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Louise de Bellaigue
Nos Américains (épisodes de la guerre de sécession)

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066319076
Table des matières
PREMIÈRE PARTIE
DEUXIÈME PARTIE AMÉRIQUE
ÉPILOGUE EN FRANCE
PREMIÈRE PARTIE
Table des matières
I
Par une chaude journée d’août, les promeneurs qui circulaient au milieu de ces gracieuses villas échelonnées sur les coteaux de Montmorency, et à demi perdues sous les bosquets, remarquaient un chalet de confortable apparence et surtout admirablement situé. Des fenêtres, des jardins et aussi de la terrasse, qu’une retombée de la toiture couvrait d’ombre, on pouvait apercevoir la vallée tout animée de cultures, toute réjouie de luxuriantes luzernes et d’arbres chargés de fruits. Puis, dans le lointain, apparaissait la grande ville ensoleillée!
Mais l’œil curieux du passant était plus particulièrement attiré sur le petit groupe qui occupait la terrasse de cette habitation.
Enfoncée dans un grand fauteuil, dont le velours cramoisi faisait ressortir la blancheur de son front maladif et doux, une femme, jeune encore, écoutait, dans l’attitude fixe et résignée des personnes qui ont beaucoup souffert, la conversation de l’étrange compagne agenouillée près d’elle.
C’était une négresse, dont la tête noire et luisante se détachait comme un marbre poli sur l’étoffe mate des vêtements de deuil de sa maîtresse. Cet être dépaysé, d’aspect un peu repoussant pour nos fiertés d’hommes blancs, eût été vengé en ce moment de l’injuste verdict qui ridiculise sa race, si l’on avait pu lire dans son regard la fidélité, le dévouement, l’angoisse des peines partagées. Il y avait, dans cette servante accroupie aux pieds de celle dont elle s’efforçait de consoler la vie (qu’on m’en pardonne la comparaison), quelque chose de l’instinctive et vigilante tendresse du chien, avec toutes les délicatesses intelligentes de la tendresse humaine.
–Maîtresse, pas pleurer. disait la bonne Flavia, en tournant, vers le visage pâle et encore si beau de la jeune femme, ses grands yeux caressants. Maîtresse, pas pleurer. pensez à M. de la Jarnage… du ciel, s’il voyait vous pleurer… maîtresse, courage… puis joie!… joie!… enfants vont venir!
Un rayon de bonheur illumina le front de la malade.
Oui, ils allaient venir; elle sentirait leurs chaudes caresses ranimer sa vie épuisée. Elle touchait à la fin du grand sacrifice qu’elle avait cru devoir faire à la mémoire de son mari et au désir, si souvent exprimé par lui, de voir donner une éducation plus complète à ses enfants dans les meilleures institutions de France. Ces jours de séparation qui, dans sa vie brisée, marquaient une longue abstinence de bonheur, allaient cesser. Désormais elle les posséderait tout à fait à elle.
–Oui, tout à fait, maîtresse, répétait Flavia, et ils sont si bons, si beaux!… maîtresse vivre longue vie pour Georges et Madeleine.
–Oh! oui, longue vie, dit avec un regard d’incrédulité la pauvre mère. Ce devrait être.
Elle allait retomber dans quelque pressentiment douloureux, lorsque le bruit d’une voiture arriva de l’avenue voisine. La grille s’ouvrit bruyamment: Georges et Madeleine étaient dans ses bras, l’entourant de caresses, de baisers et de bonheur.
Flavia s’était doucement retirée, non sans avoir embrassé ces deux beaux enfants qu’elle avait nourris de son lait.
Discret témoin de cette scène attendrissante, le frère de Mme de la Jarnage, le bon oncle Charles, qui venait de ramener Georges et Madeleine à leur mère, se tenait un peu à l’écart. Il goûtait cependant une joie profonde. Ce retour était pour lui comme le retour de l’espérance, Mme de la Jarnage allait revivre. Il le croyait du moins.
II
Unie fort jeune à un mari qu’elle adorait, Mme de la Jarnage était devenue veuve au bout d’une dizaine d’années. C’était une existence brisée. Le souvenir du bonheur intime dans lequel elle s’était plongée avec délice jusqu’au moment de la cruelle séparation, faisait encore battre son cœur, mais pour le déchirer. Du jour où M. de la Jarnage mourut, sa femme commença à mourir à son tour.
D’une grande famille de l’Amérique du Sud, Mme de la Jarnage était née à Paris, où le malheur avait commencé à l’atteindre. Elle avait à peine deux ans et son frère Charles, quatre, lorsqu’elle y perdit sa mère.
Leur père, le comte de Pilter, s’était hâté de quitter le pays, témoin de son deuil, et de retourner en Amérique, dans l’importante propriété de Summer-Cottage, qu’il possédait près de Charleston. Lui-même y mourut peu après, enlevé par une courte maladie, et laissant le soin de sa jeune fille et de son fils à une aïeule paternelle.
Prodigue de sa tendresse, mais aussi habile que vigilante, la grand’mère en s’occupant de l’éducation de ses petits-enfants, ne négligea point leur fortune. Cette fortune, considérable déjà, s’accrut encore sous sa gestion, et, à sa mort, on reconnut avec quelle intelligence cette femme, guidée par son cœur, avait triomphé des difficultés d’affaires.
Si Summer-Cottage n’avait pas abrité le berceau des jeunes de Pilter, il était rempli des souvenirs de leur adolescence. C’était là aussi que M. de la Jarnage était venu un jour, attiré par les grâces de la jeune orpheline et par l’intérêt de son malheur.
C’était là qu’il l’avait épousée à dix-sept ans.
De grandes qualités chez l’un et chez l’autre, une belle fortune, une situation éminente dans la haute société américaine, puis la naissance de Georges et de Madeleine, avaient au début entouré cette union de sourires et d’espérances.
Et quels sourires et quelles espérances faisait naître la vue de Georges et de Madeleine lorsque leurs fronts charmants s’épanouissaient sous les tendresses paternelles et maternelles!
Ils ont grandi, ils ont souffert, mais ce sont toujours les mêmes grâces. L’épreuve qui a brisé la mère, n’a fait qu’imprimer sur la physionomie des enfants un reflet de maturité. Dieu ne semble avoir donné à la jeunesse tant d’exubérance de vie que pour alléger nos douleurs.
Que serait l’humanité sans la joie et le sourire de l’enfance?
Georges et Madeleine étaient jumeaux; mais, par un caprice de la nature, elle était brune, il était blond. Malgré cette profonde dissemblance du teint, des cheveux et des yeux, on retrouvait en eux les mêmes traits, la même distinction, la même vive étincelle de l’intelligence dans le regard.
Nés, dans la Caroline du Sud, d’un père créole et d’une mère qui, tout en étant Française et Parisienne, comptait parmi ses ancêtres bon nombre de créoles aussi, Georges et Madeleine avaient ce langage et ces allures qui dénotent une origine étrangère. Mais si Madeleine avait la démarche langoureuse de la fille d’Amérique, son œil pétillant, l’impétuosité de son caractère et de ses réparties, faisaient avec son attitude un contraste singulier. Lorsqu’elle vous écoutait, on aurait pu la croire plutôt sous l’empire du sommeil que sous celui de l’attention; tout à coup, elle relevait la tête, et ses réponses vives et spontanées, jetées peut-être un peu trop à l’étourdi, avaient toujours le trait qui impressionne. Elle avait une imagination puissante, l’instinct des belles choses, l’aptitude aux délicates jouissances de l’esprit.
Georges n’avait rien du langage caressant et prime-sautier de sa sœur. Tout annonçait chez lui la réflexion et la mesure. Il tenait de l’habitude du travail, que tout enfant il aimait passionnément, la précision et la vigueur de la pensée. Sa parole brève et ferme allait droit au but. En lui, se préparait un homme d’action; mais, par une opposition frappante, il alliait à cette mâle nature une sensibilité toute féminine.. Impressionnable à l’excès, on l’avait surpris maintes fois quittant le salon de sa mère, et allant cacher des pleurs que lui arrachait un récit émouvant.
Etait-ce une faiblesse innée, irresponsable, chez ce jeune homme qui ne se départit jamais plus tard d’une ligne de conduite vaillante? Je ne sais, mais certainement Madeleine, sous son apparente mollesse, avait plus de ressorts énergiques au fond de l’âme que Georges. On eût dit qu’élevés dans le même berceau, ils y avaient mêlé et comme échangé les qualités de leur sexe.
Tels étaient Georges et Madeleine, dans tout l’épanouissement de l’adolescence, au moment où nous les retrouvons en France, auprès de leur mère veuve et désolée. Mais même à cette époque de sa vie où, heureuse épouse et heureuse mère, Mme de la Jarnage voyait jouer autour d’elle ses deux charmants enfants sous les ombrages de Summer-Cottage, et se développer leurs qualités sérieuses à travers les grâces mutines du premier âge, un côté sombre attristait son bonheur.
A trois ans, Charles de Pilter, son frère, avait fait une chute terrible, et, chose étrange, il était devenu sourd et muet sur le coup. Le cœur sensible de Mme de la Jarnage demeura toujours plus affecté de l’infirmité de son frère qu’il n’en paraissait ému lui-même.
