Czytaj książkę: «La soeur de Gribouille»

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Sophie de Ségur

La soeur de Gribouille


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066317348

Table des matières

PRÉFACE.

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

XXV

XXVI

XXVII

XXVIII

XXIX

PRÉFACE.

Table des matières

L’idée première de ce livre m’a été donnée par un ancien souvenir d’une des plus charmantes et spirituelles bêtises qui aient été jouées sur la scène: la Sœur de Jocrisse. Je me suis permis d’y emprunter deux ou trois paroles ou situations plaisantes que j’ai développées au profit de mes jeunes lecteurs; la plus importante est l’inimitié de Gribouille contre le perroquet. J’espère que les auteurs me pardonneront ce demi-plagiat; Gribouille et Jocrisse étant jumeaux, mon Gribouille a imité presque involontairement son plaisant et inimitable prédécesseur.

Comtesse DE SÉGUR,

Née ROSTOPCHINE.

I

Table des matières

Gribouille.

La femme Thibaut était étendue sur son lit; elle regardait tristement sa fille Caroline, qui travaillait avec ardeur à terminer une robe qu’elle devait porter le soir même à Mme Delmis, la femme du maire. Près du lit de la femme Thibaut, Gribouille, jeune garçon de quinze à seize ans, cherchait à recoller des feuilles détachées d’un livre bien vieux et bien sale. Il reprenait, sans se lasser, ce travail, qui ne pouvait réussir, parce qu’aussitôt qu’une feuille était collée, il la tirait pour voir si elle tenait bien; la feuille, n’ayant pas eu le temps de sécher, se détachait toujours, et Gribouille recommençait toujours sans humeur et sans colère.

«Mon pauvre Gribouille, lui dit sa mère, tes feuilles ne tiendront jamais si tu tires dessus comme tu fais.

GRIBOUILLE.

Il faudra bien qu’elles tiennent, et que je puisse tirer sans qu’elles me viennent dans la main; je tire bien sur les autres feuilles; pourquoi ne pourrais-je pas tirer sur celles-ci?

LA MÈRE.

Parce qu’elles sont déchirées, mon ami....

GRIBOUILLE.

C’est parce qu’elles sont déchirées que je veux les raccommoder. Il me faut un catéchisme, n’y a pas à dire: M. le curé l’a dit; Mme Delmis l’a dit. Caroline m’a donné le sien, qui n’est pas neuf, et je veux le remettre en bon état.

LA MÈRE.

Laisse sécher les feuilles que tu recolles, si tu veux qu’elles tiennent.

GRIBOUILLE.

Qu’est-ce que ça y fera?

LA MÈRE.

Ça fera qu’elles ne se détacheront plus.

GRIBOUILLE.

Vrai? Ah bien! je vais les laisser jusqu’à demain, et puis nous verrons.»

Gribouille colla toutes les feuilles détachées, et alla poser le livre sur la table où Caroline mettait son ouvrage et ses papiers.

Caroline travaillait avec ardeur.


GRIBOUILLE.

Auras-tu bientôt fini, Caroline? J’ai bien faim; il est l’heure de souper.

CAROLINE.

Dans cinq minutes; je n’ai plus que deux boutons à coudre.... Là ! C’est fini. Je vais aller porter la robe et je reviendrai ensuite tout préparer. Toi, tu vas rester près de maman pour lui donner ce qu’elle te demandera.

GRIBOUILLE.

Et si elle ne me demande rien?

CAROLINE, riant.

Alors tu ne lui donneras rien.

GRIBOUILLE.

Alors, j’aimerais mieux aller avec toi; il y a si longtemps que je suis enfermé !

CAROLINE.

Mais... maman ne peut pas rester seule.,.. malade comme elle l’est.... Attends.... je pense que tu pourrais porter cette robe tout seul chez Mme Delmis.... Je vais la bien arranger en paquet; tu la prendras sous ton bras, tu la porteras chez Mme Delmis, tu demanderas la bonne et tu la lui donneras de ma part. As-tu bien compris?

GRIBOUILLE.

Parfaitement. Je prendrai le paquet sous mon bras, je le porterai chez Mme Delmis, je demanderai la bonne et je le lui donnerai de ta part,

CAROLINE.

Très-bien. Va vite et reviens vite; tu trouveras au retour ton souper servi.

Gribouille saisit le paquet, partit comme un trait, arriva chez Mme Delmis et demanda la bonne.

«A la cuisine, mon garçon; première porte à gauche,» répondit un facteur qui sortait.

Gribouille connaissait le chemin de la cuisine; il fit un salut en entrant et présenta le paquet à Mlle Rose.


GRIBOUILLE.

Ma sœur vous envoie un petit présent, mademoiselle Rose; une robe qu’elle vous a faite elle-même, tout entière; elle s’est joliment dépêchée, allez, pour l’avoir finie ce soir.

MADEMOISELLE ROSE.

Une robe? à moi? Oh! mais que c’est donc aimable à Caroline! Voyons, comment est-elle?


Mlle Rose défit le paquet et déroula une jolie robe en jaconas rose et blanc. Elle poussa un cri d’admiration, remercia Gribouille, et, dans l’excès de sa joie, elle lui donna un gros morceau de galette et un gros baiser; puis elle courut bien vite dans sa chambre pour essayer la robe, qui se trouva aller parfaitement.

Gribouille, très-fier de son succès, revint à la maison en courant.

«J’ai fait ta commission, ma sœur. Mlle Rose est bien contente; elle m’a embrassé et m’a donné un gros morceau de galette; j’aurais bien voulu le manger, mais j’ai mieux aimé le garder pour t’en donner une part et une autre à maman.

CAROLINE..

C’est très-aimable à toi, Gribouille; je t’en remercie. Voilà tout juste le souper servi: mettons-nous à table.

GRIBOUILLE.

Qu’avons-nous pour souper?

CAROLINE.

Une soupe aux choux et au lard, et une salade.

GRIBOUILLE.

Bon! j’aime bien la soupe aux choux, et la salade aussi; nous mangerons la galette après.»

Caroline et Gribouille se mirent à table. Avant de se servir elle-même, Caroline eut soin de servir sa mère, qui ne pouvait quitter son lit par suite d’une paralysie générale. Gribouille mangeait en affamé, personne ne disait mot. Quand arriva le tour de la galette, Caroline demanda à Gribouille si c’était Mme Delmis qui la lui avait donnée.

GRIBOUILLE.

Non, je n’ai pas vu Mme Delmis. Tu m’avais dit de demander la bonne, et j’ai demandé la bonne.

CAROLINE.

Et tu ne sais pas si Mme Delmis a été contente de la robe?

GRIBOUILLE.

Ma foi, non; je ne m’en suis pas inquiété ; et puis, qu’importe qu’elle soit contente ou non? C’est Mlle Rose qui a reçu la robe, et c’est elle qui l’a trouvée jolie et qui riait, et qui disait que tu étais bien aimable.

CAROLINE, avec surprise.

Que j’étais aimable! Il n’y avait rien d’aimable à renvoyer cette robe.

GRIBOUILLE.

Je n’en sais rien; je te répète ce que m’a dit Mlle Rose.

Caroline resta un peu étonnée de la joie de Mlle Rose, et le fut bien davantage quand le petit Colas, filleul de Mme Delmis, vint tout essoufflé demander la robe qui avait été promise pour le soir.

CAROLINE.

Je l’ai envoyée il y a une heure; c’est Gribouille qui l’a portée.

COLAS.

Mme Delmis la demande pourtant; faut croire qu’elle ne l’a pas reçue.

CAROLINE, à Gribouille.

Ne l’as-tu pas donnée à Mlle Rose?

GRIBOUILLE.

Oui, je l’ai donnée de ta part, comme tu me l’avais dit.

CAROLINE.

C’est donc Mlle Rose qui aura oublié de la remettre. Cours vite, Colas: dis à Mme Delmis que la robe est depuis une heure chez Mlle Rose.

Colas repartit encourant. Caroline était inquiète; elle craignait, sans pouvoir se l’expliquer, une maladresse ou une erreur de Gribouille; mais à toutes ses interrogations, Gribouille répondit invariablement:

«J’ai donné le paquet à Mlle Rose, comme tu me l’as dit.»

Caroline se mit à tout préparer pour le coucher de la famille. Sa pauvre mère ne quittait pas son lit depuis cinq ans, et ne pouvait aider sa fille dans les soins du ménage; mais Caroline suffisait à tout: active, laborieuse et rangée, elle tenait la maison dans un état de propreté qui donnait du relief aux vieux meubles qui s’y trouvaient. Elle suppléait par son travail à ce qui pouvait manquer aux besoins de la famille, et surtout à sa mère. Gribouille l‘aidait de son mieux; mais le pauvre garçon avait une intelligence si bornée, que Caroline ne pouvait lui confier d’autre travail que celui qu’il faisait avec elle. Son vrai nom était Babylas; un jour, il imagina de mettre un bel habit neuf à l’abri de la pluie en entrant jusqu’aux genoux dans un ruisseau abrité par des saules pleureurs. Ses camarades se moquèrent de lui et s’écrièrent qu’il faisait comme Gribouille, qui se mettait dans l’eau pour ne pas être mouillé. Depuis ce jour, on ne l’appela plus que Gribouille, et dans sa famille même le nom lui en resta. Sa figure douce, régulière, sa physionomie un peu niaise, sa bouche légèrement entr’ouverte, sa taille élancée et sa tournure dégingandée, attiraient l’attention et indiquaient un léger dérangement dans l’esprit, tout en inspirant l’intérêt et la sympathie. Il aidait sa sœur à tout ranger, tout nettoyer, lorsqu’un coup vigoureux frappé à la porte fit tressaillir Caroline: «Entrez!» cria-t-elle un peu émue.

Mlle Rose poussa vivement la porte et entra le visage enflammé de colère. S’adressant à Caroline:

«Je vous prie, mademoiselle, de vous dispenser à l’avenir de vos mauvaises plaisanteries, et de ne pas chercher à me brouiller avec ma maîtresse, pour prendre ma place probablement.

CAROLINE.

Que voulez-vous dire, mademoiselle Rose? Je ne comprends pas vos reproches; je n’ai jamais cherché à vous brouiller avec Mme Delmis.

MADEMOISELLE ROSE.

C’était peut-être pour la contenter que vous m’envoyez une robe comme pour moi, quand vous savez que la robe est à elle, qu’elle vous l’a donnée à faire, qu’elle l’attend? Je la mets très-innocemment, cette robe, croyant à une amabilité de votre part, et voilà-t-il pas que Mme Delmis, qui regardait je ne sais quoi à sa fenêtre, me voit passer, reconnaît ma robe qui était à elle, me fait une avanie en pleine rue et me fait rentrer pour me déshabiller et lui rendre la robe que vous m’aviez envoyée en présent! Et encore que j’ai eu la bêtise de donner une galette à votre imbécile de frère, qui s’est fait le complice de votre méchanceté

CAROLINE.

