Czytaj książkę: «Madame Tout le monde»
Maurice Montégut
Madame Tout le monde

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066301989
Table des matières
LA FOLLE DE VAUGIRARD
II
III
LA LANCE D’ACHILLE
II
ABATTAGE
II
III
IV
VERTUEUSE PROVINCE
II
LE VIN D’HONNEUR
II
III
TRIBULATIONS
LES REGRETS DE FERNANDE
PASSIONS PRATIQUES
II
III
DE LA MAIN DROITE A LA MAIN GAUCHE
II
LA QUEUE DE CHEMISE OU LE DOIGT DE DIEU
LES TROIS PROPHÉTIES
II
III
LA PART DE L’EAU
II
PASSÉ OBLIGE
II
LA RESSEMBLANCE
II
III
29FÉVRIER
II
III
LE VIOLON DES MARTYRS
II
III
IV
ÉGOÏSME
II
III
LES DIAMANTS DE MARIETTE
LA DERNIÈRE DU «BEL ADO»
II
III
LES DEUX SERVANTES
II
APPARTEMENT A LOUER
II
III
LE MARI, LA FEMME ET LE COLLÉGIEN
II
III
LA FOLLE DE VAUGIRARD
Table des matières
I

’EST au mois de janvier1871, à Paris, vers la fin du siège. Les riches mangent peu, mais mal; les pauvres crèvent de faim; on ne se plaint pas; faim, froid, lugubres attentes, espérances déçues,– angoisses de corps et d’âme,–toute douleur est une habitude. Il semble d’ailleurs qu’on a toujours vécu de la sorte: captifs mitraillés dans un cirque,–ou bien encore affamés du grand radeau: Paris.
A-t-il jamais et réellement existé des bœufs?–Non, répond le cheval.
Qu’est-ce que la farine?–C’est moi, dit le son.–Non pas, c’est moi! réclame le sable.
Et la Ville-Lumière, sitôt que la nuit vient, se noie dans l’ombre, malgré des vacillements furtifs de pétrole; mais sa respiration n’en monte pas moins forte, en vapeur lourde, dans le ciel gelé. Veillante ou endormie, elle vit encore, la Ville, et ne veut pas mourir. Bête monstrueuse, couchée dans ses ténèbres, l’œil quêteur, elle attend quoi? Ce qui ne doit pas venir...
0Paris!
II
Table des matières
En ces temps tragiques vivait, à Vaugirard, une vieille fille de quarante-cinq ans environ, très laide, d’allure étrange, et qu’on prétendait folle. Elle s’appelait Céleste Bacquoy et fréquentait les églises. Avant la guerre, elle était malheureuse; pendant le siège, elle devint misérable;–ni feu, ni pain, mais de la solitude et de la peur. Autrefois elle donnait dans son quartier des leçons de français aux enfants, filles ou garçons, des commerçants aisés. Mais devant l’invasion, ses élèves avaient fui vers des provinces lointaines; et ceux-là qui restaient avaient cessé d’apprendre, n’étant pas certains de vivre. Céleste subsistait uniquement de la ration des pauvres, délivrée aux mairies. Or, de ce régime, les faibles mouraient dans leur trou, après quelques semaines de vague résistance. Dans les guerres, il n’y a pas que le fer ou le plomb qui tue...
La vieille fille fut stupéfiée par cette suite montante de désastres épiques. Elle errait par les rues, dans le gel comme sous la pluie, lamentable, avec des regards de chien perdu. Son Dieu lui paraissait devenu sourd; peut-être ne croyait-elle plus en son Dieu. On ne lui connaissait ni parents, ni amis. Ses voisins ne s’intéressaient guère à elle, ayant bien assez de leur propre souffrance,–puis le grand désespoir patriotique englobait tout, noyait tout. Qu’est-ce qu’un cri dans une mêlée?
Sa tête n’avait jamais été bien solide; son intelligence naturellement exaltée, peu à peu, s’égara jusqu’au délire; seule, elle parlait tout haut, avec des gestes véhéments; et sur sa route, les gamins affamés, mais quand même moqueurs, la suivaient avec des huées. Elle n’y prenait point garde; et, dans son rêve, continuait sa marche.
Un matin, tout près d’elle, avec un bruit de tonnerre, un obus tomba du ciel et l’enveloppa dans une trombe de débris, de fer et de fumée. Elle ne fut point atteinte, mais elle restait sur la place, hébétée, prise d’un petit tremblement de tout l’être; il fallut l’entraîner.
Depuis cet instant, sa démence s’indiqua comme définitive. La peur et la misère avaient détraqué ce malheureux corps que tourmentait aussi la crise inévitable de l’âge critique, rendue plus âpre par la virginité. Son antique piété disparut d’un coup; elle déserta les chapelles: de sa religion, elle ne conservait que l’extase, qui se dénaturait. Dans sa pauvre chambre, à un sixième étage, elle eut des visions et des Esprits la visitèrent.
L’histoire sacrée et l’histoire profane se mêlaient dans ses divagations. Jeanne d’Arc, nécessairement, dans une armure d’or, vint s’asseoir au pied de son lit misérable, l’entretint familièrement, la traita de sœur, et lui souffla l’idée des grandes entreprises et des sublimes dévouements. Mais Judith se présenta, précisa son aventure avant la mort d’Holopherne, et grâce, aux troubles physiques de la vieille fille, obtint sa préférence; aussitôt Jeanne d’Arc s’éloigna avec un air courroucé.
