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Louis Lurine
Nouvelles
Ici l'on aime ; Le coeur de Mignon ; Le secret des aumônes ; L'âme du violon

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066323165
Table des matières
LE COEUR DE MIGNON.
I
II
III
IV
V
LE SECRET DES AUMONES.
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
L’AME DU VIOLON.
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
LE CHASSEUR D’OMBRES.
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
LA VÉRITABLE MORT DE VATEL.
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
LE MOUCHOIR DE BÉRÉNICE.
I
II
III
IV
V
VI
VII
PIERROT.
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
LA GUERRE DES DIEUX.
I
II
III
IV
V
VI
L’AVOCAT.
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
L’OREILLER.
I
II
III
IV
V
VI
LE COEUR ET L’ESPRIT.
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII.
IX.
LE CLUB DES MENDIANTS.
I
II.
III
IV
V
VI
LE PRÉDICATEUR.
I
II
III
IV
V
VI
VII
LE PARATONNERRE.
I
II
III
IV
V
VI
HÉRO ET LÉANDRE.
LE COEUR DE MIGNON.
Table des matières
I
Table des matières
Je rencontrai autrefois, dans un de ces longs voyages qui déforment la jeunesse, un chanteur allemand qui cheminait à pied, et le sac sur le dos. Ce pauvre artiste avait vendu sa garde-robe de théâtre; il n’avait plus d’argent pour payer son gîte de chaque soir, et il chantait dans les rues pour payer son pain de chaque jour. Seidler me contait son malheur en pleurant; il me disait, en me confiant sa cruelle et subite infortune:
— Dans ce temps-là, ma voix était ravissante; le public aimait à m’entendre, et je crois que j’aimais à m’écouter moi-même; mais, hélas! du soir au lendemain, par ma faute sans doute, ma voix si douce et si jolie devint fausse et criarde... Je ne suis plus un artiste, pour avoir trop vécu comme un homme: j’ai perdu le cœur de Mignon!
— Le cœur de Mignon?.. lui demandai-je.
— Oui! quand on l’a perdu, comme moi, l’on cesse de chanter; quand on le possède, l’on chante et l’on ravit tous les auditoires de ce monde! Vous ne savez pas ce qu’il y a de commun entre une voix mélodieuse qui expire et le cœur de Mignon qui s’envole?.... Perdre le cœur de Mignon est une espèce de proverbe, bien connu de tous les artistes de mon pays, — une tradition, une histoire, un conte fantastique, ce qu’il vous plaira, quelque chose de singulier, de vrai et de touchant, que je m’en vais vous dire...
— Je vous écoute, Seidler; et puisqu’il s’agit d’un conte fantastique, allons nous recueillir et nous inspirer à la manière d’Hoffmann: nous fumerons dans un endroit écarté de l’auberge, et le vin de Johanisberg qui va teindre nos verres donnera à votre mémoire les reflets d’or de sa merveilleuse poésie!
La coupe de Bohême fit un miracle: la sombre figure de Seidler s’illumina; une goutte de vin du Rhin passa dans ses yeux comme un éclair de plaisir; sa dernière larme se perdit, bientôt dans un sourire, et le malheureux artiste enivra sa douleur pour l’obliger à me raconter en souriant l’histoire suivante,— une histoire court e simple et pourtant mystérieuse, avec un sentiment poétique, avec une idée profonde peut-être, avec une moralité charmante.
II
Table des matières
«Un jeune chanteur du théâtre impérial de Vienne aperçut un jour, dans les allées du Prater, une jeune fille gui chantait pour les passants, avec une voix intelligente, distinguée, douce et mélancolique.
» Le chanteur s’approcha de cette jolie enfant et lui demanda son nom.
» — Je suis Mignon; ce matin encore, j’appartenais à une troupe de sauteurs et de baladins; mais mon petit talent déplaisait à mon maître le saltimbanque: il voulait m’enseigner la danse, et je n’ai voulu apprendre que la musique; il m’obligeait à faire des sauts périlleux, et je ne fais avec plaisir que les gammes et les roulades; il ne voyait en moi qu’une misérable baladine, et il me semble que je ne suis bonne qu’à devenir une chanteuse.
» — Et votre maître, Mignon, où est-il maintenant?
» — Je n’en sais rien, monsieur; il m’a battue et il est parti!
» — Et vous, Mignon, qu’allez-vous faire?
» — Je vais chanter, pour n’avoir pas l’air de mendier.
» — Voulez-vous me suivre, Mignon?
» — Qui êtes vous?.. On ne suit pas tout le monde!
» — Je suis un artiste, qui chante moins bien que vous ne chantez, Mignon... mais qui adore les jolies voix et les jolies chanteuses.
» — Un artiste! un chanteur! s’écria la jeune fille; donnez-moi votre main... vous êtes mon maître, monsieur, et votre humble servante est prête à vous suivre!
» Un mois après cette rencontre, le chanteur qui se nommait Stéphen et la chanteuse qui se nommait Mignon étaient déjà les deux meilleurs amis du monde, —des amis, ni plus ni moins. Ils chantaient ensemble tous les jours; ils vivaient dans les roulades et dans les cadences d’un duo interminable. En pareil cas, la musique chantée à deux ressemble à la calomnie: il en reste toujours quelque chose; pour Stéphen et pour Mignon, il en resta beaucoup d’amour et beaucoup de peine.
» Un soir; Stéphen venait de chanter la délicieuse fantaisie de Mio tesoro; Mignon se tenait immobile, aux pieds du chanteur qu’elle admirait en silence. Une larme tomba tout à coup sur le front de la jeune fille; elle s’écria, en levant sa petite main pour essuyer les pleurs de son ami:
» — Stéphen, si vous êtes malheureux, que deviendra Mignon?
» — Regarde-moi, lui répondit Stéphen: est-ce qu’il y a du malheur dans mes larmes?
» Mignon s’agenouilla devant l’artiste qu’elle appelait son maître: elle appuya sa jolie tête sur les genoux de Stéphen, sans prendre garde à sa longue chevelure noire qui jouait sur ses belles épaules et qui oubliait la présence d’un jeune homme. Stéphen essaya de relever la jeune fille, — et au même instant, il sentit glisser sur sa main une grosse larme tombée des yeux de Mignon. Il lui dit à son tour:
» — Si tu es malheureuse, que deviendra Stéphen?
» — Regardez-moi bien, lui répondit Mignon; est-ce qu’il y a du malheur dans mes larmes?
» — Mignon, ma belle Mignon! s’écria Stéphen, pleure encore dans mes bras... Pleurons ensemble, si près, si près l’un de l’autre, que nos deux cœurs devineront en tressaillant le secret de nos yeux qui pleurent!
» Stéphen lui donna un baiser, que Mignon daigna peut-être lui rendre; avec une jeune fille qui vous aime, un baiser ressemble à un bienfait: il est rarement perdu. En ce moment, — l’âme encore troublée de cette caresse qu’il avait donnée et reçue, — l’artiste amoureux ne trouva rien de plus galant à faire que de répéter le Mio tesoro, en regardant, en contemplant, en adorant Mignon. Il chanta avec une verve et une inspiration sans pareilles; jamais sa voix n’avait été aussi pure, aussi brillante, aussi charmante qu’en ce moment de joie et d’amour. L’on eût dit que le chanteur venait de trouver le goût, le sentiment, la passion et le génie de la musique, dans un seul baiser, sur les lèvres de sa maîtresse, dans le cœur de Mignon!
» C’est ainsi que dans la vie intime des grands artistes, des hommes d’élite qui vivent par l’imagination, par le cœur, par l’esprit, il se cache presque toujours une femme, une muse, une Égérie, une enchanteresse qui les aime, et qui les inspire de ses larmes ou de ses baisers.
III
Table des matières
» A compter de ce jour, Stéphen, qui commençait à s’entendre chanter à merveille, se promit de courir, en chantant, à la gloire et à la fortune; de son côté, Mignon se promit de l’aider de ses conseils, de ses souvenirs et de ses leçons: elle voulut être la première à le seconder, à le diriger en secret dans ses nouvelles études; elle devint son maître à chanter et à aimer!
» Lorsque Stéphen, après une assez longue absence, reparut sur le théâtre impérial de Vienne, l’auditoire tout entier faillit ne plus reconnaître la voix du chanteur. Cette voix était devenue souple, agile, pénétrante, spirituelle, amoureuse, merveilleuse. Jamais l’on n’avait rien entendu de plus éclatant et de plus doux, rien qui fût plus expressif et plus passionné que le chant de cet admirable artiste. Le cœur de Mignon avait chanté par là.
» Mignon se sentait bien fière et bien heureuse du talent et de la gloire de Stéphen. La pauvre fille étudiait du matin au soir, pour mieux enseigner à la voix de son amant les moyens les plus ingénieux dans l’art de chanter, les ressources les plus difficiles de la musique, tous les mystères de la perfection. Le talent de Stéphen était son chef-d’œuvre: oui, c’était véritablement le cœur de Mignon qui chantait sur un théâtre de Vienne, avec les lèvres de Stéphen!
» Pourvu que son bien-aimé l’aimât encore et eût la bonté de le lui dire; pourvu qu’il daignât lui offrir les bouquets et les couronnes que le public adressait au merveilleux chanteur; pourvu que Stéphen lui rendît ses précieuses leçons et ses doux conseils en serments et en tendresses, la jeune fille croyait ne rien avoir à demander, rien à désirer dans le monde.
» La joie de Mignon ne devait point durer; son bonheur allait finir aussi vite qu’un roman.
» Dans l’orgueil et dans l’ivresse du triomphe, Stéphen commença par ressembler au héros d’une de vos pièces françaises: lorsque le Joueur a séduit et enchaîné la Fortune, il dédaigne, il oublie, il raille le bel amour d’Angélique; lorsque la Fortune le trahit et l’abandonne, il revient tout galant à la femme qui l’aime, et il se reprend à l’adorer! Eh bien! il en fut ainsi de la grande passion de Stéphen: quand il jouait de bonheur avec l’enthousiasme de son auditoire, adieu la beauté, l’esprit, la tendresse et le dévouement de Mignon! Quand il pensait avoir à se plaindre du public, quand il croyait avoir perdu un peu de son admiration et de son enthousiasme, il redevenait charmant pour la jeune fille; il la trouvait encore bien jolie, bien spirituelle, ravissante, et il l’adorait!
» Stéphen s’imagina bientôt qu’il n’avait plus besoin d’emprunter quelque chose de mélodieux au goût, aux leçons, aux baisers, à la voix et au cœur de Mignon. Il finit par ne plus voir en elle qu’une pauvre fille qui était bien à plaindre, une maîtresse fidèle qui avait bien de l’amour, une amie dévouée qui avait bien de la résignation!
» Stéphen se plaisait à vivre dans le monde de la galanterie fardée, dans le royaume équivoque des coulisses. Mignon avait un grand tort aux yeux de l’artiste: elle n’était pas une comédienne; elle ne recevait à ses pieds ni amants, ni flatteurs, ni esclaves, ni poëtes; elle ne portait point sur sa tête une couronne de fleurs fanées, et ses gra cieux vêtements n’étaient point des oripeaux de théâtre; elle avait la figure rose sans avoir besoin de la peindre, des mains blanches sans avoir besoin de les blanchir, l’haleine douce sans avoir besoin de la parfumer; non, elle n’était pas une comédienne: elle se contentait d’être une femme! Mignon ne songea point à se plaindre, à se désoler; elle se condamna peut-être à se laisser mourir le plus tôt possible sans se tuer.
IV
Table des matières
» La santé de la jeune fille s’altérait chaque jour, et d’une façon alarmante pour tout le monde, excepté peut-être pour Stéphen. Mignon s’efforçait en vain de lutter contre la souffrance, contre la faiblesse, et un soir elle tomba presque mourante dans les bras de son médecin.
» Quand elle revint à elle, bien avant dans la nuit, pâle, méconnaissable, sans mouvement et sans voix, Mignon aperçut au chevet de son lit, au-dessus de sa tête, Stéphen qui se penchait tristement vers la jeune malade, comme pour lui parler à voix basse, sans doute pour la plaindre et la consoler. Elle le remercia de sa visite, de son doux regard, de sa tristesse, avec un sourire, avec un soupir et avec une larme.
» — Chère Mignon! lui dit Stéphen, Dieu lui-même a voulu me punir et vous venger!
«— Dieu m’a vengée? murmura Mignon.
» — Oui! désormais, c’en est fait de ma gloire et de ma fortune! Le jour où j’ai commencé à vous oublier, à vous trahir, chère Mignon, j’ai ressenti le premier effet de la colère divine!
