Czytaj książkę: «Les parvenus»
Paul Féval
Les parvenus

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066318666
Table des matières
A MON EXCELLENT AMI
LE DOCTEUR PÉNOYÉE
I LE CHEVAL BLANC
II L’AGENT DE CHANGE
III LES RESSOURCES DE ROLAND
IV TROIS RICHARD
V ROBINSON ET VENDREDI
VI LE PORTEFEUILLE
VII ESSAI SUR LES RICHARD
VIII LE TRICOT DE PÉNÉLOPE
IX MAMAN RICHARD
X BON MÉNAGE
XI INTRIGANT
XII GAITÉS-RICHARD
XIII MANIE AMÉRICAINE
XIV LA TRIBU DINE
XV PROBITÉ ANTIQUE
VI LA TANTE NOTON
XVII PETER BRISTOL
XVIII LA LETTRE
XIX LA DERNIÈRE RESSOURCE
XX A PARIS
XXI OU L’ON PARLE MARIAGE
XXII LE PARVENU
OEUVRES
DE
PAUL FÉVAL
SOIGNEUSEMENT REVUES ET CORRIGEES
LES PARVENUS

SOCIÉTÉ GÉNÉRALE DE LIBRAIRIE CATHOLIQUE
PARIS
VICTOR PALMÉ
Directeur général
76, rue des Saints-Pères.
BRUXELLES
J. ALBANEL
Directeur de la succursale pour la Belgique et la Hollande
29, rue des Paroissiens.
1880
A MON EXCELLENT AMI
Table des matières
LE DOCTEUR PÉNOYÉE
Table des matières
Vous êtes un parvenu, cher docteur, un parvenu de la science et de la patience, un parvenu du travail audacieux, , de l’esprit droit et honnête, de la vaillante intelligence; vous êtes un parvenu par l’esprit et par le courage, un parvenu par le bonheur mérité, un parvenu par le juste et glorieux succès.
Votre science, elle-même, cette toute jeune fille du génie allemand, , votre belle homœopathie est une parvenue qui portait hier la livrée de l’indigence et qui va mettre demain à son front souriant la fière couronne des reines.
Ce parvenu de Beaumarchais reprochait avec amertume aux gentilshommes d’être tout en ce monde pour s’être donné seulement la peine de naître. Il avait tort. La noblesse n’est qu’une, parvenue àgée de cinq ou six siècles et même davantage, qui a fait sa fortune en même temps que la France, cette autre grande parvenue.
Cher docteur, je vous le demande: pourquoi ce mot de parvenu n’est-il l pas s le e plus beau de tous les mots rangés par ordre alphabétique dans notre dictionnaire? Qu’exprime-t-il, ce mot, sinon l’effort heureux et victorieux, l’obstacle franchi, la route parcourue, la montagne gravie et ses plus hauts sommets conquis? Pourquoi notre langue a-t-elle fait de ce mot triomphant une injuree?
On pourrait bien lui dire aussi, à notre langue, quelle est une parvenue fille des parvenus Michel Montaigne, Malherbe, Corneille, Molière et Bossuet. Notre langue répondrait que l’Académie, fondée par un parvenu pour des parvenus, a sanctionné cet abus, et qu’une belle langue peut bien, comme une jolie femme, jouir du droit de caprices.
C’en est donc fait! Parvenu ne se peut prendre qu’en mauvaise part. Au nom du lexique, honte à quiconque est fils légitime de ses œuvres! Less héritiers seuls des parvenus commencent à valoir quelque chose: ce sont déjà des gentilshommes. En conscience, le neveu du bonnetier mort millionnaire n’a jamais vendu de caleçons. Le fils de ce neveu a les mains encore plus nettes. La quatrième génération peut fort bien se donner un petit blason pour enjoliver les boutons de sa livrée.
Ne souriez pas, cher docteur. Ce ne sont point là des plaisanteries de l’autre monde. En notre siècle, dédaigneux des vieux préjugés, les petits blasons menteurs se portent très-bien, et quoique personne n’attache assurément la moindre importance à ces fadaises, tous les équipages de la famille Turcaret sont timbrés, écussonnés, chargés de cimiers, de diadèmes et de devises.
Turcaret n’achète plus la noblesse, il la cueille. Ce procédé nouveau n’étant pas aussi coûteux que l’ancien, au lieu d’un brin, on en prend une botte, voilà toute la différence. Or, les trente-cinq millions de Français qui dictent t la langue au secrétaire perpétuel de l’Académie détestent instinctivement Turcaret. Qu’il y ait ou non là-dedans un peu de jalousie, voilà le fait. C’est à cause de Turcaret que la langue a déshonoré ce pauvre mot héroïque: Parvenu.
On dit que Turcaret est insolent, avare, dur, vaniteux, grossier: parvenu signifie tout cela dans le langage commun.
Bref, parvenu proteste contre ce forfait de la destinée qui permet à un faquin d’éclabousser un galant homme.
Et l’envie, ce reptile qui vient mordre le talon de tout vainqueur, l’envie regardee d’en bas. Chaque fois quelle aperçoit une tête qui dépasse le niveau, dans vos rangs, hommes de science, dans nos rangs, artistes ou penseurs, dans la foule enfin, où toutes les carrières sont représentées, l’envie glapit, gonflée de venin; elle accuse le hasard et l’injustice du sort, elle rapetisse le triomphe en le commentannt; elle explique, elle salit, elle calomnie, et pour celaa un n seul mot lui suffit, un mot merveilleux: Parvenu!
Cher docteur, , moi qui aime les parvenus glorieux et les parvenus honnêtes, , j’ai fait ce livre contre les parvenus qui donnent raison à l’envie. Je vous l’adresse et voudrais pouvoir me placer, sans être taxé d’orgueil, au rang des parvenus de votre sorte.
LES PARVENUS
Table des matières
I
LE CHEVAL BLANC
Table des matières
La Loire majesteuse coulait sous le brouillard. On voyait sortir de la brume d’énormes voiles carrées qui semblaient marcher, poussées par une force invisible, au travers des moissons et des arbres. C’était une de ces belles et opulentes campagnes qui font haie sur le passage de la reine de nos fleuves, comme pour acclamer son cours triomphant et lui rendre grâce de leur richesse heureuse.
Le clocher de Trèves se montrait au-dessus des pommiers, ronds comme ces boules de tilleuls qui ornaient jadis nos jardins. Bien que le mois de juin fût à peine terminé, ces pommiers n’avaient déjà plus de verdure; ils laissaient voir la mousse grise de leur écorce, épuisés qu’ils étaient sous le fardeau de leurs fruits. Pour surcroît, la vigne glissait ses pousses vigoureuses entre les branches et lançait par-dessus les rameaux affaissés les longues guirlandes de son feuillage. Ainsi voit-on dans les forêts vierges du Nouveau-Monde la liane envahissante étreindre les vieux troncs des palmiers.
Le soleil venait de se lever derrière les petites col-’ lines qui entourent Saumur. Les bas-fonds de la rive gauche étaient encore noyés dans le brouillard, et les saules au feuillage blanc n’y montraient que leurs cimes. A voir cette nappe grisâtre et uniforme qui s’étendait au loin sur la plaine, on eût pu croire que le fleuve, enflé tout à coup et sorti de son lit couvrait encore une fois la campagne.
Car la Loire, perfide en sa beauté, lève trop souvent sur les riverains ses vassaux un tribut lamentable. Cette richesse du jardin de la France paye chaque année la dîme au caprice de la puissante reine. La Loire, qui coulait hier entre ses rives fleuries, tranquille, montrant, çà et là, l’or de ses sables et reflétant le souriant azur du ciel, la Loire se courrouce et se gonfle et bondit furieusement par-dessus ses rivages épouvantés.
Adieu les joyeuses espérances de la moisson! ces cultures si belles, ce seigle barbu, ce froment jaunissant déjà, ce chanvre haut comme un homme, qui emplissait l’air aux chaleurs de midi, de parfums champêtres et sévères, ce lin aux fleurs d’azur, ces betteraves gigantesques, et ces guérets bénis où l’avoine presque mûre livrait ses gais panaches aux caresses de la brise, tout est couché, flétri, perdu. La Loire a tué ce qu’elle avait nourri. Le val de la Loire, ce paradis, est une mer. L’eau boueuse et tourmentée s’étend partout comme un linceul.
Et quand la Loire va se retirer, lassée, rien ne se relèvera: l’orgie du fleuve ne pardonne point. Moissons et fleurs resteront ensevelies sous le sable aride, jusqu’à ce que la charrue, déchirant le linceul mortuaire et rendant aux rayons du soleil cette terre d’une fertilité incomparable, ait fait jaillir du sol, en quelques semaines, d’autres moissons plus riches, d’autres fleurs plus éclatantes.
Entre Saumur et Trèves, à droite des futaies de Tuffuaux, passe une levée mal entretenue qui était autrefois la route de Beaupréau. Des deux côtés du chemin, les saules et les oseraies cachent leurs pieds dans les glaïeuls. La Loire est, au nord, bordée par le chemin de fer d’Angers à Tours. Vers le midi un mamelon de tuf, rompant brusquement la plaine, a été taillé à pic de main d’homme.
Sur ce plan perpendiculaire on a creusé quelques-unes de ces demeures souterraines qui se rencontrent dans les campagnes de l’Anjou et dans le pays de Tours: ce sont de véritables cavernes qui ont leur cheminée à fleur de sol et dont les habitants troglodytes moissonnent le blé ou fouillent la pomme de terre, immédiatement au-dessus de leurs chambres à coucher.
A droite du mamelon, une grande avenue d’ormes courait en droite ligne dans la plaine, pour grimper ensuite aux flancs d’une gracieuse colline, couverte de magnifiques futaies. Tous ceux qui ont voyagé dans, ce pays où la richesse des cultures exclut presque toujours du paysage l’imprévu et La variété, ont arrêté leurs regards avec complaisance sur ces grands bois qui, rompant à la fin l’uniformité fatigante, découpent leurs nobles profils à l’horizon. On sait bien que, dierrière ces bosquets, se cacbent tous les enchantements, du luxe, toutes les splendeurs de l’opulence; on sait bien qu’il y a là quelqu’un de ces châteaux hospitaliers et pleins de souvenirs qui sont comme des joyaux à la couronne royale de la Loire.
Entre l’avenue et l’ancienne route de Beaupréau, à quelques, centaines de pas des habitations creusées dans le tuf, s’élevait une petite maison de bon style angevin, avec une haute toiture en ardoises grises et une façade où la vigne traçait de capricieux festons; sous la vigne, deux grands rosiers en espaliers encadraient la porte voûtée, et pour entrer on était obligé d’écarter les bouquets de roses.
Un bon verger s’étendait vers l’ouest; au nord c’était une prairie coupée de marécages, au. bout de laquelle, derrière un rideau de peupliers d’Italie, le chemin de fer passait.
La maison était une auberge, et Dieu sait que le vieux Morin, son propriétaire, n’avait point sujet de bénir l’invention de là vapeur. Autrefois, l’auberge du Cheval-Blanc était un lieu de halte obligée pour tous ceux qui se rendaient de Tuffuaux à Trêvess; mais maintenant un petit village tout neuf, composé de ces maisons plates et blanchâtres qui semblent sortir de la terre au souffle brûlant des locomotives, avait été bâti de l’autre côté du railway. Dans ce village, on comptait naturellement une ou plusieurs auberges; Morin en était réduit à cultiver son verger, et quand il entendait passer le convoi derrière les peupliers, Morin poussait des soupirs plus gros que ceux de la machine.
C’était au mois de juillet de l’année1847; les portes et les fenêtres de la petite auberge étaient encore fermées, bien que le soleil levant carressât déjà les feuillages amis des deux grands rosiers et de la vigne; la campagne était solitaire et animée seulement par la déroute des oiseaux qui prenaient la fuite au bruit des wagons.
La porte d’une des maisons creusées dans le tuf s’ouvrit et laissa passer un chant matinal. Un jeune gars d’une vingtaine d’années sortit sans prendre la peine de refermer l’huis et descendit la rampe; au bout de quelques pas, il disparut dans le brouillard, mais on aurait pu suivre sa route aux gaies cadences de sa chanson. Au même instant un pas pesant sonna sourdement sur le gazon de l’avenue.
C’était un homme entre deux âges, vêtu d’une vieille livrée et chaussé de sabots, qui venait du côté de cette grande futaie dont les ombrages devaient cacher un château.
La voix du chanteur arriva jusqu’à lui et il s’arrêta pour écouter.
–Oh! ohn! grommela-t-il, tandis que sa physionomie chagrine prenait une teinte de méchante humeur plus foncée, celui-là se lève de bon matinn; voici ce damné Pierre Tassel qui roucoule déjà autour de l’auberge!
–Landerirette, landerira! ajouta-t-il en contrefaisant la voix du jeune homme, landerira, la, la, va-t’en voir s’ils viennent! Tu t’enrhumes pour rien dans le brouillard; Toinette est une fille sage et son père sait bien que tu n’as pas le sou!
Ce disant, il jetait un regard de satisfaction sur les fenêtres de la petite auberge qui toutes restaient closes. Mais son triomphe ne fut pas de longue durée; la figure jeune et franche de Pierre Tassel sortit du brouillard et se montra entre les saules; il franchit d’un bon léger la haie d’épines qui bordait le clos du père Morin et se mit à courir sous les pommiers en jetant au vent un dernier et retentissant landerira!
Les volets d’une des fenêtres s’entrouvrirent; l’homme à la vieille livrée, caché derrière un tronc d’arbre, regardait de tous ses yeux et ne riait plus.
Pierre Tassel était encore à une cinquantaine de pas de la maison; il appuya sa main contre ses lèvres, et siftla. Les lourds volets roulèrent sur leurs gonds, et le soleil levant frappa en plein le visage souriant de Toinette Morin.
Toinette avait dix-septans, des joues fraîches, des yeux rayonnants, une bouche rose et des cheveux noirs comme le jais sur un front que le grand air des champs teintait de nuances robustes.
C’était celle-là qui chantait bien et qui dansait mieux encore! Les filles de la paroisse de Trèves ont leur réputation de beauté qui va jusqu’à Saumur et même au-delà; mais dans toute la paroisse de Trèves il n’y avait pas une seule fille qui pût le disputer à Toinette. Elle était jolie comme un cœur, elle était plus gaie qu’un pinson, et bonne avec cela, et sage,–et tout! comme disaient les garçons du bourg qui raffolaient d’elle.