Ami tendrement aimé et aimable, Charles était l’abnégation personnifiée. Il ne vivait que pour les siens. Son esprit s’ingéniait en services à rendre, en consolations à donner. Semblable à l’enfant qui sait penser, qui sait aimer, mais qui ne peut vous le dire que par un baiser, il avait une tendresse généreusement expansive. De tous les adoucissements qu’il pouvait trouver à son malheur, le seul efficace avait été de s’appuyer sur le cœur aimant de sa sœur. Mais, quand l’heure des tristesses eut sonné pour Mme de la Jarnage, quand la tombe s’ouvrit pour engloutir, aux yeux de cette jeune femme de vingt-sept ans, l’époux qu’elle chérissait, Charles trouva dans les trésors de son affection le secret d’intervertir les rôles: il devint à son tour pour sa sœur l’ami fidèle, le compagnon dévoué, le consolateur.
Infirme comme il l’était, la mission qu’il se donna alors put paraître de prime abord bien diflicile à remplir; mais les yeux du frère et de la sœur se comprenaient, se devinaient! Ils avaient des secrets d’expression qui échappent même au langage, et doucement leurs pensées se fondaient, leurs peines se partageaient. Charles avait d’ailleurs découvert un moyen infaillible d’agir sur l’esprit de sa sœur et d’aller droit à son cœur. Commensal des jeunes époux à Summer-Cottage, il s’était peu à peu initié aux idées et aux sentiments de M. de la Jarnage, et, maintenant qu’il n’était plus, c’était lui, toujours lui qu’il évoquait près de la triste veuve.
Sachant à quel point cet homme, d’une véritable supériorité et ami de l’étude, avait désiré que Madeleine et Georges reçussent l’éducation chrétienne et soignée qui ne se donne nulle part aussi bien qu’en France, il avait engagé sa sœur à venir au moins pour quelque temps à Paris.
La première année de séjour dans cette ville n’avait pas été favorable à la santé de madame de la Jarnage. Aussi avait-elle dû, au dernier printemps, malgré son désir de rester plus près de ses enfants, plus à portée de les voir, céder à l’avis des médecins, et s’installer avec son frère à Montmorency, dans cette villa où Georges et Madeleine viennent de la rejoindre.
III
Les mois d’août et de septembre, si beaux sous nos climats, et dont les chaleurs ne pouvaient qu’apporter du bien-être à une malade, s’écoulèrent heureusement. Ce n’est point que l’on organisât beaucoup de fêtes et de parties. Mme de la Jarnage n’aurait pu y prendre part, et ses enfants l’entouraient d’une trop touchante affection pour la quitter après une année d’absence. Mais l’esprit enjoué de Madeleine avait mille moyens inventifs de récréation, sa gaieté remplissait la demeure et s’y répandait comme les doux rayons du soleil. Plusieurs fois, d’ailleurs, la journée s’annonça si belle, si pure et si chaude, que le médecin permit à Mme de la Jarnage une promenade en voiture, et l’on devine avec quel bonheur Georges et Madeleine accompagnaient leur mère.
C’est dans une de ces excursions, au milieu des campagnes environnantes, que Mme de la Jarnage et les jeunes gens éprouvèrent une singulière émotion. Dans le pli d’une des gracieuses vallées du bassin de la Seine qu’ils parcouraient, ils découvrirent un parc et une habitation qui leur rappelèrent Summer-Cottage, au point de faire jaillir les larmes des yeux de Mme de la Jarnage. Elle désira s’y arrêter, descendre de la voiture et jouir de ce coup d’œil inattendu qui lui rendait vivants tant de chers souvenirs.
Deux jeunes enfants, le frère et la sœur, du même âge que Georges et Madeleine lors de leur dernier séjour à Summer-Cottage, jouaient sous un gros orme, tandis qu’un vieillard, leur aïeul sans doute, paraissait tout rajeuni de leurs sourires. Le vieillard remarqua la curiosité émue peinte sur les fronts de toute la famille arrêtée devant sa demeure, et que la discrétion retenait sur le seuil. Il vint vers Mme de la Jarnage, et, instruit du sujet de son émotion, il lui offrit le bras. Il voulut lui faire les honneurs de son parc et de son habitation.
Au demi-récit involontaire que Mme de la Jarnage lui fit de son histoire, le vieillard ne répondit que par des soupirs. Une amère angoisse planait sur le beau front de cet homme, et donnait un caractère plus touchant à sa tête entièrement blanche. Mme de la Jarnage, malgré cette fraternité profonde que nous crée la douleur, n’osa pénétrer les secrets de l’inconnu. Elle se retira avec sa famille, sans que les circonstances lui eussent permis de connaître son nom.
–Quelle douce enfant, dit Georges, que cette petite mignonne qui tendit si gracieusement son front à nos baisers! Elle a un charme de physionomie et une profondeur de regard qui émeut.
–Pauvre petite, reprit Mme de la Jarnage, elle a appris à lire dans l’œil triste et résigné de son grand-père. La sœur et le frère sont orphelins, comme vous, mes chers enfants; une grande douleur a frappé leur enfance.
Le retour fut silencieux. La gaieté de Madeleine restait suspendue par cette dernière réflexion de sa chère mère, qu’un réveil inattendu de tant de souvenirs avait surexcitée un instant, mais laissait brisée.
La promenade dans le parc du vieillard s’était un peu trop prolongée, et le vent léger et frais qui caressait les fronts brûlants des enfants, fit frissonner Mme de la Jarnage.
Au retour, elle se sentit moins bien.
Depuis lors, la santé si chancelante de leur mère ne fit qu’inquiéter de plus en plus Georges et Madeleine. Elle-même, malgré ses efforts pour ne pas alarmer ses enfants, revenait sans cesse vers son passé le plus douloureux, et quand elle se retrouvait seule avec Flavia, n’ayant plus à dissimuler, elle s’entretenait longuement de son cher mari; elle en parlait comme si elle eût eu le sentiment que bientôt elle allait le revoir. Flavia combattait, comme toujours, ces tristes impressions de sa maîtresse, mais, plus que jamais, elle sentait l’impuissance des arguments mille fois répétés de sa tendresse.
Dieu nous met ainsi au cœur des pressentiments qui ne trompent pas les âmes réfléchies et pures. Mme de la Jarnage vit et prédit sa fin, mais elle se tut. Elle attendit. La résignation est la dernière force des natures brisées, la pauvre mère parut mieux à ses enfants. Les derniers rayons de l’automne éclairèrent encore de joyeuses journées le chalet de Montmorency.
Georges se préoccupait sérieusement d’organiser sa vie d’étudiant. Patriote dans l’âme, il reverrait sa chère Amérique, et il entrevoyait dans ses rêves le jour où il pourrait rentrer à Summer-Cottage; mais il avait résolu de s’initier aux lois françaises. Cette étude lui fournirait plus tard les notions les plus précieuses, s’il était appelé à remplir dans son pays quelque situation politique. Il faisait presque chaque jour le voyage de Montmorency à Paris, pour suivre les cours, et même, accompagné de l’oncle Charles, il y couchait quelquefois. Il pouvait ainsi se mêler à la société parisienne, où le souvenir de son grand-père, M. le comte de Pilter, lui ménageait un précieux accueil.
La vie de société est comme le complément nécessaire à toute éducation. Aussi Mme de la Jarnage se résignait-elle à sacrifier quelques heures de la joie, hélas! comptée pour elle, de posséder son fils.
Pendant une de ces courtes absences, le billet suivant vint bouleverser Georges.
«Mon bon frère, notre chère maman ne va pas bien, je la trouve si pâle, si pâle aujourd’hui! Elle n’a presque pas dormi cette nuit, elle n’a rien voulu prendre, et elle me paraît plus cruellement triste. Conçois-tu cela, maman plus triste encore! Ainsi ce matin, en me regardant, elle a pleuré, et a demandé si tu n’allais pas arriver, tu n’es parti que depuis hier, et elle trouve que c’est long! Je t’écris bien vite, persuadée que si tu peux revenir.
«Prie avec moi, mon bon frère, et reviens le plus tôt possible m’aider à soigner celle pour laquelle nous donnerions cent fois notre vie tous les deux.
«MADELEINE.»
IV
MM. de Pilter et de la Jarnage arrivèrent le soir même. Ils ne purent s’empêcher d’être effrayés du changement survenu dans les traits de Mme de la Jarnage. Ils trouvèrent Madeleine encore tout épouvantée d’un long évanouissement qu’avait subi sa mère. Flavia qui se tenait cachée derrière la porte de la chambre de sa maîtresse, cherchait à rencontrer le regard de M. de Pilter. Tous deux, dans un coup d’œil, se communiquèrent leurs mutuelles appréhensions.
La lettre suivante, écrite par Madeleine à la supérieure de la Visitation, quinze jours après ces événements, rendra mieux compte, que nous ne saurions le faire, du fatal dénouement qui les suivit.
