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Marguerite Audoux

L'Atelier de Marie-Claire


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066077235

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

I

Table des matières

Ce jour-là, comme chaque matin à l'heure du travail, l'avenue du Maine s'encombrait de gens qui marchaient à pas précipités et de tramways surchargés qui roulaient à grande vitesse vers le centre de Paris.

Malgré la foule, j'aperçus tout de suite Sandrine. Elle aussi allongeait le pas et je dus courir pour la rattraper.

C'était un lundi. Notre chômage d'été prenait fin, et nous revenions à l'atelier pour commencer la saison d'hiver.

Bouledogue et la petite Duretour nous attendaient sur le trottoir, et la grande Bergeounette, que l'on voyait arriver d'en face, traversa l'avenue sans s'inquiéter des voitures afin de nous rejoindre plus vite.

Pendant quelques minutes il y eut dans notre groupe un joyeux bavardage. Puis les quatre étages furent montés rapidement. Et tandis que les autres reprenaient leurs places autour de la table, j'allai m'asseoir devant la machine à coudre, tout auprès de la fenêtre. Bouledogue fut la dernière assise. Elle souffla par le nez selon son habitude, et aussitôt l'ouvrage en main, elle dit:

—Maintenant il va falloir travailler dur pour contenter tout le monde.

Le mari de la patronne la regarda de très près en répondant:

—Eh bé… Dites si vous grognez déjà!

C'était toujours lui qui faisait les recommandations ou les reproches. Aussi les ouvrières l'appelaient le patron, tandis qu'elles ne parlaient de la patronne qu'en l'appelant Mme Dalignac.

Bouledogue grognait pour tout et pour rien.

Lorsqu'elle n'était pas contente, elle avait une façon de froncer le nez qui lui relevait la lèvre et découvrait toutes ses dents, qui étaient fortes et blanches.

Il arrivait souvent que le patron se querellait avec elle; mais Mme Dalignac ramenait toujours la paix en leur disant doucement:

—Voyons… restez tranquilles.

Les colères du patron ne ressemblaient pas du tout à celles de Bouledogue. Elles étaient aussi vite parties que venues. Sans préparation ni avertissement il se précipitait vers l'ouvrière à réprimander, et pendant une minute il criait à s'en étrangler, en supprimant la moitié des mots qu'il avait à dire.

Cette façon de parler agaçait la grande Bergeounette qui se moquait et marmottait tout bas:

—Quel baragouin!

Le patron était le premier à rire de ses emportements, et comme pour s'en excuser, il disait:

—Je suis vif.

Et il ajoutait parfois avec un peu de fierté:

—Moi, je suis des Pyrénées.

C'était lui qui brodait à la machine les manteaux et les robes des clientes. Il était adroit et méticuleux, mais après quelques heures de travail il devenait tout jaune et paraissait écrasé de fatigue.

Sa femme le touchait à l'épaule en lui disant:

—Repose-toi, va.

Il arrêtait alors sa lourde machine, puis il reculait son tabouret, afin de s'appuyer au mur; et il restait de longs moments sans remuer ni parler.

Il y avait entre les patrons et les ouvrières comme une association amicale. Mme Dalignac ne craignait pas de demander des conseils dans l'atelier, et les ouvrières lui accordaient toute leur confiance.

Quant au patron, s'il criait à tue-tête pour nous donner la moindre explication, il parlait tout autrement à sa femme. Il prenait son avis pour les plus petites choses et ne la contrariait jamais.

Mme Dalignac était un peu plus âgée que son mari. Cela se voyait à ses cheveux qui grisonnaient aux tempes; mais son visage restait très jeune et son rire était frais comme celui d'une petite fille.

Elle était grande et bien faite aussi, mais il fallait la regarder exprès pour s'en apercevoir, tant elle paraissait toujours effacée et lointaine. Elle parlait doucement et posément; et s'il arrivait qu'elle fût obligée d'adresser un reproche à quelqu'un, elle rougissait et se troublait comme si elle était elle-même la coupable.

Le patron avait pour sa femme une tendresse pleine d'admiration, et souvent il nous disait:

—Personne n'est comme elle.

Dès qu'elle sortait, il se mettait à la fenêtre pour la voir passer d'un trottoir à l'autre, et si elle tardait à revenir, il la guettait et devenait inquiet.

Dans ces moments-là, les ouvrières savaient bien qu'il ne fallait rien lui demander.

Aujourd'hui l'espoir du travail apportait de la joie dans l'atelier. Il n'était question que d'une nouvelle cliente dont les paiements seraient sûrs, parce qu'elle tenait un commerce important, et qui nous donnerait beaucoup d'ouvrage parce qu'elle avait cinq filles.

Le patron pressait sa femme d'aller chercher les étoffes annoncées:

—Vite, vite, disait-il.

Et il s'agitait si fort, qu'il heurtait les mannequins et les tabourets.

Mme Dalignac riait, et tout le monde en faisait autant.

Le soleil paraissait rire avec nous aussi. Il rayonnait à travers la vitre et cherchait à se poser sur la corbeille à fil et sur la machine à coudre. Sa chaleur était encore très douce et Bergeounette ouvrit toute grande la fenêtre pour qu'il pût entrer à son aise.

De l'autre côté de l'avenue, les murs d'une maison en construction commençaient à sortir de terre. Des bruits de pierres et de bois se confondaient en montant jusqu'à nous, et les ceintures rouges et bleues des maçons se montraient à travers les échafaudages.

A tout instant, des tombereaux de moellons et de sable se déversaient. Les moellons roulaient avec un bruit clair, et le glissement du sable faisait penser au vent d'été dans le feuillage des marronniers. Puis c'était des fardiers chargés de pierres de taille qui arrivaient. On les entendait venir de loin. Les charretiers criaient. Les fouets claquaient, et les chevaux tiraient à plein collier.

Aussitôt que sa femme fut partie, le patron se fit aider par la petite Duretour, pour débarrasser les planches des bouts de chiffons et mettre de l'ordre un peu partout.

La petite Duretour n'était pas très bonne ouvrière malgré ses dix-huit ans, mais Mme Dalignac la gardait à cause de sa grande gaîté. Elle prenait toujours les choses du bon côté, et son entrain nous empêchait souvent de sentir la fatigue.

C'était elle qui faisait les courses et qui ouvrait la porte aux clientes. Sa taille était si menue et ses cheveux si négligés que beaucoup la prenaient pour une apprentie. Cela la vexait un peu et lui faisait dire:

—Lorsque je serai mariée, elles me prendront encore pour une petite fille.

Son fiancé n'était guère plus âgé qu'elle. Chaque soir il venait l'attendre à la sortie et tous deux ne tenaient pas plus de place qu'un seul sur le trottoir.

Maintenant elle vidait les casiers et brossait les planches. De temps en temps, elle lançait un paquet en l'air et le rattrapait comme une balle, ou bien elle s'amusait à déformer les noms des clientes en faisant des révérences aux mannequins. C'étaient surtout Mmes Belauzaud et Pellofy qui recevaient ses compliments. Elle s'inclinait très bas en prenant un air ravi:

—Bonjour, Madame Bel-oiseau.

—Bonjour, Madame Pelle à feu.

Les rires s'échappaient tous ensemble par la fenêtre, et les maçons d'en face levaient la tête pour voir d'où ils sortaient.

J'étais la dernière venue dans la maison.

J'y étais entrée peu de temps avant la morte-saison d'été, et quoique toutes se fussent montrées bonnes camarades pour moi, une timidité m'empêchait de prendre part à leur gaîté. Cependant, depuis que j'étais à Paris, c'était le premier atelier où je me sentais à l'aise. La voix querelleuse du patron ne m'effrayait guère, et la douceur de sa femme me donnait une grande tranquillité.

A mon arrivée, le patron avait tout de suite coupé mon nom en deux. Ses joues s'étaient gonflées pour accentuer la moquerie pendant qu'il disait:

—Marie-Claire? Deux noms à la fois? Eh bé… vous êtes épatante, vous.

Et en rejetant son souffle comme s'il éloignait de lui une chose trop compliquée, il avait ajouté d'un ton sérieux:

—On vous appellera Marie. Cela sera bien suffisant.

Mais cela ne fut pas suffisant. Je répondis si mal à ce nom qu'il fallut bien rendre au mien sa première forme.

Mme Dalignac revint plus tôt qu'on ne s'y attendait. Elle rapportait un énorme carton dont le couvercle se soulevait malgré les ficelles qui le retenaient.

Le patron s'empressa de l'ouvrir. Il toucha les tissus avec une petite grimace de contentement.

—De la soie, rien que de la soie, disait-il. Sa femme l'éloigna:

—Laisse… tu vas tout embrouiller.

Puis en s'adressant à nous:

—C'est pour un mariage.

Elle s'assura que le carton reposait tout entier sur la table et elle sortit une à une, les pièces d'étoffes, en désignant leur emploi.

—Une robe noire pour la mère de la mariée… Deux robes bleues pour les grandes sœurs… Des robes roses pour les petites sœurs… Et des dentelles noires, et des dentelles blanches, et des pièces de ruban, et des taffetas pour doublures, et des satins pour jupon…

Elle sortit avec précaution le dernier tissu soigneusement plié dans du papier:

—Et voilà du crêpe de chine pour la robe de la mariée.

Et sans prendre le temps d'enlever son manteau, elle attira un mannequin et prit les étoffes à pleines mains pour les draper autour du buste. Elle dépliait les dentelles et les disposait, elle tournait les rubans en coque sur ses doigts et les piquait d'une épingle. Puis elle rejeta le tout sur la table et ce ne fut bientôt plus qu'un fouillis de toute couleur.

Mes quatre compagnes avaient cessé de coudre et regardaient avec intérêt. Leurs yeux allaient d'une couleur à l'autre et leurs mains s'avançaient pour toucher les dentelles et les tissus soyeux.

Tout à coup la pendule se mit à sonner.

Bouledogue se leva en disant d'un ton bourru:

—Il est midi.

C'était vrai, mais la matinée avait passé si vite que personne ne se doutait qu'il était l'heure d'aller déjeuner.

Les autres déposèrent leur ouvrage et se levèrent lentement comme à regret.

