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Pierre Loti
Quelques aspects du vertige mondial

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066082406
Table des matières
VERTIGE
FRAGMENTS
D'UN
JOURNAL INTIME
LORMONT (Georges)
NOS MATELOTS
MADEMOISELLE ANNA, TRÈS HUMBLE POUPÉE
ALSACE!
S. M. LA REINE ALEXANDRA
FEMMES FRANÇAISES PENDANT LA GRANDE GUERRE
UN «SECTEUR TRANQUILLE»
UN PETIT MONDE que n'ont pas atteint nos vertiges
L'ADIEU DE PARIS AU GÉNÉRAL GALLIENI
PETITES CONSTATATIONS
LE PRINCE ASSASSINÉ PAR EUX
LA FEMME TURQUE
SIMPLE GENTILLESSE ENTRE VOISINS
LES PATIENCES SOUTERRAINES
NEW-YORK
NOS AMIS D'AMÉRIQUE
IL PLEUT SUR L'ENFER DE LA SOMME
DERNIÈRES PUBLICATIONS
VERTIGE
Table des matières
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Février 1917.
Dans ces dessins d'enfantine cosmographie qui, au temps des premiers Pharaons, se faisaient à Memphis, le ciel était figuré par une voûte sphérique à laquelle des fils suspendaient les étoiles, et, sous les différents pays de la terre, naïvement tracés en couleurs, une partie ombrée en noir, qui descendait jusqu'au bas de la feuille de papyrus, s'appelait: base du monde. Au fond de leurs esprits dégagés plus fraîchement que les nôtres de la matière originelle, ne se demandaient-ils pas déjà, ces hommes aux intuitions merveilleuses, ne se demandaient-ils pas ce qu'il pouvait bien y avoir plus haut, plus haut, au-dessus de la voûte bleue où les étoiles s'accrochaient? L'infini, l'inconcevable infini dont nos âmes sont maintenant obsédées, est-ce qu'ils commençaient d'en pressentir l'épouvante?
Et, pour eux, sur quelle autre chose, plus stable encore, cette base du monde posait-elle? Est-ce qu'il leur venait à l'idée de se demander: En dessous, encore plus en dessous, que trouverait-on bien? Alors, toujours, toujours, des couches plus profondes, se soutenant les unes les autres? Et ainsi de suite indéfiniment? Ou bien, qui sait... du vide? Mais alors, comment ces bases tiendraient-elles, car le vide, c'est du néant où tout tombe?...
Hélas! oui, à présent, nous le savons, nous que la Connaissance a déséquilibrés, nous le savons, qu'en dessous c'est le vide, le vide auquel il faut toujours logiquement et inexorablement aboutir, le vide qui est souverain de tout, le vide où tout tombe et où vertigineusement nous tombons sans espoir d'arrêt. Et, à certaines heures, si l'on s'y appesantit, cela devient presque une angoisse de se dire que jamais, jamais, ni nous-mêmes, ni nos restes, ni notre finale poussière, nous ne pourrons reposer en paix sur quelque chose de stable, parce que la stabilité n'existe nulle part et que nous sommes condamnés, après comme pendant la vie, à toujours rouler éperdument dans le vide où il fait noir. S'accélère-t-elle, notre chute, comme c'est la loi pour toutes les autres chutes appréciables à nos sens? Ou bien est-ce que, à travers les espaces auxquels on tremble de penser, la folle vitesse de notre soleil demeure constante? Nous n'en savons rien, et n'en pourrons rien savoir jamais, puisqu'il n'existe et ne peut exister nulle part aucun point de repère qui ne soit en plein vertige de mouvement, puisque cette vitesse, qui déjà nous fait peur, nous ne pouvons l'évaluer que d'une façon relative, par rapport à celle d'autres pauvres petites choses,—d'autres soleils,—qui tombent aussi... Et puis, comble d'effroi, tout le cosmos qui, aux yeux d'observateurs insuffisamment avertis, semble admirable par sa ponctualité d'horloge permettant de calculer, des siècles à l'avance, la minute précise d'un passage ou d'une éclipse, ce cosmos n'est au contraire que désordre, tohu-bohu d'astres, chaos insensé, frénésie de heurts et de mutuelles destructions... Dans un étang aux surfaces immobiles, si nous jetons une pierre, nous voyons pendant quelques secondes des cercles concentriques se former, semblables à des orbites de planètes, et se développer et se suivre avec une régularité absolue, jusqu'à épuisement de l'impulsion initiale, ou bien jusqu'à l'instant où une autre pierre lancée viendra brouiller l'harmonie de ces courbes parfaites. Eh bien! mais il en va de même pour ces exactitudes célestes, devant quoi les non-initiés s'extasient[1]; pendant quelques milliards d'années,—qui sont comme les secondes du temps éternel,—dans chaque groupe stellaire, à partir de l'instant où la secousse initiale l'a mis en mouvement, tout continuera bien en effet à tourbillonner suivant les lois de la gravitation,—lois trop effarantes du reste pour notre raison humaine, effarantes par le seul fait qu'elles existent et que rien ne pourrait faire qu'elles n'existent pas. Et cela durera, chronométriquement, si l'on peut dire ainsi, jusqu'à l'heure inéluctable du choc contre un autre groupe en marche affolée, ou contre quelqu'un de ces monstrueux astres morts qui roulent, obscurs, dans le vide obscur.
Heureux les simples qui ignorent tout cela! Heureux les légers ou les très sages qui peuvent vivre sans y trop penser!... Or, ces redoutables aperçus des cosmogonies, que la prudence commandait de cacher, comme les formules des explosifs, dans des arches hermétiquement fermées, nous les divulguons déjà aux enfants de nos écoles primaires, où ils concourent pour leur part au déséquilibrement des générations nouvelles!
Pauvre petite science humaine, qui nous a bien appris que non seulement les astres tombent, mais qu'en outre il a fallu qu'ils fussent lancés! Elle nous a presque fait connaître aussi comment a dû s'effectuer le lancement de notre Terre infime; mais elle ne nous apprendra jamais, jamais, pourquoi, comment et par qui fut lancé notre soleil[2],—et lancé avec ce mouvement de giration que, plus tard, nous-mêmes, arrivés au summum de ce qu'on appelle progrès, nous avons fini par savoir donner à nos obus, pour en augmenter la vitesse meurtrière.