» — Qu’est-ce donc, Stéphen?
» —.Je ne chante plus, Mignon!.. les derniers sons de ma voix se sont envolés avec les derniers soupirs de votre bonheur! J’ai perdu tout ce que je devais à la secrète inspiration de votre amour! Dieu a soufflé sur mes lèvres, Mignon... et les chants ont cessé !
» — Vous ne chantez plus, Stéphen?
» — Je ne chanterai plus jamais, Mignon!
» — Vous chanterez encore! s’écria la jeune malade; vous chanterez... s’il vous plaît de m’aimer et de m’obéir... écoutez-moi.
Stéphen s’agenouilla.
» — Je n’ai plus de force, je n’ai plus de mémoire, je vous vois à peine... et je sens que je ne tarderai pas à mourir! Eh bien, ami, à l’heure, à la minute de ma mort, cette nuit sans doute, vous viendrez tout doucement jusqu’au chevet de mon lit: vous pencherez votre front sur le visage de celle qui vous a tant aimé ; vous devinerez, au trouble de mes regards, à la pâleur de ma figure, à l’agitation de mes traits, que le dernier souffle va s’échapper de mes lèvres!.. alors, ami, vous m’embrasserez dans une étreinte suprême; votre bouche se posera sur la mienne; vous sentirez que j’expire... et votre dernier baiser recueillera le cœur de Mignon!... Si vous daignez le bien garder tout près du vôtre, pour l’écouter encore, vous retrouverez ce que vous aviez naguère, la voix, l’éclat, le sentiment et la passion d’un artiste inspiré ! Mon bien aimé, tu vas recevoir dans ton cœur le cœur amoureux de Mignon: mon cœur vivra dans toi, Stéphen! pourvu qu’il ne soit avili ni par tes actions, ni par tes pensées, ni par tes paroles, mon cœur soufflera dans ta voix des notes admirables, des trésors de mélodie et de poésie; pourvu qu’il te souvienne de la pauvre fille que tu as adorée, le cœur de Mignon te sera fidèle et te portera bonheur!
» Quelques heures après cette scène, la jeune fille vivait encore... mais elle allait mourir: Stéphen lui donna un long et douloureux baiser; elle exhala son dernier soupir, et le cœur de Mignon passa dans le cœur de l’artiste.
» Deux ou trois jours après la mort de Mignon, Stéphen se hasarda, bon gré mal gré, dans la chambre de la jeune fille. L’aspect de cette triste chambre inspira au pauvre artiste de singulières idées, des regrets bien amoureux, des enfantillages de sentiment, qui tenaient de l’ivresse ou de la folie. Il touchait, un à un, douloureusement, délicieusement peut-être, des chiffons, des livres, des papiers, des riens qui avaient appartenu à sa maîtresse! il baisait la trace de ses petits pieds, tout le long du tapis! il répétait devant un fantôme des mots de tendresse qu’il avait dits si tendrement à une femme! il caressait la tête de Mignon sur un oreiller qui ne portait plus cette jolie tête! il babillait avec des fleurs toutes nouvelles, que Mignon n’avait pas eu le temps de cueillir! il écoutait le chant de quelques oiseaux, qui avaient bien souvent chanté pour elle! il regardait l’horizon qu’elle avait contemplé tant de fois, les étoiles qu’elle avait admirées sans doute, et les beaux nuages qu’elle avait vus passer dans le ciel! Mignon devait être contente, là haut, bien heureuse et bien fière: n la regrettait, on la pleurait, on l’aimait encore.
» Il sembla tout à coup à Stéphen qu’une voix mystérieuse, aussi douce que la voix de sa maîtresse, lui disait bien bas à l’oreille: «Tu peux chanter... Dieu te pardonne, et je t’inspire... chante!»
» Stéphen essuya ses larmes. Il alla s’asseoir devant le piano de Mignon. Il préluda d’une main tremblante, les yeux à demi-tournés vers le ciel où il espérait d’entrevoir une femme bien aimée; il essaya de chanter... Et soudain, ô miracle!... il chanta, d’une voix qui lui rappelait ses plus belles inspirations, le Mio tesoro qu’il avait si bien chanté autrefois, en pleurant aux pieds de sa maîtresse! C’était le cœur de Mignon, un cœur amoureux, qui chantait encore avec Stéphen.
» Depuis ce moment-là, Stéphen ne chanta jamais sur un théâtre sans penser à Mignon; il avait aimé sa personne: il adora son souvenir, et cette adoration de sa mémoire porta bonheur à son talent.»
V
Table des matières
Le naïf conteur de cette histoire ajouta philosophiquement:
«La douce moralité de ce petit drame amoureux n’est-elle pas bien engageante, je vous le demande? Est-ce que la secrète pensée de ce récit ne s’adresse pas à tous ceux qui vivent par l’imagination et par l’esprit? A un artiste, à un poëte, à un écrivain, il faut l’inspiration d’une femme qu’il aime ou le souvenir d’une femme qu’il ait aimée, — le cœur de Mignon!»
Le vin du Rhin l’avait peut-être enivré.
LE SECRET DES AUMONES.
Table des matières
I
Table des matières
Il n’y a peut-être pas, dans toute l’Europe, une ville plus charitable que la ville de Paris. Je ne parle point de la charité administrative, de la charité officielle; je parle de la charité privée, de la charité individuelle, de la charité de tout le monde.
Ce qui se donne à Paris, de la main à la main, est incalculable, et je suis sûr que l’on y donne presque toujours pour la seule joie de donner: au fond de ces abondantes aumônes, il n’y a sans doute que de la bienfaisance, — le premier mouvement de la bienfaisance qui prend son plaisir où elle le trouve; voilà, je l’imagine, la règle des nobles cœurs et des bonnes âmes.
Je me demande, seulement, si la règle de cette bienfaisance que rien ne fatigue, que rien n’épuise, ne cache point çà et là des exceptions mystérieuses, des exceptions qui ne gâtent rien, du reste, au sentiment de la charité publique. Je me demande si l’on ne pourrait point écrire une curieuse étude du cœur, de l’esprit, du caractère, de la conscience, avec le secret des aumônes, ou plutôt avec le secret de certaines aumônes.
II
Table des matières
Dans ces petites pièces de monnaie et de pitié, que l’on distribue aux mendiants de la rue, il doit se cacher plus d’une fois un mystère, un souvenir, un regret, un retour de quelqu’un ou de quelque chose que l’on a aimé.
En pareil cas, ce n’est point la main qui donne... c’est la mémoire! ce n’est point l’homme qui devient charitable... c’est l’humanité.
Je ne vois jamais un passant faire l’aumône, sans imaginer un secret sentiment dans cet acte de l’assistance la plus vulgaire.
Cette manie d’observer, d’étudier, de pénétrer les aumônes, si je puis le dire, pour en découvrir la cause, le mobile, le prétexte, le mystère, m’a été inspirée par le spectacle d’une tristesse bien simple et bien touchante.
Je cheminais un soir, il y a longtemps, dans la rue Laffitte, bras dessus, bras dessous, avec un écrivain qui est devenu célèbre. Une vieille mendiante nous tend la main: mon ami, qui rêvait tout éveillé, relève la tête, regarde la mendiante et lui donne deux sous, ni plus ni moins; elle remercie à voix basse, essuie une larme qui semblait honteuse de couler, et nous continuons notre route. Au détour de la rue de Provence, mon rêveur s’arrête un instant: il fouille dans sa poche, revient sur ses pas et donne cinq francs à la pauvre femme.
Je lui demandai en souriant:
— Pourquoi cette double aumône, l’une assez petite, et l’autre assez grande?
Il me répondit tristement:
— Je vais te l’apprendre; c’est là toute une longue histoire, en quatre mots. Dans sa vieillesse, ma mère n’était pas riche; ma pauvreté l’aidait à vivre, à mal vivre, et je faisais de mon mieux. Après avoir donné deux sous à cette malheureuse femme, j’ai pensé à ma mère: je me suis dit qu’elle aurait fini peut-être par mendier, si elle avait eu la douleur et le malheur de me survivre... je suis revenu sur mes pas vers cette mendiante, avec le fantôme de ma mère!
Que de passants qui reviennent ainsi sur leurs pas, pour donner une aumône qu’ils ont d’abord refusée! ils suivent un regret, un chagrin et une ombre.
III
Table des matières
Ce n’est point sur les degrés d’une église, les jours de fête, qu’il faut chercher à surprendre le secret des aumônes: les aumônes de l’église se distribuent peut-être en dehors du sentiment humain, par une douce habitude du dimanche, souvent pour l’amour du Dieu que l’on va prier, bien plus que pour l’amour du pauvre prochain qui vous prie. Il faut étudier le secret des aumônes dans la rue, dans la foule, au hasard des rencontres, — et l’on arrive à inventer plus d’une fois quelque chose qui doit être vrai.
Je connais de bonnes gens qui ne donnent aux pauvres qu’à l’heure du dîner: ces gens-là rougissent, bon gré mal gré, du dîner qu’ils vont faire, en voyant des malheureux qui ne demandent qu’à manger. Il y a des dîneurs qui donnent volontiers, au moment de se mettre à table, en se souvenant de n’avoir pas dîné tous les jours.
On donne-très souvent aux pauvres, lorsqu’on est malheureux soi-même; on oublie très-souvent de leur donner quand on redevient heureux.
On donne quelquefois pour expier une faute cachée, pour tempérer un regret, pour étouffer un remords: on se mortifie, on se rachète en détail, à bon marché, en gros sous.
On fait plus d’une aumône, par une secrète superstition, avec une mystérieuse espérance: on se dit qu’une aumône peut nous porter bonheur.
Je pourrais nommer un homme riche, et des plus fiers, et des plus vaniteux, et des plus âpres peut-être, qui ne manque jamais d’assister les pauvres vêtus d’une certaine façon, déguenillés d’une certaine manière: ces vêtements, ces guenilles, lui rappellent les habits qu’il portait il y a trente ans.
On s’apitoie sur un mendiant qui passe, parce qu’il ressemble à quelque figure d’autrefois qui glisse tout à coup dans votre mémoire.
Il n’est point rare de rencontrer de jeunes filles qui donnent aux pauvres en leur souriant de la meilleure grâce du monde; d’ordinaire, ces jolies âmes charitables n’ont point la conscience de leur douce charité : elles donnent, parce qu’elles viennent de faire une petite provision de bonheur, d’émotion ou d’espérance. Elles donnent en sourient, parce qu’elles sourient à la veille ou au lendemain. Comme elles sont heureuses de vivre, elles veulent que tout le monde vive: elles font en même temps l’aumône de leur joie et de leur argent. Elles ont peut-être reçu, au fond du cœur, un regard, une parole, un soupir, une belle promesse: les voilà bien riches!... elles peuvent donner tout ce qu’elles ont dans leur bourse.
Il y a peu de jours, une vieille dame, presque pauvre elle-même, s’en allait sur les boulevards, distribuant ses petites épargnes aux malheureux qui lui tendaient la main. Elle semblait si contente et si fière de pouvoir donner, que plus d’un passant la prenait pour une folle. Cette folle a deux fils qui souffrent je ne sais où, dans un double exil, dans la patrie et la famille absentes. Quand elle a pu distribuer quelques aumônes, elle se prend à dire à une de ses amies: «Je viens d’envoyer un peu d’argent à mes enfants... Dieu leur rendra sans doute ce que j’ai donné !»
Il y a des aumônes qui passent par un cimetière, avant de tomber dans la main du pauvre: aumônes mouillées de larmes; on donne en pleurant, on donne parce qu’on pleure!
Les jeunes femmes qui n’ont point d’enfants donnent volontiers aux petits pauvres de la rue: c’est un accès de tendresse maternelle, chez des femmes qui ne sont point mères. Elles murmurent peut-être, après avoir donné, ces vers d’un grand poëte:
Seigneur, préservez-moi, préservez ceux que j’aime,
Frères, parents, amis, et mes ennemis même
Dans le mal triomphants,
De jamais voir, Seigneur, l’été sans fleurs vermeilles,
La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles,
La maison sans enfants!
Les mendiants profitent, sans le savoir, des grands anniversaires de la vie intime, de la vie secrète de tout le monde. Les vieillards surtout font des aumônes qu’ils rattachent mystérieusement à un grand jour heureux ou malheureux de leur jeunesse. Le mal du passé, plus désolant peut-être que le mal du pays, rapporte à ces vieillards un nom, une coutume, un malheur, une affection: il s’attendrissent, et ils donnent...
O puissance du temps! ô légères années!
Vous emportez nos pleurs, nos cris et nos regrets;
Mais la pitié vous prend, et sur nos fleurs fanées
Vous ne marchez jamais!