L'après midi fut pleine d'entrain. Duretour, montée sur un tabouret, garnissait les planches d'un papier gris que le patron lui passait, après en avoir coupé les bandes de la grandeur nécessaire.

Quand le patron ne donnait pas les papiers assez vite, Duretour en profitait pour tourner et danser sur son tabouret; puis elle ouvrait et refermait les bras en criant comme une marchande à la foire:

—Robes et manteaux, robes et manteaux.

Cela nous faisait rire et le patron disait d'un air indulgent:

—S'il n'y avait que vous pour les faire, ma pauvre Duretour.

Les maçons d'en face sifflaient comme des oiseaux libres. Ils avaient fini par découvrir l'atelier et ils faisaient tout leur possible pour attirer notre attention. L'un d'eux appelait tous les noms de jeunes filles qui lui venaient à l'idée, pendant qu'un autre frappait une charpente en fer avec un lourd marteau. Et chaque fois qu'un rire éclatait ou que l'une de nous se montrait un peu à la fenêtre, les appels redoublaient, et la charpente sonnait comme une cloche.

Vers le soir, la sœur du patron entra dans l'atelier. C'était une femme à l'air hardi. Elle était couturière aussi et on l'appelait Mme Doublé.

Elle s'assit sur le tabouret du patron et elle dit d'un ton méprisant:

—Tout le monde travaille déjà?

Son frère répondit, l'air vexé:

—Je suis sûr que tu n'as pas fini de te reposer, toi!

Elle fit le geste de lancer quelque chose par-dessus son épaule:

—Oh! moi, je fais comme les clientes, je vais aux bains de mer, et je suis rentrée seulement ce matin.

Le patron lui montra les tissus:

—Nous avons de l'ouvrage, dit-il.

Mme Doublé devint attentive, et ses sourcils se rapprochèrent.

Elle avait des yeux noirs comme ceux de son frère, mais son regard était plein d'audace et de fermeté. Sa bouche aussi faisait penser à celle du patron, mais ses lèvres semblaient faites d'une matière dure qui les empêchait de se distendre pour le sourire. Elle marchait sans grâce, en bombant la poitrine et on eût dit qu'elle portait sur toute sa personne quelque chose de satisfait.

A son entrée le visage de Mme Dalignac avait changé d'expression. Tout en coupant ses taffetas, elle mordillait sa lèvre comme les gens qui ont une préoccupation, et on entendait davantage le bruit sec et grinçant de ses ciseaux.

Mme Doublé reprit:

—C'est égal, tu es fou, Baptiste, d'avoir toutes tes ouvrières au début de la saison.

Elle me désigna du doigt:

—Tu n'avais pas besoin de reprendre celle-là.

Le patron parut gêné. Il répondit sans me regarder:

—Elle a besoin de gagner sa vie comme nous.

Mme Doublé se moqua. Elle avait l'air de chantonner quand elle dit en tapant sur l'épaule de son frère:

—Eh! oui, pauvre Baptiste! mais moi, j'aime mieux que l'argent soit dans ma poche que dans celle des autres.

Bouledogue et Sandrine baissaient la tête et cousaient plus vite. La petite Duretour était devenue sérieuse et je ressentais moi-même un malaise, qui me faisait désirer fortement le départ de Mme Doublé. Seule, la grande Bergeounette paraissait ne rien redouter et continuait à s'intéresser aux maçons d'en face, qui menaient grand bruit en quittant le chantier.

Le patron cherchait à parler d'autre chose, mais sa sœur revenait toujours au même sujet. Elle trouvait que Mme Dalignac manquait de fermeté avec ses clientes et de sévérité avec ses ouvrières. Elle demandait des détails précis sur le travail et trouvait à redire à tout.

Le patron finit par montrer de l'agacement:

—Ma femme n'est pas un gendarme comme toi, dit-il.

Et Mme Doublé, qui avait le même accent que son frère, répondit:

—Eh bé… Tant pis, donc.

Et elle se campa debout en regardant tout le monde avec insolence.

—Il est sept heures, Bouledogue… dit tout à coup Mme Dalignac.

C'était peut-être la première fois que Bouledogue oubliait l'heure. Elle se leva vivement et défit son tablier avant d'avoir rangé son ouvrage. Les autres aussi se levèrent en hâte. Elles passèrent la porte sans bruit. Mais à peine sorties, on les entendit dégringoler l'escalier comme si elles fuyaient un danger.

Je les retrouvai en bas, groupées comme le matin devant la porte cochère; mais leurs visages étaient bien différents. Les jolis yeux de la petite Duretour montraient une vraie colère:

—Elle nous a gâté notre belle journée, disait-elle.

Sandrine affirma en se rapprochant de moi:

—Elle est très dure pour ses ouvrières.

Elle se rapprocha encore en baissant la voix.

—Vous la verrez revenir quand les robes de mariage seront faites. A chaque saison, elle vient prendre nos plus jolis modèles, et elle se vante de les faire payer très cher à ses clientes.

La grande Bergeounette fit entendre un rire drôle, et dit tout en l'air, sans souci d'être écoutée:

—Elle n'a pas sa pareille pour savoir amener l'argent dans son coffre.

Bouledogue grogna en montrant ses dents:

—Je ne travaillerais pas chez elle, même si j'avais grand faim.

L'arrivée du fiancé de Duretour nous obligea de nous séparer et chacune s'en alla en emportant sa rancune.

II

Table des matières

Octobre était venu. Les toilettes de mariage se terminaient les unes après les autres, et il ne resta bientôt plus que la robe blanche qu'on devait faire au dernier moment afin de lui conserver toute sa fraîcheur.

C'étaient Sandrine et Bouledogue qui s'occupaient de ce travail. Mme Dalignac leur donnait des tabliers blancs qui les couvraient jusqu'aux pieds, et elles s'installaient momentanément au bout de la table.

Mme Doublé revint comme l'avait prédit Sandrine. Elle fit tourner d'un coup de pouce les mannequins sur lesquels étaient les robes, et après avoir crayonné des lignes sur un bout de papier, elle sortit de l'atelier comme elle y était entrée, sans dire un mot.

La voix de Bouledogue gronda derrière elle:

—Elle nous prend pour des chiens.

Au même instant Duretour leva le nez au plafond et fit entendre une petite voix flûtée qui disait:

—B'jour, M'dame.

Maintenant, les planches débordaient d'étoffes et les rires des premiers jours avaient cessé. Le soir à la sortie, on ne prenait plus le temps de bavarder sous la porte cochère. Bouledogue filait vite dans la clarté des becs de gaz. Bergeounette, qui se pressait aussi, ne prenait pas toujours la direction de sa demeure, et Duretour, serrée contre son fiancé, l'entraînait rapidement vers la rue de la Gaîté.

Sandrine habitait une rue voisine de la mienne et nous remontions une partie de l'avenue du Maine ensemble. Une fois, elle m'avait quittée pour courir à la rencontre de son Jacques qui venait au-devant d'elle.

J'avais souvent entendu parler du Jacques à Sandrine, ainsi que le nommait Bergeounette. Mais lorsque je le vis il me fit penser à une chose inachevée. Il était beaucoup plus grand que Sandrine. Cependant quand elle lui prit le bras pour l'appuyer sur le sien, il me sembla qu'elle n'aurait eu aucune peine à le porter comme un petit enfant.

Jacques et Sandrine n'étaient pas des fiancés, comme la petite Duretour et son mécanicien. Ils étaient des amoureux qui s'étaient toujours aimés.

La mère de Sandrine les avait nourris ensemble et longtemps ils s'étaient crus frère et sœur. Puis les parents de Jacques avaient repris leur fils, pour le mettre au collège. Mais chaque année ils le renvoyaient passer ses vacances dans le petit village. Aussi, lorsque à vingt ans Sandrine était venue chercher du travail à Paris, elle était déjà mère d'une petite fille.

Elle l'avait avoué sans honte ni crainte à Mme Dalignac. Et tout de suite elle avait demandé à emporter de l'ouvrage le soir pour augmenter le prix de sa journée.

Elle savait son métier à fond. Elle était douce et gaie. Et dès les premiers jours Mme Dalignac l'avait prise en amitié.

Depuis, il lui était venu un autre enfant, un petit garçon qui allait sur ses trois ans et que la grand'mère élevait à la campagne avec la petite fille.

Jacques était caissier dans une grande maison de banque. Il habitait avec sa mère qu'il faisait vivre maintenant que son père était mort, mais il passait toutes ses soirées auprès de Sandrine à faire des colonnes de chiffres qui n'en finissaient plus. La même table et la même lampe leur servait, et tout deux travaillaient courageusement jusqu'à minuit pour gagner de quoi faire vivre leurs petits.

Pour l'instant, il y avait quelque chose de changé dans leur intimité. Jacques ne venait plus au-devant de Sandrine, et il la laissait seule à veiller dans la petite chambre. Sandrine n'en prenait pas souci. Jacques lui avait dit qu'il était obligé de rester auprès de sa mère très souffrante et cette explication lui suffisait. Elle se montrait heureuse et tranquille, comme si elle eût été la femme légitime de Jacques, et elle disait avec un sourire plein de confiance:

—Je sais bien que mon Jacques ne pourra jamais m'épouser, mais je sais bien aussi que rien ne pourra nous séparer.

C'était à elle que je devais mon entrée chez Mme Dalignac. Le hasard nous avait réunies un dimanche sur un banc du boulevard. Nous avions parlé de la couture, et elle m'avait proposé la place de mécanicienne qui était libre dans son atelier.

Moi aussi je l'avais prise en amitié tout de suite. J'ignorais si elle se sentait elle-même attirée vers moi; car elle paraissait indifférente à tout ce qui n'était pas son Jacques ou ses enfants. Mais lorsqu'elle levait les yeux sur moi, elle avait toujours l'air de m'offrir quelque chose.

Au jour fixé pour le mariage de la jeune cliente, Sandrine mit la robe dans le carton, afin d'aller habiller elle-même la mariée et s'assurer qu'aucun point n'avait été oublié. Elle aimait faire ce travail et Mme Dalignac savait bien qu'elle s'en acquittait parfaitement. Aussi, elle lui indiqua seulement la manière de disposer le voile à la nouvelle mode. Il fallait surtout que la couronne de fleurs d'oranger retînt très en arrière les plis de tulle.

