souvenirs, qu’il se peut fort bien que les départements la repoussent avec horreur; qu’à Paris même, il n’y aurait rien d’étonnant que les partisans de leur famille réunis à ceux dont les intérêts, les sentiments sont opposés au régime républicain, se soient comptés, ralliés, et que peut-être il est arrivé ce qu’on avait vu seulement quelques années avant à Lyon où l’émeute, maîtresse de la ville pendant plusieurs jours, fut vaincue à son tour. Votre père, ou au moins vos frères, ajoutait-on, auront sans doute été se mettre à la tête des troupes qui sont dans les provinces, pour offrir un point d’appui aux Français lassés de ces révolutions continuelles. Rien de fâcheux ne peut naître de la détermination de l’armée d’attendre, pour connaître avec certitude la volonté de la France qui, le 25 février, n’avait même pas pu être consultée sur les événements de la veille. Si elle répudie votre famille, si elle accepte la république, aussitôt que vous le saurez, vous devrez sans nul doute lui obéir, mais alors votre retraite sera noble et digne, au lieu que maintenant elle ressemblerait trop à un sauve qui peut. Quelle fut la réponse des deux princes à ces raisonnables observations? Le duc d’Aumale, approuvé par le prince de Joinville, se hâte de publier son ordre du jour. En même temps il en instruit le gouvernement provisoire, ce qui voulait dire: J’ai été bien obéissant ainsi que mon frère; ne nous punissez donc pas, laissez-nous nos immenses richesses.

Dans cet ordre du jour du 3 mars, le duc d’Aumale se disait: «soumis à la volonté nationale;» mais il était de la dernière évidence que le 25 février, jour du départ de la dépêche de Paris, la nation n’avait point pu faire connaître sa volonté ; ce n’est donc pas à elle que le prince de Joinville et le duc d’Aumale obéissaient, mais c’est à l’émeute qu’ils rendaient leurs épées. Une chose n’est bonne que faite à propos; quinze jours plus tard, cet ordre du jour du duc d’Aumale aurait été convenable et digne, mais le 3 mars, il n’avait d’autre but que de cacher, sous la noblesse des expressions, un sauve qui peut très-précipité, et qui prouve que si le prince de Joinville et le duc d’Aumale se fussent trouvés à Paris, ils eussent agi exactement comme leurs frères, et qu’ils auraient, eux aussi, dit à la nation: Débrouille-toi comme tu pourras du bourbier où nous t’avons mise; pour nous, montrant que nos jambes sont excellentes, nous allons bravement en Angleterre jouir de notre immense fortune.

Le prince de Joinville aurait dû d’autant plus s’exposer pour préserver la France et sa famille des suites funestes de la révolution de février, que, par l’opposition qu’il faisait à son père, il a beaucoup contribué à cette révolution. Malheureusement on oublie très-vite en France; mais qu’on se reporte par la pensée en arrière de cinq ans, et l’on entendra encore les discours que tenaient ceux qui travaillaient à bouleverser la France. Ils disaient: Peut-on mettre en doute que Louis-Philippe suit de très-mauvais conseils, lorsqu’ on voit son propre fils, le prince de Joinville, forcé de le proclamer, et être exilé en Algérie à cause de cela. Ce raisonnement a fait que beaucoup de personnes ont agi contre Louis-Philippe, et beaucoup d’autres n’ont rien fait pour le soutenir.

L’histoire de tous les peuples, et particulièrement celle de notre révolution, montrait au prince de Joinville quels sont les résultats de ces déclamations contre l’entourage du chef de l’État. Les Girondins, non-seulement ne voulaient pas la mort de Louis XVI, mais il ne voulaient même pas sa déchéance; tout ce qu’ils voulaient, c’était de se mettre à la place de ceux qui avait la confiance du roi, de ceux qui l’entouraient. Châteaubriand, Hyde de Neuville, de Lalot, étaient des ultrà-légitimistes, et cependant, par leur acharnement contre l’entourage de Charles X, auxquels ils voulaient s’imposer, ils ont amené la chute de ce roi et de sa postérité. Après de pareils exemples, le cœur d’un bon fils aurait fait voir au prince de Joinville le sort qu’il préparait à son père et à sa famille. Celui qui n’a point été soumis, respectueux envers son père, ferait un très-mauvais chef de gouvernement. Je le répète, il aurait dû tout faire pour réparer sa faute, ayant de si cruelles suites pour sa famille; mais lui, comme tous ses frères, n’a pensé qu’à se mettre à l’abri de tout danger.

Et ce sont ces princes qui n’ont pensé qu’à leur sûreté personnelle au moment même où, dans toute la France, il se trouvait des hommes décidés à les soutenir de leur petite bourse et de leur personne (j’étais du nombre), quoique les sympathies de ces hommes fussent pour un autre pouvoir; mais afin de garantir la France de la république démocratique qu’ils savaient fort bien devoir engendrer l’anarchie, ainsi que cela a toujours eu lieu dans tous les pays, à toutes les époques ; et ce sont ces princes, dis-je, lorsqu’un autre. a fait ce qu’ils n’ont pas eu le courage même d’essayer, lorsqu’un autre a sauvé la patrie, ce sont eux qui emploient tous les moyens possibles, concurremment avec les anarchistes, pour porter le trouble, semer la division, faire naître la guerre civile dans la France, afin que les industries et les aristocraties européennes, encouragées par la certitude d’être secondées par d’indignes Français, rompent la paix dont le maintien est si fortement désiré par le gouvernement: à la vérité, il veut une paix honorable et non une paix à tout prix. Si la guerre éclatait, tout le prouve, ce serait encore une guerre de principe et de prospérité industrielle. Ruiner notre commerce, nous ravir les conquêtes de 89, voilà quel serait le but de nos ennemis.

Peuple français, dans ce pressant danger, l’histoire et ta propre expérience te disent ce qu’il faudrait faire. La république romaine, gravement menacée, se confiait à un homme et non pas à son sénat, quoiqu’il fût composé de personnes à haute capacité, à vrai patriotisme, à grand courage. C’est par le pouvoir illimité d’un seul homme que Rome a été sauvée si souvent!

La république des Etats-Unis d’Amérique, pendant tout le temps de l’indépendance, eut un chef toujours le même, Washington, et elle triompha.

Le pouvoir illimité que prit la Convention fut la seule cause qui empêcha l’envahissement de notre patrie; mais comme ce dictateur, au lieu de n’avoir qu’une seule tête, en avait plusieurs, des factions se formèrent dans son sein; chacun de ses membres voulut être le premier, dominer les autres; pour y réussir, ils s’envoyaient réciproquement à l’échafaud. L’anarchie, née n’abord dans la Convention, se répandit dans toute la France, et créa l’épouvantable régime de la terreur. Si, à cette époque, il y avait eu un homme assez haut placé dans l’opinion publique par les preuves de capacité, de courage moral et de patriotisme qu’il aurait données, un pouvoir sans limites lui aurait été décerné, l’affreuse anarchie n’aurait pas en lieu, et nos triomphes sur les étrangers auraient été encore plus grands, car ces triomphes furent souvent compromis par les meurtrières dissensions de la Convention, et par la mort de bons généraux que la faction dominante envoyait à l’échafaud.

Domestiques, ouvriers, paysans, militaires roturiers de tout grade, vous êtes tous des parvenus, car vous ne datez que de 1800; ce n’est que sous le consulat et l’empire que le suffrage universel vous a réellement donné l’existence politique; elle vous fut ravie de juillet 1815 en février 1848. Les républicains, ou plutôt ceux qui en usurpent le nom, ont rétabli le suffrage universel; mais le voulaient-ils réellement? C’est aux faits à nous l’apprendre. D’abord, au lieu d’en appeler, comme ils l’avaient promis, à la nation pour qu’elle se prononçât sur la forme de gouvernement qui lui convenait le mieux, eux seuls ont proclamé la république, manquant ainsi aux solennelles promesses faites seulement quelques jours avant.

L’assemblée constituante ouvre ses séances le 4 mai 48. Onze jours après, le 15 mai, les républicains veulent la renverser. Repoussés ce jour-là, ils reviennent à la charge au mois de juin, et pendant quatre jours, au nom de la fraternité, ils font couler des torrents de sang pour détruire l’assemblée qui venait d’être élue par le suffrage universel. C’est ce même suffrage qui avait nommé, en 49, la chambre des représentants, et cependant, quelques jours après son installation, les républicains, agissant comme en mai et juin 48, voulurent employer la force des baïonnettes pour la détruire.

En outre, les républicains, à la tribune et dans leurs journaux, ont souvent dit et écrit: que la nation n’avait point le droit de se donner une autre forme de gouvernement que la république démocratique, qui était au-dessus du suffrage universel.

Ces quatre exemples, ces discours et ces écrits, prouvent que les républicains n’ont jamais voulu la sincérité du suffrage universel; qu’ils comptaient s’en servir pour se conserver ou parvenir au pouvoir leur donnant des richesses et des honneurs; qu’à leurs yeux le peuple n’était qu’un imbécile mouton qui, même sans bêler, se laisserait traîner à l’anarchique abattoir où, pour la seconde fois, on voulait le conduire. Pendant la terreur, sur trois victimes, il y en avait deux appartenant à la classe des paysans, des ouvriers et des domestiques voulant sauver leurs maîtres. Mais, lorsque les républicains ont vu que ce mouton était un aigle aux puissantes serres, dont les yeux étincelants et pénétrants lui faisaient, promptement, découvrir le chemin qu’il devait suivre pour échapper à l’anarchie qui l’avait frappé à coups redoublés, de 92 à 1800, alors les républicains ont maudit et maudissent chaque jour le suffrage universel, se repentant très-amèrement de l’avoir établi, et se promettant bien de le détruire si jamais ils reviennent au pouvoir. Du reste, ils seraient forcés d’en agir ainsi, car ils savent fort bien que malgré tous leurs efforts pour égarer ou intimider le suffrage universel, sa puissante et patriotique voix pousserait toujours le même cri qu’au 10 décembre 48, prononcerait toujours le même nom: Napoléon!

