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Mathilde de Saint-Vidal

Amour et devoir


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066331313

Table des matières

A MA FILLE

AMOUR&DEVOIR

L’AMOUR

LE DEVOIR

EXTRAIT DU CARNET DE GILBERT.


A MA FILLE

Table des matières

Mon enfant, je n’atteindrais pas mon but si, après avoir lu ce récit, tu espérais rencontrer en ce monde la personnification de l’idéal.

Certainement l’amour vrai et la culture des dons qui nous ont été accordés par le Créateur, sont les biens les plus dignes de notre ambition, car ils ne meurent pas avec nos jours.

Mais la satisfaction la plus durable qu’il y ait ici-bas, est la conviction que notre conduite est sanctionnée par notre conscience et que nous marchons dans la voie tracée par nos devoirs.

Au milieu des réalités souvent douloureuses de l’existence, le travail est une force et une consolation; or, quand on veut transporter ses pensées dans le domaine de la fiction, il est préférable de les élever vers tout ce qui est pur et grand.

Sans doute la perfection n’est point de ce monde, mais ce serait en quelque sorte enlever jusqu’au courage de la régénération que de renoncer à opérer dans son cœur des révolutions salutaires qui servent à nous rapprocher tous les jours davantage du but éternel auquel nous devons aspirer.

MATHILDE DE SAINT-VIDAL.

Arcachon, juin1874.


AMOUR&DEVOIR

Table des matières

Excelsior!

JOURNAL D’ISABELLE

Le Vallon près de H., 18juin1868.

Quinze jours se sont écoulés depuis mon arrivée ici! J’ai dit adieu à ma mère et à ce paisible village où s’est passée mon heureuse jeunesse. Oui, j’ai marché dans la vie jusqu’à l’âge de dix-sept ans, le cœur confiant dans l’avenir. J’ai pu croire un instant que le bonheur était la réalité et la douleur une fiction.

L’illusion n’a pas duré!

Atteinte par une fluxion de poitrine, ma petite sœur est morte dans l’espace do peu de jours. Il y a des natures que les chagrins usent plus vite que les fatigues, ma mère fut du nombre; la douleur affaiblit sa santé. Elle était à peine remise de ce coup affreux quand mon frère Philippe quitta la maison pour aller à Paris continuer ses études médicales.

Cette séparation fut cruelle, un premier chagrin rend le cœur si anxieux! Nous savions que Philippe emportait un sincère désir d’apprendre, mais il était ardent et léger; saurait-il se gouverner tout seul, lancé dans ce grand tourbillon de Paris? De toutes les épreuves qui nous étaient réservées, la plus grande était encore à venir. Déjà, depuis quelques mois, nous remarquions, ma mère et moi, une altération graduelle dans le caractère et dans la santé de mon père. Enfin, un jour, ne pouvant plus contenir le fatal secret qui oppressait son cœur, il nous annonça la ruine. A ce moment de crise ma mère retrouva ses forces, elle se fit brave contre l’adversité afin de soutenir le moral de mon père qui était complètement abattu. Mais, hélas! le mal était plus terrible que nous le pensions. Mon père, qui avait usé ses forces et son esprit par trop de travail et d’incessantes préoccupations, succomba à la suite d’une fièvre cérébrale, pendant laquelle le délire fut continuel. Il nous laissait privées de ressources et du seul appui dont le dévouement ne s’était jamais démenti.–Philippe, tout entier à ses études, ne gagnait rien encore. Fallait-il renoncer pour lui à cette carrière choisie depuis si longtemps et pour laquelle une vocation sérieuse est indispensable?–Il l’aurait fait et serait entré dans quelque bureau à cent francs par mois si ma mère l’en eût prié. Mais quel écueil grave, que de détourner de sa voie un jeune homme qui s’y est lancé avec conviction. Un sacrifice restait à faire et j’ai eu le courage de le proposer. Il s’agissait de nous séparer, ma mère et moi. J’avais reçu une éducation très-soignée, obtenu mes diplômes, je pouvais chercher une place d’institutrice; ma mère y consentit pressée par la nécessité. Dieu bénit mon courage et protégea mes desseins, au bout de peu de temps je fus informée qu’une situation avec deux mille francs d’appointement m’était proposée. J’acceptai, malgré certains écueils qui m’étaient signalés dans la position qu’on m’offrait. Il y a des heures dans la vie où nous sommes soutenus par une énergie factice qui nous fait défaut tout à coup. Tel a été le cas pour moi, je suis partie en brave, plus tard le découragement est venu s’asseoir à mes côtés. –Je sens que le combat sera rude. A part les grandes douleurs, il y a dans les positions subalternes des rébellions d’amour-propre qui tiraillent l’esprit. Il faudra apprendre à devenir humble, non seulement de forme, mais de fait.

23 juin.

Je me demande parfois si tous les événements qui se sont déroulés devant moi depuis trois ans sont bien réellement arrivés ou si je ne suis pas le jouet d’un rêve affreux. Perdre des êtres tant aimés et passer d’une position brillante à la misère. La ruine! mot vague pour ceux qui n’y ont jamais réfléchi. Je connais à présent la signification de ce nom. Je l’ai vue faire pâlir des fronts bien-aimés et se montrer avec tous ses attributs. Violation des souvenirs, abandon des faux amis, révoltes de l’orgueil, rien n’y a manqué! Dieu était là, heureusement, qui n’a pas permis que mon âme fît naufrage dans ce grand désastre.

La grande maison, où je me trouve actuellement, me fait l’effet d’une chartreuse; ses habitants me paraissent mornes et tous les objets qui m’entourent sont corrects et réguliers. Le jardin est irréprochable, les massifs sont alignés, je croirais presque que les fleurs y poussent plus droites qu’ailleurs. Les bancs sont scellés en terre à des distances respectueuses, point de chaises mobiles qu’on place à sa guise dans un petit coin abrité!–La maison est un bâtiment carré sans aucun style d’architecture, à l’intérieur elle est claire et spacieuse, les pièces mieux arrangées pourraient même être gaies si leurs habitants savaient l’être. Passons maintenant aux portraits de la famille qui sous le rapport des volontés me paraît se résumer en une seule personne: Mme Darcy. Sous son pouvoir tout doit marcher à la baguette; elle est encore belle malgré la cinquantaine qui approche. Grande, le teint fort blanc et des cheveux noirs bien conservés. Les traits sont fins, mais rigides. Rien d’avenant ni de gracieux dans sa physionomie. M. Darcy est petit, très-coloré, il a toujours l’air de l’homme le plus pressé du monde et il passe dans sa maison plus qu’il ne s’y arrête. M. et Mme Darcy ont eu quatre enfants dont un est mort il y a trois ans. C’était une fille de seize ans, personne ne m’en a parlé, sauf Eva mon élève, qui a maintenant l’âge auquel sa sœur. est morte. Cette chère enfant pour laquelle j’ai été appelée ici est grande, maigre et point jolie. Mais ce qui donne du charme à sa figure ce sont ses beaux yeux bruns pensifs. Son expression habituelle est triste et contrainte, elle tâche de prendre des airs d’indifférence, mais en réalité je crois qu’elle sont profondément et qu’elle souffre de la froideur de sa mère à son égard. Elle m’intéresse déjà beaucoup, je désirerais qu’elle pût s’attacher à moi et je lui prouverai qu’il fait bon aimer et être aimée sur cette terre. Éva m’a peu parlé de ses frères, pourtant j’ai cru remarquer qu’elle avait une préférence marquée pour l’aîné, M. Gilbert, qui doit arriver ici incessamment. Le second, M. Roger, dont Mme Darcy paraît très-fière, est à Paris et a embrassé la carrière militaire.

–28juin.

Il est onze heures du soir. Toute la maison est plongée dans le calme le plus parfait. Moi seule je veille, je sentais un vif désir d’écrire, de causer avec moi-même, de laisser un peu courir mes pensées que je retiens captives tout le long du jour. La tâche que j’ai entreprise, est difficile; car renoncer à soi-même, à ses goûts personnels pour se consacrer entièrement à une enfant qui vous est presque étrangère, cela me paraît une rude mission. N’importe! je l’ai acceptée, il faut que je l’accomplisse. Ce soir mon imagination m’entraînait vers le passé! 0puissance du souvenir, quelle magie tu possèdos de pouvoir ainsi faire revivre tant de scènes pour toujours tombées dans l’ombre. Une des choses que je regrette le plus, c’est l’étude de mon piano; il y en a bien un ici dans la bibliothèque, mais il m’a l’air d’y être à titre de meuble et non d’instrument. Eva n’a pas de goût pour la musique, elle préfère le dessin dont son frère Gilbert lui avait, paraît-il, donné les premières notions avant son départ. Ce frère, qu’elle aime, je crois, passionnément, est arrivé ici ce matin; mais je ne l’ai point aperçu, car il est allé dîner chez sa grand’mère, Mme Rigal, avec M. Darcy. Minuit sonne à l’église voisine, je puis voir de ma fenêtre le paisible petit cimetière qui l’entoure. Il fait une belle nuit tiède et sereine; hélas! comme cette paix et cette harmonie de la nature s’identifient peu avec le trouble que je ressens. Il y a des heures amères dans la vie, où notre esprit à la torture disloque tout ce qui fait son soutien et traite de folie jusqu’aux plus beaux principes qui lui servent de guide. Plus on réfléchit alors, plus on souffre! Mais à quoi bon perdre ainsi ses forces dans une énervante contemplation de ses misères? Prions plutôt pour obtenir le courage et la soumission.

Gilbert Darcy à Armand de Saville.

Le Vallon, 30juin1868.

Cher ami, quelques mots pour vous annoncer mon arrivée. Le grave sujet que je suis venu traiter ici, n’a point encore été abordé! Pourtant je n’ai pas de temps à perdre, mais je ne me fais pas la moindre illusion sur la réception qui m’attend. Jusqu’à présent il n’a guère été question que de la maison Leverdet et Cie. Pas un mot sur vos lettres ni sur les articles des journaux où il est question de moi.–Mes parents m’ont accueilli très-froidement, j’en ai été affligé! J’aurais dû me souvenir qu’ils faisaient exception à la règle commune, et que je ne leur avais jamais vu témoigner grande tendresse à leurs enfants. Combien de temps aurais-je à attendre ici? je l’ignore. Je vous envie d’être resté dans ce milieu artistique d’où j’ai eu tant de peine à m’arracher. Heureusement pour mon courage et ma persévérance, j’ai des principes que vous ne partagez guère. Je suis de l’avis du poëte qui a dit: «A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.» –Je crois, en effet, qu’il entre dans le plan divin que nous fassions constamment grandir notre être moral et que tout ce qui est en nous susceptible de perfectibilité soit dans un état constant de progrès. La lutte et l’épreuve sont, à mon sens, les deux leviers du génie. Pour que notre intelligence se forme à la réflexion, il faut qu’elle rencontre des sujets de contradiction. Pour qu’une vocation soit sérieusement révélée, il faut que celui qui la porte en son sein ait vu des obstacles se dresser sur sa route et que pour l’amour de son idée il se soit senti de force à les surmonter. Comment se fier à une affection qui n’a jamais su vous donner aucune preuve de son existence? Que serais-je devenu durant ces cinq années, pendant lesquelles j’ai consacré à mon art tous mes instants de liberté, si j’avais été maître absolu de mon temps et si toutes les portes s’étaient facilement ouverles devant moi? Qui sait si je n’aurais pas suivi le sentier dangereux où tant d’autres se sont égarés? J’ai souffert, c’est vrai; j’ai dépensé mes forces, plus que la raison ne m’y autorisait, mais ma conscience est à l’aise, car j’ai grandi au lieu de baisser. Vous avouerez bien vous-même, aimable sceptique, que soutenu par une force issue, j’en suis certain, de ce Dieu dont vous niez l’existence, j’ai pu résister au dé-Gouragement. Vous le voyez, Armand, je viens encore de vous parler de Dieu: de grâce ne souriez pas, surtout devant, moi qui vous sais malheureux. Car vous n’êtes pas de la race des indifférents; vous souffrez, c’est ce qui me console et me fait espérer votre guérison. Je vous quitte en vous promettant pour bientôt le résultat de la conversation que je vais provoquer avec mes parents et qui entraînera, je le crains, une scène douloureuse.