—Tenez, comme ceci.

Et Mme Dalignac drapait une mousseline raide sur les cheveux de Duretour, et elle ramassait au hasard une bande de toile, qu'elle lui enroulait au front, en guise de couronne.

Sandrine ne riait pas comme nous des mines révoltées de Duretour. Elle suivait attentivement les gestes de Mme Dalignac et, quand elle eut elle-même arrondi certain pli sous la bande de toile, elle partit toute légère et pleine d'assurance.

L'activité se relâchait toujours un peu lorsqu'une commande importante était finie. Bouledogue prenait son temps. Le patron se croisait les bras, et Bergeounette regardait plus qu'il ne fallait à travers la vitre.

Bergeounette était la plus ancienne après Sandrine. Elle avait pris sa place devant la fenêtre et n'avait jamais voulu la céder à personne.

Le patron affirmait qu'elle faisait des signes à un manchot qui passait sur le trottoir d'en face, mais Mme Dalignac disait que cela ne l'empêchait pas de coudre très vite et très bien.

Personne ne savait le véritable nom de Bergeounette et personne ne s'en inquiétait.

Le premier jour de son entrée à l'atelier, elle avait refusé de faire le travail à la manière de la maison, prétendant que sa manière à elle était aussi bonne. Le patron qui n'aimait pas à être contredit s'était emporté en lui criant qu'elle était aussi entêtée qu'une Bretonne.

Aussitôt elle s'était redressée pour répondre avec fierté:

—J'en suis une. Je suis une véritable Barzounette.

Le patron s'était moqué:

—Comment dites-vous cela?

Mais Bergeounette l'avait nargué:

—Je dis comme ça, Monsieur. Et vous ne pourrez pas le répéter, parce que les gens du Midi ne sauront jamais prononcer ce mot-là.

Le patron avait ri au lieu de se fâcher, et il avait cédé à l'entêtée en l'appelant: tête de Bergeounette.

Elle continuait à montrer le même entêtement pour tout ce qui n'était pas son idée.

Les cris furieux du patron ou les douces remontrances de sa femme n'avaient aucune prise sur elle; et il fallait toujours lui céder à la fin.

En dehors de ce défaut qui amenait souvent des disputes, elle était toujours prête à rendre service aux autres. De plus, elle était d'humeur égale et ne cherchait jamais les querelles. Sa grande joie était d'être écoutée, quand elle parlait de sa Bretagne, elle disait:

—La lande est grise, mais les ajoncs fleuris sont plus jaunes que les genêts.

Elle parlait de la mer comme d'une personne qu'elle aurait aimée tendrement.

—Quand j'étais petite, disait-elle, je courais sur les rochers pour mieux la voir, et lorsqu'elle se mettait à écumer, je croyais qu'elle s'habillait en blanc pour une fête, et que toutes les vagues la suivaient en procession.

Par les jours de grand vent, Bergeounette ressentait une véritable inquiétude et ne manquait jamais de nous dire:

—Il y aura des barques à la côte.

Parfois elle ouvrait la fenêtre et regardait le ciel comme si elle y cherchait les barques en péril. Puis elle fixait longuement les nuages, et souvent, en se rasseyant, elle chantait d'une voix lente et comme lointaine:

D'où viens-tu, beau nuage,

Apporté par le vent?

Viens-tu de cette plage,

Que je vois en rêvant?

Notre gaîté s'effaça brusquement au retour de Sandrine. Elle rentrait de chez la cliente avec un visage si bouleversé, que tout le monde pensa qu'un malheur était arrivé à la robe.

Le patron et sa femme n'osaient pas l'interroger. Ils attendaient ce qu'elle allait dire, mais elle passa devant eux sans parler, et au lieu de s'asseoir, elle resta debout près de son tabouret.

Ses épaules étaient comme tassées et ses yeux étaient si élargis qu'ils faisaient mal à voir. Et tout à coup, elle se tourna contre le mur pour y appuyer son front.

Alors le patron n'y tint plus. Il se précipita en lui criant dans les oreilles:

—La robe? la robe?

Le regard de Sandrine passa sur lui et sur nous et aussitôt elle parla. Elle parlait avec vivacité; et ce qu'elle disait était si embrouillé qu'il semblait que personne n'y comprendrait jamais rien. Cependant, quand elle s'arrêta, tout le monde savait que la robe allait bien, que le voile avait été disposé à la nouvelle mode, et que la pauvre Sandrine venait d'apprendre que son Jacques était marié à une jeune fille riche depuis une semaine déjà.

Il y eut comme une épouvante qui sembla commander le silence. Puis le patron baissa la tête et recula jusqu'à son tabouret, pendant que sa femme s'avançait lentement vers Sandrine, comme si elle y était attirée contre sa volonté.

Ce fut Bouledogue qui ramena le bruit en lançant des mots injurieux à l'adresse de Jacques. Bergeounette secoua les épaules comme si elle voulait se débarrasser d'un manteau gênant. La petite Duretour se mit à pleurer tout haut. Et quand enfin je ramenai mon regard sur la machine à coudre, je m'aperçus que je serrais fortement la burette contre ma poitrine, et que l'huile tombait goutte à goutte sur mes vêtements.

C'était chez la mère de Jacques que Sandrine avait appris son malheur. Comme la vieille dame lui avait toujours témoigné de l'amitié, elle n'avait pu résister au désir de monter prendre de ses nouvelles en passant devant sa demeure. Mais là, au lieu d'une malade, elle avait trouvé une personne bien portante et gaie qui lui avait dit tout de suite:

—Jacques a fait un beau mariage.

Et après avoir donné beaucoup de détails sur le bonheur de son fils et la beauté de sa bru, elle avait renvoyé doucement Sandrine en lui disant:

—Allez vite habiller votre jeune mariée.

Tout le jour Sandrine pleura. Elle poussait des cris comme un petit enfant, et sa peine nous paraissait si grande que nous ne trouvions rien à lui dire.

Elle s'arrêtait pour répéter d'un ton plein d'angoisse:

—Pourquoi? mais, pourquoi?

Justement, la veille, Jacques avait passé quelques instants dans la petite chambre, et il était parti en emportant une photographie des enfants.

Et le front de Sandrine se plissait, et son regard semblait se retourner en dedans comme pour fouiller sa mémoire:

—Pourquoi? mais, pourquoi?

Elle finit par s'endormir contre le mur et le bruit des tabourets ne la réveilla pas, à la sortie des ouvrières.

Je restai pour attendre son réveil afin de l'accompagner chez elle. De son côté, Mme Dalignac parlait de tirer le lit-cage de son coin, pour l'étendre dans l'atelier.

Sandrine se réveilla au bruit que fit la sonnette de la porte.

C'était Jacques qui venait aux nouvelles. Il était comme apeuré, et il n'avait ni chapeau, ni pardessus, malgré le temps humide et froid.

Sandrine trembla de tout son corps en le voyant, et lui, en s'avançant, semblait implorer sa pitié:

—Ma Sandrine!

Et Sandrine en lui tendant les deux mains comme pour le protéger, répondit aussitôt:

—Mon Jacques.

Ils restèrent un long moment à se regarder.

Le visage de Jacques exprimait une tendresse si profonde, qu'il me vint à l'idée qu'il n'y avait rien de changé entre eux. Mais cela s'effaça vite, car tous deux se mirent à pleurer lamentablement.

Sandrine ne fit aucun reproche. Elle dit seulement à travers ses larmes:

—Comment vais-je faire pour élever les enfants?

Jacques voulut parler aussi, mais les mots qu'il avait à dire sortaient difficilement de sa bouche.

Sa voix restait au fond de sa gorge, et il pressait davantage les mains de son amie, comme si cela suffisait à le faire comprendre. Puis il se mit à tirer sur le dossier d'une chaise dont les pieds se trouvaient retenus par la traverse de la table. Il tirait fortement, et quand il eut réussi à sortir la chaise il respira avec satisfaction comme s'il venait de faire une chose absolument nécessaire. Peu après, il reprit son air craintif, et il regarda vers la porte avec un mouvement qui lui fit tendre le dos.

Sandrine ne chercha pas à le retenir, mais au moment où il la quittait pour aller rejoindre sa nouvelle femme, elle lui lustra du bout des doigts le plastron de sa chemise, dont les plis formaient des cassures.

Le lendemain, personne ne la vit pleurer.

Cependant, elle gardait un tic qui lui tirait durement la bouche. Et à tout instant son regard s'en allait autour de l'atelier comme à la recherche d'un objet perdu.

III

Table des matières

On approchait de la Toussaint, et toutes les clientes réclamaient leurs vêtements pour ce jour-là. Une activité pleine d'appréhension emplissait l'atelier. Mme Dalignac nous distribuait l'ouvrage avec un front soucieux, et les indications qu'elle donnait d'un air absent n'étaient pas toujours comprises. Bergeounette, qui ne prenait plus le temps de regarder par la fenêtre, supportait mal les observations, et Duretour, qui ne pouvait plus rire, se mettait à pleurer au moindre reproche. Bouledogue grognait et disait que nous faisions le travail de deux journées en une seule. Personne ne lui répondait, mais les mouvements nerveux augmentaient. Une bobine s'en allait rouler sous la table, ou une paire de ciseaux tombait avec bruit sur le parquet.

Bouledogue n'arrivait jamais en retard à l'atelier, mais elle ne donnait jamais une minute en plus du temps qu'elle devait. A midi, ou à sept heures tapant, elle se levait de son tabouret, et si l'une de nous s'attardait pour finir quelques points, elle la regardait de travers et disait:

—Une journée de travail suffit.

Maintenant elle était sans cesse de mauvaise humeur et rudoyait tout le monde.

Mme Dalignac essaya de la calmer:

—Allons, Bouledogue, encore un peu de courage, bientôt nous serons moins pressées.

Mais Bouledogue, au lieu de se calmer, se dressa et répondit très haut:

—Si vous ne disiez pas toujours oui à vos clientes, elle seraient bien forcées d'attendre que leurs robes soient faites.

Elle se rassit un peu tremblante, et elle ajouta:

—Moi aussi, je voudrais une robe neuve pour la Toussaint. Pourtant, il faudra bien que je m'en passe.