Une nuit, Céleste s’éveilla en sursaut; elle percevait distinctement des coups sourds, puissants, frappés aux quatre murs de sa mansarde; puis sous elle, très bas,–sous terre probablement,–le bruit incessant, ininterrompu d’un mystérieux travail auquel une foule entière se serait acharnée. Elle conclut que les Allemands, arrivés par des souterrains, creusaient une mine et que Paris allait sauter. Elle hurla d’épouvante; des voisins accoururent, qui, n’entendant rien, la secouèrent rudement, en la priant de les laisser dormir–«Tous des traîtres», pensa-t-elle. Elle se résigna, ferma les yeux, attendit la catastrophe, en grelottant jusqu’à l’aube, qui la rassura.

D’un grand coup de botte en plein ventre, il culbuta la vieille fille dans la neige.
Puis, un peu plus tard, les nuits suivantes, elle rêva d’assaut, de villes prises, incendiées, mises à sac, d’hommes massacrés, de femmes violées. Au viol, elle s’arrêta, complaisante, et cette image ne la quitta plus, même le jour. Dans la rue, elle arrêtait les jeunes femmes, les jeunes filles, et leur racontait avec des mots obscènes, des gestes, des regards lubriques, les horreurs qui surviendraient bien certainement. Ou elle effrayait, ou on lui riait au nez; mais les mères de famille rappelaient leurs enfants à son approche.–Oui, oui, les hommes morts, les femmes violées!...
–Pas vous, toujours! ripostait une fois un passant sincère, ricanant devant sa laideur, sa vieillesse précoce, sa misère et sa crasse.
–Si, toutes, toutes, moi aussi!
–Pas dégoûtés, les Prussiens, alors! conclut l’autre, en s’éloignant.
Elle serait violée, violée! ce mot la ravissait. Mais l’armistice survint qui la déconcerta, ou plutôt l’irrita. Tout le monde affirmait que la guerre était finie. Elle ne voulait pas, elle. Elle tenait à son idée. On ne se battait plus cependant. Les canons s’étaient tus. Les Allemands ne venaient pas; alors elle résolut d’aller à eux.
III
Table des matières
Plus loin que les forts de Vanves et d’Issy, du côté de Clamart, au coin d’un bois blanc de neige bordant une plaine glacée, un soldat allemand marche de long en large, tapant ses bottes au sol durci, soufflant dans ses doigts, ennuyé d’une faction inutile, puisque aucun ennemi n’est plus à craindre,
Brusquement, le soldat s’arrête. Noir sur la neige, un point bouge au bout de la plaine... un maraudeur sans doute... Le point grandit, grossit, se précise,–un moment, il s’efface derrière un pli de terrain; puis soudain reparaît très proche...
–«Verda?» crie l’Allemand, rappelé à sa consigne; puis aussitôt, reposant son fusil: –«Une femme», murmure-t-il. Et il sourit d’un ignoble sourire. Les avant-postes prussiens étaient habitués à ces navrantes visites de femelles inconscientes, que la faim poussait là comme ailleurs, prêtes à toutes les besognes, brutes, voulant manger à n’importe quel prix.
Une femme. Au qui vive! elle avait tressailli. A présent elle courait au soldat, les bras levés, criant: Ami! Ami!–pour un peu elle eût crié: Amour! Quand il la vit de près, l’Allemand recula, épouvanté: «Sale gouine!»
Depuis le matin, sortie de Paris au hasard, Céleste Bacquoy avait marché droit devant elle, à travers les campagnes gelées, désertes. Elle était certaine de rencontrer ces ennemis dont elle rêvait, puisque ils entouraient la ville. Affamée, loqueteuse, elle allait ainsi, poussée par sa fièvre hystérique; elle grelottait, les yeux brillants; ses jupes trempées lui collaient aux jambes, aux cuisses, dessinant son pauvre corps ridicule; elle avait perdu une savate en chemin; un coup de vent lui rabattait ses cheveux gris sur la face; les deux bouts d’un châle noué à sa taille flottaient derrière elle, comme de petites ailes. Naturellement laide, elle était hideuse, livide, vieille, répugnante, et sa crasse était ancienne.
Elle courait au soldat, les mains tendues, les lèvres quêteuses. Elle allait être violée, enfin! Elle lui sauta au cou.
–«Arrière, guenon!» Il la repoussait d’un bras, gêné par son fusil, embarrassé dans son manteau. Elle s’obstina, s’attachant à lui, l’étreignant de ses bras frénétiques. Il s’en défendait avec peine, furieux, écœuré. –«A bas les pattes, vieille chienne!»
Ah! bien, oui! Elle s’acharnait, lui grimpait aux jambes, y mêlant les siennes; et ses doigts maigres, avides, fouillaient sous les vêtements. Et, toujours, elle tendait son museau pour un baiser.
L’Allemand lâcha son fusil, jura par tous les saints; il y eut une courte lutte; d’un grand coup de botte en plein ventre, il culbuta la vieille fille dans la neige.
Elle y restait les jambes en l’air, obscène encore, mais les yeux clos. Il se pencha sur elle. Elle était morte.

LA LANCE D’ACHILLE
Table des matières
I

UVREZ vos éventails et cachez-vous derrière, Mesdames,–car l’histoire est un peu singulière...
Malgré ce prologue rimé, qui n’est qu’une plaisanterie, ou,–pour plus de franchise, –qu’un ingénieux prétexte à placer un distique, par moi commis, vers ma quatorzième année,–je commencerai hardiment, sans crainte d’effaroucher personne, car je suis un chaste, ainsi que chacun sait.
Par l’Europe entière, à Paris comme à Londres, de Berlin jusqu’à Rome,–tout «le corps savant» connaît, admire et vénère le professeur Agrikan-Eupator. Un seul homme ici-bas comprend et parle encore le grec ancien; et, cet homme, c’est lui. Sa nationalité? Qu’importe! Le génie n’a pas de patrie...