Travailleurs de tous les genres, habitants des chaumières et des ateliers, militaires roturiers de tout grade, vous le savez, le même jour, le même instant a vu naître votre existence politique et celle de la famille Bonaparte. Son chef proclama le suffrage universel, et le suffrage universel en 1800, 1802, 1804 et 1815, le fit successivement consul pour dix ans, consul à vie, empereur héréditaire. En 48, 51 et 52, les mêmes circonstances ont ramené les mêmes faits. Le suffrage universel et les Bonaparte sont donc des frères jumeaux qui, comme les frères Siamois, sont attachés si fortement ensemble, que leur mort suivrait immédiatement leur séparation,

Peuple! il y a maintenant en France trois parvenus: toi, ton empereur et sa digne compagne. Napoléon Ier te rehaussait lorsque, en 1810, il prouvait que l’homme sorti de ton sein n’avait qu’à faire un signe, pour que les souverains des plus antiques et orgueilleuses races et commandant aux plus vastes États, se disputassent l’honneur de placer dans son lit une de leurs sœurs ou une de leurs filles. Cette preuve donnée une fois par ta dynastie suffisait à ta gloire. Napoléon III n’a dû penser, dans le choix d’une épouse, qu’à ton bonheur d’abord, au sien ensuite. Pour votre bonheur à tous les deux, il fallait que sa compagne eût les mêmes sentiments que lui: que, comme lui, elle aimât excessivement la classe des travailleurs et celle qui souffre. Il fallait aussi que, par sa grâce, son esprit, sa noble amabilité, elle fût digne de représenter la France et d’être la fille et la petite fille d’Hortense et de Joséphine. Mais il fallait en même temps que dans son cœur, à côté de la bonté se trouvât le courage, l’énergie dont son époux est si fortement doué, afin qu’elle fût digne aussi d’être la nièce du héros d’Arcole et du 18 brumaire. Toutes ces qualités se sont trouvées réunies dans la fille d’un homme qui, lorsque l’Espagne était partagée en deux camps, l’un, celui de l’ancien régime, reconnaissant pour chef Ferdinand, dont l’armée combattait avec les Anglais et était sous leurs ordres, tandis que l’autre, celui de l’abolition du système féodal, celui de l’égalité politique et de l’admission de tous à tous les emplois, marchait sous les lois de Joseph, du frère de notre empereur; le père, dis-je, de cette jeune fille était venu dès le premier moment se placer dans le camp sur le drapeau duquel étaient gravés nos principes de 89, et jusqu’au dernier moment fidèle à ces populaires principes, il avait, au milieu de l’École polytechnique, sur les hauteurs de Montmartre, tiré le dernier coup de canon contre les aristocraties européennes.

Grâce à ce mariage, sur le trône français sont assis deux êtres ayant les mêmes sentiments, les mêmes qualités, et si des mauvais jours devaient renaître encore pour la France, tandis que l’un, à la tête des armées défendrait la patrie et les conquêtes de 89, l’autre, si l’ennemi s’approchait de nouveau de Paris, se placerait à la tête dessoldats, du peuple, des gardes nationales, et cet ennemi n’étant plus secondé par la trahison déjouée par la présence, l’intelligence et le courage de notre impératrice, payerait cher sa témérité d’avoir marché sur notre capitale. C’est ce qu’ont bien compris les trois partis qui ne pourraient triompherque par la trahison. Aussi; quels cris de rage ont-ils poussés! Quel infect venin ont-ils essayé de lancer! Mais toi, noble et patriotique Peuple! tu as tout de suite compris que les nouvelles calomnies partaient de la même source que celles de 48, et le regard méprisant et indigné que tu as lancé sur les serpents qui cherchaient à mordre la lime, leur a promptement fermé la bouche et fait baisser les yeux.

Mais, si les étrangers, excités par ces trois partis, voulaient te barrer le chemin de l’honneur et de la prospérité, où, conduit par la puissante main de ton empereur, tu marches d’un pas si fier et si ferme, alors lui, patriotiquement inspiré, se mettrait à ta tête, et toi, Peuple, tu lui dirais: Je remets entre tes mains, pendant tout le temps de la guerre, ma souveraineté qui ne peut pas avoir de bornes; repousse les ennemis comme en 93, mais en me préservant de l’horrible anarchie qui me fit tant de mal à cette époque; paralyse en même temps les efforts de ces indignes Français qui, en profanant le nom de la liberté, voudraient me diviser en plusieurs camps ennemis et déchirer le drapeau national en plusieurs parties, ainsi qu’ils l’ont fait en 1814 et 1815, afin que les aristocraties européennes se décorant, comme autrefois, du nom d’alliées, pussent de nouveau me précipiter, flétri et mutilé, sous les roues de leur char de triomphe traîné par le mensonge et la trahison.

Depuis le commencement de 1769, la Corse était devenue province française. C’est dans cette île, à Ajaccio, que Napoléon Bonaparte naquit le 15 août 1769, anniversaire du jour où Louis XIII plaça la France sous la protection de la sainte Vierge.

En Corse, le régime féodal n’a jamais existé ; il n’y avait point de noblesse, mais il y avait de l’illustration, c’est-à-dire qu’une famille dont un membre avait rendu des services à la patrie, ou bien, en se distinguant sur le continent, avait fait rejaillir sur elle un reflet glorieux, conservait, par le souvenir, une prépondérance toute morale, et si, à cet avantage, cette famille joignait assez d’aisance pour être tout à fait indépendante, elle devenait le centre, le point de réunion d’une partie de ses concitoyens qui se plaçaient sous ses ordres, et formaient ainsi une piève ou canton. Ces cantons, souvent ennemis, se réunissaient sur-le-champ contre les étrangers qui voulaient les assujettir, et comme ces guerres pour l’indépendance nationale se renouvelaient souvent, il y avait très-peu de famille corse qui n’eût produit un homme remarquable, et ne jouît par conséquent de cette illustration dont je viens de parler.

L’égalité politique existait donc complètement dans cette île: aussi le marquis de Maillebois chargé de former le régiment royal-corse, éprouva d’assez grandes difficultés, parce que les plus simples paysans aspiraient au grade d’officier, et appuyaient leurs prétentions sur des preuves que des membres de leurs familles les avaient illustrées.

Par de grands services rendus à sa patrie dans les guerres pour l’indépendance nationale, ainsi que par la gloire acquise sur le continent, même dans des temps déjà fort anciens, la famille de Napoléon possédait cette illustration, accrue encore par son père, Charles Bonaparte, et par sa mère Létizia Ramolini, femme dont la grande beauté était le moindre avantage. Energique et courageuse, souvent elle partageait les périls des expéditions de son mari qui, en 1757, avait puissamment contribué à la guerre contre Gênes attaquant sans cesse, depuis six cents ans, la Corse pour la mettre sous son joug.

Charles Bonaparte joignait aux avantages extérieurs une éducation très-soignée, beaucoup d’intelligence, un ardent patriotisme et un grand courage; il était placé haut dans l’estime de ses concitoyens: aussi, lorsqu’en 1779, la province de Corse envoya une députation à Versailles, Charles Bonaparte fut choisi, avec quelques autres, pour figurer l’ordre de la noblesse, Loui3 XV voulant qu’il y eût trois ordres en Corse comme dans les autres provinces. C’est alors que Napoléon entra à l’école militaire de Brienne. En 1783, il passa à celle de Paris au moyen d’une dispense d’âge et d’une faveur d’examen, que lui fit obtenir l’inspecteur des écoles militaires qui, dans ses tournées antérieures, avait conçu pour lui une vive affection. Dans une note sur Napoléon, il disait au ministre: «Caractère soumis, honnête et

» reconnaissant; conduite très-régulière.»

Le brillant examen subi par Napoléon lui fit obtenir, à seize ans, une lieutenance en second au régiment de La Fère. Bientôt après, il entra, comme lieutenant en premier, dans le quatrième régiment d’artillerie en garnison à Valence, où il était lorsque la révolution de 89 brisa les chaînes féodales dont les roturiers étaient encore chargés. En 92, le 6 février, il fut nommé capitaine d’artillerie, et en septembre, il était en congé auprès de sa famille. C’est alors qu’il fut soumis à une de ces épreuves presque au-dessus des forces humaines, et à laquelle il aurait infailliblement succombé si son cœur n’avait pas été entièrement français.

Pascal Paoli, accueilli, en 1790, avec le plus grand enthousiasme par l’assemblée nationale et les Parisiens, fut un an après nommé gouverneur de la Corse. Dévoré d’ambition, il forma le projet de s’en faire roi; mais lorsqu’il vit qu’il ne réussirait pas, il tourna les yeux vers l’Angleterre pour l’aider à séparer violemment le département de la Corse de la mère-patrie.