Le patron ne savait pas non plus se retenir. Il se lança sur Bouledogue et lui cria en pleine figure:

—Ma femme est une sainte! entendez-vous?

Et Bouledogue, qui n'était pas encore apaisée, répondit en le repoussant du coude:

—Je le sais bien.

Lorsque Bouledogue était en colère, sa voix semblait monter du plus profond d'elle-même. Elle résonnait sourdement, et faisait penser à une cognée qui frappe un chêne.

Le patron en restait intimidé, et Bergeounette, qui ne craignait rien ni personne, se taisait dans ces moments-là.

Le lendemain de ce jour, Sandrine ne vint pas. Mme Dalignac s'aperçut tout de suite qu'elle n'était pas à sa place. Et comme aucune de nous ne connaissait la cause de son absence, elle parla d'envoyer quelqu'un chez elle, craignant qu'elle ne fût malade.

La grande Bergeounette posait déjà son tablier; mais le patron lui appuya fortement sur l'épaule pour la faire tenir tranquille.

—Cette Bergeounette! disait-il. Elle a toujours un pied en l'air pour courir dehors.

Il croyait, lui, que Sandrine était seulement en retard, et qu'elle allait arriver d'un instant à l'autre.

La crainte que Sandrine ne fût malade me vint à moi aussi. Depuis deux jours elle avait un gros rhume, et la veille au soir en rentrant sous la pluie, elle avait eu beaucoup de peine à remonter l'avenue avec son paquet d'ouvrage, qui n'était cependant pas lourd.

Je voulais dire cela à Mme Dalignac, mais la petite Duretour racontait qu'elle avait failli manquer aussi, parce que son fiancé avait voulu la quitter.

Sa voix était pleine de rire, et le patron eut une moquerie apitoyée en forçant son accent:

—Au moinss, pôvre petite! vous l'avez retenu, cet homme?

—Il est aussi entêté que moi, disait Duretour. Il voulait se promener sur l'avenue du Maine, et moi je voulais aller sur le boulevard Montparnasse. Alors il s'est fâché. Il a retiré son bras de ma taille et il s'en est allé à grandes enjambées.

—Et vous avez couru derrière lui comme un petit chieng? dit encore le patron.

—Oh! non, répondit Duretour. Quand j'ai vu qu'il partait pour de vrai, j'ai perdu la tête et j'ai crié: «Au voleur!»

Personne n'avait envie de rire. On pensait à Sandrine et au travail pressé, et Duretour n'osa pas dire la fin de son histoire.

Sandrine arriva au moment où tout le monde avait cessé de penser à elle.

Elle venait demander la permission de se reposer tout le jour. Elle s'excusa en disant qu'elle avait la fièvre et qu'il lui était impossible de travailler.

Ses yeux étaient brillants et ses lèvres rouges, mais son visage paraissait très diminué.

Presque aussitôt elle eut une quinte de toux.

On eût dit qu'elle avait quelque chose de fêlé dans la gorge, et Duretour lui cria:

—Arrêtez-vous donc, vous toussez comme un vieux bonhomme.

Sandrine se mit à rire à travers sa toux, puis elle dit en frappant sa poitrine de son poing fermé:

—C'est la première fois qu'un rhume me fait aussi mal.

Dès qu'elle fut partie, Mme Dalignac parut s'inquiéter à son sujet et le patron grommela:

—Il ne manquerait plus que ça qu'elle soit malade.

Le lendemain elle manqua encore, et Duretour, qui était allée aux nouvelles, rapporta que la fièvre avait augmenté et que Sandrine était incapable de se lever.

Le regard de Mme Dalignac se fixa un long moment sur les robes à moitié faites qui s'étalaient partout. Et le patron parlait déjà de prendre une nouvelle ouvrière pour remplacer Sandrine.

Sa femme l'empêcha de s'agiter davantage en disant:

—Je travaillerai tous les soirs jusqu'à minuit. Voilà tout.

Elle ajouta d'un air un peu gêné en se tournant vers nous:

—Si l'une de vous a envie d'en faire autant, nous veillerons ensemble.

Personne ne répondit. Mais le soir, comme neuf heures sonnaient, Bergeounette arriva en même temps que moi. Et presque aussitôt, Bouledogue entra à son tour.

Le patron fut grandement surpris en la voyant. Il ne pouvait pas croire qu'elle voulût veiller aussi.

—Oh! c'est pour Sandrine, répondit Bouledogue de son air malgracieux.

Et chacune se mit à travailler en silence.

Le patron avait pris un coin de la table. Il dessinait une garniture de broderie pour un manteau, et quoique son fusain se cassât souvent dans ses doigts, il ne s'impatientait pas comme d'habitude.

Les veillées suivantes furent plus animées.

Bouledogue et le patron se chamaillaient, ou bien Bergeounette se plaignait de la vie insupportable qu'elle menait dans son ménage.

Les plaintes de Bergeounette avaient toujours quelque chose de si comique que personne ne la prenait en pitié. Même le matin où elle était arrivée avec un œil meurtri et une joue saignante, tout le monde s'était mis à rire en lui voyant prendre un air drôlement triste pour dire:

—Si mon mari ne me battait pas, je serais la plus heureuse des femmes.

A coudre tranquillement sous la lampe, elle finissait par oublier ses ennuis, et les veillées ne s'achevaient pas sans qu'elle ait longuement parlé de la mer et de sa Bretagne.

Elle répétait souvent les mêmes choses, mais on ne se lassait pas de les entendre, et c'était comme si elle eût recommencé une très belle chanson, lorsqu'elle disait:

—La mer est comme un être aveugle et sourd dont la puissance et la force n'auraient pas de limites. Elle hurle, elle frappe, elle broie, et ses vagues lancées comme des cavaliers fous le long des côtes, les déchirent et les émiettent sans fin.

Bouledogue grondait avec un peu de crainte:

—C'est une mauvaise bête que la mer.

Mais Bergeounette reprenait vite:

—Il y a des jours où elle est si paisible et si molle qu'on a envie de s'étendre sur elle pour dormir longtemps.

Puis, sans qu'on sache pourquoi, elle se met tout à coup à danser sous le soleil. On dirait qu'elle balance les plis de sa robe. Et les vagues pleines d'écume lui font comme une multitude de jupons blancs.

Nous l'écoutions, et personne n'eût osé l'interrompre, quand elle récitait comme une litanie les noms des barques et des pêcheurs du petit port où elle était née:

«Notre-Dame de Souffrance», à Locmaël.

«La Volante», au gars Turbé.

«Le Forban», au vieux Guiscrif.

Le soir où elle parla des filets de pêche qui séchaient au bout des mâts, et qui flottaient plus fins et plus légers qu'un voile de mariée, elle assura fermement:

—Il y en a qui sont bleus comme la robe de la Vierge Marie les jours de mai.

Le lendemain de la Toussaint, je ne trouvai pas mes compagnes à l'atelier. Elles étaient au cimetière, et le patron me demanda pourquoi je n'y allais pas aussi.

Il pleuvait, et je répondis que j'aimais mieux travailler que d'aller me promener par le vilain temps.

Il cria comme s'il se fâchait:

—Ce n'est pas une promenade, c'est une visite à nos morts.

Un peu de gaîté me vint à le voir si furieux et je répartis en riant:

—Oui, mais moi, je n'ai pas de morts.

Il me regarda comme si je venais de lui dire une chose extraordinaire, et il sortit aussitôt pour se rendre lui-même au cimetière.

Mme Dalignac cousait déjà à la place de Sandrine. C'était la première fois que je me trouvais seule avec elle. Elle me regarda de la même manière que le patron, avant de dire:

—Vous avez de la chance de ne pas avoir de morts.

—C'est que je n'ai pas de vivants non plus, dis-je.

Elle s'arrêta de coudre avec un air d'étonnement très marqué, puis elle eut un mouvement des lèvres comme pour me poser une question, et enfin elle dit un peu vite:

—Lorsque vous êtes venue ici, je vous croyais aussi jeune que Duretour, mais par la suite, j'ai bien vu que vous aviez dépassé vingt ans.

Elle se tut, et il me sembla qu'une sorte de gêne l'empêchait de me regarder lorsqu'elle me demanda un instant après:

—Vous habitez seule?

—Oui, madame.

Elle se tut encore. Ma réponse parut augmenter sa gêne. Cependant, elle reprit d'un ton enjoué:

—Vous avez bien un amoureux?

—Non, madame.

Elle rougit en se reprenant:

—Je veux dire… un fiancé, enfin, quelqu'un qui vous aime.

Je ne sais pourquoi je pensai à Sandrine et à son Jacques et je répondis nettement encore.

—Non, madame.

Mais au même instant ma pensée me montra un vieux visage affectueux et je me repris à mon tour:

—Si, pourtant, il y a Mlle Herminie qui m'aime.

Et devant l'attention de Mme Dalignac, je me hâtai d'expliquer:

—C'est une très vieille voisine à qui je rends quelques petits services et qui me récompense en me racontant des histoires.

Mme Dalignac sourit avec satisfaction:

—Vous avez là une bonne grand'mère?

La vérité était si différente que je répliquai aussitôt:

—Oh! non, elle est bien plutôt mon petit enfant.

Un silence se fit, puis, comme si Mme Dalignac avait de la peine à le supporter, elle leva la tête et nos yeux se rencontrèrent. Les siens se baissèrent les premiers, mais il me sembla qu'ils avaient la même expression que ceux de Sandrine et qu'ils venaient aussi de m'offrir quelque chose.

Le patron revint vers le milieu de la matinée. Il ramenait Sandrine qu'il avait rencontrée dans une allée du cimetière. Elle était essoufflée, et ses vêtements gardaient une odeur de terre humide. Elle s'assit en disant d'un air las:

—Les tombes sont toutes trempées de pluie.

Mme Dalignac la gronda doucement:

—Puisque vous êtes malade, vous n'auriez pas dû sortir par ce vilain temps.

Sandrine se récria:

—Mais je ne suis pas malade. Je suis seulement enrhumée.

Et ses yeux noirs avaient comme une inquiétude quand elle répéta:

—Je ne suis pas malade, je vous assure.

