Czytaj książkę: «Les Veillées du château»
Stéphanie-Félicité Du Crest comtesse de Genlis
Les Veillées du château

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066305543
Table des matières
PRÉFACE.
LES VEILLÉES DU CHATEAU.
DELPHINE OU L’HEUREUSE GUERISON.
LE CHAUDRONNIER OU LA RECONNAISSANCE RECIPROQUE.
ÉGLANTINE OU L’INDOLENTE CORRIGÉE.
HISTOIRE DE M. DE LA PALINIÈRE.
EUGÉNIE ET LÉONCE OU LA ROBE DE BAL.
ALPHONSE ET DALINDE OU LA FÉERIE DE L’ART ET DE LA NATURE.
LES ESCLAVES OU LE POUVOIR DE LA BIENFAISANCE.
PAMÉLA OU L’HEUREUSE ADOPTION
MICHEL ET JACQUELINE.
RECONNAISSANCE ET PROBITÉ.
ZUMA OU LA DECOUVERTE DU QUINQUINA.
PRÉFACE.
Table des matières
JE n’ai point placé au hasard, à la suite les unes des autres, les histoires qui forment ce recueil. Avant de songer au plan romanesque, c’est-à-dire aux événements, aux situations, j’avais préparé le plan des idées, l’ordre dans lequel je devais les présenter pour éclairer graduellement l’esprit et élever l’âme. Cette chaîne de raisonnements ainsi disposée, il ne me restait plus qu’à trouver les caractères, les petits incidents, les situations qui pouvaient servir à démontrer, de la manière la plus frappante, les vérités que je voulais établir.
Il n’y a point de sujet moral qu’on ne puisse traiter avec agrément et point de livre de morale utile s’il est ennuyeux. Un ouvrage de ce genre, on l’admirera sans doute; mais s’il a plus de cent pages, il est impossible de le lire avec plaisir.
Vouloir persuader, sans tâcher de plaire ou d’intéresser, sans chercher et saisir tous les moyens qui peuvent fixer l’attention de ceux qu’on désire gagner et convaincre, c’est selon moi une étrange inconséquence. Lorsqu’on parle au cœur, on est sûr d’être écouté. Pourquoi donc bannir des ouvrages de morale le sentiment et l’imagination? Ce ne sont point de froids raisonnements qui rendront les hommes meilleurs; ce sont des exemples frappants, des tableaux faits pour toucher et s’imprimer fortement dans l’imagination: c’est enfin la morale mise en action.
Les ouvrages qui ont le plus influé sur les mœurs ont tous une forme agréable, intéressante, et c’est particulièrement à cette forme qu’on doit attribuer le bien qu’ils ont produit. Celui même qui ne veut ni se corriger ni s’instruire lit ces ouvrages pour s’amuser, et en les lisant il se corrige, il s’instruit malgré lui: voilà les livres véritablement utiles. Les autres moralistes ressemblent à ces gens qui donnent de bons conseils uniquement pour montrer la solidité de leur raison, et qui du reste savent bien qu’ils ne persuaderont ni ne toucheront, et qu’on les écoutera avec distraction et ennui.
D’ailleurs, beaucoup de personnes sont naturellement portées à croire que tout ouvrage agréable doit être frivole; celui qui les intéressera, quelque moral qu’il puisse être, il ne sera à leurs yeux qu’une jolie bagatelle.
Une des choses qui a le plus contribué à décréditer les livres de morale présentés sous une forme intéressante, c’est la multitude d’ouvrages dangereux sous le titre de Romans moraux ou de Contes moraux, que nous avons vus paraître depuis vingt ans. On pourrait comparer ces ouvrages à des poisons déguisés, à ces drogues de charlatans, offertes comme des remèdes salutaires, d’autant plus pernicieuses, qu’elles portent des noms imposants et qu’on les prend avec confiance.
Ces livres ont inspiré du mépris pour le genre; mais il ne fallait mépriser que les ouvrages décorés d’un titre qui ne leur convenait pas: car c’est à ce genre même que Fénelon, Richardson, Addison, etc., ont dû leur succès et leur gloire. Si je croyais qu’il fallût avoir les talents de ces grands hommes pour adopter, avec quelques espérances de succès, le genre qu’ils ont créé, je n’aurais certainement jamais eu la plus légère tentation d’écrire; car nul autre genre n’avait d’attrait pour moi. J’ai cru qu’avec un cœur sensible et de la raison on pouvait présenter des tableaux instructifs et touchants. Je n’ai point eu la prétention ni l’espoir de faire un ouvrage d’un mérite supérieur, mais j’ai cédé au désir d’offrir aux bonnes mères mes réflexions, aux enfants quelques leçons utiles.
Afin d’appuyer, autant que je l’ai pu, les vérités morales par des faits et des exemples frappants, j’ai cité dans cet ouvrage plusieurs traits d’histoire.
Je me suis efforcée d’inspirer aux enfants le goût de l’étude et des arts. Je leur parle de tout, afin de leur donner des notions générales qu’on n’a point communément dans l’enfance, et surtout de faire tourner leur curiosité vers des objets dignes de l’exciter et de la satisfaire.
Je n’exagérerai pas, en disant que, pour composer le seul conte de la Féerie de l’Art et de la Nature, j’ai été obligée de lire et relire plus de cent volumes. L’amour-propre ne peut attacher de prix à un travail qui n’exige ni instruction ni talent, tel que celui qui consiste à lire, et ensuite à composer de petits extraits bien courts, bien superficiels, pour des enfants de dix ou douze ans; mais du moins ce travail prouve de la patience et du zèle: il est permis de se vanter et de s’applaudir d’avoir eu le courage de s’y livrer.
Puisse cet ouvrage obtenir le suffrage des mères de famille, qui, retirées dans leurs châteaux, mènent cette vie si douce, si vertueuse, dont je n’ai su peindre qu’imparfaitement le charme et la tranquillité !
LES VEILLÉES DU CHATEAU.
Table des matières
LE marquis de Clémire, au moment de partir pour l’armée, recevait les tristes adieux de sa femme, de sa belle-mère et de ses trois enfants; il tenait sur ses genoux le petit César, son fils, qui se plaignait avec amertume de n’être point assez grand pour le pouvoir suivre. Le marquis, le serrant toujours dans ses bras, se leva; ses deux filles embrassèrent ses genoux en pleurant, et sa femme, baignée de larmes, se précipita vers la porte, afin de recevoir son dernier adieu... — Oh! papa, dit tout bas César en se penchant vers l’oreille de son père, emportez-moi avec vous....
Le marquis posa doucement l’enfant sur le sein de sa mère. César fit quelque résistance: il fallut ouvrir de force sa petite main qui s’était attachée au collet de l’habit de son père. Alors le marquis, embrassant une dernière fois ses enfants et sa femme, s’arracha de leurs bras et sortit précipitamment. Madame de Clémire, accablée de douleur, se renferma dans son cabinet avec sa mère; et comme il était huit heures du soir, elle envoya coucher ses enfants.
Il régnait dans la maison beaucoup de tumulte et de mouvement, et surtout une grande consternation, par suite du voyage de madame de Clémire pour une terre située dans le fond de la Bourgogne. Elle partait le lendemain, et n’emmenait qu’une partie de ses gens, laissant l’autre à Paris; les domestiques qui devaient l’accompagner étaient aussi mécontents que ceux qui restaient. — Quelle folie, disait en elle-même mademoiselle Victoire, une des femmes de la marquise, d’aller s’enfermer dans un vieux château qu’on n’a jamais habité, au lieu de rester à Paris, où du moins madame trouverait de la dissipation! Comment ses trois enfants, dont l’aîné a neuf ans et demi, pourront-ils supporter la fatigue d’un pareil voyage, au mois de janvier?...
De leur côté, les deux filles de madame de Clémire, Caroline et Pulchérie, entendaient des plaintes du même genre; mademoiselle Julienne, qui les déshabillait, ne pouvait cacher l’excès de son humeur: elle n’était jamais sortie de Paris, et elle avait une horreur invincible pour la province.
Caroline et Pulchérie écoutaient avec attention les déclamations de Julienne, surtout Pulchérie, naturellement très curieuse, défaut que son âge rendait excusable, car elle n’avait que sept ans; du reste, elle annonçait de bonnes qualités; quoiqu’elle fût plus étourdie que sa sœur, plus âgée qu’elle de dix-huit mois, elle méritait aussi d’intéresser par son extrême franchise et la sensibilité de son cœur.
César était le plus raisonnable des trois enfants de madame de Clémire; il est vrai qu’il touchait à sa dixième année, et qu’à cet âge on commence à sortir de la première enfance; aussi César avait-il déjà de l’empire sur lui-même. On n’est pas toujours également appliqué ; mais quand César ne se sentait pas en bonne disposition, il savait se vaincre et surmonter ses dégoûts passagers. Naturellement studieux, il éprouvait un vif désir de s’instruire. D’ailleurs, il était docile, sincère et courageux. Il chérissait son père et sa mère, et il était plein de tendresse pour ses sœurs, de reconnaissance pour ses maîtres, particulièrement pour M. l’abbé Frémont, son précepteur, quoique ce dernier fût sévère et qu’il eût quelquefois un peu d’humeur, surtout depuis qu’il était question du voyage de Bourgogne; car il regrettait beaucoup Paris, les journaux, et surtout sa partie d’échecs, son principal amusement depuis dix ans.
Enfin tout le monde se coucha tristement dans la maison de madame de Clémire. Le lendemain, à sept heures et demie, on éveilla les enfants, on s’habilla, on déjeuna à la hâte, et à huit heures la grand’mère, la mère, M. l’abbé Frémont, César, Caroline et Pulchérie, montèrent ensemble dans une berline anglaise, et l’on partit pour la Bourgogne.
A midi, on s’arrêta pour dîner; madame de Clémire, qui n’avait pas fermé l’œil la nuit précédente, se jeta sur un lit, et le reste des voyageurs s’établit dans la chambre voisine. Pendant que les servantes s’agitaient dans l’auberge pour préparer des côtelettes, des pigeons à la crapaudine, et mettre le couvert, la famille se rassembla autour de la cheminée; les enfants se rangèrent auprès de la baronne Delby, leur grand’mère. Alors on se mit à questionner la bonne maman, car en voiture l’abattement et la profonde tristesse de madame de Clémire avaient suspendu toute curiosité.
— Pourquoi donc allons-nous en Bourgogne? dit Pulchérie. — Mon enfant, répondit la baronne, quand un militaire part pour l’armée, il est obligé de faire beaucoup de dépense: alors, si sa femme est raisonnable, elle doit, par une sage économie, prévenir le dérangement que ces dépenses extraordinaires pourraient causer dans sa fortune; et voilà pourquoi votre mère quitte Paris... — Ah! j’entends, interrompit Pulchérie; mais on dit que le château où nous allons est bien vilain, bien triste... Maman s’y ennuiera: voilà ce que je crains... — Eh bien! reprit la baronne, si vous n’avez pas d’autre crainte, soyez tranquille; votre mère trouve un si grand plaisir à remplir ses devoirs, que sûrement il n’est point d’habitation qui puisse, dans ce moment, lui paraître plus agréable que Champcery. — Je comprends cela, ajouta César; quelquefois, quand j’étudie, au fond du cœur j’aimerais mieux jouer; mais pourtant, en songeant que je fais mon devoir et qu’on sera content de moi si la leçon va bien, je reprends courage. — D’ailleurs, quand vous avez bien joué, bien sauté, ajouta la baronne, il ne vous reste pas d’agréables pensées. — Oh! non, ma bonne maman: je suis fatigué et voilà tout. — Et quand vous avez bien étudié ? — Ah! je suis enchanté ; je pense que M. l’abbé le dira à maman, que je serai caressé, chéri, que tout le monde enfin fera mon éloge... — N’oubliez jamais ceci, mon enfant, interrompit la baronne: on se souvient froidement des plaisirs qu’on a goûtés; on se rappelle avec transport ses bonnes actions.
La baronne se leva pour se mettre à table. Sur la fin du dîner, madame de Clémire vint retrouver sa mère et ses enfants; un quart d’heure après on quitta l’auberge, et l’on se remit en route.
Au bout de quelques jours on arriva à Champcery, vieux château délabré, entouré d’étangs, et dont les rigueurs de la saison rendaient encore l’aspect plus agreste et plus sauvage. La simplicité grossière des meubles frappa surtout les enfants. — Comment! dit Caroline, le chaises et les fauteuils du salon sont de cuir noir!... Quelles grandes cheminées!... quelles petites vitres! — Mes enfants, reprit la baronne, dans ma jeunesse on passait huit mois de l’année dans des châteaux semblables à celui-ci: on s’y plaisait; on y avait beaucoup plus de véritable gaieté que dans ces petites maisons des environs de Paris, dans ces habitations brillantes, où l’on ne trouve ni plaisir ni liberté, et où l’on dérange également sa santé et sa fortune.
Malgré ces sages réflexions de la baronne, Caroline et Pulchérie regrettaient un peu Paris; l’abbé, naturellement frileux, se plaignait avec aigreur du froid excessif qui régnait dans tous les appartements. En effet les fenêtres et les portes fermaient très mal; aussi l’abbé s’enrhuma-t-il dès le premier jour, ce qui porta au comble sa tristesse et sa mauvaise humeur. Mais rien n’égalait la désolation des deux femmes de chambre, Victoire et Julienne; Victoire éclata la première. Dès le lendemain matin elle commença par dire que la peur des voleurs l’avait empêchée de dormir toute la nuit. — Comment, des voleurs! s’écria Pulchérie. — Eh! vraiment, mademoiselle, pensez-vous que nous soyons ici fort en sûreté, dans un château isolé au milieu des eaux et des bois, et avec aussi peu de monde? Encore si madame avait amené les gens qu’elle a laissés à Paris! — Et puis, interrompit Julienne, ajoutez à cela qu’il y a dans ce pays autant de loups que de voleurs... — Des loups!... — Oui, mademoiselle, et des loups affamés!... — Ah! mon Dieu!... — Oh! cela fait trembler! on en conte des histoires!... Tous ces étangs que vous voyez sont glacés. — Eh bien?... — Eh bien! ces loups viennent là en bandes toutes les nuits. — Ah! juste ciel, si près de nous? — Jugez si, par mégarde, ceux qui sont au rez-de-chaussée laissaient une fenêtre ouverte, jugez un peu!... — Mais on ne laisse pas la fenêtre ouverte la nuit dans ce temps-ci... — Enfin, on peut avoir une distraction. — Oh! quel vilain pays que la Bourgogne!
Cet entretien ne fit que trop d’impression sur Caroline et Pulchérie; saisies de crainte et pénétrées de tristesse, elles regrettaient amèrement Paris; et lorsqu’elles entrèrent chez leur mère, celle-ci remarqua qu’elles n’étaient pas dans leur état ordinaire. Caroline, vivement questionnée, avoua tout; elle rendit un compte détaillé de la conversation de Julienne et de Victoire. Madame de Clémire n’eut pas de peine à lui faire comprendre combien la peur des voleurs et des loups est extravagante et peu fondée. — Mais, ajouta-t-elle, ne vous avais-je pas interdit toute espèce de conversation avec les femmes de chambre? — Autrefois, maman, nous ne causions jamais avec elles, mais depuis que ma bonne a la fièvre tierce, et que mademoiselle Julienne nous habille... — Eh bien! parce que mademoiselle Julienne vous habille, faut-il que vous imitiez son bavardage? — Souvent ce n’est pas à moi qu’elle adresse la parole; c’est à Victoire. — Ne prenez point part à leurs entretiens, ne les écoutez qu’avec un air indifférent, elles ne causeront pas devant vous; si, au contraire, vous prenez du goût à leurs conversations vous vous gâterez l’esprit et le cœur. — Mais, maman, vous m’avez souvent dit que tous les hommes sont frères, et... — Sans doute; nous devons les aimer tous, les secourir, les servir, autant qu’il est en nous. Une grande naissance n’est qu’un avantage d’opinion; l’éducation seule établit entre les hommes une véritable inégalité. Une personne raisonnable, instruite, n’admettra point dans son intimité une personne ignorante, grossière, remplie de préjugés; c’est pourquoi elle n’aura pas de conversation particulière avec sa femme de chambre, à moins que cette dernière n’ait à lui demander quelque service; car nous devons écouter nos gens avec bonté quand ils ont besoin de nous, qu’ils nous consultent ou nous confient leurs affaires... — Mais cependant, si une femme de chambre est bien bonne, bien bonne, ne pourrait-on pas la regarder comme son amie, quoiqu’elle fût ignorante, qu’elle manquât d’éducation? — Dites-moi, Caroline, qu’entendez-vous par regarder une personne comme son amie? — Maman... c’est aimer cette personne de tout son cœur. — Madame de Mérival, que vous connaissez, aime de tout son cœur sa fille qui n’a que deux ans; cependant cette enfant n’est pas son amie. — Ah! c’est juste; pour une amie il faut avoir quelque chose de plus que de l’amitié. — Sûrement, il faut de la confiance; on ne peut pas consulter sa femme de chambre, en recevoir un conseil salutaire, avoir avec elle une conversation solide et agréable, même sur des choses indifférentes. Il ne serait donc pas raisonnable de lui donner sa confiance; on doit l’aimer, si elle est honnête et bonne; mais il serait imprudent de la regarder comme son amie; enfin, une liaison intime de ce genre serait fort ridicule pour une personne de mon âge; mais pour un enfant, elle serait dangereuse; vous le voyez vous-même, puisque deux ou trois entretiens avec Julienne et Victoire ont suffi pour vous inspirer des craintes chimériques, vous faire murmurer contre les volontés de votre mère, au lieu d’applaudir aux motifs honnêtes qui l’ont conduite ici. Ainsi, évitez soigneusement à l’avenir toute espèce d’intimité et de familiarité avec les domestiques, avec tous les gens enfin qui manquent d’éducation; en même temps, ayez toujours la plus grande indulgence pour eux. Il serait mal de les mépriser parce qu’ils sont privés d’un avantage qu’il n’était pas en leur pouvoir de se procurer: plaignez-les quand vous les voyez inconsidérés ou ridicules; répétez-vous bien alors: Si je n’avais pas eu des parents éclairés et tendres, j’aurais sûrement tous ces travers, et peut-être même en aurais-je encore de plus grands! — Mais, maman, j’ai ouï dire que ma tante, si bonne, si raisonnable, regarde véritablement Rosalie, une de ses femmes, comme son amie. — C’est vrai; Rosalie n’est pas une femme de chambre ordinaire; pour une personne de son état, elle a été parfaitement bien élevée; ses parents ne purent lui procurer une instruction bien étendue; mais ils lui donnèrent d’excellents exemples et de bons principes: plus tard, lorsque Rosalie, à l’âge de dix-sept ans, fut placée chez ma belle-sœur, elle demanda des livres à sa maîtresse; elle s’instruisit; elle avait de l’esprit, des sentiments nobles; elle obtint et mérita bientôt l’estime et la confiance de sa maîtresse par sa raison, son attachement, par sa piété solide et son goût pour le travail et la lecture. — Morel, le domestique de mon frère, a les mêmes inclinations que Rosalie; M. l’abbé dit qu’il sait très bien l’orthographe et l’histoire; il a toujours un livre dans sa poche: avec cela, il est d’une piété... — Aussi vous voyez avec quels égards je le traite; je n’ai point défendu à César de s’entretenir avec lui. Mais ces exemples sont si rares, qu’on doit les considérer comme des exceptions.
Depuis cette conversation, les deux jeunes sœurs ne prirent plus Part aux entretiens de Victoire et de Julienne, et bientôt elles commencèrent à s’apercevoir que la campagne peut être agréable, même dans le cœur de l’hiver; elles s’accoutumèrent au froid, ainsi que César qui trouvait un grand plaisir à courir dans les jardins, à faire des boules de neige, à glisser sur les étangs glacés. Caroline et Pulchérie, animées par l’exemple de leur frère, se hasardèrent sur la glace, non d’abord sans quelque crainte; mais s’aguerrissant en peu de temps, elles devinrent aussi courageuses que César; elles couraient avec assurance; elles se poussaient réciproquement dans de petits fauteuils qui glissaient avec rapidité sur la glace, et qu’elles dirigeaient sans peine et sans efforts; les chutes, assez fréquentes, mais jamais dangereuses, ne faisaient que redoubler leur gaieté : on tombait légèrement, on se relevait en éclatant de rire. Madame de Clémire elle-même se mêlait à ces jeux; elle avait repris, non sa gaieté naturelle, mais sa douceur et toute son égalité d’humeur; on ne la voyait plus triste et gardant un morne silence; si parfois elle éprouvait un moment d’abattement, elle sortait aussitôt, allait dans son cabinet, et au bout de quelques minutes elle revenait avec un visage tranquille et serein.
Un jour qu’elle avait ainsi quitté brusquement sa famille, Caroline alla la chercher; elle ne la trouva point dans sa chambre, mais elle crut l’entendre parler dans son cabinet, dont la porte était entr’ouverte. En entrant dans le cabinet, elle aperçut sa mère prosternée et s’écriant les larmes aux yeux: — Grand Dieu! donnez-moi plus de courage et de résignation.
Aussitôt, Caroline, tombant à genoux, joignit les mains, et les élevant vers le ciel: — O mon Dieu! s’écria-t-elle d’une voix entrecoupée, exaucez les prières de maman!...
A ces mots, madame de Clémire tourna la tête, se leva et tendit les bras à sa fille, qui s’y précipita en pleurant; toutes deux s’assirent sur un canapé ; et après un moment de silence: — Il faut, dit madame de Clémire, vous expliquer ce que vous venez de voir. Depuis quelque temps vous avez dû remarquer que je ne suis plus dévorée de cette insurmontable tristesse qui m’accablait lorsque nous sommes arrivés ici: cependant la cause en subsiste toujours; je suis séparée de votre père, et j’ai les mêmes sujets d’inquiétude; mais j’ai cherché dans la religion les consolations qui m’étaient si nécessaires, et mes peines se sont adoucies. Quand j’ai prié, je sens mes espérances et mon courage se ranimer; Dieu parle à mon cœur, l’élève, le fortifie: j’attends tout de la protection divine. — Oh! maman, dit Caroline en embrassant sa mère, toutes les fois que vous voudrez prier pour papa, permettez que je vous suive, et que je prie Dieu avec vous: ce sera de bon cœur!... — Oui, mon enfant, je vous le permets; et vous, n’oubliez jamais que, sans cette piété tendre et sincère, il est impossible d’être heureux.
Cependant Champcery est devenu chaque jour plus agréable à ses habitants, les enfants commencent à ne plus regretter Paris; l’abbé lui-même s’est accoutumé à la vie de château; sa chambre est bien calfeutrée, les appartements sont chauffés, les peaux de mouton prodiguées aux portes et même aux fenêtres. Le curé du lieu, aussi sociable que vertueux, et qui joue d’ailleurs passablement bien aux échecs, fait la partie de M. l’abbé ; et ce dernier insensiblement a repris toute sa bonne humeur. On est convenu que, pour varier l’amusement des soirées, la baronne et madame de Clémire conteraient de temps en temps des histoires à la veillée d’après souper, c’est-à-dire depuis huit heures et demie jusqu’à neuf et demie.
Cette promesse ne manqua pas de causer la plus grande joie aux enfants. Ils en pressèrent l’exécution avec tant d’empressement, que le soir même madame de Clémire satisfit leur impatience. On se rangea autour de la grande cheminée; les enfants s’établirent aux pieds de leur mère, et celle-ci, sur qui se portaient tous les regards de l’assemblée, conta à peu près dans ces termes l’histoire suivante:
DELPHINE OU L’HEUREUSE GUERISON.
Table des matières
DELPHINE, fille unique et riche héritière, avait une jolie figure, de l’esprit et un bon cœur. Madame Mélite, sa mère, qui était veuve, avait trop de faiblesse et de légèreté pour être en état de donner une bonne éducation à sa fille, qu’elle chérissait. Cependant à neuf ans Delphine avait déjà plusieurs maîtres; mais elle n’apprenait rien, et ne montrait du goût que pour la danse. Elle prenait toutes ses autres leçons avec une extrême indolence, et souvent les abrégeait de moitié, en se plaignant qu’elle était fatiguée ou qu’elle avait la migraine. — Je ne veux point qu’on la contrarie, répétait sans cesse madame Mélite; elle est d’une constitution délicate; trop d’application nuirait à sa santé. D’ailleurs, ajoutait madame Mélite avec orgueil, il est à croire que, même sans une grande supériorité de talents, elle pourra faire un bon mariage... Ainsi il me paraît inutile de la tourmenter.
Dans cet endroit du récit de madame de Clémire, César haussa les épaules, et interrompant sa mère: — Assurément, dit-il, cette madame Mélite avait bien peu d’esprit; est-ce qu’on est dispensé d’être aimable parce qu’on a une grande fortune?...
— D’ailleurs, reprit madame de Clémire, l’homme même assez peu délicat pour n’épouser une jeune personne que parce qu’elle est riche, ne lui donne son estime et sa confiance, et par conséquent ne la rend véritablement heureuse, que lorsqu’elle est digne d’être aimée. Une bonne éducation, un caractère égal et doux, une instruction solide, des talents, rendent notre société charmante, et nous procurent à nous-mêmes une source inépuisable d’amusement et de bonheur; tandis que les personnes mal élevées, toujours à charge aux autres, éprouvent tous les dégoûts et l’ennui que causent l’ignorance, l’oisiveté, les travers de l’esprit et les défauts du cœur. Aussi Delphine, caressée, flattée, gâtée, était-elle la plus malheureuse enfant de Paris. Chaque jour on voyait sa bonté naturelle s’altérer, son caractère s’aigrir. Elle devenait capricieuse, vaine, indocile; elle ne pouvait supporter la moindre contrariété. Bientôt elle ne se contenta pas de se soustraire à l’obéissance, elle voulut commander; elle donnait des ordres dans la maison, traitait les domestiques avec hauteur, souvent les faisait gronder; quelquefois pourtant elle se plaisait à s’entretenir avec eux: tour à tour dédaigneuse et familière, confondant l’arrogance avec l’élévation, la bassesse avec l’indulgence et la bonté ; blasée sur la flatterie, et ne pouvant s’en passer; Pleine de fantaisies, et n’ayant pas un seul goût véritable; fatiguée de ses poupées, de ses joujoux, en même temps envieuse de tout ce que les autres possédaient...
— Oh! quel portrait! s’écria Pulchérie. — C’est celui d’un enfant gâté, reprit madame de Clémire; et plus d’une femme de vingt ans ressemble à ce portrait-là. — Plus d’une femme de vingt ans!... — Oui, marine; quand on a reçu une mauvaise éducation, on garde, en grandissant, et même en vieillissant, tous les défauts de l’enfance. Vous rencontrerez un jour dans le monde beaucoup de ces grands enfants, que l’âge n’a pu rendre raisonnables, et qui sont alternativement les jouets et les fléaux de la société.
Pour revenir à Delphine, elle était on ne peut plus mal élevée. N’ayant aucun empire sur elle-même, elle se mettait en colère pour le plus léger sujet, et boudait sans raison. L’instant d’après elle s’affligeait d’avoir été injuste ou faible; elle pleurait, elle sentait ses torts, et n’avait pas la force de se corriger. Pour surcroît de peines, elle ne jouissait pas d’une bonne santé. Comme elle était gourmande, elle se nourrissait, non de bons aliments, mais de confitures, de biscuits et de bonbons, et elle avait continuellement mal à l’estomac. Sa mère, il est vrai, voulait qu’elle fût excessivement gênée dans son corset. Delphine elle-même était charmée de s’entendre citer comme la jeune personne de son âge la plus mince et la mieux faite; cette ridicule vanité lui faisait supporter sans murmurer le supplice d’être serrée au point de ne pouvoir respirer, et pourtant elle était délicate à l’excès; elle ne se promenait que très rarement à pied, et jamais en hiver; elle craignait le vent, le froid, le soleil, la poussière. Enfin, pour ne vous cacher aucune de ses faiblesses, elle avait peur en voiture, et se trouvait mal dès qu’elle voyait une araignée ou une souris.
Cependant, loin de se fortifier avec l’âge, sa santé s’affaiblissait chaque jour; et bientôt madame Mélite en fut assez inquiète pour appeler un médecin; l’état de Delphine n’avait rien de dangereux, mais le médecin recommanda de lui procurer beaucoup d’amusement et de dissipation. Alors Delphine fut écrasée de joujoux, de présents. On prévenait tous ses désirs; on la menait au spectacle; elle y portait une indolence, un ennui que rien ne pouvait dissiper. Comme on lui passait toutes ses fantaisies, elle en avait régulièrement dix ou douze par jour, plus étranges les unes que les autres. Un soir entre autres qu’il y avait appartement à Versailles, elle voulut avoir Léonard pour coiffer sa poupée. On lui fit à ce sujet quelques représentations. Elle s’emporta, brisa sa poupée, pleura de rage, et eut une attaque de nerfs alarmante. Son caractère se gâtait de plus en plus; elle devenait véritablement odieuse par l’excès de sa violence, de sa mauvaise humeur et de ses càprices: tout l’irritait ou la désespérait; ce fut alors qu’elle éprouva que l’on souffre plus encore de ses propres défauts qu’on ne peut en faire souffrir les autres.