Paoli était frère d’armes et ami intime du père de Napoléon, ainsi que de toute sa famille. Dès sa première jeunesse, Napoléon avait été en correspondance avec lui; il l’aimait, le respectait, l’admirait excessivement. Paoli, de son côté, affectant d’avoir pour Napoléon la tendresse du meilleur des pères, emploie tous les moyens, si puissants sur le cœur, l’esprit et la vanité d’un jeune homme, pour le séduire et l’attacher à son parti; mais lorsque Napoléon voit que Paoli est à la tête du parti de l’Angleterre, son cœur tout français ne balance point un seul instant, et, quoique souffrant horriblement de la nécessité de rompre tous les liens qui, depuis son enfance, l’attachaient à Paoli, il se met à la tête du parti national et combat énergiquement celui des Anglais. Toute la famille Bonaparte, entièrement dévouée comme lui à la France, le seconde autant qu’elle peut.

Dans cette guerre Napoléon court de très-grands dangers, mais il sait échapper aux piéges tendus par Paoli pour s’emparer de sa personne; il dérobe aussi à sa vengeance toute sa famille, bannie, ainsi que lui, de la Corse; leurs biens sont pillés et incendiés.

La famille de Napoléon, débarquée à Marseille, tandis que lui combattait encore, s’y trouve dans le plus grand dénûment; mais l’énergique mère des Bonaparte demande à son travail et à celui de ses filles le nécessaire que ne peuvent plus leur procurer leurs biens confisqués, ni les faibles secours en assignats accordés aux exilés: elles se font ouvrières.

A peu près dans le même temps, les enfants qui, deux ans après, devaient être le beau-fils et la belle-fille de Napoléon, ayant perdu leur père sur l’échafaud, et leur mère étant en prison, deviennent aussi ouvriers: ils sont placés en apprentissage, Eugène chez un menuisier; Hortense, âgée de dix ans, la mère de Napoléon III, chez une lingère.

Les cœurs bien placés trouvent dans les misères qu’ils ont éprouvées un puissant motif qui ajoute aux bons sentiments qu’ils ont reçus de la nature, pour les porter à soulager, autant qu’il leur est possible, ceux qui souffrent à leur tour; voilà pourquoi les familles Bonaparte et Beauharnais ont toujours ressenti et ressentent encore une vive sympathie pour les paysans et les ouvriers.

Celui dont Napoléon épousa la veuve, le vicomte de Beauharnais, avait combattu en Amérique pour l’affranchissement des États-Unis. Il y fut témoin du bonheur que donne à un peuple l’égalité politique, l’égalité devant la loi: ce noble principe se grava dans son cœur. En 89, il fut élu député aux États généraux, qui devinrent peu de temps après l’Assemblée nationale. Il engagea très-fortement l’ordre de la noblesse à renoncer à ses priviléges féodaux, à se fondre dans le peuple, à ne faire qu’un seul corps avec lui, et, lorsqu’il vit qu’elle repoussait ses sages et patriotiques avis, qui auraient évité tant de malheurs à la France et aux nobles eux-mêmes, il fut, le 26 juin, se placer dans les rangs du tiers état.

Le hasard avait fait naître le grand-père maternel de Napoléon III dans l’ordre de la noblesse, mais son cœur, son bon sens, son vrai patriotisme en firent un roturier. C’est dans les rangs du peuple qu’il courut se placer lorsque les étrangers et les émigrés, en 92, attaquèrent la France. Par son courage et les talents militaires qu’il avait acquis en Amérique, il parvint promptement aux premiers grades de l’armée. Il fut nommé général en chef de celle du Rhin, qui remplit dignement sa mission, en retardant, autant que possible, la prise de Mayence.

Robespierre, qui ne trouvait pas que l’armée fût assez désorganisée par l’émigration des officiers ayant appris en Amérique l’art de la guerre, fit rendre un décret pour que les ex-nobles, malgré les preuves qu’ils avaient données de leur amour pour la patrie, ne pussent plus la servir et fussent éloignés des armées et des frontières: Beauharnais se retira dans un bien qu’il possédait dans l’intérieur. Heureusement, Napoléon, n’étant point noble, ne fut pas atteint par ce décret.

Robespierre ne se contentait pas de destituer les nobles qui s’étaient faits roturiers et combattaient pour le triomphe des idées de 89, il les envoyait à l’échafaud. L’amour pour le peuple que le général Beauharnais avait montré dès l’ouverture des États généraux, rendait son supplice inévitable: il périt courageusement le 5 thermidor an II, et ses biens furent coufisqués.

Napoléon, ne pouvant plus combattre en Corse les ennemis de la France, est assez heureux pour leur échapper; il débarque à Marseille en mai 93, et se rend à Paris. Après la proclamation de la République, il ne restait plus que deux partis: celui de la contre-révolution, du rétablissement du système féodal, ou bien le parti qui lui était opposé. La République, aussi cruelle, aussi destructive de toute liberté et de toute garantie sociale que l’aurait été l’émigration si elle avait triomphé, combattait au moins pour conserver la plus précieuse des conquêtes de 89, l’égalité politique, ainsi que l’indépendance nationale sans laquelle il n’y a que honte et malheur: la Pologne le prouve. Entre ces deux partis, le choix de Napoléon ne pouvait pas être un seul instant douteux: il fut républicain.

Le 28 août 93, les comités insurrectionnels de Toulon livrent cette ville à l’amiral Hood, commandant les escadres anglaise, espagnole et napolitaine, ayant à leur bord quatorze mille soldats. Le premier soin de l’amiral anglais est de désarmer la garde nationale et tous les autres habitants, quoiqu’ils eussent proclamé Louis XVII et arboré le drapeau blanc. Les Espagnols, se fondant sur ce que leur roi est un Bourbon, demandent que le commandant de Toulon soit pris parmi eux; les habitants, de leur côté, expriment le désir que l’oncle de Louis XVII, Monsieur, régent du royaume, puisse venir à Toulon; mais l’amiral Hood refuse les demandes des uns et des autres, prouvant par là que les Anglais veulent faire pour Toulon ce qu’ils avaient fait pour Gibraltar, remis seulement comme dépôt entre leurs mains par le parti espagnol combattant le parti français, mais qu’ils n’ont point restitué à l’Espagne lorsque la guerre fut terminée.

Napoléon, chef de bataillon, est envoyé le 12 septembre à l’armée destinée à l’attaque de Toulon; il y commande en chef l’artillerie, qu’il trouve manquant absolument, tant en personnel qu’en matériel, de tout ce qui est nécessaire pour un siège. Par sa prodigieuse activité, il la pourvoit promptement de tout ce qui lui est nécessaire.

En août 93, la France était dans une position très-critique. Les étrangers et les émigrés la pressaient de toute part; l’insurrection de la Vendée était dans toute sa force; les royalistes, en trompant les Lyonnais sur leurs desseins, étaient parvenus à les soulever; Marseille et presque tout le Midi s’insurgeaient ouvertement en leur faveur; Toulon, comme nous venons de le voir, proclamait Louis XVII et arborait le drapeau blanc. La vue de ce drapeau si longtemps celui de la France, pouvait avoir un effet contagieux sur toutes les parties du Midi et de l’Ouest, tranquilles encore, mais si mal disposées; il fallait donc se hâter de le faire disparaître.

Si le commandant de l’artillerie de l’armée devant Toulon avait été un homme ordinaire, il eût exécuté les ordres donnés par le général en chef et le3 représentants du peuple. On eût fait le siége suivant les règles en attaquant le corps de la place; ce siège eût nécessairement traîné en longueur, et qui sait les événements politiques qui auraient pu en résulter? Napoléon, en homme supérieur, vit sur-le-champ l’endroit vulnérable, et les autres le voyaient si peu que ce ne fut qu’à force de ténacité, par l’ascendant que donne le génie et en engageant sa tête, qu’il put faire adopter ses plans: Toulon fut promptement repris. Voilà le premier service, non-seulement militaire, mais politique, qu’il rendit à la révolution.

Bientôt après il fut comme général de brigade à l’armée d’Italie; celui qui la commandait, Dumerbion, qui était malade, sentait son incapacité, et se laissa conduire par Napoléon: il essaya dès-lors ces extraordinaires manœuvres qui deux ans plus tard nous valurent la conquête de l’Italie. Grâces à lui, cette armée, quoique démoralisée, en tombant souvent comme la foudre sur les ennemis, parvint à les contenir et à les empêcher de venir appuyer les royalistes du Midi.

Les thermidoriens, comme tous les gens sans capacité et sans caractère, avaient essayé du système de bascule. Par là ils s’étaient aliéné le peuple. Pour annuler son influence, ils avaient fait la constitution de l’an III afin que les élections appartinssent à la haute classe de la société ; celle-ci composait à Paris la garde nationale réorganisée qui n’était point opposée à la révolution; mais, épouvantée de l’ombre de 93, et sans se bien rendre compte de la marche qu’on lui faisait suivre, elle se laissait conduire par les royalistes couverts d’un vernis de patriotisme. Les thermidoriens, pour contrebalancer les chances qu’ils avaient données à ceux-ci par les élections, avaient décidé qu’un tiers seulement des représentants pourraient être étrangers à la Convention, mais que les deux autres tiers seraient nécessairement choisis parmi les conventionnels, espérant avant l’élection d’un autre tiers détruire l’influence royaliste qu’eux-mêmes avaient fait renaître contre leur volonté et par leur maladresse.