Soyez certain que je n’oublierai jamais vos encouragements si précieux.

JOURNAL D’ISABELLE

Le Vallon, 10juillet, 1868.

Avant-hier un orage a éclaté dans la maison. J’entends par orage une scène violente qui a eu lieu, paraît-il, entre M. Gilbert et ses parents. Ma pauvre Eva en a été souffrante toute la journée et comme je restais auprès d’elle, elle m’a ouvert son cœur et m’a appris le sujet de la discussion. Son frère, m’a-t-elle dit, est venu ici, dans le but de demander à ses parents leur consentemenl au choix de la carrière à laquelle il veut se vouer entièrement et qui est la peinture.–Eva m’a raconté que, déjà comme enfant, son frère avait des dispositions toutes particulières pour le dessin; mais, à l’âge de dix-huit ans, ce goût s’étant manifesté d’une façon sérieuse, ses parents, effrayés à la pensée que leur fils allait se lancer dans une voie artistique, avaient fait tous leurs efforts pour l’en détourner. D’abord on le fit voyager, puis après M. Darcy l’envoya à Paris chez un de ses amis qui le plaça dans ses bureaux. Seul à Paris, libre de ses loisirs, M. Gilbert qui n’avait pas abandonné ses études pendant ces quatre années de séjour en Allemagne et en Angleterre, s’y consacra plus que. jamais, revenu dans cette capitale, centre de toutes les ressources. Plusieurs fois il écrivit à ses parents pour les supplier de lui laisser quitter M. Leverdèt afin de pouvoir donner tout son temps à son art, mais ils refusèrent absolument. Son frère M. Roger et un de ses amis sont venus assurer à M. et Mme Darcy que la vocation de M. Gilbert était incontestable, que son talent lui avait déjà attiré des succès et qu’il pouvait se créer un nom; toutes les démarches ont été superflues et ils ont invariablement répondu qu’ils se brouilleraient avec leur fils s’il suivait une telle carrière. Comme Eva achevait de me donner tous ces détails, M.. Gilbert est entré dans la chambre de sa sœur; à l’expression anxieuse qu’il avait le matin, avait succédé une physionomie calme, et il nous salua avec un sourire. Je voulais me retirer pour les laisser causer plus librement, mais Eva me retint et expliqua à son frère qu’elle venait de me mettre au courant de la situation: la pauvre enfant était très-agitée.

«–Calme-toi, je reste, lui a dit M. Gilbert; il y a eu une grosse tempête, mais je viens de m’apaiser par une course de deux heures à cheval, et à présent mon parti est bien pris.

«–Alors tu as renoncé à la peinture? a dit Eva d’un air attristé.

«–Renoncer? moi renoncer à la peinture!» s’est-il écrié en se levant et en arpentant la chambre, «tu n’y penses pas, Eva, je ne saurais renier aujourd’hui ce que j’aimais hier.

«–Mais alors?» fit-elle en le regardant avec ses grands yeux humides.

«–Alors,» reprit-il, «c’est bien simple; mes parents exigent de moi que je renonce pour une année à Paris, à ma vie d’atelier, à mes connaissances qu’ils traitent de pernicieuses; mon père veut me garder près de lui dans son bureau, il me fera travailler sous ses yeux et il se figure conjurer ainsi ce qu’il appelle mes fantômes. J’ai consenti parce qu’il était de mon devoir de donner cette marque de déférence à leurs désirs, mais j’ai stipulé une condition qui est celle-ci:

c’est que l’année écoulée, si mes intentions présentes n’avaient pas varié, ils me laisseraient alors partir avec leur consentement. Je ne veux pas, tu le comprends, a-t-il repris après un instant de silence, que ma vocation soit un motif de désunion entre mes parents et moi, ils demandent un sacrifice de ma part, je le leur offre volontiers. Une vie de satisfaction et de repos d’esprit ne sera pas payée trop cher par une année d’épreuve.» En face d’une résolution si sage, Eva a laissé paraître sa joie à la pensée de conserver son frère une année auprès d’elle.

M. Gilbert, à part ce que j’ai pu admirer de son caractère, me paraît être un homme très-intelligent et très-instruit dont la conversation est remplie d’intérêt. Il doit beaucoup souffrir de l’égoïsme de ses parents. C’est une grave erreur qui se rencontre dans bien des familles, les parents se figurent que leurs enfants ont dû fatalement hériter de leurs goûts et de leurs aptitudes et, au lieu de les élever en vue de leur intérêt et de leur bonheur individuel, ils les sacrifient à leur ambition ou à leurs préjugés.

Gilbert à Roger.

Le Vallon, 15juillet1868

Mon cher Roger, je viens te prier d’avertir ma concierge que les deux chambres que j’occupais sont à louer; tu transporteras chez toi le peu de bagage que j’y avais laissé. Paris ne me reverra pas d’un an; et quand j’y retournerai, je tâcherai de trouver un appartement plus rapproché de mon atelier. Il doit te tarder de savoir ce qui s’est passé ici; ainsi que nous l’avions prévu ensemble, la scène a été terrible. Notre père a été relativement plus calme que je ne m’y étais attendu, mais notre mère qui me parait moins tolérante que jamais, s’est bravement mise en colère pour deux, se retranchant toujours derrière les opinions de son mari auquel elle a, je crois, enlevé toutes celles qui lui étaient personnelles pour mettre les siennes à la place. Les questions d’intérêt ont été vivement débattues, pas moyen de leur faire entendre que l’intérêt le plus grand pour moi était celui d’avoir la liberté de vivre à ma guise et dans le milieu qui me donne satisfaction. J’ai été traité cornm& Je plus ingrat des enfants; comment puis-je me permettre d’avoir des goûts sans l’autorisation de ma mère? Ah! cela me fait mal d’en parler ainsi! Comme je l’aurais aimée, si elle eût été une vraie mère pour moi!

Tous mes raisonnements, que j’ai développés avec le plus de calme possible, ont été taxés d’impertinence; j’étais quasi fou, m’a-t-on dit, non seulement je perdais volontairement une position assurée, mais encore je manquais un établissement avantageux, car au milieu de toutes les autres combinaisons on avait aussi disposé de mon cœur, qui était, paraît-il, destiné à se ranger un de ces matins sous les lois de Mlle Marie Leverdet. Du coup j’ai bondi, c’était trop fort, assez de marchés comme cela, car de tous, celui-là serait bien le dernier dont je serais capable., Il me semble pourtant que je n’étais pas venu faire une démarche bien déraisonnable; tout ce que je demandais se résumait en ceci, que ma nouvelle carrière qui leur paraît si extraordinaire ne fût pas le prétexte d’une rupture entre mes parents et moi. Je n’implorais ni protection morale, ni secours d’argent, rien, qu’un consentement donné avec bienveillance et qui eût été reçu avec gratitude. Cette certitude, que j’avais désormais choisi la peinture pour profession, choix que j’étais en droit de faire puisqu’elle suffisait à me faire vivre. selon mes goûts modestes, a fait l’effet d’une monstrueuse détermination. Avoir un fils artiste pour ne pas dire bohème, il y avait bien là de quoi faire rentrer ’sous terre tout l’orgueil mal placé de mes ancêtres! cela a été un argument de ma mère. Quant à mon père il m’a déclaré que je l’avais toujours-trompé et que j’étais indigne d’avoir de bons parents.

«–Eh quoi! lui ai-je répondu, vous appelez ce que j’ai fait, vous avoir trompé? N’est-ce point assez de cinq années de luttes et de tiraillements pour m’appliquer à des affaires qui m’étaient antipathiques, dans le seul but de vous plaire? faut-il encore que je reçoive des reproches, lorsqu’à bout de forces, je viens vous faire part de mes résolutions?» Quand je pensais à la persévérance et à l’activité que j’ai dû déployer, pour concilier les exigences de M. Leverdet avec. mes autres travaux, mes longues courses du bureau à l’atelier, mes veilles de la nuit passées à l’étude, je me sentais franchement indigné; car si j’eusse fait des dettes, ou que je fusse venu apporter une tache à l’honneur de notre nom, on n’aurait pu me traiter différemment. Et pourtant, toi, Roger, qui as connu ma vie, tu sais que j’ai pu résister, non pas quelques jours, mais cinq années à toutes les tentations de plaisir et de distractions pour m’appliquer à des travaux presque constants. J’ai puisé mes seuls encouragements dans la sympathie de certains artistes dont les noms sont bien connus et dans l’amitié d’Armand qui n’a jamais douté de mes succès. J’ai écrità ce brave ami pour quelles raisons j’étais obligé de demeurer ici un an, en le priant de t’en faire part. Si, au prix de ce sacrifice, j’obtiens ma liberté, je ne veux pas me plaindre. Mais un instant, je te l’avoue, j’ai failli céder à l’emportement qui grondait en moi:– j’étais exaspéré de ne rencontrer que des entraves là où je n’aurais dû trouver que des soutiens. Notre chère petite Eva me paraît souffrante. Mon père a pris le sage parti de faire venir pour elle une institutrice de bonne famille qui lui sera, je l’espère, une agréable société dont elle a bien besoin.

JOURNAL D’ISABELLE

Le Vallon, 25 juillet1868.

Les journées s’écoulent lentement, la chaleur nous suffoque. Je ne sais si l’atmosphère est réellement pesante, mais il me semble que nous vivons sous une influence oppressive. La présence du fils aîné, ramené dans sa famille après tant d’années d’absence, n’a apporté nulle gaieté dans ce triste intérieur. Seule, Eva y a gagné de la joie. J’augure beaucoup de bien pour elle de la présence de son frère. Elle lui porte une affection enthousiaste, qui ne peut être que salutaire aux besoins de son cœur si contraint par ailleurs. Ce qui me plaît chez Eva, c’est qu’elle aime son frère pour lui, avant de l’aimer pour elle, c’est-à-dire pour l’agrément qu’il lui procure. Car aimer par égoïsme, c’est abaisser la plus noble des facultés au lieu de l’épurer. Eva voit réalisé dans son frère le héros de ses quinze ans: héros de paille, en général, que bien des jeunes filles construisent dans leur imagination et qui nuit au développement harmonique de leurs facultés. Le cœur, hélas! se laisse facilement séduire par de fausses apparences et il prend souvent ses premières sensations pour des réalités destinées à remplir sa vie entière. Quand arrive la désillusion et que le bonhomme de paille se met à brûler, c’est un moment redoutable pour les imaginations ardentes. Plus on était monté haut, plus il faut redescendre. La chute laisse parfois des cicatrices profondes. La vérité, avec sa hache inflexible, abat autour de nous les buissons où s’étaient attachées les fleurs de nos espérances. On reste tout dépouillé et l’âme est saisie de froid. Béni soit donc le sentiment fraternel qui anime ma petite élève, se donner est pour certains cœurs un besoin urgent et au moins le sien ne gaspillera pas dans le vide ses purs trésors.