Enfin la malheureuse Delphine, insupportable à tout le monde, tomba dans une espèce de consomption, qui fit craindre pour sa vie. Elle avait alors dix ans. Plusieurs médecins furent consultés, ils déclarèrent que l’état de Delphine était désespéré.
Madame Mélite, désolée, eut recours à un fameux médecin allemand, le docteur Steinhausse. Il examina Delphine avec la plus grande attention, étudia son mal quelque temps, et déclara qu’il répondait de sa vie, si on lui permettait de la conduire à son gré. Madame Mélite n’hésita pas, et répondit au docteur qu’elle remettait sa fille entre ses mains. — Mais, madame, reprit le docteur, il faut que je l’emmène à ma maison de campagne... — Comment?... Ma fille?... — Oui, madame; sa poitrine est attaquée, et le premier traitement que je prescrirais serait de passer huit mois dans une étable à vaches. — Mais je puis avoir une étable chez moi. — Je ne traiterai votre fille qu’à la condition qu’elle sera dans ma maison et sous la direction de ma femme... — Vous permettrez, monsieur, que sa gouvernante et sa femme de chambre la suivent?... — Je n’y puis consentir; et même si vous me confiez votre fille pendant huit mois, il faut encore vous décider à passer tout ce temps sans lavoir; car je veux être le maître absolu de l’enfant, la gouverner sans éprouver de contradiction.
Madame Mélite s’écria que ce sacrifice serait au-dessus de ses forces; elle accusa le docteur de cruauté, de bizarrerie; et ce dernier, inébranlable dans sa résolution, la quitta, sans paraître ému de ses reproches. Cependant la réflexion calma bientôt madame Mélite; elle songea que tous les médecins condamnaient Delphine, et que le docteur allemand répondait de sa vie. Elle l’envoya chercher de nouveau. Le docteur revint; madame Mélite, non sans verser beaucoup de larmes, consentit à remettre sa fille entre ses mains. Il m’est impossible de vous dépeindre la douleur et la colère de Delphine, quand on lui déclara qu’elle allait partir tête à tète avec madame Steinhausse, la femme du docteur, qui vint exprès pour la conduire à sa maison de campagne.
Dans le premier moment, on n’osa ni annoncer à Delphine qu’elle quittait Paris pour huit mois, ni lui parler de l’élable qu’elle allait habiter; mais, malgré ces ménagements, elle fit. éclater le désespoir le plus violent, et il fallut la porter de force dans la voiture de madame Steinhausse; celle-ci la prit dans ses bras, et l’asseyant sur ses genoux, donna ordre au cocher de partir, ce qu’il exécuta sur-le-champ.
— O pauvre Delphine! interrompit Pulchérie, les larmes aux yeux, qu’elle est à plaindre; elle quitte sa mère pour huit mois!... — Sa douleur était naturelle, reprit madame de Clémire; cependant l’excès en tout est condamnable, et la religion et la raison doivent toujours préserver du désespoir. D’ailleurs ce qui achevait de rendre Delphine inexcusable, c’était son emportement, et surtout son dédain pour madame Steinhausse, qu’elle traitait avec le plus grand mépris; car elle ne daignait pas même lui répondre.
Enfin, sur les six heures du soir, on arriva dans la vallée de Montmorency, à cinq lieues de Paris, et l’on entra dans la petite maison du docteur Steinhausse. Vous figurez-vous, mes enfants, l’indignation de l’impérieuse Delphine, quand on la conduisit dans l’appartement qui lui était destiné ? — Où me menez-vous? s’écria-telle; quoi! dans une étable! Fi donc, l’horreur! quelle odeur insupportable! sortons d’ici. — Mademoiselle, reprit doucement madame Steinhausse, cette odeur est très-saine... surtout pour vous. — Quelle idée! sortons, vous dis-je... Conduisez-moi dans la chambre où je dois coucher. — Vous y êtes, mademoiselle. — Comment, j’y suis!.. — Mais oui: voilà votre lit, et voici le mien, car je ne vous quitterai point. — Qui, moi?... je coucherais ici, dans une étable! dans un lit semblable!... — Un très bon lit de sangle. — Vous plaisantez, sans doute. — Non, mademoiselle: je vous dis la vérité ; cette odeur, qui malheureusement vous déplaît, est très salutaire dans voire situation; elle vous rendra la santé ; et c’est pourquoi mon mari a décidé que vous resteriez dans cette étable une grande partie du temps que vous passerez ici.
Madame Steinhausse aurait pu parler plus longtemps: Delphine n’était pas en état de l’interrompre. La malheureuse enfant, suffoquée de colère, se renversa sur son lit sans pouvoir proférer une parole. Madame Steinhausse s’aperçut, à la rougeur de son visage et au gonflement de son cou, qu’elle étouffait. Elle lui ôta son collier, et la délaça; Delphine commença à respirer, et bientôt jeta des cris effrayants: madame Steinhausse montra le plus grand sang-froid, et garda le silence. Mais enfin, au bout d’un quart d’heure, voyant que Delphine ne s’apaisait pas: — Mademoiselle, dit-elle, je me suis chargée de garder une enfant malade, mais non pas une folle: ainsi bonsoir; je reviendrai quand cet accès sera passé... — Quoi! vous m’abandonnez?... — Non: une de mes servantes restera avec vous... — Une servante!... — Oui, une excellente fille, très patiente, très douce... Catau!... Catau!...
A la voix de sa maîtresse, Catau accourut; madame Steinhausse sortit de l’étable, et voilà Delphine tète à tète avec Catau, grosse et grande servante allemande, bien robuste, et qui ne savait pas un mot de français.
Aussitôt que Delphine l’aperçut, elle se précipita vers la porte, avec l’intention de sortir: Catau s’opposa à ce dessein en fermant la Porte et mettant la clef dans sa poche. Delphine, outrée, dit à la servante qu’elle voulait avoir cette clef; Catau ne pouvait répondre, puisqu’elle n’entendait pas le français; mais elle sourit de l’air mutin de Delphine; et après avoir regardé un moment cette petite figure aussi ridicule que comique, elle s’assit tranquillement, et semit à tricoter. Ce sang-froid augmenta la colère de Delphine; le visage enflammé, les yeux étincelants, elle s’approcha de la servante et lui dit mille injures. Catau étonnée leva la tête, haussa les épaules, et continua son ouvrage. Cet air de mépris acheva de pousser à bout l’orgueilleuse Delphine: furieuse, hors d’elle-même, elle ne trouvait plus d’expressions qui pussent rendre ce qu’elle éprouvait; elle était debout à côté de la servante assise; celle-ci, la tête penchée sur son ouvrage, ne la voyait pas. Delphine, ne sachant plus ce qu’elle faisait, se recula d’un pas, leva le bras, et donna un soufflet bien appliqué sur la fraîche et grosse joue de Catau. A cette attaque imprévue, Catau s’émut un peu; mais, prenant sur-le-champ son parti, elle détacha sa jarretière, saisit Delphine, et lui attacha bien solidement les mains derrière le dos. Delphine eut beau crier, se débattre, elle fut garrottée de manière à ne pouvoir faire usage de ses mains. Alors elle commença à comprendre qu’il est déraisonnable de se révolter contre la nécessité ; la rage dans le cœur, elle cessa de crier, et s’assit sur une chaise, attendant avec impatience le retour de madame Steinhausse, dans l’espoir que cette dernière consentirait à chasser la silencieuse et flegmatique Catau.
Madame de Clémire en était là de son récit, lorsque la baronne l’avertit qu’il était neuf heures et demie; les enfants furent bien fâchés d’aller se coucher sans savoir le reste de l’histoire de Delphine. Le lendemain, ils en parlèrent entre eux toute la journée, et le soir, en sortant de table, madame de Clémire continua en ces termes:
Nous avons laissé Delphine les mains liées, seule avec Catau, et attendant madame Steinhausse; celle-ci arriva enfin, tenant par la main la plus aimable enfant du monde; c’était sa fille Henriette, âgée de douze ans. Delphine, en voyant entrer madame Steinhausse, alla au-devant elle, et lui montrant ses mains, elle se plaignit amèrement de ce qu’elle appelait l’insolence de Catau; mais elle oublia de parler du soufflet. Madame Steinhausse se retourna vers la servante, et l’interrogea. Catau, au grand étonnement de Delphine, répondit en allemand, et se justifia en deux mots. Alors madame Steinhausse, adressant la parole à Delphine, lui reprocha son emportement. — Enfin, mademoiselle, continua-t-elle, voyez à quoi nous exposent la hauteur et la violence. Vous avez indignement abusé de l’espèce de supériorité que votre rang vous donne sur cette fille, et vous l’avez forcée de manquer à tous les égards qu’elle vous doit. Si vous voulez que vos inférieurs ne s’écartent jamais du respect que vous êtes en droit d’attendre d’eux, traitez-les toujours avec douceur et humanité.
En disant ces mots, madame Steinhausse déliait les mains de Delphine, qui écoutait avec surprise un langage si nouveau pour elle. Plus humiliée que touchée par cette leçon, elle en sentit cependant la justesse. Madame Steinhausse présenta sa fille à Delphine, qui la reçut assez froidement. Un moment après on servit le souper. A dix heures Catau déshabilla la triste Delphine, et l’aida à se coucher sur son petit lit de sangle. Delphine, bien fatiguée, apprit que l’on peut dormir d’un très bon sommeil dans un Mauvais lit et surtout dans une étable.
Le lendemain le docteur vint voir Delphine à son réveil, et lui ordonna d’aller se promener une heure et demie avant le déjeuner. Delphine trouva cette ordonnance très dure: elle opposa quelque résistance; mais à la fin il fallut obéir. On la conduisit dans un vaste verger. Quoiqu’il fit le plus beau temps du monde (on était au mois d’avril), Delphine se plaignit du froid, du vent, assura qu’elle avait mal au pied, et pleura pendant toute la promenade; mais elle se promena. On la ramena dans son étable, mourante de faim; elle mangea avec appétit, pour la première fois depuis un an. Après le déjeuner, elle ouvrit la cassette qui renfermait ses bijoux, croyant qu’en étalant toutes ses richesses aux yeux de madame Steinhausse et d’Henriette, elle obtiendrait de leur part beaucoup plus de considération. Remplie de cette idée, l’orgueilleuse Delphine tira de son écrin un beau collier de perles fines et l’attacha à son cou. Elle mit à ses oreilles des pendants d’émeraudes, et plaça dans ses cheveux Une étoile et un papillon de diamants. Ensuite elle vint s’asseoir gravement vis-à-vis d’Henriette, qui brodait à côté de sa mère.
Henriette, au mouvement que fit Delphine en s’approchant d’elle, leva les yeux, la regarda froidement, et continua son ouvrage. Delphine, étonnée du peu d’effet que produisait sa parure, et voulant attirer l’attention d’Henriette, lui offrit des bonbons; en lui présentant une superbe boite de cristal de roche, ornée d’une charnière de brillants. Henriette prit une dragée, mais sans louer la bonbonnière. Alors Delphine lui demanda comment elle trouvait sa boîte. — Mais, dit Henriette, je la crois bien lourde: une boîte de paille serait plus agréable à porter. — De paille!... — Oui; comme la mienne, par exemple: tenez, regardez comme elle est jolie! — Mais savez-vous le prix de celle-ci? — Qu’importe le prix? c’est de l’agrément qu’il s’agit. — Et la beauté du travail?... — Oh! la vôtre est plus belle; elle ornerait mieux une boutique; mais pour une poche, la mienne vaux mieux. — Ainsi donc vous ne faites aucun cas de ces belles choses? — Aucun, quand elles sont gênantes, incommodes. — Aimez-vous les diamants? — Je trouve qu’une guirlande de fleurs sied mieux à une jeune personne qu’une aigrette de diamants. — Et lorsqu’on n’est plus jeune, ajouta madame Steinhausse, nulle parure ne peut embellir.
A ces mots, Delphine tomba dans la rêverie. Elle éprouvait une certaine tristesse qu’elle n’avait jamais ressentie. Cependant madame Steinhausse lui imposait assez pour la forcer à se contraindre; et n’osant témoigner son dépit, elle prit le parti du silence.
Au bout de quelques minutes madame Steinhausse, s’adressant à Delphine: — Puisque vous aimez les boîtes, mademoiselle, lui dit-elle, je vous en montrerai d’assez jolies. — Ah! oui, reprit Henriette: maman en a de charmantes, entre autres, des dendrites... — Des dendrites, interrompit Delphine, qu’est-ce que cela? — On donne ce nom, ajouta Henriette, à des pierres qui, par un hasard et un jeu de la nature, portent l’empreinte des végétaux et des animaux.
Après cette petite explication, Henriette cessa de parler, et Delphine retomba dans la tristesse. Pour la première fois de sa vie, elle fit quelques réflexions. — Henriette, disait-elle en elle-même, Henriette n’est que la fille d’un médecin, elle n’a ni bijoux ni diamants, je ne lui vois point de joujoux, elle travaille sans relâche; pourquoi donc a-t-elle l’air gai, satisfait? pourquoi parait-elle heureuse, tandis que moi, depuis que j’existe, je m’ennuie?...
Ces réflexions faisaient soupirer Delphine. Elle se trouvait fort à plaindre: cependant elle s’ennuyait beaucoup moins qu’à Paris. L’entretien de madame Steinhausse et d’Henriette l’intéressait et piquait sa curiosité. Elle ne pouvait s’empêcher de respecter la première, et elle sentait déjà au fond de son cœur un penchant très décidé pour la jeune Henriette.
Sur le soir elle s’avisa de demander sa poupée et ses joujoux. Madame Steinhausse lui dit qu’on les avait oubliés à Paris, mais qu’elles les aurait dans quatre ou cinq jours. Delphine, malgré l’espèce de crainte que lui inspirait madame Steinhausse, allait témoigner son mécontentement, lorsque Henriette lui proposa d’aller lui chercher de quoi s’amuser pour toute la soirée; elle sortit, et revint bientôt avec Catau, apportant deux grands livres d’estampes, renfermant une collection de costumes turcs et de costumes russes Henriette avait une manière si intéressante de montrer ces estampes, elle les expliquait avec tant d’intelligence, que Delphine s’amusa véritablement. Avant de se coucher, elle embrassa madame Steinhausse et sa fille, en disant à celle-ci: — J’espère que vous m’enseignerez encore demain quelque chose de nouveau.
Delphine se mit au lit sans humeur; elle dormit parfaitement bien; à son réveil, elle appela Henriette. Déjà tout habillée, Henriette accourut, et voyant que Delphine lui tendait les bras, elle sauta légèrement sur son lit, et se jeta à son cou. Delphine se leva en diligence. Elle ne se fit point presser pour aller à la promenade, et prenant Henriette sous le bras, elle sortit gaiement de l’étable. Arrivée dans le jardin, elle vit courir sa compagne, admira sa grâce et sa légèreté, et consentit à courir aussi. Ensuite Henriette, apercevant un charmant papillon couleur de rose et noir, proposa à Delphine d’essayer de l’attraper. Aussitôt la chasse commença. Les deux jeunes filles se séparèrent. Henriette, comme la plus légère, gagna les devants, et se chargea de couper les chemins au papillon, si Delphine le manquait en approchant de l’arbuste sur lequel il était posé. Delphine en effet s’avança trop brusquement: le papillon s’échappa vivement poursuivi, et après mille détours il s’arrêta sur une branche d’aubépine. Delphine, les bras levés, la tête en avant, avança doucement cette fois un pied, et puis l’autre; enfin elle touchait presque au buisson d’aubépine: le cœur palpitant, retenant sa respiration, dans la crainte d’agiter les feuilles, elle étendit une main tremblante... elle crut qu’elle allait saisir sa proie; mais, hélas! le papillon s’envola, s’échappant à travers les doigts de Delphine, et même y laissant des traces de son passage.
Delphine soupira en voyant sur sa main une partie de la poussière qui colorait les ailes du joli papillon. Fatiguée, et non rebutée, elle voulut le suivre encore; il la conduisit, ainsi qu’Henriette, jusqu’au bord d’un fossé assez large qui séparait le jardin d’un immense verger, et s’envola dans le verger. Henriette, au même instant, franchit le fossé. Delphine, qui ne savait pas sauter, ne put la suivre; et tandis qu’elle s’en affligeait Henriette atteignit le papillon, et revint en sautant, tenant par le bout des ailes son captif, qui se débattait en vain pour s’échapper.
— Ah! la jolie chasse! s’écria Pulchérie; avec quelle impatience j’attends le printemps, afin d’en faire de semblables! — Vous voudriez donc, demanda la baronne, que l’hiver fût passé ? — Oh! oui, maman, nous verrions des papillons couleur de rose... — Mais vous n’auriez plus alors le plaisir de patiner, de conduire vos chaises, vos petits traîneaux sur la glace, de faire des boules de neige... — C’est vrai; je regretterai beaucoup tous ces amusements. — Vous ne les regretterez plus quand vous en aurez joui pendant toute la saison qui les procure. Les choses sont bien arrangées comme elles sont; si l’on avait l’année entière des fleurs, de la verdure, et même des papillons couleur de rose, on regarderait tous ces objets avec indifférence. Souvenez-vous, mes enfants, que pour être heureux, il faut s’occuper des biens qu’on possède plus encore que de ceux qu’on espère. Modérez donc votre impatience; mettez des bornes à vos désirs, ou vous ne jouirez jamais de rien. L’attente du printemps vous fera trouver l’hiver âpre et rigoureux; les fruits de l’automne vous rendront insipides les fleurs et les productions de l’été. Ainsi les saisons n’auront plus de charmes pour vous; et dans une pareille disposition d’esprit on ne sait plus apprécier les courses de traîneaux, ni les chasses aux papillons. — Ma bonne maman, je comprends cela, et je vous promets qu’à l’avenir j’attendrai chaque printemps sans impatience.
— Maman, dit César, j’ai vu quelquefois des papillons à Neuilly, dans le jardin de mon oncle, mais je ne pouvais les attraper, parce qu’ils ne volaient jamais droit devant eux. — Leur vol est irrégulier, reprit madame de Clémire, ils vont toujours par zigzag, de haut en bas, et de bas en haut, de droite à gauche: effet qui dépend de ce que leurs ailes ne frappent l’air que l’une après l’autre, et peut-être avec des forces alternativement inégales. Ce vol leur est très avantageux, en ce qu’il leur permet d’éviter les oiseaux qui les poursuivent; le vol des oiseaux est en ligne droite, tandis que celui du papillon est continuellement hors de cette ligne. — Maman, dit Caroline, où trouve-t-on les plus beaux papillons? — Ce n’est pas en Europe, reprit madame de Clémire; les papillons de la Chine, et surtout ceux de l’Amérique et de la rivière des Amazones, sont très remarquables par leur grandeur, par l’éclat brillant de leurs ailes et l’élégance de leurs formes. En Chine on envoie les papillons les plus beaux à la cour de l’empereur; ils contribuent à l’ornement du palais. On se sert pour les attraper d’un réseau de soie. Il y a des personnes assez curieuses pour étudier la vie de ces sortes d’insectes. Elles prennent des chenilles sur le point de faire leur coque; elles les renferment dans une boîte garnie de petits bâtons; dès qu’elles les entendent battre des ailes, elles les lâchent dans un appartement vitré et rempli de fleurs.
A ces mots les enfants demandèrent la permission d’étudier la vie des papillons, de faire de petits réseaux de soie, de petites chambres vitrées, etc. Leur mère s’engagea à leur procurer ce plaisir, c’est-à-dire à leur fournir les matériaux nécessaires, mais à condition qu’ils les emploieraient eux-mêmes, et qu’on ne les aiderait dans ce travail que par des conseils seulement. Ce marché fut accepté avec une vive satisfaction.
Ensuite, madame de Clémire, instamment priée de continuer l’histoire de Delphine, reprit en ces termes:
Nous avons laissé Henriette et Delphine dans le jardin. Sur les neuf heures, madame Steinhausse permit aux deux jeunes amies d’aller déjeuner dans le cabinet d’Henriette. Delphine vit dans ce cabinet des objets entièrement nouveaux pour elle; des fleurs desséchées et mises sous verre, des coquilles, des papillons formant de jolis tableaux. Henriette répondit aux questions de Delphine avec sa complaisance ordinaire: elle lui montra tout avec détail, et lui apprit qu’on divisait les coquilles en trois classes, et que ces trois classes forment en tout vingt-sept familles, qui comprennent les différents genres de coquilles.
Delphine écoutait Henriette avec étonnement et curiosité. — Que vous savez de choses! lui dit-elle. — Moi, reprit Henriette, je ne sais rien encore, je n’ai que des notions confuses et superficielles; mais j’ai le plus vif désir de m’instruire, et j’aime la lecture... — Vous aimez la lecture! c’est drôle. — Comment drôle! c’est un goût très commun, je crois. — Je ne le pensais pas. —. Voulez-vous que je vous prêle des livres? — Volontiers, en attendant que ma poupée soit arrivée. — Eh bien! je vais vous donner les Conversations d’Émilie, et l’Ami des Enfants de Berquin.
En achevant ces mots, Henriette prit dans sa petite bibliothèque l’Ami des Enfants, et le donna à Delphine, qui reçut ce présent avec assez d’indifférence. Madame Steinhausse la reconduisit aussitôt dans son étable, l’y laissa seule sous la garde de Catau, et annonça qu’elle reviendrait dans deux ou trois heures.
Dans cet endroit de l’histoire de Delphine, madame de Clémire, regardant à sa montre, se leva, et quoique les enfants, charmés de son récit, n’eussent aucune envie de dormir, elle les envoya coucher. Le lendemain Caroline et Pulchérie prièrent instamment Victoire de leur apprendre à faire du filet, afin de se mettre en état de faire, au mois d’avril, le réseau qui devait prendre tous les papillons de Champcery. César, de son côté, s’informait avec détail comment on pouvait construire solidement et à peu de frais une espèce de petit cabinet entièrement vitré. Morel, son domestique, lui donna à ce sujet toutes les instructions qu’il désirait... Ces amusements n’affaiblirent pas le désir qu’on avait de savoir le reste de l’histoire de Delphine, et l’heure de la troisième veillée étant arrivée, madame de Clémire la commença de la sorte:
Delphine, seule dans son étable avec Catau et n’ayant point de joujoux, s’avisa de chercher, dans l’Ami des Enfants, une ressource contre l’ennui. Elle ouvrit ce livre avec assez de nonchalance, et se mit à le lire. Bientôt cette occupation l’intéressa, l’attacha; elle vit avec surprise que la lecture pouvait tenir lieu de beaucoup d’autres amusements. Comme elle réfléchissait sur cette découverte, elle entendit frapper à la porte de l’étable. Catau alla ouvrir, et Delphine vit paraître une vieille paysanne, conduite par Une jeune fille de quinze ou seize ans, qui lui demanda si elle était mademoiselle Steinhausse. — Non, répondit Delphine; mais elle va bientôt venir.
La bonne femme pria qu’on lui permît d’attendre Henriette: — Car, ajouta-t-elle, il faut absolument que je lui parle.
Dans ce moment Delphine s’aperçut que la vieille paysanne était aveugle; elle lui demanda si elle venait avec l’intention de consulter le docteur Steinhausse. — Ah! vraiment, répondit-elle, je ne serais pas venue de mon chef: c’est mademoiselle Henriette qui m’a envoyé chercher. — Comment cela?
Alors la bonne femme raconta qu’elle habitait Franconville, qu’elle était aveugle depuis trois ans, ce qui la chagrinait d’autant Plus que sa petite-fille Agathe (celle même qui la conduisait) refusait d’épouser un riche vigneron du village d’Henriette, parce qu’elle disait qu’étant mariée, et chargée du détail d’un gros ménage, elle ne pourrait plus soigner sa grand’mère aveugle, lui tenir compagnie, la servir, la conduire partout, et qu’elle ne voulait pas la confier aux soins d’une servante. Agathe prit la parole: Il était bien naturel, dit-elle, qu’elle pensât ainsi, puisque ayant perdu son père et sa mère en bas âge, sa grand’mère l’avait élevée. Aussi, reprit la vieille paysanne, cette chère enfant ne veut-elle pas m’abandonner. Mademoiselle Henriette a su toute notre histoire, et elle m’a envoyé chercher dans une carriole, afin que je consulte son bon père qui a déjà rendu la vue à je ne sais combien de gens qui n’y voyaient goutte.
La bonne femme fut interrompue par l’arrivée d’Henriette, qui l’embrassa avec la plus grande affection, ainsi que la jeune fille; elle leur fil beaucoup de questions, mais d’un ton plein d’intérêt, écoutant leurs réponses avec attendrissement. Ensuite, prenant la vieille femme par la main: — Venez, dit-elle, je vais vous conduire chez mon père, il arrive dans l’instant de Paris; venez le consulter.
En parlant ainsi, Henriette força la bonne femme de s’appuyer sur son bras, et tenant de l’autre main la jeune fille, elle sortit de l’étable.
Cette petite scène fit une forte impression sur Delphine: jamais Henriette n’avait paru à ses yeux aussi bonne, aussi raisonnable; elle se rappelait avec ravissement son entretien avec les deux paysannes, et surtout l’expression de sa physionomie. Son penchant pour elle s’en augmenta, ainsi que le désir de lui ressembler.
Au bout d’un quart d’heure, Henriette revint transportée de joie. — Que je suis heureuse, dit-elle à Delphine, d’avoir eu l’idée de faire venir cette bonne femme; mon père est sûr de lui rendre la vue: il lui fera l’opération de la cataracte dans huit jours, et, à ma prière, il consent à la loger ici et à la garder jusqu’à ce qu’elle soit entièrement guérie. Concevez-vous mon bonheur? continua Henriette. Quand cette pauvre femme ne sera plus aveugle, sa petite-fille pourra épouser le riche vigneron qui la demande, puisqu’elle n’aura plus besoin de servir de guide à sa grand’mère; ainsi l’affection d’Agathe pour son aïeule ne lui coûtera pas le sacrifice d’un établissement avantageux. — Ah! ma chère Henriette, s’écria Delphine attendrie, je comprends en effet combien vous devez être heureuse, et combien vous méritez de l’être!
L’arrivée de M. et de madame Steinhausse mit fin à cette conversation. Le docteur, comme à son ordinaire, questionna sa petite malade sur son état. — Je me trouve déjà beaucoup mieux, lui dit-elle; je suis un peu fatiguée d’avoir couru aujourd’hui; mais cette lassitude ne m’attriste pas comme celle que j’éprouvais à Paris, quand je revenais du bal ou de l’Opéra. — Je n’en suis pas surpris, dit le docteur en souriant: les courbatures qu’on prend à Paris donnent la fièvre; celles qu’on gagne à la campagne, loin d’être dangereuses, procurent de l’appétit, du sommeil, et ces vives couleurs que vous voyez sur les joues d’Henriette.
Le docteur tâta ensuite le pouls de Delphine, et lui ordonna de suivre le même régime jusqu’à nouvel ordre.
Le jour même Delphine reçut une lettre de sa mère; elle la montra à Henriette, qui, un instant après, sortit et revint en apportant une écritoire et du papier. — Tenez, dit-elle à Delphine, voilà de quoi répondre à madame votre mère.
A ces mots, Delphine rougit et baissa les yeux. — Hélas! je ne sais Pas écrire, dit-elle. — Comment! reprit Henriette, point du tout? — Je forme bien quelques grosses lettres; mais voilà tout.
A cet aveu, Henriette, qui vit Delphine humiliée, souffrit de son embarras: — Il n’est pas étonnant, lui dit-elle, que votre mauvaise santé ait retardé votre éducation; mais à présent que vous vous portez mieux, vous pourrez réparer le temps perdu. — Oh! que je le voudrais! interrompit Delphine. Par exemple, si quelqu’un ici pouvait m’apprendre à écrire... — Mon écriture n’est pas mauvaise, repartit Henriette, et si vous le permettez, je serai votre maîtresse.
Pour toute réponse Delphine jeta ses deux bras autour du cou d’Henriette, et il fut convenu que la première leçon serait donnée le lendemain même.