Ne vous attendez pss à ce que je fasse ici un étalage d’érudition commode à coups de dictionnaire,–à ce que moi aussi je vous interloque en hellène; je n’en ai nulle envie. Le français est déjà bien assez difficile comme cela, pour qu’on s’y tienne; puis, jadis, dans mes études, j’ai toujours été dernier en thème grec, ce dont je me congratule chaque matin, à voir ce que sont devenus ceux de mes camarades qui m’humiliaient alors.
Tutoyer Eschyle et Aristophane n’empêche point, paraît-il, d’avoir connu l’amour et même l’hyménée; à telle preuve qu’Agrikan-Eupator était père de deux filles légitimes tout simplement admirables; c’est vous dire qu’elles ne lui ressemblaient guère, n’est-ce pas? car tous les professeurs de n’importe quoi sont laids comme l’envers d’un singe. Pour faire plaisir à Homère, il les avait baptisées Chryseïs et Briseïs. Il est à croire que l’âme, ou l’esprit,–comme l’on voudra,– entre pour quelque chose dans la procréation des corps matériels; car c’était indéniable, Chryseïs et Briseïs eussent semblé de pures déesses à côté des plus belles filles de l’Iliade, et la suavité de leur profil était grecque, tout ce qu’il y a de plus grecque! Sans doute, autrefois, par une infidélité morale mutuelle, et doublement coupable, au milieu de leurs ébats conjugaux, monsieur et madame Eupator, assortis en laideur, mais s’oubliant l’un l’autre, suivaient chacun leur songe. Agrikan, dans son rêve, flirtait avec les Olympiennes; et son épouse,–adultère en pensée,–évoquait tout bas quelque souvenir enchanteur de beau jeune homme rencontré. Telle est la seule explication plausible aux charmes merveilleux de ces deux sœurs si blondes.
Dans la maison Eupator, tout était et se faisait à la grecque; les meubles, la vaisselle, les plats étaient grecs; le chien s’appelait Alcibiade et on lui avait coupé la queue. Dans l’esprit de cette toquade, les soirs de réception, Chryseïs et Briseïs apparaissaient en peplos, les cheveux relevés, découvrant des nuques ambrées, les bras nus jusqu’aux épaules, les seins pointant sous l’étoffe unique, les pieds nus dans les sandales juqu’aux chevilles, les jambes libres et devinées sous la jupe flottante; et la jeunesse moderne, côté des mâles, la gorge sèche, ne songeait nullement à blâmer ce genre de mascarade. Chryseïs avait seize ans et Briseïs quinze, et chacune avait reçu autant de demandes en mariage qu’elle comptait d’années; c’était la conséquence fatale, directe, de leurs costumes, et de ce qu’il y avait dessous. Le seul et bien léger défaut qu’un critique grincheux eût pu reprocher aux deux sœurs, c’était de savoir le grec presque aussi bien que leur père; mais le mariage, qui n’est après tout que la confusion des langues, devait bien certainement les guérir plus tard de ce petit ridicule, né de leur éducation même.
Chryseïs, étant l’aînée, se décida la première. Fridolin Ramodenc, beau garçon de vingt ans, bâti comme un jeune dieu, fut élu par elle, et les noces furent célébrées avec une pompe toute athénienne, à narrer impossible. Agrikan-Eupator fit un discours en grec.
Dans ses métaphores hardies, il compara le jeune époux à un guerrier qui s’avance, doux et terrible, et mystérieux, tout armé pour le beau combat d’amour. Chryseïs souriait divinement, et Briseïs, rêveuse, contemplait sa sœur avec un peu d’envie. Fridolin, sûr de lui, prenait des airs triomphants, par avance.
Et la nuit vint qui termina la fête des invités et commença celle des épousés...

–Sœur, qu’est-ce que l’amour, et qu’est-ce qu’un époux?
II
Table des matières
Fridolin avait emmené loin, bien loin, vers l’azur et l’amour, sa jeune femme ravie.
Briseïs, restée seule, se consolait à relire, dans le texte, ses auteurs favoris; elle se passionnait pour les inlassables héros des épiques légendes; mais, prédestinée par son nom même, toujours elle en revenait à Achille aux pieds légers; Achille, le fort des forts, fils d’une déesse, vainqueur d’Hector, vainqueur de Troie; Achille, beau comme un Immortel, dont le glaive avait une garde d’argent, dont le bouclier écrasait deux hommes sous son poids, dont la lance magique guérissait, ô merveille! les blessures qu’elle avait faites. Et, la nuit, elle rêvait que le fils de Pélée baisait ses belles joues, sous sa tente écarlate.
Enfin, après des semaines, Chryseïs, un peu pâlie, l’air heureux et grave, et les yeux plus profonds, Chryseïs s’en revint, et les deux sœurs s’embrassèrent.
Un soir, curieuse, la plus jeune interrogea l’aînée; mais la jeune femme hésitait aux questions de la jeune fille, répondait mal ou ne répondait pas.
C’était par une nuit douce, laiteuse, éclaboussée d’étoiles, et de grands souffles tièdes frissonnaient sur les cimes; Chryseïs écoutait dans son cœur l’ineffable chanson des folles joies découvertes; Briseïs, le cœur lourd, désirait quelque chose et ne savait pas quoi.
Et Briseïs disait: «Sœur, qu’est-ce que l’amour, et qu’est-ce qu’un époux? Toi qui sais à présent, pourquoi restes-tu muette et ne m’instruis-tu pas? Tu as l’air ravi; pour quoi donc, égoïste, gardes-tu pour toi seule tes secrets charmants? Parle, réponds, ô sœur! les belles choses sont faites pour être racontées...»
