Czytaj książkę: «L'âme murée»
Paul Perret
L'âme murée

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066324766
Table des matières
I LE SAINT DE BOIS.
II LES JEUX D’UNE COURTISANE.
III PAR CHARITÉ
IV DEUX MOIS APRÈS.
V A FORCE DE RAMES
VI LE JARDIN DES ROSES.
VII LA FUITE.
VIII LA CONFESSION
IX L’IDÉE DE SALUT.
X LA CLEF.
DEUXIÈME PARTIE
I L’ARGENT!!..
II LE PÈRE.
III UN DERNIER VOYAGE.
IV LA CROIX DU PASSÉ.
V L’ÉPREUVE.
VI LE RETOUR DE L’ONCLE.
VII LE COMPLICE.
VIII. LE JEU DES RESSEMBLANCES.
IX. LE GANT
X ENTRE AMIS.
LA RÉVOLTE D’ISABELLE.
TROISIÈME PARTIE
I UNE NIÈCE D’AVOCAT.
II. LE VRAI MÉDECIN.
III LA PRISONNIÈRE
IV AFFRANCHIS TOUS LES DEUX.
I
LE SAINT DE BOIS.
Table des matières
Nous sommes dans une ville de l’Ouest arrosée par trois rivières, dont la plus considérable est une des grandes voies navigables de France. L’habitant de cette grande région maritime est rude pêcheur, matelot solide, excellent soldat. Quant à la ville elle-même, c’est une cité populeuse et riche.
Beaucoup d’affaires, beaucoup d’intérêts ennemis, passablement de crimes et beaucoup de procès.
En1853, le juge d’instruction près le tribunal de M… était M. Mériadec-Yves de la Pénissière, fils d’Henri-François de la Pénissière, ancien président, les derniers tous deux d’une vieille famille. Monsieur Mériadec (on le nommait ainsi dans la maison pour le distinguer de son père), était né en1823: il allait avoir trente ans.
C’était le19mai, jour de la Saint-Yves, un grand saint quoique avocat. M. Mériadec fit mettre un double louis dans le tronc de l’église paroissiale, pour honorer son deuxième patron La fête du saint tombant un vendredi, il dîna de poisson et de légumes. Après quoi, il rentra dans son cabinet d’études.
Le président dînait seul, au même instant, dans une petite salle à manger tendue de tapisseries de Beauvais. Ces bergeries auraient effarouché monsieur son fils. Ne jetons pas de regards indiscrets sur le menu délicat de ce petit festin solitaire!
Le cabinet de M. Mériadec était une pièce fort vaste aux boiseries de chêne. Comme le principal repas se faisait à cinq heures à l’hôtel de la Pénissière, le soleil était encore très-haut. Le jardin, rempli de feuillages frais et de fleurs nouvelles, aurait attiré tout autre que le jeune magistrat. Une assez lourde chaleur régnait, au contraire, dans cette grande salle, dont les fenêtres .étaient closes. M. Mériadec ne songea pas même à les entre-bâiller. La chaleur n’avait pas de prise sur ce corps maigre, cette peau sèche et ce tempérament fait de bile et de nerfs.
Aux yeux de la société M… oise, MM. de la Pénissière, père et fils, avaient toujours vécu dans la plus parfaite union. Cependant cette manière d’habiter sous le même toit, en tenant deux états de maison, ne décélait pas une grande communauté de goûts et d’habitudes. Ces deux maisons ne se ressemblaient guère, chacune avait reçu l’empreinte du maître. Les serviteurs de M. Mériadec étaient tous assez jeunes. Il n’y avait pas dans tout M… de domesticité si correcte. Les vieilles gens étaient demeurés avec le président, car ils préféraient son humeur un peu fantasque, mais généreuse. Le président s’en vantait; il aimait à dire: J’achèverai ma vie au milieu de mes clients, comme les sénateurs de Rome.
Ce mot: j’achèverai, contenait toute une histoire.
Vingt-trois ans déjà s’étaient écoulés depuis qu’Henrnri-François de la Pénissière était mort comme magistrat, grâce à un suicide, par une démission bruyamment donnée en juillet1830. Il appartenait à une génération composée d’ingrats et de fidèles, suivant le langage du temps, et il n’avait point marchandé à son royalisme une résolution si belle. Mais il y a la compensations dt s choses: ce sacrifice, très conforme à la fermeté de ses convictions, lui avait donné plus tard le droit d’être moins scrupuleux pour son fils. Voilà pourquoi Mériadec de la Pénissière était juge d’instruction près d’un grand tribunal, en1853, à trente ans.
On accusait le président d’avoir jugé quelquefois avec trop d’ardeur; Mériadec, c’était le juge impassible. Les prévenus, s’ils avaient connu le père et le fils et qu’il leur eût été permis de choisir, auraient peut-être mieux aimé rencontrer le premier que le second dans le cabinet de l’instruction, la chambre de la torture morale. Le père eût été toujours à craindre, s’il avait siégé; mais on pouvait l’émouvoir.
Mériadec ne semblait connaître ni la pitié ni son contraire. De sa vie il n’avait éprouvé d’autre sentiment que celui du devoir. Jamais aucun adoucissement, si ce n’est la piété, n’était entré dans son cœur.
Encore, la vieille Mme de la Hairie, l’une des amies de la famille, disait-elle souvent: «Je voudrais bien savoir si c’est de la piété douce.»
Préoccupation singulière qui était assez ordinairement prise en mauvaise part, surtout à cause de la forme employée pour l’exprimer par la vieille dame. Cet adjectif doux équivaut à tiède dans la langue populaire du pays. Les barbiers de village offrent à leurs clients de l’eau douce. Mme de la Hairie, presque octogénaire, extrêmement riche, extrêmement entière (encore une locution de la contrée), se trouvait être, avec le baron de la Hairie, son fils unique, en communauté douteuse de sentiments, tout comme le président avec M. Mériadec. Le baron demeuré veuf, avait deux enfants, une fille de vingt ans, Isabelle, et Gaspard, élève de l’Ecole militaire. La première devait être dotée par son aïeule; mais le prétendant qui se serait manifesté fort des seules préférences de Mme de la Hairie, aurait à l’instant risqué de devenir suspect au baron pour la tiédeur de ses sentiments religieux.–«Voltaire, insinuaient les méchants, n’a point de représentant à M..; mais s’il en avait, ce serait la douairière.»
–Et son ami le président… Ce n’est pas comme son fils le juge!… Mais qui les connaît tous les deux?
Le président aurait pu s’épargner ces mauvais propos; il n’eût eu qu’à laisser voir ce qu’il pensait vraiment de son fils et à montrer le fond de son propre cœur. Bien loin de là, si l’on vantait devant lui l’austérité du juge d’instruction, il avait une façon désespérante de répondre: C’est un saint!… c’est un saint!… Vous me voyez surpris d’avoir mis un saint au monde!.
Les familiers de l’aile gauche de l’hôtel de la Pénissière habitée par le prés dent, s’en allaient plus embarrassés:–On ne le devinera point, disaient-ils; on ne saura pas si cette admiration pour son saint est feinte ou sincère.
Mme de la Hairie elle-même, malgré ses relations d’étroite amitié avec M. de la Pénissière, n’était pas beaucoup mieux éclairée que d’autres et avait ses rai sons, apparemment, pour être plus curieuse que tout le monde.
Quelques fins diners ne coûtent rien aux vues intéressées d’une vieille douairière opulente. Au printemps de 1853, il y eut deux ou trois galas chez la bonne dame. Le président en fut l’âme et l’ornement.
Il comptait pourtant bien quelques rivaux dans ce salon, qui était un cabinet d’antiques, mais vivants, très-vivants,–entre autres un vieux gentilhomme, ancien garde-du-corps du roi Charles X.M. de Largentaye pratiquait ensemble la servitude noble des convictions et des souvenirs et la plus diabolique liberté de langage.–Fidèle et salé, disait-il, c’est ma devise.
Ce croustillant personnage était au mieux avec la douairière, il faisait partie de la troupe des amis gâtés. Ce fut lui qui, certain soir, sur un signe imperceptible de la maîtresse du logis, attaqua brusquement la manière de vivre du juge d’instruction. Jusque-là, chacun s’était fait un devoir de la louer, tout en accompagnant la louange d’un demi-sourire. Mais le diable Largentaye commença par poser que cela pourrait s’appeler plutôt une manière de ne pas vivre.
–J’aime les mœurs, dit-il…
Il y eut une petite rumeur autour de la table. L’ancien garde-du-corps aimait les mœurs comme beaucoup de ceux qui font métier de parler et d’écrire aiment la vérité, c’est à-dire pour la violer de tout leur cœur.
–J’aime les mœurs, reprit-il, mais enfin beaucoup de nous autres, quoique bien pensants, ont été élevés à la dernière lueur des flambeaux galants du dix-huitième siècle. Dès lors.
Cette évocation des flambeaux galants éveilla de nouveaux murmures qui ne troublèrent point l’orateur. Il se prit à expliquer–sous le voile, disait-il, mais que ce voile était donc fait d’une gaze légère!–que les gens d’une certaine sorte peuvent prendre et pratiquer de haut certaines petites choses, et que cette largeur de vues leur est même jusqu’à certain point commandée. Enfin, ajouta le vieux gentilhomme, il vaut mieux tout que d’être un saint de bois. J’ai dit. Honni soit qui mal y pense! Si j’étais à la place de notre ami le président, voilà la leçon que je ferais à mon fils.
–Monsieur, répliqua l’ancien magistrat sans s’émouvoir, je m’en garderais bien, car je ne pense rien de tout cela; et si je le pensais, mon fils ne le saurait point. Je serais le dernier qui oserait le lui dire.
La douairière intervint.
–Monsieur de Largentaye, dit-elle, vous devriez rentrer sous terre. Si j’étais à la place de notre président, moi, je tiendrais à mon fils un autre langage… et j’aurais bien raison!… Car enfin, depuis que le monde est monde, il n’y a jamais eu qu’un seul remède pour les dissolus, comme pour les… timides. C’est le mariage. Il corrige les récalcitrants dans les deux genres… Si vous, Largentaye, vous vous étiez marié, vous seriez à présent un homme de bien… Et quand je pense que Mériadec de la Pénissière a trente ans.
–Si l’on ne franchit point le cap du mariage à trente ans!. reprirent les convives en chœur.
Ah! le complot était bien noué!
Mais alors on vit le président se dresser, rouge, les yeux en feu, respirant à peine. Il s’oublia jusqu’à commencer par un juron:
–Sacrebleu!.
–Monsieur le président, dit la douairière avec un de ses grands airs du temps passé, le mariage est pourtant une chose honnête en soi et qui n’appelle point les gros mots.
Le père, hors de lui, ne l’écoutait pas:
–Sacrebleu! reprit-il, savez-vous bien que mon anachorète aurait peur du mariage?… Oui, même du mariage… et que moi, j’aurais peur de le voir marié.
Son émotion et la franchise longtemps contrariée de son humeur lui conseillaient, puisque la digue était rompue, de ne plus retenir le flot. Il se délivra devant ce cercle d’amis du poids qui l’étouffait depuis dix ans; il confessa son découragement et tomba d’accord avec M. de Largentaye que, s’il avait espéré découvrir dans Mériadec une faiblesse heureuse et cachée, une pensée demi-vivante, un désir, cet espoir était effacé. Pas une éclaircie depuis dix ans sur ce visage sombre! Pas une bouffée de jeunesse dans ce cœur clos et glacé! Rien! rien! Ce masque impassible qui couvrait le visage du jeune magistrat, ce n’était point sa volonté qui l’y avait mis, c’était la nature. Elle lui avait fait ce présent redoutable. Mériadec était bien tel qu’on le voyait.– Après ces premiers aveux, le président reprit haleine.
Avec quelle attention, maligne chez les uns, compatissante chez les autres, tout le monde l’avait écouté!–
–Là, là, grommelait M. de Largentaye, je le disais bien, le saint de bois!
–Mon pauvre ami, dit la douairière, il n’y a pas pour un père de plus grand malheur que d’être en timidité devant son fils.
Le président avoua que, de contrainte en contrainte, chaque jour plus profondément séparé de Mériadec, quoique habitant à ses côtés, dévoré du souci de voir se continuer sa famille et son nom, chaque jour aussi gagné plus cruellement par un sentiment superstitieux qui lui disait que le juge avait été marqué pour les éteindre, il en était venu à ne pas oser même parler de mariage à son fils.
–Je le conçois bien à présent! s’écria le diable Largentaye en éclatant de rire. Il serait capable de vous déclarer tout net que son intention est de faire, pour d’autres raisons, comme le père de Sganarelle, lequel n’avait jamais voulu se marier.
Mme de la Hairie fit un autre signe au méchant vieux gentilhomme, non cette fois pour le prier de parler, mais pour lui ordonner de se taire. Il allait gâter la partie.
–La difficulté n’est point dans la résistance de M. le juge d’instruction, dit un autre compère de la maîtresse du logis et son conseil, l’avocat Tronson, qui jusqu’alors avait gardé le plus profond silence. En fait, cette résistance n’est que supposée. On serait peut-être bien étonné de la trouver moins sérieuse qu’on ne l’avait imaginé. Ce qu’il faut d’abord, si l’on veut agir.
–On le veut! interrompit la douairière.
–Donc, ce qu’il faut, reprit l’avocat, se répétant pour arrondir sa phrase, c’est de choisir une jeune personne peu disposée à se laisser effrayer par la mine un peu. sévère de monsieur le juge.
–Sévère! grommela Largentaye en a-parté. La porte de la prison où il envoie les autres.
–Une jeune personne qui préfère la solidité des principes à de certains avantages extérieurs. Je ne veux point dire que monsieur le juge soit privé de ces derniers. Une jeune personne, enfin, qui consente à unir sa jeune existence à une vie déjà si bien remplie, quoique à peine commencée, une vie justement respectée de tous.
L’avocat Tronson fit une pause. Le garde-du-corps continuait ses à-parté, parlant dans son verre:
–Une jeune personne décidée à s’embarquer sur le vaisseau fantôme! murmura-t-il. Elle habitera la cabine du capitaine, s’il vous plaît! Séjour de délices! Ah! la pauvrette!
–Il y a de ces jeunes personnes, répétèrent plusieurs des convives ensemble.
–Il y en a! fit la douairière.
Comme on quittait la table, elle s’appuya sur le bras de M. de la Pénissière pour gagner le salon; mais elle eut bien soin de lui prendre le bras droit, sachant que l’oreille gauche du cher président était paresseuse.
–Revenez demain, lui dit-elle tout bas. Je vous ferai voir ma petite-fille Isabelle… Eh! j’ai toujours eu un désir bien cher!… Tronson sera là. Lorsque la fillette sera partie, nous causerons.
Alors le président comprit. Au même instant l’avocat Tronson s’approchait pour lui demander discrètement une place dans sa voiture quand l’heure de la retraite aurait sonné.
Cet avocat Tronson n’était pas à M… un petit sire. D’abord, il faisait plaisir à voir à cause de son embonpoint leste et bien porté: ventre rebondi, jambes rebondissantes. Il avait une étonnante fraîcheur de vieux visage; les plis de ses joues énormes et les creux de ses tempes, au lieu des nuances jaunâtres ordinaires, en offraient presque de tendres; il était si propre, si faraud, le gros homme, qu’il soignait jusqu’à ses rides et il avait l’air d’y semer des roses.
Toujours vêtu de noir luisant, toujours cravaté de blanc sans tache, il s’en allait d’habitude agitant deux lèvres encore lisses et point décolorées, comme s’il se répétait sans cesse à lui-même les fameux plaidoyers qui faisaient courir le beau monde. Ses narines se gonflaient par un mouvement régulier qui intriguait fort toute la ville. Personne n’avait songé à en chercher la cause dans le poids de ses lunettes d’or. Superbes lunettes! Il les avait voulues massives, honorables; elles pesaient si fort sur la racine de son nez qu’elles amenaient cette contraction des narines. Les lunettes d’or étaient la vanité maîtresse de l’avocat Tronson; le diable se venge toujours.
Corpulent, imposant, mais insinuant, Me Trouson méritait bien sa double réputation de ruse et de prudhommie qui attirait les clients en foule dans son cabinet et l’avait fait millionnaire. De tout temps il s’était dévoué aux grandes familles.–Je n’aurais pas aimé, disait-il, puiser dans l’escarcelle du pauvre.–Prudence et humanité! Au demeurant, aussi retors que peut l’être un homme de bien; son esprit voyageait sans cesse sur les frontières de sa conscience et ne les dépassait jamais.
Ainsi, dans cette nouvelle occasion de montrer son zèle à de nobles intérêts, sollicité par la douairière de la Hairie d’aider au mariage qu’elle avait révé, Me Tronson s’était retranché dans ses réserves ordinaires.
–Madame, je me ferai un honneur de vous servir. Nous mènerons si bien votre barque que Mlle votre petite-fille deviendra la dernière Mme de la Pénissière.
–Comment? s’était écriée l’aïeule, la dernière?.
–Justement, voilà le point. Ce serait une union convenante; ce serait même le plus beau mariage de ce temps dans le pays. Mais je m’entends. Aussi ne pourrais je me prêter à vos désirs sans l’assentiment de la jeune fille.
–Vous êtes fou, Tronson!… Je sais bien que les avocats et les médecins ont les uns et les autres la prétention d’être des confesseurs. Cependant, ils n’en sont point. Essayez de confesser Mlle de la Hairie, et je crois qu’elle vous le fera voir.
–Je n’essaierai point, madame. Vous interrogerez votre petite-fille. Votre caution me suffira.
–Eh! Tronson, il me semble que vous avez assez de confiance en moi; je vous en rends grâces.
L’aïeule avait interrogé Isabelle. Mlle de la Hairie avait demandé quelques jours pour se consulter. Ce n’était donc pas un refus, l’espérance était ouverte. Voilà ce que Me Tronson était chargé d’apprendre à M. de la Pénissière avant l’entrevue du lendemain.
–Je crois s’écria le président quand il reçut dans sa calèche cette communication inespérée, je crois, Tronson, que vous me parliez de faveur à l’instant. La faveur, c’est vous qui me la faites! Tenez, ce doit être moi qui rêve. Vous m’assurez que Mlle de la Hairie n’a pas dit non?
–Mlle de la Hairie connaît la grande réputation de M. le juge d’instruction. Elle-même est, comme vous le savez, fort pieuse.
–C’est vrai, très-vrai… Pour une femme pieuse, le premier intérêt c’est d’avoir un mari qui lui ressemble. Quand je dis qui lui ressemble!… Enfin je la verrai demain.
Le président avait vu Isabelle de la Hairie. C’est pourquoi, ce soir-là, 19mai, il fit avertir son fils qu’il allait se rendre chez lui dans un moment.
