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Prosper Chazel

Histoire d'un forestier


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066316303

Table des matières

CHAPITRE I.

CHAPITRE II.

CHAPITRE III.

CHAPITRE IV.

CHAPITRE V.

CHAPITRE VI.

CHAPITRE VII.

CHAPITRE VIII.

CHAPITRE IX.

CHAPITRE X.

CHAPITRE XI.

CHAPITRE XII.

CHAPITRE XIII.

CHAPITRE XIV.

CHAPITRE XV.

CHAPITRE XVI.

CHAPITRE XVII.

CHAPITRE XVIII.

CHAPITRE XIX.

CHAPITRE XX.

CHAPITRE XXI.

CHAPITRE XXII.

CHAPITRE XXIII.

CHAPITRE XXIV.

CHAPITRE XXV.

CHAPITRE XXVI.

CHAPITRE XXVII.

CHAPITRE XXVIII.

CHAPITRE XXIX.

CHAPITRE XXX.

CHAPITRE XXXI.

CHAPITRE XXXII.

CHAPITRE XXXIII.

CHAPITRE XXXIV.

CHAPITRE XXXV.

CHAPITRE XXXVI.

CHAPITRE XXXVII.

CHAPITRE XXXVIII.



CHAPITRE I.

Table des matières

OU LE CHASSEUR D’INSECTES FAIT SON APPARITION.

En ce temps-là, j’avais douze ans, l’œil vif, le teint clair, des cheveux en broussailles que ma pauvre mère s’ingéniait à mettre d’accord chaque matin — peine perdue — et, comme trait de caractère, une sainte horreur des livres et du maître d’école par-dessus le marché.

Il faut dire que la nature était plus ou moins complice de ces dispositions intérieures. Nous habitions alors un des plus beaux pays des Vosges, le village de Framont, situé juste au pied de la grande montagne de Donon. Quelles bonnes parties de vacances ont vues ces montagnes! Quelle joie quand le matin, à six heures, mon père entrait dans la chambre!

— Allons, debout, les petits hommes! c’est aujourd’hui dimanche!

Et, le dimanche, on allait au Donon!

Un quart d’heure après, c’était à qui s’empresserait autour du panier aux provisions. Mon frère Jules, un bambin de huit ans, voulait s’en emparer; moi, je prétextais ma qualité d’aîné ; mais aujourd’hui que le droit d’aînesse n’existe plus, ce sont les Benjamins qui l’emportent. Et le soir on revenait par les chemins de schlitt, l’un poussant l’autre, moitié courant, moitié glissant, car les sentiers semés d’aiguilles de sapin facilitent singulièrement la descente.

Le lendemain, il fallait retourner à l’école, et les heures sont longues en été, quand le gai soleil vient par la fenêtre ouverte danser sur les pupitres et rire au nez du maître. Mon père, si soucieux qu’il fût de mon éducation, ne pouvait me tenir de bien près; sa profession de percepteur l’obligeait à de fréquentes excursions dans les villages environnants.

Ma mère, de son côté, n’avait pas le courage de lui dénoncer mon inconduite. Quand je rentrais le soir, les mains sales, les habits déchirés, elle avait beau me menacer de la colère paternelle, je ne savais que trop quelles provisions d’indulgence son cœur tenait en réserve. Je m’entendais si bien à implorer mon pardon, qu’elle finissait par m’attirer dans ses bras et par me promettre, toujours pour la dernière fois, de ne rien dire.

Bientôt après, la porte s’ouvrait et mon père faisait son entrée. Cher père, le travail de la journée fini, il n’avait pas le cœur à gronder. Il ne pensait qu’à se délasser de ses fatigues au milieu de nous. Comme il nous aimait tous les deux! Et quel plaisir de nous voir grandir, robustes comme de vrais enfants de la forêt!

Le fait est que mes courses en plein air tournaient au profit de ma bonne mine. Si l’écolier ne valait pas cher, en revanche, l’habitué du Donon était leste à faire envie à un écureuil, un coureur des bois accompli.

Il fallait voir avec quel entrain mon père me donnait la réplique. Quand il lui arrivait de me prendre sur son dos et qu’après deux ou trois tours de manège dans la chambre, force lui était de plier sous le poids, il s’épongeait le front, et me laissant couler à terre:

— Est-il lourd, le brigand! s’écriait-il. Nous avons là un fier luron, ma femme.

Le malheur, c’est que ces compliments ne tombaient pas, comme on dit, dans l’oreille d’un sourd. J’avais fini par me croire un héros et je ne rêvais que batailles et aventures.

Si encore il ne s’était agi que de moi, il n’y aurait eu que demi-mal. Mais déjà Jules s’enorgueillissait de marcher sur mes traces. Quoiqu’il fût d’un naturel tranquille, un malheureux talent d’imitation le poussait à copier mes faits et gestes. Il n’y avait pas de complot où ce mioche ne trouvât moyen de se faufiler comme une couleuvre dans une haie.

Aussi les vieux de la bande, Rodolphe en tête, un beau garçon de quatorze ans, avaient-ils dû l’admettre à l’honneur de partager le secret de nos expéditions. On a souvent besoin d’un plus petit que soi. Quand, après la classe, nous défilions derrière les dernières maisons du village pour battre les champs, les bonnes gens qui nous rencontraient, voyant le petit Jules aux premiers rangs du cortège, ne songeaient guère à nous dénoncer. Le moyen de se défier d’une bande de conjurés à l’avant-garde de laquelle se pavanait un innocent au visage de chérubin, un Tom-Pouce pas plus haut qu’une botte!

Cependant cet état de choses ne pouvait pas durer. A plusieurs reprises déjà, mon père avait eu vent de ce qui se passait. M. Herrenschmidt, le maître d’école, avait pris le chemin de la maison, et c’était heureusement ma mère qui l’avait reçu. Mais qui sait s’il ne lui prendrait pas la fantaisie de venir un dimanche? Il n’y a rien de tel qu’une conscience troublée pour nourrir de fâcheux pressentiments. Je sentais dans l’air comme des bouffées d’orage. La tempête grondait, et gare à l’averse si elle venait à éclater!

Je me rappelle qu’un mardi, vers deux heures, notre petit groupe de conjurés trottait mélancoliquement le long du chemin qui mène à la maison d’école. Toutes les générations l’ont suivi, ce chemin, mais jamais peut-être avec plus d’envie de planter là la grammaire et les déclinaisons. On eût dit que la même pensée germait dans chacune de nos têtes, et pourtant personne ne soufflait mot: ces idées-là sont contagieuses.

Pour ma part, je voyais la grande salle d’étude, sombre et basse, avec ses bancs de bois noir alignés et les carreaux des fenêtres où les mouches bourdonnaient par centaines. J’entendais la voix de M. Herrenschmidt, qui criait de sa chaire:

— Au premier qui bouge, toute la salle en retenue!

L’excellent homme! Il n’y avait, somme toute, que ce moyen de se faire obéir.

Tout à coup, Rodolphe, qui marchait en tête de la bande, s’arrêta, mit un doigt sur sa bouche, et, d’un air mystérieux et résolu tout à la fois, nous fit signe de le rejoindre au plus vite.

C’était un beau garçon que ce Rodolphe. Je vois encore son regard clair, ses bonnes joues roses, épanouies.

— Venez donc! disait-il à mi-voix. Voici le père Josué et sa chienne. Nous allons joliment nous amuser!

Il n’eut pas besoin de répéter son invitation. Adieu la maison d’école! En quelques enjambées, nous avions rejoint notre chef, et nos têtes curieuses se dressaient en rangs d’oignon derrière le remblai qui nous séparait de la route communale.

L’objet de notre curiosité était un petit homme généralement connu dans le pays sous le nom de «père Josué ». Il se nommait de son vrai nom M. Josué Spitz. Il habitait non loin du village, près de Grand-fontaine, dans la montagne, une maison solitaire, aux murs tapissés de lierre, avec un jardin potager planté de choux, de carottes et de quelques rosiers de choix.

Dans la belle saison, il n’était point rare de le rencontrer à la lisière du bois ou sous les feuilles; l’hiver, en revanche, il ne sortait guère de chez lui. Catherine, la cuisinière, n’était point bavarde; elle ne causait guère avec les fournisseurs et trouvait toujours moyen de détourner la conversation quand on l’interrogeait sur le passé de son maître.

Tout ce que l’on savait, c’était que le père Josué était arrivé à Framont il y avait une douzaine d’années, et que sa patrie d’origine était Strasbourg. Le maire, interrogé sur son compte, s’était borné à répondre que M. Spitz était un très digne homme, muni de papiers en règle, qui ne désirait qu’une chose, vivre tranquille et à sa guise. Les curieux durent se résigner et n’en pas demander davantage.

Voilà du moins ce que j’avais appris en substance soit à la maison, soit chez les voisins. Mais, à vrai dire, ce n’était pas l’histoire du père Josué qui nous intéressait, nous autres garnements: c’était bien plutôt ses habitudes singulières et la patience angélique avec laquelle il supportait nos espiègleries.

Quand il défilait le long de la côte, de retour d’une de ses promenades dans la forêt, un grand parapluie blanc sous le bras, son chien sur les talons, il ne semblait voir personne. On eût dit un revenant du pays de la lune.

La chienne, en revanche, un griffon au poil rude, ne se montrait pas aussi indifférente. Il lui arrivait, parfois, pour un oui ou pour un non, de grogner avec colère et de montrer, en retroussant ses babines, les quelques dents qui lui restaient encore.

Alors M. Spitz retournait la tête:

— Paix, Charlotte! silence! vous dis-je.

Et la bête rancunière obéissait à contre-cœur. Elle venait se blottir dans les jambes de son maître en étouffant une dernière protestation.

On devine si la médisance s’en donnait. La croyance aux sorciers s’est perdue dans nos campagnes; mais la science sent encore, malgré tout, le fagot. M. Spitz avait le tort de consacrer ses loisirs à la chasse aux insectes. Passe pour la botanique; les paysans ont confiance dans la vertu des herbes. Mais la manie de ce petit homme mystérieux qui courait la montagne avec des instruments baroques sur le dos, et cela dans le seul but de remplir des fioles, soigneusement bouchées, de toute la vermine des chemins, voilà ce qui déroutait les bonnes gens de Framont.

Nous autres, naturellement, nous étions du même avis. Il suffisait que le père Josué montrât à l’horizon le bout de son parapluie blanc pour qu’aussitôt ce fût un mot d’ordre de le poursuivre de grands éclats de rire, ou de lui jouer un mauvais tour quand l’occasion s’en présentait.

Ce n’était point là d’ailleurs notre unique distraction. Nous avions d’autres ressources, notamment les promenades à l’ermitage de Silberfels, que nous retrouverons plus tard; mais tout cela nous menait un peu loin, tandis que le père Josué ne quittait guère les environs de Grandfontaine ou de Framont.

Ce jour-là, précisément, M. Spitz se livrait à une occupation singulière. Le verrez-vous comme je le vois, si je vous dis qu’au premier moment on n’apercevait qu’un énorme parapluie blanc, et, sous ce parapluie fiché en terre, un petit vieillard, aux cheveux grisonnants, avec des yeux très vifs, de vrais yeux d’écureuil, qui brillaient derrière une paire de vénérables lunettes à branches d’or?

Son costume consistait en une jaquette de coutil que rayait la bandoulière d’un carnier rejeté derrière le dos; une ceinture passée sur le gilet retenait le manche d’une pioche à main enfermée dans un étui de cuir, deux ou trois pinces pendues à une ficelle et le cercle en fer d’un filet à papillons. Gravement assise non loin de là, Charlotte tenait dans sa gueule le manche de cet instrument.

Mais ce n’était ni le parapluie blanc, ni la pioche, ni le filet aux papillons, qui avaient le don de nous intéresser. Croirait-on que le père Josué s’était mis à genoux dans l’herbe, devant une grande fourmilière en pain de sucre et qu’il était en train d’en jeter des poignées dans un tamis qu’il secouait ensuite au-dessus d’une serviette de toile blanche étalée sur le chemin? Tamiser une fourmilière! Voilà une chose qu’il faut avoir vue pour y croire.

Il n’y avait pas cependant à s’y tromper. Le père Josué y allait avec autant d’entrain que si ces pincées de terreau avaient été du sucre en poudre et la serviette une tarte aux cerises.

On voit d’ici le train que faisaient les fourmis. Ces bêtes irascibles, brutalement expropriées de leur domicile, dansaient sur la toile métallique du tamis une sarabande désespérée. Les plus agiles parvenaient à grimper le long des doigts de leur bourreau; elles s’accrochaient aux endroits sensibles et mordaient avec fureur. D’autres montaient en colonnes serrées à l’assaut de ses manches: c’était une marée houleuse qui grossissait à chaque instant. Mais le vieux savant n’était pas d’humeur à se laisser intimider par cette émeute en miniature. Le temps de secouer la main et de retrousser ses manches, il se remettait à la besogne comme si de rien n’était.

Nous restions en faction derrière notre remblai, la bouche béante, les yeux écarquillés, et notre stupéfaction ne cessa point quand, après plusieurs minutes de cet exercice, M. Spitz mit son tamis de côté et procéda à une autre opération.

