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Paul Margueritte

Jours d'épreuve: Moeurs bourgeoises


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066083441

Table des matières

À MAURICE BOUCHOR

PREMIÈRE PARTIE

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

DEUXIÈME PARTIE

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

TROISIÈME PARTIE

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

À MAURICE BOUCHOR

Table des matières

Sèvres-Paris, 1886.

PREMIÈRE PARTIE
I

Table des matières

«L'Amour!—Peu de chose!» pensa André.

«Des joies à fleur de peau, des chagrins à fleur d'âme, le rêve d'une Elvire et l'étreinte des filles, un besoin de pleurer, l'envie de rire, et du vague à l'âme par les nuits d'été; bref, une déception immense.

«Pourtant ai-je assez aspiré, naïvement, aux douleurs et aux voluptés de l'Amour, tel que le chantent les poètes et que le subissent les hommes, l'Amour pour qui l'on vole, l'on trahit, l'on tue, et qu'attestent et glorifient les chefs-d'oeuvre de l'art.

«Existe-t-il seulement?

«Ne ressemble-t-il pas à ce livre qu'Hamlet feuillette: «Que lisez-vous là, monseigneur?—«Des mots! Des mots!»

«Qu'importe, si ces mots recèlent une force magique, la vertu d'un charme qui enlève l'homme aux mesquines réalités, et l'enivre?

«Mais pourquoi ne la rencontrai-je jamais, cette ivresse?

«Sécheresse du coeur?—Non. Malchance?—Peut-être.

«De mes rares bonnes fortunes, il ne me reste que de l'indifférence, ou des regrets, et dans ce que j'ai éprouvé de meilleur, pas une joie pleine…»

Ainsi ressassait-il le néant de sa vie, morne, regardant de son bureau un grand mur en moellons rugueux, qui barrait le ciel, le jour, et comme la vie splénétique de l'employé.

Des monceaux de paperasses s'écroulaient devant lui. D'énormes bûches, dans la cheminée, pétillaient toutes rouges, empourprant le visage d'un vieil homme, courbé sur des registres. Les cartons, le long du mur, sentaient la poussière.

André s'étira, les doigts crispés, avec un bâillement de bête en cage, et brusque s'accouda, regardant devant lui, sans voir:

«Eh bien! il faut, si l'on n'aime pas, avoir l'illusion d'aimer. Vivre sans femme, sans une douce et continue présence, cela se peut-il? Quelle tristesse, le célibat! Et posséder des maîtresses de rencontre, espacer les jours et compter les heures, c'est être seul; on s'en lasse.

«Plus tôt, plus tard, l'habitude enfin s'impose, qui rive la chaîne. Pourquoi pas tout de suite?—Mariage, concubinage: même chose. L'un, jeune et libre, mais menaçant de représailles futures, de fausses hontes. L'autre grave, comme tout devoir et toute responsabilité, mais gros de joies intimes, conjugales, paternelles.» Ah! la femme, l'entendre, la frôler, la chérir, dans le bruissement de ses robes et la grâce de ses gestes, manger, vivre et dormir avec elle, à tout prix, demain, André l'exigera.

Depuis longtemps cette résolution couvait en lui. Sa mère en aurait un grand chagrin. Seule, maladive et jalouse, elle l'aimait d'une affection dévouée, étroite et égoïste aussi.

«Mais que faire?» se demanda-t-il.

Si l'on ne doit pas attendre de l'amour la joie de passions fortes, d'émotions violentes, du moins lui peut-on demander la douceur des intimités, le quotidien côte-à-côte, par lequel on supporte mieux les chagrins de la vie; et ils ont tellement accablé André, que la solitude lui fait horreur. Il veut quelqu'un à qui parler. Sa vie de sensations et de sentiments rentrés l'étouffe. Devant ce mur qui lui coupe la vue, et qui peu à peu a pris pour lui un sens hostile et symbolique, il éprouve un furieux besoin de s'évader, hors d'ici, et de lui-même.

Il a vingt-cinq ans, porte un des vieux noms de France: du Guaspre de Mercy, est grand et fort, quoiqu'anémié, assez beau, malgré la tristesse des yeux et le pli tombant de la bouche. Bachelier, s'il n'était paresseux, il aurait, comme tant d'autres, licences et doctorats. D'intelligence saine, de goûts délicats, malgré l'étroitesse de quelques idées, il est quelqu'un, de par la probité de son caractère. Il pourrait être haut placé, et ne serait point déplacé. Il l'est, dans ce bureau. Pourquoi?—Parce qu'il est pauvre.

Ce mot lui suggéra des réflexions amères.

«On croit que pauvreté signifie déguenillement, mansardes et pain noir. On ne s'imagine la misère que repoussante. Celle des gueux, oui. Mais il y a celle des riches: humiliante, parce qu'elle se cache sous les dehors du bien-être, cruelle, parce qu'elle dégrade et démoralise des êtres qui n'étaient point faits pour la connaître.»—Et André la connaît.

Faire tinter le premier du mois quelque argent, et le lendemain plus un liard, parce qu'on a payé les fournisseurs, s'abstenir de tout plaisir, petit ou grand, relever ses pantalons quand il pleut, mettre son vieux chapeau et son pardessus râpé, si l'on sort le soir, ne jamais entrer au café, craindre qu'on ne vous emprunte, parce qu'il faudrait refuser, regarder aux trois sous d'un omnibus, d'un journal, pratiquer cent privations, moins pénibles que ridicules, et, sentant que l'on n'en impose à personne, soutenir, avec une dignité comique, l'hypocrisie des convenances, ah! la piteuse existence!

Il pensa:—«Ai-je donc l'âme vulgaire? Est-ce mon amour-propre qui souffre? Suis-je trop délicat?—Fi donc!»

Il voudrait ne plus mentir seulement. C'est mentir que d'être ainsi vêtu, logé, nourri, quand on est pauvre. Il aimerait mieux promener avec insouciance un manteau déchiré et un feutre bossué, que de lisser tous les jours du coude son chapeau haut de forme, et de garder précieusement, pour ne les mettre qu'aux grandes occasions, une paire de gants nettoyés. S'il ne respectait sa mère, il rougirait, car elle a gardé le culte des apparences, fait des visites à des gens riches qui la dédaignent, aime le monde, où elle a brillé, jeune femme, et dont elle ne veut pas voir la nullité et la sottise.

Sa mère, André l'aime; comment ne l'aimerait-il pas? Et cependant il accepte l'idée de la laisser seule, s'il se marie: seule moralement, car il ne saurait la quitter. Est-ce que, quand même il y consentirait sans remords, la pauvreté le leur permettrait?… Mais alors, la présence d'une étrangère évincera la domination maternelle. Il se produira des tiraillements. Combien les deux femmes seront jalouses! André s'en attrista. Du moins, il épouserait une fille d'âme douce et forte, apte à tenir un ménage et à élever des enfants.

Mais ce droit même de disposer de lui, l'a-t-il?—Il s'interrogea avec angoisse.

Vis-à-vis de lui-même, il est rassuré. Il se sent capable de remplir son devoir, et ne craint pas d'abattre plus de besogne, afin de nourrir sa femme et ses petits. Seulement est-il libre? Ne se doit-il plus à sa mère, qui a tant fait pour lui?

Il récapitula le passé.

Qu'il était triste! Sa jeunesse lui apparut, traînée sur le cours d'une petite ville de l'Ouest, enfermée dans un collège, toute pleine de gris, sans joies. Son père, ruiné par les procès, demi-fou et inoffensif, le faisait sortir, le dimanche. On trouvait à la maison, revenues de la messe, la mère et la fille, pauvre Lucy, douce soeur qui le réconfortait, déjà malade. Le père mort, la mère, condamnée à la retraite, après une vie futile et des succès mondains, venait, avec ses deux enfants, à Paris. Et Lucy, en trois ans, poitrinaire, mourait. Elle avait des prévoyances d'enfant mûrie par le malheur et la maladie, et—André n'y pouvait penser sans angoisse—elle s'était éteinte sans regrets, presque avec joie, comme avec la conscience que sa mort allégerait le ménage, et qu'aussi, destinée à vieillir sans dot, espérant peu se marier selon son coeur, elle préférait mourir toute jeune, toute jolie, sans souffrir plus longtemps.

On déménagea, rendus plus riches—réalité cruelle!—parce qu'on était un de moins; et André et sa mère vécurent, dans un petit appartement, au quatrième. Les fenêtres s'ouvraient, d'un côté, sur un horizon de toits et de cheminées, de l'autre, sur les marronniers du Luxembourg.

Depuis commença une vie monotone, et les jours s'écoulèrent pareils, amenant le retour, une fois la semaine, de visites rendues à Mme de Mercy. Rarement dînait-elle en ville. Bien qu'elle vît beaucoup d'indifférents, une ou deux maisons, celles des Damours et de Mme d'Ayral, puis l'abbé Lurel, bornaient son intimité.

Ses examens passés, André avait dû prendre une carrière. C'était son grand regret d'y penser maintenant. Pauvre, noble, pouvait-il être autre chose que soldat? Sorti officier de Saint-Cyr, il aurait possédé un uniforme neuf, un bon cheval et un ordonnance. Sa vie eût été réglée, sa pauvreté honorable. Il aurait fait son chemin comme tant d'autres, et avec la conscience d'être à sa place, que le nom des Guaspre de Mercy était virilement porté. Mais sa mère!…

Par ses prières, ses sanglots, épouvantée de rester seule, elle l'avait détourné d'un désir si naturel. N'était-il pas dispensé déjà par la loi, comme soutien de veuve? Allait-il l'abandonner, partir pour des garnisons lointaines?… Il céda, par faiblesse, mais comme beaucoup de caractères bons et timorés, ne se résigna point et, malgré son respect, attrista plus d'une fois sa mère, par l'amertume de ses regrets.

Et quelle piteuse compensation lui avait-on offerte! une place dans les bureaux d'une grande Administration! et en se donnant tant de mal, en intriguant si péniblement. Quand il y songeait, et à la tristesse des quatre années perdues dans ce bureau, il devenait pourpre, comme si la honte l'étouffait.

Ah! certes oui, tout pesé, il ne doit plus rien à sa mère; il lui a sacrifié l'état militaire, il a accepté la vie sans ressources, sans avenir, sans fierté, d'un inutile gratte-papier: que peut-il faire de plus? Etrangler le besoin qui le torture d'échapper à cette solitude, à ce néant, il n'en a pas le courage. Il veut bien rester employé, puisque c'est correct, puisqu'il ne peut être marchand ou industriel, puisqu'il se doit à son nom. Hélas! aura-t-il assez sacrifié son bonheur à cette lettre morte, ce vain titre: un grand nom pauvre!

Et ce cri lui échappe, irréfléchi et soudain:

«J'épouserai Germaine!»

Il tressaillit, se demandant s'il n'avait pas parlé tout haut.

L'incendie des bûches s'éteignait; et le vieil employé, courbé sur les registres, gardait son attitude falote, la plume à la main, comme s'il écrivait.

«Germaine!—Et Mariette?»

Le premier nom appelle le second. André voit les deux femmes, quoique, par délicatesse, il s'en veuille de les associer dans sa pensée. Malgré lui, il les compare. Aussi bien, c'est entre elles deux qu'il va faire son choix, puisqu'il ne veut plus vivre seul. Mariage? Concubinage? La douce amie, Germaine? ou la maîtresse, Mariette?

Il les évoque.

Germaine Damours a dix-huit ans; une frileuse fillette, qu'un chiffon élégant habille, un petit être délicat, à qui il faut un nid capitonné. Son père, un avocat, très dévoué aux Mercy, la gâte trop. Les lundis soir, André va prendre le thé chez eux et, dans un coin, près de la mère, femme effacée et maladive, il regarde travailler les doigts blancs de Germaine, dans le cercle de clarté que projette la lampe. Son front et ses yeux restent dans l'ombre, ses lèvres et son menton sont lumineux. Quand elle le regarde, il se sent délicieusement troublé. Et pourtant elle n'est pas la femme robuste, la calme ménagère qu'il voudrait: contradiction éternelle entre le rêve et la réalité! N'importe! Charmé par la grâce frêle, un peu factice, de son joujou, il se dit chaque fois, sans penser aux difficultés, au consentement douteux des parents: «J'épouserai Germaine!»

Et Mariette?

Il l'aime aussi, cette fantasque fille à l'accent du faubourg, qu'il rencontra un soir, sanglotante d'amour sur quelque banc. Elle portait une robe d'ouvrière et, à chaque oreille, une perle bleue. Il l'avait reconduite jusqu'à sa porte. Le lendemain, ils s'étaient revus. Un soir, ils s'étaient aimés. Tous les jours, il allait l'attendre, à la sortie de son atelier. Puis elle l'avait planté là, pour un protecteur. S'étant rencontrés ils s'étaient repris, aimés, querellés, quittés, repris. Et maintenant excédée de l'homme qui entretenait son demi-luxe, elle se disait prête à quitter tout, acceptant de demeurer avec André. Elle travaillerait; à eux deux ils gagneraient le nécessaire. Un peu honteux à cette idée, pourtant aux heures mauvaises, où l'existence lui pesait, il se disait tout bas: «Je vivrai avec Mariette.»

Sentant la nécessité d'opter, il pensa:

«Vivre avec elle, quitter ma mère, serait mal et aussi imprudent. L'acoquinement à une femme, je dois l'envisager comme un malheur possible, engendré par une longue habitude; je ne puis l'accepter, immédiat. Mon labeur pour nourrir ma maîtresse couvrirait mal l'indignité de cette liaison. Car Mariette, je le crains, a une âme de fille. Lasse de moi, elle me quittera. Quoi de plus piteux qu'une union temporaire? et, si elle est continue, c'est un malheur pire. Mieux vaut se marier. D'autant plus que je ne lui dois rien, à elle, tandis que j'ai avoué à Germaine que je l'aimais.

«Je crois, et elle me l'a dit, qu'elle m'aime aussi. Donc, je suis lié envers elle… Seulement Germaine,… est-elle bien la femme qui me convient? Si délicate, habituée au bien-être, enfant gâtée, sera-t-elle bonne ménagère, sera-t-elle bonne mère?»

À l'idée des enfants, il resta perplexe, comme si l'image de sa petite amie soignant de gros bébés, lui semblait saugrenue, et improbable.