M. Bertois, l’homme à la vieille livrée, domestique de confiance de Mme Richard des Garennes, était du même avis que les garçons du bourg de Trêves; M. Bertois avait distingué Toinette Morin et songeait à l’élever jusqu’à lui. C’était une pauvre alliance peut-être-pour uun homme dans la position de M. Bertois, mais l’amour ne calcule pas.
–Bonjour! dit Pierre Tassel en arrivant sous la fenêtre, papa Morin ne s’éveillera que dans une heure, et j’ai bien des choses à te conter, ma promise.
Toinette hésitait. M. Bertois faisait une grimace épouvantable. Pierre Tassel tira de sa poche un paquet de faveurs et un petit carré de papier; il déroula les faveurs qui livrèrent au vent leurs nuances diverses et leva le papier au-dessus de sa tête.
–Un bon billet! s’écria Toinette, qui joignit ses mains et devint pâle de plaisir.
Au lieu de répondre, Pierre Tassel se mit à danser en rond sur l’herbe, jetant en l’air et rattrapant tour à tour son numéro de tirage et son paquet de rubans.
Toinette quitta la croisée; on l’entendit descendre l’escalier quatre à quatre. Jusqu’au jour où la pensée lui était venue que le pauvre Pierre pourrait tomber à la conscription et s’en aller soldat, comme tant d’autres, Toinette n’avait jamais éprouvé en sa vie une inquiétude sérieuse; mais depuis quelques semaines elle oubliait de chanter sa chanson. A table, son père lui disait: As-tu les fièvres, que tu ne manges plus? Et la nuit, elle entendait étonnée, le timbre de la vieille horloge sonner lentement toutes les heures.
Sept ans! ils restent sept ans loin du. village ceux que le sort marque pour être soldats! Ils s’en vont loin, bien loin: parfois ils oublient; souvent on ne les revoit plus jamais. Et Toinette se disait t: Si je ne revoyais plus jamais mon pauvre Pierre!
Aussi quelle joie, , ce matin! elle venait de lire les chiffres du bienheureux numéro, et d’ailleurs les gaies nuances des rubans de Pierre ne parlaient-elles pas assez haut? Pierre était sauvé: le cœur de Toinette battait bien fort, tandis qu’elle descendait les marches inégales de l’escalier. Ses mains tremblaient tant qu’elle ne pouvait décrocher la barre de la porte.
–Et le jeune M. Roland? disait-elle en secouant le lourd morceau de bois, a t-il été aussi heureux que toi?
Pierre n’entendait pas, sans doute, à travers les planches épaisses, car le silence régnait désormais au dehors.
Enfin la barre tomba; Toinette ouvrit à la fois les deux battants, et sa charmante figure, embellie par l’émotion heureuse, apparut entre les touffes de roses.
–Montre-le-moi! montre-le-moi! s’écria-t-elle dans son impatience d’enfant.
Elle voulait toucher le bon numéro que Dieu et la sainte Vierge avaient donné à Pierrre; elle voulait le mettre sur ses lèvres en remerciant la sainte Vierge et Dieu. Mais on ne répondit point encore et Toinette recula effrayée en voyant devant elle, au lieu du visage joyeux de Pierre, la mine revêche de M. Bertois.
–Oh!. balbutia-t-elle dans son trouble et sans savoir ce qu’elle disait, ce n’était pas vous, pourtant! où est-il?
–Il se fait grand matin, répliqua sèchement le domestique, et vous n’êtes pas encore bien éveillée, mademoiselle Toinette.
–Comment! dit la jeune fille, vous n’avez pas vu?....
–Je n’ai rien vu, interrompit M. Bertois; j’arrive du château, je frappe, on m’ouvre, tout est comme il faut. Et je vous prie d’aller chercher votre père à qui je veux parler de la part de madame des Garennes.
Toinette fit la révérence et s’esquiva; elle avait eu le temps de se remettre. Sans doute Pierre Tassel s’était enfui à temps pour n’être point vu par M. Bertois. Pendant que Toinette remontait l’escalier, le valet de confiance s’était assis sur un banc et tamponnait son front mouillé de sueur.
–Un bon numéro! disait-il. Quand elle sera ma femme, je ne la laisserai pas au pays, voilà tout. A quoi eût servi un esclandre puisque je veux l’épouser tout de même? Ah! ah! le bail du bonhomme Morin est à lerme, et j’ai encore beau jeu, malgré le bon numéro de ce satané Pierre Tassell!
–Salut à vous, papa Morin, se reprit-il en voyant entrer l’aubergiste qui arrivait demi-vêtu et les yeux gros de sommeil, l’auberge du Cheval-Blanc est une fière métairie, à ce qu’il paraît, puisque nous pouvons faire comme cela la grasse matinée et manger du pain tout de même.
Morin jeta un regard vers le soleil dont les rayons rasaient encore la cime des jeunes saules: il ne répliqua point autrement. C’était un beau paysan d’une cinquantaine d’années, à la figure pleine de franchise et d’intelligence.
–Salut à vous, monsieur Bertois, dit-il à son tour, venez-vous me parler de mon bail?
Bertois mit sa main dans son jabot, comme un intendant de comédie.
–Par ma foi, Morin, mon ami, s’écria-t-il, nous avons d’autres chats à fouetter là-bas, au château, et nous ne nous inquiétons .guère de votre bail. mais avez-vous remarqué le malin brouillard qui tombe ce matin? on dit qu’un verre de vin est bon pour le brouillard.
Toinette! appela l’aubergiste; apporte-nous une bouteille de vin blanc.
M. Bertois croisa ses jambes l’une sur l’autre et se renversa en arrière..
–Papa Morin, dit-il plus amicalement, j’espère que nous établirons bientôt cette jeunesse. Le monde est méchant, et j’ai toujours entendu répéter qu’il ne fallait pas laisser mûrir les filles.
Toinette mit la bouteille de vin blanc sur la table sans lever les yeux et s’enfuit rouge comme une pivoine.
–Mais ce n’est pas pour jaser que je suis venu ici, papa Morin, reprit M. Bertois en humant un bon verre de vin d’Anjou n; il me reste plus d’une course à faire, et une autre fois nous aurons le temps du causer à notre aise de Toinette et de votre bail.
L’aubergiste l’interrogeait du regard.
–Ça vous étonne? continua M. Bertois qui se versa sans compliment un second verre; ce que je vous dirai alors vous étonnera peut-être davantage. En attendant, voici l’objet de ma venue: il y aura du monde aujourd’hui au château. Aux termes de votre bail, vous devez venir aider dans ces circonstances-là, et justement madame a renvoyé Laurent, le valet de pied, dont vous prendrez la livrée.
–Le bail ne dit pas que j’endosserai la livrée! se récria Morin en fronçant le sourcil.
M. Bertois cligna de l’œil.
–Croyez-moi, dit-il bonnement, montrez un peu de complaisance et amenez Toinette, qui trouvera de l’occupation à l’office.
–Le bail ne parle pas de Toinette, objecta encore Morin.
M. Bertois se leva et vida, rubis sur l’ongle, le dernier verre de la bouteille.
–Voilà donc qui est entendu, dit-il, maintenant je vais aller chercher Baptiste, Nicolas et nos autres fermiers. A tantôt, papa Morin; je dirai à madame que je vous ai trouvé parfaitement disposé.
Comme il gagnait la porte, un long nuage de fumée épaisse et noire se déroula derrière le rideau de peupliers, et une locomotive, lancée à toute vapeur, laissa échapper son brusque gémissement.
–Il Il y a là-dedans des gens qui nous arrivent, dit M. Bertois; pour l’intérêt que je vous porte, Morin, mon ami, je vous recommande de-ne pas être en. retard.
Il traversa le verger et disparut derrière les arbres de l’avenue. Morin resta la tête appuyée entre ses mains.
–Il sait que j’ai dépensé mon dernier sou pour amender ma terre, grommela-t-il; il me monte un coup, je sens cela.,
–Pour aller au château des Garennes, s’il vous plaîtt? demanda une voix au dehors.
–L’avenue, et toujours tout droit, répondit Morin.
–S’il n’y avait que notre monsieur, poursuivit-il à part lui, c’est une bonne pâte, au fond; mais j’aimerais mieux avoir affaire au diable qu’à sa femme!
–La route du château des Garennes? dit encore une voix dans le verger.
–Prenez l’avenue: le château est au bout.
–Grand merci.
Cette fois Morin regarda par la fenêtre et vit des ouvriers portant leurs outils sur le dos, qui se dirigeaient vers l’allée d’ormes.
–Il faut payer tous ces gens-là, pensa-t-il, et mon pauvre argent a doublé la valeur de ma retenue. On me disait: Tu mourras là, mon bon Morin, et moi je travaillais, et mes économies s’en allaient grand train. Des gens que je connais depuis si longtemps! des gens si riches! Et maintenant, je ne sais pas pourquoi, j’ai idée qu’on en est aux expédients. Morin, mon vieux, tu la danseras!
–A quoi penses-tu donc, père? dit la douce voix de Toinette, qui vint s’asseoir auprès de lui.
–Que dirais-tu, toi, petite fille, demanda brusquement l’aubergiste, si nous étions obligés de nous en aller d’ici?
Toinette ouvrit de grands yeux.
–Nous en aller d’ici! répéta-t-elle, et pourquoi cela?
–Apparemment parce qu’on nous chasserait.
–Vous chasser!vous, mon père, qui avez été à l’école avec M. des Garennes!
–Oui, oui, j’y ai été avec lui, à l’école, murmura le bonhomme qui était tout rêveur; et il portait le bonnet d’âne plus souvent qu’à son tour, c’est certain. Il s’appelait alors tout bêtement Thomas Richard. Et ça arrivait que je le cognais sévèrement, quand je n’étais pas content de lui. Étaient-ils pauvres, en ce temps-là, tous ces Richard! j’en connaissais plus d’une douzaine qui couraient en guenilles par les chemins. De l’autre côté, de Tuffuaux on disait: battez une brousse, il en sortira trois Richard! Il y avait Thomas, il y avait Jérôme, Fifi, François, Chariot, Ambroise, Blaise, Claude et Eustache. Ah dame! ils ont tous fait leur trou. Ça s’appelle à présent M. Richard du Moulin, M. Richard du Verger, M. Richard des Jardins, M. Richard de la Luzerne…
Toinette se mit à sourire.
–Voilà Thomas, reprit Morin tristement, qui est deveuu M. Richard des Garennes et mon maître par-dessus le marché. Son cousin Jérôme, le gros Jérôme qu’était plus bête que nos dindons, s’appelle M. Richard du Taillis: il a des fermes en Normandie et ses bestiaux gagnent des prix d’honneur au grand concours. Fifi Richard, les cheveux jaunes, qui avait toujours les genoux et les coudes percés, a nom M. du Guéret. Il a frisé ses cheveux jaunes et il fait son entendu avec les élégants de Paris les plus comme il faut. Il n’y a guère que Richard Pain-Sec, l’artiste, M. de l’Étang comme il veut qu’onn l’appelle…
–Avec tous ces Hichard-là, interrompit Toinette en éclatant de rire, de l’Étang, du Taillis, du Guéret, du Moulin et de la Luzerne, on ferait tout de même une belle métairie, mon papa.
–Quant à ça, dit le père Morin en caressant sa fille d’un regard d’admiration, tu n’as pas la langue dans ta poche, ma Toinette! Mais nous ne sommes pas au bout des Richard! Il y a la grosse Titine, qui a épousé un ancien avoué: madame Augusta Massonneau aîné! je l’ai vue vendre des pommes, celle-là! Il y avait encore le mauvais sujet, comme on l’appelait, Jean Hichard, le frère cadet de M. des Garennes.
–Ah! mon papa, s’écria Toinette en prenant les deux mains de l’aubergiste, faut pas dire du mal de celui-là. C’est le père de M. Roland.
–Dire du mal du pauvre Jean! s’écria Morin avec une chaleur soudaine; qui ça moi? est-ce que tu es folle, fillette? Oh non! non! Et ceux qui diraient du mal de lui devant moi ne seraient pas les bienvenus. Je l’ai appelé le mauvais sujet, parce que c’était son nom dans la famille. Et plût à Dieu pour nous que M. des Garennes fût un mauvais sujet comme cela! Ils étaient tous après lui parce qu’il avait épousé une fille qui n’avait rien que son bon cœur et sa beauté. Mais dame, elle était bonne! Il me semble que je la vois encore sur la porte avec sa figure riante et douce comme celle de la sainte Vierge, et berçant le petit Roland dans ses bras. Ils lui firent tant et tant de deuil, à la pauvre enfant, qu’elle prit la maladie de tristesse; on la mit au cimetière qu’elle n’avait pas encore dix-sept ans…
Toinette essuya furtivement une larme.
–L’âge que tu as, ma fille, poursuivit le bonhomme en l’attirant contre son cœur. Elle laissait le petit Roland qui allait sur six mois. Jean devint fou. mais fou! Je le vis un soir prendre la tête de la vieille dame Richard, la mère, dans ses deux mains. C’est comme cela qu’il l’embrassait. Et ça faisait plaisir de les regarder tous deux, la mère et le fils, tant ils s’aimaient bien. Je le vis donc embrasser la bonne femmeme: il sanglotait; il disait à travers les larmes qui l’étouffaient: Èlève l’enfant, ma mère; moi je ne peux pas rester dans la maison où Marguerite est morte. Je vais partir, j’irai à la grâce du bon Dieu…
–Et il s’en alla! dit Toinette en secouant la tête.
–Et il n’est jamais revenu, ajouta le vieux Morin avec lenteur. Il y a de cela bientôt vingt ans, puisque le jeune M. Roland vient de tirer au sort. La bonne femme Richard a tenu sa promesse de son mieux, elle a élevé l’enfant…
–Qui est un joli garçon, au jour d’aujourd’hui!
–Et meilleur encore qu’il n’est beau; franc, hardi, le cœur sur la main. Ce qui fait que la pauvre bonne femme Richard a eu bien de la peine avec lui, car madame des Garennes le déteste et les du Guéret, les du Taillis, les des Jardins et tout le reste…
–Oui, oui, interrompit Toinette d’un air malin; ceux-là ne peuvent pas souffrir M. Roland. Mais mademoiselle Camille.
–Eh bien? fit Morin qui la regarda en dessous.
–Eh bien! mademoiselle Camille n’est pas de leur avis, quoi donc!
Morin lui donna une petite tape sur la joue.
–Tu crois ça, toi? murmura-t-il en souriant.
–Dame! fit Toinette, ça ne ferait-il pas un ménage bien gentil?
Morin tira un gros soupir du fond de sa poitrine.
–Sais-tu si notre voisin, Pierre Tassel, demanda-t-il à l’improviste et en regardant sa fille bien en face, a amené un bon numéro?