Armé d’une de ses pinces aux mors effilés, il s’amusait maintenant à fouiller dans le terreau accumulé sur la serviette. Un coq cherchant un grain de mil dans un tas de fumier n’eût pas écarté de son bec avec plus de soin les brins de paille desséchés. Comme il faut que cette passion des naturalistes leur tienne au cœur! Son regard brillait, sa main allait avec une agitation inquiète.

Il ne s’occupait pas plus de nous que si nous n’existions pas, et pourtant le chien l’avait averti de notre présence à diverses reprises. En ce moment même, cet animal défiant grognait, en nous fixant de ses petits yeux pleins de colère et faisait tout son possible pour attirer l’attention de M. Spitz. Il avait l’air de dire: —«Faut-il que mon maître soit bon pour tolérer qu’une bande de mauvais sujets, dont le plus âgé n’a pas quinze ans, se permette de le dévisager comme une bête curieuse et se mêle de choses qui ne la regardent pas!»

Cette indifférence ne faisait pas le compte de Rodolphe. Cinq minutes d’attention silencieuse, c’était un siècle pour lui: M. Herrenschmidt avait beaucoup de peine à en obtenir autant. Les mains et les jambes lui démangeaient; il cherchait depuis un moment l’occasion d’intervenir dans les affaires du père Josué à sa façon.

Ces occasions-là se fabriquent quand elles ne se rencontrent pas à point nommé. Le remblai se continuait en talus et ce talus abritait la fourmilière, le tamis, la serviette et l’attirail du naturaliste. Sous le pied de Rodolphe se trouvait une grosse pierre, une roche de grès mal enchâssée dans son alvéole de sable. Rodolphe ne fut pas longtemps à deviner que la pierre céderait sous une secousse brusque, qu’elle dégringolerait entraînée par son poids, et que l’avalanche irait bousculer en droite ligne et la fourmilière et l’ouvrage du vieux savant.

La pierre avait donné en plein sur le tamis.


Le caillou prit sa course; un nuage de poussière s’éleva devant nos yeux, et nous entendîmes un bruit sourd, suivi d’une exclamation de surprise. Patatras!... la pierre avait donné en plein sur le tamis! La serviette était couverte d’une couche épaisse de sable et de gravier!

La chose se fit si vite, qu’aucun de nous n’eut le temps de crier ouf! En véritable artiste, Rodolphe avait visé juste.

CHAPITRE II.

Table des matières

PÉCHÉ AVOUÉ EST A MOITIÉ PARDONNÉ.

Certes, je ne valais pas cher à cette époque, et pourtant cette espièglerie me causa tout d’abord quelque honte. La preuve, c’est qu’au lieu de suivre les autres qui, le coup fait, dégringolaient déjà la côte à toutes jambes sans attendre leur reste, j’eus l’imprudence de rester en observation un peu plus longtemps qu’il n’aurait fallu.

M. Spitz n’avait pas bougé. Il semblait croire que cette malheureuse pierre était tombée de la lune, tant il s’obstinait à la contempler avec des yeux ronds de surprise. Mais le griffon n’était pas d’humeur à nous laisser quittes; d’un bond il fut sur le talus.

C’est alors seulement que je songeai à prendre la fuite. Mais les chiens ont cet avantage sur les petits hommes, qu’avec leurs quatre pattes ils font deux fois plus de chemin dans le même espace de temps. Le père Josué avait beau crier! «Ici, Charlotte, ici!» Charlotte allait son train.

Je n’avais pas atteint le bas de la côte, que je me sentis empoigner par le fond de mon pantalon. Le bruit d’une déchirure se fit entendre, et, rouge de peur et de confusion, je me laissai tomber sur l’endroit endommagé en criant au secours de toute la force de mes poumons.

Soit que ces clameurs l’eussent effrayé, soit que la voix de son maître fût enfin parvenue à ses oreilles, l’ennemi ne poussa pas plus loin ses avantages. Il battit aussitôt en retraite, et je le vis remonter la côte, la queue en trompette, de l’air d’un chien qui se sent en paix avec sa conscience.

Déjà les fuyards étaient revenus sur leurs pas pour me prêter main-forte. Hélas! le mal était sans remède. Je ne pus d’abord en juger par moi-même qu’au risque d’un torticolis; mais les rires de la bande s’étaient chargés de m’apprendre l’étendue du dégât. Et dire qu’il s’agissait d’un pantalon presque neuf que ma mère m’avait confié le matin en me recommandant d’éviter les taches d’encre! il était bien question de taches d’encre maintenant!

Le premier moment donné au chagrin, la colère me prit. Bien sûr, ce maudit chien méritait de le payer cher; mais que faire? quelle revanche imaginer? Du petit au grand, chacun fut appelé à donner son avis.

La consultation ne tourna point d’abord à mon profit. En admettant qu’on obtînt le silence de M. Herrenschmidt, et l’excellent homme tenait en réserve des trésors d’indulgence, il n’y avait plus, grâce au pantalon accusateur, moyen de dissimuler le flagrant délit d’école buissonnière. Et comment, après cette révélation, détourner la colère du père sur ce misérable chien?

— C’est égal, dit Rodolphe, c’est moi qui vais faire attention maintenant! Avec ça qu’il aurait pu être enragé, ce chien-là ; ce n’est pas la première fois que ça serait arrivé.

Ce malheureux mot fut pour moi un trait de lumière.

— Ecoutez! m’écriai-je, nous allons tout de suite courir chez Jean Waldeck, le garde champêtre. Rodolphe a raison; c’est très dangereux de laisser se promener sans muselière des bêtes qui sautent ainsi après les gens, sans qu’on leur ait presque rien fait. En route!

Cinq minutes après nous étions arrivés devant la maison du garde champêtre.

Ce Jean Waldeck était un paysan ignorant et têtu, tout gonflé de son importance officielle, et qui ne demandait qu’à faire du zèle. Il tenait mon père en grand respect; en revanche, M. Spitz, avec ses allures mystérieuses et ses manies de collectionneur, lui paraissait un vieux sorcier, indigne de toute considération.

Dès les premiers mots, Jean Waldeck prit un air grave:

— C’est bon, dit-il, je vois ce que c’est. Le vieux aura son compte, et la bête aussi. Allez vous mettre sur le chemin, les petits, et quand vous les verrez venir tous les deux, appelez-moi. Ça ne sera pas long.

Nous voilà donc en embuscade au bas de la côte. Le père Josué devait nécessairement passer par la route communale pour regagner sa maison. Il ne pouvait pas nous échapper.

Bientôt, cachés derrière les touffes de genêts en fleur qui semaient de points jaunes le chemin creux, nous vîmes apparaître le bout du fameux parapluie blanc. Ce fut un cri d’appel sur toute la ligne; le maître et le chien n’avaient pas dépassé le tournant de la route, que Jean Waldeck, averti par le signal convenu, accourait à leur rencontre.

Quant à nous, nous n’avions garde de nous montrer. Blottis dans notre embuscade, nous étions placés de façon à ne pas perdre un coup d’œil de la scène qui allait suivre.

L’explication fut orageuse. Le père Josué paraissait très agité. Il frappait de grands coups sur la terre avec le bâton de son parapluie; il semblait dire: «Charlotte enragée! allons donc! C’est vrai qu’elle a eu un moment d’humeur; mais quel est le chien qui se pourrait vanter de n’avoir jamais senti la moutarde lui monter au nez?»

Peine perdue; autant aurait valu parler à un sourd. Jean Waldeck ne s’inquiétait pas d’interrompre le père Josué ; seulement, tout en le laissant parler, il avait tiré de sa poche un bout de ficelle, il l’avait passé au collier du chien, et il se mettait en devoir de l’emmener sans autre forme de procès.

Ce fut une scène lamentable. Charlotte avait compris qu’il s’agissait de la séparer de son maître. La pauvre bête tirait sur la corde en poussant des aboiements plaintifs. Cependant Jean Waldeck fut le plus fort. Le griffon finit par le suivre, l’oreille basse, la queue entre les jambes, non sans retourner la tête jusqu’au dernier coude du chemin.

— Eh bien? cria Rodolphe, aussitôt que le garde champêtre fut à portée de l’entendre.

— Dame! dit l’autre, la chose n’a pas été toute seule. Ça ne m’empêchera pas de conduire la bête au vétérinaire, demain matin. Mais cette nuit, en prison! Allons, hue!...

— Hue! répéta Rodolphe en battant des mains.

Et le garde champêtre, tenant Charlotte en laisse, enfila la grande rue de Framont.

Au lieu de le suivre, je m’étais arrêté pour voir ce que ferait le père Josué. Il était resté immobile à sa place, secouant la tête, et semblant se parler à lui-même.

Puis, je le vis hausser les épaules, tourner les talons et marcher lentement dans la direction de sa maison.

Jean Waldeck avait disparu; mes complices l’avaient suivi. Je restai seul sur la route avec Jules, qui m’attendait pour rentrer au logis.

L’heure du dîner était proche. Le moment était venu de préparer ma mère au récit de mes aventures.

Ce ne fut pas le plus facile de l’affaire. Le pantalon déchiré obtint à peine un regard; mais ma mère exigea que la confession fût complète, et elle sut m’arracher les aveux un à un.

A mesure que je parlais, son doux visage se rembrunissait. Inquiet de son expression de sévérité, je voulus l’embrasser avant de solliciter mon pardon; mais cet expédient, qui m’avait souvent réussi, n’eut cette fois aucun succès.

— Laisse-moi, Pierre, me dit-elle avec un geste de refus; un enfant qui manque de cœur au point de se venger sur une pauvre bête innocente ne mérite point d’embrasser sa mère.

— Mais pourtant s’il m’avait mordu!...

— N’essaye pas de te défendre; rentre plutôt dans ta chambre avant que ton père revienne. Je ne veux pas qu’il te voie dans le premier moment.

Le ton était sans réplique; j’obéis silencieusement. Ah! comme je me repentais maintenant d’avoir obéi aux mauvais conseils de Rodolphe!

Ma chambre était voisine de la salle à manger. C’était au tour de Jules d’être grondé, et je crus entendre que le cher petit intercédait en ma faveur.

Et mon père qui ne rentrait pas! La nuit venait; la chambre se remplissait d’obscurité. Je m’étais blotti contre la porte, cherchant à surprendre le moindre bruit, partagé entre le désir de voir mon père et la crainte de sa colère.

Enfin son pas bien connu retentit dans le corridor.

La porte de la salle à manger s’ouvrit; je l’entendis qui s’écriait:

— Tiens! où donc s’est caché Pierre, qu’on ne le voit pas?

Puis j’entendis également ma mère lui répondre à mi-voix qu’elle avait dû me renvoyer dans ma chambre, que j’avais vagabondé sur la côte au lieu d’aller à l’école, et que j’avais fait pire encore.

Ce fut ensuite un assez long silence. Sans doute ma mère était en train de raconter ce qui s’était passé, et peut-être aussi de plaider à mon profit les circonstances atténuantes, car la voix de mon père s’éleva tout à coup.

— Non, non, tu as beau dire... j’y vais immédiatement, j’y vais de ce pas.

Sa main touchait déjà le bouton de ma porte, mais ma mère l’interrompit:

— Je t’assure qu’il a le cœur gros: laisse-moi, je t’en prie, le soin de lui parler.

Mon père se tut et j’entendis de nouveau ses pas aller de long en large dans la salle à manger.

— Tu as peut-être raison, dit-il enfin. On lui portera son dîner dans sa chambre. En attendant, j’irai délivrer le chien et je le ramènerai à son original de maître, qui est trop fier pour le réclamer. Ce sera l’affaire d’une petite demi-heure.

L’instant d’après, mon père sortit, et ses pas se perdirent dans l’éloignement.

Je n’avais pas eu le temps de me remettre de mon émotion, quand ma mère me demanda de lui ouvrir. Elle portait d’une main une lampe allumée, de l’autre une assiette de soupe fumante qu’elle déposa sans mot dire sur le guéridon.

J’étais allé tomber sur le pied de mon lit, la tête cachée dans mes mains.

Ma mère resta un instant immobile; puis, s’approchant de moi, elle écarta mes mains, les garda dans les siennes et s’assit à mes côtés sur le rebord du lit.

— Tu as dû nous entendre, ton père et moi; comprends-tu maintenant, Pierre, quelle faute tu as commise?

— Oui, mère, et je te promets que je ne recommencerai plus.

— C’est bien, mon enfant, rappelle-toi toujours qu’il n’y a rien de plus lâche au monde que d’accuser un innocent. Ce n’était qu’un chien, il est vrai; mais qu’aurais-tu dit si quelques garnements, ameutés par ta dénonciation, lui avaient fait un mauvais parti?

— Oh! mère, je n’ai pas pensé à tout cela; je ne savais plus ce que je faisais.

— Que cette journée te serve donc de leçon. Mets-toi à table, mange ta soupe et tâche de bien dormir. Demain ton père aura tout oublié.

Quand mon père fut de retour, j’étais déjà blotti dans ma couchette, où Jules m’avait rejoint. Nous avions laissé la porte entr’ouverte.

— Eh bien! lui dit ma mère, as-tu été bien reçu au moins?

— Ni bien ni mal. Les enfants n’ont pas tout à fait tort; c’est un fier original que ce M. Spitz. A peine a-t-il aperçu son chien, qu’il lui a pris la tête dans ses mains et qu’il l’a embrassé comme du pain. Comme je m’excusais sur la méchanceté du petit: «C’est bon, c’est bon, monsieur, m’a-t-il dit; n’en parlons plus... Catherine allait trouver le maire pour le ravoir. Vite sa pâtée, ma bonne; tu vois bien que ma pauvre Charlotte meurt de faim.» Là-dessus plus un mot. Je crus comprendre que j’étais de trop, je pris la porte sans qu’on fît un effort pour me retenir, et me voilà.