A vingt ans, Mlle de la Hairie demeurait encore un peu grêle, même un peu gauche; mais M. de la Pénissière ne désirait pas qu’elle fût autrement. Il lui semblait que plus d’aisance et de liberté dans la taille de la jeune fille lui auraient enlevé ce charme de pureté qui devait gagner certain cœur rebelle.
Isabelle était d’ailleurs sérieuse comme une femme et paraissait innocente comme un enfant.
Elle avait de grands cheveux châtains, fins et soyeux, mais qui ne formaient point de boucles, et cela encore était au gré du président: des boucles folles se jouant sur un jeune front auront toujours des airs profanes. Ces airs-là n’auraient point convenu. Isabelle avait aussi le visage allongé, fort blanc, avec des yeux d’une nuance indécise, mais certainement d’une nuance céleste.
Son aïeule assurait que ces doux yeux se mouillaient dès qu’elle entrait en prières… Ah! voilà ce qui paraissait à M. de la Pénissière devoir être une arme plus sûre que tout le reste! Quand cette dévotion attendrie allait s’approcher de certaine dévotion trop rigide, celle-ci sentirait à l’instant ce qui lui manquait.
Et puis la jeune fille parlerait. Elle avait la voix un peu lente, mais un accent si touchant! Le président se réjouissait à la pensée de cette jeune onde sonore, de cette source fraîche tombant dans l’âme murée du juge. Le mur n’y ferait rien, l’enchantement serait le plus fort.
–Chère fille! murmurait M. de la Pénissière en traversant le jardin de l’hôtel pour arriver chez Mériadec.
Avec sa chaste confiance et sa grâce docile, Isabelle avait la puissance des humbles et des purs. Quelle trouvaille et quel trésor! Comme le vieillard sentait déjà qu’il l’aimait! A la vérité, la pensée lui vint aussitôt que, pour aimer cette enfant, ce ne serait point assez de lui.
Il arrivait au cabinet du juge, il poussa la porte-fenêtre et la trouva fermée. Il leva les yeux sur les autres croisées. Toutes closes. Et le ciel était sans tache! Et l’air était tiède! Et c’était le printemps!
Mériadec l’ayant reconnu du fond de la chambre, ouvrit la porte devant lui. Le président entra précédé d’un rayon de soleil, qui profitait d’une occasion si rare pour se glisser dans ce lieu morose et qui vint frapper en plein le visage du juge.
Qui aurait pu dire que cet homme fût laid? Bien loin de là, il avait un détail charmant dans le visage: la lèvre mince mais d’une rare fraîcheur, avec des dents d’une blancheur éblouissante. C’est là que semblait s’être réfugié tout ce qu’il avait en lui de vivant. L’avocat Tronson disait: «Toute la jeunesse de M. Mériadec se cache dans sa bouche.»
Le reste de ses traits étonnait, effrayait presque sans déplaire. Ils étaient fins et menaçants. Le nez, légèrement aquilin, se rattachait au front par une ligne à la fois correcte et téméraire, et ce front serré était visiblement le siège d une opiniâtreté surhumaine. Le teint était de la couleur du bronze. Le profil présentait l’aspect d’une lame. Les yeux avaient le bleu de l’acier.
Le juge était grand; il avait les épaules hautes, au point qu’elles formaient comme deux angles au-dessous de son cou musculeux et maigre. Qu’une émotion trop forte, remords ou regret, vînt à peser sur lui, elles devaient se courber sous l’étreinte, et il n’aurait plus alors que la démarche d’un vieillard.
Seulement, quel orage intérieur pouvait secouer un homme qui avait vécu jusqu’à trente ans exempt de toutes les passions?
Le président prit la parole: .
–Le soin que j’ai eu de vous faire demander un entretien, dit-il brusquement, a dû vous donner à entendre que nous allions parler de choses sérieuses… Oh! je sais que vous n’en goûteriez point d’autres! Mais celles-ci seront plus sérieuses vraiment que vous ne le pensez. Ai-je besoin d’une autre préface?
–Comme il vous plaira, répondit Mériadec en s’adossant à la cheminée. Je vous écoute.
–Dieu me pardonne! Je crois que vous avez refermé cette porte, là-bas, derrière moi. Faites-moi donc le plaisir d’ouvrir au moins une fenêtre.
–Mais, fit le juge, au moment où vous allez dire…
–Des choses sérieuses, tres-sérieuses… Comment les dirai-je si vous me faites mourir d’asphyxie? Je vous demande qui, dans la maison, serait assez hardi pour approcher de cette croisée? Est-ce que tout le monde ne tremble pas un peu devant vous… excepté moi? Encore en ai-je quelquefois envie!.
Mériadec, qui s’était dirigé vers la croisée et venait de l’ouvrir, se retourna lentement et couvrit le président de son regard froid et violent.
–Je vous ferai observer, dit-il, qu’en ce moment, comme toujours, je vous ai obéi.
–C’est vrai, riposta le vieillard; il y a l’obéissance sèche et l’obéissance tendre. La nature ne vous a point départi les moyens de la dernière. Oh! je n’ai rien à vous reprocher que des choses… N’y touchons pas… Pour le reste, je reconnais que vous êtes parfait… Un modèle!… oui, vraiment, un modèle pour les jeunes hommes et surtout pour les jeunes magistrats de ce temps qui a des exigences nouvelles.
–De redoutables exigences!
–J’en conviens. Oh! vos devanciers ne vous valaient pas. Quant à moi, je crois bien que j’étais, à votre âge, une manière d’étourdi encore assez mal corrigé. Ce n’était pas bien édifiant pour les autres, ce n’était pas si malheureux pour moi-même! On peut penser que la jeunesse étant un bien, Dieu nous l’a donnée avec la permission d’en jouir… Certaines gens aiment mieux supposer que c’est une tentation mise sur leur chemin.
–Je sais, dit Mériadec, que vous me rangez parmi ces gens-là.
–Point! point! Je veux seulement dire que nous n’étions pas faits comme vous dans mon temps. Et, par exemple, bien que nous eussions un sincère et juste dégoût des manières licencieuses de la génération qui nous avait précédés, nous n’avions pas l’âme aussi rigide que devaient l’avoir quelques-uns de nos fils. Il est vrai que de tous vos contemporains, vous êtes bien le plus rigide!… Prenez ceci pour un éloge. Je me figure que le trouble social au milieu duquel nous vivons vous a frappé dès votre première jeunesse; la nécessité de le combattre vous est apparue et vous a élevé au-dessus de vous-même. Comme magistrat et comme homme, vous vous tenez sous les armes en face de l’ennemi. Votre vie, d’une austérité peut-être un peu… comment dirai-je?… un peu recherchée.
–Je suis aise, interrompit encore le juge, de comprendre qu’à vos yeux j’ai toujours fait mon devoir.
–Eh bien! fit le président en se retournant vivement sur son fauteuil, voilà où vous. vous trompez. Vous n’avez rempli qu’une partie de votre devoir.
–Que me reste t-il à faire, à votre gré?
Le président se leva:
–A me donner des petits-fils, monsieur. Avez-vous jamais songé qu’il était nécessaire de vous marier?
Le visage de Mériadec ne pouvait changer puisqu’il avait l’immobilité en partage.
–Cela serait bon, utile peut-être, répliqua-t-il d’une voix calme et presque adoucie, mais nécessaire?.
–A moins que ce ne soit moi qui me charge de continuer notre famille! s’écria le président… Vous me réduirez à une extrémité ridicule, mais qui vous accommoderait peut-être mieux.
–Monsieur, répliqua Mériadec, mais cette fois avec un redoublement insupportable de sa froideur accoutumée, nous causerons de ce sujet ensemble, puisque c’est votre bon plaisir. Je croyais que vous l’estimiez fort grave, et il me semble même qu’en entrant ici tout à l’heure vous aviez pris soin de m’en avertir.
Le père se mordit les lèvres.
–Savez-vous, dit-il, que cette gravité à laquelle vous me rappelez avec tant d’obligeance et qui a été longtemps un mérite chez vous y deviendrait un défaut, si vous ne vouliez point la mesurer à une nouvelle manière de vivre. Il faudrait vous en départir avec une femme jeune et sensible.
–Je ne le crois pas.
–Vous ne le croyez pas?… fit le vieillard avec un geste violent… Vous montreriez à votre femme ce visage de bronze? #
–Monsieur..
–La figure d’un vieux Romain! Peste! Ce sont ici vos affaires. Que m’importe encore cela, à moi! Un seul point me regarde: vous, marier, ne pas laisser mon nom s’éteindre! Voilà ce que je venais vous proposer. Vous refusez. Je m’y attendais.
–Mon père, dit-Mériadec, vous vous trompez à votre tour, j’accepte.
Le président demeura court. Ayant péché par promptitude de tempérament, il se trouvait bien empêtré dans sa colère sans raison, et ressemblait en ce moment à une vigoureuse abeille qui se serait laissé prendre dans une toile d’araignée. Il avait cru la chose difficile; elle était la plus aisée du monde.
–Vous acceptez? repéta-t-il.
Mériadec s’était mis à parcourir la chambre à grands pas. Il s’engagea dans l’embrasure de la croisée ouverte, les yeux tournés vers le jardin. Il regardait sans les voir les fleurs et le feuillage; sa main, appuyée sur le rebord de la fenêtre, sa main sèche et osseuse tremblait.
–Allons! murmura le père, la nature était décidément mon alliée.
–Mon fils, dit-il tout haut, embrassez-moi L’alliance que je vous destine est celle de Mlle de la Hairie et vous conviendra sans doute.
–Je la crois honorable, répliqua le juge.
–Quant à Mlle Isabelle de la Hairie, vous ne la connaissez pas encore.
–Je la connais.
–Vive Dieu! s’écria le président, la chose est donc faite!
Et il sortit
II
LES JEUX D’UNE COURTISANE.
Table des matières
Mériadec, se voyant seul, s’était enfoncé dans le fauteuil que son père venait de quitter; il s’y tint longtemps le front serré dans ses mains.
Puis il eut un geste subit, comme s’il voulait chasser des pensées qui l’incommodaient.
–Isabelle de la Hairie, murmura-t-il.
Alors il croisa convulsivement ses deux grandes mains sèches et, soulevant une portière qui masquait une porte étroite, ouverte entre deux corps de bibliothèque, il pénétra dans son oratoire.
Le lieu était austère: un christ d’ivoire, un prie-Dieu de chêne. Pas une image de piété pour les yeux, pas de coussins pour les genoux: le bois, le murmu.
Mais il était dit que M. Mériadec ne prierait point ce jour-là; une voiture roula dans la cour, et, bientôt après, on vint frapper à la porte extérieure de l’appartement.
Tout d’abord, deux petits coups discrets. N’obtenant point de réponse, le frappeur entra doucement, avisa la portière et sourit.
C’était un tout petit homme de vingt-huit à trente ans. S’il avait été moins allègre et moins frais, on aurait dit qu’il était trapu; mais grâce aux teintes rosées de son visage, à la finesse de son pied féminin, à ses mains potelées, et aux contours arrondis de toute sa petite personne, on disait seulement;–Joli homme, bien qu’un peu fort, M. le substitut Rabourdel.
Les jeunes personnes du beau monde de M… ajoutaient un commentaire à cette sentence; partagées entre leur dépit, parce que le substitut s’entêtait à rester garçon, et leur goût pour ses jolis yeux gris mais très-vifs et ombragés de longs cils, sa coquette chevelure noire aux boucles lustrées, les roses de son teint, la nacre de ses dents, sa mise recherchée, son aimable faconde, sa gaiété, à laquelle se mêlait une nuance de sentiment qui ne gâte rien au gré des femmes, ces féroces petites mondaines avaient trouvé contre Maurice Rabourdel une méchanceté diabolique.
–Fort bien, monsieur le substitut! disaient-elles. Seulement, il donne l’idée de ce qu’était à trente ans M. l’avocat Tronson.
Ce cruel «seulement» empoisonnait la vie de Maurice Rabourdel, qui avait eu prompte connaissance d’un trait si noir. Dans sa colère, il s’en était pris injustement à l’avocat Tronson lui-même, qui, reconnaissant un ennemi, n’avait point tardé à lui faire tête. Il y avait au palais des luttes épiques entre ces deux fraîcheurs et ces deux rondeurs, jeune et vieille, qui ne pouvaient se souffrir. 1
Maurice Rabourdel était un brave cœur et une tête plus solide qu’on ne le pensait. M. Mériadec le tenait même en quelque estime pour la droiture et l’intelligence qu’il montrait dans les devoirs de sa charge. Le substitut se sentait fier d’un suffrage si rare et désirait le mériter toujours.
Il sut donc être prudent en cette occasion difficile et se garda bien de faire un pas de plus vers l’oratoire. Éteignant son sourire, il prit sa voix grave et appela:
–Monsieur le juge d’instruction!
Le juge parut, l’explication fut courte.
Un crime avait été commis aux portes de la ville; le substitut, accompagné d’un greffier, qui attendait dans la voiture, venait quérir M. Mériadec.
–En une demi-heure, ajouta M. Rabourdel, nous serons à la Hairie.
Le juge tressaillit.
–A la Hairie? répéta-t-il machinalement. Au château?–
–Eh non! fit le substitut tout surpris d’une énormité pareille. Dans un cabaret.
Le juge apprit qu’il ne s’agissait point d’une taverne de matelots, mais d’un cabaret à la mode. Ce lieu ordinaire des parties de plaisir entre la jeunesse dorée et les courtisanes de la ville était situé sur le bord d’une rivière aux eaux grises, mais encadrée d’une admirable verdure.
On y arrivait par les chemins de terre à travers d’antiques châtaigneraies, le plus souvent en barque sous de vastes ombrages. La chère n’y était peut-être pas des plus fines, mais la cave passait à bon droit pour contenir une rare variété de vins francs. La Gerbe d’or était fort courue.
Ces détails, inconnus à M. Mériadec, le substitut les lui transmit rapidement. La voiture de louage stationnait dans la cour. Equipage parlant: sur le siége, à côté du cocher, un gendarme à l’intérieur, le greffier faisait un somme.
Ce dernier parut s’éveiller quand les deux magistrats prirent place sur les coussins: ce n’était qu’une apparence. Le bonhomme salua en rêvant.,
Le carrosse s’ébranla. Il était connu de toute la ville pour servir aux expéditions du genre de celle-ci. On l’appelait le Char de la justice.
Bientôt le substitut Rabourdel, ne pouvant arracher un mot à son compagnon, s’ennuya et mit la tête à la portière. On avait déjà quitté la ville. On suivit la route bordée de jardins, puis de seigles blondissants et de champs de lin en fleur, défendus par des haies vives d’où s’élevait le chant des fauvettes; on traversa les châtaigneraies. Maurice Raboudel avait un heureux tempérament. Si le côté extérieur en était malin et gai, l’envers en avait toujours été poétique: M. le substitut faisait des vers et ce riant spectacle l’inspira. Ses lèvres s agitèrent; il tenait les douze pieds de son premier hexamètre, dix pieds du second et cherchait une rime riche à «verdure.» Les poëtes ne conversent jamais bien longtemps tout bas avec la muse, il chercha tout haut; le greffier s’éveillait.
–Pardonnez-moi, dit-il doucement, il y a nature.
–Merci, fit le substitut, c’est toujours cela; mais ce n’est pas riche!
–Pardonnez-moi encore, reprit le greffier; cette voiture qui arrive derrière la nôtre au grand trot me paraît bien être celle de M. le président de la Pénissière.
C’était, en effet, l’équipage du président, un peu antique comme son maître, mais toujours grandement tenu et fort bien attelé.
Les trotteurs allemands atteignirent rapidement le vieux fiacre. Le président ne commanda pas de modérer leur allure; seulement il mit, lui aussi, le visage à la portière, et plongeant dans le char de la justice par-dessus la tête de Maurice Rabourdel:
–Je vois, cria-t-il à son fils, que vous allez au devoir. Moi, je vais à la récompense!
Et la calèche passa.
–Le père au château, car c’est au château qu’il va, le fils à l’auberge, murmura le substitut. Je comprends. Enfin!
Il commençait à mieux entendre le sens de l’exclamation échappée à M. de Mériadec un instant auparavant, quand il était allé le quérir pour le mener à la Hairie.
Ce fortuné canton était devenu ce jour-là le centre du monde. Ces ombrages qui venaient de couvrir un meurtre allaient abriter un autre crime bien plus doux. 0hymen! hyménée!
C’était donc vrai?
Le matin, au palais, des bruits de mariage étaient bien arrivés aux oreilles de M. Rabourdel, mais il avait refusé d’y croire, parce que, mieux que personne, il connaissait le juge d’instruction, parce qu’il le tenait pour inflexible sur le roc du célibat mystique.
Voilà comment on se précipite dans l’abîme des faux jugements. C’était vrai!
Quant à M. Mériadec, l’étrange fiancé! Les paroles de son père ne lui avaient pas arraché la plus petite marque d’émotion. Rien ne dérangeait ce visage d’airain, qui n’était pourtant point celui d’une statue, mais celui d’un homme.
Le président continuait sa route.
La calèche s’engagea dans une avenue de trembles qui bordaient le parc du côté de la rivière. Au-dessus du talus courait le chemin de halage, puis un large tapis flottant de roseaux à la longue tige et à la tête emplumée s’étendait assez loin sur l’eau. Cette rivière au flot sombre étincelait sous les rayons du couchant comme un miroir d’étain bruni.
De quelque côté qu’on jetât les yeux; on n’apercevait que les châtaigneraies faisant mouvoir leur grande ombre lente. Elles couvraient entièrement l’autre rive et, sur celle-ci, ne se trouvaient interrompues que par cette avenue de trembles et les bosquets du parc. Les toits aigus des castels voisins sortaient çà et là de cette masse de verdure qui cachait le village.
Le château, vaste et lourde construction du temps de Louis XIV, encadré de quinconces de tilleuls argentés qui jetaient comme une lumière souriante sur ces vieilles pierres, s’élevait au fond d’un beau jardin disposé en parterres carrés, bordé de grands bois et coupé par des charmilles.
La calèche du président arrivait à l’extrémité de l’avenue; l’alerte vieillard se préparait à descendre, quand il aperçut à droite, au bord du chemin, à l’entrée des parterres, assis sur un banc, regardant l’eau, un jeune homme en habit militaire qui le salua.
–Gaspard de la Hairie! cria-t-il. Arrête, Mathurin, arrête donc, mauvais cocher!
Il sautait en même temps sur le sable de l’allée au risque de se rompre les jambes. Le jeune homme lui fit un second salut, mais si mesuré, que le vieillard en demeura court. Sans cette froideur il l’aurait accolé.