Delphine commençait à rougir de l’excès de son ignorance. Elle aimait, elle admirait Henriette; celle-ci se servait de tout son ascendant pour l’engager à s’occuper, à s’instruire, et lui offrait de si bons exemples, et en même temps paraissait si heureuse, que Delphine ne pouvait résister au désir de l’imiter. D’ailleurs, elle trouvait dans sa conversation, dans celle de madame Steinhausse, un, agrément qu’elle goûtait mieux de jour en jour: tantôt madame Steinhausse l’entretenait de botanique, de minéralogie; tantôt elle lui contait quelque trait intéressant d’histoire; d’autres fois elle lui parlait de l’Allemagne, des établissements utiles et des curiosités qui se trouvent à Vienne; des superbes collections de tableaux qu’on admire à Dresde, à Dusseldorf; des charmants jardins de Reinsberg en Prusse, et du beau temple de l’Amitié, élevé par un grand roi dans les jardins de Sans-Souci. Ce monument intéressant est de marbre; il renferme le mausolée de la margrave de Bareith, sœur du roi; il est soutenu par de magnifiques colonnes, sur lesquelles on lit les noms révérés des amis les plus célèbres de l’antiquité, tels que Thésée et Pirithoüs, Oreste et Pylade, Épaminondas et Pélopidas, Cicéron et Atticus, etc., héros dignes de vivre à jamais dans la mémoire des hommes, puisqu’ils furent à la fois grands et sensibles, et qu’ils ne durent qu’à la vertu et aux charmes de l’amitié leur bonheur, leur gloire et leur réputation. Delphine écoutait ces récits avec une extrême attention; insensiblement elle prenait un attachement véritable pour madame Steinhausse, et commençait à sentir le prix de ses conseils; parfois même elle la priait de lui en donner; elle lui obéissait sans efforts, éprouvant la satisfaction la plus vive quand elle en recevait quelques marques d’approbation.
Cependant Henriette, et par conséquent Delphine, voyaient approcher avec un grand plaisir le jour où l’on devait opérer la vieille paysanne; le riche vigneron, nommé Simon, était venu prier Henriette et madame Steinhausse de seconder ses projets. Le refus d’Agathe, qui prouvait si bien toute son affection pour sa grand’mère, l’avait rendue encore plus chère aux yeux de Simon. Madame Steinhausse avait parlé à Agathe, et cette dernière avait fini par avouer qu’elle estimait beaucoup M. Simon.
— Mais pourtant j’espère, interrompit Pulchérie, qu’elle ne consentira pas à l’épouser, si sa grand’mère ne recouvre pas la vue? — Vous espérez, dit madame de Clémire; la jugez-vous d’après votre cœur?... — Oh! non, maman, car j’aurais dit: Je suis certaine.
La baronne d’Elby tendit une main à Pulchérie, qui se leva et courut embrasser sa grand’maman, et ensuite sa mère. Au bout d’un moment de silence, madame de Clémire poursuivit son récit.
Agathe promit positivement d’épouser Simon, si le docteur rendait la vue à sa grand’mère, à condition que le vigneron consentirait à loger la vieille paysanne. Simon prit avec plaisir cet engagement, et, rempli de tendresse pour la jeune fille, flottant entre l’espérance et la crainte, il attendait, avec une émotion mêlée d’inquiétude et d’impatience, le jour fixé pour l’opération.
Ce jour intéressant arriva enfin; Delphine demanda et obtint la Permission d’être témoin de l’opération. A midi, Henriette alla chercher la bonne femme, et la conduisit dans le cabinet du docteur. La vieille paysanne, pénétrée de reconnaissance pour sa jeune protectrice, la remerciait dans les termes les plus touchants, et lui serrait affectueusement la main, disant que, si Dieu lui rendait la vue, elle aurait presque autant de plaisir à regarder Henriette, qu’elle en éprouverait en revoyant Agathe. Le docteur fit faire silence; la bonne femme se plaça dans un fauteuil et demanda que sa petite-fille et Henriette fussent à ses côtés. Simon, le jeune vigneron, pâle et tremblant, était debout auprès d’une table. Agathe, se cachant le visage avec son tablier, afin de ne pas voir l’opération, tenait une des mains de sa grand’mère qu’elle baignait de ses larmes. Madame Steinhausse et Delphine, assises à quelques pas de distance, vis-à-vis d’elles, contemplaient ce tableau avec attendrissement. Le docteur commença l’opération; la bonne femme la soutint avec courage... — C’est fait! s’écria tout à coup le docteur. — Bon Dieu! je ne suis plus aveugle!... dit à son tour la paysanne. Agathe! ma fille, je te vois! et mademoiselle Henriette, où est-elle?
Agathe, fondant en larmes, se jette dans ses bras. Henriette, transportée, accourt pour l’embrasser; le vigneron vient tomber aux genoux d’Agathe, en disant: — Elle est à moi...
A ce touchant spectacle, Delphine, hors d’elle-même, se lève, se précipite vers Henriette, et ne peut exprimer que par des pleurs les doux sentiments de tendresse qui remplissent son âme...
— Ah! je suis sûr, interrompit César en pleurant, que pour le coup voilà Delphine devenue tout aussi bonne que Henriette. — Vous ne vous trompez pas, reprit madame de Clémire: Delphine connut enfin que la naissance, les diamants, les bijoux, ne sauraient nous rendre heureux, et que la bonté seule peut assurer le bonheur de la vie. Témoin de la satisfaction si pure qu’éprouvait Henriette, de la vive reconnaissance que lui montraient la vieille paysanne, Agathe et Simon, lisant dans les yeux du docteur et de madame Steinhausse combien ils jouissaient de la félicité d’avoir une fille aussi digne de leur tendresse, Delphine enviait le sort d’Henriette, et en même temps elle sentait au fond de son cœur s’affermir et s’augmenter encore l’amitié qu’elle avait pour elle.
Après ces premiers moments de trouble et d’attendrissement, le docteur demanda à la vieille paysanne qu’elle fixât le jour du mariage de sa petite-fille; il fut décidé que Simon épouserait Agathe sous trois semaines. Le docteur et madame Steinhausse se chargèrent du trousseau d’Agathe, et Henriette demanda la permission de lui offrir une belle pièce de percale que sa mère lui avait donnée la veille. Delphine, tout le reste du jour, entendit répéter l’éloge d’Henriette, la vieille paysanne l’appelait sa bonne protectrice. En remerciant le docteur, elle ajoutait toujours: — Mais c’est à mademoiselle Henriette que je dois mon bonheur; c’est elle qui m’a fait venir, qui m’a fait recevoir dans cette maison; elle s’informe de ceux qui sont dans la peine, elle les découvre, elle les envoie chercher, elle les rend heureux....
Agathe, pendant ce temps, baisait les mains d’Henriette. Simon n’osait parler, mais il levait les yeux au ciel, ses regards exprimaient sa vive reconnaissance: tous les domestiques bénissaient leur jeune maîtresse, et contaient d’elle mille autres traits de bienfaisance. Madame Steinhausse et le docteur se félicitaient mutuellement d’avoir une aussi charmante fille. Henriette recevait ces douces louanges avec modestie et attendrissement; elle les rapportait toutes à sa mère. — Sans doute, lui disait-elle, sans vos tendres soins, je ne jouirais pas du bonheur que je goûte. Ah! maman, achevez de me corriger de tous les défauts qui me restent, et vous me rendrez plus digne de vous!....
Le soir, quand Delphine se trouva dans son étable tête à tête avec madame Steinhausse, elle tomba sur ses genoux, et la regardant tendrement: — Ah! madame, lui dit-elle, comment avez-vous pu me supporter jusqu’ici, moi si différente d’Henriette! Que vous avez dû me trouver haïssable! — C’est beaucoup de sentir ses torts, reprit madame Steinhausse; d’ailleurs, depuis quelque temps vous vous conduisez infiniment mieux; chacun remarque en vous un notable changement en bien. — Hélas! interrompit Delphine, combien je suis loin de ressembler à l’aimable Henriette! Hier encore, ne me suis-je pas impatientée deux ou trois fois de manière à vous faire hausser les épaules? Aujourd’hui même, n’ai-je pas brusqué Marianne et voulu faire gronder Catau? A propos de Catau, ai-je Pensé à lui demander pardon du soufflet que j’eus le tort de lui donner en arrivant ici? Pauvre Catau! Ai-je bien pu lui donner un soufflet! à elle si bonne!... Ah! madame, faites-la venir, je vous en prie: je veux qu’elle sache combien je me repens.
Madame Steinhausse appela Catau, qui vint sur-le-champ. Delphine, s’approchant d’elle, les mains jointes, pria madame Steinhausse de servir d’interprète, et fit les excuses les plus franches; madame Steinhausse les traduisait à mesure en allemand. — Enfin, ma bonne Catau, ajouta Delphine avec une grâce ravissante, si vous me pardonnez, permettez-moi de baiser la joue que j’ai eu l’indignité de frapper.
Catau, attendrie, par respect n’osait s’avancer; mais Delphine se jeta à son cou, et l’embrassa de toute son âme, et avec un grand plaisir, car elle sentait que cette action en réparait une bien mauvaise. Catau sortit en essuyant ses yeux remplis de larmes, disant en allemand que Delphine était une charmante petite demoiselle. Après le départ de la servante, Delphine fit ouvrir une armoire, et en tira une jolie pièce de mousseline: — Voilà, dit-elle, un présent que je destine à Catau. — Et pourquoi, demanda madame Steinhausse, ne le lui avez-vous pas donné sur-le-champ? — Ah! je n’avais garde; elle aurait pu croire que je voulais par là payer le soufflet reçu. Ce présent alors, au lieu de lui faire plaisir, l’aurait offensée. Ce n’est pas, je pense, avec de l’argent qu’on peut réparer un mauvais traitement; Catau m’aurait-elle pardonné de bon cœur, si j’eusse eu l’air de vouloir acheter mon pardon? — Vous avez bien raison, dit madame Steinhausse: voilà de la délicatesse; conservez de pareils sentiments, ils feront paraître votre générosité plus noble, et donneront à tous vos procédés un charme inexprimable.
En ce moment on vint annoncer un courrier de la part de madame Mélite. Il apportait une lettre à Delphine, dans laquelle sa mère l’engageait à lui demander librement tout ce qu’elle pouvait désirer, et à lui mander quels étaient les joujoux qui lui feraient le plus de plaisir. Après avoir lu cette lettre, Delphine soupira, et priant madame Steinhausse d’écrire pour elle à madame Mélite, elle lui dicta la lettre suivante:
«Je vous remercie, ma chère maman, de toutes vos bontés;
«mais je n’aime plus les joujoux; je vais vous dire, puisque vous
«me l’ordonnez, ce qui me ferait plaisir dans ce moment. Il y a ici
«une vieille paysanne bien bonne, bien pauvre; il est vrai que sa
«petite-fille épouse un riche vigneron; mais comme c’est le mari
«qui aura l’argent, peut-être qu’il n’en donnera pas à la grand’-
«mère autant que la fille le voudrait, du moins je le crains; et
«pourtant je désirerais que la vieille femme ne manquât de rien.
«Je l’aime, non pas seulement parce qu’elle est bonne, mais parce
«qu’elle est mère; je le sens bien, je donnerai toujours de meilleur
«cœur à une mère qu’à toute autre. Madame Steinhausse croit
«qu’une pension de cinquante écus ferait le bonheur de la vieille
«Paysanne; ainsi, ma chère maman, je vous prie de m’envoyer,
«au lieu des joujoux que vous m’offrez, une pension de cinquante
«écus, je la donnerai tout de suite à la bonne grand’mère. Je se-
«rais bien aise de lui faire présent d’une pièce de toile de coton,
«afin qu’elle ait un habit neuf pour la noce de sa fille. Bonsoir,
«ma chère maman; ma santé se fortifie tous les jours. Madame
«Steinhausse a mille bontés pour moi, et je me trouverais tout à fait
«heureuse, si je n’étais pas privée du bonheur de voir ma chère ma-
«man; du moins son portrait ne quitte pas mon bras, chaque jour
«je le baise en lui disant bonjour et bonsoir, et alors surtout j’ai le
«cœur bien serré en pensant que je suis à cinq lieues de vous;
«sans cela je serais enchantée d’être ici, d’autant plus que cette
«campagne est charmante; et puis on dit qu’il y aura bien des ce-
«rises cette année. A propos, maman, voulez-vous bien dire à ma
«bonne que je lui élève un sansonnet, quoiqu’elle ait mandé à
«madame Steinhausse qu’elle était sûre que j’avais déjà pincé ma-
«demoiselle Steinhausse plus de vingt fois. Il y avait cela dans
«sa lettre; j’en ai ressenti de la peine, car si vous saviez, maman,
«à quel point il faudrait être méchante pour pincer Henriette!...
«Au reste, je l’espère, je ne pincerai plus personne de ma vie.
«Adieu, ma chère et tendre maman: votre enfant vous embrasse
«de toute son âme.
DELPHINE.»
Le surlendemain Delphine reçut de sa mère une réponse charmante, et, au lieu d’une pension de cinquante écus pour la bonne femme, madame Mélite envoyait un contrat de trois cents livres, sans oublier l’habit neuf pour le jour du mariage. Delphine, transportée de joie, porta sur-le-champ son présent à la vieille paysanne, que ce bienfait acheva de rendre parfaitement heureuse. Sa reconnaissance et celle d’Agathe, les louanges de madame Steinhausse, les tendres caresses d’Henriette, firent goûter à Delphine une satisfaction dont jusqu’à ce moment elle n’avait eu qu’une faible idée; car pour connaître l’étendue d’un bonheur si pur, il faut en avoir joui. Le soir, Delphine demanda à madame Steinhausse combien madame Mélite avait dépensé d’argent pour faire ce contrat de trois cents livres. — Mille écus à peu près, répondit madame Steinhausse, parce que cette rente n’est que viagère. — Comment! on peut, avec mille écus, assurer de quoi vivre à une personne qui n’a rien!... Mille écus, c’est précisément ce que ma parure de diamants a coûté !... — Eh bien! mademoiselle, cette parure vous fait-elle grand plaisir? — Oh! point du tout: j’aime cent fois mieux une rose; et quand je songe qu’avec mille écus on peut tirer pour jamais de la misère un infortuné sans ressource, je ne conçois plus qu’on ait la folie d’acheter des diamants.
Deux jours après cet entretien, Agathe épousa Simon. Les noces se firent dans la maison de madame Steinhausse; on dressa des tables dans le verger, sous de grands noyers plantés sans symétrie, sur un charmant gazon émaillé de serpolet, de marguerites et de violettes; une trentaine de paysans des environs s’établirent autour des tables, et madame Steinhausse fit les honneurs de celle des nouveaux mariés. Après le dîner, on dansa sur la pelouse jusqu’ au soir; et Delphine, partageant la gaieté commune, disait à madame Steinhausse: — Les bals de Paris ne m’ont jamais bien amusée; mais qu’à présent ils me paraîtront ennuyeux! — Les vrais plaisirs, répondit madame Steinhausse, ne se trouvent qu’à la campagne; et quand on les a goûtés, tous ceux que peut offrir la ville paraissent insipides et fatigants.
Delphine, au mois de juillet, trouva la campagne bien plus belle encore; elle faisait de longues promenades dans les champs, quelquefois le soir, au clair de la lune, avec madame Steinhausse et Henriette. D’ailleurs, ayant pris le goût de l’occupation, elle n’éprouvait pas un seul instant d’ennui; tantôt elle lisait, ou se mettait à écrire, tantôt elle travaillait, et apprenait d’Henriette à dessiner des fleurs, à dessécher des plantes, dont elle se faisait dire les noms et les propriétés; elle employait en bonnes actions l’argent que madame Mélite lui envoyait tous les mois pour ses menus plaisirs. Aimée de tous, satisfaite d’elle-même, elle se sentait chaque jour plus heureuse; on ne remarquait plus sur son visage cette langueur, cet air d’abattement qui en avaient altéré les charmes pendant si longtemps; ses yeux étaient animés, brillants; elle avait toute la fraîcheur de la jeunesse. Sachant également bien marcher, courir et sauter, elle avait acquis, en quatre mois, plus de grâce, de légèreté que tous les maîtres de danse de Paris n’auraient pu lui en donner.
Au commencement du mois d’août, le docteur lui déclara qu’elle pouvait quitter son étable, et au même instant on la conduisit dans une jolie petite chambre préparée exprès pour elle. Delphine sentit une joie bien vive en se voyant établie dans un appartement agréable et commode; sa fenêtre donnait sur la vallée; la beauté de la vue, la propreté du plancher et des meubles l’enchantaient. — Expliquez-moi donc, disait-elle à madame Steinhausse, pourquoi ce petit logement me paraît aussi charmant, et pourquoi je me déplaisais tan t dans celui que j’occupais à Paris, quoiqu’il fût cependant beaucoup plus grand et plus beau que celui-ci. — D’abord, répondit madame Steinhausse, votre chambre à Paris donnait sur un vilain petit jardin bien triste et entouré de hautes murailles; et puis, quand vous êtes venue ici, vous ne connaissiez que de faux plaisirs, c’est-à-dire ceux que peuvent procurer la vanité, la magnificence et le grand monde; comme ces plaisirs ne sont qu’imaginaires, on s’en lasse facilement; aussi en étiez-vous déjà dégoûtée; n’ayant aucune idée des véritables, vous périssiez d’ennui: telle était votre situation. Vous aviez vécu dans une trop grande abondance pour apprécier les commodités et les agréments qu’une honnête aisance répand sur la vie: vous ne jouissiez de rien, parce qu’on ne vous laissait rien désirer. Les choses les plus agréables deviennent insipides, ennuyeuses même, si l’on ne sait pas en user sobrement; je vais vous en donner un exemple. Vous aimiez beaucoup les fleurs; je vous ai vue trouver un grand plaisir à chercher de la violette: pourquoi ce goût particulier pour cette dernière fleur, goût qui vous est commun avec toutes les jeunes personnes? C’est que la violette est cachée sous les feuilles, c’est qu’elle est moins commune que le thym, qu’il faut la chercher; si elle était répandue dans les champs avec une extrême profusion, vous cesseriez de l’aimer, vous n’en feriez pas plus de cas que du gazon. Les productions de l’art sont sans doute au-dessous de celles de la nature; il est donc encore plus facile de s’en lasser: cependant elles ont leur agrément; elles peuvent procurer des plaisirs, mais seulement aux personnes modérées. Si vous remplissez votre appartement et votre maison de porcelaines, vous serez bientôt dégoûtée de porcelaines. Si vous allez tous les jours au spectacle, vous n’y trouverez que de l’ennui. Si vous restez trop longtemps à table, si vous mangez des mets trop recherchés, vous dînerez sans appétit, et par conséquent sans plaisir. Il en est ainsi de toutes les choses donton abuse: dès qu’on veut satisfaire pleinement ses goûts, on les éteint; ainsi souvenez-vous que l’excès des superfluités, loin de contribuer au bonheur, le détruit totalement. Songez encore que le luxe n’éblouit que les sots, et ne produit pas une seule vraie jouissance; rien n’est plus incommode que la magnificence. Des pendants de diamants arrachent les oreilles; une robe brochée d’or assomme, écorche les mains; des bijoux, des ajustements précieux imposent mille sujétions; hier, si vous aviez eu un tablier garni de dentelle, vous n’eussiez point cueilli tant de roses sauvages sur ces buissons d’épines où vous laissâtes la moitié de votre robe, et vous ne seriez pas revenue si gaie, si contente de votre promenade. La magnificence n’est pas moins gênante dans les meubles: pour moi, j’aimerais cent fois mieux habiter toujours votre étable, que ces brillants appartements où l’on est obligé de marcher et de s’asseoir avec précaution. Que je plains les gens ainsi esclaves de leurs richesses! La vanité qui les égare pourrait, mieux entendue, leur enseigner les vrais moyens d’obtenir la considération qu’ils recherchent; au lieu d’étaler tout ce faste, que ne font-ils de bonnes actions!... — Sans doute, interrompit Delphine, ils se feraient estimer; mais d’ailleurs, est-il possible de ne pas trouver un grand plaisir à faire du bien? — En se livrant à toutes ses fantaisies, continua madame Steinhausse, en dépensant tout son argent en vaines superfluités, on s’endurcit le cœur, on finit par se corrompre. — Ah! s’écria Delphine, quelle que soit ma fortune un jour, jamais elle ne me corrompra; je serai modérée, je me souviendrai de l’ennui que j’éprouvais au milieu d’une extrême abondance; je une souviendrai qu’il m’a fallu passer quatre mois dans une étable Pour être en état de sentir le prix d’une partie des choses dont j’étais fatiguée, et surtout qu’il existe des infortunés; que le bonheur de les soulager est le plus grand qu’on puisse goûter dans la vie.
Cet entretien finit par les plus tendres remerciements de Delphine à madame Steinhausse; cette dernière avait en effet de justes droits à la reconnaissance de Delphine, puisqu’elle lui avait appris à raisonner, à penser, à sentir. Delphine resta encore deux mois chez le docteur; elle acheva d’y perfectionner son caractère, d’y fortifier sa santé. Enfin, vers le commencement du mois d’octobre, elle jouit du bonheur de revoir sa mère. Madame Mélite la pressa dans ses bras avec transport, elle pouvait à peine la reconnaître. Delphine était prodigieusement grandie; en même temps elle avait pris de l’embonpoint et les couleurs les plus vives. Madame Mélite, au comble de ses vœux, la regardait, la serrait contre son sein, l’embrassait, voulait parler, et ne pouvait exprimer l’excès de sa joie que par des pleurs. Madame Steinhausse, témoin de son bonheur, jouit en silence d’un si doux spectacle. — Vous me l’avez donnée mourante, dit-elle enfin; je vous la rends, madame, dans toute la force de la santé ; et, ce qui vaut mieux encore, je vous la rends bonne, douce, égale, sensible, raisonnable, enfin digne de faire votre bonheur. Cependant elle est si jeune, si peu formée, qu’à moins de certains ménagements, on pourrait craindre encore pour elle des rechutes; si vous voulez les prévenir, voici le régime qu’elle doit suivre; il n’est pas rigoureux, mais nécessaire. — Elle le suivra, interrompit madame Mélite; donnez, madame.
Et prenant le papier que lui présentait madame Steinhausse, elle le lut tout haut.
ORDONNANCE DU DOCTEUR STEINHAUSSE.
«Mademoiselle Delphine passera six mois de l’année à la cam-
«pagne; à Paris, elle ira très rarement aux spectacles, se donnera
«beaucoup d’exercice à pied, même en hiver; elle ne mangera
«jamais que du pain à son déjeuner et à son goûter, excepté dans
«le temps des fruits; elle ne portera que des habits simples, les
«seuls qui soient commodes et légers.
«Pour la préserver de l’ennui, on lui donnera des livres ins-
«tructifs et amusants, et l’on ne souffrira pas qu’elle soit un mo-
«ment oisive; si elle se laissait aller par hasard à la tristesse, il
«faudrait lui rappeler l’histoire de la grand’mère d’Agathe, et le
«bien qu’elle a fait à cette vieille femme: en suivant cette méthode
«et ce régime, mademoiselle Delphine conservera sa santé, sa
«gaieté, et le bonheur dont elle jouit.»
Madame Mélite approuva fort ce régime, elle promit de le suivre exactement, et témoigna à madame Steinhausse la plus vive reconnaissance; l’année d’ensuite elle acheta une maison dans la vallée de Montmorency, dans le voisinage de celle de madame Steinhausse. Delphine conserva toute sa vie pour cette dernière l’attachement qu’elle lui devait, et pour l’aimable Henriette la plus tendre amitié. Elle devint une personne charmante, et acquit de l’instruction et des talents; bonne, raisonnable, bienfaisante, elle était admirée et chérie de tous ceux qui l’approchaient; sa mère lui choisit un mari digne d’elle, dont elle fit le bonheur, et qui la rendit parfaitement heureuse.
Madame de Clémire cessa de parler.
— Eh quoi! s’écria Pulchérie, l’histoire est finie!... Ah! quel dommage!... — Si madame Mélite, reprit Caroline, eût eu autant de raison que madame Steinhausse, Delphine n’aurait jamais été paresseuse, capricieuse, ni méchante: ah! qu’une bonne mère est utile!
En parlant ainsi, Caroline baisa tendrement la main de sa mère.
— Maman, dit Pulchérie, je n’ai pas voulu vous interrompre dans Un endroit intéressant de l’histoire; mais j’ai une question à vous faire: qu’est-ce que le mal d’yeux qui s’appelle cataracte? — C’est une affection qui prive de la vue, quand elle atteint les deux yeux.
Madame de Clémire se leva; il était plus tard qu’à l’ordinaire; mais les enfants avaient trouvé la veillée bien courte; ils allèrent se coucher à regret, et ne rêvèrent toute la nuit qu’à Delphine.
Le jour suivant, Morel dit à César qu’il avait fait le calcul de ce que coûterait ce qu’il fallait acheter pour faire le cabinet vitré destiné aux papillons; cette dépense pouvait monter à sept ou huit louis. — Ce serait un plaisir bien cher! dit César; on peut s’amuser à meilleur marché ; et je vais tâcher de détourner mes sœurs de cette fantaisie.
En effet, il alla à l’instant même trouver ses sœurs: — Je viens, leur dit-il, vous offrir une occasion de prouver à maman qu’elle n’a Pas perdu sa peine en nous contant l’histoire de Delphine... — Comment donc, mon frère? — Et que nous avons profité des discours de madame Steinhausse: vous souvenez-vous qu’elle recommande de ne pas se livrer à toutes ses fantaisies? — Oh! oui; je m’en souviens. — Eh bien! notre chambre coûterait huit louis... — Huit louis!... — Tout autant... Avec cette somme on pourrait faire quelque bonne action... — Peut-on faire une pension avec huit louis? — Cette pension ne donnerait pas de quoi vivre, mais ces huit louis Pourraient soulager une pauvre famille... — Eh bien, mon frère, nous renonçons à la chambre vitrée. Si j’avais su cela pourtant, je ne me serais pas donné tant de peine pour apprendre à faire du filet. — Bon, nous aurons tant d’autres amusements!... Nous ferons comme Henriette: nous dessécherons des fleurs, des plantes; nous apprendrons la botanique, l’agriculture... — Nous demanderons à maman de l’argent pour faire de bonnes actions. — Maman n’est pas aussi riche que madame Mélite; elle n’est ici que par économie, et ne peut pas faire de pensions; mais vous savez comme elle est charitable pour les pauvres. — Il faudra nous charger de découvrir quelque vieille bonne femme bien à plaindre; si nous pouvions en trouver une qui fût aveugle! quelle joie!... nous ferions venir un chirurgien d’Autun, pour lui faire l’opération de la cataracte. — Assurément; mais il faut aussi que nous soyons bien raisonnables, que nos amusements ne coûtent rien; car maman ne serait pas en état de nous donner en même temps de l’argent pour nos fantaisies et pour des cataractes. — C’est vrai, on ne peut pas tout avoir.
Après ce petit conseil, les enfants montèrent chez madame de Clémire, et lui tirent part de leur résolution. Madame de Clémire les embrassa et loua la bonté de leurs cœurs: — Conservez de tels sentiments, mes chers enfants, leur dit-elle; ils assureront voire bonheur et le mien; et pour vous récompenser dès à présent, je vous promets de vous procurer l’occasion de dépenser, comme vous le souhaitez, les huit louis qu’aurait coûté la chambre vitrée. — Ah! maman, reprit Pulchérie, ajoutez à cela de nous promettre encore une histoire chaque soir, au lieu de nous la donner de temps en temps, comme vous aviez dit d’abord. — Eh bien! je m’y engage, répondit madame de Clémire, à condition que vous ne me donnerez point de sujet de mécontentement, car l’enfant qui, dans la journée, n’aura pas été raisonnable, sera le soir privé de la veillée. — C’est bien rigoureux, ma chère maman! — Mais votre frère et votre sœur ne s’en plaignent pas. — Maman, j’ai plus à craindre qu’eux; je suis la plus jeune, et par conséquent la moins raisonnable. — Aussi je n’exige pas autant de vous. — C’est vrai, maman, reprit Pulchérie: vous êtes la justice même; mais je n’en crains pas moins d’aller quelquefois me coucher sans veillée.
