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Maurice Kufferath

Parsifal, de Richard Wagner : légende, drame, partition


Publié par Good Press, 2022

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EAN 4064066327828

Table des matières

LA LÉGENDE

HISTOIRE ET POÉSIE

PERCEVAL

PARZIVAL

LE DRAME

LA GENÈSE

L’EXÉCUTION

LA PARTITION

CONCLUSION

ERRAT> A


A LÉON HUSSON,

En mémoire d’une ferme amitié,

En espérance d’un art identique.

M. K.


LA LÉGENDE

Table des matières

IL est au loin, dans une contrée inaccessible, un burg sacré du nom de Montsalvat. Un temple lumineux, auquel la terre n’a rien de comparable, s’y dresse dans sa gloire et son éclat. Dans son enceinte, au fond du sanctuaire, des cœurs pieux adorent, nuit et jour, le saint calice où Dieu versa son sang divin; pour être confié à la garde des hommes d’un cœur simple et pur, ce vase fut apporté à la terre par les anges. Chaque année, descend du ciel une colombe blanche pour rendre à sa vertu miraculeuse une force nouvelle. C’est le Saint-Graal. Quiconque l’adore et le sert est assuré d’un pouvoir surhumain. En quelque lieu que son destin le mène, le Graal le soutient quand il combat pour le droit et la vertu. Mais tel est le pouvoir du Graal qu’aussitôt dévoilé, il s’évanouit; une loi sévère ordonne à ses chevaliers de rester inconnus; s’ils révèlent leur qualité, ils perdent leur puissance, ils doivent aussitôt s’éloigner et regagner la montagne sainte. C’est pourquoi je vais vous quitter. Je vous ai été envoyé par le Graal; mon père Parsifal est roi du Graal, et Lohengrin, son chevalier, c’est moi. „

Ainsi dit le chevalier au cygne au moment où il va s’éloigner pour jamais d’Elsa.

Ce récit, qui amène le dénouement de Lohengrin, pourrait en quelque sorte servir d’avant-propos à Parsifal. Il définit le caractère et le lieu de l’action. Seulement, dans Parsifal, c’est un adolescent, simple de cœur et d’esprit, que nous voyons lutter pour atteindre aux plus hautes destinées et devenir roi de l’ordre du Graal, tandis que dans Lohengrin, c’est un chevalier, déjà en possession du pouvoir surhumain et accomplissant une mission divine, dont les exploits chevaleresques nous sont contés.

Le sujet de Parsifal, comme ceux de Lohengrin, de Tristan et Yseult, du Tannhœuser, a été emprunté par Wagner aux romans d’aventures et aux poèmes épiques du moyen âge. Par un procédé analogue à celui des trouvères puisant la matière de leurs légendaires récits dans des chants nationaux et des traditions antérieures arrivés jusqu’à eux soit par. la transmission orale, soit par la transmission littéraire, le maître de Bayreuth a réuni et condensé dans son drame les traits principaux de toute une série de poèmes du moyen âge relatifs à Parsifal.

Ces poèmes sont nombreux. La légende sur laquelle ils sont fondés a fait l’objet de quantité d’adaptations littéraires en vers et en prose, non seulement en Allemagne, mais aussi en Angleterre et en France. C’est en français, toutefois, qu’elle paraît avoir revêtu pour la première fois la forme du poème épique au commencement du XIIe siècle, et c’est de là qu’elle a passé dans presque toutes les littératures.

Pour le fond, les fables qui ont donné naissance au Perceval français sont de beaucoup antérieures au XIIe siècle; leur origine se perd dans la nuit des temps. D’ailleurs, la plupart des poèmes chrétiens du moyen âge ne sont, en réalité, que des transformations d’anciens mythes païens, les uns venus de l’Orient, de la Grèce et de l’Italie; les autres, et ce sont les plus nombreux, nés sur le sol même de la Gaule et de la Germanie, ou importés du Nord par l’invasion des races germaniques. Les romans relatifs au Graal ont leur source dans les anciens chants gaéliques ou celtiques, hymnes religieuses, chants de guerre, chansons mythologiques, ballades redisant les exploits des héros nationaux, invocations mystiques aux divinités de l’ancienne Gaule, de l’Armorique païenne, du pays de Galles, de l’Ecosse.

Certains de ces chants sont arrivés jusqu’à nous, mais très altérés, probablememt par des versions et des interpolations successives. On y démêle, à travers des allusions mythologiques et historiques, le ressouvenir des mythes communs à toutes les races indo-aryennes. Les contes du Graal, par exemple, se rattachent à l’histoire d’un bassin merveilleux rempli d’herbes magiques et doué d’une vertu particulière, celle de conférer le don de sagesse et de prophétie.

La coupe d’Hermès chez les Egyptiens et les corbeilles des Dyonisiaques dans l’ancienne Grèce jouent un rôle à peu près analogue; de même encore la pierre sacrée des Arabes que l’on conserve à la Kaaba () de la Mecque. Il y a là différentes manifestations d’une même croyance, se rattachant à l’idée d’une rédemption après la chute; et cette idée, dans le cours des siècles, subit naturellement l’influence des milieux et du temps, elle se transforme à l’infini.

Le bassin dont parlent les anciens chants gaéliques, et qui donne à celui qui le possède pouvoir surhumain et satisfaction de tous ses désirs, a été remis de temps immémorial à un guerrier fameux au moment où il se promenait au bord d’un lac d’Ecosse. Un nain et un géant sortent des eaux et lui font ce don précieux. Dès lors, il est tout puissant, il remporte la victoire partout: ce bassin magique, toutefois, ne tarde pas à être l’objet des convoitises de tous, et il devient ainsi la cause de luttes sanglantes et de combats meurtriers. Les mêmes passions véhémentes s’allument dans les Eddas scandinaves autour du fameux trésor des Nibelungen, le Nibelungenhort.

Ce bassin celtique est, très probablement, l’écuelle où les prêtresses druidiques recueillaient le sang des victimes offertes aux dieux et d’où elles tiraient des présages.

L’emblème religieux devient bientôt un objet symbolique; il découvrait à ses adorateurs la science de l’avenir, le mystère du monde, le trésor des connaissances humaines; il donnait l’inspiration poétique. Comme les objets du culte chez tous les peuples, il joue un grand rôle dans l’histoire de la nation celtique, ainsi que plus tard, dans l’histoire des peuples christianisés, l’hostie et le calice où se célèbre le “sacrifice” de la messe. On peut même se demander si cet emblème ne dérive pas de l’autre. Il est avéré qu’un grand nombre de pratiques de l’Eglise catholique dérivent directement d’anciennes croyances païennes et de traditions du culte druidique.

Lorsqu’après les premières conversions, dans les Gaules et en Angleterre, la lutte s’établit entre les sectes religieuses rivales, le prêtre chrétien et l’ancien barde celtique, prêtre et poète tout à la fois, un autre emblème s’ajoute au bassin ensanglanté : la lance sanglante, l’arme qui symbolise d’abord la résistance aux conquérants étrangers et qui devient ensuite l’emblème sacré de la foi persécutée. C’est sur la lance que les Celtes jurent haine et mort aux oppresseurs et aux persécuteurs de leur religion. „ Le pays des Logriens () périra par la lance sanglante„ , chante le barde Taliésin (VIe siècle), et Chrétien de Troies répète cette prophétie dans son Perceval:

Si est escrit qu’il est une eure

Que tous les roiaumes de Logres,

Dont jadis fu li tière al Ogres,

Ert détruite par cele lance.

Il est écrit qu’il est une heure

Où le royaume de Logres,

Qui jadis fut la terre aux Ogres,

Sera détruit par cette lance.

A mesure que le christianisme se répand, ces symboles changent de caractère et de signification. L’Eglise transforme habilement à son profit toutes les traditions des peuples qu’elle conquiert aux nouvelles croyances. Le bassin druidique devient tantôt le bassin où fut placée la tête de saint Jean après sa décollation, tantôt le bassin où Joseph d’Arimathie recueillit, selon la légende, le sang qui coula des plaies du Christ. La lance druidique devient

. .... la lance

Dont Longis () ferit el costé

Du Roi de sainte majesté.

L’épée brisée de Wotan, que Siegfried parvient seul à reforger, la bonne épée qui donne la victoire à qui sait la manier, cette arme devient “ l’espée de quoi S. Fehanz fu décolez „.

Tous les symboles de l’ancienne religion passent de la sorte au service du culte nouveau. C’est ainsi encore que les luttes qui, dans les anciens chants, s’engagent entre les guerriers pour la possession du bassin merveilleux, de la lance sacrée et de l’épée qui donne la victoire, se transforment peu à peu, au souvenir des croisades, en luttes héroïques pour la possession des reliques du Sauveur.

Parmi ces reliques, il en est une qui, pendant près de deux siècles, a hanté l’imagination de trois ou quatre générations successives, inspiré tous les poètes, préoccupé les princes et les rois, fait l’envie de tous les déshérités: c’est le Saint-Graal.

Les linguistes se sont perdus en conjectures sur le sens et l’origine de ce mot: Graal, qui ne se trouve clairement expliqué dans aucun des poèmes qui s’en occupent. Le Graal est, pour les poètes et les lecteurs du XIIe siècle, un objet connu, qui n’a pas besoin de définition.

Au moyen âge, on donnait le Saint-Graal ou Saingral, comme une corruption de sang réal, sang royal, par allusion à la légende d’après laquelle Joseph d’Arimathie aurait recueilli le sang du Christ (du Roi), dans le calice même où Jésus avait consacré le pain et le vin. Il désigne ce calice même, transmis aux descendants de Joseph et apporté par eux en Occident, où il devient la source d’innombrables bienfaits pour ceux qui le possèdent.

D’autres le font dériver du mot corail (Korrallion en grec, Corallium en latin). C’est la thèse de M. Gustave Oppert. Elle a ceci de plausible qu’elle explique pourquoi, dans le Parzival de Wolfram d’Eschenbach, le Graal est une pierre précieuse apportée jadis sur la terre par des anges et confiée par eux à la garde d’une confrérie religieuse qui s’intitule “ les chevaliers du Graal „. Dans le poème allemand sur le Combat des chanteurs à la Wartburg, il est fait allusion à une pierre lumineuse tombée de la couronne que les anges rebelles avaient fait faire pour Lucifer et que l’archange Michel lui arrache du front. “ Cette pierre est le Graal ”, dit le vieux poème. Elle a exactement les mêmes vertus que le bassin druidique, et le plat ou le calice de Joseph d’Arimathie.

Une troisième version fait dériver le mot Graal du provençal grazal, grazau ou grial, grasale en bas latin, qui signifie littéralement plat, bassin, vase. M. Fauriel, l’historien de la poésie provençale, retrouve aussi le mot avec cette signification dans la langue basque. C’est l’interprétation qui nous paraît la plus rationnelle, car non seulement elle s’accorde avec les données historiques et légendaires, mais elle est étymologiquement la moins compliquée. Aussi est-elle aujourd’hui le plus généralement adoptée.

Au demeurant, que le mot soit d’origine orientale, gaélique ou provençale, il est certain, qu’il apparaît pour la première fois dans les poèmes français du XIIe siècle, et qu’il y désigne tantôt un vase merveilleux, tantôt une pierre précieuse, ou le calice dans lequel Jésus consacra le pain et le vin, ou le bassin dans lequel Joseph d’Arimathie, d’Abarimacie, disent les vieilles chroniques, recueillit le sang du Sauveur. A côté du Graal, figurent tantôt l’épée de saint Jean et la lance saignante, quelquefois, mais plus rarement, des fragments de la croix et les clous qui transpercèrent les membres du Christ.