–Pierre? balbutia Toinette, qui ne s’attendait pas à cette question, je crois… j’ai idée…
–Tu l’as vu ce matin, n’est-ce pas? interrompit le bonhomme.
Toinette baissa les yeux et murmura:
–Oui, mon père.
Morin se gratta l’oreille.
–M. Bertois fait la pluie et le beau temps au château, pensa-t-il tout haut. Encore un beau et brave garçon que ce Pierre Tassel, mais il est comme M. Roland: ni sou ni maille!
–Mais en voilà-t-il des gens qui prennent l’avenue, s’écria Toinette, à qui le tour de l’entretien ne plaisait plus.
Morin s’accouda sur l’appui de la fenêtre.
–Je ne suis pas sorcier, grommela-t-il, mais bien sûr qu’il va se passer quelque chose.
–Quoi donc? demanda Toinette vivement.
–M. Bertois est venu nous chercher pour être de corvée aujourd’hui au château. Tous les Richard doivent se réunir ce matin. J’ai ouï parler d’accordailles et même d’un conseil de famille pour M. Rolandd qui est tombé au sort. Il y a anguille sous roche, c’est sûr.
–Qui donc épouserait mademoiselle? demanda encore Toinette.
–Le cousin du Guéret.
–Les cheveux jaunees! s’écria la jeune fille en riant. Morin se releva tout à coup et se frappa le front.
–J’y pense, dit-il, le cousin du Taillis et lui m’ont fait prévenir qu’ils déjeuneraient chez moi en passant. J’étais laboureur hier, je vais être aubergiste ce matin, et je serai domestique ce soir. Si encore on en était plus riche! Allons, petite, à la cuisine: nous n’avons que le temps.
Comme il passait le seuil, il vit un voyageur qui enjambait la barrière du clos et se dirigeait tout droit vers la porte de l’auberge.
–En voici un qui se trompe de chemin, dit Morin, habitué depuis longtemps à voir chômer ses tables et ses écuelles.
–Prenez l’avenue, ajouta-t-il en élevant la voix, et toujours tout droit!
Le voyageur avait un costume assez élégant, et portait un chapeau tout neuf, posé sur l’oreille; il ne s’arrêta point et continua d’avancer d’un air dégagé.
–Est-ce le château des Garennes que je trouverai au bout de l’avenue? demanda-t-il.
–A moins qu’il n’ait changé de place depuis hier, répondit l’aubergiste.
Le voyageur s’appuya de la main contre le montant de la porte. Il y avait sur son visage un mélange d’audace effrontée et d’hésitation. Vous eussiez dit un comédien qui entre en scène sans être parfaitement sûr de son rôle.
–Pouvez-vous me donner une chambre où je sois seul, demanda-t il après un silence, et ce qu’il faut pour écrire?
Morin le considéra avec attention.
–Une chambre, c’est possible, répondit-il, et il doit bien rester encore un peu d’encre au fond de l’écritoire. Conduis ce monsieur-là, Toinette.
Il tourna le dos et entra dans la cuisine où une vieille servante était en train d’allumer les fourneaux. L’étranger suivit Toinette, qui montait lentement l’escalier; c’est à peine s’il jeta un regard sur les murailles délabrées de la pièce où on l’introduisit.
–Dites-moi, la belle enfant, dit-il, tandis que Toinette versait de l’eau claire au fond de l’encrier, il est riche, n’est-ce pas, ce M. des Garennes?
–Quant à ça, presque autant que le roi, répondit la fillette.
Elle mit sur la table, auprès de l’étranger, l’écritoire, pleine d’un liquide jaunâtre, un morceau de papier qui portait les traces de divers attouchements et une plume comme on en trouve parfois dans les auberges de campagne où il y a des .plumes.
–Laà! fit-elle toute fière et toute heureuse d’avoir complété ce matériel, il ne vous faut rien avec ça, monsieur?
–Rien, répondit l’étranger, qui délayait avec distraction son encre bourbeuse.
Il rappela pourtant Toinette, qui avait tiré sa révérence et bondissait déjà au milieu de l’escalier.
–Ma belle enfant, dit-il’ négligemment, je voudrais bien savoir quel homme c’est que ce M. des Garennes.
–Quel homme? répéta Toinette.
–Vous le connaissez?
–Quant à ça, oui! c’est un gros; un petit peu rouge en figure, et chauve du dessus de la tête.
–Ce n’est pas cela, j’entends parler de son caractère.
–Ah dame! s’écria Toinette, moi je l’ai toujours vu bien gai, quand il n’avait point de mauvaise humeur.
–Merci, dit l’étranger, qui la congédia du geste.
Toinette s’en alla et ferma la porte, mais les questions du voyageur avaient éveillé sa curiosité; après avoir descendu quelques marches, elle remonta tout doucement et colla son œil au trou de la serrure. L’étranger se promenait dans la chambre à grands pas. Toinette l’entendait qui disait:
–L’homme est riche, il n’y a qu’un avis là-dessus. C’est un coup de partie! Il faut jouer son vatout et mener ça rondement.
–Après tout, ajouta-t-il en se rasseyant près de la table (et Toinette ne saisissait plus qu’un mot de ci, un mot de là, parce que l’étranger avait baissé la voix), j’ai les mains pleines d’atouts cette fois-ci Je ne vois pas trop comment je pourrais être décavé. Ma foi! ces bords de la Loire sont admirables, et dès que j’aurai mes quinze cent mille francs, j’achèterai quelqu’un de ces châteaux délicieux que j’ai aperçus tout le long de la route. Allons, Vauthier, mon ami, relève la tête pour porter, comme il faut, ton nouveau nom. un beau nom étranger, vraiment! Anglais ou Américain: M. Stéphen Williams et qui est bien à toi, puisque tu l’as trouvé. Vous avez mangé de la vache enragée, pas mal, jusqu’ici M. Stéphen Williams, mais vous avez enfin rencontré la pie au nid, mon ami. Manœuvrez bien, et du diable si, dans deux ou trois mois, vous n’êtes pas un des plus respectables propriétaires de ce charmant pays de Touraine!
II
L’AGENT DE CHANGE
Table des matières
Morin était dans son coup de feu, il préparait de son mieux le déjeuner des trois ou quatre Richard qui devaient lui faire l’honneur de s’arrêter à son auberge. Tout en veillant à ses casseroles, il réfléchissait et se disait:
–Ça sent l’anguille sous roche!
Déjà plusieurs fois il avait indiqué le chemin du château à des gens qui passaient au dehors; c’était, ce matin, une véritable procession.
Un homme en uniforme parisien et portant le cachet de cette élégance commerciale qui fleurit sous le péristyle de la Bourse, à l’heure du parquet, poussa la porte et entra en touchant sommairement son chapeau de feutre gris.
–C’est ici l’auberge du Cheval-Blanc? dit-il.
–Morin fit un signe de tête affirmatif.
–Chez Morin? ajouta le nouveau venu.
–Chez Morin, répéta le bonhomme.
–M. des Garennes, s’il vous plait?
L’aubergiste se retourna vers les casseroles et dit, pour la vingtième fois, depuis, le commencement de cette journée:
–Prenez l’avenue, toujours tout droiit: le château est au bout.
–L’ami, dit le Parisien d’un ton sec, je ne vous demande pas où est le château, je vous demande M. des. Garennes.
–Et moi je vous réponds, répliqua le bonhomme patiemmennt: Prenez l’avenue, toujours tout droit.
–Estst ce que M. des Garennes ne serait véritablement pas ici? demanda le Parisien d’un air à la fois surpris et blessé.
Morin le regardait en riant.
–M. des Garennes ne vient jamais ici, dit-il.
–Il devait y venir aujourd’hui, pourtant.
–Moi je vous promets qu’il n’y viendra pas! On se sera gaussé de vous. Si vous voulez voir M. des Garennes, le plus sûr est de prendre l’avenue, et toujours tout droit.
Il s’interrompit et resta houche béante. La casserole qu’il tenait à la main tomba sur le fourneau. Par la fenêtre ouverte, il venait de voir le char à-bancs de M. des Garennes entrer dans la cour de l’auberge.
–Tiens! tiens! fit-il; encore du nouveau! un rendez-vous chez moi! ça la sent, l’anguille sous roche!
Des Garennes s’élança dans la chambre en essuyant son front chauve et se précipita vers le Parisien, la main tendue et le sourire aux lèvres.
–Est-cee que je vous aurais fait attendre, mon cher monsieur Gayet? demanda-t-il.
–Non, monsieur, répondit ce dernier, qui se mit tout de suite sur la réserve, j’arrive à l’instant même.
–A la bonne heure! J’aurais été désespéré.
–En fait-il des compliments! se dit l’aubergiste en aparté.
Des Garennes se tourna vers lui et lui donna sur l’épaule une tape amicale.
–Bonjour, mon vieux, Morin, lui dit-il, on va bien chez toi? Nous allons passer, monsieur et moi, dans la chambre ici près: veille à ce qu’on ne nous dérange pas.
Il entraîna le Parisien, qu’il avait salué du nom de Gayet, et donna un tour de clé à la porte.
–Son vieux Morin! grommela l’aubergiste, qui reprit la queue de sa casserole. Comment qu’on va chez nous? Quant à ça, il y en a une sous roche, et une fameuse!
Dans la chambre voisine, M. Richard des Garennes avait avancé un fauteuil, sur lequel le Parisien Gayet étalait déjà la coupe irréprochable de son pantalon qui semblait contenir difficilement l’obésité de ses courtes jambes. Des Garennes prit une chaise et commença d’un air caressant:
–Cher monsieur, permettez-moi d’abord de vous faire mes excuses et de vous expliquer pourquoi je ne vous ai point reçu, ce matin, au château.
–Monsieur des Garennes, interrompit Gayet avec une sécheresse qui frisait l’impertinence, nous n’avons ensemble que des relations d’affaires. Vous êtes capitaliste, je suis agent de change; vous me donnez vos ordres, je les exécute. Voilà tout absolument.
–Permettez! permettez! cher monsieur, fit des Garennes, dont le sourire devint encore plus aimable, les relations d’affaires n’excluent point du tout les rapports plus intimes. La considération que j’ai toujours eue pour votre caractère m’engage… D’ailleurs, rassurez-vous, je connais le prix de votre temps; il suffira de deux mots: Madame des Garennes ignore l’espèce de petite crise…
Gayet eut un sourire.
–Vous appelez cela une espèce de petite crise? prononça-t-il en appuyant sur chacune de ses paroles; ce n’est pas une espèce de petite crise, monsieur, ce n’est pas même une petite crise.
–Mettez la crise, purement et simplement, si vous voulez, murmura des Garennes, qui pâlit un peu.
–Moi, j’appelle cela une catastrophe, dit l’agent de change avec emphase.
Il s’arrêta et reprit:
–Monsieur, à la Bourse d’hier, il ne s’en est pas fallu de l’épaisseur d’un cheveu.
–Vous me direz cela tout à l’heure, interrompit des Garennes en s’efforçant de sourire; j’ai mes raisons pour être beaucoup plus rassuré que vous, et je vous prie de croire que mes raisons sont excellentes.
Il frappa sur sa poitrine avec le geste d’un homme qui en appelle à son cœur; sa poitrine rendit un son sec: c’était à son portefeuille qu’il en avait appelé.
–Je poursuis, si vous le voulez bien, ajouta-t-il, Madame des Garennes, disais-je, ignore l’embarras apparent et momentané de mes affaires; à quoi bon l’effrayer? En outre, je dois recevoir aujourd’hui plusieurs de mes parents pour une décision à prendre dans l’intérêt de notre famille. Tous ces parents ont des fonds chez moi, car nous sommes très-unis; un mot imprudent.
–J’avais lieu de croire, monsieur, dit Gayet en se renversant sur son fauteuil, que ma discrétion était suffisamment connue.
Des Garennes s’inclina gracieusement.
–Personne, cher monsieur, n’y rend hommage plus sincèrement que moi.
–Un agent de change est comme un confesseur! poursuivit Gayet avec un redoublement d’emphase.
Mais des Garennes ne voulut point lui laisser le soin de développeer cette thèse sympathique; il prit un air de componction et dit:
–Cher monsieur, à mes yeux, votre charge est un sacerdoce; la Bourse est une basilique, le parquet un sanctuaire! Et je ne suis pas suspect de scepticisme, ajouta-t-il en souriant complaisamment à l’endroit du dieu qu’on–adore dans ce temple. C’est mon dieu comme c’est le vôtre, et je laisse déblatérer les moralistes idiots. Voyons, croyez-moi, donnons-nous la main, et qu’une vaine susceptibilité n’entrave pas des rapports anciens déjà et fructueux.
Tant d’éloquence n’avait pas touché le cœur parisien de Gayet.
–Ces rapports ont pu être fructueux jadis. dit-iL sans changer de ton.
–Ils le seront toujours! s’écria des Garennes en homme sûr de son fait. Je suis prêt, maintenant, à écouter ces nouvelles qui vous rendent si morose.
–Vous jugerez s’il y a de quoi, monsieur, dit Gayet en croisant ses mains sur ses genoux; vous avez tout bonnement failli être exécuté à la bourse d’hier.
–Exécuté! répéta des Garennes en bondissant sur sa chaise.
–Ni plus ni moins, dit Gayet froidement, et c’est à cause de cela que je vous avais dépêché un exprès pour vous annoncer ma venue.
–Mais.., balbutia des Garennes qui perdait les arçons, ma position de fortune.
–Monsieur, nous ne savons rien de précis là-dessus. Personnellement, moi, je vous crois très-riche, mais l’expérience nous défend de nous fier à nos opinions personnelles. Je suis à découvert de trente et quelques mille francs vis-à vis de vous…
Des Garennes tira vivement son portefeuille.
–Je suis prêt à vous remplir, dit-il.
–J’allais vous le demander, répliqua Gayet qui s’inclina fort poliment.
La courtoisie entre boursiers n’exclut nullement cette honorable franchise.
Pendant que des Garennes comptait ses billets sur un coin de la table, l’agent de change achevait son récit:
–D’après vos ordres, j’avais acheté, en prévision de la hausse qui semblait certaine. Des nouvelles ont couru, la rente a baissé ou plutôt tombé; vous aviez à payer une différence énorme! En même temps la baisse affectait vos actions des mines qui n’étaient même plus cotées. Vous savez qu’il nous est défendu de faire des avances…
Des Garennes essuyait son front, où perlait la sueur.
–Et qui donc a empêché?... murmura-t-il.
–Le hasard. un capitaliste étranger.