Ce même matin, César alla se promener dans la campagne avec l’abbé ; arrivés auprès d’une chaumière, ils virent un petit paysan qui en battait un autre bien plus grand et plus âgé que lui; l’aîné de ces enfants se contentait d’éviter les coups, et n’en portait aucun. César s’approche de ce dernier: — Est-ce votre frère, lui dit-il, qui vous bat de la sorte? — Non, monsieur, répondit le Paysan; c’est un de nos voisins. — Il est bien méchant! reprit César; et pourquoi, lorsqu’il vous bat ainsi, ne le lui rendez-vous pas? — Mais, monsieur, repartit le paysan, je ne peux pas: je suis le plus fort . César regarda l’abbé, et lui dit tout bas: — Voilà un généreux petit enfant: il faut nous informer si sa famille est pauvre. — Quel âge avez-vous? demanda l’abbé au paysan. — Huit ans, monsieur. — Comment vous nommez-vous? — Augustin, pour vous servir. — Avez-vous un père et une mère? — Oui, Dieu merci, et puis mon petit frère Colas, qui n’a que cinq ans. Tenez, voilà not’ maison là tout proche devant vous. — Ah! monsieur l’abbé, dit César, entrons dans cette chaumière.
L’abbé y consentit, et le petit Augustin conduisit César dans sa cabane. L’abbé s’entretint avec Madeleine, la mère d’Augustin; elle lui fit le plus touchant éloge de son enfant, qui ne lui avait jamais causé un moment de chagrin; il était si docile, si appliqué, que M. le curé lui donnait des soins particuliers, et avait pris la peine de lui apprendre lui-même à lire. En effet, cet enfant parlait très bien pour le fils d’un paysan; il avait d’ailleurs une physionomie intéressante qui prévenait en sa faveur. Madeleine conta Plusieurs traits charmants de lui; elle parla beaucoup de l’amitié qu’il avait pour son petit frère Colas. — Et pourtant, ajouta-t-elle, Colas n’est souvent qu’un espiègle.
Après cette conversation, César fit promettre à Augustin de venir le voir au château. Ils sortirent de la chaumière, et continuèrent leur promenade. Quand l’abbé se trouva seul avec César: — Avez-vous bien senti, lui dit-il, toute la sublimité du mot de cet enfant au sujet du petit paysan qui le battait? — Oui sûrement, répondit César, je l’ai bien comprise; il avait pitié de la faiblesse de ce méchant petit garçon. — Justement; et en faveur de cette faiblesse, il excusait l’emportement et l’arrogance. — Augustin est comme Turc, le grand chien de basse-cour, qui se laisse mordre avec tant de douceur par la petite chienne de maman. — Cette générosité est une vertu si naturelle, qu’on la trouve chez les nations les moins policées, et quelquefois même parmi les classes les plus méprisables. On lit dans l’Histoire générale des Voyages, qu’au Malabar on est plus en sûreté sous la simple escorte d’un seul enfant naïr que sous celle des plus redoutables guerriers de la même tribu; les voleurs du pays n’attaquent jamais que des voyageurs qu’ils rencontrent armés; ils ont, au contraire, le plus grand respect pour la faiblesse et l’enfance. Jugez donc, d’après ces exemples, combien est vil et dégradé l’homme privé d’une vertu si naturelle! C’est avec raison qu’on regarde comme un monstre, comme un assassin, celui qui abuse de sa force en opprimant le faible.... — Comme un assassin!... — Sans doute. Si un homme armé d’une épée se battait contre un autre homme qui n’aurait qu’une canne pour se défendre, ne serait-il pas un assassin? — Alors il faut se battre à armes égales. — Eh bien! si je me battais à coups de poing avec vous, la partie serait-elle égale? — Oh! non: votre coup de poing vaudrait mieux que le mien. — Vous ne pourriez me blesser, et moi, je pourrais facilement vous tuer; en me battant avec vous je serais donc un assassin, puisque j’emploierais toute ma force contre un être infiniment plus faible que moi? — Oh! cela est clair. — Et que penseriez-vous d’un homme riche et en faveur à la cour, et qui imposant par son rang à quelques gens obscurs profiterait de cette espèce de supériorité pour opprimer ces derniers? — Je penserais que cet homme serait presque aussi lâche, aussi cruel que celui qui battrait un autre homme hors d’état de se défendre. — Quand vous ne serez plus un enfant, si vous traitez durement les gens qui dépendront de vous, votre femme, vos enfants, vos domestiques, vous commettrez donc une lâcheté ? — Assurément: je sens bien que, dès qu’on a pour soi la force ou l’autorité, on manque de générosité, d’humanité, si l’on n’est pas doux, patient et indulgent. — Quand on commande, il faut donc n’ordonner que des choses justes, il faut rendre heureux ceux qui nous sont soumis, ou bien l’on n’est qu’un tyran; et rien n’est plus méprisant, plus lâche qu’un tyran.
Tout en causant ainsi, l’abbé et son élève arrivèrent au château au moment où l’on allait se mettre à table. Ils y trouvèrent un gentilhomme du voisinage qu’ils ne connaissaient pas, et que madame de Clémire avait retenu à dîner. Cet homme, nommé M. de la Palinière, âgé d’environ cinquante-cinq ans, était fort laid; il avait d’ailleurs une grosse verrue sur le nez, des sourcils très épais; Une perruque ronde et noire, placée de manière qu’elle lui enveloppait le visage à peu près comme un bonnet de nuit, lui cachait presque entièrement le front; en outre, il bégayait beaucoup, et était excessivement distrait. La figure originale de ce monsieur avait tellement frappé Pulchérie, qu’elle ne pouvait en détourner les yeux; M. de la Palinière ne disait pas un mot qu’elle n’eût envie de rire; cependant la crainte de déplaire à sa mère la forçait à se contraindre, et tout le temps du dîner elle se conduisit assez bien.
En sortant de table, l’abbé, qui avait déjà découvert que M. de la Palinière jouait aux échecs, lui proposa de faire sa partie; l’abbé se croyait un joueur de la seconde force: il laissa entendre au provincial qu’il était de la première; et, en conséquence, M. de la Palinière, avec beaucoup de modestie, demanda une tour. La baronne et madame de Clémire s’établirent à l’autre extrémité du salon pour faire de la tapisserie, et Pulchérie s’assit à côté de l’abbé, afin d’être en face de M. de la Palinière et de le considérer tout à son aise. La partie d’échecs commença: les deux joueurs paraissaient également attentifs; ils gardaient l’un et l’autre le plus profond silence, quand tout à coup M. de la Palinière, de l’air du monde le plus tranquille, renversa et brouilla toutes les pièces. L’abbé se mit à rire, croyant que c’était une distraction. Que faites-vous donc? s’écria-t-il. — Vous vous êtes trompé, répondit M. de la Palinière: c’est moi qui suis en état de vous donner la tour; recommençons. A ces mots, l’abbé parut un peu surpris, et Pulchérie laissa échapper un grand éclat de rire.
On fit une nouvelle partie; l’abbé fut forcé de recevoir l’avantage qu’avait accepté M. de la Palinière, et ce dernier le fit mat en dix coups. L’abbé confondu répéta plusieurs fois que son adversaire était de la première force, et M. de la Palinière soutint qu’il était à peine de la seconde.
Pendant ce débat, Pulchérie riait malicieusement, en répétant que M. l’abbé ne jouait donc pas aussi bien qu’il l’avait toujours cru; remarque qu’elle accompagna de quelques moqueries très impertinentes. Madame de Clémire, occupée à sa tapisserie, parut n’avoir pas remarqué tout ce qui s’était passé ; mais quand M. de la Palinière fut parti, Pulchérie s’approcha du métier de sa mère, et lui demanda si elle conterait le soir une histoire bien longue. — Que vous importe? dit la baronne, puisque vous ne l’entendrez pas. — Comment, ma bonne maman?.... — Une petite fille moqueuse et impertinente n’est pas digne d’être admise à nos veillées. — Mais, ma bonne maman, qu’ai-je donc fait? — Écoutez-moi, Pulchérie, dit madame de Clémire: si je cherchais à contrarier, à piquer une personne qui serait mon égale, serait-ce un bon procédé ? Non assurément: je serais, dans ce cas, impolie et malhonnête; on aurait le droit de penser que j’ai un mauvais caractère, que je manque d’esprit. Si je voulais embarrasser et fâcher une personne au-dessus de moi, une personne digne d’inspirer du respect par son âge et son expérience, je serais encore plus coupable, plus inexcusable. A présent, dites-moi, devez-vous du respect à l’ami de votre père et de votre mère, à l’homme qui se consacre entièrement à l’éducation de votre frère? Non-seulement M. l’abbé doit vous inspirer du respect, mais si vous avez un bon cœur, vous avez sûrement beaucoup d’attachement pour lui... — Oui, maman, reprit Pulchérie en pleurant, je respecte M. l’abbé, et je l’aime... — Cependant vous venez de vous moquer de lui, et vous avez fait tout ce qui dépendait de vous pour le fâcher. Quand il serait vrai qu’il eût la prétention de jouer parfaitement aux échecs, que cette prétention ne fût pas fondée, devez-vous chercher à faire remarquer ce petit ridicule? Avec un bon cœur peut-on s’amuser des travers des autres? peut-on montrer tant de malignité ?... surtout lorsqu’elle a pour objet une personne qui a des droits à notre amitié ! — Oh! maman, s’écria Pulchérie en fondant en larmes, j’ai ri mal à propos, je le vois à présent, mais sans malignité. — En effet, maman, ajouta Caroline attendrie, j’étais présente, et je crois que ma sœur n’avait pas le projet de fâcher M. l’abbé... — Est-ce bien vrai? interrompit madame de Clémire en regardant fixement Caroline; est-ce bien vrai, ma fille?
Caroline rougit, baissa les yeux, et ne répondit rien. — Et vous, Pulchérie, continua madame de Clémire, ètes-vous bien sûre d’avoir ri sans malignité ? L’embarras que vous supposiez à M. l’abbé ne vous a point divertie? Vous ne lui avez rien dit avec l’intention de le piquer?... Examinez-vous bien, et répondez-moi. — Maman... je ne suis pas capable de mentir... — J’en suis persuadée. — Maman!... — Eh bien!... — Je ne mérite plus de rester aux veillées... — Mais vous méritez toujours ma tendresse, reprit madame de Clémire en l’embrassant, puisque vous êtes sincère. — Ma chère maman, suis-je bannie pour toujours de la veillée? — Non; pour huit jours seulement... — Mon Dieu!... mais du moins, maman, me pardonnez-vous? — Oui, car, j’en suis sûre, vos torts ne viennent point de votre cœur. — C’était seulement faute de réflexion. — Je le crois, et votre repentir me fait espérer que vous ne retomberez jamais dans une semblable faute. A présent, poursuivit madame de Clémire, approchez, Caroline: j’ai aussi un reproche à vous faire; pour excuser votre sœur, vous venez tout à l’heure de parler contre votre conscience. — Maman... je l’avoue... mais... — Le motif qui vous a fait trahir la vérité mérite sans doute de l’indulgence, cependant rien ne peut nous autoriser à mentir. Pour obliger votre sœur, vous serait-il permis de ne pas exécuter un ordre que je vous aurais donné ? — Oh! non, certainement. — Eh bien! vous avez fait plus que de me désobéir, vous avez désobéi à Dieu. — O ciel!... Mais cela est vrai: les commandements de Dieu défendent le mensonge! — D’ailleurs, soyez-en bien sûre, jamais le mensonge ne peut être véritablement utile: tôt ou tard il se découvre, et déshonore celui qui l’emploie; tandis que la vérité, en obtenant l’estime, en attirant la confiance, nous sert même dans les occasions où l’on pourrait croire qu’elle devrait être dangereuse et nuisible. — Ceci me rappelle un trait d’histoire très intéressant, dit la baronne. — Oh! ma bonne maman, interrompit Pulchérie, si vous le dites à la veillée, je ne le saurai pas! — Allons, reprit la baronne, je veux bien le conter dans cet instant.
A ces mots, Pulchérie sauta au cou de sa grand’mère, qui la retint sur ses genoux; César et Caroline s’approchèrent, et la baronne reprenant la parole: — Le trait que vous désirez savoir, dit-elle, se trouve dans l’histoire des Arabes.
L’hagib de Cordoue, guerrier célèbre, mais d’un caractère cruel et féroce, avait condamné à mort plusieurs prisonniers de guerre; l’un d’eux, ayant obtenu de l’hagib un moment d’audience, lui parla ainsi: — Vous devriez, seigneur, m’accorder ma grâce, car un jour Abderrahman ayant prononcé des imprécations contre vous, je lui représentai qu’il avait tort, et dès cet instant j’ai toujours été brouillé avec lui... L’hagib lui ayant demandé s’il avait quelque témoin de ce fait, l’officier nomma un prisonnier près de subir la mort ainsi que lui. Le général fit avancer ce dernier, et après l’avoir interrogé il accorda la grâce que l’autre sollicitait; ensuite il demanda à celui qui avait servi de témoin s’il avait aussi pris sa défense contre Abderrahman. Celui-ci, continuant de rendre hommage à la vérité, eut le courage de répondre qu’il n’avait pas cru devoir le faire. L’hagib, malgré sa férocité, fut vivement frappé de tant de franchise et de grandeur d’âme. — Eh bien! reprit-il après un moment de silence, si je vous accordais la vie et la liberté, seriez-vous encore mon ennemi? — Non, seigneur, répondit le prisonnier. — Il suffit, dit l’hagib: je compte entièrement sur cette simple parole; vous m’avez trop prouvé l’horreur que vous cause le mensonge, pour que je doute de vos promesses. Conservez cette vie qui vous est moins chère que l’honneur et la vérité, et recevez la liberté comme la juste récompense due à tant de vertu.
— Vous le voyez, mes enfants, continua la baronne, la vérité, ainsi que l’a dit votre mère, nous sert même dans les circonstances où il semble qu’elle pourrait nous être funeste. Dans celte occasion, elle eût dû redoubler la fureur d’un homme impérieux et sanguinaire; cependant elle est si belle, si touchante, qu’au lieu d’irriter un tyran, elle l’adoucit et le désarma. — Et puis, dit Pulchérie, quand une fois on a prouvé qu’on est bien franc, on n’a pas besoin d’affirmer ce qu’on dit. — Sans doute, les protestations sont inutiles; un simple oui persuade mieux que tous les serments faits par une personne dont la sincérité ne serait pas bien reconnue. Aussi tous les grands hommes ont-ils été particulièrement recommandables par leur amour pour la vérité ; entre autres Xénocrate, philosophe illustre, et Épaminondas, ce héros si vertueux, qui avait pour règle constante de ne mentir jamais, même en riant.
En ce moment, l’abbé entra dans le salon, et demanda à madame de Clémire si elle voulait voir le petit Augustin, qui venait d’arriver avec sa mère. Madame de Clémire, à qui César avait conté l’histoire de sa promenade, répondit qu’elle serait charmée de faire connaissance avec Augustin; et un moment après il parut avec Madeleine; celle-ci offrit à madame de Clémire un petit panier rempli d’œufs frais. Augustin fut bien caressé de toute la famille. Madame de Clémire avait déjà pris des renseignements sur la situation de Madeleine; informée qu’elle était pauvre et que son mari était à peine convalescent d’une grande maladie, elle lui donna volontiers, à la sollicitation de César, quatre louis, moitié de la somme réservée pour une bonne action; et elle engagea Augustin à venir jouer tous les jours avec César. Augustin demanda la permission d’amener quelquefois avec lui son petit frère Colas, parce que, disait-il, Colas s’ennuierait tout seul à la maison. On loua l’amitié d’Augustin pour son frère, et la demande fut accordée.
Cependant le soir approchait; César et Caroline, voyant la peine extrême qu’éprouvait leur sœur d’être privée de la veillée, résolurent, l’un et l’autre, de supplier leur grand’mère de ne point conter d’histoire durant les huit jours de la pénitence de Pulchérie; ils aimaient mieux différer un plaisir qu’ils désiraient vivement, que de le goûter sans leur sœur. La baronne les approuva, et il fut décidé que tout le monde se passerait de la veillée pendant huit jours.
Dans cet espace de temps, madame de Clémire causant un soir avec ses enfants: — Maman, lui dit Caroline, vous nous avez défendu toute espèce de conversation avec les domestiques, parce qu’ils manquent d’éducation; et cependant vous nous permettez de causer avec plusieurs paysans, et vous-même vous paraissez prendre beaucoup de plaisir à vous entretenir avec le bonhomme Philippe, avec la vieille mère Monique et Madeleine. — C’est vrai, répondit madame de Clémire, et je vais vous expliquer cette apparente contradiction. Les domestiques n’ont point d’éducation; cependant, l’habitude d’entendre parler leurs maîtres rend leur langage moins mauvais que celui des paysans; mais dans un autre genre, ce langage n’en est pas moins défectueux; car le vice principal que les gens délicats y trouvent tient beaucoup plus à la bassesse des expressions, à la puérilité des idées, qu’aux mots. En écoutant parler des paysans, je ne crains pas que vous preniez l’habitude de dire, j’allions, je venions, j’ons, etc.: ces manières de s’exprimer sont trop différentes des vôtres, pour que vous les adoptiez; tandis qu’au contraire vous Pourriez, à votre âge, ne pas être frappés du mauvais langage des domestiques, et, par conséquent, les imiter sans vous en apercevoir. J’aime, je l’avoue, à m’entretenir avec des paysans; leur simplicité, leur naturel m’intéresse et m’attache; leurs expressions sont souvent comiques, mais jamais basses. Leur tour d’esprit original et singulier me rappelle les grâces naïves et piquantes de nos vieux auteurs français, surtout nos bons paysans bourguignons, qui ont conservé dans leur langage une si grande quantité de mots gaulois: enfin j’aime à les voir, à les contempler, parce qu’ils sont laborieux et vertueux; j’aime à les entendre, parce qu’ils ont un langage franc sans exagération. L’autre jour, quand le bonhomme Philippe, en voyant courir Caroline, s’écriait: «Oh! qu’alle est donc gente!» mon amour-propre de mère était bien plus satisfait que si j’eusse entendu dire à Paris cette phrase qu’on y prodigue tant: «Elle est ravissante!» Au reste, mes enfants, continua madame de Clémire, songez que ce sont des généralités, et qu’il faut admettre plusieurs exceptions. On trouve des paysans vicieux, et l’on voit souvent des domestiques vertueux: vous en avez la preuve en Morel. D’ailleurs la chère bonne maman nous contera dans quelques jours une histoire touchante, qui vous prouvera mieux encore qu’il n’est point d’état dans lequel on ne puisse trouver des vertus sublimes. — Maman, vous la savez donc cette touchante histoire? — Oui, et même nous en tenons les détails d’un de nos amis qui en a connu Particulièrement les héros. — Oh! que j’ai envie de la savoir, cette histoire!... — Et moi aussi!... — Et moi aussi!... — Dans quatre Jours vous aurez cette satisfaction. — Quatre jours! c’est bien long!
Enfin ces quatre mortels jours s’écoulèrent: avec quel plaisir on vit arriver le jour de la veillée; avec quelle joie on vit paraître la nuit!... A huit heures un quart toute la famille avait soupé ; chacun prit sa place, et la baronne conta l’histoire suivante.
LE CHAUDRONNIER OU LA RECONNAISSANCE RECIPROQUE.
Table des matières
LE roi d’Angleterre, Jacques II, contraint d’abandonner son royaume, vint se réfugier en France; Louis XIV lui donna un asile à Saint-Germain où vinrent aussi se fixer quelques sujets fidèles qui l’avaient suivi. Madame de Varonne, dont je vais vous conter l’histoire, était d’une famille irlandaise qui avait suivi Jacques II dans l’exil; tout le temps que vécut son mari elle jouit d’une honnête aisance; mais devenue veuve, et se trouvant sans protection, sans parents, elle n’eut pas le crédit d’obtenir de la cour une partie de la pension qui avait fait subsister son mari. Cependant elle écrivit aux ministres, elle envoya plusieurs placets; on lui répondit «qu’on mettrait sa demande sous les yeux du roi.» Deux ans se passèrent sans qu’elle vît ses espérances se réaliser. Enfin, ayant renouvelé ses sollicitations, elle reçut un refus formel; il ne lui fut plus possible de s’aveugler sur son sort. Sa situation était déplorable; depuis deux ans elle avait été obligée de vendre successivement, pour vivre, son argenterie et une partie de ses meubles; il ne lui restait aucune ressource. Son goût pour la solitude, sa piété solide et sa mauvaise santé l’avaient toujours tenue éloignée de la société, et particulièrement depuis la mort de son mari. Elle se trouvait donc sans appui sans amis, sans espérance, dénuée de tout, plongée dans la plus affreuse misère, et, pour comble de maux, elle avait cinquante ans et une santé délabrée. Dans cette extrémité elle eut recours au véritable dispensateur des consolations et des grâces, à celui qui pouvait changer son sort, ou lui donner le courage d’en supporter patiemment la rigueur; elle se jeta à genoux, et pria Dieu avec confiance; s’élevant bientôt au-dessus d’elle-même, elle sentit le calme renaître dans son âme, et envisagea d’un œil ferme tout ce que son état avait d’affreux. — Eh bien! dit-elle, puisqu’il faut un jour la perdre cette existence fragile, qu’importe qu’elle soit anéantie par le dernier terme de la misère, ou par une maladie? qu’importe de mourir sous un dais ou sur de la paille? Ma mort en sera-t-elle plus douloureuse, parce que je n’aurai rien à regretter sur la terre? Non sans doute; au contraire, je n’aurai besoin ni d’exhortation ni de courage; je n’aurai point de sacrifice à faire: abandonnée de tout le monde, je ne penserai qu’à celui qui régit l’univers; je le verrai prêt à me recevoir, à me récompenser, et j’attendrai la mort, le plus précieux de ses bienfaits...
— Quel courage! interrompit Caroline; est-il possible de mourir sans regretter un peu la vie? — Songez, ma fille, dit la baronne, que madame de Varonne n’avait point d’enfants... — Et qu’elle n’avait plus ni père ni mari, ajouta madame de Clémire. — D’ailleurs, reprit la baronne, la religion peut donner cette sublime résignation, et je vous ai déjà dit que madame de Varonne avait Une piété solide. Mais reprenons le fil de son histoire.
Comme elle réfléchissait sur sa destinée, Ambroise, son domestique, entra. Il est nécessaire de vous faire connaître cet Ambroise. C’était un homme de quarante ans, qui depuis vingt années servait madame de Varonne; ne sachant ni lire ni écrire, brusque, taciturne, grondeur, il avait toujours eu l’air de mépriser ses camarades, de bouder ses maîtres; sa mine constamment refrognée, son humeur chagrine rendaient son service peu agréable. Cependant son exactitude, sa bonne conduite l’avaient toujours fait regarder comme un excellent sujet et un domestique précieux; on ne lui connaissait que des qualités essentielles, et pourtant il possédait des vertus sublimes; sous un extérieur si grossier, il cachait l’âme la plus sensible et la plus élevée.
Madame de Varonne, quelque temps après la mort de son mari, avait renvoyé les gens attachés à son service, et n’avait gardé qu’une cuisinière, une servante et Ambroise. Enfin elle se voyait contrainte de congédier encore ces trois domestiques. Ambroise, comme je vous le disais, entra: on était en hiver; il tenait une bûche, et allait la mettre au feu, lorsque madame de Varonne lui dit: — Ambroise, il faut que je vous parle.
Le ton ému avec lequel madame de Varonne prononça ces mots frappa Ambroise; posant sa bûche sur le plancher, et regardant sa maîtresse: — Mon Dieu! madame, dit-il, qu’est-ce qu’il y a? — Ambroise, savez-vous ce que je dois à la cuisinière? — Vous ne lui devez rien, madame, ni à moi, ni à Marie, vous avez payé le mois hier... — Ah! tant mieux: je ne m’en souvenais pas. Eh bien! Ambroise, je vous charge de dire à la cuisinière et à Marie que je n’ai plus besoin de leurs services... Et vous-même, mon cher Ambroise, il faut que vous cherchiez une autre condition. — Une autre condition!... Que voulez-vous dire? Je veux mourir à votre service; je ne vous quitterai point, quoi qu’il arrive... — Ambroise, vous ne connaissez pas ma situation. — Madame, vous ne connaissez pas Ambroise... Eh bien! si l’on vous retranche de votre pension et que vous n’ayez pas le moyen de payer vos gens, renvoyez les autres, à la bonne heure; mais moi, je n’ai pas mérité d’être chassé avec eux. Je n’ai point l’âme mercenaire, madame... — Mais, Ambroise, je suis ruinée, entièrement ruinée. Tout ce que je possédais, je l’ai vendu, et l’on m’ôte ma pension... — On vous ôte votre pension... ça ne se peut pas. — Rien n’est plus vrai cependant. — Ah! bon Dieu! — Il faut respecter, adorer les décrets de la Providence, et s’y soumettre sans murmure, mon bon Ambroise. Pourtant, dans mon malheur, j’éprouve une grande consolation; c’est de me sentir parfaitement résignée. Tant d’êtres sur la terre, tant de familles vertueuses se trouvent dans la situation où je suis!... Moi, du moins, je n’ai point d’enfants; je souffrirai seule: c’est peu souffrir... — Non, non, s’écria Ambroise, d’une voix entrecoupée, non, vous ne souffrirez pas. J’ai des bras, je sais travailler... — Mon cher Ambroise, interrompit madame de Varonne attendrie, je n’ai jamais douté de votre attachement... Je n’en abuserai point. Voici seulement ce que j’en attends; c’est que vous alliez me louer une petite chambre à un cinquième étage. J’ai encore quelque argent, il me suffira pour deux ou trois mois. Je travaillerai, je coudrai. Cherchez-moi dans Saint-Germain quelques pratiques: voilà tout ce que je vous demande, et tout ce que Vous pourrez faire pour moi.
Ambroise était resté immobile devant sa maîtresse, la considérant en silence; lorsqu’elle eut fini de parler, il tomba à ses pieds. — Ah! ma respectable maîtresse, s’écria-t-il, recevez le serment du pauvre Ambroise; je m’engage à vous servir jusqu’à la fin de ma vie!... et de meilleur cœur, avec plus de respect et d’obéissance que je n’ai jamais fait. Depuis vingt ans je suis nourri, habillé chez vous; vous me faites vivre, vous me rendez la vie heureuse. J’ai bien souvent mésusé de votre bonté et de votre patience. Ah! madame, pardonnez-moi toutes les fautes que m’a fait commettre envers vous mon mauvais caractère. Je les réparerai, soyez-en sûre; je ne demande des jours au bon Dieu que pour cela.
En achevant ces mots, Ambroise, tout en larmes, se releva et sortit précipitamment, sans attendre de réponse.
Vous jugez facilement de quelle vive et profonde reconnaissance le cœur de madame de Varonne dut être pénétré. Au bout de quelques minutes, Ambroise revint; il tenait un petit sac de peau, et le posant sur la cheminée: — Grâce à Dieu, dit-il, grâce à vous, madame, et à défunt monsieur, il y a là dedans trente louis. Cet argent vient de vous, il vous appartient... — Ambroise! le fruit de vos épargnes durant vingt ans!... je ne puis accepter!... — Quand vous aviez de l’argent, vous m’en donniez. Quand vous n’en avez plus, je vous le rends. L’argent n’est bon qu’à cela. Je sais bien que cette petite somme ne peut pas tirer madame d’embarras; mais voici comme je compte m’arranger. Il faut que madame se souvienne que je suis le fils d’un chaudronnier, et que je n’ai pas oublié mon premier métier; car, dans mes moments perdus, et quelquefois quand madame me permettait de sortir, j’allais chez Nicault, un de mes pays, qui est chaudronnier, et je travaillais chez lui pour me distraire. Eh bien! à présent je travaillerai sérieusement, et avec quel courage!... — Ah! c’en est trop, s’écria madame de Varonne; vertueux Ambroise, dans quel état indigne de vous le sort vous a-t-il placé !... — J’en suis content, reprit Ambroise, si madame peut s’accoutumer à son changement de situation. — Votre attachement, Ambroise, doit me consoler de tout. Mais vous voir souffrir pour moi! — Souffrir en travaillant, et quand ce travail vous sera utile! De pareilles souffrances me rendront heureux. Dès demain je me mets à l’ouvrage. Nicault, qui est un brave homme, ne m’en laissera pas manquer. Il est accrédité dans Saint-Germain; il a justement besoin d’un bon compagnon: je suis fort, je ferai bien l’ouvrage de deux, et tout ira pour le mieux.
Madame de Varonne, ne trouvant pas d’expressions pour témoigner son admiration, levait les yeux au ciel, et ne répondait que par ses pleurs.