Au fond du coeur, il doutait d'un tel mariage et du consentement réciproque des parents. Cependant, par une contradiction bigarre, il allait de l'avant, uniquement parce que Germaine lui plaisait, et il se disait: «Qui sait? Si on me l'accordait. Sa dot est médiocre; mais c'est bien mon désir: épouser une fille riche, non!»

Cela lui rappela bien des discussions. Mme de Mercy avait toujours compté sur un mariage de convenances; c'est dans ce but qu'elle entretenait depuis sept ans des relations, et tenait tant d'entretiens particuliers avec sa vieille amie, Mme d'Ayral, et son confesseur, l'abbé Lurel. André n'y pouvait penser sans colère. Une haine instinctive s'élevait en lui contre un marché qu'il jugeait honteux.

—Monsieur de Mercy?

Il sursauta, tiré de sa rêverie, sentant vaguement qu'on l'appelait pour la seconde ou la troisième fois; le vieil employé était devant lui.

—Pardon, mais il est quatre heures. Voulez-vous que je porte au chef votre besogne, en même temps que la mienne?

Et ramassant les dossiers épars, il les mit sur son bras, avec déférence pour son collègue.

—Merci, Malurus.

Il le regarda et, pour la millième fois, revit un corps maigre, dans une redingote élimée, un gilet sale, et un pantalon recroquevillé, tout bossué aux rotules.

Hors d'une cravate roulée en corde, sortait une face bilieuse, glabre d'acteur, usée comme un vieux sou, plaquée de cheveux grisâtres, attristée par deux yeux bleus éteints, fendue par une bouche mince et décolorée. L'individu qui se tenait là, dans la ridicule livrée de son habit noir, était funèbre et cocasse comme son nom: Malurus. Digne avec cela, il représentait le spectre lamentable du vieil employé de ministère, dont la vie s'est écoulée entre les cartons, les pieds dans le feu, les doigts dans l'encre, le nez dans du papier: type fossile de suffisance, de misère et d'abrutissement.

Et tandis que le pauvre hère emportait les dossiers, André le suivait du regard, ironiquement:

«Il me respecte, parce qu'il me croit riche; à ses yeux, je promets peut-être un chef de bureau!»

Quatre heures sonnèrent. Il se leva, fit ses préparatifs de départ, regardant le calendrier, dont les mois et les jours futurs s'allongeaient, tristes.

«Encore un d'écoulé, pensa-t-il, un de moins à vivre, et je ne l'ai guère vécu!

«Si encore, j'étais marié, le temps passerait plus vite. Et il ne me semblerait plus que ce grand vilain mur m'étouffe, de son poids et de son ombre.»

Il sortit.

II

Table des matières

Le soir, en se mettant à table, il négligea, soucieux, de baiser la main de sa mère, selon son habitude. Mme de Mercy, très formaliste, fut imperceptiblement froissée.

—Es-tu indisposé, André?

Ces mots, et le ton avec lequel elle les prononçait toujours, l'agacèrent d'avance; il répondit:

—Non!

Elle le regarda, frappée de la sécheresse de la réponse, et eut l'imprudence de dire:

—Tu es de mauvaise humeur, tout au moins?

Il leva la tête, souffrant, et se mit à manger silencieusement; mais elle jeta ces mots:

—Tu es peu prévenant, André; j'avais ma migraine, aujourd'hui. Cependant je suis sortie pour rendre visite aux d'Aiguebère, à qui j'ai parlé de toi.

De nouveau il regarda sa mère. Les êtres qui vivent ensemble contractent un tact subtil et affiné qui les éclaire sur les demi-mots, les sous-entendus, et leur montre, sous le moelleux des discours, la griffe des intentions. Il faillit répondre:

«Je ne suis pas oublieux, comme tu m'en accuses, et je suis fort triste que tu aies la migraine, mais quant aux d'Aiguebère, dont tu brigues la protection, je ne puis te remercier, parce que je désapprouve ta démarche.»

Il se retint:

—Iras-tu chez les Damours, ce soir?

—Moi?—fit-elle d'un air surpris et avec une affectation visible,—pourquoi irais-je? Je trouve ces gens communs, et je m'étonne que tu trouves du plaisir… Ah! je sais, Germaine! mais…

Sur ces réticences, elle s'arrêta.

André pensait, avec une colère sourde:

«Oh! sans doute, ils sont communs. Le père est fils de paysans, il s'est instruit tout seul; mais les Damours ont du coeur, les d'Aiguebère n'en ont pas. Les uns se mettraient au feu pour nous, tandis que les autres… Quant à Germaine, ma mère a bien fait de n'en pas dire de mal, je ne l'aurais pas supporté.»

Il dit tout haut:

—J'irai seul, en ce cas.

—Va, mon enfant.

Et elle eut un sourire mélancolique qui toucha André, mais elle ajouta:

—À mon âge, je sais rester seule.

Et le ton de ces mots le peina.

—Eh bien!—fit-elle pour changer de conversation—as-tu fait beaucoup de besogne au ministère?

—Oh! sans doute! j'ai taillé trois crayons, changé deux fois de plume, réglé du papier blanc, copié des paperasses, fait des taches d'encre, usé ma gomme et cassé mon grattoir.

Mme de Mercy porta son mouchoir à ses yeux:

—André, pourquoi me fais-tu de la peine?

Bien que cette scène ne fût pas nouvelle pour lui, il courut l'embrasser.

—Ne pleure pas, j'ai tort.

—Non! c'est moi, je te fais du chagrin, je le vois bien.

—Tais-toi! tais-toi!—disait-il en l'embrassant.

—Mais, continua-t-elle, si tu souffres de ta position fausse, crois-tu que je ne la déplore pas? Avec ton nom, tu devrais être autre chose qu'un employé. Pourquoi ne veux-tu pas aller dans le monde, solliciter une place digne de toi? Si encore tu me laissais faire, mais non, tu préfères rester obscur, dans ton coin.—Est-ce là place d'un de Mercy?

Mais lui:

—Que veux-tu, je voulais être soldat…

Elle se rembrunit et pinça les lèvres. «Encore des récriminations! André est impitoyable,» pensa-t-elle. Mais il n'appuya point.

—C'était mon goût. Tu n'as pas voulu; que ta volonté soit faite. Mais songe que n'étant pas soldat, et que n'ayant pas voulu être magistrat (toi-même m'en as dissuadé), ou prêtre (et je n'avais nullement la vocation), songe qu'alors je ne pouvais rien être du tout que ce que tu as fait de moi, un employé.

—Mais tu deviendras bientôt sous-chef de bureau, mon enfant! il est impossible que tes chefs ne te remarquent pas.

Il renonça à la détromper. Depuis quatre ans qu'il occupait la même place, dans le même bureau, André avait jugé son avenir: il serait nul, faute de protections.

Un long silence, depuis qu'ils étaient sortis de table, durait entre Mme de Mercy et son fils. Il se leva tout d'un coup, entendant sonner la pendule.

—Tu me quittes déjà?

—Excuse-moi, un rendez-vous…

—Il est cependant trop tôt pour aller chez les Damours? fit-elle avec intention.

Il rougit, et lui en voulut d'appuyer là-dessus.

—Oh! garde ton secret! mon ami!

Et son ton parut injuste à André:

—Mais je n'ai aucun secret.

—Bien, bien. On quitte les vieux pour les jeunes, c'est la règle de ce temps-ci… Eh bien, tu ne m'embrasses pas.

Il le fit, de mauvaise grâce.

—Si ton père était là, tu ne m'abandonnerais pas ainsi.

Un pareil reproche, dont elle avait l'habitude, horripilait d'ordinaire

André: «Suis-je un enfant? Fais-je mal?» se répétait-il.

Il prit sèchement congé. Sa mère en eut conscience et se dit: «Mon fils est bien changé pour moi!»—Ce qui n'était pas exact.

Lui, dans la rue, fouettait l'air de sa canne, avec colère, en jurant: «Au diable! Nous ne pouvons éviter de nous faire du mal. Nos nerfs s'exaspèrent, quand nous sommes l'un près de l'autre. Tour à tour, nous manquons de patience, nous sommes agressifs ou boudeurs. Et pourquoi? pour des riens. Comment se peut-il que l'on se rende aussi malheureux? Je ne sais, mais il me semble que cela fait du bien à ma mère de nous disputer. Moi, je m'en passerais si volontiers!»

Mais là non plus, André n'était pas véridique. Sans s'en douter, il provoquait souvent ces petites querelles. Et il conclut:

«Il faut sortir de là. Encore un argument en faveur du mariage, auquel je n'avais pas songé. Mais se peut-il,—ajouta-t-il avec effroi,—que l'on se fasse autant de chagrin, lorsque l'on est mari et femme?

«Non! ma mère a beaucoup souffert; elle est faible, bonne, pleine de scrupules; c'est par excès de conscience qu'elle se tourmente. Puis quelle délicatesse! quel dévouement! Quand a-t-elle eu une pensée qui ne fût pour nous?»

Se rappelant tous les sacrifices, toutes les bontés de Mme de Mercy, et le culte fervent que sa soeur avait voué à leur mère, il se prit à penser à Lucy, la regrettant plus amèrement que jamais.

Se serait-il jamais marié, elle vivante? Non, peut-être. Elle lui eût tenu lieu de compagne, et eût comblé ce besoin d'intimité, de confiance et de tendresse, dont l'absence le faisait tant souffrir. Elle était sérieuse, peu semblable aux autres femmes, point coquette, et pourtant si gracieuse, avec ce charme quasi-surnaturel qu'ont les êtres grandis vite et que la mort attend.

Quelle douce affection, la leur! que de rêveries et de confidences! Il s'attendrit; le souvenir de Lucy lui était bienfaisant. Par une crainte mystique, souvent il s'abstenait du mal, comme si elle eût pu être là, et le voir. Morte, il lui prêtait une vie d'âme mystérieuse; et son souvenir lui tenait lieu de remords. Bien qu'il ne crût point, il entra dans une église.

Il ne s'inclina pas, ne croyant plus que sa prière monterait, efficace, vers un Dieu; mais, s'enfonçant dans l'ombre de la nef, attiré par les faibles lumières qui palpitent aux pieds des madones, dans le recueillement du silence et l'odeur de l'encens, il s'avançait à pas lents, laissant aller sa pensée de tendresse et de regrets vers l'absente.

Il lui semblait l'honorer mieux, en l'église, où si souvent elle venait, croyante, s'agenouiller. Il regrettait alors la foi perdue, enviait l'espoir de ceux qui, estimant l'âme immortelle, s'affligent moins de la séparation, certains de se retrouver en une existence meilleure, plus belle.

Malgré lui, de ces idées, il tirait une comparaison défavorable pour sa mère. Lucy, bonne pour son frère, le voyant sincère dans son manque de foi, le plaignait, sans jamais lui dire de ces mots aigres ou cruels qu'ont les dévotes. Mme de Mercy, au contraire, le harcelait d'objections, d'épigrammes, de reproches, croyant bien faire; et son intolérance vaine le fatiguait.—Il s'attarda, absorbé dans ses rêveries.

En sortant, il hâta le pas. Un malaise singulier, comme une pudeur à aller en ce moment voir Mariette, le troubla. Pourtant il avait promis d'y passer quelques instants. Tout le temps du trajet, il se dit: «Je ne monterai pas.» Il s'enfonçait davantage dans le souvenir du passé, essayant de le retenir, trouvant cet effort plus digne que l'abandon de son coeur, près d'une fille. Mais, quand il fut devant la porte, il ne pensa plus qu'à la beauté de sa maîtresse; il monta.

Comme il gravissait l'escalier, tout le besoin de tendresse qui sommeillait en lui s'éveilla, et sa pensée courut vers la jeune femme. André était encore enfant, bien qu'il se crût blasé. C'était toujours avec trouble qu'il abordait Mariette; un curieux désir, mêlé de crainte, l'agitait, de pénétrer ce mystère, cette apparence d'énigme, sous laquelle toute créature aimée se replie. Ses tristesses lui pesaient sur le coeur; et il avait besoin qu'on l'aimât, qu'on le comprît surtout.

La sonnette tinta longuement; personne n'étant venu, il sonna encore.

Au lieu de la bonne, ce fut Mariette, les cheveux emmêlés, les pieds nus dans des savates, qui lui ouvrit, maussade.

—Tiens, c'est toi?

—Oui, c'est moi.

Et il se sentit gêné, comme un intrus, oubliant qu'on l'attendait; mais la conscience de sa pauvreté ne le quittait pas, l'empêchait d'être heureux; et un rien, un regard, un mot, ravivaient son malaise, dans cet appartement qu'un autre avait meublé, devant cette femme qu'un autre entretenait.

—Je ne t'attendais plus, dit-elle, pourquoi n'es-tu pas venu me mener dîner au restaurant? J'ai chassé la bonne, j'ai mangé toute seule, du pain et des sardines.

Elle manquait d'argent; André rougit, comme s'il eut été coupable. Quand Mariette babillait, avenante, il croyait l'aimer; mais dès qu'elle s'exprimait d'une certaine façon aigre, toute sa tendresse tombait, et dépaysé comme chez une étrangère, il se taisait, à l'affût d'un prétexte pour se retirer.

—Je ne t'en veux pas,—continua-t-elle, en le regardant en face, de ses grands yeux verts brillant dans une figure pâle; et assez grande, elle se cambrait, étirant ses bras, faisant pointer sa gorge et onduler sa taille. Tu n'avais pas le sou, n'est-ce pas, mon ami?

Et aussitôt, elle se coula dans les bras du jeune homme avec une grâce de chatte:

—Pauvre Réré, ce n'est pas ta faute, mais crois-tu que mon imbécile d'amant m'a fait une scène? Comme ça tombait!

Et elle éclata en doléances rageuses qui atteignant André, l'énervaient ce soir, plus que jamais.

Toute son affection, les baisers qu'il apportait, son besoin d'aveux, avaient fui, s'étaient taris, et il ne tenait plus Mariette sur ses genoux, demi-nue sous son peignoir, qu'avec une indifférence et presque une stupeur, de se trouver là.

Elle lui dit:

—Embrasse-moi donc, Réré.