Ce que vous me dites me surprend beaucoup, mademoiselle Rose. J’avais dit à mon frère de vous porter la robe, je pensais que vous la remettriez à Mme Delmis; comment pouvais-je croire que vous la recevriez comme un présent de moi, pauvre fille, qui ai de la peine à faire vivre ma famille? Et quant à mon frère, il s’est acquitté de la commission que je lui ai donnée, et je ne pense pas qu’il mérite aucunement vos injures.

MADEMOISELLE ROSE.

C’est bon, c’est bon, mademoiselle! excusez-vous comme vous pouvez; mais je vous préviens que, si vous voulez me faire renvoyer de chez Mme Delmis pour prendre ma place, vous n’y resterez pas. Madame est capricieuse et avare; elle paye peu et regarde à tout; elle gronde à tort et à travers; elle vous compte les bûches et la chandelle; elle enferme le sucre, le café, les confitures, le vin, tout enfin; c’est une maison de rien, une vraie baraque; avec ça, des enfants qui vont et viennent, qui vous arrivent les uns suivant les autres. Ce n’est pas tenable, et je vous le dis d’avance pour que vous sachiez ce qui en est.

CAROLINE.

Je n’ai aucune envie d’entrer chez Mme Delmis, je vous assure; vous savez bien que j’ai ma mère et mon frère que je ne puis quitter. Mais si la maison est si mauvaise, pourquoi y êtes-vous depuis un an, et pourquoi paraissez-vous si fâchée à la pensée que j’ai voulu vous en faire sortir? J’ai toujours vu Mme Delmis bonne pour tout le monde et surtout pour vous, mademoiselle Rose; dans votre maladie d’il y a trois mois, elle vous a bien soignée, ce me semble; elle vous a fait veiller trois nuits, et elle ne vous refusait rien de ce qui pouvait vous être bon et agréable. Vous devriez lui en avoir de la reconnaissance et ne pas parler d’elle comme vous venez de le faire,

MADEMOISELLE ROSE.

Je n’ai pas besoin de vos leçons, mademoiselle; je sais ce que j’ai à dire ou à ne pas dire. Je vois d’après vos paroles que vous savez flatter Mme Delmis pour en tirer de l’argent; mais je saurai vous déjouer, et vos robes n’iront plus si bien à l’avenir. Votre réputation de bonne couturière va souffrir, allez.

CAROLINE.

Pourquoi mes robes n’iraient-elles plus comme avant, si je les soigne tout autant? Je fais de mon mieux; le bon Dieu a protégé mon travail; il ne me retirera pas son appui.

MADEMOISELLE ROSE.

Oui, oui, ma belle, comptez là-dessus; je vous donnerai un coup de main à l’occasion: le ciseau par-ci, un pli par-là, et vous verrez ce que deviendra votre beau talent en robes et manteaux.

CAROLINE.

Pas possible, mademoiselle Rose, vous ne feriez pas une méchanceté pareille?

GRIBOUILLE.

Que veut-elle te faire, ma sœur? Dis, je saurai bien l’en empêcher.

MADEMOISELLE ROSE.

Toi, imbécile, tu m’empêcheras d’arranger les robes à mon idée pour qu’elles aillent comme je l’entends? Je t’en défie, idiot!

GRIBOUILLE.

Il n’y a pas que Mme Delmis dans le pays, méchante vieille fille, et je vous ferai votre réputation, moi aussi, si vous faites du mal à ma sœur.

MADEMOISELLE ROSE, avec colère.

Vieille fille! Qu’est ce à dire, vieille fille? J’ai refusé plus de vingt maris et....

GRIBOUILLE.

Je demande les noms, mademoiselle. Un seul, si vous pouvez.

MADEMOISELLE ROSE.

Les noms! les noms! Comme si on pouvait se souvenir de tout ça?

GRIBOUILLE.

Un seul! voyons, un seul!

MADEMOISELLE ROSE.

D’abord, il y a Taillochon, du moulin.

GRIBOUILLE.

Un bossu? Ha, ha, ha! Une bosse plus grosse que lui, les jambes torses, un museau de singe! Ha, ha, ha! Voilà-t-il un beau mari?... Mme Taillochon! Ha, ha, ha! Il vous va à la hanche!

MADEMOISELLE ROSE.

Aussi n’en ai-je pas voulu, imbécile. Et puis Boursiflo l’épicier.

GRIBOUILLE.

Épicier de quatre sous, avec le nez de travers; la joue droite grosse comme une tête, ivre du matin au soir, et du soir au matin! En voilà encore un fameux mari! S’ils sont tous de ce numéro, vous ferez bien de ne pas vous en vanter.... Boursiflo! Vraiment! Et Taillochon! Ha, ha, ha!... En voilà-t-il une bonne!... Il y a du choix tout de même.»


Mlle Rose, irritée au plus haut degré des observations de Gribouille, s’élança vers lui pour lui faire sentir la force de son poing; mais Gribouille, devinant Pattaque et leste comme on l’est à quinze ans, saisit une chaise qu’il éleva entre lui et son ennemie au moment où, le bras lancé, elle allait lui appliquer le plus vigoureux soufflet qui ait jamais été donné ; le blessé ne fut pas Gribouille, ce fut le bras de Mlle Rose, qui rencontra la chaise et qui retomba sans mouvement. Mlle Rose poussa un cri de douleur, en même temps que Gribouille poussait un cri de triomphe. Caroline le saisit par sa jaquette et, le tirant en arrière, se plaça entre les deux combattants. Mais Rose était vaincue; la douleur l’emportait sur la colère; elle soutenait du bras gauche son bras droit contusionné, et laissait échapper des gémissements contenus. Elle permit à Caroline d’examiner la blessure et de lui frotter la partie meurtrie avec de l’huile de mille-pertuis; après quoi, elle partit sans ajouter une parole et en jetant la porte avec violence.

Le bras de Mlle Rose retomba sans mouvement.


II

Table des matières

Promesse de Caroline.

La femme Thibaut était restée immobile pendant toute cette scène qui l’avait visiblement agitée; quand Mlle Rose fut partie, elle appela Gribouille.

«Gribouille, comment se fait-il que Mlle Rose ait pu croire que ta sœur lui faisait présent de la robe de Mme Delmis?

GRIBOUILLE.

Est-ce que je le savais, moi, que la robe était à Mme Delmis? J’ai répété à Mlle Rose ce que Caroline m’avait ordonné de lui dire.

LA MÈRE THIBAUT.

Mais qu’as-tu dit? répète-moi tes paroles.

GRIBOUILLE.

Je ne me souviens plus bien à présent. Je crois que j’ai dit: «Mademoiselle Rose, voici une robe que «ma sœur a faite pour vous, et qu’elle vous envoie.»

LA MÈRE THIBAUT.

Et Mlle Rose a cru que c’était pour elle?

GRIBOUILLE.

Bien sûr, puisque je l’ai cru moi-même; et si je l’ai cru, pourquoi ne l’aurait-elle pas cru aussi?

CAROLINE.

Je comprends maintenant sa colère; elle a pensé que j’avais voulu me moquer d’elle et la faire gronder.

LA MÈRE THIBAUT.

Aussi, pourquoi donnes-tu des commissions à Gribouille? Tu sais que le pauvre garçon est....

CAROLINE, vivement.

Bien complaisant, et fait tout ce qu’il peut pour bien faire; je le sais, maman; il est si content quand il me rend service!

GRIBOUILLE.

Bonne Caroline! Oui, je voudrais te rendre toujours service, mais je ne sais comment il arrive que les choses tournent contre moi, et qu’au lieu de t’aider je te fais du mal. C’est bien sans le vouloir, va.

LA MÈRE THIBAUT.

Alors pourquoi te mêles-tu de ses affaires, mon ami, puisque tu sais que tu n’as pas l’intelligence de les bien faire?

CAROLINE.

Oh! maman, il m’est souvent très-utile....

GRIBOUILLE, avec tristesse.

Laisse, laisse, ma bonne Caroline, tu as déjà arrêté maman tout à l’heure, quand elle a voulu dire que j’étais bête. Je sais que je le suis, mais pas tant qu’on le croit. Je trouverai de l’esprit pour te venger de Mlle Rose, sois-en sûre.

CAROLINE.

Gribouille, je te le défends; pas de vengeance, mon ami; sois bon et charitable; pardonne à ceux qui nous offensent....

GRIBOUILLE.

Je veux bien pardonner à ceux qui m’offensent, moi; mais jamais à ceux qui t’offensent, toi! Toi si bonne, et qui ne fais de mal à personne!

CAROLINE.

Je t’en prie, Gribouille, n’y pense pas davantage; défends-moi, je le veux bien, comme tu l’as fait si vaillamment tout à l’heure, mais ne me venge jamais. Tiens, ajouta-t-elle en lui présentant un livre, lis ce passage de la Vie de N. S. Jésus-Christ, tu verras comme il pardonne tout et toujours; et tâche de faire comme lui.

Gribouille prit le livre, qu’il se mit à lire attentivement, La mère Thibaut appela Caroline et lui parla bas.

«Ma fille, lui dit-elle, que deviendra ce pauvre garçon quand je n’y serai plus? Tant que je vis, nous avons la rente de six cents francs que me fait mon cousin Lérot, pour le débit de tabac que je lui ai cédé, mais je n’en ai pas pour longtemps; je sens tous les jours mes forces s’affaiblir; mes mains commencent à se paralyser comme les jambes; ma tète se prend quelquefois; la scène de tout à l’heure m’a fait bien mal. Et que deviendras-tu, ma pauvre enfant, avec Gribouille, qui est incapable de gagner sa vie et qui t’empêchera de te placer? Pauvre Gribouille!

— Ne vous inquiétez pas de moi, chère maman, dit Caroline en l’embrassant tendrement; je travaille bien, vous savez; je ne manquerai pas d’ouvrage; je gagnerai facilement de quoi vivre avec Gribouille, qui fera le ménage et les commissions, et qui m’aidera de son mieux. D’ailleurs, vous n’êtes pas si mal que vous croyez; vous vivrez longtemps encore; et d’ici à quelques années, mon frère va devenir bon ouvrier et aussi capable qu’un autre.

LA MÈRE THIBAUT.

J’en doute, ma fille. Mon pauvre Gribouille sera toujours ce qu’il est, et il te sera toujours une gêne et un ennui.

CAROLINE.

Un ennui, jamais, maman. Une gêne.... peut-être; mais je compte sur la protection du bon Dieu et je vous promets de ne jamais abandonner mon pauvre frère, quoi qu’il arrive.

LA MÈRE THIBAUT.

Merci, ma fille; ma bonne Caroline, merci. Mais si tu vois qu’il t’empêche de gagner ta vie, tâche de le placer chez de braves gens, bien pieux, bien charitables, qui le garderont pour l’amour du bon Dieu. Consulte M. le curé ; il t’aidera; il est bon.... tu sais.

CAROLINE.

Jamais je n’abandonnerai mon frère, maman, soyez-en certaine..

LA MÈRE THIBAUT.

Jamais.... jamais.... Merci.... Jamais... Oh! mon Dieu! je ne sais plus.... je ne peux plus penser.... Ma tête.... Tout s’en va.... M. le curé.... Ha!.,.