Chryseïs souriait, et se taisait toujours.
Et la vierge reprit avec candeur, dans son ingénuité:
–J’entends encore sonner dans mes oreilles les paroles mystérieuses de notre père, le jour de tes noces. Il disait qu’un mari est un guerrier doux et terrible, qui s’en vient tout armé pour le beau combat d’amour... Est-ce vrai?
–Oui, murmura l’aînée...
–Et quel est ce combat? coûte-t-il beaucoup de larmes, beaucoup de sang... Je ne le crois pas à te voir... Mais tu ne réponds pas... Et quelles sont les armes de l’époux?...
–Je ne puis te dire...
–Méchante, je vais t’aider... Quand j’aurai trouvé, tu m’arrêteras...
–Tu ne trouveras pas!
–Qui sait?–Est-ce la massue d’Hercule? non; les foudres de Jupiter?... non encore; alors ce sont les flèches d’Apollon?... non?... Quoi donc? L’arc d’Ulysse peut-être, que, comme le raconte Homère, lui seul pouvait bander?
–Oh! lui seul!... interrompit Chryseïs distraite... Non, non, tu ne trouveras pas.
–Serait-ce, reprit la jeune fille entêtée, serait-ce la lance enchantée d’Achille, qui guérit les blessures qu’elle a faites?...
Chryseïs, surprise, releva la tête, éclata d’un beau rire.
–Cette fois, petite sœur, tu as deviné!... Et elle riait toujours.
Oh! fit Briseïs extasiée... la lance d’Achille!
Un mois après, elle se mariait à son tour.

ABATTAGE
Table des matières
I

N soir, après dîner au cercle, –au tripot, devrais-je dire,–avant que la partie ne fût commencée, nous vîmes paraître, en se glissant entre les portes, un 11nouveau venu que personne ne connaissait, pas même pour l’avoir– une fois rencontré. Non seulement il n’avait point conservé son chapeau sur la tête, comme il est de bon ton entre gens qui se mésestiment réciproquement, mais encore il nous saluait un chacun à la ronde, avec de petites inclinaisons, de petites courbettes, de petites grimaces timides et comiques. C’était un petit homme, sans âge, jeune ou vieux, mais chauve, les yeux rouges, aux paupières dégarnies, fatiguées; vêtu de noir, sans élégance, très propre cependant, irréprochable même dans son linge et dans sa personne; il avait l’air d’un greffier de province égaré dans un mauvais lieu. Après avoir tourné trois ou quatre fois autour de la salle comme un chien qui cherche où se coucher, il finit par s’asseoir sur une chaise et se cacha derrière un journal déplié qu’il ne devait pas lire; ses mains tremblotaient sénilement; et l’impression qui se dégagea pour nous, curieuse, de ce pauvre petit bon homme hors de son cadre, de ce magot en rupture d’étagère, fut qu’il avait peur,– peur du cercle, peur du tapis vert, peur de nous, peur des paquets de cartes surtout, qu’un croupier décachetait, l’air ennuyé, comme une machine, On inscrivait les noms au tableau, et c’est ainsi que nous apprimes le sien: «M. Franchart.»
Il fut appelé au numéro9; le banquier s’assit et la partie s’engagea. Doucement, sans bruit, M. Franchart aligna devant lui quelques pièces d’or, par tas réguliers, ainsi qu’un bon comptable; il laissa passer les premiers coups sans risquer aucun enjeu; il attendait sa main. Quand les cartes lui vinrent, il poussa trois louis, et abattit huit; mais en consultant son point, ses mains tremblaient de plus en plus, et de la sueur lui coulait des cheveux sur les tempes. Il fit ce qu’on appelle paroli, et, toujours plus convulsif, abattit neuf. Quatre coups, masse en avant, il gagna, et fit sauter la banque qui, d’ailleurs, n’était pas considérable. Sans plus attendre, il se leva, empocha son gain et prit la porte; mais sur son passage, il eut le temps d’entendre Philippe Marmier, le banquier décavé, qui murmurait rageusement: «Il est cocu, cet oiseau-là!»
Et le petit bonhomme avait tressailli, douloureusement.
Trois fois par semaine, régulièrement, le lundi, le mercredi, le vendredi, il revint par la suite: et pendant des mois il gagna toujours. Mais, désormais, riche de ses gains antérieurs, il ne pontait plus, il taillait. Peu à peu, il s’était acclimaté, avait appris le sang-froid, l’indifférence apparente; il distribuait les cartes, soigneusement, correctement, avec de petits gestes précis, s’appliquant comme à une besogne. Dans un seul cas, il se troublait encore,–lorsque Marmier, qui perdait contre lui tout ce qu’il voulait, lui criait obstinément, à travers la table, en faisant voler au panier les cartes perfides, quelquefois déchirées: «Cocu! vous êtes cocu, Franchart!»
Certainement la plaisanterie, d’un goût douteux, d’ailleurs, déplaisait au petit homme; il rougissait, pâlissait; et c’est pourquoi Marmier se faisait une joie de la renouveler chaque soir; c’était sa vengeance, sa revanche contre la veine fabuleuse de M. Franchart; et cette veine ne se démentait pas. Elle devint à ce point insolente, extraordinaire, qu’on la soupçonna. M. Franchart fut surveillé; après ses banques, on compta et recompta secrètement les cartes... rien, pas une ombre de fraude. Décidément, c’était un joueur heureux, et voilà tout.