Dimanche dernier, pour la première fois depuis mon arrivée, j’ai franchi les limites de la propriété. Nous sommes allés dîner chez Mme Rigal, la mère de M. Darcy. Nous partîmes vers deux heures en voiture découverte par un temps radieux. J’étais éblouie par la beauté du paysage qui se déroulait sous nos yeux à mesure que nous avancions. Mais je tenais en bride mon enthousiasme, sentant par instinct qu’il n’aurait pas d’écho parmi ceux qui m’entouraient. Nous gravissions une côte fort raide, les chevaux accablés par la chaleur avançaient lentement. Mme Darcy sommeillait, M. Darcy lisait son journal et Eva se tenait penchée vers son frère qui crayonnait dans son album malgré les secousses de la voiture. Tout à coup, à un brusque tournant du chemin, le panorama fut si beau que je ne pus retenir une exclamation admirative. Je m’en repentis aussitôt; personne ne bougea, sauf M. Gilbert qui leva la tête et me regarda avec cette attention persistante qui m’avait déjà frappée le jour où nous nous sommes trouvés ensemble dans la chambre d’Eva. Son regard n’a rien d’impertinent, mais il est tellement profond et scrutateur que je le trouve désagréable. La propriété de Mme Rigal est fort jolie, le lierre et le chèvrefeuille grimpent tout autour de la maison, qui est d’un style ancien. Mme Rigal est veuve pour la seconde fois, elle a l’air doux et m’a accueilli avec bienveillance. Comme nous nous promenions dans le jardin, Eva et moi, nous avons trouvé M. Gilbert qui dessinait, assis sur un banc un peu à l’écart. En arrivant près de lui, Eva s’est emparée de son album. «Ah! s’est-elle écriée, en regardant la feuille sur laquelle il travaillait, c’est le point de vue que Mlle Denevers a si fort admiré pendant le trajet.»

«–Auriez-vous pu le reconnaître, mademoiselle?» dit-il, en me faisant passer l’album.

«–Parfaitement, répondis-je.» En effet, c’était frappant. Nous sommes revenus ensemble vers la maison, et le dîner a été plus agréable que ceux que nous faisons au Vallon. Sûrement, Mme Rigal doit répandre autour d’elle une saine et heureuse influence. Le retour dans la soirée a été délicieux. Ce paysage qui m’avait déjà paru beau sous les rayons brûlants du soleil, avait plus de poésie encore vu à la pâle clarté de la lune qui versait sur la terre ses longs reflets d’argent. Ce mystérieux repos de la nuit invitait à la méditation, et je sentais mon âme s’élever vers ces régions infinies où nos douleurs seront apaisées.

Armand de Saville à Gilbert Darcy.

Paris, , 25juillet1868.

Mon cher Gilbert, votre société me manque terriblement. Non-seulement parce que vous avez des dons naturels d’esprit et d’intelligence, mais surtout, parce que vous avez des idées personnelles, qualité rare de nos jours. Peut-être serez-vous moins trompé que bien d’autres par la raison que vous prêtez aux gens des vertus qui leur donnent l’envie de les acquérir. Je vous admire vous carrant dans vos bienheureuses utopies. De tout autre j’en rirais probablement; de vous, je respecte et je m’incline, car la vie est dure à votre égard, mais la virilité de votre belle nature lui tient tête en la regardant résolûment en face. Eh quoi! on vous sacrifie à un égoïsme et à des préjugés que je ne qualifierai pas; on vous traite comme un enfant qu’on garde à vue dans la maison, et vous acceptez tout sans murmurer. De quelle pâte êtes-vous donc fait? Votre lettre m’a fourni plus d’un sujet de réflexion. Même dans cette année d’épreuve et d’arrêt que l’on vous impose, vous voyez un moyen de progrès et d’avancement. Votre caractère ne se dément pas, je vous ai vu demeurer ferme au milieu des plus charmantes tentations. Ceci me donne à songer que les gens qui ne pensent pas au mal, sont beaucoup moins soupçonneux à l’endroit des autres, leur clairvoyance ne va guère au delà de ce qu’ils éprouvent. Cette confiance a son bon et son mauvais côté, car là où vous restez calme sans vertige ni égarement, un autre se trouble, chancelle et tombe tête baissée dans le gouffre. La vie de Roger en est un frappant exemple. Je ne suis pas si philanthrope que vous et je plains davantage votre frère que la personne dont nous avons parfois causé! Roger a fait une folie! qui lui créera des difficultés pour sa liberté à venir. Or, si vous aviez un peu mieux observé l’attitude de votre frère auprès de votre séduisant modèle, vous auriez vite compris qu’il ne comptait pas s’en tenir, comme vous, à une admiration platonique. Quant à vos tentatives d’éducation sur cette jeune femme, je les blâme complétement; car avec l’instruction vous développerez dans son esprit des aspirations irréalisables. Sur ce, je termine mon discours en vous disant au revoir, car je compte aller vous surprendre et vous dire toute la pitié que m’inspire votre réclusion.

Gilbert Darcy à Armand de Saville.

Le Vallon, 20août1868.

Mon cher ami, vous me plaignez, et vous avez raison. Je mentirais en vous disant que je ne souffre pas de la privation de mes études. Tenez votre promesse et venez nous voir. S’il m’était accordé de pouvoir travailler, j’aurais trouvé ici le type pur et idéal que j’ai en vain cherché jusqu’à ce jour, pour la création d’une Béatrice. Nous ne sommes guère d’accord en ce qui concerne Roger et Adeline. Je vous le répète, la pauvre enfant est plus à plaindre qu’à blâmer. Elle n’a jamais connu ses parents. Après avoir été élevée à la campagne, chez sa nourrice, qui était, paraît-il, généreusement payée, on l’a mise en apprentissage à Paris chez une fleuriste, de mon voisinage. Vous savez comment Roger en devint amoureux; elle n’avait pas dix-sept ans alors. Dans ces relations depuis deux ans, et surtout depuis la naissance du petit Gaston, Adeline a prouvé qu’elle joignait à ses attraits physiques de réelles qualités morales. J’ai profité, il est vrai, de mon influence sur elle pour l’engager à travailler afin d’être plus capable d’élever son fils et de pouvoir, le moment venu, n’être pas trop au-dessous du niveau de son mari. Car il faut espérer que Roger légitimera Gaston et épousera Adeline, si elle continue à se bien conduire. La faute commise par mon frère n’est si tolérée dans nos mœurs que parce que les conséquences fâcheuses qui en résultent ne retombent jamais en général sur la tête du vrai coupable. C’est si commode de continuer à mener gaîment la vie sans s’inquiéter du passé, sans comprendre que l’abandon est, dans certains cas, une lâche désertion du devoir. On n’a pas le droit d’introduire en ce monde, et dans une société régie par des lois, un être auquel on ne veuille assurer une position régulière, donner un nom et constituer des affections. Il me paraît souverainement injuste qu’une créature porte toute sa vie le châtiment d’une faute dont elle n’est pas responsable. C’est un fait contre lequel proteste en moi tout ce qui s’y trouve d’équitable. Les hommes veulent être les maîtres, les chefs; ils font et défont les lois et Dieu sait si dans le nombre on en rencontre d’assez absurdes. Ils veulent tout diriger et se posent comme supérieurs vis-à-vis d’un sexe qu’ils qualifient de faible. Il faut alors qu’ils aient des vertus indiscutables, une conduite conforme à leur prétendue supériorité; car du moment où la balance n’est plus en équilibre, ils n’en sont que plus sévèrement jugés par celles auxquelles ils voudraient toujours pouvoir en imposer. Avant donc de condamner les autres, faisons un peu notre propre procès. Il se pourrait qu’il fut long, obscur, embrouillé; aussi de préférence nous le laissons dormir. Je sais que ma lettre va vous faire hausser les épaules; n’importe, j’ai le courage de mes opinions et je ne désespère pas de vous les faire partager un jour.

JOURNAL D’ISABELLE

Le Vallon, 15septembre1868.

Je deviens demoiselle de compagnie, car Eva presque toujours souffrante prend à peine quelques leçons. La chère enfant me témoigne une affection touchante. Mme Darcy ne me parle guère, elle est fort occupée de bonnes œuvres; je n’ai jamais pu beaucoup apprécier ces gens qui dépensent tout au dehors et ne gardent rien pour leur intérieur. Mme Darcy est du nombre, elle aime les bonnes actions qui la mettent en relief, mais elle n’a nul souci de rendre heureux ceux qui l’entourent. Que d’individus moulés sur ce type! Ils sont sous les armes pour les jours de combat mémorable, pour les grands événements, qui parfois ne se rencontrent jamais dans tout le cours d’une existence; mais à côté de cela ils sont dépourvus de tact et de tendresse pour tout ce qui concerne la vie quotidienne. Ils parleront facilement de se jeter au feu pour vous, mais pas une fois ils ne vous tendront la main de façon à vous faire croire à leur affection. On oublie trop souvent que la vie se compose de petites choses et que ces riens ajoutés ensemble finissent parfois par former le total du bonheur ou du malheur dans l’ordre moral. Mais je me laisse entraîner par mes réflexions, tandis que je voulais parler d’Eva. Son état maladif m’inquiétait depuis plusieurs jours, mais je ne savais à qui confier mes craintes. Heureusement que M. Gilbert s’est alarmé comme moi. Le village voisin n’offrant guère de ressources sous le rapport médical, M. Gilbert a obtenu de ses parents l’autorisation de faire venir de Paris un jeune médecin de ses amis dans lequel il a la plus grande confiance. M. Albert Morin vient de passer ici une huitaine de jours, pendant lesquels il a observé sa jeune malade avec grande attention. C’est un homme de trente-cinq ans environ, d’un extérieur froid, aux manières réservées, doué d’une physionomie intelligente. Il a su gagner la sympathie d’Eva qui a volontiers causé avec lui. M. Gilbert m’a un peu parlé de son ami qui est, paraît-il, un travailleur infatigable, sans ambition et amoureux de sa science. Je n’ai point osé, pendant ces quelques jours, parler à M. Morin de mon frère pour lequel il serait, j’en suis certaine, une connaissance précieuse. Philippe est si jeune, si ardent, que ma mère serait heureuse qu’il eût un ami sérieux. M. Morin doit revenir dans un mois pour rester encore quelques jours auprès d’Eva; j’essayerai alors de prendre courage pour l’intéresser à mon frère. J’aurais bien prié M. Gilbert de parler pour moi à son ami, mais dès que je veux lui adresser la parole il a une manière de me regarder qui paralyse les mots sur mes lèvres.

Le Vallon, 20septembre1868.

J’ai eu hier soir une émotion dont je garderai le souvenir. M. et Mme Darcy étaient à un grand dîner chez la famille de Lussy, nos plus proches voisins. Eva, à laquelle M. Morin a recommandé des distractions, était allée avec ses parents. J’avais donc dîné seule dans ma chambre; mais le soir, ayant aperçu tous les domestiques dans le jardin, je me suis enhardie au point de descendre dans la bibliothèque avec l’intention de faire un peu de musique. La bibliothèque est de toutes les pièces de la maison celle que je préfère; car elle offre un certain confort et est égayée par le voisinage de la serre avec laquelle elle communique par de grandes portes vitrées. J’avais déjà joué depuis une heure et j’allais commencer à chanter quand les bougies du piano qui n’éclairaient que très-faiblement cette vaste pièce sont venues à s’éteindre. Je me suis trouvée dans une quasi obscurité, ne recevant plus pour toute lumière que les rayons de la lune qui se reflétaient dans les vitrages de la serre. Pourtant je ne pouvais me résigner à quitter sitôt cet instrument dont j’avais été privée pendant si longtemps. Alors, je me mis à chanter de mémoire cette délicieuse mélodie de Shubert intitulée les Plaintes de la jeune fille, dans laquelle le sentiment du compositeur et les paroles du poëte sont en si bel accord. Songeant à mon propre abandon, je me laissais aller à dire cette triste ballade avec tout le déchirement de cœur qu’elle comporte. Comme je la finissais, je crus apercevoir, dans la glace qui est au-dessus du piano, une ombre marchant silencieusement dans la erre. Je ne pus retenir un cri d’effroi.

«–Mon Dieu! mademoiselle, vous êtes-vous fait mal?» dit aussitôt une voix à laquelle je reconnus M. Gilbert, et il s’avança dans la bibliothèque.