Ce n’est pas tout. S’étant assimilé les symboles de l’ancienne religion des Gallo-Germains, l’Eglise s’empara parallèlement des types légendaires des héros nationaux pour en faire des défenseurs de la foi, quelquefois des martyrs et des saints. C’est ainsi que Perceval, le type accompli du chevalier chrétien, au service de l’Eglise et de la foi, est tout uniment un dérivé de Morvan, le héros de la Bretagne, qui, peu de temps après la mort de Charlemagne, souleva les Bretons contre Louis le Pieux, et prit le titre de roi. La légende profane en avait fait le type accompli du roi patriote et dévoué à son peuple. Les ballades bretonnes relatives à ce personnage racontent comment Morvan naquit d’une mère restée veuve et fut élevé dans les bois, comment il rencontra, un jour, un chevalier bardé de fer, qu’il prit pour saint Michel, comment s’éveilla en lui le goût des aventures. Pendant dix ans, il parcourt victorieux les pays les plus éloignés; finalement, lorsqu’il revient au pays, il apprend que sa mère est morte de douleur en le voyant s’éloigner d’elle.

C’est l’histoire même, au nom près, de Perceval le Gallois. Comment les légendes relatives à Morvan se transformèrent et devinrent le roman de Perceval le Gallois, c’est ce que l’histoire littéraire n’a pu jusqu’ici clairement expliquer. L’Angleterre possède une très vieille légende, qui met en scène un enfant élevé, comme Morvan, par sa mère, restée veuve, arrivant à l’adolescence ignorant du métier des armes, qui bientôt y excelle, accomplit toutes sortes de prodiges, met en fuite les sorcières de Glocester et reconquiert un bassin dans lequel se trouvent une tête sanglante et une lance saignante. Il a accompli ainsi une prophétie qui subordonne la délivrance du pays et la fin d’une longue série de crimes et d’actes de vengeance à la rentrée de ces symboles en son pouvoir. Le héros de ce roman s’appelle Peredur, qui signifie chercheur de bassin.

Ce Peredur serait le prototype du Perceval français. Il présente, en effet, de grandes analogies avec lui. On retrouve dans les premiers poèmes français une foule d’aventures absolument identiques à celles du roman gallois. Seulement, il n’existe de celui-ci qu’une copie manuscrite du XIVe siècle, de beaucoup postérieure, par conséquent, aux manuscrits français de Perceval. De là, parmi les historiens et les philologues, d’interminables discussions. Pour les uns, Perceval n’est qu’une version française amendée du Peredur gallois; pour les autres, c’est, au contraire, le Peredur qui est une adaptation britannique du poème français, auquel on aurait mêlé des traditions locales, afin de le rendre plus sympathique aux lecteurs anglais. C’est l’opinion du savant éditeur du Parzival allemand, M. Simmrock (). MM. de la Villemarqué et San-Marte tiennent pour la priorité de Peredur, sinon dans la forme où il est parvenu jusqu’à nous, du moins pour le fond de l’histoire. Il y a une probabilité en faveur de cette opinion; l’aveu de Chrétien de Troies qu’il a composé son poème d’après un livre que lui avait prêté Philippe d’Alsace, comte de Flandre. Or, on sait que ce prince passa quelques mois en Angleterre en 1172, c’est-à-dire peu de temps avant l’époque où l’on place généralement la composition du Perceval de Chrétien.

Il est à remarquer, en outre, que dans le Peredur, il n’est pas question du Graal, mais que le bassin sanglant et la lance druidique, évidemment plus anciens que le Graal chrétien, sont le but et la conclusion de l’aventure.

Reste à expliquer la transcription de Peredur en Perceval. M. de la Villemarqué admet que Perceval est une traduction française de Peredur. Mais on ne voit pas bien la filiation des deux mots. Peredur, nous l’avons dit, signifie: chercheur de bassin. Le nom français n’a aucun rapport, ni par l’étymologie, ni par le sens, avec le nom gallois. Que signifie au juste Perceval?

Les poètes et prosateurs du moyen âge ont des opinions très variables à ce sujet. Pour les uns, Perceval veut dire: qui passe à travers tout, de perce, percer, et val, vallée; d’où le nom de Perceforêt donné plus tard à Perceval; d’autres l’appellent Perlesvaux (par les vallées), et même Parluifet, “ pour ce qu’il s’estait fait par lui-même ”, dit l’auteur du Perceval en prose dont l’unique manuscrit a été publié par M. Ch. Potvin. Celui-ci pense que Parluifet serait la traduction du latin: per se valens, d’où Perseval, qui vaut par soi-même. Cette interprétation a le mérite de s’accorder avec le caractère du héros, qui ne doit rien qu’à sa bonne nature: Car il tenoit de nature, dit Chrétien de Troies. En Allemagne, une explication plus compliquée encore a été donnée. Le philologue Gœrres, rattachant toute la légende du Graal à des origines orientales, fait dériver le nom de Perceval, Parzival en allemand, de l’arabe: parséh, pur, et fal, niais, simple. Parzival voudrait donc dire: le Pur simple, l’ingénu sans tache. Wagner a adopté cette origine et cette signification du nom. Mais il y a un double inconvénient à cette étymologie: la première, c’est que le nom allemand de Parzival est incontestablement entré dans la poésie germanique par l’intermédiaire du français Perceval, où les deux mots parséh et fal ne peuvent trouver leur application; la seconde, et elle est décisive, c’est que, d’après les arabisants, le mot fal n’existe pas dans l’arabe. Ainsi s’écroulerait tout l’édifice philologique laborieusement élevé par Gœrres et adopté, on ne sait pourquoi, par Wagner. Cette querelle, toutefois, offre pour nous un certain intérêt, en ce qu’elle explique l’orthographe Parsifal, adoptée par le maître de Bayreuth.

Quoi qu’il en soit de la priorité de Peredur ou de Perceval, ce qui est intéressant pour la filiation et les transformations successives de la légende primitive de Morvan, c’est que, dans le Peredur, elle est déjà mêlée à un autre cycle de lais ou contes bretons; je veux parler des chants relatifs au noble et chevaleresque roi Artus.

Artus ou Arthur, lui aussi, est un héros légendaire. Dans les chants les plus anciens, il personnifie avec son conseiller, le barde Merlin, la résistance aux envahisseurs, aux Pictes et aux Saxons, oppresseurs des Kymris. Artus n’est pas un personnage absolument historique. Il est une sorte de résumé des traditions nationales relatives aux anciens rois ou chefs bretons.

Quant à Merlin, c’est un personnage mi-réel, mi-légendaire. Il est certain qu’il a existé un barde de ce nom, et l’on a, de lui et d’autres bardes, ses contemporains: Anieurin, Taliésin, Lywarch (VIe siècle), des poèmes narratifs, lyriques ou didactiques, remplis d’allusions douloureuses à la patrie, à la famille, à la religion druidique menacées, et de regrets pathétiques et touchants donnés aux héros tombés pour la défense de la patrie.

Merlin paraît avoir été un défenseur ardent de la religion druidique; ses poèmes sont pleins d’invectives contre les prêtres chrétiens; il traite les moines d’imposteurs, de libertins et de méchants; il leur prête toutes sortes de vices, jusqu’à la gloutonnerie ().

Par la suite, l’imagination populaire a fait de Merlin un nécromancien; il est devenu l’Enchanteur Merlin; et, dans cette nouvelle tradition, on devine encore une fois l’influence de l’Eglise. Pour déraciner les anciennes croyances, elle jette la suspicion sur ceux qui les exaltent. Merlin a des accointances avec le diable, avec l’ennemi; c’est un faux prophète, un sorcier (). Même la cour du roi Artus, après avoir été longtemps, avec ses chevaliers de vertu parfaite et de courtoisie si délicate, l’idéal des rois et des princes, finit par n’être plus qu’une cour où règnent la volupté et le dévergondage.

En passant d’Angleterre en France, ces deux ordres de légendes se confondent avec un troisième cycle: celui de la confrérie du Graal chrétien.

Cette légende est probablement d’origine provençale; elle l’est certainement dans sa forme chrétienne. C’est dans les Pyrénées, sur les confins de l’Espagne, pays du merveilleux et des ennemis du christianisme (les Maures), que le moyen âge place la montagne où s’élève le temple du Graal: Montsalvat, corruption du latin mons salvationis, montagne du salut, ou du provençal mont saltvage, c’est-à-dire sauvage.

Le plus ancien poème connu où ces trois cycles se trouvent réunis, est le Perceval de Chrétien de Troies.

On n’a que peu de renseignements sur ce remarquable poète, dont l’influence sur ses contemporains et sur toute la littérature du moyen âge fut extraordinaire. Il était d’origine champenoise et il vécut dans différentes cours, celles de Hainaut, de Flandre et de Champagne; il fut protégé par la comtesse Marie de Champagne, fille de Louis VII et de la reine Aliénor; plus tard, il fut aussi très choyé par Philippe d’Alsace, comte de Flandre. C’est à peu près tout ce que l’on sait de sa vie. La date de sa mort n’est pas même connue, mais l’on estime généralement qu’elle tombe avant la fin du XIIesiècle, entre 1191 et 1195.

Sur ses œuvres, en revanche, on a des renseignements plus précis. Avant de mettre en vers français ce que l’on appelle la “ matière de Bretagne„ , c’est-à-dire les contes bretons qui ont inspiré tant de poèmes épiques et de romans d’aventures du XIe au XIIIe siècle, il avait imité les Métamorphoses d’Ovide, ce qui tendrait à prouver qu’il était clerc, c’est-à-dire membre de quelque communauté religieuse. Il nous apprend lui-même qu’il avait mis en français les épisodes de Pélops et de Philomèle. De ces deux poèmes, le premier est perdu; le second vient d’être retrouvé. Chrétien de Troies avait ensuite composé, vers 1160, un Tristan qui est perdu, puis Erec, légende bretonne; Cligès, dont le sujet est emprunté à une ancienne légende orientale sur la femme de Salomon, enlevée à son mari par une ruse dont elle est complice; le poète champenois y mêle toutes sortes de fictions empruntées aux contes bretons; vers 1170, il écrivit ensuite le Conte de la Charrette ou Lancelot du Lac (inachevé), dont la comtesse Marie de Champagne lui avait fourni le sujet, et, un peu après, Ivain ou le Chevalier au lion; ces deux poèmes sont tirés des contes bretons; enfin, vers 1175, il composa son dernier et son plus important ouvrage, Perceval li Galois ou le Conte del Graal, d’après un “ livre ”, comme il dit lui-même, sans doute un poème anglo-normand, que lui avait prêté Philippe d’Alsace, lequel, en 1772, avait passé quelques mois en Angleterre à guerroyer contre Henri II ().

Chrétien passa sans conteste, aux yeux des écrivains de son époque et du siècle suivant, pour le meilleur poète français, et son école dura presque jusqu’à la fin du XIVe siècle. L’Histoire littéraire de France, ce grand monument élevé par les Bénédictins à la gloire des lettres françaises, dit qu’il méritait sa réputation “ par l’invention, la conduite et particulièrement par le style qui l’élève par dessus tous les poètes de son temps ”. Le grand mérite de Chrétien de Troies est plutôt, cependant, dans la forme. “Il prenait, dit un auteur du XIIIe siècle, le beau français à pleines mains et n’a laissé après lui qu’à glaner. ” Il a créé, en quelque sorte, la poésie chevaleresque et la poésie de l’amour;

Chrétien de Troies dit mieux

Du cœur navré, du dard des yeux,

Que l’on ne pourrait vous en dire,

répète encore, un demi-siècle plus tard, Huon de Méri. Ce fut, à tous égards, un vrai poète et un grand écrivain. Ses œuvres sont faciles à lire, pour peu qu’on veuille se familiariser avec les mots et les formes grammaticales tombées en désuétude. C’est une initiation qui ne demande ni beaucoup de travail, ni un grand effort, grâce aux grammaires et aux excellents glossaires de la langue du moyen âge. On sera, d’ailleurs, bientôt récompensé de ses peines par l’intérêt et le charme que dégage ce vieux poème.