La Convention ordonna qu’il n’y aurait qu’un seul vote appliqué à ce décret et à la constitution que le peuple était appelé à sanctionner, de sorte qu’il fallait, pour rejeter le décret, ne point accepter la constitution.

Les gardes nationales de Paris, comme le reste de la France, désirant vivement la fin de la dictature-des conventionnels, acceptaient donc avec empressement la constitution; mais en même temps, pour entrer tout de suite en possession de l’influence qu’elle leur donnait, elles voulaient contraindre, par la force des armes, la convention à rapporter son décret sur la manière dont la première élection serait faite, et le 12 vendémiaire elles s’insurgèrent.

Le général Menou, nommé par la Convention chef de la force armée chargée de s’opposer à leurs tentatives, leur donna une grande force morale en parlementant avec elles, et en disposant tellement ses troupes, que sans combattre et par une retraite précipitée, il donna aux gardes nationales l’escendant de la victoire.

Le 13 vendémiaire la Convention fut attaquée par la garde nationale, renfermant dans son sein beaucoup de chouans et d’émigrés venus secrètement à Paris, et conduite par des chefs royalistes qui savaient bien que, dans tout, le premier pas est le plus difficile à faire faire, et ce premier pas une fois obtenu, ils espéraient avec raison conduire la garde nationale beaucoup plus loin qu’elle ne voulait aller. Cette garde nationale, menée par les royalistes dont elle ne voulait pas, criait: Vive la liberté des élections! aussi fortement que la garde nationale de février 48, faisant la courte échelle aux républicains, dont elle ne voulait pas non plus, criait: Vive la réforme!

Dans la nuit du 12 au 13, le commandant de l’artillerie de Toulon remplaça Menou, brave et bon général, tout dévoué à la révolution, mais qui, inférieur à cette haute mission, avait plié sous le faix dont il se trouvait chargé. Napoléon, par son activité, par ses dispositions aussi rapides que le coup d’œil de l’aigle, par le feu qu’il communiquait à ceux placés sous ses ordres, répara tout le temps et l’ascendant qu’avait perdu Menou. Lorsque les royalistes se présentèrent à la tête de la garde nationale, ils furent promptement vaincus, et sans grande effusion de sang, parce que Napoléon, aussitôt qu’il les vit ébranlés par ses premières décharges, ne fit plus que tirer à poudre, le bruit seul étant suffisant pour achever leur déroute.

Le moindre résultat que les royalistes auraient obtenu du triomphe de la garde nationale (et il aurait pu conduire immédiatement à la contre-révolution, si leur chef s’était trouvé un homme supérieur, puisque ce triomphe aurait coïncidé avec celui des armées étrangères et la trahison de Pichegru), le moindre résultat, dis-je, aurait été de donner dans le corps législatif, chargé de nommer les membres du Directoire, une très-grande majorité aux royalistes, puisque, un an après, ils obtinrent cette majorité, ou au moins en approchèrent de très-près, quoiqu’il restât encore dans les conseils un tiers de conventionnels, et la contre-révolution se serait opérée par des moyens légaux. Le service que Napoléon rendit à cette époque à la cause patriotique de 89 fut donc immense.

Jusqu’ici Napoléon n’était apprécié que de ceux qui avaient pu le voir de près; ses services militaires et politiques, quoique grands, n’avaient point encore cet éclat dont les yeux de tout un peuple sont frappés; mais appelé bientôt après le 13 vendémiaire au commandement de l’armée d’Italie, il va dissiper les ténèbres qui l’environnent encore, et, semblable au soleil s’élançant de l’horizon, éclipser tous ceux qui brillaient avant son apparition, et fixer sur lui seul les regards du monde entier.

Pour rendre une justice complète à Napoléon, pour bien se rendre compte de tout ce qu’il a fait pour le triomphe des idées de 89, il faut examiner la situation de la France lorsqu’il apparut réellement sur la scène politique.

A l’intérieur, nous venons de voir que les royalistes, en se servant de la constitution contre elle-même, avaient de grandes chances de succès, leur parti attirant sans cesse à lui ceux qui redoutaient un nouveau 93; ceux qui, sans être nobles, avaient été cependant frappés par la révolution dont ils avaient d’abord embrassé les idées; ceux qui, mus par une puérile vanité ( et ils étaient nombreux ) voulaient devenir des gens comme il faut en s’affiliant à la classe qui, seule autrefois, était désignée par ce titre; ceux encore qui, nés dans la haute bourgeoisie, avaient outrepassé les excès révolutionnaires, et croyaient se les faire pardonner en se jetant dans les excès contraires; ceux enfin d’un esprit naturellement faible, rendu plus faible encore par les sanglantes scènes de la révolution, et qui se précipitaient en aveugles sous l’influence des prêtres insermentés. Tous ces nouveaux adeptes étaient d’autant plus redoutables, qu’ils composaient en grande partie la classe des électeurs dont le peuple était exclu; qu’ils comptaient parmi eux des hommes d’un grand renom patriotique, et par conséquent très-influents, comme les Lanjuinais, les Boissy-d’Anglas, etc., et qu’ils avaient pour point d’appui le seul général qui, depuis Dumouriez, eût acquis une grande renommée par des victoires, mais surtout par son extraordinaire conquête de la Hollande, dont l’éclat le laissait sans rival. Pichegru, alléché par des promesses de hauts honneurs et de grandes richesses, était devenu ardent royaliste. On peut compter au nombre des services rendus par Napoléon l’immense gloire dont il se couvrit; en éclipsant totalement celle de Pichegru, elle détruisit l’influence dont il jouissait, et dont il voulait faire un si funeste usage au 13 vendémiaire et au 18 fructidor.

Maintenant transportons-nous aux armées:

Elles avaient remporté de grandes victoires, plus par l’enthousiasme des soldats que par le talent hors ligne des généraux; mais comme c’est le fait seul du génie de savoir tirer des avantages décisifs des succès obtenus, ces victoires restaient sans grands résultats.

Depuis quatre ans, nos armées, victorieuses au début de la campagne, perdaient tous leurs avantages sur la fin, et se voyaient continuellement ramenées au point d’où elles étaient parties; aussi l’enthousiasme, de tous les sentiments celui qui s’use le plus vite, avait-il abandonné nos soldats, démoralisés par tant de privations et d’efforts inutiles dont ils ne voyaient pas la fin, puisque tous leurs succès aboutissaient seulement à une défensive pour empêcher l’invasion de l’ancienne France. Les troubles continuels de l’intérieur, les fréquentes permutations de popularité que ses possesseurs perdaient toujours sur l’échafaud, la renaissance du royalisme, faisaient craindre aux défenseurs de la patrie que leurs héroïques efforts ne leur fussent comptés un jour pour autant de crimes. Tous ces motifs contribuaient aussi à la destruction de leur ancien enthousiasme, et ils étaient tombés dans ce profond découragement, précurseur des grandes défaites. Heureusement, à l’enthousiasme éteint, et qui, comme tous les sentiments exaltés, ne renaît point de ses cendres, succéda dans les armées du Rhin un autre véhicule presque aussi fort, l’émulation, suscitée par les succès inouïs de l’armée d’Italie, succès qui eurent le double avantage de ranimer les armées et d’apprendre à leurs généraux le secret de la grande guerre.

Jusqu’à l’apparition de Napoléon, les rois étrangers avaient à nous opposer des généraux aussi habiles que les nôtres; ils avaient en outre l’immense avantage de n’avoir point de guerres intestines dans leurs États. Une défaite n’avait donc pour les ennemis qu’un seul effet, tandis qu’elle en produisait au moins un double pour la France, en revivifiant à l’intérieur le parti qui appelait de ses vœux, ou qui rendait plus facile par ses efforts, le triomphe des étrangers et des émigrés.

Ces alternatives continuelles de succès et de revers devaient donc, par la seule force des choses, procurer une victoire décisive aux étrangers et à la contre-révolution, et d’autant plus certainement que l’Angleterre, par deux victoires successives sur mer, avait annulé notre marine, s’était emparée du commerce du monde, et pouvait ainsi, par d’abondants subsides, suppléer à la pénurie des finances des rois coalisés du continent; tandis qu’au contraire en France, les produits provenant des ventes des biens nationaux, qui avaient d’abord permis de faire les énormes dépenses que nécessitait notre lutte contre toute l’Europe, étant épuisés, nos ressources diminuaient de jour en jour, et si rapidement, que même après la campagne d’Italie, malgré les nombreux millions que Napoléon envoya au gouvernement, celui-ci, au commencement de 97, ne put point se procurer assez d’argent pour donner à Moreau les équipages de pont dont il avait besoin pour repasser le Rhin.

Telle était la situation de la France en avril 96: l’Ouest exigeait la présence de cent mille soldats et d’un très-bon général, Hoche; les ennemis nous avaient forcés à repasser le Rhin, et occupaient la rive française de ce fleuve ainsi que le fort de Kelh, qui en est la clef; le royalisme recrutait sans cesse de nouveaux partisans, et les armées dans le plus extrême dénûment, totalement découragées, offraient ce qui est la suite obligée d’un tel état, une grande indiscipline et de nombreuses désertions. Tous ces fléaux accablaient l’armée d’Italie encore plus fortement que celles du Nord, qui au moins avaient derrière elle.3 des populations patriotiques, tandis qu’une grande partie des habitants du Midi n’attendaient que de nouveaux revers de l’armée d’Italie, composée au plus de trente-six mille hommes, pour se rejoindre aux coalisés vainqueurs, dont la force était plus du double.