Ce soleil, quel foyer d'épouvante, dès que l'on songe à lui! Où, quand, et surtout pourquoi s'est allumée cette gigantesque tempête de feu, qui mettra des milliards de siècles à s'éteindre, et qui, à force de rouler, de rouler depuis des temps inconcevables, a parachevé sa forme ronde? Et sommes-nous donc forcés d'admettre, hélas! qu'il soit un réservoir complet de tout ce qu'il faut pour donner naissance plus tard à d'autres planètes encore, avec leurs parasites de tout poil et de toute plume, avec les criminels et les martyrs qui les habiteront? Admettre, comme une logique superficielle semble l'indiquer, qu'il y ait là-dedans de la matière première de tout, matière première d'organismes humains, matière première d'âmes, de douleurs, même de tendresse, de pitié et de prière?
Et qui les dirigera, ces créations futures, à la surface de ces planètes qui vraisemblablement, dans les temps imprécis, jailliront sous formes de bulles gazeuses incendiaires et mettront sans doute, pour se refroidir, quelque quatre ou cinq cents millions d'années; qui les dirigera, sera-ce Celui qui a déjà présidé à la nôtre? Se feront-elles par tâtonnements comme sur la Terre, ou bien leur créateur aura-t-il bénéficié d'expériences précédentes et réussira-t-il du premier coup?... Car c'est là un mystère plus insondable que tous les autres, ces tâtonnements si visibles, si indéniables, opérés sur notre planète, minuscule pourtant et de bien mesquine importance, comme si ce créateur-là nous avait été spécial, comme s'il ne s'était plus nullement souvenu d'avoir déjà créé autre part dans des mondes évanouis au fond des abîmes du passé?... (Oh! tout cet infini antérieur, dont la raison nous oblige d'admettre l'existence comme un axiome, rien qu'en y songeant nous perdons pied! Que la matière et le temps n'aient jamais commencé, n'est-ce pas mille fois plus inconcevable encore pour nos frêles esprits, que leur impossibilité de finir?) Ces tâtonnements, qui sembleraient prouver que la création terrestre fut une œuvre de début, la paléontologie nous en fournit de plus en plus la preuve, aujourd'hui qu'elle achève de reconnaître et de classer toutes les faunes primitives; on ne peut nier que le créateur ait longtemps cherché sa voie, dans ces innombrables ébauches d'êtres tout de férocité et de hideur dont beaucoup n'étaient pas même viables: têtes trop grosses et trop lourdes, que la charpente n'avait pas la force de supporter; ou bien, têtes si petites que les mâchoires devaient nuit et jour, sans trêve, broyer des aliments, sous peine de laisser mourir le trop énorme corps... Et avant de réaliser l'idée du vol, l'idée de l'oiseau, n'a-t-il pas fallu des essais qui ont duré des millénaires[3]?...
A côté de ce pénible effort qui dénote presque une incompétence, viennent prendre place des faits plus mesquins, qui déroutent notre admiration pour le créateur des organismes matériels. Ainsi, dans ce tout petit monde affreusement inquiétant, qui nous a été révélé depuis un demi-siècle à peine par H. Fabre, dans le monde des insectes, ce créateur aux fantaisies illimitées n'a-t-il pas imaginé des complications saugrenues et gênantes, des structures ridicules, des perversités infernales, et, pour ne citer que les délirantes amours de l'araignée, des mœurs horriblement sadiques dont nous restons épouvantés. On connaît, entre tant de milliers d'autres exemples, le cas de cette bestiole qui, avant de mourir en fin de saison, fait à une autre bestiole une piqûre anesthésiante, très exactement aux centres nerveux, avec une science anatomique consommée, l'endort d'un sommeil léthargique et pond sur elle ses œufs, afin que, l'année suivante, quand elle-même sera depuis longtemps morte, sa postérité d'immondes petites larves trouve en naissant une proie encore fraîche, encore en vie, mais inerte. Et je parlerai aussi de certain grand insecte vert,—parce que je l'ai observé de près, celui-là, dans les forêts de Ceylan. Il vit endormi et impossible à distinguer, parmi la verdure pareille de l'arbuste qui le nourrit; sur ses ailes ont été copiés, avec une exactitude et une minutie vraiment enfantines, les festons et les nervures des feuilles de sa plante nourricière, tout cela pour tromper les yeux d'une variété d'oiseaux dont il est le mets préféré; et ce détail est peut-être le plus déconcertant: au bord de ses ailes si ingénieusement camouflées,—pour parler comme sur le front de bataille—des petites échancrures irrégulières, lisérées d'une à peine perceptible ligne rougeâtre, imitent à s'y méprendre les morsures que font, sur les vraies feuilles, les larves parasites de ce même arbuste. Le Créateur s'était-il attentivement représenté, ce que seraient ces légers dégâts, ou bien les avait-il déjà observés, avec leur coloration rouge, lorsqu'il a combiné l'invraisemblable insecte? En tout cas, quelle invention puérile, quand il eût été tellement plus simple de ne pas créer l'oiseau dévorateur! Quelle amusette indigne de Celui qui créa l'âme de l'homme,—si toutefois nous devons admettre qu'il fut le même!...
L'homme, il avait été au moins dès longtemps prévu par ce Créateur des animaux et des plantes; ses yeux mêmes avaient été prévus aussi, ses yeux qui, parmi tant de millions d'autres yeux grands ou petits, sont absolument les seuls capables d'être charmés par la beauté et la couleur; c'est donc pour lui certes que, des millénaires avant son apparition, avaient été inventées les roses; mais, dans le but de déchirer sa main qui ne manquerait pas de vouloir les prendre, on avait garni les tiges d'épines,—sans même penser aux ciseaux qui plus tard permettraient de si impunément les cueillir.
C'est aussi pour le regard humain qu'avait été composée toute la série de ces merveilleux petits oiseaux, les «paradisidés», resplendissants de coloris métalliques, surchargés plutôt trop, avec une profusion presque barbare, de gorgerins changeants, de parachutes, de queues et d'aigrettes démesurées; mais étourdiment on ne leur avait donné pour défense que la rapidité de leurs ailes,—sans prévoir le fusil qui viendrait plus tard les exterminer en masse, pour satisfaire le besoin de parure des élégantes modernes, qui se complaisent à avoir la tête hérissée de leurs pauvres petites dépouilles innocentes...