–Qui a nom?…
–Stephen Williams.
–Il a donc fait des achats bien considérables?
–Si considérables que le mouvement s’est arrêté. Les haussiers en déroute se sont ralliés pour faire une charge à fond, et la rente, remontant comme une folle, a dépassé du coup la cote de la veille.
M. des Garennes mouilla la pointe de sa mine de plomb, et inscrivit sur ses tablettes le nom de Stephen Williams.
De sorte que, dit-il en changeant tout à coup de ton, la journée, en somme, n’a pas été mauvaise. Vous avez été pris d’une panique, et voilà tout. Cher monsieur, je ne me plains pas que vous ayez manqué de politesse à mon égard; mais, malgré toute votre bienveillante réserve, il m’est évident que vous avez des craintes sur ma position financière.
–Monsieur… murmura Gayet, qui fit aussitôt retraite.
–Ne niez pas! reprit des Garennes avec rondeur. C’est votre métier que de chercher le fort et le faible de chacun. Je n’ignore aucun des bruits qui courent là-bas. Je sais qu’on me reproche, entre autres choses, l’achat de cette terre des Garennes, qui me coûte quelque quinze cent mille francs.
–Du moment que la somme est payée… insinua l’agent de change, dont le regard sournois s’abaissa.
–Cela veut dire qu’on m’accuse de ne l’avoir point payée, n’est-ce pas?
–Il y a tant de proposs!
–Eh bien! cher monsieur, s’écria des Garennes, on dit vrai, je dois quinze cent mille francs; mais je suis bien aise de vous apprendre que d’aujourd’hui à demain je pourrais payer une somme quadruple. Ma maison est solide, monsieur Gayet, ma maison est prospère. Je ne vous parle point du riche mariage de ma fille…
–Avec monsieur votre cousin, M. Richard du Guéret? interrompit l’agent de change. Il passe pour être dans l’aisance.
,–Je vous le répète, poursuivit des Garennes, je ne vouss parle e pas même de cela. Connaissez-vous Peter Bristol?
–Peter Bristol de Boston?
–Oui, Peter Bristol de Boston.
Des Garennes planta sa main dans son jabot d’un air vainqueur.
Parbleu! s’écria Gayet, qui ne connaît le Rothschild de l’Amérique du Nord?
Des Garennes avait ouvert négligemment son portefeuille; il en tira une lettre qu’il déplia et tendit à l’agent de change.
–Le Rothschild de l’Amérique du Nord, prononça-t-il en appuyant sur chaque parole, est trop loin de la Bourse et trop loin de Tortoni pour écouter les cancans de concierge qui se font parmi les courtiers marrons. Voici ce qu’il m’écrivait la semaine passée, en me faisant sa dernière remise sur Paris. Veuillez lire, s’il vous plaît.
–Pour vous obéir… balbutia Gayet, qui saisit la lettre avec un empressement mal dissimulé.
Il lut:
–«Mon cher correspondant…» Je savais que vous aviez l’avantage d’être son correspondant… «Relations cordiales…» Très-flatteur et bien mérité! Ohn! oh! «Sentiments affectueux…» Je vous fais mon sincère compliment! Seulement, ajouta-t-il à part lui, tout cela ne s’escompte guère. Ah diable! «Crédit illimité.»
Il mit son binocle à cheval sur son nez.
–Ça y est, en toutes lettres, reprit-il, «crédit illimité» Soyez certain, cher monsieur, que pour mon compte je n’ai jamais ajouté foi un seul instant.
Il rendit la lettre à des Garennes, qui triomphait avec modestie, et qui disait en souriant:
–Allons! de la franchise! Vous avez cru purement et simplement que j’étais. vous m’entendez bien?
–Du tout! se récria Gayet. Ah! quant à cela, je vous le proteste! la meilleure preuve, c’est que je sollicite avec bonheur la continuation de votre confiance.
–Comment donc! dit des Garennes en lui serrant la main.
Il ajouta en lui-mêmee:
–Toi, tu es un impertinent drôle, et je te remplacérai demain!
Gayet songeait de son côté:
–La lettre est bonne, assurément; mais pourquoi me la montre-t-il? c’est donc qu’il se sent branler dans le manche?
Et la poignée de mains se continuait, prolongeant ses secousses pleines de chaleur et d’effusion.
–Soyez sûr, commençait l’agent de change ému, que mon zèle.
–Cher monsieur, interrompit des Garennes attendri, ces explications loyales entre gens d’honneur n’ont qu’un résultat, c’est d’augmenter l’estime réciproque.
–Et la mutuelle considération. Je n’en dis pas davantage, cher monsieur. Voici l’heure du convoi; si vous avez des ordres…
–Toujours, mais je vous les ferai tenir à Paris.
–Adieu, donc, dit Gayet en se dirigeant vers la porte, et surtout regardez-moi comme le plus dévoué de vos serviteurs!
–Je vous prie de me noter, répliqua des Garennes en l’accompagnant jusqu’au seuil, au nombre de vos clients les plus inamovibles.
Il y eut, ma foi, une accolade, et Gayet sortit brusquement en homme qui s’arrache aux douceurs d’une chère entrevue.
–Dites-moi, cria des Garennes en le rappelant, ai-je pris le nom de ce capitaliste étranger?
–Stephen Williams, répondit Gayet en se retournant.
–Oui, oui, je l’ai inscrit, merci… Combien donc a-t-i acheté de rentess?
Gayet était déjà au milieu du verger, il cria:
–Un million six cent mille francs, au comptant.
–Vous dites? fit des Garennes qui tendit l’oreille.
Gayet salua et disparut derrière la haie en répétant:
–Un million six cent mille francs!
Des Garennes traversa de nouveau la chambre et vint se jeter sur le fauteuil où naguère s’asseyait l’agent de change.
–Voilà qui est particulier! murmura-t-il en appuyant sa tête entre ses deux mains, juste le chiffre de ma balance avec Peter Bristoll!
Il resta un moment immobile et comme absorbé dans ses réflexions.
–Stephen Williams! reprit-il, je ne connais pas cet homme-là! Mais j’ai la superstition des noms, moi! Il y en a qui sonnent à mon oreille comme une menace, d’autres comme une promesse. Je me souviens de cela: quand j’entendis nommer, pour la première fois, Peter Bristol, un frisson d’espoir passa dans mes veines. Pourquoi? je ne sais. J’étais pauvre, sans crédit. Je vis tout à coup devant moi comme une montagne d’or! Et par le fait, c’est ce Peter Bristol qui a fait ma fortune… Eh bien! ce nom de Stephen Williams aussi me donne des éblouissements. Ne m’a-t-il pas déjà sauvé sans le savoir? C’est un présage, et si je le rencontre jamais.
Il s’interrompit brusquement pour écouter. A la fenêtre entr’ouverte qui donnait sur le verger, une tête blonde et souriante venait de se montrer, une tête de jeune fille, coiffée d’un chapeau rond sur lequel flottait un voile vert.
La jeune fille, qui portait un costume complet d’amazone, regarda dans la chambre, puis, apercevant tout à coup des Garennes dans son coin, elle se rejeta en arrière et disparut. Des Garennes se retourna en tressaillant; il ne vit rien que le bout flottant du voile vert.
–Camille! s’écria-t-il en s’élançant vers la fenêtre; il m’a semblé reconnaître son voile.
Comme il arrivait à la croisée, il se trouva nez à nez avec Toinette, qui montra sa joyeuse figure et s’accouda sur l’appui en disant:
–Bien vot’servante, not’maître!
–Bonjour, petite, dit des Garennes; c’était toi qui étais là?
–Dame oui, répliqua-t-elle en dépliant un voile vert qu’elle tenait à la main; j’étais en train de raccommoder ça… et je me suis ensauvée parce que j’ai eu peur de vous déranger.
–Tu étais seule?
–Toute seule, not’ maître.
Des Garennes jeta un regard soupçonneux au dehors, puis il mit la main sur l’épaule de Toinette.
–Ecoute-moi bien, petite fille, dit-il, je ne suis pas venu ici ce matin.
–Ah dame! si fait! riposta Toinette en éclatant de rire, puisque vous y v’là!
Des Garennes haussa les épaules.
–Je veux dire que si toi ou ton père vous voyez quelqu’un du château, silence sur ma visite!
Toinette prit un air grave et baissa la voix avec mystère.
–Je comprends, je comprends, dit-elle; je dirai comme ça que vous n’êtes point venu chez nous et que vous n’avez point tant seulement vu ce monsieur qui est arrivé de la station avec son chapeau gris, et qu’est reparti après que vous avez eu causé tous deux ensemble.
–Petite sotte! gronda des Garennes. Tuu ne diras rien.
–Eh bien, c’est ça! je dirai que je ne veux point rien dire.
Des Garennes se dirigea vers la porte qui donnait sur le verger.
–Et n’oublie pas, surtout, de prévenir ton père, ordonna-t-il.
–J’y vas, not maître, dit Toinette, qui fit une belle révérence.
–Par ici, mam’selle, par ici, ajouta-t-elle tout bas, en prenant à bras-le-corps la blonde amazone qui s’était tenue cachée derrière une saillie de la muraille, et qui était toute tremblante; si vous restez là, votre papa vous verra, car il a martel en tête, et il va bien sûr faire sa ronde.
La jeune fille se laissa entraîner de l’autre côté de la maison, et, presque au même instant, des Garennes se montra derrière les pampres qui pendaient aux pommiers du verger. Son œil inquisiteur parcourut les environs de la façade.
–Il n’y a rien, murmura-t-il, j’ai rêvé.
Il prit le chemin de l’avenue, les mains derrière le dos et la tête inclinée. A ce moment, Toinette ou vrait la porte de la chambre qu’il venait de quitter, et introduisait la blonde jeune fille toute pâle.
–Entrez, mam’selle Camille, dit-elle, triomphante nous n’avons plus rien à craindre.
Camille se laissa tomber sur un siège.
–Mon Dieu! que j’ai eu peur! murmura-t-elle. Si ma belle-mère savait!.
–Et M. Roland qui vous attend! s’écria Toinette en riant; un peu plus, M. des Garennes vous trouvait ensemble.
–Roland! répéta Camille. Il est donc ici?
–Faites l’ignorante! répliqua Toinette avec un mélange de brusquerie et de tendresse.
Camille lui prit la main.
–Tu sais que je ne te cache rien, ma bonne Toinette, dit-elle. Ce que j’ai à dire à Roland, aujourd’hui, est bien sérieux… Et si mon père l’apercevait.
–Quant à ça, interrompit Toinette, autant vaudrait courir après un écureuil dans le taillis! Je suis sûre que M. Roland a déjà vu son oncle à travers les branches. Il est en route; il va entrer par la porte ou par la fenêtre. Tenez plutôt!
Camille poussa un petit cri de frayeur. Roland était là, au milieu de la chambre, secouant les boucles brunes de sa chevelure. Il venait de bondir, en riant, par-dessus l’appui de la croisée.
–Un cœur, murmura Toinette, qui le regardait avec admiration: je vous dis que c’est un cœur!
–Bonjour, Toinette, s’écria Roland en lui donnant une bonne grosse accolade.
Puis il alla vers Camille, dont il baisa la main avec une grâce respectueuse, en disant plus bass:
–Bonjour, Camille.
–Bonjour, Roland, .répondit la jeune fille, dont le beau front se couvrit de rougeur.
–Toinette, reprit Roland d’un accent de commandement militaire, tu es chargée de monter la garde comme un bon petit soldat. A ton poste, ma fille
–On y va, monsieur Roland, répondit Toinette, qui s’éloigna en regardant tour à tour les deux jeunes gens.
Sur le seuil de la porte, elle s’arrêta comme malgré elle.
–Ça n’est pas pour faire du tort à Pierre Tassel, pensa-t-elle avec un grain de mélancolie; mais celui-là est un cœur, un vrai cœur, et on n’aura jamais vu rien de si mignon que leur ménagee!
III
LES RESSOURCES DE ROLAND
Table des matières
Une clématite centenaire, dont le tronc velu, tortueux et gros comme le corps d’un homme, rampait au ras du sol, pour s’élancer ensuite jusqu’à la toiture, laissait tomber autour de la fenêtre ses rameaux grêles, que la brise balançait doucement. Vous eussiez aperçu du dehors, à travers cette dentelle de verdure, les deux enfants fiancés.
C’étaient bien deux enfants. Roland venait de tirer à la conscription, et Camille allait avoir seize ans. Roland… Mais Toinette nous l’a dit: «un vrai cœur!»
Roland était grand et découplé hardiment; sa veste de chasse dessinait une taille souple et la plus gracieuse qui se puisse voir; sa figure gaie, mais prompte à refléter l’émotion de son cœur, avait je ne sais quel charme naïf et irrésistible. On souriait de confiance à le voir sourire, et quand la joie éclatait sur son beau front, couronné de cheveux châtains, c’était comme un vent de gaieté qui passait dans l’air.
Nous parlons de Roland, tel que nous le voyons maintenant à l’auberge du vieux Morin. Dans le salon de madame des Garennes, sa tante, il n’en était pas tout à fait ainsi.
Vous savez que le jeune et fier cheval, débarrassé tout à coup de l’entrave, n’en secoue que mieux sa libre crinière et défie le vent dans sa course rapide. On voyait cela, on sentait que cette nature comprimée se détendait comme un ressort. C’était, au premier aspect, la fougue extravagante du lévrier qui a rompu sa laisse. Eh bien! personne ne peut le voir sans sourire, ce lévrier turbulent, qui court à perdre haleine, et dont les gambades dépassent les hautes cimes des genêts. Tout le monde aimait Roland, d’abord pour sa gaieté communicative et pétulante, ensuite pour ses soudaines tristesses. Car il était triste parfois, et ces jours-là, Toinette, la bonne fille, eût donné, pour le consoler, son ruban le plus écarlate ou sa coiffe la plus chargée de dentelles. En tout honneur, croyez-le, et sans faire tort à Pierre Tassel, son promis: la preuve, c’est que, pour mademoiselle Camille, Toinette eût donné la coiffe de dentelle avec le ruban écarlate.
Camille aussi était gaie; mais c’était sur son front la sérénité d’un ange. La nuance d’espièglerie qui s’y montrait parfois n’était qu’un reflet et venait de Roland. Il y avait, du reste, je ne sais quelle vague ressemblance entre le cousin et la cousine. Ce n’étaient pas les mêmes traits, ce n’était pas non plus la même expression de visage, car l’un avait la fougue superbe et l’autre le calme angélique: c’était un air de famille, peut-être, puisque leurs pères étaient frères; c’était peut-être aussi cette parité mystérieuse qui naît de la sympathie commencée dès le berceau.