Napoléon commence son immortelle campagne dans les premiers jours d’avril 96, et à la fin de l’année il avait conquis toute l’Italie, et détruit non-seulement l’armée qui lui était d’abord opposée, mais encore trois armées autrichiennes envoyées successivement contre lui. Ces trois armées avaient été formées en partie par des soldats d’élite que l’Autriche tira de ses armées du Rhin. Par les victoires de Napoléon, ces armées ennemies du Rhin furent donc beaucoup affaiblies; et cependant l’armée de Moreau, forte de soixante-dix mille hommes, et celle de Jourdan de quarante-six mille, entrées en campagne à la fin de juin, après avoir gagné des victoires et repoussé les ennemis, comme cela arrivait toujours au début de la campagne depuis quatre ans, furent repoussées à leur tour et obligées de reprendre leurs anciennes position en deçà du Rhin, laissant le fort de Kelh et Huningue au pouvoir des ennemis. C’est alors que Moreau fit cette retraite que l’envie, qui sent toujours le besoin d’opposer un rival à un grand homme, dans quelque genre que ce soit, éleva si haut. Mais, quelque belle que fût cette retraite, elle n’en conduisait pas moins les ennemis sur nos frontières, et la France, pour n’être point définitivement accablée, avait besoin de victoires décisives et non pas de retraites.

Supposons un moment que Napoléon n’eût point existé, et que la France eût été assez heureuse pour rencontrer un général à la hauteur de Jourdan, de Pichegru, de Hoche ou de Moreau, c’est-à-dire à la hauteur des généraux qui viennent immédiatement après lui; ce général, placé dans des circonstances bien moins favorables, eût fait au plus ce que ces quatre généraux firent, et ce que deux d’entre eux, Jourdan et Moreau, faisaient au même moment. Il eût d’abord repoussé les ennemis de nos frontières italiques; et, repoussé à son tour, il fût revenu à la fin de la campagne prendre ses anciennes positions. Mais alors ce véhicule, nécessaire à cette époque et si puissant, l’émulation, n’aurait point ranimé nos soldats du Nord, et en outre les armées ennemies du Rhin, n’ayant point besoin d’être beaucoup affaiblies pour reformer de nouvelles armées, afin de les opposer à Napoléon, se seraient trouvées bien plus fortes, non-seulement par le nombre, mais encore plus par les troupes d’élite qui leur furent enlevées, et cependant, malgré le grand affaiblissement de ces armées, elles n’en vainquirent pas moins les nôtres.

J’ose le dire, tout homme impartial qui réfléchira mûrement sur cette époque critique sera convaincu que la campagne de 96, sans les miracles inouïs des manœuvres de Napoléon, aurait été la campagne décisive des guerres de la révolution; les ennemis auraient pénétré dans le cœur de la France, et, secondés des royalistes, qui auraient trouvé pour les commander Pichegru, jouissant encore de toute sa haute renommée, ils auraient opéré la contre-révolution.

Dans les premiers mois de 97, le prince Charles, qui, en battant complètement Jourdan et en forçant Moreau à la retraite, avait montré les talents d’un grand capitaine, conduit contre Napoléon une cinquième armée, composée en grande partie des soldats qu’il avait menés à la victoire sur le Rhin: il est complètement défait, et pour arrêter la marche de Napoléon sur Vienne, il signe, à Léoben, les préliminaires de paix.

Rentrons à l’intérieur. De nouvelles élections se font; un tiers des représentants est renouvelé, et malgré la grande influence donnée au gouvernement par les victoires de l’armée d’Italie et la perspective de la paix continentale, ce nouveau tiers, comme celui de l’année précédente, se trouve en majorité composé ou de véritables royalistes, ou de ces hommes à esprit faible qui le devenaient peu à peu par l’idée qu’on n’aurait réellement la paix intérieure et extérieure que par le rétablissement des Bourbons, fermant ainsi les yeux et sur les sanglantes réactions que devait produire le relèvement d’un trône fait à une époque si voisine de sa chute, et l’anéantissement complet des idées qui l’avaient amenée.

Un tiers seulement de conventionnels restait donc encore dans le corps législatif, divisé en deux conseils. Le royaliste Pichegru fut nommé président de celui des Cinq-Cents à une grande majorité ; le général Jourdan, le vainqueur de Fleurus, porté à la présidence du conseil des Anciens par les patriotes, n’obtint pas assez de suffrages; il ne fut point élu. Les deux nouveaux tiers étaient bien certains d’avoir par les élections de l’année prochaine une forte majorité, mais, impatients d’accomplir leurs projets, ils ne peuvent se décider à attendre encore un an. Ils se réunissent à Clichy, contrarient la marche du gouvernement, le déconsidèrent autant qu’ils le peuvent, et enfin se préparent pour le mois de fructidor à l’anéantir et à exécuter leurs desseins contre-révolutionnaires. Par leur influence et leur vote, Barthélemy, royaliste caché, mais dévoué, avait été porté au directoire; c’était un instrument placé là, dont ce parti comptait se servir pour donner quelque ombre de formes légales aux changements qu’il préparait.

Le Directoire avait voulu d’abord s’appuyer sur les membres du corps législatif, désignés sous le nom de parti constitutionnel: c’était le juste-milieu de nos jours (1840); mais ceux-ci, comme tous les hommes sans énergie et sans caractère, ne savaient point se décider: ils juraient de mourir (voir les Mémoires de Thibaudeau) si la contre-révolution triomphait; mais une nation demande à ses chefs de la sauver, et non point de mourir.

Le Directoire, pour se sauver et pour sauver la révolution, dont le sort, à cette époque, par la nature de ses ennemis, était inséparable du sien, le Directoire fut donc obligé de chercher ailleurs la force que les constitutionnels lui refusaient.

L’indifférence des classes éclairées pour la révolution n’avait point gagné les armées, qui, comme le peuple, s’y étaient d’autant plus attachées qu’elles avaient extrêmement souffert pour elle; d’un œil inquiet, surtout celle de l’Italie, créatrice de plusieurs républiques, elles suivaient les mouvements royalistes des clichyens qui maîtrisaient les conseils. Grâces aux victoires de Napoléon et aux préliminaires de paix de Léoben, elles pouvaient venir combattre les royalistes de l’intérieur, sans que les émigrés et les étrangers pussent profiter d’une manière décisive de ce changement du théâtre des combats.

Le Directoire n’eut qu’à désirer, et d’énergiques adresses parties d’abord de l’armée d’Italie, ensuite de celle commandée par Hoche, vinrent donner une grande force au gouvernement, et il put déjouer les complots royalistes. Pour cela, l’armée de Hoche lui fournit des soldats, celle d’Italie un général, Augereau, qui avait grandi avec elle, et le 18 fructidor fut fait; mais les incapables direcrecteurs ne surent pas profiter de leur victoire (poussée trop loin et achetée par l’anéantissement de la constitution) pour fonder sur des bases inébranlables l’édifice projeté en 89. Jusqu’au consulat, le Directoire ne se soutint que par de nouveaux coups d’État.

Moreau seul, au 18 fructidor, se maintient et maintient son armée dans une expectante neutralité. Si l’on rapproche sa conduite à cette époque de ses menées royalistes en 1804 et de sa mort en 1813, reçue dans les rangs ennemis qu’il dirigeait contre sa patrie, on pourra sans témérité soupçonner que Moreau, intime ami de Pichegru, désigné parlai pour le remplacer au commandement de l’armée du Rhin, et qui, quatre mois, garda le secret sur les preuves qu’il tenait entre ses mains de la trahison de Pichegru, au moment même où les chances de succès des royalistes lui faisaient un impérieux devoir de les dévoiler; on pourra soupçonner que Moreau, initié aux plans de Pichegru, voulait se servir de son armée pour les réaliser.

La paix continentale est faite; Napoléon va porter en Egypte des coups indirects, mais certains, à notre implacable ennemie. Pendant son absence, une nouvelle coalition se forme, toujours par l’influence et l’or de l’Angleterre. Cette seconde guerre, pas plus que celle de 92, ne peut être attribuée à Napoléon. Il revient d’Égypte. Quelle était la situation de la France à son retour?

Le Directoire, plus que jamais, avait usé du système de bascule, destructif de l’ombre même de la liberté, qui ne peut exister avec ces alternatives de triomphes de divers partis, puisque pour assurer leur victoire, au moins pendant quelque temps, ils sont obligés d’avoir recours à des lois d’exception. Le Directoire avait été forcé de faire le 18 fructidor (A septembre 97) contre les royalistes; il avait cassé les élections de 48 départements, déporté un grand nombre de membres des deux conseils et beaucoup de journalistes dont il avait brisé les presses; il avait rouvert les clubs républicains. Aux élections de 98, les royalistes s’étant abstenus en grande partie d’y prendre part, les patriotes y eurent l’avantage; mais le Directoire, qui les redoutait presque autant que leurs rivaux, fit annuler (le 4 mai 98) les élections de beaucoup de départements, et pour le plus grand nombre des autres, particulièrement pour celui de la Seine, ce furent les choix de la minorité, et non point ceux de la majorité des électeurs qui furent admis. Ainsi, par exemple, à Paris, la minorité de 228 électeurs fit scission et s’assembla à l’Institut; 600 électeurs restèrent à l’Observatoire, et les députés nommés par les 228 entrèrent au corps législatif, et non point ceux choisis par les 600. Au 18 juin 99, il y eut un nouveau coup d’État; ce furent cette fois-ci les conseils qui le firent. D’accord avec deux membres du Directoire, ils forcèrent les trois autres directeurs à donner leur démission. Ainsi, la constitution de l’an III, violée dès sa promulgation et continuellement depuis, n’avait pas l’ombre même d’existence lorsque Napoléon revint d’Égypte.