Cocu! Cocu! sans nul doute.
II
Table des matières
Vers cette même époque, Philippe Marmier eut une aventure, et comme il est aussi bavard que fat, il s’empressa de la raconter à tout venant. Il avait rencontré et suivi dans la rue une petite bourgeoise à l’air candide, absolument jolie, le nez un peu en l’air, mais si drôle, si curieux, si parisien... et des pieds et des mains... et le reste! Car à présent il le connaissait, le reste... Oui, mes amis, c’est incroyable!... Mon Dieu! que nous sommes donc stupides de donner notre argent à des filles, le plus souvent d’un charme médiocre, quand il court, par les rues, tant de grâces inconnues et sincères qui ne demandent qu’à se donner...
Il amplifiait, précisait les détails, et, ma foi, citait les noms. Elle s’appelait Jeanne; c’était la femme d’un sous-chef au ministère du commerce, monsieur Jarrusson, Octave Jarrusson... On l’avait mariée malgré elle, cette pauvre petite, à dix-huit ans, avec ce rond-de-cuir de quarante... une infamie! Et il l’aimait le drôle, il osait l’aimer; ce vieux mari aimait sa jeune femme; comprenez-vous cela? il l’obsédait de tendresse; il était jaloux, assommant. Comme le ménage était pauvre, très pauvre même, le vieux avait cherché et trouvé du travail pour le soir. Trois fois par semaine, le lundi, le mercredi, le vendredi, il comptabilisait de dix heures à minuit chez un financier quelconque; et il semblait que cela marchait, car maintenant la petite pouvait acheter des robes... Il tripotait sans doute... n’importe, c’était doublement heureux, car c’était ces soirs-là que lui, Philippe, allait chez elle. On était bien tranquille; une servante achetée veillait au grain, à tout hasard... Ah! la jolie petite femme!

Devant lui sa femme était assise à demi-nue sur le lit...
Ainsi bavardait, après dîner, au cercle, dans la fumée des cigares, Marmier, exubérant, orgueilleux, content de vivre, et certains l’enviaient. C’était un mercredi, justement. A neuf heures et demie sonnant, comme d’ordinaire, Franchart fit son entrée, et aussitôt la banque s’organisa. Les coups se succédaient, rapides; plus que jamais, ce jour-là, Franchart était heureux. Huit, neuf, neuf, huit, huit, neuf; on n’entendait que cela. L’or, les billets, sabrés par la palette du croupier, s’entassaient. Aux deux tableaux en déroute, les pontes furieux grognaient, haussaient les épaules, ou juraient parfois, selon les tempéraments.
Et, sur un air connu, la voix fausse de Philippe détonnait dans son coin:
Cocu, cocu Franchart,
J’abats huit, j’abats neuf...
J’ai d’la veine au hasard
Et des corn’s comme un bœuf...
Brusquement le chanteur se leva, jeta son dernier louis, qui s’en fut rejoindre les autres, et, tirant sa montre:
–Diable, je suis en retard, dit-il... L’amour m’appelle... Et Philippe s’en alla.
Presque aussitôt, Franchart quitta la banque et sortit à son tour.
III
Table des matières
Dans la rue, il songeait. Il ne pouvait rentrer chez lui encore, puisque sa femme le croyait à ses travaux du soir; il errait le long du boulevard, la tète basse; la chanson de ce vilain garçon le poursuivait, lui sonnait aux oreilles. A force d’obsession, il en arrivait pour la première fois à douter de tout et d’elle; elle, Jeanne. Oh! non, c’était de sa part une mauvaise pensée. Jeanne était honnête,–et lui, il l’aimait tant! Quel homme s’était jamais à ce point sacrifié pour une femme? Il n’en connaissait pas dans aucun temps, car, d’apparence vulgaire, son dévouement était héroïque. Lui, Jarrusson, l’employé correct, probe entre tous, le bourgeois humble, timide comme un enfant, avait pris un faux nom, avait osé entrer dans un tripot, au risque de perdre place et considération, avait forcé sa nature, ravalé ses dégoûts, au point de vivre la vie d’aventure et de désordre, tout cela pour apporter à la fin du mois quelques pièces d’or de plus qui fissent sourire la petite... car c’était pour qu’elle eût de belles robes... A lui, qu’importait la misère! il en avait l’habitude, parbleu! Heureusement,–par un coup de fortune, sur un ordre d’en haut, sans doute,–il avait gagné, gagné toujours. A présent, il avait quatre-vingt mille francs de côté,– son gain. Quand il en aurait cent, ouf! il ne jouerait plus, ce serait fini! Tout cela était placé déjà, sagement, et cela ferait de bonnes petites rentes; et personne ne saurait rien, — personne, rien... Et Jeanne serait joyeuse, –et lui aussi serait joyeux, par conséquent.
Il se frottait les mains en marchant. Il s’arrêta.
–Si ce drôle avait raison pourtant? Si j’étais...? Si elle me trompait... Oh!
Et sa main crispée serrait dans sa poche un petit revolver qu’il portait toujours, quand il revenait la nuit, très tard, chez lui, très loin, avec beaucoup d’or dans sa bourse.
Il essaya de se raisonner encore, de se rassurer... les soupçons étaient ridicules, injustes, coupables même. Puis l’ignoble chanson lui emplit de nouveau les oreilles, railleuse, aigre, perfide, tantôt chuchotée, tantôt hurlée par des voix invisibles implacables.
Un fiacre passait, il l’appela, et donna son adresse.