Notre humanité, si incomplètement devinée par son Créateur,—ou du moins par son créateur supposé, qui n'est peut-être responsable que de sa forme animale,—voit son évolution s'accélérer aujourd'hui trop furieusement, comme s'accélèrent toutes les longues chutes dans les abîmes. Il y a quelque deux cent mille années qu'elle a surgi tout à coup, nous ne saurons jamais pourquoi, à la surface de cette poussière cosmique, la Terre, qui aurait si bien pu demeurer déserte et ne pas promener dans l'espace tant d'âmes désespérées et de corps sanglants. Énigme de plus, elle est apparue sans doute sous un aspect déjà parfaitement humain, car on n'a jamais trouvé, quoi que l'on en ait prétendu, sa filiation tant cherchée... Après avoir indéfiniment végété dans les cavernes, elle a connu une apogée presque subite lors de ce merveilleux élan de foi qui a duré quelques millénaires, mais qui s'épuise et qui, faute de sève et de jeunesse, ne se reproduira jamais; à cette envolée, nous devons les vieux temples de l'Egypte et de l'Inde, les jardins de l'Hellade, où se promenaient, en devisant de nouveautés sublimes, d'incomparables péripatéticiens, et enfin les catacombes de Rome, et puis nos profondes cathédrales avec leur pénombre tout imprégnée de confiantes prières. Mais, c'est déjà dans le passé tout cela, et ne semble-t-il pas que la suppression de cette même humanité ou tout au moins son départ pour ailleurs soit désirable et peut-être même proche, puisque la voici déséquilibrée par la Connaissance et prise d'un vertige qui ne se guérira plus! Aujourd'hui, au lieu des lointains mais radieux espoirs, nous avons les convoitises immédiates, l'alcool et la détresse. Au lieu des hautes basiliques, magnifiquement édifiées par des artistes inspirés, nous avons le honteux et imbécile obus allemand, qui passe au travers, et les gerbes d'écume des explosions sous-marines et le cauchemar de ces grandes caricatures d'oiseaux en acier qui, au-dessus de nos têtes, promènent la mort. Un vent de laideur et de crime souffle en tempête sur le monde...
C'est du reste de notre Europe qu'est venu tout le mal. Et pourtant avons-nous été assez fiers de notre progrès! Ces Hindous contemplatifs, tous ces peuples d'Orient qui nous dépassaient dans l'intuition des choses métaphysiques, même dans la poésie, dans le rêve, les avons-nous toisés d'assez haut, parce qu'ils avaient le bonheur d'être un peu des arriérés de la science positive et ignoraient le tournoiement désordonné des soleils, ainsi que les secrets de la chimie, la composition de cette mélinite ou de cette cheddite qui nous fauchent aujourd'hui par milliers. Et, pour achever la confusion de notre orgueil, en plein milieu de notre Europe, une race non perfectible a pullulé plus vite que les autres, cette race de Germanie qui déjà, au temps de Varus, emplissait de dégoût les Romains par son incroyable mélange de férocité et de mensonge; tout lui est bon pour tuer, à cette race de rebut, non seulement les obus énormes et les balles pointues; mais encore les toxiques, les microbes et les virus; il semble qu'elle ait reçu, de la part de cet élément de la Trinité hindoue qui fut dénommé Shiva, prince de la Mort, la mission spéciale d'exterminer; le rôle où elle se complait rappelle celui de ces poissons voraces qui se réunissent par myriades et passent leur vie à manger les autres. Et, même quand nous aurons vaincu sa force homicide, elle demeurera parfaitement destructive de tout calme et de toute beauté, en développant à outrance son Industrie qui est la négation de l'Art, en propageant partout l'Usine qui est l'étiolement physique de l'homme et l'exploitation des pauvres ouvriers en troupeaux. Ils s'en vont, hélas! les petits métiers d'autrefois, où chacun, loin des hauts fourneaux meurtriers, exerçait librement son habileté personnelle et son artistique fantaisie; ils s'en vont et bientôt l'Orient même ne les connaîtra plus... Cher Orient, qui demain aura cessé d'exister et qui était pourtant le dernier refuge de ceux qui souhaitent encore vivre dans le silence, la méditation, peut-être la prière, sans entendre les sifflets des machines, les résonances des ferrailles, ni les discours subversifs et ineptes, arrosés d'alcool. Et le calme, hélas! nous sera refusé de plus en plus, à nous et à notre descendance, pendant ces temps, très comptés sans doute, qui restent encore à nos races humaines pour vivre et se reproduire, au milieu du déchaînement de tous les explosifs. La Science perfide nous a conduits au plus terrible tournant de nos destinées. Tout ce qui avait duré avec nous depuis quelques siècles, tout ce qui nous semblait solide pour nous y appuyer, chancelle brusquement par la base, se désagrège ou change. Et l'enseignement matérialiste jette dans nos âmes le désarroi mortel à quoi nous devons ces milliers de fous et cette croissante criminalité de l'enfance, signe que la fin est proche... Ce que je viens de dire, je n'ai bien entendu aucune prétention que ce soit un peu nouveau; rien, je l'accorde, n'est plus pitoyablement ressassé. Du reste, tout est ressassé sur la terre. Si j'ai essayé de répéter tout cela à ma façon pour le faire peut-être mieux entendre de mes frères intellectuels, simples comme moi, et pour en aviver chez eux l'épouvante, c'est dans le but de leur communiquer, après, des réflexions—oh! bien simplistes et à notre portée—mais qui pourront peut-être leur procurer, ainsi qu'à moi-même, quelque apaisement...
(Simple, oui, je ne suis qu'un simple, que des engrenages ont emporté, et qui a manqué sa vie; je n'étais pas né pour m'éparpiller sur toute la terre, m'asseoir au foyer de tous les peuples, me prosterner dans les mosquées de l'Islam, mais pour rester, plus ignorant encore que je ne suis, dans ma province natale, dans mon île d'Oléron, dans la vieille demeure au porche badigeonné de chaux blanche, près du petit temple huguenot où j'ai prié, enfant, avec une telle ferveur,—très humble petit temple que, du fond des lointains de l'Afrique ou de l'Asie, j'ai plus d'une fois revu en rêve, dans la rue d'un village désuet, à côté de certain mur de jardin que dépasse la verdure sombre de grands oliviers...)
Ce que je voudrais leur dire, à mes frères inconnus, c'est que, plus le vertige et le chancellement nous entourent et nous affolent, plus il faudrait s'efforcer d'établir au contraire dans nos âmes la paix et la stabilité. Ce conseil, oh! tout le monde aurait su le donner, je suis le premier à le reconnaître; mais personne, plus que moi jadis, n'a douté qu'il fût possible de le suivre. Cependant, je m'y raillie de plus en plus aujourd'hui; plus que jamais, je crois que la paix intime peut à la rigueur se retrouver, non pas seulement par résignation détachée, mais aussi, qui sait, par espoir d'autre chose, pour ailleurs, pour plus tard...