L’aveu de Chrétien qu’il a composé son poème de Perceval d’après “ un livre ” prouve qu’avant lui, il existait en Angleterre une histoire de ce personnage, conte, roman ou poème rédigé probablement en latin. Mais c’est son œuvre qui popularisa cette légende et qui, devenue rapidement célèbre, fut prise aussitôt pour modèle et inspira un nombre considérable de récits analogues. Il trouva des imitateurs non seulement en France, mais partout au dehors: en Allemagne, en Italie, en Espagne, aux Pays-Bas, en Angleterre, jusqu’en Norwège et au Portugal. L’un des monuments de la vieille langue portugaise est un poème de Perceval, imité du français. Le chef-d’œuvre de la littérature germanique au moyen âge, c’est le Parzival de Wolfram d’Eschenbach, qui cite expressément Chrétien de Troies parmi les auteurs dont il s’est inspiré.

Grâce à cet immense succès, le poème de Chrétien fut continué en France de diverses façons. Une première suite semble avoir été composée sur des notes laissées par le poète champenois; deux autres continuations, l’une du poète Menessier, qui fut au service de Jeanne de Flandre, petite-nièce du comte Philippe, sous les auspices duquel le poème avait été commencé ; l’autre, de Gerbert de Montreuil, à qui l’on doit un joli conte, le Roman de la Violette, racontent les aventures de Gauvain, le neveu d’Artus, le plus célèbre des chevaliers de la Table Ronde, qui, dans le roman de Chrétien, est fréquemment le compagnon d’aventures de Perceval. Seulement, l’histoire de Gauvain n’a plus que de vagues rapports avec le Graal.

Il y a d’autres grands poèmes sur le Graal et Perceval. Le poète franc-comtois Robert de Boron en composa un vers le commencement du XIIIe siècle (). Robert de Boron rattache plus directement encore que Chrétien de Troies la légende du vase sacré au cycle breton. Il composa, à cet effet, une sorte de trilogie: Joseph d’Arimathie ou le Petit Saint-Graal, — Merlin, — Perceval, dans laquelle le barde et enchanteur breton, engendré par le diable pour combattre le Christ, mais rattaché à la bonne cause par sa connaissance du passé et de l’avenir, forme un lien naturel entre l’histoire des premiers prodiges du Saint-Graal et le poème qui nous montre ce Graal finalement conquis par Perceval et transporté au ciel après sa mort. Mal<heureusement, nous ne possédons de l’œuvre de Robert de Boron que le premier poème () et un fragment du deuxième; le troisième est perdu, et il ne nous en reste que des imitations en prose. Le Joseph d’Arimathie fait connaître ce que c’est que le Graal et annonce qu’il sera porté en Occident et plus tard trouvé par un chevalier de la race de Joseph d’Arimathie; — le Perceval raconte comment ce chevalier trouva le Graal et mit ainsi fin aux“ merveilles” de Bretagne; le Merlin sert de transition entre ces deux poèmes en transportant la scène en Bretagne, en introduisant Arthur ou Artus, et en faisant, par Merlin, rappeler le sujet du premier poème et prédire celui du second ().

C’est par ce Merlin que nous apprenons ce qu’était la Table Ronde. Au fond, cette institution se rattache à l’antique tradition des assemblées de chefs de clans bretons. Ces assemblées se tenaient sous la présidence d’un chef suprême élu, appelé Guortiguern ou Roi; elles avaient lieu régulièrement aux principales fêtes de l’année et, exceptionnellement, dans toutes les circonstances importantes. On y discutait les questions de législation et les intérêts du pays. Le moyen âge en fit une sorte d’assemblée de l’élite du pays.

Un jour que le roi Artus tient sa cour à Carlion, Merlin lui rappelle la Sainte Cène et l’épisode de la trahison de Judas. Après la mort du Christ, Joseph d’Arimathie se retire avec son “ lignage ”, c’est-à-dire sa famille, et quelques disciples dans le désert, où ils souffrent la faim. Jésus alors apparaît à Joseph et lui ordonne de faire une table à l’image de celle qui servit pour la Sainte Cène et de placer sur cette table le “vaissiel ”, c’est-à-dire le plat ou le vase, qu’il avait conservé et qui était celui où Jésus et les Apôtres avaient mangé. Quand Joseph a accompli ce que le Seigneur lui a ordonné, et que toutes les personnes de sa suite se sont assises à la table, celle-ci se couvre de mets. “ Qui à cele table povait seoir, il avait l’accomplissement de son cœur ”, dit la vieille chronique. A la table, une place reste vide. C’est celle qu’occupait Judas à la Sainte Cène, le jour où Jésus annonça qu’il serait trahi par un de ses disciples. Les auteurs du moyen âge, amplifiant le récit de l’Evangéliste, ajoutent que Judas fut chassé de la table par Jésus; Jésus lui signifie même qu’il est exclu “ de la compaignie de Dieu ”. C’est à ces paroles que se rattache l’idée morale de la Table Ronde. Ceux qui restèrent avec Jésus, c’étaient les purs, les vrais disciples, les “ chevaliers "de loyauté parfaite, les fidèles. De là, l’indignité qui frappe ceux qui sont exclus. Lorsque Joseph d’Arimathie fonde la deuxième table, il n’a autour de lui que des fidèles qui, tous, participent au festin miraculeux servi par le Christ en personne; l’infidèle n’y aurait pas été admis. De même la Table Ronde n’admettra que les chevaliers de vertu accomplie. Le Graal, qui renouvelle incessamment le miracle de la table de Joseph d’Arimathie dans le désert, ne dispensera pas ses grâces à ceux qui ne sont pas dignes en tout point de le contempler.

Voilà, tout entier, le symbole de la Table Ronde. S’asseoir à la table du roi Artus, cela équivaut, en quelque sorte, à un brevet de noblesse, c’est la reconnaissance officielle de la valeur, de la courtoisie, de l’honneur d’un chevalier. Sans aller chercher bien loin, on pourrait retrouver, dans nos clubs aristocratiques modernes d’Angleterre et de France, le dérivé de l’institution chevaleresque du moyen âge.

Seulement, à cette époque, à l’idée de chevalerie se joint l’idée religieuse. La chevalerie était la réunion des deux choses qui occupaient le moyen âge: la religion et la guerre. Aussi, lorsque sur les conseils de Merlin l’Enchanteur, le roi Artus fonde la Table Ronde, c’est au nom de la Très Sainte Trinité qu’il l’institue (). De militaire qu’elle semble avoir été au début, la Table Ronde finit par être militaire à la fois et théocratique. Être de la Table Ronde, c’est être un preux chevalier et un bon chrétien.

La Table Ronde et le Graal sont désormais indissolublement liés l’un à l’autre. Jusqu’au XIVe siècle, on ne parle plus de l’une sans faire allusion à l’autre. Les fictions primitives de la légende, interprétation poétique et généralisation de faits réels, d’événements historiques, s’altèrent de plus en plus par l’adjonction d’éléments empruntés aux Evangiles et aux mystères de la religion nouvellement implantée. L’absorption par l’Eglise de toutes les traditions nationales est complète.

Non moins curieuse est la transformation des mêmes mythes en passant d’un peuple à l’autre. Ils se chargent d’allusions nombreuses aux traditions locales, aux mœurs particulières, aux anciennes croyances religieuses de leur nouveau milieu; l’idée est comme un fleuve dont les flots s’enflent des eaux secondaires des contrées qu’ils traversent. L’Allemagne emprunte à la France, comme la France avait emprunté à l’Angleterre, qui elle-même doit beaucoup aux Scandinaves. Ces échanges sont d’ailleurs réciproques. La Chanson de Roland, qui est par excellence l’épopée française, est sortie de traditions essentiellement germaniques. Les deux plus beaux monuments poétiques du moyen âge germanique, la chanson des Nibelungen et le Parzival, sont l’un d’origine Scandinave, l’autre d’origine celtique et française. Le Dante, l’Arioste, même le Tasse ne peuvent s’expliquer si l’on ne tient compte des influences du Nord sur l’imagination méridionale. C’est une erreur profonde, et malheureusement trop longtemps enseignée, que tout nous vienne des Grecs et des Romains. Les grandes migrations de peuples au ve siècle ont amené dans toute l’Europe, du Nord au Midi, un choc prodigieux des idées, des souvenirs, des mœurs propres à chacune des races qui ont pris part à ce mouvement extraordinaire. Il en est résulté une sorte de libre-échange de la pensée et la constitution d’un capital poétique commun auquel toutes les nations ont fait successivement des emprunts ().

Le même fond poétique donne ainsi naissance à des productions très diverses de caractère et d’esprit, selon le moment de leur éclosion et la nationalité des auteurs de leurs adaptations successives. Il y a là un mouvement intellectuel et artistique très curieux à étudier, où se marquent déjà nettement les caractères particuliers qu’auront les différentes littératures de l’Europe centrale à leur période d’entier épanouissement. Il suffit, ici, d’indiquer d’une façon sommaire ces principes.

On en conclura que le protectionnisme poétique et l’ostracisme prononcé par un peuple à l’égard des productions artistiques d’un autre constituent le phénomène le plus attristant et le plus inexplicable qui soit.

HISTOIRE ET POÉSIE

Table des matières

LE caractère commun à la plupart des poèmes chevaleresques du moyen âge est de mettre en scène des ingénus, des innocents, des ignorants. On nous les montre aux prises avec toutes les difficultés de la vie, les ruses de la nature, qu’ils surmontent ou écartent par la fermeté du vouloir, par la persévérance, par le courage, par l’abnégation en toutes circonstances.

Il y a un sens profond et éminemment poétique dans ce spectacle de l’homme privé de tout appui, né hors de la société, élevé en dehors des règles ordinaires de la vie, luttant avec énergie, sans défaillance, contre tous les obstacles qui se présentent à lui, et arrivant finalement à dominer ses contemporains par la force acquise dans les épreuves subies. En retraçant les impulsions désordonnées d’une âme qui s’agite sous l’action des seules inspirations naturelles, du remords de la faute commise, de la douleur physique ou morale, elles retracent l’histoire éternelle du genre humain. L’idée qui est au fond est toujours celle de la fatalité insurmontable: l’oracle prédit, l’homme veut détourner la menace, et tout arrive pour démontrer combien est aveugle l’esprit des faibles mortels et par quels chemins l’inexorable destinée sait ressaisir sa proie. Ces histoires sont émouvantes comme des souvenirs de la première jeunesse; il s’en dégage comme un parfum d’avril; elles évoquent en chacun de nous des images de notre propre passé ; et si elles laissent comme un regret de cet autrefois, elles y ajoutent toute l’ampleur des sentiments, toute la grandeur des choses qui séparent la courte et humble histoire de l’individu de l’histoire infinie et rayonnante de l’humanité.

C’est cette grandeur et cette profondeur du sentiment qui ont attiré Wagner et qui l’ont retenu prisonnier, depuis le moment où, renonçant au drame historique après Rienzi, il est entré dans le domaine du drame légendaire avec le Vaisseau-Fantôme.

Tannhæuser, Lohengrin, Tristan et Yseult, l’Anneau du Nibelung, enfin Parsifal; tous ces sujets, qui sont en dehors de l’histoire, l’ont captivé par leur caractère profondément humain. En quoi son intuition de philosophe et de grand poète a merveilleusement servi le musicien.