«–Ce n’est rien,» lui dis-je, très-confuse d’avoir été ainsi surprise. Et je lui expliquai comment, me croyant seule, j’avais été fort effrayée en voyant soudain remuer quelqu’un dans la serre. Pendant que je parlais, il avait allumé un candélabre sur la cheminée. «–Vous .êtes horriblement pâle,» me dit-il en s’approchant du canapé où je m’étais laissée tomber dans ma frayeur, «pourrais-je vous procurer quelque chose pour vous remettre?»

«–Rassurez-vous, lui dis-je, je ne vais pas me trouver mal, une minute de repos et je pourrai monter dans ma chambre.»

«–Je suis vraiment désolé de ce qui est arrivé, a-t-il repris; j’aurais dû vous prevenir plus tôt de ma présence; j’étais déjà installé dans la serre quand vous êtes descendue, mais j’ai eu un tel ravissement en vous écoutant, que j’ai oublié tout le reste.» •

«–C’est très-flatteur, ai-je répondu, et il faut bien payer par un peu de mal un si joli compliment; soyez pourtant persuadé que si j’avais cru être écoutée, je n’aurais point fait de musique; et j’aurais mieux fait de rester dans ma chambre, ajoutai-je plus bas.»

«–Je vous promets que je no suis pas un faiseur de compliments banals, a repris M. Gilbert, je vous dois la meilleure soirée que j’ai passée depuis que je suis ici; du reste, permettez-moi d’ajouter que vous n’avez pas raison en disant que vous auriez mieux fait de garder votre chambre; quand on sent la musique aussi profondément que vous, on se fait non-seulement un plaisir, mais du bien en l’interprétant.»

Je trouvais qu’il disait vrai, j’avais beaucoup joui de cette heure passée en compagnie des grands maîtres; j’aurais aimé causer encore un instant, mais je craignais en même temps de prolonger l’entretien; je me disposais donc à m’en aller, quand, de lui-même, il reprit la parole:

«Malheureusement, me dit-il, je n’ai jamais reçu de leçons de musique, mais je l’aime passionnément et j’en ai beaucoup entendu à Paris; au reste, sans pratiquer, je puis la comprendre et l’apprécier, car tous les arts se touchent plus ou moins par leur grand côté qui est l’expression du beau, que chacun conçoit à sa manière et interprète suivant les dons particuliers qu’il a reçus de Dieu.» Je l’écoutais avec attention, désirant, ce que je fais à présent, pouvoir noter ses paroles que je trouvais si vraies. Je ne pensais plus à m’en aller, car il avait hier soir une manière d’être et de parler si parfaitement naturelle, qu’elle sauvait tout ce que la situation aurait pu avoir de gênant dans ce tête-à-tête imprévu,

«Vous avez, mademoiselle, m’a-t-il dit encore, un talent bien rare à rencontrer chez les musiciennes de nos jours, je ne veux point parler de l’agilité de vos doigts, mais de l’expression que que vous savez communiquer à votre jeu; elle est d’autant plus remarquable que pour exprimer il faut avoir senti et compris, en un mot avoir une âme qui sache se témoigner: or, croyez-moi, ce n’est pas chose commune.»

Là-dessus il m’a quittée en s’excusant de nouveau de la frayeur qu’il m’avait occasionnée. Je me suis immédiatement réfugiée dans ma chambre et je me demande à présent comment il se fait que M. Gilbert ne fût pas à dîner chez Mme de Lussy.

Adeline à Gilbert.

Paris, 30septembre1868.

Pardonnez-moi, monsieur Gilbert, de venir ainsi abuser de vos moments. Mais, dans cette. triste et dernière soirée que nous avons passée ensemble, vous m’avez fait promettre de vous tenir au courant de mes études et de vous donner des nouvelles de votre filleul. J’ai renoncé aux cours publics, ainsi que vous me l’aviez conseillé, et je travaille avec Mme Bertin à laquelle vous avez eu l’obligeance de me recommander. Il me semble que je fais des progrès; Mme Bertin m’a prise en amitié, ce dont je suis toute fière, car on dit que c’est une honnête femme dont chacun parle avec respect. Restée veuve bien jeune encore, elle s’est mise à donner des leçons pour gagner sa vie et élever son enfant. Monsieur Gilbert, moi aussi j’ai un enfant, un fils et peut-être un jour viendra où, sans pouvoir me couvrir de ce titre de veuve, je me verrai abandonnée, non par un mort, mais par un vivant, ce qui est autrement cruel. Et pourtant, j’aurai mon fils, dont il faudra faire un homme et un homme d’honneur, je vous le jure, un homme comme vous enfin, Monsieur . Gilbert: ce sera là toute mon ambition. Si vous saviez comme je me sens triste parfois! où donc s’est envolée cette folle Adeline qui vous a si souvent fait rire? Ah! si votre frère pouvait seulement comprendre combien je l’aime, s’il pouvait être persuadé, que ce n’est ni son nom ni sa position qui ont agi sur moi; mais que je l’ai aimé pour lui-même!

Mon Dieu, par moment, j’en viens presque à souhaiter quelque calamité, une maladie ou un revirement de fortune, qui me permette de lui prouver tout mon dévouement. Je me demande si mon amour même ne me rend pas ennuyeuse, depuis que je deviens plus sérieuse et plus instruite, depuis que je réfléchis davantage sur toute chose, Roger paraît m’aimer moins. Il est vrai que je ne suis plus aussi jolie qu’avant la naissance de Gaston.–Je deviens positivement stupide à force de vouloir être aimable; les moindres mots me vont droit au cœur; autrefois je n’étais pas si sensible, vous vous souvenez, n’est-ce-pas? un vrai pinson sur sa branche chantant du matin au soir. Hélas! comme cela a vite passé! Pour vous en donner une idée, vous allez juger de ce fait.

Dimanche dernier, un temps radieux; tout Paris allait aux courses. Naturellement je pensais que Roger n’y manquerait pas et j’avais fait mon deuil de cette belle journée, quand tout à coup à l’heure où je croyais qu’il allait partir, il m’a dit: «Fais-toi belle, je t’amène à la campagne, une journée de grand air fera du bien à Gaston.»–J’étais ravie et bien touchée du sacrifice qu’il me faisait en n’allant pas aux courses, mais cette joie devait se changer en déception. Comme nous arrivions au bas de l’escalier, Roger me regarda pour inspecter ma toilette comme il le fait toujours avant de sortir avec moi et il me dit sur un ton assez sec: «Les rubans de ton chapeau sont horriblement fanés, il me semble pourtant que je te donne assez d’argent pour que tu sois mise convenablement.»

J’ai failli en pleurer; les vilains rubans, il avait raison de les trouver ’fanés, ils étaient affreux, mais je n’osais pas lui dire que le mois tirait à sa fin et que je suis obligée d’économiser sur ma toilette pour payer Mme Bertin.–Qu’en pensez-vous, monsieur Gilbert? Moi qui étais si coquette, faudra-t-il donc que je le redevienne pour lui plaire?

«Si tu ne me trouves pas à ton goût, lui dis-je simplement, sors sans moi.»

«–Es-tu sotte, ma pauvre Adeline, m’a-t-il répondu, crois-tu donc que je vais te laisser à la maison pour un ruban fané? seulement puisque tu sais que j’y tiens, tu devrais davantage veiller à ta toilette.–» Sur ce, il a fait signe à une voiture d’avancer et nous sommes partis. Bonsoir ma gaîté, elle avait disparu. Ah! j’ai bien senti que je n’étais pas en train comme j’aurais dû l’être pour distraire et amuser Roger; il sifflotait entre ses dents comme lorsque quelque chose l’ennuie; et plus j’aurais aimé é lui parler, moins je trouvais de choses à dire. Je m’en voulais de si malle dédommager des plaisirs qu’il aurait pu prendre sans moi, et puis j’étais torturée par cette pensée, qu’il verrait toujours en moi une enfant et non une femme à aimer. Faudra-t-il donc que je me contente d’avoir été son joujou, son caprice pendant de bien courtes années? Et en vérité, comment pourrais-je prétendre à son estime, puisque je suis tombée à ses yeux, comme aux yeux de tous, le jour même où je me donnais à lui! Pardonnez-moi, monsieur Gilbert, de m’être laissé entraîner à un aussi long bavardage. Quand vous écrirez à Roger, parlez-lui un peu en ma faveur, dites-lui bien ce que vous savez, n’est-ce pas, que je ne suis pas mauvaise et que je me sens de force à corriger tous mes défauts pour lui plaire. Gaston va à merveille, il fait ma joie en attendant de faire mon tourment.

Gilbert à Adeline.

Le Vallon, 10octobre1868.

Votre lettre m’a bien touché, ma pauvre enfant, j’aimerais pouvoir vous donner un peu de courage. Je comprends parfaitement les souffrances de cœur et d’esprit qui commencent à vous assaillir. Alors que j’y aurais contribué en vous poussant dans la voie du travail, je ne saurais pourtant m’en repentir. Si votre éducation morale est déjà assez perfectionnée pour cela, consolez-vous par la pensée que vous vous êtes à présent entièrement consacrée à vos devoirs. Cette satisfaction-là ne nous trompe jamais. Je connais tout ce que votre situation a de pénible. Le monde est impitoyable et il crie bien fort sur des fautes qu’il autorise tacitement; la vôtre est de celles qu’on ne pardonne guère à une femme, et en principe on a raison. Seulement, moi qui suis homme et par conséquent faillible, je n’ai pas la prétention de m’ériger en juge et je vous avoue tout franchement que ma sévérité s’applique davantage à celui dont le rôle a été conscient, qu’à vous qui avez été entrainée par votre amour et aveuglée par votre ignorance. Il est fâcheux d’avoir à constater que les hommes qui ont la faculté de l’initiative, prennent très-souvent la mauvaise en pareil cas. C’est donner une triste idée de leur valeur morale à celles qui prennent la peine d’y réfléchir. Vous tremblez pour votre fils; croyez-moi, s’il a une âme honnête, en songeant à vos soins et à vos tend resses, il vous respectera, quoi qu’en puissent penser les hommes. Roger a du cœur, mais je ne vous dissimulerai pas qu’il est léger et que son caractère est faible; il peut se laisser facilement influencer en bien ou en mal. Souvenez-vous, Adeline, que le mal a sur notre misérable nature plus de prise que le bien. Comme votre rôle serait beau et votre faute expiée si vous preniez sur Roger cette autorité douce, cet ascendant persuasif dont les femmes ont le secret et si vous le rameniez ainsi par votre exemple dans la voie du devoir et du travail qu’il me paraît avoir beaucoup désertée depuis quelque temps. Tant de femmes profitentde leur empire pour exploiter les défauts de ceux qui les aiment, surtout dans la– situation où vous êtes placée vis-à-vis de lui, c’est la règle commune. A son insu peut-être, et rendu méfiant par l’expérience de quelques-uns de ses joyeux compagnons, Roger se défie de l’influence que vous pourriez exercer sur lui; tâchez donc d’attirer sa confiance puisque vous faites tout ce qui est en votre pouvoir pour vous en rendre digne. Intéressez-le à Gaston, n’ayez pas l’air de vous en charger d’une manière particulière et de l’élever en dehors de lui; qu’il apprenne à sentir sa responsabilité paternelle et que l’amour de cette petite tête blonde lui inspire des pensées plus sérieuses. Ecrivez-moi souvent et ne craignez pas de m’ennuyer, vous savez que si vous continuez à marcher dans le sentier que je me suis efforcé de vous tracer d’accord avec votre conscience, vous pourrez toujours compter sur mon appui et mon affection.

JOURNAL D’ISABELLE

Le Vallon, 20octobre.