Il lui baisa la joue, machinalement. Où étaient les fièvres de la veille? les caresses emportées qu'il lui faisait? Pourquoi son coeur, battant hier avec violence, semblait-il arrêté, ce soir?

«Comment ai-je pu penser à mêler ma vie à la sienne?—se disait-il—me suis-je leurré à ce point? N'est-il pas clair qu'elle n'aime rien, que l'argent?»

Et presque aussitôt il se trouva absurde; pouvait-elle être autrement?

La regardant, et pris d'une soudaine pitié pour sa beauté, il lui caressa les cheveux. Au milieu de ses mépris, un lent désir lui venait d'aimer encore cette fille. Que son coeur lui semblait étrange et compliqué! Parce qu'il la désirait, il se donnait le change, oubliait le décor qui l'humiliait et n'entendait plus les paroles dont la niaiserie l'irritait. Une vague tendresse lui noyait le coeur. Il ne raisonna point, n'analysa plus. Ses mains, frémissantes, se resserrèrent sur le corps de femme, qu'un prestige vivifia, ennoblit.

—André, dit-elle, si je te disais que je t'aime!…

Comme s'ils sonnaient légèrement faux, ces mots le refroidirent.

«Mensonge!» pensa-t-il.

Et il répondit pourtant avec un sourire hésitant:

—C'est moi qui t'aime!

Mais aussitôt, un âpre retour d'injustice et d'oubli crispa ses nerfs; et il baissa le front sous les lèvres de Mariette, afin que le, baiser tombât dans ses cheveux.

«Je ne l'aime pas! pensait-il. Mais alors pourquoi viens-je de lui dire le contraire?»

Il releva les yeux et vit dans les siens une expression froide et distraite; ses pensées étaient ailleurs.

Il se sentit trop loin d'elle pour la désirer. Il devint maussade. Elle bouda. Et ils se quittèrent mal.

III

Table des matières

N'étant resté chez Mariette que quelques instants, il avait encore toute sa soirée devant lui.

L'esprit rassis, il s'étonnait, en arpentant le boulevard, d'avoir été remué ainsi, alors qu'il se sentait maintenant, si indifférent. L'air frais de mars lui rafraîchissait les tempes, et il s'interrogeait, ne s'expliquant pas ce dédoublement singulier, qui fait qu'une moitié de nous agit, tandis que l'autre moitié la juge, la blâme ou l'encourage.

Ainsi, il se rendait résolument chez les Damours, il y serait dans un quart d'heure, et sa conscience lui disait: «C'est mal, au sortir de chez ta maîtresse, d'aller voir ton innocente fiancée.—Bah! ripostait l'amour-propre, cela se fait tous les jours!» Et la volonté, engourdie, abdiquait tout effort, tandis qu'un mauvais petit sentiment perçait, mêlé de honte et d'orgueil.

En hâtant le pas il fit, devant la possibilité d'un mariage avec Germaine, un rapide examen de conscience. Il l'avait retardé jusqu'à présent, étouffant ses doutes, ses scrupules, mais cette fois, prêt d'agir, s'étant lui-même mis au pied du mur, il s'analysa avec sincérité.

«Est-ce que je l'aime vraiment? En laissant de côté ce qu'elle peut valoir, comme femme et comme mère, en la supposant, ce qui est douteux, vaillante, économe, prête à supporter la pauvreté, et m'aimant, non d'un caprice d'enfant, mais pour toute la vie, et en mettant les choses au mieux, moi, oui, moi, est-ce que je l'aime?

«Depuis quand cette affection soudaine? Depuis un mois, à peine. Qui l'a provoquée? Un accès de jalousie. Jadis, j'allais chez les Damours, sans ennui ni plaisir. Germaine, je ne la considérais que comme une enfant qu'elle était, hum! qu'elle est encore et… qu'elle sera toujours! Un jeune homme frisé, qu'elle recevait, me parut familier avec elle et, sans raison, absurde comme tous les hommes, moi, qui n'aimais point Germaine, je devins subitement furieux et jaloux.

«Elle n'aime pas le jeune frisé, c'est entendu. Elle me préfère, et depuis un mois, nous nous promettons le mariage…

«Mon Dieu! s'écria mentalement André, est-ce que tout cela ne serait qu'un enfantillage?

«Est-ce que, trompé par mon désir de prendre femme, je me serais mis, naïvement, à courtiser la première venue? Mais raisonnons! Germaine m'a troublé par ses grands yeux d'enfant précoce, le charme de sa taille mince. Est-ce que je ressentirais, sans m'en douter, une affection dépravée? Peut-être que je la désire, seulement? Alors, c'est mal. Et quant à l'épouser, ne serais-je pas bien imprudent? Elle-même, sait-elle à quoi elle s'engage, connaît-elle la valeur des paroles, le danger des aveux? C'est une enfant, je le vois bien. Mais pourquoi en ai-je seulement conscience, aujourd'hui?

«Est-ce parce que la nécessité d'agir me dégrise? ou que je sors, l'esprit rassis, de chez une autre? Ah! ce qui est misérable, c'est que nous prenions pour de l'amour vrai, passionné, éternel, ces sollicitations troubles de la chair, ces vagues ardeurs de l'âme, tout ce qui s'agite en nous de vain et de tumultueux!»

Cinq minutes après, il entrait chez les Damours plus irrésolu que jamais.—Il salua l'avocat, échangea un regard avec Germaine, souriante. Et cela suffit à le rendre de nouveau amoureux, au point de vouloir pressentir le père, le soir même. Ému, à cette idée, il laissa causer les quelques personnes qui étaient là, et silencieux regarda, à la dérobée, Damours.

C'était un homme lourd, d'encolure plébéienne, à la voix forte, au visage rouge et barbu, que caractérisaient la lèvre inférieure en lippe, d'énormes sourcils, et un regard bon. Impérieux pour les siens, passant pour brutal auprès des autres, il témoignait à André une politesse mêlée de déférence, qui recouvrait beaucoup d'intérêt et d'amitié.

Le comte de Mercy avait patronné l'étudiant en droit à ses débuts, l'avait aidé de sa bourse. De père en fils, les de Mercy, dans leurs terres, avaient protégé les Damours, paysans et fermiers. L'avocat ne reniait pas cette espèce de vasselage; il avait plaidé dans plusieurs procès pour le père d'André, et reporté en affection sur le fils la reconnaissance qu'il gardait au père.

Gagnant largement sa vie, grâce à son énergie, son labeur rude, il pensait, avec malaise et timidité, à la pauvreté des de Mercy; il eût voulu les obliger, leur être utile, mais comment? Il avait songé à ce qu'André fit son droit, travaillât près de lui; il lui céderait un jour sa clientèle: projet irréalisable. La fierté de Mme de Mercy ne se serait jamais accommodée de ce que son fils fût avocat, même riche et considéré.

L'idée qu'André épousât Germaine ne lui était pas venue. Marié à une femme de chétive santé, souvent alitée, il ne pouvait croire que sa fille le quitterait. Il l'aimait passionnément; c'était le seul égoïsme de cet homme de travail et de sacrifice. Puis il ne se croyait pas assez riche, il rêvait une fortune pour son enfant. Enfin, il la jugeait avec raison trop jeune; la marier déjà lui eût semblé un crime.

Germaine et André s'étaient isolés, dans le salon. Trois ou quatre personnes graves jouaient à l'écarté, l'adolescent frisé était au piano, deux jeunes filles causaient, avec des petits rires étouffés, et Damours passa dans la chambre de sa femme, souffrante.

En face l'un de l'autre, noyant leurs yeux et leurs pensées, André et Germaine se regardaient, sans s'être encore dit un mot: lui, heureux et ne songeant plus qu'à plaire à cette mignonne fille; elle, troublée sans doute, indéfinissablement, mais surtout étonnée, et ne ressentant rien encore que le vague et lent éveil de ses premières sensations de vierge.

—Germaine, balbutia-t-il, m'aimez-vous?

Elle baissa la tête, et si bas qu'il se demanda s'il ne rêvait pas la réponse:

—Oui.

—Voulez-vous que je parle à votre père ce soir même?

Elle releva vivement le front, lui jeta un joli regard effrayé, et avertie par son instinct:

—Non! Laissez-moi faire…

—Mais bientôt, n'est-ce pas?

Elle hésita; sans doute son coeur n'avait pas encore parlé; et pourtant avec une assurance de femme, lui mentant et se mentant à elle-même:

—Oui! bientôt!

—Vous me le promettez?

—Je vous le promets.

—Je suis pauvre, vous le savez, je vis avec ma mère; il vous faudra de la bonté, du courage, et…—Il n'osa parler des enfants; Germaine rougissait. La réalité de ces choses l'effarait, elle aimait mieux l'entendre parler câlinement; elle sentait bien qu'elle ne saurait encore être femme ni mère: une petite amoureuse oui, c'était si charmant. Et comme André continuait, elle eut un air d'ennui, de crainte, et prestement:

—Chut! papa!—et elle s'esquiva.

André pensa, regrettant son aveu: «J'ai fait une sottise, n'avais-je pas deviné ses craintes, ses doutes? nous ne nous aimons pas!» Et cependant il disait à Damours, à tout hasard:

—Je veux me marier, la solitude me pèse, ma vie d'employé me harasse; la nécessité de soutenir un ménage me donnera le ressort nécessaire, me fera faire des efforts vigoureux; je sortirai de mon atonie; il est grand temps: c'est devenu pour moi une question de vie et de mort.

L'avocat devint grave, et passant son bras sous celui d'André:

—Mon cher enfant, dit-il, les événements n'ont pas marché selon notre désir. Vous avez aujourd'hui une position faite, mais fausse. Un peu, beaucoup par votre faute. On arrive dans les administrations par la faveur: ah! le mot vous irrite! mais en somme, vos parents ont rendu des services à l'État, cette faveur n'est que de la justice. Trois fois j'ai voulu vous faire mieux placer, vous avez refusé. Si vous êtes dans les mêmes intentions, et je le crois,—fit-il avec un sourire,—car je vous sais entêté comme votre père…—Bonjour, mon ami!… et Damours s'interrompit pour serrer la main à son neveu, jeune officier d'artillerie qui venait d'entrer;—je vous approuve donc, continua-t-il, de vous marier; à une condition: c'est que vous fassiez un mariage digne de votre nom et de votre position sociale.

—Un mariage riche! s'écria André avec répulsion.

—Permettez! je ne vous conseille ni un marché ni une mésalliance. Mais un de Mercy se doit d'épouser qui le vaut. Il vous faut quinze mille livres de rentes. Vous le devez à votre mère, à vous-même. Vous vous êtes mal embarqué dans la vie, voilà le moyen d'en sortir.

—Non! non!—répéta André, avec des coups de tête résolus.

—Croyez-vous donc que vous serez l'obligé de votre femme? Estimez-vous plus haut! D'ailleurs, un seul mot, pesez-le. Riche, ayant épousé une fiancée jeune et digne de vous, vous êtes maître de votre existence. Qui vous empêche de rendre votre femme heureuse? Sera-t-elle moins aimable pour quelques misérables sacs d'écus? Pauvre, mari d'une pauvresse, vous mènerez une vie lamentable, sans noblesse, sans dignité, et sans amour. Autant vous mettre une pierre au cou, et vous jeter à l'eau!

Pendant ce temps, l'officier d'artillerie causait familièrement, galamment avec Germaine, et celle-ci, intimidée, émue, rougissait, comme prise par des sentiments soudains, nouveaux. André sans répondre, les observait.

—Allons,—dit Damours, le croyant ébranlé parce qu'il se taisait,—voulez-vous que je vous cherche femme? ce sera avec une joie sincère.

Germaine souriait, les yeux troubles. Elle ne regardait personne, que le jeune officier. Elle avait un air de chatte, alléchée par un bol de lait chaud, et qui en même temps reste défiante, comme si elle avait peur de se brûler. Était-il sincère, ce beau garçon, qui lui laissait entendre, depuis plusieurs jours, qu'elle était jolie, charmante, et qui cavalièrement, la regardait dans les yeux?

—Voulez-vous? répéta Damours.

—Non!—et André pour atténuer ce que sa voix avait de dur, ajouta:—Je ne peux vous expliquer ça, c'est plus fort que moi; je me mépriserais, d'épouser une femme d'argent!

—Eh! mon cher!…—et l'avocat, avec un regard de confesseur et un sourire sceptique, pensait: «Ce ne serait pourtant pas une si mauvaise affaire!»

André se méprit et répliqua avec chaleur:

—Croiriez-vous donc que je cède à une arrière-pensée égoïste? qu'en préférant une femme sans fortune, je spécule sur sa reconnaissance? que je veuille en faire mon obligée, ma servante? Ce serait une faiblesse bien pire! Je ne l'ai pas.

—Mais!… Tant mieux!

Et l'avocat rougit un peu, parce qu'il ne pensait pas à cela, et qu'on interprétait mal son sourire, frappé par l'idée émise, il répéta:

—Tant mieux!

—D'ailleurs, je réfléchirai.

André prit congé, salua Germaine qui parut interdite à sa vue, comme si elle reconnaissait ses torts et sa légèreté, mais il lui sourit, ainsi qu'à l'officier.

Sa belle passion était tombée.

«Hier le frisé, moi aujourd'hui, demain le lieutenant, ces petites filles, pensa-t-il, n'aiment personne; seulement d'instinct elles aiment l'amour.»

Il rentra se coucher, et ne put dormir. Il se sentit horriblement fatigué; outre ces grands projets qu'il agitait, ces doutes cruels d'où devait dépendre le bonheur ou le malheur de sa vie, que de sensations, d'impressions variées, complexes, contradictoires, avait-il, dans ce seul jour, éprouvées!

À deux femmes qu'il n'aimait pas, il avait dit qu'il les aimait. Et pourquoi? Tout se brouillait dans sa tête. Que devait-il faire? où étaient la vérité, le bien, le juste? Qui pouvait le conseiller?

Il se promit de s'entretenir, longuement, avec sa mère. Pourquoi, malgré les termes de froideur et de réserve où il se tenait avec eux, ne demanderait-il pas leur appui à l'abbé Lurel et à Mme d'Ayral.