Le lendemain, la cuisinière et la servante furent congédiées. Ambroise loua dans Saint-Germain une petite chambre bien propre, bien claire, à un troisième étage, et la meubla du peu de meubles qui restaient à sa maîtresse, et y conduisit madame de Varonne. Elle y trouva un bon lit, un grand fauteuil bien commode, une petite table avec une écritoire et du papier, au-dessus de laquelle ses livres étaient rangés sur cinq ou six planches; une grande armoire qui contenait son linge, ses robes, et une provision de fil pour travailler; un couvert d’argent, car Ambroise ne voulait pas qu’elle mangeât dans de l’étain, et la bourse de peau qui renfermait les trente louis. Dans un coin de la chambre, derrière un rideau, était cachée la petite vaisselle de terre qui devait servir à la cuisine de madame de baronne. — Voilà, dit Ambroise, tout ce que j’ai pu trouver de mieux pour le prix que madame voulait mettre à son loyer. Il n’y a qu’une chambre; mais la servante couchera sur un matelas roulé sous le lit de madame... — Comment! la servante! interrompit madame de Varonne. — Pardi, madame peut-elle se passer d’une servante pour faire son pot-au-feu, ses commissions, pour la déshabiller?... — Mais, mon cher Ambroise!... — Oh! cette servante-là ne vous coûtera pas cher: c’est une enfant de treize ans; vous ne lui donnerez Point de gages, et elle vivra des restes de madame. Pour ce qui est de moi, j’ai fait mon arrangement avec Nicault. Je lui ai dit que j’avais été compris dans la réforme que madame a été forcée de faire; que j’étais dans le besoin, et ne demandais pas mieux que de travailler. Nicault, qui est riche, et de plus un brave homme, me couchera chez lui: c’est à deux pas d’ici; il me nourrira, et me donnera vingt sous par jour. La vie est à bon marché à Saint-Germain: ainsi avec vingt sous par jour madame pourra vivre tout doucement, d’autant qu’elle a quelques provisions et un peu d’argent comptant. Je n’ai pas voulu dire tout cela devant la petite Suzanne, votre nouvelle servante. A présent je vais vous la chercher.
Ambroise sortit aussitôt, et revint un moment après, tenant par la main une jolie petite fille, qu’il présenta à madame de Varonne: — Voici la jeune fille dont j’ai eu l’honneur de parler à madame. Son père et sa mère sont pauvres, mais laborieux; ils ont six enfants, et madame fera une très bonne action en prenant celle-ci à son service.
Après ce préambule, Ambroise, d’un ton sévère, exhorta Suzanne à se bien conduire; ensuite il prit congé de madame de baronne, et s’en alla chez son ami Nicault.
Qui pourrait dire tout ce qui se passait au fond de l’âme de madame de Varonne? Elle était pénétrée de reconnaissance et d’admiration, et ne revenait pas de la surprise que lui causait le changement subit dans les manières et dans l’humeur d’Ambroise; cet homme toujours si brusque, si grossier, ne paraissait plus être le même; depuis qu’il était devenu son bienfaiteur, il n’était pas reconnaissable: il joignait les égards aux procédés, la délicatesse à l’héroïsme, et son cœur lui avait appris en un moment tout ce qu’on doit de ménagement et de respect aux infortunés. On voyait qu’il sentait combien sont sacrées les obligations que nous imposent nos propres bienfaits, et que l’on n’est pas véritablement généreux si l’on humilie, ou seulement si l’on embarrasse le malheureux que l’on secourt.
Le lendemain du jour où madame de Varonne prit possession de son nouveau domicile, elle ne vit pas Ambroise de la journée, parce qu’il travaillait; mais il vint le soir un moment, et pria madame de Varonne de donner une commission à Suzanne; quand il se trouva seul avec sa maîtresse, il tira de sa poche vingt sous enveloppés dans du papier, et les posant sur la table: — Voilà, dit-il, ma journée.
Alors, sans attendre de réponse, il rappela Suzanne, et retourna chez Nicault. Après un semblable emploi de sa journée, que le sommeil doit être paisible, et le réveil doux! Par ce que nous éprouvons en faisant une bonne action, jugeons de la satisfaction inexprimable que procure une action héroïque.
Ambroise, fidèle aux devoirs qu’il s’était imposés, venait tous les jours faire une visite à madame de Varonne, et déposer chez elle le fruit du travail de sa journée; il ne se réservait, au bout de chaque mois, que l’argent nécessaire pour payer son blanchissage; et celui qu’il dépensait le dimanche pour boire quelques bouteilles de bière, il le demandait à madame de Varonne, et le recevait comme un don. En vain madame de Varonne, affligée de dépouiller ainsi le généreux Ambroise, voulait lui persuader qu’elle pourrait vivre en lui coûtant moins; Ambroise alors ne l’écoutait pas, ou paraissait l’entendre avec tant de peine, qu’elle était bientôt forcée de se taire.
Dans l’espoir d’engager Ambroise à se procurer un peu plus d’aisance, madame de Varonne, de son côté, se livrait presque sans relâche à des travaux d’aiguille. Suzanne l’aidait et allait vendre son ouvrage; mais quand madame de Varonne parlait à Ambroise du profit qu’elle retirait de son travail, il répondait simplement tant mieux, et parlait d’autre chose. Le temps n’apporta nul changement dans sa conduite; durant quatre ans entiers on ne le vit jamais se démentir un seul instant.
Enfin le moment approchait où madame de Varonne devait ressentir le chagrin le plus déchirant pour son cœur. Un soir qu’elle attendait Ambroise comme à l’ordinaire, elle vit entrer dans sa chambre la servante de Nicault, qui vint lui dire qu’Ambroise était Malade, qu’il avait été forcé de se mettre au lit. A cette nouvelle, Madame de Varonne pria la servante de la conduire sur-le-champ chez Nicault, et en même temps elle ordonna à Suzanne d’aller chercher un médecin. Madame de Varonne, en arrivant chez Nicault, causa beaucoup de surprise à ce dernier, qui ne l’avait jamais vue. Elle lui dit qu’elle voulait aller dans la chambre d’Ambroise. — Mais, madame, reprit Nicault, c’est impossible... — Comment? — Il faut monter une échelle pour arriver à ce grenier... — Une échelle!... Ah! pauvre Ambroise!... Je vous en prie, conduisez-moi... — Mais, madame, encore une fois, vous risquerez de vous rompre le cou; et puis vous ne pourrez vous tenir debout chez Ambroise; il est niché dans un si vilain trou!
A ces mots, madame de Varonne eut peine à retenir ses pleurs, et priant de nouveau Nicault de la guider, elle arriva au bas d’une petite échelle qu’elle monta difficilement, et qui la conduisit à un grenier où elle trouva Ambroise couché sur une paillasse. — Mon cher Ambroise, s’écria-t-elle en le voyant, dans quel état je vous trouve! Et vous disiez que votre logement vous plaisait, que vous étiez bien!...
Ambroise n’était pas en état de répondre à madame de Varonne; depuis près d’une heure il n’avait plus sa tête; madame de Varonne, s’en apercevant bientôt, se livra à toute sa douleur. Enfin Suzanne revint avec un médecin; ce dernier, en entrant dans le galetas d’Ambroise, fut étrangement surpris de voir auprès de la paillasse d’un pauvre garçon chaudronnier une dame décemment mise, dont l’air distingué annonçait la naissance, et qui paraissait accablée de désespoir. Il s’approcha du malade, l’examina attentivement, et dit qu’on l’avait appelé trop tard. Jugez de l’état de madame de Varonne, lorsqu’elle entendit prononcer ce funeste arrêt. — Aussi, dit Nicault, c’est sa faute, à ce pauvre Ambroise: il y a plus de huit jours qu’il est malade et que je voulais l’empêcher de travailler; mais il allait toujours son train. Il ne s’est alité que ce matin, encore nous avons eu bien de la peine à le décider. Pour entrer chez nous, il s’était chargé de plus d’ouvrage qu’il n’en pouvait faire; il s’est tué à force de travailler.
Chaque mot de Nicault était un trait mortel pour la malheureuse madame de Varonne. Elle s’avança vers le médecin, et, les mains jointes, elle le conjura de ne pas abandonner Ambroise. Le médecin avait de l’humanité ; d’ailleurs sa curiosité était vivement excitée; il promit de passer une partie de la nuit auprès d’Ambroise. Madame de Varonne envoya chercher chez elle des matelas, des couvertures, du linge; dès qu’elle eut préparé avec Suzanne un lit pour Ambroise, le médecin et Nicault l’y posèrent doucement; alors madame de Varonne se jeta sur une escabelle de bois, et donna un libre cours à ses pleurs. Sur les quatre heures du matin, le médecin se retira, après avoir soigné le malade, et promis de revenir à midi. Vous pensez bien que madame de Varonne ne quitta pas Ambroise un moment; elle passa quarante-huit heures à son chevet sans recevoir du médecin la plus légère espérance; enfin, le troisième jour, il annonça qu’il croyait entrevoir du mieux, et le soir même il déclara qu’il répondait de la vie d’Ambroise.
La baronne en était là de son récit, lorsque madame de Clémire, craignant qu’elle ne fût fatiguée, l’interrompit, quoiqu’il ne fût pas neuf heures et demie, et l’engagea à réserver le reste de son histoire Pour le lendemain. — Eh quoi! déjà ? s’écria Caroline; il est encore de si bonne heure!... — Vous ne remarquez pas, dit madame de Clémire, que depuis un quart d’heure votre bonne maman est enrouée, et qu’elle a toussé plusieurs fois?... — Maman!... — Vous devriez être plus attentive, et ne pas abuser de la bonté qu’on vous témoigne... — Maman, je sens mon tort... — Alors je suis sûre qu’une autre fois vous n’hésiterez pas à sacrifier vos plaisirs à la reconnaissance, et même à de simples égards de société.
Après cette petite leçon on alla se coucher, et le lendemain la baronne continua son récit de cette manière:
Je ne vous peindrai point la joie, les transports de madame de Varonne en voyant Ambroise hors de danger; elle voulait le veiller encore la nuit suivante; mais Ambroise, qui avait recouvré sa connaissance, ne voulut pas y consentir. Elle s’en retourna accablée de fatigue; le médecin se présenta le lendemain chez elle; il lui témoigna tant d’intérêt, il paraissait si touché des soins qu’elle avait eus Pour Ambroise, que madame de Varonne ne put se défendre de répondre à ses questions. Elle satisfit sa curiosité, et lui conta son histoire. Trois jours après cette confidence, le médecin, qui n’habitait pas ordinairement Saint-Germain, fut obligé de retourner à Paris; il Partit précipitamment, laissant Ambroise en convalescence.
Cependant madame de Varonne se trouvait dans une situation critique; en huit jours elle avait dépensé pour Ambroise le peu d’argent qu’elle possédait; elle en avait assez pour vivre encore quatre ou cinq jours; mais alors Ambroise ne serait pas en état de se remettre à l’ouvrage, et elle frémissait en songeant que la nécessité le contraindrait à travailler, au risque de retomber malade. Elle sentit l’horreur de sa situation, et se reprocha amèrement d’avoir accepté les secours du généreux Ambroise. — Sans moi, disait-elle, il serait heureux, son travail aurait pu lui procurer une honnête subsistance; son attachement pour moi lui a ravi son bonheur... et peut lui coûter la vie!... et moi, je mourrai sans m’acquitter... M’acquitter!... et quand il me serait possible de disposer à mon gré des événements, pourrais-je m’acquitter jamais! Dieu seul la saurait payer, cette dette sacrée! Dieu seul peut récompenser dignement une vertu si sublime!...
Un soir que madame de Varonne était profondément absorbée dans ses douloureuses réflexions, Suzanne, tout essoufflée, entra dans sa chambre, et lui dit qu’une belle dame demandait à la voir. — Elle se trompe sûrement, répondit madame de Varonne. — Non, non; elle a dit comme ça: «Madame de Varonne qui demeure «ici, chez M. Daviet, au troisième étage sur la cour?» Elle disait cela de sa voiture, une voiture avec quatre beaux chevaux. Moi, j’étais sur le pas de la porte. «Madame, ai-je fait, c’est ici. — «Voulez-vous bien aller dire à madame de Varonne que je lui «demande en grâce de m’accorder un moment d’entretien.» Là-dessus j’ai pris mes jambes à mon cou...
En ce moment on entendit frapper doucement à la porte; madame de Varonne se leva avec une extrême émotion pour aller ouvrir; une dame parfaitement belle se présenta d’un air timide et attendri. Madame de Varonne renvoya Suzanne. — Je suis charmée, madame, lui dit l’inconnue, de vous annoncer que le roi vient enfin d’être informé de votre situation, et qu’il a bien voulu réparer les injustices de la fortune envers vous... — Oh! Ambroise!... s’écria madame de Varonne en joignant les mains et les élevant avec l’expression de la reconnaissance la plus vive...
A cette exclamation, l’inconnue ne put retenir ses larmes; elle s’approcha de madame de Varonne, et lui prenant affectueusement les mains: — Venez, madame, lui dit-elle, venez dans le nouveau logement qui vous est préparé ! — Ah! madame, interrompit madame de Varonne, comment vous exprimer... Mais si j’osais... je vous demanderais la permission... Madame, j’ai un bienfaiteur, daignez souffrir qu’avant tout j’aille l’instruire... — Vous avez toute liberté, reprit l’inconnue; dans la crainte de vous gêner, je ne vous demanderai pas à vous accompagner jusqu’à votre maison, j’irai de mon côté ; mais je veux vous conduire à votre voilure, qui vous attend à la porte... — Ma voiture!... — Oui, madame, ne perdons plus de temps, venez.
En disant ces mots, l’inconnue, donnant le bras à madame de Varonne, qui pouvait à peine se soutenir sur ses jambes, descendit avec elle. Arrivée près de la porte, l’inconnue dit à un laquais qui l’attendait: — Appelez les gens de madame de Varonne.
Cette dernière croyait rêver. Son étonnement s’accrut encore en Voyant un laquais vêtu de gris faire approcher une voiture simple et commode. La darne inconnue fit ouvrir la portière du carrosse, y fit entrer madame de Varonne, et la quitta pour aller rejoindre sa voiture. Le nouveau laquais de madame de Varonne lui demanda ses ordres; il fut prié bien poliment, et avec une voix tremblante, de prendre le chemin de la maison de M. Nicault le chaudronnier. Concevez-vous, mes enfants, la vive émotion, le battement de cœur que la vue de cette maison dut causer à madame de Varonne!... Elle tira le cordon, et ouvrit elle-même la portière; et s’appuyant sur le bras de son laquais, elle entra dans la boutique de Nicault. La première personne qu’elle aperçut, ce fut Ambroise lui-même dans ses habits de travail; Ambroise, à peine convalescent, mais qui, malgré sa faiblesse, avait voulu essayer de se remettre à l’ouvrage. En le voyant, madame de Varonne éprouva un attendrissement d’une douceur inexprimable. Il travaillait pour elle, et elle venait l’arracher pour toujours à ces travaux pénibles, à la misère, à la fatigue. Elle goûtait dans toute sa pureté tout le bonheur que peut procurer la reconnaissance la plus profonde. — O mon cher Ambroise! s’écria-t-elle avec transport, venez, suivez-moi... quittez ces travaux; vous ne les reprendrez plus; votre sort est changé... Venez, ne différez pas davantage.
Ambroise, frappé d’étonnement, demandait en vain des explications; il voulait du moins obtenir le temps nécessaire pour s’habiller et se revêtir de ses habits des dimanches; mais madame de Varonne n’était pas en état de l’écouter ni de lui répondre. Elle l’entraîna avec elle, et le força de monter dans sa voiture, — Madame veut-elle aller dans sa nouvelle maison? demanda son laquais. Madame de Varonne tressaillit à ces mots: — Oui, répondit-elle en regardant Ambroise, menez-nous dans notre maison.
Pendant le chemin, madame de Varonne instruisit Ambroise de la visite de la dame inconnue. Ambroise l’écoutait avec une joie mêlée de crainte et de doute; il osait à peine croire à un bonheur si extraordinaire, si inespéré. Enfin, la voiture s’arrêta à la porte d’une jolie petite maison dans la forêt de Saint-Germain. Madame de Varonne et Ambroise descendirent, et entrèrent dans un salon où les attendait la dame inconnue. Cette dernière, s’avançant vers madame de Varonne, et lui présentant un papier: — Voici, madame, lui dit-elle, ce que le roi a daigné me charger de vous remettre; c’est le brevet d’une pension de dix mille livres, et de plus la liberté d’assurer la moitié de cette pension à la personne que vous voudrez désigner... — Cette personne, la voici! s’écria madame de Varonne. Voilà l’homme vertueux et sublime, digne de votre protection et des grâces de notre souverain.
A ces mots, Ambroise, qui jusque-là s’était tenu caché derrière sa maîtresse, sentit augmenter son embarras; il fit quelques pas en arrière, en ôtant son bonnet. Malgré l’excès de sa joie, il éprouvait une confusion pénible de s’entendre louer de la sorte; d’ailleurs il était honteux de paraître devant la dame inconnue sans perruque, avec son tablier de cuir et sa veste sale; et il regrettait un peu son habit des dimanches... L’inconnue s’approcha de lui: — Ambroise, lui dit-elle, laissez-moi vous regarder un moment... — Mon Dieu! madame, reprit Ambroise en baissant la tête et en tournant son bonnet dans ses mains, je n’ai rien fait que de bien naturel: il n’y a pas là de quoi s’étonner...
Madame de Varonne l’interrompit, pour raconter tout ce qu’elle devait à Ambroise. L’inconnue, vivement attendrie, soupira, et levant les yeux au ciel: — Enfin, dit-elle, après avoir vu tant d’ingrats, j’ai le bonheur de découvrir deux cœurs vraiment sensibles et reconnaissants!... Adieu, madame: cette maison et les meubles qu’elle contient vous appartiennent, et dans un moment vous allez toucher le premier quartier de votre pension.
Voilà l’homme vertueux et sublime, digne de votre protection

En achevant ces mots, l’inconnue fit quelques pas vers la porte. Madame de Varonne courut à elle, et le visage baigné de larmes, se précipita à ses genoux. L’inconnue la releva, l’embrassa affectueusement et sortit. Au même moment on vint annoncer le médecin auquel Ambroise devait la vie...
— Ah! je m’en doutais, s’écria César, que c’était ce bon médecin qui avait tout conté à la dame. — Précisément, reprit la baronne.
Après lui avoir témoigné toute la reconnaissance dont elle était Pénétrée, madame de Varonne le questionna, et le médecin lui apprit que l’inconnue se nommait madame de P..., qu’elle habitait Versailles, où elle avait un grand crédit. — Depuis dix ans, continua-t-il, je suis son médecin: je connaissais sa bienfaisance, j’étais certain de l’intéresser vivement, en lui contant votre histoire. En effet, aussitôt qu’elle en a su les détails, elle a fait l’acquisition de cette petite maison, et obtenu du roi la pension dont elle vous a donné le brevet.
Comme le médecin achevait ce récit, un laquais entra, et dit à madame de Varonne qu’elle était servie. Elle retint le médecin à souper, et s’appuyant sur le bras d’Ambroise, elle passa dans la salle à manger. Ambroise fut invité à s’asseoir à côté d’elle, mais il S’en défendit, en disant qu’il n’était pas fait pour se mettre à table avec elle: — Eh quoi! reprit-elle, mon bienfaiteur et mon ami n’est-il pas mon égal?
Le modeste, le généreux Ambroise obéit, et madame de Varonne, placée entre lui et le médecin, goûta dans cette heureuse soirée un bonheur inexprimable.
Vous jugez bien qu’Ambroise, le lendemain, grâce à madame de Varonne, eut des habits convenables à sa nouvelle fortune; que son appartement fut meublé, arrangé avec autant de recherche que de soin; que madame de Varonne partagea toujours avec lui tout ce qu’elle possédait, et qu’enfin elle ne reçut jamais d’argent sans se rappeler avec un profond attendrissement ce temps où le fidèle Ambroise lui apportait ses vingt sous, en lui disant: Voilà ma journée.
Cette histoire, mes enfants, continua la baronne, prouve, comme nous vous le disions, qu’il n’est point de classe, point d’état où l’on ne puisse rencontrer des vertus héroïques. Il est bien rare qu’une belle action reste longtemps secrète, et n’obtienne pas une éclatante récompense.
Cette réflexion termina la cinquième veillée du château. Madame de Clémire se leva, et chacun se retira, charmé de l’histoire de madame de Varonne et de la vertu du bon Ambroise.
On était alors au vingt-cinq de février; le froid était excessif; cependant madame de Clémire avait promis à César de faire avec lui une longue promenade le lendemain malin. César conjura sa mère de le mener au bois de Faulin. Madame de Clémire y consentit. Et comme Caroline et Pulchérie étaient enrhumées, elles ne furent point de cette partie.
A dix heures précises, madame de Clémire et son fils sortirent à pied, suivis d’une voiture; car la course était de trois lieues, il fallait en faire la moitié en voiture afin de ne pas retarder le diner, toujours servi à midi. Le froid n’avait pas encore été aussi piquant de tout l’hiver. César s’en plaignit d’abord un peu; ensuite, au bout d’un quart d’heure, il dit qu’il le trouvait fort supportable. — Cependant, reprit madame de Clémire, il est aussi rigoureux qu’au moment où nous sommes partis; mais vous y êtes accoutumé, et vous n’en souffrez plus. Il en est ainsi de tous les maux physiques; on s’accoutume à tous ceux qu’on peut supporter sans mourir: l’habitude familiarise avec la douleur même, ou, pour mieux dire, elle en émousse, elle en détruit le sentiment. Il est très salutaire de se pénétrer de cette vérité, afin de pouvoir envisager avec courage et tranquillité toutes les peines attachées à la condition humaine. — Mais, interrompit César, il y a des personnes si délicates, qu’elles ne pourraient s’accoutumer à souffrir. Je me souviens, maman, de vous avoir entendu dire que madame de B..., après la perte de son procès, ne put jamais s’habituer à la pauvreté ni au séjour de la campagne. — C’est vrai, répondit madame de Clémire; mais cet exemple est rare: il faut le considérer comme une exception; et encore n’atteint-elle que les personnes décidément lâches. Au reste, cette lâcheté n’est point dans la nature; elle n’est jamais que l’effet de la corruption, causée par une mauvaise éducation. — Ainsi donc, maman, beaucoup de gens qui nous paraissent bien malheureux, ne le sont pas autant que nous le croyons. — C’est-à-dire qu’ils souffrent moins que nous ne l’imaginons; mais par là même ils sont plus dignes de notre intérêt et de nos secours. L’infortuné qui se soumet courageusement à son sort, et qui souffre sans se plaindre, est sans doute un être aussi respectable qu’intéressant. Ainsi il faudrait avoir une âme bien grossière, bien insensible, pour refuser de la pitié à l’homme malheureux qui, à force de souffrir, s’est endurci contre la douleur. Cette résignation vertueuse doit exciter notre admiration, et rendre notre compassion plus tendre et plus active. Enfin, il est très naturel de plaindre les autres pour des maux que l’on supporterait soi-même facilement. Ce sentiment, qui a quelque chose de sublime, est commun à toutes les belles âmes, et nous en voyons tous les jours mille preuves frappantes. Par exemple, je me regarde saigner, je tiens moi-même le vase, ce qui est fort simple; et je ne puis, sans quelque peine, voir piquer une autre personne. J’ai vu votre père se casser le bras, se le faire remettre sans se plaindre; et il s’en fallut peu qu’il ne se trouvât mal le jour où il fut témoin du même accident arrivé à Thibaut, le valet de chambre de votre oncle. — Je comprends bien cela, dit César: moi-même je tombe, je me blesse, je me coupe sans m’émouvoir, et je ne puis voir couler le sang de qui que ce soit sans ressentir une vraie douleur. — Vous voyez donc, reprit madame de Clémire, qu’il n’est pas toujours naturel de se préférer aux autres, et que l’homme constamment personnel1 n’est qu’un être dégradé et corrompu.
1 C’est-à-dire qui rapporte tout à lui, qui n’est louché que de ce qui lui est propre.
Madame de Clémire et César se trouvaient à l’entrée d’une vaste prairie couverte de neige et traversée par un ruisseau gelé ; il prit fantaisie à César d’y faire quelques glissades: il se mit ensuite à courir vers un petit bois qui bordait un des côtés de la prairie, et entra dans le taillis; madame de Clémire le perdit de vue. Au bout d’un instant, elle vit reparaître César, qui en criant s’avança vers elle: — Ah! venez, venez: peut-être ne sont-ils pas morts!... — Que voulez-vous dire, demanda madame de Clémire, qu’avez-vous vu? — Hélas! deux pauvres petits enfants saisis par le froid, et couchés là sans connaissance.
A ces mots, madame de Clémire doubla le pas. César, tout ému, la conduisit auprès d’un buisson où les deux enfants étaient couchés de manière qu’on ne pouvait voir leur visage. Madame de Clémire s’approcha, et vit alors le plus grand des deux enfants, déshabillé et nu en chemise, couché sur l’autre enfant. — O ciel! s’écria-t-elle, ce sont sans doute les deux frères, et l’aîné a eu la générosité de se dépouiller de ses habits pour en revêtir son frère! Généreux enfant!... Pourvu que nous ne soyons pas arrivés trop tard!...
Elle ordonna aussitôt à ses gens de prendre les deux petits paysans, et de les mettre dans sa voiture. César, à l’instant même, ôta sa redingote et la jeta sur l’aîné des enfants. Morel prit dans ses bras ce petit paysan. — Il est bien roide, dit-il, je le crois mort.
Il découvrit le visage de l’enfant. — Dieu! s’écria César, c’est notre bon petit Augustin avec Colas son frère.
César ne se trompait pas. Cette reconnaissance redoubla aussitôt l’intérêt et l’attendrissement de madame de Clémire; elle mêla ses larmes à celles de César. Son cœur était déchiré à la vue de ce spectacle; elle songeait au désespoir qu’éprouverait la malheureuse mère de ce généreux enfant.
Cependant Morel et un autre laquais tenaient les deux enfants dans leurs bras, en assurant qu’ils étaient morts. — N’importe, dit madame de Clémire: mettez-les dans ma voiture. Morel, montez-y avec eux. Essayez de les réchauffer par degrés, et conduisez-les au château le plus promptement que vous pourrez. Labrie restera avec mon fils et moi, et nous nous en retournerons à pied.
Morel obéit sans délai à sa maîtresse; il porta les deux enfants dans la voilure, et y monta avec eux. Au bout de quelques minutes, Madame de Clémire et César perdirent de vue la voiture. Ils hâtèrent leur marche autant qu’il leur fut possible, et arrivèrent dans l’avenue du château, extrêmement fatigués, et surtout remplis d’inquiétude sur le sort d’Augustin et de son petit frère. Enfin, à moitié chemin de l’avenue, madame de Clémire aperçut l’abbé avec Caroline et Pulchérie. Ces deux dernières, aussitôt qu’elles Purent être entendues de leur mère, s’écrièrent qu’Augustin et Colas vivaient... A cette bonne nouvelle, César pleura de joie, et courut embrasser ses sœurs avec transport. On s’empressa d’arriver au château, et madame de Clémire, suivie de ses enfants, courut à la chambre où l’on avait établi Augustin et Colas. Elle les trouva un peu ranimés, mais n’ayant pas encore repris connaissance. Elle envoya chercher leur mère; elle arriva au moment où le petit Colas, qui avait moins souffert que son frère, commençait à ouvrir les yeux et à prononcer quelques mots.
Une heure après, Augustin donna quelques signes de connaissance. Il reconnut sa mère, et bégaya le nom de son frère. Enfin sur le soir, un médecin qu’on avait envoyé chercher arriva. Il déclara que les enfants étaient encore dans un état très inquiétant; cependant, il les croyait hors de danger. Madeleine, un peu tranquillisée, questionnée par madame de Clémire sur ce triste événement, lui conta que ses deux enfants étaient sortis de la maison à huit heures pour aller ramasser des feuilles dans le bois, mais qu’ils avaient été plus loin qu’à l’ordinaire; que sur les neuf heures et demie, ne les voyant pas revenir, elle avait envoyé son mari les chercher; et que ce dernier, trompé par les traces d’autres petits enfants, avait suivi un sentier aboutissant au côté du bois opposé à celui où ses enfants étaient tombés sans connaissance.
César et ses deux sœurs ne furent occupés toute la soirée que d’Augustin: toute la maison prenait à cet aimable enfant le plus vif intérêt. Afin de voir l’effet des remèdes qu’on lui avait fait prendre, personne dans le château ne voulut se coucher avant minuit, et plusieurs domestiques passèrent la nuit dans la chambre d’Augustin. A la pointe du jour, César était à sa porte; il apprit avec une vive satisfaction que les deux petits frères étaient presque entièrement remis, qu’ils parlaient et qu’ils avaient leur parfaite connaissance. L’après-midi Augustin se leva. César eut la permission d’entrer dans sa chambre. Il le vit et l’embrassa avec une joie inexprimable; enfin le jour suivant Augustin fut en état de conter lui-même les détails de son aventure.
