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Pierre Frédé
Aventures lointaines
Voyages, chasses et pêches aux îles Sitka, voyage en caravane à travers la Perse

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066335120
Table des matières
CHAPITRE PREMIER.
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
CHAPITRE V.
CHAPITRE VI.
CHAPITRE VII.
CHAPITRE VIII.
CHAPITRE IX.
CHAPITRE X.
CHAPITRE XI.
UN JAMBON D’HYÈNE.
VOYAGE EN CARAVANE A TRAVERS LA PERSE.
CHAPITRE PREMIER.
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
CHAPITRE V.
CHAPITRE VI.
PÊCHE DES PERLES A CEYLAN.
CHAPITRE VII.
CHAPITRE VIII.
CHAPITRE IX.
CHAPITRE X.
CHAPITRE XI.
YEGOR, LE PISTEUR D’OURS.
CHAPITRE PREMIER.
Table des matières
Le domaine du Poncet, en pleine Brie, est un édifice sans prétention. Il est situé sur la croupe d’une haute colline au bas de laquelle coule l’Optin qui va, un peu au-dessous du château de Pommeuse, se jeter dans le Grand-Morin, une méchante rivière très poissonneuse, dans laquelle on pêche le goujon perchade, la plus excellente des fritures, les meilleures anguilles et les plus excellentes écrevisses du département de Seine-et-Marne.
Ce domaine, où je vais chaque année passer quelques jours de vacances, appartient à un mien cousin, Robert G…, héritage paternel qu’il habite toute l’année. Je ne le plains pas. Le principal corps de logis, bâti en briques avec angles en pierre de taille et flanqué d’une tour massive servant de colombier, offre plutôt l’aspect d’un vieux tronçon de manoir antique que l’apparence d’une habitation bourgeoise. Le long des murailles grimpent des lierres, des glycines bleues, des jasmins, des rosiers, des clématites dans un pêle-mêle sauvage, en encadrant de leurs verdures les fenêtres et les portes.
On arrive à cette demeure rustique en traversant un pont de bois jeté sur l’Optin et en escaladant une avenue assez rapide, plantée d’une double rangée de noyers, de guigniers, de pommiers, de châtaigniers, et bordée d’une haie épaisse, chevelue et inculte, formée de la réunion de toutes les espèces de ronces, d’arbustes épineux, montant les uns sur les autres dans une confusion primitive. Derrière la maison, sont de vastes et splendides jardins potagers, célèbres par leurs collections d’arbres fruitiers de choix et par leurs superbes produits, qui alimentent en partie les plus riches magasins de comestibles de Paris. Le parc, également encadré par une haie vive, s’étend le long de la colline, faisant face au Morin, et va s’appuyer aux bois de Pommeuse et de Saint-Augustin.
Si la maison présente à l’extérieur l’aspect d’un débris abandonné d’un vieux manoir, elle renferme à l’intérieur de riches et somptueux appartements où l’élégance ne nuit en rien au confortable. Tout ce qui peut charmer les soirées d’hiver s’y trouve réuni: bibliothèque, collection des journaux quotidiens de toutes les nuances politiques et des journaux illustrés, collection de toutes les publications hebdomadaires; revues et albums dus aux meilleurs artistes; partitions d’opéras et d’opéras-comiques; ateliers d’armes, d’engins de pêche. Dans une des ailes de l’habitation, appuyée sur la tour, est un vaste salon circulaire, dont les fenêtres donnent sur la gracieuse vallée du Morin; autour est encadré un vaste divan large comme un lit de repos muni de nombreux coussins; au milieu, est une grande étagère ornée de pipes de toutes sortes et de tous les calibres, de boîtes à cigares, des pots de Chine renfermant cinq ou six sortes de tabacs; c’est la pièce où l’on se réunit pour causer, jouer, fumer ou lire les journaux du jour.
Au bas de l’habitation, et au pied d’une vaste terrasse plantée de tilleuls, est un étang, alimenté par les eaux de l’Optin, descendant des forêts de Vaudoy. Cet étang, d’une dizaine d’hectares d’étendue, est divisé en plusieurs compartiments par des chaussées bordées d’oseraies et de saules sylvestres et pleureurs, et dans lesquels sont enfermées diverses espèces de poissons. De l’autre côté de la maison, en face de l’avenue, est la ferme.
Rien de plus pittoresque et de plus doux que cette habitation; on y respire en approchant comme un parfum de bonheur honnête.
Ceci dit, je reviens à mes moutons.
Un jour, c’était vers la fin de novembre, le cousin Robert m’écrivit:
«J’ai pris ce matin un barbillon de six livres; j’ai accroché onze anguilles l’avant-dernière nuit et ta chambre reste inhabitée. Les pierrots ont fait leurs nids entre les persiennes et les fenêtres. Les hirondelles jacassent dans la cheminée et notre bon abbé Fauveau attend le retour de l’enfant prodigue pour tuer le lapin gras. Ce cher abbé entre dans sa quatre-vingt-deuxième année qu’il porte assez gaillardement, etc.»
Je ne pouvais me dispenser de prendre le chemin de fer et de me rendre au Poncet, où j’arrivais dans l’après-midi. Robert m’attendait assis, à côté de sa porte, sur un banc de bois ombragé par deux poiriers dont les troncs longeaient le mur, et autour desquels s’enroulaient deux vieux rosiers bengales, leurs vieux voisins de murailles.
–Attends deux secondes. Je vais prier Marguerite d’aller chez l’abbé Fauveau et de lui dire que l’heure de fricasser le lapin gras est venue, et en même temps de nous confectionner une matelote monstre. Il saura ce que cela veut dire.
Une heure après mon arrivée nous nous mettions à table. L’abbé Fauveau, vieillard tout blanc, d’une tenue irréprochable, malgré son grand âge, prit sa place ordinaire, la place d’honneur. Nous causâmes tous trois si bien avec la matelote et le lapin gras qu’il n’en resta plus que juste la part de Marguerite, le cordon bleu du cousin Robert, une brave et excellente fille d’un âge très mûr et sœur de lait de mon hôte.
Comme nous finissions de dîner, et que le café fumait dans nos tasses, notre bon abbé, bon et doux comme saint Vincent de Paul, nous entendant parler poissons, écrevisses, anguilles, nous demanda si nous avions lu Buffon.
–Oui, répondis-je, mais il y a si longtemps…
–Que tu n’en as rien retenu… Très bien; mais alors tu ne sais pas ce qu’il dit des chasseurs et des pêcheurs…
–Non! contez-nous cela, cher père.
–Buffon, mes jeunes amis, a dit quelque part, je ne sais où… à mon âge, on a oublié bien des choses… Il y a en ce monde trois genres d’hommes vertueux: les pêcheurs, les chasseurs, les agriculteurs.
–Ce qui revient à dire, fit Robert, que tous les autres métiers sont exercés par des vauriens.
–Laisse-moi continuer, Robert. Les gens qui vivent constamment au milieu de la nature, sous l’œil de Dieu, ne peuvent puiser que de bons sentiments, et pratiquer les plus aimables vertus.
–A ce compte-là, mon cher abbé, interrompit Robert, les Peaux-Rouges et les Sioux de l’Amérique, exclusivement pêcheurs et chasseurs, sont des agneaux, quoi! Et pourtant, si nous nous en rapportons aux voyageurs les mieux scalpés, les Peaux-Rouges et les Sioux sont les plus fieffés gredins qui soient sous la voûte du ciel.
–Pense ce que tu voudras, Robert, mais laisse-moi achever, fit l’abbé en riant… le pêcheur aime le calme et la méditation.
–Ah! pour le coup, mon cher père, je vous recoupe la parole. L’opinion de M. de Buffon semble un peu risquée; car le pêcheur, en suivant de l’œil le bouchon de sa ligne, peut tout aussi bien méditer une scélératesse qu’une bonne action; à preuve, c’est que le citoyen Tropmann aimait à passer ses matinées du dimanche à la pêche à la ligne sur les bords du canal de l’Ourcq; il méditait de bien jolies choses, M. Tropmann.
–Allons, fit l’abbé avec un sourire élyséen, tu vas peut-être me prouver que Buffon était un polisson, comme Racine.
–Non! les hommes de ce temps-là ne valaient pas mieux que ceux de ce temps-ci. Depuis la naissance du monde jusqu’à nos jours, la bête la plus féroce de la création, à mon avis, c’est l’homme, qu’il soit pêcheur, chasseur, agriculteur, apothicaire, huissier ou fabricant de cordes à violon. Caïn tuant Abel, n’est-ce pas le symbole de la scélératesse humaine? J’estimerais M. de Buffon, s’il avait dit ceci:
–Le pêcheur à la ligne est un naïf bourgeois, coiffé d’un chapeau de paille, ou d’une casquette de loutre, immobile comme une huître au bord de l’onde, les yeux écarquillés, suivant de l’œil, avec la patience d’un héron, son bouchon qui pirouette. Ce bourgeois est un être lymphatique qui se familiarise avec les coups de soleil, les rhumes de cerveau, les engelures, qui aime le chant de la cigale et du coucou, le soupir du vent, l’asticot, la matelote et la friture, et qui laisse sa femme porter la culotte. Nature mélancolique, il boit et mange comme un hanneton; c’est un être anémique, névrosé, qui ne pense à rien. Une créature du bon Dieu qui a trop vécu et s’éloigne de la société pour vivre tranquille au plus près de l’œil de son Créateur, sous un saule pleureur ou un peuplier, et oublier les turpitudes de sa jeunesse. Ce genre d’homme n’a pas d’opinion politique, mais sous cette trompeuse et apparente placidité, il est rageur. Il nourrit une haine féroce pour celui qui vient lui faire concurrence dans le voisinage du saule pleureur et du peuplier où il pêche. Et cette haine enragée irait jusqu’à le plonger dans l’onde et l’éternité, s’il en avait la force et n’était la crainte du gendarme et de madame la guillotine.
–Et le chasseur? demanda l’abbé en souriant.
–Le chasseur, cher père, aime les chiens, la poudre, les coups de fusils, la gibelotte, le vin blanc, la blague, les hâbleries, et les filles d’auberge. C’est ordinairement un homme sanguin et nerveux, doué d’un appétit et d’un estomac d’autruche, capable de remiser une provision de victuailles et une quantité de liquides à soutenir un chameau pendant sept jours. Armé de pied en cap, il doit se donner un air féroce, et rouler des yeux comme un crocrodile, être cuirassé contre les plaisanteries et les quolibets, avoir des opinion s politiques très carrées. Quand, à la fin de la journée, il rentre bredouille, son exaspération ne connaît plus de bornes, et sa jalousie de la chance et de l’adresse des autres prend quelquefois des proportions criminelles qui peuvent le conduire jusqu’à parlementer avec des braconniers. et leur offrir avec une cordiale poignée de main un verre de vin fuschiné.
–Et le braconnier? demandai-je au cousin Robert?
–Le braconnier est un gredin de la race de Caïn, qui a cassé les reins de son frère d’un coup de matraque, pour lui voler son gibier, et qui finit tôt ou tard par trouer la peau d’un gendarme ou d’un garde, après quoi l’État lui paie son passage pour Cayenne, agrémenté d’une pension viagère quand on ne le raccourcit pas de la tête.
A ce moment, arrivèrent le docteurCorbin, le labellion Michegru, le géomètre de l’endroit, M. Courra-patte, quelques vieux célibataires, anciens militaires en retraite. Tous venaient chaque soir chez Robert faire leur partie, qui aux cartes, qui au billard, aux échecs ou aux dames; cette société de tous les jours composait le cercle de son intimité. Quelques instants après, un autre personnage de la localité apparaissait, son fusil sur l’épaule, sans se faire annoncer, comme un commensal toujours attendu avec plaisir, et que l’on salua d’une exclamation bruyante de joie, dans laquelle la voix de mon hôte n’avait pas le timbre le moins élevé.
–Bonsoir, la compagnie!
–Tu arrives à propos, Mathieu, fit Robert. Voici un vieil ami qui vient pour chasser. Tu vas prendre une tasse de thé, et tu nous conteras une histoire pour nous distraire un peu, tu en as pas mal dans ton sac.
–Pas possible, monsieur Robert; pour le présent je suis essoufflé. Je suis venu vite, pour échapper à l’orage qui gronde dans le lointain et qui va tout à l’heure faire danser les tuiles. Le ravin est rude à monter. Laissez-moi prendre du vent, car celle que j’ai à vous narrer est assez longue.
Mathieu, que l’on avait, dans les environs, bien injustement surnommé «le braconnier», était un ancien marin. Après une campagne de pêches dans les mers polaires, qui avait duré trois ans, il s’était, à son retour, engagé dans l’armée, avait successivement fait la guerre en Crimée, en Chine, au Mexique, en Italie, et en avait rapporté la médaille militaire et le ruban de chevalier de la Légion d’honneur; décorations qu’il ne portait que le dimanche et les jours de fêtes pour aller entendre la messe à l’église de la paroisse. Son congé fini, il était revenu se fixer au pays, où il vivait du produit d’une centaine de ruches qu’il gouvernait habilement et de la fabrication, des balais de bouleau et de genêt. Brave garçon, très spirituel et amusant, ayant toujours au service de ses amis des histoires de chasse et de braconnage à dérider la face du gendarme le plus grave, de Pandore lui-même et de son brigadier.
Mathieu but un verre de punch pour donner du ton à ses bronches, bourra vigoureusement sa pipe.
–Dam! fit-il en se grattant la tête comme pour faire jaillir de ses souvenirs quelques épisodes dramatiques de sa vie de marin, j’ai navigué dans la grande tasse… J’ai pêché et chassé des phoques, des pingouins, des loutres, des canards, des rennes sauvages, des ours…
Mais avant d’arriver dans les mers polaires et de vous parler de loutres et de castors, il faut que je vous donne un idée de mon voyage à travers les deux Océans, puis de l’aspect du pays.