Je reparlerai d'abord de cet effroyable soleil qui nous entraîne à sa suite dans des régions sans cesse nouvelles de l'infini noir, et dont la force attractive se tient toujours prête à faire dévier notre pauvre planète de son ellipse frénétique, à la happer comme une négligeable poussière, dès que faiblirait la vitesse qui la sauve, pour l'anéantir dans ses continuels cyclones de feu. Ce soleil, qu'il soit, je le veux bien, devant l'évidence il faut se résigner à l'accepter, qu'il soit le réservoir de toute la matière première de ce monde matériel qui nous entoure, même des fraîches fleurs et des yeux candides de nos enfants, jusque-là, je m'incline. Mais, quant à admettre que, dans la brutale fournaise, soit aussi contenue toute la réserve de ce qui parfois dans nos âmes atteint au sublime,—l'abnégation, le sacrifice, l'amour, la charité,—non tout de même; devant cette hypothèse matérialiste, le bon sens se cabre.
Tout cela, qui donc l'a soufflé, à doses inégales, dans nos petites enveloppes d'un jour? On hésite même à admettre que ce soit Celui qui a créé si péniblement le monde visible et matériel au milieu de quoi notre vie se consume à se débattre: car Celui-là, j'oserai presque dire que, sous certains rapports, nous l'avons dépassé, puisque nous voici capables de le juger, de constater les erreurs de ses premiers essais et la puérilité de ses petites ruses inutiles. Non, tout cela, qui nous illumine de quelques rayons enchantés, dans notre affreuse nuit, tout cela nous est venu, nous ne saurons jamais d'où, mais assurément d'ailleurs, de plus loin et de plus haut...
Et voici un autre raisonnement, pour le moins aussi simpliste, et plus facile encore à battre en brèche, parce qu'il a une vague prétention de s'appuyer sur quelque chose comme une donnée précise;—et cependant il me semble qu'il rassure. La science, il est depuis longtemps entendu, n'est-ce pas, qu'elle n'explique et n'expliquera jamais rien du tout, si ce n'est les bagatelles du seuil; plus elle marche, plus elle pénètre, et plus elle développe en avant de notre route les champs déjà démesurés de l'inconcevable, plus elle nous apporte l'effroi, le vertige et l'horreur. Toutefois, dans les troublantes officines de ses investigations que nous appelons laboratoires, elle vient de faire une découverte qui n'a pas eu, semble-t-il, le retentissement mondial qu'elle mérite, mais d'où l'on peut déduire quelque espoir. Naguère encore on disait: la matière est divisible à l'infini.—Eh bien! il ne paraît plus que ce soit vrai pour la matière organique. On disait: aux yeux de la Nature, il n'y a pas des choses grandes et des choses petites; l'œuvre créatrice peut s'exercer jusqu'à l'infini, dans le petit comme dans le gigantesque, car les microscopes, à mesure qu'augmente leur grossissement, nous montrent toujours, toujours des organismes aussi compliqués chez de plus infimes microbes (qui sont, bien entendu, férocement armés pour en tuer d'autres), et, plus le grossissement augmentera, plus il nous en montrera encore, sans limite qui puisse être atteinte. Eh bien! ce n'était pas vrai: un moment arrive, un moment plein de révélations insondables, un moment très solennel, où il n'y a plus rien. En effet, on a découvert que si, entre deux surfaces absolument, mathématiquement planes et polies, on comprime, à l'excès, du plasma, il n'y reste plus ensuite aucun germe pouvant encore donner de la vie, même élémentaire, tout y est mort par écrasement, mort pour être devenu trop petit; il y a donc, dans la petitesse, une limite que la Nature créatrice ne peut plus franchir, et au-dessous de quoi tout son pouvoir, que l'on supposait souverain et innombrable, est en défaut.
Alors, si nous prenons pour exemple ces demi-êtres si spéciaux, déjà tout juste appréciables au microscope, dont la communion, au dire de la science, suffit à assurer la continuité des races, et en particulier de la race humaine, il faudrait, bien entendu, avec la thèse purement matérialiste, que chacun de ces atomes-là contint, en plus des germes de toutes les hérédités physiques avec leurs plus menus détails, ceux encore de toutes les hérédités morales, le caractère, l'intelligence, le génie, la tendre pitié. Or, matériellement, il n'y a pas place en eux pour la millième partie de tout cela,—à moins de tomber à des dimensions bien au-dessous de celle que la Nature exige pour en tirer quoi que ce soit. Il est donc à tout prix nécessaire que ces atomes, qui incontestablement reproduiront tout un monde de vices ou de transcendantes qualités, aient été traversés, imprégnés, ennoblis pourrait-on dire, par un rayon échappant à toute mesure de poids ou de grandeur, autrement dit par un rayon immatériel...
L'immatériel! Voici donc à quelle conclusion de portée incalculable me semblerait conduire cette expérience de l'écrasement, qui fut peut-être fortuite et passa presque inaperçue. Et, du moment que l'immatériel commence de s'indiquer à notre raison, tout s'éclaire, tous les espoirs deviennent possibles; la terreur diminue ainsi que le vertige. Affranchis, si peu que ce soit, des accablantes forces physiques, délivrés du temps, des dimensions et de l'espace, nous avons moins peur des infinis vides, et de l'énormité des soleils, et de la vitesse de leur éternelle chute.
Et, en attendant d'en savoir davantage, nous supportons déjà mieux, n'est-ce pas? cette fièvre brûlante qui sévit, de nos jours, avec délire et rage de tuerie, sur notre petite planète à bout de souffle.
Oh! certes, elles sont trop aisément attaquables, ces frêles conclusions, sans doute plus intuitives que déduites. Mais on m'accordera que celles du matérialisme exclusif, outre qu'elles nous poussent tout droit au suicide et au crime, ne tiennent pas davantage. Puisque nous avons maintenant acquis l'absolue certitude de ne jamais rien comprendre et de nous heurter de plus en plus au Terrible et à l'Absurde, dressés devant nous dans les ténèbres, j'incline plutôt à me rapprocher de ceux qui font confiance aveugle à nos grands ancêtres illuminés; ces fondateurs de nos religions, étant moins desséchés que nous par la science et les vaines agitations modernes, restaient beaucoup plus aptes à entrevoir directement le Divin. Qu'importe après tout que des adeptes d'autrefois, ameutés autour d'eux comme autour de sauveurs, aient trop encombré, de dogmes puérilement précis et d'images orientales, leurs révélations premières; passons au travers de tous ces apports qui rappetissent et qui éteignent; passons avec respect, mais passons, pour ne nous arrêter qu'à l'Espérance, qui nous attend peut-être encore derrière ces rideaux de vénérables nuages...