La famille de madame de Clémire forma un cercle autour d’Augustin; placé lui-même entre sa mère et son père, il fit avec la plus grande naïveté le récit suivant:
Colas, au lieu de ramasser des feuilles, avait voulu s’asseoir, et un moment après le froid l’avait saisi au point de lui ôter l’usage de ses sens. Augustin alors essaya vainement de réchauffer son frère avec son haleine et en lui frottant les mains; enfin le voyant toujours violet et sans mouvement, il fit retentir le bois de ses cris; il appela plusieurs fois son père à son secours; mais personne ne répondit: il se mit à pleurer, ses larmes coulaient sur le visage de Colas, et s’y gelaient presque au même moment, ce qui le fit pleurer bien plus fort; cependant ne perdant pas courage, il tâcha de soulever son frère pour l’emporter sur ses épaules; mais déjà transi de froid lui-même, il n’en eut pas la force, et tomba à côté de Colas; dans cette extrémité il s’avisa, pour dernière ressource, d’ôter son habit, et puis sa veste, et puis tout le reste, afin de l’en couvrir; dans cet instant Colas ouvrit les yeux, regarda fixement Augustin, et repoussa l’habit, comme s’il eût voulu le rendre... — Là-dessus, poursuivit Augustin, je me sentis tout je ne sais comment; une espèce de sommeil me prit: je ne souffris quasi plus, et je me laissai aller sur Colas. Voilà tout, noire dame; je ne peux pas me souvenir d’autre chose.
La famille de Mme Clémire forma un cercle autour d’Augustin

A peine Augustin avait-il cessé de parler, que César se leva précipitamment et se jeta à son cou. Augustin fut très surpris de ce mouvement; car il trouvait tout ce qu’il avait fait si naturel, si simple, qu’il ne concevait pas qu’on pût l’admirer. Un moment après sa mère l’emmena, et quand il fut sorti: — Ce trait, mon fils, dit madame de Clémire, cette action héroïque d’un enfant ne vous prouve-t-elle pas la vérité de ce que je vous disais l’autre jour, qu’il n’est pas aussi naturel qu’on le croit communément de se préférer aux autres? Augustin s’est dépouillé de ses habits, parce qu’il souffrait moins de la douleur qu’il éprouvait que de celle de son frère!... Oh! quel sentiment sublime que la pitié, puisqu’il peut inspirer de semblables vertus! Loin d’amollir l’âme, la pitié l’élève, fait oublier les dangers, braver la mort et la douleur!... Ne vous défendez donc jamais d’un mouvement si beau. Conservez avec soin cette compassion active et tendre, si naturelle au cœur de l’homme, et qu’il ne peut perdre qu’en se corrompant.
Madame de Clémire se leva pour aller se coucher. Mais César la retint encore pour lui dire qu’il éprouvait un vrai chagrin, en pensant qu’Augustin retournerait sous deux jours dans sa chaumière — Eh bien! reprit madame de Clémire, vous serez satisfait; je demanderai Augustin à ses parents. Je me chargerai de lui, et il sera élevé avec vous.
Cette promesse fit sauter César de joie: — Je lui apprendrai tout ce que je sais, s’écria-t-il. — Mais, dit Pulchérie, comment son père et sa mère pourront-ils consentir à se séparer d’un tel enfant? — Sûrement ils n’hésiteront pas, répondit madame de Clémire, à sacrifier leur propre satisfaction à l’intérêt de leur enfant, et c’est ainsi qu’il faut aimer; ou, pour mieux dire, quand on pense autrement, l’on n’aime point.
En effet, dès le lendemain, madame de Clémire parla aux parents d’Augustin; ils acceptèrent ses offres avec joie et reconnaissance. Augustin pleura beaucoup en apprenant qu’il allait quitter son père et sa mère, et le petit Colas. Cependant il était très sensible à l’amitié que lui témoignait César, et il avait un grand désir de s’instruire, d’apprendre, disait-il, toutes les belles choses que savait M. César.
Augustin avait tellement occupé les enfants de madame de Clémire pendant trois ou quatre jours, qu’ils en avaient oublié les veillées; mais enfin ils rappelèrent à leur mère qu’elle leur devait une histoire. — Vous avez, leur dit-elle, justement admiré la délicatesse et la vertu d’Ambroise: vous vous imaginez sans doute qu’il n’est pas possible de montrer plus de générosité, d’attachement et de grandeur d’âme! eh bien! je vais vous conter une histoire où vous trouverez l’exemple d’une conduite plus sublime encore. Je vous ai mis en garde contre les femmes de chambre en général, parce qu’en effet rien n’est plus commun que d’en trouver de déshonnêtes. Cependant croyez qu’il en existe de vertueuses; et pour vous en convaincre, écoutez un trait qu’on pourrait intituler l’héroïsme de l’attachement, et qui s’est passé pour ainsi dire sous mes yeux.
Dans une des provinces septentrionales de la France, il existe un petit village où l’honneur et la vertu tiennent lieu de lois, et procurent à ses heureux habitants une félicité inaltérable. — Oh! maman, quel charmant pays!... Comment s’appelle-t-il?... — Il se nomme S.... — Y avez-vous jamais été, maman? — Oui, dans ma première jeunesse; j’ai vu là des cultivateurs simples et laborieux qui n’ont point dans leurs manières et dans leur langage la rudesse et la grossièreté des autres paysans. Là, toutes les mères sont tendres, tous les enfants reconnaissants et soumis, toutes les jeunes filles modestes; la cupidité, l’envie, y sont inconnues, et l’on y trouve la douce égalité, l’union, les mœurs pures, et les vertus qui faisaient le bonheur des hommes dans les premiers siècles du monde. Le seigneur de cette terre avait une femme digne, à tous égards, d’habiter ce fortuné séjour. Madame de S*** joignait à une raison supérieure une âme bienfaisante, un esprit éclairé. Elle aimait l’élude, la lecture et le travail. Elle brodait, faisait de la tapisserie, cultivait des fleurs. Elle avait dans son jardin des ruches; elle soignait ses abeilles et élevait des vers à soie. Chargée de la conduite de sa maison, elle s’en occupait avec activité ; elle ne négligeait aucun des soins domestiques, car ils font partie des devoirs d’une femme, surtout lorsqu’on vit à la campagne. Elle visitait assidûment sa basse-cour et sa laiterie, et trouvait dans ces détails d’économie de l’amusement, de l’instruction, et en même temps les moyens de vivre dans l’aisance avec des revenus très modiques.
— De l’instruction! maman, interrompit Caroline, et quelle instruction? — Une très réelle, reprit madame de Clémire. Vous savez déjà que l’histoire naturelle est une science fort étendue; eh bien! il y a une infinité de parties de cette science (et ce ne sont pas les moins utiles et les moins curieuses) qu’on apprend tout naturellement en vivant à la campagne et en s’occupant des soins de son ménage. Les faits nous instruisent quelquefois mieux que les livres. Souvent les livres ne laissent que des mots dans la tête; les faits y font naître des idées, et y gravent des souvenirs ineffaçables. J’ai connu une femme à Paris, qui, après avoir fait un cours d’histoire naturelle, n’aurait pas su distinguer les fleurs d’un pommier de celles d’un cerisier. Quand on n’a jamais habité la campagne, on est souvent d’une ignorance ridicule. Comment étudier les merveilles de la nature à Paris? On n’y voit des légumes et des fruits qu’à la halle ou sur nos tables, et des fleurs que dans des vases. On ne peut s’y former une idée des travaux rustiques, des plaisirs innocents et tranquilles, dédaignés seulement de ceux qui n’ont jamais su les goûter. Aussi un des plus illustres écrivains de ce siècle a-t-il dit: «Tout ce que nous voulons au delà de ce que la nature peut nous donner, est peine; et rien n’est plaisir que ce qu’elle nous offre»
— Mais, maman, demanda Pulchérie, il y a pourtant des personnes qui aiment passionnément Paris et le grand monde: elles y trouvent donc de grands plaisirs? — Ces personnes sont dans une agitation continuelle, dans une espèce d’enivrement qui leur ôte non-seulement la faculté de penser, mais aussi celle de sentir, et dans une pareille situation il n’est pas de bonheur, parce que cet état est produit par un dérèglement d’imagination qui ouvre notre cœur aux passions. — Maman, qu’entendez-vous par une passion? — C’est une préférence exclusive pour une chose ou pour un objet; se passionner, c’est se livrer à un penchant déraisonnable. — Mais, maman, il y a des passions raisonnables et légitimes? — L’excès peut quelquefois n’être pas criminel, mais il est toujours insensé. Car toute passion, quelle qu’elle soit, nous prive de la raison. — Maman, peut-on s’empêcher d’avoir des passions? — Assurément, et même elles sont toutes notre propre ouvrage; comme elles ne naissent que par degrés, nous pouvons toujours en arrêter facilement les progrès. Quand nous sentons qu’une inclination prend trop d’empire sur nous, il faut aussitôt se surmonter, et... — Mais à quoi connait-on qu’on a un petit commencement de passion? — C’est lorsque nous sommes tentés de sacrifier, à un amusement ou à un goût, quelques-uns de nos devoirs... — Eh! mon Dieu! maman, s’écria Pulchérie, j’ai donc bien des passions? car, si j’en étais la maîtresse, je sacrifierais souvent mes études à la promenade, à mon serin, à mon écureuil, à... — Cela prouve seulement, reprit madame de Clémire, que l’étude vous ennuie quelquefois, ce qui est assez commun à votre âge; mais en vous procurant d’autres amusements, vous ne regretteriez ni votre serin, ni votre écureuil; vous n’avez pas pour eux de véritable préférence, ainsi vous n’avez point de passion. Vous êtes légère, étourdie, paresseuse, voilà tout. — Ah! j’entends. Il faut un commencement de préférence, et puis avec cela la tentation de manquer à ses devoirs... — Justement. — Eh bien, maman, si par hasard en grandissant j’allais préférer l’étude à tous les autres plaisirs, faudrait-il me vaincre? — Non; car cette préférence serait légitime. — Eh bien, maman, voilà donc une Passion permise? — Non: une simple préférence ne suffit pas pour constituer une passion. — Ah! c’est vrai: j’oubliais les tentations. — Si le plaisir d’apprendre et de s’instruire faisait négliger les devoirs de la société, on serait condamnable. Le goût le plus légitime, le plus utile, le plus pur, cesse d’être louable dès qu’il devient une Passion. La passion nous aveugle, nous rend faibles, injustes, extravagants... — C’est triste! Ainsi donc, chère maman, quand vous dites: «J’aime ma petite Pulchérie à la passion,» ce n’est qu’une façon de parler? — Et quand je dis, «je l’aime à la folie,» désireriez-vous que cela fût vrai? — Oh! non, maman: assurément je ne voudrais pas vous voir folle. — Mais, d’après tout ce que nous venons de dire, ne concevez-vous pas que la passion et la sagesse sont incompatibles; qu’il n’y a point de passion sans un certain degré de folie? Aussi j’aime à la folie, j’aime à la passion, sont des expressions absolument synonymes, par conséquent, ne seriez-vous pas cruelle de désirer que je vous aimasse avec passion? J’y perdrais de la raison et des vertus, et vous n’y gagneriez aucune Preuve désirable de tendresse. S’il fallait donner ma vie pour sauver celle de l’un de vous trois, je la sacrifierais sans hésiter, cette vie que vous rendez si heureuse! Je ferais pour vous tout ce que la passion Peut inspirer d’héroïque; mais je ne trahirais pour vous aucun de mes devoirs; c’est-à-dire que mon affection ne peut que m’élever, et ne saurait m’égarer ou m’avilir... Pourriez-vous, Pulchérie, me souhaiter d’autres sentiments? — Oh! non, chère maman, s’écrièrent à la fois tous les enfants en se jetant dans les bras de leur mère, qui les serra tendrement contre son sein, et ne put retenir ses larmes en sentant couler sur sa main celles de Pulchérie. Après un moment de silence causé par l’émotion, on se remit à causer.
— Maman, dit César, j’ai encore une question à vous faire. Lorsqu’ on a eu le malheur de se livrer à une passion, et que cette Passion est bien violente, peut-on s’en corriger? — Oui, sans doute; Car il n’est point de victoire que nous ne puissions remporter sur nous-mêmes quand nous le voulons sincèrement. Mais, dans le cas dont vous parlez, cet effort est très pénible. Il est bien facile de se préserver des passions; il en coûte beaucoup pour les vaincre. — Maman, comment s’en préserve-t-on? — En s’accoutumant de bonne heure à consulter toujours la raison, à se surmonter dans toutes les petites choses qui la blessent; en songeant souvent qu’on est éternellement sous les yeux de l’Être suprême, cet Être souverainement sage, auquel tout excès déplaît: enfin, avec le secours de la religion, de l’empire sur soi-même, et le goût de l’occupation et de l’étude, on est pour jamais à l’abri des passions violentes. — Maman, puisque tout excès, quel qu’il soit, est condamnable, doit-on admirer la conduite de M. de Lagaraye, cet homme extraordinaire dont nous parlait l’autre jour M. l’abbé, qui renonça au monde, fit de son château un hôpital pour les pauvres malades, et les soigna toute sa vie? — Sans doute on doit admirer cette conduite, et la regarder comme le modèle de la perfection. — Cependant M. de Lagaraye poussait l’humanité jusqu’à la passion? — On n’appelle communément passion que les sentiments intéressés qui ont pour base notre satisfaction personnelle; par exemple le penchant qui nous porte vers certains objets, le goût que nous prenons à divers amusements , enfin, tels que la colère, l’avarice. Mais l’amour de l’humanité est le plus désintéressé de tous les sentiments: plus il est étendu et vague, plus il est sublime. Se dépouiller de tous ses biens en faveur d’une personne aimée, c’est faire une action noble et louable, car ce sacrifice est toujours beau; mais donner tout ce qu’on possède à des infortunés auxquels nul sentiment particulier n’attache, excepté celui de la pitié ; leur consacrer sa vie, se priver pour eux de mille jouissances, les traiter comme ses enfants, uniquement parce qu’ils sont souffrants et malheureux: voilà l’effet d’une vertu véritablement héroïque et divine. La bienfaisance portée à cet excès peut bien en effet être appelée une passion; mais c’est une passion bien différente de toutes les autres, puisqu’elle est désintéressée, qu’elle n’est inspirée que par Dieu même; car sans religion, ilest impossible de parvenir à ce point admirable de perfection.
— Maman, si M. de Lagaraye avait eu des enfants, aurait-il pu donner tout son bien aux pauvres? — Non, assurément, car il faut avant tout remplir les devoirs qui nous sont imposés par la nature. M. de Lagaraye n’aurait pu donner aux infortunés que son superflu; et obligé d’élever ses enfants, il eût été dans l’impossibilité de se consacrer au service des pauvres.
— A présent, maman, dit Caroline, que vous avez eu la bonté de répondre à toutes nos questions, j’espère que vous voudrez bien reprendre l’histoire de madame de S... — Volontiers, repartit madame de Clémire, mais je ne sais plus où j’en étais... — Maman, vous nous avez dit que madame de S... était heureuse, parce qu’elle était bienfaisante; et puis qu’elle aimait la campagne, qu’elle cultivait des fleurs, qu’elle lisait, qu’elle travaillait, qu’elle avait des ruches, des vers à soie... Vous en étiez demeurée là.
— Eh bien! donc, reprit madame de Clémire, madame de S..., satisfaite de son sort, menait une vie aussi douce qu’innocente. Son mari, très peu riche, ne lui laissait pas la possibilité de secourir les infortunés avec de l’argent: cependant elle ne passait jamais un jour sans faire quelque bonne action. Il n’y avait dans son village ni médecin ni chirurgien: elle savait un peu de botanique; elle avait lu avec attention le Dictionnaire de médecine usuelle, dans lequel on explique la manière de se servir des plantes et leurs propretés; ouvrage très estimé, que devraient posséder tous ceux qui vivent à la campagne, éloignés des médecins. Madame de S..., avec ces connaissances, n’exerçait pas absolument la médecine, Car c’est un art qu’on ne peut pratiquer sans imprudence, à moins de l’avoir spécialement étudié ; mais elle visitait les villageois malades, les empêchait de faire des remèdes dangereux, et leur en indiquait quelquefois qui ne pouvaient être nuisibles; elle leur portait du bouillon, du bon vin, du linge, et les consolait par sa Présence, ses encouragements et son humanité.
Madame de S... avait une femme de chambre nommée Marianne, qui la servait depuis douze ans: cette fille était un modèle de parfaite honnêteté, de désintéressement et d’attachement pour sa maîtresse; elle en avait les vertus et elle imitait sa conduite exemplaire. Elle n’avait, il est vrai, jamais habité Paris, et rien n’avait pu corrompre ou même altérer son caractère et son heureux naturel. Madame de S... l’aimait tendrement, et mettait tous ses soins à la rendre heureuse. Marianne, un peu plus âgée que madame de S..., se flattait bien de mourir à son service, mais la Providence en ordonna autrement. Madame de S... fut attaquée d’une maladie qui n’était pas inquiétante dans le principe, et qui, mal traitée, devint mortelle. Elle envisagea la mort sans effroi, et avec cette douce sérénité d’une âme pénétrée des grandes vérités de la religion; et tandis que tous ceux qui l’environnaient s’abandonnaient à une juste douleur, elle montrait une tranquillité inébranlable. Un régime bien entendu et rigoureusement suivi prolongea sa vie quelques mois; le courage lui donnait des forces; elle ne gardait pas le lit, elle se promenait, lisait, faisait venir, comme à l’ordinaire, plusieurs jeunes filles du village qu’elle se plaisait à instruire, à faire travailler; elle s’entretenait avec sa fidèle Marianne, recevait de fréquentes visites de son curé, et jamais sa douleur et son égalité ne l’abandonnèrent un instant.
Un matin, dans les beaux jours du mois de mai, elle se leva avec l’aurore, et, suivie de Marianne, elle alla se promener dans les champs. Elle gagna le haut d’une colline d’où l’on jouissait d’une vue délicieuse, et se coucha sur le gazon. Marianne s’assit à ses pieds. Au bout d’un instant, madame de S... se levant et s’appuyant sur le bras de Marianne: — Que ce lieu me plaît! dit-elle; quel charmant paysage! regarde, Marianne, cette belle prairie que nous avons parcourue tant de fois; c’est là que nous rencontrâmes un jour la bonne vieille Véronique, accablée sous le faix de sa hotte, et tenant d’une main un lourd panier rempli de pommes; tu voulus te charger de la hotte, et moi, malgré sa résistance, je la débarrassai du panier: nous la conduisîmes ainsi à sa chaumière. Te souviens-tu de notre gaieté durant ce trajet, de la reconnaissance de la bonne femme, et du déjeuner qu’elle nous donna? Tourne les yeux à droite; tiens, vois-tu l’allée des saules sur le bord de l’étang, où, dans notre jeunesse, nous avons si souvent péché à la ligne? C’est là qu’avec la jeune Marthe et la petite Babet nous avons fait tant de corbeilles de jonc, que nous remplissions ensuite de violettes, de muguet et de noisettes... Reconnais-tu là-bas cette cabane? c’est celle de Françoise. Te souviens-tu d’avoir fait en deux jours l’habit de noces que je lui donnai? Un peu plus loin, vers la gauche, je découvre le commencement du bois, où, les jours de fête, je tenais ma petite école dans les belles soirées d’été. Que j’ai Passé là d’agréables moments, environnée d’une partie des jeunes filles du village! Tu n’as point oublié les histoires si longues, si naïves que nous contait Marguerite, les romances que nous chantait Honorine avec une voix si fraîche et si juste!... Ici chaque objet me retrace un souvenir intéressant!... Oh! combien, dans la situation où je suis, j’aime à me rappeler de si doux instants!
Comme madame de S... prononçait ces mots, Marianne détourna la tête pour cacher ses larmes. Après un instant de silence, Madame de S..., joignit les mains et les élevant vers le ciel: — Mon Dieu! s’écria-t-elle, toi que je crois voir à travers ces nuages brillants qui sillonnent les cieux, toi qui lis dans mon âme, toi mon créateur, mon père et mon bienfaiteur, je te remercie de m’avoir Placée dans une condition qui m’a tenue à l’abri de la haine, de l’envie, de la contagion des mauvais exemples, et de la séduction des conseils dangereux. Rien n’a pu altérer ma raison ni corrompre mon cœur. Je n’ai connu ni la cour ni la ville; j’ai su qu’il existait des flatteurs, des ambitieux, de faux philosophes, des hommes avilis par la cupidité ou pervertis par l’orgueil; j’ai gémi de leurs erreurs. J’ai plaint les méchants, mais j’ai toujours vécu loin d’eux, en dehors des passions violentes, des plaisirs tumultueux et trompeurs, ma vie s’est écoulée dans une heureuse obscurité. L’innocence et la paix, l’amitié fidèle, les tendres sentiments de l’humanité, ont embelli tous les instants de ma carrière; j’ai possédé tous les vrais biens!... et dans ce moment redoutable où la mémoire du passé fait le supplice du méchant, les plus doux souvenirs viennent en foule s’offrir à mon imagination... je me rappelle avec transport que c’est à la vertu qu’il me faut attribuer le bonheur si pur dont j’ai joui. O grand Dieu! quelle est ta bonté suprême! Quand tu nous ordonnes de détester et de fuir le vice, tu nous enseignes les seuls moyens d’être heureux sur la terre, et tu nous promets encore, au delà de cette vie fragile, une immortelle récompense!...
Madame de S... n’en put dire davantage; elle se laissa aller doucement dans les bras de Marianne; la chaleur avec laquelle elle venait de parler avait épuisé ses forces. Marianne, la voyant pâle, immobile et les yeux fermés, poussa un cri douloureux. Madame de S... rouvrit les yeux, et serrant tendrement la main de Marianne qu’elle tenait dans les siennes: — D’où vient cet effroi? lui dit-elle avec un doux sourire; eh quoi! ma chère Marianne, toi dont la piété est si sincère, n’es-tu pas résignée? Ton sacrifice n’est-il pas déjà fait?... Nous nous rejoindrons, mon enfant, et pour ne plus nous séparer!... Que ma sérénité, ma tranquillité te consolent... Je me flatte que tu trouveras toujours un asile dans le château de S... Hélas! que n’ai-je pu t’assurer un sort! J’emporte encore un autre regret, il faut que je l’avoue... (Ici Marianne regarda fixement sa maîtresse, et l’attention qu’elle prêtait à ses paroles suspendit son émotion). Tu sais, continua madame de S..., qu’il y a ici une mai-tresse d’école pour apprendre à lire aux enfants du village. La grande partie des habitants est en état de la payer; mais il existe beaucoup de pauvres paysans qui ne peuvent lui donner la modique rétribution qu’elle exige. Si j’eusse vécu quelques années de plus, j’aurais amassé l’argent nécessaire (c’est-à-dire, trois cents francs) pour faire une petite rente à cette maîtresse d’école, afin qu’elle pût instruire gratis les pauvres filles du village. Mais, puisque Dieu n’a pas permis que j’eusse cette satisfaction, je dois me soumettre sans murmure à sa volonté.
A ces mots, Marianne saisit avec transport une des mains de madame de S..., en s’écriant: — O ma chère maîtresse!...
Elle n’en put dire davantage, ses sanglots lui coupèrent la parole, et madame de S..., se levant et s’appuyant sur son bras, reprit avec elle le chemin du château.
Madame de S... ne survécut que peu de jours à cette conversation. Parvenue au dernier degré d’abattement et de faiblesse, elle fut obligée de garder le lit. Marianne, au désespoir, ne quitta plus son chevet: tous les domestiques fondaient en larmes. La cour du château était remplie des habitants du village, qui venaient tour à tour s’informer des nouvelles de leur dame, de leur bienfaitrice, et qui en sortant allaient à l’église former les vœux les plus ardents Pour la conservation d’une vie si pure et si précieuse. Enfin madame de S..., toujours aussi tranquille et aussi résignée, vit approcher sa dernière heure avec ce courage sublime que la religion seule peut donner. Marianne reçut son dernier soupir...
— Mon Dieu! s’écria Pulchérie en pleurant, la pauvre Marianne, que va-t-elle devenir?...
— Les veilles, la fatigue et le chagrin causèrent une funeste résolution dans sa santé ; elle tomba dangereusement malade; mais à peine fut-elle en état de se lever, qu’elle prit la résolution de quitter S...; elle fit ses paquets, se rendit au cimetière où sa maîtresse était enterrée, arrosa de larmes son tombeau, et partit ensuite pour Charleville, sa patrie, vivement regrettée du curé et des habitants. On fut deux ans sans entendre parler d’elle. Enfin, au bout de Ce temps, le curé reçut une boîte qui contenait trois cents francs, et une lettre conçue en ces termes:
De Charleville, ce 24 septembre 1775.
«Monsieur le curé,
«Les voilà enfin ces trois cents francs que ma chère et digne
«maîtresse, comme vous le savez, désirait la veille de sa mort.
«Dieu soit loué ! ses dernières volontés seront exécutées, et la
«bonne œuvre qu’elle projetait sera réalisée. Si j’avais eu plus d’ar-
«gent, je vous aurais porté moi-même les trois cents francs de
«ma maîtresse; mais je n’ai pas seulement de quoi payer la moitié
«du voyage. Avec cela, j’ai le cœur aussi content que je peux l’a-
«voir après la perte que j’ai faite, et je suis soulagée d’un terrible
«poids. Je vous conjure, monsieur le curé, de faire tout de suite la
«rente à la maîtresse d’école. Ce sera pour moi une grande con-
«solation d’apprendre qu’elle enseigne à lire gratis aux pauvres
«jeunes filles; que toutes les bonnes mères du village, et même
«des environs, qui ne pouvaient pas la payer, lui envoient leurs
«enfants. J’espère que tous ces petits innocents et leurs familles
«prieront Dieu pour ma maîtresse, leur bienfaitrice, et que vous
«leur direz, monsieur le curé, que c’est leur devoir. Maintenant
«je ne demande plus qu’une grâce au Seigneur: c’est d’avoir les
«moyens de retourner quelque jour à S... Quand j’aurai vu de
«mes yeux l’école de charité fondée par ma chère maîtresse, je
«n’aurai plus rien à désirer en ce monde.
«Je suis, avec respect, monsieur le curé,
«Votre très humble, etc.
«MARIANNE RAMBOUR.»
Le curé fut pénétré d’admiration en lisant cette lettre: son âme était faite pour sentir toute la sublimité d’une semblable action. Le lendemain, au prône, il lut à haute voix la lettre de Marianne. Cette lecture touchante fit fondre en larmes tous les habitants; et le curé lui-même, ne pouvant retenir ses pleurs, fut plusieurs fois obligé de s’interrompre.
— Je le crois, observa César. Oh! comme j’aurais pleuré, si j’eusse été là !... Mais, maman, la fondation a-t-elle eu lieu? — Assurément. Le curé a placé les trois cents francs. Cette somme, fruit d’un travail assidu pendant deux ans, a produit une rente pour la maîtresse d’école, et l’a mise en état de montrer gratis à tous les pauvres enfants de S...