CHAPITRE II.
Table des matières
Je me suis embarqué à Dieppe sur la Fanny, un beau trois-mâts de sept cents tonneaux, aménagé, gréé et armé pour la pêche de la baleine, capitaine Brisecôtes, surnommé Poing de fer, parce que, quand il laissait tomber sa main sur l’épaule d’un matelot, il y faisait autant de trous qu’il avait de doigts. C’était un vieux loup de mer, connaissant son métier comme pas un. Bon enfant au fond, mais à cheval sur la discipline; il ne fallait pas l’asticoter et rire de trop près avec lui. C’était un petit-cousin à moi. Un jour, j’avais alors vingt ans, il me dit:
–Mathieu, si tu n’es pas un fainéant, tu t’embarqueras avec moi. J’ai besoin d’avoir sous la main un garçon de confiance, intelligent. Je te donne la pâtée, la niche et quatre-vingts francs par mois, ce qui équivaut à une cent deuxième part, si tu ne restes pas en roule. Au retour, tu te trouveras à la tête de deux mille huit cents francs, puisque nous devons faire une campagne de trois ans dans les mers boréales.
–Certainement, ça me chausse comme un gant, que je lui réponds, et si c’est pour de bon.
Ace doute, Brisecôtes m’envoie une tape sur l’épaule, que j’ai failli à en devenir bossu.
–Mathieu, quand je dis quelque chose, je ne ris jamais; entends-tu bien, mon garçon, il faut t’habituer à cela.
–C’est bon, j’accepte si tu consens à me frictionner l’estomac avec un verre de tafia pour me remettre l’épaule.
Le capitaine n’était pas un agneau à son bord, tant s’en fallait. Élevé sur les bâtiments de guerre, où il avait fait son apprentissage de marin, il se croyait très sérieusement, de par la grâce de Dieu et le droit divin, capitaine de la Fanny et que tout le monde, du plus petit au plus grand, devait plier sous ses moindres ordres: en un mot, c’était un autocrate absolu sur son navire. Je m’étudiai à ne pas le contrarier; car, quoique étant petits-cousins, que sa grand’mère et la mienne fussent sœurs, il m’aurait envoyé à la cale comme un mousse, ou fait appliquer sur les épaules une collection de coups de garcettes de tous les calibres. J’oubliais de vous dire qu’il avait le pied aussi leste que la main, et qu’heureusement pour l’équipage il ne se chaussait jamais autrement qu’avec des escarpins, afin, disait-il en riant comme un bouledogue qui montre les dents, que sa chaussure fût moins lourde à pendre aux reins de ceux qui se trouvaient à la portée de ses jambes.
Huit jours après cette entrevue, la Fanny quittait, moi dessus, le port de Dieppe.
Dans une navigation aussi longue, vous devez bien le penser, si la mer a quelquefois des heures douces et agréables, des calmes à se faire adorer, elle a aussi des grains d’une violence à tout briser.
Quand la tempête ou l’ouragan creusait de profondes vallées et soulevait des montagnes d’eau, le navire dansait des polkas échevelées, et la turbulence de ses mouvements occasionnait des dérangements considérables dans l’équilibre de mes entrailles. Je me tordais, en poussant des cris de paon, dans les angoisses et l’agonie de ce mal de mer dont on rit, et qui se traduit par des hoquets de cholérine quand il ne convertit l’homme le plus robuste en un cadavre inerte. Je n’avais plus conscience de ce qui se passait autour de moi. Si vous m’aviez vu dans ces moments-là, vous m’auriez pris pour un spectre ou un fou échappé de l’hôpital. Je n’avais plus figure humaine; ma barbe s’ébouriffait comme la fourrure d’un porc-épic. J’avais le teint citron, les yeux hagards et la chevelure comme un nid de pie.
Brisecôtes qui se tenait à la mer ni plus ni moins qu’une dorade, ne pouvait comprendre qu’on ne pût pas vaincre le mal; il était agacé de me voir en cet état, et, quand je souffrais et me traînais vers le bord du navire pour payer un tribut à Neptune, son humeur s’assombrissait, ses colères concentrées se traduisaient par une explosion de jurons formidables, il s’écriait:
–Va te coucher, poltron; tu es l’être le plus inutile qui se soit jamais cassé les dents à mordre du biscuit à mon bord.
Après trois semaines de navigation par les brumes froides de la Manche, sur les sombres vagues du nord à la crête écumante et sinistre, aux rauques mugissements, nous entrâmes dans les mers délicieuses et calmes des tropiques.
Peu à peu, je me familiarisai avec la mer; à l’état de malaise succéda un appétit d’enfer, et Brisecôtes, irrité de me voir manger si fort, s’écriait:
–Si j’avais cinquante gaillards aussi gloutons que toi à bord, il me faudrait embarquer un troupeau de bœufs. Mais attends un peu, je vais te faire donner du biscuit; pendant que tu amuseras tes dents de requin à le casser, tu ne penseras pas à dévorer les vivres de la Fanny.»
Nous gagnâmes enfin les vents alisés. Sous les latitudes éblouissantes et animées de l’équateur, l’Océan est généralement calme; ses mouvements sont réguliers, la vague longue et ondulante est moelleuse et caressante; elle vous soulève et retombe mollement en pluie de perles lumineuses comme les gouttes irisées des rosées de printemps. Le navire glisse comme un patin, et l’équipage, moins occupé et surtout moins éreinté, n’a plus qu’à se laisser vivre.
La chaleur devint si forte que les matelots durent manœuvrer en caleçon et en chemise avec un chapeau de paille de riz sur la tête. Le soir, nous nous réunissions au pied du grand mât ou à l’avant, accroupis comme des pingouins sur la grève, les uns, mâchant du tabac en carotte, les autres fumant dans une pipe veuve de son tuyau, nous écoutions silencieux ces éternels contes, ces aventures sans pareilles d’un vaisseau maudit, bâti un vendredi, baptisé et gréé un vendredi, et disparu un vendredi.
Au delà de l’équateur, nous retombâmes dans une mer terrible, clapotante, mouvementée; les voiles s’enflèrent, les mâts et le bâtiment crièrent de toutes parts, comme un vieux bahut qu’on effondre; le capitaine hurlait plus fort que la tempête et que les vagues qui venaient mordre les flancs du navire. Enfin nous entrâmes dans le détroit de Magellan, après l’avoir cherché pendant vingt heures. C’est en le traversant que nous perdîmes le meilleur matelot du bord, Joseph Laplanche, dit Rat-d’eau, un brave garçon, enlevé par un coup de mer.
Ce détroit, resserré, d’un côté, par des îles biscornues couvertes de broussailles ou de marécages, de l’autre par le bout du continent américain, déchiré, contorsionné, tordu, soulevé par des révolutions plutoniennes, est d’un aspect âpre et rude. Ce panorama gigantesque de sombres falaises tapissées de lichens d’un vert maussade était loin d’égayer la vue de l’équipage.
Le capitaine jeta l’ancre dans la baie du port Famine, pour faire de l’eau et mettre ses lettres à la poste. Or, la poste, dans ce pays désert, est tout simglement une boîte en fer-blanc suspendue à un énorme sapin perché sur un mamelon au bord d u rivage. Tous les navires qui passent dans le détroit, revenant en Europe, prennent les lettres et les emportent religieusement soit en Amérique, soit en Angleterre ou en France. Aucun capitaine ne manquerait à ce devoir.
Quel pays! Partout régnait une effrayante solitude; pas l’ombre ni la trace d’une habitation ou d’un homme. Autour de nous, sur le rivage, sur la mer même, dans le lointain, rien que des légions multiples de palmipèdes de toutes les formes, de toutes les couleurs, par centaines de mille, se multipliant en paix, depuis le goéland jusqu’à l’oie et au manchot (kingpingouin); rien que des oiseaux de proie, depuis le vautour infect jusqu’au corbeau. La surface du sol, formée de collines peu élevées et de plaines basses immenses, était dénuée d’arbrisseaux. De temps en temps, sur la crête des ondulations les plus hautes, se montraient quelques tristes sapins, quelques chétifs bouleaux; le reste de la verdure se composait d’une dizaine de variétés de graminées, hautes comme des roseaux, poussant sur des tourbières et servant d’asile aux aquatiques.
Pendant les quelques heures de relâche que nous y fîmes, je tuai des manchots, sorte d’oiseau stupide, toujours posé sur ses deux pattes, le bec en l’air et immobile.
Pour des hommes au régime de la viande salée, la chair de ce volatile, bien que huileuse, nous sembla avoir le goût des meilleures poulardes de France. Mais je me hâte de vous dire que je n’ai pas la prétention de croire que mon opinion soit sans appel.
A peine avions-nous levé l’ancre que le bâtiment fut assailli par un de ces coups de vent brusques et rapides, si fréquents dans ces parages.
C’était un matin. Le soleil commençait à se lever à l’horizon et lançait de temps à autre ses longs rayons à travers des nuages noirs et épais que charriait le ciel. La tempête éclata tout à coup avec une fureur inouïe. Les vagues mordaient et souffletaient le navire avec une telle rage que le capitaine dut se laisser aller à la grâce de Dieu, toutes les voiles bas. Nous demeurâmes pendant quatre jours et quatre nuits, les bras croisés, à la merci des flots. Que faire, quand cette grande et sublime voix de l’Océan délirant de fureur se fait entendre, que des abîmes effroyables se creusent sous vos pieds, et que mille avalanches de tonnerre roulent sur vos têtes, que les mâts gémissent, que les eaux grondent, sifflent, étincellent? Regarder sur les eaux profondes et suivre les formes confuses et les flancs argentés des requins tournoyant autour de nous dans l’attente d’une proie que la mort ou un accident pouvait leur apporter. Ce n’était pas gai.
Les coffres mal amarrés, la vaisselle, la marmite elle-même, tout roulait sur le pont, d’un bout à l’autre, et, au milieu de ce tapage infernal, on entendait la voix du capitaine commander les manœuvres. Après cent vingt heures de rauques gémissements, l’Océan se calma un peu, et le navire, poussé par un vent encore violent à déraciner les Invalides, filait vent arrière, quinze ou seize milles à l’heure, faisait des bonds à vous faire passer le frisson dans le dos; il sautait sur la lame comme un poisson volant. Laplanche était à l’arrière; une montagne d’eau prend le navire en flanc, le couche, passe par dessus et emporte le malheureux matelot. Au cri terrible poussé par le timonier: Un homme à la mer! tout l’équipage monta sur le pont; on s’empressa de jeter par-dessus le bord tout ce qui pouvait aider au salut du malheureux. La mer, bouleversée jusque dans le fond des abîmes, ballottait le navire comme une plume, et rendait impossible toute tentative de sauvetage par une chaloupe. Le pauvre matelot, roulé, par les vagues, s’approche d’une bouée, il la saisit enfin, et chacun de nous s’écrie: Il est sauvé! Tous les bras lui sont tendus, le capitaine l’encourage, s’accroche aux ancres au risque de se faire briser; il veut être le premier à ressaisir son matelot. Vains efforts! une lame le pousse et l’écrase contre le navire.
Inutile de vous dire la douleur de l’équipage, vous pouvez vous la figurer. Le capitaine s’arrachait les cheveux, il pleurait comme un enfant, et chacun de nous eut la prudence de se tenir quelques jours à distance de ses escarpins qui, dans ces moments critiques, traduisaient trop énergiquement sa douleur et sa colère.
Le navire reprit sa marche toujours avec une queue de requins dans son sillage. L’équipage retourna à ses manœuvres, et, quelques jours après, personne ne parla plus de la tombe sans fond qui venait de se fermer sur un camarade aimé. Le lendemain tout était oublié. Pauvre Rat-d’eau! Le marin ne s’occupait plus du passé; il ne songeait qu’à l’avenir. Sa pensée d’ailleurs le reporte incessamment vers sa famille laissée sans protection, sans guide, et sa vieille mère qu’il ne reverra peut-être plus!
Le détroit de Magellan franchi, nous entrâmes dans le Pacifique, parfois,–malgré son nom,–tout aussi rageur que les mers du Nord. L’Océan se fit beau, azuré, et le ciel sans nuage permit au soleil de nous inonder de ses flots de rayons ardents. L’équipage se reposa de nouveau de ses fatigues.
Cependant le capitaine était triste et sombre au milieu de la gaieté générale. Pourquoi? Je n’ai jamais pu le savoir. C’était un être très contrariant. Il se promenait d’un bout à l’autre du navire, et quand il passait près de nous, il nous appelait paresseux, fainéants, et prétendait que notre gaielé était un manque de respect, un oubli des convenances; que nous étions des gens de rien, mal élevés. Drôle d’homme! on ne surprenait un sourire sur ses lèvres que quand il lui tombait une dent, et il avait sa mâchoire à peu près complète.
Un baleinier, une fois sorti du port, ne fait point escale. A moins qu’il n’éprouve en route des avaries graves qui l’obligent à relâcher, il va droit et le plus vite possible, sans s’arrêter, au but de son voyage.
Or, quand le matelot commence à compter quatre-vingts ou cent jours de navigation sans la plus petite relâche, que le temps soit beau ou laid, que la mer soit calme ou enragée, il s’ennuie, il est triste, taciturne, il éprouve l’irrésistible besoin de déraper vers quelque bouchon (débit de liqueurs). La manœuvre ne se fait plus avec ces refrains bien connus.
Or, il y avait quatre-vingt-sept jours que nous étions en route et personne ne riait plus à bord. Tout le monde semblait être pris de nostalgie. Le capitaine Brisecôtes se mit à jurer comme un possédé.
–Comment, marsouins, je vous donne du poisson frais, de la viande fraîche et du pain frais à peu près tous les jours. Je vous donne du lait chaud (du rhum) soir et matin, du plum-pudding, du café, et vous n’êtes pas contents? Vous faudrait-il pas des dindes truffées? des poulardes du Mans, des pâtés de foie gras, de la chartreuse, etc.»