Roland et Camille avaient échangé leurs premiers sourires.
L’idée qu’un événement quelconque pût les séparer jamais leur avait semblé longtemps impossible et contre nature. Lorsque, pour la première fois, ils écoutèrent certaines rumeurs qui couraient dans la domesticité du château; lorsqu’ils comprirent qu’il était question du mariage de Camille et que Roland n’était point l’époux choisi, ce fut d’abord un étonnement profond et une indicible tristesse; puis l’esprit de révolte vint; ils se dirent: nous résisterons, nous combattrons pour notre bonheur.
Comment combattre? Roland était élevé au château par charité, comme se plaisait à le répéter souvent madame des Garennes.
Il n’avait, pour toute protection, que la vieille dame Richard, sa grand’mère, et Dieu sait que M. Bertois, la femme de charge ou même la cuisinière, avaient plus d’influence dans la maison que la pauvre maman Richard.
Madame des Garennes était maîtresse absolue; son mari, nature inférieure et faible, se laissait dominer tyranniquement, pourvu qu’on sauvât les apparences. Madame des Garennes entourait Camille de caresses; mais au fond, elle ne l’aimait pas, et l’influence de Camille ne valait guère mieux, en définitive, que l’influence de maman Richard.
Combattre quand on n’a pas d’armes! Heureusement pour le succès de leur cause, Roland et Camille ne s’inquiétaient pas beaucoup des voies et moyens, ils avaient la bonne volonté de se défendre, et cela suffit quelquefois.
Camille était assise sur un fauteuil, au coin de la fenêtre, et Roland debout la regardait. Elle avait jeté son chapeau d’amazone. Ses merveilleux cheveux blonds, libres désormais, épandaient leurs boucles sur ses épaules. Elle était émue encore de l’alerte récente; un peu de rêverie attristait son front d’enfant. Elle était si charmante, que vous eussiez fait comme Roland qui l’admirait en extase.
––Est-ce pour cela que nous sommes venus? murmura-t-elle en souriant à demi.
–Il y avait longtemps, dit Roland, au lieu de répondre, il y avait longtemps que je ne t’avais eue là, près de moi, comme aux jours où nous étions des enfants heureux… et que je te disais; Ma petite cousine, nous ne nous quitterons jamais, jamais.
Camille poussa un gros soupir.
–Hélas! mon pauvre Roland, répliqua-t-elle, nous avons bien autre chose à dire aujourd’hui.
–Aprèès! après! s’écria le jeune homme avec pétulance, nous parlerons des autres choses après; les autres choses ne sont pas si pressées!
–Plus pressées, fit Camille en secouant la tète tristement, sans cela serais-je venue ici?
Roland n’écoutait pas.
–Songe donc, s’écria-t-il; je n’y pouvais plus tenir! Il y a deux jours, deux grands jours tout entiers, que je ne t’ai vue, Camille.
–Eh bien! regarde-moi, mon cousin, mais pas longtemps.
Roland profita de la permission, mais ne resta point dans les limites fixées, car la jeune fille reprit:
–Ecoutez, si vous ne voulez pas parler raison, je vais retourner au château.
–Ohh! la méchante! fit Roland. Eh bien! parlons raison… mais pas longtemps, ajouta-t-il, en imitant le ton de sa cousine.
–Oh! le fou! Est-ce ma faute, à moi, si vous avez eu la maladresse de vous faire prendre à la conscription?
–Maladresse? s’écria Roland. Je te fais juge: Il n’y avait plus que deux numéros dans l’urne, un bon et un mauvais, à ce que disait M. l’adjoint. Nous restions nous deux tout seuls, Pierre Tassel et moi. C’est un bon enfant que ce Pierre Tassel, et qui travaille bien pour nourrir sa vieille mère. La bonne femme était là, et je me sentais le cœur gros parce qu’ils avaient tous deux la larme à l’œil. J’entendais la bonne femme qui disait tout bas: Pierre, mon fils Pierre, si tu t’en vas, je ne durerai pas beaucoup et je mourrai abandonnée!
Camille s’était approchée et ne songeait plus à fuir.
–As-tu quelquefois passé le seuil de leur cabane creusée dans le tuf? demanda Roland brusquement. Il n’y a qu’une table et deux bancs, mais c’est luisant comme du cristal. Dans la ruelle du lit, le crucifix est auprès de l’image de la Vierge. Ceux qui n’ont rien en ce monde, Camille, et qui prient au lieu de murmurer, moi, je les aime! Une idée m’est venue, tandis que je les regardais tous les deux dans les bras l’un de l’autre. J’ai plongé ma main au fond de l’urne, j’ai .attrapé les deux billets et j’ai pris le mauvais, laissant le bon à ce pauvre Pierre, qui est tombé sur ses genoux, tandis que sa vieille mère chancelait, écrasée sous le poids de son bonheur.
Camille, riant et pleurant, lui tendit la main.
–Tu as bien fait! Roland, dit elle. Comment ne pas t’aimer?
–Tu m’aimes donc, un petit peu?
–Oui, et pourtant Dieu sait ce qui en arrivera!
–Baah! il en arrivera ce que Dieu voudra, ma cousine. Et s’il vous plaît, ne soupirez pas toujours ainsi. J’ai quatre ans de plus que vous, je suis un homme! je connais la vie… Bon! la voilà qui hausse les épaules! Je ne sais ce que signifient ces grands airs! Ma parole, il n’y a plus d’enfants!
–Mon pauvre Roland, dit la jeune fille en riant malgré elle, il y a encore des enfants: toi qui bats la campagne et moi qui t’écoute. Mais il faut bien que je réfléchisse pour toi et pour moi, puisque tu es une tête sans cervelle. Je t’en prie! parlons sérieusement.
Roland répondit:
–Tu sais bien que je fais toujours tout ce que tu veux.
Camille l’entraîna vers la fenêtre et reprit son fauteuil.
–Assieds-toi là, près de moi, dit-elle. J’ai peur, Roland.
–Toi, d’abord, interrompit le jeune homme en s’asseyant, tu as toujours peur.
–J’ai peur, parce que j’ai surpris des demi-mots, parce que j’ai cru entrevoir des mystères. On se défie de moi, et l’on a raison; mais ils ont beau faire: quand ils prononcent ton nom tout bas, je les entends à travers les murailles..
–Ils s’occupent donc de moi?
–Beaucoup trop.
–Que veulent-ils?
–Ils veulent t’éloigner.
–Pour te marier, je parie! s’écria Roland avec explosion.
–Oui, pour me marier.
Roland s’était levé à moitié. Il se rassit; son grand courroux s’était calmé comme par magie.
–Eh bien! dit-il d’un accent délibéré, puisque je ne veux pas m’en aller, moi, et puisque toi, tu ne veux pas te marier, ils en seront pour leurs frais, voilà tout.
–Comme tu arranges cela! dit Camille en souriant avec mélancolie.
–Damme! ce n’est pas bien malin.
–Et si on me force?
–J’y ai songé, repartit Roland d’un air capable.
–Ahh! tu y as songé! Et lu as trouvé un moyen?
–Oui… un moyen tout simple.
–Voyons ton moyen.
–Je t’enlèverai.
Le sourire de Camille prit une nuance d’amertume.
–Et nous irons?… dit-elle.
–Oh! il sera toujours temps de penser à cela.
–Et nous vivrons?…
–Mon Dieu! s’écria Roland impatienté, nous vivrons comme nous pourrons.
Camille ne souriait plus.
–Ne te fâche pas, Roland, dit-elle doucement, mais avec dignité, c’est moi qui devrais me fâcher, mon cousin; ce que tu viens de dire est mal. Mon père m’aime: il a toujours été bon pour moi. Ma belle-mère elle-même, malgré ses sévérités…
–Jer te conseille de parler de madame des Garennes! fit Roland d’un ton de sarcasme.
–C’est la femme de mon père, prononça lentement Camille, mais je ne te gronde pas, Roland, ce n’est pas ton cœur qui a parlé.
–Allons! s’écria le jeune homme tout confus; j’ai eu tort, à ce qu’il paraît, puisque tu le dis et que te voilà triste. Je ne t’enlèverai pas, ajouta-t-il avec un gros soupir; et pourtant c’était un fier moyen! mais j’y renonce, ma petite cousine.
–Merci, dit Camille en riant de nouveau.
–Par exemple, ne te moque pas de moi!
Camille lui tendit la main.
Roland était triste et semblait découragé.
–Une idée! s’écria-l-il avec vivacité; je crois que ça peut remplacer l’enlèvement.
Ses yeux brillaient, Camille l’interrogeait du regard
–Je vais à ton père, s’écria-t-il, tout droit, carrément, et je lui tiens à peu près ce langage: Mon cher oncle, je voudrais épouser Camille, et Camille n’y verrait aucun inconvénient, je vous prie de m’accorder sa main. Je n’ai rien, c’est vrai, mais vous n’aviez rien non plus autrefois, et vous voilà millionnaire.
Il releva la tête et posa la main sur sa poitrine gravement, pour ajouter:
–Je ferai comme vous, mon cher oncle, je vous en donne ma parole d’honneur!
Camille gardait le silence.
–Eh bien! demanda Roland triomphant, que dis-tu de cela, ma cousine?
–Moi, je ne dis rien, répondit Camille, qui baissa les yeux. Moi, je trouve cela bien. Mais voici ce que te répondrait mon père. Ecoute-moi, Roland, car c’est le motif de ma venue. Mon père te répondraitit: «Je me doutais de cela et je suis bien aise d’être fixé. Mon cher neveu, vous êtes pris à la conscription, ce n’est pas ma faute. Rachetez-vous si bon vous semble: moi je m’en lave les mains.»
–Tu crois que M. des Garennes me répondrait celaa!
–J’en suis sûre.
–Eh bien! j’en serais quitte pour suivre son conseil: je me rachèterais.
Camille le regarda, étonnée.
–Il faut de l’argent pour se racheter, dit-elle.
–Indubitablement, répliqua Roland.
–Tu as donc de.l’argent?
––Mais oui.
–Ne raille pas! s’écria Camille.
–Si deux mille francs peuvent suffire… commença Roland.
Camille frappa ses deux petites mains l’une contre l’autre, puis ses yeux se baissèrent tandis qu’elle murmurait:
–Où donc les as-tu pris ces deux mille francs?
–C’est maman Richard qui me les a donnés.
La bonne, l’excellente femme! s’écria Camille attendrie.
–Pas plus tard qu’hier, poursuivit Roland. Moi, je n’y attachais pas grande importance. Elle m’a pris dans un coin et m’a dit: «Petit, j’ai quatre mille francs pour tout bien, je ne sais pas ce que le bon Dieu réserve à ma vieillesse, et parfois je pense que je suis de trop dans la maison de mon fils…»
–Pauvre mère! pauvre bonne mère! balbutia Camille, qui avait les larmes aux yeux.
–Moi, je ne savais que dire, continua Roland, dont la voix tremblait, j’ai vu et j’ai entendu des choses… mais ne parlons pas de cela! Elle a tiré deux billets de mille francs de son sein et les a mis dans ma main, en disant: «C’est pour cela que je partage avec toi au lieu de te donner tout.»
–Et tu les a pris? demanda vivement Camille.
–Il a bien fallu.
Camille se leva.
–Nous sommes sauveés! dit-elle.
–Ah ça! s’écria Holand, je voudrais pourtant savoir.
–Sauvés! sauvés! répétait Camille, qui sautait de joie.
–En route! mademoiselle, s’écria Toinette, qui ouvrit la porte brusquement.
Elle prit le chapeau de Camille et le lui mit sur la tête. Dieu sait comme.
–Les Richard arrivent de tous côtés, reprit-elle. M. des Jardins monte l’avenue à cheval, M. de la Luzerne est en carriole, M. du Verger, le substitut, descend de la station avec madame Augusta Massonneau, aîné, et le gros du Taillis entre dans la cour avec son fouet et ses guêtres… En route, en route!
Elle entraînait Camille vers la porte de derrière.
–Je t’en prie, explique-moi. dit Roland, qui voulut retenir Camille.
–Ce soir, répondit la jeune fille, tu verras par toi-même.
Toinette ouvrit la porte et poussa Camille dehors.
–Votre petit cheval est là, au premier pommier, dit-elle, un temps de galop, je vous conseille!
La porte retomba. Roland resta un instant indécis.
–Vous, dit Toinette, allez-vous-en.
On entendait du bruit au dehors. Toinette rouvrit la porte, mais Roland sauta par la fenêtre sans toucher la barre.
–Bonsoir, Toinette, dit-il en traversant le petit jardin.
–A la boutique! tonnerre cria une grosse voix dans la cour.
–Eh bien! eh bien! fit du côté opposé une autre voix sèche, cassée, n’y a-t-il personne ici pour nous recevoir?
Toinette arrangea d’une main preste les boucles de sa chevelure. Un dernier regard, qu’elle jeta par la fenêtre, lui montra Boland franchissant d’un bond la haie du verger, et le voile vert de Camille qui flottait au vent parmi les arbres.
–Deux cœurs! murmura-t-elle, on n’aura jamais vu un ménage comme ça sous le soleil!
IV
TROIS RICHARD
Table des matières
M. Richard du Taillis, propriétaire, éleveur et nourrisseur, était un bel homme d’une cinquantaine d’années, portant sur son front bas et rouge une forêt de cheveux grisâtres, taillés en brosse. Il avait de bonnes guêtres de cuir boutonnées, jusqu’au-dessus du mollet, une ample redingote bleue et un chapeau à larges bords.
Sa main tenait un fouet; une pipe de bois semblait à demeure entre ses dents. C’était lui qui faisait tapage dans la cour, jurant et criant: A la boutique!
Quand Toinette arriva, il était en train de dételer le cheval de sa carriole avec l’aide de la vieille servante de Morin.
–Il faut donner l’avoine à Nicolas, disait-il, c’est une bête de quinze cents francs, sans que ça paraisse. Et je la revendrai deux mille francs quand ça me fera plaisir.
–Bonjour, monsieur du Taillis, dit Toinette en faisant la révérence.
Le campagnard se retourna et montra sa grosse figure écarlate. Impossible de trouver un type plus complet de ces rustauds sans gêne qui ont de l’argent plein leur gousset et qui jouent à la rondeur bourrue.
–Qu’est-ce que c’est que ça? s’écria-t-il en quittant Nicolas. Saqueurbleure! quand je suis venu la dernière fois, c’était une garçaillle! Dis donc, Minette, tu n’es pas mal; viens m’embrasser… Non? Eh bien, comme tu voudras; va chercher ton père alors. Je ne suis pas fier, moi: j’aime assez à revoir ceux qui m’ont connu dans la misère.