A présent, mes enfants, dites-moi si cette action ne vaut pas bien celle d’Ambroise?... — Oh! maman, elle est plus belle encore; la Pitié, il est vrai, faisait agir Ambroise, mais la reconnaissance de madame de Varonne le récompensait à mesure... — Sans doute, au lieu que le respect de Marianne pour la mémoire de sa maîtresse l’engagea seul à tous les sacrifices qu’Ambroise avait faits pour conserver les jours de madame de Varonne. La conduite d’Ambroise est digne d’admiration; celle de Marianne est au-dessus de tous les éloges. Enfin, pour en sentir le mérite, jugez d’après ce que Marianne a fait pour une maîtresse qui n’existait plus, de ce qu’elle eût été capable de faire pour lui sauver la vie. Mais, continua madame de Clémire, croyez-vous, mes enfants, que l’histoire de Marianne soit finie? — Comment, maman?... — Ne trouvez-vous Pas qu’il y manque un dénoûment? Ne sommes-nous pas convenus qu’il était impossible qu’une action héroïque ne fût tôt ou tard récompensée? — Ah! tant mieux, Marianne aura une récompense, et la veillée n’est pas finie: quelle joie!... Eh bien! maman?... — Eh bien! Marianne, après avoir donné tout ce qu’elle Possédait, se remit à travailler sur de nouveaux frais, mais non avec autant d’ardeur; car elle ne travaillait plus que pour se procurer sa Subsistance. Vers ce même temps, un de ses parents, touché de sa vertu, lui laissa en mourant deux cent soixante francs de rente. Avec ce petit héritage, Marianne continua à travailler; elle se trouva riche dans un pays qui produit avec abondance toutes les choses nécessaires à la vie; mais elle ne dépensa que ce qu’il fallait pour sa subsistance, afin d’être en état de porter quelques secours aux pauvres... — Eh quoi! maman, interrompit Caroline d’un ton chagrin, deux cent soixante francs de rente, voilà toute la récompense de la vertueuse Marianne? — Mais, reprit madame de Clémire, songez qu’une personne de la condition de Marianne, avec deux cent soixante francs de rente et le goût du travail, est plus riche à Charleville qu’une mère de famille à la cour avec vingt-cinq mille francs de rente. En général, toute fortune qui nous tire de notre état ne doit pas nous rendre heureux. — Mais pourquoi? demanda César. — Supposez, répondit madame de Clémire, que Morel, votre domestique, hérite demain de deux millions. — Eh bien! maman, Morel sera parfaitement heureux. Il a un bon cœur: il fera beaucoup de bien, de bonnes actions. — En admettant que cet événement ne lui tourne pas la tête, ne le rende pas vain, orgueilleux, insensé, il sera toujours fort à plaindre. Morel sait lire et écrire, il a d’excellents sentiments; il est très considéré dans l’emploi qu’il occupe; mais quelle figure fera-t-il dans le grand monde? à quelles moqueries ne sera-t-il pas exposé ? comment fera-t-il les honneurs de sa maison? quelle sera sa conversation, son maintien? saura-t-il gouverner ses terres? saura-t-il démêler si un régisseur est intelligent, honnête ou non? Il voudra se marier: il n’épousera certainement ni une marchande, ni une fermière; il choisira une femme aimable et bien élevée en apparence; cette femme ne l’aura épousé que pour sa fortune: par conséquent elle ne sera point estimable, et elle fera le tourment de sa vie. Ainsi vous voyez que Morel, avec cent mille francs de rente, serait aussi malheureux que ridicule. Au lieu de cela, supposez qu’il n’hérite que de douze mille francs: il achètera quelques arpents de terre, il épousera une bonne et jolie ménagère, bien honnête, bien laborieuse, et qui lui apportera en dot cinq ou six mille francs. Aimé, respecté de sa femme, vivant dans la plus grande aisance, considéré des fermiers, ses voisins, parce qu’il est bon, charitable, et qu’il a plus d’instruction qu’on n’en a communément dans son état, voilà Morel le plus heureux des hommes. — Cela est vrai, maman; mais si Morel, avec ses deux millions, veut rester dans son état, s’il ne va pas habiter une ville, s’il se contente d’une petite ferme et d’une bonne ménagère pour femme, et s’il emploie tout le reste de sa fortune à faire de belles actions, on ne se moquera pas de lui, et il sera heureux. — Morel est un fort honnête homme; mais, dans votre supposition, vous en faites un philosophe et un héros, et je ne le crois ni l’un ni l’autre. D’ailleurs, Pour suivre votre idée, il faudrait encore que la ménagère qu’il épousera fût aussi une héroïne, et que tous les enfants qu’il en aura fussent autant de philosophes: sans cela, la ménagère sera très fâchée que Morel ne se réserve pas soixante mille francs de rente au moins; les enfants partageront ce sentiment, et le malheureux Morel n’entendra dans sa famille que des plaintes et des reproches. — Eh bien! qu’il ne se marie pas. — Et s’il désire prendre une femme? — Supposons qu’il ne le désire pas. — Il n’aura jamais d’enfants; de quel bonheur vous le privez!... — Mais, chère maman!... donnons-lui une bonne mère; il n’aura rien à regretter. — Aimable enfant!... Je le veux bien; je consens à tout ce que vous voulez. Je suppose avec vous que Morel ait une mère tendre et chérie, qu’il se retire avec elle dans une petite terre, qu’il ne se réserve que douze ou quinze cents francs de rente, et qu’il donne le reste aux malheureux: je prévois encore pour lui bien des chagrins... — Lesquels? — Morel ne connaît ni les hommes ni les affaires: des fripons adroits, souples et entreprenants s’empareront de sa confiance, sous prétexte de l’éclairer et de diriger ses vues bienfaisantes. Morel trompé, dupé, ruiné par eux, en voulant faire le bien, ne parviendra qu’à enrichir des intrigants et des méchants. — Mais s’il ne donne sa confiance qu’à des gens éclairés, honnêtes?... — Mal-; heureusement, ceux qui ne le sont pas forment la classe la plus nombreuse. Ainsi remarquez, je vous prie, combien il faut faire de suppositions extraordinaires, et même extravagantes, pour admettre que Morel pût être heureux, si la fortune lui donnait demain cent mille francs de rente. — C’est juste. Je sens à présent qu’il ne suffit pas d’être bon pour faire le bien, qu’il faut encore être éclairé ; et puis je comprends aussi que c’est un fort grand malheur que de sortir de son état. — C’est-à-dire pour une personne de la condition de Morel et de la vertueuse Marianne, pour une personne qui manque d’éducation; car avec des vertus, des lumières, de l’instruction, et la connaissance du monde et des hommes, on peut trouver le bonheur dans tous les états, et du moins on ne sera déplacé dans aucun. — C’est une bonne chose qu’une bonne éducation. — Oui, elle nous offre mille ressources dans l’adversité, elle nous préserve du fol orgueil qu’inspirent trop souvent les faveurs de la fortune, ou du moins elle nous apprend à le cacher. Elle répare l’inégalité des conditions; elle nous donne les qualités qui font aimer, les agréments qui attirent; elle nous rend la solitude agréable, nous fait paraître avec éclat dans le monde; enfin elle perfectionne la raison, forme le cœur, développe le génie. Jugez donc, mes enfants, de la reconnaissance qu’une personne bien élevée doit à tous les gens qui ont concouru à son éducation... — Et surtout à sa mère, à son père... — Sans doute; et si l’on sent bien, comme vous, mes enfants, tout ce qu’on leur doit, on respecte et l’on aime véritablement les instituteurs et les maîtres auxquels ils ont remis une partie de leur autorité.
Madame de Clémire se leva, embrassa ses enfants et les envoya coucher.
Le jour suivant, César et ses sœurs, selon leur coutume, s’entretinrent entre eux de leur histoire de la veille. Ils ne se lassaient pas de répéter l’éloge de la vertueuse Marianne Rambour; mais, malgré tout ce que madame de Clémire leur avait dit à ce sujet, ils ne pouvaient s’empêcher de trouver que Marianne n’était pas aussi heureuse qu’elle méritait de l’être. — Car enfin, disait Pulchérie, cette bonne fille, avec ses deux cent soixante francs de rente, n’a tout juste que ce qu’il lui faut pour vivre; aussi, pour pouvoir secourir les pauvres, elle est obligée de travailler sans cesse, de se réduire, comme dit maman, à l’absolu nécessaire: voilà ce qui me fait de la peine. Je voudrais qu’elle eût du moins la possibilité de faire l’aumône sans se mettre dans la gêne.
Le soir, à l’heure de la veillée, madame de Clémire adressant la parole à Pulchérie: — J’ai entendu tantôt, lui dit-elle, toute votre conversation relativement à Marianne Rambour. Pourquoi rougissez-vous, Pulchérie? — Maman!... — Si vous êtes fâchée que j’entende vos entretiens particuliers avec votre frère et votre sœur, il ne faudra pas, une autre fois, parler si haut à dix pas de mon métier. — Ah! maman, je n’aurai jamais rien de caché pour vous... — Pourquoi donc venez-vous de rougir? répondez à cette question. — C’est que, malgré vos réflexions d’hier, j’ai soutenu encore que l’action de Marianne n’était pas assez récompensée, et je sens bien à présent que j’ai tort d’avoir une opinion qui n’est pas celle de ma chère maman. — En effet, vous devez croire que votre opinion ne vaut rien quand elle diffère de la mienne; et lorsque vous n’êtes pas frappée de la vérité des principes que je cherche à vous donner, c’est à moi qu’il faut exposer vos doutes: je suis toujours prête à vous entendre, à vous répondre. Ainsi, quand vous n’êtes pas de mon avis, je trouve très bon que vous m’en fassiez l’aveu; je le désire même, et je l’exige. Mais, en en faisant part aux autres, vous manquez à l’affection et au respect que vous me devez. D’ailleurs, si vous m’avez mal comprise, je ne pourrai pas vous faire connaître votre erreur si je ne suis pas présente à la critique que vous faites de mes opinions... — La critique! Oh! ma chère maman, cette expression... — Est peut-être un peu forte. Mais, enfin, n’avez-vous pas dit que vous ne trouviez pas Marianne assez récompensée de son action, et que vous ne pouviez penser comme moi à cet égard? Voulez-vous à présent écouter mes raisons? — De tout mon cœur, maman, et je vais tâcher de vous bien comprendre, afin de penser comme vous. — Ce qui vous fâche, c’est que vous ne croyez pas que Marianne soit parfaitement heureuse, n’est-ce pas? — Oui, maman. — Qu’est-ce qui peut rendre parfaitement heureuse une personne pieuse, simple, laborieuse, une personne qui porte la vertu jusqu’au degré d’héroïsme le plus sublime? De l’argent?... vous ne le pensez pas... — Mais, maman, lorsqu’on ne le désire que pour le donner, l’argent ajoute au bonheur. — Selon vous, la bienfaisance pourrait rendre ambitieux, et cela n’est pas. On ne désire réellement des richesses que par orgueil ou par cupidité. Quand ce n’est pas la vanité qui porte aux actions vertueuses, on est pleinement satisfait en secourant les malheureux autant qu’on en a le pouvoir. Le riche bienfaisant donne avec plus d’éclat; le pauvre bienfaisant donne avec plus de plaisir... — Pourquoi cela, maman? — Vous allez le comprendre; plus une action est vertueuse, plus elle nous procure de satisfaction... — Ah! c’est certain. — Une action est plus ou moins belle, suivant les sacrifices qu’elle coûte. L’homme qui possède cinquante mille francs de rente, et qui se réduit à vingt-cinq, afin de donner le reste aux pauvres, fait assurément une belle action, malheureusement trop rare. Cependant de quoi se prive-t-il? de quelques brillantes bagatelles. En gardant vingt-cinq mille francs de rente, il se réserve toutes les commodités de la vie, une maison agréable, une jolie terre; en un mot les seuls agréments réels que puisse procurer la fortune: il n’a renoncé qu’à de vaines superfluités; et ce sacrifice, peu pénible, ajoute à sa considération et lui obtient l’estime générale. Il est heureux sans doute, il est digne de l’être; mais le pauvre bienfaisant jouit d’un bonheur cent fois au-dessus du sien. Figurez-vous Marianne Rambour avec ses deux cent soixante francs de rente; figurez-vous cette fille angélique n’agissant que pour Dieu et sa conscience; représentez-vous-la travaillant tout le jour, afin de porter secrètement le soir chez un malade, ou chez une mère de famille, la petite somme qui doit donner du bouillon au pauvre infirme, et du pain à quatre ou cinq enfants. Après cette action, suivez-la, voyez-la revenir chez elle les yeux encore humides des douces larmes qu’elle a versées. Elle rentre dans sa petite chambre: elle n’aura pour son souper que des fruits peut-être; mais elle dira: «Le plat dont je suis privée aujourd’hui a donné du pain à cinq infortunés...» Cette réflexion remplit son cœur d’une joie délicieuse. Elle se rappelle les remerciements de la pauvre mère de famille, elle croit l’entendre, voir encore les petits enfants se jetant avec avidité sur la nourriture qu’ils demandaient en vain depuis deux jours! Oh! combien de tels souvenirs rendent chère à Marianne la frugalité de son repas! Avec quel plaisir, avec quelle confiance elle va prier Dieu, cet Être souverainement bon qui a dit: «Prenez bien garde de faire vos bonnes œuvres devant les hommes, afin qu’ils vous voient; autrement, vous n’en recevrez point de récompense de votre père qui est dans les cieux.» Marianne n’a point eu le bonheur et la gloire d’arracher à la misère une multitude d’infortunés, elle n’a point formé d’établissement utile et durable, elle n’a point fondé d’hôpital; mais elle a donné en secret, et c’est une partie de son nécessaire qu’elle a donné. Elle n’a recherché ni les louanges ni l’approbation des hommes; elle n’est guidée que par la religion et par l’humanité ; elle trouve dans ses réflexions, dans son cœur, dans le souvenir de ce qu’elle a fait, et surtout dans ses sacrifices, une source inépuisable de félicité ; enfin elle goûte déjà d’avance une partie de l’immortel bonheur des anges; elle est satisfaite d’elle-même, elle est sûre que Dieu l’approuve et la Protège. A présent vous devez comprendre que, si Marianne avait assez de fortune pour secourir les pauvres sans prendre sur son nécessaire, ses aumônes ne lui procureraient pas autant de satisfaction, puisqu’elle aurait moins de mérite en les faisant: vous en pouvez Juger par vous-même. L’autre jour on vous envoya un panier de pommes que vous avez partagé avec votre frère et votre sœur. Avant hier Madeleine vous apporta un petit agneau; votre sœur en eut envie, et vous le lui donnâtes. De ces deux actions, quelle est celle que vous avez faite avec le plus de plaisir? — De donner le joli petit agneau blanc à ma sœur. — Cependant vous le regrettiez beaucoup. — Oh! oui, maman; mais c’est précisément à cause de cela: je sentais tout le plaisir qu’il devait faire à ma sœur. Je me disais: «Ma sœur sera enchantée si je lui porte ce petit agneau.» Je me représentais sa surprise, sa joie, et je pensais que cela me ferait bien plus de plaisir que de garder l’agneau. Je demandai du ruban couleur de rose à ma bonne; je parai mon agneau; et je lui mis un collier et des bracelets, et puis je courus chercher ma sœur; en chemin le cœur me battait d’une force!... mais c’était de joie; j’étais charmée... — C’est ce qu’on éprouve toujours quand on fait un sacrifice généreux; plus ce sacrifice est grand, plus on est content de soi-même; et par la joie que vous ressentiez en vous représentant celle que le don du petit agneau causerait à votre sœur, jugez donc du sentiment qu’on doit éprouver en portant des secours à une famille infortunée près d’expirer de faim et de misère!... — Oh! maman, je me l’imagine facilement. Ah! quand nous ferez-vous jouir du bonheur d’aller secourir des malheureux? — L’hiver prochain, quand nous serons à Paris, si vous vous conduisez parfaitement jusque-là... — Oh! c’est la récompense que nous aimerons le mieux... Mais, maman, il n’y a personne ici dans cet excès de misère; et comment peut-il se trouver des malheureux à Paris, dans une si belle ville, habitée par des gens si riches?... — Voilà le funeste effet du luxe, c’est-à-dire de la plus méprisable vanité, celle de vouloir briller par une folle magnificence, au lieu de cherchera se distinguer par la vertu; cette manie, qui ne donne que des ridicules haïssables, qui ne produit pas une seule jouissance réelle, est précisément ce qui fait que l’on trouve beaucoup plus d’infortunés dans les grandes villes que dans les villages les plus pauvres. — Ah! cela seul dégoûterait de la ville et ferait aimer la campagne. Mais, maman, comment fait-on pour découvrir ces infortunés dont vous parlez? car je sais bien que ceux qui demandent l’aumône ne sont pas les plus à plaindre... mais ceux qui sont malades, qui ne sortent point? — Hélas! Paris en est plein; il n’y a presque point de rues où l’on ne puisse en trouver... — Comment! on passe sans cesse devant les maisons de ces pauvres malheureux, on les a pour voisins? Maman, croyez-vous qu’il y en ait dans notre rue, à Paris?... Cette idée-là m’empêcherait de dormir. Comment s’endormir tranquillement quand on pense qu’on est peut-être à cent pas d’un pauvre malade couché sur la paille?... — Conservez cette humanité, ma fille; et quand vous aurez de l’argent, si vous êtes souvent tentée d’acheter des superfluités, rappelez-vous cette touchante réflexion que vous venez de faire; dites-vous: «Avec l’argent que je mettrais à ce chiffon, dont je serais dégoûtée dans deux jours, je puis sauver la vie d’un enfant mourant, d’une mère désolée...» — Ah! je n’achèterai jamais de superfluités... — Ne prenez point cet engagement, il est vraisemblable que vous ne le tiendrez pas. Ne se réserver que le nécessaire, et donner le reste aux pauvres, c’est l’effet d’une vertu qui n’est propre ni à l’enfance ni à la première jeunesse. Contentez-vous de savoir qu’elle existe, qu’elle assure le seul véritable bonheur. Accoutumez-vous dès à présent à réfléchir sur la frivolité des joujoux et des bagatelles qui sont souvent l’objet de vos désirs. Songez qu’ils ne procurent que des amusements passagers, des plaisirs peu durables, tandis que le seul récit d’une bonne action vous émeut, vous transporte et fait couler vos larmes... Que serait-ce donc si vous étiez vous-même l’auteur de cette bonne action?... Songez quelquefois à la multitude d’infortunés qui manquent de pain, tandis que vous perdez celui qu’on vous donne pour votre goûter; aux malheureux qui souffrent toutes les rigueurs du froid faute de vêtements, tandis que vous coupez vos robes pour en habiller votre poupée. Ces réflexions, en ouvrant votre cœur à la compassion, vous rendront économe; et sans l’économie, il est impossible d’être généreux. Ainsi, d’abord, prenez l’habitude de ne rien perdre; imposez-vous de temps en temps quelques petits sacrifices volontaires; acquérez de l’empire sur vous-même; rappelez-vous bien qu’on ne Peut se distinguer, qu’on ne peut être estimé, heureux que par la vertu; rappelez-vous enfin et nos conversations et les histoires de nos veillées, et peu à peu votre âme s’élèvera, votre raison se perfectionnera, vous deviendrez véritablement bienfaisante, et voire mère sera fière de vous. — Je voudais faire votre bonheur dès il présent, ma chère maman. Se peut-il qu’il soit impossible, à mon âge, d’être assez parfaite pour sacrifier aux pauvres toutes ses fantaisies? — On est incapable à votre âge d’atteindre à la perfection dont vous parlez. Vous n’avez rien vu, tout est nouveau pour vous, tout vous charme; mais quand vous saurez vous occuper solidement, la plupart des choses frivoles qui vous plaisent et vous tentent maintenant vous paraîtront insipides; vous n’attacherez de prix qu’à ce qui touche le cœur; et rien ne le satisfait pleinement que la bienfaisance. Au reste, on n’est pas obligé de donner tout son superflu aux pauvres. L’Évangile nous prescrit de faire l’aumône , et ne nous ordonne pas de nous dépouiller entièrement en faveur des autres. Celui qui se pénétrerait parfaitement de l’esprit de l’Évangile pourrait, il est vrai, donner aux pauvres tout ce qu’il possède; mais enfin la religion n’exige pas que nous sacrifiions à l’humanité toutes les commodités de la vie, elle exige seulement que nous mettions un frein à nos fantaisies, que nous consacrions notre superflu à des actes de bonté et de bien faisance. — Ainsi, quand on est médiocrement bon, on donne une petite partie de son superflu; quand on est bien bon, bien pieux, on donne plus que la moitié ; quand on est parfait, on donne tout. — Voilà une définition très juste. — Maman, vous avez dit tout à l’heure qu’il n’est pas possible d’être généreux sans être économe? — Certainement. Ce qu’on prodigue, ce qu’on perd, est en quelque sorte un vol qu’on fait aux pauvres. Cette prodigalité est d’autant plus condamnable, qu’elle ne nous procure aucun plaisir. Par exemple, Pulchérie, voici le compte que votre bonne m’a montré des choses que vous avez perdues dans le cours de cette année: Un tablier de taffetas noir, six mouchoirs de poche, quatre paires de gants, deux dés à coudre, trois étuis remplis d’aiguilles et une paire de ciseaux. Tous ces objets représentent une somme de quarante francs qu’il m’a fallu donner pour acheter de nouveau tout ce que vous avez perdu. Si vous eussiez été plus soigneuse, j’aurais eu quarante francs de plus, que j’aurais pu employer pour votre agrément, ou à faire une bonne action. Si vous ne mettez pas tous vos soins à vous corriger de ce défaut, il m’en coûtera bien plus d’argent à mesure que vous avancerez en âge; car, à mesure que vous grandirez, votre entretien deviendra beaucoup plus cher; et je vous conterai demain à ce sujet une petite histoire qui, je l’espère, vous fera quelque impression. — Mais, maman, pourquoi ne pas nous la dire aujourd’hui? il est de si bonne heure! — C’est que je n’ai pas encore achevé de vous conter celle d’hier... — Quoi! s’écrièrent à la fois tous les enfants, l’histoire de Marianne Rambour? — Je ne vous ai Point dit qu’elle fût finie, vous m’avez toujours interrompue, et vos questions ne m’ont pas laissé le temps de la reprendre. J’ai tâché de vous faire comprendre qu’en général les personnes sans éducation sont fort à plaindre lorsqu’un événement imprévu les tire de leur état. Je crois avoir prouvé à Pulchérie que Marianne Rambour devait être heureuse avec deux cent soixante francs de rente, mais je n’ai point dit que ce petit héritage fût le seul prix que le ciel eût réservé à ses vertus. Je vous ai rappelé cette maxime, que «jamais une action héroïque ne reste sans récompense, même en ce monde.» Là-dessus vous vous êtes tous récriés sur la modicité d’une rente de deux cent soixante francs, sans vous informer si c’était en effet là toute la récompense de Marianne. — Ah! je vois qu’il ne faut pas Se presser de juger, et qu’avant de décider il faut bien se faire expliquer les choses. Nous mériterions, pour notre punition, d’être privés du reste de l’histoire de Marianne; ce serait pourtant bien sévère. — Je ne le serai pas. C’est assez pour moi que vous preniez la résolution de juger à l’avenir avec moins de précipitation et de légèreté.
Mais revenons à Marianne. Elle apprit dans sa retraite que le curé de S... avait lu sa lettre au prône; loin d’en être flattée, elle s’en affligea. Elle écrivit au curé : «Je suis fâchée que vous ayez
«rendu publique une action qui ne devait être connue que de Dieu
«et de vous.» Malgré la sincérité de ce regret, tout le monde sut bientôt à Charleville l’histoire de Marianne. Les personnes les plus distinguées de la ville voulurent la connaître, l’attirer chez elles. Plusieurs même tentèrent tous les moyens imaginables pour l’engager à recevoir des secours que sa situation devait lui rendre nécessaires. Mais Marianne les refusa constamment, et répondit toujours qu’elle n’avait besoin de rien, qu’elle était parfaitement satisfaite de son sort. Enfin le curé de S... fit un voyage à Paris: il y parla plus d’une fois de Marianne Rambour; il conta, entre autres, cette histoire touchante à une dame à laquelle il donna quelques lettres de Marianne, et une copie de l’acte de la fondation faite par elle. Cette dame remit ces différentes pièces à un homme de lettres de ses amis, pour qu’il les insérât dans un ouvrage intéressant qu’il faisait alors imprimer. — Quoi! la vie de Marianne Rambour est imprimée? Ah! que j’en suis aise! voilà donc déjà Marianne célèbre... — Et, malgré toute sa modestie, tirée de l’obscurité qu’elle aimait; mais écoutez le reste. — Voici le dénoûment, le cœur me bat... Eh bien! maman? — Il existe un jeune prince à peu près de votre âge, César; il a neuf ans, et déjà son caractère donne l’espérance de le voir un jour se distinguer par ses vertus et sa bienfaisance, autant que par le rang auguste où le sort l’a placé. Ainsi que vous, mes enfants, un de ses plus grands plaisirs est celui d’entendre conter des histoires intéressantes; il les écoute avec avidité, elles font une profonde impression sur son cœur et se gravent dans son souvenir. Un jour la personne chargée de présider à son éducation lui conta l’histoire de Marianne Rambour. Quand ce récit fut achevé, le jeune prince, fondant en larmes, s’écria: «Ah! que je suis malheureux de n’être qu’un enfant! — Pourquoi, monseigneur? lui demanda-t-on. — Je ferais une pension à cette vertueuse fille. — Mais vous avez le plus tendre des pères... — Croyez-vous que je puisse lui demander?... — N’en doutez pas, vous le comblerez de joie.» A ces mots, le jeune prince, transporté, hors de lui, se lève, sort en courant de la chambre, traverse un corridor, descend précipitamment deux étages, arrive dans une salle de billard, où se trouvaient huit ou dix personnes; mais il ne voit que le prince son père; et malgré sa timidité naturelle, il se jette dans ses bras, en disant d’une voix entrecoupée: «Papa, j’ai une grâce à vous demander.» Et il l’entraîne dans la chambre voisine. Là il explique ce qu’il désirait de la manière la plus touchante. Il reçoit pour première récompense de sa sensibilité les tendres embrassements de son père, qui le serre contre son sein, en lui disant: «Je vais donner l’ordre qu’on fasse en votre nom le brevet d’une pension de six cents francs pour Marianne Rambour.»
— Ah! maintenant, maman, interrompit Pulchérie, je suis satisfaite. O le charmant petit prince! qu’il dut être content!... — Il voulut écrire lui-même à Marianne Rambour, pour lui annoncer cette nouvelle... — Lui-même!.. — Assurément; et voici la lettre qu’il écrivit:
De Saint-Leu, ce 2 août 1782.
«Je suis bien heureux, Mademoiselle, qu’on m’ait appris l’ac-
«lion que vous a fait faire votre attachement pour madame de
«S..., puisque j’ai la liberté de vous dire à quel point j’en suis
«touché. On voulait me prouver combien la vertu est belle, com-
«bien elle mérite d’être aimée, et l’on m’a conté votre histoire. Je
«vous dois une leçon que je n’oublierai jamais, et que je me rap-
«pellerai toujours avec attendrissement. Recevez, Mademoiselle,
«le brevet de la pension de six cents francs que je vous envoie,
«comme un témoignage de mon admiration, et du vif et tendre
«intérêt que je prendrai toute ma vie à votre bonheur.
«Je fais joindre à ma lettre une rescription de cent cinquante
«francs pour le premier quartier de votre pension, qui commence
«à courir du premier juillet dernier.»
Jugez, mes enfants, de l’effet que cette lettre produisit sur le cœur sensible de Marianne, d’autant mieux que le brevet qui l’accompagnait était conçu dans les termes les plus honorables et les plus touchants... Ainsi Marianne est aujourd’hui très riche, surtout pour le pays qu’elle habite, et elle jouit de la seule considération flatteuse, celle qu’on ne doit qu’à la vertu. — Ah! maman, la charmante histoire!... Que j’aime ce jeune prince déjà si bon! — J’espère que la veillée, demain, ne vous paraîtra pas moins intéressante. Mais il est tard; il faut terminer celle-ci. — Ma chère maman, encore un mot. Quel est le titre de l’histoire que vous aurez la bonté de nous dire demain? — Églantine ou l’Indolente corrigée. — Églantine! le joli nom! Et elle était indolente? Mais, au reste, ce n’est pas là un bien grand défaut. — Vous verrez quels en peuvent être les inconvénients. En attendant, allons nous coucher.
Ce peu de mots de madame de Clémire inspira beaucoup de curiosité, et fit désirer vivement la neuvième veillée, que madame de Clémire commença de la sorte.
ÉGLANTINE OU L’INDOLENTE CORRIGÉE.
Table des matières
DORALICE, femme d’un financier, jouissait d’une fortune considérable; mais elle avait trop d’esprit et un trop bon cœur pour aimer le faste et vouloir se distinguer par une vaine magnificence. Elle savait que le luxe, toujours condamnable, est véritablement ridicule dans les personnes que leur état dispense de toute représentation. Elle n’avait point de diamants; elle habitait une maison aussi simple que commode, et ne donnait point de fêtes; mais elle faisait de bonnes actions; et sa fortune, loin de l’exposer à l’envie des sots, au mépris des gens raisonnables, lui attirait les bénédictions des infortunés et l’estime générale. Rien chez elle n’annonçait l’ostentation ni le puéril désir de briller. Quoiqu’elle sût se suffire à elle-même, elle aimait la société. Afin de s’en former une véritablement agréable, elle n’avait donné la préférence exclusive à aucune classe sur une autre; mais elle s’était décidée à recevoir toutes les personnes distinguées par les qualités du cœur et les agréments de l’esprit, de quelque condition qu’elles fussent. Doralice n’avait qu’une fille: cette enfant, âgée de six ans, annonçait un bon cœur; elle était douce, obéissante, sincère; elle ne manquait point de mémoire ni d’intelligence; mais elle était excessivement indolente, n’avait nulle activité, aucune application, et faisait tout avec lenteur et nonchalance.