L’automne approche à grands pas. Les jours sont courts déjà et depuis une huitaine il pleut presque sans répit. De grandes rafales de vent viennent secouer les arbres et les dépouiller de leurs feuilles, qui toutes affolées tourbillonnent à travers le jardin. C’est une triste saison qui contribue à me rendre plus triste encore que d’habitude. Je passe presque toutes mes soirées solitaires, car Eva se retire de bonne heure. Depuis le fameux soir où j’ai fait de la musique et où cela m’a si mal réussi, je n’ai plus ouvert le piano. J’ai su depuis comment M. Gilbert se trouvait à la maison ce soir-là; le dîner de cérémonie l’ennuyait et il avait prétexté une migraine pour rester chez lui. Hier vers cinq heures j’étais descendue au salon, espérant y trouver la lampe allumée, car Eva m’avait priée de lui montrer un nouvel ouvrage. A mon grand étonnement, il n’y avait pas de lumière; mais pour conjurer l’humidiLé, on avait fait un beau feu qui éclairait tout l’appartement. Eva n’était point encore descendue et je m’approchais de la cheminée, espérant me réchauffer. La pluie fouettait les vitres avec fracas et le vent poussait des hurlement plaintifs. J’étais là depuis un certain temps déjà, plongée dans mes méditations, quand la porte s’est ouverte assez brusquement et quelqu’un a dit: «Es-tu là, Eva?» C’était son frère. «Non, monsieur, ai-je répondu, Eva n’est point encore descendue, j’étais justement à l’attendre». Je pensais qu’il allait refermer la porte et s’en aller, mais point du ’tout, il est entré et est venu s’adosser contre la cheminée. Je n’avais nulle envie de causer, surtout avec lui; pourtant, malgré mes dispositions peu gaies, je trouvais assez plaisant que nous fussions destinés à nous rencontrer ainsi dans l’obscurité. Heureusement il eut le bon esprit de commencer par donner un vigoureux coup de sonnette, qui fit accourir le domestique auquel il réclama de la lumière. Je lui en sus gré et j’espérais qu’Eva et la lampe arriveraient avant qu’il n’eut eu le temps d’entrer en conversation avec moi. Mais il était dit que les choses ne se passeraient point ainsi. Le domestique est fort lent dans toutes ses actions et il se pressa d’autant moins que l’ordre n’avait pas été donné par Mme Darcy. Quant à Eva, elle ne se décidait point à descendre. Aussi, après quelques moments d’un silence assez embarrassant, M. Gilbert me dit tout-à-coup:

«–Cela vous serait-il vraiment désagréable, mademoiselle, si je vous priais de nous faire un peu de musique ce soir?»

«–Ah! je vous en prie, lui dis-je, ne parlons plus de cela, je pourrais déplaire à madame votre mère, oubliez de grâce que vous m’avez entendue.»

«–Ce que vous me demandez-là est tout-à-fait impossible, me dit-il, on n’oublie pas ce qui vous a charmé.»–«Du reste, reprit il, avec un ton rempli de déférence auquel je ne suis guère plus habituée, si j’ai été indiscret, pardonnez-moi, j’ai tenu à vous adresser ma requête sans témoins, afin que vous fussiez plus libre d’y répondre franchement; mais vous me permettrez d’ajouter, n’est-ce pas, qu’il est déplorable que vous négligiez un si beau talent, et vous avez tort d’en faire un mystère.»

«–Je vous assure que je n’ai jamais eu la pensée de rien cacher, seulement personne ne m’a parlé de musique dans la maison, j’ai donc pu croire que l’on ne s’en souciait pas et je n’ai pas eu le courage de me faire entendre.»–«Eh! quoi, me-dit-il en souriant, êtes-vous si peu brave? Ne pouvez-vous surmonter un peu d’ennui et de timidité pour une chose que vous aimez? Car, cela vous ne pouvez le nier, au moins devant moi, je l’ai senti en vous entendant jouer, vous aimez passionnément la musique.»

«–C’est vrai, lui dis-je.»

«–Eh! bien reprit-il avec entrain, je ne désespère pas de vous convaincre; vous avez repoussé ma demande, et vous serez punie: j’aurais pu vous éviter tous les embarras de la situation en vous demandant ce soir, devant tout le monde, si vous n’étiez pas musicienne; vous m’auriez répondu oui; je vous aurais priée de vous mettre au piano, vous l’auriez fait tout simplement, et comme il est impossible de ne pas être frappé par votre jeu, ma mère vous aurait peut-être accordé quelques heures d’études de temps à autre.»

«–Merci, lui dis-je, votre petit plan était excellent, mais à présent que je le connais, il ne pourrait plus réussir; je ne voudrais jamais recourir à une ruso, si petite qu’elle soit, pour obtenir une chose. Le mal est fait, je ne puis vous empêcher de dire que vous m’avez entendue, il en résultera ce qui pourra, et si Mme Darcy désire que je joue, je le ferai pour vous remercier de votre bonne intention,»

A peine avais-je fini de parler que le domestique est entré portant la lampe, et Eva est arrivée après lui.

«–Qu’êtes-vous devenue tout ce temps, chère enfant? lui dis-je. Aviez-vous donc oublié votre nouvel ouvrage?»

«–Oh! ne me grondez pas, fit-elle avec un certain air câlin, qu’elle ne prend qu’avec moi. Si vous saviez ce que j’ai entendu dire à maman au moment où j’entrais dans sa chambre avant de venir ici!» Elle s’assit et continua sans attendre de réponse: *

«–Maman était en conférence avec papa, et voici les derniers mots que j’ai surpris: «Convenez, mon cher ami, disait maman, que Mlle Denevers est beaucoup trop jolie pour une institutrice.»–«C’est vraiment trop fort, n’est-ce pas, Gilbert? s’écria Eva en s’adressant cette fois à son frère. Comment peut-on reprocher aux gens leur beauté! Maman trouvera bientôt aussi que le soleil a trop d’éclat.»

«–Assez, Eva, lui dis je, vous ne devez point parler ainsi de votre mère.»

Mais j’aurais eu autant de succès en priant le vent de ne pas souffler, qu’en priant Eva de ne pas parler, car elle paraissait fort agitée.

«–Etes-vous donc fâchée d’être belle? s’écria-t-elle en s’emparant brusquement de ma tête et en me mettant en face de la lumière, car enfin c’est vrai, je n’ai jamais vu de femme qui pût vous être comparée.»

–«Taisez-vous, Eva, lui dis-je avec un peu d’impatience, car cette scène me paraissait ridicule, surtout devant son frère; si vous désirez connaître mon opinion, la voici: ma beauté, en tant qu’elle existe, ne sera jamais pour moi qu’une source de chagrins; car je n’ai pas le droit d’être belle, vous venez de l’entendre dire par la bouche même de votre mère.

J’avais bien senti, en parlant, que ma voix avait une certaine amertume, mais je n’avais pu m’en défendre. Allait-on à présent me faire un crime de ma figure? Ah! ma pauvre mère avait donc bien raison, quand le dernier soir, en m’embrassant, elle me dit: «Enfant, Dieu veuille que ce joli minois, dont ton père et moi nous étions si fiers, ne devienne pas un écueil dans ta vie.» Mais enfin, en m’accordant ce don, dangereux peut-être, Dieu avait sans doute un but: pourquoi donc irais-je m’en tourmenter? Si aujourd’hui il fait couler mes larmes, peut-être un jour lui devrais-je de la joie.

Quand je relevai la tête, après ma petite tirade, je m’aperçus qu’Eva paraissait chagrine et qne M. Gilbert qui n’avait point quitté sa place devant la cheminée, me considérait d’un air soucieux, qui ne lui est point habituel. J’étais vexée de tout ce qui s’était passé, et sitôt après dîner je me suis réfugiée dans ma chambre.

Le Vallon, 2novembre1868.

M. Morin est arrivé depuis une dizaine de jours, il trouve Eva bien mieux et l’observe très-attentivement. Sa présence apporte quelques modifications dans les habitudes silencieuses de la maison, et un peu de changement et de gaîté font du bien à l’âge d’Eva. Cette enfant a trop l’habitude de vivre en elle-même, repliée sur ses pensées.

M. Morin ayant ordonné beaucoup d’exercice, nous faisons tous les jours, Eva et moi, une longue promenade à pied de deux heures au moins. Notre course a généralement pour but une métairie, appartenant à M. Darcy, où Eva aime à se reposer et à boire du lait chaud. Hier, le vent était très-froid, il y a déjà un peu de neige sur les montagnes voisines; les nuages couraient au ciel, par instants le soleil paraissait pâle et blafard, éclairant comme à regret ces campagnes déjà, dévastées par l’approche de l’hiver. Nous fûmes très-surprises, en arrivant à la ferme, d’y trouver M. Morin. Eva était chaudement enveloppée, l’animation de la marche avait coloré ses joues et elle parut enchantée de voir son jeune docteur. Quant à moi; je me sentais glacée, mon châle léger était insuffisant et, au contraire d’Eva, je fus fâchée de rencontrer M. Morin. J’espère que c’est seulement un effet de mon imagination, mais depuis deux jours, ses manières et ses attentions pour moi me déplaisent; M. Morin a des regards d’admiration par trop expressifs; je n’ai rien fait pour les attirer et ne demande qu’à m’y soustraire. Si par malheur Mme Darcy venait à s’apercevoir de cette contemplation absurde, elle me renverrait de sa maison sans. compliments; malheureusement en ceci, comme en tant d’autres choses, je subirais un châtiment immérité. Donc, en entrant dans la ferme, je me sentis pâlir de contrariété à la vue de M. Morin.

«–Je vous attendais, nous a-t-il dit gaîment, je sais que vous venez ici tous les jours; j’ai appris ce matin qu’il y avait, au village, un enfant malade; et ma visite achevée, j’ai pensé que vous me permettriez de faire avec vous le chemin du retour.»

«–Eva a besoin d’un bon moment de repos, lui répondis-je, et si vous avez formé quelques projets avec M. Gilbert pour cette après-midi, ne dérangez pas vos plans, en nous attendant.» Il me semblait que cette réponse, que je trouvais méme peu polie, signifiait clairement que je ne désirais pas sa société pour le retour. Mais je tenais, avant tout, à éviter cette promenade presque en tête-à-tête, car Eva s’est prise d’une belle passion de botanique et elle butine les plantes tout le long du chemin, sans faire aucun frais de conversation.

M. Morin ne m’avait pas écoutée, ou bien n’avait pas voulu me comprendre; car il nous offrit des chaises, qu’il plaça près de la vaste cheminée et se mit lui-même à attiser le feu, qui refusait de brûler malgré tous ses efforts. Je continuais de frissonner et il s’en aperçut; car se tournant soudain de mon côté:

«–Vous avez fait une folie, me dit-il, de sortir par un temps pareil, vêtue comme en été; vous ne vous méfiez pas assez du vent piquant que vous envoient les montagnes; et vous ne m’avez pas l’air de force à pouvoir tout braver impunément.»

«–J’en serai quitte pour un rhume, dis-je, mais le fait est que je suis glacée.»

Pendant que je parlais, Eva avait quitté sa place et était sortie pour se rendre à l’étable.

M. Morin me fixait avec attention, comme lorsqu’il cherche à découvrir la cause d’un mal.

«–Je suis sûr que vous avez la fièvre, reprit-il après un silence, vous ne pouvez pas rentrer à la maison à pied; le ciel se charge beaucoup et nous aurons pluie ou neige avant longtemps; je vais retourner immédiatement et vous faire envoyer la voiture, qui vous ramènera sans que vous couriez la chance d’augmenter votre mal.»

«–N’en faites rien, je vous en prie, m’écriai-je vivement; que dirait Mme Darcy qui a jugé le temps assez beau pour sa fille, si elle apprenait qu’on a disposé de la voiture pour moi? Je préfère mille fois revenir à pied, seulement il faut nous presser, puisque vous craignez le mauvais temps.»