–Peste! dit-il, monsieur le futur lieutenant, je ne savais point qu’à l’École militaire on vous enseignait ces belles façons à la glace. A parler franc, au point où en sont nos deux familles, elles ne conviennent guère. Je n’en suis pas moins charmé de vous voir; d’autant que je ne m’y attendais pas vraiment. Il faut croire que vous êtes ici par la vertu d’un congé extraordinaire, monsieur le compassé?
–En effet, répondit Gaspard, j’ai fait connaître au général commandant l’école, les raisons que je croyais avoir pour demander une permission de quarante-huit heures.
—Il les a trouvées excellentes. Je le crois bien!… On a beau porter l’épaulette, on n’en est pas moins homme de cœur; au contraire… Quand un jeune brave vient vous dire: mon général, je désire embrasser ma sœur, qui va faire un mariage si fort au gré de ma famille…
–Pardonnez-moi! interrompit à son tour le jeune homme les yeux baissés, mais d’une voix ferme. Vous m’avez donné l’exemple de la franchise tout à l’heure. Je vais donc le suivre et vous dire sans détour que ce mariage n’est pas à mon gré.
–Hein! fit le président en le saisissant par le bras. Il n’est pas à votre?… Vos raisons?… Elles doivent être bonnes. Les avez-vous données à votre général?
–Je n’en ai qu’une, murmura Gaspard de la Hairie tout en se dégageant doucement de cette étreinte incommode. M. Mériadec de la Penissière a de grandes vertus, je le sais; mais, ne connaissant point du tout la vie, il ne pourra l’enseigner à ma sœur.
–Fort bien! s’écria le vieillard. Vous êtes admirable, mon cher. Auriez-vous plus agréable un beau-frère libertin? Oh… ! oh… ! Avez-vous fait toute la confidence de ces jolis désirs-là à votre chef? Oui. Et il vous a compris? Parbleu! Entre grand et petit soudard!.
–Il est tout à fait inutile de m’injurier, monsieur, répondit le jeune homme. Les conseils que j’ai pu offrir à ma sœur n’ont pas été écoutés. Les représentations que j’ai voulu faire à mon père ne m’ont attiré que d’injustes reproches. Quant à ma grand’mère, je ne voudrais point manquer jamais à ce que je lui dois. Je peux seulement bien dire que si elle s’emploie à ce mariage, ce n’est pas pour le bonheur de sa petite-fille; c’est parce qu’elle avait juré de la marier de sa main; parce qu’en proposant M. Mériadec de la Penissière, elle était sûre de ne point rencontrer de résistance dans son fils, et qu’elle se donne ainsi les apparences d’une victoire. Isabelle sera donc sacrifiée par tout le monde et par elle-même. Je n’ai plus rien à faire à la Hairie. J’abrége mon voyage de vingt-quatre heures et je vous présente mes respects.
Là-dessus, il fit un nouveau salut, tourna le dos et se mit en devoir de descendre l’avenue.
En ce moment même, le char de la justice arrivait au faite du coteau qui dominait le village. Les deux magistrats mirent pied à terre avec le greffier; le gendarme les conduisit vers la berge de. la rivière. Tout le monde était aux portes; une centaine de curieux étaient même accourus des hameaux voisins. Il se fit un grand silence sur le passage «des juges», qui entrèrent dans le cabaret.
Là, ils virent dans une salle basse une table chargée de bouteilles, de verres et d’assiettes brisés: trois chaises. Un cadavre gisait sur le carreau. Les bras appuyés sur la table, la tête dans ses mains, une femme pleurait.
La Gerbe d’or n’avait rien à envier aux guinguettes parisiennes. Dans un grand jardin, séparé seulement de la rivière par ce même chemin de halage, que dominait plus loin l’avenue du château, s’élevaient sous l’ombrage, des pavillons rustiques de toute grandeur, les uns clos, les autres couverts seulement, répondant aux convenances des personnes capricieuses qui venaient y chercher abri aux phases diverses de la saison.
Dans le plus grand, soutenu par six troncs d’arbres, surmonté d’un toit de chaume pointu tout neuf, auquel on avait suspendu des lanternes vénitiennes, un couvert était dressé pour douze convives.
Une servante traversa le jardin, portant un panier de vin de Champagne. La mère Lefèvre n’étant point la cause du malheur arrivé chez elle, n’entendait pas perdre le profit de la fête préparée.
Justement les soupeurs étaient en vue.
Ils arrivaient dans trois barques: deux rameurs dans chacune; au gouvernail une femme en grande parure d’été, une autre à l’avant du canot. Ces aimables filles gouvernent d’une main bien moins sûre les bateaux que les cœurs; les trois bateaux décrivaient des courbes folles.
Les rameurs se fâchaient, leurs compagnes ne faisaient qu’en rire à plein gosier. Ces notes sonores couraient sur le flot, montaient dans l’air, allaient se perdre dans les châtaigneraies de la rive.
Comme ces enfants prodigues approchaient du lieu de débarquement, ils rencontrèrent un écho. Alors ce furent surtout les belles tapageuses qui s’animèrent. Leurs rires redoublèrent, répétés au loin, de bocage en bocage. M. de la Pénissière s’avança sur le seuil du cabaret et fit un signe impérieux;
Le gendarme se jeta dans un canot et se dirigea vers la troupe galante.
Il ne dit que quelques mots, les rires aussitôt s’éteignirent. Les femmes ne songeaient plus à manier le gouvernail, leurs mains tremblaient trop fort.
–Ramez, ramez, disaient-elles.
Et, vraiment, les jeunes hommes ramaient avec ardeur; les barques virèrent et volèrent:
–Eh quoi! disaient-ils tout bas, ce pauvre Desprez est mort, et c’est Frédéric, ce fou de Frédéric qui l’a tué?
Déjà dans la salle basse de l’auberge, les magistrats se préparaient à leur office. Le greffier vint s’asseoir sur l’une des deux chaises demeurées vacantes autour de la table–la chaise de l’assassin peut-être–et sur cette table couverte de débris où reposait la tête de la malheureuse qui sanglotait, il plaça bravement son écritoire.
–Quelle est cette femme? demanda M. de la Pénissière.
–Elle nous le dira tout à l’heure, fit observer le substitut; mais, pardonnez-moi, il serait surtout intéressant de savoir duquel des deux hommes elle était la maîtresse.
Le greffier dit un mot à l’oreille de M. Rabourdel. Le substitut transmit en souriant au juge l’éclaircissement qu’il venait de recevoir:
–Il paraît qu’elle était aimée de tous les deux.
Le juge le regarda comme pour lui demander la cause de ce sourire.
–On aurait pu relever ce mort, reprit M. Rabourdel un peu troublé. Pourquoi ne l’a-t-on point fait? Qu’on place au moins le cadavre sur un matelas.
Le substitut, en disant cela, s’était tourné vers la foule qui avait suivi la justice et envahi la chambre contiguë à cette salle. Personne ne répondit, mais tout le monde poussait en avant la mère Lefèvre qui sortit du groupe les poings sur les yeux, jetant des cris à fendre l’âme.
Elle venait de voir ses convives de la soirée qui s’en retournaient à force d’avirons vers la ville. Les lanternes vénitiennes du grand pavillon ne devaient point briller la nuit venue, et le souper lui restait pour compte.
–Sachez, lui dit le substitut, que la justice pourrait bien fermer ce mauvais lieu qui lui avait été déjà signalé! On jouait chez vous autrefois. A présent.
–A présent, on y assassine! dit en chœur la foule charitable.
M. de la Pénissière, pendant ce temps, parcourait la chambre sanglante–toujours raide, toujours inflexible comme la figure même de la Justice descendue de son socle officiel. Il rappela le gendarme et lui montra du doigt, sur la seule chaise désormais vacante un objet qu’il ne voulait pas toucher.
C’était un couteau, l’un de ceux qui avaient servi au repas et qui était devenu l’instrument du crime.
Le gendarme le prit. Un frémissement courut parmi les curieux.
–Quel est cet homme qui est mort? demanda le juge d’instruction à la cabaretière.
–Celui-là, répliqua-t-elle, hélas! c’est M. Desprez. Le pauvre garçon! Et celui qui l’a tué, c’est M. Frédéric. Un si bon jeune homme! doux comme un agneau! Mais il était gris, bien sûr!
–Qui a fourni le vin? riposta le juge de sa voix la plus dure. Taisez-vous!
–Frédéric, dit le greffier à demi-voix, est le fils de M. Pelletier, un riche armateur. Ce qui arrive est un grand malheur pour une famille honorable. Le jeune homme a eu longtemps assez bonne conduite, mais il a fait la connaissance de cette personne.
Il désignait la pauvre femme que l’horreur de sa situation et un désespoir sincère en ce moment peut-être retenaient le front cloué sur cette nappe rougie de vin et de sang.
–C’est Sillette, dirent plusieurs voix parmi la foule; la belle Sillette. Tout le monde la connaît bien.
Elle ne bougea pas.
–L’autre, reprit le greffier, le mort, on l’a dit à M. le juge d’instruction, c’est M. Desprez, un négociant aussi. Il était plus âgé que le meurtrier. Desprez était né à Bordeaux. Je ne lui connais pas de parents à M.
–Tant mieux! murmura le substitut, l’affaire en sera moins pénible pour les magistrats.
M. de la Penissière le regarda pour la seconde fois, lui demandant compte de cet attendrissement, comme il le lui avait demandé un instant auparavant de son sourire.
–Je remercie M. le greffier, dit-il. Cette femme a sûrement entendu ce qui vient d’être dit. N’a-t-elle rien à répondre?
Le gendarme toucha l’épaule de Sillette, qui se redressa en poussant un grand cri.
La malheureuse se mit d’abord à regarder la foule d’un air égaré; puis ses yeux tombèrent sur le cadavre. Elle jeta un second cri plus déchirant, se dressa, s’affaissa de nouveau sur sa chaise en couvrant encore son visage de ses mains.
Cependant, les magistrats avaient pu voir que la foule ne disait rien de trop en l’appelant «la belle Sillette.»
Ils avaient pu voir aussi dans quel désordre se trouvait son ajustement. Son corsage était en lambeaux.
–Mais, dit le substitut Rabourdel, cette femme est à moitié nue. Il y a donc eu lutte ici? Il serait également bon de savoir quelle part elle y a prise.
Un nouveau signe de M. de la Pénissière commanda au gendarme de faire reculer les curieux et de fermer la porte. La justice, la victime et les vrais témoins du meurtre, Sillette et la cabaretière, demeurèrent seuls en présence. Ce fut à la mère Lefèvre cette fois que le juge s’adressa: Maintenant, parlez! dit-il.
Elle ne savait que peu de chose. Trois personnes arrivées ensemble à son cabaret avaient demandé à déjeuner. Sillette, la prenant à part, lui avait dit: Il ne faut pas que M. Desprez sache que je suis venue ici avant-hier, seule avec Frédéric.
Tous trois s’étaient mis à table vers une heure. Ils en étaient au Champagne, quand on avait entendu le bruit d’une violenté querell. Desprez injuriait grossièrement sa maîtresse et menaçait même de la maltraiter. Frédéric avait voulu défendre Sillette. La dispute s’échauffant, le négociant avait frappé le jeune homme. Frédéric, alors, saisissant le couteau.
Ici la mère Lefèvre s’arrêta: Messieurs de la justice, ce n’est pas ma faute!
–C’est bien, dit M. de la Pénissière. Vous auriez pu du moins retenir le criminel, et vous l’avez laissé fuir.
–Seigneur! s’écria la cabaretière. Si encore il y avait eu là des mariniers! Mais il n’est venu que des gens du village. Engeance de poltrons, monsieur le juge. Le jeune homme est fort et leste. Il n’a fait qu’un saut par la fenêtre qui donne sur le jardin et a gagné le bois.
–Relevez-vous, dit le juge à Sillette. Pourquoi aviez-vous mis ces deux hommes en présence?
–Une idée, grommela le greffier. Cela l’amusait!
–Vous, s’écria Sillette en se relevant tout à coup, vous n’avez donc pas de pitié!
–Messieurs, reprit-elle haletante, s’adressant à M. de la Pénissière et au substitut, je vais vous répondre, mais faites-moi donner un châle pour me couvrir. Vous voyez bien l’état où ils m’ont mise quand j’ai voulu les empêcher de se tuer.
Ses cheveux, toute une magnifique toison de cheveux bruns, qui ne tenaient plus sans doute que par une épingle, s’étaient détachés dans ce mouvement subit et inondèrent ses épaules. Sa robe était affreusement déchirée. Le greffier sourit, M. de la Pénissière baissa les yeux.
–Il serait bon de donner ce châle, dit-il.
La cabaretière fit la sourde oreille.
—Mais ordonnez donc à Mme Lefèvre de me prêter ce que je demande, reprit Sillette. Sans votre ordre elle ne me le prêtera pas. C’est une honnête femme, allez! Tous les beaux écus que je lui ai fait gagner en amenant ici celui qui n’est plus et qui était le.plus généreux de tous les hommes ne lui ont jamais brûlé les doigts; mais un de ses vêtements que j’aurai mis une heure, ce sera bien différent.
Le gendarme, qui vit l’embarras du juge et qui ne dédaignait point les compliments des magistrats, parce que ce sont des présages d’avancement, intervint en posant sa large main sur le bras de la mère Lefèvre.
–Prêtez le châle, dit-il, et rondement!
La cabaretière s’exécuta, disparut et revint apportant un morceau d’étoffe plié en quatre, un misérable tartan bariolé de bleu devenu verdâtre et de rouge maintenant lie de vin. La mère Lefèvre se serait bien gardée d’offrir son châle blanc à palmes qui lui servait à se parer dans les grandes occasions pour aller à la ville.
Ce sordide ajustement ne fit que mieux ressortir les formes pures et vigoureuses de la belle Sillette. Se sentant vêtue, elle se redressa plus forte et plus calme et attendit les questions du juge.
M. de la Pénissière s’était assis auprès de la croisée sur un fauteuil qu’on venait d’apporter dans la chambre. Il fit observer que le jour allait tomber.
–Raison de plus pour pousser un peu l’affaire! grommela le greffier. Si cela continue, je croirai que M. le juge d’instruction a dîné!
M. Rabourdel entendit. Il n’aurait point voulu répondre tout haut, mais il le fit mentalement pour lui-même:
–Dîné! murmura-t-il. Si peu!
Le crépuscule arrivait en effet. Les teintes rouges allumées par les reflets du couchant s’éteignaient sur la cime des hauts châtaigners, l’ombre s’étendait sur la rivière.
Tout cela aurait dû conseiller à M. Mériadec de se hâter, mais il laissait s’écouler les minutes. L’affaire languissait. Le greffier n’y tint plus et s’approchant du substitut lui dit à l’oreille que M. le juge d’instruction «n’était point comme à son ordinaire.»
–Cela est vrai, répondit M. Rabourdel; d’habitude, il est plus exact et plus sévère.
Le greffier aiguisait le trait du Parthe:–Oh bien! reprit-il, c’est peut-être la première fois que M. le juge d’instruction rencontre un témoin privé de corset.
Là-dessus, il s’éloigna rapidement de peur de recevoir une réprimande pour ce propos téméraire. Le substitut se mordit les lèvres pour s’empêcher de sourire. C’est qu’aussi le greffier Collard était impayable et s’était fait une réputation au Palais pour ses bons mots.
Cette fois, sa malice naturelle le servit bien, en poussant à bout M. Rabourdel, surpris de la singulière mollesse du juge.
–Votre nom? demanda-t-il brusquement à Sillette.
Il n’alla pas plus loin. M. de la Pénissière s’était levé témoignant par un geste son étonnement de voir qu’on usurpait ses fonctions.
–Votre nom? répéta-t-il Approchez.
Sillette joignit les mains.
–Non! s’écria-t-elle. Il faudrait passer près du mort. Je ne peux pas?
–Pourquoi ne nous a-t-on pas obéi? dit le juge. La plainte de cette femme est juste. Couvrez ce corps.
Le gendarme; jeta son manteau sur le cadavre; le substitut ne retint point un signe d’impatience très-nette. C’était s’occuper à l’excès de ce mort! Les constatations médicales n’étaient pas faites. Fallait-il donc les attendre pour commencer l’interrogatoire? Mais le hasard favorisa l’indulgence toute neuve de M. de la Pénissière et donna satisfaction à la «juste plainte» de Sillette. Le médecin qu’on avait envoyé chercher entra juste à point.
Alors le juge fournit une nouvelle preuve de son étrange condescendance. Il avertit doucement Sillette que pour un moment elle pouvait sortir de la chambre.
La salle voisine où on la fit passer était pleine de monde.
Il y avait d’abord le bataillon des curieux, que l’ordre donné par le juge de faire évacuer la première chambre avait écartés. Et ce n’était pas tout: depuis une heure, l’affluence ne faisait que grossir, la rumeur et l’odeur du crime s’étant répandues de hameau en hameau. Cette seconde salle était le cabaret proprement dit, le lieu du peuple, bien différent des élégances réservées aux libertins de la ville: des murs blancs recrépis à la chaux, un carrelage défoncé par les lourdes bottes des mariniers et les sabots des paysans, un plafond formé de solives à peine équarries et tout enfumées, des tables boiteuses, des bancs de bois.
Tout ce monde discourait et buvait: aigre piquette, propos venimeux ou mal sonnants. C’était la banlieue de M… et comme partout aux environs des grands centres populaires, c’étaient les vices de la ville greffés sur les vices des champs. La plupart connaissaient Sillette… L’année précédente, l’autre semaine, la veille peut-être ils faisaient fête à cette admirable fille qui aimait ce beau lieu de la Hairie. Elle distribuait souvent des bonbons à leurs marmots et des rubans à leurs fillettes.
Rubans et bonbons étaient oubliés!
Quand elle parut, il se fit d’abord un silence; quelques-uns des buveurs se mirent à frapper du fond de leurs verres sur la table, puis il y eut un bruit sourd de chuchotements, la meute grognait. De mauvais rires contenus coururent de banc en banc. Les railleries brutales éclatèrent.
Ah! c’en était bien fini de la richesse de Sillette et de ses anciens tra la la! Elle allait coucher en prison, l’effrontée. Dame! ce ne serait pas si agréable que de courir les bals l’hiver et les champs l’été avec les beaux fils! Elle mangerait du pain noir, comme les honnêtes gens; elle dormirait sur la dure, comme beaucoup de braves femmes. Elle n’avait peut-être pas les membres plus délicats que les autres! La prison ne ressemblerait guère à sa belle petite maison du quartier Sainte-Apolline, où l’on voyait des fleurs dans une serre à la Noël et de l’argenterie à pleins paniers.