— Que veux-tu? dit ma mère, il faut être indulgent pour les gens qui ont souffert, et j’ai toujours pensé que ce pauvre M. Spitz a dû avoir plus d’un gros chagrin dans sa vie.

Ils se mirent à table, et je n’entendis plus rien.

Je commençais à m’assoupir, quand la porte de la chambre fut poussée doucement et un jet de lumière s’allongea sur notre lit.

Jules dormait de tout son cœur. Tout en faisant semblant de dormir comme lui, j’avais risqué un coup d’oeil sous mes paupières baissées, et je vis que mon père et ma mère me regardaient en souriant.

— Allons, murmura ma mère, il faut avouer que notre petit Pierre n’a pas encore la figure d’un scélérat.

— C’est vrai, mais on est toujours bien sage quand on dort, répondit mon père sur le même ton.

Il se pencha sur mon oreiller et le bout de sa moustache vint effleurer mon front. Jules reçut à son tour le baiser paternel. Puis les pas s’éloignèrent, et la chambre resta dans l’obscurité.

CHAPITRE III.

Table des matières

L’ÉCOLE BUISSONNIÈRE.

Deux mois s’écoulèrent, deux grands mois pendant lesquels je n’eus pas à me reprocher le plus petit des péchés véniels. M. Herrenschmidt ne tarissait pas en éloges, et sa surprise, en constatant la sincérité de ma conversion, avait été telle, qu’il crut devoir en porter lui-même la bonne nouvelle à la maison.

— A la bonne heure! me dit mon père ce jour-là. Sais-tu bien, Pierre, que, si tu ne t’étais pas amendé, j’aurais pris le parti de t’enfermer comme interne au collège de Saint-Dié ? Mais, maintenant que tout va bien, nous pouvons attendre.

Interne! interne dans un vrai collège! quitter la maison paternelle et ces belles montagnes où, le dimanche, de si joyeuses parties dédommageaient des ennuis de la semaine, quel crève-cœur c’eût été !

Je savais que mon père ne parlait jamais à la légère. Sa modeste place de percepteur ne lui donnait pas la fortune, loin de là : il avait toutes les peines du monde à joindre les deux bouts, comme on dit; mais il attachait une importance extrême à notre éducation, à Jules et à moi. Il n’aurait reculé devant aucun sacrifice pour nous mettre sur le bon chemin. Ces réflexions ne me sont venues que plus tard, et aujourd’hui, quand je pense à ce lointain passé, mes yeux se mouillent de larmes involontaires.

Et pourtant, je devais y mordre encore, au fruit défendu. J’en suis vraiment à me demander comment la chose se fit. Ce fut un samedi. Ce jour-là, la classe de l’après-midi ne durait qu’une heure, et M. Herrenschmidt se montrait indulgent sur le chapitre des absences.

Telles étaient du moins les excuses dont se payaient les coupables, en tête desquels figurait comme de raison l’ami Rodolphe; Sept samedis de suite, j’étais allé à l’école; total, sept bons points. D’ailleurs, aucun plaisir sérieux à l’horizon: Charlotte m’avait guéri de toute envie de fourrer mon nez dans les affaires du père Josué.

Le malheur voulut que, le samedi suivant, il fît un temps magnifique. Le ciel bleu rayonnait dans la vallée; des milliers de mouches bourdonnaient dans l’air transparent. La chaleur brûlait la route; mais quelle fraîcheur délicieuse à coup sûr on devait trouver sous les épais ombrages qui couvrent la côte du Donon!

Nous nous acheminions néanmoins vers la maison d’école; elle était déjà en vue, quand Rodolphe s’arrêta net et lui tourna le dos, en nous invitant d’un ton bref à le suivre, sans demander où. C’était sa façon habituelle de présenter les choses.

Il s’agissait d’une surprise que nous devions apprendre en chemin.

— D’ailleurs, ajouta Rodolphe, bonsoir les poltrons! si personne ne vient, j’irai bien tout seul!

Les poltrons! Comme ce Rodolphe connaissait son monde! A peine eut-il lâché le mot, que la moitié de la bande se mit à courir sur ses talons. J’étais du nombre, hélas! et je courus, sans retourner la tête, jusqu’aux premiers sapins.

Ce fut là seulement que Rodolphe consentit à nous révéler son secret. Il n’eût pas été trop tard pour me dégager de l’expédition; mais Jules, qui n’avait pas couru assez vite, n’était pas de l’affaire, et, en ma qualité d’aîné, heureux de n’avoir point à me charger de cette responsabilité, j’eus la faiblesse d’ouvrir l’oreille aux confidences de notre chef. «Pourvu que les enfants n’en soient pas, me disais-je, où est le risque? Si Rodolphe nous mène trop loin, je saurai bien revenir à temps.»

Apprenez donc que, le dimanche précédent, en se promenant dans la forêt, ce dénicheur d’oiseaux avait découvert dans le tronc d’un chêne certain trou mystérieux qui ne pouvait manquer d’abriter un nid. Et quel nid! A coup sûr, ce n’était rien moins qu’un pic... Qui sait? peut-être un écureuil!

— Où cela? où cela? cria toute la bande.

— Pas très loin du lac de Lameix, répondit Rodolphe, au pied du Donon.

A cette nouvelle il y eut un moment d’hésitation. Le lac de Lameix était loin; une montée assez rude nous en séparait. Mais, bah! avec de la bonne volonté et des jambes exercées, on vient à bout de bien des obstacles. Nous nous promettions de courir en revenant: toutes les montées sont des descentes; il ne s’agit que de savoir par quel bout les prendre.

Nous voilà donc en route. Le chemin grimpait, grimpait toujours entre deux escarpements de grès rouge veiné d’argile, semblables à ces belles tranches de jambon rouge que la cuisinière lorraine suspend tous les hivers au fond de la cheminée.

Le bruit de nos pas éveillait des frôlements étouffés dans l’épaisseur des buissons. De temps à autre, un lézard vert filait comme une flèche, s’arrêtait un instant sur le chemin pour humer le soleil de sa petite langue fourchue, puis disparaissait dans les feuilles sèches. Et les orvets! Jamais je n’en avais rencontré d’aussi beaux.

Les camarades n’auraient pas demandé mieux que de s’arrêter à chaque pas; mais avec quel ton d’autorité Rodolphe les faisait marcher devant lui!

— Les lézards et les orvets, cela n’est certes pas à dédaigner dans les jours ordinaires; mais songez donc au lac de Lameix, fainéants que vous êtes!

Grâce à Rodolphe, nous eûmes bientôt expédié ce long ruban de route. Les gens qui vivent dans les villes auront peine à se représenter la clairière, voisine du lac, où notre guide nous avait conduits. Figurez-vous un carrefour bordé de jeunes sapins et revêtu d’un tapis d’herbe humide, de couleur sombre, planté çà et là de ces touffes de joncs dont les petites filles de nos montagnes s’amusent à tisser des corbeilles. Au centre, un chêne énorme comme il ne s’en trouve plus guère aujourd’hui dans notre époque de déboisement à outrance. Je vois encore ses bras noueux qui partaient dans toutes les directions, de façon à former un cercle d’ombre où vingt-cinq gamins de notre taille eussent tenu à l’aise. Il faisait presque nuit, en plein jour, dans cette clairière. Et quelle fraîcheur! quel silence! quel repos!

Quant à nous, vous pensez bien que nous ne songions guère à nous reposer. J’avoue que mon cœur battait. Il ne s’agissait pas d’un de ces refuges vulgaires où les oiseaux se mettent à l’abri les jours d’orage. Non; nous vîmes du premier coup d’œil que des événements graves allaient avoir lieu.

Pendant cette minute, Rodolphe grandit de cent coudées dans mon estime. Ne croyez pas au moins que notre héros s’empressât d’en tirer vanité. Simple et modeste comme toutes les âmes magnanimes, il nous expliquait la disposition des lieux; il nous démontrait que cette cavité mystérieuse, juste assez grande pour passer la main, ressemblait à s’y méprendre à un trou d’écureuil. Et moi qui rêvais un écureuil depuis des années!

Oui, mais comment y arriver? Avec la meilleure volonté, les grimpeurs les plus déterminés y perdirent leurs peines. Heureusement, notre âge ne connaissait pas d’obstacles. La courte échelle, si en faveur dans la saison des cerises, allait nous tirer d’embarras. Nous voilà donc à dos contre l’arbre, l’un portant l’autre, tous muets d’espérance et de crainte.

En un clin d’œil, Rodolphe eut escaladé le tronc du chêne.

— Eh bien? eh bien? criâmes-nous tout d’une voix.

— Attendez donc, répondit froidement Rodolphe, avec ça qu’on y voit!

Il y eut un moment de silence. Chacun retenait sa respiration.

Enfin, Rodolphe nous confia que tout allait bien. Il voyait une masse noire s’agiter dans l’ombre; il entendait de petits cris étouffés. Seulement il ne pouvait pas se décider à y mettre la main; les écureuils sauvages possèdent de petites dents aiguës qui emportent la pièce.

A cette confidence, le cri d’indignation fut général. Comme d’habitude, c’étaient les poltrons qui criaient le plus fort.

Je ne sais quelle inspiration lumineuse vint alors traverser mon esprit.

— Prends donc une baguette! lui dis-je, et, s’il se sauve, tape dessus!

Rodolphe suivit de point en point ce conseil énergique.

Deux minutes ne s’étaient pas écoulées qu’un tapage soudain se fit dans le creux de l’arbre; une petite masse noirâtre fit son apparition à l’entrée du trou, deux ailes se déployèrent... et la bête s’envolait!

C’est en ces moments qu’on reconnaît les chasseurs de vocation. Tout autre à sa place eût perdu la tête; mais Rodolphe veillait au grain. En moins de rien, le brave garçon eut levé la main, et nous vîmes la baguette tomber et retomber dans le tas comme le fléau d’un batteur en grange.

La bête hésita un moment; puis tout à coup elle tourna sur elle-même et vint en voletant s’abattre dans l’herbe.

Hélas! que devenait l’écureuil de nos rêves? Nous nous trouvions en face d’une chauve-souris authentique. La pauvre bête, à demi morte, nous regardait de ses yeux clignotants, ouvrant pour mordre, ou pour mieux respirer peut-être, une gueule rose, hérissée de petites dents fines comme des pointes d’aiguille.

La désillusion ne fut pas longue; on prend ce que l’on trouve, va pour la chauve-souris! A vrai dire, c’était pour la première fois que j’en voyais une de près. Nous faisions cercle autour d’elle, de loin, par exemple, car Rodolphe lui-même n’osait y toucher. Figurez-vous que ces animaux singuliers ont le bout de l’aile terminé par un crochet, une sorte de béquille dont ils se servent pour marcher. Quelle marche! A chaque pas de nouvelles culbutes. Et nous de rire!

Le temps passe vite à ce métier-là. Nous étions dans la clairière depuis plus d’une heure, et nous aurions juré que le tout ne nous avait pas demandé cinq minutes.

— Tiens! s’écria Rodolphe, voilà qu’il pleut.

CHAPITRE IV.

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A TRAVERS BOIS.

Il pleuvait, en effet. Nous avions bien entendu des grondements éloignés, semblables à la voix du tonnerre; mais nous avions cru que c’était le bruit que font les bûcherons de la vallée en roulant les grandes pièces de bois sur les traîneaux de schlitt.

En attendant, le ciel s’était couvert de gros nuages d’un gris uniforme: de grands éclairs sillonnaient la profondeur obscure du bois; les gouttes d’eau tombaient plus serrées d’instant en instant.

Ce fut la chauve-souris qui me perdit. Aux premiers roulements de l’orage, Rodolphe et les autres n’avaient eu qu’un souci: détaler au plus vite. J’allais les suivre, quand mon regard rencontra la bestiole abandonnée.

La chauve-souris, encore étourdie, se débattait dans l’herbe. Je me souvins que mon père était grand amateur de chasse et d’histoire naturelle; je songeai qu’en cas de retard la capture de cette bête me servirait peut-être d’excuse. Le temps de casser une brindille de sapin, de la tailler en fourche, de ramasser la chauve-souris, et j’étais parti.

Mais, dès les premiers pas, force me fut de reconnaître que ces quelques minutes de retard avaient suffi pour me séparer du gros de la troupe.

La clairière était déserte. La pluie tombait à torrents; je n’y voyais plus à deux pas. Comment trouver le vrai chemin? Rodolphe était un des seuls habitués du lac de Lameix; je m’aperçus bientôt que je faisais fausse route.

Mais qu’importe? Dans la montagne toute descente aboutit à une vallée. Une fois hors de la futaie, je me chargeais bien de découvrir le clocher de Framont.

— Aide-toi, petit Pierre, et le ciel t’aidera!

Voilà ce que je me disais, et je me mis à suivre le sentier dans lequel je m’étais engagé, pataugeant dans la boue et poussant de temps à autre de grands cris d’appel.