La poésie et la musique, en effet, sont une simplification, une sublimisation, pour nous servir d’un mot hardi de Liszt. Elles sont condamnées à généraliser si elles veulent s’élever. Elles s’abaissent, au contraire, dès qu’elles cherchent à spécialiser. De tout temps, les plus grands poètes ont été ceux qui ont exprimé les idées les plus simples, les vérités les plus générales. Parce que l’être humain n’a qu’une façon de sentir et de penser, en dépit de toutes les variétés que les circonstances de temps et de lieu, la différence des races et des tempéraments, le milieu social même apportent à l’expression du sentiment et de la pensée, le fond de l’une et de l’autre reste universellement le même. Qu’importe, au bout d’un certain temps, la manière dont se sont manifestées dans l’individu les crises du cœur et de l’esprit, si l’on n’y retrouve les lois générales du développement des passions humaines? Les particularités finissent toujours par s’effacer et se noyer dans les ensembles.

C’est ce qui fait que l’histoire proprement dite est impropre à la poésie. Elle n’étudie les évolutions et les révolutions de la politique qu’au point de vue de la part plus ou moins large qu’y ont prise le caprice ou les erreurs de quelques personnages, c’est-à-dire qu’elle s’occupe plus spécialement d’accidents trop personnels pour nous révéler des lois générales. La vie réelle des peuples, c’est-à-dire de l’humanité, elle la soupçonne à peine; ce qu’il y a de sourd, de continu, de moral dans l’action anonyme des masses, échappe fatalement aux calculs et aux perspicacités de l’historien trop préoccupé des faits matériels et de l’exactitude des documents. Quand l’histoire veut comprendre et recueillir les témoignages de ces influences inexprimées, c’est à la poésie qu’elle doit s’adresser; car c’est par la poésie seule qu’elle pourra expliquer tout ce que les aspirations des races, éléments impondérables, ajoutent de force aux idées, donnent de puissance et d’audace aux individus, d’impatience ou de faiblesse aux gouvernements.

La poésie est donc d’un intérêt plus constant et plus élevé que l’histoire, parce qu’elle est l’expression la plus complète, la plus pure de la vie d’un peuple. On n’a point à dégager ses enseignements des faits qui les cachent ou les travestissent; ils sont clairs, positifs, universels. Aussi, les abstractions de la légende, histoire poétisée, ont-elles toujours été plus favorables au poème dramatique que les réalités sèches et insipides de l’histoire. Faites, si vous le voulez, le compte des tragédies historiques que le théâtre a vues depuis l’antiquité, et mettez en présence les drames fondés sur la légende purement imaginaire ou inspirée de traditions historiques; je crois qu’il n’y a pas longtemps à hésiter. Pour dix chefs-d’œuvre nés de la légende, depuis les Erynnies, l’Œdipe-Roi et les Iphigénie, jusqu’ à Faust, en passant par Hamlet, Macbeth, le Roi Lear, le Cid, combien de drames historiques qui se soient vraiment emparés de la mémoire des hommes? La fiction et la réalité se tiennent de plus près que ne l’admet généralement la critique moderne; ainsi que l’a dit Victor Hugo, “elles surprennent quelquefois notre esprit par les parallélismes singuliers qu’il leur découvre () ”.

Si j’insiste sur ce sujet, ce n’est pas pour justifier Richard Wagner d’avoir préféré le drame légendaire au drame historique: ses œuvres sont là et suffisent à la défense de sa thèse favorite sur l’essence du théâtre lyrique; j’ai voulu simplement rencontrer l’un des préjugés courants les plus tenaces en dépit de l’évidence des témoignages qui le détruisent, à savoir que le théâtre vit de réalité. Le théâtre, comme toute forme d’art, vit de poésie avant tout, c’est-à-dire d’abstraction et de quintessence. La vérité matérielle de l’action n’importe pas plus dans le drame parlé que dans le drame chanté ou lyrique. Ce qui importe, c’est que les personnages soient dans la vérité du sentiment humain, c’est-à-dire dans la logique de leur caractère et de leur situation, de leur être moral; à quoi la légende n’a jamais été un obstacle, au contraire, car on peut dire de toute légende que sa vérité est hors de toute conteste quand le succès l’a consacrée. Les fictions de la légende sont tout uniment un moyen plus ou moins ingénieux de faire saillir vivement et tout en relief la vie des hommes et des choses dans leur vérité absolue, supérieure, débarrassée des contingences qui débilitent l’intensité vitale. Elles sont nécessairement factices, puisqu’elles ne sont point naturelles; elles ne seraient plus dignes de l’art, si elles entamaient la vérité des réalités humaines; mais du moment qu’elles ne l’altèrent pas, elles sont à leur place sur le théâtre, dans le poème dramatique comme dans toute autre forme d’art, parce que, indépendamment de l’intérêt qu’elles peuvent offrir à l’esprit par leur ingéniosité, elles fournissent, par leur souplesse et leur variété, d’inappréciables ressources au poète révélateur des âmes; elles placent immédiatement les personnages et le sujet de l’action au-dessus de la réalité habituelle, dans la réalité supérieure et plus vraie de la vie artistique, c’est-à-dire de la vie conçue dans sa totalité et sa plénitude idéales.

Aussi, quoi qu’en pense l’école actuelle de critique, les légendes ne sont nullement des productions d’un art simple et naïf, des récits s’adressant à des esprits peu cultivés; elles sont, au contraire, des œuvres très subtiles, infiniment évocatrices, et philosophiquement plus vraies que l’histoire, par exemple, ou le roman d’étude tiré de la vie réelle; parce qu’elles se meuvent au-dessus des contingences et des accidents de la réalité brutale dans le monde des apparences, dans la sphère des âmes où, seule, est la vérité humaine.

Bien entendu, il en est de la légende comme de. tout poème, de tout livre, de toute œuvre d’art; il faut savoir dégager ce que les poètes, artisans de la pensée diffuse d’une race ou d’une époque, y ont mêlé d’étroit et de personnel. C’est à la sagacité de chacun de faire la part de l’individu dans ces créations générales, et d’aller bien au fond rechercher ce qu’il y a de liberté et de vérité dans les symboles et les abstractions de la poésie populaire. Seulement, combien sont-ils qui, ayant parlé de ces antiques traditions et les appréciant, se sont donné la peine de lire d’un bout à l’autre ces délicats poèmes du XIIe et du XIIIe siècle? Le compte n’en serait pas long à faire. L’ignorance où la plupart des écrivains sont, en France, des véritables origines poétiques de leur littérature est si extraordinaire qu’on a pu lire tout récemment, dans un grand journal littéraire et quelque peu académique, une longue étude où un professeur, sorti de l’Ecole Normale, n’hésite pas à avouer son étonnement en découvrant que, dans sa Légende des siècles, Victor Hugo s’est inspiré directement des vieux poèmes du XIIe et du XIIIe siècle. Et cet aveu a passé pour une précieuse découverte!

Cette ignorance s’explique d’ailleurs; c’est à peine s’il existe quelques rares rééditions de nos vieux auteurs, lesquelles, tirées à un très petit nombre, ne se sont naturellement pas répandues. On en trouve des exemplaires assez fréquemment dans les ventes de livres de bibliophiles fameux; ces exemplaires ne sont pas même découpés; on ne les a pas lus! Etonnez-vous, après cela, qu’à l’apparition des drames de Wagner la critique se soit trouvée si désemparée et si incompétente!

Quand il fut question pour la première fois du Parsifal, quelques-uns rouvrirent leur histoire littéraire et y découvrirent, quelques-uns avec surprise, le nom de Chrétien de Troies et la mention de son Perceval. C’était donc un sujet français, quel triomphe! Et l’on se contenta de reproduire les trente ou quarante lignes consacrées par les cours de littérature au moyen âge à ce gracieux et doux poème. Nul ne s’est avisé jusqu’ici de le relire et de l’analyser. Il y a cependant un réel intérêt à comparer entre elles les adaptations successives de cette matière et de saisir, pour ainsi parler, sur le vif, en pleine élaboration, la transformation que subit le mythe primitif dans l’imagination du poète moderne. Cette comparaison offre plus qu’un intérêt littéraire, il s’en dégage un grand enseignement esthétique.

PERCEVAL

Table des matières

J’AI expliqué précédemment comment les primitives traditions de Bretagne, auxquelles Chrétien de Troies emprunte le récit des aventures de Perceval, se sont peu à peu imprégnées d’idées chrétiennes. Le poète champenois, tout en sacrifiant beaucoup à ces idées, demeure cependant fidèle à la philosophie profonde du mythe primitif, qui met en scène l’homme tout nu, si je puis ainsi dire, en lutte avec tous les obstacles et toutes les difficultés de la vie. Le personnage moral de Perceval est tracé, d’un bout à l’autre du poème, sans une défaillance, d’une main à la fois très ferme et très sûre. Dès le début de son poème, Chrétien en exprime la philosophie tout entière:

Qui petit sème, petit queult;

(cueille)

Et qui auques recueillir veult,

(Auques, d’aliquid, un peu.)

En tel lieu sa semence espande

(Répande sa semence en tel lieu

Que fruit à cent doubles lui rende;

Qu’il en puisse recueillir le centuple.)

Car en terre qui rien ne vaut

Bonne semence sèche et faut.

Et, après nous avoir averti que l’histoire qu’il va nous conter est le conte du Graal qui est le meilleur conte que jamais on ait dit en la cour royale, il entre immédiatement en matière:

Ce fu el temps qu’arbres florissent,

Feuillent bocages, prés verdissent

(Les bocages se couvrent de feuilles.)

Et les oiseaux en leur latin

Doucement chantent au matin.

Et toute riens de joie flame.

(chose) (flambe)

Que le fieux à la veuve dame

(fils)

De la gaste forest soutaine

(solitaire)

Se leva.

Le fieux (fils) de la veuve dame, c’est Perceval le Gallois. Dans le manuscrit du poème conservé à la bibliothèque de Montpellier, le roman débute de la sorte sans préambule explicatif. A Mons, existe un autre manuscrit, dont M. Ch. Potvin a publié une édition complète; il contient un chapitre préliminaire de douze cents vers environ, qui manque dans tous les autres manuscrits connus, mais qui est fort important. Il nous explique comment le père de Perceval ayant été “ occis ” dans un tournoi public, sa mère Kamuellès se réfugie dans un bois, pour y élever son fils unique. L’auteur nous apprend aussi ce que c’est que le Graal et comment les chevaliers de la Table Ronde se sont donné pour mission de défendre partout l’honneur des “ damoiselles„ . Il décrit la misère dans laquelle se trouve le pays, par suite de guerres incessantes et des méfaits des “ mauvais rois ” du pays de Logres, c’est-à-dire l’Angleterre:

Li roiaumes tourna à perte,

La terre fut morte et déserte,

Si que plus ne valut deux noix

Il est aussi question, dans ce préambule, de pucelles qui gardaient des puits, allusion évidente aux fées de Bretagne et probablement aussi au bassin (puits) de Ceridwen, la Cérès des Bretons, la déesse de l’abondance, qui nourrit le genre humain. Par suite des débordements du roi Awangons, les pucelles, c’est-à-dire les fées, ont quitté le pays, et, au lieu de les voir, comme autrefois, “ issir ” des puits la coupe d’or à la main,

Avec lardés, pâtés et pain,

Toile blance et écuelle

D’or et d’argent,

pour reconforter celui qui passait, partout règne la misère et la désolation. C’est alors que les chevaliers du bon roy Artus, ayant entendu “ ces aventures reconter ”,

Tous jurèrent communément

A garder efforciément

Les pucèles.....

Et à détruire le lignage

(famille)

De ceux qui leur firent dommage.

Ces quelques indications préliminaires sont bonnes à retenir, car elles indiquent, dès l’origine, le rôle attribué par Chrétien de Troies à Perceval: c’est un réformateur, il rétablira l’ordre et la prospérité dans le pays avec l’aide des chevaliers de la Table Ronde, grâce surtout à la puissance que lui donneront le Saint-Graal et la lance

Dont Longis férit le costé

Du Roi de sainte majesté.