–C’est bien gentil, ça, monsieur du Taillis, dit Toinette.
–C’est toi qui est gentille, coquinette, riposta le nourrisseur en l’empoignant brutalement par la taille. Hé! hé! hé!.
Toinette le repoussa d’un vigoureux revers de main.
–Pas de ça, s’il vous plaît! dit-elle.
Du Taillis chancela et fut sur le point de tomber.
–Et une fameuse poigne, ma foi! grommela-t-il avec admiration. Tout ce qu’il faut pour plaire!
–Ah ça criait, de l’autre côtée de la façade, cette voix sèche et cassée que nous avons entendue déjà, c’est donc une île déserte? une forêt vierge?
–Voilà! monsieur, voilà! répondit Toinette, qui ajouta entree ses s dents: les cheveux jaunes!
–En fait-il des embarras, ce petit veuf! dit du Taillis avec dédain, pour une vingtaine de mille livres de rentes qu’il a chipotées je ne sais où! Ne voilà-t-il pas!
–Par ici, monsieur, si vous voulez, criait Toinette à la porte de la cour.
Du Guéret se montra, et du Taillis s’élança vers lui les bras ouverts.
–Je parlais justement de toi, petit veuf! dit-il. Saqueurbleure.. Par r exempleça me fait plaisir de te voir!
Il pressa du Guéret contre sa poitrine avec violence.
–Bonjour, mon gros, bonjour, disait ce dernier, à demi-étouffé et craignant pour son costume fashionable.
Car il était très-bien habillé, ce du Guéret, encore mieux que l’agent de change. C’était un homme maigre, prétentieux, gourmé; des favoris blonds encadraient sa figure insignifiante et fade; les fameux cheveux jaunes, dont nous avons parlé plusieurs fois, étageaient leurs boucles chargées de pommade sur son front étroit et fuyantnt; il était plus jeune que du Taillis et ne paraissait pas avoir dépassé la quarantaine.
Toinette restait là à le regarder.
–La fille, dit-il avec hauteur quand il se fut débarrassé des robustes embrassades du propriétaire, fais donc dételer mon tilbury tout de suite.
–La fille! répéta du Taillis, mais c’est la petite Toinette.
Du Guéret mit son lorgnon à cheval sur son nez et regarda Toinette, qui tournait l’angle de la maison pour exécuter ses ordres.
–Connais pas! murmura-t-il du bout des lèvres.
–La fille de Morin, ajouta du Taillis.
–Morin? ah oui, vraiment. Eh bien! mon gros, ça m’est égal.
Il pirouetta sur lui-même au moment où Toinette revenait et lui disait:
–On est après votre petit char-à-bancs, monsieur.
–Tilbury! rectifia du Guéret sèchement.
Il haussa les épaules et prit le bras de du Taillis.
–Veux-tu voir cela? demanda-t-il: Nouveau modèle, arrivé de Londres le mois passé: ressorts contrariés, timon brisé, compensateur: Système Spindler.
–J’aime mieux ma carriole, dit du Taillis.
Du Guéret haussa de nouveau les épaules et grommela:
–Stupide lourdaud!
Dans le chemin on entendit une voix de basse-taille un peu attaquée par l’âge, mais joyeuse encore, qui chantait un de ces refrains bizarres, connus sous le nom de scies dans les ateliers parisiens.
«Madame, n’allez pas
A la lour Saint nique, nique, niquee;
Madame, n’allez pas
A la tour Saint nique Nicolas.»
Le beau de la scie consiste à faire attendre le plus longtemps possible la chute de ce dernier vers par le geste ou l’inflexion de la voix, et à répéter toujours nique, nique, nique, sans jamais arriver à nique, Nicolas. C’est de cette façon-là que MM. les rapins sont gais.
–Voilà Pain-Sec, l’artiste, s’écria du Taillis au moment où Morin sortait de la cuisine, le chapeau à la main, pour annoncer que le déjeuner était servi.
–Je l’ai rencontré tout à l’heure, ce pauvre Pain-Sec, dit du Guéret en souriant. Il avait pris la troisième classe, et il s’est trompé de station, comme un étourdi qu’il est. Il cheminait à pied sous la chaleur; il avait l’air fatigué pas mal.
–Pourquoi ne l’as-tu pas fait monter dans ton tilbury?
–Je n’aime pas fatiguer mon cheval.
–Salut à vous, mes chers parents, dit M. Richard de l’Étang, surnommé Pain-Sec, artiste peintre, en faisant son entrée dans la cour.
Celui-là était presque un vieillard; un vieux paletot qui avait des prétentions à l’étrangeté couvrait sa taille large et courte; il avait de longs cheveux d’un gris sale, des moustaches énormes et une royale de la même couleur. Il portait sur ses épaules avec ostentation un petit paquet au bout d’un bâton et posait évidemment pour la bonne humeur effrontée.
–Bonjour, artiste, bonjour, fit le nourrisseur en lui donnant une de ses redoutables poignées de main.
L’élégant du Guéret lui tendit le doigt.
–Je t’ai bien reconnu tout à l’heure, sur la route, petit veuf, dit le pauvre diable.
–Moi j’ai la vue extrêmement faible, répondit celui-ci, que ne m’appelais-tu? je t’aurais mis auprès de moi. Mon trotteur anglais en traînerait douze comme nous sans se gêner.
–A table! s’écria du Taillis, qui fit à Morin l’honneur de lui frapper à tour de bras sur l’épaule.
–Et tu te portes bien, petit veuf? dit Pain-Sec à du Guéret, pendant qu’on prenait le chemin de la sallee à manger.
–Toujours ma diable de gastrite.
–AhH ah! ah! fit de l’Étang avec flatterie, ces maladies-là sont pour vous autres gentilshommes.
Morin et Toinette s’étaient mis des deux côtés de la porte pour les s laisser passer.
–Qué ménagerie! fit le bonhomme.
–Qué basse-cour! murmura la fillette, qui avait grand’peine à s’empêcher de rire.
M. Richard du Taillis prit à part M. Richard du Guéret, et l’entraîna vers l’embrasure d’une fenêtre.
––Veuf, dit-il solennellement, j’ai une proposition à te faire.
–Voyons ta proposition.
–Tu sais que Pain-Sec n’est pas fortuné?
– Ça saute aux yeux, grommela du Guéret, , qui lorgnait le paletot râpéé du troisième Richard.
–Nous autres, au contraire, reprit le nourrisseur, nous sommes des gens de bien.
–Je l’espère.
–Alors, tu me comprends? Il faut se fendre.
–Fendons-nous! dit du Guéret, qui soupira et ne put retenir une grimacemais nous ne prendrons que pour deux.
Du Taillis approuva du bonnet.
–Artiste! prononça du Guéret avec dignité.
Pain-Sec, qui était occupé à flairer l’odeur de la cuisine, s’avança aussitôt en souriant:
–Mon bonhomme, reprit du Taillis, tu vas déjeuner avec nous.
Pain-Sec y comptait bien; cependant il répondit avec une sorte d’effroi:
–C’est que votre écot, à vous autres grands seigneurs.
–Ça nous regarde, interrompit superbement du Guéret.
Et du Taillis ajouta en frappant sur son gousset.
–Oui, mon bonhomme, ça nous regarde!
–Alors avec plaisir, s’écria Pain-Sec.
–Assieds-toi là, entre nous deux, reprit le nourrisseur que la conscience de sa générosité rendait tout aimable; voilà Morin qui apporte la bouqueture angevine. Co pauvre Morin! Je ne suis pas fier, moi, quoique j’aie trente-cinq bonnes mille livres de rentes au soleil, qui, Dieu merci, ne doivent rien à personne. Touche là, Morin!
Toinette entrait avec un plat dans chaque mainn; l’artiste, abusant de sa position, l’embrassa sur les deux joues, en disant:
–Je ne suis pas fier non plus, quoique je n’aie ni sou ni maille.
–Chuut! chut! chuut! messieurs! fit du Guéret, qui frappa sur la table avec le manche de son couteau. Sachons nous tenir un peu, je vous en prie!
Pain-Sec s’assit aussitôt, docile comme un écolier qui entend la voix sévère du maître d’école. Toinette, riant et rougissant, le menaçait encore du poing.
–Bonnes gens, reprit du Guéret en se retournant vers l’aubergiste et sa fille, il suffit. Nous n’avons plus besoin de vous. Veillez à ce que nous ne soyions pas dérangés.
En retournant à la cuisine, Morin disait à sa fille:
–De tout ça, c’est les cheveux jaunes que j’abomine le plus!
–Au moins, répondit Toinette, qui lançait vers Pain-Sec un dernier regard de rancune, au moins le vieux grisâtre est malhonnête, lui!
Morin prêta l’oreille.
–On sonne, dit-il, c’est chez le monsieur de tantôt qui a demandé de l’encre et du papier.
–Ce monsieur-là, s’écria Toinette, je lui ai déjà porté deux cahiers. Il a déchiré plus de dix lettres! Il se promène, il cause tout seul, il gesticule et il dit qu’il va acheter pour seize cent mille francs de châteaux.
Elle prit, à tout hasard, un troisième cahier de papier et s’élança dans l’escalier.
–Allons, artiste, disait cependant du Taillis d’un accent cordial et hospitalier, bois et mange ton content, mon pauvre bonhomme. Tu n’es pas ici chez le cousin des Garennes, dont la femme suit chaque bouchée depuis le plat jusqu’à l’estomac en passant par l’assiette, la fourchette, les dents, le palais et la gorge. Mange et n’aie pas peur.
Du Guéret se pinça les lèvres.
–Madame Richard des Garennes est une femme comme il faut, dit-il, un peu économe peut-être.
–Tu peux bien dire avare.
–Un peu revêche… ajouta timidement Pain-Sec.
–Et tout à fait diablesse! acheva du Taillis avec son gros rire. Verse-nous à boire, veuf!
L’artiste avança son verre, toujours vide à propos.
–Voyez-vous, moi, reprit le nourrisseur, je suis franc du collier: je ne mâche pas les mots, saqueurbleure! Pourquoi se gênerait-on quand on a trente-cinq bonnes mille livres de rentes au soleil?
–Ahh! propriétaire, soupira Pain-Sec, tu es bien heureux!
Puis, ne voulant point désobliger du Guéret, il poussa un second soupir et ajouta:
–Toi aussi, petit veuf!
–Le fait est, dit du Guéret en se rengorgeant, que notre position est assez gentillette.
–Chacun a ce qu’il a, répliqua du Taillis évidemment offensé par la comparaison, mais toi, artiste, tu as bien quelque chose de placé chez des Garennes?
–Une misère, moins que rien.
–Bah! bah! fit du Taillis, qui feignait l’incrédulité pour mieux savoir.
L’artiste nettoya son assiette avec la mie de son pain et prononça tout bas, d’un air humble e:
–Peut-être un pauvre millier d’écus.
Du Guéret se mit à rire.
–Juste le prix de mon tilbury à ressorts contrariés, dit-il, à timon brisé compensateur: système Spindler.
–L’intolérable fat! pensa du Taillis, qui ajouta tout haut: J’ai dépensé cette année trois fois autant, rien que pour mes réparations courantes.
Du Guéret se demanda s’il y avait au monde un autre rustre aussi odieux que celui-là. Mais Richard Pain-Sec avait le cuir à l’épreuve; il n’en perdait pas un coup de dent.
–Si vous ne mangez plus, dit-il, je me servirai volontiers le reste de cette omelette.
–Prends, prends, artiste! s’écria du Taillis.
Et du Guéret attendri ajouta entre haut et bass:
–Ça fait plaisir de voir un homme gêné manger à son appétit!
–Ah dame! c’est vrai qu’il mange en conscience, s’écria du Taillis en posant ses deux coudes sur la table. C’est pourtant moi qui ai eu l’idée de commander ce déjeuner. Je me suis dit: Chez les des Garennes, on dépense dix mille francs pour un seul repas, quand il s’agit d’éblouir la pratique; mais le reste du temps on fait pénitence. Madame des Garennes a la religion du vin baptisé, du pain dur et des gigots déjà mangés plusieurs fois. Saqueurbleurre! voyez-vous, je le lui dirais à elle-mêmee à l’occasionn, caar j’ai mon franc parler avec tout le monde. Ce n’est pas moi qui mâche les mots: je trouve ça mesquin: ça sentt le parvenu.
–Un peu, dit du Guéret, qui semblait cependant avoir envie de défendre madame des Garennes.
–Dis à plein nez! s’écria du Taillis, et l’odeur de parvenu, voyez-vous, pouah
–Pouah! répéta Pain-Sec, la bouche pleine.
–Pouah! fit du Guéret lui-même en remontant son col dans sa cravate.
L’artiste avait nettoyé pour la seconde fois son assiette avec beaucoup de soin.
–Personne n’a de prétention à cette dernière côtelette? insinua-t-il.
–Non, mon bonhomme e, répliqua a du Taillis avec effusion. Mange! mange! mange pour huit jours si tu le veux!
–Ce qu’on laisse dans les auberges est perdu, dit du Guéret; ne laisse rien.
L’artiste mit l’os de la côtelette à nu en murmurant d’un accent pénétré:
–Ahh! les bons parents que vous faites!
Du Taillis et du Guéret échangèrent un regard de satisfaction. Ils avaient fait le bien, ils en recevaient la récompense.
–Savez-vous qu’on est parfaitement ici! s’écria du Taillis, qui se renversa sur le dos de son siège; ce n’est pas comme dans ces auberges où l’on est avec tout le monde. Le respect qu’on a pour moi dans cette maison, pour moi et pour le petit veuf, qui est aussi, lui, à son aise, fait que personne ne viendra nous déranger.
–Nous déranger! répéta du Guéret, qui prit une attitude de prince; par exemple, je serais curieux de voir cela!
Juste en ce moment, se fit un grand bruit dans la cour et l’on entendit Morin qui appelait sa fille de tous ses poumons.
–Qu’est-ce que c’est, qu’est-ce que c’est? demanda du Taillis avec autorité.
–La salle à manger est occupée par des messieurs qui veulent être seuls, disait Morin au dehors.
–En voilà qui peuvent aller dîner sur l’herbe! dit l’artiste en riant; grâce au respect que vous inspirez, on va les mettre à la porte.
Les contrevents de la fenêtre étaient fermés à cause du soleil; nos trois Richard, dont la curiosité était éveillée par le colloque établi entre l’aubergiste et les nouveaux venus, regardaient tous les trois du côté de la cour. Ils virent les contrevents s’ouvrir, et une tête de nègre se montra derrière les carreaux. Puis, par-dessus la tête du nègre une figure imposante et d’un caractère étrange apparut.