— Gribouille, Gribouille, va vite chercher M. le curé ! s’écria Caroline en se jetant sur sa mère, qui venait de perdre connaissance.

GRIBOUILLE, se levant.

Et si je le trouve, que faudra-t-il faire?

CAROLINE.

L’amener ici; vite, vite; dis-lui que maman se meurt.»

Gribouille sortit précipitamment et courut chez M. le curé, qu’il trouva faisant une partie de dominos avec le pharmacien du bourg.

«Tiens! Gribouille! dit le curé avec son sourire bienveillant. Par quel hasard, mon garçon? As-tu besoin de moi?

GRIBOUILLE.

Vite, vite, monsieur le curé ! maman se meurt; il faut que je vous amène; Caroline l’a dit.»

Le curé se leva, prit son chapeau, son bâton, et suivit Gribouille sans mot dire. Ils arrivèrent en peu d’instants à la porte de la mère Thibaut; le curé entra le premier; Caroline, à genoux près du lit de sa mère, priait avec ferveur; au bruit que lit le curé en ouvrant la porte, elle se releva et lui fit signe d’approcher.


La femme Thibaut ouvrit les yeux, essaya de parler, mais ne put articuler que des mots entrecoupés: «Ma fille.... pauvre Gribouille.,.. le bon Dieu.... n’abandonnera pas.... Je meurs.... Pauvres enfants.... Merci.... Pardon....»

Le curé fit éloigner Caroline et Gribouille, se mit à genoux près du lit de la mère Thibaut, et lui parla bas; elle comprit, sans doute, car son visage redevint calme; elle essaya de faire le signe de la croix et joignit les mains en portant ses regards sur le crucifix qui était en face d’elle. Le curé continua à parler et à prier; elle lui répondait par des mots entrecoupés et par signes, et prolongea assez longtemps cet entretien dont elle paraissait retirer une grande consolation. Le curé, craignant pourtant de fatiguer la pauvre femme, voulut s’éloigner; le regard suppliant qu’elle lui jeta le retint près du lit; il appela Caroline, qui pleurait avec Gribouille dans un cabinet attenant à la chambre.

«Votre mère est bien mal, ma chère enfant; elle a eu une nouvelle attaque. Quelle est l’ordonnance du médecin en pareil cas?

CAROLINE.

Il y a bien des années que nous n’avons vu le médecin, monsieur le curé, Lorsque ma mère a eu la première attaque qui l’a paralysée, il a dit qu’il n’y avait rien à faire, qu’il était inutile de l’appeler s’il survenait un nouvel accident; que la seule chose à faire était de vous envoyer chercher, et c’est ce que j’ai fait.

LE CURÉ.

Je crains, ma pauvre enfant, que le médecin n’ait eu raison. Je ne vois en effet aucun remède qui puisse la soulager. Elle est comme toujours, bien calme, bien résignée à la volonté du bon Dieu; je lui ai promis de ne pas vous abandonner, de vous consoler, de vous aider dans la gêne qui va être votre partage. Je connais votre courage et votre piété, mon enfant; le bon Dieu ne vous abandonnera ni vous ni votre frère, parce que vous avez toujours eu confiance en lui.»

Caroline ne répondit que par ses sanglots; elle se jeta à genoux près du bon curé, qui lui donna une bénédiction toute paternelle et pleura avec elle.

Gribouille sanglotait toujours dans le cabinet où il s’était réfugié ; mais ses larmes coulaient plutôt par le chagrin qu’il ressentait de voir pleurer sa sœur que par l’inquiétude que lui donnait l’état de sa mère, dont il ne comprenait pas la gravité. Le curé alla à lui, et lui passant affectueusement la main sur la tête:

«Ne pleure pas, mon brave garçon; tu augmentes le chagrin de ta sœur.

GRIBOUILLE.

Je pleure parce qu’elle pleure, monsieur le curé ; si je la voyais contente, je ne pleurerais pas; je n’ai pas d’autre raison de pleurer, moi. Seulement je voudrais savoir pourquoi nous pleurons,

LE CURÉ.

Ta sœur pleure parce que ta mère est très-malade.

GRIBOUILLE.

Elle est comme à l’ordinaire; elle est toujours dans son lit.

LE CURÉ.

Mais ce soir elle croit qu’elle va mourir, et c’es ce qui chagrine ta sœur.

GRIBOUILLE.

Il n’y a pas de quoi se chagriner. Maman dit toujours: «Mon Dieu, si je pouvais mourir! Je serais bien heureuse si j’étais morte! Je ne souffrirais plus!» Et puis maman m’a dit que, lorsqu’elle serait morte, elle irait avec le bon Dieu, la sainte Vierge, les anges.... Je voudrais bien y aller aussi, moi; je m’ennuie quand Caroline travaille, et maman dit qu’on ne s’ennuie jamais avec le bon Dieu. Dites à Caroline de ne pas pleurer; je vous en prie, monsieur le curé, dites-le-lui; elle vous obéit toujours. »

Le curé sourit avec tristesse, et s’approchant de Caroline, il lui redit les paroles de Gribouille et lui demanda de contenir ses larmes tant que le pauvre garçon ne serait pas couché.

Caroline regarda sa mère, le crucifix, pressa ses mains croisées sur son cœur comme pour en comprimer les sentiments, et se dirigeant vers Gribouille avec un visage calme, elle l’embrassa avec tendresse.

CAROLINE.

C’est donc moi qui te fais pleurer, mon pauvre frère? Pardonne-moi, je ne recommencerai pas. Tiens, vois-tu comme je suis tranquille à présent.... Vois.... je ne pleure plus.

Gribouille la regarda attentivement.

GRIBOUILLE.

C’est vrai; alors moi aussi je suis content. Je ne puis m’empêcher de pleurer quand lu pleures, de rire quand tu ris. C’est plus fort que moi, je t’assure. C’est que je t’aime tant! tu es si bonne!

CAROLINE.

Merci, mon ami, merci. Mais sais-tu qu’il est bien tard? tu es fatigué ; il est temps que tu te couches.

GRIBOUILLE.

Et toi?

CAROLINE.

Moi je vais préparer quelque chose pour maman, et je me coucherai après.

GRIBOUILLE.

Bien sûr? Tu ne vas pas veiller? tu ne vas pas pleurer?

CAROLINE.

Certainement non; je vais dormir jusqu’à demain cinq heures, comme d’habitude. Va, Gribouille, va, mon ami; fais ta prière et couche-toi. Prie pour maman, ajouta-t-elle en l’embrassant.

Gribouille, rassuré pour sa sœur, fatigué de sa journée, ne résista pas et fit comme lui avait dit Caroline. Quelques minutes après, il dormait profondément.

III

Table des matières

Mort de la femme Thibaut.

Lorsque Caroline rentra dans la chambre de sa mère, elle trouva le curé priant pour le repos de cette âme, qui venait de comparaître devant Dieu et qui recevait la récompense de sa piété, de sa longue patience, de sa résignation. Ses peines n’avaient duré que quelques années, son bonheur devait durer toujours.

En voyant sa mère sans mouvement et sans vie, Caroline étouffa un cri qui s’échappait de sa poitrine, et se jetant à genoux, elle donna un libre cours à ses larmes. Le curé la laissa quelque temps à sa douleur; quand il vit que ses sanglots commençaient à se calmer, il lui prit la main, et la faisant agenouiller devant le crucifix qui avait reçu le dernier regard de sa mère, il lui dit de sa voix pleine d’onction et de piété :

«Ma pauvre enfant, remerciez le bon Dieu d’avoir terminé les souffrances de votre mère; demandez-lui du courage pour lutter contre l’isolement et les privations. Souvenez-vous que ce Dieu si bon est toujours avec vous; que s’il vous envoie des peines, c’est pour effacer vos fautes et pour mieux récompenser votre obéissance, votre résignation, votre dévouement.

CAROLINE.

Je le sais, monsieur le curé, je le sais! Mais ma mère, ma pauvre mère! Je reste seule....

LE CURÉ.

Non, pas seule, mon enfant. Il vous reste un devoir, un grand devoir à remplir: celui que vous a légué votre mère. Vous êtes le seul soutien, le seul appui de votre frère.... Dieu vous aidera, car la tâche est difficile.

CAROLINE.

Hélas! oui; il me reste mon frère!... Mon frère!... Que le bon Dieu me protège, car je sens mon courage faiblir.

LE CURÉ.

Il vous protégera, mon enfant. Ne doutez pas de sa bonté, et quoi, qu’il vous envoie, remerciez et acceptez.

CAROLINE.

Je tâcherai, monsieur le curé, je tâcherai....Que sa sainte volonté soit faite et non la mienne.»

Après avoir cherché à consoler et remonter Caroline, le bon curé lui dit:

«Ma chère enfant, vous ne pouvez rester seule avec le corps inanimé de votre mère; je vais rentrer chez moi et vous envoyer la vieille Nanon, qui a l’habitude d’ensevelir et de veiller les morts. Je reviendrai vous voir demain de bonne heure et je me charge de tout ce qui a rapport aux funérailles. Ne vous inquiétez de rien; priez pour elle, priez pour vous; confiez-vous en la bonté de votre Père tout-puissant. Adieu, mon enfant, au revoir, et que la bénédiction de Dieu repose sur vous et sur votre maison.»

Le curé la laissa quelque temps à_sa douleur.


Le curé donna une dernière bénédiction à la mère et à la fille, et sortit. Lorsque Caroline se trouva seule, elle ne chercha plus à se contraindre, et malgré sa résignation à la volonté de Dieu, elle se laissa aller à toute la violence de sa douleur. Ses gémissements et ses sanglots éveillèrent Gribouille, quoiqu’elle eût eu la précaution de fermer la porte.

Entendant pleurer sa sœur, il se leva, passa à la hâte ses vêtements, entr’ouvrit doucement la porte et aperçut Caroline affaissée sur ses genoux, le visage baigné de larmes, les yeux levés vers le crucifix, les mains jointes retombées sur ses genoux.

«Caroline!» dit-il d’un air de reproche.

Caroline essuya ses yeux à la hâte, mais ne se releva pas.

«Caroline! tu m’as trompé ! Je dormais parce que j’ai cru à ta parole.... Caroline! tu as du chagrin! Pourquoi pleures-tu?»

Caroline montra du doigt le corps inanimé de sa mère. «Elle est morte!» dit-elle d’une voix étouffée.

Gribouille approcha du lit de sa mère et la considéra attentivement.

«Elle ne souffre plus, dit-il; non, elle ne souffre pas.... vois comme son visage est calme.... Elle disait vrai.... «Quand je serai morte, m’a-t-elle dit,

«je serai bien heureuse; je serai avec le bon Dieu,

«la sainte Vierge et les anges....» C’est vrai qu’elle est heureuse.... Tiens, je crois qu’elle sourit.»

Et Gribouille répondit à ce sourire qu’il croyait voir; et se retournant vers sa sœur:

«Pourquoi pleures-tu, puisqu’elle est heureuse? Tu n’es donc pas contente qu’elle soit heureuse?

CAROLINE.