Ce chapitre préliminaire du manuscrit de Mons nous apprend encore une particularité très importante et caractéristique: Lorsque Kamuellès, la mère de Perceval, apprend la mort de son mari,

Souvent se pâme et se lamente

Et se claime: “ Lasse, chétive,

(s’écrie)

Dolante, pourquoi suis-je vive

(vivante)

Quant j’ai perdu mon bon seigneur

Qui tant me portait grand honneur! ”

Dont se rescrie à moult hauts cris...

Et maudist l’heure que fut née

Et nourrie, et engendrée,

Pour souffrir si mortel dolor.

Lors, ouissiez et cris et plor

(vous auriez entendu) (pleurs)

Qu’il n’est hom, si dur cœur eut,

S’il la véist, dolant ne fut.

(Qui, la voyant, n’aurait eu pitié d’elle.)

Pendant sept mois, elle demeure ainsi dans son château, n’ayant d’autre souci que son fils:

Maintes fois s’était pourpensée

Comment elle le garderait,

Que jà chevaliers ne serait,

Que armes ne saurait porter,

Ni chevalier n’ôrait nommer,

(n’entendrait)

Qu’en lui fut tout temps ses confors,

(Qu’il eût toujours toutes ses aises.)

Et s’il par armes estait mors

(Et que s’il devait mourir par les armes,)

Comme sont son oncle et son père

Elle méisme qu’ert sa mère,

(Elle-même, qui était sa mère.)

S’occirait tôt de deuil après

(Se tuerait de douleur après lui.)

Ni jamais jour ne vivrait mais.

(Et ne vivrait pas un jour de plus.)

Alors que fait-elle? Elle convoque ses gens, leur fait ses adieux sous prétexte d’aller en Ecosse, leur commande de garder soigneusement ses terres jusqu’ à son retour; puis, au lieu d’aller en Ecosse, elle se réfugie dans une forêt solitaire, afin d’y élever son enfant loin de tous, loin du bruit et du monde, et surtout, trait charmant et délicat, loin de toute chevalerie.

Le roman proprement dit commence au moment où Perceval a atteint sa quatorzième année. Maintes fois déjà, il a chevauché par la forêt, chassant le cerf, poursuivant les oiseaux de ses “ gaverlos ” (flèches); chaque fois, sa mère inquiète l’a couvert de baisers en le revoyant, et lui a recommandé de fuir, si jamais il rencontrait c’est-à-dire des chevaliers. “ C’est le diable, lui a-t-elle dit. Gardez-vous d’eux et ne vous arrêtez pas; mais dites votre Credo et revenez aussitôt en arrière. ” Les maternelles recommandations ne servent de rien.

..... des gens appareillés

Comme s’il fussent de fer couverts,

Un jour, — ce fut el temps qu’arbres florissent, — Perceval s’égare dans la forêt, plus loin qu’il n’avait coutume, tout réjoui lorsqu’il voit venir à lui cinq chevaliers, couverts de leur armure, qui “ menait grande noise ” , c’est-à-dire faisait grand bruit dans la forêt.

Par la douceur du temps serein

Et par les chants qu’il oyait

(entendait)

Des oiseaux qui joie faisaient;

Sa première idée n’est pas de se signer, comme le lui a recommandé sa mère; bon sang ne peut mentir, et Perceval n’est pas né pour fuir. Il veut aller droit à ces diables et les chasser; il les attend, le javelot levé ; mais quand ils sont près de lui et

Qu’il vit les écus formoyants

(frémissants)

Et les haubiers clairs et luisants,

Et les lances et les écus

(boucliers)

Que oncques mais n’avait vus;

(jamais il n’avait vus)

Et vit le vert et le vermeil

Reluire contre le soleil,

Et l’or et l’azur et l’argent...

Il dit: “ Ha! sire Dieu, merci!

Ce sont anges que je vois ci! ”

Et le héros, qui n’a pas fui, le héros, qui ne craint pas les diables, se jette à genoux et se prosterne devant ces êtres inconnus.

“ Enfant, lui dit le chef de la troupe, n’ayez pas peur.

— “ Je n’ai point peur, par le Sauveur du monde ”, fait le jeune homme. “ N’êtes-vous pas Dieu? ”

— “ Non, sur ma foi.

— “ Qu’êtes vous donc?

— “ Je suis chevalier. ”

Chevalier! le mot redoutable est prononcé, le mot de la destinée du héros. En vain, le chef de la troupe lui demande des nouvelles de cinq chevaliers et de trois pucelles qui doivent errer dans la lande et que Perceval pourrait avoir rencontrés. Perceval n’entend rien; il voit des lances, il voit des boucliers, il voit des cottes de mailles, et il n’a qu’une préoccupation, c’est de se renseigner sur ces objets qui le frappent pour la première fois. On le questionne, il n’écoute pas la question; c’est lui, au contraire, qui interroge les chevaliers sur ce qu’ils sont, sur ce qu’ils font, sur le nom des armes qu’ils portent, ce qui fait dire au maître des chevaliers:

“ Je quidois, beau doux ami,

(croyais)

Nouvelles apprendre de toi,

Et tu les vœux ouïr de moi. ”

(apprendre)

Ne pouvant eux-mêmes en tirer aucune parole, les chevaliers le laissent, échangeant leurs impressions sur ce “ niais ”qui ne sait rien de la chevalerie, ne répond droit à aucune question,

Et demande kanke il voit

(à tout ce qu’il)

Comment a nom et qu’on en fait.

(ce)

Chrétien a des traits charmants pour peindre la naïveté étonnée de son héros. Un moment, Perceval demande aux chevaliers si c’est ainsi, tout couverts d’armures, qu’ils sont nés. Cette sotte question amène le chevalier à lui expliquer que ses armes et sa qualité lui viennent du bon roi Artus. Ainsi, Perceval apprend en une fois tout ce qu’on voulait lui cacher, et, quand il retourne vers sa mère, bien que, selon notre poète,

Galois sont tous par nature

Plus fols que bêtes en pature,

il repasse en son esprit tout ce qu’il a vu et entendu.

Alors commence une scène d’une délicatesse touchante entre l’enfant et la mère qui avait le cœur noir et dolent à cause de “ sa longue demeure ” (absence); le poète nous la montre accourant au devant de lui:

Car, comme mère qui moult l’aime,

Court contre lui et si le claime:

(à sa rencontre et l’appelle)

Beau fieux! beau fieux! plus de cent fois.

Le premier mouvement de Perceval est de raconter à sa mère les choses merveilleuses qu’il vient de voir dans la forêt:

“ Mère, ne me soliez-vous dire

(N’aviez-vous pas coutume de me dire.)

Que li anges de Dieu, notre sire,

Sont si très biel qu’oncques nature

( Tellement beaux que jamais la nature)

Ne fit plus belle créature? ”

La mère pressent quelque malheur, elle veut lui donner le change, elle le prend entre ses bras

Et dist: “ Beau fieux, à Dieu te rends

Car moult ai grant peur de toi.

(peur pour toi)

Tu a véut, si com je croi,

(vu)

Les anges dont la gent se painent,

(Dont les gens ont peur.)

Qui occient quanqu’ils ataingnent. ”

(Tuent ceux qu’ils atteignent.)

— “ Non ai, non, mère! non, ai non!

, (Non, non! mère, non! non!)

Chevaliers dient qu’ils ont nom. ”

(disent-ils)

Chevalier! toujours chevalier! La mère “ se pâme ” à ce mot:

“ Ha lasse! com suis mauballie!

(Hélas! que je suis malheureuse!)

Beau doux fils, de chevalerie

Vous cuidais-je bien garder,

(Je croyais bien vous garder,

Ni que ja nul n’en véissiez.

(Que jamais vous n’en vissiez.)

N’être chevalier déussiez!

(Ni que vous ne devinssiez jamais chevalier.)

Le malheur qu’elle redoutait est accompli. Elle a beau se lamenter, elle se trahit elle-même dans ses plaintes, en laissant percer la fierté de sa race: “ Car je suis née de chevaliers et des meilleurs de la contrée ”. Et tristement elle lui raconte la mort de son père, de son oncle, de tous les siens, dans les tournois et les luttes homicides. Perceval l’écoute à peine, il veut être chevalier, c’est sa destinée et nul ne l’arrêtera:

— “ A manger, fait-il, me donnez.

Ne sais de quoi m’araisonnez!

Mais moult irais volontiers

Au roi qui fait les chevaliers,

Et jou irai, quoï qu’il en poist.

(Et j’irai, quoi qu’il en coûte.)

La pauvre mère n’essaie même pas une résistance qu’elle sait devoir être vaine.

Trois jours après, elle le laisse partir pour aller trouver le roi Artus:

... “ Or, ai-je deuil moult grant,

Biau fieux, quant jou alerte voi ”,

lui dit-elle; et elle lui donne de touchants conseils:

“ Si vous trouvez, ne près ne loin,

Dame qui d’aide ait besoin

Ou pucèle déconseillée,

(abandonnée, sans conseil)

La votre aide appareillée

Leur soit, s’elles vous en requièrent;

(Si elles vous la demandent;

Car toutes honneurs y afièrent.

Car vous en aurez beaucoup d’honneur.)

Qui à dames honneur ne porte,

La soie honneur doit être morte.

(son)

Dames et pucèles servez,

Si serez partout honorés.

Et si aucune en priez,

Gardez que vous ne l’ennuyez. ”

(Ne faites rien qui lui déplaise.)

C’est le code tout entier de la courtoisie chevaleresque, auquel la pauvre mère ajoute aussi d’autres maximes de bonne conduite:

“ Beau fieu, encor vous veux dire el:

(ceci)

Jà, en chemin ne en hôtel,

N’ayez longuement compagnon

Que vous ne demandiez son nom;

Le nom sachez et la personne,

Car par le nom connait-on l’homme. ”

Elle lui recommande de n’avoir commerce qu’avec les preudommes (hommes sages):

“ Biau fieu, aux prudhommes parlez,

(aux hommes sages)

Avec les prudhommes allez;

Preudom ne forconseille mie

(Ne conseille jamais mal.)

Celui qui tient sa compaignie;

d’aller pieusement à la messe et de prier Notre-Seigneur; puis elle “ l’appareille ” et tendrement l’embrasse:

Plourant le baise au départir

La mère qui moult cher l’avoit

Et prie Dieu que il l’avoit.

(le conduise)

“ Beau fieux, fait-elle, Dieu vous maint

(donne)

Joie plus qu’il ne m’en remaint.

(Plus de joie qu’il ne m’en a donné.)

Et Perceval se met en route. Quand il s’est éloigné

Le jet d’une pierre menue,

c’est-à-dire aussi loin que peut porter une petite pierre lancée, il se retourne et voit de loin sa mère affaissée à la tête du pont, comme si elle était morte. Mais il ne s’arrête pas; le destin le pousse; il fouette son cheval qui l’emporte au loin à “ grande allure ”.

Alors commence pour lui la vie errante qui ne se terminera qu’après qu’il aura conquis la royauté du Graal. Ses premières aventures achèvent de peindre la simplicité de son âme. C’est l’adolescent sauvage, inconscient du bien ou du mal qu’il fait, l’innocent qui suit aveuglément les impulsions de sa nature, le nice, le niais, comme l’appelle Chrétien de Troies. Il suit à la lettre les conseils de sa mère, mais il les applique tout de travers. Ainsi, au cours de sa première chevauchée, il voit un pavillon tendu

En une prairie bièle,

Lès le sourt d’une fontenelle.

(Près la source d’une fontaine.)

El lit, toute seule gisait

(au lit)

Une damoiselle endormie,

Toute seule, sans compaignie.

Allées étaient ses pucèles

(ses servantes)

Pour cueillir florettes nouvelles.

La vue de cette jeune femme le ravit et, sans sourciller, il entre dans le pavillon. Mais

Ses chevaus si fort hanita

(Son cheval si fort hennit.)