«Ma Révérende Mère,
«Georges et moi, nous sommes orphelins! C’est dans la chambre même d’où l’âme de ma tendre mère s’est envolée pour le ciel, que je vous trace ces lignes. En revoyant par la pensée ce visage calme, ces lèvres souriantes d’espérance au contact du crucifix, je me demande ce que Dieu veut de nous, en nous laissant sur la terre aux prises avec la douleur. Je ne sais plus vivre, ni pourquoi vivre. mon cœur bat, ma main tremble. et je me demande si je ne suis pas sous l’empire d’un affreux rêve. Et tout est vrai!
«Il y a quinze jours nous étions près d’elle. Ses baisers devinrent plus tendres, sa voix plus émue. J’entends encore les conseils que ses lèvres murmuraient au milieu de nos sanglots, conseils dont chaque parole transperçait nos cœurs.
«–Mes enfants, je pars. je le sens. «je m’en vais à Dieu. Je vais retrouver près «de Lui votre bon père. Ah! votre tendresse m’était bien douce! c’est pour vous, pour vous seuls, que j’avais trouvé le courage de prolonger ma vie brisée!… Dieu m’a soutenue; qu’il soit votre force comme il a été l’appui de la veuve et de la mère! Reportez sur votre oncle toute votre affection et vos soins. Adoucissez la cruelle épreuve qui pèse sur sa vie. Il sera votre meilleur conseil, vous retrouverez toute otre mère dans. l’âme de son frère.»
«Puis se tournant vers notre nourrice qui émissait à ses pieds:
«–Bonne et dévouée Flavia, cœur si doux à mon malheur, prends courage. Mes enfants t’aimeront comme je t’ai aimée. Ils te garderont toujours à leur foyer. S’ils sont malades, tu les soigneras en souvenir de moi. L’heure de l’émancipation n’est pas encore venue, mais tu es libre. Ton tendre dévouement est le seul lien qui t’attache désormais à nous tous.
«Aimez-la bien, mes chers amis. Dieu vous récompensera si vous répondez à sa fidélité par une affectueuse reconnaissance. Qui sait? Flavia peut être votre providence un jour!
«Gardez un pieux souvenir de notre patrie; c’était le pays de votre père, j’y fus longtemps heureuse! J’espère que vous y retournerez quelque jour, vous y avez encore des parents, des amis; leur affection vous sera un soutien; conservez toute votre amitié à ceux qui vous ont aimés!» «Une petite toux sèche empêchait souvent les mots d’arriver aux lèvres de ma mère; mais, comme le voyageur que les flots vont emporter, elle se hâtait de jeter, aux êtres chéris qui l’entouraient sur le rivage, les derniers adieux!
«–Oh! non, mère, nous ne les oublierons pas, ces paroles parties de ton cœur.
«–Enfants, là-haut, là-haut, votre père et moi nous vous protégerons. Toujours la main dans la main, que votre tendresse réciproque vous remplace à tous deux les affections qui vous manquent!… Pauvres enfants!»
«Et ses yeux se fixaient sur nous avec amour. Puis, sa main, son regard, allant de son frère à nous, et de nous à son frère, il y eut entre ma mère et mon oncle un langage muet que je n’oublierai jamais. Leurs âmes s’entendaient et se fondaient dans un sentiment unique. Et quand l’oncle Charles nous eut pris dans ses bras et embrassés avec effusion, ma pauvre mère mourante eut pour ¡ lui un sourire ineffable qui rappelait le plus beau de nos jours! Tous les trois nous nous précipitâmes à genoux, et là, embrassant ses mains, nous cherchions dans la tendresse de son regard le. courage qui nous échappait. Nos respirations restaient suspendues au souffle qui agitait sa poitrine et aux mouvements de son cœur qui se précipitaient. Notre bonne mère comprit, sans doute, que notre anxiété n’était pas vaine, car, soulevant sa main amaigrie, elle nous confondit dans une bénédiction.
«Quels moments, ma Révérende Mère! Dieu oubliait-il donc que ma mère était tout pour nous!
«Notre nourrice, depuis le commencement de cette scène déchirante, s’était accroupie au pied du lit. Elle avait jeté sur sa tête son tablier de toile et sanglotait: l’expansion de sa douleur était aussi vive que l’avait été son dévouement.
«Le curé de Montmorency, que nous commençions à connaître et qui vénérait ma mère, accourut la consoler à notre appel. Tandis qu’il l’entretenait tout bas, la sérénité du visage de ma mère nous témoignait de la douceur et des forces que les paroles du prêtre lui apportaient. Un grand silence se fit, l’homme de Dieu lui-même n’osait plus parler. Le front de ma mère pâlissait doucement, mais je n’eus plus la force de suivre son regard qui se voilait. Je voulais crier au secours, la voix me manqua.
«Il me sembla que je mourais avec ma mère. Je ne voyais, je n’entendais plus rien.
«Quand mes yeux se rouvrirent, j’étais assise dans un grand fauteuil, tout près de notre mère bien-aimée, la tête appuyée sur son lit, les yeux tournés vers les siens qui, à demi fermés et voilés, étaient fixés sur le Christ qu’on avait placé sur sa poitrine.
«–Mère, tu dors, m’écriai-je, tu «dors?
«Et le prêtre, me prenant la main, me répondit:
«–Oui, mon enfant; mais voyez le ciel, «elle se réveille là-haut!
«Je ne compris pas. Il m’a fallu sentir le froid de ses doigts, le froid de son front, mettre la main sur son cœur et trouver qu’il ne battait plus; il m’a fallu voir Georges qui se livrait à toutes les marques du désespoir, sans que ma mère le calmât, voir Flavia embrasser avec amour les pieds de sa maîtresse qu’elle couvrit de ses pleurs, sans que ma mère la regardât avec bonté; il m’a fallu me sentir étreindre dans les bras de mon oncle, qui nous serra, Georges et moi, sur sa poitrine avec toute l’effusion d’un père, pour comprendre que la mort était entrée chez nous. Elle y est venue prendre ce que nous avions de meilleur! Elle a emporté notre bonheur tout entier. Hélas! pourquoi nous a-t-elle laissés?…
«Ma Révérendé Mère, je suis anéantie. Je ne croyais pas pouvoir vous dire tout cela!
«J’aurais voulu que la terre recouvrît mes cendres en même temps que les siennes!… Mais une force invisible me retenait; cette force, c’est le devoir prescrit par ma mère!… Georges, sans moi! Pauvre Georges, que deviendrais-tu?… Mon Dieu, soutenez-nous; donnez-nous la force d’être toujours dignes de Celle qui nous attend dans votre ciel!
«Qu’aux pieds de la Mère des douleurs, mes chères compagnes n’oublient pas les pauvres orphelins, et que Dieu les préserve d’un malheur semblable au nôtre!
«Madeleine DE LA JARNAGE.»
V
La douleur voila de ses deuils et ensevelit dans le silence le chalet de Montmorency.
Quatre ans après la lugubre journée d’automne où Mme de la Jarnage était morte, la tristesse s’en prolongeait encore sur cet intérieur. Sa fragile existence n’en était-elle pas l’âme?
Le lendemain du fatal jour, Madeleine avait fermé son piano. Depuis bien peu de temps, et seulement sur les instances de Georges, elle commençait à le rouvrir quelquefois. Pour égayer les longues heures de solitude de la chère malade, la jeune fille avait étudié la musique avec une rare persévérance, et maintenant que sa mère n’était plus sur le grand fauteuil, tout près d’elle, dirigeant et goûtant tout ensemble les moindres inflexions de son jeu, cette délicieuse distraction était devenue pour elle une torture, un réveil cruel du passé. Le chant, même ces mélodies qui semblent apporter à nos souffrances de si calmantes douceurs, lui brisaient l’âme. Avec sa nature ardente et impressionnable, Madeleine éprouvait aux vibrations musicales une commotion nerveuse, les larmes gagnaient ses yeux, et si cette détente la soulageait un instant, elle en avait pour plusieurs heures à dominer ensuite l’affaissement moral de tout son être. Il lui fallait de violents efforts pour remonter le chemin de sa tristesse. D’ailleurs, elle craignait toujours que la vue de ses larmes ne troublât Georges et l’oncle Charles. Les qualités du cœur étaient développées chez elle d’une façon captivante. Tendre pour les siens, accessible à tous, elle se faisait aimer de ceux qui l’approchaient, et le malheureux qui prenait la route du chalet en revenait toujours secouru et consolé. Elle s’épanouissait au sein de cette maison dépeuplée par la mort, et y ramenait parfois encore la joie et l’espérance. Il y avait dans son âme comme un trésor longuement amassé de tendresse, de dévouement et d’amour, qu’elle déversait sur les êtres chers qui l’entouraient et qui ne vivaient que par elle.