Je n’obtins d’autre réponse que le sifflement du vent dans la cime des sapins et des hêtres. Bientôt le chemin devint plus étroit; j’avais pris un sentier de coupe abandonné. Des fourrés de houx et de framboisiers sauvages dressèrent devant mes yeux leurs écheveaux d’épines. Il me fallut m’arrêter pour réfléchir à la situation et prendre un parti.

Ah! comme mon cœur battait en ce moment! Allais-je donc perdre jusqu’à mon dernier restant de courage? J’étais bien près de désespérer, quand mes yeux avisèrent un grand rocher tapissé de mousse, dont la silhouette escarpée dominait les buissons.

Y grimper n’était qu’un jeu; en deux bonds j’eus atteint le sommet.

Quelle joie! Je venais d’apercevoir, juste au-dessous de cet observatoire, un large chemin de schlitt qui descendait en pente douce, et qui ne pouvait manquer de mener aux chantiers de la vallée. Le brave chemin! Les traverses de bois, neuves, fraîchement entaillées, reluisaient sous la pluie.

Il est vrai que, pour arriver à ce chemin, il me fallait piquer droit dans un fourré de ronces, dans une véritable forêt vierge en miniature, où ma petite taille m’exposait à disparaître comme une fourmi dans les herbes de la prairie.

Mais c’était bien le moment de chicaner sur les difficultés de la traversée! Me voilà donc au bas du rocher, et je me mets à courir comme un chevreuil dans la direction du chemin de schlitt, écartant des deux mains les lanières des ronces, sans prendre seulement la peine de regarder à mes pieds.

Je ne vis pas que le terrain était en pente et qu’un amas de broussailles mortes me cachait un trou. La chute fut si rapide, que je n’eus que le temps d’étendre mes bras en croix, et je me sentis rouler au fond d’un véritable entonnoir, sur lequel la végétation des herbes folles avait jeté comme une trappe mouvante. Nos forêts accidentées des Vosges sont pleines de ces pièges naturels.

Ce plafond de verdure s’était à demi refermé sur ma tête; mais au premier moment je ne vis rien. Cette brusque secousse m’avait anéanti.

Quand je revins à moi, mon premier mouvement fut un effort désespéré pour reconquérir ma liberté. A part quelques égratignures, j’étais sain et sauf. Mais le trou était profond; pas un point d’appui, pas une branche où accrocher la main. Les lianes qui retombaient de l’orifice étaient des ronces épineuses: en un instant mes pauvres doigts furent tout en sang.

Et dire qu’à travers la déchirure du plafond j’entrevoyais la lisière du chemin de schlitt! Pour tout bruit, le crépitement monotone de la pluie sur les feuilles. Je me disais que j’étais seul dans ces bois abandonnés, que la nuit allait venir; puis, par un brusque détour de mon imagination, l’intérieur de notre maison m’apparaissait: je voyais ma mère qui sanglotait en attendant le retour du père, et mon père apprenant ma disparition et courant me redemander à tous les échos de la forêt!

Bientôt les larmes qui s’étaient amassées au bord de mes paupières commencèrent à couler. Ce fut d’abord un ruisseau silencieux, puis une averse, puis un déluge; enfin, je me mis à crier au secours.

Plus je criais, plus j’avais peur. Les braves le prendront comme ils le voudront. On a beau être né dans la montagne: quand l’orage éclate, quand le soleil s’en va, le frisson vous prend. On entend toutes sortes de bruits inquiétants; isolé, chacun d’eux n’est rien; c’est la pluie qui carillonne dans les feuilles, c’est le vent dans les branches ou encore le craquement des sapins centenaires; réunies, ces vagues rumeurs forment la voix d’un immense et terrifiant orchestre.

Comment se fit-il qu’à ce moment le souvenir du père Josué traversa tout à coup mon esprit?

J’avais fermé machinalement les yeux, et il me semblait l’apercevoir distinctement avec son parapluie ouvert sur sa tête, la figure grognon, les sourcils froncés au-dessus de ses lunettes. Sa voix me disait:

«— Voilà ce que c’est, méchant enfant. Si, au lieu d’aller à l’école, tu ne t’étais pas amusé à me jouer de mauvais tours, tu n’aurais pas pris goût à la fainéantise et tu n’en serais point là.»

J’ouvris brusquement les yeux pour chasser ce rêve, et je me mis debout. Mais à peine avais-je relevé la tête, qu’un cri de frayeur sortit de ma bouche.

Une ombre venait de se dessiner sur le bord du chemin de schlitt. Cette ombre dominait le ravin. Elle me masquait le reste du jour, et elle reproduisait fidèlement l’image de mon rêve.

Le parapluie, les lunettes, les sourcils froncés, les petits yeux brillants, tout y était. Seulement, cette apparition me paraissait d’une grandeur surnaturelle; je ne songeais pas à me dire que je la voyais de bas en haut; l’inexplicable seul avait prise en ce moment sur mon imagination surexcitée.

Comme je restais interdit, sans oser crier ni bouger, un joyeux grognement rompit le silence et une masse confuse creva le plafond de verdure pour venir s’abattre à mes pieds.

Une ombre venait de se dessiner sur le chemin de schlitt.


En même temps une voix connue se fit entendre:

— Allons, bon! cette Charlotte n’en fera jamais d’autres! Deux à tirer d’affaire maintenant!

Et, tandis que l’apparition parlait ainsi, un brave chien au poil ébouriffé me léchait les mains, comme s’il eût été payé pour faire fête au vaurien qui, deux mois auparavant, lui avait fait expier un pantalon déchiré par une longue soirée d’emprisonnement.

CHAPITRE V.

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CHEZ LE PÈRE JOSUÉ.

Le sauvetage ne fut pas bien compliqué. En me raccrochant au manche du parapluie et à l’aide de quelques poussées vigoureuses, je parvins à me hisser à l’orifice du ravin. M. Spitz me prit à bras-le-corps et me permit d’effectuer le reste de l’escalade. Ce fut ensuite au tour de Charlotte.

— Tu peux te vanter d’avoir une fière chance, mon garçon, me dit-il. Si je ne m’étais pas attardé là-haut, tu aurais pu passer la nuit dans ce trou, sans qu’âme qui vive s’en fût doutée. C’était donc toi qui criais si fort tout à l’heure?

Et, sans attendre ma réponse, il avisa la chauve-souris que malgré tout j’avais réussi à tirer du naufrage.

— Tiens!... tiens!... voilà le gaillard qui se permet de chasser sur mes terres; ordre des chéiroptères, famille des chauves-souris; le murin classique, vespertilio pipistrellus, un fort bel échantillon, ma foi! Ah çà, qu’en veux-tu faire? Ça n’est pas bon à manger, ces bêtes-là !... Ça ne sert qu’à purger la foret des insectes ou qu’à orner la vitrine des naturalistes.

—Je l’avais gardée, monsieur Spitz, pour la montrer à mon père... c’est la première fois que j’en ai trouvé une vivante.

Mais le père Josué avait déjà changé d’idée. Au son de ma voix, il fit un brusque mouvement et. m’attira dans un rayon de lumière qui filtrait encore à travers les branches.

— Comment t’appelles-tu? me dit-il d’une voix brève.

— Je m’appelle Pierre, Pierre Blind; mon père est le percepteur de Framont.

M. Spitz ne répondit pas tout d’abord. Il m’avait pris les mains. Son regard me dévisageait, et il me sembla qu’il y avait comme une caresse dans l’expression de ses yeux.

— Pierre! murmura-t-il, Pierre!... et il a bien dix ou douze ans, ce petit-là !... Il s’appelle Pierre!

— Oui, monsieur Spitz, repris-je dans la crainte d’un reproche; c’est moi Pierre, c’est moi qui l’autre jour...

— C’est bon, dit-il, tout cela est oublié. Tu vois bien, mon enfant, que la bonne Charlotte elle-même ne t’a pas gardé rancune.

Il n’en dit pas davantage; ses yeux me fixaient toujours, une grosse larme s’en détacha et vint rouler le long de sa joue. Au même moment, comme obéissant à un mouvement dont il n’était plus le maître, le père Josué me prit la tête dans ses mains et m’embrassa de tout son cœur.

— Cher petit! murmura-t-il, si tu savais!...

Et, comme je demeurais interdit, ne sachant que dire ni que penser:

— Allons! allons! reprit-il, laissons cela. Nous avons encore une bonne trotte jusqu’à Framont et voilà cette coquine de pluie qui fait mine de recommencer. Donne-moi la main, mon enfant, et marchons.

M. Spitz se mit en route du pas lent, mais élastique, des montagnards. J’avais laissé ma main dans la sienne, et de la sentir enfermée dans ce large et solide appui, je me sentais tout rassuré. La nuit venait rapidement; mais le chemin de schlitt à pente douce était large et uni. Il descendait droit sur Framont, et bientôt nous fûmes en pays de connaissance. La voûte de feuillage commençait à s’éclaircir; mais mon vieux compagnon ne soufflait mot. Il semblait plongé dans des réflexions profondes; je n’entendais que le bruit de ses pas sur la terre mouillée.

Charlotte trottait de l’avant, la queue inquiète, fouillant de son museau alerte les buissons de la route, délogeant de leurs retraites les mulots nocturnes et poussant de petits jappements joyeux quand elle parvenait à dénicher une piste.

Mais voici la vallée de Framont. Depuis quelque temps, le sentiment de quiétude qui avait succédé à ma délivrance faisait place à un gros souci. Comment mon père allait-il me recevoir? La menace du collège de Saint-Dié me venait à la mémoire. C’en était fait cette fois; j’étais condamné sans appel.

Cette inquiétude toujours croissante, jointe à la fatigue, me serrait le cœur. Je ne respirais plus qu’avec peine et de gros soupirs sortaient de ma bouche.

Le père Josué finit par s’apercevoir de mon malaise.

— Veux-tu, Pierre, me dit-il, que nous fassions halte un moment?

— Non, monsieur Spitz, je voudrais bien arriver le plus vite possible; mais si vous saviez comme j’ai peur!

M. Spitz eut un bon sourire.

— Peur! pourquoi peur?... Ils sont tous les mêmes, ces pauvres enfants... J’ai assez vu ton père pour être sûr qu’il ne pensera qu’à t’ouvrir les bras.

— Aujourd’hui c’est vrai, monsieur Spitz, mais demain! On m’enverra au collège de Saint-Dié. C’est sûr; père m’a prévenu...

M. Spitz se remit à rire.

— C’est donc bien terrible, ce collège de Saint-Dié ?

— Oh! monsieur Spitz! quitter la maison! vivre tout seul là-bas, derrière des murs, dans une vraie ville!... Non, voyez-vous, cela me crève le cœur rien que d’y penser!

Et le fait est qu’un nouveau ruisseau de larmes, depuis longtemps prêt à déborder, m’empêcha de continuer. Je ne me souviens plus d’avoir jamais tant pleuré que ce jour-là.

— Nous verrons, nous verrons, répondit à voix basse le père Josué ; est-il possible de se mettre ainsi le sang à l’envers!

Mais je voyais bien que mon chagrin l’avait touché. Il s’enfonça plus avant dans ses réflexions et sa main serra vivement la mienne comme s’il avait eu peur de me perdre.

En attendant, les premières maisons de Framont se dessinaient au bas de la côte. Pour rentrer tout droit à la maison, je n’avais qu’à suivre la route communale; mais M. Spitz la laissa à sa droite, et il s’engagea dans le chemin de traverse qui conduisait à sa demeure.

— Où allons-nous donc, monsieur Spitz? lui dis-je alors; ce n’est pas là le chemin de la maison.

— Crois-tu, mon garçon, me répondit-il, que je vais te laisser rentrer sans tambour ni trompette, mouillé jusqu’aux os et fatigué comme tu l’es? Non pas... Catherine ira préparer tes parents à ton retour pendant que tu te sécheras dans sa cuisine et que tu boiras une bonne tasse de bouillon bien chaud. Après cela, je te reconduirai moi-même à Framont. Est-ce dit?

Il n’y avait rien à répliquer. Et d’ailleurs l’arrangement n’était pas pour me déplaire. Si bon que fût mon père, je n’étais pas sans inquiétude sur son accueil, et je comptais que l’intervention du père Josué viendrait à point pour adoucir le premier choc.

Voici la petite maison solitaire. Charlotte grattait déjà à la porte d’entrée. Une lumière brilla sur le seuil, et une voix enrouée nous salua de ces mots:

— Vous voilà enfin, monsieur. De vrai, ça n’est pas trop tôt.

— Paix, Catherine! Quand tu verras qui je t’amène, tu ne songeras plus à me gronder.

Le rayon de la lanterne m’éclairait alors. Catherine vint à ma rencontre, et sitôt qu’elle m’eut dévisagé :

— Pauvre petit! dit-elle, est-il mouillé ! Entrez vite tous les deux; il y a justement un bon feu dans la cuisine.

L’été a beau être clément. Quand vient la nuit dans nos montagnes, une flambée de sarments n’est pas à dédaigner. La cuisine était vaste, toute reluisante de propreté, et la direction d’une ménagère accomplie s’y trahissait à chaque détail. Pendant que M. Spitz allait déposer dans sa chambre son attirail de naturaliste, Catherine disparut, elle aussi, mais pour revenir, un paquet de vêtements sous le bras. En un tour de main, elle m’eut débarrassé de ma veste mouillée, de mon pantalon crotté jusqu’aux genoux, de mes souliers boueux, et je me vis affubler d’un gilet aux boutons de cuivre, d’une culotte courte et d’une chaude capote de drap; mes pieds chaussèrent de coquets sabots en cuir verni, et la transformation fut complète.