Mme Dalignac lui sourit pour la rassurer:

—Nous le savons bien, dit-elle, mais vous auriez pu aller au cimetière un autre jour.

Elle ajouta comme si elle n'attachait aucune importance à tout cela:

—Les cimetières ne s'envolent pas, et les morts ont le temps d'attendre.

Sandrine dit presque aussitôt:

—Demain, je reviens travailler.

Elle voulut dire autre chose, mais sa voix devint rauque avant qu'elle n'eût achevé le premier mot, et elle fut prise d'une quinte de toux.

Elle toussait par à-coups avec une sorte d'impatience. Elle aspirait fortement et faisait de violents efforts pour tâcher d'arracher de sa poitrine une chose qui paraissait y avoir pris de profondes racines. Sa toux avait toujours les mêmes sons creux et fêlés, mais aujourd'hui elle semblait remuer une chose épaisse et mouvante qui restait accrochée au fond.

Elle fut obligée de s'asseoir, son visage devint tout blanc, et la sueur lui coula sur le front. Elle fit encore un effort pour tousser. Il y eut dans sa gorge un claquement sec, comme lorsqu'on vient de casser un fil solide. Puis elle se frappa la poitrine de son poing fermé comme la première fois, et elle dit en riant:

—Il faudra bien que je me débarrasse de ce rhume.

Elle remonta sa mante qui glissait de ses épaules et elle partit en toussant de nouveau.

Son départ laissa un malaise. Le patron restait debout sans parler, et Mme Dalignac, qui tenait les mains à plat sur son ouvrage, dit tout à coup:

—Il y a des rhumes qui font mourir.

Le patron resserra sa veste sur sa poitrine comme s'il sentait brusquement venir le froid. Puis il attira son tabouret très près de sa femme et le silence revint.

Les jours qui suivirent, Sandrine toussait beaucoup moins. Cependant, son souffle restait court et plein de rudesse, et sa toux semblait toujours accrocher quelque chose dans sa poitrine.

De temps en temps, le patron lui demandait d'un air gai:

—Cela va, Sandrine?

Et Sandrine répondait du même air gai en imitant l'accent du patron:

—Cela va biengne.

A présent, l'atelier était tranquille. La table à ouvrage laissait voir ses fils de toutes couleurs, et la corbeille pleine de tresses et d'agrafes était bien en ordre. On n'entendait plus les exclamations d'impatience ni les mots d'énervement quand il s'agissait de retrouver une dentelle ou une doublure tombées sous la table et que l'une de nous foulait aux pieds sans les voir.

Le patron ne heurtait plus les mannequins en passant d'une pièce dans l'autre, et Mme Dalignac avait son visage reposé, si agréable à regarder.

Tout le monde écoutait, lorsque Bergeounette chantait ou racontait une histoire. Elle avait une voix très voilée, et ses notes hautes faisaient penser à un mauvais sifflet; mais ses notes graves étaient pleines et très douces à l'oreille.

Elle parlait avec facilité et ne pouvait souffrir les mots malsonnants. Et quand l'une de nous cherchait à savoir si un mot était français ou non, elle affirmait avec autorité:

—Je le sais, moi, j'ai mon brevet.

Bouledogue ne savait pas tourner ses phrases comme Bergeounette. Elle jetait les mots comme on jette une pierre, et il semblait toujours qu'elle allait démolir quelque chose.

Elle chantait rarement, quoique sa voix fût plus belle que celle de Bergeounette.

Depuis qu'on était moins pressées, elle était moins grognon, et un jour elle dit:

—Il faudrait que le travail soit toujours réglé ainsi.

Mme Dalignac s'approcha:

—Je le voudrais comme vous, dit-elle, mais si j'avais renvoyé les clientes, nous n'aurions plus rien à faire maintenant et je serais forcée de vous renvoyer aussi.

Bouledogue se renfrogna, puis elle reprit:

—Puisque nous travaillons davantage dans les moments pressés, nous méritons de gagner davantage.

Mme Dalignac remua la tête comme lorsqu'on sait une chose impossible, et Bergeounette se moqua:

—Tu voudrais faire une révolution, peut-être?

Bouledogue découvrit ses dents, et sa voix roula un peu pour répondre:

—Le travail ne devrait jamais être une peine.

Je savais que Mme Dalignac était sans défense contre les exigences de ses clientes, et que réclamer le prix de ses façons était pour elle un gros ennui. Mais ce que venait de dire Bouledogue me paraissait si juste que je m'apprêtais à lui donner raison, lorsque Bergeounette me devança:

—Voilà celle-ci qui va prêcher maintenant.

Ce n'était pas la première fois qu'elle me faisait ce reproche, aussi j'en restai confuse et je me contentai de regarder Mme Dalignac.

Le patron n'aimait pas les discussions. Il détourna les idées en demandant à Bergeounette une chanson de son pays. Et Bergeounette, qui continuait à se moquer, chanta une très vieille chanson dont elle avait souvent fredonné l'air:

Dans le bon vieux temps,

Me dit souvent ma grand'mère…

Dans le bon vieux temps,

Un jupon durait cent ans.

Cela fit rire tout le monde; mais Mme Dalignac reprit vite son air soucieux. Elle me fixa à son tour et dit comme si elle répondait à un reproche:

—Ma peine est semblable à la vôtre, et ma part d'argent est souvent la plus petite.

Elle fit à reculons les trois pas qui la séparaient de sa table de coupe, sans cesser de me regarder, et Bergeounette commença un autre couplet de sa chanson.

IV

Table des matières

La fin de décembre ramena la morte-saison et il fallut nous séparer encore une fois.

Bouledogue quitta la première, pour s'embaucher dans une fabrique de conserves alimentaires.

Jusqu'à présent, elle avait employé son temps de chômage à faire de la lingerie fine avec une amie, mais l'amie venait de partir à l'étranger et Bouledogue ne savait à qui s'adresser pour avoir le même travail.

C'était elle qui faisait vivre sa grand'mère avec laquelle elle habitait. Son gain était vite dépensé et les moindres journées perdues condamnaient les deux femmes à toutes les privations.

Elle était après Sandrine la meilleure ouvrière de l'atelier. Il ne fallait pas lui demander une idée nouvelle, ni l'obliger à disposer des garnitures à son goût, mais quand elle avait dit: «J'ai fini de coudre la robe», on pouvait se fier à elle, car jamais elle n'oubliait un point.

Le jour de son départ, elle tourna les yeux vers les planches vides, comme si elle leur gardait une mauvaise rancune, et sa voix eut un large grondement pendant qu'elle disait:

—Lorsque grand'mère ne mangeait pas à sa faim pour me permettre d'apprendre un joli métier, elle ne se doutait pas qu'il me faudrait aller quand même à l'usine.

Sandrine fut la seule qui resta. Mme Dalignac partageait avec elle le peu d'ouvrage qu'apportaient les clientes.

Je partis à mon tour et, dès le lendemain, j'entrais chez un fourreur qui demandait des ouvrières pour un coup de main.

Le prix qu'on m'offrait était de beaucoup plus élevé que chez Mme Dalignac, aussi j'apportai toute mon attention à ce nouveau travail.

Mes doigts eurent peu de peine à manier l'aiguille carrelée, mais j'éprouvai tout de suite une grande difficulté à respirer. Des milliers et des milliers de poils fins s'échappaient des fourrures et s'envolaient dans l'air de la pièce.

Un chatouillement insupportable me prit à la gorge, et je toussais sans arrêt.

Les autres me conseillaient de boire des grands verres d'eau. Mais la toux recommençait une minute après. Au bout de quelques heures, je fus prise d'un violent saignement de nez. Et le soir même, le patron me mit à la porte:

—Allez-vous en… Vous n'êtes bonne à rien ici.

La crainte d'un long chômage me fit chercher un nouvel emploi.

Je le trouvai dans une maison de stoppage où je m'appliquai de toute ma volonté. Mais là aussi je trouvais un grave inconvénient. Devant la boutique déjà peu éclairée où je m'alignais avec les autres stoppeuses, des hommes de tous âges s'arrêtaient à chaque instant. Certains d'entre eux s'approchaient si près et restaient si longtemps à barrer le jour, qu'il m'arriva de ne plus voir la trame des fils et d'embrouiller mes reprises. Et malgré mon désir de bien faire, je dus partir pour ne plus entendre les reproches de la patronne.

Lasse de chercher à m'employer selon mes capacités, je me décidai à entrer dans une maison que venait de quitter ma vieille voisine, Mlle Herminie. Il s'agissait de coudre des bandes de cuir et de flanelle sur des rouleaux servant à l'imprimerie. C'était un dur travail qu'il fallait faire debout et qui n'avait pas mis trois mois à rendre bossue Mlle Herminie. Je l'abandonnai à la fin de la première semaine, car je sentis que je deviendrais bossue aussi.

Sandrine, que je rencontrais souvent dans la rue, m'engagea à venir passer mon temps à l'atelier au lieu de rester seule chez moi.

J'y retrouvai Bergeounette qui n'avait pas cessé d'y venir. Son mari ne voulait pas la nourrir ni la supporter sans rien faire au logis; et, à chaque chômage, c'était entre eux des batailles sans fin.

Elle était forte et hardie, et ne craignait pas de se battre avec lui. Mais elle recevait par-ci par-là un mauvais coup qui la laissait peureuse et tremblante. Aussi pour éviter les disputes, elle faisait semblant de travailler une partie de la journée. L'ouvrage commencé qu'elle traînait avec elle n'avançait guère. Elle s'occupait surtout à regarder par la fenêtre, et toujours elle descendait à l'heure où le manchot passait.

Je me trouvais si bien dans l'atelier que j'en oubliais les soucis du chômage.

Tout comme Bergeounette, j'apportai mon linge à réparer. C'était du linge sans dentelles ni garnitures, dont elle se moquait, et qui lui faisait dire:

—Cela ne vaut pas la peine d'être raccommodé. Vous reprisez ici et ça se déchire là.

Comme elle aussi, je m'approchais souvent de la fenêtre et elle s'étonnait de voir mon regard s'en aller par-dessus les toits au lieu de se fixer sur les gens qui passaient dans l'avenue. Elle levait un doigt vers le ciel et me disait malicieusement:

—Ce n'est pas de là-haut qu'il viendra.