Après les mille soins de détails absorbants qui incombent à la maîtresse de maison anxieuse d’en remplir les obligations, Madeleine donnait tout son temps à l’étude de la peinture. Ce travail calme, et qui lui permettait de développer de mille manières ses goûts d’artiste, l’avait séduite. Elle s’y livrait avec d’autant plus de suite et de plaisir qu’elle avait trouvé à sa portée un excellent professeur, pour lequel instruire Madeleine dans son art était un bonheur. Ce professeur n’était autre que l’oncle Charles. Doué d’un talent naturel et non sans originalité, M. de Pilter avait profité de ses longs et fréquents séjours en France pour se familiariser avec le génie de nos meilleurs maîtres, et aidé sans doute par cette opiniâtreté d’un travail que nul bruit ne pouvait distraire, il avait rapporté d’une longue contemplation du beau dans nos musées une réelle inspiration. Mais s’il éprouva jamais de douces fiertés d’artiste, ce fut bien moins en considérant les quelques portraits et paysages dont il avait orné Summer-Cottage et le chalet de Montmorency, qu’en voyant Madeleine atteindre sous sa direction à un très gracieux succès, et en pensant surtout aux adoucissements à sa douleur que la chère enfant trouverait dans cette récréation.
Ce goût de la peinture, commun à l’oncle et à la nièce, ajoutait un charme de plus à leurs rapports de tous les instants. Il donnait un but aux promenades de la belle saison et en multipliait les agréments. C’étaient de beaux jours que ceux où, partis de grand matin, ils allaient au loin, emportant le frugal repas de midi, esquisser une ferme ou les ruines de quelque vieux château.
Georges accompagnait quelquefois les artistes; mais s’il emportait ses crayons, c’était pour travailler à quelque question de droit, dont le recueillement de la campagne et le silence des bois facilitaient la solution. Il poursuivait, en effet, avec ardeur ses études de droit; il avait suivi les cours de la licence et ne reculait point devant les épreuves du doctorat. Sa vive intelligence et son zèle pour cette science ardue, complexe et délicate, ne tardèrent pas à le désigner à l’intérêt des plus éminents professeurs de l’École de Paris.
Comment n’eussent-ils pas pris garde à ce jeune étranger, jaloux de posséder, pour en reporter la lumière à son pays, les secrets de nos législations? Quelques-uns d’entre eux se souvenaient aussi d’avoir vu le grand-père de Georges, M. de Pilter, venir écouter leurs leçons, alors que, trop âgé pour être leur élève, il était fier d’être au moins leur auditeur. Georges de la Jarnage avait donc aisément conquis leurs sympathies, en même temps que ses succès lui avaient valu leurs éloges. Quand, frappé dans sa plus chère affection, il chercha courageusement dans là reprise de ses études le seul adoucissement possible à son mal, il reçut de ces mêmes hommes des témoignages touchants, et, plus tard, quand la première vivacité de sa douleur fut apaisée, quand il accepta quelques distractions, leur porte hospitalière s’ouvrit au jeune Américain. La sérénité de sa nature et le souvenir de son malheur l’avaient prédisposé à jouir de leur intimité un peu grave. Il arriva donc bien souvent que Georges ne prit pas seulement le chemin de l’École de de droit pour l’heure des cours, mais pour y retrouver, près du foyer et dans l’abandon de la famille, le professeur devenu un ami.
C’est là que, guidé par les sages réflexions de l’expérience, il apprenait à apprécier la France.
Il entendait aussi juger les hommes et les faits politiques.
L’écho de ces salons de l’École de droit qu’il reportait au chalet de Montmorency, était presque le seul bruit de l’extérieur qui y parvînt. L’étude et la tendresse mutuelle y étendaient leurs douces influences et, sous l’œil de Dieu, remplissaient la vie.
Dieu permit qu’elle s’adoucît pour les orphelins. Le temps, le travail et la prière leur versaient leurs baumes, et parfois les éclats de gaieté d’autrefois retentissaient encore dans le chalet.
Un soir d’hiver, Georges et Madeleine devisaient dans le salon sur le moyen de fêter de leur mieux l’anniversaire de la fête de Flavia qui approchait. L’oncle, que l’on consultait à l’aide d’une tablette, écrivit sur l’ardoise:
«–Très chère, faites-lui son portrait.»
Des gestes exclamatifs et joyeux indiquèrent à l’oncle à quel point l’idée était goûtée des deux jeunes gens.
Dès le lendemain, Madeleine esquissa les traits de sa nourrice. Quelle joie à mesure qu’elle atteignait la ressemblance! L’oncle et Georges, qui l’entouraient, tantôt approuvaient, tantôt critiquaient, riaient et applaudissaient aux coups de pinceaux qui rendaient d’une façon expressive la bonne vieille figure de leur servante.
Le fameux jour arriva. Le portrait, encadré dans une large baguette d’or à facettes. fut placé au milieu de l’atelier, sur le chevalet. La négresse y était splendide. Ses cheveux noirs jaillissaient en bandeaux abondants et crépus de dessous un madras à raies rouges et jaunes, dont les bouts étaient arrangés avec toute la symétrie que Flavia mettait à se coiffer dans les grands jours. Ses bons yeux noirs étincelaient de vie. Le nez était large et épaté. Le plus beau de ses sourires s’épanouissaient sur ses grosses lèvres et faisait apparaître deux rangées d’admirables dents blanches. Une collerette de mousseline encadrait son cou et faisait ressortir le noir luisant de cette étrange figure, dont un nœud de cravate rouge cerise parachevait le grotesque ornement. Une robe de soie noire, à l’européenne, produisait un phénoménal effet sur la taille volumineuse de Flavia.
Ses gros bras aux minces attaches, qui distinguent les femmes de sa race, s’étalaient gauchement, tandis que sa main grasse et petite serrait avec amour un portrait en médaillon de Mme de la Jarnage.
Les enfants placèrent un pot de fleurs de chaque côté du chevalet, et le moment vint de chercher Flavia.
Quand elle arriva, Georges ouvrit la porte de l’atelier à deux battants. En apercevant son portrait, les bras lui tombèrent, elle resta les yeux fixes et la bouche béante. Après le premier moment de surprise, frappée de la ressemblance, la pauvre créature cacha sa tête dans ses mains et s’écria:
–Oh! moi laide, mon Dieu! moi laide, mais moi contente, car c’est moi.
Puis, relevant la tête, dans un élan d’affection et de reconnaissance, elle prit la main de M. de Pilter qu’elle baisa, et attirant Madeleine et Georges, elle les embrassa.
–Comme êtes bons, pour Flavia, monsieur de Pilter…, enfants. vous pensez fête à moi. vous fêtez si joli.
Et s’approchant du portrait:
–Oh! Flavia contente, bien contente. Flavia a portrait maîtresse…
Et elle colla ses grosses lèvres sur le petit médaillon.
Mais Flavia n’était pas au bout des surprises. Il lui fallut, pour rendre plus complète la ressemblance du portrait, aller revêtir une robe de soie noire, donnée par l’oncle Charles, et le beau madras de l’Inde, la collerette et le ruban cerise qui figuraient également sur la toile et qui était un don de Georges. Ainsi parée, elle fut obligée, vu la circonstance, de prendre place à table et de figurer le soir au salon. Madeleine, toujours en son honneur, se mit au piano, et, après quelques préludes insignifiants, tout à coup, elle joua et chanta une berceuse américaine, avec laquelle la vieille neineine endormait les enfants dans leur jeune âge. L’instrument palpitait sous les doigts de la jeune fille. La négresse n’y tint plus et sa voix sonore, qu’elle cherchait en vain à adducir, finit par accompagner, puis par dépasser la voix fraîche et argentine de Madeleine. Bien plus, entraînée par ce chant, elle prit un coussin du sofa, et, arpentant le salon, elle le berçait dans ses bras tout comme jadis elle berçait les enfants. Des pleurs coulaient de ses yeux; sa voix, qui devint chevrotante, témoigna de son attendrissement; et quand Madeleine s’arrêta, Flavia, qui n’avait de longtemps fait semblable exercice tomba épuisée sur une chaise, vaincue par la fatigue et l’émotion.
Georges, sa sœur et l’oncle, furent fort impressionnés par cette petite scène. Elle aurait pu leur apprendre, s’ils ne l’eussent su déjà, combien le souvenir du passé était toujours présent et vif pour la négresse.
Quand elle revint à elle, tournant ses bons yeux vers ses maîtres:
–Oh! pardon, Flavia avait cru maîtresse encore là, chanter avec Flavia, pour dormir les petits.–Et, cette fois, elle sanglota tout à fait.
Cette journée, qui ne fut pas exempte de retours cruels, jeta cependant quelques reflets de joie sur cet intérieur paisible, où s’aimer et se le prouver était l’objet de toutes les pensées.
VI
Dans ses retours à Montmorency, Georges, parfois, avait amené un ou deux de ces aimables professeurs qui le recevaient à Paris. Ces derniers se plaisaient à répondre ainsi à l’affection de leur jeune ami, et à témoigner en même temps à quel rang d’estime et de considération ils plaçaient leur intelligent disciple. Les sentiments de ces visiteurs pour Georges les assuraient à l’avance, de la part de Mlle de la Jarnage et de M. de Pilter, d’une hospitalité aimable et de cet hommage tacite, plus précieux mille fois que l’éloge.
Mais, à part ces rares apparitions, peu de visites venaient au chalet. La vie toute de travail et d’affection qu’on y coulait, n’aurait pas laissé de place pour des indifférents.
A Montmorency, on ne s’était créé aucune relation en dehors de celles que les circonstances avaient produites, mais que la Providence pour cette famille éprouvée, il est vrai, avait semblé ménager.