— Là ! dit Catherine, ça va-t-il mieux maintenant?

Ça allait tout à fait bien, et l’on eût juré que ces habits providentiels avaient été coupés à ma taille. Les bonnes marraines des contes de fées ne m’eussent pas servi plus à souhait.

Quand le père Josué revint, j’étais attablé devant un bol énorme de bouillon fumant où nageaient des carottes, des poireaux, des cœurs de choux gras, une vraie soupe de campagne qui exhalait en épaisses bouffées de vapeur son odeur appétissante.

Je mangeais d’un tel appétit, que l’excellent homme ne put s’empêcher de rire.

— Décidément, dit-il, il était temps que nous rentrions; un peu plus, et notre ami Pierre tombait d’inanition sur le chemin.

A ce nom de Pierre, Catherine leva la tête et leurs regards se croisèrent.

— C’est le fils du percepteur de Framont, tu sais bien, qui nous a ramené Charlotte l’autre jour. Il faut aller le prévenir, ma bonne, et quand le petit aura fini sa soupe, je le reconduirai.

Catherine obéit sans mot dire. Elle jeta un châle sur ses épaules, prit la lanterne et disparut.

Ce qui se passa ensuite, je n’en ai plus qu’un souvenir confus. Le père Josué s’était assis dans un grand fauteuil en osier; il avait allumé sa pipe; Charlotte était couchée en rond à ses pieds. J’avais achevé ma soupe; peu à peu, il me sembla que la tête blanche de mon vieux compagnon se confondait en fumée avec les brouillards de la pipe; la lumière du foyer s’obscurcit, mes yeux se fermèrent, et quand la porte cria de nouveau sur ses gonds, je me réveillai en sursaut, la tête cachée dans mes bras, que j’avais allongés sur la table.

M. Spitz et Catherine s’entretenaient à voix basse.

— Il est temps de partir, mon petit Pierre, me dit-il quand il me vit debout, encore ivre de sommeil.

Et comme pour répondre à la question qu’il devinait sur mes lèvres:

— Tout est arrangé. Ton lit est prêt, et ta mère t’attend. Quant au père, c’est moi qui lui parlerai.

Catherine m’aida à quitter mes vêtements d’emprunt pour les miens qui avaient eu le temps de sécher, et en route!

Le chemin n’était pas long. La porte de la maison nous reçut, grande ouverte: au fond du corridor, sans lumière, je sentis deux bras se refermer sur moi; ma mère m’embrassa silencieusement tout en m’entraînant vers ma chambre. Elle me quitta sur le seuil sans avoir prononcé une parole; je me déshabillai sans trop avoir conscience de ce que je faisais, et cinq minutes après je mêlais le bruit de ma respiration à celle de Jules profondément endormi. Le sommeil, à peine interrompu, m’avait repris.

CHAPITRE VI.

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PREMIÈRE LEÇON.

Il pouvait bien être sept heures quand le plus impertinent des rayons de soleil vint danser sur l’oreiller et m’ouvrir les yeux. J’avais dû faire un brusque mouvement en me réveillant, car Jules, au même moment, étendit les bras, poussa un bâillement sonore, et me dit de sa voix caressante:

— Bonjour, Pierre; as-tu bien dormi?

C’était le moment d’interroger le cher petit sur l’impression que mon escapade avait dû faire la veille. Jules m’apprit que mon père était rentré plus tard que de coutume, et qu’à la nouvelle de ma disparition, il n’avait parlé de rien moins que de partir à ma recherche avec une escouade de bûcherons munis de torches. L’expédition commandée se serait mise en route, si Catherine n’était arrivée juste à point pour donner de mes nouvelles.

Ce récit n’était pas fait pour calmer mes appréhensions. J’avais à peine eu le temps de raconter à mon tour mon histoire, que la porte s’ouvrit et que ma mère entra.

— Debout, Pierre, me dit-elle; ton père t’attend.

J’eus bien vite fait de m’habiller; le moment solennel était venu.

Mon père était assis dans son grand fauteuil de cuir au milieu de la salle à manger. Ce qui me rassura tout d’abord, c’est qu’il me laissa prendre sa main et l’embrasser. Il me désigna ensuite du geste une chaise placée en face de lui. Ma mère m’avait suivi; elle appuya ses bras sur le dossier de la chaise, et, de me sentir ainsi sous sa protection, mon cœur, qui battait à coups précipités, s’apaisa tout à coup.

— J’ai beaucoup réfléchi depuis hier, me dit mon père. A partir d’aujourd’hui, Pierre, tu n’iras plus chez M. Herrenschmidt. Ton maître et moi, nous sommes d’accord sur ce point.

A ces mots, la crainte me reprit. J’étais donc chassé de l’école; j’allais être mis au collège!

Instinctivement mes mains se joignirent. Mon père eut un sourire:

— Rassure-toi, reprit-il, il ne s’agit pas de t’envoyer à Saint-Dié. Tu n’iras plus à l’école de Framont, c’est vrai; mais tu ne quitteras pas la maison pour cela. J’ai trouvé un nouveau maître, un excellent homme qui a bien voulu se charger de ton éducation. Il ne demeure pas très loin d’ici; il m’a proposé de te prendre chez lui le matin et l’après-midi, et j’ai accepté. Ce matin même, Pierre, je te conduirai chez M. Spitz; mais prends-y bien garde! à la première plainte, ce sera le collège; et ta mère elle-même aurait beau me prier à mains jointes, ce serait dit une fois pour toutes.

Mon père aurait pu parler longtemps ainsi sans risquer d’être interrompu; je n’en croyais pas mes oreilles! Rester au village! Troquer la férule de ce bon M. Herrenschmidt contre la direction paternelle de M. Spitz! Quel changement! que s’était-il donc passé la veille? Par quel miracle ce vieux savant s’était-il pris d’affection pour un écervelé de mon espèce, et comment mon père, si réservé d’ordinaire, avait-il pu entrer dans ses vues?

Pour le moment, je ne voyais qu’une chose: pas de punition et la liberté en perspective! Car j’étais assez malin pour deviner que, sous prétexte de faire mon éducation, le père Josué ne se priverait pas du jour au lendemain de ses excursions sur les grands et les petits chemins, à la poursuite des papillons et des fourmis.

Ma joie devait être écrite sur ma figure, car mon père se mit à rire et ma mère fit comme lui.

— Nous voyons bien, dit-elle, que tu ne t’attendais pas à pareille aubaine. Tant mieux, Pierre; la certitude même que tu avais d’être puni montre bien que tu avais conscience de l’avoir mérité.

— Sache bien pourtant, reprit mon père, que tu n’auras pas un métier de fainéant. Ou je me trompe fort, ou M. Spitz te fera marcher autrement que cet excellent M. Herrenschmidt. — Assez causé maintenant: tu vas prendre ton café au lait, et nous nous mettrons en route.

Je ne songeais pas à en demander davantage. Le premier déjeuner fut lestement expédié, et il ne nous fallut pas longtemps pour arriver au bout du chemin de traverse qui menait à la petite maison solitaire du père Josué.

M. Spitz, en bras de chemise, était dans son jardin, en train de passer en revue un de ses carrés de choux. Sitôt qu’il nous aperçut:

— Bonjour la compagnie! nous dit-il de son ton enjoué. Vous me voyez en chasse: si je n’avais pas l’œil au guet, ces maudites chenilles auraient bientôt fait de réduire mes pauvres feuilles de chou à l’état de dentelle.

Il nous montrait du doigt de petites chenilles verdàtres, tachetées de noir, qui rampaient sur les feuilles.

— Ce sont ces coquines, ajouta-t-il, qui donnent naissance au papillon blanc si commun dans nos jardins. Heureusement la nature, comme toujours, a mis le remède à côté du mal. Si elle ne se chargeait pas elle-même de fournir les gendarmes, on ne fabriquerait pas de la choucroute à Strasbourg pour le monde entier. Un autre insecte, la femelle du microgaster —une mouche à quatre ailes — dépose ses œufs dans l’intérieur du corps de notre chenille. Ces œufs deviennent des vers qui, le croiriez-vous? s’arrangent de façon à vivre aux dépens du corps de leur victime. sans pourtant mettre la dent aux organes essentiels. Un beau jour, la chenille, arrivée au terme de sa croissance, est pour se transformer en chrysalide: c’est alors que le changement se manifeste. Au lieu du papillon blanc, on voit apparaître un petit tas de corps ovales, soyeux, qui sont tout simplement les nymphes du microgaster. Un essaim de mouches sort de la chrysalide, et voilà autant de choux qui n’ont plus rien à craindre.

Une fois sur ce chapitre, le père Josué eût parlé des heures entières sans s’arrêter.

— Je vous amène le mauvais sujet que vous connaissez, lui dit mon père quand il eut fini; il apprendra toutes ces choses avec vous, et bien d’autres encore.

— Soyez tranquille, monsieur le percepteur, répondit M. Spitz; l’histoire naturelle ne sera que pour les heures de récréation.

Mon père se retira bientôt. Quand la porte du jardin se fut refermée sur lui, la bonne figure de mon nouveau maître prit une expression joviale:

— Eh bien, mon garçon, que dis-tu de nos arrangements? Ça te va-t-il d’aller à l’école du père Josué, comme vous dites, vous autres?

— Oh! monsieur Spitz! si vous saviez comme je suis content! Je serai si sage, si sage, voyez-vous, que vous n’aurez pas une seule fois à me gronder!

— C’est bon. On dit toujours cela dans les commencements; mais les mioches de ton âge ont bien vite fait d’oublier leurs promesses. C’est comme pour ta chauve-souris, que tu étais si pressé de rapporter à ton père et que tu as oubliée hier dans la cuisine. Elle est morte, la pauvre bête, et ce n’est pas une grande perte. Rentrons maintenant.

La salle d’étude que me destinait le père Josué était son propre cabinet de travail, une vaste pièce située au premier étage au-dessus du rez-de-chaussée, le seul étage de la maison. Le mobilier n’était pas riche: un grand bureau chargé de livres; une table de bois blanc encombrée de boîtes, de morceaux de liège, de fioles de toute dimension, de cahiers de papier gris, de boîtes remplies d’épingles. Aux murs, des cadres vitrés où étincelaient des arabesques de papillons et d’insectes aux couleurs éclatantes, disposés en dessins analogues à ceux d’une tapisserie. Par-dessus le tout, une odeur pénétrante d’essence de thym qui remplissait la chambre.

Les croisées, grandes ouvertes, laissaient passer le soleil. Pourtant, un filet, à mailles larges de plus d’un pouce de diamètre, était suspendu en dehors de la fenêtre. A travers ce mince réseau, je voyais bourdonner dans l’air libre les mouches et les abeilles.

Le père Josué surprit la direction de mon regard.

— C’est le filet qui t’intrigne, Pierre? Tu en verras bien d’autres. Sais-tu bien à quoi il me sert, ce filet?

— Non, monsieur Spitz; je n’ai jamais rien vu de semblable.

— Ce filet, reprit-il, me délivre des mouches, un constant ennui dans une chambre exposée au midi. Quand les mouches, qui au fond ne sont pas si fines qu’elles en ont l’air, aperçoivent ces larges mailles par lesquelles elles pourraient aisément passer, elles s’arrêtent et n’essayent pas d’aller plus loin: j’en ai vu se poser dessus; aucune d’elles ne franchit la barrière. Il ne faudrait point, par exemple, que deux fenêtres fussent placées l’une en face de l’autre; le filet ne serait plus visible, et les mouches ne se feraient pas scrupule de passer au travers: la lumière ne doit entrer dans la chambre que d’un côté. Comprends-tu, Pierre?

— Je vois bien, lui dis-je, qu’elles n’entrent pas; mais je ne devine pas pourquoi.

— Ma foi, mon garçon, les savants ne sont pas beaucoup plus avancés. Les uns supposent que les mouches prennent ces filets pour des toiles d’araignée; mais l’explication laisse à désirer, car les araignées ne manquent point de proies vivantes dans leurs pièges. D’autres naturalistes attribuent l’influence du filet à la construction particulière de l’œil de la mouche, qui lui fait voir dans chaque fil une succession d’obstacles dont la rapidité du vol augmente et multiplie la puissance. Mais voilà bien des suppositions qui ne sont pas très claires; plus tard tu comprendras mieux.

Tout en parlant ainsi, le père Josué s’était assis dans son fauteuil, et la leçon commença.

A vrai dire, cette première séance ne fut guère qu’une conversation. Avant de commencer mon éducation, M. Spitz tenait à savoir où j’en étais.

Hélas! l’épreuve fut loin de tourner à mon honneur. La plupart des questions restaient sans réponse, et mes yeux avaient beau interroger le plafond: rien ne venait. Calcul, grammaire, orthographe, histoire et géographie, les enseignements de M. Herrenschmidt ne m’étaient entrés dans une oreille que pour sortir par l’autre.

A la fin, rouge de confusion, je ne trouvais plus un mot à dire. M. Spitz eut pitié de mon embarras, et il jugea que l’examen avait suffisamment duré.

— En voilà assez pour la première fois, me dit-il. L’heure du second déjeuner n’est pas loin; nous recommencerons cette après-midi. En attendant, Pierre, je vais te faire faire connaissance avec la maison.