Ces violentes secousses, tantôt dans un sens, tantôt dans un autre; la scandaleuse dilapidation des finances, dont le résultat mettait nos armées dans le plus grand dénûment, tandis que les fournisseurs de toute espèce affichaient le luxe le plus effréné ; les places à l’encan et la profonde immoralité dont le chef du Directoire donnait le plus pernicieux exemple; l’agiotage marchant la tête levée, assuré qu’il était des plus hautes protections, et spéculant déjà sur le triomphe des étrangers et de la contre-révolution; de fréquentes visites domiciliaires; des passeports, nommés cartes de sûreté, qu’il fallait toujours avoir sur soi pour circuler dans Paris, sous peine d’être arrêté à chaque instant, toutes ces causes avaient jeté la représentation nationale et le gouvernement dans une extrême déconsidération.

D’un autre côté, les chouans, le Midi, la Vendée, renaissent de leurs cendres mal éteintes; des provinces, comme le Languedoc, jusqu’alors à l’abri de la guerre civile, voient dans leur sein les royalistes en armes; le sang français coule de toutes part dans l’intérieur; les chauffeurs, les compagnies du Soleil et de Jésus recommencent leurs assassinats politiques, qui s’étendent jusqu’aux portes de la capitale; les patriotes, en proie aux plus vives appréhensions, tombent dans ce découragement qui ne permet pas même de se défendre; Barras, le membre influent du Directoire, traite avec les Bourbons pour leur rendre leur ancien pouvoir; nos armées sont complètement battues, l’Italie entièrement perdue. Tel était, sous tous les rapports, l’état de la France lorsque Napoléon revint d’Égypte.

Masséna, il est vrai, et fort heureusement, car sans cela Napoléon fût sans doute arrivé trop tard, Masséna, s’inspirant du génie de son ancien général en chef, venait de faire ce qu’il n’avait jamais fait jusque-là, ce qu’il n’a jamais fait depuis; mais tout le monde sentait que l’étonnante victoire de Zurich retardait seulement l’envahissement de la France et ne l’en préservait pas.

Dans ces cruelles extrémités il ne suffisait pas d’un homme ayant ou de grands talents militaires ou de grands talents administratifs, il fallait un homme qui les réunît tous, et qui, par une réputation hors ligne, pût imposer à tous les partis et à toutes les ambitions rivales. C’est alors que de l’extrémité de la Provence partit un cri, volant de bouche en bouche, et se répandant avec la rapidité de l’éclair dans toute la France: Bonaparte est arrivé !

Tous les mémoires de cette époque, écrits par des hommes de tous les partis, tous les souvenirs sont d’accord sur l’enthousiasme, la joie extrême que ressentit, à cette nouvelle, l’immense majorité des Français; elle comprenait que lui seul pouvait étouffer l’anarchie et consolider la révolution tant à l’intérieur qu’à l’extérieur; que lui seul avait le bras assez fort pour arracher des mains de tous les partis les armes dont ils se servaient les uns contre les autres, et pour les reconcilier et les fondre dans un seul parti, celui de l’indépendance et de l’honneur national.

A l’instant où il toucha le sol de la France, l’opinion publique le porta au pouvoir, et lui décerna la longue dictature dont il avait besoin pour remplir sa haute mission.

César allant à Rome à la tête de sa nombreuse armée fit une révolution militaire. Napoléon, qui avait fait la conquête de l’Égypte avec son armée d’Italie, la laissa à 600 lieues de France, et, arrivant seul, fit une révolution populaire comme le fut celle du 14 juillet 89, quoique faite en grande partie par les gardes françaises,

Les soldats ne jouèrent qu’un rôle accessoire au 18 brumaire (9 novembre 99), et pas une goutte de sang ne fut répandue.

Ce fut en se servant de deux directeurs, d’une grande majorité du conseil des Anciens, et d’une très-forte minorité de celui des Cinq-Cents, que Napoléon renversa le Directoire, de sorte que si le corps législatif, au lieu d’être scindé en deux parties, avait été réuni dans une seule chambre, cette minorité et cette majorité auraient formé la majorité de la représentation nationale.

Pour que Napoléon fût coupable à cette époque, il faudrait admettre qu’il n’est jamais permis de renverser un gouvernement, ni une constitution; par là les républicains condamneraient le 14 juillet 89, qui détruisit le pouvoir absolu et féodal; le 10 août 92, qui renversa la royauté et la constitution de 91; le 29 juillet 1830, qui chassa le droit divin, et le 28 février 1848. qui renversa un pouvoir sans racines dans le sol français, puisqu’il ne représentait aucun principe, ni la légitimité ni la souveraineté nationale, mais seulement les intérêts matériels et les convenances d’une minorité.

Des écrivains ont prétendu que Napoléon perdit la tête lorsqu’au conseil des Cinq-Cents, seul, sans épée, la tête nue, il se vit entouré de trois cents forcenés hurlant sa mise hors la loi, c’est-à-dire son arrêt de mort; mais la meilleure preuve qu’il conserva dans cet affreux moment tout son sang-froid, tout son courage civil, c’est la réponse qu’au moment le plus critique il fit à Augereau, l’un de ces forcenés. Augereau lui ayant dit: «Eh bien! vous voilà dans de beaux draps. — Souvenez-vous, répliqua Napoléon, qu’à la bataille d’Arcole tout paraissait entièrement perdu, et cependant je m’en suis tiré : il en sera de même ici.»

Aussitôt Napoléon premier consul, la tranquillité, le commerce, renaissent comme par enchantement; la guerre civile cesse promptement. Le système administratif et financier (celui qui a toujours existé depuis) qu’il substitue à celui de l’Assemblée nationale et du Directoire, fait que le gouvernement a un bras et un œil partout; ses ordres sont exactement exécutés; les impôts, qui jusqu’alors avaient été en grande partie dilapidés, entrent réellement dans les caisses de l’État; la banque, la cour des comptes, sont créées; les armées payées, augmentées, mieux organisées et pourvues de tout ce qui leur est nécessaire, retrouvent le chemin de la victoire. Le prodigieux passage des Alpes, la bataille de Marengo, plus tard celle de Hohenlinden, amenèrent la pacification complète du continent. Voilà les bienfaits de la révolution du 18 brumaire et de l’organisation nouvelle de la France.

Si la constitution de l’an VIII n’avait été qu’un replâtrage de celle de l’an III, les mêmes difficultés se seraient présentées, et pour les vaincre, il aurait fallu recourir aux mêmes moyens, c’est-à-dire au système de bascule et aux coups d’État, qui ne donnent qu’une force fébrile que suivent une plus grande faiblesse et l’anarchie.

La constitution de l’an VIII fut dès son origine mise à exécution, et plus tard successivement modifiée, mais par les pouvoirs à qui elle en donnait le droit. Toutes ces modifications furent, comme l’avait été la constitution de l’an VIII, soumises à la sanction du souverain, du peuple, qui les approuva. La constitution de l’an VIII ne fut donc violée qu’en 1814, par quelques sénateurs sous l’influence des baïonnettes ennemies.

On a reproché à Napoléon d’avoir détruit la liberté : ici comme pour la constitution de l’an III, je dirai qu’on ne détruit que ce qui existe.

Nous venons de voir que la liberté n’avait point le plus léger signe de vie lorsqu’il revint d’Egypte: auparavant avait-elle existé ?

Après le 14 juillet 89, l’Assemblée nationale s’empara de la plus complète dictature. Elle détrôna réellement Louis XVI, le 21 juin 91. La nation l’approuva; mais un mois après, contre le vœu de l’opinion publique , moins changeante qu’elle, et à l’aide du massacre du Champ-de-Mars, elle lui rendit la couronne.

Pendant tout le temps que siége a la Constituante, il y eut souvent des têtes coupées et portées au bout de piques, ainsi que de fréquentes insurrections par toute la France, de sorte que pendant toute cette période, il y eut d’abord dictature jusqu’ au 17 juillet 91, ensuite despotisme et toujours anarchie: ce n’est point là de la liberté.

Il en fut de même sous l’Assemblée législative. La Convention, qui lui succéda, détruisit jusqu’à l’apparence la plus légère de la liberté : il n’y eut pas de constitution sous cette assemblée.

Sous Napoléon il y eut dictature, jamais despotisme. Une énorme différence existe entre ces deux systèmes.

La dictature est le suprême pouvoir déféré par le souverain, le peuple, et exercé selon ses vœux et ses besoins. Le despotisme est la souveraineté transportée à un seul, ou à un ordre, ou à une assemblée, qui l’exerce contre l’intérêt et la volonté du peuple.

Nous venons de voir que Napoléon n’a point détruit, et même qu’il n’a point pu détruire la liberté, puisqu’elle n’existait pas avant lui.

Les reproches qu’on lui fait d’avoir détruit l’égalité sont-ils mieux fondés? Pour appuyer cette accusation, on cite sa création de la Légion d’honneur, et les titres qu’il donna à ceux qui rendaient, n’importe dans quelle carrière, des services à la patrie.