IV
Table des matières
Quand il entra chez lui, dans l’antichambre, étalée, vautrée, sur une table, la tète dans ses bras repliés, à côté d’une veilleuse et d’un Petit Journal, une bonne dormait pesamment. Il ne l’éveilla point. Sans bruit, il allait à sa chambre; dans le corridor, il s’arrêta; il entendait des voix, un rire.
Il chancela, puis se redressa d’un seul effort, et ouvrit la porte. Devant lui, sa femme était assise à demi-nue sur le lit; debout, un homme se rhabillait. Il y eut trois cris, une stupeur:
–Franchart!
–Marmier!
Et Franchart tenait un revolver, et Marmier faisait une piteuse mine, reculant et hagard, hideusement épouvanté.
–«Jeanne!»–Jeanne tremblait, claquait des dents, hébétée.
Ainsi, c’était ce goujat... Lentement, il les visa successivement l’un et l’autre, promenant son arme, l’air calme. Puis, il haussa les épaules:
A quoi bon? L’irréparable...
Alors, ce fut contre son cœur, son pauvre cœur déjà troué, qu’il tourna le pistolet; le coup partit, violent, sinistre, définitif.
Octave Jarrusson-Franchart tomba sur le tapis.
Ce fut son dernier abattage.

VERTUEUSE PROVINCE
Table des matières
I

u centre de la petite ville de Vereux, dans la basse Normandie, –sur la place même de J’église, –apparaît dans une gloire de propreté l’hôtellerie du «Vieux-Cerf». Comme les hommes, les maisons possèdent leur allure, leur physionomie; il y en a de rechignées, de grincheuses, qui semblent contenir une vilaine âme. D’autres, au contraire, rient au grand soleil par tous les yeux de leurs fenêtres ouvertes; celles-là n’ont rien à cacher assurément; elles invitent le passant à s’arrêter une heure. Ce sont d’honnêtes maisons, à moins que les façades, ainsi que les visages, n’aient leur hypocrisie.
Riante, et joyeuse, et touchante, l’hôtellerie! Sur la rue, les cuisines, en évidence, flambent d’un grand feu clair; et l’odeur en est bonne; et si le regard y plonge, il se réjouit des grosses volailles, des fins gibiers, des viandes parées, et de l’écroulement humide des légumes multicolores, entassés sur les tables, éboulés dans les coins.–Sur un banc de pierre collé au mur, à côté de la porte, l’hôtelier, monsieur Sébastien Mafflu, roupille en plein midi de septembre, le ventre déboutonné, le col à l’aise,–avec cet air béat et profondément calme d’un homme sans remords pour qui la vie est douce; des poules familières lui passent sous les jambes, fouillant le crottin frais, les gourmandes; et les mouches, alourdies de chaleur, font leur sieste sur son nez rose. M. Mafflu est gros, M. Mafflu est laid, M. Mafflu est vieux,– n’importe! je voudrais être M. Mafflu.
Voilà ce que je pense, moi, voyageur éreinté par plaisir, quand je m’arrête, ma valise à la main, devant ce juste endormi. Mais il ouvre un œil, me considère, referme l’œil, et reprend la file glorieuse de ses rêves blancs et roses. Pourquoi redescendrait-il sur terre à cause de moi?...
… Repose, homme de bien!
… Je me décide à entrer. Les cuivres ardents, les étains pâles, les faïences nettes chantent autour de moi. C’est gai ici... il fait bon vivre.––Une grosse servante, qui gratte des carottes, se lève et crie:
–Madame Mélanie!... Un voyageur!
Madame Mélanie accourt. Ah! mais... cela devient tout à fait charmant... L’hôtelière compte trente ou trente-deux ans. C’est une grande brune, mince, large d’épaules; des yeux superbes, d’un noir d’enfer. Et, ce qui m’étonne, elle est vraiment bien vêtue, élé gante même. Elle m’honore d’un radieux sourire d’accueil; et j’aperçois des dents... de ces dents qui vous donnent des envies d’être mordu... Tiens, tiens... eh! eh!
–On a monté ma valise; ma chambre est toute blanche; sur une toilette, habillée de serviettes épaisses, bedonne un pot à eau immense, au milieu d’une cuvette énorme... Mais c’est le paradis que cette auberge... Il me prend des envies d’y finir mes jours.
–A présent, je déjeune en bas, dans la salle; je suis seul; j’ai très faim, et c’est bon ce que je mange. M. Mafflu, qui s’est réveillé cependant, vient jeter un coup d’oeil; et, comme je suis décidément séduit, conquis et de belle humeur, je lui témoigne abondamment ma satisfaction. Je l’aime, cet homme; j’aime sa maison; j’aime sa femme; j’aime la vie. Quelle paix! quel repos! que tout le reste est loin! M. Mafflu, très digne, m’explique qu’en général on est content chez lui. Je le crois sur parole.
Le café servi, j’allume ma pipe... (vous savez, en voyage...) quand arrive l’ami pour lequel je me suis arrêté dans cette petite ville bénie, et que j’ai fait prévenir. Il me reproche, d’abord, de ne pas être descendu chez lui, chez ses parents; au fond, il est enchanté de me voir là. Mais moi, qui ne puis lui dire que j’ai l’horreur des parents, des petits frères, des jeunes sœurs, des cousins, des cousines, je trouve des excuses polies. Je dînerai chez lui, c’est entendu.
Puis, comme il y a un mois à peine que nous nous sommes quittés devant le Vaudeville, la conversation tombe; nous n’avons aucune confidence à nous faire, ce qui nous navre. Alors, je lui déclare mon enthousiasme pour cette merveilleuse hôtellerie. Il sourit d’un drôle d’air; et ravi de tenir un sujet, il me narre l’histoire de monsieur et madame Mafflu.