Désormais elle aurait une cuiller de fer et une gamelle. Mais aussi les familles resteraient en paix. Les parents n’auraient plus de dettes à payer. On ne jouerait plus du couteau! Oh! oh! la Sillette, tu n’étais donc plus contente de ruiner les gens?… A présent tu les fais tuer!… Morguenne!… C’est peut-être bien heureux pour toi qu’on t’enferme: le mort avait bien un parent ou un frère qui voudrait te tordre le cou! Et il ne ferait point si mal!… On ne devrait pas avoir besoin de la justice pour punir ces malfaisantes!… Les braves gens suffiraient bien pour les pousser dans la rivière.
Et du fond de la chambre la voix d’une mégère s’éleva:
–A l’eau!
Sillette, chancelante, s’appuya contre la porte qui faisait communiquer les deux chambres. Elle se disait que le matin, quand elle était arrivée à l’auberge, entre Desprez et Frédéric, elle méritait ces malédictions peut-être. A cette heure, n’avait-elle pas droit à un peu de pitié?
Elle tourna vers ces misérables ses beaux yeux bruns noyés de larmes. Tout le feu de sa pauvre âme souillée, déchirée, mais qui contenait encore plus de franches qualités et de courage que l’âme de ces faux paysans cupides et lâches, remonta soudain à ses joues. Elle fit un pas vers ces anciens amis, ces obséquieux d’autrefois, qui la frappaient parce qu’elle était à terre. Elle allait leur dire:
–Eh bien! moi aussi ne suis-je pas née du peuple? Souvenez-vous que j’ai été des vôtres. Ne m’écrasez pas!
Mais elle s’arrêta: Non, murmura-t-elle, je ne m’humilierai pas devant ces chiens.
Alors elle se campa fièrement, ramenant autour de sa taille les maigres plis du châle de la mère Lefèvre, rassemblant les débris de sa jupe de soie, défiant la troupe féroce. Il y eut un cri de rage autour des tables; tout le monde se leva. Les femmes glapissaient comme des oiseaux de mort. Heureusement la porte entre les deux salles se rouvrit, le tricorne du gendarme se fit voir. Au même instant, un jeune homme de haute taille, en habit militaire, mettait le pied sur le seuil du cabaret. La meute, en une minute, s’apaisa.
–Le gendarme, disaient-ils.
–Et l’autre, c’est Gaspard, de la Ilairie, l’officier. Il ne badine pas, celui-là!
–Pardine, ajouta la mégère qui avait crié à l’eau, la première, qui est-ce qui badine avec le pauvre monde
Le gendarme rentra dans la chambre. Le jeune la Hairie, immobile jusqu’alors, fit un signe à la courtisane, qui s’avança vers lui lentement et toute surprise, car elle ne le connaissait pas.
–Ecoutez, lui dit-il tout bas, et répondez vite, car j’ai hâte de sortir d’ici Est-il vrai que cet homme qui est mort ait frappé Frédéric Pelletier au visage?
–Cela est vrai, murmura Sillette.
–Tant mieux pour ce Frédéric! reprit Gaspard, car il est en mon pouvoir, et s’il m’avait menti, je l’aurais livré. Si l’autre lui a fait subir un outrage, il l’a frappé dans sa colère. A mes yeux, il a une excuse; aux yeux de la justice, il n’en aura peut-être point. C’est l’affaire de la jutice, ce n’est pas la mienne… Enfin, il est en sûreté, Si vous l’aimez, soyez heureuse.
–Je ne l’aime point, répliqua Sillette.., je ne l’ai jamais aimé; il a tué celui qui m’avait fait tant de bien!
–J’entends! dit le jeune officier avec un suprême dédain. Frédéric, c’était l’agréable, et celui dont vous parlez c’était le solide. L’agréable ne parait plus rien quand le solide s’est évanoui. Je vais donc faire en sorte de trouver une nouvelle retraite pour le fugitif, car dans votre ressentiment de ce qu’il vous a fait perdre.
–Je pourrais le dénoncer, n’est-ce pas? fit Sillette. Voilà ce que vous voulez dire. Vous vous trompez.
La porte de la chambre sinistre se rouvrit pour la seconde fois. Les magistrats rappelaient la courtisane.
III
PAR CHARITÉ
Table des matières
Gaspard de la Hairie regagna le château en proie à une vive inquiétude, qui venait s’ajouter à beaucoup d’humeur. S’il avait caché Frédéric Pelletier dans sa propre chambre, après l’avoir trouvé blotti, dans les roseaux de la rive, ce n’avait pas été librement. L’humanité lui avait ordonné d’écouter le récit du fugitif et, après ce récit, ce qu’il croyait être l’honneur lui avait commandé de le secourir. Mais déjà il maudissait sa conduite… Qu’allait-il faire de cet hôte sanglant et incommode?
D’ailleurs, la retraite qu’il avait offerte au meurtrier de Desprez ne pouvait être durable, puisque lui-même il devait, le lendemain avant le jour, se remettre en voyage. Il fallait donc aviser, prendre un parti: lequel? L’égoïsme ne lui en aurait point conseillé d’autre que de montrer à Frédéric le dôme du bois qui s’agitait dans la nuit sous la transparence de ce beau ciel., et de lui dire: Reprenez votre route; et à la grâce du Juge d’en haut, qui vous défendra, s’il le croit bon, des juges de la terre!
Pourtant il se détermina à mettre du moins la rivière entre Frédéric Pelletier et les gens de justice; les bois sur l’autre bord étaient plus épais et les villages plus rares. Malgré le péril, il ferait lui-même l’office de passeur. Il devait y avoir tout près de là, une barque. Elle était attachée d’ordinaire au tronc d’un saule qui s’élevait au milieu des roseaux, au pied même de son logis, et ce logis était situé à l’angle que formait la façade occidentale du château avec un pavillon en retour vers le midi, au rez-de-chaussée, au-dessus d’une terrasse qui dominait cette berge verte et mouvante.
Gaspard joignit la porte de son appartement, mit la clef dans la serrure qu’il avait fermée d’un double tour sur son étrange prisonnier, appela dans l’ombre, ne reçut point de réponse et frotta une allumette.
La chambre était déserte.
Le jeune officier en fit le tour, tenant à la main le flambeau qu’il venait d’allumer. Sur le rebord de la croisée il reconnut des empreintes de boue: Frédéric avait suivi ce chemin pour sauter sur la terrasse. Gaspard eut un geste parlant. Il se sentait soulagé d’un grand poids. Après tout, il ne connaissait point ce Frédéric Pelletier; il ne l’avait même jamais vu avant cette occasion émouvante. Le malheureux lui était apparu chargé d’une effroyable action, que la violence de son ennemi rendait peut-être excusable, qui n’en était pas moins un crime.
Comment avait-il fui? Gaspard descendit sur la berge,
La barque n’était plus là.
Malheureusement pour Frédéric, elle n’était pas loin; le jeune officier reconnut à l’instant que le fugitif n’avait pas touché l’autre bord et qu’il essayait au contraire de regagner le point d’où il était parti. La sonorité de l’eau ne trompe pas une oreille exercée et le rameur avait beau étouffer de son mieux le bruit de ses avirons. Si les gens qui devaient être chargés de le poursuivre gardaient en ce moment la rive de la Hairie, il pouvait être pris en sautant à terre. C’est pourquoi Gaspard, se couchant dans les roseaux, dont il réunit les panaches au-dessus de sa tête, afin que sa voix suivît le fil de l’eau, se préparait à lui dire: Restez au large!
Mais alors eût-il voulu parler, que la surprise lui en aurait ôté le pouvoir. Ce n’était point une forme masculine que lui montrait dans la barque le clair miroir de l’eau se balançant sous les étoiles. Le rameur était une femme.
Et si la main qui tenait les avirons était petite et faible, elle était fort bien exercée à ce rude jeu qui veut surtout de l’adresse, car la barque en approchant de la rive, fila tout droit comme une flèche et passa en l’écrasant avec un bruit de rubans froissés sur le lit de roseaux. Gaspard s’était relevé brusquement:
–Isabelle!
–Vous, enfin, mon frère! répliqua Mlle de la Hairie. Ah! vous arrivez trop tard!
–Pour empêcher cette promenade extravagante sur la rivière, à une pareille heure; j’en suis vraiment fâché, mais je conviens…
–Plus bas! parlez donc plus bas!
–Je conviens que de pareilles folies sont si éloignées de vos habitudes et de votre caractère.
–Mais, interrompit Isabelle, observez-vous donc, Gaspard; on peut nous entendre. Je ne conçois pas bien que vous me cherchiez une querelle inutile. Si vous n’aviez pas tardé, ce n’est pas moi que ce malheureux jeune homme aurait suppliée de le conduire à l’autre rive…
–Frédéric Pelletier! Parlez-vous de lui? Dites vous que vous venez de le conduire?
–Je parle de celui que vous teniez caché dans votre chambre parce qu’on le poursuit pour un duel où il a eu le malheur de tuer son adversaire.
–Un duel!
–Vous comprenez bien que je me suis défendue de ses instances. Je lui ai dit d’abord que le duel n était excusable que devant les hommes…
–Bon! fit durement Gaspard; il aura trouvé votre morale excellente, mais intempestive. Je la connais depuis longtemps, et je vous supplie de m’en faire grâce. Dites-moi plutôt comment cette incroyable aventure est arrivée. Vous veniez donc me trouver chez moi?
–Pour vous reprocher de n’avoir point paru au salon ce soir; pour vous dire que notre père en est outré et que notre grand mère a juré de ne vous le pardonner jamais.
–Autre morale, dit Gaspard. Au fait, je vous en supplie!
–Il n’y avait point de lumière chez vous. J’approche, je vois une ombre au bord de la croisée ouverte, je crois naturellement que c’est la vôtre et je dis: Mon frère, il n’est pas trop tard pour réparer ce que vous avez fait. Venez avec moi. L’ombre saute sur la terrasse. Je vois un étranger. J’allais jeter un cri. C’est alors qu’il se mit à genoux devant moi.
–A genoux! répéta Gaspard… Oh! l’amour de la vie et les lâchetés qu’il conseille!
–Vous paraissez me blâmer, continua Mlle de la Hairie. Qu’auriez-vous fait à ma place? Ce jeune homme me suppliait, me disant qu’il ne me connaissait point, mais qu il avait aisément deviné qui j’étais; que je lui étais apparue comme un ange sauveur.
–Les phrases et les flatteries ne devraient être bonnes qu’à mettre en défiance les personnes sensées, ma sœur.
–C’est vrai, mais il souffrait et tremblait. Cela, du moins, était sincère. Il disait encore que mon cœur devait être aussi généreux que le vôtre, que vous lui aviez promis de le sauver, qu’il vous attendait avec des angoisses inexprimables et ne s’expliquait point votre retard; qu’il ne souhaitait rien tant que de nous de livrer, vous et moi, de sa présence, puisqu’elle pouvait nous attirer de graves embarras.
–En vous mêlant dans cette affaire, interrompit encore Gaspard, deviez-vous les diminuer?
–Qu’enfin, si je lui permettais de détacher la barque qu’il n’avait pu d’abord apercevoir de sa cachette, mais que, de la terrasse il voyait à présent dans les roseaux, il gagnerait pays sur l’autre rive. Tout cela était pourtant assez juste.
–Mais vous, demanda le jeune officier, que lui disiez-vous?
–J’écoutais. Je me disais: cette barque, qui la ramènera? Si on la trouve de l’autre côté de la rivière, les traces de ce malheureux seront suivies… Une pensée me venait. Pourtant j’hésitais. Il m’avait raconté cet abominable duel, il ne m’en disait point la cause. Ce n’était pas à moi de la lui demander.
–Eh bien! s’écria Gaspard, qui le retenait?. Cette cause, enfin, il vous l’a dite?
–Oui… Un homme, un ancien ami, avait insulté sa fiancée!.
–Sa fiancée!…
–Le combat a eu lieu tout près d ici, et l’on a conduit la victime à l’auberge, là-bas, que tiennent ces mauvaises gens. N’est-ce point la vérité, mon frère?
Gaspard eut un rire ironique et violent.
–La religieuse vérité, dit-il. Vraiment, il y a quelque tapage à cette auberge dont vous parlez et d’où je viens. Les domestiques du château n’en ont-ils rien dit?
–Ma vieille femme de chambre, Marianne, est malade. Je ne parle guère qu’à elle.
Gaspard respira.
–Et le président de la Pénissière, ne vous a-t-il point appris que son fils était empêché, en ce moment même, par les devoirs de son état, de venir vous rendre ses riants hommages?
–Mon frère! murmura la jeune fille sur le ton du reproche… Le président nous a conté, en effet, que son fils était appelé près d’ici par une assez méchante affaire; mais il ne sait pas de quoi il s’agit.
–Je vous ai dit souvent, reprit Gaspard, qu’on vivait à la Hairie comme dans un pays enchanté où n’entrent point les bruits du dehors; mais, je vous en prie, finissez votre récit.
–J’avais eu cette idée, de conduire la barque, répondit Isabelle d’une voix un peu tremblante; mais je l’avais abandonnée parce qu’elle me paraissait.
–D’une exécution difficile pour une jeune personne de votre âge, de votre condition et de vos habitudes. Je crois en être déjà tombé d’accord avec vous. Si l’on était venu me dire qu’un jour Mlle de la Hairie se conduirait comme une héroïne de roman, compromettant son repos et sa réputation pour sauver un meurtrier, je ne me seraispoint fâché, ma sœur. La chose m’aurait paru impossible et je n’aurais fait qu’en rire.
–Pardonnez-moi, répondit la jeune fille de plus en plus troublée, et ne voyez pas ici une héroïne, mais une chrétienne qui croit que la charité envers les malheureux est obligatoire… Enfin, ce jeune homme avait tant d’intérêt à obtenir de moi ce nouveau secours qu’il a su me persuader. Ses prières m’ont déterminée.
Le jeune officier ne répondit pas. Il venait d’apprendre à mieux connaître sa sœur, et ce courage simple, cette chaleur naissante de l’âme qu’il voyait en Isabelle et qu’il n’y aurait pas soupçonnés, lui rendaient plus pénible encore la pensée de ce sinistre mariage auquel la jeune fille se condamnait elle-même en ne repoussant point la recherche de Mériadec de la Pénissière.
–A votre tour, pardonnez-moi, lui répondit-il. Je crois plus que jamais que vous êtes une brave et aimable fille et que vous allez être mal mariée!
Mlle de la Hairie se redressa.
–Je vous remercie de vos bons avis, dit-elle d’un ton sec, et je vous souhaite le bonsoir.
Elle s’éloigna rapidement. Gaspard la suivit un moment des yeux dans l’ombre: Elle est bien chapitrée par notre grand’mère! se disait-il. Je ne pourrais être le plus fort.
Bien décidé à ne point faire amende honorable à son aïeule, encore moins au président de la Pénissière, à ne pas même revoir son père avant le départ de peur d’entrer en révolte contre la semonce qui l’attendait, et ne sachant à quel usage employer les premières heures de la nuit, Gaspard bientôt combattit mal un désir incommode de savoir ce qui avait bien pu se passer de nouveau à la Gerbe-d’or.
–Je n’ai plus à craindre le caprice ou la méchanceté de cette Sillette! se disait-il. Maintenant on peut venir chercher Frédéric Pelletier à la Hairie. Si c’est Mériadec de la Pénissière qui commande cette recherche, la coïncidence sera plaisante. Une demande en mariage et une descente judiciaire dans le même lieu, le même soir!
La curiosité le conduisait déjà le long de l’avenue des trembles.
Sillette, pendant ce temps, dans l’auberge, s’était retrouvée en présence du juge d’instruction. La porte entre les deux salles resta, pour cette fois, ouverte. Les constatations judiciaires étaient achevées: il demeurait établi que Desprez n’avait reçu qu’un seul coup du couteau qu’on avait saisi. L’arme avait pénétré d’une force terrible entre la seconde et la troisième côte. La mort avait dû être presque instantanée.
L horreur de ces circonstances n’avait point fait sortir M. Mériadec de cette sorte d’étrange rêverie qui paraissait1envelopper depuis une heure. La voix du juge s’éleva mesurée, presque douce.
–Je vous ai déjà priée d’approcher, dit-il à Sillette.
–A-t-on jamais entendu cette voix-là au palais? murmura le greffier.
–M. le substitut, continua le juge, vous demandait, tout à l’heure, votre nom.
–Cécile, dit-elle; on m’a toujours appelée Sillette.
–Mais le nom de vos parents?
–Je n’ai pas eu de parents.
Le greffier plaisant se mit à rire; cette gaieté trouva de l’écho parmi les buveurs dans la chambre voisine. M. Mériadec leva les yeux; la foule entassée sur le seuil aurait voulu rentrer sous terre.
–Je veux dire, reprit la courtisane, que je n’ai jamais connu mon père ni ma mère. J’ai été élevée à la maison de charité.
–On vous a donc enseigné un métier? Vous êtes coupable de n’avoir point profité de la peine qu’on s’était donnée pour vous fournir les moyens de vivre honnêtement.
–J’ai travaillé jusqu’à vingt-deux ans. Je n’en ai pas encore vingt-quatre.
Il y avait donc encore bien peu de temps que cette belle fille était en proie aux deux démons du plaisir et du luxe, si l’artisan de la double tentation n’est pas le même. C’est ce qui expliquait en elle cet air de vigoureuse jeunesse et cette superbe fraîcheur.
–Deux ans, murmura le juge.
–Vous avez entendu, reprit-il, le récit du meurtre, tel que nous l’a fait la maîtresse de cette auberge?
La voix de M. Mériadec n’était plus douce seulement, mais presque caressante, et en même temps bien altérée.
–Dites-nous si ce récit est exact?
–Oui, oui, s’écria-t-elle. C’est moi qui suis cause de tout. C’est moi qui ai voulu braver M. Desprez, parce qu’il me menaçait! Je lui ai dit que Frédéric m’aimait et que je l’aimais!…
–Ce n’était donc qu’une bravade?
–Je ne l’aimais pas! Et maintenant, je le maudis autant que moi-même!
–Si c’était vrai, cria une voix dans la foule, elle dirait où il est à présent! Elle doit le savoir. Quelqu’un est venu lui parler tout à l’ heure. On ne la garde pas bien.
Le gendarme qui se trouvait debout, derrière le substitut, se pencha à son oreille, et M. Rabourdel se leva:
–La personne qui a parlé à cette femme, dit il, est sûrement étrangère à l’affaire qui occupe la justice. Cependant il serait bien de demander au témoin ce que pouvait lui dire, il n’y a qu’un moment, sur le seuil de l’auberge, M. Gaspard de la Hairie.