Le nègre et son maître semblaient inspecter l’intérieur de la salle; ils s’éloignèrent et l’on entendit Morin qui criait:
–Puisque je vous dis que vous n’entrerez pas!
Il n’y eut point de réponse de la part des étrangers, mais la porte tourna brusquement sur ses gonds et le maître entra suivi de son serviteur.
C’était un homme de haute stature et dont la taille semblait robuste autant que gracieuse. Ses traits étaient aquilins et sculptés hardiment. Il n’y avait qu’un défaut dans ce mâle et beau visage: ses grands yeux noirs, frangés de longs cils, semblaient immobiles et comme endormis sous la courbe fière de son front.
Il portait un costume que l’élégant du Guéret trouva fort ridicule et qui excita la surprise de du Taillis.
C’était une redingote longue en étoffe noire, droite et boutonnée depuis le menton jusqu’à la hauteur des genoux. Ses cheveux étaient coupés ras, et il avait pour coiffure un large chapeau de feutre à bords plats.
Le nègre était tout habillé de blanc, sauf une vaste cravate de satin rose qui se nouait autour de son cou.
–Genre quaker, fit l’artiste; bonne étude d’Anglais.
Du Guéret, le lorgnon sur le nez, le cure-dents à la bouche, regardait dB tous ses yeux et grommelait:
–Mauvais! mauvais!Pas le sens commun!
Du Taillis était tout bonnement scandalisé de cet excès d’audace: entrer dans une chambre d’auberge qu’il honorait de sa présence, lui, Richard du Taillis, propriétaire, éleveur et nourrisseur!
L’étude de quaker resta un moment immobile devant le seuil et jeta un regard atone sur nos trois cousins, puis il ou elle traversa la sal-le sans mot dire et sans ôter son large chapeau.
–Pas poli! murmura l’artiste.
–Morin va nous payer ça! pensèrent à la fois du Guéret et du Taillis.
Le quaker, après avoir examiné deux ou trois tables qui sans doute n’étaient pas à son goût, en choisit une et l’éprouva de la main. Il prit la nappe qui recouvrait la table, en fit un bouchon et-la lança dans un coin. Il appela du geste son nègre qui portait une boîte assez grosse sous son bras et qui s’approcha aussitôt. La boîte fut ouverte; le nègre en tira une serviette de toile qu’il étendit sur la table.
Pain-Sec, qui ne perdait pas la tête, profita de l’occasion pour boire coup sur coup deux pleins verres, et comme ses bons cousins le surprirent au milieu de cette occupation, il dit en clignant de l’œil:
–Je sais bien que je ne suis pas ici chez les des Garennes!
A ce nom de des Garennes, le quaker glissa un regard oblique vers nos trois compagnons. Son nègre avait mis la boite ouverte sur la nappe de toile. Il tira du fond de la boîte une bouilloire d’or, une lampe à esprit, une petite tasse avec sa soucoupe. L’étranger prit la tasse, la mit au-devant de lui et s’assit.
–Regardez donc tout ce petit ménagge! dit du Taillis.
Du Guéret souffla dans ses joues.
–Peuhh! fit-il, ça veut jouer à l’originalité, Ces manières-là ont été à la mode avant le déluge. maintenant, nous laissons cela aux commis-voyageurs en cachemire.
–Ma foi! dit l’artiste, qui avait escamoté encore une couple de rasades, il a là de jolis outils et je le trouve drôle.
–Saqueurbleure oui, par exemple! murmura du Taillis plus étonné qu’au spectacle!: ça commence à m’amuser!
L’étranger, cependant, avait pris dans un godet de cristal une petite cuillerée de poudre blanche; le nègre remplit d’eau la bouilloire et la plaça sur la lampe, tandis que son maître y jetait sa cuillerée de farine. Cela fait, l’étranger remit le godet en place et se redressa pour dire d’une voix majestueuse et grave:
–Garçon!
Par ce seul mot, nos cousins purent juger qu’il avait un accent anglais fortement prononcé.
–Voilà, monsieur, dit Morin, qui accourut, mais qui, sentant ses torts envers les Richard, fit un grand détour pour éviter leur table. Que faut-il vous servir?
L’étranger fixa sur lui ses yeux immobiles et répondit avec un sérieux presque lugubre:
–Une allumette chimique.
–Hein? fit l’aubergiste, qui crut avoir mal entendu.
Du Taillis et du Guéret rirent à gorge déployée; l’artiste disait:
–On te demande une allumette, vieux Morin, une allumette pour deux!
Morin tout ahuri servit l’allumette demandée.
–Avec ça, monsieur? dit-il.
–Rien, répondit le quaker, qui lui mo ntra du doigt la porte.
–Allons, bon!murmura Pain-Sec, ça fait aller le commerce!
L’étranger avait allumé sa lampe, et avec cette gravité qui ne le quittait jamais, il s’occupait de tourner l’eau de sa bouilloire.
Le nègre taillait des mouillettes dans un petit pain qu’il avait tiré de la boîte. Au fur et à mesure, il les superposait symétriquement de manière à former sur la nappe un joli petit édifice.
Après quoi, des cavités inépuisables de la fameuse boîte, il tira l’un après l’autre dix ou douze tuyaux qu’il abouta en les vissant.
A l’une des extrémités de cette machine le nègre fixa une grande et superbe pipe, à l’autre une tête d’ambre qui avait la forme d’un œuf aplati.
Puis il s’accroupit par terre, les jambes croisées, les yeux fixés sur son maître, dans cette attitude passive que les peintres ont prêtée de tout temps aux esclaves orientaux.
V
ROBINSON ET VENDREDI
Table des matières
–Parbleu disait le joli du Guéret, qui était sérieusement jaloux de l’effet produit par l’étranger, n’avez-vous jamais vu d’arracheur de dents sur le champ de foire pour vous occuper si longtemps de cet olibrius?
Le fait est que du Taillis et l’artiste suivaient tous les mouvements de l’homme à la boîte inépuisable et ne pouvaient se lasser d’admirer son nègre vêtu de blanc avec sa cravate rose tendre sur son cou plus noir que de l’encre.
–Quelle pipe! murmura Pain-Sec; ça vaudrait mille écus chez le marchand qui est en face de Chevet, auprès du Palais-Royal!
–Bah! fit du Guéret, on imite si bien l’ambre, à présent!
–C’est que c’est en or, sa bouilloire, ajouta du Taillis.
–Plaqué! j’ai vu de ces satrapes qui, après avoir fasciné une table d’hôte par leur luxe asiatique, finissaient tout bonnement par offrir à la ronde des foulards de Lyon, bon teint et tout soie, à vingt-quatre francs la douzaine.
–Celui-là pas! m murmura a Richardd Pain-Sec, , qui secoua ses longs cheveux gris; c’est un vrai. Quelle superbe étude de quaker, s’il n’avait pas cette longue barbe!
–Ma foi, je suis comme l’artiste, ajoutaa le nourrisseur, je crois que c’est un vrai!
L’étranger, après avoir versé dans sa tasse le contenu de sa bouilloire, y avait trempé une mouillette. Ce fut tout on déjeuner. Le tabac blond entassé dans le fourneau de la pipe prit feu, et la fumée enveloppa comme un nuage le maitre avec le serviteur.
–Fameux tabac! dit l’artiste, dont les narines se dilatèrent.
Du Guéret haussa les épaules.
–Je vvous dis, moi, s’écria-t-il, que nous lui faisons trop de plaisir en nous occupant de lui!
Puis changeant brusquement de conversation, il ajoutaa:
–Savez-vous pourquoi le cousin des Garennes nous a convoqués aujourd’hui?
L’artiste lui pinça le genou, comme un vieil espiègle qu’il était.
–Oui, oui, nous savons cela, répliqua-t-il, veuf, tu vas perdre ton titre et faire une fin.
–Oui-da! répartit du Guéret, évidemment flatté; on parle donc déjà de cette affaire-là?
–On en parle, dit du Taillis, mais moi je n’y crois pas.
–Comment! tu n’y crois pas, propriétaire? sécria l’artiste; puisque le petit veuf ne dit pas non.
–C’est égal; j’ai mon franc parler. Camille peut faire moitié mieux que cela.
Du Guéret se redressa sur sa chaise.
–Ecoute, veuf, je ne mâche pas les mots, tu sais bien, moi, reprit du Taillis; Camille a seize ans et tu côtoies la quarantaine. Camille est mignonne tout plein, et toi tu n’es pas beau, quand le diable y serait!
Du Guéret ne put retenir une grimace.
–Si on fait ce mariage-là, poursuivit le nourrisseur, on ne m’ôtera pas de la tête qu’il y a quelque micmac!
–Mais, monsieur du Taillis! interrompit du Guéret, qui retrouva enfin la parole.
–Fâche-toi si tu veux, moi, je dis ce que je pense!
Le nègre et son maître assistaient à cette scène, immobiles, impassibles comme s’ils eussent été deux statues. L’artiste riait dans sa moustache grise; c’était un amateur décidé de plaies et bosses.
–La! la! fit-il pourtant quand il vit que la dispute allait se calmer; entre cousins, fi donc! Je vous dirai moi, messieurs, qu’il y a encore un autre motif à la convocation de ce matin: il s’agit d’un conseil de famille.
–Pour le fils du mauvais sujet, je gage? s’écria du Guéret, heureux de faire tomber sa rancune sur quelqu’un.
L’étranger dressa la tête derrière son nuage.
–Impossible, dit du Taillis; on ne nous aurait pas dérangés comme cela pour ce petit va-nu-pieds de Roland.
Vous eussiez surpris, à ce mot, sur le visage pâle et froid de l’étranger, quelque chose qui ressemblait presque à un sourire. Il y avait longtemps que l’artiste n’avait bu: depuis quelques minutes il caressait de l’œil une bouteille vierge encore; il s’en empara tout doucement, mais au moment où il remplissait son verre, le glou-glou le trahit. Du Guéret et du Taillis le saisirent chacun par un bras.
–Tu ne te gênes pas!s’écrièrent-ils]en même temps.
–Le vin est versé, il faut le boire, répliqua effrontément Pain-Sec. Vous savez que nous ne sommes pas ici chez madame des Garennes!
Il but et fit claquer sa langue en véritable amateur. Du Guéret et du Taillis échangèrent un regard qui impliquait l’engagement muet de ne plus jamais inviter Pain-Sec. Du Guéret jeta sa serviette avec humeur en disantt:
–L’idée de ce conseil de famille me donne la chair de poule.
–Bah! fit l’artiste, nous allons voir le cousin des Jardins, le cousin du Verger, le cousin de la Luzerne…
––Un tas de parvenus! gronda du Taillis avec dédain.
–Nous allons voir notre belle cousine Augusta.
Du Guéret fit un geste peu flatteur pour la belle cousine, et murmura:
–L’ancienne Titinee!
–Nous allons voir M. Massonneau aîné, son époux…
–Saute-ruisseau en retraite! ajouta du Taillis.
–Laa carte! s’écria du Guéret en se levant; l’odeur de parvenu me monte déjà au nez! Pouahh! pouah! pouahh!
–Pouah! pouah pouah répéta le nourrisseur avec plus d’élan; la carte! la cartee!
Pain-Sec dit aussi: Pouah! pouah! mais longtemps après les autres, parce qu’il s’était attardé avec le fond de la dernière bouteille.
Au cri des trois cousins, Morinn se e présenta escorté de Toinette; du Guéret et du Taillis firent quelques retranchements à l’addition, et laissèrent une pièce de dix sous, en sus du total, pour contribuer, comme ils le dirent, à la dot de la petite fille.
–Est-ce que ces messieurs vont tout droit au château maintenant? demanda Morin respectueusement.
–Oui, oui, répéta du Taillis en frappant sur son gros ventre, nous sommes désormais en état d’affronter l’hospitalité de la cousine.
–En ce cas, reprit Morin, si je ne craignais pas d’abuser de votre complaisance… Toinette, va vite chercher la lettre de ce monsieur.
–Comment! fit du Guéret scandalisé, mons Morin ne va-t-il pas nous prendre pour faire ses commissions?
–Ce monsieur vient de me la remettre, dit Toinette en tirant la lettre de son corset.
–Et tu veux que nous la portions? demanda du Taillis. Je ne suis pas fier, moi, je rends volontiers service à ceux que j’ai pu fréquenter quand je n’avais pas encore ma position. Donne ta lettre, mon vieux Morin.
–Bien des remercîments, fit l’aubergiste en lui remettant le papier,
Au moment où les trois cousins se disposaient à partir, Morin s’approcha de l’étranger, qui venait d’achever sa pipe, et lui dit en ouvrant son registre:
–Monsieur compte-t-il séjourner dans ma maison?
–C’est selon, répondit le quaker.
–Il y a des règlements qui nous obligent à demander les noms des voyageurs.
–J’ai coutume d’obéir aux règlements.
Du Guéret et l’artiste se rapprochèrent-d’instinct; du Taillis, qui était déjà sur le seuil et qui n’avait point entendu, cria de loin:
–Dis donc, vieux Morin, c’est bien le moins que je sache à qui je rends service. Comment se nomme le monsieur qui envoie cette lettre au chàteau des Garennes?
L’étranger ouvrait la bouche pour dicter son nom; Morin lui coupa la parole.
–Un nom anglais, dit-il en consultant la dernière ligne écrite sur son registre; j’ai de la peine à lire cela… Stephen… Stephen Williams.
L’étranger tressaillit visiblement. A ce moment, Morin se retournait vers lui et disait:
–J’attends le nom de monsieur.
Le quaker saisit le registre avec vivacité; au lieu d’inscrire son nom, il examina la dernière ligne, dont l’encre était encore toute fraîche.
–Stephen Williams! murmura-t-il; il n’y a pas à dire non! mais ce n’est pas son écriture.
–Et l’homme qui s’appelle Stephen Williams est dans votre maison? demanda-t-il en relevant son regard sur Morin.
L’aubergiste fit un signe de tête affirmatif.
–Alors, dit l’étranger, moi, je m’appelle…
Il trempa la plume dans l’encre et la tint un instant suspendue au-dessus du registre, comme s’il eût cherché au hasard le nom qu’il allait écrire. Tout le monde remarqua cela, et si l’inconnu était un chevalier d’aventures, il manquait réellement d’habileté.
Du Taillis était revenu pour avoir sa part de la comédie, et nos trois cousins faisaient cercle maintenant autour du registre. Morin avait l’air inquiet; Toinette ouvrait de grands yeux.