Parfois j'apportais un livre enveloppé dans le même papier que mon pain du goûter. Le patron le feuilletait et me le rendait très vite, avec un ton de gronderie:

—Vous avez la passion de la lecture, hé?

Ce reproche m'avait été adressé si souvent déjà que j'avais pris l'habitude de m'excuser en répondant que je lisais seulement à temps perdu, ou pendant la nuit, lorsque je ne dormais pas.

Malgré le manque de travail, Bergeounette gardait ses joues pleines, et son goûter était aussi copieux que par le passé.

Par contre je me sentais très déprimée. Mes joues se creusaient à l'endroit des mâchoires et mon cou ne remplissait plus le col de mon corsage.

Le patron me taquinait:

—Votre nez s'allonge, disait-il.

Sandrine riait avec moi, et Bergeounette affirmait que la lecture n'était pas meilleure que le pain sec.

Je ne plaisais guère à Bergeounette. Elle supportait mal de me voir rester une demi-journée sans parler ni remuer les pieds, et elle m'accusait de n'aimer que le silence.

Pourtant lorsqu'elle chantait ou racontait, je l'écoutais toujours avec un grand plaisir, et bien des fois, j'avais réclamé la suite d'une histoire que le patron avait interrompue.

Mon visage non plus ne lui plaisait pas. Elle disait qu'on ne savait pas comment il était fait. Elle regardait le sien dans une petite glace et, quand elle s'était assurée qu'il restait brun et d'aspect solide, elle s'étonnait que le mien soit tantôt pâle et flétri, comme si j'étais malade, et tantôt éclatant de fraîcheur, comme si je possédais la plus belle santé du monde. Et quoiqu'il n'y eût jamais de chicanes entre nous deux, nous paraissions séparées par un obstacle que ni l'une ni l'autre ne pourrait jamais franchir.

La petite Duretour ne tarda pas à venir passer quelques heures près de nous. Mais elle n'apportait rien à coudre. Sa gaîté suffisait à l'occuper. Elle s'amusait à sauter d'un pied sur l'autre et elle n'en finissait plus de raconter les parties fines qu'elle faisait le dimanche avec son fiancé. Elle singeait les actrices et les danseuses. Ou bien elle imitait les gestes apprêtés d'un garçon de restaurant, en train de découper une volaille de prix. Et pendant qu'elle faisait mine de découper la corbeille à fils, en tenant ses coudes en l'air et ses doigts en ailes de pigeon, elle semblait elle-même une volaille délicate et très précieuse.

Il y avait de longues discussions entre elle et Bergeounette au sujet des mets. Bergeounette parlait du ris de veau, qu'elle aimait beaucoup. Mais Duretour n'aimait pas le ris de veau. Elle disait avec une petite grimace de dégoût:

—C'est bon pour les vieux qui n'ont plus de dents.

Et elle riait en nous montrant les siennes qui étaient plus claires que de la porcelaine fine.

Elle parlait des théâtres et des restaurants, avec des détails qui faisaient dire au patron:

—Elle finira par tomber dans les grandeurs.

Cependant elle n'avait aucun désir de luxe. Elle avouait même se trouver souvent intimidée au milieu des gens du dehors.

Son fiancé n'était pas plus hardi. Un jour qu'ils avaient voulu jouer aux riches et qu'ils s'étaient fait conduire en voiture aux Champs-Élysées, tous deux étaient descendus de voiture pour regarder les gourmandises d'un confiseur. Mais ils étaient restés si longtemps devant la boutique que le cocher s'était endormi sur son siège. Ni l'un ni l'autre n'avait osé le déranger, et ils avaient fait les cent pas sur le trottoir en attendant son réveil.

Quand Duretour n'avait rien de nouveau à nous apprendre, elle collait son front contre la vitre. Mais son attention ne s'arrêtait pas sur les passants ni sur l'étendue du ciel au-dessus des toits. Elle ne s'intéressait qu'aux enterrements, qui défilaient tout le long du jour dans l'avenue du Maine.

Dès qu'elle apercevait le corbillard des pauvres, tout mince et léger qui avançait vite en sautant d'un air maladroit sur les pavés, elle disait:

—Ha! voilà la sauterelle.

Mais lorsque un corbillard tout alourdi de panaches et de fleurs montait lentement l'avenue, elle gonflait ses joues, pour dire avec un respect exagéré:

—Ça, c'est un gros mort.

Elle essayait aussi de faire des signes aux maçons d'en face, mais ils ne prenaient plus le temps de regarder l'atelier. La pluie les mouillait sans discontinuer, et leurs ceintures rouges et bleues disparaissaient sous les sacs à plâtre qu'ils s'attachaient aux épaules.

C'était à leur tour d'être pressés. Les truelles puisaient sans arrêt dans les auges pleines de mortier; et les pierres s'ajoutaient et augmentaient rapidement la hauteur des murs.

Les tombereaux déversaient toujours la meulière et le sable sur le trottoir, mais maintenant les pierres roulaient dans la boue avec un bruit sourd, et le vent d'hiver nous empêchait d'entendre le glissement soyeux et frais du sable.

V

Table des matières

En janvier, Sandrine eut une rechute grave. Pendant les deux premiers jours elle ne s'aperçut pas des soins que je lui donnais, mais, dès que sa fièvre fut calmée, elle me pria d'aller lui chercher du travail.

Le patron cria en prenant sa tête à pleines mains:

—C'est épouvantable… Où prendra-t-elle la force de travailler?

Et il tournait tout courbé autour de la pièce, comme s'il cherchait du secours sous la table ou derrière les tabourets.

Mme Dalignac fit un grand geste d'impuissance et prépara le paquet d'ouvrage que j'emportai aussitôt.

Je retrouvai Sandrine assise dans son lit en train de coudre une petite culotte de garçon.

Ses cheveux noirs lui cachaient la moitié des joues, et leurs boucles s'allongeaient jusque sous son menton. Elle respirait difficilement, sa poitrine faisait entendre un bruit de gargouille et ses lèvres étaient sèches et toutes craquelées.

Elle défit très vite le paquet, et la petite culotte, qu'elle jeta au pied du lit, resta gonflée par le fond.

Chaque jour je retournai chez Sandrine. J'y arrivais parfois très tôt, mais toujours je la trouvais assise avec son ouvrage éparpillé sur les couvertures. Sa mante qu'elle gardait aux épaules lui couvrait la taille et s'étalait autour d'elle. Et tout son corps posé de travers se tendait vers la fenêtre en tabatière.

Elle ne montrait aucune mauvaise humeur du temps sombre. Elle disait seulement:

—Si jamais je deviens riche, je me ferai bâtir une maison où les murs seront tout en fenêtres.

Il y avait des jours où la pluie coulait si épaisse sur la vitre en pente qu'elle faisait comme un rideau qui empêchait le jour d'entrer. D'autres fois c'était le vent qui secouait le châssis comme s'il voulait l'arracher pour l'emporter au loin. Et lorsque le vent et la pluie se mêlaient, un froid humide entrait dans la chambre et pénétrait jusque dans le lit de Sandrine.

Elle resserrait son vêtement et ramenait les pieds sous elle, mais une fatigue l'obligeait vite à étendre les jambes. Alors elle disait avec un peu de regret:

—Quand le repos vient, la chaleur s'en va.

Le froid me faisait souffrir aussi et j'aurais bien voulu allumer du feu, mais il n'y avait ni poêle ni cheminée dans la chambre.

Cette chambre était si petite que le lit en prenait toute la longueur d'un côté. L'autre côté se trouvait rempli par une table et deux chaises et il eût été difficile de s'asseoir dans le passage du milieu.

Des planches s'étageaient un peu partout, mais ce qui dominait dans la pièce, c'était des photographies d'enfant. Un petit garçon et une petite fille, tantôt seuls, tantôt se tenant par la main. Et au-dessus de la table, à l'endroit où aurait pu être la cheminée, un cadre plus grand que les autres montrait les enfants et leurs parents réunis. Jacques retenait les deux petits entre ses genoux et Sandrine, debout derrière eux, se penchait pour les entourer de ses bras.

La fillette avait comme sa mère des cheveux tout en boucles et un visage bien fait, tandis que le garçonnet avait comme son père des cheveux lisses et un visage dont les contours semblaient tout effacés.

Bergeounette venait me retrouver chez Sandrine. Elle mettait une animation extraordinaire dans la petite chambre qu'elle emplissait de désordre et de bruit. C'était comme si elle se fût assise sur tous les meubles à la fois, et après son départ j'étais toujours obligée de donner un coup de balai.

Cela faisait rire Sandrine qui trouvait que Bergeounette ressemblait à un bon chien mal dressé.

Puis c'était Jacques qui arrivait pour quelques instants. Il se troublait en me voyant, et il restait debout comme un étranger.

Sandrine le forçait à s'asseoir sur le pied du lit, et à toute minute elle levait les yeux sur lui comme si elle craignait qu'il n'eût disparu tout à coup.

Les commandes revinrent avec les premiers jours de mars, et Mme Dalignac rappela Bouledogue et Duretour.

Bergeounette, qui ne s'était souciée de rien pendant le chômage, fit montre d'un contentement exagéré d'être occupée. Son rire bas et comme cassé se faisait entendre à tout moment, et on n'obtenait pas de réponse quand on lui en demandait la raison.

Lorsque Bergeounette était debout, tout son corps remuait avec aisance, mais quand elle se tenait tranquille sur son tabouret, elle faisait penser à une chose difficile à manier. Ses épaules carrées paraissaient dures comme le granit, et en passant près d'elle on prenait garde à ses coudes. Mais, qu'elle fût remuante ou paisible, ses cheveux fins et lisses restaient collés contre sa tête, tandis que sa face semblait virer à tous les vents.

Une après-midi, en revenant travailler, je la vis descendre l'avenue dans une galopade extraordinaire. Elle avançait par bonds énormes et bousculait tout le monde pour échapper à son mari qui la suivait de près. Et brusquement elle disparut sous la porte cochère qu'elle repoussa derrière elle.

L'homme essaya d'enfoncer la porte, puis il donna un grand coup de pied dedans, et après avoir regardé en l'air comme s'il espérait voir sa femme à une fenêtre, il tourna le dos et s'éloigna.