–La Hairie! répéta M. Mériadec.
Cela, c’était une bonne malice à l’égard du juge d’instruction. Le substitut n’avait pu résister au désir de la commettre. Ce n’était pas qu’il fût méchant!
–Je ne dirai rien! fit Sillette.
–Nous pouvons aisément croire que cette conversation était.
–Innocente! murmura le greffier Collard.
–Sans conséquence, reprit M. Rabourdel. Le témoin connaît sans doute M. de la Hairie?
–Je ne le connais pas.
La foule en ce moment s’écarta sous la brusque poussée d’un homme accoutumé à se faire place. Le jeune officier, raide et hautain, salua les magistrats: c’était bien un salut militaire.
–On parle de M. de la Hairie, dit-il, c’est moi. Me voici. Cette femme a tort de dire qu’elle ne me connaît pas, car je lui ai adressé la parole une fois au moins dans ma vie, et c’est tout à l’heure. Ce que je lui ai dit, je ne lui défends pas de le redire.
–Je le peux à présent, dit Sillette. Frédéric avait été vu dans l’avenue du château. Sûrement, il n’y est plus, messieurs les juges.
M. Mériadec se leva à son tour; il avait retrouvé sa voix d’airain: Écrivez, greffier, dit-il. Mais qu’on fasse encore une fois reculer ce monde et qu’on referme la porte. Monsieur de la Hairie, vous pouvez vous retirer.
La foule, déconcertée, s’agita un moment dans la salle des buveurs, puis sortit en tumulte et se rua vers l’avenue du château, sur les traces du meurtrier.
Gaspard suivit un instant des yeux ce flot humain courant sur la berge. Des lumières sortant des jardins et des maisons du voisinage éclairaient la troupe surexcitée par le mauvais vin. Le cabaret de la Gerbe-d’or était le plus riche, le mieux pourvu, le roi des cabarets dans le village; mais il n’était point le seul.
D’autres maisons plus humbles se groupaient à l’entour, et le malheur des uns fait la fortune des autres. Le crime de la Hairie avait mis en émoi le monde galant de M… On arrivait par petites compagnies discrètes et fiévreuses. On venait chercher nouvelles, et l’on se contentait, ce soir-là, des modestes vide-bouteilles et des bosquets maigres où, dans les circonstances ordinaires, pas une belle curieuse n’aurait voulu risquer le bout de son pied.
La mère Lefèvre, penchée à l’une des fenêtres de l’étage, regardait la lueur des chandelles tremblant sur les tables de ses chétifs voisins et rivaux détestés. Des lumières dans la verdure d’autrui lui paraissaient un scandale. Elle songeait à ses lanternes vénitiennes! La rage de la bonne dame ne connut plus de bornes, lorsqu’au milieu de la bande qui montait vers le château, elle crut reconnaître ses deux servantes. En présence d’une désertion si lâche, adieu le vernis d’éducation que lui donnaient déjà les approches de la fortune. La matrone redevint commère et se mit à jurer comme un simple marinier. Gaspard, placé au-dessous de la croisée, reçut l’avalanche.
Il écoutait en même temps les chuchotements qui sortaient des bosquets et les clameurs de la troupe lointaine. Le jeune officier ne craignait rien de cette invasion dans les jardins de la Hairie. Quelques dégâts ne seraient pas une affaire… Si l’on voulait forcer l’entrée de la maison il y avait assez de monde pour la défendre.
Mais le président de la Pénissière qui, peut-être en ce moment même, descendait l’avenue dans sa calèche.
–Ces gens-là ne manqueront point de lui faire une petite fête au passage, se disait Gaspard. Si le président en était malade de colère, ce mariage serait peut-être ajourné!
… Ah ça! mais je suis seul ici!… reprit-il. J’ai l’air de garder ce cabaret… Au fait, que se passe-t-il là maintenant, derrière ce visage de bois?… J’aimerais à entendre encore la voix de cuivre de monsieur mon beau-frère… Comme il m’a gracieusement tiré tout à l’heure du guêpier où j’étais venu me fourrer! Peste! si, au lieu de me nommer la Hairie, je m’étais nommé Durand ou Martin, je l’aurais trouvé plus sévère… En appliquant ici l’oreille, on entend assez bien. Ce n’est pas lui qui parle, c’est Sillette… Pauvre fille! J’avais eu tort de la soupçonner de bassesse… Mais que dit-elle donc?… Le contraire de ce qu’elle me disait, il y a une heure. Qu’elle aimait ce Frédéric.
–Oui, oui… j’ai répété, j’ai crié que je l’aimais, disait Sillette. Ah! j’ai eu tort, messieurs, je suis une malheureuse; je devais tout à M. Desprez! Il m’avait tirée de la misère.
–Voulez-vous nous faire comprendre par là que c’est Desprez qui vous a perdue?demanda le juge.
–Eh bien! murmura Gaspard de la Hairie derrière la porte, que dit-il donc, lui aussi? Veut-il se persuader qu’avant ce Frédéric elle n’avait péché qu’une fois? On le croirait.
–C’est lui, c’est Desprez, continua Sillette… Mais il aurait dû comprendre que je ne l’aimais pas… Je croyais aimer sérieusement Frédéric… Pouvais-je prévoir ce qui est arrivé? La mère Lefèvre vous a dit que c’était un garçon ordinairement très-doux. Il m’avait bien avertie une fois, en riant, qu’il ne fallait point s’y fier, que dans sa famille on voyait rouge.
–Le père de Frédéric, M. Pelletier, a été un grand duelliste, dit le greffier.
–Ne parlez pas du père! s’écria la courtisane en se couvrant le visage de ses mains… Ah! c’est lui surtout qu’il faut plaindre!… Pourtant, si vous le voyez, messieurs, dites-lui que son fils n’est pas si coupable qu’il le croit peut-être!… M. l’esprez lui a donné un soufflet… C’est alors que Frédéric a pris le couteau!.
–Pauvre fille! répéta Gaspard.
–Misérable louve! fit une voix derrière lui.
Il sentit un souffle brûlant passer au-dessus de sa tête et se retourna brusquement. Un homme était là, un vieillard d’une taille presque colossale, à la barbe blanche, au teint fortement coloré. Son regard sanglant couvrit le jeune homme qui tressaillit, mais d’instinct s’adossa contre la porte:
–Qui êtes-vous? demanda-t il.
–Qui je suis? répéta le géant, je suis le père.
Et de la même voix convulsive, étranglée, il ajouta:
–Laissez-moi passer.
–Monsieur, balbutia Gaspard, y songez-vous?
–Laissez-moi passer. Je vais faire justice de cette femme comme on fera justice de lui.
–Non! dit résolûment l’officier, vous ne passerez point.
Et la lutte s’engagea… Les magistrats, dans l’autre chambre, s’étaient levés. Le gendarme ouvrit cette porte et reçut le choc des deux hommes enlacés. Le greffier courut à son aide en poussant un cri: Le père!
Le substitut Rabourdel le suivit.
Sillette s’était jetée sur la main du juge d’instruction et l’entraînait vers la deuxième porte de la salle qui s’ouvrait sur le jardin. Il retira sa main, elle s’attacha à son habit.
–Empêchez qu’il ne me voie! disait-elle. Cachez-moi, ou bien laissez-moi partir! … Voyez! je peux sortir par là… je serai dans le jardin… je courrai… je connais la route. Qu’il ne me voie pas. qu’il ne me voie pas!
M. Mériadec ouvrit la porte.
–Ah! fit Sillette en lui saisissant de nouveau la main et en l’effleurant d’un baiser, vous êtes bon, vous!
Puis elle s’enfuit. M. Pelletier, épuisé par ce combat inégal, glissa entre les mains des quatre hommes qui le retenaient. Le vieillard serait tombé sur le carreau, s’ils ne l’avaient soutenu et conduit à une chaise:
–Ah! messieurs, criait-il, messieurs de la justice!… Ah! ah! plutôt messieurs de l’injustice! vous l’avez laissé partir!.
Alors, comme pour achever l’horreur de cette scène, une voix glapissante résonna dans le jardin. La mère Lefèvre, arrachée par le bruit à son poste de regret et d’observation à l’étage supérieur, reconnaissant l’ombre de Sillette fuyant sous les arbres, accablait d’injures la malheureuse au passage et descendait même en courant, pour la suivre.
–Voilà le beau tapage que tu causes dans les maisons honnêtes, coquine effrontée! méchante croqueuse de biens, tueuse d’hommes!… Les autres ont eu tort de ne pas te jeter à l’eau tout à l’heure!.
Elle aurait déroulé le chapelet jusqu’au bout si un bras vigoureux, la saisissant par sa jupe, ne l’eût rejetée dans la maison. En même temps M. de la Hairie rejoignait Sillette dans le jardin.
–Venez! lui dit-il, et fiez-vous à moi.
Il fut obligé de la soutenir, presque de la porter.
Pas un moment à perdre. Le dernier tumulte à la Gerbe-d’or et les invectives de la cabaretière avaient donné l’éveil. On s’agitait sous les feuilles chez les voisins. Si l’on apprenait que Sillette était en fuite, tous les curieux allaient se trouver sur le chemin,
Gaspard de la Hairie connaissait heureusement les plus petits sentiers courant sous cet éternel bocage. Il encourageait sa compagne à demi-voix. Tous deux joignirent la route de M. où stationnaient les voitures.
La plupart appartenaient à des loueurs, et ce n’est pas une race incorruptible. Le jeune officier s’approcha de l’un d’eux, tenant à la main un chiffon de papier que le bon compère reconnut tout de suite pour fort précieux àla lueur de ses lanternes. Que lui demandait-on? D’abandonner ses «clients», de prendre cette voyageuse tremblante et muette qu’il reconnut. Il fut bientôt persuadé.
Sillette sembla se ranimer en ce moment.
–Si je croyais que le bon Dieu voulût encore m’écouter, dit-elle à M. de la Hairie, je lui demanderais de vous bénir. Jamais je n’oublierai votre nom, monsieur, et, je ne sais pourquoi, je suis sûre que nous nous reverrons un jour.
La voiture partit, l’officier respira longuement.
–Ouf! dit-il, la malheureuse femme, je la remercie de ses bons souhaits; mais, quant à moi, je ne désire guère la revoir. Quelle soirée!
Comme il revenait au village par la route, n’ayant plus de raison de préférer les chemins couverts, il rencontra d’abord un groupe de jeunes gens qui emmenaient M. Pelletier. Ces bonnes âmes étaient accourues à l’aide de la justice embarrassée; le vieillard abattu se laissait conduire. Un peu plus loin, Gaspard vit arriver les magistrats qui regagnaient leur équipage légendaire.
Tout le monde était sorti des cabarets; la justice défila sous le reflet des chandelles, devant une double haie vivante; les «beaux fils» formant la première ligne, les femmes retranchées derrière ce rempart d’épaules entre lesquelles s’allongeaient leurs têtes curieuses, sous leurs rubans et leurs panaches, Chasseresses de scandale à l’affût, bonnes âmes aussi à leurs heures et à leur manière, Gaspard les entendit qui rendaient à M. Mériadec un hommage profane.
–Il paraît, disaient-elles, que le juge n’est pas si rude qu’on le croyait. Il a été bon, tout à fait bon envers Sillette.
–Parbleu! fit un de leurs compagnons.
Celui-là, Gaspard le connaissait. C’était Philippe de Cordemais, son cousin, un modèle achevé d’enfant prodigue.
–Parbleu! reprit ce jeune Cordemais, voilà l’inconvénient d’être un saint de bois! on prend feu.
IV
DEUX MOIS APRÈS.
Table des matières
Quand le malheur vient à passer à travers un de ces édifices sociaux qu’on nomme une famille, il y fait son œuvre avec une promptitude sinistre. Tout est fauché à la fois; l’honneur de plusieurs générations disparaît en une heure, la prospérité accumulée par l’intelligence, la probité, le travail, et la succession des années s’est évanouie. Après le meurtre de la Hairie, que restait-il de la riche maison de l’armateur Pelletier?
L’ombre de la mère.
On la voyait se glisser le matin dans les rues de la ville, couverte de voiles noirs et coiffée du chapeau à ruche blanche, qui était encore en ce temps-là, dans les provinces la livrée des veuves. Mme Pelletier se rendait à la première messe qu’elle faisait dire pour ses morts.
Le père était délivré de sa honte et de sa peine. Le lendemain de son tragique voyage à la Hairie, il avait brusquement cessé de rougir, de souffrir et de vivre. Quant à Frédéric, toutes les recherches dirigées contre lui étaient demeurées sans succès.
Sillette avait quitté sa petite maison de la rue Sainte-Apolline, et personne ne connaissait le lieu de sa retraite.
Desprez ayant laissé dans les mains d’un notaire un testament, on l’ouvrit. Le malheureux avait eu certainement un grand amour pour celle qui devait être la cause de sa triste fin: il lui léguait tous ses biens, un demi-million.
Mais quelle rumeur dans la ville! Sillette refusait le demi-million. La surprise redoubla quand on apprit que la courtisane allait faire vendre à la criée son riche mobilier, ses bijoux et sa garde robe. Le commissaire-priseur était un compère madré; il avait dans ses amis de précieuses bouches d’or et il leur confia que la courtisane pourrait bien se jeter dans un couvent. Pourquoi non? La religion aime ces repenties. Cette nouvelle vint donner un attrait particulier à la vente, qui produisit des sommes folles.
On apprit le lendemain que Sillette n’entrait pas du tout au couvent. Elle s’était retirée dans une petite maison située au bord d’une rivière, la troisième, la plus petite des trois rivières qui enserrent la ville. On ne savait trop .où cette maison était exactement située; comme on n’entendait plus parler de Sillette, bientôt on ne parla plus d’elle. Frédéric fut jugé, condamné par contumace à une peine infâme: vingt ans de galères. Le drame de la Gerbe d’or semblait terminé. Le temps fuyait; on était au mois d’août.
Un homme cheminait sous les châtaigniers de la Hairie. Arrivé à la dernière rangée de ces vieux arbres, il s’arrêta. A ses pieds s’étageaient jusqu’à la berge les maisons du village; il reconnut le cabaret sanglant. On eût dit que des pensées à la fois douces et violentes, quelque chose tenant du remords et de la volupté, un affreux et délicieux tumulte de l’âme, agitaient en ce moment Mériadec de la Pénissière.
–C’est là! murmura-t-il en étendant la main. Il y a justement deux mois.
Le juge reprit son chemin laissant l’auberge derrière lui et se dirigeant vers le château. Cette soirée était triste et menaçante. On n’entendait que le cri sec du pivert, et le ciel se couvrait de nuées.
Avant de s’engager dans les parterres, M. Mériadec fit une nouvelle halte. Voyant devant lui un banc au-dessus de l’eau, il s’y assit. C’était le même sur lequel le président de la Pénissière avait rencontré, deux mois auparavant, Gaspard de la Hairie, sorti tout exprès de l’École militaire pour empêcher, s’il le pouvait, un mariage qu’il n’approuvait point. Le jeune officier se serait alors cru cause gagnée si, en quittant le château, il avait pu seulement espérer un ajournement des projets de son aïeule et de son père sur sa sœur Isabelle.
Ce soir-là, Isabelle n’était point assise à sa place accoutumée, sur une chaise rustique, au-dessous du perron, mais devant l’appartement de son frère absent, à l’angle de cette petite terrasse qui courait au-dessus de la berge et du lit de roseaux. En apercevant le juge, elle se leva. Ses lèvres s’agitèrent. A qui parlait-elle?
A l’air qui passait, à l’espace, à ses rêves de fille pieuse légèrement déçus par la médiocre impatience de celui qu’elle avait trop aisément agréé, peut-être, comme le plus parfait compagnon de ses vertus et de la pureté de sa vie.
–Puisque vous avez encore abusé de ma faiblesse, du moins n’allez pas la trahir! dit-elle. On vient.
Quiconque aurait entendu ces singulières paroles, se serait imaginé peut-être qu’elles s’adressaient à une personne cachée derrière la jeune fille à l’intérieur de ce logis que tout le monde, au château, croyait désert et dont la fenêtre s’entre-bâillait à peine. Le regard tremblant de Mlle de la Hairie continua de courir au-devant d’elle vers M. Mériadec, qui approchait. Le juge, cependant, s’arrêta encore une fois. Alors on aurait pu lire sur le visage d’Isabelle une lueur d’espérance.
Peut-être ne viendrait-il pas.
C’est qu’en effet l’attention de Mériadec et sa parfaite indifférence se trouvaient partagées entre deux obligations dont l’une ne lui paraissait ni plus étroite ni plus douce que l’autre. S’il voyait sa fiancée sur cette terrasse, il venait de voir, à une égale distance, la douairière de la Hairie sur le perron.
La douairière, armée d’un immense parasol de soie verte, qui l’abritait contre les morsures du soleil couchant, cuisantes par ce temps d’orage, demeura d’abord confondue de l’hésitation de ce beau fiancé, ne sachant s’il devait se diriger vers sa petite-fille ou vers elle, et appela monsieur son fils, le baron de la Hairie, retranché, suivant son habitude, dans le fond du salon:
–Venez, mon fils! Il y a ici un tableau piquant à voir! M. votre gendre tout près de planter là Mlle de la Hairie, pour venir d’abord me présenter ses devoirs! Au point où en sont les choses! plutôt où elles devraient en être!… Mon fils, savez-vous que M. Mériadec de la Pénissière est tout à fait un homme d’un autre temps? Il met l’amour après le respect. Je crois même qu’il est plus vieux que le vieux temps. C’est un jeune homme d’avant le déluge. Le singulier personnage! Sans compter qu’il se passe depuis un mois sur sa triste figure des choses qui ne me plaisent point. Ce chevalier à la glace ne joue pas franc jeu avec nous. Ouais! vous ne me répondez point! Allez! on sait bien que c’est le gendre de votre cœur…
–Cependant. hasarda le baron.
–Je perds mon temps et ma peine. Vous ne m’entendez même pas.
–Je vous entends fort bien, répliqua le seigneur flegmatique. Vous désirez que j’insiste auprès de M. Mériadec de la Pénissière pour arriver à une conclusion prochaine de ce mariage.
–Oui, mais vous ne le ferez pas!
M. Mériadec, en ce moment, arrivait au bord de la terrasse devant Isabelle et la saluait. Il avait pris un parti et fait son choix. La jeune fille jeta derrière elle un regard furtif et, toute frémissante, lui rendit ce salut.
Vraiment, c’étaient d’étranges fiancés.
–Mademoiselle de la Hairie, dit-il d’une voix lente et forte, il y a deux mois, lorsque mon père me fit entendre que si je recherchais l’honneur d’être admis dans cette maison, j’y serais agréé par le baron et par vous, j’en ressentis une joie sincère.