–On n’a pas besoin de tant réfléchir pour trouver son nom, dit Morin. Vous vous appelez?
–Robinson, répliqua tout à coup le quaker.
Pain-Sec était plus que gai; il se mit à rire un peu trop haut et s’écria:
–J’aurais parié pour Robinson, puisque voici déjà l’ami Vendredi!
Il montrait le nègre, qui n’avait pas bougé de place.
Du Guéret sourit du bout des lèvres, en homme qui regrette de n’avoir pas trouvé lui-même la plaisanterie. Du Taillis, enchanté, répétait:
–Robinson! Vendredi! c’est cela, c’est cela!
Le quaker remit la plume dans l’écritoire et repoussa le registre; il regarda tour à tour les trois cousins d’un air de profonde indifférence, puis il ôta son chapeau de feutre, montrant, pour la première fois, sa tête rase et puissamment modelée.
–Vendredi! appela-t-il d’un accent guttural et doux.
Le nègre se leva comme un ressort.
–Que disais-je? s’écria l’artiste, transporté d’allégresse.
Le nègre s’était posé devant son maître, immobile et les bras en croix; sur un signe du quaker, il le dépouilla prestement de sa redingote longue.
–Tiens! tiens! fit Toinette; il n’est pourtant pas l’heure de se coucher!
Le nègre pliait la redingote avec beaucoup de soin et la posait sur la table, à côté du chapeau.
–Qu’est-ce qu’il va donc faire? demanda du Taillis.
–Il se met à l’aise, répondit du Guéret.
Ce du Guéret avait, ma foi, le lorgnon sur le nez et la main dans l’entournure du gilet. L’artiste ne disait plus rien, il se glissa derrière ses deux compagnons: affaire d’instinct, comme il le dit plus tard en racontant cette mémorable histoire,
–Vendredi! prononça pour la seconde fois Robinson.
Le nègre revint à son poste et mit ses deux mains sur sa tête.
Robinson étendit vers du Guéret son bras nu, qui semblait sculpté dans le marbre.
–Apporte-moi celui-là, dit-il.
Vendredi sembla hésiter: c’était seulement sur le choix.
–Celui qui a les cheveux citron, spécifia Robinson.
–Hein? fit du Guéret, qui recula.
Du Taillis ouvrit la bouche toute grande et regarda faire. Vendredi avait pris M. Richard du Guéret par le collet de son habit du matin, et le ramenait grand train au milieu de la chambre.
–Mais, disait le malheureux du Guéret, de ce ton pleureur que prennent en classe les petits enfants pour s’accuser les uns les autres, ce n’est pas moi, c’est l’artiste!
–Par exemple! protesta courageusement Pain-Sec.
Comme du Guéret résistait un peu, Vendredi le souleva de terre et s’en vint le déposer au-devant de son maître. Celui-ci avait pris la garde du boxeur américain.
–Ma foi, s’écria du Taillis, le petit veuf aimerait mieux qu’on lui offrît des foulards de Lyon, bon teint et tout soie, à vingt-quatre francs la douzaine!
–Veuf, reprit l’artiste, qui se rassurait en voyant son cousin payer pour lui; tu n’es pas un gentilhomme, si tu ne sais pas tirer le chausson. Passe-lui la jambe vivement! ce n’est qu’un quaker, et les quakers sont des gens paisibles.
Cette joie dénaturée disait trop au malheureux du Guéret qu’il n’avait point à compter sur le secours de ses parents.
–Monsieur, balbutia-t-il en essayant de ramener un sourire sur son visage décomposé, je sais prendre comme il faut la plaisanterie…
–J’e ne plaisante jamais, dit l’impitoyable Robinson, et je vous prie, monsieur, de vous mettre en position de défense.
–Mais je n’ai pas dit un mot! s’écria le veuf avec détresse.
–Allons donc! objecta le perfide Pain-Sec; et le satrape de table d’hôte…
–Et l’olibrius! ajouta du Taillis, traître aux lois du sang.
–Et l’arracheur de dents du champ de foire!
Robinson se couvrant du bras gauche, selon l’art, ramassa son bras droit pour porter le premier coup.
–Père, père! dit Toinette, il ne faut pourtant pas laisser tuer les cheveux jaunes!
Ce fut avec un regret visible que Morin s’interposa.
–C’est ici une maison honnête, dit-il, on ne s’y bat pas comme au cabaret.
Le veuf passa ses deux mains sur son front baigné de sueur et respira.
–Vendredi! appela pour la troisième fois Robinson.
Et quand le nègre eut pris la posture consacrée, ce terrible quaker barbu poursuivit:
–Donne vingt louis à ce brave homme pour qu’il se taise.
–Quoi qu’il a dit? s’écria Toinette foudroyée; vingt louis!
–Vingt louis! répétèrent d’une même voix Morin, le nourrisseur et l’artiste.
Vendredi attira une longue bourse bariolée de couleurs tranchantes et jela vingt pièces d’or sur la table.
–Ah! dit Morin, que l’émotion suffoquait, l’allumette pour deux est bien payée!
Toinette pensait que c’était pour le moins l’empereur des sauvages.
–Quand j’aurai fait avec celui-ci, reprit Robinson, toujours glacial, j’en donnerai autant pour le gros rougeaud, et autant pour cette manière de singe qui a des cheveux gris, mal peignés.
Il avait montré au doigt tour à tour du Taillis et l’artiste.
Du Taillis était sanguin et bien musclé; il eut un instant la pensée d’en appeler au manche plombé de son fouet. Mais il réfléchit que ce serait dommage d’exposer à être cassée la tête d’un propriétaire possédant trente-cinq bonnes mille livres de rentes au soleil, qui, Dieu merci, ne devaient rien à personne.
–J’ai toujours dit que c’était un vrai! dit l’artiste en s’avançant effrontément.
–Monsieur, balbutiait du Guéret, je suis tellement pénétré de vos façons d’agir.
–Que faut-il faire pour vous déterminer à vous battre? demanda Robinson.
–Je ne sache rien au monde…
–Alors, allez-vous-en, interrompit encore Robinson en faisant signe à Vendredi de lui rapporter sa redingote.
–Avec plaisir, répliqua du Guéret, qui gagna la porte d’un bond.
Robinson refaisait sa toilette.
–Vous aussi, dit-il à Pain-Sec, qui essayait de se rendre aimable.
Il ajouta en se tournant vers du Taillis:
–Vous aussi.
–Mais… voulut protester ce dernier.
–Vendredi, prononça paisiblement Robinson, mets-moi-les dehors!
Vendredi retroussa les manches blanches de sa veste et montra ses bras noirs, où chaque muscle saillait comme une corde. L’artiste s’esquiva le premier en grommelant:
–C’est un fouu!
–Un fou furieux! répéta duu Taillis, , qui fit devant le nègre une retraite un peu vive.
–Tout de même, disait Toinette à son père, les Richard ont eu leur compte. C’est ceux-là qu’est des poules mouillées!
–Oui, mais le milord…
–Quant à ça, milord mva va! Est-il drôle!
Robinson reboutonnait sa longue redingote comme si de rien n’eût été.
–L’homme, dit-il en appelant Morin.
Celui-ci s’approcha, chapeau bas.
–Faites venir ici, reprit Robinson, ce personnage qui a signé le nom de Stephen Williams sur votre registre.
–Oui, mon… monseigneur, répliqua Morin, qui ne savait quel titre donner à son hôte; je suis pour obéir, certainement… mais si l’autre ne voulait pas descendre?
–Vendredi me l’apporterait.
–Bien, monseigneur, dit Morin, quii s’inclina et sortit escorté par le nègre.
–A la bonne heure! pensa Toinette; il va, bien sûr, recommencer!
Elle se mit à l’écart et dans son jour pour le considérer mieux. Robinson s’était jeté sur un siége et appuyait sa tête contre sa main. Il se croyait seul.
Un instant, il resta pensif et absorbé dans ses réflexions.
–Qui diable peut donc être ce coquin? dit-il tout à coup.
Toinette était en train de songer qu’elle n’avait jamais vu un si bel homme.
L’étranger continua à demi-voix et entre ses dents:
–Notre Stephen Williams a appris au Havre qu’il était poursuivi de près. Il a pris peur. Il s’est fait sauter la cervelle et on a retrouvé son corps sur la grève. Voilà les renseignements que la police m’a donnés… mais la police n’est pas infaillible: si c’était une erreur, si je le retrouvais vivant! Bah! il n’aurait pas eu l’effronterie de garder ce nom de Stephen Williams!
–Le voilà qui parle tout seul, à présent, se disait Toinette dans son coin; ça doit l’ennuyer. J’ai envie de lui causer.
Robinson fit un geste de fatigue et conclut:
–En tout cas, attendons: nous verrons bien!
–Dites donc, monsieur, dit Toinette en s’approchant timidement.
Robinson se retourna et se prit à sourire dès qu’il l’eût aperçue.
Le sourire allait bien à ce mâle visage. Toinette, qui s’était arrêtée, prise d’effroi, s’avança de nouveau encouragée.
–Je voulais vous demander. si ça vous ferait plaisir de causer avec moi, dit-elle.
–Grand plaisir, ma jolie fille.
–Vrai? s’écria Toinette toute contente. Eh bien! j’ai-de la chance!
Robinson attira une chaise auprès de lui.
–Mettez-vous là, dit-il: de quoi allons-nous causer?
–Dame! fit Toinette, qui rongeait le bord de son fichu avec un sourire sournois.
–Allons-nous causer de votre fiancé? reprit Robinson.
–Non-da! répliqua Toinette. Je ne cause de lui qu’avec lui. Avec vous, je voulais vous dire comme ça que je sais lire.
–Couramment?
–Oh! oui, même dans l’écriture! Et que j’ai lu un livre sur les chevaliers errants, comme ils appellent ça.
Elle tourna ses yeux sur l’étranger et ajouta brusquement:
–Vous en êtes peut-être bien un, vous?
–Ma foi, répliqua Robinson, dont le sourire devint plus communicatif, on ne sait pas.
–C’est bien joli un chevalier errant! dit Toinette avec conviction, ça protége les petits enfants, les dames et les demoiselles. Si vous étiez chevalier errant, je vous dirais bien quelque chose.
–Quoi donc?
Toinettc rapprocha son siége.
–Qu’il y a une belle petite demoiselle ici près, dit-elle avec mystère, plus belle que les amours! Et bonne avec ça comme un ange! Et qu’on veut la faire s’épouser avec ce grand sec à cheveux jaunes qui n’a pas osé souffler devant vous.
––Qui est-ce qui veut cela? demanda Robinson.
–Les cheveux jaunes d’abord, répliqua Toinette, et puis madame des Garennes.
–Et qu’y puis-je, moi, ma jolie fille?
–Dame! puisque vous êtes un chevalier errant.
–C’est juste, répliqua Robinson en riant, il faudrait empêcher cela.
On entendit une voix grondeuse à l’étage supérieur. Robinson prêta l’oreille attentivement.
–Parbleu! disait-on, je le trouve plaisant votre monsieur! s’il veut me parler, qu’il vienne!
–Ce n’est pas sa voix, pensa Robinson.
Il se fit comme un bruit de lutte dans l’escalier.
–Dites, insista Toinettc, crédule et caressante; l’empêcherez-vous, ce bête de mariage?
–Peut-être, dit Robinson d’un air distrait.
A ce moment, la porte s’ouvrit, et l’on vit entrer l’homme du premier étage, celui qui dépensait tant de papier pour écrire une lettre. e. Il se défendait tant qu’il pouvait contre le nègre.
Il avait tourné le dos dans l’effort de la lutte et ne pouvait voir ceux qui se trouvaient au fond de la chambre. Il disait, en tâchant de se dégager:
–Je ne connais pas ce Robinson, je n’ai jamais entendu parler de lui, je ne souffrirai pas.
–Monsieur Stephen Williams, interrompit le quakerr d’une voix calme, mais accentuée fermement, nous allons faire connaissance.
Stephen Williams tressaillit et parvint à se retourner. Vendredi l’avait poussé jusqu’au centre de la sallee; il se trouva juste en face du quaker, qui se renversait négligement au dos de son fauteuil et croisait ses jambes l’une sur l’autre.
Le premier regard que Stephen Williams jeta sur Robinson exprimait plus de crainte encore que de colère: on voyait que cet homme avait quelque chose à redouter. Il s’était attendu peut-être à voir devant lui la tête de Méduse.
Son visage changea et se fit arrogant lorsqu’il eut toisé le quaker de la tête aux pieds.
–Celui-ci avait les paupières demi-closes et considérait le nouveau venu de cet air qui voulait dire: Où donc ai-je rencontré ce personnage? Il était évident, au contraire, que Stephen Williams n’avait jamais vu ou croyait n’avoir jamais vu le maître de Vendredi.
–C’est vous, monsieur, dit-il avec une hauteur provoquante, qui vous permettez?.
–Oui, interrompit Robinson.
–Eh bien: vous vous adressez mal! s’écria Stephen Williams, qui mit le poing sur la hanche.
Quiconque eût examiné Robinson en ce moment aurait deviné sans peine, tant son beau visage était expressif, qu’il cherchait à mettre un autre nom que celui de Stephen Williams sur la figure du nouveau venu.
–Laissez-nous, ma jolie fille, dit-il en s’adressant à Toinettte; j’ai besoin d’être seul avec monsieur. Toi, ajouta-t-il en montrant la porte à Vendredi, tu vas rester là, en dehors.
Le nègre tourna sur ses talons; Toinette aussi obéit, mais à contre-cœur. En s’éloignant, elle se disait:
–Bien sûr que c’en est un! et qu’il empêchera mademoiselle Camille de s’épouser avec les cheveux jaunes, s’il veut s’en mêler!
–A nous deux maintenant, monsieur!s’écria Stephen Williams dès que la porte fut fermée.
–A nous deux, répéta paisiblement Robinson.
–M’expliquerez-vous, enfin?…
–Je ferai de mon mieux, mais, comme nous en avons pour longtemps, mon cher monsieur, je vous engage à vous asseoir.
Quoi qu’il fit, l’homme qui avait inscrit sur le registre ce nom de Stephen Williams semblait perdre un peu de son assurance devant cette tranquillité froide et à la fois incisive. Il prit un siège et s’assit en grommelant:
–Rira bien qui rira le dernier!
–Moi, je pense, cher monsieur, répliqua Robinson, dont les sourcils se froncèrent tandis qu’il caressait à pleine main les masses soyeuses de sa barbe, je pense qu’en fin de compte personne ne rira.
Darmowy fragment się skończył.