Ce n'est pas nouveau non plus, c'est au contraire connu et banal au possible, cette tentative de repli vers des espoirs anciens, après que l'on a constaté que partout ailleurs il n'y a que plus d'illogisme encore. Cependant j'ai tenu, avant de rentrer dans le silence de dessous terre, pour un temps que j'ignore, sinon pour l'éternité, j'ai tenu à en parler à ceux que je regarde comme mes vrais frères, à ceux qui, avec une anxieuse confiance, suivent l'évolution de mon entendement personnel, et vis-à-vis de qui je me sens charge d'âme.
*
* *
Mais, hélas! j'ai dit cela très mal, avec incohérence, et surtout beaucoup trop en hâte, entre deux séjours aux armées du front...
P. L.
FRAGMENTS
Table des matières
D'UN
Table des matières
JOURNAL INTIME
Table des matières
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I.—Visions des soirées très chaudes de l'été.
Juillet 1914.
A différentes époques de ma vie, espacées les unes des autres tantôt par des mois, tantôt par des années, j'ai eu des visions on ne peut plus diverses, mais toujours unies entre elles par cette sorte de lien inexplicable d'être filles des plus chauds et limpides crépuscules d'été, de n'apparaître que les soirs où la Terre s'endort d'une torpeur spéciale après s'être, dans le jour, pâmée sous l'ardent soleil, et de choisir ces heures où l'imprécision nocturne commence de tout envelopper, tandis qu'au ciel du couchant persistent ces bandes nuancées de rouge et d'orangé qui ressemblent aux reflets d'un incendie.
Le mot de vision convient mal, mais les langues humaines n'en ont pas d'autres pour mieux nommer ces choses fantomatiques, plutôt imaginées que vues. Soudainement, avec une commotion qui doit venir du Grand Mystère d'en dessous, on se dit: Si pourtant je voyais apparaître ça, dans tel coin d'ombre... et on se le dit avec une si particulière intensité que, pendant un instant insaisissable, on voit ça, esquissé à la place même où on redoutait de le voir.
De ces visions-là, quelques-unes m'ont très longtemps inquiété en souvenir, et en voici une de ma prime jeunesse, de mes quatorze ans, qui me poursuit encore. J'étais allé passer un de mes jeudis de collégien chez des amis de mes aïeules, un ménage d'octogénaires qui s'était retiré dans une maison de campagne isolée, à deux ou trois kilomètres de ma ville natale. Je les visitais rarement, parce que leur petit domaine était triste, triste, dans une désuétude sans grâce, et ce soir-là je les quittai aussitôt après dîner, ayant reçu la consigne d'être rentré en ville avant la nuit close; je ne comprends d'ailleurs pas comment, dans ma famille où l'on me veillait beaucoup trop comme un petit objet précieux, on avait pu admettre l'idée de ce retour, seul, au crépuscule.
La route traversait d'abord un bois de chênes, nommé le bois de Plantemort, parce que jadis, aux siècles passés, on y faisait, paraît-il, de très mauvaises rencontres. Je m'y engageai du reste sans la plus légère appréhension. C'était une soirée de juillet lumineuse et ardente, succédant à une journée torride; les étés d'aujourd'hui me semblent avoir perdu cette splendeur, que je n'ai plus retrouvée qu'aux colonies. Tout le couchant était tendu d'une bande de feu rouge, qui par le haut se dégradait doucement à la manière des arcs-en-ciel, se fondait en un jaune d'or éclatant et puis en un vert merveilleux. On était grisé par l'odeur des chèvrefeuilles et de mille plantes surchauffées, et dans l'air montait en crescendo le concert frémissant des tout petits chanteurs de l'herbe.
A une cinquantaine de mètres en avant de moi, un sentier de dessous bois venait déboucher dans le grand chemin que je suivais... Et soudain, sous l'empire de quelque chose, ou de quelqu'un qui n'était pas moi-même, à ce coin de sentier, j'imaginai un personnage tout à fait imprévu, qui aussitôt se dessina, créé sans doute à mon appel... Son corps sans épaules était comme une sorte de bâton habillé, drapé dans une robe à traîne de couleur neutre. Il avait un peu plus que la taille humaine. Sa tête, énorme et tout en largeur, avec les gros yeux rejetés aux deux bouts, se tenait penchée, me regardant venir d'un air engageant et enjoué, mais fort suspect; c'était, démesurément agrandie, une figure comme en ont les libellules, ou plutôt ces longs insectes étranges qu'on appelle des mantes religieuses. Cela m'attendait, cela souriait, et cela semblait dire: «Je ne me montre pas d'habitude, je réside dans mes cachettes au fond des bois, mais je viens de sortir, comme ça au crépuscule, pour ne pas manquer l'occasion de te voir passer».
Une demi-seconde à peine,—et puis, plus rien. Quand j'arrivai devant cette entrée de sentier sous les chênes, cela n'y était plus, il va sans dire; mais tout de même, je ne continuai ma route qu'en me retournant de temps à autre pour regarder derrière moi.
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* *
Dans le vieux jardin de la Limoise, les soirs de ces magnifiques étés d'autrefois, plusieurs visions aussi furtives avaient précédé celle-là, vers ma huitième ou dixième année, mais en laissant de moins durables empreintes. Elles apparaissaient surtout quand on restait assis en silence, au crépuscule, sous certain berceau que des jasmins couvraient de mille petits bouquets de fleurs blanches, en saturant l'air de parfum. C'était à l'heure où les premières étoiles s'allumaient dans le ciel ardent, encore d'un rouge de braise, l'heure où l'on commençait, d'une façon plus particulière, à sentir l'enveloppement de ces bois de chênes âgés de plusieurs siècles, qui s'avançaient très près des murs bas et presque croulants de vétusté. On venait d'entendre, dans le lointain de l'air immobile et chaud, le tintement un peu fêlé, doux quand même et pour moi inoubliable, de l'Angélus, sonné au clocher roman du village d'Échillais. Alors, tout au fond du jardin, tout au bout de ces allées droites à la mode ancienne, bordées de buis ou de lavande, passait parfois, très estompé d'imprécision crépusculaire, un bonhomme en redingote noire (comme celle de mon professeur de latin), avec une figure de chauve-souris et de grandes oreilles dressées. Et il m'appelait de la main, par un petit geste discret et confidentiel... Presque toujours, ces visions-là essaient d'appeler, en prenant un air aimable et légèrement espiègle, mais qui ne vous donne quand même aucune envie de venir.