A cette explosion de colère succédait un bon mouvement; il faisait monter une douzaine de bouteilles de tafia et ouvrir quelques boîtes de friandises pour régaler l’équipage. On festoyait délicatement, le grog coulait à plein verre; on se couchait content.
Il avait un faible pour moi, moins à cause de la parenté qui nous unissait que parce que j’avais su le prendre par son faible. Et ç’avait été pour moi, pendant plus d’un mois, une étude de tous les instants, car j’avais à me garantir des giroflées dans les épaules et de ses escarpins dans les jambes. Il aimait le pot-au-feu! Sans un bon bouillon bien corsé, disait-il, il n’y a pas de bon dîner.
Et à bord, deux fois par semaine, je lui mitonnais un consommé à mouler le torse du Père éternel. Ces jours-là il m’appelait son cher Mathieu, et il me disait vous par respect pour mon talent culinaire.
Je fus longtemps sans pouvoir arriver à saisir son goût: tantôt c’était fade, tantôt trop salé; une autre fois le pot-au-feu manquait de couleur, ou bien il n’avait pas d’yeux. Enfin un jour il m’appela.
–Mathieu, me dit-il, fais-toi donner deux quarts de vin. Tu m’as fait un potage qui mérite une récompense. Et maintenant que tu es parvenu à faire selon mon goût, j’espère que tu vas continuer, si tu ne veux pas que je te fasse danser au son de mes escarpins, entends-tu?
–Diable, qu’ai-je donc mis aujourd’hui dans la marmite, que le capitaine est content? me demandai-je, repassant dans ma pensée, un à un, tous les ingrédients qui avaient dû entrer dans le confectionnement du bouillon.
Je vidai le vase pour en passer le résidu à l’analyse la plus scrupuleuse. Et que trouvai-je au fond? une tabatière dite queue de rat, en écorce de bouleau, dans laquelle j’avais renfermé trois noix muscades et un bâton de pommade à la vanille. Laquelle tabatière était tombée, en compagnie d’un paquet de clous de girofle, je ne sais comment, d’une planchette qui se trouvait au-dessus du fourneau.
–Le capitaine a le palais et le gosier doublés et chevillés en cuivre, comme la coque de la Fanny, pensai-je, pour aimer un bouillon de cette force-là. Enfin, si c’est son goût, il ne faut pas le contrarier; on ne peut pas disputer des goûts et des couleurs.
Des clous de girofle, de la noix muscade, j’en avais dans les provisions du bord; mais par quoi remplacer le bâton de pommade? Je me creusai la cervelle pendant tout le reste de la journée et la matinée du lendemain pour trouver un équivalent; j’étais d’autant plus pressé d’arriver à un résultat que l’heure du dîner approchait.
J’étais dans cette vive préoccupation., lorsqu’un matelot, Jacques Grattepatte, m’aborda en disant:
–Est-ce que tu as un lézard dans le nez, Mathieu, que tu as l’air tout chose?…
–Non, Grattepatte, mais j’ai un bâton de pommade qui m’embarrasse.
–Conte-moi ton histoire, et, si je puis t’aider, tu sais, Grattepatte est ton ami le plus désintéressé; il échangera volontiers son idée contre trois quarts de n’importe quoi que tu me repasseras de la cantine.»
Je lui contai mon aventure, mon inquiétude et mon embarras.
–Comment! marsouin, tu t’inguiètes pour si peu de chose! Si le capitaine aime la pommade, remplace-la par des bouts de chandelle, ça fait de l’œil, ça.
Ce fut un trait de lumière. Tout à l’heure les escarpins du capitaine m’apparaissaient d’une grandeur démesurée, désormais je n’aurais plus à les redouter.
Mais, me demandais-je, si le capitaine s’aperçoit que je fais de l’œil à son bouillon avec des vieux bouts de chandelles!... Bah! en ayant soin d’en jeter les mèches, je ne cours aucun risque. Et je lui fis du bouillon comme l’avant-veille, qu’il trouva excellent. Mais comme la libéralité souvent renouvelée de deux quarts de vin aurait diminué la provision du bord, le capitaine me dit:
–Dorénavant, je remplace le vin par une tasse de mon consommé; ça te remettra l’estomac, entends-tu, mon garçon.
–Oui, capitaine, répondis-je d’un air hébété.
–Et pour que personne de l’équipage ne te jalouse de la faveur que je te fais, tu la prendras là, à ma table, et tu n’en diras rien. Tiens, avale ça tout de suite, ajouta-t-il de sa voix brève et saccadée, en me présentant une grande timbale d’étain pleine du liquide au suif.
Le ciel me fût tombé sur la tête que je n’eusse pas été plus abasourdi; je perdis l’équilibre comme si un boulet était venu se ruer dans mes jambes; je me sentis aussitôt l’estomac convulsionné comme si j’y avais eu un nid de serpents; mes joues pâlirent, mes dents claquèrent, mes lèvres se comprimèrent, et quand il me présenta la tasse j’éprouvai les mêmes symptômes qu’un hydrophobe tombant dans une fontaine d’eau limpide.
–Eh bien! quoi? tu n’aimes pas le bouillon?... tu es bien difficile; un bouillon corsé comme celui-là.
–Capitaine… c’est que j’ai des crampes d’estomac… et quand j’ai des crampes, je ne peux rien prendre du tout… Ça me vient de nourrice…
–Dès l’instant que cette aversion vient de nourrice, je n’insiste plus, monsieur Mathieu.
Et je ne fus pas condamné à boire du bouillon à la chandelle.
Deux mois après cet événement, nous approchions enfin du terme de notre longue course. Les terres californiennes, puis les îles du Prince-de-Galles et du Roi-Georges montrèrent leurs dentelures bizarres et uniformes.
Partis à la fin de décembre, nous arrivâmes devant Sitka le2avril, c’est-à-dire au printemps. En longeant les côtes pour reconnaître New-Archangel, la capitale de cette colonie russe, quelques indigènes vinrent en bodarie à notre rencontre en criant: Heâ hâ!!heâ hâ!!! ce qui est leur manière de dire bonjour.
CHAPITRE III.
Table des matières
A cinq heures du matin, nous laissions tomber l’ancre en face de cette ville, et, vers huit heures, le youyou nous mit à terre, le capitaine et moi, en compagnie de dix paniers de vins de choix.
Le gouverneur, prévenu de notre arrivée par la vigie du fort, nous attendait sur le quai. Il était en robe de chambre à ramages, fourrée de peaux de renards et fermée à la ceinture par un foulard roulé. Il avait la tête coiffée d’un énorme bonnet en fourrure de zibeline, et il tenait à la main une pipe en bois de jasmin aussi longue que lui. Mais, me dit-on, c’était l’habitude de ce brave homme de s’affubler ainsi pour ménager son uniforme, qu’il n’endossait que quatre ou cinq fois par an, à la fête du czar, à Pâques, à la fête de Noël et au jour de l’an. Ces jours-là il passait en revue sa garnison composée de seize Kosaks déguenillés, armés de lances et suivis de leurs femmes, probablement pour servir de public enthousiaste chargé de crier: Hourrah!
–Viens, Mathieu, me dit le capitaine, je t’invite à dîner chez le gouverneur; un brave homme, un drôle de corps qui se teint les moustaches en gorge de pigeon. Tu feras un tour à la cuisine pour surveiller la marmite et nous mijoter un de ces bouillons que tu fais si bien. Tu ne sais pas mal arranger un civet, nous verrons à en fricoter un. Il faudra nous distinguer. Le gouverneur est porté sur sa bouche; il n’a que ça de plaisir, ce brave homme, et c’est le faible par où il faut le prendre pour obtenir quelque chose de lui. Tu entends?
–Bien capitaine, mais pour faire un civet, il faut un lièvre.
–Nous sommes dans le pays où il est né; le lièvre pullule ici comme les puces dans les rues de Rome, et les punaises sur la route de Moscou.
–C’est bien, capitaine, ce soir le gouverneur sera votre ami.
–Que Dieu t’entende!
A ce moment, nous abordions le quai.
–Capitaine, s’écria le brave homme, en lui tendant la main comme à une vieille connaissance qu’on revoit avec plaisir, soyez le bienvenu.
–Me voici des vôtres pour toute la saison de pêche, répliqua Brisecôtes en serrant la main du gouverneur. Avez-vous de la baleine, des phoques, des loutres?
–Nous causerons d’affaires entre la poire et le fromage, car vous allez dîner avec moi, c’est convenu.
–Je vous présente Mathieu, un cousin à moi, que j’ai embarqué pour lui faire voir du pays; c’est un lapin qui vous fricasse un lièvre comme défunt Vatel, et qui vous fait un pot-au-feu à réveiller un mort. Je ne vous dis que ça!
–Monsieur, me dit le gouverneur avec empressement et en me tendant la main, touchez là, vous êtes des nôtres. Bien que nous soyons ici à plusieurs milliers de lieues de l’Europe, nous protégeons l’art. culinaire, à défaut d’autre, ajouta-t-il en riant à se déboîter la mâchoire. Je ne cuisine pas mal une loutre et un faïtan, mais je n’ai jamais pu faire un bouillon français; vous me donnerez votre recette.
–Pour le bouillon, ajouta Brisecôtes, c’est le roi des cuisiniers.
Et il nous conduisit au palais du gouvernement, grand bâtiment en briques et bûches, ma foi assez confortable pour un pays où les hommes se creusent des trous en terre comme les taupes.
Durant le dîner, le gouverneur m’interpella sur les diverses manières d’arranger certains poissons.
–J’ai, me dit-il, dans le silence de ma retraite, inventé, après mille essais infructueux, dix-sept manières d’accommoder le faïtan (poisson plat qui ressemble à la raie), et je vous donnerai demain un échantil-Ion de mon savoir-faire. Capitaine, vous êtes mon goste (invité).
A cette proposition inattendue, le capitaine Brisecôtes blêmit; le malheureux se voyait condamné le lendemain à passer huit heures à table pour mâcher rien que de la raie arrangée à dix-sept sauces différentes, lui qui aimait le poisson à peu près comme vous aimez les arêtes.
Le lendemain, le capitaine eut bien envie de rester sur son carré, et de faire dire au gouverneur qu’il était malade, afin d’échapper à l’abominable corvée de goûter à cette macédoine; mais, dans la crainte d’offenser un homme dont il avait besoin, il se résigna au supplice qui l’attendait. Il est inutile que je vous rapporte ses grimaces, ses contorsions et les éclairs de colère qui lui sortirent des yeux, non plus que le nombre de verres de rhum dans lesquels il noya les susdites sauces: vous le devinez.
Pendant huit jours, ce fut une série de déjeuners et de dîners pantagruéliques, tantôt à terre, tantôt à bord. Quand on traitait le gouverneur à bord, on préparait une cabine à son intention, dans laquelle on le déposait, à la fin du repas, pour faire sa digestion.
–Vous êtes fort sur les civets, les gibelottes et les matelotes, me dit un jour M. Asinoff, le gouverneur de Sitka. Ce n’est que depuis que vous êtes ici que je sais ce que c’est qu’un lièvre, un lapin et du poisson arrangés à la française. Je vous ai observé, et je crois avoir retenu votre manière de faire. Mais, quant au bouillon, j’avoue que j’ignore complètement ce que vous y mettez pour lui donner ce haut goût qui flatte le palais d’une manière aussi étrange, et cet œil moelleux et appétissant: celui que me fait ma cuisinière n’est que de l’eau de vaisselle en comparaison du vôtre. Que diable pouvez-vous y mettre pour lui donner l’œil, la couleur et ce fumet à réveiller un mort, comme dirait le capitaine? Voyons, Mathieu, soyez bon enfant, dites-moi votre secret?
–Il n’y a pas de secret, je vous assure; tout dépend de la cuisson et du temps.
–Impossible! impossible, Mathieu. Il y a là quelque chose dont je ne puis me rendre compte.
J’avoue que l’insistance du gouverneur me contrariait beaucoup. Je ne pouvais pas lui dire que je remplaçais le bâton de pommade par un bout de chandelle, sans courir le risque ou de lui laisser croire que je me moquais de lui en disant la vérité, ou d’exciter son dégoût pour un bouillon fait avec une addition de suif, et d’avoir à redouter la colère du capitaine; je lui répondis:
Je vous assure, commandant, que le goût que vous trouvez à mon bouillon vient du girofle, de la muscade, de la cannelle et du laurier que j’ajoute aux légumes.
–C’est égal, fit-il, en s’en allant pour prendre le café, il y a dans vos bouillons comme un goût de mouton… Il faudra que j’essaie…
Il avait trouvé le goût du mouton, mais il ne soupçonnait pas l’extrait de mouton dont je me servais.
Avant de continuer mon récit, permettez-moi de vous faire un tableau du climat et du pays.
Le tableau que nous offraient ces groupes d’îles et d’îlôts ne manquait pas de grandeur ni de majesté. Ce n’était pas la riche et splendide végétation du ciel des tropiques, mais la teinte sombre des sapins, des mélèzes, mélangée çà et là de bouquets de bouleaux et d’aulnes assez chétifs, dont les bourgeons naissants mariaient leur fraîche et tendre verdure, formaient un contraste qui n’était pas dénué de beauté. Tout, dans ce pays, est d’un aspect étrange. L’atmosphère est remarquable par son extrême variabilité, par sa densité et sa couleur sombre. Le ciel charrie des nuages noirs, épais, déchirés. A un calme profond succède brusquement une violente tempête; à un soleil brûlant succèdent des pluies diluviennes, qui donnent à ce groupe d’îles une humidité excessive.
Les hivers et les étés sont les mêmes qu’en Suède et en Norwège.
L’été est un jour qui dure trois mois et un soleil qui ne se couche pas pendant quatre-vingt-dix jours.