C’était vrai. M. Mériadec n’exprimait rien qui ne fût de notoriété publique. L’avocat Tronson le disait à qui voulait l’entendre:–«Tout le monde s’imaginait que M. le juge d’instruction ne songeait qu’à vivre en anachorète. Personne n’aurait voulu lui proposer de se marier. Qu’on le connaissait donc mal! Il n’attendait que cela.»
– …Mademoiselle, si le mariage est un devoir… continua le magistrat tout en faisant le simulacre d’attirer à lui une des chaises rustiques.
Mle de la Hairie resta debout.
–Si le mariage est un devoir, reprit M. Mériadec un peu surpris, le choix que mon père avait fait pour moi et que votre famille avait ratifié aurait rendu ce devoir plus noble. Je vous avais assez vue pour croire un peu vous connaître. Je n’apercevais point de raisons pour penser que vous ne vous prêteriez pas au désir des vôtres comme je souscrivais aux vœux des miens.
–En effet, monsieur, dit Isabelle avec effort, il n’y vait pas de ces raisons.
–Nous étions animés des mêmes sentiments, la vie nous apparaissait sous les mêmes couleurs. Mon père se respecte trop lui-même et me connaissait trop bien pour me proposer de donner notre nom à l’une de ces personnes mondaines… que je ne veux pas vous dépeindre… Votre aïeule et le baron auraient également repoussé un de ces hommes de mœurs faciles… que je vous dépeindrai bien moins encore. Cet homme, vous l’auriez repoussé vous-même… Si je me trompe et si je n’ai pas exactement jugé votre caractère, je vous prie de m’en avertir.
–Vous ne vous trompez point, monsieur, répondit Isabelle. Je me vois jugée par vous comme il me plaît de l’être… Ah! ce serait me faire une trop cruelle injure que de me juger autrement!.
Il la regarda avec un redoublement de surprise. Les yeux de la jeune fille, fuyant les siens, venaient encore une fois de se tourner vers la fenêtre entre-bâillée, dont le rideau trembla.
–Ne craignez rien de pareil, reprit-il, ce serait un déni de justice et de respect que des méchants seuls pourraient commettre, et qui indignerait les honnêtes gens.
–C’est vrai, murmura-t-elle. Des méchants!
–Une occasion se présente de nous expliquer, seuls et comme il convient à tous les deux; je vous en supplie, ne la perdons point. Mademoiselle de la Hairie, je me suis longtemps consulté sur ce banc où vous me voyiez peut-être assis, à l’entrée de l’avenue. Vous parlerai-je avec franchise? Et parlerai-je aujourd’hui? Cette double question n’était pas encore résolue dans mon esprit lorsque votre aïeule s’est montrée, là-bas, sur ce perron. En allant à elle, je gagnais un jour, j’échappais à la nécessité d’un aveu que vous devez entendre… Oh! d’un aveu cuisant, n’en doutez point!
Mais un aveu qui, apparemment, ne lui faisait plus peur, car il se redressa et ses yeux d’acier étincelèrent:
–Mademoiselle de la Hairie, vous plaît-il de m’écouter?
–Non! s’écria la jeune fille… non! je ne vous permettrai point de parler, monsieur. du moins pas ici.
–Craignez-vous que des oreilles curieuses ne s’appliquent à nous entendre? demanda-t-il. L’appartement qui s’ouvre sur cette terrasse est, je crois, celui de votre frère. II est vrai qu’un domestique.
–Oui, c’est cela! Un domestique qui entrerait par hasard… Je vous écouterai, monsieur, mais descendons au jardin.
Au jardin! La douairière vit cela de son poste sur le perron. Quoi? qu’était-ce donc? une promenade de sentiment le long de l’eau?
Pour cette fois, devait-elle en croire ses yeux?
–Mon fils! cria la vieille dame.
Le baron était retourné à sa place favorite, dans un grand fauteuil, devant une table qui ne lui servait ni à poser un livre, ni à écrire, M. de la Hairie n’écrivant que douze fois par an, à la fin de chaque mois, pour régler ses comptes et ne lisant jamais.
–Mon fils! revenez ici… Mais revenez donc! On ne voit pas un miracle tous les jours… Oh! oh! Savez-vous que nos jeunes gens s’émancipent! Nous avions trop médit de notre gendre.
–Il n’était qu’à moi tout à l’heure, répliqua judicieusement le baron. Vous le reprenez.
–Je reprends ma moitié!… Allons! vous n’aurez point d’explication avec M. de la Pénissière, et je vous connais assez pour croire que vous en serez aise. L’affaire commence à marcher d’un bon pas. Ah! si le président était là! Mais Dieu soit loué, le voici!
Son parasol se mit en mouvement. Cet étendard vert tourbillonna au-dessus de sa tête: signaux de gloire et de fête. La calèche du président de la Pénissière débouchait en ce moment de l’avenue de trembles.
Le vieillard aperçut de loin ce manège: Qu’a donc la douairière à se pavoiser? dit-il.
Au même instant il vit, cheminant dans l’allée au-dessus de la rivière, Isabelle et son fils, et pensa que le fin des fins serait de ne point paraître les avoir vus. Couple fortuné! couple enfin docile! Le président mit son doigt sur sa bouche comme une statue du silence pour y retenir une exclamation, le chant du triomphe.
M. Mériadec et Isabelle continuaient leur promenade. de sentiment.
–Mademoiselle de la Hairie, dit le jeune magistrat, je prends quelquefois plaisir à me retracer le tableau de cette existence droite et sérieuse, tout embaumée d’honneur, que l’on me promettait auprès de vous… Oh! c’est un plaisir accompagné d’une singulière amertume. Le malade cède quelquefois à l’envie de faire saigner sa plaie. Il sait bien qu’il réveillera la douleur: mais aussi ce sang qui coule va le soulager… Mademoiselle, on m’avait dit que vous entriez avec quelque fierté dans ce chemin sévère que nous devions parcourir à deux, en nous tenant par la main. C’était une assurance trop flatteuse; je vous conjure de me pardonner si je vous exprime le désir de l’entendre de votre bouche.
La jeune fille le regarda fixement, et d’abord ne répondit point.
–Pourquoi me demandez-vous cela? dit-elle enfin. Monsieur, je ne vous comprends pas.
–Pourquoi je vous le demande? Pour mieux mesurer tout ce que j’ai perdu. Pour voir plus clairement l’abîme où je descends lâchement, sans avoir même l’envie de m’arrêter dans la chute. Mademoiselle de la Hairie, je veux mettre sous la garde de votre conscience et de votre pure sagesse un secret qui me déchire et me dévore.
–Quel secret? murmura-t-elle.
–Le voici, dit le juge. Il tient en deux mots: J’ai cessé d’être digne de vous. Je vous rends votre liberté.
Isabelle pâlit légèrement, puis secoua la tête avec un triste sourire.
–Je vous remercie de votre franchise, répondit-elle, mais cette liberté dont vous me parlez, est-ce bien à moi qu’il convenait de la rendre? N’eût-il pas été plus conforme à tous les usages de vous adresser à mon père ou à mon aïeule?
–On m’a dit souvent que je n’avais pas connu la pitié envers les autres, répliqua le juge d’une voix sourde. Prenez garde de me la refuser à moi qui la mérite peut-être! M’adresser à votre père ou à votre aïeule? Ne comprenez-vous donc pas que votre jeunesse et votre pudeur sont ma défense? Contre eux je n’en aurais point. Je viens à vous, je vous dis: j’ai cessé d’être digne d’une personne qui vous ressemble. Me demanderez-vous où est mon indignité? Aurez-vous la pensée de m’interroger, de sonder les derniers replis de ma conscience, qui n’est plus que ténèbres, et de mon cœur, qui n’est plus qu’orages et que débris? Non, cette pensée ne vous viendra point. Si vous l’aviez, mon droit, mon devoir seraient de ne pas vous répondre. Voilà pourquoi je me suis mis dans vos mains. D’autres mains voudraient déchirer le voile. Ceux à qui vous me renvoyez m’accableraient de leurs reproches qui seraient justes. Ils m’accuseraient de violer une parole donnée.
–Et cela aussi, monsieur de la Pénissière, dit la jeune fille, ne serait-ce pas juste?…
–Mademoiselle, répondit le magistrat en s’inclinant profondément, je savais déjà qu’il ne me servait plus à rien de prier.
Le président avait rejoint la douairière sur le perron; ils déchantèrent tous les deux. M. Mériadec, après ce grand salut adressé à Mlle de la Hairie, battait en retraite.
–Qu’est cela? fit le président.
–Il s’en va, votre gaillard! Ce mariage ne se fera point!
–Il ne se fera pas! Eh voyez donc la jeune fiancée qui s’en vient à nous toute pensive!
Mlle de la Hairie traversait lentement les parterres; elle avait les paupières toutes gonflées de larmes inexplicables si elle n’aimait point le juge d’instruction.
Arrivée au pied du perron, elle s’arrêta:
–Ne sentez-vous pas le vent de l’orage? dit-elle. Rentrez, grand’mère.
Puis elle monta et vint présenter son front au président:
–Bonjour, mon père.
Les deux vieillards échangèrent des signes d’intelligence. Leur joie était si parfaite, qu’ils n’aperçurent dans la jeune fille aucune trace d’émotion. Ce: «bonjour, mon père» dont elle saluait M. de la Pénissiere depuis deux mois leur parut assez éloquent. Rien n’était perdu, rien de fâcheux n’était arrivé entre les fiancés. Si les choses n’avaient point fait ce grand pas en avant qu’ils avaient espéré, du moins elles demeuraient dans le même état que la veille.
Mlle de la Hairie n’avait fait que passer près d’eux et monter dans sa chambrera. se retrouvant bien seule, elle cessa de retenir le poids qui l’étouffait. Ses larmes éclatèrent:
–Sans ce mariage, dit-elle, qui me défendra de lui?
Elle pleura longtemps, assise à l’angle de la cheminée, le front appuyé sur le marbre. Ses longues mains de cire, bien plus aristocratiques que belles, s’accrochaient convulsivement au dossier de son fauteuil, quand l’effort de ces sanglots secouait tout son corps délicat et grêle; les mêmes paroles entrecoupées revenaient alors sur ses lèvres:
–Où est ma sauvegarde à présent contre lui? Qui me défendra?
La voiture du président se fit entendre au pied de la maison. Isabelle se leva. On allait l’appeler pour prendre congé. Doucement, elle souleva le rideau de la croisée et tressaillit en voyant que son aïeule s’apprêtait à regagner la ville en compagnie de son vieil ami. Que faire? S’il ne s’était agi que de M. de la Pénissière, elle aurait pu s’excuser. Comment refuser de descendre pour embrasser sa grand’mère? et comment lui cacher ses yeux rougis? La vieille dame, soulevée par deux valets, se faisait porter dans la calèche. L’instant périlleux approchait.
La portière se referma. La voiture partit.
Isabelle, tout en respirant bien plus largement, laissa échapper une exclamation de surprise. Au même instant s’ouvrit la porte de sa chambre; la vieille servante qui l’avait élevée, qui, deux mois auparavant, était malade, entra de son pas traînant. Le jour, encore assez vif au dehors, ne jetait plus qu’une faible clarté dans la chambre. Mlle de la Hairie, cependant, quitta son poste auprès de la croisée, afin de pouvoir interroger la vieille femme sans lui laisser voir son visage:
–Marianne, pourquoi grand’mère est-elle partie sans me faire demander?
–Voilà justement ce que je viens vous apprendre, répondit la servante. Mme la baronne a dit que ce soir vous paraissiez avoir besoin d’être seule et qu’elle ne voulait point vous troubler.
–Grand’mère aura toujours de l’esprit dans sa bonté.
–Ce n’est pas tout! reprit Marianne d’un air de grande malice; si vous me permettez de me reposer sur cette chaise, je vous dirai bien autre chose… Ah! je branle sur mes vieilles jambes depuis le mois de mai.
–Assieds-toi, ma pauvre Marianne. et parle, si tu veux.
–Si je veux! On croirait vraiment que tout vous est égal… Pourtant, on sait bien pourquoi vous voilà ce soir toute réfléchie… Il n’y a pas que Mme la baronne qui vous ait vue dans les parterres avec le juge. Dame! vous savez bien comme ils sont, les gens de la Hairie. Rien ne les empêchera de jaser.
–Nomme-moi ceux qui ont dit de ces sottises, répliqua la jeune fille du ton le plus sec, je les ferai chasser demain.
Marianne, surprise, demeura court.
–Tu ne me réponds pas!
–Je n’en reviens point! dit la vieille femme. Jamais je ne vous ai vu d’humeur… Vous n’aviez pas une colère tous les six mois, quand vous étiez un petit enfant… Et depuis, jamais rien de si doux… Bon Dieu! faire chasser de braves gens parce que… Mais vous ne savez donc pas que dans les grandes maisons comme ici il n’y a rien de tel qu’un mariage pour faire marcher les langues. Le monde a du cœur, voyez-vous, et quand il a devant les yeux deux jeunes gens qui s’aiment, ça l’attendrit…
–Laisse-moi, interrompit violemment Mlle de la Hairie en retombant dans son fauteuil. Le monde et toi, vous ne savez ce que vous dites.
–Je ne sais pas!… Tout de bon, je ne vous connais plus. Comme vous parlez à votre vieille Marianne à présent! Je vous ai donc bien fâchée? Ce n’est pourtant pas un crime de penser qu’une demoiselle veut se marier et qu’elle a de l’inclination pour celui qui sera son mari.
–Ecoute, dit Isabelle, tu vas voir que je ne te traite pas mal. Ce que je veux bien te dire, toi seule au monde l’auras entendu. Je n’aime pas M. de la Pénissière. Je voulais pourtant qu’il fût mon mari. Il ne le sera pas.
–Il ne le sera pas! fit Marianne en s avançant brusquement vers sa jeune maîtresse… Jésus! vous avez pleuré?
–C’est vrai, dit Isabelle en la repoussant. Je t’ai priée de me laisser. Va-t-en, ma bonne.
–Et ce mariage est manqué! Mais, c’est donc lui qui vous refuse? Voyez-vous ça! le beau monsieur avec sa mine jaune, pour se donner de ces airs!… Je puis bien dire à présent qu’il ne me revenait guère, à moi.– Quand je le rencontrais, j’aurais autant aimé rencontrer un mur… Il nous refuse… Votre père que dira-t-il?… Encore, lui ce n’est rien… Mais quand votre grand’mère… Peste, quel tapage!
–Personne ne doit le savoir encore, dit Isabelle. Mais laisse-moi, laisse-moi donc. Les médecins veulent que tu te reposes de bonne heure. Je me déshabillerai seule.
–Bon! bon! dit Marianne. On vous laisse, on va se mettre au lit; mais auparavant il faudra bien que mes vieilles jambes me portent jusqu’à la chambre de M. Gaspard. On a vu la fenêtre ouverte. Vous allez me rendre la clef que vous m’avez prise.
Isabelle se retrouva debout:
–Tu veux aller dans la chambre de mon frère?
–Eh! vous savez bien qu’il ne permet qu’à moi d’y entrer quand il n’est pas au château.
–Ou à moi, dit Mlle de la Hairie avec un violent effort. Ne te mets donc pas en peine. J’irai chez Gaspard.
–A votre volonté. Je serai de bonne heure ici demain matin. Seigneur! ce visage de pierre nous refuse! En apprend-on de vilaines choses tous les jours, dans la vie de ce monde!… Tout de même, croyez-moi, ce n’est pas encore celui-là qu’il faut pleurer.
Isabelle, l’oreille appliquée? la porte, écouta la servante s’éloigner. Marianne pouvait se raviser, insister pour avoir cette clef; elle était si fière de la confiance de M. Gaspard.
Enfin, rassurée, Isabelle revint à son fauteuil.
Neuf heures sonnèrent, puis la demie. On se couchait à la Hairie. Le silence régnait déjà dans le château. Isabelle ouvrit avec des précautions infinies la porte de sa chambre et, se guidant dans l’ombre, descendit au rez-de-chaussée, traversa le vestibule, encore éclairé par une lampe mourante dont elle s’empara et gagna l’office.
Deux ou trois minutes après elle en sortait, portant une petite corbeille chargée de pain et de viande froide, remettait la lampe à sa place et du même pas étouffé suivait le long corridor qui, coupant en deux parties tous les étages, aboutissait en haut à la bibliothèque, en bas à la chambre du jeune officier.
L’orage commençait; un violent coup de tonnerre ébranla la vieille demeure. Haletante et le front baigné d’une petite sueur glacée, Isabelle tira de la poche de sa robe cette clef si difficilement conquise et gardée au prix de tant de mensonges.
Une ombre s’élança au-devant d’elle.
–Si vous ne m’avez pas permis de tout entendre, j’ai tout deviné, dit une voix dans les ténèbres. Ce mariage ne se fera donc pas! Cet homme qui juge les autres s’est rendu justice. Il n’était pas fait pour vous.
Mlle de la Hairie posait le plateau sur une table: Votre imagination est peut-être en défaut, répondit-elle. Mais elle n’y serait point, que vous importe?
–Avez-vous besoin de me rappeler à la réalité? Allez! Je ne l’oublie point! reprit la voix mystérieuse et passionnée… Que m’importe? Ah! vous êtes trop cruelle! Rien ne peut plus m’importer à moi, qui ne suis plus de ce monde! Mais les rêves sont-ils interdits aux malheureux? M’est-il défendu d’imaginer le bonheur que j’aurais pu conquérir si je n’étais pas devenu ce que je suis et si vous m’aviez aimé?.
Quel dommage que l’obscurité régnât dans la chambre de M. Gaspard! Qu’un peu de lumière eût brillé, et l’on aurait joui d’un étrange tableau: Mlle de la Hairie frémissante, et devant elle, Frédéric Pelletier.
La figure angélique et la figure diabolique.
On aurait vu la pâleur profonde d’Isabelle et ses yeux de couleur céleste, à demi-clos sous leurs grands cils, comme si pour eux les ténèbres eussent été transparentes; comme si la jeune fille s’était interdit de regarder ce visage gracieux et farouche, au teint chaud, aux longs yeux noirs où brûlait la flamme du sang créole, commun en ce pays.
–Si vous m’aviez aimé!… répéta Frédéric.
–Je vous ai sauvé deux fois, répondit Isabelle d’une voix sourde. J’ai tout risqué depuis un mois que vous vous cachez ici, et je n’ai jamais attendu de reconnaissance. Vous m’avez montré que vous préfériez emporter mon mépris plutôt que ma pitié. Mais ce supplice que vous m’imposez doit finir.