IV
Table des matières
Ces Fleurs fanées, d’Alfred de Musset, me rappellent une aumône sentimentale, une façon de charité galante, dont le secret se cache dans un petit bouquet de violettes, — des violettes flétries depuis longtemps.
Un homme politique, un ancien homme d’Etat, qui a été bien souvent trop spirituel et trop jeune, ne refuse jamais un sourire et une aumône à ces pauvres femmes qui mendient en offrant des fleurs: quand ces fleurs sont des violettes, il donne et il sourit deux fois. Si quelque ami l’interroge sur le motif caché de cette faiblesse charitable pour les mendiantes à bouquets, il n’hésite point à lui raconter l’histoire suivante:
«A l’âge de vingt ans, dans un jour de malheur et de deuil, il me fallut visiter la petite ville où je suis né. Cette petite ville, calme, grave, silencieuse, commença par m’effrayer, et je me pris à pleurer en arrivant au seuil de la maison paternelle: la mort avait passé bien souvent sur cette maison, et, à mon retour, je ne retrouvai personne de cette chère famille, qui avait été pour moi le monde dans le monde. Aussi, à la première vue, la ville tout entière me sembla déserte; elle m’apparaissait comme une immense nécropole: les morts que j’avais tant aimés durant leur vie, m’empêchaient de voir les vivants.
» A la fin, Dieu prit en pitié ma pieuse folie: la ville se ranima tout à coup à mes yeux; j’aperçus des passants dans toutes les rues; je commençai à croire que l’on vivait encore autour de moi; je repeuplai les solitudes imaginées par ma tristesse; et, pour un pareil miracle, pour un pareil enchantement, il me suffit de trouver, un beau soir, dans ma chambre, sur mon oreiller, — bien peu de chose, presque rien: un petit bouquet de violettes.
» Pendant un grand mois, je ne sais pas comment, une main mystérieuse, invisible, impitoyable, renouvela chaque soir mon bouquet de violettes. D’où me venaient ces fleurs? Quelle femme ou quelle jeune fille avait tant d’audace et de bonté, dans une petite ville toute remplie de serpents, d’envieux, de curiosités malfaisantes et d’oiseaux-rapporteurs?
» Le bouquet de chaque soir faisait disparaître le bouquet de la veille: on emportait les fleurs flétries, peut-être comme on emporte un souvenir; on les remplaçait par des fleurs nouvelles, peut-être pour me donner un espoir nouveau. Ce petit roman de l’Inconnue, comme je disais dans ce temps-là, ne manquait point de charme: Je passais une partie de mes soirées, de mes nuits quelquefois, assez gaiement et assez tristement: les yeux et le cœur fixés sur une image, sur une ombre, sur un rêve.
» J’imaginai de déposer chaque soir, sur mon oreiller, avec les violettes fanées qu’on allait reprendre, une lettre, un billet, un mot qui aimait beaucoup. Je finis par écrire toutes sortes de caresses: on ne répondit jamais à de pareilles folies; mais il me plaisait de croire qu’on me les rendait secrètement parmi les fleurs. Mon roman aurait pu s’intituler: l’Amour sans se voir.
» Je résolus de courir les promenades et les salons de la ville, à la recherche d’un regard, d’un sourire, d’un soupir, d’une parole qui sentît l’odeur de mes violettes: je ne vis rien, je n’entendis rien qui eût quelque chose de commun avec les fleurs de mon oreiller.
» Comme l’amour ne vient jamais que de celui qui l’éprouve, je me rendis amoureux en conscience, amoureux de cette femme... Quelle femme? Je me mis à aimer toutes les femmes, jeunes, belles et charmantes. J’attachais tous les jours, par la pensée, à quelque joli corsarge, le mystérieux bouquet de violettes; mais il me semblait tous les jours, à chaque épreuve de ma folie, que nulle ceinture ne voulait de ces pauvres fleurs, et mon imagination les ramassait bien vite, ne trouvant pas une seule robe entr’ouverte qui daignât les reconnaître et les garder.
» Mon roman dura quarante bouquets; il se dénoua d’une façon bizarre, presque terrible, funèbre. Un soir, comme j’allais prendre mon espoir de chaque jour, sur ce merveilleux oreiller où poussaient depuis un mois tant d’illusions et de violettes, j’aperçus une petite branche de cyprès. Je la touchai d’une main tremblante; je la baisai en pleurant, sans trop savoir pourquoi. C’en était fait des illusions, des violettes et des espérances!
» Je me demandai, toute la nuit, le secret de cet affreux dénouement, le mystère qui se cachait dans cette petite branche de cyprès: était-ce là un dernier adieu de la vie ou de la mort? Une femme se mourait-elle pour tout le monde, sous la main de Dieu? Une femme était-elle morte pour moi seul, dans les bras d’un homme? Je me disais avec une vraie douleur: est-ce une âme souffrante qui s’envole? est-ce un cœur infidèle qui me laisse?
» Le lendemain, je reçus une lettre de faire part, qui m’annonçait le prochain mariage de la plus jolie fille de la ville avec le plus vilain garçon de l’endroit. En lisant cette lettre, je dédaignai de prendre garde à un mariage de convenance qui ne convenait ni à l’un ni à l’autre des deux époux; mais je m’avisai de la relire, et, cette fois, chose étrange!., il me sembla que cette lettre banale renfermait le dernier mot de mon roman: je crus entrevoir mes violettes dans les fleurs d’oranger de la mariée.
» Huit jours plus tard, j’assistai à la cérémonie nuptiale, et je me pris à contempler, en l’adorant, cette jeune fille, cette jeune femme, que j’avais regardée si souvent sans penser à l’aimer. Oui, vraiment, je l’adorais! je l’adorais si bien, ou plutôt si mal, que je me promis de la désoler, de la châtier, de l’humilier, de la calomnier peut-être, et de la haïr. Quelques mots, prononcés par ma vieille servante, m’empêchèrent de tenir cette vilaine promesse. Ma servante me dit un soir, à la croisée de mon jardin, en me montrant une ravissante personne qui se promenait dans un jardin du voisinage: «Monsieur, si vous l’aviez seulement voulu pour vous faire plaisir, vous auriez épousé notre jolie voisine!»
» En ce moment, la jolie voisine se baissa tout doucement, au-dessus d’une touffe de petits arbustes en fleurs; je me troublai sans doute... Et ma vieille servante reprit en souriant: «Ne soyez pas jaloux... elle cueille des fleurs... mais ce ne sont point des violettes.»
» La dame aux violettes se promena longtemps dans son jardin. Elle portait une robe blanche, et je pouvais la suivre des yeux, malgré la nuit venue. Je m’écriai tout à coup, en m’adressant à la vieille Marguerite: —«Je ne la vois plus! — Suivez le bout de mon doigt... me répondit la servante... Regardez bien, là-bas, au fond... elle est assise derrière le cyprès.»
» Dès ce moment, le souvenir de la famille, le regret de l’enfance, l’attendrissement des jeunes années me gagnèrent de nouveau. Ma petite ville se dépeupla pour la seconde fois; je cessai d’apercevoir les passants; je recommençai à croire que l’on ne vivait plus autour de moi. Je m’échappai un matin, dans un jour de tendresse et de faiblesse, un de ces jours que j’appelais des journées de violettes; je m’en retournai dans le monde des amours faciles et des fleurs joyeuses, dans un monde où l’on peut devenir amoureux très-souvent, sans être forcé d’aimer une seule fois.
» J’ai longtemps oublié dans le bruit, dans la dissipation, dans le plaisir, cette pauvre aventure de ma jeunesse: en vieillissant, je me la rappelle encore; je me la rappelle toujours, lorsque des mendiantes, vieilles femmes ou jeunes filles, viennent me tendre la main en m’offrant des fleurs. Ces malheureuses me donnent bien plus qu’elles ne reçoivent: elles me donnent une espèce de chagrin qui me fait plaisir.»
Le héros de cette petite histoire s’avise ordinairement de prêter à son récit une conclusion philosophique; la voici: «Quand nous les recevons d’une femme bien aimée, les plus jolies fleurs du monde finissent par ressembler à des branches de cyprès.»
V
Table des matières
Je m’arrête parfois, dans le quartier Saint-Lazare, devant une jolie résidence, habitée, il y a quelques années, par une grande dame très-charitable et fort originale.
Cette bonne dame avait une manie singulière: elle adorait les chiens, jusqu’à l’extravagance, jusqu’au ridicule; elle aurait rendu jalouse, sur ce point, madame de Choiseul elle-même.
Dans la résidence dont il s’agit, il y avait des appartements complets pour messieurs les chiens: c’étaient de vastes et merveilleux chenils, tout décorés de tableaux et d’ornements de chasse; dans la salle principale, le salon des bêtes, un peintre avait représenté, sur des panneaux, une compagnie de chiens d’élite, chiens savants, fidèles et dévoués: on y apercevait Munito faisant l’exercice; les chiens du mont Saint-Bernard figuraient dans cette galerie historique et philosophique; on y voyait aussi, à la plus belle place, le chien du pauvre, seul derrière le corbillard qui emporte son maître.
Les chiens privilégiés et bienheureux du quartier Saint-Lazare étaient servis comme des maltôtiers: ils avaient à leur service des laquais, des promeneurs, des bouffons et des cuisiniers; la broche tournait tous les jours, à leur intention; ils avaient sans doute des amis, des admirateurs et des pique-assiettes. Dans la chaude saison, on les envoyait à la campagne, dans un château: ils avaient le droit de recevoir et de traiter, une fois par semaine, les chiens du voisinage, chiens de garde, chiens de basse-cour, chiens de bergers, chiens de rien. Les inviteurs étaient si intelligents, si bien appris, si mondains, si habiles, qu’ils réservaient leurs meilleures prévenances pour les invités qui portaient un collier.
Notre excellente dame qui adorait et qui gâtait ainsi les chiens, à grands frais d’argent et de folie, était une personne intelligente, raisonnable, spirituelle. Elle tempérait l’énormité d’une pareille extravagance par des sentiments élevés, des actions délicates, des œuvres bienfaisantes, des largesses de pitié. Quand elle sortait dans les rues de Paris, à pied ou en voiture, elle y semait la charité. Tous les pauvres étaient égaux devant la loi de sa bienfaisance inépuisable. Seulement, lorsqu’elle rencontrait un aveugle et son chien, elle doublait l’aumône; elle disait au mendiant, en lui donnant une pièce de monnaie: Voici pour vous! Elle lui disait, en lui remettant une seconde offrande: Voici pour votre compagnon, pour votre ami! ensuite, elle parlait au chien en le caressant; elle lui disait d’une voix émue: Garde-lui tes yeux et continue son chemin! Elle suivait du regard le pauvre chien: elle tenait à savoir s’il continuait le chemin de l’aveugle. Garde-lui tes yeux et continue son chemin! ce n’est point là le mot d’une folle.
Après tout, si elle était folle, sa folie avait du moins une bonne mémoire. La charitable femme se souvenait d’une charmante fille, d’une adorable enfant, qu’elle avait failli perdre dans un malheur horrible, et qu’elle avait conservée par un vrai miracle.
Cette enfant se promenait un jour et s’amusait toute seule dans le château de sa mère, au bout du jardin, sur le bord d’une grande pièce d’eau. L’enfant se laissa tomber dans le bassin; elle disparut, reparut un instant, disparut de nouveau... Et le Chien du logis s’élança dans le vivier à la recherche d’une compagne qui jouait souvent avec lui. Il saisit la petite fille qui se noyait, la traîna jusque sur le bord de l’eau et la déposa tout doucement sur l’herbe. L’enfant avait les yeux fermés; elle se tenait immobile; elle était presque morte: le chien aboya si fort, il courut si vite au château, il s’ingénia si bien, qu’on finit par le comprendre, par le deviner et par te suivre... La petite fille fut sauvée.
Voilà tout le sécret de cette singulière manie, de cette rare extravagance dont j’ai parlé ; voilà tout le secret de cette double aumône qu’une main généreuse faisait tant de fois à l’aveugle et à son chien.
VI
Table des matières
Il y a dans Paris deux charitables personnes, riches, jeunes et bienheureuses, qui donnent surtout aux mendiants aveugles, par pitié pour ces mendiants eux-mêmes, et non point à cause de leur chien: je les ai vues cent fois s’arrêter devant ces malheureux, sourire tristement à leur infortune et les secourir à pleines mains.
Les pauvres aveugles ont fini par les connaître; ils savent le chemin qui conduit à leur porte; ils ne sont jamais repoussés par le concierge de cette noble maison; ils sont toujours bien sûrs d’arriver à la charité du logis, les yeux fermés.