Oh! mon frère, pense donc que nous ne la verrons plus, que nous n’entendrons plus sa voix, que nous ne pouvons plus rien pour elle.

GRIBOUILLE.

Nous pouvons prier, M. le curé l’a dit l’autre jour. Nous ne l’entendrons plus gémir et se plaindre, nous ne la verrons plus souffrir; tu aimes donc mieux avoir le plaisir de la soigner que de la savoir heureuse?... C’est singulier!... Je croyais que tu l’aimais beaucoup.

CAROLINE.

C’est parce que je l’aimais que je la pleure.

GRIBOUILLE.

C’est drôle d’aimer comme ça! Pleurer parce que maman est heureuse sans toi! Pleurer parce qu’elle ne souffre plus près de toi!

CAROLINE.

Ce n’est pas cela, Gribouille, ce n’est pas cela. Si je venais à mourir, même pour être très-heureuse prés du bon Dieu, est-ce que tu ne pleurerais pas?»

Gribouille réfléchit un instant.

«Je pleurerais un peu.... peut-être.... mais je serais si content de te savoir heureuse, et je serais si sûr de te rejoindre un jour, que je me consolerais tout de suite, et que j’attendrais patiemment que le bon Dieu me fasse mourir à mon tour.

— Ce garçon a plus de bon sens que nous tous, ma pauvre tille,» dit une voix forte qui fit retourner Caroline et Gribouille.

C’était Nanon, qui était entrée depuis quelques instants, et qui écoutait la conversation de Gribouille avec sa sœur.

«Tu as raison, mon garçon; c’est-à-dire au fond tu as raison; mais c’est tout de même triste de ne plus voir ceux qu’on a aimés. Vois-tu, c’est comme une médecine; c’est mauvais à avaler, mais ça fait du bien. Et à présent, va te coucher, mon garçon; nous n’avons que faire de toi; tu nous gênerais au lieu de nous aider.

GRIBOUILLE.

Mais Caroline?

NANON.

J’aurai soin de Caroline; sois tranquille.

GRIBOUILLE.

Vous l’empêcherez de pleurer?

NANON.

Ah! je crois bien! Je voudrais bien voir qu’elle pleurât après tout ce que tu lui as dit!»

Gribouille, entièrement rassuré par les paroles et l’air décidé de Nanon, et par le calme momentané de sa sœur, l’embrassa à plusieurs reprises et retourna dans sa chambrette. Il pria le bon Dieu de rendre sa mère bien heureuse.

«Et moi aussi, mon bon Dieu, ajouta-t-il, rendez-moi bien heureux, et Caroline aussi; et M. le curé qui est si bon. Comme ça nous serons tous heureux et Caroline ne pleurera plus.»

Il se recoucha et se rendormit paisiblement.

Quand il se réveilla le lendemain, et qu’il alla chercher Caroline, il trouva la chambre pleine de monde; le bruit de ta mort de la femme Thibaut s’était répandu; les voisines étaient accourues, les unes par compassion, les autres par curiosité, peu par charité. Caroline avait passé la nuit en prières près de sa mère, que Nanon avait ensevelie dans un linceul bien blanc; Caroline, pâle, défaite, triste et abattue, recevait avec reconnaissance, mais sans y répondre, les témoignages de sympathie vraie ou fausse qu’elle recevait des voisines; les unes parlaient avec volubilité, les autres donnaient de ces consolations qui choquent et qui irritent.


«Qu’allez-vous faire de votre frère? dit une de ces femmes. Il va vous gêner pour gagner votre vie Si vous le faisiez entrer dans un hospice?

— Jamais! dit Caroline en se levant debout près de lit de sa mère, sur lequel elle était appuyée. Jamais! j’ai promis à maman de ne jamais abandonner mon pauvre frère; je ne manquerai pas à ma promesse.

— C’est bel et bon, petite, reprit Nanon d’un air mécontent; mais comment le nourrirez-vous? comment vivrez-vous à deux avec ce que vous gagnerez par votre travail?

— Le bon Dieu y pourvoira; maman priera pour nous.

— La petite est têtue, dit la bonne femme; nous verrons comment elle se tirera d’affaire.

— Ce ne sera toujours pas par son travail, dit une voix qui fit tourner la tête à Caroline et à Gribouille.

— Pourquoi ma sœur ne se tirerait-elle pas d’affaire par son travail? dit Gribouille en marchant vers Mlle Rose, car c’était elle qui avait prononcé ces dernières paroles.

— Demande-le à Mme Delmis, mon garçon; elle te le dira.»

Caroline n’écoutait plus; elle était retombée à genoux près du corps de sa mère. Mais Gribouille, un peu inquiet des paroles de Mlle Rose, regarda quelques instants son visage faux et malicieux, et se glissant près de la porte, il l’entr’ouvrit et disparut. Il courut vers la maison de Mme Delmis; il demanda à lavoir; elle le lit entrer dans sa chambre.

MADAME DELMIS.

Que me veux-tu, mon pauvre garçon? dit-elle avec intérêt.

GRIBOUILLE.

Je viens demander à madame pourquoi ma sœur ne se tirerait pas d’affaire avec son travail.

MADAME DELMIS.

Comment? Que veux-tu dire, Gribouille? De quelle affaire ta sœur doit-elle se tirer? Et pourquoi me le demandes-tu à moi qui n’en sais rien?

GRIBOUILLE.

C’est Mlle Rose qui m’a dit de le demander à madame, sans quoi je ne me serais pas permis de déranger madame.

MADAME DELMIS.

Mlle Rose! C’est une plaisanterie fort ridicule; où est Rose? où l’as-tu vue?

GRIBOUILLE.

Chez nous, madame, avec toutes les commères du quartier.

MADAME DELMIS.

Par quel hasard avez-vous une réunion de commères?

GRIBOUILLE.

Elles viennent voir ce que fait et dit Caroline près du corps de maman.

MADAME DELMIS, avec surprise.

Du corps! Est-ce que ta mère serait.... morte?

GRIBOUILLE.

Morte cette nuit, madame.

MADAME DELMIS, de même.

Et tu n’éprouves aucun chagrin de la mort de ta mère?

GRIBOUILLE.

Si fait, madame; mais j’en suis content pour elle.

MADAME DELMIS, avec indignation.

Mais c’est abominable, cela! Comment! ta mère qui était si bonne pour toi, tu ne l’aimais pas, toi!

GRIBOUILLE.

Pardon, madame; c’est parce que je l’aime beaucoup que je suis content de ne plus la voir souffrir et de la savoir heureuse.

MADAME DELMIS.

Mais tu ne la verras plus jamais!

GRIBOUILLE.

Pardon, madame; je la verrai dans l’autre monde, M. le curé m’a dit qu’on se retrouvait après avoir été mort et qu’on ne se quittait plus jamais, et qu’on était heureux, si heureux qu’on ne souffrait plus du tout. Madame voit bien que ce serait bien méchant et ingrat à moi de m’affliger de ce que maman est heureuse; je voudrais bien la rejoindre, allez.

MADAME DELMIS, d’un air pensif.

Pauvre garçon!... Tu as peut-être raison.... Et que fait Caroline?

GRIBOUILLE, avec embarras.

Je suis fâché de dire à madame que Caroline pleure.... Il ne faut pas lui en vouloir; elle n’est peut-être pas bien sûre que maman soit heureuse.... Madame pense bien que Caroline, qui travaille toujours, n’a pas, comme moi, le temps de réfléchir.... Et puis, ces bonnes femmes qui lui cornent je ne sais quoi aux oreilles. Et M. le curé qui est absent! et Mlle Rose qui doit lui en dire de toutes les couleurs.... Car, j’y pense, je cours bien vite au secours de Caroline; Mlle Rose a peur de moi, tout de même; elle sait que je. ne me gênerais pas pour lui donner une claque si elle tourmentait ma sœur.

MADAME DELMIS.

Attends, Gribouille; je vais t’accompagner. Je ne savais pas que ta pauvre mère fût morte.

Mme Delmis se dirigea avec Gribouille vers la maison de Caroline; elle y trouva Mlle Rose caquetant au milieu d’un groupe de femmes; s’approchant d’elle, elle lui demanda pourquoi elle se trouvait là, au lieu d’être au marché pour ses provisions.

MADEMOISELLE ROSE.

J’étais venue, madame, pour donner quelques consolations à Caroline, la sachant dans le chagrin.

— Jolies consolations! s’écria la vieille Nanon indignée, vous lui disiez des sottises sans fin et vous la menaciez de lui faire perdre ses pratiques!

MADEMOISELLE ROSE.

Moi! Peut-on dire!... C’est-y possible! Seigneur Jésus!

NANON.

C’est possible, puisque cela est. Depuis une demi-heure que vous en dites, vous devriez avoir la langue desséchée par la méchanceté. Mais ce n’est pas vous, mauvais cœur, qui ferez du tort à une pieuse et honnête fille comme Caroline.

MADEMOISELLE ROSE.

J’espère que madame n’ajoute pas foi aux ragots de cette vieille.

NANON.

Vieille vous même! Voyez-vous l’insolente qui jette son venin aux autres! Vous en avez donc à revendre, la belle! Ce n’est pas moi qui vous en débarrasserai, toujours. Il n’aura pas de débit dans le pays.


MADAME DELMIS.

De grâce, taisez-vous, ma bonne Nanon. Se quereller dans la chambre d’une morte! c’est cruel pour la pauvre Caroline. Et vous, Rose, sortez d’ici et n’y remettez pas les pieds.

MADEMOISELLE ROSE.

J’ai trop de respect pour madame pour résister à ses ordres. Je n’ai nulle envie de venir chauffer la bouillie de l’idiot et d’essuyer les larmes de sa sœur.

«Mon frère, mon pauvre frère! s’écria douloureusement Caroline en retenant Gribouille prêt à s’élancer sur Mlle Rose.

— Sortez, dit avec autorité Mme Delmis à Rose, en la saisissant par le bras et la poussant vers la porte.»

Rose n’osa pas résister à sa maîtresse et sortit.

«Je regrette bien ce qui vient de se passer, ma pauvre Caroline, dit Mme Delmis en lui prenant les mains; je gronderai sévèrement Rose en rentrant chez moi. Si elle recommence à vous injurier, je la chasserai.

CAROLINE.

Je prie madame de vouloir bien lui pardonner; la pauvre fille était irritée d’une querelle qu’elle avait eue hier avec Gribouille; mais au fond elle n’a pas de méchanceté ; c’est une petite vivacité qui passera.... Je prierai aussi madame de me continuer ses bontés et de vouloir bien me faire travailler pour elle et ses enfants.

MADAME DELMIS.

Certainement, ma bonne Caroline; je viens d’acheter des robes d’été et je compte sur vous pour les faire le plus promptement possible.

— Je les commencerai aussitôt que la triste cérémonie de l’enterrement sera terminée, madame, dit Caroline en essuyant ses larmes qu’elle ne pouvait retenir, et j’y mettrai tous mes soins, madame peut bien y compter.»