Et, à mesure qu’il parle, aïe! aïe! je déchante; voici ce qu’il me raconte, à peu près:
II
Table des matières
En1875, année mémorable, le collège de Verveux connut la joie d’un triomphe sans précédents: six de ses élèves, sur quarante présentés, furent reçus bacheliers dans la même session; et chacun, en moyenne, n’affrontait que pour la quatrième fois seulement l’horreur de l’examen. C’était, à vrai dire, les rejetons des familles les plus riches du pays, et noblesse oblige. Ils avaient vingt ans. Tous les six voulaient être avocats,– pour devenir ministres,–et faire leur droit, –pour ne pas faire grand’chose. Leurs prénoms, que seuls nous révèlerons, par gé nérosité, étaient: Jean, Pierre, Paul, Jacques, Léon, Ernest.

–Je suis levée.
En chœur, ils partirent pour Paris. Pendant le voyage, ils discutèrent leur plan d’avenir, et ce qui suit fut arrêté par ces Normands de race:–L’union fait la force; ils avaient tous une pension égale, insuffisante à coup sûr; séparément, de quoi mourir de soif et de tristesse; mais en confondant les bourses, de quoi vivre largement. Ils prendraient donc un appartement en commun, et un domestique, cuisinier, valet de chambre, un bon à tout faire. Voilà pour le solide, le train-train, la popote.
Les frais matériels une fois décomptés, il devait leur rester dix francs par jour, environ, pour faire la fête; chiffre dérisoire. Eh bien! chacun «ferait la fête» à son tour, une fois par semaine. On aurait son jour: Jean le lundi; Pierre le mardi..., et ainsi de suite; et les trois louis de la communauté appartiendraient, chaque fois, à celui qui serait «de sortie».
Pendant ce temps-là, les cinq autres travailleraient à la même table, ce qui facilite la besogne et en adoucit l’amertume. Les dimanches, tous réunis, on causerait, on fumerait des pipes, chez soi, en bons bourgeois.
Tel était le programme; et, dès leur installation dans la capitale, cette belle existence commença.
Chacun eut ses aventures qu’il ne raconta pas; les Normands sont volontiers méfiants et cachotiers.
Régulièrement, celui qui était «de jour» quittait ses amis vers six heures, allait dîner au boulevard, et courait après l’amour, naturellement. Le lendemain, il rentrait avant midi et reprenait l’existence commune. Grâce à ce système plein de sagesse, à la fin de la première année, les six compagnons décrochaient un diplôme. Les familles sur prises envoyèrent des preuves sonnantes de leur satisfaction. Alors une grande fête fut décidée; tous, ensemble, cette fois. Que ferait-on? où irait-on? Le gueuleton d’abord, puis le bastringue. Et, tous en même temps, proposaient les Folies-Bergère.:
Pour ces provinciaux, naïfs quand même, c’était le temple de la joie et le bazar ouvert où des filles sont à vendre. C’est là que chacun s’allait gaudir, quand revenait son jour; ils s’en étonnèrent, mais furent contents de cette similitude de goûts et d’habitudes qui supprimait la discussion. Puis Jacques avoua, avec des réticences, qu’il avait presque une maîtresse; chaque jeudi, il couchait avec la même femme...
–Moi aussi, dit Jean.
–Moi aussi, dit Pierre.–Et les autres répétèrent: «Moi aussi.»
Par un hasard, ils reconnurent que toutes leurs amies étaient brunes, grandes, minces... Ils éclatèrent de rire et se complimentèrent. Ces ressemblances les enchantaient.
–Tu la verras! Vous les verrez! Nous les verrons!... Quelle noce, mes enfants.. Mieux qu’une partie carrée...
–Un carré long, murmurait Ernest.
Ils dînèrent et se grisèrent. Vers onze heures, en entrant aux Folies, ils parlaient très haut et gesticulaient fort. Brusquement, Paul s’arrêta.–«Voici la mienne», dit-il. Une femme s’avançait vers lui en souriant, mais en apercevant les cinq autres, elle hésita, parut gênée.
–Mélanie!... crièrent tous les six à la fois.
Puis ils s’en tre-regardèrent. C’était la même. Mélanie était embêtée, au milieu d’eux. Elle les aimait tous, autant les uns que les autres, aimant autant un louis qu’un autre, les lundis autant que les mardis, les mardis autant que les mercredis, etc... C’était sa semaine entière qu’elle rencontrait à la fois. Et comme sa semaine faisait son mois, elle tenait à chaque jour, ou plutôt à chaque nuit, et ne voulait mécontenter personne.
Mélanie était une belle fille, mais peu nippée, peu lancée; très jeune d’ailleurs. Elle habitait un meublé, dans le quartier Maubeuge. Depuis quelque temps, elle avait connu la veine, avec six petits jeunes gens qui paraissaient régulièrement à leur tour, et, par un hasard magique, sans jamais se rencontrer.
Patatras! tout était par terre. Ce soir, ils étaient tous là, l’air idiot,–et ils se connaissaient.
–Sortons, dit Ernest, très grave, et toi, suis-nous... ce que nous avons à dire serait ici certainement déplacé.
Ernest était déjà un peu chauve, donc écouté.
Dans une brasserie voisine, un grand conciliabule fut tenu. Ernest parla tout le temps et fut applaudi.