Dans son insomnie, il se représenta dans la matinée du lendemain, assis près du chevet de Mme de Mercy. Il évoqua le petit salon glacial du prêtre, homme souple, grave et intrigant, puis le boudoir tendu de vieilles soies, de Mme d'Ayral, bienveillante sous ses bandeaux blancs. D'avance, il les écouta, imaginairement.

Tous parlaient comme Damours.

Seulement sa mère le suppliait de ne se point marier si jeune. Le prêtre lui conseillait de demander à Dieu d'éclairer ses doutes.

Mme d'Ayral le plaignait, avec une légèreté de vieille coquette, d'abdiquer sitôt sa jeunesse et sa liberté.

André se dit alors:

«À quoi bon parler?»

Il ajouta:

—Je ne me marierai point.

Et le lendemain, il retourna à son bureau. Il reprit son travail monotone et vide, écouta les rabâchages de Malurus, et, pendant des semaines et des mois continua à vivre, d'une vie morne et fermée, régulière et cruelle, les yeux écarquillés sur le grand mur qui lui cachait le ciel.

IV

Table des matières

Un jour vint où tout courage lui manqua.

Il eut alors des idées morbides, de maladie et de mort.

Ce n'était pas la première fois qu'il éprouvait cette consomption morale, ce dégoût quotidien, chaque jour plus amers. Déjà, adolescent, après la mort de sa soeur, il avait connu cette lassitude de vivre, ces obsessions funèbres qui hantaient derechef son sommeil et ses veilles. Et il avait été long à guérir.

Aujourd'hui, qu'il était homme, le même mal l'envahissait.

À tort ou à raison, il croyait sa carrière faite, et sans issue.

De quel côté se tournerait-il, en effet?

Le mariage, cet espoir auquel il s'était rattaché, lui semblait désormais impossible, depuis qu'il avait reconnu que Germaine ne lui convenait point. Certes, il était d'autres femmes, mais où les trouver? comment les connaître? Dans la rue? dans un magasin? dans un salon? André n'allait point dans le monde, ne connaissait personne. Ceux qui auraient pu l'aider ne se prêtaient point à un mariage d'amour pauvre. Puis, timide, il se défiait de lui-même. Prêt à se contenter du lot de bonheur que le hasard ou l'amitié lui eût procuré, il n'eût point su se tailler lui-même, à travers les événements, sa part de gloire, de richesse ou d'amour.

Il attendait et, rien ne venant, la patience lui échappait devant l'avenir, les années mortes.

De plus, avec sa mère, il en était arrivé à un état de crise aiguë; ce n'étaient plus entre eux, que contradictions, qu'aigreurs. Parfois, plein de honte, il redevenait bon et tendre, et elle-même dépouillait son ton acerbe; mais bientôt, cessant de s'entendre, ils recommençaient à souffrir.

Le bureau enfin lui parut intolérable.

Quel cauchemar: les rues où l'on passe, l'heure exacte, l'entrée au ministère, l'oeil du concierge, l'escalier, l'antichambre, la poignée de main de Malurus, l'éternel: «Vous allez bien!—Et vous même?», l'installation, la plume dans l'encre, l'annotation de dossiers ou la copie d'expéditions, le départ de midi et chaque fois: «—Je vais déjeuner» et Malurus invariablement:—«Bon appétit!» la sortie, le déjeuner en hâte, la fuite, la rentrée au bureau, copies sur copies, l'échange de lieux communs absurdes, l'odeur des cartons remués, la petite toux sèche de Malurus, les remontrances du chef, le temps qui s'écoule si lentement, la sortie hébétée de cinq heures, le retour à la maison, la lecture d'un livre, le dîner, puis la réclusion dans une chambre, le coucher, le sommeil ou l'insomnie; et le recommencement, le lendemain, d'une existence exactement pareille!…

Dans la rue ou au bureau, certaines figures l'irritaient, des propos, toujours les mêmes, le mettaient hors de lui. Portant l'hérédité, encore faible, d'une maladie de foie, André, condamné à une vie malsaine, devenait taciturne, avait le teint jaune, les yeux plombés. S'il était assis, des afflux de sang au coeur, parfois, le soulevaient brusquement. Il faisait, dans l'étouffant réduit, quelques pas, sortait dans le corridor, rentrait. La congestion le reprenait; et pourpre, le front dans ses mains, il ne pouvait dormir. L'entrée fréquente du sous-chef empêchait de lire. Et les journaux ne l'intéressaient guère. Les yeux fatigués de la pièce où il s'étiolait, il tisonnait dans la cheminée, regardait la face blême du commis, ne souffrait trop que lorsque Malurus ressassait d'interminables lieux communs: injustice des avancements, insuffisance des traitements, et cette loterie du sort qui avait avancé ses camarades, le laissant seul dans un coin, pour y mourir. Sa toux fêlée sonnait alors, fausse à entendre, comme ces grincements qui agacent les dents. Après vingt-cinq ans de services, tant de besogne, et force passe-droits, il devenait monomane. Et une influence malsaine se dégageait de lui et de la pièce même. La peur de devenir fou, par contagion, commença de hanter André.

Dès lors tout l'aigrit, l'exaspéra!

C'est qu'il subissait le contre-coup de quatre ans de vie recluse. Tout en lui se révoltait: la santé compromise, le cerveau fatigué, les nerfs malades et l'âme déprimée; car il avait le sentiment d'une déchéance, et cela surtout l'assombrissait. Mais l'avenir aussi le terrifiait! Demain, après, toujours, végéter dans ce bureau, l'esprit racorni et le corps ratatiné, y vieillir!…—Et l'idée des innombrables jours qu'il traînerait ainsi, lui écrasait l'âme, comme une montagne de pierres.

Il connaissait une autre souffrance, la solitude.

Il oubliait Mariette, voyageant avec un nouvel amant. Il allait rarement chez les Damours, et Germaine et lui ne se parlaient plus qu'en amis, comme si tacitement ils avaient reconnu leur méprise. Mais même lorsqu'il voyait constamment Mariette et Germaine, près d'elles ne s'était-il pas senti seul? l'entendaient-elles, lui? sentaient-elles ce qu'il souffrait?—N'être pas compris, par les êtres qui semblent le mieux faits pour vous deviner, paraît dur.

Physiquement aussi, il dépérissait,

Mariette disparue, il sentait se réveiller en lui, au bout de quelques semaines, troublant l'esprit, perturbant les sens, le vague et inextinguible besoin d'aimer.

Dans la rue, il souffrait de voir marcher, bras dessus bras dessous, les jeunes gens et les jeunes filles. Il enviait les fiancés, les époux et même les adultères. Des visages de femme le rendaient triste, d'autres, joyeux. La laideur le chagrinait, les formes belles lui donnaient une joie mystérieuse. Malade d'amour et de solitude, il ressentait, puis niait le trouble qu'apportent les voix, les parfums, le bruissement d'une robe balancée mollement, l'éclair entrevu d'un bas de soie.

Il suivait des femmes qu'il trouvait élégantes. Combien peu semblaient d'une race d'élite, raffinées, désirables surtout pour leur grâce et leur pureté, comme ces femmes d'Orient, baignées continuellement en des bassins d'eau vive. Les sens d'André contractèrent alors une délicatesse maladive. Des dégoûts le prirent. Il subissait des suggestions grotesques, absurdes, comme ces femmes dont les goûts se dépravent, quand elles sont enceintes.

Et peu à peu, dans cette crise qui menace souvent les vingt-cinq ans des jeunes hommes, logiquement, fatalement, à André persuadé de l'impossibilité de sortir de la vie où il tournait sur lui-même, venait une idée de libération, de salut: mourir.

Le mot de suicide s'enveloppait de préjugés religieux, philosophiques, sociaux, qu'il discuta avec sang-froid.

Sentant profondément et avec passion, comme sa mère, il tenait de son père un esprit de raisonnement et de réflexion.

Si donc il voulait se soustraire à la vie, c'était d'instinct, par l'obsession de sa profonde souffrance, et pour s'y dérober; par réflexion, parce que l'avenir ne lui offrant aucun débouché, il jugeait inutile de prolonger son angoisse secrète.

Il envisagea le suicide, gravement, et comme si, vis-à-vis de lui même, il pesait ses droits, sa liberté, et ne voulait mourir, qu'absous.

Au point de vue religieux, il trancha vite la question: il ne croyait pas.

L'idée qu'il serait lâche l'angoissa bien; cependant il ne le serait que d'une façon abstraite et philosophique, par cela seul qu'il se soustrairait, volontairement, à l'accomplissement de son devoir moral. Car d'être lâche, comme l'entend le vulgaire, il était bien difficile de dire s'il y avait plus de bravoure à supporter les peines de l'existence qu'à s'en affranchir, et si véritablement, du moins pour la foule des hommes, ce n'est point par lâcheté, précisément, qu'ils préfèrent une longue agonie, les misères, et la souffrance, à la libération courageuse, qui dépend d'un bout de corde, ou de la détente d'un pistolet.

Le trouble d'Hamlet ne pouvait non plus manquer de l'ébranler. De ce qu'il ne crût pas à l'immortalité de l'âme, il ne pouvait inférer qu'elle mourût: sa croyance n'engendrait pas la réalité ignorée. Mourir entièrement et abolir la détestable conscience de soi, et toute douleur et toute joie, c'était bien. Mais se survivre, quelle stupeur, quel effroi?—Soit! il en courrait le risque, estimant que tout vaudrait mieux que l'heure actuelle, jouant, en cas de survie, son bonheur sur un coup de dés.

Ainsi André se jugeait libre de mourir, s'en croyait le droit, s'absolvait.

Mais il sentait que ses raisonnements n'avaient point de valeur, et que la vraie raison de vivre n'en était pas moins là, rigoureuse et formelle. Qu'importaient les théories, philosophiques ou religieuses? quand, vivant avec sa mère, il se disait: «Je puis la tuer du même coup!»

D'ailleurs, vivrait-elle, quelle lâcheté de la laisser ainsi seule, infortunée!

Rien que pour elle, il n'avait pas le droit de disposer de sa vie.

À l'idée de sa mère, se joignait celle de la société, car Mme de Mercy, crucifiée dans sa tendresse, le serait presque autant, plus peut-être, dans l'opinion du monde qu'elle redoutait pardessus tout.

Il écarta d'abord cette objection, comme la plus faible.

Le monde, qu'avait-il fait pour sa mère, pour lui? Combien d'imbéciles, de méchants, de débauchés, grossis par une infime fraction d'honnêtes gens, composent ce que l'on appelle le monde? Il le méprisa.

Mais sa mère, la laisser seule, vieillissante déjà?

Ce fut, dans sa conscience, un débat long et cruel.

Il ne se croyait pas les moyens de sortir de son enfer; il regardait, naïvement peut-être, mais sincèrement, toute brigue, toute humilité, tout quémandage, et d'autre part aussi une alliance riche, comme choses honteuses. Et entre la mort et la honte, ces deux mots pompeux, et qui flattent l'imagination d'un jeune homme, il n'hésitait pas.

Un ami l'eût éclairé. Il n'en avait pas.

Mais sa mère!

À ce moment-là, André avait oublié tous ses griefs contre elle, et il ne s'en servit point pour se consoler. Il l'envisagea avec une tendresse et une reconnaissance ardentes, et attendri, il renonça presque à son projet pendant quelques semaines, en disant: «C'est impossible!»

Mais pas plus qu'il ne s'était résigné à son triste emploi, et à sa solitude, il n'eut le courage de chasser l'obsession morbide.

V

Table des matières

Alors, l'idée de mourir le hanta, elle vivait avec lui, peuplait ses cauchemars. Il se sentit moins triste. À penser qu'il serait libéré, plus tard, un jour, bientôt peut-être, et que cela dépendait, en somme, d'une détermination suprême, il se sentait plus calme, presque heureux. Puis l'habitude, il le savait, émousse les sensations et les sentiments les plus vivaces. Ce qui semblait absurde ou monstrueux la veille, devient au bout de quelques jours, acceptable et possible. André, et il en rougissait, s'habitua à l'idée du désespoir qu'il causerait à sa mère. Alors il laissa place, dans son esprit, aux sophismes.

«Elle est pieuse, elle priera, elle trouvera la paix, la résignation, elle se consolera.»

Puis:

«Elle est si bonne, elle me pardonnera, elle déplorera le sort, mais elle reconnaîtra que c'était inévitable.»

Et peu après:

«Sera-t-elle si seule que je le crains? Mme d'Ayral lui offrira peut-être de vivre avec elle; l'abbé Lurel a pour elle une vieille affection. Tous trois se comprennent mutuellement, beaucoup plus que ma mère et moi ne nous sommes jamais compris.»

Il s'arrêta court, se sentant injuste, et percevant la vérité, par un contre-coup soudain:

—C'est mal, c'est mal! cria-t-il. Je ne puis faire cela!

Mais alors, la conscience de son ennui amer, de sa pauvreté irrémédiable, et de l'avenir pareil à vivre, le rejeta dans une angoisse extrême. Plus la vie lui semblait mauvaise, plus la mort lui apparaissait désirable. Il la jugeait belle, simple; il l'appelait. Il se voyait enterré, avec joie. C'était la vie qui le dégoûtait. Et le ver du tombeau et l'horreur de la chair dissoute, lui semblait bons, à côté d'elle.

C'est ainsi que peu à peu, les derniers sentiments qui le retenaient, s'éteignirent, s'évanouirent.

Quoiqu'il ne mît aucun dandysme à mourir, il songea à la façon dont il disparaîtrait et à faire, en quelque sorte, sa toilette suprême.

«Comment mourir?» pensait-il, et le choix à faire lui inspirait une volupté douloureuse. Mais le fait même du suicide, il l'envisageait avec indifférence, et eût cru bien misérable de s'apitoyer sur lui-même, de se faire, par ses regrets, une oraison funèbre anticipée. S'étant condamné, il n'avait pas cette pitié que les hommes communs ont pour eux-mêmes. Le moi qu'il allait anéantir, ne lui inspirait plus d'intérêt.

Bien diminués et appauvris, ses scrupules n'étaient plus que matériels: il ne pensait plus qu'à «l'ennui» qu'il donnerait à sa mère, qu'au tumulte et aux bavardages ridicules, qu'aux constatations banales auxquelles donne lieu tout accident. Il se représenta Mme de Mercy, non plus désolée, mais effarée; il pensa aux dépenses que coûterait son enterrement: les pompes funèbres sont chères, l'Église aussi, si elle lui accordait une messe. Par sentiment des convenances, André eût voulu disparaître, qu'on ne le revît jamais, que son corps, tombé au fond d'un tourbillon, dans la vase d'un fleuve, ou enfoui dans une carrière, n'apparût point dans sa laideur.