Il est deux sortes d’égalité : l’une s’obtient en abaissant; l’autre en élevant.

La première était celle de Louis XI, de Richelieu et de Louis XIV: ils montaient sur les épaules de la classée élevée pour l’enfoncer dans le bourbier où croupissait le peuple; l’autre était celle de Napoléon: il n’abaissait point les classes supérieures, il leur donnait au contraire encore un nouvel éclat; mais de son char de triomphe il prenait le peuple par la main, pour l’élever à la hauteur des premières classes.

Avant Napoléon, il n’y avait pour le soldat et l’homme du peuple, privés de toute éducation, aucune distinction, aucune récompense d’honneur qui pût leur être décernée; on leur jetait une aumône, et c’était tout. Grâce à la sublime, à la populaire pensée de Napoléon, l’homme du penple et le soldat qui faisaient une belle action, obtenaient la même récompense que les hommes du plus haut rang; comme eux ils recevaient les honneurs militaires et le droit d’entrer dans les colléges électoraux, ouverts à la seule fortune par toutes les constitutions qui ont précédé ou suivi l’Empereur jusqu’en mars 1848.

La Légion d’honneur fut non-seulement une grande pensée d’égalité entre les individus, mais encore entre deux classes profondément séparées jusqu’alors: le militaire et le civil.

Si Napoléon avait eu l’intention d’établir un gouvernement militaire, ainsi qu’il en est accusé continuellement, il n’eût point mis sur la même ligne les services militaires et les services civils; il n’eût point surtout fait rendre à ceux-ci les honneurs réservés jusqu’alors à ceux-là ; et de plus, les militaires qui rendaient des honneurs aux bourgeois n’en recevaient aucun de leur part: s’il y avait inégalité, c’était donc en faveur de ces derniers.

Le peuple, profitant de la victoire du 14 juillet 89, détruisit promptement le système féodal, mais il ne toucha point aux titres. Que lui importait, en effet, que des hommes fissent précéder leurs noms des mots de duc, comte, baron, pourvu que ces hommes n’eussent aucun pouvoir sur lui, aucun droit dont il fût privé, et même tout porte à croire qu’avec son bon sens ordinaire il n’était point fâché de laisser ces hochets à ceux qui venaient de tant perdre, afin de ne point les pousser à bout. Ce furent, en 90, les Lameth et Lafayette, alors rivaux ou plutôt ennemis, qui, croyant par là augmenter leur popularité, se disputèrent à qui ferait rendre le décret abolissant les titres. Le peuple n’y prit aucune part et l’accueillit avec une entière indifférence. Lafayette, le lendemain, s’opposa à sa sanction: «Il l’eût empêché si la noblesse ne l’eût » pas voulu comme une épreuve de plus de l’injus» tice de ses ennemis,» (Lettre de Lally-Tullendal, Histoire parlementaire de la révolution française, tome XVII, page 227 et suivantes.) En 1808, en créant de nouveau ces titres, Napoléon n’agit donc point contre l’opinion populaire.

Deux grandes pensées présidèrent à cette résurrection.

Napoléon, en homme de génie, lisait dans l’avenir. Il y voyait que la révolution ne serait réellement consolidée; que sur le continent une paix stable ne serait définitivement assurée que lorsque l’Angleterre serait vaincue. Mais pour y réussir, que de sacrifices de toute espèce devaient être exigés des Français! Que de combats à rendre! Pour un temps de courte durée, les sentiments exaltés peuvent suffire à tant de grandes actions, mais ils s’éteignent lorsque la lutte prolongée demande des sacrifices souvent renouvelés; alors il faut d’autres récompenses que celles tirées de sa conscience ou d’une simple mention: telle est la nature de l’homme. Les avancements, soit militaires, soit civils, pour ne point nuire au bien du service et pour ne point accabler d’un poids énorme les finances, devaient nécessairement être restreints. La Légion d’honneur ouvrait le champ des récompenses; mais trop prodiguée, elle eût manqué le but de son institution, et en même temps grevé l’Etat, puisqu’une pension y était attachée. Les titres venaient suppléer à l’insuffisance de la Légion d’honneur et des avancements.

Mais une nécessité bien plus grande encore exigeait leur rétablissement.

Les nobles, par leur malheur même, avaient repris leur ancienne influence, leur ancienne illustration; et dans les campagnes surtout, le peuple avait de la peine à ne pas les croire d’une autre nature que lui. Ces mots: C’est un ci-devant, après avoir inspiré une haine extrême, lorsque leur oppression était toute récente, n’inspiraient à cette époque que du respect, dont la noblesse, plus tard, pouvait tirer un grand parti. Il fallait montrer au peuple comment se font les aïeux, pour le débarrasser de cette espèce de superstition.

Sous Napoléon il n’y eut jamais de nobles: ce ne sont point les titres qui constituent une noblesse: celle de France exista cinq à six cents ans sans en avoir; mais ce sont des distinctions, des droits, un pouvoir réservé à elle seule, et dont le peuple ne peut jouir, et qui retombe même sur lui. La soi-disant république de Rome posséda pendant des siècles cette noblesse, et ne connaissait cependant pas les titres.

Depuis 1270 un roturier pouvait sortir, par des lettres d’anoblissement, de sa classe pour entrer dans celle de la noblesse. Mais là encore se retrouvait la différence de race, de sang: il n’était qu’anobli. Son quatrième descendant commençait seul à être noble; il fallait que, décrassé pendant au moins cent ans, le sang du roturier perdit la souillure dont il était chargé, et même après cela et à tout jamais, il ne jouissait pas de tous les avantages des nobles qui n’avaient jamais eu de vil roturier parmi leurs aïeux; des honneurs, entre autres celui de monter dans les carrosses du roi, étaient réservés aux seuls nobles de nom et d’armes, c’est-à-dire aux descendants des conquérants de la France; en outre, la qualité du sang noble se perdait par l’exercice des travaux de la roture, comme le commerce, etc. Pour ne point cesser d’être noble, il fallait, c’était l’expression, vivre noblement, c’est-à-dire ne rien faire; de sorte que la première qualité pour être anobli, c’était d’être riche; un homme du peuple ne pouvait donc point y prétendre.

Sous Napoléon il n’y eut jamais deux classes, la noblesse et la roture; un titre n’obligeait point à sortir de la position où l’on se trouvait, et ces titres mêmes étaient encore un puissant levier dont se servait l’Empereur pour élever le peuple au niveau des classes supérieures. Le soldat, le paysan, le manœuvre, qui se distinguaient n’importe de quelle manière, en recevant la croix d’honneur, étaient aussi bien chevaliers que le général, le préfet, le président de cour impériale, etc., qui l’avaient méritée.

La création des titres eut encore cet avantage de forcer l’ancienne noblesse à reconnaître elle-même son anéantissement. Lorsque les ducs de Montmorency, de Rohan, etc., acceptaient de l’empire des titres regardés autrefois comme inférieurs à ceux qu’ils possédaient, tandis que ces titres supérieurs étaient le partage d’hommes sortis des derniers rangs du peuple, comme les Augereau, les Lefebvre, les Ney, les Murat, etc.; c’était la meilleure sanction de l’abolissement de la noblesse, et c’était en même temps le meilleur moyen de guérir le peuple de sa superstition pour elle. Les aristocraties européennes ne s’y trompèrent point; M. Bignon, que ses fonctions diplomatiques mettaient à même de connaître la vérité, rapporte dans son Histoire de France, tome VII, page 116, que les nobles de tous les pays trouvaient qu’il y avait du jacobinisme dans ce renouvellement des titres, et ils disaient que, par là, on abolissait, on tuait une seconde fois l’ancienne noblesse.

On a dit souvent que Napoléon aurait dû imiter Washington; et l’on oublie que ce dictateur de l’Amérique, après que la lutte fut terminée, par conséquent lorsque le véhicule puissant de l’émulation n’était plus nécessaire, créa l’ordre de Cincinnatus, accordé seulement aux militaires, ét qui se transmettait par l’hérédité, non-seulement aux descendants des titulaires, mais encore à leurs branches colatérales. Washington et ceux qui le suivirent aux combats n’avaient point cependant mérité de telles distinctions, puisqu’ils n’avaient point su seuls conquérir à leur patrie l’indépendance nationale et la liberté, qu’elle n’obtint que par les puissants secours sur terre et sur mer que lui fournit la France.

Les Américains depuis des siècles avaient les mœurs républicaines. Washington, en créant l’ordre de Cincinnatus, avaita gi contre l’opinion publique; elle le fit promptement abolir par la voix du congrès, qui décida que les seuls titulaires en jouiraient pendant leur vie, mais qu’après eux, l’ordre serait aboli. L’opinion publique en France, s’est - elle jamais prononcée contre la Légion d’honneur? Ne l’a-t-elle pas, au contraire, toujours fortement appuyée?

Tout le temps que la nouvelle Angleterre eut à combattre, elle maintint la dictature de Washington. Lorsqu’une paix assurée fut faite, elle n’eut point besoin de donner une grande force au pouvoir exécutif établi par son pacte fondamental.

Deux favorables circonstances lui permettaient d’en agir ainsi: 1° la vaste étendue des mers qui la séparent de tous les peuples pouvant sérieusement menacer son indépendance nationale; 2° l’absence, dans son sein, d’un puissant parti toujours prêt à seconder les étrangers, et ces étrangers sans cesse disposés à rétablir le gouvernement détruit par sa révolution.