— Vous n’êtes pas fâché, monsieur Spitz? Ah! si mon père avait été là !...

— Fâché ? mais pas du tout. Il est vrai que tu ne sais rien de rien, c’est positif; mais nous en serons quittes pour recommencer par le commencement. Les plantes, mon garçon, ne poussent jamais mieux que dans un terrain neuf.

C’était sa façon à lui, je m’en aperçus par la suite, de prendre toute chose par le bon côté.

Outre le cabinet de travail, le premier étage se composait de deux chambres: l’une, à droite, entr’ouverte, sur le même palier, était celle de Catherine; l’autre, à gauche, était fermée, la clef sur la serrure.

M. Spitz s’arrêta un moment et parut réfléchir; puis, par un geste qui lui était familier, il m’attira à lui en me prenant les deux mains:

— Ecoute bien, me dit-il à demi-voix. Il peut se faire qu’un matin ou qu’un soir tu viennes à la maison sans me trouver. Dans le cas où Catherine ne serait pas à sa cuisine, tu monterais dans sa chambre. Elle te dira si je suis parti pour longtemps et si tu dois m’attendre. Mais en aucun cas, rappelle-toi, tu ne devras entrer dans l’autre chambre que voici. C’est entendu, n’est-ce pas?

— Ce sera comme vous l’avez dit, monsieur Spitz, répondis-je un peu surpris de son ton sérieux.

— Catherine, reprit-il, te racontera certainement qu’il y a dans cette chambre des préparations auxquelles je tiens beaucoup et auxquelles elle a seule la permission de toucher. Tu la laisseras dire et tu n’entreras pas, quand même, comme aujourd’hui, la clef serait sur la serrure. Tu me le promets?

— Je vous le promets, monsieur Spitz.

— C’est bien. Allons maintenant au jardin.

Le rez-de-chaussée était occupé par la cuisine où, la veille, j’avais soupé de si bon appétit. Une buanderie complétait le logement.

Quant au jardin, il embaumait, avec ses plates-bandes où brillaient les fleurs d’été, sa fontaine où l’eau courait dans la mousse verte. L’air était rempli du bourdonnement des abeilles, dont les ruches, adossées au mur, étaient en pleine activité. Une basse-cour joyeuse résonnait du gloussement des poules et des poussins. Une gloriette tapissée de lierre tenait en réserve un frais abri contre la chaleur du jour.

— Quand il fera beau, me dit M. Spitz, c’est ici, en plein air, que tu prendras tes leçons. Maintenant, Pierre, ton estomac doit sonner l’heure du déjeuner. Bon voyage, bon appétit, et à tantôt.

CHAPITRE VII.

Table des matières

UN PEU D’HISTOIRE NATURELLE EN ACTION.

Mes progrès ne furent pas d’abord très rapides; mais le père Josué mettait à sa tâche de précepteur une patience angélique. S’apercevait-il que mon attention commençait à se ralentir, il me donnait tantôt un quart d’heure, tantôt une demi-heure de repos, et il occupait cet entr’acte de récréation soit par une promenade au jardin, soit par une de ces bonnes histoires enfantines que les gens qui ont beaucoup vécu excellent à raconter. L’heureux temps! Les heures passaient comme des minutes, et mon zèle de fraîche date se montrait si ardent, que, la séance finie, M. Spitz se voyait obligé parfois de me prendre le livre des mains.

Avec lui, l’étude n’était pas une fatigue, mais un plaisir. Ce n’était point qu’il dédaignât la méthode classique de M. Herrenschmidt: j’avais des leçons à réciter, des pages de français et de latin à copier; mais ces exercices de mémoire ou d’application ne prenaient pas tout mon temps. Ce qu’il aimait surtout, c’était de me faire toucher du doigt les choses. Quand nous nous promenions dans le jardin, il prenait tantôt une fleur, tantôt un fruit; il m’expliquait les propriétés de la racine, de la tige, des feuilles sur le même échantillon, et, le lendemain, c’était à mon tour de répéter la démonstration pour montrer si je l’avais bien comprise et bien retenue.

S’agissait-il de géométrie élémentaire, nous allions dans la prairie voisine dresser les plans et mesurer les distances. Pour le calcul, il tirait d’une boîte des cailloux de différentes couleurs qu’il avait pris soin de collectionner et qu’il disposait en séries multiples que j’avais ensuite à recomposer.

Mais ma plus grande joie, c’étaient les promenades du dimanche et du jeudi. Ces jours-là, les livres étaient mis sous, clef; la montagne et la forêt nous réclamaient. Le père Josué décrochait de son arsenal son attirail de chasse; il me confiait quelques-uns de ses instruments, et nous nous mettions gaiement en route.

C’est ainsi que je pus pénétrer les mystères du parapluie blanc, des pinces, de la pioche, du tamis, sans compter le filet à faucher et les flacons remplis de son parfumé à l’essence de thym.

Je n’en étais plus à l’époque où les manies du père Josué nous mettaient en gaieté, mes petits camarades et moi. Toutefois, l’usage de ces outils singuliers piquait au vif ma curiosité. L’un des premiers jours, comme je les tournais et les retournais dans mes mains, M. Spitz devina que j’attendais une explication.

— N’est-il pas vrai, Pierre, me dit-il, que dans les commencements tu as dû me prendre pour un fameux original?

— Oh! monsieur Spitz! je ne dis pas... non, certainement... mais enfin, à quoi tout cela peut-il servir?

— Voilà bien l’éternelle question des enfants et des ignorants; combien de fois n’ai-je pas dû y répondre dans ma vie! A quoi cela sert-il? Si, comme je l’espère, mon enfant, tu viens un jour à partager mon goût pour l’histoire naturelle, tu lui devras tout simplement une des plus pures jouissances de ta vie. Nos vertes forêts des Vosges revivront plus tard devant tes yeux; tu te souviendras des heures que tu auras passées à fureter dans les herbes, dans les mousses, à chercher le long des cours d’eau les secrets de la nature. En passant en revue tes collections, il te semblera feuilleter le livre de ta jeunesse et retrouver dans ces souvenirs desséchés tes impressions d’autrefois, aussi fraîches qu’au premier jour. Piquer des insectes dans du liège, les préparer, les classer, attribuer à chacun leur nom scientifique, c’est une tâche qui n’est frivole qu’en apparence. En réalité, elle développera en toi le sentiment de l’ordre et de la méthode. Et puis, le grand point, vois-tu, Pierre, c’est de donner de l’intérêt aux promenades en leur assignant un but. Pour trouver des insectes, la route banale, la route nettement tracée ne suffit pas: il faut s’égarer dans les clairières et dans les fourrés, s’enfoncer dans les profondeurs intimes des bois. On fait ainsi un chemin énorme sans s’en douter; la joie de la découverte écarte jusqu’au soupçon de la fatigue. Si je me porte bien c’est à cette vie en plein air que je le dois. Tu y viendras, Pierre; tu seras bientôt mon aide et mon rival, et un jour tu me remercieras.

Il de ployait son parapluie grand ouvert.


Le père Josué s’était échauffé peu à peu; jamais il n’en avait dit aussi long. J’ai gardé son discours dans ma mémoire, et il me semble qu’en ce moment même, j’écris en l’entendant parler.

C’est à l’œuvre que je vis ces instruments qui joueront plus d’une fois leur rôle dans le cours de cette histoire. L’usage du parapluie blanc me fut bientôt familier. A l’heure où le soleil est en feu, où les cétoines dorées dorment paresseusement dans le calice des fleurs, le père Josué se glissait à pas furtifs dans les buissons. Il déployait son parapluie grand ouvert sous les arbustes odorants; il s’armait d’une baguette flexible et frappait à coups redoublés sur les rameaux, sur les fleurs, sur tous ces nids parfumés où ses victimes dormaient du sommeil paisible de la digestion. Et les chrysomèles resplendissantes et les capricornes aux antennes fragiles tombaient dans le parapluie! Aucun n’échappait; le moyen de se soustraire au regard dans cette blancheur perfide, où le moindre pygmée se détache comme un point d’ombre? Qu’on vienne soutenir après cela que le blanc est la couleur de l’innocence!

Mais les insectes ne s’abritent pas seulement sous les feuilles ou dans le calice des fleurs. Les uns se réfugient dans les vieilles souches desséchées, dans le bois mort; ainsi des lucanes et de bien d’autres individus recommandables. La pioche à main aide à les déloger.

D’autres nichent dans les prés; vite, le filet à faucher. Imaginez le classique filet à papillons où la gaze verte serait remplacée par un souple canevas. Que de fois sous l’œil paternel de M. Spitz, je l’ai promené ce filet à la pointe des herbes en pleine floraison, et quelles récoltes!

Il y a encore des insectes dont la destinée est de vivre dans les mares, dans les flaques d’eau bourbeuse qui annoncent le voisinage du lac Lameix. L’instrument de rigueur est toujours le filet à faucher, mais muni d’une toile à canevas un peu plus forte.

Et la pince à fleur? — Cette pince est une paire de ciseaux dont les lames forment deux cadres tendus d’une gaze légère et disposés de manière à s’appliquer, en se refermant, exactement l’un contre l’autre. Un insecte au vol rapide s’était-il posé sur une fleur, plus agile que le père Josué, je m’approchais en étouffant le bruit de mes pas, j’ouvrais l’instrument comme on ferait d’une paire de ciseaux, je le refermais d’un mouvement brusque, et crac! l’insecte était pris.

Quant aux bruxelles, des pinces à mors effilés, elles nous servaient dans les chasses délicates, lorsque ni M. Spitz ni moi nous n’avions envie d’exposer nos doigts à des souillures de toute sorte.

Que voulez-vous? l’insecte est dans tout et partout; il faut que la passion du collectionneur l’emporte sur ses répugnances. Certains coléoptères sont assez malavisés pour faire leurs délices de viandes en décomposition ou de bouses fraîches ou sèches. Et dire que ce ne sont pas les moins brillants! dire que ces gourmands dépourvus de préjugés ont, pour la plupart, des vêtements où l’éclat de la pourpre le dispute à l’azur!

Il y a une compensation, c’est que ces goujats sont des citoyens fort utiles. Je me souviens encore de la leçon de philosophie pratique que me fit un jour M. Spitz, non loin d’une tribu de nécrophores. Ces vautours du monde des insectes débarrassent nos champs et nos bois des matières en décomposition. Ceux que nous avions rencontrés s’acharnaient sur une taupe morte, et M. Spitz m’expliqua à distance leur industrie.

Les nécrophores commencent par pondre leurs œufs dans le corps de la bête, puis ils s’occupent au plus vite de l’enterrer. Leurs pattes robustes et crochues leur permettent de s’acquitter aisément de leur rôle de fossoyeurs. Le terrain est-il rocailleux, les nécrophores s’attellent à leur proie et la transportent en un endroit plus propice. Ainsi abritées par la terre, les larves nées des œufs trouvent le domicile et la nourriture; elles se transforment à leur aise en insectes parfaits, en nécrophores de l’avenir.

— Tu ne saurais croire, ajouta le père Josué ce dimanche-là, combien l’instinct de ces bêtes, si déplaisantes au premier abord, est ingénieux. Un jour, un naturaliste de ma connaissance s’avisa de planter une taupe au bout d’un bâton fiché dans de la terre molle; je croyais mettre les nécrophores dans un grand embarras; ils arrivèrent bientôt, d’un vol rapide, des divers points de l’horizon. Après s’être bien rendu compte de la difficulté, sais-tu ce qu’ils firent? Je les vis s’abattre au pied du bâton, remuer la terre de façon à le déraciner, faire tomber la taupe, puis procéder tranquillement à leur petit travail.

Dans une autre promenade, sur les prairies du col du Donon, nous vîmes à l’œuvre les cousins-germains des nécrophores, les habitants des bouses. M. Spitz me montra l’un d’eux qu’on appelle sisyphe; ce singulier animal possède une paire de longues pattes placées à l’arrière du corps et qui lui servent de chariot pour transporter dans la terre meuble une petite boule, formée de fumier desséché, où il a eu la précaution de pondre ses œufs.

Rien d’amusant comme de voir un sisyphe grimper le long d’une côte en traînant après lui son précieux fardeau. Qu’un obstacle, un misérable petit caillou, se présente, la boule se détache et dégringole jusqu’au bas de la pente.

Notre sisyphe ne se décourage pas; le père Josué m’autorisa à m’en assurer. Le bout de mon bâton lui ayant fait perdre sa boule, le sisyphe revint sur ses pas, ressaisit son fardeau et reprit avec résignation sa tâche interrompue.

— C’est tout de même dommage, dis-je alors, que tant de curieuses bêtes vivent dans des endroits malpropres!

— Un peu de patience, Pierre, me répondit M. Spitz; la nature offre tous les contrastes. Pour t’en convaincre, je n’aurai tout à l’heure, en revenant, qu’à explorer les saules de la vallée, et je serai bien surpris si nous ne trouvons pas une paire ou deux de capricornes musqués.

Le capricorne musqué ! Figurez-vous de charmants insectes, au corps allongé, aux antennes déliées, aux élytres brillant d’un or vert ou violet d’un éclat magnifique, répandant un doux parfum qui rappelle celui de l’essence de roses. La provision fut abondante; ce soir-là j’en rapportai trois à la maison, que Jules voulut à toute force emprisonner dans son mouchoir.