L’indolence, vous le savez, est une certaine lâcheté qui donne du dégoût pour tout ce qui pourrait fatiguer le moins du monde ou l’esprit ou le corps. Avec cette disposition, on ne veut ni courir, ni sauter, ni danser, ni jouer au volant, parce que ces amusements sont fatigants. Par la même raison on n’aime point l’étude, parce qu’on ne veut point prendre la peine de s’appliquer. On ne réfléchit point, on ne pense à rien, et l’on végète au lieu de vivre. Tel était l’état d’Églantine, la fille de Doralice. Sa gouvernante se plaignait sans cesse de son peu de soin. En effet, on trouvait dans tous les coins de la maison les mouchoirs, les ciseaux, les poupées d’Églantine. Rien ne lui répugnait comme de serrer les choses à son usage; tout était en désordre dans sa chambre et de la malpropreté la plus dégoûtante. Obligée de passer une partie du jour à chercher ses livres, son ouvrage, ses joujoux, Églantine perdait dans cette désagréable occupation un temps précieux qu’elle eût pu employer utilement ou du moins consacrer à ses plaisirs.
Tous les matins il fallait la gronder pour la décider à quitter son lit. Ensuite nouveaux sermons sur l’engourdissement qu’elle conservait régulièrement plus d’une heure après son réveil, et qui se manifestait par des bâillements redoublés; sur la longueur excessive de son déjeuner. A la promenade, les remontrances recommençaient, parce qu’Églantine voulait s’asseoir au lieu de marcher, qu’elle se plaignait du froid ou du chaud. Les leçons ne se passaient pas mieux: Églantine n’en prenait guère sans pleurer ou sans en avoir envie. Pendant les récréations, il fallait chercher les joujoux égarés ou perdus, et s’entendre gronder encore à ce sujet.
Doralice avait tous les talents nécessaires à une excellente institutrice, mais elle manquait d’expérience; l’éducation d’Églantine était la première à laquelle elle eût présidé. En toutes choses, il faut payer son apprentissage par des fautes; et dans cette occasion elle en fit une grande. Elle ne prévit pas toutes les conséquences fâcheuses qui pouvaient résulter du défaut dominant de sa fille (défaut, à la vérité, le plus difficile à détruire). Elle se flatta que l’âge et la raison donneraient insensiblement à Églantine l’activité dont elle était dépourvue; elle se contenta de la gronder de temps en temps au lieu de la punir, et elle ne reconnut son erreur que lorsqu’il était trop tard pour y remédier.
— Vous croyez, maman, que si l’on eût mis Églantine en pénitence, on l’aurait corrigée? — Il est rarement nécessaire d’employer des moyens violents pour corriger les enfants actifs et sensibles, parce qu’un rien les affecte; un mot suffit pour les punir. Mais les caractères indolents et froids s’émeuvent difficilement; il leur faut de temps en temps quelques secousses pour les tirer de leur assoupissement habituel. — Maman, quelles pénitences auriez-vous infligées à Églantine? — Les plus rigoureuses, et cependant les plus simples. Quand elle n’aurait voulu courir ni marcher d’un bon pas à la promenade, j’aurais prolongé sa promenade d’une heure. Eût-elle pris une leçon avec nonchalance, j’aurais fait recommencer la leçon; ainsi du reste. Églantine alors, pour s’épargner de la peine, se serait appliquée, aurait pris une activité apparente, qui finit toujours par en donner une réelle, et, insensiblement, elle eût changé de caractère.
Doralice ne suivit point cette méthode, et s’en repentit amèrement dans la suite. Cependant, voyant la négligence d’Églantine s’augmenter de jour en jour, elle imagina de faire un journal, dans lequel elle inscrivit chaque soir tous les objets qu’Églantine avait Perdus dans la journée, avec le prix qu’ils avaient coûté. Dans cette liste figurèrent les livres déchirés ou dépareillés, les joujoux brisés, les robes neuves tachées et gâtées de manière à ne pouvoir plus être portées, les morceaux de pain jetés dans tous les coins du jardin, les bijoux cassés, le papier, les plumes et les crayons employés en Pure perte. En y joignant les objets perdus, Doralice constata, en un seul mois, une dépense de quatre-vingt-dix-neuf francs.
— O Dieu! s’écria Pulchérie; c’est incroyable. Grâce au Ciel, dans toute l’année je n’ai perdu que la valeur de quarante francs!... — Oui, reprit madame de Clémire; mais on n’a compté que ce que vous avez perdu, et non ce que vous avez gâté ou prodigué follement. D’ailleurs je ne suis pas riche: vous ne portez ni mousseline brodée ni dentelle; vous ne pouvez perdre que des choses de peu de valeur. Vous n’avez pas de bijoux, et tous vos jouets ne valent pas six francs... — Tant mieux! maman, interrompit Pulchérie; je suis comme Henriette, la fille de madame Steinhausse: je sens que de beaux ajustements me gêneraient. Un tablier garni de dentelle me rendrait malheureuse; car je veux aussi, comme Delphine, cueillir des roses sur les buissons. — Songez qu’Henriette, aussi simple que vous, était plus raisonnable encore, car elle ne perdait rien; suivez la proportion des fortunes, et vous comprendrez que la perte de votre dé d’ivoire ou de vos ciseaux anglais m’est plus onéreuse que ne l’était à la mère d’Églantine la perte de son dé d’or ou de ses ciseaux damasquinés. — Mais aussi, maman, pourquoi Doralice n’élevait-elle pas sa fille dans la simplicité ? En lui donnant toutes ces frivolités si chères, elle ne faisait pas là un bon emploi de ses richesses. — Doralice possédait une fortune considérable, elle n’avait point de fantaisies pour elle: il lui était bien permis de disposer de son superflu en faveur de sa fille. — Mais c’était lui inspirer le goût de toutes ces bagatelles? — C’est en les gardant pour soi, et non en les donnant qu’on en inspire le goût.
— Maman, disait Églantine à sa mère, pourquoi n’avez-vous qu’une simple montre d’or avec un petit cordon de soie? — Ma fille, c’est qu’une simple montre est infiniment plus commode à porter, plus agréable qu’une montre richement ornée. — Mais, maman, vous m’en avez donné une émaillée, garnie de diamants, avec une chaîne d’or... — C’est qu’à votre âge on est frivole, on manque de raison; tout ce qui brille séduit; on n’a que des goûts futiles; on aime les perles, les diamants, les bijoux. Ainsi, quand je vous donne tous ces colifichets, je vous traite en enfant.
Doralice, en parlant de la sorte, n’exagérait pas elle disait la vérité. Et, en effet, toute personne d’un âge mûr qui trouve encore quelque plaisir à se parer de ces vaines superfluités, ne montre guère plus de raison qu’un enfant de six ans. Mais reprenons le fil de notre histoire.
Au bout d’un an, Doralice montra à sa fille le compte de tout ce qu’elle avait perdu ou dissipé dans le cours de l’année; ce compte Montait à plus de douze cents francs. Églantine, qui n’avait alors que sept ans, fut très indifférente à ce calcul. Sa mère, espérant qu’elle en serait plus frappée lorsqu’elle connaîtrait la valeur de l’argent, continua toujours son journal avec la même exactitude: elle fut aidée dans ce travail par la gouvernante d’Églantine, qui, chaque soir, donnait à Doralice, sur une feuille volante, le détail des Prodigalités dont elle avait été témoin. Doralice mettait toutes Ces feuilles dans une cassette, sans les joindre au journal qu’elle écrivait de son côté ; bientôt les mémoires de la gouvernante devinrent si nombreux, qu’il aurait fallu beaucoup de temps pour en faire le relevé. Alors Doralice se décida à n’en faire le relevé que lorsque Églantine aurait atteint un âge raisonnable.
Le journal de Doralice prouvait de plus en plus que l’indolence de sa fille ne faisait qu’augmenter au lieu de diminuer. Églantine allait souvent se promener au bois de Boulogne; elle y perdit, en quatre mois, la valeur de mille ou douze cents francs de bijoux: tantôt c’était une bague, tantôt un flacon; une autre fois un médaillon; sans compter les mouchoirs et les gants oubliés sur les chaises. En outre, il ne se passait pas de semaines qu’elle ne brisât un éventail, qu’elle ne cassât le grand ressort ou le verre de sa contre, et il fallait payer sans cesse des mémoires d’horlogers. L’hiver la dépense était encore plus forte. Églantine, comme toutes les personnes indolentes, était extrêmement frileuse; elle était toujours dans les cendres, elle y laissait tomber ce qu’elle tenait; elle brûlait ses robes, ses fourrures; on était obligé de renouveler sa garde-robe tous les mois. En outre, quand ses maîtres venaient, elle avait presque toujours une migraine qui ne lui permettait pas de prendre ses leçons. On donnait un cachet au maître, et on le renvoyait...
— Comment, demanda César, ces migraines n’étaient pas véritables? — Non, Églantine s’en plaignait uniquement pour se dispenser de l’étude. — Mais c’est affreux, de mentir ainsi! — Voilà où la conduisait l’indolence; ce défaut, qui semble d’abord si léger, entraîne aux plus graves conséquences. Eglantine était naturellement sincère, mais elle était encore plus paresseuse; et pour s’épargner la plus petite fatigue, elle avait recours au mensonge, non qu’elle n’en ressentit des remords; mais la paresse finissait par triompher de ses scrupules.
Cependant Églantine commençait à sortir de l’enfance: elle touchait à sa dixième année. Sa mère lui donna de nouveaux maîtres. Fatiguée du piano, et n’y faisant aucun progrès, Églantine avoua enfin qu’elle avait un dégoût invincible pour cet instrument, et témoigna l’envie d’apprendre la harpe. Doralice lui permit d’abandonner le piano, quoiqu’elle en jouât depuis l’âge de cinq ans, et on lui donna un maître de harpe. En même temps Doralice releva et porta sur son journal une dépense d’environ huit mille francs, pour frais de musique, de cachets, entretien du piano, etc. Églantine n’apprit la harpe qu’une année; son maître, rebuté de son peu d’application, la quitta. Alors elle essaya de jouer de la guitare avec aussi peu de succès. Enfin la guitare fut abandonnée comme le piano et la harpe.
Églantine avait encore d’autres maîtres. Elle apprenait le dessin, la géographie, l’anglais, l’italien; elle avait un maître de danse, un maître de chant, un maître d’écriture; c’était une dépense d’environ mille francs par mois. L’indolente Églantine n’en était pas plus savante, et la dépense qu’elle occasionnait n’avait plus de bornes. Tous les deux ou trois mois, sa musique, ses livres, ses cartes de géographie étaient déchirés, il fallait en acheter d’autres; elle n’avait aucun soin de sa harpe, et la laissait à l’humidité devant les fenêtres ouvertes; on était obligé de la remonter presque tous les jours: elle dépensait en cordes de harpe, en crayons, en papiers, quatre fois Plus que ne l’aurait fait une personne soigneuse.
Son excessive indolence lui rendait insupportable toute espèce de sujétion. Elle était si peu soigneuse, qu’en deux ans on avait été forcé de renouveler deux fois les meubles de son appartement; elle se décoiffait sur tous les fauteuils de sa chambre, et ne manquait jamais de laisser tomber à terre toutes ses épingles; ses robes étaient toujours couvertes de taches d’encre ou de cire; elle passait un temps incroyable à sa toilette, car elle ne faisait rien qu’avec une extrême lenteur; en même temps d’une négligence impardonnable dans sa mise; elle regardait sans voir, agissait sans penser, et ne montrait aucune grâce, aucun goût. N’ayant jamais voulu s’assujettir à mettre des gants, elle avait les mains rudes et rouges, elle marchait de la Manière la plus désagréable, habituée qu’elle était de porter constamment ses souliers en pantoufles.
Telle était Églantine à seize ans. Doralice s’était plu à lui former une jolie bibliothèque, dans l’espoir qu’elle prendrait du goût pour la lecture. Pour obéir à sa mère, Églantine lisait à sa toilette, et dans l’après-midi; c’est-à-dire qu’elle se bornait à tenir un livre, car elle lisait avec si peu d’attention, qu’il lui était impossible d’acquérir la plus légère instruction; aussi à seize ans était-elle d’une ignorance d’autant plus inexcusable, qu’on n’avait rien épargné pour son éducation; elle n’avait aucune notion d’histoire, de géographie, ni même d’orthographe; elle était également hors d’état de faire un extrait ou d’écrire une lettre; et quoiqu’elle eût appris dix ans l’arithmétique, il n’y avait guère d’enfants de huit ans qui ne comptassent mieux qu’elle.
Vers ce temps, un jeune homme, nommé le vicomte d’Arzelle, se fit présenter chez Doralice; il avait vingt-trois ans; aussi distingué par son esprit, ses vertus, sa réputation, que par sa naissance, il possédait une belle fortune et des agréments personnels. Il paraissait avoir le plus vif désir de plaire à Doralice et d’obtenir son amitié ; il appréciait sa simplicité, sa douceur, son égalité parfaite, et ne se lassait pas d’admirer ses manières, son ton naturel et noble, sa conversation à la fois solide et agréable; il la rencontrait souvent chez une de ses parentes, et lui avait fait plusieurs visites; mais il n’avait point encore vu Églantine.
Enfin un jour Doralice pria le vicomte à souper, et à neuf heures Églantine parut dans le salon: sa mère avait ce jour-là présidé à sa toilette. Églantine n’avait rien de recherché dans sa parure, mais ses cheveux étaient arrangés avec soin, et elle avait mis des gants. Le vicomte l’examina d’abord avec beaucoup d’attention, et la trouva parfaitement belle: un instant après il remarqua qu’elle n’avait point de grâce, et au bout d’un quart d’heure il ne la regarda plus; il oublia même qu’elle fût dans la chambre.
Cependant il continuait d’aller aussi assidûment chez Doralice. Un jour qu’il la trouva seule, il lui parla avec une confiance qui autorisa Doralice à lui demander s’il songeait à se marier: — Oui, madame, répondit-il; mais quoique mes parents me laissent absolument la liberté du choix, je sens que je ne me déciderai pas facilement; l’intérêt ou l’ambition ne me détermineront jamais; une passion aveugle ne me fera point faire de folies; je veux me marier, non pour acquérir plus de fortune ou plus de considération, mais pour être plus heureux: ainsi je rechercherai une personne parfaitement élevée, qui joigne les vertus aux talents, qui appartienne à des parents estimables, dignes de mon respect et de mon amitié ; sa mère, par exemple, devra posséder toutes les qualités qui vous distinguent, puisqu’elle sera le mentor et le guide de ma femme.
En ce moment survint une visite qui mit fin à la conversation. Quelques jours après, Doralice apprit que le vicomte d’Arzelle avait chargé un de ses gens de questionner adroitement les domestiques de la maison; que lui-même s’était adressé directement à plusieurs maîtres d’Églantine, auxquels il avait sans peine fait dire l’exacte vérité ; il sut, à n’en pouvoir douter, qu’Églantine n’avait retiré aucun fruit de l’éducation dispendieuse que lui avait donnée sa mère.
Depuis ce moment le vicomte parut beaucoup moins chez Doralice, et bientôt il cessa entièrement d’y aller. Doralice, certaine qu’il aurait épousé Églantine si elle eût eu moins de défauts, regretta beaucoup pour sa fille un établissement aussi brillant, et que le seul mérite personnel du vicomte lui aurait fait préférer à tout autre.
Des peines bien plus sensibles étaient réservées à Doralice. Églantine, de plus en plus indolente, lui causait tous les jours de nouveaux chagrins. A dix-sept ans elle avait encore tous les maîtres qu’on quitte ordinairement à quatorze; elle n’avait de goût pour aucune espèce d’occupation. Cependant, comme son cœur était bon et qu’elle aimait sa mère, elle essayait quelquefois de vaincre sa non-balance; alors on était étonné de l’intelligence et des dispositions qu’elle montrait; le cœur de Doralice se rouvrait à l’espérance et à la joie, mais ce bonheur durait peu; au bout de cinq ou six jours Églantine retombait dans son apathie ordinaire: elle sentait confusément ses torts, et, au lieu de chercher à les réparer, elle se laissait aller au découragement. D’ailleurs, accoutumée à ne jamais réfléchir, elle ne sentait pas toute l’ingratitude qu’il y avait à répondre si mal aux soins de la plus tendre mère; elle se disait seulement: «C’est vrai. J’ai causé beaucoup de dépenses inutiles, mais ces dépenses n’ont pu déranger une fortune considérable comme l’est celle de mon père; au reste, je suis jeune et riche, on dit que je suis belle, je puis bien me passer d’instruction et de talents.» C’est comme si elle eût dit: «Je puis me passer de montrer ma reconnaissance à ma mère; à quoi bon faire son bonheur, et en même temps être aimable et aimée?» Voilà comme on raisonne quand on est incapable de réflexion.
Églantine, ne cherchant jamais à plaire ni à obtenir l’approbation de ceux qui l’entouraient, ne jouissait d’aucune considération dans la maison de sa mère; les domestiques et les amis de Doralice la regardaient toujours comme un enfant. Elle se montrait si peu obligeante, si singulièrement insipide; elle disait parfois des choses si déplacées, qu’elle était, dans la société, importune et désagréable. Toute contrainte lui paraissait insupportable, et presque tout était contrainte pour elle; les usages reçus dans le monde lui semblaient tyranniques; elle trouvait la politesse gênante, et n’était à son aise qu’avec des personnes subalternes et sans éducation. Loin de rechercher les conseils dont elle avait besoin, elle les fuyait, parce qu’elle sentait qu’elle n’aurait pas le courage de les suivre: aussi, quand Doralice lui représentait les inconvénients de son caractère, elle écoutait sa mère avec plus de dépit que de repentir. Ces conversations étaient toujours suivies d’un embarras et d’une humeur qu’elle ne pouvait ni vaincre ni dissimuler; car, accoutumée à céder lâchement aux impressions qu’elle recevait, n’ayant aucun empire sur elle-même, elle préférait aggraver ses torts que de se donner la peine de chercher les moyens de les réparer.
Églantine, en prenant tant de nouveaux défauts, n’avait perdu aucun de ceux qu’on lui reprochait dans son enfance. Depuis deux ans, elle recevait pour son entretien une pension aussi forte que si elle eût été mariée: cependant elle était toujours mal mise et faisait des dettes. Enfin elle atteignit sa dix-huitième année, époque heureuse pour elle, car c’était celle où l’on devait congédier tous ses maîtres. Ce jour même, Doralice vint le matin dans la chambre d’Églantine, et s’asseyant auprès de sa fille: — Vous avez aujourd’hui dix-huit ans, lui dit-elle: c’est l’âge où l’éducation est ordinairement finie. J’ai fait pour vous jusqu’à ce moment tout ce que je pouvais faire, je vous en apporte la preuve. Voici le journal dont je vous ai parlé si souvent; il contient le détail de tout ce que vous avez perdu depuis votre enfance, de toutes les dépenses inutiles que vous avez occasionnées; j’y ai joint les anciens mémoires de votre gouvernante, ceux de votre femme de chambre. Le relevé de ces différentes sommes donne un total de cent trois mille francs... — Est-il possible? maman, s’écria Eglantine. — Et vous croyez bien que je ne fais pas entrer dans ce calcul les dépenses indispensables tant pour votre entretien que pour les maîtres qui ont réussi à vous apprendre quelque chose. Par exemple, vous avez une jolie écriture, vous lisez passablement la musique; je n’ai point parlé de ces deux maîtres dans mon journal, quoique j’aie été obligée de vous les conserver beaucoup plus longtemps que je ne l’eusse fait si vous aviez montré plus d’application. J’ai dû mettre au nombre des dépenses en pure perte tout ce qu’ont coûté les maîtres d’instruments, de dessin, de géographie, d’histoire, d’arithmétique, etc., sans oublier la maîtresse qui vous a enseigné à broder pendant deux ans, et l’énorme quantité de soie, de chenille, de satin, de velours, etc., que vous avez dépensée sans avoir jamais rien fait qui puisse être montré... — Mais, repartit Eglantine, cent trois mille francs!... Je ne puis le concevoir. — Je vous ait dit mille fois que les petites dépenses, souvent répétées, deviennent exorbitantes, et par conséquent ruineuses. Un exemple vous en fera juger. Vous avez deux montres: depuis l’âge de huit ans jusqu’à ce moment vous n’avez pas passé de mois sans les envoyer chez l’horloger ou chez le bijoutier, tantôt Pour y remettre un ressort, un verre, ou même un cadran neuf, tantôt pour y faire remettre des aiguilles ou des diamants. Il n’y a Pas de mois que ces montres n’aient au moins coûté sept ou huit francs d’entretien et même davantage; de manière qu’au bout de dix ans ce seul article se monte à deux mille francs. On doit bien regretter l’argent qu’on a prodigué ainsi, quand on songe à combien d’autres usages on aurait pu l’employer. Cent trois mille francs que vous avez perdus, ma fille, auraient assuré un sort heureux à plus de vingt familles infortunées.
Cette dernière réflexion de Doralice fit couler les larmes d’Eglantine; elle prit une des mains de sa mère, et la serrant dans les siennes: — Oh! que je suis coupable! s’écria-t-elle. Mais, ma chère maman, quoique je sois sans talents, quoique je n’aie pas d’instruction, cependant il me reste les éléments de tout ce qu’on m’a appris... — Sans doute, reprit Doralice, et si vous vouliez vous appliquer, étudier sérieusement, vous pourriez encore regagner une Partie de l’argent que vous avez perdu; mais il faudrait désormais avoir autant de persévérance et d’activité que vous avez montré Jusqu’ici d’inconstance et de paresse.
A ces mots, Eglantine soupira et tomba dans la rêverie. — Je sais, continua Doralice, que grâce à votre fortune et à votre figure vous croyez avoir moins besoin de talents et de grâces que beaucoup d’autres personnes; mais parce qu’on possède les avantages les plus fragiles et les moins estimables, est-ce une raison pour dédaigner ceux qui seuls peuvent procurer des suffrages véritablement flatteurs? Est-ce la beauté qui fait aimer? Dépouillez-la des grâces, elle n’aura pas même le don de plaire. Sont-ce les richesses qui rendent heureux? N’êtes-vous pas consumée d’ennui, toujours mécontente des autres et de vous-même?... D’ailleurs, connaissez-vous l’état des affaires de votre père? Et s’il se ruinait?...
Ces derniers mots réveillèrent l’attention d’Eglantine; elle regarda sa mère avec effroi. Doralice cessa de parler, leva les yeux au ciel, et après quelques moments de silence qu’Eglantine n’osait interrompre, elle se leva, sortit, et laissa sa fille accablée de tristesse et d’inquiétude.
Les alarmes d’Eglantine n’étaient que trop fondées. Mondor, son père, aussi insatiable que Doralice était modérée, n’avait pu se contenter de deux cent mille livres de rente; il s’était engagé dans des entreprises immenses, et marchait à grands pas vers sa ruine totale. Doralice ne connaissait pas toute l’étendue de son malheur, mais elle en soupçonnait une partie; et c’est ce qu’elle avait voulu faire entendre à sa fille. Mondor, dans l’espoir de conserver son crédit, tâchait de cacher le mauvais état de ses affaires; mais bientôt plusieurs banqueroutes de ses associés en découvrirent le désordre affreux. Mondor n’avait pas une âme faite pour supporter l’adversité ; il tomba malade, et les soins de Doralice et d’Églantine ne purent lui conserver la vie; il expira en maudissant l’ambition et la cupidité, funestes causes de sa ruine et de sa mort.
Doralice s’occupa du soin de satisfaire tous ses créanciers. La fortune entière de Mondor n’y put suffire: Doralice possédait une terre de quinze mille livres de rente, sur laquelle les créanciers n’avaient aucun droit; mais, afin de compléter la somme nécessaire pour payer les dettes de son mari, elle abandonna pour six années les revenus de cette terre, le seul bien qui lui restât. Églantine sacrifia au même usage tous les diamants qu’elle tenait de sa mère
Ces arrangements faits, il ne restait à Doralice, pour vivre pendant six ans, que ses bijoux et quelque argenterie: elle les vendit et en eut vingt mille francs. — Il faut, dit Doralice à sa fille, que nous allions habiter un pays où l’on puisse vivre pendant six ans avec la somme qui nous reste; mon intention est de m’établir en Suisse jusqu’au moment où je recouvrerai la terre dont j’ai cédé les revenus. — O ma mère, s’écria douloureusement Églantine, vingt mille francs! voilà tout ce qui vous reste!... Quels remords pour moi, quand je me rappelle tout ce que je vous ai coûté !... — N’y pense Plus, interrompit Doralice en l’embrassant. Si j’eusse prévu les malheurs que le sort nous réservait, tu n’aurais jamais eu connaissance de ce journal; je l’ai brûlé, et tout ce qu’il contenait est pour jamais effacé de ma mémoire. — Ah! reprit Églantine en tombant aux pieds de sa mère, j’éprouve un repentir trop vrai pour oublier Jamais ces fautes que vous me pardonnez avec tant de générosité !... Le désir et l’espoir de les réparer et de faire votre bonheur peuvent seuls maintenant m’attacher à la vie... O maman, je le sais, une fille digne de vous pourrait vous consoler de vos malheurs: eh bien! je me corrigerai, j’acquerrai les vertus qui me Manquent. Il vous faut une amie: je deviendrai la vôtre; et pour obtenir un titre si cher, il n’est rien que je ne tente.
Comment vous peindre l’émotion de Doralice contemplant avec ravissement Églantine à ses genoux et baignée de larmes? Elle la releva, et la pressant contre son sein: — Tu me fais éprouver dans Cet instant, dit-elle, tout ce que le cœur d’une mère peut ressentir de joie; va, ne gémis plus sur mon sort.
En prononçant ces paroles, Doralice avait peine à retenir ses larmes, les plus douces qu’elle eût jamais versées. Le soir même qui suivit cet entretien, Églantine se plaignit d’un violent mal de tête. Le lendemain, on lui trouva de la fièvre; Doralice envoya chercher un médecin; après avoir attentivement examiné la malade, le docteur déclara qu’elle avait tous les symptômes qui précèdent la petite vérole il ne se trompait pas: cette maladie se manifesta de la manière la plus inquiétante; le médecin ne cacha point à Doralice que la petite vérole était confluente et de la plus mauvaise espèce. Doralice, malgré les conseils du médecin, ne quitta plus le chevet d’Églantine. En proie au plus affreux délire, Églantine recevait les soins de sa mère sans la reconnaître; elle était dans ses bras et l’appelait en s’écriant douloureusement: — Ma mère m’abandonne!.. Je l’ai mérité !... Je ne l’ai pas rendue heureuse!... Je meurs sans recevoir sa bénédiction!... O mon Dieu! pardonnez-moi...
Ces tristes plaintes, entrecoupées de soupirs et de sanglots, perçaient l’âme de Doralice: en vain elle répondait à sa fille, en vain elle la baignait de ses larmes; Églantine ne l’entendait pas. La maladie fit de rapides progrès, elle se porta surtout au visage d’Églantine, et, couvrant ses yeux d’une croûte épaisse, la priva totalement de la lumière. Ce nouvel accident, assez ordinaire dans la petite vérole, n’inquiéta pas d’abord; mais bientôt le médecin en fut vivement alarmé ; il ne dissimula pas à Doralice ses craintes qu’Eglantine ne perdît la vue.
Madame de Clémire en était là de son récit, quand la baronne, regardant à sa montre, se leva, et donna le signal de la retraite; vainement on demanda une prolongation de veillée, il fallut s’aller coucher. Le lendemain madame de Clémire reprit l’histoire d’Eglantine en ces termes:
Doralice était restée trois jours et trois nuits auprès de sa fille, et n’avait voulu confier à personne les soins incessants que réclamait sa position désespérée. Le quatrième jour le médecin constata un mieux sensible dans l’état de la malade, et déclara qu’elle était hors de danger. En effet, Eglantine ne tarda pas à rouvrir les yeux; reconnaissant le visage chéri de la plus tendre des mères: — Juste ciel! s’écria-t-elle, je vous revois, ma mère!...
Ses sanglots lui coupèrent la parole, et se jetant sur le sein de Doralice, elle ne put d’abord exprimer les transports passionnés de sa reconnaissance que par des larmes... Le médecin lui confirma qu’elle devait à Doralice seule tous les secours qu’elle avait reçus. — O ma mère! dit Églantine, combien la vie me devient chère!... qu’il me serait douloureux de la perdre avant de vous avoir témoigné ma tendresse et ma reconnaissance!... Je ne veux vivre que pour faire votre bonheur, car je ne puis être heureuse que par vous...
Dieu! s’écria-t-elle, c’est vous, c’est ma mère.

Églantine parlait avec tant de feu, que le médecin, craignant pour elle l’effet d’une émotion si violente, l’interrompit, et fit cesser une conversation qui aurait pu redoubler sa fièvre.
Darmowy fragment się skończył.