Quelques privilégiés seulement avaient leurs entrées à toute heure au chalet et on les appelait «nos amis».
Parmi eux se trouvait le docteur Breuil, qui avait soigné Mme de la Jarnage avec un dévouement si entendu et si sincère.
C’était un homme d’une franchise un peu brusque, mais un éclair de bonté illuminait son rude visage. Le pauvre, en passant, le saluait d’un air de connaissance, et, avec confiance, il l’appelait au chevet de sa famille. Ame généreuse et tendre, il souffrait des maux qu’il était appelé à soigner, et il n’est de dévouement, d’abnégation qu’il ne dépensât pour soulager en guérissant, et consoler quand il ne pouvait guérir.
Il portait gaillardement ses soixante ans. Son activité énergique n’en était en rien ralentie. Tout Montmorency et ses environs connaissaient cet homme de taille ayant dépassé la moyenne, à l’œil vif, scrutateur, au front proéminent, portant lunettes à cercles d’or, habit vert à boutons d’or, et marchant d’un pas ferme, sa canne sous son bras, dans la crainte qu’elle n’entravât sa marche en soulevant des cailloux, comme il répondait à ceux qui le plaisantaient sur ce point.
Son cabriolet et son cheval blanc étaient légendaires. On ne lui avait jamais vu d’autre voiture, depuis qu’il exerçait à Montmorency. Il fallait souvent la mener au carrossier, mais elle roulait: cela suffisait à son propriétaire. Il n’en était pas de même pour le cheval. Le vieux cabriolet avait vu bien des chevaux attelés à ses brancards. Il fallait un trotteur émérite pour courir chez un malade en danger: le malade ne devait pas subir les conséquences des années de la bête; aussi le docteur en changeait-il souvent. Mais toujours il le prenait blanc. Il voulait que de loin on reconnût son équipage.
–Ceux qui souffrent aiment à savoir que le secours est proche, disait-il dans sa charitable philosophie.
M. Breuil faisait partie des habitués du chalet.
Souvent, fatigué de l’écrasante mission que son amour pour ses semblables l’avait entraîné à choisir, il venait se reposer près des aimables voisins qu’il affectionnait tout particulièrement.
Il apportait toujours au chalet l’entrain de sa nature vive et joviale. Un jour, Madeleine et Georges remarquèrent l’air de préoccupation répandu sur ses traits. Malgré tous leurs efforts, ils ne purent le dérider. Forcé dans ses derniers retranchements, le docteur finit par avouer qu’il était, en effet, très triste.
Il revenait d’une localité voisine avec les appréhensions les plus vives sur la situation d’une famille honorable qu’il aimait et qui venait d’être éprouvée de toutes manières.
–Cette famille se compose d’un oncle et de deux orphelins, frère et sœur, comme vous, dit-il à Georges et à Madeleine; mais plus jeunes, ils n’ont que quatorze ans. Cet oncle remplit auprès des enfants de Trévanon le même rôle que M. de Pilter auprès de vous. C’est la même affection, le même dévouement paternel. Mais si M. de Trévanon n’a pas subi jusqu’ici dans sa santé d’épreuve comparable à celle de M. de Pilter, tout porte à croire, hélas! que bientôt des infirmités plus graves viendront anéantir les efforts du vieillard. Une attaque vient de mettre ses jours en danger.
Je ne suis pas seulement préoccupé de l’issue de cette crise, ajoute le docteur, presque en même temps il est parvenu à M. de Trévanon une nouvelle inquiétante qui concerne la fortune de ses neveux.
Un banquier de Bordeaux a produit une réclamation en plusieurs billets datés du château de Brevannes (nom de la résidence des de Trévanon), s’élevant à600,000francs. Ces billets portent malheureusement la signature du père des enfants. L’état où se trouve M. de Trévanon, atteint dans son intelligence et dans sa mémoire, le rend incapable de faire face à cette situation, qui est la ruine des enfants.
Je suis le seul confident de la nouvelle épreuve de cette famille. Un certain homme d’affaires du voisinage a été chargé d’examiner cette revendication, ou plutôt s’est offert à l’examiner et à venir en aide aux orphelins; mais je ne puis dissimuler que cette intervention augmente encore mes inquiétudes. De là mes préoccupations et ma tristesse, dit le bon docteur.
En se laissant aller à cette confidence, M. Breuil espérait intéresser Georges au sort des de Trévanon, et obtenir de lui, vu ses relations avec les légistes et les avocats, quelques bons conseils, peut-être la marche à suivre pour que les malheureux habitants de Brevannes pussent échapper à un désastre.
Madeleine et Georges étaient fort émus de tout ce qu’ils venaient d’entendre. Georges assaillait le docteur d’une foule de questions qui, par leur côté absolument légal, échappaient quelque peu à la science du médecin.
–Pour éclairer vos appréciations, il vaudrait mieux, répondait celui-ci, que vous poussiez le dévouement jusqu’à faire des recherches dans les papiers de la famille.
Et, devinant dans Georges les sentiments qu’il éprouvait lui-même, il ajoutait avec une touchante instance:
–Est-ce que vous refuseriez, mon cher enfant, de venir au moins voir cette famille, à laquelle je me suis attaché, je vous l’avoue, en raison même des points de ressemblance que je lui trouvais avec la vôtre? Les orphelins de Trévanon et les orphelins de la Jarnage sont parfois tellement confondus dans mon souvenir qu’en parlant des uns, je pense aux autres, et qu’il m’arrive de confondre leurs noms.
–Oh! pas tout à fait, cher docteur, dit Georges, moitié souriant, moitié pénétré. En tout cas, l’intérêt que vous prenez à cette famille suffit pour que je m’y intéresse à mon tour; puis l’affection que vous voulez bien nous porter me fait un devoir et un bonheur de ne vous rien refuser. Je serai demain à votre disposition, si vous voulez bien me conduire à Brevannes.
–Pourquoi demain? Tout de suite, fit le docteur, ravi de sentir qu’il allait peut-être porter la lumière dans la sombre affaire qui l’occupait, et l’espoir dans le cœur de ses amis.
–Soit, tout de suite, répondit Georges, et, un moment après, il roulait avec le docteur dans le vieux cabriolet au cheval blanc.
VII
Georges questionnait le docteur sur la visite qu’ils allaient faire, sur les billets dont il lui avait parlé et ne s’apercevait pas de la route. Mais quel ne fut pas son étonnement lorsque, faisant tourner bride à sa bête, M. Breuil la dirigea droit à la grille d’un parc que le jeune homme reconnut aussitôt.
Cette porte s’était ouverte déjà devant lui. C’était la propriété qui avait tant ému sa mère. C’était Summer-Cottage en France. C’était là que sa mère était venue respirer l’air pour la dernière fois!
Les émotions de Mme de la Jarnage passèrent dans le cœur de son fils, il eut peine à retenir ses larmes. Il y a des souvenirs qui vous déchirent, mais auxquels on s’attache, et la Villa du Rivage, comme Mme de la Jarnage et ses enfants avaient baptisé cette habitation, fit repasser au cœur de l’orphelin tant de sentiments poignants et de douces pensées, que les battements de sa poitrine se précipitèrent et entravèrent sa marche lorsqu’il voulut mettre pied à terre. Le docteur s’en aperçut.
–Qu’avez-vous? mon ami, lui dit-il.
–Ma mère est venue ici! Ce fut sa dernière sortie!
–Vous connaissez donc les de Trévanon?
–Nous les avons vus une fois, répondit Georges, mais j’ignorais leurs noms.
M. Breuil ne pouvait deviner qu’une partie des impressions qui se succédaient dans le cœur de Georges. Il le comprit cependant et lui serra la main. L’émotion de son jeune ami, en pénétrant dans cette propriété, lui fit d’ailleurs concevoir un espoir nouveau, en faveur de l’affaire pour laquelle il l’y avait entraîné.
Ils gravirent les marches du perron, et, après avoir traversé un salon où les vieilles tapisseries, les vases étrusques, les coupes de Sèvres, les vieux bronzes, les meubles anciens et les meubles dorés plus modernes attestaient que toutes les époques avaient contribué à son confortable et à sa luxueuse ornementation, M. Breuil souleva une lourde portière en tapisserie, poussa une porte et introduisit Georges dans une grande pièce, dont l’aspect sévère indiquait de prime abord la destination.
C’était tout à la fois la grande salle de travail et de réunion de la famille et le cabinet de M. de Trévanon.
Sur deux côtés de cette pièce, d’immenses bibliothèques supportaient des livres symétriquement rangés, d’où le vieil oncle, avant son attaque, attirait à lui, sans fatigue et selon le courant de ses pensées, des compagnons graves ou distrayants.
Une immense cheminée, dont les enjolivements en pierre sculptée montaient jusqu’aux lambris, formait le troisième côté; en face, à l’autre extrémité, entourée d’un cadre aux arabesques d’or, brunies par le temps et d’un travail ancien, se détachait en traits fermes et lumineux la tête d’un vieillard. Energique et doux, il semblait présider au travail des générations qui étaient venues successivement chercher l’inspiration dans cette calme enceinte. C’était le portrait d’un grand aïeul des de Trévanon. Des armes appendues de chaque côté indiquaient que ce chef de la famille avait conquis l’honneur à son foyer, et à ses fils, un nom glorieux, en apportant à son pays le tribut du sang.