Cette sombre coquetterie, ce dégoût des ennuis matériels que sa mort imposerait, firent qu'il balança peu sur le choix des moyens.

La vision de la Morgue, d'un corps ballonné et bleui par l'eau du fleuve, lui fit horreur. La pendaison anglaise lui sembla d'un comique répugnant. Un coup de couteau, et c'était fait! Il pousserait la lame lentement, après avoir cherché du doigt là où le coeur bat le plus fort; mais si la douleur l'effrayait, et qu'il se blessât seulement!… Une balle dans la tête était plus sûre, mais quelle laideur brutale que ce crâne entr'ouvert, la cervelle éparse, le sang giclé. Une balle au coeur était mieux, car le poison est trompeur, son agonie ignoble. Et André ramena d'un tiroir un revolver de calibre moyen, dont les cinq coups étaient chargés.

La fenêtre était ouverte.

On apercevait un horizon de toits et de cheminées. En face, dans une mansarde, où il épiait, souvent, l'apparition d'une jeune ouvrière, des oiseaux en cage pépiaient. Le soleil baignait d'or, à perte de vue, ce grand décor de maisons, de rues et d'arbres. Que de gens vivaient là, parqués dans une chambre étroite, grouillant sous les grandes bâtisses à six étages. Que de misères, de labeurs, que de naissances quotidiennes, hélas, et que de morts! À des fenêtres poussaient des fleurs en caisse, à d'autres, flottaient des linges sales. Des vitres, dans un mur plein de crasse et de sueur, s'encastraient, avec d'ironiques reflets d'or. D'autres s'ouvraient, sur des coins de chambre vides, et tout noirs.

D'en bas, montait le tumulte de la rue, roulements d'omnibus, cris de marchands poussant leurs voitures, et comme un bourdonnement de cent mille voix. Des marronniers, dont on apercevait très loin la cime, attestaient le printemps.

André, qui tenait son revolver en main, se sentit de l'orgueil, devant cette vie sourde et ces rumeurs. Plaignant les efforts de cette humanité misérable, il sourit, fier d'oser s'affranchir de cette vie de cloporte et de fourmi. Que d'humiliations il évitait par là, que de rancoeurs, de dégoûts, et la maladie rebutante et la vieillesse hébétée, et la mort laide, semblable à un huissier qui vous saisit, en dernière forme de procès.

«Ma mère est absente, je suis seul, je n'ai qu'à presser cette détente, je suis libre!»

Il admira avec quelle facilité l'homme peut se délivrer, par le suicide, et s'étonna que si peu y succombassent; car la mort est là partout, invitante. Enjamber une fenêtre ou un parapet, attendre le passage d'un train, attacher une corde à un clou, quoi de plus simple, de plus facile?

Et André, sûr de pouvoir mourir quand il le voudrait, remit son arme dans le tiroir, s'accouda sur un livre, et rêva au printemps.

Soudain il prit son chapeau, et alla au Luxembourg.

Le grand jardin était plein d'oiseaux, d'ombre et de fraîcheur.

Une foule s'y pressait. Des petits garçons lançaient sur le bassin de frêles bateaux. Des fillettes poussaient leur cerceau, ou jouaient à la balle, avec de petits cris aigus. Des jeunes filles, se tenant par le bras, échangeaient des confidences, d'un air grave, en regardant en dessous les passants. Des mères, une broderie sur leurs genoux, regardaient, avec un joli sourire, leur enfant, l'appelaient, et après un baiser, lui essuyaient le front et lui parlaient bas.

Des employés, sortant de leur bureau, marchaient vite, d'un pas régulier, comme s'ils y retournaient. Des troupiers flânaient, les mains ballantes, l'air doux et niais. Près de la fontaine de Médicis, une femme en noir, belle, errait mélancoliquement. Plus loin, un individu à cheveux longs, à figure simple, aux gestes secs, jetait, d'un pain qu'il cassait, les morceaux aux oiseaux; et eux, sautillants et familiers, voletaient vers le poing du charmeur. Des étudiants, avec des figures bonasses, ou plissées et jaunâtres, passaient d'un air important, une serviette sous le bras, frôlés par des maçons. Un acteur de l'Odéon et une actrice, bras à bras, se souriaient comme en scène; et leurs paroles semblaient des répliques. Des poètes aux cheveux flottants regardaient de pâles ouvrières, qui, ralentissant le pas, se moquaient de filles empanachées, dédaigneuses.

André pensa:

«Tout cela souffre, et dans cette foule composée d'êtres si différents, où se coudoient riches et pauvres, heureux et misérables, combien mourraient volontiers, ce soir? Pas un, peut-être. Si on leur offrait cette délivrance, ils pâliraient, et vous taxeraient de folie ou de cruauté. Est-ce donc l'espérance qui soutient ces employés nécessiteux, ces poètes amaigris, ces ouvriers exténués, ces filles de peine, ou simplement l'instinct stupide de l'existence? Alors moi, pourquoi donc ne pensé-je pas comme eux? Je ne suis pas un philosophe pessimiste pourtant. Je n'ai pas lu Schopenhauer, et j'aimerais tant la vie si elle était meilleure!»

Une grande amertume l'envahissait, d'être isolé et sentant autrement que tous les autres. La vie, qui autour de lui, bruissait et s'agitait, commença de l'angoisser péniblement.

Il éprouva, avec une intensité funéraire croissante, combien le soleil était sombre, le ciel vide, les femmes sans beauté. Le printemps lui sembla amer. Un levain de rancoeur et de dégoût fermenta brusquement dans son coeur. C'était une horreur physique, une nausée. Il s'étonna d'avoir accepté, si longtemps, des jours de laideur, au bureau, tant de discussions stériles, avec sa mère; et s'en voulut, de cet imbécile espoir dans l'avenir, qui jusqu'alors l'avait leurré. Il lui vint une répulsion aristocratique pour toutes les petites misères, les petites souffrances, les petites malpropretés de la vie pauvre. Ballotté, coudoyé dans cette foule, il souffrit, trouvant hostiles les visages d'homme, ineptes les visages de femme.

L'odeur des arbres l'irritait; il eût voulu pleurer. Il se hâta de rentrer à la maison, et couché sur son lit, à plat-ventre, il sanglotait.

—André!—dit une voix déchirante.—Mon Dieu! André!…

Il se retourna: sa mère était devant lui, les traits tirés, les yeux fixes, désolée, dans ses vêtements d'éternel deuil; elle n'en dit pas plus et se mit à pleurer aussi, debout, comme si elle devinait que son fils allait l'abandonner et qu'elle déplorât déjà son cruel veuvage.

De la voir en larmes, il s'attendrit et, essayant de sourire, il lui prit les mains, honteux qu'elle eût assisté à cette preuve de faiblesse, ce désespoir enfantin.

—Qu'as-tu, mon André, est-ce que Germaine?…

Il la rassura tendrement.

—Mais alors?…—et elle n'osa s'expliquer.

Il comprit, évoquant Mariette; mais elle était loin, il l'oubliait, et il jura qu'il ne souffrait pas d'amour.

Mais sa mère restait inquiète, le regardant avec des yeux tristes, une majesté de noble femme, jadis belle; et elle l'interrogeait, se refusant à croire qu'André—un homme—eût pleuré pour autre chose qu'une douleur profonde. Sombre, elle présageait un secret, irritée de ne pas le connaître. Qu'était-ce? Elle eût voulu consoler son enfant, qu'il fût heureux. Elle le supplia de se confesser, s'agenouilla presque, inclinant ses bandeaux gris, et la raie qui les séparait, une triste raie agrandie, qui inspirait de la pitié.

André lui donna le change, sans mentir, rejeta son chagrin sur le bureau et, pour une fois, forcé d'être sincère et prolixe, il dit, avec une violence telle, ses amertumes et ses dégoûts quotidiens, son labeur bête, son salaire nul, que Mme de Mercy, bouleversée par cette confession de douleur, et pourtant heureuse de ce qu'il lui parlât si longtemps coeur à coeur, s'écria:

—Tu n'iras plus, reste avec moi!

Il la regarda, surpris, et l'admira; puis sachant qu'elle offrait l'impossible, et en tout cas l'inacceptable, il secoua doucement la tête, berçant sa mère de paroles douces, en refusant.

—Je ne veux plus que tu souffres ainsi, mon enfant! répétait-elle; nous sommes pauvres, mais grâce à Dieu! nous pouvons le devenir encore plus. Le peu que j'ai est à toi, donne ta démission! S'il le faut, nous irons nous enterrer dans un petit coin, en province, là où la vie sera la moins chère. Ce que je veux, c'est que tu ne souffres plus.

—Je ne souffrirai plus,—dit André et il regarda sa mère, pour voir si elle comprenait le sens caché de ces mots; mais elle insistait, ne pensant qu'à lui:

—Je vendrais bien la maison et la petite ferme d'Algérie, une mauvaise affaire que ton père a faite; mais si peu que me paye le fermier, nous aurions, si on vendait les terres, une somme bien inférieure à la valeur réelle, qui nous donne trois mille livres de rente. Quand aux titres et obligations, qui me rapportent quinze cents francs par an, les vendre, ne serait-ce pas une folie? Il faut vivre sur nos maigres revenus. Et nous le ferons! Donne ta démission, mon chéri!

«Hé! pensa-t-il, est-ce que cela ne se résout pas à être plus pauvres encore? Ma pauvre mère, dans la sincérité de son coeur, m'offre une vie bien plus misérable. Quant à être entretenu par elle, sans rien gagner de mon côté, sans l'indemniser un peu, comme je le fais, en lui payant une faible pension de cent francs par mois, impossible. Je n'en suis pas tombé là. Insuffisantes pour deux, ses maigres rentes lui suffiront, elle sera même plus à l'aise; quand Lucy est morte, nous avons été plus riches aussi! Mon Dieu! n'est-ce pas affreux!»

Il remercia sa mère avec effusion, elle en fut touchée. La bonne, une vieille servante dévouée, les prévint que le repas était servi; et ils dînèrent, l'âme un peu allégée, satisfaits naïvement, l'une d'avoir offert un sacrifice impossible, et l'autre de l'avoir refusé.

Mais quand, à dix heures du soir, Mme de Mercy se fut retirée dans sa chambre, André s'habilla, sortit.

La nécessité d'échapper à cette situation fausse, le frappait à l'évidence. Il comptait se tuer dans quelque endroit désert, ou sur une berge, afin que son corps tombât dans l'eau: peut-être le garderait-elle.

Quoiqu'il eût jugé plus digne de se taire, il regretta de n'avoir pas laissé sur sa table un mot de souvenir et de tendresse pour sa mère. Quel réveil pour la pauvre femme, lorsque le lendemain, elle chercherait son fils et ne le trouverait pas.

André erra et se perdit dans les rues. Il passait, de la lumière crue de certains endroits, à l'obscurité d'autres; il longea les quais, d'où s'exhalait la fraîcheur de l'eau. Sur un pont, il s'arrêta, regarda la rivière: d'un noir frissonnant, elle semblait vivre; les réverbères y miraient leurs clartés, qui se prolongeaient en tremblantes fusées d'or.

Les lanternes des bateaux, comme des yeux rouges ou verts, s'avançaient d'un mouvement rapide, ou s'éloignaient. Des points de lumière s'espaçaient à l'infini, dans l'horizon noir. Sur Paris, le ciel sombre et roux semblait refléter un perpétuel incendie; et toutes les vitres éclairées, découpaient, du haut en bas des maisons, des rectangles lumineux où se profilaient des ombres.

André s'en fut rue de Rivoli, puis avenue de l'Opéra, et aux boulevards. Il donna un regret à l'affiche des théâtres, et aussi aux livres neufs, brillant dans leur vitrine. Il eût aimé ces joies intellectuelles, que satisfaisaient mal les bouquins poudreux et les nouveautés fades d'un cabinet de lecture insipide, à bas prix.

Comme dans les théâtres, où à la lumière se dorent les décors ignobles, les vêtements salis, le paillon, Paris, à la clarté de ses milliers de becs de gaz, se parait d'une beauté féerique, où le tournoiement, le va-et-vient des lumières et des gens, prenaient une intensité surprenante, dégageaient le rêve et la griserie.

«Que Paris est grand, qu'il est beau! murmura André. Heureux ceux qui s'y font une place, les grands artistes, les savants! Heureux les puissants, les riches!»

Et le spectacle de ces rues agitées qu'il voyait pour la dernière fois, l'absorba au point qu'il sentit moins la vivacité de son chagrin. Par un revirement naturel, il alla au plus fort de la foule, comme s'il voulait une dernière fois se mêler, se frotter à la vie.

Il trouvait aux femmes un charme plus grand; et sa chair criait moins que son coeur, dans ce désir suprême d'amour.

La nuit s'avança, les heures passèrent. André reculait de se tuer. «J'ai le temps», se disait-il; et il reprenait sa marche nostalgique. Peu à peu des vitres s'éteignirent; le mouvement des voitures se ralentissait, les passants étaient moins nombreux, certaines rues désertes, tous les magasins fermés. Les omnibus disparurent. Paris s'endormait.

Machinalement, André marchait vers sa maison, comme s'il ne fût sorti que pour une promenade. Au ciel d'un bleu tendre scintillaient toutes les étoiles; la ville était plus douce, dans l'ombre qui l'envahissait. Les grands monuments se levaient informes, obscurs. Et André ne savait quel était ce sentiment de mollesse qui l'empêchait de mourir. Il n'osa rentrer chez lui, ne serait-ce pas ridicule; et puisqu'il avait pris sa résolution, pourquoi donc balancer?

Il entra dans un café, et sans voir s'accouda, l'âme accablée, écoutant le roulement mourant d'un fiacre, et un éclat de rire nerveux, prolongé, qui, passant par la muraille, arrivait, énervant, sans qu'on sut qui le poussait, et si c'était un rire de joie, ou s'il préludait, maladif, à de brusques sanglots de douleur. Tout à coup, ce rire cessa.