–Mes enfants, nous ne sommes pas des imbéciles. Sans nous en douter, nous avons la même maîtresse. Elle nous plaît, n’est-ce pas? mais c’est tout. D’amour il n’est pas question. Mélanie représente pour nous la femme qui est indispensable à l’homme... Bouche tes oreilles, Mélanie... Eh bien! les vingt-cinq louis que nous lui fournissons par unité, donnons-les lui d’un coup au commencement de chaque mois. Elle habite en meublé, vous le savez;–quelle vienne habiter chez nous. Qu’est-ce qu’une bouche de plus à notre table? Rien! et nous l’aurons toujours sous... la main; nous serons tranquilles, pas jaloux; sans compter qu’en hygiène, cela vaut beaucoup mieux, à tous les points de vue... Au lieu d’avoir son jour, chacun aura son heure, et elle raccommodera nos chaussettes... Que ceux qui acceptent mon ingénieuse combinaison lèvent la main.
Tous acceptèrent.
–Et toi, Mélanie?
Elle éclata de rire et agita les deux bras en criant: «Je suis levée!»
Le soir même, elle couchait dans la Communauté.
Mélanie était intelligente; pendant deux ans elle vécut joyeuse, avec ses six maris, distribuant également à chacun sa part de confitures physiques et sentimentales;–et chacun se crut toujours le préféré.
Aussi quand les six furent avocats et durent regagner leur province, leurs six cœurs se fondirent à l’idée de quitter Mélanie.
A cette époque, M. Mafflu, aubergiste, achevait de boire son fonds; la maison qu’il tenait de son père, entre ses mains d’ivrogne avait glissé à la faillite.
Un malin, Ernest, le délégué des six, vint lui offrir une femme, une rente,–et de l’argent pour relever ses affaires. C’était sérieux, il accepta, bénissant le Seigneur. –Sébastien Mafflu épouserait Mélanie Taupier, ce qui, pour les curieux de la ville, détournerait les soupçons et sauverait les apparences. Une rente de six cents francs serait servie par chacun des six; argent comptant: dix mille francs pour restaurer l’hôtellerie. Mafflu choisit lui-même la nouvelle enseigne:
–Au Vieux Cerf, dit-il en clignant de l’œil.
En plus, Mafflu s’engageait à ne rien exiger de sa femme et à faire lit à part.
–Soyez tranquille, répondit-il. Rien ne va plus.
Le traité signé, Mélanie vint habiter Verveux et épousa Mafflu. Ils sont heureux. Et les six, bien que mariés à présent, viennent déjeuner, chacun son tour, avec l’hôtelière, dans une petite chambre spéciale. Depuis dix ans, cela dure; c’est économique, et amusant, paraît-il.
–Tenez, dit mon ami en terminant,– voici Léon qui entre.–C’est donc vendredi, aujourd’hui?
–Vive la province, monsieur! m’écriai-je, en éclatant de rire.

LE VIN D’HONNEUR
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I

A famille ducale de Simare est une des plus nobles et des plus vieilles de la Bourgogne. Le château féodal, à triple enceinte, commande un domaine de mille hectares de bois et de prairies, coupés, ça et là, de six étangs profonds, mystérieux sous des épaisseurs perfides d’ajoncs mouvants, de mousses en surface et d’iris poignardants; ces six étangs expliquent facilement l’origine du nom: Six-Mares, jadis,–et dont la suite des siècles a perdu l’orthographe.
Grands chasseurs devant l’Éternel, hommes de cheval, de guerre et d’aventures, en tous temps, les Simare furent beaux et robustes, de grand air, forts de bras, forts de cœur; race primitive, dédaigneuse des villes, des cours, vivant chez elle, et d’elle, sans souci de ce qui se passe plus loin. Et, de nos jours, ils étaient restés tels–ou à peu près. Trois générations habitaient à la fois le château patronymique. Le chef, le duc, avec la duchesse, au centre des bâtiments, sous le donjon; leur fils, le marquis, à l’aile droite, établie par deux tours en couronne; le comte, dernier rejeton, à l’aile gauche, en galerie, flanquée d’une tour à pignon, sur le fossé. Par tradition, dans la famille, les hommes se fiançaient à quinze ans et se mariaient à vingt. Or donc, le duc comptait soixante ans, la duchesse cinquante-six; le marquis quarante, la marquise le suivait à deux ans près; et le petit comte s’allait marier à son tour, puisque l’âge en était venu.
Un mariage à Simare, c’était grande liesse et sincère enthousiasme pour cette province restée pure–et fidèle à sa noblesse, ce coin de Bourgogne où, à tort comme à raison, le paysan naïf salue encore, au long des routes, les étrangers bien mis qui le méritent peut-être; c’était aussi largesse tombant sur la misère du peuple, et qui remontait au château, en bénédictions. Les Républiques ont beau faire, des grandeurs sont restées. Pour les noces, ce fut allées et et venues bruyantes à travers le pays; chevauchées sonores; vision rapide derrière les haies de troupes bigarrées, amazones, souples, gracieuses et fines; cavaliers fugitifs dans la poudre des chemins. N’importe, des jeunes comme des vieux, c’était toujours le duc qui menait la plus fière allure. Un vrai Simare, celui-là. Le marquis, quoique solide encore, n’atteignait pas la taille de son père et se courbait parfois; quant au «petit comte», trop féminin; très joli assurément, mais bien frêle, inquiétant presque; moins de muscles, plus de nerfs... la vieille race faiblissait; et cette dégénérescence, comme chez les hommes, s’accusait aussi chez les femmes. Très brune, la duchesse semblait jeune quand même, et vigoureuse; la marquise, très coquette, un peu lasse; et la future petite comtesse n’était qu’une adorable enfant blonde, une esquisse inachevée, un pastel vaporeux;–mais cet ensemble avait son charme, ses nuances fondues d’harmonie prenante, et la foule acclamait, prise aux yeux, prise au cœur.
Darmowy fragment się skończył.