Je retrouvai Bergeounette en haut. Elle était tremblante et en nage, et, à travers son essoufflement, elle disait d'un air plein de crainte:

—S'il m'avait saisie, il m'aurait tuée.

Lorsqu'elle fut plus calme, le patron fit chanter son accent pour lui demander:

—Étiez-vous aussi blanche qu'un petit agneau et lui disiez-vous des choses jolies quand sa colère est venue?

Elle se mit à rire, et tout en remuant ses bras d'une façon désordonnée, elle avoua que depuis le début de la morte-saison, elle volait chaque semaine une pièce d'or dans la cachette de son mari, et que l'instant d'avant, dans une terrible dispute, elle s'en était vantée par bravade.

—Comment ferez-vous pour rentrer ce soir? demanda Mme Dalignac.

Bergeounette fit un geste de la main pour la tranquilliser.

—Je rentrerai tard, dit-elle.

Elle rit de nouveau très bas et comme en dedans, et elle ajouta:

—Il n'est jamais méchant lorsqu'il est couché.

Le lendemain elle revint avec son visage ordinaire, et personne ne lui parla de ce qui s'était passé la veille.

Depuis son retour à l'ouvrage, Bouledogue ne cessait de bougonner après ses doigts qui avaient perdu leur souplesse et la finesse du toucher:

—Comment voulez-vous que je tienne une aiguille avec des doigts raides et durs comme cela?

Et elle nous montrait ses mains pleines de durillons et d'ampoules crevassées.

Elle avait la spécialité des petits plis et des fronces dans les tissus légers et son habileté était telle qu'aucune de nous ne pouvait la remplacer.

Lorsqu'après de longues heures de travail, un corsage de mousseline de soie sortait tout plissé de ses mains, on eût dit qu'il venait d'être fait par magie tant il gardait de fraîcheur.

Le patron osait à peine le toucher. Il l'élevait avec précaution dans la lumière et il disait tout content:

—Je crois bien qu'il a poussé tout seul au soleil.

Aussi maintenant lorsque Bouledogue voyait les tissus s'accrocher et s'érailler à ses doigts, elle entrait dans de violentes colères qui finissaient par la faire pleurer.

Mme Dalignac essayait de lui faire prendre patience. Mais Bouledogue était incapable d'avoir de la patience; elle jurait comme un homme et maudissait le monde entier. De plus, elle ne pouvait pas dire assez combien les femmes de la fabrique s'étaient moquées de ses mains fines, en lui voyant toucher les boîtes de fer-blanc qui lui écorchaient les paumes et lui cassaient les ongles.

A l'écouter, une grande appréhension nous venait de la prochaine morte-saison, et chacune de nous disait tout haut son espoir d'éviter la fabrique.

Seule Bergeounette se moquait de cela, comme elle se moquait de tout le reste. Elle réussissait même à calmer Bouledogue en attirant adroitement son attention sur des soirées dansantes que des petites sociétés d'ouvriers donnaient, ici ou là, dans le quartier de Plaisance. Bouledogue aimait la danse par-dessus tout. Sa voix devenait tout autre pour s'informer de la date exacte et du lieu où devait se donner le bal.

Son amour de la danse l'obligeait à faire toutes sortes de mensonges à sa grand'mère à qui elle n'osait l'avouer.

Elle avait heureusement une cousine de son âge qui partageait son goût. En s'entendant à l'avance, elles trompaient la grand'mère et se rendaient libres.

Pendant l'été, elles allaient jusqu'à Robinson, mais c'était loin, et le train qui devait les ramener ne leur laissait qu'une heure de répit. Aussi elles ne perdaient pas une minute, elles couraient d'une traite de la gare à la salle de bal. Et là, sans s'occuper des garçons en quête de danseuses, elles s'enlaçaient et dansaient avec l'angoisse constante de manquer le train du retour.

L'hiver, elles allaient au bal Bullier, mais si elles n'avaient plus le souci du voyage, elles craignaient d'être reconnues et dénoncées. Bouledogue en avait une crainte si intense qu'elle croisait parfois ses deux mains sur sa tête en disant:

—Si grand'mère apprend un jour que je vais à ce bal, elle en mourra de honte.

Cela ne l'empêchait pas de prétexter, le dimanche suivant, une promenade au jardin du Luxembourg où elle n'entrait jamais.

Il arrivait que la grand'mère désirait aussi se promener au jardin, mais comme elle était vite lasse, les jeunes filles l'installaient sur une chaise et s'éloignaient rapidement derrière son dos.

Ces jours-là, il ne fallait pas songer à s'attarder au bal. La cousine y serait bien restée, mais Bouledogue la ramenait sans pitié vers la grand'mère. Et du même ton dont elle nous disait: «Une journée de travail suffit», elle disait à la cousine: «Une danse suffit pour s'en passer l'envie».

Sandrine avait repris sa place en même temps que nous. Sa poitrine ne faisait plus entendre qu'un léger ronflement, et quand le patron lui criait du bout de l'atelier: «Cela va, Sandrine?» elle répondait tout de suite: «Oh! oui, cela va très bien.»

Elle souriait en nous regardant, et ses yeux noirs étaient doux comme du velours neuf. Cependant ses cheveux n'étaient plus aussi brillants, et ses boucles paraissaient moins élastiques, mais jamais elle ne se plaignait.

Une fois seulement elle parla ainsi de la fatigue de ses nuits:

—C'est drôle… Depuis que j'ai ce rhume, je ne peux plus m'étendre dans mon lit, et il me faut être à moitié assise pour pouvoir dormir un peu.

Un matin, je la surpris dans l'escalier alors qu'elle se croyait seule. Elle montait avec lenteur, en tenant le buste raide et la bouche fermée. Mais l'air qu'elle rejetait par le nez faisait un bruit fort comme celui d'un soufflet.

Mme Dalignac l'envoya chez son médecin, qui conseilla un long repos et une bonne nourriture. Sandrine riait de tout son cœur en rapportant les paroles du médecin:

—Du repos…, disait-elle. Où diable veut-il que je prenne cela? Je ne connais pas de marchand qui en vende.

Mme Doublé, qui se trouvait là, lui lança un regard plein de malveillance. Elle parla longuement des rhumes qui tournaient en maladie contagieuse et dit qu'elle ne supporterait pas une ouvrière tuberculeuse dans son atelier.

Je levai les yeux sur Sandrine. Elle gardait son air tranquille et un peu enfantin, et, lorsque Mme Doublé fut sortie, elle dit en riant:

—Ses ouvrières feront bien de ne pas s'enrhumer.

Le mois d'avril ramena le travail pressé.

Les mains de Bouledogue avaient retrouvé toute leur souplesse, et ses doigts longs et bien tournés maniaient avec adresse les tissus les plus fins. Mais son énervement revenait avec le désordre de la table à ouvrage, et sa voix grondait sourdement, quand on était à la recherche d'une chose égarée.

Bergeounette restait indifférente aux ennuis du travail. Elle continuait à regarder passer le manchot. Et, dès que l'une de nous marquait trop d'impatience, elle chantait sa vieille chanson qui avait un couplet pour toutes les circonstances:

Dans le bon vieux temps,

Les pâtés et les brioches,

Dans le bon vieux temps,

Croissaient au milieu des champs.

En approchant des fêtes de Pâques, les journées redevinrent aussi dures qu'avant la Toussaint. La machine du patron n'avait plus de temps d'arrêt, et le ronflement de la mienne ne faisait pas beaucoup moins de bruit. Et chaque fois que Duretour partait avec une robe terminée, le patron disait, en tapant dans ses mains:

—Courage, mesdames! Pâques va nous apporter deux jours de fête pour nous reposer.

La veille de Pâques, comme il répétait cela, Bergeounette lui répondit:

—Sandrine aura le temps de courir après son souffle pendant ces deux jours-là.

Tout le monde regarda Sandrine. Elle gardait la bouche ouverte et il y avait comme une buée autour de son visage.

Le soir, après la journée finie, elle prit le temps de sourire en nous disant:

—C'est vrai, pourtant, que je cours après mon souffle aujourd'hui.

Sa voix était tremblante et comme effacée, et on eût dit que ses yeux laissaient glisser toute leur lumière.

Et pour la première fois, depuis bien longtemps, elle remonta l'avenue avec moi, sans son paquet d'ouvrage pour la veillée.

VI

Table des matières

Le mardi suivant, nous étions toutes en retard pour commencer la nouvelle semaine. Duretour elle-même était sans entrain et Bouledogue n'en finissait plus de déplier son tablier.

Le patron fit semblant de nous gronder:

—Il faudrait que Pâques ait trois jours de fête pour vous autres.

Je m'aperçus tout de suite que Sandrine n'était pas encore arrivée, et j'allais le faire remarquer à Mme Dalignac; mais, juste à ce moment, elle disait, en ouvrant une lettre dont l'adresse s'en allait tout de travers:

—Ça, c'est sûrement une cliente qui se fâche.

Chacune resta debout s'attendant à l'ennui d'une robe à retoucher. Mais au lieu de nous donner des explications, comme elle le faisait toujours dans ce cas-là, Mme Dalignac éloigna le papier et le rapprocha. Puis ses yeux papillottèrent devant les deux seules lignes qui étaient en haut de la page, et enfin elle lut tout haut:

«Ma Sandrine est morte.

Jacques.»

Dans le silence qui suivit, les têtes se tournèrent une à une vers la place de Sandrine et personne n'avait l'air de comprendre le sens de la lettre.

Tout comme les autres je regardais la place vide, mais dans le même instant je revis les yeux mornes et le sourire si las de Sandrine le samedi d'avant, et je compris que, ce soir-là, elle était au bout de sa vie.

Mme Dalignac devait se souvenir aussi; car son regard, qui s'était élargi, se rétrécit brusquement et ses mains se mirent à trembler.

Toutes les voix s'élevèrent pour dire les mêmes mots. C'était comme une bousculade de questions où il n'arrivait aucune réponse.

Et tout à coup Bouledogue fit entendre un sourd grondement, puis elle saisit le tabouret de Sandrine et le frappa sur le parquet avec tant de violence que les pieds s'écartèrent et qu'il s'écroula tout disloqué.