–La charité n’a pas de fin, répondit ironiquement Frédéric. C’est sa loi d’être inépuisable. Ne m’avez-vous pas fait connaître le seul motif de votre patience envers moi?
–Vous venez de le redire, murmura-t-elle. Oui, oui c’est la charité.
–Quel mot! Croyez-vous qu’il en soit jamais tombé un plus lourd sur le cœur d’un misérable? Vous avez des baumes qui ravivent les blessures au lieu de les apaiser. Mais moi, je ne veux pas céder à ma misère! Moi que des juges ont flétri, condamné à des peines pires que la mort; moi qui me sens encore vivant, fait pour aimer et pour désirer qu’on m’aime, je ne vous crois pas!
–Vous ne me croyez pas?
–C’est bien de la pitié que je vous cause; une pitié quelquefois rude, d’autres fois si douce!… Sachez que, tout à l’heure, quand je vous disais: Je n’espère rien de vous ni de la destinée,–eh bien! je mentais!
–Oh! dit Isabelle, je n’en suis pas surprise. Vous m’avez enseigné à connaître votre sincérité dès notre première rencontre, quand, venant à moi, vous m’avez parlé d’un duel!.
–J’avais été outragé, j’ai frappé. Votre frère n’a songé qu’à me plaindre. D’ailleurs je vous ai tout confessé depuis, jusqu’à la cause abominable de cette querelle.
–Ne reniez point la femme que vous avez aimée! répliqua Mlle de la Hairie. Si vous avez commis une action odieuse et une lâche folie, ce n’est point en ce temps-là, c’est à présent. Pourquoi n’auriez-vous pas aimé cette personne? Pourquoi ne l’aimeriez-vous pas encore? Où donc est la distance entre elle et un malheureux qui vous ressemble? Les cœurs dégradés peuvent bien s’entendre. Mais de vous à moi, avant même ce crime qui ne peut paraître excusable qu’à vos propres yeux, il y avait un abîme. Je suis la fille des la Hairie, je suis fiancée à un homme digne de moi et des miens.
–Un homme dont vous ne serez jamais la femme. Fiançailles évanouies.
–Mais, par-dessus tout, je vous ai rendu le plus grand, le plus amer, le plus dangereux des services, et vous m’en récompensez en me faisant une injure sans nom. Voilà ce qui est une bassesse pire que tout le reste. On peut frapper son ennemi et dire après qu’on n’a pas perdu tout honneur et toute conscience, ce n’est qu’une dérision. Mais oser faire entendre un pareil langage après la trahison dont vous me rendez victime,–oh! cela, c’est un défi!
–Qui vous empêche d’y répondre comme vous le devriez? dit Frédéric. Chassez-moi!… Qui vous fait hésiter? Encore la charité, peut-être! Non, non… Vous n’êtes pas si dure ni si indignée que vous le dites. Votre charité vous commandait de m’ouvrir la route quand je vous rencontrai ici même, il y a deux mois; mais lorsque le mois suivant, menacé, traqué de toutes parts, n’ayant pu joindre la mer, je revins à la Hairie!… Il y a des manières pour prier les malheureux de passer leur chemin… Allez! j’ai bien compris alors que je ne retrouvais pas devant moi seulement une âme chrétienne, mais un cœur de femme attendri. Le souvenir de notre rencontre du premier soir, de l’apparition bienfaisante qui m’avait rendu le calme et le courage en ce moment terrible, de votre émotion, de notre course sur la rivière, tout cela me ramenait. C’était l’inspiration ou le pressentiment, c’était la lumière de l’espérance. Ne dites pas que je vous outrage! Ne dites pas que je vous ai trahie, car vous avez deviné ce qui se passait en moi à l’instant même où je vous ai revue: Vous saviez que je vous aimerais.
–Mon Dieu! fit Isabelle en joignant les mains, délivrez-moi de cette torture! Si j’ai fait le mal en croyant faire le bien, ne m’avez-vous pas assez punie!
–Souvenez-vous de la matinée qui suivit mon retour à la Hairie, reprit l’audacieux jeune homme. Après tant de nuits passées dans les bois ou dans les granges où je me glissais comme un larron, je venais enfin de prendre du repos. De votre main vous aviez pris la précaution de clore les rideaux et les volets de la chambre. Le jour ramena ma chère Providence, ma généreuse hôtesse. Souvenez-vous! Ni vos prières, ni vos reproches ne purent m’empêcher d’entr’ouvrir un de ces volets. Je n’avais pu contempler votre visage, nous ne nous étions rencontrés que dans l’ombre. Et je voulais vous voir. Vous accusiez vivement mon imprudence; mais que vous étiez empressée à me rendre cette retraite commode et sûre! déjà vous aviez observé que ma taille était la même que celle de votre frère et que mes vêtements n’étaient plus que des haillons. Vous ouvriez devant moi la garde-robe de M. de la Hairie, vous donniez au pauvre le manteau du riche et vous me dites alors: «Cette cachette est introuvable; qui aurait la pensée de vous y poursuivre? Vous pouvez y demeurer du moins jusqu’à ce que je quitte le château…» Quoi! vous deviez quitter la Hairie? Un soupçon affreux de la vérité me donna plus de hardiesse et j’osai vous adresser une question… Oh! vous ne fîtes point de difficulté d’y répondre et de m’apprendre votre prochain mariage avec M. de la Pénissière. C’était, me disiez-vous, une chose publique et vous m’en croyiez instruit. L’obscurité régnait de nouveau dans la chambre. Vous n’avez point vu ma pâleur, vous n’avez pas remarqué de trouble dans ma voix, qui se raffermit bientôt après sans doute, car un peu de réflexion m’avait redonné du courage. Je connaissais M. Mériadec de la Pénissière; ma confiance des premiers instants renaissait. Un nouveau pressentiment me disait: «Ce mariage serait odieux, il est impossible, il ne se fera pas.»
–Il se fera, dit Isabelle. Plus que jamais, je le veux. J’aime celui que vous haissez; je l’aime surtout parce qu’il a rempli son devoir contre vous, parce que vous êtes le condamné, parce qu’il est le juge.
–Vous l’aimez! Ah! peut être lavez-vous desire, si jamais vous ne l’avez cru! Vous l’aimez un grand mot que vous n’avez pas su dire! Si c’est là votre aerense contre moi, je sens redoubler mon esperance. Ne me répondez pas qu’elle est folle, qu’elle est coupable. Peut-être bien est-elle tout cela; mais elle est vivante et voilà sa force. Vous ne saviez pas, avant de m’avoir vu, ce que c’était qu’un cœur obéissant à la passion, la maîtresse souveraine de tous les cœurs, la seule maîtresse qui ne soit pas menteuse. Les premières paroles ardentes que je vous ai fait entendre vous ont paru le délire d’un malheureux dont la raison s’égare; mais aussitôt après vous avez compris que ce n’était point ma raison qui vous parlait. C’était une autre puissance bien plus impérieuse, bien plus persuasive: c’était l’amour… Alors le voile s’est déchiré devant vos yeux et, malgré vous, malgré vos résistances, dans l’effarement des pensées nouvelles que vous ne pouviez chasser, malgré vos larmes secrètes que j’ai devinées depuis le premier jour, vous avez bien été forcée de vous dire: «Jusqu’à présent, comment m’a-t-on fait vivre? et quel étrange bonheur a-t on osé me promettre auprès de cet être morne et glacé dont je serais la femme? Il y a donc autre chose que les sentiments et les vertus qui m’entourent? Et cette chose si délicieuse et si belle, j’aurais pu ne pas la connaître. Je l’ai connue, et toutes les leçons que je reçois depuis que j’ai cessé d’être une enfant me disent que c’est un crime aux yeux du monde, ce qui est peut-être une hypocrisie, et un crime devant Dieu, ce qui doit être un mensonge!…» Ah! vous ne songez plus à me répondre… Non! vous ne me direz pas que toutes ces pensées, vous ne les avez pas eues, qu’elles n’ont pas pris possession de tout votre être, qu’elles ne l’ont pas renouvelé, changé pour jamais, qu’elles ne font pas votre tourment et vos délices! Et je savais qu’il en serait ainsi. Je suis le premier, je serai le seul homme qui vous ait parlé d’amour; et comme votre âme est admirablement pure, elle n’appartiendra plus à un autre. J’ai beau être un proscrit, un condamné, puisque vous trouvez un amer plaisir à me le rappeler sans cesse, un misérable tombé dans les abîmes, je n en aurai pas moins eu cette gloire et cette joie d’éveiller en vous cette âme endormie; je vous appellerai du fond de ces abîmes et vous viendrez. Sachez que l’heure, que le moment sonneront, à moins que je ne meure, je les ai prévus et préparés. Souvenez-vous encore de cette matinée, où je vous vis presque mourante d’effroi à la pensée de l’action téméraire que j’avais hasardée pendant la nuit. J’avais osé quitter la Hairie, entrer dans la ville, aller embrasser les genoux de ma mère, me baigner le front de ses larmes. Je revenais le cœur déchiré, mais les mains pleines de la seule arme qui me restât contre le sort et je vous dis: Celle qui voudrait me suivre sous d’autres cieux serait du moins à l’abri des coups de la fortune. Je n’osais encore ajouter: Serez-vous celle-là? Eh bien, j’ai ici trois cent mille francs en titres et en billets. On n’a point renoncé à me poursuivre, mais l’argent ouvre l’espace. Je peux assurer mon salut et vous rendre vraiment libre avec moi. La prière qui, ce matin-là, demeura suspendue au bord de mes lèvres ne veut plus attendre; la terrible question va sortir: Isabelle, serez-vous celle-là?
Il saisit les mains de Mlle de la Hairie; ces mains glacées lui échappèrent. Isabelle jeta un grand cri.
V
A FORCE DE RAMES
Table des matières
Comme elle chancelait, il la reçut dans ses bras; mais il l’y sentit glisser dans l’obscurité; le même cri aigu s’échappa de sa bouche. Il la suppliait vainement, avec angoisse, de se calmer, de songer que la maison était à peine endormie, qu’elle allait attirer les serviteurs, son père peut-être, et, tout en se compromettant elle-même, le rejeter dans un effroyable péril. Elle lui répondit par un éclat de rire.
Un rire strident, égaré, qui ne finissait point, qui remplit le grand corridor et roula par la vaste et vieille demeure. Frédéric ne pouvait plus douter que la jeune fille ne fût en proie à une violente crise de nerfs. Il la porta sur un fauteuil; et, tout en continuant de la retenir, car elle se débattait avec force, il écouta.
Ses craintes n’étaient que trop fondées. Les portes s’ouvraient aux deux étages; il entendit d’abord un bruit de voix confuses.
Qu’était cela? Dans une maison si paisible, les serviteurs devaient-ils en croire leurs oreilles? Le rire nerveux retentit de nouveau. C’était mademoiselle qui riait. Le bruit redoubla. On piétinait, on parlait plus fort. Tout le monde passa un vêtement à la hâte et se précipita vers l’escalier.
Frédéric courut à l’une des fenêtres de la chambre, celle qui regardait la rivière, et l’ouvrit. En revenant, il ne trouva plus Isabelle dans le fauteuil, elle avait roulé sur le tapis. Il se mit à genoux près d’elle, lui parlant, la suppliant encore, couvrant ses mains de baisers.
Elle riait toujours.
La troupe approchait. Les gens étaient au pied de l’escalier; ils traversèrent le vestibule, ils s’engagèrent dans le corridor. Frédéric se releva et poussa le verrou de la porte. Pour prendre un parti, il lui restait à peine quelques secondes.
La fuite était ouverte par cette fenêtre, mais ce verrou ne pouvait plus que le trahir; les assaillants, rencontrant une résistance inattendue, s’apercevant que Mlle de la Hairie était renfermée dans la chambre, chercheraient naturellement un autre moyen d’arriver à elle; ils allaient courir sur la terrasse et tourner l’angle de la maison. Alors il était perdu, toute retraite lui serait coupée.
Ne valait-il pas mieux ménager l’heure présente afin de s’assurer l’avenir, fuir et se garder les chances du lendemain? Il s’agenouilla de nouveau devant Isabelle, qui s’agitait sur le tapis, jetant encore les éclats de son terrible rire, et lui mit un baiser au front:
–Mademoiselle de la Hairie, dit-il, pouvez-vous m’entendre? Je vous quitte et vous dis seulement à revoir, car vous serez à moi. Je prends possession de mon bien. Que ce baiser soit mon gage!
D’un bond il franchit la barre de la croisée, d’un autre la largeur de la terrasse, puis les degrés qui descendaient à la berge. Rien de plus aisé que de détacher le bateau placé dans les joncs; le retentissement des coups frappés contre la porte de la chambre de Gaspard, qui céda bientôt, couvrit le grincement de la chaîne et le bruit des avirons. La pensée vint au fugitif de remonter le fil de l’eau en cherchant l’abri d’un massif d’arbres qui s’élevaient derrière le château, de traverser la rivière et de longer ensuite l’autre bord. De là, il vit se jouer sur la terrasse du château des lumières partant de la chambre qu’il venait si heureusement d’abandonner, et une nouvelle pensée lui arracha un sourire: «Je laisse derrière moi une fortune et le bonheur, dit-il; mais ce n’est que pour un jour.»
Dans un des meubles de Gaspard, il laissait en effet les trois cent mille francs en titres et en billets qu’il avait reçus de sa mère.
Pourtant ce sourire s’éteignit bientôt sur sa bouche. Un sentiment bien différent s’emparait de ce cœur si souvent frénétique, et l’instant d’après faible comme celui d’un enfant. C’était un remords sincère de la souffrance qu’il venait d’imposer à Isabelle; ses beaux yeux sombres de créole en devinrent humides… Il se dressa dans la barque, accusant le Maître de là-haut, et maudissant ses instruments d’ici-bas, les juges exécrés qui lui avaient fait cette situation effroyable!.
Eh bien, non! … Il avait appris à connaître Isabelle. Il savait qu’un choc violent avait pu seul animer cette âme ensevelie sous tant de voiles. S’ils s’étaient rencontrés tous deux dans les circonstances communes de la vie, s’il n’avait point porté au front le signe du maudit, il n’aurait peut-être pas éveillé en Mlle de la Hairie cette pitié, cette épouvante, cette curiosité de la fille d’Eve dont des saintes mêmes ont été tourmentées,–cet attrait saisissant et mystique.
–Si je n’étais pas ce que je suis, dit-il, elle ne m’aurait pas aimé!
La barque de «Monsieur Gaspard», peinte en bleu, noir et blanc, était connue de tous les riverains.; les enfants, en la voyant, s’écriaient: «Voilà l’hirondelle!» Le jour venu, qu’on la découvrît sur le flot ou qu’on la trouvât sur le bord dans les joncs ou dans les lianes, on chercherait comment elle était venue là et qui l’y avait amenée.
Au contraire, rien ne démontrait que les gens de la Hairie se fussent aperçus de sa disparition, ni que, le lendemain, ils dussent s’en apercevoir; le fugitif avait donc le plus grand intérêt à n’abandonner l’Hirondelle qu’en un lieu où elle serait cachée et où il pourrait la reprendre, puisque la nuit suivante elle serait son unique moyen de retour; mais ce lieu, où le trouver?… Ce n’était pas aux approches du château, encore moins de la ville. Restait donc à la traverser, à fouiller les bords de l’une des deux autres rivières qui arrosent M. et sa banlieue et se relient toutes trois ensemble.
L’entreprise était périlleuse, et pourtant c’était la plus sûre. S’étant emparé de la barque, Frédéric se voyait condamné à ne point s’en séparer, Il ressaisit les avirons, l’Hirondelle vola, dépassa bientôt la région des bois et des parcs pour longer celle des jardinets et des petites maisons pauvres, dans le faubourg, rasa les quais de la ville, passa sous quatre ponts éclairés par de grandes lanternes déjà pâlissantes, car la nuit allait finir, et atteignit le point où la rivière mêlait ses eaux grises aux flots bien plus clairs du fleuve. Il se trouvait au cœur même de la grande cité et deux routes s’ouvraient devant lui: en aval, le port marinier, en amont, le port maritime.
Le premier était occupé surtout par les grands bateaux-chalands qui portaient l’approvisionnement des marchés et dont les hôtes s’éveillaient avant l’aube. Frédéric savait cela. L’Hirondelle vira de l’autre côté. Encore quelques coups d’aviron et il allait distinguer dans l’ombre qui grisonnait aux approches du jour une forêt de cheminées à vapeur et de mâts: c’était le grand port.
Le moment était assez favorable. A une heure moins avancée, les douaniers en faction sur les cales et les matelots veillant sur le pont des navires auraient soupçonné un voleur de nuit dans ce rameur enragé.
Il arriva même qu’un de ces derniers éleva son falot, le dirigeant sur la barque filant sous le haut bordage, et versa tout un panier de jurons anglais sur la tête de ce fou qui allait se heurter à quelque chaîne et se faire mettre en morceaux.
Le fou, qui entendait fort bien l’anglais, ne tint compte de cet avertissement énergique et charitable.
L’extrémité du port, resserrée entre le quai et un îlot couvert de chantiers de construction, s’ouvrait devant lui; il touchait enfin à la grande masse liquide clapotant, agitant sa lueur blafarde sous le jour naissant; mais à droite s’élevaient encore des magasins et des usines. Ce n’était pas tout: au large, on voyait venir les sardiniers sous leurs voiles latines d’un rouge éclatant quand luisait le soleil, et qui, sous cette demi-clarté, semblaient toutes noires. Ils s’avançaient sur trois lignes; on aurait dit un ordre de bataille. Derrière cette jolie flotte lilliputienne accourait un grand steamer, déchirant le sein du fleuve avec un bruit infernal et tout enveloppé de fumée et d’écume.
Ainsi, déjà la vie se rallumait sur le fleuve. La rive opposée, que Frédéric pouvait encore joindre, en faisant force de rames, avant que le jour fût tout à fait venu, lui apparut bordée de maisons soigneusement blanchies à la chaux tous les printemps, après l’inondation annuelle, et qui, pour étinceler, n’attendaient que le premier rayon. Elles étaient occupées par des pêcheurs, race pour le moins aussi matineuse que les mariniers. Point de sûreté de ce côté encore.
Comme Frédérie hésitait, il sentit une résistance sous ses avirons, qui devenaient plus lourds. C’était le flot qui lui donnait le bon conseil; la marée commençait de monter.
Dès lors, le jeune homme vit sa route tracée; il allait doubler l’îlot qui fermait le port, et cela sans danger, car les travaux des chantiers ne reprenaient qu’à six heures; il remonterait le fleuve dans sa partie déserte et peu profonde, semée de bancs de sable que le flux allait couvrir.