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Je franchis maintenant beaucoup d'années, pendant lesquelles rien de frappant ne m'apparut, pour en venir à un été dont je ne sais plus exactement la date, mais qui devait être tout à la fin du siècle dernier. Au fond du grand jardin d'une maison de faubourg, j'étais assis, au beau crépuscule, en compagnie de trois tout petits garçons, d'un an, trois ans et cinq ans. Leur mère, qui était aussi là, tenait sur ses genoux le plus petit, qui ne voulait pas dormir et gardait obstinément ouverts ses yeux de jolie poupée. Aucun bruit ne nous venait de la ville toute proche et, depuis un instant, nous parlions à peine. Ce soir-là, c'était l'odeur grisante des clématites qui dominait dans l'air; elles couvraient, comme d'une épaisse neige blanche, déjà un peu noyée d'ombre, le toit d'une vieille petite cabane rustique, presque maisonnette à lapins, dont la fenêtre ouverte, non loin de nous, laissait paraître l'intérieur tout noir.
Pauvre petit, aux larges yeux de poupée, qui ne fit qu'une si courte visite aux choses de ce monde! Je l'ai à peine connu la durée d'une saison, car il était né pendant un de mes voyages aux Indes et il fut emporté par une épidémie infantile pendant que j'étais en Chine. Pauvre tout petit, qui regardait fixement, comme hypnotisé, le dedans obscur de la cabane aux clématites! Jamais encore je n'avais tant remarqué son expression, et c'est toujours son image de cette fois-là que je retrouve en souvenir, quand je repense à lui. Voyait-il quelque chose, ou bien rien? Pensait-il déjà quelque chose, ou bien rien? Qui dira jamais ce qui s'éveille ou ne s'éveille pas dans ces mystérieuses petites ébauches de têtes humaines? L'un des deux autres,—celui de trois ans, tout chevelu de boucles blondes,—qui avait suivi son regard attentif, s'effara tout à coup devant la minuscule fenêtre: «Il y a une figure là!» dit-il. Et il répéta plus fort, d'une voix changée par la frayeur, en se jetant contre sa mère: «Si! Il y a une figure. Je te dis qu'il y a une figure!» Machinalement, je regardai aussi. Alors la figure m'apparut soudain, ridée, édentée, cadavérique, vieille femme aux longs cheveux ébouriffés, et, avant de s'effacer, elle prit le temps de cligner de l'œil, pour me faire signe de venir.
Bien entendu, je n'eus même pas l'idée d'entrer dans la cabane pour vérifier, étant d'avance parfaitement sûr de n'y trouver personne. Mais il fallut vite emmener l'enfant, qui avait trop peur pour rester là. Et combien j'aurais été curieux de savoir s'il s'était cru appelé, lui aussi! Cependant je n'osai pas le lui demander, par crainte de préciser et d'agrandir son épouvante.
Et maintenant voici la dernière de la série macabre, une vision qui diffère très peu des précédentes, si peu que je vais tomber dans des redites en cherchant il la fixer ici; elle a cependant de particulier qu'elle dégage une tristesse absolument indicible et inexplicable, tristesse dont je retrouve la trace dès que je me remets à y songer.
La vision, pour m'apparaître entre chien et loup, avait choisi une soirée ou j'étais seul dans ma chambre et seul dans ma maison familiale. Cela se passait sur la fin d'un dimanche de juillet, par un très chaud crépuscule. Fenêtres grandes ouvertes, j'écrivais je ne sais quelles lettres, me hâtant parce que je n'y voyais plus,—et ne voulais pas allumer de lumière par crainte d'appeler les moustiques.
Le dimanche ne manque jamais d'apporter, sur ma maison vide, une aggravation de nostalgique silence, parce que c'est un usage établi de laisser ce jour-là tous les domestiques se promener, et l'on reste sous la garde d'une vieille femme qui se tient en bas, pas trop rassurée d'ailleurs quand la nuit tombe, et n'ayant d'autre mission que de veiller la porte de la rue, pour le cas très improbable où quelqu'un viendrait sonner. Il faut dire aussi, pour l'intelligence de cette puérile petite histoire, que je me suis choisi une chambre tout au fond de la maison, afin d'avoir plus de silence encore; elle donne sur une cour intérieure, au bout de laquelle est le pavillon de mon fils, et on est là comme dans une chartreuse, isolé même de la tranquille vie ambiante. Pour me tenir compagnie, pendant que j'écrivais mes lettres, longtemps j'avais eu la musique éperdue des martinets en tourbillon dans le ciel d'or, et puis ils étaient allés se coucher, cédant la place aux chauves-souris dont ma maison a toujours été hantée, et qui sont, comme on sait, de rapides petites bêtes en velours, fendant l'air sans jamais le plus léger bruit d'ailes.
Décidément je n'y voyais plus, et je restais là indécis, sentant une tristesse de solitude descendre sur mes épaules et m'envelopper comme un manteau. Avec un sentiment presque pénible, à mesure que le jour baissait, je songeais à tout ce qui me séparait de la rue,—une morne petite rue de province pourtant, et désertée sans doute à cette heure pour l'habituelle promenade du dimanche soir, mais tout de même une rue, où d'autres gens existaient, où se concentrait le peu de vie d'alentour. J'en étais vraiment loin, séparé par tant d'appartements inhabités et remplis de trop de souvenirs de chères mortes, enfilade de salons vides, chambres vides, chambres où personne n'avait plus couché depuis que des aïeules en étaient parties pour le cimetière. Oh! la lugubre chose, quand on s'y appesantit, d'avoir été le plus jeune et de rester le dernier de tout un groupe d'êtres qui vous avaient chéri pendant vos premières années... Et puis, ce jour-là, une sourde angoisse, que l'on osait à peine s'avouer à soi-même, oppressait toutes les âmes françaises. Des paroles ambiguës étaient arrivées de Berlin, l'officine des grandes fourberies, où plus que jamais semblaient se tramer d'abominables complots. Évidemment on se disait: Non, ce n'est pas possible; la guerre est devenue infaisable à force d'horreur; aucun homme au monde, fût-ce même leur Kaiser sinistre, n'oserait déchaîner cela. C'est égal, on traversait une fois de plus une période anxieuse, du fait de l'homme d'Agadir. Et la possibilité d'une telle chose, qui bouleverserait de fond en comble l'humanité, rendait plus profondes mes pensées, avivait pour moi davantage le regret de ces passés relativement calmes et doux, qui imprégnaient encore de leur souvenir la vieille maison.