Les hivers sont éclairés par ces longues nuits polaires avec cette clarté poétique des aurores boréales, mais les froids ne sont pas plus intenses que ceux de la Hollande, et néanmoins l’été n’y est pas plus chaud qu’à Stockholm et à Saint-Pétersbourg. Celte température est funeste au pays. Ce singulier phénomène est dû au voisinage de la mer et aux courants du Pacifique qui élèvent la température, mais cette température humide, pourrie, inconstante, rend difficile la culture des céréales.
Les Russes n’ont pu jusqu’à présent obtenir que quelques maigres légumes, tels que choux, navets, carottes, haricots et pommes de terre, avec lesquelles ils nourrissent en partie un très petit nombre de volailles. Le sol de ces archipels a beaucoup d’analogie avec les îles qui enveloppent le sud de la Finlande: il est rocailleux, couvert, et, pour ainsi dire, semé de blocs de roches, de granit et de basalte, amoncelés les uns sur les autres, ou roulés çà et là, enveloppés de cette éternelle mousse verdâtre qui envahit partout la croûte du sol, grimpe aux arbres et s’accroche à tout; les framboises, les airelles, le gouloubnika, ou raisins d’ours, dont le grain, la couleur le goût se rapprochent de nos raisins de vignes, font d’excellentes conserves. Les colons et les indigènes recueillent précieusement tous ces fruits, ainsi que vingt sortes de champignons comestibles pour leurs provisions d’hiver. Tout le pays est couvert de forêts; ces forêts se ressentent de la rudesse du climat: elles abondent en bois résineux et en bouleaux maigres et tortus. Cependant on aperçoit de temps à autre des conifères gigantesques, trois, quatre, peut-être six fois centenaires.
–Les côtes, généralement peu élevées, mais déchirées, caillouteuses, coupées de ravines, murées de roches, sont le rendez-vous des oiseaux aquatiques à duvet, qui viennent pondre et couver leurs œufs au milieu des vastes jonchajes qui les bordent.
L’établissement principal des Russes est New-Archangel, ou plutôt Sitka, dans l’archipel de Norfolk, bourgade enveloppée d’une enceinte palissadée, défendue par des tours carrées et des fossés, au milieu desquels règne une muraille de pieux. C’est la capitale du pays, le chef-lieu, sur le continent américain, de la Compagnie russe des pelleteries. Ce bourg est sur un terrain fort bas, au pied d’une colline d’une déclivité assez rude. Pour ne pas être noyés en été, ensevelis sous les neiges en hiver, la plupart des habitants ont bâti leurs maisons sur pilotis.
La forteresse est au-dessus de la ville, sur la crête d’une falaise rocheuse déboisée; c’est là que le gouverneur a établi sa demeure. Qui a vu un village norwégien ou russe peut se faire une idée de cette bourgade, renfermant environ trois cents maisons bâties en bois, entourées de sapins, la plupart entre cour et jardin; une église, un hôpital, une école, une pharmacie, une maison de bains et les immenses magasins de la Compagnie russo-américaine. En dehors, à l’ouest, est un village habité par des Koloches, indigènes du pays; à l’est, sont les jardins, les potagers et quelques petits champs de légumes. L’église est desservie, par trois ou quatre prêtres de l’ordre monastique de Saint-Basile, assistés d’autant de barbiers chargés d’inoculer la vaccine, de saigner les malades, de poser les sangsues et de chanter au lutrin. Après cinq ans de résidence dans le pays, prêtres et barbiers peuvent retourner en Russie.
La population de la colonie n’atteint pas, je crois, huit mille individus, dont sept cents Européens,–tous éparpillés dans un rayon de quatre à cinq cents kilomètres, composés en partie d’employés de la Compagnie, d’exilés venus de la Sibérie, qui se sont alliés à des femmes indigènes, et d’habitants transportés des îles Kadiak.
La baie est sûre, parfaitement abritée, excepté des vents du sud. Elle est signalée, le jour, à dix ou douze lieues au large, par une montagne aplatie à son sommet, qui s’élève derrière l’archipel; de nuit, un phare, perché à l’entrée de la baie, projette sa lumière à sept lieues en mer.
Pour la protection des trappeurs russes, une centaine de fortins ont été établis le long des côtes, des embouchures des fleuves et des rivières de ces contrées désertes. Tous sont bâtis sur le même modèle: carrés plus ou moins réguliers, enveloppés de fossés, renfermant un isba (maison) en rondins de sapins, bâtis de façon à résister à un siège. Les indigènes y viennent échanger leurs fourrures contre divers objets manufacturés, du tabac, de la farine, de l’eau-de-vie, des vases en fonte ou en cuivre, des ustensiles de ménage, de vieilles houppelandes.
A la fin de chaque saison de chasse, les fourrures sont acheminées vers Sitka et, par Okhotsk, sur Irkoustk, où sont établis l’entrepôt général et les comptoirs de la Compagnie et où elles sont triées et examinées avec soin.
Le premier choix est réservé pour les marchés de Moscou, Saint-Pétersbourg, Nijni-Novogorod, où des marchands arméniens en enlèvent la plus grande partie pour Constantinople; le deuxième est expédié à la foire d’Irbit et vendu aux Boukhares, aux Persans et aux Tartares Kirghiz; le troisième à Kiakta pour les marchés chinois.
Les indigènes du littoral américain, qui se sont répandus sur ces îles, sont des Roloches, hommes trapus, osseux, robustes, habiles chasseurs. Sous une administration plus prévoyante et surtout moins éloignée des yeux et des oreilles de l’empereur, ils eussent pu, greffés sur le Russe, former le noyau d’une population mêlée, très énergique et très intelligente. Mais là, comme dans les provinces sibériennes, les agents de la Compagnie, échappant à tous contrôles, les ont gouvernés avec un despotisme tellement brutal, que les malheureux ont été décimés par la misère la plus hideuse et les maladies qui en sont les résultats inévitables.
A côté de ces Indiens, vit une autre colonie composée de convicts déportés de la Sibérie. La condition de ces colons, il faut bien le dire, est beaucoup plus heureuse que celle des Sibériens. La chasse et la pêche, beaucoup plus productive que sur les bords de Jenis-sei, de la Léna ou de l’Obi et leurs nombreux affluents, les mettent à même de se donner un certain confortable, inespéré même dans les contrées les plus favorisées de la Sibérie. Le climat d’ailleurs y est beaucoup plus doux. Ces colons cultivent quelques parcelles de terre dont le fourrage leur permet de nourrir quelques bestiaux. Ils ont la permission de porter une vinntofka, longue canardière d’un calibre de quarante balles à la livre, avec laquelle ils vont à la chasse des zibelines, des loutres de rivière, des écureuils et des renards. La couronne leur donne du sel, du tabac, du thé, de l’eau-de-vie, de la farine, en échange des fourrures et des peaux.
Ces Indiens ne sont pas, à vrai dire, le type du beau; ils ont le torse démesurément long, les jambes cagneuses, les pieds larges et plats comme des orangs-outangs, la figure carrée, osseuse, le nez arqué, les yeux petits et saillants comme ceux d’un rat étranglé dans une trappe, la bouche d’une largeur à défier celle d’une morue, et des dents comme un crocodile; leur chevelure, noire et rude comme une brosse, est, chez les uns, hérissée, chez les autres, relevée en forme de pyramides ou de gerbes au sommet de la tête, et ornée de plumes d’oies ou de canards, de chapelets de verroterie, d’os de baleine; et, pour couronner ce chef-d’œuvre de coiffure, ils portent aux oreilles une douzaine d’énormes anneaux qui leur tombent sur les épaules.
Comme toutes les autres peuplades de l’Amérique, ils s’enveloppent de vêlements depeaux de daim ou d’élan, et s’ornent les jambes de rassades, d’anneaux, d’os de poissons, mesurant l’importance de la personne au vacarme qu’ils peuvent faire en marchant. Aussi ne les voit-on jamais sans leur chichikouet à la main, qu’ils agitent de toute leur force. Cet instrument est fait avec une calebasse parfaitement vidée, séchée et remplie de gros pois ou de petits cailloux.
Dans la belle saison ils habitent des huttes informes en perches entrelacées d’osiers, de roseaux, de joncs, de mousses, de fougères, recouvertes d’écorces de bouleaux ou de peaux d’animaux, et murées d’une couche de gazon. Il n’y a pas de fenêtres, mais on laisse au faite du cône un trou pour le jour et la fumée. Quand elles n’ont rien à faire, les femmes montent s’asseoir autour du trou avec leurs enfants, et de là font la conversation avec leurs voisines.
Les peaux d’animaux jouent un grand rôle dans cet heureux pays. Voulez-vous une porte, une fenêtre, une cloison, un tapis, une couverture, vite une peau d’élan, de renne ou de daim, n’importe. Ces demeures peuvent être confortables pour de telles gens. Bien qu’elles exhalent une odeur de marée aussi forle que celle du logement de Jonas dans le ventre de la baleine, les trappeurs se trouvent heureux d’en rencontrer et d’y être recueillis pour hiverner. Pour meubles, ils ont une hache, un vase en bois, des amulettes grotesques, un chien empaillé, suspendu à la muraille avec un paquet de tabac au cou, pour éloigner les mauvais esprits, des vessies peintes, des corbeilles attachées aux solives et dans lesquelles, la nuit, on place les enfants; des oiseaux empaillés aussi grossièrement que possible, des têtes de cayottes (loup de prairies), des figures de poissons, et surtout de baleines, sculptées, des racines.
L’habitation d’hiver est moins splendide, l’ornementation plus sobre, et le style architectural complètement négligé. Les Limousins ne feraient pas leurs affaires dans ce pays-là.
On fait un trou de hauteur d’homme, on le recouvre de branchages, d’écorces de bouleau, de gazon; la neige recouvre ce plancher improvisé et économique: voilà une demeure abritée contre les grandes rigueurs du froid et les terribles pougras (ouragans), le fléau de ces contrées. On descend dans cette fosse par un trou percé à six ou huit pas plus loin et un étroit couloir fermé aux deux extrémités par des peaux d’animaux.
Quand le Koloche a des loisirs, il va voisiner, ou il reçoit ses amis. Un bon feu brûle au milieu de la pièce: on l’alimente avec du bois ou de la graisse de poisson. On cause, c’est-à-dire l’on pleure ou l’on rit, selon que les loustics du pays racontent l’odyssée glorieuse d’un vivant ou l’histoire d’un parent mort. Et quand on a bien pleuré, bien ri, quand on s’est arraché les cheveux, chacun se félicite de s’être si bien amusé.
L’heure venue, la conversation, triste ou gaie, achevée, on passe à table, les hommes dans une hutte, les femmes et les enfants dans une autre, et tous se livrent, avec un appétit gargantuesque, au festin le plus balthazaréen qu’il soit possible d’imaginer, moins brillant par la qualité que par la quantité. Tout leur est bon. Ils n’ont pas le palais délicat: œufs d’oiseaux aquatiques, poissons frais ou secs, gibiers, le tout assaisonné de graisse de phoque à défaut de beurre et de saindoux complètement inconnus dans ces contrées. La quantité d’aliments et de boissons qu’ils absorbent dans un seul repas dépasse ce que l’habitude de notre civilisation moderne nous permet de concevoir.
Ils ne font qu’un repas par jour, mais solide je vous assure: un seul homme consomme à lui seul autant d’aliments que trois chez nous. On s’enivre de wodky, on s’asphyxie de tabac et on dort vingt-quatre heures durant.
Leur cuisine n’est pas longue à préparer: viandes et poissons sont grillés sur des charbons ardents, ou cuits dans un grand vase en fonte quand le ménage ou le village en possède un, sinon, dans un vase en bois où l’eau est mise et entretenue en ébullition par des cailloux rougis au feu.
Vers la fin de mars ou la mi-avril, époque des dégels, les indigènes quittent leurs villages et leurs familles, qu’ils laissent sous la protection des vieillards, remontent les rivières, entrent dans les lacs sur des kitcbi-chiman (grandes barques en écorce de bouleau, très légères, mais aussi très fragiles), pêchent du poisson, soit au filet, à l’hameçon ou à la lance, ramassent de la tripe de roches, plante traçante, qui, cuite à point, sous la cendre chaude, est assez nourrissante; chassent tout ce qui passe à portée de leurs flèches ou de leurs vintofka (canardière): castors, loutres, élans, ours, loups, renards, ouapous (lièvres), etc.
Chemin faisant, ils déposent les produits de leur chasse et de leur pêche dans leurs baraborkas, espèces de hangars fermés tant bien que mal par des branchages ou des peaux, échelonnés sur les bords des rivières qu’ils remontent.
Les indigènes pratiquent un tel respect pour la propriété d’autrui, que personne n’oserait se permettre de toucher aux provisions laissées sans protection. Je crois, Dieu me damne, que plus l’homme se rapproche de l’état sauvage, plus il est honnête. Il faut que cela soit ainsi dans ces pays-là, puisque les habitants ne peuvent se donner le luxe de gendarmes pour protéger leurs propriétés. J.-J. Rousseau a eu raison de dire que la civilisation corrompt et déprave les hommes.
Quand les provisions manquent à la hutte, l’indigène attèle quatre ou cinq chiens à une nortas (petit traîneau) de la capacité d’une caisse d’oranges, et s’en va chercher dans ses baraborkasce qui lui manque. Si le vent souffle arrière, il attache à sa nortas une voile en peau de phoque, laquelle pousse et allège son attelage. Quand il n’a pas de peau, il se sert de pankas.
Maintenant que je viens de vous esquisser largement la physionomie du pays, je vais reprendre mon récit.
CHAPITRE IV.
Table des matières
Les baleiniers fréquentent peu les eaux de Sitka, et il y avait longtemps que le gouverneur n’avait eu occasion de faire de si bons et de si longs repas. Je devins son favori. Quand il était gris, il me proposait de partager avec lui sa puissance, son autorité et sa haute-paie, si je voulais consentir à me fixer à New-Archangel et à lui donner le secret de mes bouillons.