Que la damoiselle l’oï.

(l’entendit)

Si s’éveilla et tressaillit;

(elle)

Et li vallet, qui nices fut,

(Et le jeune homme qui était niais.)

Dist: “ Pucèle, je vous salu

Si comme ma mère me l’apprit.

Ma mère m’enseigna et dit

Que les pucèles saluasse

En quel lieu que je les trouvasse. ”

La pucèle de peur tremble

Pour le vallet, qui fol lui semble.

“ Vallet, fait-elle, tiens ta voie.

(va t’en)

Fuis, que mon ami ne te voie. ”

Perceval, qui ne craint rien, insiste:

“ Ains vous baiserai, par mon chef!

(Je vous embrasserai.) (tête)

Car ma mère le m’enseigna.

La damoiselle se défend, mais Perceval est le plus fort:

Si l’embraça moult nicement,

(très niaisement)

Car il ne savait faire autrement,.....

La baisa, voulût-elle ou non,

Vingt fois, si comme le conte dit.

Puis il aperçoit à son doigt un anneau orné d’une émeraude moult claire; cet anneau lui plaît, il le veut:

“ Encor, fait-il, me dit ma mère,

Qu’en votre doigt l’anel présisse,

(L’anneau je prisse.)

Mais que plus rien ne vous féisse.

(fisse)

Or ça, l’anel, je veux l’avoir. ”

Toutes les recommandations maternelles, il les exécute de la même manière. Quand il a enlevé l’anneau de la damoiselle, il mange un pâté qu’il trouve dans le pavillon; puis, bien reconforté, il prend congé d’elle:

“ Dieu vous saut, fait-il, belle amie.

(sauve)

Mais, pour Dieu, ne vous poist il mie

(peine-t-il pas)

De votre anel que jou emport?

(j’emporte)

Car, ains que je meure de mort

(Car, vrai, que je meure,

Le vos guerredonnerai-gié.

Si je ne vous en récompense.)

Je m’en vais à votre congié. ”

Et il s’en va sans autrement se soucier du sort de la belle, ne se doutant même pas de la portée de ses actes. En somme, on ne peut imaginer rien de moins chevaleresque que ces premiers exploits de notre héros. Aussi, quand il arrive pour la première fois à la cour du roi Artus, où il entre à cheval, fait-il assez médiocre apparition; les dames, il est vrai, trouvent belle prestance à ce vallet sauvage, mais les chevaliers le prennent pour un fou:

Nul qui ert là nel tient à sage.

Trouvant Artus pensif et muet, il tourne si brusquement son cheval qu’il abat le chapeau du roi.

Le sénéchal, pour le railler, lui offre les armes d’un chevalier qui vient de faire injure au roi en emportant sa coupe d’or. Perceval, qui ne sait rien de la chevalerie ni des usages des combats, n’hésite pas, va sur le pré, provoque le chevalier et le tue d’un coup de javelot. C’est son premier exploit. Il s’empare ensuite des armes du chevalier et renvoie la coupe d’or au roi Artus. Cette prouesse fait naturellement grande impression: le fou du roi saute et trépigne de joie. S’adressant à Artus, il lui dit:

... “ Doux rois, si Dieu me saut

(Si Dieu me sauve.)

Or approchent vos aventures;

De felonesques et de dures

En verrez avenir souvent! ”

Le poète sait habilement accroître ainsi l’intérêt qui s’attache à son personnage, en laissant entrevoir que Perceval est appelé à de hautes destinées. Artus regrette déjà de n’avoir pas retenu le vallet sauvage, et il reproche à son sénéchal, Kex (), de l’avoir laissé partir sans le faire chevalier:

. .. “ Ahi! Ahi!

Kex, com m’avez hui corecié !

(Vous m’avez aujourd’hui courroucé.)

Qui assenet et adréciet

(En disant au varlet

Le varlet à armes éust

De se procurer des armes.)

Tant que poi aidier s’en séust

(Avant qu’il sache se servir.)

Et del écu et de la lance!

(du bouclier)

Bon chevalier fùt sans doutance.

(aurait été)

Mais il ne sait ne poi, ne bien,

(Sait si peu de chose.)

D’armes et de nul autre rien,

Que nes traire ne saverait

(Que même il ne saurait tirer

L’espée, si métier avait.

L’épée, s’il avait à combattre.)

Or siét armé sur son cheval;

(Le voilà assis tout armé ;

S’enconterra aucun vassal

S’il rencontre un vassal.)

Qui, pour ses armes gaengnier,

(gagner)

Nel doutera à mehagnier,

(N’hésitera pas à l’attaquer,

Tôt mort et méhaignié l’aura,

Il l’aura bientôt attaqué et fué,

Car defendre ne se saura,

Car Perceval ne saura se défendre.)

Tant est nices et bestiaux. ”

(niais) (bête)

Pendant ce temps, Perceval a poursuivi sa route, revêtu des armes du chevalier rouge qu’il vient de tuer. On le voit ensuite apprenant le métier des armes chez un bon “ preudomme, ” dont il a découvert le château chemin faisant. Trait caractéristique et charmant: Perceval se souvient constamment de sa mère et de ses recommandations; rencontrant le preudomme “ par sus le, pont ”, Perceval le salue poliment:

Perceval a bien retenu

Ce que sa mère lui apprit

Car il le salua et dit:

“ Sire, ce m’ensegna ma mère. ”

— “ Dieu bénéie toi, biaux frère! ”

Fait le preudom, qui nicelot ()

(Qui reconnut

Au parler le connut et sot.

A son parler qu’il était naïf et sot.)

Le vieillard lui donne d’ailleurs de bons conseils:

Ce qu’on ne sait peut-on apprendre

Qui y veut peiner et entendre,

Fait le preudom, beau amis ciers.

(cher)

Il convient à tous les métiers

Et cœur et peine et us avoir;

(usage, exercice)

Par ces trois peut-on tout savoir ()

Ce preudomme qui accueille si cordialement le nicelot, Chrétien de Troies l’appelle Gonemans de Gelbort. C’est Perceval qui l’interroge à ce sujet, un jour qu’ils se. promènent ensemble.

Lors, s’en vont andui, côte à côte,

(tous deux)

Et li varlet dit à son hôte:

“ Sire, ma mère m’enseigna

Qu’avec homme n’allasse jà

Longtemps, que son nom ne séusse.

Et s’ele m’enseigna jà voir,

Je veux le votre nom savoir. ”

“ Biaus ami cier, fait le preudom,

(cher)

Gonemans de Gelbort ai nom. ”

C’est le prototype du bon chevalier Gurnemanz du Parsifal de Wagner. Il y a un charme extrêmement délicat dans tout cet épisode du poème de Chrétien de Troies, qui nous montre comment peu à peu l’intelligence de son héros s’éveille. Le bon Gonemans de Gelbort l’invite à rester tout un an chez lui, s’il lui plaît, au milieu de ses propres enfants; mais Perceval commence déjà à éprouver des sentiments qu’autrefois il ignorait. Il ne peut rester; il se rappelle maintenant son brusque départ de la maison maternelle et la douleur, alors incomprise, que sa mère eut en le voyant s’éloigner. Il voudrait la revoir:

“ Sire, ne sais si je suis près

Del manoir où ma mère maint,

(demeure)

Mais je pri Dieu que il m’y maint,

(mène)

Tant qu’encor la puisse véoir,

(voir)

Que pamée la vit céoir

(qui) (choir)

Au chef del pont devant la porte.

Si ne sai s’ele est vive ou morte

De deuil de moi, quant la laissai

Caï pasmée, bien le sai;

(tombée)

Et pour çou ne pourrait pas être,

Tant que je séusse son être,

Que je féisse long séjour.

Ains m’en irai demain au jour. ”

Et, en effet, Perceval, dès le lendemain, prend congé du bon preudomme qui le ceint de son épée, l’embrasse paternellement et lui adresse comme dernière recommandation, avant le départ, celle de ne jamais abuser de ses avantages dans les combats avec les chevaliers.

Ainsi se dessine de plus en plus nettement la morale du roman, qui est de nous montrer comment la religion, l’éducation et l’expérience de la vie transforment un caractère fruste et brutal, corrigent la nature et adoucissent les sentiments.

Nous ne suivrons pas Perceval dans toutes les aventures où la légende et la fantaisie du poète lui font jouer un rôle.

Longtemps il erre de château en château, accomplissant des exploits de toute nature, déjouant toutes les embûches, combattant le roi du Chastel mortel d’où “ la bonne créance (c’est-à-dire la foi chrétienne), avait été ôtée ” ; consolant la belle Blanchefleur, nièce de Gonemans, qui lui raconte ses malheurs et lui demande d’aller délivrer les chevaliers et les demoiselles prisonnières à Gringaron; partout où on lui dit d’aller, il va d’un cœur léger, il chevauche, il ferraille, il rencontre des hommes et des femmes dont il apprend à connaître les souffrances ou les joies, et insensiblement naît en lui le sentiment de la compassion. L’image de sa mère affaissée, pâmée à la tête du pont, devant la porte, ne le quitte pas. Le poète nous le montre même, un matin, priant ardemment

Damledieu, le soverain père,

Que il doint trouver sa mère

Pleine de joie et de santé.

Pendant qu’il prie de la sorte sur le bord de la rivière, il voit venir à lui, dans une barque, le roi Pécheur, personnage assez énigmatique, chez Chrétien de Troies, dont le type est dessiné plus nettement chez Wolfram d’Eschenbach. Chrétien nous apprend que ce roi Pécheur ‟ git en langueur ”, mais il commet une singulière méprise; il prend l’épithète pécheur pour une allusion à la pêche; il n’a pas bien connu, vraisemblablement, la légende qui se rattache à la maladie du roi.

Il fut, en une batalle,

Navrés et mehaignés sans falle,

( Frappe et maltraité de telle sorte

Si que puis aider ne se pot;

Qu’il ne peut plus s’aider.)

Qu’il fut navrés d’un gaverlot

Parmi les hanches ambedeus.

(deux)

S’en est encor si angoisseux

Qu’il ne peut sur cheval monter;

Mais quand il se veut déporter

Ou d’aucun déduit entremettre,

Si se fait en une nef mettre,

(barque)

Si va pécher à l’hameçon.

Pour çou li roi Pescheur a nom.

Dans le poème allemand de Wolfram, le roi pécheur Amfortas est ainsi appelé et il “ git en langueur ”, parce qu’il a “ péché ”. Le type de ce roi malade et impotent se trouve déjà dans les vieux contes celtiques, où il souffre cruellement de ne pouvoir, à cause de son impuissance, venger la mort de son père. Dans les contes du Graal, l’idée morale introduite dans la légende primitive accuse le roi du péché de volupté ; plus tard, il nous est représenté comme ayant manqué au vœu de chasteté qui lie les chevaliers du Graal; sa maladie est ainsi un châtiment du ciel.

Chez Chrétien de Troies, tout cet épisode est assez confusément exposé. Le seul point qui nous intéresse au point de vue où nous nous plaçons dans ce travail, c’est que c’est là, à la cour du roi malade, que Perceval aperçoit pour la première fois le Graal et la lance qui saigne. Pendant qu’il est assis au chevet du roi Pécheur, il voit entrer un varlet tenant une lance:

S’en ist une goûte de sang

(Il en sort)

Del fer de la lance el sommet,

Et jusqu’à la main au varlet

Coulait cette goute vermeille.

Puis viennent deux pages, portant des chandeliers, de fin or émaillé, sur lesquels brûlaient “ dix candoiles (cierges), à tout le moins ” ; et, après ces deux pages, une damoiselle tenant “ un graal entre ses deux mains ”.

Quand elle fut laiens entrée,

Atout le graal qu’elle tint

Une si grande clarté vint

Que s’y perdirent les candoiles

Lor clarté, com font les étoiles

Quand le soleil lève ou la lune.