J'allai m'accouder à ma fenêtre, et là un souffle très chaud du vent d'été m'apporta une odeur exquise, envoyée par certain chèvrefeuille que j'ai toute ma vie connu. Je regardais, en face de moi, le pavillon qui est la demeure de mon fils... Tiens! pourquoi les fenêtres de sa chambre à coucher,—au deuxième étage, au niveau de la mienne,—restaient-elles grandes ouvertes, puisqu'il était en voyage? Quelque oubli des domestiques sans doute; mais cela n'apportait aucune gaieté, au contraire, car, à cette heure bientôt nocturne, l'intérieur de la chambre naturellement était tout noir.
Avec une persistance involontaire, je me rappelai à nouveau toutes ces autres chambres vides, derrière moi, déjà plongées dans la vraie nuit, tandis qu'en avant j'avais ces cours, ces petits jardins, ces petits murs bas aux pierres grises et moussues, tout cela antérieur à mon existence, et si familier à mes premières années. Beaucoup de roses, certes, beaucoup de fleurs partout, et de plantes grimpantes, mais plus personne de vivant nulle part...
Le chèvrefeuille continuait d'embaumer, mais la tristesse d'être seul, dans cette chère maison jadis si doucement peuplée, m'accablait par trop... Et c'est alors que, sans crier gare, instantanément, là-bas, dans le cadre d'une fenêtre de la chambre de mon fils, se dessina un personnage tout à fait indésirable... Un grand vieux, trop grand, trop chevelu, voûté, horrible, un sourire équivoque découvrant ses dents trop longues... Il se tenait un peu en retrait dans l'ombre, comme n'osant pas affronter ce qui restait de lumière dehors...
Sous mon premier regard, il s'évanouit bien entendu comme une fumée; mais il avait eu le temps de m'appeler du doigt, de me faire signe: «Viens donc! Mais viens donc un peu me trouver!»
II.—Le chant du départ.
Le matin du 2 août 1914.
Oui, jusqu'à hier, jusqu'à la dernière minute, on continuait de se le dire: ce n'est pas possible, aucun homme au monde, fût-ce leur Kaiser, n'oserait plus déchaîner l'horreur sans nom d'une guerre moderne; ce n'est pas possible, donc cela ne sera pas...
Et il a osé, lui, et cela est! Chez ces lugubres atrophies-là, des hérédités de despotisme sans frein ont tellement détruit tout sentiment de fraternité humaine, qu'ils n'hésitent plus devant un ou deux millions de morts, à jouer sur un coup de dés...
Ce matin, à mon réveil, quelqu'un, avec une brusquerie tragique, est venu me dire: «Ça y est!... Ils ont violé le Luxembourg!» La nouvelle a mis un peu de temps à me pénétrer jusqu'au fond de l'âme, en bousculant toutes les autres conceptions sur son passage... Et maintenant, on vit dans une sorte d'effervescence contenue et silencieuse; on a la mentalité de gens qui seraient avertis d'un cataclysme cosmique, d'une fin de monde, et on l'attend comme une chose inéluctable et immédiate, qui va tout à l'heure éclater aussi sûrement qu'une bombe déjà allumée, tandis que rien encore n'a troublé l'ordre ni le calme ambiants.
Le calme, je crois qu'il n'avait jamais été si absolu que ce matin, sur ma petite ville de province toute blanche au soleil d'août. Par mes fenêtres, ouvertes sur les cours enguirlandées de verdure, aucun bruit ne m'arrive, que le chant des hirondelles, qui délirent de joie parce qu'il fait radieusement beau. Et cependant, ici comme partout ailleurs, d'un bout à l'autre de notre France, il doit y avoir affairement, angoisse et fièvre, dans toutes les maisons, dans toutes les casernes, dans tous les arsenaux. Dans toutes les âmes françaises, un grand tumulte doit bouillonner comme dans la mienne... Alors, c'est si déconcertant, cette tranquillité persistante des choses d'alentour, et ces chants joyeux des petits oiseaux de mes murailles...
L'après-midi du 2 août.
Mon fils est rentré, à l'appel de la dépêche que je lui avais lancée la veille, prévoyant, sinon la guerre, du moins la mobilisation générale. Pour seulement quelques heures, il est revenu habiter son petit logis, là-bas, en face de ma chambre,—ce pavillon où m'était apparu un soir le futile et ridicule fantôme, mais qui est aujourd'hui si inondé d'incisive lumière. Je le vois passer et repasser devant sa fenêtre, occupé à faire préparer ses tenues de soldat qui dormaient depuis quelques mois, depuis qu'il avait fini son service d'artilleur. Il partira demain pour rejoindre son corps, et puis s'en aller à la plus effroyable des guerres. Je sais cela et je l'admets maintenant avec une soumission stupéfiante; vraiment, les premières minutes de trouble et de révolte une fois passées, on est comme anesthésié devant le fait accompli, on ne se reconnaît plus soi-même.
Les tenues militaires! Dans la lingerie de la maison, les miennes aussi viennent d'être dépliées et prennent le soleil. Je suis allé les revoir, épaulettes, ceinturon, sabre, dorures encore fraîches et éclatantes, que j'ai saluées avec une émotion de fête. Quel prestige, quel magique pouvoir ils gardent encore, ces harnais qui brillent, et qui sont, en somme, un legs des temps plus primitifs où l'on se paraît naïvement pour les batailles!
Demain, quand je devrai me remettre en uniforme, sans doute par une journée brûlante comme aujourd'hui, ce sera la tenue coloniale en blanc qu'il me faudra prendre, la tenue, du reste, que j'aimais le plus, celle qui était le plus mêlée aux souvenirs de ma jeunesse errante, celle à qui j'avais dit adieu avec la plus intime tristesse. Je croyais si bien les avoir ensevelies pour jamais, ces vestes de toile,—fabriquées là-bas par les Chinois de la rue Catinat, à Saïgon, comme en ont tous les officiers de marine,—ces inusables vestes de toile qui avaient tant connu le soleil des tropiques, et auxquelles je tenais comme à des fétiches. Il semblait que rien n'aurait plus le pouvoir de me les rendre, et cependant voilà, elles sont prêtes, elles aussi, bien blanches, repassées de frais, et ornées comme jadis de leurs insignes en dorures toutes neuves. Enfantillage, certes, je le reconnais, mais quelle réalisation inespérée d'un rêve, quelle joie et quel rajeunissement de revêtir cela demain, et, ainsi transformé, de me diriger, par les petites rues, éblouissantes sous la lumière du matin d'août, vers notre vieille Préfecture, pour me présenter à l'amiral, comme autrefois au moment de mes grands départs pour la mer! C'est tout un cher passé qui renaîtra, quand je le croyais aboli sans retour...