–Ici, me disait-il, nous vivons doucement, mollement, tranquillement, sans passion, sans inquiétude, sans agitation. Nous menons une existence de patriarches, au milieu d’une abondance relativement facile. Ma servante, assez bon cordon-bleu, prendra plus souvent le chemin de la cave que celui de la fontaine: ma cave est bien meublée: j’ai en ce moment, à peu près, vingt-trois mille bouteilles de différents crus, Bordeaux, Bourgogne, Champagne, vins du Rhin, d’Espagne, de Hongrie, de Portugal, même de Constance; du rhum pur Jamaïque, et du tafia de trente ans de bouteille; de l’anisette de Bordeaux, première étiquette. Nous ferons de l’hydrothérapie, ça vous fortifiera; il n’y a rien de tel pour développer la poitrine.
Regardez-moi, ai-je un torse assez carré? Voyez ces bras; est-ce assez musclé, hein? Et ces jambes, est-ce solide? Et ces pieds, sont-ils nerveux?
–Le fait est, commandant, que vous avez des épaules à porter le ciel, et des pieds à battre le fer.
–Quand vous vous ennuierez de la solitude, poursuivit-il, vous ferez comme moi et mes officiers: vous épouserez une indigène. Les filles de ce pays sont parfaitement libres de disposer d’elles-mêmes comme bon leur semble, n’importe à quel âge, sans que leurs parents aient rien à y voir.
La cérémonie n’est pas compliquée: vous entrez la nuit, avec une allumette allumée, dans la cabane de la femme dont vous avez fait choix; si elle la souffle, cela veut dire que le voile de la nuit doit couvrir la signature du contrat et le mariage est fait et consommé sur l’heure. Si vous avez une compagne à peau cuivrée, vous avez du moins une âme candide et d’une blancheur de lis, une épouse fidèle comme un caniche et d’un dévouement à toute épreuve. Elle devient aussitôt votre chose, votre bien, et, comme dit le Coran, vous pouvez la cultiver comme bon vous semble; femme aujourd’hui, bête de somme demain. Si elle manque à son service, vous pouvez la battre comme un sac; elle appelle cela recevoir de bons conseils. Elle ne professe pas un souverain mépris pour le whiskey, j’en conviens; quand elle tient une bouteille, elle apaise des soifs de trente jours. Pour empêcher la vôtre de boire outre mesure, vous ferez comme moi, vous lui conterez des histoires à dormir debout, et qu’elle écoutera avec un sang-froid imperturbable en fumant son calumet. Cette distraction éloigne la soif, paraît-il, puisque Mme Bourikoff va se coucher sans boire, toutes les fois que je lui raconte les Mille et une Nuits. Dame! le beau sexe de ce pays n’a pas le teint du lis et de la rose, ni les beautés plastiques de la Vénus Callipyge. Son œil n’a pas l’éclat du saphir, ni les agaceries de celui d’une Andalouse; mais de son regard fauve jaillissent des éclairs aussi vifs que les étoiles du firmament. La Koloche ne manque pas de charme; bien que ses muscles ne soient pas plus souples qu’un paratonnerre, et qu’elle se passe des plumes d’oie ou de canard dans le nez et des anneaux en os de poisson dans les oreilles, elle a néanmoins des qualités précieuses; par exemple, elle est très économe, elle ne porte ja.mais ni bas ni gants. Avec un sac de peau de daim, orné de beaucoup de verroteries, vous lui ferez un vêtement qui durera dix ans et qui ne demandera pas la moindre lessive. La mode ici est moins capricieuse qu’en Europe. Quand vous voudrez endimancher Mme Mathieu, vous lui badigeonnerez le corps avec de l’ocre étendue de graisse de poisson, pour lui donner un parfum de rance aussi recherché dans ce pays que le patchouli à Saint-Pétersbourg; vous lui ferez sur la figure, avec du roucou et du blanc, quelques dessins bien bizarres; la lune, le soleil, une comète, une grenouille, un crapaud, n’importe; les femmes ne se montrent pas difficiles sur le sujet; avec une mâchoire de requin, vous lui ferez un peigne splendide; vous lui fabriquerez une paire de bottes avec des pattes de daim, de rennes ou d’ours, et tout sera dit. Voyez, tout cela ne coûte pas cher; c’est à considérer. Vous épouserez autant de femmes que vous voudrez. La polygamie a un avantage, on ne se trouve jamais au dépourvu.
–Cela dépend des goûts.
–On s’habitue à tout, Mathieu. Voyons; vous ne trouvez pas le tableau séduisant? hein! Je vous paierai vos appointements en peaux de loutres, de castors, de ratons, de cayottes, de zibelines ou de renards, comme vous voudrez. C’est la seule monnaie courante.
Nous ferons des banquets splendides, homériques, qui feront pâlir les banquets joyeux, légers et gracieux des vrais croyants, racontés dans ces récits pittoresques des Mille et une Nuits. Si nous n’avons pas notre table encombrée de fleurs, elle sera du moins chargée de ces précieux vins de France, dont le glouglou est plus enivrant que tous les parfums d’Arabie.
Je suis plus heureux que le Grand Turc; ma vie s’écoule dans un far niente perpétuel, et ce qu’on peut appeler, en style épicurien, otium cum dignitate. Dans les longues soirées d’hiver, je joue aux cartes avec ma garnison. Tous mes soldats savent parfaitement jouer le whist, le boston, le piquet et aux échecs. J’ai eu beaucoup de peine à les former; mais, la schlague aidant, je suis parvenu à en faire des joueurs habiles. Tous les soirs, je commande quatre hommes de corvée pour faire mon jeu jusqu’à onze heures. Je leur donne des pipes, du tabac et une ration de schnaps. A onze heures, je me couche sur mon lit, enveloppé d’édredons très moelleux; c’est ici le pays de la plume et du duvet. Le matin à sept heures, mon épouse m’apporte une tasse de thé ou de café et une pipe, et me dit le temps qu’il fait. Quand j’ai bu l’une et fumé l’autre, je me rendors jusqu’à dix heures. Je l’ai formée de la même manière que mes soldats et elle remplit ses devoirs de ménagère avec la ponctualité d’une horloge. A midi, je déjeune, et après, je m’occupe de mon dîner: c’est un amusement, une distraction que je me donne. En été, les bâtiments de la Compagnie et les bohémiens viennent me distraire. Il ne tient qu’à vous, Mathieu, de vivre comme un sybarite.
–Votre proposition me séduirait si nous n’étions pas si loin d’Europe… Nous verrons.
Le capitaine prit des arrangements avec le gouverneur, représentant la Compagnie russo-américaine, pour faire la pêche des morses et des loutres.
Selon les règlements, à cette époque, un bâtiment avait droit à vingt barques par cent cinquante tonneaux de port. La Fanny jaugeait neuf cent quatre-vingt-deux tonneaux, soit cent quarante Koloches et autant de bodaries qu’il nous fallait, et qui arrivèrent, ayant à leur tête un sorcier chargé de la police de cette flottille. C’était un sauvage vêtu de la plus singulière façon, portant autour de lui plusieurs guirlandes de dents de phoques et de chiens, de becs de corbeaux, de queues de ratons et de loups, de crânes humains auxquels adhéraient encore des cheveux.
Par la taille et l’air féroce, il méritait certes l’honneur de commander à ses semblables. Il prétendait avoir des conversations intimes avec le Grand-Esprit, et que sa femme était grosse des œuvres immatérielles du dieu des Koloches. Mais le soir, ayant eu des distractions avec une bouteille de whiskey, il nous confia qu’il était bien le père de l’enfant de sa femme, et qu’il accusait le Grand-Esprit de lui avoir fait cet honneur pour ménager à son fils, si c’en était un, la survivance de son état de maskilek (sorcier), qui lui permettait de vivre aux dépens de tout le monde.
Sa femme portait sur son dos un enfant plus blanc que ceux de sa race; je lui en fis l’observation, et il me répondit en riant:
–Oui, cela est vrai, ma jekouë (épouse) a brûlé une allumette et fumé le calumet avec un makat-ockola (robe noire), missionnaire canadien.
Le bodarie est d’une construction si bizarre qu’il mérite que je vous en fasse une description. Figurez-vous une bourriche de huit pieds de long, et vous en aurez la figure. La carcasse intérieure est à claire-voie, en cerceaux de bois élastique, maintenus verticalement par six traverses horizontales très minces, en bois dur; celle qui fait l’office de carène est généralement en os de baleine. Le tout est recouvert d’une première enveloppe en peaux de poisson ou d’olakich (boyaux de baleine), puis d’une seconde en peaux de phoques, poils en dedans, cousues avec une adresse remarquable. Ces barques, percées d’une ou deux ouvertures rondes pour le passage d’un homme, glissent et se maintiennent sur l’eau comme une plume. La manœuvre se fait avec une pagaie de deux mètres au plus de longueur.
Quand les indigènes prennent la mer, ils endossent une pankas (chemise imperméable et transparente d’olakich), fermée au cou et aux poignets. L’extrémité inférieure est liée autour du rebord saillant et évasé de l’ouverture, de manière à garantir l’homme et l’embarcation.
Une fois assis dans le compartiment, l’individu est en quelque sorte soudé à son bodarie, ce qui lui laisse la perspective de voyager sous l’eau, la tête en bas, quand l’embarcation vient à chavirer. Pour échapper au danger de faire une culbute, ce qui ne manquerait pas d’arriver quand la mer grossit, ces hommes se rapprochent par groupes, s’attachent l’un à l’autre, forment un radeau et se laissent aller.
Le capitaine fit lever l’ancre et mit le cap sur l’île de Tschitchagoff, dans le nord de l’archipel de Sitka, où, dans l’après-midi du lendemain, notre navire s’amarrait dans un canal, à l’abri de tous les vents. C’était là que nous devions commencer la pêche ou plutôt la chasse des loutres et des morses.
N’ayant rien à faire dans sa capitale, le gouverneur Asinoff vint nous accompagner, pour ouvrir la campagne en personne par une course aux loutres, dans laquelle, du reste, en homme qui sait compter, il devait prélever un certain nombre de fourrures, simplement pour obéir aux règlements de la Compagnie. Le brave homme n’oubliait pas ses petits intérêts.
–Avant de nous mettre en mer, m’est avis, observa-t-il, que nous ferions bien de sacrifier aux génies de la localité et de leur offrir quelques victimes. Hein! qu’en dites-vous, capitaine? sous ces latitudes, la digestion se fait mal; la circulation du sang se ralentit; elle est paresseuse; il est bon de lui donner un petit coup de fouet pour l’activer.
–Ça va, commandant.
–Si nous commencions par une larme de punch en attendant le dîner… Qu’en dites-vous?… ça tue le ver.
–Va pour un punch, répéta le capitaine qui ne dédaignait pas une conversation intime avec ce genre de liquide. Tiens, Mathieu, je te confie cette mission; prépare-nous ça numéro un. Mais, exclama-t-il aussitôt, commandant Asinoff, qu’allons-nous prendre pour tenir compagnie au punch?
–Ce que vous voudrez, capitaine; je ne vous ferai pas le chagrin de vous contredire.
–Eh bien, Mathieu, tu nous feras rôtir un chapelet de gélinottes; puis tu nous braiseras six livres de filets d’élan. Il y a la moitié d’une bête au frais sur la glace de la cale.
–Six livres de filets! répéta le commandant Bourikoff, en allongeant ses gros yeux ronds.
–Mettons-en huit, répliqua Brisecôtes, qui ne voulait pas lésiner avec le gouverneur.
–Combien sommes-nous à table?
–Quatre: vous, moi, mon second et Mathieu.
–Alors vous pouvez hardiment faire braiser douze livres. La chair d’élan est saine, et sous ces latitudes, il est nécessaire de se tonifier l’estomac.
–Va pour douze livres; tu entends, Mathieu.
–Et avec cela? reprit le gouverneur.
A cette nouvelle interpellation, le capitaine ouvrit à son tour des yeux énormes. Il répondit:
–Après, commandant!... j’ai de la morue salée.
–Vous en nourrirez vos sauvages. Fi donc! de la morue salée dans un pays où l’on mange du poisson frais toute l’année!...
–A dix-sept sauces, interrompit le capitaine, avec un accent légèrement ironique, et en frottant énergiquement ses escarpins sur le pont, de la façon d’un homme qui éprouve le besoin de les placer quelque part.
–Vous avez des conserves, je crois?
–Quelques boîtes.
–Faites ouvrir vingt boîtes de petits pois, autant d’asperges et quatre ou cinq de confitures. Nous trouverons bien le moyen d’absorber cela en buvant du punch un peu cannellé. Le punch, capitaine, facilite la digestion… comme la chaux brûle les cadavres. Shoukin-Sinn! (juron russe) j’oubliais un plum-pudding pour le bouquet, qu’en dites-vous? Avec cela nous pourrons nous lester convenablement.
Le capitaine aimait bien à rire, à vivre et à boire; mais il n’aimait pas à prodiguer ses provisions. Cependant comme il avait intérêt, je l’ai dit plus haut, à ménager Asinoff, il s’exécuta de bonne grâce, et vers le milieu du jour nous nous mîmes à table. On commença le dîner par du caviar (œufs d’esturgeons marinés), des agourtsy (concombres apéritifs conservés dans une saumure russe) et un flacon de shnaps (eau-de-vie russe), que le commandant Asinoff avait eu la gracieuseté de nous offrir.
Ce que le bonhomme consomma de liquide et de solide eût suffi, je crois, à la réserve d’un chameau pour la traversée du Sahara.
J’ai ouï dire qu’à Paris, il y a des fonctionnaires d’un très brillant appétit, et qu’en raison de la capacité de leur estomac, on a surnommés belles fourchettes. Mais je doute qu’il y en ait un qui puisse être comparé au gouverneur de Sitka. Je ne l’ai pas perdu de vue une seule minute, durant le dîner, et je puis affirmer qu’il n’a pas empli ses poches au profit de sa femme.