Avec tout cela il me restait à connaître l’utilité des flacons au son imprégné d’essence de thym, et le tamis des fourmilières. L’usage du son s’expliquait aisément; enfouis dans cette poussière odorante, les insectes destinés aux collections s’endormaient rapidement pour ne plus se réveiller; puisqu’il fallait en détruire un certain nombre, autant valait employer ce moyen économique et parfumé.

Quant au tamis, c’était une affaire compliquée.

— Il nous faudra toute une matinée pour le voir à l’œuvre, me dit le père Josué ; ce sera donc pour dimanche prochain.

A dimanche!

CHAPITRE VIII.

Table des matières

LA RÉPUBLIQUE DES FOURMIS.

Ce dimanche-là, le temps était délicieux. A la lisière du bois, les sorbiers, chargés de graines d’un rouge de corail, étincelaient, et l’on entendait les petits cris d’appel des grives matinales. Le ciel d’un bleu pâle, encore assombri à l’horizon par les dernières ombres de la nuit, annonçait une chaude journée; des flancs du Donon descendaient des traînées de vapeurs blanchâtres que la brise déchirait en flocons. L’air était d’une limpidité extraordinaire; les flèches élancées des sapins se dessinaient comme au trait sur le vert tendre des prairies; déjà des nuées d’insectes bourdonnaient dans les premiers rayons du jour.

Dès cinq heures, j’étais sur pied. Jules, par faveur spéciale, avait obtenu de m’accompagner. Comme il y a des différences dans les familles! C’était du vif-argent qui coulait dans mes veines, tandis que Jules, depuis qu’il était affranchi de mes mauvais exemples, se montrait l’un des plus sages de l’école. Rodolphe lui-même, le conspirateur Rodolphe, avait perdu son influence.

Chaque samedi, M. Herrenschmidt pendait au cou de Jules la croix d’étain retenue par un ruban rouge, en récompense de sa bonne conduite. Il promettait de faire plus tard un excellent employé du gouvernement, et mon père le voyait déjà l’héritier de sa charge. Cela ne l’empêchait pas d’aimer, lui aussi, la forêt, et il ne se fit pas prier deux fois pour être de la partie.

M. Spitz nous attendait sur le seuil de sa porte, équipé de pied en cap, le parapluie blanc sous le bras, le tamis en bandoulière, la pioche à la ceinture, en véritable uniforme de chasseur d’insectes.

C’est un plaisir que de marcher dans la montagne quand la terre dure résonne sous le pied, quand le soleil caressant n’a pas encore eu le temps d’incendier la route. Charlotte trottait joyeusement à l’avant-garde.

Nous arpentons la vallée dans la direction de Natzviller. Après avoir laissé le village à gauche, nous suivons un chemin de schlitt qui monte le long du torrent de la Serva.

Le site est un des plus pittoresques du pays. Les feuillages verdoyants que dore la lumière blonde se rejoignent en arceaux sur nos têtes et ne laissent apparaître dans leurs trouées que de minces losanges de ciel bleu. L’eau rebondit sur les roches et forme une série de chutes où bouillonne de l’argent liquide, une cascade moins imposante que celles de la forêt Noire ou de la Suisse, mais souriante, babillarde, tout à l’unisson de ce paysage familier.

Le père Josué, qui continue à nous servir de guide, traverse le pont de la cascade et s’engage dans une sorte de temple où les troncs droits des sapins ressemblent à des colonnes gothiques. Il fait presque nuit dans cette partie de la forêt, le sol est semé d’une poussière brune, couleur de tabac d’Espagne, faite de détritus d’aiguilles de sapins desséchées. De distance en distance, cette poussière s’amasse en cônes pareils à des pains de sucre, sur lesquels courent effarées des fourmis rouges et noires.

— Nous sommes arrivés, dit M. Spitz; nous voici en plein pays des fourmis.

Il eut bientôt fait de se débarrasser de son tamis et de sortir de son étui la pioche de main qu’il y avait enfermée.

— Le tamis, reprit-il, ne nous retiendra guère. Vous avez déjà vu l’opération, les enfants. Te souviens-tu, Pierre, de la colère de Charlotte quand la maudite pierre de ton ami Rodolphe est venue bousculer ma besogne?

Comme si Charlotte avait compris le sens de ces paroles, elle fit entendre un sourd grognement.

— Paix! la vieille, pas de rancune. Nous ne serons pas dérangés aujourd’hui.

Nous apprîmes alors que le tamisage des fourmilières avait pour but de séparer des fourmis et de leur mobilier certains de leurs locataires de taille exiguë, de petits coléoptères, des nains de l’entomologie, qui élisent domicile dans la maison et font excellent ménage avec les propriétaires. Le crible est assez fin pour retenir la charpente de l’édifice et ses hôtes de droit, c’est-à-dire les fourmis et les brindilles de bois desséché, assez gros pour laisser passer les invités.

— Vous voyez, ajouta M. Spitz en forme de conclusion, que, quoi qu’en dise la fable, la fourmi est hospitalière à ses heures. Si elle a eu des démêlés avec la cigale, c’est qu’évidemment la cigale était dans son tort.

Ce ne fut pas le moins curieux de l’affaire. Quand le père Josué eut emprisonné dans un de ses flacons une provision suffisante de ces petits coléoptères, il nous fit signe de le suivre, et il s’attaqua à une fourmilière géante, au plus beau monument de l’endroit.

— Attention! dit-il; pour ce que je veux vous montrer, il est inutile de saccager à tort et à travers la maison que ces pauvres bêtes ont eu tant de mal à construire. Voyez comme elles sont déjà inquiètes!

La pioche avait commencé son œuvre. La partie supérieure du cône était entamée; M. Spitz en avait détaché une calotte sphérique et l’intérieur était à nu. Les fourmis, exaspérées, accouraient de toutes parts: beaucoup d’entre elles portaient dans leurs mandibules de petites molécules blanches et se précipitaient à l’envi dans des couloirs ténébreux juste assez larges pour les laisser passer.

— Ce sont leurs œufs et leurs larves qu’elles portent ainsi, dit M. Spitz. Ces ouvrières vont les mettre à l’abri dans les galeries souterraines. Regardez maintenant et suivez bien mes explications.

Quel étonnant roman que cette histoire des fourmis! L’expérience ne fut pas la seule; dans plus d’une autre promenade, le père Josué m’enseigna à me servir de mes yeux et à interpréter ce que je voyais. Je devins bientôt presque aussi familier avec les mœurs de ces insectes que l’avait été leur premier historien, le célèbre Huber, qui, aveugle, recourut aux lumières de sa femme et trouva moyen de voir par les yeux de l’esprit plus clairement que beaucoup d’autres par les yeux du corps.

Nous pûmes ainsi nous convaincre que les fourmis sont des architectes incomparables. La plupart de leurs maisons, celles-là mêmes que M. Spitz démontait avec des précautions infinies, se composent de deux étages avec de grandes chambres qui communiquent les unes aux autres au moyen de galeries voûtées.

Les murs sont lisses et polis comme si la truelle d’un maçon y avait passé. Chaque étage répond à des besoins particuliers: ce sont des abris, des citadelles, des chauffoirs pour l’hiver; ce sont aussi des nurseries, des chambres de nourrices, soigneusement abritées pour l’éducation des larves et des œufs.

— Vous ne voyez ici, ajouta M. Spitz, que le gros de l’œuvre. Mais plus tard, je suis sûr, Pierre, que tu prendras goût pour l’histoire naturelle et que tu passeras comme moi de longues heures à surprendre ces ingénieuses petites bêtes sur le fait. Elles construisent des voûtes dont voici un très bel échantillon. Eh bien, toutes ne sont pas également habiles: il y a dans leurs tribus des contre-maîtres et des apprentis. Un jour que j’épiais ce travail, une ouvrière avait donné trop peu d’élévation à la voûte pour qu’elle pût rejoindre le compartiment opposé sur lequel elle devait reposer. Si l’ouvrage avait été continué de cette façon, il aurait rencontré le mur à la moitié de sa hauteur, la construction eût été manquée. Mais voici qu’une autre fourmi, chargée sans doute des fonctions d’inspectrice, vient à passer: elle avise le défaut, elle jette elle-même à bas le plafond en faute, elle exhausse le mur qui devait le rejoindre. Cela fait, elle emploie les débris des matériaux restants et met la dernière patte à l’ouvrage. Que pensez-vous de cela?

On dit que les enfants n’aiment que les contes de fée: je vous assure pourtant que Jules et moi nous étions tout oreilles. M. Spitz n’eut pas plutôt fini son histoire que je lui dis: Encore? et Jules fit chorus.

— Eh bien, reprit-il, puisque ces histoires vous amusent, apprenez qu’à tant d’autres mérites, les fourmis joignent celui d’être des baromètres vivants. Te rappelles-tu, Pierre, le joli orage que nous avons reçu tous les deux sur le dos, à mi-chemin du lac Lameix, le jour de la chauve-souris? Si j’avais été plus attentif, les fourmis m’auraient averti de la chose, et au lieu de m’égarer au loin, je serais rentré à la maison trois bonnes heures plus tôt. — Il est vrai, ajouta-t-il en riant, que dans ce cas le pauvre Pierre serait resté dans son trou jusqu’à ce qu’un bûcheron fût passé sur le chemin de schlitt, c’est-à-dire jusqu’au lendemain matin.

— Elles parlent donc, les fourmis? demanda Jules.

— Non, mon enfant, elles ne parlent pas; mais pour l’affaire en question cela revient au même. Ce jour-là, dans l’après-midi, je m’étais arrêté devant un nid très grand, et j’avais remarqué tout de suite que ces fourmis de bois étaient fort agitées. Savez-vous ce qu’elles faisaient? Elles étaient tout simplement en train de barricader leurs portes, leurs passages d’entrée et de sortie au moyen de brindilles de bois. Ces fétus entrecroisés leur servaient à boucher peu à peu les trous; quand presque toutes les issues furent closes, les fourmis rentrèrent une à une, à la queue leu leu. Or, ce travail de précaution s’accomplit chaque soir, de même chaque matin les ouvrières retirent les petites barrières qui ferment les portes. La pluie menace-t-elle, le temps est-il à l’orage, l’opération se fait dans la journée. Pendant toute la durée de la tempête, la famille est à l’aise, en sécurité dans ses logements; quelques gardiennes seules restent en observation derrière les barricades, prêtes à donner l’alarme en cas d’accident. Je savais ces choses depuis longtemps; mais je me suis dit, ce jour-là, que j’aurais le temps de faire ma tournée avant la pluie, et je ne m’en repens pas, puisque, grâce à mon retard, petit Pierre et moi nous sommes aujourd’hui les meilleurs amis du monde.

Le temps passe vite à de pareils entretiens. Pourtant notre curiosité n’était pas encore complètement satisfaite, et M. Spitz me voyant examiner avec attention une grosse fourmi noire que je tenais entre le pouce et l’index:

— Celles-là, me dit-il, sont de bonnes et loyales travailleuses à qui il n’y a rien à reprocher. Ce n’est pas comme une certaine espèce de fourmis à pattes rouges qui ne vit que de rapines et de déprédations. Les fourmis dont je parle ne travaillent pas; leur plus clair métier est d’aller dans les fourmilières voisines s’emparer par ruse ou par force des ouvrières qu’elles soumettent à l’état de captivité. Elles se procurent ainsi des bonnes à tout faire qui gardent la maison, nourrissent et élèvent les larves, pendant que leurs seigneurs et maîtres se donnent du bon temps et passent leur vie à la chasse ou dans la fainéantise. La nature, mes enfants, donne le plus souvent à l’homme d’admirables leçons; voilà pourtant un exemple qu’il ne faudrait pas suivre.

Cette histoire des fourmis qui se procurent des domestiques à bon marché eut le privilège d’amuser Jules.

— C’est très drôle, tout cela, dit-il; ces petites bêtes ont bien de l’esprit; il ne leur manque que la parole.

— La parole? mais elles l’ont, ou plutôt le geste, ce qui revient au même.

— Comme les sourds-muets alors?

— Si tu veux; en tout cas, le résultat est analogue. Ecoutez cette dernière histoire et nous aurons fini. Je m’étais amusé un jour à déposer sur la route, à moins de dix mètres de la clôture de mon jardin, une proie morte, un escargot sorti de sa coquille. C’était là, pour des fourmis, un morceau friand, mais difficile à emporter. Une fourmi arrive et tourne autour du colimaçon, puis deux, puis trois; en cinq minutes, il y en avait dix, il y en avait cent. Les voilà qui tiennent conseil...

— Elles parlaient donc? interrompit Jules, qui tenait à son idée.

— Elles parlaient certainement, ou, tout au moins, plusieurs couples, arrêtés tête à tête, frottaient leurs antennes les unes contre les autres avec de petits airs entendus. Tout à coup une escouade se détache du groupe principal, et où va-t-elle? Droit à la fourmilière voisine, que je connaissais de longue date. A chaque fourmi qu’elles rencontrent, nos émissaires font halte, frottent leurs antennes à celles des nouvelles venues, et elles ont l’air de leur dire: «Dépêchez-vous donc: tout près d’ici il y a une fameuse aubaine; la colonie entière n’y sera pas de trop.» Le fait est qu’un quart d’heure après, c’était un ruisseau noir à deux courants qui allait de la fourmilière au colimaçon. Les unes déchiquetaient leur proie en petits morceaux; les autres rapportaient ces miettes au logis. La place fut bientôt nette et le garde-manger de la fourmilière approvisionné pour longtemps.