Je n’ai point le droit de nommer les deux bonnes âmes dont il s’agit; seulement, comme j’ai besoin de leur prêter des noms, je vais les baptiser à mon gré, dans un récit qui révélera le secret de leurs meilleures aumônes, — les aumônes de la mémoire attendrie.
VII
Table des matières
«Ce que je vais te conter n’est point un conte!... me disait un jour Frédéric d’Arnay, un ami de collége, un ami qui ne me hait pas; ce que je vais t’apprendre est une histoire... la mienne... et celle de ma femme. Figure-toi que depuis notre séparation, sur les bancs de l’école de Droit... j’ai été aveugle... tout à fait aveugle!... Tâche de m’écouter et de me suivre: je t’emmène en Suisse, et je commence.
» C’était dans la belle campagne de Bâle, par un soir d’été. J’avais couru tout le jour; j’étais brisé. Mes yeux ayaient vu et admiré tant de magnificences naturelles, qu’ils en étaient éblouis; je chancelais presque, dans un éblouissement qui ressemblait à une ivresse douloureuse. Je frappai à la porte d’une excellente auberge; je me couchai et je m’endormis tout de suite dans un bon lit. Je rêvai, et mes rêves furent charmants. Mon ami, je ne crois plus qu’aux beaux rêves que l’on fait sans dormir.
» En m’éveillant, au bruit éclatant d’une chanson villageoise, je m’imaginai tout d’abord que le soleil s’était déjà levé ; hélas! non, mon ami: le soleil dormait encore, et la nuit commença à me paraître bien noire, bien affreuse.
» J’entendis tout à coup le chant des oiseaux qui fredonnaient dans la campagne, et je me disais, avec une certaine inquiétude: Est-ce que les oiseaux chantent pendant la nuit? — Je m’élançai dans la chambre, au hasard, à tâtons, et bientôt, en glissant sur la muraille, ma main finit par se poser sur les vitres d’une fenêtre; je me hâtai d’ouvrir cette croisée: il me sembla respirer une bouffée odorante que m’envoyaient les fleurs du jardin, sans doute pour encenser mon réveil, et je me disais avec une singulière frayeur: L’herbe, les fleurs et les arbustes n’ont pas de parfums dans la nuit! — Je me mis à toucher, d’une main tremblante, le mur d’appui de la fenêtre, et il me sembla qu’il faisait chaud en y touchant; je me disais encore: Est-ce que l’on peut sentir la chaleur du soleil pendant la nuit? — Holà ! m’écriai-je, quelle heure est-il? Une cloche daigna me répondre, en sonnant douze heures à l’horloge du village.
» Au même instant, la servante de l’auberge poussa la porte de ma chambre: — Monsieur, me dit-elle, voulez-vous déjeuner? il est midi!
» A ces mots, je chancelai comme un homme ivre; je ne voyais rien ni personne devant moi; la nuit, toujours la nuit!... Je cachai ma tête dans mes deux mains; je murmurai des mots confus, des plaintes inintelligibles; mes yeux n’avaient plus de regards... ils n’avaient que des larmes; je tombai la face contre terre en jetant un cri terrible... j’étais aveugle!
» Quand je revins à moi, je me trouvai dans une voiture qui roulait au grand galop des chevaux de poste; une main, assez petite et assez douce pour être celle d’une femme, vint se poser lentement dans la mienne; j’avais une compagne de voyage que je ne connaissais pas encore, et je lui demandai sans la voir:
» — Où suis-je?
» Elle me répondit d’une voix aussi douce que la main dont je parlais tout à l’heure:
» — Sur la route d’Allemagne.
» — A quelle amie charitable ai-je l’honneur de parler, Madame?
» — A la comtesse Rose de...
» — Pourquoi donc, Madame, avez-vous eu pitié de mon malheur?
» — Précisément parce que vous êtes malheureux.
» — Que de bonté, Madame, pour un simple voyageur, pour un inconnu!
» — Je vous connaissais assez bien pour vous reconnaître à la première rencontre; je vous ai vu souvent très-souvent, l’hiver dernier, dans les salons de notre ambassade, à Paris, et l’on vous nomme Frédéric d’Arnay. Si j’en crois les indications officielles de votre passeport, vous avez souhaité de voyager en Autriche, n’est-il pas vrai? Eh bien! Monsieur, moi aussi, je vais à Vienne, dans ma patrie, dans ma famille; cela se trouve à merveille, et nous voyagerons ensemble.
» — Hélas! Madame, qu’est-ce donc que je verrai en voyageant?
» — Voulez-vous me permettre d’y voir pour vous, Monsieur Frédéric?
» Je croyais rêver encore dans une chambre d’auberge, dans les illusions d’un songe... qui était une réalité horrible; il me sembla que je baisais en pleurant la main de cette femme, jeune, jolie, riche sans doute, et qui ne trouvait rien de mieux à faire, avec de pareils trésors, que de prêter son temps à un malheureux voyageur, ses forces à un pauvre malade, ses beaux yeux à un misérable aveugle!
» Nous voyagions à petites journées. La comtesse Rose était une rare et merveilleuse Antigone. Il ne lui suffisait pas, mon ami, de me protéger, de me servir et de me conduire; elle essayait de me consoler, de m’égayer et de me distraire, à grands frais d’imagination, de complaisance et d’esprit.
» Presque toujours les amitiés de ce monde nous apportent leurs ennuis, sans rien vouloir prendre des nôtres; il n’en fut pas ainsi pour moi, avec ma nouvelle amie, avec mon admirable compagne de voyage: elle s’ennuyait peut-être en tête-à-tête avec un aveugle, et jamais rien d’ennuyeux, rien de triste ne s’échappait de son cœur ou de sa bouche; je devinais à chaque instant, par une sorte de seconde vue, que Rose me souriait sans cesse... Et vraiment! je la voyais me sourire dans ses paroles; elle trouvait moyen de donner des regards à mes yeux éteints, à mes yeux maudits, en regardant le ciel et la terre, en prodiguant à ma pensée les merveilles dont elle me racontait le magnifique spectacle.
» Près de toucher au terme de mon voyage, grâce à la bonté divine d’un ange gardien, j’osai dire à ma sœur, à mon amie, à ma protectrice, à mon Antigone, comme il te plaira:
» — Madame, puisque les malades sont de véritables enfants gâtés, qu’il ne faut jamais punir, qu’il faut toujours plaindre, laissez-moi vous adresser impunément une question qui ressemble presque à une sottise...
» — Je n’en crois rien, me répondit Rose.
» Je continuai mon impertinence en cherchant la main de la comtesse, que je finis par trouver dans la mienne:
» — Madame, je sais que vous avez de l’esprit; n’êtes-vous pas spirituelle, tout le jour, afin de me distraire? Je sais aussi que vous êtes riche; vous semez l’or et l’argent dans la poussière de la grande route!... Je sais que vous êtes noble; vous honorez un des plus beaux noms de l’Allemagne aristocratique! Je sais que vous êtes bonne, excellente, dévouée; votre dévouement pour moi n’est-il pas sublime? Je sais enfin que vous portiez naguère les habits de deuil d’une élégie que l’on appelle le veuvage: vous avez pris la peine de me parler, à voix basse, de la mort de votre mari; mais ce que je ne sais pas encore, ce que je voudrais bien savoir, parce que je suis curieux et indiscret comme on l’est en France... avez-vous daigné le comprendre ou le deviner, Madame?
» — Oui, je comprends... je devine... et je vous conseille d’attendre les confidences d’une femme, lorsqu’il s’agira de son âge.
» — Et quand il s’agit de sa beauté ?
» — On la regarde.
» — Et si l’on est aveugle?
» — On cherche à la voir sans la regarder.
» — Je vais chercher, Madame...
» Ma main indiscrète, guidée par une mystérieuse lumière, alla se placer audacieusement sur le front de la comtesse: le front de Rose était aussi doux, aussi poli que le marbre d’une statue, et je me figurai qu’il avait une blancheur et une transparence admirables. Les cheveux de Rose n’étaient pas loin: j’imaginai, en les touchant, qu’ils étaient noirs, parce qu’ils me semblaient épais, touffus, longs et soyeux; la chevelure de Rose me fit voir assez clairement que mon Antigone était brune. Ma main redoubla de hardiesse: elle se laissa glisser le long d’une boucle de cheveux, pour entreprendre un véritable voyage d’agrément à travers la figure d’une femme, et, en voyageant ainsi, le plus lentement possible, je m’aperçus tout de suite que la figure de Rose était charmante. Il me restait à connaître, à deviner l’âge de la comtesse: sa délicieuse façon de babiller et de rire n’avait guère que vingt-cinq ans.
» A Vienne, je fus installé dans la maison hospitalière de la comtesse: lès serviteurs s’empressaient autour de moi; mes amis de l’ambassade de France me visitaient chaque matin; la voix des chanteurs et des instruments m’inondait chaque soir des flots de la mélodie italienne; Rose me paraissait, à moi pauvre aveugle, plus jeune et plus jolie que jamais; il ne manquait à mon bonheur qu’un rayon de soleil... moins que cela... un brin de lumière!
» Un jour, après le dîner, la comtesse me ramena mystérieusement dans ma chambre, et je me couchai dans un immense fauteuil qui me servait de lit de repos. Un peu plus tard, deux visiteurs, deux personnes dont l’une marchait absolument comme Rose, et dont l’autre marchait en se traînant comme un vieillard, s’approchèrent de mon fauteuil sans m’adresser une parole; ils me regardaient... j’en étais sûr; ils s’apitoyaient sur mon infortune, et cette pitié silencieuse me faisait bien du mal.
» — Qui est là ? demandai-je d’une voix tremblante à force d’émotion, à force de colère.
» Je sentis se poser sur mon front une main que je connaissais à merveille, et je repris, en souriant à la comtesse:
» — Rose, vous n’êtes pas seule près de moi?...
» — Non, mon ami; je viens vous voir avec le plus célèbre médecin de toute l’Allemagne: il est là, devant vous: il vous regarde, il vous examine, il songe à vous guérir, et il vous guérira...
» — Rose, ce n’est plus votre main qui touche mon front...
» — Ne parlez pas, Frédéric... et restez immobile sous la main du docteur.
» Le médecin souleva mes paupières... et, presque au même instant, deux piqûres affreuses, deux coups d’un poignard effilé comme une aiguille, m’arrachèrent un grand cri de douleur; on jeta sur mes yeux, en guise de bandeau, un mouchoir, le mouchoir de Rose peut-être, et tout fut dit jusqu’au lendemain.
» Le lendemain au soir, la comtesse fit allumer une simple veilleuse dans ma chambre; elle vint se placer devant moi; le docteur n’était pas loin, sans doute; il y avait beaucoup de monde autour de nous, et pourtant je n’entendais rien dans cette foule si attentive, si inquiète, et dont le silence avait quelque chose d’effrayant; enfin, le bandeau tomba de mes yeux, et juge un peu de ma joie, de mon bonheur, de mon délire: l’aveugle venait de renaître à la vie de la lumière!... Je voyais des hommes, des femmes, des jeunes filles, des serviteurs du logis, qui souriaient au miracle d’une pareille résurrection! il me semblait que je devais reconnaître la comtesse, sans l’avoir jamais vue, et je me disais, en regardant tour à tour les grandes dames qui avaient la bonté de me sourire: Où est donc Rose? où se cache-t-elle? Mon Dieu! rendez-moi l’éternité de la nuit, pourvu que je regarde Rose un seul instant... pourvu que je la contemple, que je l’admire, et que je me souvienne de sa beauté !...
» Une voix, dont le son me fit tressaillir, daigna répondre à ma pensée:
» — Frédéric, me dit la comtesse, après Dieu qui vous a protégé, voici votre sauveur; remerciez Dieu d’abord... vous remercierez ensuite le docteur Muldorff.»
» A quoi bon remercier le médecin? il m’avait guéri;... mais la comtesse seule m’avait sauvé ! Mes premiers regards appartenaient à Rose, et j’avais hâte de les lui donner, en ayant l’air de lui dire: A mon sauveur, mes yeux reconnaissants!...
» O mon ami! quelle surprise, quelle honte et quelle douleur! Cette Rose si jolie..... Rose, ma bien-aimée, était une femme déjà flétrie et ridée par l’âge! Rose était une femme de cinquante ans!..... Je te l’avoue, je faillis m’évanouir en m’agenouillant à ses pieds; je repris bien vite mon précieux bandeau: je redevins aveugle, par l’ordre du médecin, et je retrouvai dans mon cœur, avec l’image d’une belle personne que j’avais rêvée, les illusions de mon rêve!