Le curé venait d’entrer; après s’être agenouillé près du corps de la femme Thibaut, il s’approcha de Mme Delmis et la pria de continuer sa protection à Caroline et à Gribouille. Ils causèrent quelques instants; Mme Delmis voulut emmener Caroline, qui s’y refusa positivement, pour rester près de sa mère jusqu’au moment où elle lui serait enlevée pour toujours.

IV

Table des matières

Obéissance de Gribouille.

La foule se dispersa. Caroline ferma la porte de sa maison pour éviter les visites importunes des curieux; elle garda Gribouille et Nanon, qui l’aidèrent à mettre de l’ordre dans la maison. Après une nuit douloureuse passée près du corps de la morte, Caroline et Gribouille assistèrent aux pénibles cérémonies de l’enterrement. Quand ils rentrèrent dans leur maison déserte, Caroline pleura amèrement, et Gribouille lui-même ne put retenir ses larmes. Ce fut lui pourtant qui rendit à Caroline du courage en recommençant les raisonnements qu’il avait déjà faits la veille.

«Nous avons bien de l’ouvrage, ma sœur, dit-il quand il la vit plus calme, le linge à laver, les effets de maman à ranger; et puis.... les robes de Mme Delmis à faire.

CAROLINE.

Tu as raison, Gribouille; j’ai tort de me laisser aller; il me faut du courage; avec l’aide de Dieu j’en aurai.

GRIBOUILLE.

Et moi donc! Il m’en faudra du courage et de la tète pour tout faire à présent.

CAROLINE, souriant.

Tout faire! Quoi donc? Qu’auras-tu tant à faire?

GRIBOUILLE.

Laver le linge, bêcher, semer, arroser, soigner le jardin, nettoyer la maison, apporter de l’eau, acheter les provisions, réparer les meubles, faire le ménage. C’est toi qui faisais tout cela avec moi, jadis; à présent que nous n’avons plus. la pension de six cents francs de maman, il faut faire de l’argent, et tu pourras en faire en travaillant, tandis que moi je ne puis que t’y aider en t’empêchant de te déranger de ton travail.

CAROLINE.

Bon Gribouille! sais-tu que tu me seras très-utile et que tu as de très-bonnes idées?

— Vraiment! dit Gribouille rougissant de bonheur; je te serai utile? J’en suis bien, bien heureux! Je te demanderai seulement de me dire tous les matins ce que j’aurai à faire et je le ferai.... Oh? tu verras avec quelle exactitude j’exécuterai tes ordres.»

Le pauvre Gribouille se mit tout de suite à l’œuvre en décrochant le balai et en nettoyant la maison, qui ne l’avait pas été depuis deux jours. Il alla chercher de l’eau fraîche dans les cruches, cueillit dans le jardin les légumes nécessaires à la soupe du soir, les lava, les éplucha et les posa proprement près de la marmite où ils devaient cuire. Il s’occupa ensuite de préparer le menu bois nécessaire pour le repas. Caroline, pendant ce temps, mettait en ordre les effets qui avaient servi à sa mère, rangeait le linge et mettait à part ce qui devait être lavé et raccommodé.

La journée s’acheva ainsi, triste, mais sans en. nui. La fatigue du jour précédent leur procura une bonne et longue nuit. Lorsque Caroline s’éveilla, elle entendit sonner sept heures; effrayée de ce sommeil prolongé, elle sauta à bas de son lit, fit une courte prière, s’habilla à la hâte et alla éveiller son frère qui dormait encore profondément.

«Gribouille, éveille-toi, lui dit-elle en l’embrassant; il est tard, très-tard. Vite à l’ouvrage.»

Gribouille se frotta les yeux, fit un effort pour se mettre sur son séant et retomba endormi.

Caroline le regarda avec attendrissement.

«Pauvre garçon!... Faut il le laisser dormir? Faut-il l’éveiller?... Il est fatigué, il est jeune.... Dois-je l’habituer à vaincre la fatigue et le sommeil, ou vais-je le laisser prendre le repos dont il a si évidemment besoin?... Que faire? Maman, inspirez-moi....

Pendant que Caroline, indécise, avançait et retirait sa main prête à secouer Gribouille, il entr’ouvrit les yeux et dit d’une voix à peine intelligible:

«Laisse-moi... j’ai besoin de dormir.

— Dors, pauvre frère, dit tout bas Caroline en déposant un baiser sur son front. Dors, pendant que j’irai à l’église prier le bon Dieu pour nous et pour ma mère. «

Caroline avait l’habitude d’entendre la messe chaque matin; ce jour-là, la messe était déjà dite, l’église était déserte. Caroline s’agenouilla près de l’autel et pria de tout son cœur pour sa mère, pour son frère et pour elle-même. Elle retourna ensuite à la maison, trouva Gribouille en train de se réveiller, et se mit à préparer leur frugal déjeuner pendant qu’il se débarbouillait et s’habillait.

CAROLINE.

As-tu fait ta prière comme tu le faisais du temps de maman, Gribouille?

GRIBOUILLE.

Non, j’ai oublié.

CAROLINE.

Viens, mon frère, faisons-la ensemble près du lit vide de notre mère comme nous en avions l’habitude.

GRIBOUILLE.

Pourquoi près de son lit, puisqu’elle n’y est plus, qu’elle ne nous entend plus?

CAROLINE.

Par respect pour sa mémoire, mon frère; elle n’est plus là, mais son âme est près de nous; elle nous voit, nous entend; elle prie pour nous et avec nous.

GRIBOUILLE.

Comment son âme peut-elle être ici sans que je la voie?

CAROLINE.

Vois-tu le vent? Vois-tu ta pensée?

GRIBOUILLE.

Non.

CAROLINE.

Et pourtant le vent souffle, ta pensée existe; il en est de même pour l’âme de maman, nous ne la voyons pas, et pourtant elle existe et elle nous protège.

— C’est singulier, dit Gribouille en regardant sa sœur d’un air étonné. Je te comprends, et pourtant je ne comprends pas la chose que tu dis. C’est égal; je sens que tu as raison.

Gribouille s’agenouilla près de sa sœur, mais, tout en faisant sa prière avec elle, il paraissait inquiet, et au moindre bruit tournait la tête et regardait à la dérobée si quelqu’un venait.

«Déjeunons maintenant, dit Caroline quand ils eurent fini leur prière. Il est bien tard. Je devrais être à l’ouvrage depuis deux heures.

GRIBOUILLE.

Que dois-je faire, moi.

CAROLINE.

Prends le paquet de linge sale que tu trouveras au grenier, et va le porter au lavoir; j’irai te rejoindre et t’aider quand j’aurai taillé et bâti les robes de Mme Delmis.»


Gribouille courut au grenier, prit le paquet et alla le porter au lavoir. Il s’assit à côté.

Il attendit d’abord patiemment, mais après une heure d’attente, il commença à trouver le temps long.

«C’est singulier que Caroline me fasse perdre ainsi mon temps.... C’est ennuyeux de ne rien faire.... J’irais bien lui demander de l’ouvrage; mais elle m’a dit: «J’irai te rejoindre....» Il ne faut donc pas que j’y aille.

Gribouille attendit une autre heure, au bout de laquelle il se mit à pleurer; il pleurait le visage caché dans ses mains et appuyé sur ses genoux, quand, à sa grande joie, il entendit la voix de Caroline qui l’appelait:

«Gribouille, Gribouille, as-tu fini? as-tu encore besoin de mon aide? J’ai préparé mes robes et je vais me mettre à coudre les jupes.... Eh bien! qu’as-tu donc? ajouta-t-elle avec surprise et frayeur. Tu as pleuré ? Tu pleures encore?

GRIBOUILLE, sanglotant.

Je m’ennuie.

CAROLINE.

Et pourquoi n’es-tu pas rentré après avoir fini? Je ne croyais pas que tu en aurais pour plus de deux heures.

GRIBOUILLE.

Tu m’avais dit que tu me rejoindrais; je t’ai obéi.

CAROLINE.

Pauvre Gribouille! Tu as mal compris.

GRIBOUILLE.

Mais non; j’ai très-bien compris; tu m’as dit: «Je te rejoindrai.»

CAROLINE, avec tristesse.

C’est moi qui me suis mal expliquée, j’ai oublié que.... que.... tu étais un peu trop obéissant.

GRIBOUILLE.

Je t’ai promis de t’obéir exactement et toujours.

CAROLINE, soupirant.

Tu as raison.... Je me suis mal expliquée.... Emportons le linge, puisqu’il est fini de laver.

GRIBOUILLE.

Il n’est pas lavé du tout. Je ne l’ai pas seulement défait.

CAROLINE.

Comment pas lavé, pas défait! Mais qu’as-tu donc fait depuis deux heures?

GRIBOUILLE.

Je t’ai attendue.

CAROLINE.

Mais.... je t’avais dit....

GRIBOUILLE.

Tu m’as dit: «Porte le paquet de linge au la-« voir;» je l’ai porté.

CAROLINE.

Et tu ne l’as pas lavé ?

GRIBOUILLE.

Tu ne me l’avais pas dit; je t’ai obéi exactement.

CAROLINE.

Oui!... t’est vrai.... tu as obéi exactement.... très-exactement.... C’est encore moi qui ai tort. J’aurais dû t’expliquer plus clairement....

GRIBOUILLE.

Est-ce que tu aurais désiré ?...

CAROLINE, souriant.

Trouver le linge lavé, mon bon Gribouille; mais pour me punir de t’avoir si mal expliqué ton ouvrage, je vais m’y mettre avec toi; nous irons vite à nous deux.

GRIBOUILLE.

Et tes robes?

CAROLINE.

Mes robes viendront après; j’ai beaucoup dormi cette nuit; je veillerai un peu ce soir, et tout sera réparé.

GRIBOUILLE.

Non, Caroline, je vois bien que c’est ma faute, quoique tu ne le dises pas; c’est moi qui la réparerai. Va travailler; je vais laver tout le linge tout seul et je ne le rapporterai que lorsque j’aurai tout fini.

CAROLINE.

Tu ne le pourras pas avant la nuit, mon frère.

GRIBOUILLE.

Je le pourrais; je sais bien ce qu’il y avait de linge du temps de maman, j’en lavais plus que cela dans la journée.

CAROLINE.

Oui, dans la journée; mais tu n’as plus qu’une demi-journée à présent.

GRIBOUILLE.

C’est égal; tu vas voir.

Et Gribouille défaisant vivement le paquet, ôta sa blouse, releva les manches de sa chemise, mit un drap sale sous ses genoux et se mit à laver, à frotter avec une telle activité que Caroline consentit à le laisser faire sa besogne, lui promettant de revenir dans deux heures pour le faire dîner.

Caroline revint effectivement à une heure de l’après-midi, mais elle n’eut pas besoin d’aller jusqu’au lavoir; elle rencontra Gribouille qui revenait avec son lourd paquet de linge mouillé, bien blanc, bien lavé et prêt à être étalé pour sécher. Elle voulut le décharger de ce poids; il ne consentit pas à le lui abandonner, et ne déposa le paquet que dans le grenier où il devait rester.