Tout en finissant son récit, M. Spitz avait tiré sa montre de son gousset.

— Dix heures! dit-il, la soupe du matin est déjà loin. Il est temps de revenir à Natzviller, où je vous mènerai déjeuner à un endroit que je connais bien. En chemin, nous verrons les fourmis-lions, et comme cela nous n’aurons pas perdu notre matinée.

CHAPITRE IX.

Table des matières

UNE FAMILLE D’ORPHELINS.

Des fourmis-lions! Le nom seul devait désigner une bête féroce. Quelle surprise nouvelle pouvait bien nous attendre?

Au lieu de s’engager dans la grande rue de Natzviller, M. Spitz prit au bas de la côte un petit chemin escarpé et brûlé par le soleil. Il s’agenouilla bientôt devant une crevasse, un pli du terrain où des paillettes de mica étincelaient dans le sable blanc. En y regardant de près, il ne nous fut pas difficile de distinguer plusieurs trous en entonnoir d’une régularité merveilleuse, creusés dans le sable et très évasés sur les bords.

— Voici leurs demeures, dit M. Spitz à voix basse. Ne parlons pas trop haut pour ne pas les effrayer et voyons d’abord la bête.

Il plongea sa main au fond de l’entonnoir le plus rapproché et la retira pleine de sable. Le fourmi-lion était au milieu. C’était une larve de couleur grise, de la grosseur d’un cloporte, avec une bosse sur le dos, six pattes et deux mandibules cornées, taillées en forme de faucilles. Le père Josué, après l’avoir laissée se débattre à l’aise dans sa main, la remit sur le sable. Nous vîmes alors que le fourmi-lion marchait à reculons. Il décrivit un cercle sur le sable avec sa queue et ne tarda pas à s’y enfoncer.

— Avant ce soir, dit M. Spitz, il aura fait un entonnoir dans les environs, mais soyez sûrs qu’il ne travaillera pas sous nos yeux.

J’ai vu depuis ce jour plus d’un fourmi-lion à l’œuvre; leur travail est des plus curieux. Le fourmi-lion manœuvre avec sa tête, dont il se sert comme d’une pelle pour rejeter par pincées le sable hors du trou qu’il creuse. Rencontre-t-il une petite pierre, une parcelle de gravier, il s’en débarrasse de la même façon. L’obstacle est-il trop gros pour ses forces, il rampe à reculons vers l’endroit où se trouve la pierre; il la charge sur son dos bossu; puis, quand elle y repose en équilibre, il grimpe avec force précautions le long de l’entonnoir et dépose au dehors son fardeau.

La tâche ne laisse pas que d’être compliquée: souvent la pierre, mal installée, tombe de son dos et roule au fond du puits. Aussi persévérant qu’un Sisyphe, le fourmi-lion revient sur ses pas, reprend sa charge, et recommence son ascension autant de fois qu’il est nécessaire.

Ce jour-là, il nous aurait fallu attendre trop longtemps pour assister à une opération de ce genre: en revanche les fourmis-lions ne se firent pas prier pour nous donner le spectacle de leur déjeuner.

— Tu vas nous chercher quelques fourmis, Jules, dit M. Spitz. Il n’en manque pas par ici et tu les lâcheras aux environs des entonnoirs. Le reste ira tout seul.

La commission fut bientôt faite. Les fourmis, mises en liberté, couraient çà et là sur le sable avec les allures affairées, inquiètes, qui leur sont propres.

Les entonnoirs béants n’offraient rien de suspect: cependant, nous autres, qui étions prévenus, nous distinguions très bien au fond de chacun de ces cônes renversés une paire de mandibules aux aguets, écartées comme les mors d’une pince. C’est tout ce que nous pouvions voir du fourmi-lion; le reste du corps était enfoui dans le sable.

Après quelques minutes, M. Spitz nous fit signe de redoubler d’attention. La fourmi est née curieuse, on le sait; une des plus fortes en taille venait de tomber en arrêt devant un entonnoir admirablement construit. Elle se tenait sur le bord du précipice, les antennes agitées de frémissements nerveux. Elle avait aperçu les mandibules, dont la couleur grise tranchait sur le sable blanc, et elle se demandait sans doute si ce n’était point là une bonne aubaine, une proie facile à conquérir.

Ce qu’elle ne savait pas, c’est que rôder sur cette crête fragile, c’était s’exposer à dégringoler au premier faux pas. Le sable, en effet, ne manqua pas de céder sous ses pattes, et, en moins de rien, la fourmi roula au fond de l’entonnoir.

La pauvrette comprit aussitôt le péril: à peine eut-elle touché le fond du trou, qu’elle se redressa d’un bond et qu’en proie à une agitation fiévreuse, elle essaya de grimper le long de ces parois glissantes.

Mais déjà le fourmi-lion s’était révélé. Les pinces des mandibules sortaient du sable et s’allongeaient vers la victime. La fourmi pourtant gagnait du terrain. Le monstre alors montra sa tête et s’en servit comme d’une pelle pour lancer des flots de sable sur la fugitive.

Le duel ne fut pas long. Enveloppée, noyée dans cette trombe, la fourmi perdit l’équilibre. Les mandibules se refermèrent sur leur proie, et le tout disparut, englouti sous le sol.

— Laissons-le manger, dit M. Spitz en se relevant, et allons en faire autant. Le fourmi-lion en a pour quelque temps; il ne se nourrit que du suc des insectes; quand il aura fini, il rejettera hors de son entonnoir le corps desséché de cette pauvre fourmi, et il se remettra à l’affût.

Le fait est que nous avions tous quatre joliment besoin de nous reposer devant une table d’auberge. Il n’était pas loin de midi, et rien ne creuse l’estomac comme l’air vif de la montagne. Charlotte elle-même devait être de notre avis, car sitôt qu’elle nous vit debout, elle se mit à gambader de l’avant en donnant de la voix comme pour fêter le voisinage du déjeuner.

Ce n’était pas la première fois que j’allais en partie de plaisir à Natzviller. De temps à autre, le dimanche, mon père, quand il nous menait à la cascade de la Serva, ne dédaignait pas de casser une croûte et de boire un verre de vin blanc dans le cabaret du Lion rouge, renommé pour ses matelotes ou ses fritures de truites.

Cependant le père Josué tourna le dos à la route et continua de monter le chemin des fourmis-lions.

Tout familier que je fusse, je n’osais pas l’interroger. M. Spitz alla au-devant de mes questions:

— Nous allons déjeuner chez une petite amie à moi, tout près d’ici. Suzanne est prévenue: elle nous attend.

Il parut réfléchir un moment avant de reprendre sa conversation.

— Chère petite Suzanne! dit-il ensuite, comme elle a été contente quand Catherine lui a annoncé de ma part notre arrivée! Voilà huit grands jours qu’elle ne m’avait pas vu, et sur qui pourrait-elle compter, si elle n’avait pas le père Josué ? C’est là qu’il faudra être bien sages, mes garçons. Suzanne n’est qu’une enfant comme vous; elle a treize ans tout au plus; mais pour le caractère et la raison, c’est une vraie maman. A vrai dire, j’aime autant vous raconter son histoire tout de suite.

Encore une histoire! quel bon compagnon de voyage que le père Josué, comme il connaissait notre faible!

Nous prîmes tous deux, l’un sa droite, l’autre sa gauche, pour ne pas perdre une seule de ses paroles.

— Ce n’est pas d’hier, nous dit-il, que je connais Suzanne: son père, un brave bûcheron de Natzviller, était de mes amis. Le digne homme! je l’avais rencontré dans nos forêts, il y a huit ou dix ans, et il s’était pris de curiosité pour ma chasse aux insectes, comme de mon côté je portais intérêt à son travail. Quand, en réunissant ses pièces de bois, il lui arrivait de dénicher un prione ou un lucane, il l’enfermait dans un coin de son mouchoir, et, le soir, il me dépêchait sa petite Suzanne, qui m’apportait toute glorieuse les trouvailles de son père.

C’est grâce à ce bon Sütterlin que j’ai appris à connaître la vie des bois. Quelles haltes amusantes j’ai faites, avec ses camarades, au bord d’un torrent, me contentant pour tout repas d’un morceau de pain noir frotté de fromage de Munster! Les gens de Natzviller m’aimaient bien; ils ne se sont jamais avisés de me traiter de sorcier, comme ces ignorants de Framont et de Rothau!

— C’est bien changé, monsieur Spitz, lui dis-je d’une voix timide, tout le monde vous connaît maintenant.

— Merci, mon enfant, mais la chose importe peu. Pour en revenir à Sütterlin, le pauvre homme n’a pas eu de bonheur. Un matin, il y a de cela deux ans, il eut l’imprudence de trop charger son traîneau de schlitt; en traversant le pont du torrent, le pied lui manqua, et le traîneau passa sur son corps!... Hélas! ces accidents-là ne sont pas rares dans nos montagnes... Pauvres gens! En même temps que le médecin de Framont, la femme de Sütterlin me fit prévenir en toute hâte. Je suis un peu docteur, un peu pharmacien; je connais les herbes... mais que faire? Le docteur de Framont y perdit son latin et moi mes recettes. Sütterlin mourut dans la nuit.

Et le traîneau passa sur son corps.


Le père Josué s’arrêta tout ému; sa voix tremblait.

— Elle n’est pas gaie, mon histoire, reprit-il; mais vous ne connaîtriez pas ma Suzanne, si je n’allais pas jusqu’au bout. La mère Sütterlin, comme on l’appelait dans le village, fut terriblement frappée par la mort de son mari. Elle souffrait depuis longtemps d’une maladie de cœur; elle n’avait plus que le souffle: ce dernier coup l’acheva. Trois mois après, Suzanne et ses deux petits frères, Joseph et Paul, n’avaient plus ni père ni mère; c’est dans une cabane d’orphelins que je vous conduis, mes enfants.

Le père Josué fit une nouvelle pause; on eût dit qu’il lui en coûtait de remuer ces tristes souvenirs.

— Que croyez-vous, dit-il en reprenant son récit, que fit Suzanne? Les secours ne lui manquaient pas; nos paysans n’ont pas généralement le cœur tendre, mais comment rester insensible devant un tel malheur? Le maire proposa de prendre les trois orphelins à la charge de la commune. Joseph, l’aîné, un bambin pas plus haut qu’une botte, devait être chargé de conduire les vaches au pacage communal et à l’abreuvoir; on verrait plus tard ce qu’on ferait de Paul. Suzanne refusa l’argent. Elle n’accepta que le métier de pâtre pour Joseph, et elle déclara tout net à la barbe du maire que pour le reste elle trouverait moyen de se tirer d’affaire.

— Elle est toute seule alors?

— Toute seule, comme tu dis, Pierre, avec ses deux petits frères. Le pauvre père Sütterlin et sa femme n’avaient pas pu laisser de grosses économies, cela se comprend; mais enfin il y avait la cabane, assez solide pour durer longtemps; il y avait une chèvre et de l’herbe; il y avait un petit jardin avec quelques ruches. On vit de peu au bord de la forêt. Suzanne trouve moyen de battre le beurre, de tricoter des chaussons, de ravauder le linge que Catherine lui envoie de Framont et que lui procurent les bonnes femmes de Natzviller. Elle cherche des fraises dans la bonne saison, pendant que Joseph et Paul gardent le troupeau de la commune. Elle va les vendre à Foudey, à Walderspach, à Bellemont; parfois même elle pousse sa pointe jusqu’au Hohwald, quitte à revenir dans la nuit. L’hiver, elle fait de la dentelle. Jamais une minute de perdue. Et avec cela la maman de son petit monde; aussi, quand elle passe dans les rues du village, elle récolte presque autant de saluts qu’une grande personne. C’est un trésor que le cœur de cette petite. Vous pensez bien que le père Josué a l’œil à la chose; quand il n’est pas chez lui, il ne faudrait pas le chercher bien loin de Natzviller pour le rencontrer. Si Suzanne s’est montrée si courageuse, mes conseils y ont bien un peu aidé. J’aime les enfants qui savent déjà se conduire. Suzanne et toi, mon petit Pierre, vous êtes une paire de braves enfants, et si l’on m’appelle un jour le père Gigogne, je ne m’en plaindrai pas.

M. Spitz avait marché lentement pour ne pas arriver au but avant la fin de son histoire. Comme il achevait de parler, Charlotte poussa un aboiement joyeux et disparut au tournant du chemin. L’instant d’après, nous apercevions une maison composée d’un rez-de-chaussée unique, avec un toit de chaume, qui donnait sur une prairie en pente. A l’une des fenêtres du rez-de-chaussée s’agitait un mouchoir; deux gamins descendaient à toute vitesse la prairie à notre rencontre et s’arrêtaient au passage pour rendre à Charlotte ses caresses.

— Nous sommes arrivés, dit M. Spitz, et voilà Suzanne qui nous fait signe de presser le pas.

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Ograniczenie wiekowe:
0+
Data wydania na Litres:
16 stycznia 2025
Objętość:
270 str. 18 ilustracji
ISBN:
4064066316303
Wydawca:
Właściciel praw:
Bookwire
Format pobierania:

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