Je voulus me lever en achevant ces mots, mais je sentis mes jambes se dérober sous moi, un voile passa devant mes yeux et toute tremblante je me laissais retomber sur ma chaise. En me voyant chanceler, M. Morin m’avait tendu la main, cherchant à me retenir, mais je l’avais évitée, il en parut peiné.

«–J’ai cru que vous alliez tomber, me dit-il, comme pour excuser son geste, vous voyez bien à présent par vous-même que vous êtes incapable de marcher.»

Je baissai la tête sans répondre, je me sentais souffrante et affreusement vexée de ne pouvoir le dissimuler.

«–Que penserait madame votre mère si elle vous savait si peu raisonnable? ajouta-t-il avec un bon sourire. J’aurais presque envie de me fâcher un peu à son intention.»

Cette pensée de ma mère et de mon isolement m’alla droit au cœur, je me sentis si tristo et si découragée que je cachais ma figure dans mes mains afin de lui dérober mes larmes. Je me reprochais cet abandon à mon chagrin, c’est bien rare quand je m’y laisse aller surtout devant quelqu’un.

M. Morin resta un moment sans bouger debout près de ma chaise, il comprenait sans doute que l’état moral était chez moi en ce moment plus altéré que la santé, et qu’il ne pouvait s’en constituer le médecin. On le dit sensible et je le crois, car lorsque je le regardais en relevant la tête, je lui trouvais une expression très-troublée.

«–Pauvre enfant! me dit-il, avec un accent paternel qui me rassura un peu, tâchez de vous calmer et pardonnez-moi d’avoir fait couler vos pleurs; je vais de ce pas à la maison et j’imposerai mon autorité de médecin à Mme Darcy afin de la forcer à envoyer la voiture pour Eva; ainsi soyez sans nul souci.»

En finissant ces mots, il prit mes mains, qui étaient restées jointes sur mes genoux, tandis que mon regard suivait la flamme qui s’élevait enfin claire et brillante.

«–Et surtout,» ajouta-t-il d’un ton pénétré et en accentuant chacun de ces mots, «ne vous tourmentez plus de l’avenir, j’ai le pressentiment que vos épreuves touchent à leur fin.»

Là-dessus il est parti, avant que j’aie pu articuler un mot. Que voulait-il dire? Venait-il de prendre en lui-même la résolution de venir sérieusement en aide à Philippe dont j’ai osé lui parler, et pense-t-il ainsi nous sortir bientôt d’embarras? Comme j’étais folle de croire que M. Morin, un homme si bon, si posé, pût s’amuser à me faire la cour; je vois bien à présent que s’il s’intéresse à moi, c’est qu’il a eu pitié de mes malheurs. Certes il ne voudrait pas chercher à me créer des embarras dans une situation qu’il juge lui-même si difficile. Et quant au mariage, il n’y songe pas, il nous a dit lui-même un jour qu’il avait fait vœu de célibat et que la science et le travail remplissaient toute sa vie. Quelle probabilité qu’une fille pauvre comme moi eût pu le faire réfléchir un seul instant? Enfin me voilà heureusement bien tranquille, et je pourrai à présent lui parler de mon frère tout à mon aise.

Le retour en voiture a été très-utile, il tombait une pluie fine et glacée, et en appuyant ma tête sur les coussins et en me sentant bien à l’abri, je pensais combien il est précieux, dans la vie, de rencontrer des êtres qui veuillent bien prendre un peu d’intérêt à nous.

Le Vallon, 15novembre1868.

M. Morin est parti ce matin pour Paris. Je suis si-émue, si agitée que je ne sais comment retracer tout ce qui m’est arrivé. Il s’agit pourtant de mettre un peu d’ordre dans mes pensées; quels que soient les événements encore voilés par l’avenir, il me sera toujours précieux plus tard de pouvoir relire cette grande page de ma vie. Le lendemain du jour où nous avions Eva et moi rencontré M. Morin à la ferme, je ne pus descendre que pour le dîner, j’avais pris un coup d’air et m’étais sentie souffrante toute la journée. J’observais que M. Morin ne me quittait guère des yeux, mais j’attribuais cette attention à ma mauvaise mine. Quand on passa dans la bibliothèque, j’allai m’asseoir près du piano, c’est-à-dire loin de la lampe et de la table où travaillait Mme Darcy. M. Gilbert et M. Morin causaient ensemble devant la cheminée; pour être plus exacte, M. Gilbert seul parlait, car son compagnon paraissait assez distrait. Je restai silencieuse à côté de ce piano, avec des envies folles de l’ouvrir, et de laisser épancher ma tristesse par les accents que nos grands maîtres ont si bien su trouver pour exprimer leurs propres douleurs. Comme j’y songeais, M. Gilbert s’approcha de moi et me dit assez haut pour que tout le monde put l’entendre: «Mademoiselle Denevers, seriez-vous assez bonne pour nous faire un peu de musique? Le soir, que vous vous croyiez seule à la maison et que j’y étais retenu par ma migraine, j’ai entendu le piano et il n’y a que vous qui ayez pu en toucher.»

Tous les soirs, depuis que nous en avions causé, je m’étais attendue à cette demande; j’admirais l’habileté de cette phrase, qui faisait savoir à tout le monde qu’il m’avait entendue, tout en m’évitant le plus léger embarras, causé par cette découverte.

Mme Darcy ne me laissa pas le temps de lui répondre.

«–Comment, mademoiselle, vous êtes musicienne, s’écria-t-elle de son ton aigre; pourquoi donc en faire un mystère?

«–Vous ne me l’avez jamais demandé, madame, répondis-je tranquillement.

«–Ah! j’aurais dû me douter, reprit-elle avec une nuance d’ironie, qu’une personne aussi accomplie que vous, devait posséder tous les talents.»

Je ne répliquai rien, c’est encore une science que celle qui consiste à savoir se taire à temps.

«–Chantez-vous aussi, par hasard, reprit Mme Darcy en relevant les yeux de dessus sa broderie.

«–Un peu, madame,» lui dis-je.

«–Ah! fit-elle avec une moue. Gilbert, dit-elle, s’adressant à son fils, avez-vous eu aussi l’avantage d’entendre chanter mademoiselle?

«–Oui, ma mère, le même soir, a répondu M. Gilbert de son ton calme, et autant que j’en puis juger, a-t-il ajouté, mademoiselle Denevers possède une voix des plus sympathiques.»

Cette phrase fut dite avec un accent de fermeté, qui indiquait si nettement la résolution de ne pas se laisser déconcerter par les sarcasmes de sa mère, que j’en fus effrayée. M. Gilbert semble du reste se placer assez au-dessus de toutes les attaques de sa mère et il lui exprime clairement ses opinions.

J’étais un peu inquiète, pressentant quelques nouveaux mots désagréables; je ne m’étais pas trompée.

«–Vous ferez bien, mademoiselle, dit Mme Darcy avec son sourire équivoque, de vous méfier dorénavant lorsque vous vous croirez seule; vous venez de vous apercevoir que les murs ont parfois des oreilles.»

«–Je vous remercie, madame, je tâcherai d’y prendre garde,» dis-je, en domptant la révolte que je sentais gronder dans ma voix.

Eva se leva et vint vers moi.

«–Jouez, me dit-elle, je voudrais tant vous entendre,» et elle ajouta tout bas: «Cela fera tant de plaisir à mon frère.»

Je me levai donc et m’assis au piano; je tenais à montrer à M. Gilbert que j’avais un peu de courage et que je pouvais braver, en temps voulu, les mots piquants de Mme Darcy.

Je crois que la fièvre me reprenait, et ce fut avec une véritable angoisse que j’attaquais la marche funèbre de Beethoven; à mesure que je jouais, et ainsi que cela m’arrive presque toujours, j’oubliais tout ce qui m’entourait et je laissais mon âme s’exhaler dans cette déchirante harmonie. Lorsque j’eus fini, je regardai autourde moi; M. Gilbert avait pris à côté du piano la place que j’occupais auparavant, il paraissait fort ému.

–«Ah! c’est magnifique, me dit-il avec un sincère enthousiasme, et pour ma part je ne saurais assez vous remercier; vous sentez si profondément cette musique que vous avez fait passer en moi les émotions les plus vives.»

«–Mademoiselle a le jeu correct, dit sèchement Mme Darcy qui quitta la table et se leva sous le prétexte d’un ordre à donner.

«–Que j’aimerais avoir un talent comme le vôtre!» me dit Eva.

Seul M. Morin avait gardé le silence, mais son regard ne m’avait pas quittée; il attendit que Mme Darcy eût fermé la porte et, s’approchant de moi, il me dit: «Cela vous fait le plus grand mal de jouer avec une telle ardeur, je suis persuadé que vous avez de nouveau la fièvre; ne pourriez-vous faire les choses avec un peu plus de calme?»

«–Du calme,» répétai-je; ma voix tremblait, et je m’arrêtai de peur de laisser deviner le peu qui est en ma possession. «Vous avez tort, repris-je, après instant de silence, de croire que je me fais du mal, en jouant ainsi; c’est au contraire pour moi une jouissance extrême, est-ce que les satisfactions trop vives sont funestes par hasard?»

–«Certainement, me répondit-il, nous devons tâcher de pondérer nos sentiments dans une juste mesure, afin de maintenir notre santé en équilibre; vous êtes, ce soir, en proie à une surexcitation.nerveuse, dont vous souffrirez plus tard, j’en suis certain.»

–«Ah! lui dis-je vous seriez, pour moi, un mauvais médecin; puisqu’il faut tout payer en ce monde, que m’importe d’en souffrir si un moment j’ai vécu et joui réellement!»

«–Bravo, mademoiselle, me dit M. Gilbert, sans faire attention à la figure stupéfaite de M. Morin, vous avez bien raison, les pires souffrances sont celles de l’indifférence morale et de l’apathie intellectuelle; il faut sentir battre son cœur ici-bas, vivre en un mot et non. végéter: les grandes joies comme les profondes douleurs ont seules pu enfanter les conceptions grandioses, l’âme agitée par les grandes passions ou par les déchirements peut seule jeter de ces cris, de ces notes qui font vibrer à l’unisson d’autres âmes humaines capables de les comprendre et qui s’expriment dans tous les arts par ce que nous appe–Ions des chefs-d’œuvre.»

Je ne puis pas dire que j’avais bien écouté ce que venait de dire M. Gilbert, ce serait trop ordinaire pour ce que j’avais éprouvé en l’entendant parler ainsi; non, j’avais savouré chacune de ses paroles, elles résumaient pour moi des sentiments, des pensées, .qui m’étaient apparues comme des lueurs et que je n’avais jamais bien définies.

Sa belle physionomie s’était animée tandis qu’il parlait; son organe qui a une sonorité à la fois douce et puissante nous avait tous subjugués. Oh! l’accent persuasif, le charme d’une intonation faite à. propos, qui donc niera leurs attraits pour une femme?–«Merci, dis-je enfin à M. Gilbert, vous m’avez bien comprise et vous avez exprimé ce que je n’osais dire: l’aiguillon de la pensée, en effet, c’est la douleur; il nous meurtrit souvent, mais nous pousse à marcher de l’avant; et en avançant ainsi, nos facultés se dégagent des ronces du chemin, qui sont tous les embarras matériels de la vie, et tendent à se rapprocher de l’idéal vers lequel doivent se diriger nos efforts.»

–«Qui donc, ajoutai-je en m’animant, apprécierait un cœur qui ne voudrait plus battre afin de n’avoir plus à souffrir? Pas moi assurément.» Tandis que je parlais, Eva avait repris son ouvrage et M. Gilbert écrivait rapidement sur son album. Je me tournai alors vers M. Morin.

«–Vous n’aimez pas la musique? lui dis-je.»

«–Je crois, mademoiselle, me répondit-il avec une certaine tristesse, que je ne la comprends pas comme vous.»