Nous l’avons vu, les citoyens des États-Unis étaient de fait en république, ils en avaient les mœurs et les institutions dès l’instant qu’ils formèrent une société.

En France, au contraire, quatorze siècles de royauté et du système féodal avaient imprégné le sang de la nation de mœurs et d’idées opposées à celle d’une véritable république; et tellement que lorsque les mœurs, les habitudes ne furent plus comprimées comme elles l’avaient été pendant quelques année par la terrible Convention dont le pouvoir était sans limites, elles firent, sous le Directoire, une soudaine irruption, et l’on vit reparaître l’agiotage et la profonde immoralité de la régence; une complète anarchie dépouillée de toute grandeur en fut la suite inévitable. La corruption et la vénalité, ces monstres destructeurs de toute liberté, ne rentrèrent dans leurs antres où les avait maintenus la dictature de l’échafaud, que lorsque parut la dictature de la gloire; en 1814 ils se montrèrent de nouveau. Une guerre civile de dix ans dont les éléments existaient toujours malgré les apparences de soumission; sur nos frontières, les grandes puissances de l’Europe, en tout temps jalouses de la France et cherchant sans cesse à l’abaisser, et dont la haine contre elle s’augmentait de la haine qu’elles portaient aux idées de 89; tout cela nous obligeait à donner une grande force au pouvoir exécutif. En outre, l’horrible 93 avait dégoûté du régime républicain ceux mêmes qui le rêvaient de 89 à 92. Napoléon ne devait donc pas vouloir pour la France des institutions qui ne convenaient qu’à la seule Amérique du Nord.

L’Angleterre recommence la lutte à la manière des pirates, en capturant nos vaisseaux armés et ceux du commerce, avant toute déclaration de guerre. Les royalistes s’agitent aussitôt: Moreau, délaissé par le Directoire, mais que Napoléon avait fait grandir en lui donnant à commander la plus forte armée de la France; Moreau; sous tou les rapports élève de Pichegru, se joint à ce parti; il offre en outre ostensiblement un point d’appui à tous les mécontents à qui l’ordre ne pouvait convenir. Des conspirations, dont les membres du Directoire avaient toujours été à l’abri, se forment contre la vie du premier consul, et prouvent ainsi que les ennemis intérieurs et extérieurs le considèrent comme le plus grand obstacle à l’accomplissement de leurs desseins contre la France.

Le peuple, guidé par son bon sens, par son instinct, comprenait que laisser vacant un trône occupé pendant tant de siècles par les Bourbons, c’était leur laisser de grandes chances de s’y asseoir de nouveau, et que le meilleur moyen de leur montrer qu’on rompait complétement avec eux, était de faire occuper par un autre la place qu’ils prétendaient leur appartenir. Les Français sentaient que les étrangers et les royalistes regarderaient toujours la république comme un interrègne.

Les pouvoirs à qui la constitution en donnait le droit, offrirent l’empire héréditaire à Napoléon, qui n’accepta cette élévation que sanctionnée par les suffrages du peuple.

Benjamin Constant a dit qu’il n’y a point d’exemple d’une constitution offerte à l’acceptation du peuple et refusée par lui. Il existe une bonne raison pour cela, c’est que les seuls gouvernements qui se sentirent populaires s’exposèrent à cette épreuve.

Après la fuite de Louis XVI à Varennes, l’immense majorité des Français se prononça fortement pour sa déchéance, et si la constitution de 91 avait été soumise à ses votes, elle aurait été rejetée. Il en aurait été de même pour la constitution anarchique de 1848. L’Assemblée nationale le savait: aussi elle se garda bien de la soumettre à cette-décisive épreuve. Ce fut par la même raison que la chambre des députés de 1830 fit une nouvelle charte et créa une royauté bâtarde sans le consentement de la nation.

La création de l’empire, en 1804, et son retour, en 1852, ont obtenu quatre et huit fois plus de suffrages que les constitutions de 93 et de l’an III, présentées cependant par la terrible Convention que le peuple était forcé de soutenir pour sauver l’indépendance nationale.

Ce fut en vertu de son pouvoir divin que Louis XVIII octroya son ordonnance de réformation, nommée charte constitutionnelle. L’assentiment des Français n’était donc pas nécessaire pour la rendre obligatoire.

Les sénateurs, en se mettant sous la protection des baïonnettes ennemies, décrètent en 1814 que leur pouvoir serait héréditaire. Si Napoléon avait voulu de cette hérédité, il n’aurait donc point trouvé d’opposition dans le sénat; mais il était l’homme de l’égalité politique; il savait que l’hérédité renfermée dans une seule famille placée au sommet de l’édifice ne détruit point cette égalité, mais qu’elle ne peut point exister avec beaucoup d’individus agissant directement eux-mêmes et transmettant leur pouvoir à leur postérité : aussi Napoléon ne voulait point, en 1815, une pairie héréditaire. Il disait: «La pairie est en désharmonie avec l’état présent des esprits; elle blessera l’orgueil de l’armée, elle trompera l’attente des partisans de l’égalité ; elle soulèvera contre moi mille prétentions individuelles.» (Lettres sur les Cent Jours, par B. Constant, tome II, page 55.) Il ne l’admit dans l’acte additionnel que pour complaire au parti de Lafayette, qui ne promettait son appui qu’à cette condition. Napoléon sentait qu’au moment où toute l’Europe marchait de nouveau contre la France, où la guerre civile s’allumait de nouveau dans la Vendée et le Midi, il fallait chercher à rallier à la cause nationale tous les autres partis; ces motifs triomphèrent de ses répugnances, et l’hérédité de la pairie fut proclamée. On sait comment Lafayette et sa coterie tinrent leurs promesses et leurs serments, mais on ignore quelles conséquences eut leur conduite dans le grand drame de Waterloo; j’en parlerai plus tard.

Je crois avoir prouvé jusqu’à la dernière évidence que Napoléon ne détruisit point la liberté qui n’avait jamais existé avant lui, ni l’égalité politique que consolidaient au contraire toutes ses institutions dont le but était d’élever le peuple, le mérite, la capacité à la hauteur des classes supérieures, au niveau de la fortune, seule base des constitutions qui ont précédé ou suivi la sienne jusqu’en 1848.

On trouve malheureusement en France des phrases sophistiques pour excuser les actions les moins patriotiques: ainsi l’on a sans cesse répété que si Napoléon tomba, c’est parce qu’il fut abaudonné du peuple, parce que la nation n’en voulait plus.

Il est vrai que la classe supérieure, dont la vanité était blessée en voyant le peuple sur le même pied d’égalité qu’elle, abandonna Napoléon aussitôt qu’il fut trahi par la fortune; mais le peuple, c’est-à-dire l’immense majorité de la nation, s’attacha de plus en plus à lui; son instinct lui faisait comprendre qu’après nos revers, l’honneur national et l’indépendance faisaient un tout indivisible avec lui, et que l’un ne pouvait point tomber sans les autres.

On sait la réponse de l’empereur Alexandre à cette assertion prononcée devant lui: «On prétend, répondit-il, que le peuple abandonne Napoléon, et cependant ces conscrits, que l’on vient d’arracher à la charrue, se font tuer au cri de vive l’Empereur! plutôt que de se rendre.» Il était en même temps frappé des héroïques efforts que faisaient, pour repousser les ennemis, les paysans de l’Est et du Nord, invoquant aussi le nom de l’Empereur; et au moment d’atteindre au but que les souverains légitimes s’étaient proposé par le traité de Pilnitz de 1791, auquel le gouvernement russe avait adhéré plus tard, celui de rétablir en France le droit divin, ils hésitèrent quelques jours devant le patriotique accord du peuple et de l’armée; mais la trahison de Marmont, duc de Raguse, qui annula le sixième corps en le conduisant au milieu des ennemis que ce corps croyait aller combattre, leva toutes leurs incertitudes, et ils déclarèrent alors qu’ils ne voulaient pas plus du fils de Napoléon que de lui-même.

Talleyrand, le chef de toutes ces trahisons, et qui connaissait bien l’esprit public, voulant populariser les Bourbons, mit dans la bouche du comte d’Artois, entrant à Paris, ces mots qu’il fit publier partout: «Rien n’est changé en France: il n’y a » qu’un Français de plus.» Si ce qui existait alors était antipathique à la nation, c’était un étrange moyen de se rendre populaire que de dire: «Rien n’est changé.»

Lorsque Napoléon revint d’Egypte et de l’île d’Elbe, il ne tint pas un pareil langage; il dit au contraire: «J’accours pour tous changer.»

C’est déshonorer une nation, c’est la proclamer un ramas de lâches, que de prétendre qu’il lui a fallu, pour se débarrasser du tyran qui l’opprimait, le concours de douze cent mille soldats étrangers. Heureusement le 10 août 92, le 20 mars 1815, le 29 juillet 1830 et le 24 février 1848 ont prouvé que la France ne méritait point la flétrissure dont on voulait la stigmatiser. A ces mémorables époques, non-seulement sans le secours des étrangers, mais malgré le formidable appui que tous les rois de l’Europe prêtaient aux gouvernements dont elle ne voulait pas, elle a su seule les chasser.

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Data wydania na Litres:
16 stycznia 2025
Objętość:
271 str. 2 ilustracji
ISBN:
4064066329747
Wydawca:
Właściciel praw:
Bookwire
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