Au sortir de la table il prenait les salières pour des lunettes. Il avait le vin gai et bon. Il nous embrassa en disant que c’était la mode dans son pays, nous appela ses amis; nous raconta ses malheurs conjugaux, ce qu’il appelait la chute de Mme Asinoff première, à la suite d’un bal masqué à Moscou et de cinq verres de vin de Champagne, histoire qui offre tout l’intérêt d’un drame quasi-comique. Il finit par nous proposer une revanche.
Vers dix heures du soir, le signal du départ fut donné. Tous les Koloches groupés autour du navire prirent le large et explorèrent la pleine mer. Le gouverneur fit mettre à l’eau son bodarie, se plaça dans l’une des ouvertures, moi dans l’autre, à l’arrière, et tous deux vêtus d’une parkas, liée à l’orifice du compartiment, nous suivîmes la flotte.
Malgré que je sois assez bon nageur, j’avoue que j’étais très peu rassuré. Je m’attendais à chaque instant à faire la culbute, et, par prudence, je détachai la susdite chemise pour être prêt à tout événement, car le moindre mouvement à droite ou à gauche pouvait compromettre gravement l’équilibre de notre frêle embarcation et la faire chavirer.
Les indigènes ramaient avec une telle précaution que l’on entendait à peine le léger bruissement de l’eau déplacée par les pagaies. Le temps était parfaitement calme, la mer comme un miroir: sous ces hautes latitudes elle est d’une limpidité telle qu’on peut voir et suivre le poisson à de certaines profondeurs.
–Il nous faut, dit le commandant, près de trois quarts d’heure pour nous porter à la plaine des loutres. Nous appelons plaine l’endroit, toujours éloigné de deux ou trois milles des côtes, en face de l’embouchure d’un cours d’eau et dans le voisinage des grèves rocheuses, où ces animaux se rassemblent en grand nombre. A cette heure-ci, toutes flottent endormies sur l’eau, bien que le soleil soit encore splendide à l’horizon.
Bientôt le bodarie, tête de la flottille, conduit par le Koloche le plus expérimenté, s’arrêta court: il avait aperçu les loutres.
Les indigènes se réunirent aussitôt par escouades de quinze à vingt, étendirent leur cercle et s’avancèrent lentement.
–Voyez-vous une constellation de points noirs à trois portées de fusil?
–Le soleil me frappe en plein la figure, et j’ai de la peine à distinguer.
–Servez-vous de votre main comme de visière.
–J’aimerais mieux avoir le soleil dans le dos.
–Vous souhaitez des choses impossibles; pour un # chasseur de lapins, vous me faites une question qui me renverse.
–Je n’ai jamais chassé le lapin en plein soleil, puisque je braconne d’habitude.
–Si nous avions le soleil dans le dos, ses rayons promèneraient notre ombre à travers les loutres, et la variation de lumière frappant sur leurs paupières pourrait les réveiller.
–C’est vrai; j’aurais dû le comprendre. Je vais, ajoutai-je en plaçant ma main horizontalement au-dessus de mes yeux, tâcher d’y voir plus clair.
–Autant de points noirs, autant de têtes de lou
tres.
–Comment ces sauvages vont-ils s’y prendre pour s’en approcher? car, avec si peu de prise, il faut être au plus loin à cinquante pas de la loutre.
–Ces sauvages sont aussi adroits à tirer de l’arc que vous à vous servir de votre carabine: à vingt-cinq pas toutes les flèches porteront.
–Pourquoi n’emploient-ils pas le fusil?
–Ce serait le moyen de ne rien tuer du tout. Lorsqu’on chasse la loutre aux appeaux, le fusil est plus sûr, sans doute, il porte plus loin; mais ici on n’en * tuerait qu’une vingtaine, et le reste plongerait.
–Comment peuvent-ils reconnaître que l’un d’eux a tué telle ou telle bête? car j’imagine que les indigènes ne se désignent pas entre eux les pièces qu’ils doivent tirer.
–Cela est bien simple: chaque indigène a une marque particulière à lui, imprimée ou incrustée sur ses flèches ancrées dans le corps de l’animal.
–Il doit s’élever des contestations nombreuses quand l’animal est blessé par plusieurs.
–Pour parer à cet inconvénient, qui ne manquerait pas en effet de susciter mille querelles, il est généralement de règle que c’est la flèche qui a pénétré le plus près de l’oreille qui a dû donner la mort. De cette façon il n’y a et ne peut y avoir de dispute.
Cette escadre singulière avançait doucement au milieu d’un silence de cloître, d’autant plus nécessaire, dans ces vastes solitudes où la sonorité de l’air est si grande, que le plus petit bruit se répercute à des distances incroyables. Deux hommes qui parlent de leur voix ordinaire peuvent être entendus très distinctement à une lieue de distance.
Chacun restait immobile sur son bodarie; le gouverneur seul se montrait agité. Je le voyais se frotter le nez, se cacher la figure dans son mouchoir. Je ne pouvais me rendre compte de ses mouvements ni de ce qui lui occasionnait cette turbulence insolite.
Qu’avez-vous? lui demandai-je tout bas; vous avez l’air d’être assis sur un nid de vipères.
–J’ai une envie invincible d’éternuer.
–Laissez-vous aller.
–Si je suivais votre conseil, je me ferais larder de tous côtés, comme saint Sébastien.
–Pourquoi?
–Parbleu! c’est que j’ai l’habitude d’éternuer comme un canon, et en ce moment, ma voix aurait un écho immense qui réveillerait les loutres: ces indigènes sont des brutes qui me feraient un mauvais parti.
Et le seigneur de Sitka se frotta le nez si fort qu’il perdit l’envie d’éternuer.
Quelques instants après, quatre ou cinq cents flèches sifflèrent dans l’air. Chaque naturel en décochait, avec une rapidité inouïe, huit ou dix à la minute sur toutes les loutres qui se trouvaient dans le cercle de son rayon visuel et à la portée de son arc.
Les loutres ont le sommeil assez dur. Les chasseurs ont le temps, avant d’en éveiller une seule, de lancer cinq ou six traits. Comme elles n’ont que la tête hors de l’eau, il est tout naturel de penser qu’elle devient seule le point de mire. Si la première flèche qui lui arrive entre dans la tête, elle tue raide l’animal; le corps s’incline sur le côté et flotte.
Dans le premier moment on ne s’occupe qu’à tuer. Le carnage continue jusqu’à ce que les loutres, réveillées et effrayées par les jappements de celles qui n’ont été que blessées, plongent et disparaissent pour aller se poster ailleurs.
On s’occupa bientôt à ramasser les bêtes tuées, à poursuivre les blessées, à reconnaître les flèches, et à faire le compte de chacun des chasseurs. Puis le chef reprit les devants, pour revenir vers la côte.
Au bout d’un quart d’heure, un nouveau groupe de loutres fut aperçu au-dessus de l’embouchure de la rivière, au pied d’une ligne de hautes falaises trouées de toute part, et qui de loin avait l’aspect d’un immense colombarium. Elles furent canardées de la même façon et avec les mêmes précautions. Sept ou huit cents flèches leur furent décochées en moins de quelques secondes.
Malgré l’adresse de ces indigènes dans le maniement de ce genre d’armes, il est rare que l’on rapporte plus de deux à trois loutres par homme, chaque bête, du moins le plus grand nombre, étant frappée par plusieurs flèches.
Vers deux heures du matin, nous reprimes le chemin du navire, dont les mâts étendaient leurs ombres gigantesques sur les eaux bleues de l’Océan sans houle et d’une limpidité de glace. Vers cette heure, les loutres commencent leurs bruyantes évolutions et ne se laissent plus approcher. La chasse devient sinon impossible du moins très difficile.
Les indigènes remontèrent à bord, rangèrent leurs bodaries autour de la Fanny et s’occupèrent à dépouiller le produit de leur expédition, travail qu’ils exécutèrent avec un mauvais couteau et avec l’adresse consommée d’un empailleur d’animaux.
Cette besogne terminée, on leur donna une ration de vivres, invariablement composée de poissons, de féveroles, de haricots, de farine de maïs; puis du tabac et du tafia.
Tous mangèrent d’un appétit de loup, fumèrent comme des Turcs et burent comme des éponges, pendant que les cinq cent dix-sept peaux séchaient suspendues aux vergues et aux cordages.
Dans la soirée, on fit le compte de chacun. Le navire prit la moitié des fourrures, part à laquelle il avait droit, le quart appartenant au gouverneur, et l’autre quart aux indigènes. Mais, aux termes des règlements, ceux-ci ne peuvent garder aucune fourrure. Le gouverneur et le capitaine partagèrent celles qui revenaient à ces derniers, et on leur donna en échange du rhum, du tabac, des couteaux, des ciseaux, des hameçons, des verroteries, des morceaux de drap, de vieilles culottes, de vieilles houppelandes réformées de l’armée moscovite, et la bénédiction du tzar par-dessus le marché.
Je dois avouer que j’étais peu rassuré de voir un si grand nombre d’indigènes à bord, tous très forts et très robustes. Ils auraient pu, s’ils l’avaient voulu, nous égorger, ou tout au moins commettre des excès de toute nature; j’exprimai au gouverneur mon étonnement de cette confiance imprudente.
–Que voulez-vous que fassent ces sauvages, quand ils sont ivres de tafia poivré? D’ailleurs ils n’oseraient pas. Ils ont autrefois essayé de jouer à ce jeu-là; mais la répression a été si terrible, qu’elle les a intimidés. Et de temps en temps, je les rappelle à l’honnêteté à coups de canon. Ils ont reconnu l’inutilité de la résistance et se tiennent tranquilles. Le nom de Glotow, et surtout celui de Solovief, sont restés gravés en caractères de sang dans leur esprit. Solovief, à lui seul, a exterminé, en moins de quatre ans, plus de six mille de ces sauvages, pour venger le massacre d’un navire russe. Cependant, individuellement, il faut s’en méfier et se garder de les maltraiter, car ils sont irascibles et rancuniers à l’excès; tôt ou tard, quand l’occasion se présente, ils vous écorchent vifs ou vous scalpent. La vie d’un homme, pour eux, n’est pas plus estimée que celle d’une chenille. Il y a du sang de Peau-Rouge dans le Koloche. Puis, comme disent les Arabes, quand on a le cadi pour soi, on a le roi. Nous avons le sorcier, ils ne bougeront pas. Il y a quelques années un baleinier anglais en avait enivré deux ou trois cents avec du rhum, dans lequel il avait fait infuser des plantes vénéneuses et narcotiques. Fous furieux, ils attaquèrent un fort dans le nord de l’archipel, le prirent et firent rôtir le concierge dans sa propre marmite pour le manger.»
Le lendemain, il ne fut pas possible de rien tirer de ces sauvages, tous étant gorgés de nourriture et de tafia; ils dormaient ivres-morts sur le pont.
Cette orgie devait durer jusqu’à l’entière consommation de leurs rations d’échange, environ quatre ou cinq jours.
Cette chasse dura une vingtaine de jours et produisit pour la Fanny environ11000à12000peaux de loutres qui, vendues à raison de15francs la peau, à l’état brut, font un total de près de300000francs.
CHAPITRE V.
Table des matières
Puisque votre navire est ancré à deux encablure de la côte, et par un bon fond, abrité des vents du large, observa le gouverneur, je vais demander au capitaine de vous emmener à terre pour vous faire faire une chasse à la loutre de rivière et aux castors, si nous en trouvons. Vous qui aimez à braconner, cette partie doit vous aller. Pendant ce temps-là, l’équipage de la Fanny chassera le morse pour changer l’ordinaire de l’équipage et emplir ses barriques. D’ailleurs, je ne serais pas fâché de vous faire connaître le pays et les nombreuses ressources qu’il offre pour un homme comme vous.
Le commandant Asinoff persistait à nourrir la pensée de me garder, et il agissait vis-à-vis de moi comme un propriétaire qui veut louer sa maison; il cherchait à m’enguirlander pour me retenir près de lui.
Le capitaine ne refusa pas.
Nous descendîmes donc dans le povozook du gouverneur, qui suivait notre navire depuis New-Archangel. Ces petits bâtiments à demi pontés tirant peu d’eau, jaugeant six ou sept tonneaux, sont construits en vue de remonter les rivières, pour protéger et approvisionner les fortins.
Je n’ai pas besoin de vous dire que nos provisions, en majeure partie, furent tirées de la Fanny. Vous savez que les navires baleiniers ont toujours d’amples et somptueuses réserves. La campagne devant durer en moyenne de deux ans et demi à trois ans, les armateurs donnent à cette partie de l’armement les soins les plus intelligents; car ils savent qu’au milieu des solitudes de l’océan, sur les côtes arides et désertes des terres polaires, où l’on va harponner la baleine, une rude besogne que celle-là, si l’équipage n’avait pas un confortable agréable, la vie serait intolérable, la nostalgie s’emparerait des hommes, et la campagne se ressentirait de leur mauvaise humeur.
Munis de plus de quelques caisses d’objets d’échange pour tenter la coquetterie des indigènes, nous partîmes, emmenant avec nous deux Koloches et deux matelots de la Fanny dont l’un, Pierre Berins, ancien chasseur d’Afrique, était un gaillard solide et pas boudeur devant un bon dîner et une bonne bouteille de vieux mâcon.
Les deux indigènes avaient précisément emporté, l’un une loutre et un phoque empaillés, pour pêcher le long des rivières; l’autre une loutre vivante dans une cage, à la remorque du povozook. La pauvre bête était aussi à son aise là-dedans que vous le seriez dans un sac; elle faisait un bruit insupportable, mais son propriétaire y paraissait insensible; ce sauvage ne s’occupait que de son poagan (pipe), dont le manche, un tibia de héron, était orné vers le milieu de deux ailes de pigeon ou de colombe déployées, et qui ressemblait assez au caducée de Mercure.