» Tous les soirs, à la même heure, on m’habituait, en me rendant la vue, à supporter l’éclat de la veilleuse; une lampe remplaça ce brin de lumière, et j’attendais impatiemment que la lampe, à son tour, fût remplacée par le soleil.
» Chose étrange! singulière vision qui ne pouvait être qu’un jeu du hasard, de l’amour et de la lumière!... Tous les soirs, en la regardant bien, je croyais découvrir dans la vieillesse de ma protectrice une grâce qui n’était pas trop vieille, un sourire qui avait un certain charme, des œillades qui ne manquaient pas de coquetterie... mystérieux trésors que l’amour avait oublié de reprendre en s’envolant avec la jeunesse! Oui chaque soir apportait à mes yeux une lumière plus vive, plus brillante que celle de la veille: et en même temps, par un miracle qui effrayait ma raison, les journées, les heures, les minutes semblaient vouloir rajeunir, pour me plaire, le noble visage de la comtesse. Une voix secrète murmurait au fond de mon cœur: Encore un trait magique, un coup de pinceau sur cette nouvelle image, sur cette figure qui se métamorphose, et la merveille sera complète; la comtesse, qui a cinquante ans, disparaîtra pour jamais, et Rose, qui en a vingt-cinq à peine, reparaîtra pour toujours!
» Un beau matin, le soleil illumina le spectacle d’un rare et charmant prodige: ce jour-là, pour la première fois, j’avais reçu de mon docteur le droit délicieux de contempler les splendeurs de la lumière céleste; je venais de rentrer dans le salon de la comtesse, après une longue et magnifique promenade à travers le ciel et la terre; je m’approchai de Rose qui était seule, et qui m’attendait peut-être; je tremblais, en m’asseyant tout près d’elle; je baissais les yeux, de peur de la voir... ou plutôt, je craignais et je souhaitais à la fois de la regarder encore.
» — Frédéric, me demanda la comtesse, vous souvient-il d’une plaisante scène qui s’est passée entre nous, dans ma berline de voyage? Vous étiez aveugle, et, précisément à cause de cela sans doute, vous teniez beaucoup à voir la figure de votre Antigone... N’est-il pas vrai? Tout le monde adore l’impossible!
» — Je m’en souviens, Madame, et j’ai honte de ma curiosité, de mon audace.
» — Je vous ai pardonné !... Il n’était pas facile, pour un aveugle, de bien regarder la figure d’une femme: vous souvient-il aussi de quelle façon vous cherchiez à la deviner, à la reconnaître, à la voir?
» — Je m’en souviens, Madame.
» — Vous me disiez avec une fatuité singulière: Je vous connais, je vous ai regardée, je vous ai vue!
» — Je disais vrai, Madame.
» — Vous me répétiez à chaque instant: Madame, vous avez de beaux cheveux noirs, de grands yeux bleus, une bouche toujours souriante, des lèvres toujours fraîches, les plus jolies choses du monde... Madame, votre beauté me paraît admirable!...
» — Je vous admirais, Madame.
» — Hélas! mon pauvre Frédéric, qu’allez-vous faire de votre complaisante admiration?... L’homme aveugle propose et l’homme clairvoyant dispose!... Regardez-moi.
» Je regardai la comtesse...
» — Rose! Rose! m’écriai-je, en me prosternant à ses genoux, il y a un dieu qui protège les aveugles!... Je vous reconnais maintenant, je vous regarde et je vous revois! Oui, oui, vous avez de beaux cheveux noirs, de grands yeux bleus, une bouche toujours souriante, des lèvres toujours fraîches, les plus jolies choses du monde... et j’ai retrouvé tout ce qui me paraissait admirable!... Je le devine, Madame, vous avez fait pour mon cœur malade ce que le médecin a fait pour mes yeux affaiblis: le docteur a ménagé à mes regards le vif éclat de la lumière; vous avez ménagé à mon amour l’éclat radieux de votre beauté !»
» Tu connais maintenant la merveilleuse histoire de mon infortune, de mon mariage et de mon bonheur; tu connais le secret d’une préférence charitable qui étonne bien des gens; tu connais le mystère de quelques aumônes souriantes que Rose et moi nous laissons tomber dans la main des pauvres aveugles: nous donnons avec la charité de la mémoire, les yeux tournés vers la lumière du ciel!»
VIII
Table des matières
Tous les habitués du café Cardinal, sur le boulevard des Italiens, connaissent le père Ténor, un ancien chanteur allemand, un grand vieillard sec, propre et dédaigneux, qui parle si souvent et si longuement de son admirable talent d’autrefois! Le père Ténor, qui vit de peu, donne beaucoup; il donne surtout aux chanteurs ambulants, — pourvu qu’ils chantent mal. Quand ces pauvres artistes de la rue ont quelque justesse ou quelque éclat dans la voix, le capricieux vieillard devient impitoyable; il leur dit, en détournant la tête: Que Dieu vous assiste... vous chantez trop bien!
Il faut rendre justice aux mendiants-chanteurs: en général, ils chantent assez mal pour que le père Ténor leur fasse toujours l’aumône.
Cette aumône spéciale, particulière, privilégiée, que le vieil artiste destine à de malheureux chanteurs, se rattache dans la mémoire du père Ténor à une petite aventure assez étrange; le bonhomme raconte cette aventure à qui veut l’entendre; d’ordinaire, il commence par donner un titre à son récit: la Rose des marais Pontins. Ensuite, il pousse un profond soupir, un soupir de basse, et il continue:
«On me nomme véritablement Guillaume Snobel. J’étais autrefois le plus célèbre chanteur de Berlin, un grand chanteur, le chanteur du sentiment et de la passion. Je savais si bien chanter une certaine musique, tendre, langoureuse, mélancolique et mourante, que l’on m’avait surnommé dans le beau monde: le mélodiste de l’amour malheureux.
» Je n’étais pas encore content de ma voix: je ne chantais qu’avec une voix allemande, et je voulais apprendre à chanter avec une voix italienne. Je résolus d’aller entendre ces claviers sublimes, ces instruments de musique touchés par le souffle de Dieu, et que l’on appelle les chanteurs de Naples, de Milan, de Florence, de Venise et de Rome.
» En allant à Rome, il me fallut passer une nuit tout entière dans un misérable pays, dans un coin de terre empoisonnée, où les hommes sont décimés chaque jour par l’influence des marais Pontins. Le muletier qui me conduisait me força de descendre dans une méchante auberge des marais. Je me retirai bien vite dans ma chambre, et je me pris à feuilleter un cahier de musique, une petite collection de mélodies sentimentales. Appuyé sur le bord de la croisée, je fredonnai les notes amoureuses d’une romance de Cimarosa, et presque aussitôt, à côté de moi, sous ma fenêtre, au pied d’un arbre de la grande route, une voix répondit à la mienne en répétant le premier couplet, le premier soupir de ma belle romance italienne.
» Cette voix, pure, mélodieuse, claire, limpide, comme la voix d’une clochette d’argent, troubla mon esprit et mon cœur: je m’élançai hors de ma chambre, je sortis de la maison, et je vis s’enfuir une jeune fille à travers les broussailles d’un chemin de traverse.
» Vous souvient-il d’un petit chien qui figure dans l’histoire fantastique de Faust, et qui soulève en courant dans la campagne une longue traînée de poussière lumineuse? C’était le diable!... Eh bien! il en fut ainsi, dans l’aventure que je vous raconte: un affreux petit carlin passa tout près de moi, sur la grande route, et l’on eût dit que ses gambades faisaient jaillir des étincelles.
» Une force invincible, une puissance surhumaine me poussa vers ce maudit chien qui courait, et j’essayai de l’atteindre. Le carlin continua de courir dans un sillon de lumière, et je m’obstinai à le suivre. La course fut un peu longue; mais je fus récompensé de ma peine: j’aperçus, à ma grande joie, au détour d’un buisson de rosiers en fleurs, le petit chien qui sautillait en cadence aux pieds d’une jeune fille, aux pieds de cette jolie chanteuse qui chantait si bien les romances de Cimarosa.
» La jeune fille dont je parle était une beauté ravissante, une créature vraiment italienne; on devinait en elle, à travers les pampilles d’une chanteuse de rue, d’une diva de carrefour, des trésors charmants et de secrètes merveilles.
» — Qui êtes-vous, ma belle enfant? lui demandai-je.
» — Qui je suis? me répondit-elle d’une voix qui chantait encore; je suis une misérable chanteuse, et j’ai eu honte, il y a un instant, d’avoir osé chanter après vous! Il faut me pardonner... Je chante souvent malgré moi... Oh! le chant! le chant!... Je ne me lasse jamais de chanter; je chante le matin, je chante le soir, je chante la nuit, je chante toujours! Le chant, c’est ma prière, mon amour, ma vie; il me faut chanter ou mourir: je souhaite de mourir en chantant!...
» A ces mots, la jeune fille se pencha coquettement sur le buisson de rosiers; elle cueillit une rose qu’elle sembla m’offrir sans avoir l’air d’y prendre garde. Cette fleur était sans doute enchantée par une malfaisante influence ou empoisonnée par la fièvre des marais Pontins... Je tremblai rien qu’en y touchant; je tombai dans une sorte de somnolence où la rêverie me faisait assister à des spectacles étranges. Je me réveillai tout à coup, et j’entendis une voix délicieuse, passionnée, pénétrante, qui me fit tressaillir. La jeune fille était assise devant moi; elle chantait des phrases divines, des mélodies inconnues; des merveilles improvisées, des chants singuliers, des chefs-d’œuvre de composition naturelle, qui auraient provoqué l’enthousiasme et l’envie des meilleurs maîtres de l’art.
» Je me disais, en l’écoutant: quelle est donc cette femme? d’où vient-elle? Est-ce une fée qui me protège, en m’enseignant la musique? est-ce un démon qui me tente? est-ce mon imagination qui glisse des rêves à mon oreille? est-ce la fièvre qui me défie et me raille? Non, je regarde et je suis bien sûr de voir; j’écoute, et je suis bien sûr d’entendre: c’est une jeune fille qui sait chanter, voilà tout. Oui, mais quelle jolie fille, grand Dieu! et comme elle chante!
» Il m’arriva de fermer les yeux un instant, pour mieux écouter ma belle chanteuse; je ne tardai point à vouloir la contempler et l’adorer encore: je r’ouvris les yeux.... elle n’était plus là !... Il me parut qu’une ombre se jouait à travers les rosiers, et je vis étinceler dans le buisson le petit chien de Faust, qui gambadait en brisant les roses.
» Je rentrai chez moi assez tristement; l’aubergiste me dit, sur le seuil de la porte:
» — Gardez-vous de respirer le parfum de cette fleur que vous tenez à la main; les fleurs des marais Pontins donnent la fièvre!
» Je plaçai cette rose sur une table, au milieu de ma chambre: le lendemain, à mon réveil, la rose des marais Pontins n’était plus qu’une petite pincée de cendre! Je m’effrayai de ce prodi e: je me laissai gagner par la peur et par la fièvre; j’arrivai à Rome pour y être malade: je recouvrai ma santé... mais j’avais perdu ma voix... la chanteuse des marais Pontins l’avait sans doute emportée!
» Depuis ce temps-là, depuis que je ne chante plus, je m’apitoie volontiers sur ces pauvres diables d’artistes ambulants, malheureux artistes qui ont eu peut-être le bonheur de chanter autrefois, et qui mendient aujourd’hui en faisant semblant de chanter!»
Je n’ai pas besoin d’ajouter que Guillaume Snobel a horreur des chanteurs, des petits chiens et des roses.
IX
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J’adressais, il y a peu de jours, la question suivante à un de mes plus spirituels confrères, à un homme pauvre qui trouve le moyen d’arracher à sa pauvreté tout ce qu’il faut pour être charitable:
— Avez-vous quelque faiblesse, quelque préférence, quelque secret penchant, dans la distribution de vos petites aumônes?
— Oui, je l’avoue, me répondit-il... il y a, dans le triste monde de la mendicité, des créatures qui ont le pouvoir de m’attendrir jusqu’à la faiblesse; quand je rencontre une de ces mendiantes, je m’imagine toujours que je lui dois les meilleures préférences de ma charité...
— Qu’est-ce donc qui vous attendrit secrètement dans la personne de ces malheureuses?...
— L’image de la jeunesse qui souffre, qui se flétrit et se meurt! Il m’est impossible de voir mendier une jeune fille souffrante, faible, pâle, fatiguée par la lutte, épuisée par la douleur, sans que ma mémoire se navre, et sans que mon âme se brise... Je me souviens de ma sœur!...
— Votre sœur n’était point une fille pauvre...