Ce bras mort longeait à gauche des terrains vagues, puis des marécages; à droite, de grands prés portant çà et là d’épaisses saulaies; on n’apercevait d’habitations qu’au loin, bien loin sur le coteau. L’immense tapis d’herbe jaunie par la canicule se serait déroulé monotone, à perte de vue, sans une large coupure qui venait tout à coup l’interrompre. Là, les eaux formaient comme une grande fourche, dont une pointe s’enfonçait profondément dans les terres. Frédéric, aveuglé par les flèches du soleil levant, car il se dirigeait vers l’est, n’avait point d’abord reconnu l’endroit où il était arrivé; mais le flot le poussait, et il jeta un cri de joie.
Cette voie nouvelle qui se présentait au fugitif, c’était en effet celle du salut. Il se trouvait à l’embouchure de la troisième rivière, bien différente des deux autres,– troublée en ce moment par le limon de la marée, limpide d’ordinaire comme un torrent des Alpes et, surtout, ce qui était le plus précieux, vraiment agreste, courant dans la campagne. D’un côté, il est vrai, elle baignait les jardins de quelques villas, mais de l’autre, des prairies étroites, accidentées, qui s’allongeaient au pied de collines boisées; de longues bandes de peupliers, des bouquets de grands aunes, formaient d’épais bocages au-dessus de l’eau. Frédéric allait faire glisser sa barque sous l’un de ces couverts, et si la faim ne le pressait pas trop, s’y étendre jusqu’au soir, trompant son appétit par le sommeil. Il respira.
Et il ne formula point la pensée qui le ranimait après la fatigue et les angoisses d’une course si longue et d’une nuit si aventureuse. A quoi bon dépenser des mots? Il en était plein de cette pensée, tout son être l’exprimait à défaut de sa bouche, et il n’avait pas besoin de la redire aux arbres et à l’air qui passait.
–Le sort est enfin avec moi!
Le jeune homme se trouvait en ce moment au pied d’une de ces maisons de plaisance qui, seules, à une heure moins hâtive, auraient pu lui causer désormais quelques inquiétudes. Mais celle-ci, Frédéric la connaissait. Il n’eut pas même à se féliciter que les habitants en fussent encore endormis; elle n’avait pas d’habitants.
N’était-ce pas une chose étrange que le hasard l’eût porté–justement sur ce bord plutôt que sur l’autre, au pied de cette demeure abandonnée qui appartenait aux la Pénissière?
Elle avait été le séjour préféré de la présidente, mère de M. Mériadec, le juge; et le président, après la mort de sa femme, n’y avait jamais voulu rentrer. Le logis était en ruines; le grand jardin à la française n’était plus qu’une friche. ’Toute trace de la défunte n’était pourtant pas encore effacée; on voyait que, de son vivant, la bonne dame avait passionnément aimé les roses.
Il y en avait partout–maintenant à l’état sauvage– des roses du Bengale dont les tiges s’étaient transformées en arbustes ou changées en lianes. Ici, elles s’épanouissaient en bouquets immenses et magnifiques; là, couraient dans l’herbe, couvraient la berge, se balançaient en touffes épaisses au-dessus de l’eau; plus loin elles grimpaient à l’assaut des arbres à demi morts et du mur éventré.
Même il était singulièrement pittoresque, ce vieux mur, sous sa tapisserie brillante et embaumée; il y avait surtout, à dix pas de la rivière, une brèche qui n’était plus qu’un nid d’éclat et de senteur. L’attrait en était si vif que Frédérie n’y put résister; il eut une furieuse envie de ces roses.
Sauter à terre, attacher pour un moment aux racines mêmes des grands rosiers la chaîne de sa barque, dépouiller ce nid odorant, composer pour Isabelle ce trophée qu’il saurait bien garder jusqu’au soir dans sa fraîcheur, où était le péril?
Déjà il se trouvait dans le jardin lorsqu’un bruit de voix, de l’autre côté du mur, le fit s’arrêter brusquement. Il écouta… et ses jambes tout à coup fléchirent, son front se couvrit de sueur… De ces deux voix qui parlaient, il connaissait la plus rieuse et la plus sonore,–une voix de femme.
–Ainsi, disait-elle, vous désirez une de ces branches fleuries et vous ne la voulez que cueillie de ma main? Comme on change! Qui aurait dit, il y a deux mois, que vous m’aimeriez et que vous aimeriez les roses?
–Je vous ai déjà priée de ne point me rappeler les jours passés, répondit l’autre voix, dure et métallique malgré le soin qu’elle prenait de s’adoucir. Je suis comme un homme ivre qui ne veut pas qu’on lui présente le fond du verre, car il y verrait le repentir.
–Eh bien! reprit sa compagne en riant, pour ne rien voir il faut remplir le verre… Ah! j’ai peur que ces pierres ne roulent sous mes pieds. Soutenez-moi et grimpons ensemble.
Par dessus la brèche deux visages-apparurent à Frédéric Pelletier, qui, d’un bond, regagna sa barque, tandis que Sillette s’accrochait défaillante au bras de son nouvel amant.
VI
LE JARDIN DES ROSES.
Table des matières
Le mur était mitoyen à l’ancienne habitation des la Pénissière et à l’un de ces vastes enclos que le langage du pays appelle des tenues, sans doute parce que le maraîcher les tient ordinairement à bail de quelque riche propriétaire, car ils ont en général une grande valeur. Or, on disait aux alentours que, depuis quelques semaines, la tenue des Roseraies avait changé de maître, ainsi que l’enclos du bord de l’eau qui renfermait une maison de campagne.
L’affaire avait été secrète; personne ne connaissait le nom de l’acheteur; le vendeur, qui était le greffier du tribunal, ayant un locataire dont le bail arrivait à sa fin n’avait pas hésité à lui payer un assez gros dédit, afin qu’il vidât la place avant le terme. De là, vives surprises et grandes disputes dans le voisinage. Il fallait donc que l’acquéreur fût bien riche pour se passer, à l’exemple de MM. de la Pénissière père et fils, la fantaisie de laisser inculte une si bonne terre!
Ce qui paraissait surtout singulier, c’était la contradiction régnant dans l’esprit de ce mystérieux nouveau maître: il ne voulait point de locataire pour sa tenue, qui ne rendait jamais moins de mille écus par an, et il avait loué la maison de campagne, une bicoque, sans autre mérite qu’une superbe bordure de rosiers, cet endroit étant admirablement propice aux roses. Elles lui avaient même donné son nom: les Roseraies.
Le bruit avait un moment couru, dans ce coin agreste de la banlieue, que le personnage n’était autre que l’opulent voisin lui-même,–M. de la Pénissière, le juge.–Mais sur quoi se fondait cette rumeur? Sur ce qu’on avait vu trois fois, à d’assez longs intervalles, le juge sortir l’après-midi de son domaine délaissé, où il n’avait pas reparu depuis son enfance.
Eh bien! qu’est-ce que cela prouvait? Etait-il interdit à M. de la Pénissière de revenir chez lui, même après vingt ans, si l’envie l’en reprenait?
Il est vrai que certains compères, grands finauds, avaient voulu rapprocher ces excursions insolites du juge et la présence dans la maisonnette d’une dame locataire qu’on ne connaissait pas mieux que le propriétaire même.
On épia les démarches de la belle dame. Elle ne sortait jamais. La servante seule, une vieille personne à l’air peu engageant, franchissait chaque matin la porte charretière de la tenue pour aller aux provisions et revenait au bout d’une heure.
Cette porte ne se rouvrait plus à moins que ce ne fût la nuit. Cela, c’est l’affaire du diable; les honnêtes gens aiment mieux dormir que de surveiller les actions de leurs voisins.
Au reste, les rumeurs cessèrent, quand on apprit par le maître maçon du quartier rustique que M. de la Pénissière entendait faire réparer son mur. Les travaux devaient commencer au printemps suivant.
Le juge avait mandé l’ouvrier, accepté son devis pour sa part dans la dépense, en le renvoyant, pour l’autre part, au greffier, ancien propriétaire et représentant le nouveau maître de la tenue, qui, sur ses trois autres côtés, était pourvue d’un mur solide, haut de dix pieds.
C’était à l’abri de ce rempart que s’élevait la maisonnette. Un rideau de peupliers d’Italie marquait la limite de l’enclave; une simple haie d’aubépines servait de clôture; un joli jardin entourait le logis; la pelouse descendait jusqu’à la rivière…
Cette pelouse, le juge maintenant la traversait, portant Sillette dans ses bras; ses regards s’en allaient en arrière vers l’eau que, là-bas, fendait la barque. Encore une fois, et plus que jamais, Frédéric fuyait.
M. Mériadec déposa son fardeau sur un banc rustique, au pied de la maison. Sillette se ranima:–Ah! tu m’as portée, dit-elle avec un sourire qui lui déchirait les lèvres. Je savais bien que tu étais fort!
Le juge, qui s’était agenouillé devant elle, se releva lentement et, posant la main sur cette belle épaule à demi nue sous un peignoir de mousseline: «Vous saviez, dit-il, que Frédéric était là?»
–Frédéric! s’écria-t-elle… Oui, il était là. Où est-il à présent?… Je ne veux pas le voir… Si l’on nous a découverts ici, nous partirons. Tu me cacheras encore… Tiens! ne me parle pas de Frédéric! J’ai détruit sa vie; j’ai le pressentiment qu’il détruira la mienne… Ah! si tu savais comme j’ai peur!
–Ainsi, reprit Mériadec, il n’est point mort, comme on le disait.
–Je ne l’ai jamais cru.
–Il n’a pas même quitté le pays.
Sillette secoua la tête.
–Ceux qui vous aiment n’ont point le courage de s’éloigner de vous, reprit Mériadec. Je le sais mieux que personne… Mais ce malheureux connaît à présent mon secret et, moi, je connais mon devoir.
–Vous ne le ferez pas arrêter! s’écria-t-elle… Cela nous porterait malheur!
Mériadec ne répondit pas.
Alors elle l’attira sur le banc, le força de s’asseoir auprès d’elle, et, entourant de ses robustes bras blancs cette tête ascétique et sombre:
–Tu es bon! dit-elle. Personne n’a jamais voulu le croire. Et moi, je t’avais à peine vu que je le croyais de toutes mes forces et de tout mon cœur!… Ce ne serait pas faire ton devoir que de livrer Frédéric, ce serait te défendre par des moyens qui ne sont pas dignes de toi. Frédéric nous épiait, mais il t’a vu et ne reviendra pas aux Roseraies. S’il rôdait encore de ce côté, ne vaudrait-il pas mieux lui céder la place?… Va! ne chargeons point notre conscience d’une chose si cruelle. Tu vois, je dis notre conscience, parce que je suis à présent la moitié de ta vie… Pourquoi secoues-tu la tête?… Tu ne veux point m’en croire?… Oh! je te persuaderai … Et d’abord, tu es mon prisonnier. Nous avons laissé passer l’heure et tu ne pourras plus désormais me quitter que ce soir… Je te tiens pour le jour tout entier… Ah! tu ne peux sentir comme je suis heureuse. Juge de mon cœur, que je t’aime!
–Taisez-vous! murmura-t-il. Ne me donnez pas ce nom, qui a l’air d’une raillerie.
–Moi! fit-elle, te railler!
–Ce nom me trouble, et me ferait regretter de vous entendre.
–Je me tais, dit Sillette… Je serai sage désormais, mon maître, et je dirai tout court: Je vous aime.
–Pourquoi m’aimeriez-vous? Je suis laid…
–Tu es beau, quand tu me regardes. J’avais entendu dire autrefois que tes yeux étaient durs. J’ai donc été la première et je serai la seule qui les aura vus s’adoucir.
–Je suis laid, reprit le juge, parce que je suis sans grâce. Jeune encore, je n’ai jamais connu la jeunesse. Que pouvez-vous donc me trouver de commun avec ceux qui vous entouraient autrefois de fêtes et de tendresse bruyantes? Le misérable fou que nous venons de voir était un de ceux-là. Vous l’avez aimé, vous ne m’aimez pas…
–Me parlerez-vous donc toujours du passé? interrompit Sillette en lui fermant la bouche de sa main.
Il oublia tout. Ses lèvres se pressèrent contre cette main grasse et satinée qui se retira vivement.
–Les autres! reprit Sillette, toujours les autres!… Eh bien! non! vous n’avez rien de commun avec eux… Ils m’ont, comme vous le dites, rassasiée de parties bruyantes, ils ne m’ont point donné leur âme… Je ne la leur demandais pas!… Me l’eussent-ils donnée, le beau présent! Je ne suis pas bien sûre qu’ils y croyaient. Vous croyez à la vôtre, vous!… Ah! vous êtes même persuadé que je la mets en danger. Et pourtant vous ne me la retirez pas… Vous me la livrez plutôt chaque jour davantage… Et, tiens, il n’est pas bien difficile d’ylire… Tous ceux qui te connaissent croient que cela est impossible… Moi je sais bien le contraire… Veux-tu que je te dise ce qui s’y passe à présent? Frédéric est venu là… tu l’as vu… tu es jaloux!… Je pensais bien que tu devais l’être! Eh bien! voilà d’abord pourquoi je t’aime.
–Parle! murmura-t-il. Je veux te croire… Voilà donc pourquoi tu m’aimes?… N’y a-t-il pas d’autres raisons?
–Je vous aime aussi parce que je vous crains. Oh! c’est un genre de crainte que je ne connaissais pas autrefois. Quand je vous ai fait quelque peine, vous avez une façon de me regarder qui me tue… Je sais bien que vous êtes supérieur à moi en toutes choses… Je ne suis rien, voyez-vous! Ils n’étaient rien non plus… les autres. Ah! si vraiment! Ils étaient vaniteux et brutaux. Est ce que vous avez un de ces vilains défauts-là, vous? Je crois bien que vous devez haïr aussi fortement que vous aimez. Vous devez être aussi cruel que vous êtes bon. Mais ce n’est pas la même cruauté… Je ne sais ce que le sort me réserve, et ce que vous déciderez de moi plus tard. Vous me repousserez, vous me chasserez peut-être… Vous ne m’outragerez point comme ce malheureux Desprez, qui m’avait battue! Ah! voilà ton front qui se plisse encore… Pardonne-moi, ce n’est pas ma faute… Je dis quelquefois des choses que je ne dirais point si j’avais toujours vécu près de toi… Oui, tu me pardonnes, parce que je t’aime, parce que toi aussi tu lis dans le fond de mon cœur… Si je pouvais t’exprimer combien je suis malheureuse de ne t’avoir pas connu le premier… Eh bien! non, je ne dirai pas cela non plus. Je sais maintenant qu’il ne faut pas le dire… Mais toi… Ah! toi, je t’aime surtout, parce qu’avant de me connaître, tu n’avais jamais aimé.
–Jamais! dit-il, et plût à Dieu!.
–Tais-toi! Tu allais mentir. Regarde-moi bien. Ose me dire que tu as des regrets!
Le juge baissa le front.
–Je le savais bien que vous n’oseriez pas!… Et maintenant n’y revenez plus!… Promettez-vous de répondre franchement à toutes les questions que je vais vous faire?… Ah! promettez!…
Il sourit, et bien que ce fût du plus profond de son cœur, ce sourire gardait un air de gaucherie et d’effort.
–Enfant! dit-il, je vous le promets.
–Je vais éprouver si vous êtes sincère. Quand avez-vous commencé de m’aimer? Dès que vous m’avez vue… dites cela, je le veux.
–Dès que je vous ai vue.
–Bien!… Ce jour-là, que se passa-t-il en vous? Quelque chose de généreux et de tendre pour moi… Allez! je l’ai deviné tout de suite; et quand vous avez empêché le père de Frédéric d’entrer dans la salle, quand vous m’avez ouvert la porte qui donnait sur le jardin, quand j’ai pris votre main pour la porter à ma bouche. alors, qu’avez-vous pensé?
–Ce que j’ai éprouvé s’appelle-t-il penser? murmura-t-il.
–Mais le lendemain, quand vous m’avez rappelée dans votre cabinet de juge, pourquoi aviez-vous repris un air sévère?
Il releva la tête: Parce que je n’avais aucune raison de vous rappeler, répondit-il, et que je venais de commettre ma première faute.
–Ah! fit-elle en le menaçant, tu te défendais… Encore une chose que j’ai comprise à l’instant… Mais, rends-moi justice, je n’en ai rien laissé paraître.
–Rien, c’est vrai.
–Et voilà ce qui vous désespérait, mon ami. Aussi, le soir est venue cette petite lettre.
–Laissons cela, interrompit-il en essayant de se lever. Ne me rappelez pas cette imprudence et cette folie.
–De l’imprudence! pourquoi? Oui, si j’avais été une femme sotte et méchante, comme il y en a tant; mais je ne suis pas du tout méchante et pas trop sotte. Est-ce que déjà vous ne le saviez pas? Mon Dieu! la belle petite lettre! mais qu’elle avait dû vous coûter à écrire!
–D’effroyables combats! dit-il d’une voix sourde.
–Eh bien! que croyez-vous que la réponse m’ait coûté, à moi? Le temps de sentir que mon cœur battait. Et j’ai pris une plume. Que me disiez-vous dans votre billet? Que, si je le voulais, vous m’offririez ici une retraite et que, si je le voulais aussi, vous viendriez m’y rendre visite… Vous me demandiez vingt-quatre heures. J’ai accepté… Deux jours après j’étais aux Roseraies. J’ai attendu le premier soir et j’ai pleuré parce que vous ne veniez pas mais Je lendemain!.
–Je suis venu! dit-il. J’étais bien vaincu!
–Oui, reprit Sillette, je vivrais mille ans que je n’oublierais point cette nuit-là. Je me tenais derrière le rideau de ma croisée. J’avais un pressentiment; mais ce que j’avais aussi de rancune et de dépit, je ne saurais le dire. C’était par un clair de lune magnifique. Je regardais naturellement vers le chemin. Je ne connaissais pas les surprises de notre mur et ne voyais rien venir. Tout à coup mes yeux s’abaissèrent vers la pelouse. Vous étiez là, vous vouliez entrer.
–Je ne le voulais plus!
–L’instant d’après, vous le vouliez encore… N’y pouvant plus tenir, je descendis, je courus au-devant de vous. Qu’avez-vous pensé de moi en ce moment-là? Dites que vous ne m’avez pas jugée comme je m’exposais à l’être? Dites que vous avez compris ce qui se passait dans mon pauvre cœur si déchiré depuis quelques jours. Ce n était plus la fortune, ce n’était plus le luxe et le plaisir qui venaient à moi, c’était l’amour. Enfin, l’amour! J’ai été entraînée, ma tète s’est perdue, j’étais folle. Aussi quand vous m’avez pris ce baiser.
Darmowy fragment się skończył.