La chasse à la loutre de rivière, tout aussi bien que celle du morse, dans les mêmes conditions, demande, depuis que le pays en est dépeuplé, autant de patience qu’une pêche à la ligne dans un puits. Elle est d’ailleurs soumise à des conditions invariables d’heures: le matin, de trois heures à dix, le soir, de quatre à sept ou huit heures. Ces animaux n’aiment pas la grosse mer. Quand ils sont surpris, ils gagnent les rochers du rivage où on peut les tuer.
Dans le milieu du jour, les morses vont se poser sur les korchanes (bas-fonds formés d’arbres charriés par le courant), et les loutres rentrent dans les trous qu’elles se sont creusés sous les lacis de racines et sous les berges, où elles bâtissent leurs nids.
Pour attirer l’un ou l’autre, on pose sur le bord de la rivière une loutre ou un phoque empaillé, placé sur un tronc d’arbre flottant et retenu à terre, sous la main du chasseur, par une ficelle. Cachés dans les roseaux, ou derrière une roche, un amas de broussailles, on surveille attentivement les appeaux. Du reste, on est prévenu de la présence de la loutre par le jappement de l’animal qui, tout en poursuivant le poisson, joue dans l’eau comme un jeune chat sur un tapis; et, comme elle ne chasse qu’en descendant le courant, la surveillance est facile.
Dès qu’elle aperçoit sa semblable, elle accourt entre deux eaux, montre sa tête de temps en temps, darde ses petits yeux noirs sur l’empaillée, s’en approche avec hésitation, puis, cédant enfin au sentiment de curiosité, elle arrive peu à peu vers l’appeau que l’on tire doucement à soi, et, lorsqu’elle est à demi-portée, on lui décoche une flèche ou un coup de fusil dans la tête.
Dans ce genre d’excursions, les indigènes préfèrent l’arc. Le fusil résonne trop et effraie le gibier.
Nous remontâmes environ cinq à six milles dans la rivière, d’une largeur d’environ huit cents pas et constellée de roches nues sortant de l’onde comme des carapaces de tortues antidéluviennes; nous établîmes sur la berge un petit poste de branchages, et nous lançâmes d’abord notre phoque empaillé.
–Tenez, Mathieu, fit tout bas le commandant après un quart heure d’attente, regardez sur votre gauche. Voyez-vous cette grosse tête noire avec une paire de moustaches à rendre jaloux un sapeur, et deux gros yeux ronds à fleur de tête, d’une expression remarquable?
–On dirait le diable sous la forme d’un amphibie.
–C’est un morse. Il a vu l’appeau et tire des bordées. Cet animal a l’ouïe comme la fée Fine-Oreille. Tout à l’heure, il a beau faire, nous déjeunerons d’une bonne entre-côte.
Et il tira la ficelle lentement, de manière à donner à l’empaillé les allures d’une phoque qui se promène ou cherche sa proie.
Le morse fut dupe de la ruse et s’approcha.
–Visez au front; c’est là qu’il faut l’atteindre si nous ne voulons pas le perdre.
J’épaulai rapidement et ma balle lui fracassa la crâne. Tout son corps sortit hors de l’eau comme un poisson volant; puis il sombra et reparut quelques instants après.
Comme je pressais la détente, le gouverneur, dont les pieds étaient mal assurés sur la berge, glissa et roula dans le fleuve en prononçant un juron formidable qu’il n’eut pas le temps d’achever. Son obésité me fit craindre pour sa vie; je quittai en toute hâte ma vareuse et mes longues bottes pour me jeter à la nage et me porter à son secours, mais je le vis reparaître à quelques pas de moi; en secouant la tête comme un caniche.
–Dites donc, commandant, puisque vous êtes dans votre bain, remorquez donc la bête qui s’en va au fil de l’eau.
–Ventre de biche! s’écria-t-il d’une voix chevrotante, vous en parlez à votre aise… L’eau est glacée… mille millions… de mar… souins!…
–Qu’est-ce que cela, pour vous qui êtes habitué à faire de l’hydrothérapie?… Ça fortifie les muscles et les nerfs.
–Techoukin-Sinn!... Je… me sens… couler…»
Le froid le faisait bégayer, il grelottait. Ses dents claquaient. Je fis aussitôt allumer un bon feu avec des broussailles à grand’peine ramassées, et je l’activai en jetant dessus la graisse de mon morse, que l’un des indigènes avait été harponner. Cette bête pesait environ cent kilogrammes.
Le commandant se déshabilla complètement, s’enveloppa de la tête aux pieds avec des couvertures, but un plein verre de tafia, et s’étendit près du feu, où il dormit durant six heures pendant que ses habits séchaient devant le brasier.
A son réveil, sa première pensée fut pour le dîner.
–Nous allons faire un déjeuner de prince, dit-il.
–Avec cet affreux poisson?
–La chair en est aussi délicate que celle des bœufs de Monterey ou de San-Francisco, ne vous en déplaise. Je l’aime autant que celle de l’esturgeon, c’est comme de la crème; ça se mange à la cuiller. Vous prendrez goût à cette pêche en mangeant la chair de cet animal.
–Je vous abandonne ma part.
–Vous avez tort, pour deux raisons: la première, c’est que, en voyage, pour se bien porter, on doit autant que possible vivre un peu à la façon des habitants du pays où l’on se trouve; la seconde, c’est qu’il ne faut jamais manquer l’occasion de goûter d’une chose qu’on ne voit pas partout.
–Merci.
–Vous changerez d’opinion quand vous en aurez goûté. Ce n’est pas sans raison qu’on l’a baptisé du nom de veau-marin.
Pendant que deux larges tranches de filet, taillées dans le dos de la bête, cuisaient sur les charbons en compagnie d’une perdrix panachée et de quatre bécasses très rondelettes, le commandant tira de la cambuse du povozook deux bouteilles de bordeaux et un flacon de punch de Suède.
Quelques instants après, nous dînions en plein air, sur une épaisse couche de mousse blanchâtre et rameuse.
–Eh bien! Mathieu, qu’en dites-vous, hein!
–Aussi ferme que du caoutchouc, votre chair de morse me paraît bonne pour amuser la faim.
–Assurément elle ne vaut pas un filet de bœuf anglais, mais elle se laisse manger sans trop fatiguer la mâchoire.
–Je préférerais un gigot de présalé.
–Je n’ai pas de peine à vous croire, bien que j’ignore ce que c’est que le présalé. Quel animal est-ce?
–C’est un agneau élevé et nourri dans des pacages bordant la mer.
–Vous me donnez l’idée d’en faire; seulement il me manque une chose.
–Des moutons?
–Non, des prairies; il n’y a ici que de la mousse.
Après le déjeuner, nous remontâmes la rivière en longeant la berge.
–Vous n’avez, ni vous, ni les indigènes, jamais essayé de dresser des loutres à pêcher le poisson, comme les Chinois dressent les cormorans?
Les savants naturalistes qui ont nié qu’on pouvait l’apprivoiser se sont faits l’écho de contes ridicules, rapportés par des voyageurs sans vergogne.
La loutre n’est pas d’un naturel très sauvage; on parvient à l’apprivoiser et à la dresser. Alors elle devient familière comme un caniche.
La loutre du Kamchatka et celle du continent américain se ressemblent beaucoup. C’est la même conformation vermiforme, la même grosseur, les mêmes mœurs. Elles ne diffèrent entre elles que par la couleur de la robe, un peu plus brune chez la première que chez l’autre.
La loutre de rivière est moins forte; sa robe de dessous est aussi moins soyeuse et moins foncée.
La chair de l’une et de l’autre est bonne à manger; les indigènes s’en nourrissent et s’en régalent; pour ma part, je ne sais si je ne la préférerais pas à celle du lièvre. Toutes les populations américaines, aussi bien que les trappeurs, font à la loutre une chasse à outrance; les peaux de ces animaux sont portées aux fortins russes, où on les paie presque le même prix que les plus belles fourrures de castor.
En Chine, elles se vendent un prix fabuleux: depuis quarante jusqu’à quatre-vingts piastres, c’est-à-dire depuis deux cents francs jusqu’à huit cents francs. Aussi sont-elles en très grande partie expédiées sur les marchés chinois.
Après les martres zibelines, et surtout le renard noir ou bleu, dont la Compagnie paie la peau autant de tsalkowé (pièce de4francs) qu’elle en peut contenir sur toute sa surface, les trappeurs préfèrent chasser le castor et la loutre de mer parce qu’ils leur offrent des bénéfices plus certains, plus grands et plus faciles.
Il n’y a sortes de pièges qu’on ne leur tende; mais le meilleur est d’enfermer une femelle dans une cage ou un filet, que l’on cache dans les roseaux ou les broussailles qui tapissent les berges. On la laisse jeû-» ner; quand elle a faim, elle crie, jappe, se remue comme une possédée; les mâles accourent et on les tire presque à bout portant.
Dans les rivières poissonneuses, peu hantées par les trappeurs canadiens, on peut espérer en tuer de cette manière une vingtaine par jour, et dépeupler tout un canton en moins de huit jours.
Mais, pour pratiquer fructueusement la chasse à la loutre et au castor, il faut connaître à fond les mœurs, le caractère et les habitudes de ces amphibies; cela ne s’acquiert qu’avec le temps et en vivant comme les sauvages.
La loutre ne chasse jamais en remontant; sa pesanteur ne lui permet pas de naviguer avec assez de vitesse pour atteindre le poisson. En sortant de son nid elle fouille les trous des rochers et les lacis de racines; elle cesse de remonter le courant quand elle se croit suffisamment éloignée de sa demeure.
La compagnie russe a tiré autrefois de grands bénéfices de la chasse aux loutres; mais elle en a tant abusé qu’aujourd’hui cet animal est devenu, comme le castor, assez rare. Dans quelques années, on n’en parlera plus que comme d’un animal antédiluvien. Il est vrai que les trappeurs canadiens ont aussi beaucoup aidé à la destruction de ces animaux.
Chaque année, les Américains lancent sur ces con trées désertes, qu’ils regardent comme leur domaine, de nombreuses compagnies de hardis et habiles trappeurs qui descendent à travers lacs et rivières jusque dans les parties les plus élevées du nord-ouest; affrontant tous les dangers, glissant comme des saumons à travers les eaux rapides, hérissées de rochers, au risque de s’y engloutir. Rien ne les rebute. Là où les difficultés effrayeraient les esprits les plus résolus, ils s’aventurent avec cette insouciance et avec ce mépris de la vie que l’on connaît à cette classe d’hommes.
Leurs embarcations leur servent à la fois de demeure et de magasin.
Lorsqu’ils ont fait choix d’un lieu de campement, qui devient aussitôt le rendez-vous général, la bande se divise en deux; l’une se livre, soit individuellement, soit par petits groupes de deux ou trois personnes, à la chasse des loutres, des castors, des zibelines, des martres, des renards, des loups, des blaireaux, des petits-gris (écureuils), et en général de tous les animaux à fourrures, précieuses ou non, qui passent à portée de leur fusil.
L’autre parcourt le pays de même, s’abouchant avec les indigènes, auxquels ils offrent, en échange de leurs fourrures, des verroteries, des haches, des vieux fusils, de la poudre et jusqu’à des Évangiles et des Bi, bles. Des armes, passe encore; mais des Bibles à des sauvages qui ne savent pas même deux lettres d’anglais! il n’y a que les Américains qui soient capables de ce tour de force. Puis du tabac, de l’eau-de-vie, du rhum, et quel rhum, bon Dieu! laissons-lui ce nom,–boisson détestable, tabacs horribles, qui abrutissent ces malheureux et dépravent la génération qui s’élève. Le principal est de rapporter dans les comptoirs canadiens le plus de fourrures possible, n’importe à quel prix, fallût-il recourir à la violence, au meurtre, à l’incendie, à l’empoisonnement. Aussi, ces races indigènes si superbes, si robustes, si énergiques, en prenant les vices et les habitudes d’ivrognerie des Canadiens, ont-elles perdu leur énergie naturelle et le sentiment de leur force. Avec une bouteille de whiskey, vous les feriez danser sur la tête.
Quand un trappeur a flairé dans la cabane d’un indigène quelques bonnes et précieuses fourrures, il l’enivre, lui et toute sa famille, puis le dépouille et décampe.
Mais les indigènes prennent quelquefois leur revanche et ne laissent jamais échapper l’occasion de se venger. Ils ne pardonnent jamais une tromperie ou un abus de confiance; et, dans leur désir de vengeance, il font retomber la faute sur des innocents.
Le premier blanc qui leur tombe sous la main paie pour les autres. Un trait entre mille vous permettra d’en juger. Un jour, un Canadien, ayant apporté parmi sa pacotille des miroirs assez joliment enluminés, les fit payer un prix exorbitant. Les sauvages, croyant faire une bonne affaire, donnèrent en échange de précieuses pelleteries; mais ils surent bientôt à quoi s’en tenir, et le premier Canadien qui passa par le pays fut pillé et maltraité, et dut s’estimer heureux de ne pas être lapidé ou scalpé. Mais, pour un dont on a respecté la vie, combien ont été massacrés!
–Il me semble, colonel, que la Compagnie russe ne s’y prend pas moins brutalement que les Américains.
–Que-voulez-vous dire?
–D’après ce que j’ai pu voir, et ce que vous venez de me dire, vous avez été moins doux avec les Koloches. Les Canadiens les enivrent, les empoisonnent si vous voulez, je ne tiens pas au mot, mais ils leurs laissent la liberté, tandis que la Compagnie russe, qui s’est substituée au gouvernement moscovite, les empoisonne aussi, les massacre souvent, s’empare de leur personne et les emmène en esclavage à Sitka et à Onolatschka. Et le souvenir de Solovief dont vous parliez tout à l’heure.