Gribouille était rouge et suant, mais content et radieux. Caroline loua son courage, l’embrassa et essuya son front et ses cheveux mouillés. Après quoi ils se mirent à table. Le travail leur avait donné de l’appétit; ils mangèrent avec délices la soupe aux légumes, l’œuf dur et le beurre frais qui composaient leur repas. Caroline donna à Gribouille et se donna à elle-même une heure de repos pour le dîner et la conversation, après quoi Gribouille alla bêcher le jardin et Caroline continua les robes de Mme Delmis.

V

Table des matières

Vengeance de Rose.

A la fin de la semaine, l’ouvrage était terminé ; Caroline, escortée de Gribouille, qui portait le paquet, alla le remettre à Mme Delmis.

Le premier visage qu’ils aperçurent fut celui de Mlle Rose; elle leur adressa la parole d’un ton sec et impertinent.

«Que voulez-vous? Que demandez-vous? Mme Delmis ne se charge plus de nouveaux pauvres; elle en a assez sans vous.

CAROLINE, avec douceur.

Ce n’est pas la charité que nous venons demander, mademoiselle Rose; mon frère m’aide à rapporter à Mme Delmis les robes qu’elle m’a commandées. Ayez la bonté, mademoiselle, de la prévenir que je les lui apporte et que je voudrais bien les essayer pour voir comment elles vont.

MADEMOISELLE ROSE, brusquement.

Laissez ça là ; on verra bien sans vous; Mme Delmis est occupée.

CAROLINE.

Quand pourrai-je revenir pour le payement, mademoiselle?

MADEMOISELLE ROSE.

Vous êtes bien pressée! Est-ce qu’il n’y a que vous à payer?

CAROLINE.

Pardon, c’est qu’après la mort de maman j’ai eu des frais d’enterrement à acquitter, qui ont mangé tout ce qui me restait d’argent.

MADEMOISELLE ROSE.

Voici ce que rapporte l’orgueil! Mademoiselle a voulu faire comme si elle était riche; il a fallu un beau luminaire, une grand’messe, comme pour les grands seigneurs; et ensuite mademoiselle n’a pas de pain et vient tourmenter les maîtres sans leur donner seulement le temps de voir un ouvrage!

Caroline ne répondit pas; elle appela son frère, ouvrit précipitamment la porte et s’éloigna à grands pas, se croyant suivie de Gribouille.

Mais Gribouille, que les airs insolents de Mlle Rose avaient agacé, vit bien, au visage contracté de Caroline, qu’elle avait été gravement insultée; au lieu de suivre sa sœur, il saisit à terre un pot plein d’eau grasse, et, s’approchant de Mlle Rose qui leur avait tourné le dos avec mépris, il la coiffa du pot, l’eau sale se répandant sur elle depuis les cheveux jusqu’aux pieds; après quoi, il ouvrit vivement, mais sans bruit, la porte de la cuisine, et rejoignit sa sœur en courant.


Mlle Rose, d’abord suffoquée par l’eau, se débarrassa de sa coiffure, et regardant autour d’elle avec rage et surprise, se trouva seule; elle courut ouvrir la porte, ne vit personne, et crut que son bourreau s’était caché dans la maison; elle commença immédiatement ses recherches, courant de chambre en chambre, jusqu’à ce qu’elle arriva au salon, où étaient réunis M. et Mme Delmis et quelques amis.

A la vue de Rose effarée, inondée, ruisselante d’eau grasse et infecte, chacun se leva; tous demandèrent avec une certaine frayeur:

«Qu’y a-t-il? qu’est-il arrivé ?

ROSE.

Le scélérat! le misérable! Je cherche le gueux, le gredin qui m’a trempée. Où est-il? L’avez-vous vu? Qu’est-il devenu? J’ai cherché partout.

MONSIEUR DELMIS.

Vous êtes folle, Rose! Comment vous êtes-vous mise dans cet état? De quel scélérat parlez-vous?

ROSE.

Le scélérat qui m’a coiffée! Si je le trouve, je lui casserai les dents, je lui ferai prendre un bain dans la marmite....

MONSIEUR DELMIS.

Taisez-vous! En voilà assez! Sortez et allez changer de vêtements; vous salissez mes meubles et mon parquet.»

Rose, qui commençait à reprendre son sang-froid, vit à l’air sec de M. Delmis qu’il était sérieusement mécontent, ne comprenant rien à cette incartade qu’elle avait fort mal expliquée. Elle se retira donc sans mot dire, alla se débarbouiller et changer de vêtements, et resta d’autant plus irritée qu’elle ne savait à qui attribuer son accident; elle en soupçonna Gribouille un instant, mais ne l’ayant pas vu près d’elle, le sachant très-borné et ne supposant pas qu’il eût rien compris aux impertinences qu’elle avait débitées à Caroline, elle crut qu’il était parti avec sa sœur, et que d’ailleurs il n’aurait jamais eu l’ingénieuse et infernale pensée de se venger d’une façon aussi habile, ni l’adresse de s’esquiver assez promptement pour qu’elle ne le vît pas. Elle supposa que quelqu’un s’était glissé dans la cuisine à la suite de Caroline, qu’il s’était caché dans la maison, peut-être dans la cuisine même, et qu’il s’était échappé pendant qu’elle courait de chambre en chambre à sa recherche. Elle rejeta toute sa colère sur l’innocente Caroline, et résolut de commencer le cours de ses vengeances; à cet effet, elle passa la soirée à repincer et arranger les robes de Mme Delmis, afin qu’elles fussent trop étroites et ne pussent pas être mises.

Le lendemain, Mme Delmis lui reparla de son aventure de la veille, que Mlle Rose expliqua avec calme et douceur. Mme Delmis ne put s’empêcher de sourire au récit de la colère de Mlle Rose, et, pour faire diversion, elle lui demanda si Caroline n’avait pas apporté ses robes.

A la vue de Rose chacun se leva.


ROSE.

Elle les apporte à l’instant, madame. Si madame veut, je vais les lui monter.

MADAME DELMIS.

Oui, apportez-les; je veux les essayer, quoique avec Caroline ce soit une précaution inutile; elles vont toujours à merveille.

Mlle Rose sourit méchamment en répondant:


«Oh! quant à cela, madame a raison; c’est une ouvrière incomparable.»

Quand les robes furent montées, Mme Delmis en essaya une: les manches n’entraient pas; l’entournure était étroite.

MADAME DELMIS.

Rose; mais voyez donc; je ne peux pas passer le bras dans la manche, elle est trop étroite.

ROSE.

Madame croit? C’est peut-être l’étoffe qui ne prête pas. Si madame tirait un peu.


MADAME DELMIS.

Je tire tant que je peux, ça ne passe pas. Je ferais craquer la couture si je tirais plus fort.

ROSE.

C’est pourtant vrai! Madame a raison. Comment ça se fait-il? Caroline qui travaille si bien, qui n’a jamais manqué une robe à madame!

MADAME DELMIS.

Donnez-moi l’autre que je l’essaye. Pourvu qu’elle aille bien!

ROSE.

Madame pense bien que si Caroline a manqué une robe, elle ne peut pas en avoir manqué deux.

Mme Delmis essaye sa robe.

MADAME DELMIS.

A la bonne heure! les manches entrent bien à celle-ci... Ah! mon Dieu! le corsage ne joint pas par devant! Impossible de le boutonner.

ROSE.

C’est-il drôle que Caroline se soit trompée de mesure.... Est-ce que, par hasard, ce ne serait pas elle qui les faisait avant?

MADAME DELMIS.

Comment, pas elle! Qui voulez-vous qui les lui fasse?

ROSE.

On m’avait déjà dit que c’était sa mère qui taillait et bâtissait les robes, et que Caroline ne faisait que les coudre. J’avais toujours traité ces propos de mensonges; mais.... d’après ce qui arrive aux robes de madame, je croirais assez qu’on a dit vrai.


MADAME DELMIS.

Pourquoi ne m’avez-vous pas avertie? Je n’aurais donné à faire qu’une seule robe pour voir ce qui en était. Je parie que les autres ne vont pas aller non plus. Ce sera bien votre faute, Rose; je ne suis pas contente du tout de votre sotte réserve.

ROSE.

Madame sait qu’on dit tant de choses qui ne sont pas vraies! Si on croyait tout ce qui se dit, et qu’on allât le répéter partout, on ferait du tort à de braves gens qui ont besoin de gagner leur vie. Je n’aime pas Gribouille, qui est brutal et grossier; mais je ne déteste pas Caroline, et je n’aurais pas choisi le moment de son malheur pour lui faire perdre les bontés de madame et son gagne-pain. Madame a été si bonne pour elle! C’est à madame qu’elle doit toutes ses pratiques.

MADAME DELMIS.

Elle reconnaît singulièrement mes bontés en me gâchant deux robes.

ROSE.

Les autres iront peut-être bien. Madame ne les a pas essayées, puisque Caroline les a encore.

MADAME DELMIS.

Mais celles-ci! comment refaire des choses trop étroites?

ROSE.

Madame a encore de l’étoffe de reste; on pourrait faire de nouveaux corsages et de nouvelles manches.

MADAME DELMIS, avec colère.

Et acheter de nouvelles robes aussi! Taisez-vous, Rose, vous m’impatientez en voulant justifier une petite sotte qui m’a trompée en me faisant croire qu’elle savait travailler, tandis que c’était sa mère qui faisait tout l’ouvrage difficile! Allez me chercher Caroline.

Mlle Rose ne se le fit pas dire deux fois, et courut à toutes jambes chez Caroline.

«Ma maîtresse vous demande, dit-elle d’un air triomphant et moqueur.

— C’est sans doute pour me payer, pensa Caroline, qui se leva sans mot dit.


— Mademoille a perdu sa langue!» reprit Mlle Rose d’un air moqueur.

Caroline la regarda d’un air triste et digne, et lui répondit doucement:

«Ce que vous me disiez ne demandait pas de réponse, mademoiselle.»

Mlle Rose n’osa pas répliquer; le calme et la tristesse de Caroline lui causèrent un certain remords, et les regards terribles que lui lançait Gribouille lui faisaient redouter une attaque à main armée.

Caroline sortit la première; Mlle Rose la suivit de loin, préférant ne pas assister à la scène qu’elle prévoyait devoir se passer entre Mme Delmis et Caroline.

«Madame m’a demandé ? dit Caroline en entrant chez Mme Delmis.

MADAME DELMIS, avec une colère contenue.

Oui, mademoiselle, je vous ai demandée; devinez-vous pourquoi?

CAROLINE.

J’ai pensé que madame voulait bien me payer ce qu’elle me devait, comme je l’en avais priée par l’entremise de Mlle Rose. Je suis bien fâchée d’importuner madame, mais la mort de ma pauvre mère m’a obligée à des dépenses qui ont épuisé ma petite bourse, et je compte sur madame, qui a toujours été si bonne pour moi.

MADAME DELMIS.

Et vous, mademoiselle, vous vous comportez comme une fille malhonnête et ingrate. Vous avez raison de venir chercher votre argent; c’est le dernier que vous aurez de moi.... Tenez; voici les soixante francs que je vous devais avant ces dernières robes que je ne vous payerai certainement pas, et je vous prie de me rapporter celles qui sont restées à faire.»