La damoiselle qui porte le graal est suivie d’une autre qui tient un “ tailleoir (plat) d’argent ”.

On voit que, chez Chrétien, le graal n’est pas un plat; notre auteur ne le décrit pas d’ailleurs; mais il est probable que l’objet qu’il désigne par “ un graal ” était un calice.

Le cortège dont nous venons de parler fait le tour de la salle en passant près du lit du roi, puis les serviteurs dressent des tables qui s’emplissent de mets délicieux. Tous ceux qui sont dans la salle prennent part au festin “ plaisant et délectable ” ; Chrétien ne dit pas clairement si Perceval partage le repas, mais il est probable qu’il y assiste seulement, car le poète nous dit, par trois fois, avec une insistance singulière, que Perceval oublie de demander ce que c’est que le Graal et à quoi il sert. Il faut croire qu’à l’époque où Chrétien écrivait chacun connaissait la portée de cette question que Perceval ne fait pas. Selon toute vraisemblance, le mystère du Graal n’était révélé qu’à celui qui s’instruisait sur le sens de ce symbole. Il fallait subir une sorte d’initiation. Lorsque Perceval est admis à contempler pour la première fois le vase merveilleux, l’initiation lui fait encore défaut, de même que, précédemment, il était trop ignorant pour être fait chevalier du noble roi Artus. Chrétien nous explique, d’ailleurs, que l’adolescent inexpérimenté s’abstient de faire la question indispensable, parce que, encore une fois, il suit à la lettre la recommandation du bon preudomme Gonemans, qui lui avait dit de ne pas trop parler, ni trop interroger:

Et n’osa rien demander

Del graal, qui on en servait,

Que toujours en son cœur avait

La parole au preudome sage

Toutefois, Perceval a la volonté de faire la question; seulement, il la remet au lendemain; or, quand il se réveille, il se retrouve tout seul dans le château, absolument désert; son cheval sellé est devant la porte, sa lance et son bouclier sont appuyés contre le mur, le pont extérieur est abaissé. Il sort; mais, au moment où il passe le pont, celui-ci se relève et son cheval est obligé de faire un grand saut. Perceval se retourne, interpelle ceux qui ont relevé les ponts et veut savoir, enfin, ce que c’est que le Graal et pourquoi la lance saigne; personne ne lui répond, il est trop tard.

Ce n’est qu’après avoir erré assez longtemps dans le bois qu’il apprend qu’il a commis une faute grave en ne posant pas la question relative au mystère. C’est une pucelle qui tient un chevalier mort sur ses genoux qui lui fait cette révélation. En même temps, elle lui apprend que sa mère est morte. Cette nouvelle émeut beaucoup Perceval. Il ne peut croire à cette mort, mais la jeune femme la lui confirme; elle l’a reconnu tout de suite; elle est sa cousine germaine qui, autrefois, avait été nourrie et élevée avec lui, et c’est elle-même qui a mis sa mère au tombeau.

“ Qu’elle est morte de deuil de toi. ”

Ah! s’écrie Perceval, vous me contez un “ conte félon ” :

“ Mais puisqu’elle est mise en terre,

Que irai-jou avant querre?

(Qu’irai-je désormais chercher?

Car por riens nule n’y aloie,

Car je n’allais pour autre chose,

Fors por li que véoir voloie. ”

Si ce n’est pour la revoir.)

Néanmoins, il continue sa route vers le manoir de sa mère et repasse ainsi devant le pavillon où il avait eu sa première aventure. Il revoit alors la jeune femme qu’il avait embrassée et qui est fort maltraitée à cause de lui par un mari jaloux, l’Orgueilleux de la Lande. Bientôt, cela va sans dire, il y a rencontre entre le mari et Perceval.

L’entrevue est piquante. L’Orgueilleux de la Lande ne sait pas encore que Perceval est le jeune Gallois dont il a à se plaindre; il lui raconte toute sa mésaventure. Il ne veut pas croire à l’innocence de la damoiselle.

“ Oïl, ce ne crois jà nus

(Jamais je ne croirai.)

Qu’il la baisât sans faire plus;

Que l’une chose l’autre atrait;

Femme qui sa bouche abandonne

Le sureplus de léger donne. ”

Perceval, avec une ingénuité sans égale, avoue tout:

“ Ami, or sachez sans doutance

Que ele a fait sa pénitence,

Car je suis cil qui la baisa

Maugré sueu, et moult l’en pesa.

Et son anel en son doigt pris.

Ne plus n’y ot, ne plus n’y fit. ”

(eut)

On devine l’effet de cet innocent aveu; le mari s’élance sur Perceval; un combat furieux s’engage. Perceval paraît avoir le dessus; alors la pauvre femme, qui assiste de loin à la lutte, manifeste une si grande peur et une si sincère douleur de voir son mari menacé que Perceval en est tout troublé ; il est pris de pitié pour celle

Qui si pleure pour son ami,

Qui tant de honte lui a fait,

et donne merci, c’est-à-dire fait grâce à l’Orgueilleux de la Lande, à une condition cependant, c’est qu’il ait d’abord merci de s’amie:

“ Qui le mal n’avait ele mie

(Qui le mal n’avait pas

Déservi, ce te puis jurer,

mérité.)

Que tu li as fait endurer. ”

Comparez entre elles les deux rencontres de Perceval avec la damoiselle du pavillon, et vous saisirez tout le progrès moral qui s’est accompli en lui.

Avec une délicatesse très ingénieuse, Chrétien s’entend d’ailleurs à varier le caractère des aventures où Perceval se trouve engagé, de sorte que, chaque fois, une nouvelle face de son héros se révèle à nous. Son inconsciente insensibilité va se transformer maintenant tout à fait: Perceval sera amoureux, et c’est d’une façon extrêmement fine et poétique que Chrétien de Troies nous montre la naissance en lui du “ charme d’amour ”.

Par une froide matinée, Perceval se promène seul par la prairie, près d’un bois; la prairie est toute blanche, il a neigé, la nuit, car “ froide était la contrée ” ; tout à coup, il voit passer devant lui un vol de corneilles poursuivies par un faucon; l’une des corneilles est atteinte, et trois gouttes de son sang tombent sur la neige blanche.

Ecoutez le poète:

Et Perceval vit défoulée

La noif sur quoi la gante giut

(Neige sur laquelle la corneille s’était débattue.)

Et le sang qui entour parut;

Si appuya dessus sa lance

Pour esgarder cele semblance

Du sang et de la noif ensemble;

(neige)

La fraîche couleur lui ressemble

Qui ert en la face s’amie;

(Qui était au visage de son amie.)

Si pensa tant qu’il s’oublie;

Qu’autresi était en son vis

(Que pareillement) (visage)

Li vermaus sur le blanc assis,

(Le rouge vermeil)

Com(me) ces trois gouttes de sang furent

Qui sur la blanche noif parurent;

(neige)

En l’esgarder que il faisait,

Li ert avis, tant lui plaisait,

Qu’il véist la couleur nouvelle

De la face s’amie bièle.

(Du visage de son amie belle.)

Perceval passe de la sorte toute la matinée à rêver à son amie, jusqu’à ce que des écuyers du roi Artus le rencontrent et le ramènent au camp du roi, lequel s’était établi tout près de là, en route pour le château de Karlion.

Ecuyers qui muser le virent

Si quidèrent qu’il sommeillât.

Sommeiller, non! Perceval rêve. Il rêve, le héros que, jusqu’ici, nous avons vu chevaucher par monts et par vaux, sans but, sans dessein, sans volonté, si ce n’est le désir de devenir un noble et preux chevalier; il rêve, ou plutôt, il muse, comme dit Chrétien, le sens moderne du mot rêver n’existant pas encore dans la langue du XIIe siècle; en lui s’est accomplie une transformation complète; le “ charme d’amour” opère; le charme d’amour, mot délicieux, qui dans son sens primitif exprime cette sorte d’hallucination, cet ensorcellement de l’esprit, cet état d’âme unique qui n’est pas encore la passion, la violente et irrésistible appétence de deux êtres l’un vers l’autre, mais quelque chose de plus pur, de plus doux, de plus éthéré, de plus idéal: l’inconsciente attraction de deux cœurs qui ne se connaissent pas encore, qui, se soupçonnant à peine, se devinent cependant et bientôt s’appelleront plus ardemment.

Oui, Perceval est amoureux; il a du vague au cœur; il songe. A qui? Chrétien de Troies ne nous le dit pas tout de suite, et c’est un détail délicatement observé que le poète ajoute ainsi à la caractéristique de son personnage. “ S’amie belle ”, Perceval ne sait probablement pas lui-même qui c’est; évidemment, c’est quelqu’une des jeunes filles qu’il a rencontrées à la cour du roi Artus, peut-être la belle Blanchefleur. Intentionnellement, Chrétien nous laisse dans le doute sur la personne dont les traits repassent devant les yeux de Perceval; tout ce qu’il nous apprend, c’est que son teint est blanc comme la neige et ses lèvres vermeilles comme le sang de la corneille. Le romancier moderne n’eût pas manqué d’analyser par le menu toutes les sensations éprouvées par le héros pendant cette songerie; il suffit à Chrétien de Troies d’indiquer sommairement, mais avec quelle justesse et quelle netteté de trait, l’émotion indéfinie dont Perceval est tout à coup saisi. Ce chevalier tout bardé de fer, appuyé sur sa lance, contemplant les gouttes rosées sur la neige, quel joli tableau, et combien original et vrai!

Alors commence pour Perceval une tout autre vie. Le ‟ vallet ” sauvage et “ nice ” de la première partie du poème change désormais d’allure; il se fait doux et caressant, il n’a plus de ces naïvetés d’enfant qui le font regarder comme un niais, il ne demande plus à embrasser les dames; c’est un Perceval apprivoisé, qui s’est fait homme et qui va devenir chrétien.

A peine arrivé avec la cour du roi Artus, à Karlion, Perceval est averti par une sorcière, la Demoiselle Hydeuse, comme l’appelle une rédaction en prose de notre roman, de la faute qu’il a commise lorsqu’il ne s’est pas enquis du Saint-Graal et du fer de la lance qui saigne. L’intervention de la Demoiselle Hydeuse est tout à fait caractéristique. Chrétien décrit minutieusement le personnage; elle arrive à la cour sur une mule fauve, tenant à la main un fouet, toute noire de visage et de corps, l’aspect d’une folle, et si laide, dit le poète,

Qu’oncques riens si laide à devise

(Que jamais rien d’aussi laid, à notre connaissance,

Ne fut néis dedans l’enfer.

Ne fut né dans l’enfer.)

. . . . . . . . . . .

Quand si œil èrent andui clos,

(Quand ses yeux étaient tous les deux)

Petits èrent comme œil de rat.

(étaient)

Son nez fut de singe ou de chat

Et ses lèvres d’âne ou de bœuf.

Si dent semblaient moyel d’œuf

(des jaunes d’oeufs

De couleur, tant étaient rous,

Par la couleur, tant elles étaient rousses.)