Des chaises, en bois sculpté, du style d’Henri IV, et la longue table carrée, aux pieds tors, de la même époque, complétaient l’ameublement.
Près de cette table, un vieillard était, en ce moment, étendu dans un large fauteuil, la tête appuyée sur des oreillers. Ecrasé et comme ahuri, il rendit machinalement le salut que lui firent le docteur et le jeune homme; puis, son regard alla s’arrêter, moitié inquiet, moitié interrogateur, sur une jeune fille dont la jeunesse et la grâce semblaient personnifier le présent avec toutes ses espérances, dans cette salle remplie de tous les souvenirs du temps passé.
La nature avait été prodigue de ses faveurs à l’égard de Cécile de Trévanon. Des traits fins, une taille élancée, un teint qui fait penser à la rose lorsqu’elle entr’ouvre ses pétales sous les premiers rayons de l’aurore, une chevelure blonde et soyeuse qui descend en longs anneaux sur les épaules, un front où se lisent à la fois l’intelligence et la douceur, un œil bleu plein de sérénité et de ce charme d’expression qui reflète les chastetés ineffables de l’âme: telle est l’apparition ravissante qui vint frapper les regards de Georges, Ajoutez à tant de grâces naturelles l’attrait que nous inspire la bonté associée à la beauté, et dites-vous qu’elle dut-être l’expression secrète du jeune homme en voyant cet ange consolateur, cette petite sœur de Charité, attentive aux moindres désirs du vieillard, et se prêtant à tout ce qui pouvait le soulager dans sa triste situation. L’impression de cette vision chez Georges fut instantanée, mais profonde. Elle avait duré le temps d’en garder l’éternelle photographie dans le cœur. Le docteur l’en ayant détourné, en le présentant à M. de Trévanon, toute son attention se reporta dès lors vers le but de sa visite.
Une idée fixe semblait absorber le vieillard, dont la main tremblante et amaigrie retournait anxieusement des papiers d’affaires qui se trouvaient sur la table. Cécile les approchait, et lui en facilitait l’examen. Puis, se tournant du côté du docteur:
–Ce pauvre oncle ne fait plus que cela, il est si préoccupé!
A la prière du médecin et sur la douce invitation de Cécile, Georges prend ces papiers. Son œil examine avec attention ces feuilles éparses, il y cherche quelques éclaircissements à la situation que M. Breuil essaie de lui expliquer. Mais rien, dans ce qu’il voit, ne peut lui faire deviner l’énigme.
Le vieillard, au premier moment, parut surpris de cet examen attentif de l’étranger; mais il reprit un peu de calme en entendant M. Breuil lui dire:
–M. de la Jarnage est très au fait de ces sortes d’affaires, c’est la Providence qui nous l’envoie.
Un sourire maladif, mais bon, vint effleurer les lèvres du malade, et un signe de tête approbatif témoigna de la joie que lui causait cette révélation. Il sembla même que ces mots avaient fait vibrer les cordes endormies de son intelligence, car tendant la main vers Georges:
–Vous les sauverez, monsieur, dit-il vous les sauverez, n’est-ce pas?
Puis, en s’attachant sur Cécile, ses yeux atones se ralumèrent au feu du regard d’espoir et de tendresse qu’il fixait sur lui.
–Cécile… Roger… reprit le vieillard, mes pauvres enfants… l’ami de notre cher docteur ne laissera pas les méchants vous ruiner!…
Georges, attendri de cette confiance, saisit la main qui s’était tendue vers lui.
–Je ferai ce que je pourrai, monsieur, mais je ne puis me prononcer encore dans une affaire que je ne connais point.
–Qu’on lui montre tout. tout ce qu’il voudra, exclama le vieillard.
Puis, après cet effort, sa belle tête blanche se renversa sur l’oreiller, ses yeux se fermèrent à demi, et un voile d’indifférence et d’oubli vint de nouveau obscurcir l’expression de sa physionomie.
Autorisé comme il vient de l’être par M. de Trévanon, et persuadé que d’autres papiers plus importants doivent se trouver dans la maison, Georges propose de revenir et d’en faire la recherche avec le médecin et les enfants.
VIII
Rentré à Montmorency, le frère de Madeleine lui raconte toutes les circonstances de cette visite qui l’a tant impressionné, le mystère qui plane sur la réclamation du banquier de Bordeaux; il lui fait le tableau de ce vieillard si frappé, et dont le cœur est resté vivant au milieu de l’engourdissement cruel où l’a plongé la maladie. Il parle de la gentille Cécile; mais, pour la première fois de sa vie, la chère confidente n’aura pas toutes les pensées de Georges. Non, il est un feuillet de ce souvenir qu’il ne livrera pas.
Il est un âge dans la vie où l’on devient égoïste à l’endroit de ses impressions. Craignant d’en rompre le charme en les livrant, on aime à en jouir dans la solitude de son cœur, comme un avare jouit solitairement de son trésor.
Georges était arrivé à cet âge.
Ce ne fut que, remonté seul dans sa chambre, et la porte bien fermée, comme s’il eût eu peur de laisser voir son trouble secret, qu’il osa se retracer à lui-même et repasser un à un, dans sa mémoire, les traits de Cécile, de la gracieuse créature qui venait de lui apparaître au château de Brevannes.
En vain s’efforça-t-il de réfléchir sur l’affaire dont on le voulait charger; sa pensée revenait toujours à Cécile. Elle lui était trop douce pour la chasser et trop pure pour s’en faire un reproche. Ne se mêlait-il pas d’ailleurs aux émotions de cette journée le souvenir de sa mère? Il pouvait se demander si la Providence, en guidant Mme de la Jarnage dans sa dernière promenade à Brevannes, n’avait pas voulu marquer à son fils la voie de l’avenir.
Enfin, il s’arracha à ses rêves, mais il ne parvint à fixer son attention et à examiner sérieusement quelle marche il devait suivre le lendemain qu’en se disant: «Travaillons pour elle!»
Georges eut cependant des hésitations lorsque, de sang-froid, il apprécia les difficultés du procès qui allaient surgir, et il ne se dissimula point qu’en devenant le conseil des de Trévanon, il courait à des responsabilités graves. Si toutes les apparences étaient en leur faveur, s’il pressentait que Cécile et Roger étaient les victimes de quelque retors financier, s’il flairait, en un mot, une infamie, il ne savait en rien ce qu’avait été le père des enfants de Trévanon, et il pouvait, en revendiquant leurs droits, se trouver compromis dans quelque secrète et délicate affaire. Seul, il n’aurait pas hésité, le souvenir de Cécile eût écarté toutes les objections; mais il songeait à sa sœur, et il ne pouvait livrer au hasard des intérêts qui leur étaient communs.
Le lendemain, de bonne heure, avant la venue du docteur, il convoqua ses chers conseillers: Madeleine et l’oncle Charles. Il fit part à sa sœur de ses hésitations; mais Madeleine, qui l’écoutait avec une attention soutenue, lui dit tout à coup:
–Que te commande l’instinct généreux et juste de ton cœur?
–De secourir les orphelins, répondit Georges.
–Pourquoi hésiter alors? reprit la jeune fille.
Et traçant quelques mots sur la tablette de l’oncle, elle les lui mit sous les yeux.
–Fais ton devoir, mon fils, et advienne ce que Dieu voudra!
Telle fut la réponse qui fixa Georges.
Quelques heures après, il entrait à Brevannes avec le docteur. Comme la veille, le malade traversait un moment de calme, la fièvre était tombée, ses idées étaient plus lucides. Georges, décidé à prendre en main la défense des Trévanon, en profita pour obtenir ses renseignements et ses conseils. De plus, dans la crainte d’être arrêté à chaque pas dans la marche des affaires, il pria le vieillard de lui accorder une procuration, devant témoins, qui pût le mettre à même d’agir dans l’intérêt de ses neveux.
La parole engageante de Georges et la franchise de son visage, jointes aux instances de M. Breuil, décidèrent peu à peu l’oncle, (qui ne comprenait pas d’abord toute l’étendue de la généreuse intervention de l’ami du docteur. La lumière faite dans son esprit, il signe en pleurant de joie les pouvoirs demandés.
–Les droits de mes enfants vont triompher maintenant, s’écrie-t-il.
–Je le voudrais, répond vivement Georges; ce n’est pas fait encore malheureusement; mais ayons confiance, nous ferons tout ce qui dépendra de nous pour qu’il en soit ainsi.
Emu de la joie de son oncle, le jeune Roger remercie affectueusement M. de la Jarnage; et Cécile, avec une simplicité charmante, lui révèle dans un regard ce que cette scène a mis de reconnaissance dans son cœur.
Les témoins de l’acte important que l’on vient de signer une fois partis, Georges, aidé du docteur, se livre à un nouvel examen des papiers. Il essaie de poser quelques questions au vieillard; mais, fatigué par l’émotion qu’il vient de ressentir, ce dernier ne peut guider en rien les recherches.