M. Gilbert finissait d’écrire, il déchira la page de son carnet et me l’offrit en disant:

«–Si vous aimez les vers, mademoiselle, voici comment un de nos grands poëtes a exprimé la pensée que vous émettiez, il y a un instant.»

Je saisis le papier et lus ces belles lignes que tout le monde connaît:

L’homme est un apprenti, la douleur est son maître.

Et nul ne se connaît tant qu’il n’a pas souffert.

C’est une dure loi, mais une loi suprême,

Vieille comme le monde, et la fatalité

Qu’il nous faut du malheur recevoir le baptême

Et qu’à ce triste prix, tout doit être acheté.

Quand j’eus achevé, M. Gilbert me dit:

«–Voici encore deux lignes auxquelles je songeais tandis que vous jouiez la marche funèbre; elles vous prouveront ce que je vous disais l’autre soir, que les sentiments ne changent pas et que la diversité de leurs manifestations n’est due qu’aux aptitudes particulières de ceux qui les expriment:

Les chants désespérés sont les chants les plus beaux,

Et j’en sais d’immortels qui sont de purs sanglots.

«–Mais en vérité, mademoiselle, ajouta-t-il notre conversation devient si lugubre qu’Eva et mon ami Albert font des figures consternées.»

Je regardai Eva qui me sourit; je me tournai vers M. Morin et fus frappée de son expression. Si j’ai retracé cette soirée, qui est bien la plus agréable que j’ai passée dans cette maison, c’est afin de m’éclairer moi-même, et pour tâcher de comprendre ce qui se passait alors dans l’esprit de M. Morin. Il m’aimait déjà passionnément, son ardeur à m’en convaincre me l’a prouvé depuis. Mais peut-être souffrait-il en même temps. Avait-il déjà senti ce que je crois éprouver moi-même? c’est-à-dire que le lien sympathique, secret, mais indiscutable, qui lie entre elles deux âmes, même en dehors de toute convention sociale, n’existait pas entre nous!

20novembre1868.

Pendant les jours qui suivirent cette soirée dont j’ai noté tous les détails, M. Morin fut le compagnon assidu de toutes nos promenades. J’avais si bien éloigné de mon esprit les premières idées que j’avais conçues à son sujet, que je n’avais plus souci de sa présence auprès de nous. En vérité, dans cette circonstancé je n’ai pas fait preuve de la perspicacité qu’on attribue aux femmes et qui consiste à avoir l’intuition des senti. ments qu’elles inspirent. J’étais charmée des occasions multipliées qui s’offraient à moi pour parler de Philippe à M. Morin. Seulement j’étais étonnée de l’empressement avec lequel il me promettait de s’en occuper, ainsi que de tous les projets d’avenir qu’il formait à l’égard de mon frère. Quand je pense qu’un acte de ma volonté suffirait pour assurer désormais la position de Philippe! Quelle joie pour ma mère, après tant le luttes et d’angoisses, de voir la destinée de ses deux enfants avantageusement fixée!

Oh! mon Dieu! qu’y a-t-il donc en moi, qui epousse ce rêve? Quelle révolte, quel tumulte ntérieur à cette seule pensée: être sa femme! est à dire sa compagne la plus intime de tous es jours et de tous les instants! Quelle foule d’idées nouvelles, tantôt confuses, tantôt définies, se présentent ensemble à mon cerveau! Que le choses étranges, auxquelles je n’avais jamais songé, qui me saisissent et me tiraillent, tantôt l’un côté, tantôt de l’autre. Il me semble, par noments, que ma tête se perd; c’est un véritable chaos de préoccupations, de sensations, de souvenirs et de pressentiments. Tout me trouble et na raison me condamne, quand par miracle elle surnage dans cette débâcle de pensées.

Chose bien extraordinaire, plus j’arrive à me convaincre, par toutes les preuves qui sont déjà m ma possession, que M. Morin est le mari le ) lus parfait et le plus désirable qui pût m’être présenté, plus mon cœur souffre et se débat!

Quoi qu’il en advienne, l’offre de M. Morin aura étéun adoucissement et un encouragement apporté à l’isolement où je me trouve ici. Mais une ombre se dresse dans mon cœur au sujet même de cet amour si vif et en même temps si soudain. Je me demande comment cette passion a pu grandir, au point de faire une véritable explosion, dans cette nature généralement si calme. Quels sont ses principes de vitalité et de durée? Et quelle femme, un peu réfléchie, ne se posera ces questions, quand il s’agit de décider tout son avenir? Il faut bien savoir en face de quelle individualité, de quelle qualité d’amour, dirais-je, on se trouve, quand on doit lier toute son existence.

Je ne puis concevoir le mariage sans un abandon absolu; faire ses réserves, garder pour soi des lambeaux de son cœur et de ses pensées, n’est-ce point trahir ce lien qui constitue la plus sainte des confiances humaines? Aussi, avant de s’engager à répondre à cet amour, tel que je l’entends, faut-il connaître la façon qu’il emploiera lui-même pour s’exprimer? Ceci pourrait peut-être paraître subtil à de certains esprits; mais pour d’autres, c’est une grave et sérieuse question. Combien de femmes sont malheureuses, ou, pour ne pas parler si tragiquement, sont non satisfaites, simplement par la différence qui existe, entre elles et l’homme auquel leur sort est lié, dans leur manière de concevoir l’amour!

Le rôle de l’homme dans la vie extérieure, cwme dans l’intimité privée, est sans contredit le rôle actif; celui de la femme,–et puissions-nous croire que c’est ainsi voulu de Dieu,–est plutôt passif. La détermination en toutes choses me lui appartient guère, elle subit.

Dans certains cas, cette apparente soumission est une franche et joyeuse acceptation; dans d’autres cas, c’est le fait d’une résignation très-méritoire. Or, j’ai souvent songé à quel morne désespoir, cette dépendance, qui fait partie de notre nature, pouvait nous conduire, si elle n’était pas intelligemment comprise et dirigée par l’homme auquel nous nous confions. Si deux êtres, par l’estime mutuelle qu’ils ont acquise de leurs caractères, par l’admiration réciproque qu’ils portent à leurs qualités respectives, en arrivent à fondre dans une même harmonie toutes leurs pensées et toutes leurs aspirations, c’est l’idéal! Entre eux, il. ne doit plus être question de volonté qui s’impose, ni d’obéissance qui murmure, mais leurs deux volontés agissent simultanément en vertu des mêmes principes, en vue des mêmes désirs. Ils se soutiennent, s’encouragent, se consolent ou se réjouissent, toujours en vue du même but.

Cet idéal est-il réalisable? Le mariage ainsi compris, existe-t-il? Ou bien vouloir atteindre à cet apogée du bonheur terrestre, n’est-ce qu’une fiction, une vision décevante?–

Ah! une voix me crie que mon instinct ne me trompe pas, qu’il faut vouloir le mariage et le bonheur complet, ou ne pas les vouloir du tout. Mieux vaut encore la solitude qu’une société qui vous pèse! Mieux vaut s’appartenir entièrement que de ne pouvoir se donner qu’à demi! Quelle souffrance, mon Dieu, que de se voir; jour après jour, heurtée et incomprise par celui qui devrait vous deviner le premier, grâce à cette clairvoyance toute-puissante que donne l’exquise communauté des sentiments!

Toutes ces pensées me viennent, car je trouve en vérité que M. Morin a eu bien peu de temps, pour en arriver à cette conviction si absolue, que j’étais indispensable au bonheur futur de son existence. Quelles occasions véritables a-t-il eues pour juger de ma nature et de mon caractère? Ne suis-je point un peu ici comme la lumière sous le boisseau, c’est à dire obligée, par la réserve que m’impose ma position, de porter sur ma physionomie naturelle un certain masque de calme et d’indifférence? Et dans les rares entretiens que nous avons eus en tôte-ù-tête, n’ai-je point fait exprès de garder cette même retenue? Nous avons parlé de Philippe, mais jamais agité de questions personnelles. Que sait-il donc de mes goûts, de mes opinions, de ma manière de voir et de sentir sur mille et un sujets? Rien, il me semble; ce qui l’a frappé, je le sens bien, c’est ma personne, ma beauté, hélas! que hier m’a apportée, que demain peut me ravir!

Son amour serait-il donc sujet à la fragilité et à l’inconstance qui se rencontre chez la plupart des hommes? Après avoir été si brûlant, pourrait-il se refroidir au moindre souffle? Ah! je ne veux point, surtout sans le bien connaître, calomnier d’avance ce cœur qui s’est offert à moi. Je le sais si parfaitement bon et estimable, qu’il ne me ferait peut-être jamais sentir, d’une manière apparente, la disparition du charme qui l’a si spontanément subjugué, le jour où ce charme cesserait d’exister pour lui. Mais ne le devinerais-je point? Nous, femmes (au moins certaines), un rien nous transporte et nous émeut, un rien aussi nous trouble et. nous désespère!

Une seule fois, M. Morin aurait pu être éclairé sur l’état de mes sentiments, et, se méprenant, il a traité mon émotion de surexcitation nerveuse. 0misère! ne jamais regarder qu’à l’écorce des gens et ne pas fouiller pour découvrir ce qui se passe sous cet extérieur si cruellement trompeur! Jusqu’à présent l’existence de M. Morin a été comme une surface unie, tout lui a réussi.

Femmes! étranges natures que nous sommes, que de luttes dont nous aimons à retrouver les traces chez plus forts que nous! Il semble que la bataille des passions, le choc douloureux de la vie, entourent les fronts que nous voulons aimer, d’une auréole qui nous éblouit et nous attire.

Ai-je parlé de M. Morin physiquement? Il n’est ni grand ni petit, ni brun ni blond. Cheveux châtains, des yeux bleus très-doux, le teint mat, l’expression généralement assez froide; mais quand il sourit, sa physionomie est très-bienveillante.

Enfin, la veille de son départ, comme Eva et moi allions sortir pour notre promenade quotidienne, nous trouvâmes à la grille M. Morin et M. Gilbert.

Eva eut bientôt accaparé son frère et pris les devants avec lui. Nous avions peut-être marché environ une demi-heure, quand M. Morin qui avait graduellement ralenti le pas, me dit tout à coup avec un son de voix étrange:

«–De grâce, mademoiselle, restons un peu en arrière, il faut absolument que je vous parle et une autre occasion ne se présentera pas.»

Je m’arrêtai toute interdite; j’entendais mon cœur battre précipitamment et une émotion violente m’avertissait qu’il allait se passer quelque chose de grave. Pourtant je fis un effort pour tâcher de garder une contenance naturelle et je lui répondis:

«–Qu’avez-vous. donc de si secret à me raconter que l’oreille de vos amis ne doive entendre?»

«–Je vous aime comme un fou, s’écriat-il, d’une voix étouffée et dominée par son émotion.

«–Ah! je ne puis plus le cacher, ajouta-t-il, ma vie est entre vos mains, je ne croyais pas possible qu’on pût aimer ainsi.»

La foudre tombant sur ma tête ne m’aurait point paralysée davantage que ces paroles. Je n’avais pas cessé de marcher; mais j’agissais comme en rêve, tout tournait confusément devant mes yeux.

M. Gilbert et Eva avaient pris un sentier différent du nôtre, sans doute, et je n’avais qu’une pensée nette: les retrouver et les rejoindre.

J’entendais les feuilles mortes, qui craquaient sous mes pas; je sentais le vent, qui secouait les arbres dépouillés et qui venait rafraîchir mon front brûlant; je regardais la route, le ciel, mais en réalité je ne voyais rien; une angoisse serrait mon cœur et j’allais comme une somnambule, sans savoir où ni comment. Ma gorge était serrée et pas une parole n’en était sortie; heureureusement M. Morin continuait à parler, sans altendre des réponses que j’aurais été incapable de lui formuler..