Et si at barbe comme bous

(Elle avait) (bouc)

Enfin elle était bossue et contrefaite. C’est le type accompli de la sorcière du moyen âge, de la magicienne qui joue un si grand rôle dans tous les contes d’origine celtique et qui est restée, jusqu’à nos jours, l’une des préoccupations de l’imagination populaire. Sans regarder Perceval et s’adressant au roi, elle s’écrie: “ Ha! Perceval! la fortune est chauve, elle n’a des cheveux que derrière et devant. Maladroit, qui n’as pas su l’arrêter quand tu la rencontras; tu vins au palais du roi Pécheur et tu vis la lance! Etait-ce donc une si grande peine d’ouvrir la bouche et de parler, et de demander pourquoi cette goutte de sang sortait de la pointe du fer; et tu vis le Graal et tu n’as pas demandé à quoi il servait! Si tu avais parlé alors, sache que le roi Pécheur, qui tant souffre, aurait été guéri de sa plaie, que ses terres, qui sont vouées au malheur, auraient été rendues à la prospérité. Maintenant, les dames perdront leurs maris; les terres, leurs fruits; les jeunes filles n’auront aucun soutien, et maint chevalier mourra dans les combats qu’il faudra livrer. Et tout cela, Perceval, c’est par ta faute. ” Alors la sorcière s’adresse directement au roi et lui parle du Château Orgueilleux, le Castel Orguellous, où il y a cinq cent soixante chevaliers qui, tous, ont avec eux leur amie,

Gentius femmes, cointes et belles;

tout près du château est un puits, au bord duquel est assise une damoiselle que le roi du Castel Orguellous tient prisonnière.

“ Moult grant honneur aurait celui

Qui le siège en pourrait ôter

Et la pucelle délivrer. ”

Cet avertissement de la sorcière est un résumé de la suite du roman. Tous les chevaliers présents à la scène, Gauvain, Giflès, Cahadins, cinquante autres, se lèvent et jurent solennellement de ne plus avoir de repos qu’ils n’aient délivré la dame du puits et les pucelles prisonnières au Castel Orguellous; Perceval, lui, promet qu’il combattra jusqu’à ce qu’il sache ce que c’est que le Graal et qu’il ait trouvé la lance qui saigne; et tous se mettent immédiatement à l’œuvre. Perceval part le premier sans doute, car c’est de lui qu’il est d’abord question.

Depuis cinq ans, il avait erré, sans entrer au moustier (église), ne se souvenant même plus de Dieu, lorsqu’un jour il rencontre, chemin faisant, des chevaliers et des dames marchant nu-pieds et faisant pénitence. Perceval s’étonne de ce qu’il voit; l’un des chevaliers l’arrête et lui explique la chose:

. .. “ Biaux sire ciers,

Dont ne crééz-vos Jhésucrist,

(Vous ne croyez donc pas en Jésus-Christ,

Qui la nouvelle loi escrit

Qui écrivit la nouvelle loi.)

Et la donna as chrestiens?

(aux)

Certes, il n’est raisons ni biens

(raisonnable ni bien)

D’armes porter, ains est grant tort

(De porter des armes C’est même un grand tort (d’en

Au jour que Jhésucrist est mort. ” [porter).

Perceval, qui n’a idée ni du jour, ni du temps, demande à quoi le chevalier fait allusion. Le chevalier répond:

“ Quel jour! sire, si nel savez

C’est li vendredi aourés

(adorés)

Qu’on doit simplement aourer

(Le jour où l’on doit adorer.)

La croix et ses péchés plorer;

Que hui fut cil en croix pendu

Qui fut trente deniers vendu;

Cil qui de tout péché fut mondes

Vit les péchés dont tous li mondes

Ert enlisés et enteciés,

(entaché)

Si devint hom(me) pour nos péchés.

. . . . . . . . . . .

Tout cil qui en lui ont créance

Doivent hui être en pénitence.

Hui ne déust hom qui Dieu croie

Armes porter n’en camp n’en voie. ”

Le chevalier redit alors toute l’histoire de la Passion, et, pour la première fois, nous voyons pleurer Perceval. Sur l’indication des pénitents, il va trouver un bon ermite qui habite près de là, et il se confesse. La scène est une des plus belles du poème de Chrétien de Troies.

“ Mon doux ami, dit l’ermite à Perceval, dis-moi ton nom. ” — “ Perceval, sire. ” — A ce mot, le preudomme soupire, car ce. nom ne lui est pas inconnu: “ Ami, un péché que tu ignores, t’a fait beaucoup de tort; c’est celui que tu commis en quittant ta mère et en la laissant pâmée de douleur devant la porte du manoir; de cette douleur elle est morte; et c’est à cause de ce péché que tu n’as pas demandé ce que c’est que le Graal et pourquoi la lance saigne. Mais ta mère a prié pour toi et sa prière a été si puissante que Dieu t’a préservé jusqu’ici de tout malheur. Ta mère était ma sœur. Le roi Pécheur que tu as vu est le fils du roi qui servait le Graal. La vertu du Graal est si grande qu’elle soutient et reconforte celui qui le sert. ”

Profondément ému de tout ce qu’il apprend, Perceval comprend enfin et s’agenouille devant le prêtre; il fait humblement pénitence.

“ Tu pourras encore monter en prix et mériter le paradis, si tu le veux, lui dit alors l’ermite: crois en Dieu et fais le bien. ” Citons les beaux vers de Chrétien:

“ Dieu crois, Dieu aime et Dieu aore

(adore)

Preudome et preudefame honore;

Contre le provoire te liève,

(Lève-toi devant le prêtre.)

C’est un service qui poi griève,

(coûte peu)

Et Dieu l’aime, par vérité,

Pour çou qu’il vient d’humilité ;

(Par-ce qu’il)

Si pucèle aïde requiert,

(Si une femme te demande aide,

Aïde-li, que mieux t’en iert.

Aide-la, tu t’en trouveras bien.)

Ou veuve dame ou orfenine;

(orpheline)

Icele aumosne est entérine,

(C’est une aumône agréable à faire.)

Aïde-leur, tu feras bien. ”

Remarquons, en passant, le caractère profondément humain des préceptes religieux que développe le bon ermite. Le catholicisme de ce temps n’a pas la violence, le fanatisme étroit de celui des siècles postérieurs. Il nous apparaît ici comme une doctrine très douce, très simple et très large, protectrice du faible, modératrice des puissants, visant partout à rétablir l’équilibre et l’harmonie dans une société où, depuis deux ou trois siècles, la force brutale et la passion sauvage avaient servi de règle unique.

Et Perceval est le type accompli du chevalier, c’est-à-dire du prince chrétien de cette époque.

C’est à nous montrer Perceval dans ce rôle que le poète devait consacrer toute la seconde partie de son roman.

Malheureusement, Chrétien de Troies n’a pas achevé son poème; ou bien, s’il l’a terminé, son manuscrit perdu ou tronqué s’est, après sa mort, trouvé livré à des remaniements regrettables, à des interpolations nombreuses. Les continuateurs ou les copistes ont introduit dans l’original une foule d’épisodes et d’aventures certainement inutiles et qui ne se rattachent plus du tout au sujet.

La suite devait évidemment comprendre toute la quête du Graal et la prise de possession de la lance saignante, puisque Perceval fait avec Gauvain le serment solennel de n’avoir point de repos qu’il n’ait conquis les précieuses reliques.

Au lieu de cela, nous avons une longue série d’aventures et de personnages qui n’ont que des rapports très vagues avec le Graal; on nous redit toute l’histoire des amours de Gauvain empruntée à une autre série de contes bretons. Gauvain, il est vrai, est le compagnon de Perceval, et il part, lui aussi, à la recherche du précieux vase, mais il n’y a guère que deux épisodes de sa vie errante qui le mettent directement en relations avec le Graal: sa lutte avec le mauvais roi du Castel Orguellous et la visite qu’il fait au château du roi Pécheur. Là, comme naguère Perceval, Gauvain voit passer devant ses yeux le Graal, le plat d’argent, la lance saignante, et il fait les questions indispensables; il voit aussi le cercueil destiné au roi Pécheur, qui attend d’être délivré de ses souffrances par la mort; seulement, comme il n’est pas le chevalier de cœur pur et d’esprit simple, destiné à renouveler le mystère du Graal, Gauvain ne parvient pas à ressouder les morceaux de l’épée magique qu’on lui présente. Alors le roi le déclare indigne de connaître les secrets du Graal, et Gauvain tombe dans un profond sommeil; l’aventure est manquée.

Ce sont les deux seuls épisodes qui s’accordent avec le début du poème et y fassent suite directement.

Quant à Perceval, il semble que les continuateurs de Chrétien aient pensé qu’on ne pouvait pas accumuler trop de merveilleux ni trop de chevalerie pour faire saisir, dans le principal personnage, la progression de l’héroïsme et marquer les étapes successives du personnage vers la perfection humaine. Ils nous le montrent en lutte tantôt avec des chevaliers, tantôt avec des bêtes fauves, tantôt avec des géants; il est aux prises avec la terre et avec l’enfer. Les sortilèges, les pièges, les embûches, même les délices de l’amour, tout conspire pour l’arrêter dans sa route et retarder la conquête de son indépendance morale; et tout sert cependant à l’en rapprocher: chaque épreuve est un échelon vers l’idéal. Seulement, il y a beaucoup de confusion dans tous ces épisodes. On sent bien l’unité d’une composition dans la donnée générale de ce vaste poème, mais le sujet est noyé dans le flot des épisodes ajoutés probablement après coup. On trouve jusqu’au même épisode raconté de deux façons différentes dans le même manuscrit: ce qui prouve à toute évidence l’interpolation.

Tous ces récits, d’ailleurs, se succèdent gauchement, sans lien apparent, sans préparation, ni transition. Une aventure terminée, aussitôt commence le récit d’une autre. Le procédé rappelle très exactement celui des peintres gothiques, dont les tableaux nous montrent toutes les figures collées les unes sur les autres, sans aucune notion de la perspective aérienne, sans indication de plans, et dans lesquels tous les objets, êtres animés ou accessoires, sont traités pareillement, avec un égal souci d’exactitude et un égal respect de la vérité, comme s’ils avaient la même importance dans l’ensemble de la composition.

Le poète recueille, dans les livres ou les récits arrivés jusqu’à lui, tout ce qui se rapporte au héros qu’il veut chanter; et, avec une conscience naïve que rien ne trouble ni n’émeut, il nous redit tous ces événements, petits et grands, sans nous faire grâce d’un détail. C’est le défaut commun à toute la littérature du moyen âge ().

Et cependant, pour qui sait lire intelligemment, que de pages excellentes, que de figures aimables, que de traits de caractère finement observés et marqués d’un trait étonnamment juste, quelle vigueur parfois et quelle sûreté de l’expression, et que de charme dans ces récits broussailleux!

Ainsi, dans le poème de Perceval, malgré la prolixité fatigante des récits de combats qui se succèdent sans interruption, malgré l’abondance inutile des aventures où notre héros joue invariablement le rôle de vainqueur, on est saisi à tout moment par quelque scène contée à ravir, pleine de choses délicates ou fortes admirablement exprimées. Et ces pages se détachent lumineuses sur cet ensemble uniforme et monotone.

L’un des plus séduisants est le récit des amours du héros et de la belle Blanchefleur.

Dans la première partie, Chrétien nous avait montré Perceval arrivant au château de Beau-Repaire où tout est ravagé, si bien que le château ne mérite plus que le nom de Château-Dévasté. C’est là qu’il voit pour la première fois Blanchefleur; mais il est encore si naïf, il est si gauche, il parle si peu qu’on le croit niais et muet. La nuit, Blanchefleur songe à ce beau chevalier; elle va le trouver et lui conte ses malheurs; le lendemain, le château doit être rendu, Blanchefleur sera livrée au brutal agresseur qui veut l’épouser malgré elle; le poète déroule ici une de ces scènes de séduction naïve et charmante, où l’abandon confiant, les charmes de la pudeur se mêlent à une coquetterie douce, railleuse et fine, qui fait un gracieux contraste avec la gaucherie, l’ignorance, la simplicité de l’adolescent Perceval. Perceval s’en va de Beau-Repaire comme il était venu, mais l’image de Blanchefleur reste gravée dans son esprit, il vaincra pour elle, et terrasse, en effet, le tyran qui la persécute.

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Ograniczenie wiekowe:
0+
Data wydania na Litres:
16 stycznia 2025
Objętość:
316 str. 111 ilustracji
ISBN:
4064066327828
Wydawca:
Właściciel praw:
Bookwire
Format pobierania:

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