On ne sut pas contre qui allait la grande colère qui faisait relever tous les fronts.

Bergeounette semblait prête à se jeter sur quelqu'un, et la petite Duretour répétait, comme un reproche à l'adresse de Sandrine:

—Mais, puisqu'elle avait retrouvé son Jacques…

Mme Dalignac cessa vite de trembler. Son visage si doux d'ordinaire s'emplit de révolte, comme à l'annonce d'une injustice insupportable. Et pendant que le patron reprenait la lettre pour la lire à son tour, elle mit rapidement son chapeau et me fit signe de l'accompagner.

Tout était en ordre dans la chambre de Sandrine. On y sentait une odeur de parquet lavé, et le petit lit tout blanc semblait éclairer la chambre autant que le soleil d'avril.

Jacques était à moitié couché par terre. Il se releva péniblement pendant que Mme Dalignac lui demandait très vite:

—Comment cela est-il arrivé? Où est Sandrine?

Il tourna son visage vers le lit en répondant:

—Elle est là.

On ne voyait aucun renflement sous les draps, pas même à l'endroit des pieds; mais déjà Mme Dalignac se baissait et passait sa main sur toute la longueur du lit, comme pour s'assurer que Sandrine était bien là. Puis elle lui découvrit le visage et la regarda longuement.

Jacques dit:

—C'est hier qu'elle est morte.

Sa bouche trembla, et ses paupières se fermèrent. Il essaya de raffermir sa voix pour ajouter:

—Quand je suis arrivé, elle avait déjà vomi tout son sang.

Une voisine entra sans bruit, tout en cousant une pièce à un tablier d'enfant.

—Elle n'a pas mis longtemps à mourir, nous dit-elle.

Et de la même voix basse et calme, elle expliqua:

—Toute la nuit, je l'avais entendu tousser à travers le mur. Au matin, je l'entendis aller et venir, et tout à coup elle a crié: «Jacques, Jacques». Elle avait une voix comme quelqu'un qui appelle au secours. Je suis entrée chez elle aussitôt, et je l'ai trouvée en train de vomir sur le parquet. Elle vomissait tout rouge et cela ne s'arrêtait pas. Alors, je pris peur et je voulus appeler aussi. Sandrine m'en empêcha, et me pria d'aller chercher M. Jacques.

Et comme la voisine avait fini de coudre sa pièce, elle piqua son aiguille à son corsage et s'en alla sur la pointe des pieds.

Jacques reprit sa place par terre, et sa tête renversée touchait maintenant celle de Sandrine.

En rentrant à l'atelier, le grand désir d'y retrouver Sandrine me fit regarder à sa place. Mais il n'y avait là qu'un tabouret couché sur le côté, et qui montrait ses barreaux tout brisés. Mme Dalignac voulut apprendre aux autres ce qu'elle savait; mais sa gorge se boucha et je fus obligée de parler pour elle.

Je me sentais comme étranglée aussi, et il ne me fut pas facile de tout dire d'un coup. Et lorsque les ouvrières connurent les détails que la voisine avait donnés, Bouledogue dit durement au patron:

—Pâques n'a pas eu de fête pour elle.

Le patron ne parut pas l'entendre. Il se cramponnait des deux mains à sa machine, et un petit filet de salive sortait de sa bouche.

Sur un signe de Mme Dalignac, je ramassai le tabouret brisé pour le porter à la cuisine, et quand je revins, la petite Duretour disait d'une voix très haute:

—L'amour de Sandrine est mort aussi.

Et on n'entendit plus que le cri répété d'une marchande de fleurs qui descendait l'avenue et le tic-tac de la pendule qui paraissait battre plus vite et plus fort.

Le soir, je retournai chez Sandrine avec Mme Dalignac.

Jacques était toujours à moitié couché par terre. Il avait seulement remonté ses genoux qu'il retenait de ses doigts entre-croisés.

La voisine nous dit tout bas:

—Il dort comme ça depuis ce matin.

Jacques l'entendit. Il se releva en répondant:

—Je ne dormais pas, j'étais avec Sandrine.

Il était tout étourdi et dans le mouvement qu'il fit pour se retenir au mur, il dérangea une photographie des enfants qui resta accrochée de travers.

Le lendemain, à l'heure de l'enterrement, un homme entra chez Sandrine en tenant devant lui une longue boîte aux planches rugueuses. Son regard cherchait une place dans la chambre, et je dus sortir en même temps que Mme Dalignac pour laisser libre le petit espace du milieu. Mais malgré cela, quand l'homme coucha le cercueil entre le lit et la table, il heurta les pieds de Jacques qui s'était pourtant reculé jusqu'aux lambris de la fenêtre.

Un autre homme déposa le couvercle qu'il tenait entre ses bras, et tous deux soulevèrent la morte pour la mettre dans la longue boîte. Sandrine était enveloppée d'un drap déchiré, et ses mains croisées sur sa poitrine passaient par une ouverture.

Et tandis qu'un des hommes cherchait à lui mettre la tête bien d'aplomb, le mouchoir qui retenait ses boucles glissa et lui fit comme un large bandeau sur le front.

Jacques regardait sans rien dire; mais quand il vit poser le couvercle, il devint comme égaré. Il repoussa les hommes et il s'agenouilla près de Sandrine. Il souleva le bandeau qui la rendait semblable à une sainte toute drapée de blanc et il supplia:

—Aie pitié de moi, Sandrine… Ne t'en vas pas.

Il laissait tellement voir le déchirement de son cœur que les hommes n'osaient pas l'éloigner. La voisine et Mme Dalignac finirent par l'emmener pendant qu'il suppliait encore:

—Aie pitié, ma Sandrine.

La petite photographie restait accrochée de travers et les enfants avaient l'air de se pencher pour voir ce qu'on faisait de leur mère.

Je m'approchais pour la redresser, mais l'un des deux hommes me demanda:

—C'est à elle, ces deux beaux petits?

Je fis signe que oui.

Alors il prit le cadre et le glissa sous les mains de Sandrine que le drap déchiré laissait passer. Puis il regarda l'étroit couloir qui barrait la porte et il dit:

—Il va falloir la sortir debout.

Il reprit d'un ton apitoyé:

—Ce n'est pas qu'elle soit lourde, mais ces mauvaises boîtes ne sont pas solides, et à les trimballer le long des étages on craint toujours un accident.

Et comme le moment était venu de descendre la morte, l'homme tira une grosse corde de sa poche et il entoura solidement la mauvaise boîte par le milieu.

Le corbillard attendait en bas. C'était une voiture sans aucun ornement, et je la reconnus pour celle que Duretour appelait la sauterelle.

Le patron y accrocha lui-même la couronne blanche qu'il venait d'apporter. Bergeounette déposa le long du cercueil les petits bouquets de violettes que chacune de nous offrait à Sandrine, et aussitôt la sauterelle se mit en marche.

Elle avançait vite sur le boulevard Raspail. Nous avions beaucoup de peine à la suivre, et Jacques qui marchait le premier derrière elle, appuyait sa main dessus, comme s'il voulait l'empêcher de sauter si fort.

A notre passage, des femmes se levaient des bancs où elles étaient assises. Quelques-unes faisaient le signe de la croix, et gardaient leurs mains jointes. Deux enfants cessèrent de remuer le sable avec leur pelle en bois et tapèrent bruyamment sur leur petit seau en chantant sur un air de cloche:

—L'enterrement, l'enterrement.

Le jour était plein de soleil. Les bruits montaient clairs et précis dans l'air très doux et les marronniers tout fleuris de blanc s'alignaient le long de notre chemin.

En entrant dans le cimetière, la sauterelle avança encore plus vite. Ses roues firent un bruit criard sur l'épaisse couche de gravier, et la couronne accrochée à l'arrière se balança fortement.

Le cimetière aussi était tout fleuri, et les tombes paraissaient plus blanches sous le soleil.

Bergeounette, qui lisait les poteaux indicateurs, me nommait les allées de traverse que l'on dépassait:

—Allée des Morts… Allée des Cyprès… Allée des Tombes.

Et chaque fois les paroles sortaient de sa bouche, comme si elle les rejetait avec dégoût. Mais lorsque le corbillard tourna entre deux rangées d'arbres qui s'élevaient droits et fins comme des colonnes lisses, elle dit tout haut avec un air de triomphe:

—Allée des Érables blancs.

La sauterelle s'arrêta près d'une longue tranchée où des cercueils se rangeaient côte à côte, et notre groupe se resserra pour dire adieu à Sandrine.

Bouledogue avait son visage des mauvais jours.

Sa lèvre se retroussait seulement par le milieu et ne laissait voir que deux dents. Et comme je me penchais toute étonnée sur la grande tranchée, elle me dit:

—Ça! c'est la fosse commune.

Sa voix résonna avec des vibrations si profondes et si étendues qu'elle parut sortir de terre pour aller heurter les caveaux d'alentour et les tombes toutes fleuries.

Les croque-morts se dépêchaient; car un autre convoi s'avançait aussi vers la fosse commune.

Ils prirent vivement Sandrine et la déposèrent auprès de deux petites boîtes d'enfants qu'on avait mises bout à bout pour ne pas perdre de place. Et aussitôt la sauterelle s'éloigna par le fond de l'allée, où deux de ses pareilles la devançaient.

Jacques ne pleurait pas. Il suivait docilement le patron et sa femme. Mais, avant de sortir du cimetière, il se retourna vers les érables blancs, et ses lèvres remuèrent comme s'il leur parlait.

Moi aussi, je me retournai vers les érables blancs. Je voulais revoir leur feuillage grêle, plus fin que de la dentelle et qui semblait vouloir s'envoler au vent. Puis mon regard s'abaissa pour faire le tour des immenses carrés de tombes qui brillaient sous le soleil, et lorsque je repris ma place auprès de Bergeounette, elle disait en respirant largement:

—Aujourd'hui, le cimetière est beau comme un paradis.

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Ograniczenie wiekowe:
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Data wydania na Litres:
17 stycznia 2025
Objętość:
200 str. 1 ilustracja
ISBN:
4064066077235
Wydawca:
Właściciel praw:
Bookwire
Format pobierania:

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