Il ne restait plus dans le café qu'une femme, assez jolie, qui, lasse d'attendre quelqu'un et de tourner les pages de journaux comiques, regardait André avec intérêt.

Elle vit l'heure, fit un geste comme si elle prenait son parti. Vêtue sans excentricité, pâle, et d'une beauté sensuelle, elle s'approcha et au moment de lui parler, hésita, sortit.

Il la suivit, ému comme un enfant par la simplicité de sa dernière conquête. «Une nuit d'amour, puis la mort!» se dit-il; il savait des passages de Rolla par coeur. Et docile, il accompagna l'inconnue, acceptant cette dernière ivresse, comme un étourdissement qui lui donnerait la force, le courage indispensables. Il éprouvait pour cette passante qui, miséricordieuse sans le savoir, lui donnait une nuit à vivre, une reconnaissance confuse et mélancolique.

Quand il rentra chez lui, au matin, quelque chose de doux se mêlait à sa tristesse intime, mais l'orgueil lui criait durement: «Lâche! qui a eu peur de se tuer!»

Cette idée lui devint intolérable; il voulut s'y soustraire, la nia.

Elle revint, s'ancra en lui; elle le persécutait, il la discuta.

Oui, il avait été lâche, il en convint et cela l'accabla.

Dans sa situation d'esprit et la crise qu'il traversait, il ne pouvait, il le sentit, éviter le suicide. S'il le regardait comme inévitable, le retarderait-il de jour en jour? Aurait-il peur devant l'acte matériel? Mais alors, il serait lâche en face d'une épée, dans un duel? lâche sous les balles, devant l'ennemi? Sa fierté se révolta, et n'acceptant point que sa chair pût dominer son esprit, il raidit sa volonté, pour mourir, comme un autre l'eût raidie, pour vivre.

VI

Table des matières

Huit jours après, ayant déjeuné avec sa mère, André, au lieu de rentrer à son bureau, gagna à pied l'avenue des Champs-Elysées, comptant en finir, au bois de Boulogne, dans un fourré écarté.

Il avait un sang-froid singulier, et comme une vitalité cérébrale décuplée. Jamais il ne s'était senti si calme, si résolu. Il jouissait de cette lucidité, de cette rapidité de sensations, que l'on éprouve dans les circonstances extrêmes. Il se vit dans une glace,—il n'était point pâle,—et comprit qu'affronter la douleur physique, ne serait rien pour lui aujourd'hui.

«À quoi tient donc le courage ou l'héroïsme? à une disposition de nos nerfs, à l'état de notre estomac?» André souriait; en ce moment, au lieu de retarder la dernière minute, il avait une envie puérile de l'avancer. À quoi bon se fatiguer, aller si loin; ne pouvait-il s'asseoir sur un banc? pourquoi même n'être pas resté chez lui, dans sa chambre?

Alors l'idée des ennuis matériels que sa mort causerait, le harcela de nouveau. Il embrassa d'un coup d'oeil, mentalement, sa chambre de garçon, le lit étroit, la petite table chargée de livres, devant la fenêtre. Dans une hallucination, il vit sa mère: elle entrait, pleine d'angoisse parce qu'il ne revenait pas; elle furetait, cherchait un indice, et sur la table apercevait une lettre. C'était l'adieu, les douces et vaines paroles dernières. Elle lisait, hagarde, poussait un cri, et tombait évanouie.

André tressaillit, arraché à sa vision, et secoua le front, pour la chasser. Il se dit: «À quoi bon? ce qui doit être, sera. On ne fuit pas l'inévitable!»

Et voici qu'il revit, dans un rêve éveillé, la jeune femme qui, cette nuit, l'avait sauvé, en le gardant chez elle, en lui faisant de ses bras un collier, en l'enivrant et en le rendant voluptueusement lâche.

Il l'éloigna. Mais d'autres passèrent: Lucy, avec son regard de soeur, vision douce et lamentable; puis les indifférentes, Mariette, Germaine. Il les chassa. Il écarta aussi toute circonstance accessoire se rapportant à sa mort, et la supposition même de ce qui adviendrait ensuite; il s'absorba dans l'idée précise et fixe, de l'instant décisif qui le libérerait. Il regarda sa montre, et avec un sentiment de délivrance:

—Dans une demi-heure à peine, dit-il.

Soudain, il fit un écart violent.

Une voiture de maître courait sur lui à grandes guides, sans qu'il entendît les cris du cocher; elle allait l'écraser, il fit de côté un saut instinctif et le coeur battant, pris d'une peur invincible, il traversa en courant la chaussée.

En sûreté, il s'arrêta et se mit à rire, de mauvaise grâce, puis franchement. Quoi! il allait mourir, avait la vie en dégoût, voilà que la mort courait sur lui, et il s'était sauvé comme un enfant. C'est qu'il avait été surpris, sa volonté avait été violée, la faute était à cet instinct stupide de la conservation quand même. Il hâta le pas vers le Bois, qui au fond de l'avenue verdoyait.

—Encore un quart d'heure!

Arrivé, il ne put trouver un coin désert. Les routes étaient pleines d'équipages, de cavaliers; dans les allées se pressaient des familles entières; des amoureux sortaient des taillis, et dans les coins éloignés, se glissaient des figures louches, de pierreuses et d'hommes ignobles, venus au milieu de cette beauté du Bois et cette élégance du monde, on ne sait dans quels buts équivoques.

Il regretta de n'avoir pas été à Vincennes, ou plus loin; un instinct aristocratique l'avait guidé ici. Et d'un oeil moins distrait qu'il ne se l'avouait, il regardait dans leurs voitures légères, les femmes, sous leurs chapeaux de fleurs.

«Quoi, se disait-il, dans quelques instants, je ne verrai plus, je n'entendrai plus, je serai insensible, et un objet d'horreur?—Mais est-ce bien possible?»

Il s'éloigna du côté de Passy, vers la Muette, s'y trouva plus seul.

«Allons, pensa-t-il, voici l'instant.»

Il tâta son portefeuille, où l'on trouverait ses cartes et son adresse, il déboutonna sa redingote, car il l'avait mise par coquetterie; il avait aussi changé de linge, et mis un pantalon presque neuf. Il était debout, il s'assit, comme bien fatigué de sa marche, et aussi de toute sa vie passée. Tristement, il chercha la place de son coeur, et le sentit battre. «Je vis!» pensa-t-il, et un instant, il s'absorba dans la conscience de son existence et la certitude de sa mort. «Je vis encore! mais dans trois secondes, je ne vivrai plus!» et avec stupeur et pitié, il entendait le tic-tac persistant de son coeur. «Je vais mourir! murmura-t-il. Déjà je ne vis presque plus. Si! si! encore!…»—Et cette sensation palpitante et obstinée lui devint pénible, oppressive, angoissante, intolérable. Alors, brusque, il arma son revolver, qui rendit un bruit sec, appuya le canon sur le coeur, respira largement, et en fermant les yeux, suant d'angoisse, il pressa la détente.

* * * * *

Le chien s'était abattu avec un bruit mat, le coup avait raté.

André, stupide, regarda son arme. Son coeur avait des palpitations énormes. Il voulut armer de nouveau, ce qui amènerait une nouvelle cartouche sous le chien, mais auparavant il délibéra, pensif, presque ironique:

«Parbleu! le miracle n'existe point! la Providence ne s'occupe point de moi. La capsule était mauvaise, ou le fulminate humide, c'est clair. Pourtant, n'est-ce pas étrange? avant-hier, j'allais mourir, une passante dont je ne sais même plus le nom me sauve. Aujourd'hui, je presse la détente contre ma poitrine, le coup rate.»

Et indéfini, encore obscur, un pressentiment de vie naissait dans son coeur, comme l'intuition qu'il vivrait, que l'épreuve était faite, qu'on ne trompe point la fatalité, que les efforts pour devancer l'avenir restent stériles.

Cela se débattait, d'une façon trouble encore, dans son cerveau, tandis qu'il revenait, mal encore, de sa surprise.

Des gens parurent, au bout du sentier; machinalement il remit son revolver dans sa poche, pensant:

«J'attendrai qu'ils soient passés.»

Et luttant contre l'instinct de vivre, une envie aiguë le déchirait de recommencer l'épreuve, tant voluptueux avait été ce cruel instant. Les gens disparurent.

Mais ils furent suivis aussitôt d'un jeune homme de l'âge d'André, et qui lui ressemblait assez de taille et de visage; à son bras s'appuyait une jeune femme. Un enfant aux longs cheveux blonds les précédait. Ils défilèrent, détachant leurs profils jeunes sur la verdure baignée de soleil.

André crut, halluciné, se voir dans le chemin: cette femme était la sienne, cet enfant le sien; ce bonheur des autres qui passait ainsi, lui parut une promesse pour l'avenir.

«Le hasard, murmura-t-il, est bien étrange! Pourquoi sont-ils venus maintenant, ces êtres que j'envie? Tout à l'heure, ils m'eussent désespéré et poussé à me tuer; et en cet instant, ils m'inspirent je ne sais quel espoir, et quels rêves impossibles.

«Impossibles? qui sait! qui donc sait l'avenir? N'étais-je pas bien sûr que le coup partirait, tout à l'heure? et cependant…»

Il songeait toujours à faire un second essai, celui-là réussirait, il le sentait; une répugnance invincible l'arrêta. Manquerait-il de courage? mais la preuve venait d'être faite, il n'avait ni pâli ni tremblé, que fallait-il de plus?

Alors, pour la première fois depuis trois mois, peut-être depuis cinq ans, et il lui sembla aussi depuis le premier jour de sa vie, il respira avec une joie profonde l'odeur des herbes, et contempla le ciel. L'azur en était profond, doux et immaculé. Les arbres vigoureux étendaient leurs grands feuillages. De nouveau André se sentit vivre, et cette fois, avec joie, il écouta les palpitations heureuses de son coeur.

Véritablement il ressuscitait.

Craignant que sa mère ne trouvât la lettre d'adieu qu'il lui avait écrite, il hâta le pas. Le soleil déclinait, moins chaud; les voitures et les gens rentraient dans Paris. André suivit le flot: lui aussi rentrait dans le tumulte et la bataille pour la vie, mais ses chagrins ne lui semblaient plus irrémédiables, et il se sentit naître un pâle espoir, en admirant, sur les ponts, la Seine, teinte au coucher du soleil de reflets d'or et de pourpre.

Il dîna de grand appétit, fut gai et expansif, et passa avec sa mère une des meilleures soirées de sa vie.

En brûlant la lettre désespérée, qu'il avait laissée dans un livre, il pressentit que c'était fini, qu'on ne se tue ou qu'on ne se manque qu'une fois, qu'il vivrait, désormais.

Il ne put s'empêcher de rire, en s'endormant:

«Ah! ah! mon ami, tu n'aurais pas tenté une seconde épreuve?

«—Qu'importe! se répondait-il, puisque j'ai courageusement fait la première. Ce n'est pas ma faute si le coup a raté. Et d'ailleurs tant mieux!»

Un moment après il répéta, avec réflexion:

«Oui, tant mieux!»

VII

Table des matières

Le lendemain au ministère, il fut appelé chez son chef.

—Monsieur, dit ce fonctionnaire avec importance,—hier, vous avez manqué le bureau, que cela ne vous arrive plus! Vous aviez sans doute été faire une petite promenade?

André se mit à rire, dans l'escalier. N'avait-on pas raison? Tout ne s'était-il pas borné à une petite promenade?

Il trouva chez lui un rédacteur d'un autre service, qui attendait un renseignement. L'administration comptait tant d'employés que la plupart ne se connaissaient point.

L'homme, assis sur une chaise, soufflait avec un peu d'asthme, il se leva en souriant:

—Monsieur de Mercy?

Et il se présenta:

—Sylvestre Crescent.

Tandis qu'André donnait les explications attendues, Crescent le regardait, le voyant pour la première fois, avec une instinctive sympathie.

Il lui trouvait l'air distingué, la main blanche et la moustache fine.

Il le vit triste et s'en demanda la cause.

André constata que Crescent était court, commun, négligé; mais le visage lui plut: c'était une grosse tête ronde, aux traits accentués, dont les yeux, pensifs et doux, contrastaient avec le rire perpétuel de la bouche.

Tous deux se convinrent. Ils s'étonnaient, sans se le dire, de ne s'être jamais rencontrés avant ce jour. Crescent, son affaire réglée, ne s'en allait pas; il s'assit, et l'on causa. Il était là depuis dix-sept ans, rédacteur à trois mille francs, et ne deviendrait jamais sous-chef… Il avait conquis une liberté relative; son travail étant intermittent, il le liquidait en quelques semaines, trois ou quatre fois l'an, puis usait du temps qui lui restait. Il eut de la peine à se lever, et pressa longuement la main d'André, comme s'il ne pouvait se décider à le quitter. Enfin, avec un bon sourire, il s'écria:

—Allons, au revoir!

«Drôle de bonhomme, pensa André, il est marié, je crois qu'il a parlé de ses enfants, il n'est pas riche, il trime toute l'année et avec cela il a l'air heureux; comment fait-il?»

Il reprit sa besogne avec mélancolie.

«On dirait un brave homme!»—Et il mit dans son jugement un peu de bienveillance protectrice, car André, accusé à tort de fierté, ne se départait cependant pas d'une réserve assez froide. Sa poignée de main, au lieu d'attirer la familiarité, la coupait court.

«Comment se fait-il que depuis quatre ans, je vois ce… Crescent, pour la première fois? Alors si je m'étais tué hier, il aurait trouvé aujourd'hui visage de bois?… C'est comique, le hasard! Et qui sait où je serai, ce que ferai dans six mois?

«Ma foi! c'est la première figure supportable que j'aperçoive ici!»

Cette pensée lui fit bien accueillir le rédacteur, lorsqu'il revint, le surlendemain, sans prétexte, uniquement pour causer. André lui rendit sa visite. Crescent habitait, sous les toits, au bout d'un long corridor encombré de cartons et de liasses ficelées, une petite pièce, où l'on se croyait au bout du monde. Devant la fenêtre en tabatière, se balançaient des cimes d'arbres, des corbeaux voletaient d'une aile lourde.