— Non, elle était presque riche; mais, à dix-huit ans, ma sœur se mourait déjà... Elle se sentait mourir sans oser le dire, sans le savoir peut-être... Elle mourut le jour même de son mariage!... Ce jour-là, ma sœur, qui se nommait Dolor... Douleur!... ma sœur se retira bien avant l’heure dans la solitude de la chambre nuptiale; en accourant auprès d’elle, mon père, ma mère et moi, nous la trouvâmes étendue sur son lit, calme, muette, immobile, ses petits bras croisés sur sa poitrine, enveloppée dans son voile de mariée comme dans le chaste linceul d’une jeune fille.
En nous voyant penchés sur elle, inquiets, haletants, éperdus, ma sœur se releva lentement: elle écarta les plis de son voile, j’allais dire de son suaire; elle nous fit signe de nous asseoir. Alors, avec une intention secrète qui ne pouvait naître que dans la pensée d’une vierge, Dolor détacha de son sein son bouquet de mariée, et, le donnant à sa mère, elle murmura ces mots:
— Pour mon mari!
Au même instant, je me sentis frappé d’un pressentiment qui éclata sur mon front comme un coup de marteau; mes yeux se fermèrent... J’avais le vertige... J’exhalai un soupir terrible, et je tombai au pied du lit.
Quand je revins à moi, il était déjà nuit: je me trouvai seul dans ma chambre... sans doute on m’avait oublié pour ma sœur. J’écoutai de mon mieux, et j’entendis des plaintes, des gémissements, des cris qui réclamaient l’assistance d’un médecin. Je me levai à la hâte. Je quittai la maison. Je me mis à courir dans les rues, la tête découverte, les pieds nus, les vêtements en désordre, et j’allai frapper à la porte du docteur! et comme je soulevais le marteau de cette porte, je crus entendre un bruit lointain... quelque chose qui glissait, qui soufflait... un murmure. doux et plaintif... le son d’une voix expirante... un dernier soupir! Il me vint une idée sinistre, horrible; je m’écriai, les yeux levés vers le ciel: Ma sœur est morte!... Et c’était vrai: ma sœur venait de mourir.
Si vous n’avez jamais assisté au spectacle de la mort, dans une personne et une affection bien aimées, à un âge où l’on ne croit qu’à la vie, — vous n’avez point encore souffert, vous ne savez rien de la douleur! Dans cet immense moment, au dernier souffle de l’âme, il vous semble que c’est un peu de vous-même que vous avez perdu, qui se détache, et qui s’en va je ne sais où ; c’est votre propre sang qui coule par une secrète blessure; c’est votre chair que l’on déchire; c’est une fibre de votre cœur que l’on coupe et que l’on arrache!
C’èst une folie peut-être.... une folie du regret.... mais j’aperçois bien souvent ma pauvre sœur, pâle, souffrante, mourante, dans ces jeunes filles qui mendient en ayant l’air de souffrir et de mourir. Je leur dis toujours, en leur donnant: Dolor!... Elles n’y comprennent rien et me sourient.
X
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Moi qui vous parle, trop longuement peut-être, du secret de certaines aumônes, j’adresse plus d’une fois ma petite offrande de charité, avec une douce préférence, aux pauvres diables qui mendient en jouant de l’orgue de Barbarie; j’ajoute bien vite que j’ai horreur de ce vilain instrument, dont la musique stridente et sauvage déshonore les plus belles mélodies du monde. L’orgue de Barbarie ressemble à un sot qui, en parlant d’un grand homme, trouve toujours le moyen de le rendre ridicule.
Lorsque je me surprends à écouter un orgue, le bruit de ma mémoire se mêle aux sons étouffés de cette déplorable musique. L’orgue qui gronde à mon oreille, c’est une voix qui arrive de loin pour me parler de choses heureuses ou malheureuses. L’orgue qui pleure, c’est pour moi un monde tout entier qui recommence à vivre en ressuscitant ma jeunesse. Comme les proscrits qui retrouvent la patrie absente dans l’écho d’une chanson, je retrouve souvent ma vie entière dans les harmonies confuses d’un orgue. A travers les sons équivoques de l’orgue, je crois reconnaître des voix amies qui n’ont rien perdu de leur ancienne tendresse; chacune de ces affreuses notes, arrachées à un instrument vulgaire, me laisse entendre, dans une espèce d’accompagnement mystérieux, de caressantes paroles que semblent m’envoyer des amitiés absentes ou des affections éteintes: ce sont des airs charmants, empruntés au répertoire de mes premières espérances; ce sont des mélodies intimes, que j’ai entendues déjà, là-bas, bien loin, dans le concert de mes jeunes années.
Pourquoi et comment je rêve de la sorte tout éveillé, — je n’en sais rien; ce qui est vrai, ce qui est bien doux, ce qui est bien triste peut-être, c’est que l’orgue de Bar barie a la puissance de m’émouvoir, de me rajeunir, de me faire vivre autrefois. Oui, en écoutant le vacarme d’un orgue, je deviens plus jeune, plus ardent, plus crédule et plus faible; je souffre encore, et je suis heureux de souffrir; je recommence ma vie, pour l’adorer peut-être; je murmure des mots que je croyais ne plus savoir dire; je tremble, comme si je prenais quelque plaisir à craindre pour moi-même; j’entrevois des visages que je redoute et que j’aime toujours; je salue les belles années qui passent dans la rue, sur une litière de fleurs; il s’en échappe des souvenirs, des secrets et des parfums que l’on a trop bien connus, que l’on reconnaît tout de suite, avec une émotion qui va jusqu’aux larmes, les larmes dont parle le poëte:
Ah! laissez-les conler! Elles me sont bien chères,
Ces larmes que soulève un cœur encor blessé ;
Ne les essuyez pas!... Laissez sur mes paupières
Ce voile du passé !...
C’est à cause de cela qu’il m’arrive souvent de faire l’aumône aux mendiants qui jouent de l’orgue.
XI
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Je pourrais écrire bien des pages, avec le secret de certaines aumônes; mais on pourrait écrire bien des volumes avec les aumônes qui n’ont point de secret.
D’ordinaire, on donne pour donner, j’en suis sûr, et je le répète; on donne par devoir, par plaisir, par pitié ; on donne par bonté d’esprit, par entraînement de cœur, par un attendrissement de l’âme, qui s’adresse religieusement aux misères de l’humanité.
Mais je crois aussi que le secret des aumônes peut se cacher dans plus d’un acte visible de la bienfaisance publique. On donne peut-être plus d’une fois en songeant à soi-même; souvent, on assiste la pauvreté en regardant tout à coup, par la pensée, quelqu’un ou quelque chose dans l’ombre d’un pauvre; on donnne encore, dans un accès de tristesse ou de joie, parce qu’on regrette ou parce qu’on espère; enfin, il arrive que l’on donne parce qu’on se souvient: c’est la charité de la bonne mémoire.
A tous ceux qui demandent, je souhaite la bonne mémoire de tous ceux qui peuvent donner!
L’AME DU VIOLON.
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I
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Mon meilleur ami de ce beau temps-là se nommait Marcel; c’était l’ami le plus charmant et le plus spirituel du monde. Il étudiait le droit, comme moi; il ne faisait rien, comme moi, et nous nous aidions. Il demeurait dans la rue Jacob, à l’hôtel de la Louisiane; nos deux mansardes se touchaient et se parlaient. Le portier du logis refusa plus d’une fois à Marcel la clé de sa petite chambre. En pareil cas, il m’en arrivait presque toujours autant. La mauvaise fortune nous réunissait bien souvent, après minuit, sur le seuil de la porte, dans la rue.
Marcel avait une intelligence qui comprenait tout, excepté le droit romain. Il avait un cœur d’une souplesse exquise: il aimait tout le monde, excepté le maître de son hôtel; il adorait tout ce qui plaît à la jeunesse, excepté la danse. Quoiqu’il n’eût point vingt ans, il avait peur de n’être jamais assez jeune, et il avait hâte de vivre et de rêver; il cultivait, en vivant ou en rêvant, des choses et des idées qu’il appelait les fleurs de ses belles années: l’amour, la poésie, la musique; tout cela fleurissait pour lui, d’un bout de l’année à l’autre, dans son imagination, dans son jardin. Il voulait, disait-il, amasser des provisions de jeunesse pour le mauvais, temps où il serait vieux. Il pleurait volontiers, sans trop savoir pourquoi; même quand il riait le plus, il semblait s’apprêter à pleurer un peu; il nous disait à ce sujet: «Lorsque viendra l’âge où l’on ne pleure plus, je me souviendrai de mes pleurs; c’est quelque chose, pour la vieillesse, de trouver encore des larmes à demi cachées, au fond de la mémoire!»
Il n’était point rare d’entendre Marcel s’écrier, avec le mot plaisant d’une comédie: «Sans moi, je serai l’homme le plus heureux!» Ce pauvre ami avait raison: il possédait une singulière et affreuse puissance dans l’art de se tourmenter et de souffrir; une sensibilité nerveuse, maladive, lui donnait des commencements de défaillance morale, des spasmes d’émotion, des attaques de mélancolie et de chagrin. Il avait des pressentiments de passion et de peine, qui le désolaient et le charmaient. Il s’avisait de souhaiter qu’une main impitoyable blessât son âme, afin de pouvoir adorer ses blessures. Il était la tendresse et la faiblesse mêmes, avec le génie de la douleur. Il était capable de trouver jusque dans la cendre, à force de la remuer, une flamme secrète pour se brûler; du reste, spirituel, assez spirituel pour prêter de l’esprit à tous les rêves, à toutes les folies de son cœur. Les cœurs spirituels sont les vrais poëtes de la vie réelle; ils commencent à être rares.
Marcel était pauvre.
Je n’ai jamais vu de pauvreté plus aimable, de résignation plus charmante, de misère plus doucement portée. Quand il n’avait que du pain à manger pour son dîner, Marcel achetait un bouquet de violettes, et il en faisait l’ornement de sa table. Il fredonnait le Vin de Chypre, de Béranger, en buvant de l’eau, et il trouvait le moyen d’apercevoir au fond de son verre tous les jolis dieux du poëte. Il portait ses guenilles avec une fierté souriante, avec une sorte d’enfantillage hautain qui semblait défier les tristesses de la vie. Dans sa mansarde, quand les mauvais jours devenaient tout à fait mauvais, il attachait plus d’une fois des flots de rubans bleus à ses habits râpés: il appelait ces beaux rubans la décoration du printemps et de l’espérance! Il en était ainsi pour sa tristesse: elle portait des fanfreluches bleues, dans les regards et dans les sourires.
II
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Malgré son grand dégoût pour le droit romain, et peut-être pour le droit français, Marcel voulait obtenir le plus tôt possible un diplôme d’avocat: il tenait beaucoup à pouvoir plaider la cause de certaines femmes malheureuses, dussent-elles n’être pas toujours innocentes; il se promettait de préférer, dans l’exercice de sa profession, l’intérêt de la veuve à l’intérêt de l’orphelin. Il étudiait, il recherchait surtout, dans les lois, dans l’esprit humain des lois, les questions de droit sentimental, si on peut le dire. Il soufflait le commentaire du roman dans l’œuvre des législateurs. Il entrevoyait, dans son Code, je ne sais quelles ravissantes plaideuses, qui pleuraient en souriant à la justice. Il imaginait déjà, il improvisait au fond de son cœur, dans l’intérêt de ces belles clientes de l’avenir, une éloquence galante et passionnée tout à la fois, remplie de douceur et de colère, d’attendrissement et d’enthousiasme.
Comme il était seul et pauvre, Marcel faisait à peu près tout ce qu’il pouvait et tout ce qu’il savait pour vivre. Comme il était fier et timide, il cachait de son mieux bien des expédients qui payaient son pain, ses inscriptions, ses livres, son hôtel, ses rubans bleus, ses violettes et son eau claire: il copiait des manuscrits, en secret; il donnait des leçons de langue italienne et de musique instrumentale; il corrigeait des épreuves latines pour la maison Didot. Enfin, il s’en allait jouer du violon, je ne sais où, trois fois par semaine, au cachet, à la soirée, à l’heure. Un de nos amis crut le reconnaître, un soir, bien loin du logis: il figurait dans un orchestre de Montmartre, au bal de l’Ermitage; il jouait, en soupirant, un air à danser et à boire!
Marcel adorait son violon, non pas précisément parce que ce violon l’aidait à vivre, mais parce qu’il l’aidait à rêver et à aimer. Il n’avait qu’à fermer les yeux, à se recueillir dans une contemplation intérieure, pour arracher à son instrument des mélodies étranges, capricieuses, des rêves chantés, des rêves qui berçaient tout doucement le musicien et l’auditoire; Marcel faisait des prodiges avec son violon, les yeux fermés.