«–Si vous pensez que vous ne pourrez jamais m’aimer? me dit-il en finissant. Ah! ne me le dites pas encore, je no veux pas le savoir; je vous trouble et vous surprends, vous ne pouvez saisir toutes mes paroles. Mais je ne veux point vous importuner davantage, vous aurez tout le temps de réfléchir, je dois revenir à la Noël et alors vous me direz si vous voulez consentir à devenir la femme la plus adorée de la terre; ou bien.» Il s’arrêta devant moi et me regardant en face: «Songez bien, accentua-t-il avec force, que la supposition même d’un refus de votre part est dès à présent inaccessible à mon cœur qui ne connaît plus d’autre bien que vous.»

«–Mais pourtant, murmurai-je, un peu effrayée de son accent passionné et violent, je n’ai rien fait qui ait pu vous faire supposer que.

«–Certes, reprit-il avec une grande douceur, je sais bien que rien de votre part n’a autorisé cet amour si insensé de la mienne, n’est-ce pas là ce que vous voulez dire? Mais, voyez-vous, j’avais raillé l’amour, j’avais juré que ma vie se passerait consacrée toute entière à mes chères études, sans qu’une vision vînt en troubler la paix, tandis qu’aujourd’hui.., ,–et sa voix s’anima de nouveau,–aujourd’hui, l’amour se venge, il me tient et me terrasse, je suis plus faible qu’un enfant, et c’est avec des larmes, Isabelle, que je vous conjure do croire en ma sincérité et de ne pas me repousser.»

Comment sommes-nous revenus vers la maison? je l’ignore, j’avais autant que possible accéléré ma marche; tout à coup sur la terre mouillée je fis un faux pas et faillis tomber M. Morin me saisit par le bras, pour me retenir; j’osai lever les yeux sur lui et je fus frappée du bouleversement de ses traits.

En arrivant à la grille, nous vîmes M. Gilbert et Eva, qui sonnaient; je poussai un soupir de soulagement, toute ma frayeur était qu’Eva ne fût rentrée avant moi et que Mme Darcy ne s’aperçut de cette absence.

En franchissant le seuil de la porte, que M. Gilbert tenait ouverte pour nous laisser passer, ce dernier dit à M. Morin avec un sourire:

«–Vous êtes bien pâle, Albert; avez-vous craint d’égarer Mlle Denevers dans ce petit bois?»

M. Morin ne répondit pas, j’eus peur qu’un soupçon n’eût traversé l’esprit de M. Gilbert, et prenant la parole à sa place, je dis:

«–Peut-être est-co moi qui ai fait peur à M. Morin, à deux pas d’ici, j’ai glissé et failli faire une chute, heureusement je ne suis pas tombée et il n’y a aucun mal.»

«–Vraiment, mademoiselle, reprit M. Gilbert qui paraissait en verve de plaisanteries, vous devez être très-flattée, car Morin constate souvent plusieurs accidents dans le même jour et heureusement pour lui il ne s’émeut guère.»

Je ne répliquai rien, et je m’échappai dans la maison.

Le dîner fut un supplice; il me semblait qu’à chaque geste, à chaque parole, M. Morin, allait se trahir; je n’osais pas le regarder une seule fois, mais, sans le voir, je sentais sans cesse son regard rivé sur moi. C’était une terrible imprudence que je ne pouvais lui pardonner. Deux ou trois fois il manqua de répondre à temps à Mme Darcy qui ne se fit faute de lui dire:

–«Vous êtes bien distrait ce soir, monsieur Morin; serait-ce par hasard le chagrin de nous quitter demain?»

«–J’en suis plus désolé que vous ne pouvez l’imaginer, madame,» lui répondit-il d’un ton si pénétré, que je me sentis rougir de colère.

Après le repas il s’est excusé, sous prétexte de faire ses préparatifs de voyage, et a quitté le salon. Par suite, j’y suis restée; mais en entrant dans ma chambre, la première chose qui a frappé mes yeux, c’était une lettre posée d’une manière apparente sur ma table; je me doutai immédiatement de qui elle était et je la lus sans tarder.

Elle était longue, les premières pages étaient d’une écriture nette, les dernières tracées d’une main fiévreuse étaient à peine lisibles.

Cette épître était si émue, si passionnée, si bien écrite que j’ai passé une partie de la nuit à rêver dessus et je me suis endormie dans les larmes. J’étais effrayée d’avoir inspiré, tellement à mon insu, un si grand amour alors que je n’en éprouvais aucun moi-même. Le lendemain matin tout le monde s’est réuni sur le perron pour souhaiter bon voyage à M. Morin; moi seule, je ne suis pas descendue lui porter mes adieux..

M. Morin reviendra dans un mois. Que lui dirai-je? N’y aurait-il pas folie de ma part à repousser son offre? Quand je me serai un peu accoutumée à cette pensée, peut-être y trouverai-je du bonheur. Irais-je le refuser, simplement parce que mon cœur n’a pas immédiatement répondu au sien? était-ce possible puisque mon esprit n’avait jamais admis la possibilité d’un tel mariage? Il serait donc insensé de ne pas m’attacher avec reconnaissance à cet événement si imprévu, mais envoyé par Dieu, sans doute, pour mettre fin aux épreuves de ma mère.

JOURNAL DE GILBERT

25novembre1868.

Châteaubriand a dit qu’un caractère moral s’attachait aux scènes d’automne, et que ces feuilles qui tombaient comme nos ans avaient des rapports secrets avec notre destinée. Cette pensée mélancolique me revient particulièrement ces jours-ci, car nous traversons cette triste phase de la saison dont parle le poëte.

Particulièrement la veille du départ de Morin, il faisait une vilaine journée. Nous avons erré dans les bois, sans but précis, le ciel était gris et morne, l’atmosphère âpre et de grands coups de vent abattaient les feuilles. Je soupçonne fortement mon ami Morin d’avoir abdiqué aux pieds de Mlle Denevers toutes ses prétentions au célibat. Cette dernière n’a point paru au moment du départ d’Albert; je ne l’ai revue qu’au déjeuner. Elle était calme et maîtresse d’elle-même comme d’habitude. Nulle agitation ne se lisait sur ses traits et pas une fois ses regards ne se sont tournés du côté de la place qui venait d’être laissée vide. Si ce que je crois est sérieux, je me sens effrayé pour Morin. L’amour sera pour lui un coup de foudre, car il aura été surpris en pleine sécurité s’étant toujours cru à l’abri de cette faiblesse, jurant qu’il n’aurait pour amante que sa science. Mais je dois convenir ici que Mlle Denevers est assez belle pour faire perdre à un sage toutes ses résolutions. Elle a des cheveux de ce blond doré des Italiennes quand elles empruntent au soleil quelques-uns de ses rayons, une peau transparente, sous laquelle s’agite une carnation perpétuellement variable, car elle pâlit et rougit pour un rien. Quant à ses yeux, je ne saurais trop définir leur nuance exacte. Je suis tenté de croire qu’elle est changeante comme son teint. Ils prennent des reflets divers suivant leur expression; ils foncent quand elle est sérieuse et s’éclairent quand elle sourit. Cela est étrange et peut faire le désespoir d’un peintre. Le regard est beau sans détours, et la prunelle si brillante qu’on la dirait humectée de larmes. Je connais encore trop peu Mlle Denevers pour pouvoir la juger, mais je doute que Morin puisse réaliser ses aspirations. Pourtant entre la position subalterne que la nécessité lui impose et l’offre brillante de Morin, il me paraît difficile qu’elle hésite. Au point de vue mondain, elle ferait un beau mariage et vis-à-vis de sa famille elle croira remplir un devoir. Je ne sais pourquoi je m’imagine pourtant qu’elle a une âme haute et fière incapable de transactions d’aucun genre. Au reste, il se peut que son cœur ait parlé et que l’avenir lui apparaisse désormais paré de ses plus séduisantes promesses. Il faut bien reconnaître que la plupart du temps la femme apporte dans le mariage de meilleures dispositions que nous. Elle ne demande qu’à aimer et à monter de joie en joie, portée par l’affection que nous lui avons jurée; nous ne lui tenons pas toutes nos promesses. Bien souvent plus tard, nous sommes les premiers à lui rejeter la faute des malheurs qui surviennent. Nous oublions parfois que ses meilleures qualités ont été, grâce à nous, perdues ou gaspillées; nous n’avons pas su tenir bien serrée sa main dans la nôtre! Qu’arrive-t-il alors si cette créature qui demandait la vie au soleil tombe dans les brouillards? Ou bien elle végète dans le regret de ses espérances perdues, si elle les avait placées haut, et qu’elle veuille vivre et mourir dans son vertueux isolement; ou bien le monde l’entraîne et elle s’y livre pour y étouffer et y dessécher son âme. Mes réflexions m’ont entraîné hors de mon sujet. Je crois à Morin toutes les qualités voulues pour faire un excellent mari, et je dois me réjouir de l’avoir appelé ici, puisque cette rencontre contribuera, je l’espère, à leur bonheur mutuel.

Armand-de Saville à Gilbert Darcy.

Paris, 30novembre1868.

Mon cher ami, la présente missive est pour vous informer de mon arrivée qui aura lieu dans les premiers jours du mois prochain.

Je prolongerai ma visite autant que vous le voudrez. Je suis libre de mon temps et de ma personne, deux biens précieux que je vous engage à acquérir et à conserver.

Ainsi que vous l’aviez prévu, ce qui est assez flatteur de votre part, votre lettre m’a fait bondir, non pas une fois, mais vingt. Vous avez la prétention, encore jeune, de trouver dans le cœur humain des sentiments qui n’y fleurissent pas, croyez-moi. Prenez garde seulement aux expériences que vos illusions pourront vous faire subir. Si vous tenez absolument à constater ce que j’avance, passe encore, que vous pratiquiez sur vous-même; mais n’allez pas de grâce infliger l’application de vos utopies à ceux que la fréquentation du monde a mis au-dessus de ces chimères. Cette idée d’un mariage entre Roger Darcy, votre cher frère, et la petite Adeline est impossible. Je dirais même plus si je ne craignais d’être impoli. La jeune femme est charmante, dit-on; car, pour ma part, je l’ai à peine entrevue. Aussi je ne la discute pas, mais quel rang pourrez-vous jamais lui assigner dans la société? Vous ignorez même d’où elle vient, d’où elle sort! Ah! tenez, je ne voudrais pas vous scandaliser, mais vos projets m’ont donné de folles envies de rire. Eh quoi! parce que cette fille est venue chez vous pour poser, et que rien, je suppose, ne l’a forcée de se donner à Roger; vous vous constituez son protecteur et vous voudriez, ce qui me paraît inouï, river l’existence de votre frère à ce premier caprice. Ecoutez-moi bien, j’ai la prétention d’être homme d’honneur, mais je ne me serais jamais cru obligé d’agir ainsi en pareil cas. Donc ne comptez pas sur mes avis à Roger au sujet de cette affaire. Quant à Adeline, elle souffrira peut-être un peu plus que ses compagnes, si vous avez réussi à éveiller dans sa conscience (à laquelle je ne crois guère, vous savez) des sentiments qu’elle trouvera irréalisables et pour lesquels elle sera la première à vous prendre en pitié. Mais si elle est pratique,–et dans notre siècle, elles le sont toutes,–après avoir versé quelques larmes pour vous attendrir, elle se laissera consoler par un riche. imbécile qu’elle ruinera de fond en comble et c’est par là qu’elle prouvera son esprit. Voilà, mon cher, l’avenir tel que l’expérience m’a appris à le considérer, il diffère bien de celui que vous rêvez; hélas! j’ai pour moi la réalité.

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Data wydania na Litres:
15 stycznia 2025
Objętość:
290 str. 1 ilustracja
ISBN:
4064066331313
Wydawca:
Właściciel praw:
Bookwire
Format pobierania:

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