Au milieu de ce travail, un domestique vient annoncer qu’on réclame le docteur pour un cas urgent. Celui-ci s’éloigne en exprimant son regret et en priant Georges de continuer la lecture d’une nouvelle liasse que lui apporte Cécile.
Le vieillard s’est assoupi, Roger est allé travailler, et Georges, seul à côté de la jeune fille, que l’ardeur de la recherche anime, ne peut s’empêcher par instant de la contempler. Tantôt fouillant avec elle les tiroirs ou les rayons des bibliothèques, il sent sa main qui tremble au contact d’une main d’enfant; tantôt le souffle léger de la jeune compagne qui partage ses recherches obscurcit sa vue. Ah! si quelque main indiscrète eût touché, en ce moment, le cœur du légiste, elle l’eût senti battre à se rompre sous l’impression d’un trouble inexprimable.
Il feuillette, et il ne voit plus.
–Il n’y a donc rien dans ce gros cahier? dit l’innocente enfant.
–Mais si, peut-être, redonnez-le-moi, mademoiselle.
Et Georges, rappelé à lui par l’air simple et candide de Cécile, rouvre le cahier et lit, relit, sans presque comprendre.
–Qu’est-ce que ce feuillet détaché? dit Cécile.
Et elle tend au jeune homme deux nouvelles liasses et la petite feuille qui s’envolait.
C’étaient les actes de naissance de la jeune fille et de son frère; la petite note qui y était jointe donnait brièvement l’indication de la fortune qu’ils auraient un jour, 350,000fr. chacun. En la lisant, Georges reprit pied dans ses recherches. C’était une découverte. Cette note portait une date qui était postérieure à celle des billets réclamés par le banquier.
–De qui l’écriture? dit Georges.
–De mon père.
Le testament du père qui se trouvait sur la table, devant l’oncle, portait à peu près les mêmes chiffres. Comment ce père aurait-il, dans des actes si graves, négligé de parler de billets l’engageant pour600,000francs! C’était impossible.
Et Georges cherche des livres de comptes qui, s’ils existaient depuis la date indiquée dans la note jusqu’à l’époque du testament, viendraient fournir des preuves de la dette, objet de la revendication du banquier, ou anéantir ses prétentions.
Ces livres semblent introuvables, et cependant quand on en parle au vieillard, il répond très nettement:
–Cherchez dans la biblothèque d’en haut. en haut.
Georges se décide à faire transporter le malade au premier étage, devant la bibliothèque désignée. Mais ni Cécile, ni lui ne peuvent rien découvrir, malgré les indications de M. de Trévanon.
On croit que sa tête se brouille, et, de guerre lasse, on remet au lendemain la poursuite commencée.
Au moment où le docteur, de retour, allait emmener Georges, l’homme d’affaires qui s’était cauteleusement glissé chez les de Trévanon apparut. Georges allait franchir le seuil, il rentre instinctivement en voyant la vague inquiétude qui s’est peinte sur le front de Cécile à l’annonce du nouvel arrivant.
C’est un être mielleux, à l’œil faux, au front fuyant et bas: une vraie tête de renard. Tout à la fois sa parole est caressante, et sa personne éloigne. Il est petit, ses membres sont anguleux, sa main à doigts longs et maigres éveille, malgré soi, l’idée de la rapacité. Non seulement il a l’aspect du visage repoussant pour des gens habitués à lire sur les physionomies, mais encore ses habits sales, ses cheveux noirs et crépus qui retombent sur un collet dont le luisant accuse une antiquité crasseuse, tout en lui est triste et dégoûtant.
Il fait force saluts en entrant dans le salon de Brevannes et va droit au vieillard. Après quelques paroles de doucereuse sympathie pour le malade, il aborde le sujet qui remplit «sa pensée, ses jours, ses nuits, son cœur», dit-il, «en voyant le malheur de ces deux orphelins auxquels il se sent tout dévoué». Il annonce que le créancier le presse, le harcelle. Il a tâché jusqu’ici de lui faire prendre patience et de l’adoucir; mais il pense que le mieux serait de se résigner et de faire face par des ventes heureuses aux réclamations indiscutables du banquier de Bordeaux.
Le vieillard pleure et proteste, tandis que Cécile, troublée elle-même, essuie les larmes qu’il répand et, de sa voix douce et tendre, console et supplie le cher oncle de ne pas se tourmenter autant.
–Mon bon oncle, vous êtes notre meilleure fortune. calmez-vous, vous allez vous rendre plus malade. Tant pis pour le reste, vous d’abord.
–Oui, n’est-ce pas. mademoiselle, vous comprenez bien, reprend M. Râle, que ma situation d’intermédiaire deviendrait insoutenable, si M. de Trévanon ne m’accordait les pouvoirs de désintéresser votre débiteur?
Et son œil perçant et patelin allait de l’oncle à la jeune fille, comme l’œil du serpent cherche à fasciner les oiseaux qu’il veut dévorer.
Georges se contenait à peine. En voyant cet être ramper près de la jeune Cécile, il frissonnait d’angoisse et de fureur muette. En vain faisait-il des signes au docteur. Celui-ci écoutait un peu naïvement M. Râle renouveler ses conseils, répétant vingt fois que le temps qui s’écoulait entre les réclamations et le paiement des dettes occasionnait des frais nouveaux, qu’en un mot il n’y avait qu’un parti à prendre: payer de suite. Le regard de Georges put enfin rencontrer celui du docteur et lui faire comprendre qu’il devait conseiller à M. de Trévanon de retarder toute détermination.
–Eh bien! moi, je vous conseille de patienter encore, dit M. Breuil au vieillard.
–Comment, monsieur Breuil, fit l’homme d’affaires visiblement embarrassé, mais un peu étonné de voir le docteur, qu’il savait de nature hésitante, se prononcer si carrément–comment! vous allez assumer la responsabilité de faire peser plus longtemps sur cette famille les charges qui s’accroissent chaque jour et peuvent engloutir le peu que mon dévouement leur veut sauver?… Allez-vous conseiller d’engager un procès?… c’est en effet la marche, dit-il, en esquissant un fin rire, essayez des hommes de lois et la ruine sera complète. Non, croyez-moi, traitez à l’amiable avec un homme aussi considéré que le banquier de Bordeaux, et surtout en présence des preuves évidentes de l’équité de ses revendications.
L’oncle persiste dans son refus, se sentant appuyé par l’attitude du docteur et la présence de Georges.
M. Râle, sentant l’inutilité de ses efforts, se retira mielleusement; ses saluts se succédèrent comme à l’arrivée, mais son œil sournois scrutait ce nouveau personnage qu’il ne comptait pas trouver là, et qui pouvait bien être pour quelque chose dans la résistance si déterminée du bon docteur.
IX
Georges était resté silencieux; mais il n’avait eu que trop le temps de réfléchir et d’étudier l’étrange personnage qui s’escrimait sous ses yeux. Il avait pris secrètement ses résolutions.
A peine était-il remonté dans le cabriolet du docteur qu’il lui dit:
–Chez l’homme d’affaires.
–Mais vous venez de le voir.
–Sans doute; et c’est pour cela que l’idée me vient de le revoir encore, et peut-être d’en tirer quelque profit par l’inattendu de notre visite.
En quelques minutes, le cabriolet atteint la porte de M. Râle. M. Râle fait dire qu’il est absent de son cabinet; c’est l’heure de son dîner. Mais Georges déclare qu’il a besoin de le voir et qu’il attendra.
Après quelques instants, M. Râle se décide à paraître.
–Vous êtes venu donner tout à l’heure un conseil grave, lui dit Georges, d’un ton net et très ferme. Pour le donner, vous avez dû y être amené par l’examen des pièces qui sont, je le sais, entre vos mains.
Le jeune homme n’en savait rien, mais il plaidait le faux pour connaître le vrai. Il ajouta, sans laisser à l’homme d’affaires le temps de trouver un argument:
–Puisque l’intérêt des enfants de Trévanon vous touche et vous guide dans cette affaire, je veux vous aider à les sauver. Examinons ces pièces ensemble.
Machinalement M. Râle rentra dans son cabinet, suivi de Georges et de M. Breuil.
C’était un vrai bazar. Sur les tables, une accumulation de papiers, de journaux, de livres, offrait le tableau du désordre le moins artistique qui fût au monde. La poussière qui recouvrait meubles et livres indiquait, non seulement le peu de propreté de la maison, mais encore les habitudes médiocres d’ordre et d’activité de M. Râle. Il balbutia qu’il n’avait rien, qu’on ne trouverait rien chez lui. Mais il crut pouvoir sans inconvénient sortir une liasse de papiers d’une armoire.
–Rien, dit Georges, qui indiquait d’un doigt instinctivement impérieux d’autres papiers, portant le nom des Trévanon, qu’il apercevait sur les rayons. Et ceci?… et cela? Et sa main tendue récoltait les papiers qu’au fur et à mesure M. Râle y déposait avec moins d’empressement.
Tout àcoup Georges surprit un regard inquiet de l’homme d’affaires se dirigeant vers un coin obscur de la salle. Il s’avança de ce côté et s’empara d’un livre à couverture de parchemin aux armes des Trévanon.