Je ne pense jamais au violon de Marcel, sans me souvenir du piano de Chopin. Ce piano et ce violon spiritualisaient la musique; l’art, la main et la matière disparaissaient: on ne voyait plus les instruments. On se surprenait à lever les yeux, comme pour mieux entendre un langage nouveau, mélodieux, chaste, poétique, surhumain, une voix d’en haut qui daignait nous parler en chantant.
Marcel disait que son violon avait un corps et une âme; comme tout le monde. Quand il s’adressait au corps, l’instrument ne faisait que du bruit; quand il s’adressait à l’âme, l’instrument faisait de la musique. Eh bien! oui, le violon de cet admirable artiste inconnu avait une âme chrétienne, une âme pleine de foi, d’amour, d’espérance, comme il sied à l’âme immortelle. Le violon de Marcel ne laissait jamais passer une grande fête de l’Église, sans la célébrer dans sa mansarde avec des notes qui priaient Dieu; je m’étonnais qu’il y eût tant de religieuses prières dans un misérable instrument de musique!
Je me rappelle encore les trésors de mélodie et de piété que Marcel trouvait dans l’âme de son violon, le jour de la fête des Morts. Ce jour-là, le musicien récitait sur son instrument une prière pour tous, plus belle peut-être, plus poétique et plus touchante que la Prière pour tous d’un grand poëte: c’était un mélange singulier de science et d’inspiration, de recherche et de naïveté ; c’était une étude désespérée de la douleur par la musique; c’était un voyage mystérieux de l’imagination, de l’art, de la mémoire, de la rêverie, à travers le monde de l’absence et du regret.
Aux dernières strophes de cette oraison de la mélodie, dans une espèce de finale qui tempérait le chagrin par une secrète espérance, le musicien désolé saluait encore les personnes qu’il avait le plus aimées: son père, sa mère, sa sœur. Il parlait à ces trois amis disparus, avec ce qu’il y avait de meilleur dans l’âme de son violon. Il adressait à son père des phrases solennelles, simples et vigoureuses qui avaient du respect; à sa mère, des plaintes et des douceurs qui avaient des baisers; à sa sœur, des notes familières qui caressaient la mémoire d’une jolie fille, des refrains qui riaient et soupiraient, des chansons qui se souvenaient des joies et des tendresses de l’enfance.
L’âme du violon, cette âme chanteuse qui souffrait presque toujours, avait fini par se glisser dans l’imagination de Marcel, comme une influence, comme une puissance, comme un génie familier. Elle donnait à sa pensée des terreurs, des passions et des romans; elle prêtait à son caractère, à son esprit, une faiblesse, une mollesse qui empêchait le pauvre diable d’apercevoir les réalités de ce monde.
A force de suivre dans un monde romanesque l’âme rêveuse de son violon, Marcel oubliait souvent la vérité, l’histoire commune, la vie humaine. Il cherchait des poëmes partout, et il s’en faisait volontiers le héros heureux ou malheureux. Il prenait un plaisir secret à s’émouvoir et à s’attendrir. Il ne voyait et ne voulait voir que le côté sentimental et impossible des choses réelles. Il s’habituait lâchement à cette seconde existence où il ne trouvait d’ordinaire que la douleur.
Marcel devait peut-être à l’âme de son violon un talent dont il n’avait point la conscience: en s’attendrissant lui-même, il excellait à attendrir les autres, sans peine, sans effort, avec une, simplicité ravissante. Parfois, à propos d’un accident vulgaire, d’une infortune banale, d’une rencontre, d’un souvenir, il mouillait les yeux et le cœur de son auditoire, Il avait, si on peut le dire, l’esprit et la voix de l’émotion: il mettait dans ses récits, dans ses mensonges, dans ses romans, une éloquence qui avait de l’artifice et de la musique.
Je me souviens d’une histoire vraie ou fausse, que Marcel nous racontait avec une émotion contagieuse, peut-être avec un secret pressentiment: il s’agissait d’un malheureux musicien, qui jouait du violon dans l’orchestre d’un petit théâtre de Paris. Ce musicien était fort à plaindre: il adorait une maîtresse infidèle, une comédienne de l’endroit, une jolie femme à la mode du jour et de la nuit. Chaque soir, à l’heure du spectacle, l’artiste amoureux reprenait sa place dans l’orchestre: il contemplait tristement l’ingrate bien-aimée; il la voyait sourire et se donner de loin à des bienheureux; il interceptait ses œillades, et il s’en faisait des larmes; puis, le moment venu, quand la comédienne se mettait à chanter, le musicien l’accompagnait bon gré, mal gré, sur son violon: il l’accompagnait en conscience..... mais il finissait bien souvent par oublier le public, la note, la mesure, l’air tout entier et la chanson!
Au fond de toutes les tristesses du monde, Marcel ne voyait rien de plus affreux que la vie de cet artiste, spectateur obligé d’une horrible comédie qui lui infligeait un rôle, pauvre musicien qui déchirait les fibres de son cœur sur les cordes d’un violon, trop faible pour briser son instrument et trop misérable pour le dédaigner, regardant passer tous les jours son bonheur d’autrefois avec la robe d’une femme infidèle, jouant un pareil jeu pour gagner sa vie, et se tuant chaque soir pour vivre!
Marcel était l’ami de ce malheureux sans le connaître; il nous parlait de lui, comme d’un martyr; j’ai de tristes raisons pour être bien sûr qu’il ne l’oublia jamais.
III
Table des matières
Marcel nous quitta, pour aller plaider dans une petite ville du Dauphiné. Quoiqu’il n’entendît pas grand’chose aux arguties de la loi, je croyais à son avenir, et je lui promettais la fortune dans le succès, en songeant à la rare intelligence de sa parole. Je n’avais qu’une seule crainte: c’était qu’il ne s’avisât, tôt ou tard, de paraître à la barre du tribunal avec son violon à là main; il me semblait que le violon de l’artiste devait porter malheur à l’avocat.
Marcel ne tarda point à plaider; le hasard et le crime lui envoyèrent une bonne fortune qu’il avait bien souvent souhaitée: une belle veuve à défendre, à sauver et à venger. Sans doute, il fit des prodiges de dévouement et d’éloquence; mais il plaidait contre la vérité, contre une arme visible, contre le sang qui coulait encore, et il perdit sa cause. Cette jolie veuve avait tout simplement égorgé son mari: elle fut condamnée.
Quelques heures après cette condamnation, qui le désolait, Marcel se trouvait seul dans son cabinet de travail: il croyait apercevoir encore tous les personnages du drame judiciaire qui venait de se dénouer; il se rappelait les moindres détails d’une cause bien mystérieuse; il se demandait tristement s’il avait rempli son devoir tout entier, s’il avait dépensé dans l’intérêt de sa cliente assez d’esprit, de sentiment et d’imagination. Il eut peur! il devint pâle... il se mit à trembler... en pensant qu’il avait oublié de faire valoir une circonstance atténuante! Marcel se laissa tomber dans un fauteuil; il frappa de la main, sans y prendre garde, sur une petite table, et il entendit un soupir, une plainte, un gémissement: c’était son violon, qu’il venait de toucher un peu violemment, et qui se plaignait sans doute d’être rudoyé après avoir été bien négligé.
Marcel essuya la poussière de ce pauvre violon qu’il avait oublié trop longtemps: il le prit, le regarda, l’examina en souriant; il l’effleura, il l’interrogea du bout des doigts, et il s’en échappa quelques notes joyeuses qui saluaient le retour de l’artiste; enfin, il saisit son archet et l’âme du violon se fit entendre...
En ce moment, des passants daignèrent s’arrêter dans la rue, et des voisins se mirent aux fenêtres: on écouta, on admira, on applaudit le musicien, et ce fut un grand malheur pour Marcel.
Il y a des goûts et des talents, frivoles peut-être, mais charmants, qui ne conviennent pas à la dignité officielle de certaines professions; suivant le monde, par exemple, un médecin, un avocat, un juge, un prêtre ne doivent songer qu’à guérir, à plaider, à juger, à prier: on les blâmerait volontiers de tempérer par un don de l’esprit, par une grâce du caractère, par un art ou un agrément, la science, le travail, la justice, la dévotion.
Les passants, les voisins, les curieux, qui avaient applaudi Marcel, n’hésitèrent point à le blâmer. On ne parla, dans toute la ville, que du violon de Monsieur l’avocat. On se demandait ce qu’il y avait de commun entre la procédure et la musique; on disait qu’un pareil légiste avait dû étudier le droit à l’école du Conservatoire; on ne le trouvait bon qu’à plaider dans les concerts de la société philharmonique. Les femmes surtout étaient furieuses contre l’avocat musicien: un homme de robe qui avait joué du violon en sortant de la cour d’assises, après avoir perdu sa première cause, et quelle cause!
Une jeune dame, qui passait pour être déjà d’une méchanceté malsaine, lui fit demander s’il consentirait à donner des leçons de solfège, au cachet. Un vieux plaisantin, un des notables les plus malpropres du chef-lieu, distribua une lettre d’invitation qui renfermait cette petite note: Maître Marcel jouera du violon Le bibliothécaire de la ville, un ignorantissime savant, un cuistre frotté de poussière et de venin, publia une caricature qu’il prit la peine de glisser sous toutes les portes, à plat ventre: cette vilaine lithographie représentait un avocat jouant du violon sur un échafaud.
Marcel eut la faiblesse de craindre cet horrible monde: il se sentait trop grand et trop petit pour lutter; il s’écarta du chemin des sots et des vipères; il se cacha, travaillant dans le jour avec l’esprit de ses livres, rêvant et se consolant chaque soir avec l’âme de son violon.
IV
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Un soir qu’il avait joué, au coin du feu, une mélodie italienne, douce et triste, brillante et langoureuse, une romance mêlée de pluie et de soleil, Marcel s’imagina que des mains invisibles venaient de l’applaudir, tout près de lui, au-dessous de lui, dans une chambre de la maison.
— C’est une femme, pensa Marcel; un homme n’aurait point applaudi! il n’y a que les femmes et les enfants qui aient le courage de leur émotion et de leur plaisir. Mais quelle est cette femme? Est-elle jeune? est-elle jolie? Si elle était vieille, elle n’applaudirait point de la sorte, à demi-voix... c’est-à-dire à demi-main, avec une petite façon de timidité, de pudeur et de mystère; elle est jeune!
Restait la question de figure, de charme, de beauté ; Marcel n’osa point décider tout à fait que la jeune femme était belle.
Le lendemain, à la même heure, Marcel reprit son bienheureux instrument; il avait la meilleure envie de se faire applaudir, et l’on battit des mains par trois fois, si bien qu’il se crut obligé de recommencer, les jours suivants. Il se disait en souriant, avec un jeu de mots que je lui pardonne: l’âme de mon violon a trouvé un cœur!
Un matin, la servante du premier étage se présenta chez Marcel qui habitait l’étage supérieur; elle venait lui adresser des compliments et des remerciements de la part de sa jeune maîtresse.
Marcel avait donc deviné : elle était jeune!
— Votre jeune maîtresse est une de mes jolies voisines? demanda-t-il à la servante.
— Oui, justement, une voisine qui demeure dans la maison, dans une chambre au-dessous de la vôtre; c’est une enfant qui souffre et qui a toujours peur de mourir! Elle dit que votre violon l’empêche tous les soirs de sentir sa souffrance et de penser à la mort...
— J’irai la remercier à mon tour...
— Gabrielle est bien trop faible, trop malade, pour recevoir des visites; mais, comme elle se croit votre obligée, elle veut que vous puissiez la connaître dès aujourd’hui, sans la voir: elle m’a suppliée, à l’insu de sa mère, de vous montrer son portrait; c’est une manière de vous sourire et de vous saluer... Elle fait ce qu’elle peut!
Marcel regarda le portrait: c’était une jolie fille, blonde, blanche, rose, trop rose peut-être; par bonheur, elle avait des yeux qui voilaient tendrement la jeunesse trop éclatante de son visage. Quelque chose de triste, d’inquiet, tombait de ces beaux yeux, quelque chose qui avait dû toucher à des larmes... le regard en était encore mouillé.