–Je vous trouve superbe de plaindre ces sauvages! exclama le gouverneur sur un diapason de basse-taille. Comment! ces gens-là vivent sous des huttes ouvertes à tous les vents, ils vont à moitié nus, ils se croient vêtus avec un badigeon d’huile et d’ocre, ils ne croient à rien, nous leur avons donné des maisons pour s’abriter et du bois pour se chauffer, on les a habillés de neuf.
–Et ils sont esclaves…
–Comment esclaves! quand on leur fait apprendre un métier manuel.
–A l’aide du bâton.
–S’ils ont la tête dure, il faut bien la leur ouvrir de quelque manière pour en faire jaillir l’intelligence. Ceux qui vivent à New-Archangel sont de bons ouvriers et de bons matelots. Il ne connaissaient rien, ni Dieu, ni diable, ni enfer, ni paradis: on leur a enseigné une religion. Ne sont-ils pas plus heureux que quand ils adoraient des chiens empaillés, des figures bizarres sculptées dans des nœuds de racines ou des os de baleine?
CHAPITRE VI.
Table des matières
Ces vastes solitudes, ces forêts aussi vieilles que le monde, ces clairières ou steppes couvertes de broussailles, ces marais d’où jaillissent d’innombrables touffes de roseaux et d’autres graminées aquatiques, ces rivières aux eaux sombres, noirâtres et sinistres, offrent des chasses nemrodiennes à ceux qui ont la passion de cet exercice. Mais devant une telle abondance de gibier, on se lasse vite, on se dégoûte même de la chasse.
La gent volatile surtout y pullule et s’y propage en liberté avec une effrayante rapidité. On ne peut pas faire un pas sans se trouver devant des files de bécasses, de poules d’eau, des nuées de canards, d’oies, de cygnes, de pétrels, de goélands, de manchots et de cormorans, parmi lesquels se promènent majestueusement des hérons à aigrettes, des grues. Je ne tirais que sur les plus beaux sujets de la gent aquatique pour me faire une collection de sacs à tabac avec leurs pattes largement palmées. A l’endroit où nous nous étions arrêtés pour camper, la rivière répandait ses eaux et formait un marais d’une étendue assez considérable couvert de roseaux et d’une foule d’herbages, sous lesquels ces oiseaux établissent, par une circulation incessante, des galeries inextricables où ils nichent et pondent.
Le gouverneur me vantait, depuis mon arrivée dans le pays, l’excellence des œufs de manchots et je me promettais à la première occasion d’en faire une copieuse omelette.
–Tenez, Mathieu, je crois que dans ce marais vous trouverez assez d’œufs pour en emplir le povozook. Il y a peu de fond; vous n’aurez de l’eau que jusqu’aux genoux, vous pouvez vous y hasarder sans crainte.»
Sur cet encouragement perfide, j’entrai dans les couloirs souterrains de ces forêts herbacées. Je n’y avais pas fait cinquante pas que je me trouvai nez à becs avec des bataillons serrés de pingouins sortant de toutes parts et étonnés de cette visite inattendue. Il va sans dire que j’étais sans armes; je n’avais même pas de bâton. Je me figurais que ces animaux fuiraient à mon approche et me laisseraient enlever leurs œufs. Mais toutes les volées, criant comme des oies, se jetèrent sur moi avec une violence inouie. J’en fus littéralement enveloppé et couvert; je disparus sous un nuage de volatiles furieux, exaspérés, montant les uns sur les autres à l’aide de leurs moignons, se pressant en groupes serrés, m’allongeant des milliers de coups de becs, me déchirant, me déchiquetant de partout. Je ne pouvais faire usage de mes mains occupées à me garantir le visage. Ma voix, étouffée par cette avalanche maudite, acharnée, ne pouvait parvenir jusqu’au povozook.
Au ramage assourdissant des manchots, le commandant Asinoff soupçonna de suite ma position et fit tirer quatre ou cinq coups de fusil. Au bruit retentissant de la poudre, toutes ces vilaines bêtes se dispersèrent en un clin d’œil. Une fois dégagé, je ne songeai plus aux œufs, je battis en retraite.
–Eh bien, Mathieu! et les œufs? et l’omelette? fit le colonel d’un air narquois.
–Que le ciel vous envoie toutes ses bénédictions…
–Merci pour vos souhaits, ça ne fait pas de mal; mais vous ne rapportez rien?
–Si, je rapporte quelque chose, des noirs sur tous les membres.
–Bah! ça vous servira de ventouses; il n’y a pas de meilleur remède contre les rhumatismes.
–Je dois avoir le corps moucheté de pinçons comme un jaguar.
–Demain, vous serez déguisé en sauvage.
Le lendemain, j’eus une forte fièvre, et je dus rester couché dans le povozook.
On ne peut pas s’imaginer que ce volatile, un peu plus gros qu’un canard, ait un bec aussi vigoureux et aussi dur. Mon paletot et le haut de mon pantalon étaient littéralement criblés de trous.
Pendant que je me reposais, enveloppé dans deux couvertures, le povozook remontait la rivière, à l’aide d’une seule voile. Vers le soir, on jeta l’ancre au milieu de l’eau, et vers le matin le colonel me proposa de descendre à terre pour me distraire de l’incident de la veille, en braconnant çà et là dans le voisinage de la rivière.
Bérins était déjà parti avec son fusil pour aller à la recherche d’un gibier quelconque. Comme nous mettions le pied sur la berge, nous l’aperçûmes rapportant deux lièvres qu’il venait de tuer; puis il retourna dans les halliers sans vouloir attendre sa part du dîner.
–Je me charge de les arranger aux champignons, et, puisque nous n’avons rien à faire, nous allons nous mettre en quête de ces comestibles.
En nous promenant dans les broussailles, nous marchions sur d’innombrables groupes de champignons de toutes les couleurs qu’en France je n’aurais pas osé toucher.
–Êtes-vous sûr qu’ils sont bons? demandai-je avec inquiétude au colonel que je voyais emplir son foulard de vingt espèces de ces cryptogrames.
–Si je les connais! mais, dans mon pays, dès qu’un enfant commence à marcher, c’est la première chose qu’on lui apprend. Soyez sans inquiétude, et rapportez-vous en à mon expérience. Je ne veux pas dire cependant que ces fruits aient la suavité de ceux du jardin d’Alcinoüs, mais ils ont leur petit mérite.
–Si en France on me voyait ramasser ce genre de légume, on me demanderait si je médite d’empoisonner un parent à héritage.
–Vous voyez cette espèce qui ressemble à une éponge par la couleur et les dispositions des tissus?
–Elle me paraît hideuse.
–C’est la meilleure. Je vous l’arrangerai au gratin; ce sera onctueux comme de la crème, et, dans vingt ans, vous en aurez encore le goût. Ne vous laissez pas impressionner par l’aspect: les champignons qui ont des propriétés dangereuses sont ceux qui revêtent les plus brillantes couleurs; par exemple, le rouge ponceau bordé de citrin est tellement léthifère qu’il tue les mouches qui se posent dessus. Je me connais en cuisine et en gastronomie, et vous pouvez vous en rapporter à mon expérience.
Que faut-il pour devenir gastronome et gourmet? Le goût, la paix et de l’argent. J’ai le palais délicat, j’ai de l’argent et je ne suis en guerre avec personne. Je m’en vais comme Patrocle, fils de roi, l’ami d’Achille, faire cuire notre dîner, et vous, vous soignerez le feu. J’aime à bien dîner; je veux sortir de ce monde ut conviva satur.
–Qu’est-ce que ça veut dire?
–C’est vrai, Mathieu, vous ne savez pas le latin, ni moi non plus; mais j’ai appris cette expression d’un baleinier qui avait fait de bonnes études, ça veut dire: comme un convive rassasié.
–Vous êtes en bonne voie pour cela.
–N’est-ce pas je suis bien portant! Il ne tient qu’à vous de finir vos jours avec moi dans ce divino farniente.
Nous passâmes trois heures à faire la cuisine en plein air.
L’âtre, placé derrière de gros blocs de granit aux couleurs sombres, mouchetés de noir, s’étendait en divers brasiers, sur lesquels s’élaboraient diverses sauces, que le colonel soignait avec la gravité d’un chef émérite.
Un fumet d’une délicatesse exquise s’échappait des petits chaudrons suspendus à des trépieds, faits avec des branches d’arbres.
J’ai rapporté de ce voyage la conviction que les gastronomes de Paris feraient le même sacrifice qu’Esaü pour un plat de champignons à l’Asinoff.
Lorsque le dîner fut servi, le colonel me dit:
–Hein? Mathieu, que dites-vous de cette sauce? Cela vaut bien, je pense, le miel vert et la farine d’orge sucrée que Hécamède, d’antique mémoire, offrit à Machaon, sous la tente de Nestor. Nous allons faire un repas homérique.
–Elle a un fumet à dilater…
–Vos narines comme les évents d’une baleine?
–J’avoue que pour ceux qui aiment ce légume, le séjour de Sitka est un paradis.
–Si bien un paradis, mon cher, que je me suis amassé ici (je vous en fais la confidence) une tonne de petits lingots d’or et d’argent à envoyer des conserves de champignons en Chine et au Japon.
–Des lingots! pourquoi pas de la monnaie!
–Le lingot est la monnaie chinoise. Ces gens-là ne frappent de monnaie que des sols de toutes les grandeurs, depuis le format d’un centime jusqu’à celui d’une assiette. Le gouvernement du Céleste-Empire ne veut pas donner le goût de l’or et de l’argent à ses peuples. Quand un homme a douze sous dans sa poche, il en a suffisamment; le poids l’écrase.–J’intéresse, ajouta-t-il, les indigènes à s’occuper de la récolte de ce fruit de la terre. Je leur paie la corbeille une once de tabac; cela n’est pas cher. Je fais sécher les uns, saler les autres et saumurer ceux-ci; j’expédie tout cela à mon compte, par barriques de cinquante kilos sur les marchés japonais, d’où on les envoie en Chine. Si vous voulez me donner le secret de votre bouillon, je vous donnerai celui de mes conserves; vous pourrez me faire concurrence et vous enrichir, car le champignon est aussi recherché dans l’empire du Milieu que les nids d’hirondelles.
–Nous verrons, colonel.
–Allons! Mathieu, dînons assis sur la bruyère comme les héros d’Homère,
Il fallut goûter les champignons servis. J’avoue qu’avant de m’y décider, j’employai tous les subterfuges que je pus faire jaillir de mon imagination pour donner le temps au colonel d’entamer les plats avant moi.
–Mais, Mathieu, piquez donc, mon ami, c’est délicieux! c’est d’une saveur!...
–Continuez, colonel. j’ai une coquine de dent qui me fait un mal affreux, et la température de votre sauce ne fait que l’accroître.
–Prenez votre temps. Vous êtes ami de la treille, me dit-il en me versant à plein verre d’un vieux vin de Bordeaux parfumé, goûtez celui-là, il a onze ans de bouteille. Anacréon et Cratinus n’en ont jamais, j’en suis sûr, bu de meilleur, ajouta-t-il, en poussant un éclat de rire superbe.
Je ne touchais au plat que du bout des lèvres; il me semblait, chaque fois que je mâchais un morceau de cet affreux légume sylvestre, que je ressentais les prodomes d’un empoisonnement.
Cependant, enhardi par mon compagnon, qui les avalait à pleine cuillère, je me décidai à l’imiter, mais avec plus de réserve, bien que je ne pusse me figurer qu’il s’exposât bénévolement à une mort certaine par bravade.
Après ce diner champêtre, le colonel m’offrit une pipe d’une grande dimension; il me donna à choisir entre tous ses chibouks de différents bois, merisiers de la Perse, jasmins de Ceylan et pistachiers d’Arabie, en terre rouge de Turquie, et de l’autre un suçon au bout desquels on emmanche d’un côté un récipient d’ambre émaillé de divers dessins.
Et, tous deux, aspirant de larges et épaisses bouffées de tabac turc, nous nous acheminâmes vers un bois, à cinquante pas du rivage. Chemin faisant, nous discourions sur l’utilité de l’oignon dans la cuisine. Bourikoff me parlait des essais qu’il avait faits pour arranger un lièvre de onze façons différentes. Sa conversation, toujours la même, avait pour but de rechercher des moyens d’accommoder les mets de manière à varier le plus possible sa nourriture.
Comme nous approchions de la lisière d’un bouquet de sapins, une paire de coqs de bruyère, de leur vol lourd et bruyant, traversèrent les halliers, et allèrent se poser dans le bois, de l’autre côté d’un petit ravin pierreux, sans autre végétation que des framboisiers, des gouloubitza, espèce de bruyère dont les fruits noirs sont semblables aux raisins, et que pour ce motif, on appelle raisins d’ours. Le lit de ce ruisseau était entravé, sur une grande étendue, d’arbres déracinés et couchés pêle-mêle.
Aux troncs et aux branches de ces centenaires de la forêt, brisés par la foudre ou tombés de vétusté, pendaient des mousses de toutes les couleurs, les unes fines comme des crins et en bouquets, les autres rameuses et formant des réseaux inextricables, mais toutes constellées de champignons infects.
Nous désirions franchir ce ravin.
Pour cela il nous fallait passer sur ces grands troncs branchus.
Au milieu de notre traversée, un grognement sourd et prolongé se fit entendre.
Le colonel s’arrêta court et s’écria:
–Un ours! Il y a un ours dans ce fouillis. Prenons garde. nous sommes sans armes.
Et, au même instant, un ours fauve, de la taille d’un ânon, probablement en train de sucer la gomme aromatique de certains pins résineux, sortit d’un amas de broussailles sous lequel il était remisé. Il se tourna vers nous, et nous regarda de ses petits yeux obliques en nous montrant une gueule caverneuse, béante d’horreur, hérissée de crocs superbes.
–Il a de jolies dents, cet animal, dis-je à mon compagnon, qui n’avait pas l’air absolument flatté de cette rencontre. Voyez donc comme les longs poils de ses moustaches se redressent, et comme ses petits yeux jaillissent de convoitise hors de la tête.
Darmowy fragment się skończył.