Caroline écoutait Mme Delmis avec une surprise toujours croissante. Elle restait muette et interdite, cherchant à expliquer ce qui pouvait avoir causé le mécontentement de Mme Delmis. Les soixante francs étaient étalés sur la table sans qu’elle eût fait un mouvement pour les prendre ni pour parler.

Mme Delmis leva les yeux et fut touchée de l’expression douloureuse qui se répandait sur le visage de la pauvre fille.

«Prenez votre argent, reprit-elle avec plus de douceur; je ne dis pas que je ne vous payerai jamais la façon de vos quatre dernières robes, mais il faut pour cela que vous me les arrangiez, car je ne peux pas les mettre telles qu’elles sont.... Parlez donc, Caroline? vous restez comme une statue sans dire, mot.

CAROLINE.

Pardon, madame.... c’est que.... je suis si étonnée.... je ne comprends pas ce que madame me reproche... Comment, en quoi ai-je pu mécontenter madame?...

MADAME DELMIS.

En vous faisant passer pour ce que vous n’étiez pas, et en continuant à recevoir mes commandes après la mort de votre mère.»

La surprise de Caroline redoubla.

CAROLINE.

Mais.... madame m’a elle-même apporté ses robes à faire.... Depuis la mort de maman, j’ai plus que jamais besoin de travailler.... Je ne comprends pas davantage ce que madame me reproche.

— Je vous reproche de m’avoir gâché mes robes, qui vont horriblement, s’écria Mme Delmis avec impatience, et de ne m’avoir pas prévenue que c’était votre mère qui les taillait et bâtissait, et que vous ne savez que coudre l’ouvrage déjà préparé.

CAROLINE.

On a dit cela à madame! et madame l’a cru! Et depuis trois ans que madame me connaît, elle a pu croire à cette calomnie!... Je ne demande pas à madame de qui elle la tient, je ne le devine que trop; mais tout ce que je puis dire, c’est que jamais ma mère n’a touché à mon ouvrage, qu’elle n’avait pas la force de tenir des ciseaux, et que l’ouvrage que j’ai livré à madame, et dont elle a été contente, était de moi et de moi seule.... Madame pense bien que je ne réclamerai pas l’argent qu’elle me refuse et que j’avais pourtant bien gagné.... J’ai l’honneur de présenter mon respect à madame en la quittant pour ne plus revenir, et de la remercier une dernière fois de ses bontés passées pour moi et ma pauvre mère.

Ce fut au tour de Mme Delmis d’être surprise des paroles calmes et dignes de Caroline, qui sortit avant que Mme Delmis pùt la retenir.

VI

Table des matières

Explications.

En retournant chez elle, elle rencontra Mlle Rose qui la salua d’un air moqueur. Caroline passa sans la regarder, et, rentrant chez elle, elle ferma la porte, alla se jeter à genoux près du lit vide de sa mère, et éclata en sanglots. Gribouille la regardait avec étonnement.

«Pourquoi pleures-tu si fort, pauvre Caroline? lui dit-il en essayant de la soulever.

CAROLINE, tressaillant.

Tu es là, Gribouille? Je me croyais seule.

GRIBOUILLE.

Pourquoi pleures-tu? Dis, ma sœur, pourquoi pleures-tu?

CAROLINE.

Parce que Mme Delmis croit que je l’ai trompée; que je ne sais pas travailler; que j’ai manqué ses robes; que c’était maman qui les taillait, Elle dit qu’elle ne me payera pas le travail de toute la semaine dernière; qu’elle ne me fera plus travailler.

GRIBOUILLE.

Tu pleures pour cela? Tu sais pourtant bien que cela n’est pas vrai!

CAROLINE.

Oui, mais ça fait de la peine de s’entendre accuser de tromperie quand on est honnête.

GRIBOULLE.

Vraiment! Eh bien! c’est drôle, moi, ça ne me fait rien. Quand on m’a dit un jour: «Gribouille, tu «as volé des pommes; il m’en manque beaucoup.» j’ai ri, moi, et j’ai répondu: «Je ne vous ai rien

«volé du tout; cherchez le voleur ailleurs; ce n’est

«pas moi.» Si Mme Delmis me disait: «Gribouille,

«tu as mal bêché mon jardin, les pois ne lèvent

«pas,...» je répondrais sans me troubler: «Madame,

«j’ai bien bêché votre jardin. Si les pois ne

«lèvent pas, prenez-vous-en à Mlle Rose, qui pourrait

«bien m’avoir joué un méchant tour.» Et si elle disait: «Tu es un méchant, tu es un ingrat,» je dirais, toujours sans me déferrer: «Madame se trompe,

«je suis bon et reconnaissant; madame devrait être

«honteuse d’avoir de mauvaises pensées comme elle

«en a. «Si tu veux, ma sœur, je vais aller dire à Mme Delmis que tu es honnête, que tu travailles parfaitement, que tu n’as pas manqué ses robes, que c’est elle qui est une voleuse en ne te les payant pas, et que c’est tant pis pour elle si elle ne te fait plus travailler. Veux-tu? j’y vais tout de suite.

CAROLINE.

Non, non, Gribouille, je t’en prie; ne lui dis rien; laisse-la garder son argent. J’ai bien d’autres pratiques qui me feront travailler; j’espère ne pas manquer d’ouvrage; je commence à en avoir plus que je n’en peux faire. J’ai encore des robes et du linge à finir pour la femme de l’adjoint, et puis pour la maîtresse d’école et pour quelques autres encore.

GRIBOUILLE.

Mais tu ne vas plus pleurer?

CAROLINE.

Non, je te le promets; je vais me mettre à l’ouvrage.

GRIBOUILLE.

A la bonne heure. Tu sais que M. le curé nous dit qu’il faut être content de tout ce que le bon Dieu nous envoie. Je suis toujours content, moi....

CAROLINE, souriant.

Excepté quand tu t’ennuies près de ton linge à laver.

GRIBOUILLE, riant.

Ah! oui; c’est vrai! J’ai été bête ce jour-là ; mais.... j’ai réfléchi depuis, et je n’ai pas perdu mon temps, je t’assure.»

Pendant que Gribouille parlait, quelqu’un frappait à la porte.

«Entrez, dit Caroline. Tiens, c’est Thomas!

— Pardon, mamzelle; c’est moi qui viens de la part de Mme Grébu, l’épouse de l’adjoint, pour vous demander ses robes.

CAROLINE.

Je ne les ai pas encore commencées, mon petit Thomas; je vais m’y mettre tout de suite.

THOMAS.

Non pas, non pas, mamzelle; Mme Grébu demande ses robes en pièce; elle pensait bien que vous n’aviez pas encore eu le temps de les faire.

CAROLINE.

Elle ne veut donc pas que je les lui fasse?

THOMAS.

Faut croire que non, mamzelle.

CAROLINE.

Et pourquoi? Sais-tu?

THOMAS.

Je ne sais pas, mamzelle. Je passais devant la maison de Mme la mairesse: Mme Grébu, qui était dedans, m’appelle par la fenêtre; j’approche; elle me dit: «Thomas, cours vite chez Caroline; demande-lui

«mes robes; qu’elle me les rende finies

«ou pas finies, et tous les morceaux avec; j’espère

«qu’elle ne les a pas encore commencées.»

CAROLINE.

Et Mme Delmis était avec elle?

THOMAS.

Non, il n’y avait que Mlle Rose qui riait, qui riait de si bon cœur que le rire m’a gagné aussi, moi; et je suis parti courant et riant.

CAROLINE.

C’est bien, mon petit Thomas. Gribouille, va chercher les robes en pièce qui sont dans la grande armoire du cabinet; enveloppe-les dans un papier gris que tu trouveras en haut de l’armoire, et donne-les à Thomas; ne te trompe pas.»

Gribouille, très-empressé d’obéir à sa sœur, courut à l’armoire, prit les robes après les avoir bien examinées, les enveloppa dans le papier et les remit à Thomas.

«Adieu, mamzelle, dit Thomas en emportant le paquet. Bonsoir, Gribouille.

— Encore une méchanceté de Rose, pensa Caroline; pourvu qu’elle ne me fasse pas perdre ainsi toutes mes pratiques!»

Caroline, qui avait beaucoup d’autres ouvrages à terminer, alla, après quelques instants de tristes réflexions, chercher du linge à coudre. La première chose qui frappa ses regards en ouvrant l’armoire, fut le paquet des robes en pièce de Mme Grébu.

«Gribouille, Gribouille, s’écria-t-elle effrayée, qu’est-ce que tu as donné à Thomas? Voici les robes de Mme Grébu que je retrouve dans l’armoire.

GRIBOUILLE.

J’ai donné les robes en pièces, comme tu m’as dit.

CAROLINE.

Quelles robes donc? Je n’en avais pas d’autres, et les voici.

GRIBOUILLE.

Ce n’est pas celles-là que j’ai données; elles sont neuves; j’ai donné les vieilles vieilles, celles que tu as serrées ici l’autre jour, parce qu’elles étaient en pièces et que tu ne pouvais plus t’en servir.

CAROLINE.

Miséricorde! Qu’as-tu fait? Ils vont croire que je veux les voler. Cours, mon pauvre Gribouille, rattrape Thomas, ramène-le, dis-lui que tu t’es trompé, que j’ai les robes.

GRIBOUILLE.

J’y vais, ma sœur, j’y vais! C’est-y du malheur que Caroline dise toujours une chose pour une autre! Et puis on dit que c’est moi qui suis bête.»

Gribouille pensait ainsi tout en courant; il eut beau se presser, Thomas, qui avait couru aussi, était arrivé avant lui. Il avait remis le paquet à Mme Grébu, qui poussa un cri en l’ouvrant.

«Tenez, ma chère, voyez ce qu’elle m’envoie en place de mes belles robes neuves, dit-elle en faisant voir à Mme Delmis trois vieilles robes en loques qu’elle étalait avec indignation,

MADAME DELMIS.

Mais c’est abominable, ça! C’est à la faire arrêter. Monsieur Delmis, monsieur Delmis, continua-t-elle, venez-donc par ici, dépêchez-vous; c’est pressé.


— Qu’y a-t-il? dit M. Delmis en sortant de son cabinet de travail.

MADAME GRÉBU.

Il y a, monsieur, qu’il faut faire arrêter Caroline Thibaut comme voleuse; elle a gardé deux robes en pièce que je lui avais données à faire, et voilà ce qu’elle m’envoie en place.

LE MAIRE.

Pas possible; il y a quelque méprise là-dessous.

MADAME GRÉBU.

Quelle méprise voulez-vous qu’il y ait? Je lui demande mes robes; elle m’envoie ce que vous voyez. C’est par trop fort, en vérité !

MONSIEUR DELMIS.

C’est précisément parce que c’est trop fort, que je dis et maintiens qu’on s’est trompé, qu’il y a erreur.

MADAME DELMIS.