Plusieurs fois, il passa prendre André, à cinq heures. Ils s'accompagnaient un moment. Isolés tous deux dans l'administration, ils contractèrent, malgré la différence de leurs âges, une affection simple et cordiale.

André, invité à dîner pour la troisième fois, accepta. Un scrupule lui venait, de n'avoir pu présenter Crescent à Mme de Mercy, mais était-ce possible? Aurait-elle compris que son fils se sentît à l'aise, confiant et familier, avec un homme du commun?

Et cette différence même entre les deux hommes, donnait quelque naïf plaisir de vanité à André, car il s'estimait supérieur à ces honnêtes gens.

Il alla donc dîner chez eux.

Ils demeuraient aux Batignolles, dans une vieille maison à immense cour, où une herbe rase pointait entre les pavés. L'escalier avait de grandes marches de pierres, comme en province.

Il sonna: un vacarme s'éleva, bruit de chaises, rires et cris; on déverrouilla la porte qui s'ouvrit, montra trois fillettes et un petit garçon joufflu, tandis qu'un jeune homme pâle et sa soeur, s'empressant, introduisaient André.

Crescent était dans le salon, tout réjoui:

—Monsieur André de Mercy, mon amie.

—Madame Crescent! Et des enfants, beaucoup d'enfants, n'est-ce pas? Que je vous les présente! ce grand-là, mon aîné, se prépare pour Polytechnique; sa soeur a ses deux brevets d'institutrice; ces trois demoiselles suivent les cours de la Ville. Thom, ce joufflu, ne sait encore que fureter dans les armoires; quant à celui-ci,—il montra un poupon que sa femme berçait,—c'est le plus méchant de la famille, il crie comme un veau, monsieur, comme un jeune veau!

À ces paroles, le rire des petites et l'exclamation des visages répandirent une telle gaîté franche autour d'André, que son coeur se dilata, et il envia les joies de cette famille. Ah! qu'il en était peu ainsi chez Mme d'Ayral, ou dans le salon froid des d'Aiguebère. Ici, plus de figures rogues et de gestes compassés, de jeunes filles sèches, anémiques et dédaigneuses; tous les êtres respiraient la santé et la vigueur.

Le fils aîné, un peu pâli par ses études, mais trapu et fort d'épaules, avait la bonne figure du père, un oeil intelligent et clair de mathématicien; la fille, Marie, n'était pas jolie, mais quel joli sourire, quel air de douceur pour racheter cela! Les trois fillettes étaient roses, avec des yeux bruns pareils, la même bouche ouverte sur de jolies dents gaies; elles se ressemblaient beaucoup.

Quant à Thom, abréviatif de Thomas, il n'avait d'autre occupation que de s'introduire les doigts dans le nez; les pantalons du monsieur paraissaient l'hypnotiser et lui suggérer des idées d'une profondeur infinie.

—Pas cette chaise!—s'écria Crescent, en la retirant des mains d'André, et il lui fit voir qu'elle ne tenait plus droite que par un miracle d'équilibre: un pied manquait.

—Asseyez-vous plutôt là, non! Mon Dieu, le fauteuil perd tout son crin. Fanny, ma chère, trouve un siège pour M. de Mercy! Attendez que je débarrasse le canapé.

Et il se rua sur le meuble, enlevant des vêtements, des papiers, des règles plates et jusqu'à un flacon vide, oublié là.

—Le dîner est servi, dit Marie.

Dans la pièce voisine où était mis le couvert, les enfants prirent leurs places, bruyamment. Un rire de contentement courut; Thom, attablé le premier, et à qui les coins de sa serviette faisaient deux oreilles d'âne, engloutissait, à l'aide d'une énorme cuiller, son potage, tout en roulant des yeux effarés.

—Il n'a que quatre ans!—dit le père avec orgueil.

André observait ce milieu, si nouveau pour lui. Marie avait une sollicitude charmante pour ses soeurs, elle prit de force le poupon à sa mère, et l'alla coucher. André regardait Mme Crescent; belle certainement, autrefois, les grossesses, le souci du pain quotidien l'avaient fatiguée. Elle gardait de beaux cheveux cendrés, un teint animé et un doux sourire.

Le dîner fut gai, troublé seulement par une querelle entre deux des petites soeurs; l'une, vive, avait renversé de la sauce sur la jupe de sa soeur, et l'autre, avec désolation, se lamentait, criant que la robe était perdue. Marie lava la tache.

Comme on prenait le café, le bébé poussa des cris gutturaux, d'une violence exceptionnelle. Mme Crescent disparut. Son mari et André allèrent au salon, tandis que les enfants desservaient, que Marie nettoyait les couverts et que le fils aîné, sur un coin de table, le nez sur un livre et le crayon à la main, se remettait obstinément à travailler.

Seul à seul, Crescent regarda André avec un bon sourire, et quittant le ton de cérémonie:

—Excusez-nous de vous recevoir si mal, la maison est toute en l'air, ma femme va revenir; tant d'enfants, vous savez…

Il sembla à André que cet homme pensait bonnement: «Que de tracas, de soucis, n'importe, la vie est bonne!»

—Tant d'enfants!—répéta Crescent avec un geste d'excuse,—que voulez-vous, les gens riches économisent là dessus, ils me font rire avec leur Malthus. Eh, sapristi, que voulez-vous qu'on fasse, là, entre nous deux? Ne pas avoir d'enfants, mais est-ce que ce ne serait pas une abomination? Je ne veux pas savoir comment font les autres,—dit-il avec énergie,—non! je ne veux pas le savoir, mais j'aime mieux être à ma place qu'à la leur. J'aime ma femme d'ailleurs, je ne saurais pas la traiter en maîtresse. Que diable!…

Il s'arrêta court: Marie lui apportait sa pipe, toute bourrée, elle lui présenta un papier enflammé, puis disparut.

Les deux hommes s'étaient assis.

Dans le grand salon rendu silencieux par l'absence des enfants, André, redevenu mélancolique, fumait sa cigarette, sans parler.

—Vous êtes triste, monsieur André, je n'ose pas vous demander pourquoi?

—Je suis pauvre, répondit-il, sans avenir, et j'envie votre bonheur de famille, je voudrais me marier, mais je ne le puis, dans mon milieu…

L'ennui d'avoir à s'exprimer longuement pour être compris, le fit taire.

—Moi, dit Crescent, j'ai eu plus de bonheur que je n'en méritais. Fanny,—il baissa la voix,—appartenait à une des meilleures familles du pays,—elle est de la Saône-et-Loire,—son père s'était remarié. La belle-mère, très mauvaise, prit tant d'ascendant sur le père, qu'il refusa tous les prétendants de sa fille; il déclara que l'argent seul les attirait et qu'il la marierait sans dot, en se bornant à une faible rente. Fanny était très malheureuse. J'étais alors employé à la sous-préfecture; nous nous sommes aimés, bien innocemment; tout s'est découvert. Le père était furieux, mais la marâtre, trop heureuse d'un mariage qui mettrait Fanny dans la crotte (ce sont ses propres paroles!) a consenti avec empressement. Nous nous sommes mariés. La première année, la rente a été payée; puis au premier prétexte on s'est brouillé. Depuis ce temps, nous n'avons pas reçu un centime. Nous sommes venus à Paris, ma femme était enceinte, nous avons passé un dur hiver, je donnais des leçons par-ci par-là; elle faisait le ménage et vendait des ouvrages de dentelle. À la fin, j'ai pu me caser au ministère, les enfants sont nés à la grâce de Dieu, et en dépit des soucis, et malgré tout ce que notre vie a de précaire, je me trouve content.

«Oh! j'avais rêvé autre chose, à vingt ans. J'étais ou je me croyais peintre, je dessinais toute la journée, je voulais conquérir la gloire artistique: tout cela s'est apaisé. Apparemment, ce n'était pas ma vocation; et quand bien même, il faut se résigner, n'est-ce pas? J'ai un exemple admirable sous les yeux: ma femme. Elle était de riche famille et elle m'a épousé, moi fils de pauvres gens. Elle a été tendre et bonne pour mes vieux, ils l'aiment comme leur enfant. Et cette femme, monsieur, qui avait une santé délicate, des mains blanches, ne craint pas, depuis dix-huit ans, de faire les plus durs travaux du ménage!

Mme Crescent entra; les yeux humides, avec un mélancolique sourire, elle mit la main sur l'épaule de son mari, et doucement:

—Tu ne crains pas d'ennuyer M. de Mercy?

—Lui! mais il veut se marier. Il croit, lui aussi, qu'il faut avoir dans sa vie une femme et des enfants, des préoccupations et des devoirs. Je suis sûr que si nous connaissions une jeune fille qui lui convînt, il la prendrait de nos mains, sans hésiter, tout de suite. Est-ce vrai?

Et il regarda avec malice André, qui s'étonna d'être deviné et compris.

Mme Crescent resta pensive. Elle n'ignorait pas le désir d'André: il n'était pas facile de le satisfaire.

Pour leur compte, bien qu'ils eussent une fille à marier, elle et son mari, d'instinct, écartaient, par délicatesse, l'idée et jusqu'à la possibilité de cette union.

Elle répondit:

—M. de Mercy est jeune, il a l'avenir. Nous avons beaucoup parlé de vous, monsieur, mon mari et moi, excusez-nous. Ce n'est pas par bavardage, mais Sylvestre vous aime tant. Et lui et moi ne pensons pas tout à fait de même.

—Comment cela?

—Excusez-moi, encore une fois, de me mêler de ce qui ne me regarde pas. Sylvestre vous voit marié, avec une fille de notre milieu; moi, je crois que si vous voulez vous marier si jeune, vous ne devez le faire que dans votre monde, à titre égal et à fortune égale.

André fit un geste.

—Oui, reprit-elle, car votre position et votre nom sont un capital. Une autre alliance désolerait, je le crains, madame votre mère, et vous mettrait, vis-à-vis d'elle et de vous-même, dans une position fausse et pénible. Êtes-vous sûr que vous ne reprocherez pas un jour, malgré vous, à votre femme, d'être sinon un obstacle, du moins un retard à votre ambition? Ne craignez-vous pas qu'un ménage et des enfants ne vous soient autant de chaînes très lourdes à porter. Il faut tant de courage pour mener une vie semblable!…

Et elle exprimait sans le vouloir, un doute qui, au lieu d'ébranler

André, le raffermit.

—Ma chère, dit Crescent, M. de Mercy n'est pas dissipé, il a des sentiments droits et son intention lui fait honneur; pour moi, je me ferais une joie de l'aider à être heureux, si mes faibles moyens m'en donnaient le pouvoir.

Les enfants, sur ce mot, entrèrent, guidés par Marie et souhaitèrent le bonsoir; ils avaient des cheveux emmêlés et des yeux gros de sommeil. Leur vivacité était tombée; debout, les bras ballants, ils se tenaient dans une pose d'abandon, avec un gauche sourire.

La porte refermée, l'entretien reprit; et peu à peu, gagné à la sympathie franche de ces honnêtes gens, André se confessa entièrement, et s'adressant surtout à Mme Crescent, dont les yeux le plaignaient, il dit sa situation particulière, vis-à-vis du monde et de sa mère, combien il était seul, et à bout de courage. Une pudeur l'empêcha d'avouer qu'il venait d'échapper au suicide: il l'eût dit au mari, il n'osa le dire à la femme.

Il y avait tant de sincérité dans sa voix, une si grande lassitude morale, et en même temps, une telle bonne volonté à lutter pour l'avenir, que les Crescent, touchés, échangèrent un regard, et le mari s'écria:

—Nous allons le marier, Fanny! donne-moi l'album!

Elle partit d'un éclat de rire encore jeune et clair, et regardant André surpris et souriant, elle dit:

—Mais tu n'y penses pas, mon ami.

—Pourquoi pas? nous avons presque tout Châteaulus dans notre album; et d'ailleurs toi et moi nous connaissons toutes les familles, ce sera bien le diable si nous ne trouvons pas quelque chose.—Donne-moi l'album!

Alors on le chercha partout et on le découvrit, glissé derrière une commode.

Sous la lampe, l'album fut placé devant André; des figures défilèrent.

Et comme des montreurs de curiosités, les Crescent faisaient une glose, à chaque portrait. D'abord vinrent les grands-parents:

—Mon père!

—Ma mère!

Devant une photographie prétentieuse, à la figure hypocrite et méchante, ils tournèrent la page, sans rien dire. C'était la marâtre de Mme Crescent.

Venaient des amis et des amies, avec des airs de province. Endimanchés, ils se tenaient raides; et leur visage revêtait une solennité de circonstance.

Le portrait d'un vieux monsieur arracha de fous rires aux Crescent; à mots entrecoupés, ils se remémorèrent, en se coupant la parole, une histoire incompréhensible Puis ils devinrent graves:

—Celle-ci est Élise, une amie de ma femme, elle est morte à vingt-six ans.—Et Élise disparut, sans qu'André en sût jamais plus sur son compte.

Passèrent des communiants, un bébé gras, un sous-lieutenant en buste, une jeune fille en pied, mince comme une perche.

—Pas celle-là, monsieur André, elle est un peu maigre.

Sur chaque personne, des détails grossissaient, reliant les photographies entre elles, évoquant peu à peu, pour André, toute la société de Châteaulus avec ses alliances, ses fortunes et ses scandales.

—Ah! fit Crescent, Jeanne Lénizeul?

C'était une belle personne, qui souriait avec affectation.

—Elle n'est pas assez riche, mon ami.

La page tourna.

—Et celle-ci?

Mme Crescent hésita:

—Tu sais, sa mère, et puis l'histoire des boucles d'oreilles?…

Passons! passons!—dit-il vivement, et la demoiselle disparut, sans qu'André pût connaître l'histoire des boucles d'oreilles.

—Diable! dit Crescent, c'est plus difficile que… Ah! Mme de Saintré; celle-là ferait l'affaire?

Elle avait la pâleur d'une vierge prête à prendre le voile; son visage d'un blanc mat, non sans noblesse, était éclairé par deux grands yeux pensifs, ses lèvres restaient fermées.

Mme Crescent baissa la voix.

—On craint pour sa santé, le docteur la disait poitrinaire.

—Hum!

D'autres passèrent, le mari les proposait, et pour chacune la femme avait une objection.