–C’est sans importance. des comptes. j’ai examiné cela, dit M. Râle.
–Permettez néanmoins que j’y jette un coup d’œil.
Et Georges ouvrit le registre.
Je ne sais quel pressentiment de la nouvelle situation qui allait lui être faite, paralysait les protestations incohérentes de M. Râle.
Il essaya de dire que le dîner était servi, que Mme Râle l’attendait dans la pièce voisine devant son potage qui se refroidissait. ce fut en vain. Georges se moquait du dîner, des impatiences de l’homme d’affaires, des irritations probables de Mme Râle. Il avait pénétré dans le secret du pseudo-notaire et il en voulait sortir avec armes et bagages.
–Tenez, dit-il tout à coup, confiez-moi tout cela, monsieur Râle, je veux le parcourir et joindre mes lumières aux vôtres.
–Comment! vous soupçonnez que je n’ai pas fait l’utile. mon dévouement.
–Votre dévouement n’est pas en question, reprit Georges, confiez-moi ces papiers.
–Non, dit alors M. Râle, presque furieux, vous abusez.
Il était devenu blême. Le docteur, fort embarrassé, allait balbutier une maladroite supplication, lorsque Georges prit le ton bref de l’homme qui exige.
–Je les réclame, ces papiers, j’en ai le droit.
–Vous êtes étranger, je le sais, monsieur de la Jarnage, vous ne pouvez être l’avocat des enfants.
–Qui vous parle d’avocat, monsieur Râle? si je suis étranger, je puis au moins donner des conseils, et je les donnerai, j’en ai le droit, je vous le répète.
–Quel droit avez-vous dans cette affaire, jeune homme? dit en grimaçant de rage M. Râle.
–Voici l’acte qui l’établit, c’est la volonté de M. de Trévanon.
Et il exhiba aux regards surpris et pleins de colère de son interlocuteur la procuration qu’il portait sur lui.
–Je nie la force de cette pièce, M. de Trévanon est malade.
–Il était lucide, et l’a faite en pleine possession de ses facultés.
–J’attaquerai.
–Attaquez, mais livrez les papiers; une plus longue résistance de la part du défenseur des enfants que je protège moi-même vous exposerait à d’inqualifiables soupçons.
M. Râle regarda Georges; mais l’œil franc et déterminé du jeune homme l’embarrassa. La ruse était enfin désarmée par l’honnêteté. M. Râle livra tout.
Mme Râle, qui écoutait derrière les cloisons disjointes, ouvrit la porte tout à coup. Elle essaya de dire que son mari se compromettait, qu’il fallait attendre, examiner. Mais c’était peine perdue. Elle récrimina, se fâcha, eut des mouvements de colère, rien ne fit changer la détermination de Georges; et bientôt le docteur, qui approuvait le jeune homme, l’aida à transporter les papiers dans sa voiture.
Comme une bête fauve matée, à laquelle le dompteur arrache sa proie, l’homme d’affaires dessaisi rugissait intérieurement. On eût dit que l’âme de M. Râle venait d’entrer dans le coffre du vieux cabriolet.
X
En sortant de la demeure de M. Râle, Georges jugea nécessaire de retourner immédiatement à Brevannes. Il tenait à faire à M. de Trévanon sa confession pleine et entière de la conduite qu’il venait de tenir, et à lui soumettre les papiers qu’il emportait. Lui et le docteur les examinèrent encore devant le vieillard.
Georges demanda des explications qu’il ne put obtenir d’une mémoire troublée et confuse à l’égard de certaines pièces qu’on lui présentait.
Georges les emporta toutes à Montmorency. Il passa la nuit à les parcourir, à prendre des notes, à rapprocher les époques, les chiffres, pour se rendre compte d’une situation qui, au fur et à mesure qu’il avançait dans ses recherches, paraissait s’éclaircir.
Le livre de comptes surtout qui remontait à vingt-cinq ans, et qui avait été tenu très exactement, jour par jour, par M. de Trévanon père, devait faire foi devant la justice ou, du moins, l’aider à établir une preuve. Or, il n’y avait pas place à la dette réclamée dans ce livre, non plus que dans le testament. Que supposer? Une dette de jeu? Comment ne l’aurait-on pas réclamée à la mort de M. de Trévanon? Comment avait-on attendu l’attaque de paralysie de son frère, seul capable de défendre les droits des enfants et de jeter la lumière dans cette affaire?
Georges entrevoyait une infâme machination. Les allures de M. Râle, ces livres si soigneusement cachés, autorisaient tous les soupçons.
Pendant cette longue nuit, Georges se prit à regretter que sa qualité d’étranger ne lui permît pas de plaider lui-même cette cause délicate. Le souvenir de Cécile lui envahissait le cœur, et il s’écriait:
–Que je serais heureux de défendre ces enfants!
Chateaubriand a dit: «Le cœur humain veut plus qu’il ne peut; il veut surtout admirer, il a en soi-même un élan vers une beauté inconnue pour laquelle il fut créé dans son origine.» Cécile était-elle cette beauté à laquelle Georges devait dès lors rapporter toutes ses pensées? Il ne le savait pas encore; mais cette nuit-là, la pensée de la jeune fille ne cessa de l’occuper: il la voyait passer sans cesse devant ses yeux, et, tout éveillé, le jeune homme se plongeait dans des rêves dorés que ses recherches obligées pouvaient seules interrompre. C’était s’occuper encore de Cécile que de reprendre ce travail, et vite il s’y remettait.
Une chose étonnait Georges. Outre la présence du livre de comptes que l’oncle croyait en haut et pour lequel le jeune homme avait fait transporter le malade au premier étage, toutes les pièces trouvées chez M. Râle avaient des signatures de M. de Trévanon. Pourquoi? Il ne pouvait se l’expliquer.
Le jour le retrouva au travail. Et le matin, lorsque Madeleine entra dans la chambre de son frère, celui-ci lui dit avec vivacité:
–Je suis content, je trouverai la voie du salut pour les orphelins; et parmi mes illustres amis, un défenseur.
XI
La veille au soir, Georges, se méfiant des faits et gestes de M. Râle, avait recommandé, avant de quitter Brevannes, de tout refuser, s’il se présentait. Lui-même était parti pour Paris, avant l’heure légale, afin de se soustraire à toute difficulté et empêcher ses adversaires de gagner du temps. La matinée était à peine commencée, que maître Râle, sorti de l’ahurissement où l’avait jeté la descente de Georges chez lui, vint au chalet réclamer les papiers.
–Il n’était pas permis, disait-il, d’abuser de la confiance, comme l’avait M. de la Jarnage, et il en aurait raison.
Flavia fut comme le dogue qui défend la porte de son maître, elle ne laissa pas passer M. Râle, qu’elle renvoyait aux Trévanon.
Il y fut en effet. Là, après avoir, avec une hypocrite déférence, réclamé les pièces qu’il avait maladroitement laissées s’échapper de ses mains, il commença à s’emporter en face de l’attitude de l’oncle qui soutenait la conduite de Georges. Toutefois, s’apercevant qu’il allait un peu loin dans sa nouvelle manière d’agir, il crut pouvoir encore protester de son dévouement pour les enfants de Trévanon, dévouement qui l’avait poussé à se faire leur défenseur; mais, pour toute réponse, le vieillard, d’un ton d’autorité, où il mit toute sa force, répondit:
–M. de la Jarnage est chargé par moi de prendre en mains cette affaire, et de la poursuivre autant que sa condition d’étranger lui permettra.
M. Râle, à ces mots, laissa éclater la colère qui, depuis quelques heures, travaillait ses nerfs et son cerveau. Le vieillard et les enfants eurent à subir une suite de reproches insensés et de menaces qui les firent trembler en raison de la méchante nature de leur cauteleux conseiller de la veille. Le voile qui leur avait caché tant bien que mal jusque-là la fourberie et la rapacité de cet homme, ce voile venait de tomber.
Mais cette scène d’emportement, révélatrice de la déception d’une bonne affaire manquée chez M. Râle, avait eu des témoins.
Le bon docteur avait promis, pour ce jour-là, d’accompagner un de ses amis dans le voisinage. Craignant toutefois quelque mauvais tour de l’homme d’affaires dépossédé, il n’était pas sans inquiétude au sujet des Trévanon. Il décida donc son ami à faire un détour par Brevannes. Lorsqu’ils y arrivèrent, M. Râle venait d’y pénétrer et, introduits dans la pièce voisine, ils avaient tout entendu.
Cette circonstance allait profiter à la cause. Du reste, l’affaire, confiée par Georges à un avocat en renom, parut bientôt prendre une tournure tout à fait favorable aux enfants de Trévanon.
Huit jours après, M. Râle fut arrêté sous la prévention de faux; et il ne fut pas difficile aux experts de démontrer que cet intermédiaire de confiance avait pris la plupart des pièces portant la signature de M. de Trévanon, pour étudier cette signature et la reproduire. Sur certaines pièces même on découvrit les traces irrécusables d’un décalque.
Ces faux presque prouvés, c’était évidemment l’annulation des billets, la cause gagnée pour les orphelins et la condamnation des réclamants.
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