Vous êtes toujours comme ça, monsieur Delmis; vous n’écoutez personne, vous ne croyez personne; il semblerait qu’il n’y ait que vous de sensé dans le monde. Moi, je dis qu’il y a vol et je vous somme, comme maire, au nom de mon amie, madame l’adjointe, de faire arrêter la voleuse.»

M. Delmis sourit en levant les épaules; au moment où il allait répondre, Gribouille entra précipitamment dans la chambre, suivi ou plutôt saisi par Mlle Rose, qui le retenait de toutes ses forces et dont il cherchait à se débarrasser à coups de pied et à coups de poing.

Les deux femmes poussèrent un cri suivi de plusieurs autres. «A l’assassin! criaient-elles, à l’assassin! C’est le frère de la voleuse! Il égorge Rose! Au secours!

— Taisez-vous donc, cria d’un ton impérieux M. Delmis. Vous allez émeuter toute la ville.

— C’est ce que nous voulons, puisque vous n’avez pas le courage d’arrêter les coupables, riposta Mme Delmi.


MONSIEUR DELMIS.

Silence! Rose, lâchez Gribouille; laissez le parler! Que veux-tu, mon garçon?

GRIBOUILLE.

C’est ma sœur qui m’envoie, monsieur le maire, pour vous dire qu’elle s’est mal expliquée, comme elle en a l’habitude avec moi; elle m’a dit: «Va chercher dans l’armoire les robes en pièce de Mme Grébu. Moi, je comprends que des robes en pièce sont des robes en pièces.... en morceaux.... n’est-ce pas, monsieur le maire?

— Continue, Gribouille, dit le maire en souriant; car il commençait à comprendre.

GRIBOUILLE.

Je prends les robes les plus déchirées, les plus en pièces, comme elle l’avait dit elle-même; je les enveloppe dans le papier gris, comme elle me l’avait dit, et je les donne à Thomas, toujours comme elle me l’avait dit. Mais voilà qu’après être restée un moment, tout comme une statue, sans bouger, sans sourire, toute pâle, elle va à l’armoire et crie:

«Ah! mon Dieu! Gribouille! Miséricorde! les robes!

«les voilà ! les voici! Cours vite! Elles diront!

«elles croiront! Dis que tu t’es trompé ! que j’ai les

«robes!...» Et je ne sais quoi encore de voleuse, de Thomas, de le rattraper. Et alors, monsieur le maire, j’ai couru, couru; mais Thomas avait couru plus vite que moi. Et puis ne voilà-t-il pas que Mlle Rose me barre le passage! «Tu n’entreras

«pas, me dit-elle.— J’entrerai, que je lui réponds.

«— Tu n’iras pas. — J’irai.» Bref, elle me saisit par ma veste; je lui lance un coup de pied; elle m’assène un coup de poing.... et fameux, encore.... Je me débats de mon mieux, je joue des pieds et des mains, et me voici, toujours pour obéir à masœur.»

Le maire, que le récit de Gribouille avait beaucoup amusé, se tourna vers les dames.

«Vous voyez! Qui avait raison de nous deux?»

Ensuite se tournant vers Rose, qui était restée à la porte, rouge et haletante:

«Rose, si jamais vous recommencez ce que vous avez fait aujourd’hui, vous quitterez mon service immédiatement.»

S’adressant ensuite à Gribouille:

«Prends ton paquet de robes, mon pauvre garçon, et dis à ta sœur qu’elle ne s’afflige pas, qu’elle renvoie à Mme Grébu ce qui lui appartient, et que, si elle a besoin de moi, je suis prêt à lui rendre service. Toi, tu es un bon garçon, très-bon.... très-honnête; je m’intéresse à toi et à ta sœur. Dis-le à Caroline.»

Gribouille; enchanté, salua M. le Maire, Mme Delmis, Mme Grébu.

«Ces dames ont-elles quelques ordres à me donner? leur dit il de son air le plus aimable.

— Va-t’en et ne mets plus les pieds chez moi,» répondit Mme Delmis

Gribouille la regarda d’un air étonné, ne répondit pas et sortit en adressant un dernier salut au maire.

«Qu’avez-vous donc contre ce pauvre Gribouille? dit M. Delmis en souriant.

MADAME DELMIS, avec humeur.

J’ai ce que j’ai; cela ne vous regarde pas; il ne vaut pas mieux que sa sœur.

MONSIEUR DELMIS.

Je croyais sa sœur une de vos grandes favorites; c’est à elle que vous donnez à faire toutes vos robes.

MADAME DELMIS.

Je donnais, je ne donne plus.

MONSIEUR DELMIS.

Pourquoi cela? Est-ce parce qu’elle a perdu sa mère et qu’elle a plus besoin que jamais de gagner son pain?

MADAME DELMIS.

Parce qu’elle m’a si bien manqué mes dernières robes que je ne peux pas les porter.

MONSIEUR DELMIS.

Je croyais qu’elle travaillait si bien.

MADAME DELMIS.

Oui, tant que sa mère a vécu, parce que c’était sa mère qui taillait et préparait l’ouvrage.

MONSIEUR DELMIS.

Qui est-ce qui vous a dit cela?

MADAME DELMIS.

C’est Rose.

MONSIEUR DELMIS.

Ah! ah! c’est Rose. Et comment l’a-t-elle su?

MADAME DELMIS.

Elle l’a su, parce qu’on le lui avait dit; elle l’a cru parce qu’elle a vu mes robes allant horriblement.

MONSIEUR DELMIS.

Qui est-ce qui vous a apporté vos robes à es sayer?

MADAME DELMIS.

C’est Rose.

MONSIEUR DELMIS.

Depuis quand les avait-elle?

MADAME DELMIS.

Depuis cinq minutes.

MONSIEUR DELMIS.

Ah!... Alors c’est différent!

MADAME DELMIS.

Différent! Quoi, différent? Qu’est-ce que vous pensez?

MONSIEUR DELMIS.

Je croyais, si elle les avait eues de la veille, qu’elle les aurait retaillées, retravaillées, par méchanceté contre Caroline, qu’elle déteste.

MADAME DELMIS.

Qu’elle déteste? Mais, au contraire, elle l’aime assez; elle me le disait encore ce matin.

MONSIEUR DELMIS.

Pendant qu’elle perdait Caroline dans votre esprit! Mes rapports de police me font savoir positivement qu’elle la déteste et que c’est une mauvaise femme. Êtes-vous bien sùre que les robes n’avaient pas été apportées de la veille?

MADAME DELMIS.

Elle me l’a dit; je n’ai pas pris d’autres informations, comme vous pensez.»

M. Delmis ne dit plus rien, et, saluant Mme Grébu, il rentra dans son cabinet.

Ces dames, restées seules, se regardèrent.

«Qu’en pensez-vous? dit enfin Mme Grébu.

MADAME DELMIS.

Je n’en sais rien; je ne sais que croire. Tenez, ma chère, faisons une chose; prenons les robes et allons les montrer à Caroline, comme pour les faire arranger.

MADAME GRÉBU.

Je ne demande pas mieux; allons.»

Mme Delmis fit un paquet de ses deux robes et alla chez Caroline, accompagnée de Mme Grébu. Quand ces dames entrèrent, Caroline, surprise et effrayée, se leva précipitamment.

MADAME DELMIS.

N’ayez pas peur, Caroline; on m’avait dit ce matin que vous ne saviez pas. faire les robes, que c’était votre mère qui les taillait; je l’ai cru parce que mes robes étaient manquées, et je vous les apporte pour que vous voyiez si vous pouvez les arranger.

CAROLINE.

Je remercie bien madame; je n’osais pas le demander, d’après ce que madame avait dit ce matin.

Et Caroline, défaisant le paquet, examina une robe, puis l’autre.

CAROLINE.

Les corsages et les manches ont été retouchés, madame; on les a retaillés.

MADAME DELMIS.

C’est impossible! Je les ai essayées cinq minutes après que vous les avez apportées.

Caroline parut surprise.

CAROLINE.

Madame me permettra-t-elle de lui demander quand elle les a essayées?

MADAME DELMIS.

Ce matin, à dix heures.

CAROLINE.

Je les ai apportées hier, avant quatre heures de l’après-midi.

MADAME DELMIS.

J’y étais; pourquoi ne me les avez-vous pas montées?

CAROLINE.

Mlle Rose n’a pas voulu; elle nous a dit que madame était occupée.

— C’est très-singulier, dit Mme Delmis.

CAROLINE.

Madame veut-elle voir? Voici des points défaits; voilà des morceaux d’étoffes coupés. Que madame voie comme c’est mal cousu; madame sait que je n’ai pas l’habitude de livrer de l’ouvrage mal fait.

MADAME DELMIS.

C’est vrai. Votre ouvrage est toujours propre et fait avec soin.

CAROLINE.

Si madame veut me laisser ces robes, je tâcherai de les arranger, en y mettant des morceaux du mieux qu’il me sera possible. Seulement je prierai madame de venir les essayer ici.

— Bien, très-bien! dit Mme Delmis en souriant; je devine ce que vous craignez... Gribouille est-ce que Rose aime ta sœur?

GRIBOUILLE.

Non, madame, elle la déteste.

MADAME DELMIS.

Pourquoi cela, et depuis quand?

Gribouille raconta à Mme Delmis l’aventure de la robe, la colère de Mlle Rose, ses menaces au sujet des robes faites par Caroline. Mme Delmis surprise écoutait, tantôt riant des naïvetés de Gribouille, tantôt indignée de la méchanceté de Rose.

MADAME DELMIS.

J’aurai soin que ces mauvais procédés ne recommencent pas, ma pauvre Caroline; Mlle Rose va avoir son paquet à mon retour.

GRIBOUILLE.

Madame veut-elle que je le lui porte?

MADAME DELMIS, riant..

Non, non, Gribouille; le paquet que je veux lui donner sera une bonne gronderie et un avertissement de chercher une autre maison que la mienne pour exercer ses méchancetés.

Mme Delmis dit adieu à Caroline et à Gribouille, et sortit pour retourner chez elle, accompagnée de Mme Grébu, qui n’avait pas dit une parole.

MADAME DELMIS.

Je m’étonne, ma chère, que vous n’ayez pas parlé ; je croyais que vous alliez dire à Caroline de faire vos robes.

MADAME GRÉBU.

J’aime mieux attendre que les vôtres soient arrangées, pour me bien convaincre que c’est vraiment elle qui les fait.

MADAME DELMIS.

Comment! vous croyez encore ce que nous a dit cette méchante Rose

MADAME GRÉBU.

Pas tout à fait, mais un peu; j’ai besoin d’une preuve, et vos robes en seront une.

Ces dames rentrèrent; Rose était sortie. Peu de temps après, Mme Delmis reçut la visite de plusieurs amies, qui toutes venaient la consulter sur ce qu’elles devaient faire au sujet de Caroline, qui avait abîmé les robes de Mme Delmis, et qui devait les manquer toutes, ne sachant pas les tailler.

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Ograniczenie wiekowe:
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Data wydania na Litres:
16 stycznia 2025
Objętość:
252 str. 71 ilustracji
ISBN:
4064066317348
Wydawca:
Właściciel praw:
Bookwire
Format pobierania:

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