Tout à coup André remarqua une petite photographie mal faite, cassée dans le coin. Il en reçut comme un regard vivant qui lui plut; déjà la feuille avait tourné, sans que les Crescent eussent nommé la jeune fille.

Ils tombèrent d'accord sur le portrait d'une demoiselle vigoureuse, fille d'un gros propriétaire. On ne pouvait lui opposer que la fille d'un ancien magistrat, riche aussi.

Mais ces belles offres laissaient André froid, et il avait envie de revoir la petite photographie cassée, dont on ne lui avait pas dit le nom. Il refeuilleta l'album et finit par la trouver.

—Qui est-ce? demanda-t-il d'un air indifférent.

—Oh! c'est Toinette,—dit Crescent d'un air détaché.

Ni lui ni sa femme ne semblaient y attacher d'importance, comme si ce fût un mariage trop pauvre, ou méprisable.

—Toinette qui?—demanda André, à qui la simplicité de la pose, la naïveté du regard, la grâce du corsage inspiraient un obscur désir que cette jeune fille fût à marier.

—Antoinette Rosin,—dit Mme Crescent,—c'est une parente éloignée de

Sylvestre, elle achève ses examens, afin d'être institutrice.

—Cette figure me plaît, dit André.

—Pauvre petite!—dit Crescent pensif,—elle ne se doute guère qu'en ce moment un beau monsieur de Paris la dévisage; oui, celle-là vous aurait convenu, mais…

—Elle n'a pas de fortune,—dit Mme Crescent avec un ton ferme qui masquait un attendrissement, car elle aussi s'était mariée pauvre.

—C'est de la bien petite bourgeoisie, monsieur André, et si un mariage, socialement, est impossible pour vous, c'est celui-là,—dit Crescent.

—Pourquoi donc?

—Votre mère n'y consentira jamais. D'ailleurs,—ajouta Mme

Crescent,—on nous a écrit qu'Antoinette allait se marier, n'est-ce pas,

Sylvestre?

—Oui, sans doute, je crois!—balbutia-t-il, gêné par un mensonge qu'il reconnaissait nécessaire, car André, pensif et l'oeil brillant, contemplait fixement le portrait.

L'album, retiré doucement par Mme Crescent, lui glissa des mains; et il lui sembla que son bref bonheur s'évanouissait. On lui remontra les deux demoiselles riches, on renchérit sur leur compte.

—Laquelle préférez-vous?

—Ni l'une ni l'autre, dit-il d'un ton boudeur.

Les Crescent se mirent à rire, et elle:

—J'ai donc eu tort de vous montrer l'album, puisqu'aucune des jeunes filles de notre pauvre ville ne vous plaît?

—Si, dit André, Mlle Toinette.

—Bah! elle est peut-être fiancée à l'heure qu'il est, demain vous n'y penserez plus!

André sourit, d'un air gêné, et prit congé; il était tard.

Dans l'antichambre, ils trouvèrent le fils aîné; il avait suspendu au mur un tableau noir et, un morceau de craie à la main, il y traçait de formidables équations algébriques, tandis que Marie, à la clarté d'une bougie, raccommodait le linge des enfants, dans le silence du quartier endormi.

Elle leva les yeux sur André et rougit.

VIII

Table des matières

Le lendemain ni les jours suivants, l'image de Toinette Rosin ne s'effaça du souvenir d'André. Épouser une provinciale naïve, d'honnête famille, pourvu qu'elle fût bonne, intelligente et saine, n'avait à ses yeux rien que de naturel et de très tentant. Aussi son désir bientôt devint-il idée fixe.

Et toutefois, n'ayant pas perdu tout jugement il s'avouait qu'il était dans des conditions déplorables pour agir, et qu'il allait, avec un empressement irréfléchi, aussi bien vers son malheur peut-être, que vers son bonheur. Nulle force humaine cependant n'eût pu l'arrêter. Il ancra au plus profond de lui-même le portrait et la vision de la jeune fille, devinée plus qu'entrevue sur la petite photographie, et pressentit que ce mariage, pour invraisemblable qu'il parût, s'accomplirait.

Il ne s'étonnait point d'en remettre ainsi sa vie future à un coup de dés, à la chance de tomber bien ou mal. Et d'abord amusé de se choisir ainsi, par sa volonté, une femme vivant à une centaine de lieues et ignorante de sa destinée, peu à peu en y pensant, il trouva cela tout simple.

«Tout mariage,—arguait-il,—hors le cas où les fiancés se sont connus dès l'enfance, ou pendant de longues années,—n'est-il pas tout aussi improbable, la veille? Connaissait-on hier, celle que l'on épouse aujourd'hui? Ne sont-ce pas des parents, des amis, des indifférents même qui négocient le mariage, entre des gens qui ne se connaissent point, et qui ne se seraient jamais connus?

«Étudier longuement une jeune fille, discerner ses qualités et ses défauts, dans quel milieu est-ce possible? l'éducation française ne s'y oppose-t-elle pas? Puis, promis l'un à l'autre, se sentant observés l'un par l'autre, les fiancés sont-ils sincères, se montrent-ils tels qu'ils sont? Jamais. On s'épouse donc sans se connaître, et au lendemain seulement des noces, le masque dont on s'est paré tombe, et les véritables caractères sont aux prises.

«Donc, il faut risquer, comme chacun, l'avenir; et le mariage, sauf exception, est une loterie, dont le résultat est chanceux.

«Cette jeune fille me plaît! Il me semble que son image révèle des qualités simples, douces et fortes, de la santé, de la franchise. Si ses parents sont sortables, pourquoi balancerais-je?

«C'est étrange,—ajouta-t-il—à moins d'événements que je ne puis deviner, mon nom, mon emploi feront qu'on m'accordera Antoinette, non, j'aime mieux Toinette; quel gentil nom! Ainsi, je la tiens en mon pouvoir: sa destinée de vierge, de femme, de mère est dans mes mains, dépend de mon caprice. Que je ne veuille pas d'elle, elle épousera un autre, ou restera vieille fille. Sera-t-elle heureuse?—Que je le veuille, c'est moi qu'elle aimera. Et… sera-t-elle plus heureuse?…»

Cette pensée l'attendrit, car il ne voulait pas d'un bonheur égoïste; décidé à plaire, avec la vague confiance qu'il saurait faire le bonheur d'une femme, il cessa d'hésiter et passa à l'action.

Il annonça à sa mère qu'il voulait se marier, qu'il avait en vue une jeune fille sans fortune, mais honorable, et qu'il la suppliait, elle, de réfléchir et de consentir.

Ces paroles tombèrent, comme autant de coups de marteau, sur le coeur de Mme de Mercy. Elle devint si pâle qu'André crut qu'elle allait mourir. Mais elle se raidit, et parla avec la violence d'une âme ulcérée au plus profond. L'air de résolution froide d'André la mettait hors d'elle. S'il avait supplié en pleurant, peut-être attendrie eût-elle prêté les mains à tout. Mais l'idée que son fils allait revendiquer cette liberté si longtemps retardée, épouser une étrangère, et quitter celle qui l'aimait plus que tout, la jalousie, l'irritation, l'angoisse, et la terreur aussi de l'avenir, bouleversèrent cette femme, que le malheur et la ruine avaient intérieurement brisée, et qui ne vivait plus que par devoir et religion. Elle se répandit en paroles amères.

Fort de son droit, et la jugeant injuste, il répliqua, mais sans ménagement, avec ce tour d'esprit cassant, qui froisse si cruellement le sentiment des mères. Une scène affreuse s'ensuivit et Mme de Mercy fut prise d'une attaque de nerfs.

«Ah!—répétait André avec rage, quand sa mère, soutenue par la vieille servante, eut regagné sa chambre,—nous nous aimons! et voilà le mal que nous nous faisons!… Ne vaudrait-il pas mieux, cent fois, n'éprouver l'un pour l'autre que de l'indifférence? Si je suis coupable, est-ce de préférer la vie à la mort? car si m'évader de l'existence que je mène est impossible, je préfère me faire sauter la cervelle, et cette fois le coup ne manquera pas!…»

Puis il compta qu'après cette grande émotion, le lendemain, sa mère, plus calme, se résignerait et même, les jours suivants, accepterait la possibilité d'un tel événement.

Il ne la vit point au déjeuner, mais au dîner elle lui tendit la main, très pâle sous ses bandeaux gris. Il baisa cette main et, par une illusion singulière, il crut tout terminé.

De son côté, Mme de Mercy attendait des excuses, des regrets, l'aveu d'un coup de folie, et la promesse d'un renoncement. Le silence ému d'André la trompa, mais aux premières paroles, le malentendu s'éclaircit; voyant que de part et d'autre rien n'était changé, le fils et la mère se rembrunirent, et gardèrent un silence plein de rancoeur, de lassitude et de tristesse.

D'instinct ils supprimèrent la familiarité, l'intimité des entretiens. Et les mots qu'ils échangeaient avec une gravité acerbe, leur retombaient sur le coeur.

Une semaine s'écoula ainsi, puis une autre.

Cependant André, s'entêtant d'autant plus qu'il éprouvait une résistance, obsédait Crescent de questions sur sa parente, et le suppliait de s'employer pour lui.

N'ayant cru d'abord qu'à un caprice, le brave homme s'était prêté à ce jeu, entretenant par là sans s'en douter, la curiosité naissante d'André. Les Rosin, une vieille famille de Châteaulus, avaient trois enfants: un fils aîné, une fille veuve, et Toinette. Le père était sous-chef de bureau dans les chemins de fer, le grand-père Rosin, ancien fermier, vivait avec eux. Mme Rosin, la mère, une femme concentrée, dominait toute la maison. Antoinette avait fait ses études au pensionnat d'une ville voisine.

Ces détails, l'imagination d'André les grossissait, et il en pressait Crescent davantage; mais celui-ci voyant qu'on parlait sérieusement, en devenait d'autant moins empressé, par scrupule. Toinette étant sa parente éloignée, il n'eût point voulu sembler capter l'engoûment du jeune homme. Puis la pauvreté de cette enfant, mariée à celle dont André se plaignait, l'effrayait pour eux. Enfin il subissait l'influence de sa femme qui, dans leurs entretiens, le dissuadait de s'entremettre: car par là n'endossait-il pas une responsabilité terrible? Malheureux, le jeune ménage n'aurait-il pas le droit de rejeter sur lui son infortune?

Cependant elle parlait ainsi comme à regret, et sans doute, ayant bravement élevé ses enfants et soutenu son ménage, trouvait-elle simple et louable, que chacun en fît autant; ou, attendrie pour André, dont la grâce et la politesse l'avaient touchée, s'assurait-elle, en son for intérieur, qu'il serait droit, vaillant, honnête et ne faillirait point à sa tâche.

Crescent, lui, n'était que trop porté à contribuer au bonheur de son ami. C'est ainsi que peu à peu, vaincus par André, ils furent amenés à l'aider, et enfin à négocier son mariage.

Mme Crescent y mit une condition: l'adhésion de Mme de Mercy. Cette exigence, légitime et digne, parut lourde à André, dont les rapports avec sa mère devenaient de plus en plus sombres et taciturnes.

Tous deux s'observaient et, se voyant souffrir mutuellement se plaignaient, sans consentir pourtant, l'un ou l'autre, à céder.

Il s'irritait, de ce silence gardé, et Mme de Mercy s'en épouvantait; connaissant l'entêtement de son fils, elle n'osait s'avouer sa peur, qu'il fût capable de passer outre, de faire les sommations légales. À la vérité, il n'y aurait jamais pensé, se fut jugé cruel d'agir ainsi.

Mais ignorant cela, elle tremblait. Et dans son esprit, imbu des idées de respect filial et d'autorité maternelle, la pensée d'une telle injure l'indignait plus que tout ce qu'elle pouvait craindre et déplorer d'un tel mariage, que le bonheur douteux de son fils, sa pauvreté, sa mésalliance, et l'obscurité à laquelle il se vouait.

Aussi, n'y pouvant tenir, un soir, avec un accent solennel, elle l'adjura de déclarer, quelle qu'elle fût, la vérité:

—Si je refuse mon consentement, André, passeras-tu outre?

Il eut envie, par révolte, de répondre:—Oui! mais par pudeur, et aussi sincère, il répondit tristement:

—Tu sais bien que non! jamais.

Et il s'agenouilla près d'elle, comme s'il la suppliait, sans parler.

Ces seuls mots la bouleversèrent; et touchée plus par là que par mille explications, ne raisonnant point, tout emportée par le sentiment, elle dit d'un trait:

—Eh bien, marie-toi donc! et sois heureux!

À peine eut-elle dit cela, qu'elle s'en repentit amèrement, sentant qu'il était trop tard, et que ces mots, arrachés à son émotion, avaient une force sacramentelle, absolue.

—Ah! méchant, enfant! tu veux donc me quitter?

Et ce dernier regret où elle cria sa solitude et son veuvage, fit répondre à André:

—Jamais! jamais! nous serons trois, et nous t'aimerons tant.

Ils bâtirent, dans la nuit, mille projets d'avenir et force plans impossibles.

Avec cette mobilité d'esprit qu'ont les femmes, Mme de Mercy espérait, était presque joyeuse, et les objections graves, profondes, qu'elle semblait ne faire plus que pour la forme, André, d'un baiser ou d'une parole, les dissipait, soufflait dessus, comme sur des bulles de savon.

Le lendemain, il courut chez les Crescent. Il était ivre de joie, et leur assura que sa mère était ravie; ils ne refusèrent plus alors de s'entremettre pour lui, mais ils restèrent pensifs, comme s'ils craignaient un revirement et que, maintenant acculés, ils eussent presque peur de l'avenir. Mais André, devinant leur souci, les rassura gaîment. Enthousiaste, il ne voyait rien autour de lui, parlait d'abondance, sans prêter d'attention aux petites filles qui, ébahies, contemplaient cet homme si triste devenu tout d'un coup si gai, ni à Marie, qui, les yeux baissés et un peu pâle, fermait les lèvres, comme sur un secret candide et tendre, qu'André n'avait pas deviné et qu'il ne saurait jamais.

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Ograniczenie wiekowe:
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Data wydania na Litres:
17 stycznia 2025
Objętość:
280 str. 1 ilustracja
ISBN:
4064066083441
Wydawca:
Właściciel praw:
Bookwire
Format pobierania:

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