Elle sera bien peu maritime, cette guerre, probablement; mais puisse-t-elle l'être assez pour que mon tour vienne d'être appelé à servir à bord. Oh! revivre de cette vie qui fut la mienne pendant mes belles années, en revivre peu de temps, sans doute, car les tueries vont marcher effroyablement vite, mais en revivre quelques mois, et, qui sait, trouver peut-être la seule mort qui ne soit pas lugubre et ne fasse pas peur!...
Cette suprême journée d'attente, on voudrait l'employer à des choses graves ou seulement rationnelles, comme par exemple ranger des papiers, ou passer en revue de chers objets de souvenir en leur disant un éventuel adieu, ou plutôt écrire des recommandations, des lettres sérieuses... Mais non, à côté de la grande tourmente qui s'approche, tout paraît également vain, petit, négligeable, et l'esprit ne s'arrête aujourd'hui qu'à des futilités. Même avec mon fils, il me semble que je n'ai rien à dire, rien qui soit digne de rompre notre méditatif silence, et d'ailleurs rien qu'il ne sente et ne sache déjà comme moi. Et les heures se traînent, longues, tranquilles, vides. Comme toutes les après-midi d'été, à cause du soleil, j'ai fermé les persiennes de ma chambre et aucun bruit ne m'arrive de la petite ville endormie; j'entends seulement bourdonner les abeilles qui, suivant leur habitude, sont entrées chez moi. Et, à la fin, cet excès de calme dans les entours est pénible, il cadre mal, il déroute et il oppresse; on aimerait mieux de l'agitation, des cris, des fusillades.
Donc, demain, redevenir militaire! Autrement dit, faire abstraction de sa personnalité, redevenir un rouage obéissant, en même temps qu'un rouage aveuglément obéi. Et aujourd'hui déjà on n'est plus soi-même, on n'est plus un être séparé, on n'est plus l'être distinct des autres que l'on était hier, on est une partie de ce grand tout qui s'appelle la France. On se sent porté à tous les sacrifices, on s'imagine être capable de tous les héroïsmes. Et peu à peu on commence de respirer avec une sorte d'ivresse ce vent d'aventure qui se lève...
Le soir du 2 août.
Sur la fin de cette journée d'engourdissement torride, le ciel devient noir, le tonnerre gronde, et on croirait le prélude des grandes canonnades. De larges gouttes d'eau tombent, et puis hésitent, s'arrêtent comme si les nuages tenaient conseil, perplexes eux aussi, et troublés.
Vers 8 heures, quand la nuit est tout à fait venue, je sors pour une promenade avec mon fils, la dernière de longtemps sans doute, puisqu'il doit demain matin quitter la maison au petit jour pour rejoindre son corps.—Hélas! des milliers et des milliers d'autres fils, dans toutes les villes et les villages de France, à ces mêmes heures de demain matin, quitteront aussi le toit paternel pour aller à la rencontre des Barbares. Oh! pauvres enfants de France, appelés à la frontière,—happés, pourrait-on dire,—par le hideux Minotaure de Berlin!
Dehors, les rues sont vides; les trottoirs mouillés et luisants reflètent les quelques lumières suspendues. Il fait une chaleur lourde et humide comme à Saïgon; de temps à autre, des gouttes larges continuent de tomber du ciel épais. Je ne les avais jamais vues si désertes, ces inchangeables petites rues de mon enfance; mais on y entend une grande clameur, d'abord lointaine et qui se rapproche. Ah! on dirait un cortège qui, de l'autre bout de la ville, s'avance en chantant: des milliers d'hommes, qui vont vite, vite comme des fous, agitant des lanternes au bout de bâtons. Ce sont des matelots pour la plupart, des soldats ou de jeunes conscrits de demain, et ce qu'ils chantent, c'est le Chant du Départ: «Par la voix du canon d'alarme, la France appelle ses enfants».
Ils arrivent près de nous, et maintenant voici qu'ils crient, en marchant en mesure, avec une espèce de rage: «A Berlin! A Berlin!» sur le rythme vulgaire et féroce des Lampions. Des femmes suivent, marchent vite elles aussi, courant presque, pour ne pas se laisser distancer, mais elles sont muettes et sans joie: des mères, des sœurs, des fiancées.
A Berlin, nous n'y sommes pas encore, et ce cri est plutôt pour serrer le cœur. Comme on aimait mieux l'hymne magnifique qu'ils chantaient d'abord... Ah! voici qu'ils le reprennent: «La victoire, en chantant, nous ouvre la barrière...» et pour un peu, ce soir, ces paroles feraient couler de bonnes larmes... Hélas! de tous ceux qui chantent et qui dansent sous ce ciel d'orage, de tous ces jeunes, de tous ces enfants de France, quand la guerre sera finie, dans deux mois, dans trois peut-être, quand l'effroyable carnage cessera par épuisement, combien en restera-t-il ayant encore une voix pour chanter, et des jambes pour courir?
Et songer que c'est un seul homme et un misérable dément, qui a déchaîné tout cela! Il vit à des centaines de lieues de nous, là-bas à Berlin; mais à lui est échu, et stupidement échu par héritage, ce pouvoir, dont il était mille fois indigne, de prononcer une parole à répercussion formidable; une parole qui est venue jusqu'ici soulever le tumulte de ce soir et nous troubler tous au tréfonds de l'âme! Oh! quelle condamnation sans appel de cette antique et par trop naïve erreur humaine, qui, au xxe siècle, peut donc persister encore: Confier le sort de tout un peuple, avec le droit sans contrôle de déclarer la guerre, confier cela à un seul être, et à un être aveuglément désigné par le hasard de sa naissance, fût-ce même un dégénéré et un fou comme ce Guillaume II, ou comme ce jeune produit plus morbide encore qui espère lui succéder!...
Sur le pauvre cortège de matelots et de soldats qui chantaient à tue-tête pour s'étourdir, voici tout à coup la pluie d'orage qui tombe torrentielle, dispersant les groupes, éteignant les lanternes et les voix. Et nous aussi, il faut rentrer, rentrer et essayer de dormir,—d'autant plus qu'il y aura ce départ, demain matin au petit jour...
Ce départ, c'est la pensée qui revient sans cesse, quoi que l'on fasse pour s'en détourner... Et comment dire ce qui se passe en nous-mêmes, tandis que nous rentrons sous l'ondée! Comment le définir, ce mélange d'indignation, d'horreur, d'angoisse,—et quand même, sans qu'on ose se l'avouer, de presque joyeuse impatience!
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