— Oh! reprit la servante, Gabrielle n’est plus aussi fraîche, aussi vermeille que cette image; mais, la belle couleur de la jeunesse lui reviendra bientôt, avec la santé ! Sans vous en douter, monsieur, vous contribuerez à la guérir: elle se porte déjà très-bien lorsqu’elle entend votre musique! Mais, voici qui n’est pas naturel!..... Je n’y comprends rien: votre musique fait la joie et le bonheur de ma jeune maîtresse, tandis que je me désole comme une sotte en vous écoutant!... Ce qui paraît lui donner de la force me rend toute faible; elle pleure comme moi, c’est vrai, à vos belles chansons..... mais elle pleure joyeusement, et il me semble que je pleure triste! Si vous continuez à jouer du violon, je serai malade... quand Gabrielle ne le sera plus!...
On ne saurait dire toute la joie, tout le plaisir que Marcel prenait à jouer du violon, chaque soir, à la même heure, pour un auditoire qui n’était que le cœur d’une jeune fille inconnue. Il se sentait bien heureux et bien fier d’être pour quelque chose de bon dans la santé, dans la vie de cette jeune malade. Il s’efforça de prêter à son instrument un charme nouveau, des douceurs et des émotions qu’il ignorait encore lui-même. Il poussait la bonne volonté, le dévouement, l’enthousiasme jusqu’à l’enfantillage: il s’asseyait sur le parquet de sa chambre, et il jouait ainsi du violon, pour mieux se faire entendre de Gabrielle, pour mieux se rapprocher de son cœur, avec le son, avec la mélodie, avec les secrètes caresses de la musique. Un applaudissement le récompensait de sa tendresse, de son talent et de sa peine. Il s’endormait, en méprisant toutes les sottises de ce vilain monde.
Un, soir, on dédaigna, on oublia d’applaudir Marcel, après un air sentimental qu’il avait délicieusement chanté sur son violon. Il recommença de plus belle, et on ne l’applaudit point davantage. Il improvisa des merveilles, il imagina des prodiges, il arracha à l’âme de son violon tout ce qu’elle avait de beau, de poétique et de tendre; il n’entendit battre ni le cœur ni les mains de la jeune fille.
Marcel quitta sa place habituelle; il ouvrit lentement la porte de sa chambre; il descendit sur la pointe du pied jusqu’au seuil du premier étage: il écouta, l’oreille collée contre une cloison... et il lui sembla que l’on pleurait tout près de lui. Marcel avait bien entendu: on pleurait, on se désolait; c’était une mère qui sanglotait sur le visage immobile de son enfant. La jolie malade était’ morte.
Chose bien étrange et bien triste! Marcel ne connaissait pas cette jeune fille; il ne savait rien de sa vraie per sonne; il ne l’aurait peut-être jamais aimée, si elle avait vécu; eh bien! la mort de cette enfant le troubla jusqu’à la douleur; cette mort faisait une espèce de vide autour de sa pensée: il venait de perdre une amie inconnue qui était, pour lui, non pas une affection, mais un besoin mystérieux, une sorte d’attache secrète. Marcel se crut plus malheureux, plus dédaigné, plus seul que jamais, et il regretta Gabrielle jusqu’aux larmes.
Il y a des femmes que l’on n’aime point, que l’on n’aimera jamais: un jour, elles s’en vont, elles disparaissent, elles se retirent de votre ombre, et l’on se prend à les regretter, à les pleurer, comme si on les avait beaucoup aimées. O mystère! ô misère!
L’ombre de Gabrielle empêchait Marcel de dormir; il voulut quitter la maison où la jeune fille était morte, une maison qui n’était pour lui qu’un grand tombeau entr’ouvert: il en croyait voir sortir toutes les nuits un fantôme qui venait jouer avec les cordes de son violon.
Marcel quitta cette maison, ce tombeau, à la hâte, du jour an lendemain; il se retira mystérieusement à l’autre bout de la ville... Mais l’ombre de Gabrielle se mit à le suivre, à le poursuivre, jusque dans sa nouvelle demeure. Marcel pensa que la jeune fille revenait sur la terre pour l’obliger à disparaître de ce petit monde, de ce petit gouffre où il n’avait trouvé que des mépris, des injures et des chagrins; il résolut de disparaître, et il s’en alla secrètement, chassé... ou plutôt accompagné par l’ombre de Gabrielle qu’il ne cessa d’entrevoir que sur le seuil de la petite ville. En ce moment, Marcel sentit passer sur son front un souffle qui le glaça: c’était peut-être le dernier baiser du fantôme! Marcel continua sa route, et Gabrielle reprit tout doucement son chemin, le chemin invisible de sa tombe.
Marcel ne m’avait point oublié, depuis son départ de Paris; il m’écrivait souvent, et je pourrais emprunter à cette correspondance de véritables trésors de misanthropie spirituelle. Après son petit roman avec la jeune fille malade, il oublia de m’écrire pendant un grand mois; il ne devait plus m’adresser que quatre lettres! En voici deux: elles racontent ce que j’ai à dire; les autres viendront plus tard, si j’en ai besoin.
V
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«J’ai vendu mes livres; j’ai presque donné mes meubles; j’ai envoyé ma robe d’avocat à une vieille femme qui avait besoin de se couvrir; je n’ai emporté que mon violon. Quand je me suis vu bien loin de ma petite ville, je me suis agenouillé sur le bord de la route, et j’ai joué sur la quatrième corde un adieu qui s’adressait à des âmes bien aimées, sans oublier l’âme de Gabrielle.
» Me voici depuis un mois dans un coin du monde, dans une solitude, dans une Thébaïde, dans une forêt. Où je suis, je n’en sais rien; dans quel pays, sous quel ciel je me laisse vivre, je ne m’en inquiète guères. Le pays est beau, et le ciel est bleu! Je crois pourtant que mon désert se cache dans le voisinage de Turin.
» La petite maison que j’habite, très-simple et très-jolie, appartient à une vieille marquise, fort originale et un peu folle. Quand elle était jeune, cette bonne femme eut un amour malheureux: elle fit bâtir une maisonnette, une cachette, au milieu d’un grand bois, pour y cloîtrer sa passion et sa douleur; le chagrin et la récluse s’en allèrent bien vite: la cellule seule est restée à sa place. Je m’y abrite à mon tour, à bon marché, et j’y resterai longtemps.
» J’ai trouvé dans le cloître de la marquise deux ou trois robes de femme, un cahier de musique et un piano. Je n’ai que faire du piano: le piano est un vilain instrument, un corps sans âme. Le cahier de musique renferme, au milieu de beaucoup de niaiseries sentimentales, une belle romance de Bellini, une romance peu connue, un vrai cantique d’amour, d’un sentiment admirable, d’une passion qui va jusqu’à l’enthousiasme de la douleur. Les deux ou trois robes sont d’une étoffe et d’une forme sévères; elles semblent avoir été faites pour quelque deuil de la coquetterie: la marquise les aura laissées, pêle-mêle avec ses chagrins de cœur. J’ai oublié de vous apprendre un détail assez singulier: ma maispn n’a point de porte! cela se comprend peut-être, quand on pense qu’elle a été bâtie pour une pénitente, pour une récluse, pour une amante désolée. Chaque soir, quand le soleil se couche, je retire mon échelle de soie, et je m’endors, sans craindre les voleurs, dans le petit lit fort élégant de la marquise.
» Les oiseaux du voisinage commencent à me connaître et à m’estimer: ma présence les avait effrayés; mais ils se ravisent, ils se rassurent, ils reviennent près de moi, et ils me chantent leur petit talent. Ils devinent que je daigne prendre garde à leurs danses et à leurs chansons: ils sautillent, en chantant, jusque sur le bord de ma croisée; il leur arrive plus d’une fois, quand je déjeune, de venir chanter et danser jusque dans ma chambre.
» Tous ces petits oiseaux savent déjà que j’adore la musique; ils me font peut-être l’honneur de me croire un assez bon musicien: lorsque je prends mon violon, ils se taisent, et je m’imagine qu’ils m’écoutent à leur tour.
» Tout est en feuilles et en fleurs dans ma forêt. C’était hier le 21 mars, le premier jour du printemps, le grand jour où les oiseaux se marient. J’ai donc assisté à toutes sortes du mariages, célébrés par-devant le soleil qui avait pris, pour cette merveilleuse solennité, son écharpe la plus éblouissante. Les oiseaux qui se marient ressemblent à la plupart des jeunes mariés de ce monde: ils célèbrent leur mariage par des fêtes, des spectacles, des bals et des concerts. Les jolis couples de mon voisinage ont dansé, tout un jour et tout un soir, sur des branches de tilleuls et de marronniers fleuris. Ils ont chanté leurs nouvelles amours, avec des romances qui feraient envie à l’Opéra-Comique; deux oiseaux chanteurs, un chardonneret et une linotte, avaient imaginé d’exécuter entre deux paravents de charmille la partition du Rossignol. La fête du 21 mars s’est terminée par un immense concert; l’orchestre a fait des miracles: il était composé de quelques milliers de musiciens; il était conduit par le doigt de Dieu!
» Après le concert, les mariés se sont couchés dans des draps de verdure, avec de petites fleurs pour oreillers,
» Au moment où je vous parle ainsi du mariage des oiseaux, mon petit ermitage prend à mes yeux une physionomie toute nouvelle, et vraiment admirable; c’est la première fois que j’assiste au spectacle d’une pareille scène: il pleut comme dans le beau temps du déluge; le ciel est tout couvert, tout noir, et si bas, si bas, qu’il touche presque à la cime des arbres et à la toiture de ma chaumière.
» Tant mieux!... Je commençais à m’ennuyer de cc ciel toujours uni, toujours calme, toujours bleu, toujours transparent, toujours immobile, comme la toile d’une décoration superbe; je commençais à être fatigué de ce soleil toujours chaud, toujours lumineux, toujours splendide, si fier et si hautain qu’il ne vous permettait pas de le regarder en face. Aussi, mon ami, c’est pour moi une belle distraction de voir, à travers les vitres de ma fenêtre, la pluie qui tombe, qui se promène, qui roule, en balayant les fleurs qui ne devaient mourir que demain; c’est pour moi une joie sans pareille, une joie d’enfant, d’entendre les cris étouffés du vent et les sanglots furieux de l’orage!
» Il fait un temps épouvantable!... Pourtant, vous le dirai-je? il y a là, sous les arbres de mon jardin, à mes pieds, et par ma faute, deux pauvres diables que je laisse, bien tranquillement, bien cruellement, se morfondre et se noyer à la pluie; je les entends: ils se plaignent, ils crient, ils menacent; mais, c’est égal, ils ont beau crier, je n’ouvrirai point ma porte, ou plutôt ma fenêtre. Je me doute qu’ils ont de l’eau jusqu’aux genoux, jusqu’à la ceinture, par dessus la tête; je crois bien qu’ils en pourront faire une bonne maladie et qu’ils n’oublieront pas de me maudire; mais, encore un coup, je ne veux point ouvrir. Il ne me sied pas de recevoir et d’abriter, pendant une partie de la nuit, des vauriens égarés, des mendiants de campagne, la pire espèce de mendiants après les voleurs! Il me semble avoir entendu la voix d’une femme... mais quelle femme? Une bohémienne qui accompagne sans doute un vagabond!...
» L’orage continue et s’accroît encore! L’eau ne tombe plus seulement: on dirait qu’elle se précipite à la fois du ciel et de la terre; c’est la fin du monde!
» Je me souviens qu’un jour, dans la maison de santé du docteur Blanche, à Paris, un fou disait à ses compagnons d’infortune: Mes bons amis, lorsque Dieu se résout à châtier les crimes de la terre, il s’échappe de ses yeux une larme, et cela forme les déluges! — Une vieille folle s’avança vers l’orateur et lui dit à voix basse: Qu’est-ce donc, quand il pleut seulement? — Alors, répliqua le fou, ce ne sont que les anges qui pleurent!
» Ma foi! mon ami, si le fou du docteur Blanche a raison, il faut que les anges aient eu bien du chagrin aujourd’hui!
» La nuit sera terrible! le vagabond et la bohémienne recommencent à crier.
» Adieu!»
VI
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«Je vous ai écrit, il y a huit jours, une longue lettre; si vous l’avez lue, vous savez déjà comment il.me fallut subir, dans la môme soirée, le spectacle d’un orage qui vint me distraire dans ma retraite, et la visite de deux promeneurs égarés, que je laissai se morfondre à la porte de mon ermitage. Cette visite-là, mon ami, est une grande aventure, et vous allez la connaître tout entière.
» Après avoir dédaigné, repoussé les deux visiteurs inconnus, je continuai à vous écrire et je cachetai ma lettre. Ensuite, j’allai prendre mon violon, tranquillement, comme une personne qui n’a rien à se reprocher. Je feuilletai un vieux cahier de musique; je retournai au hasard la belle mélodie de Bellini, dont je vous ai parlé ; précisément cette mélodie a pour titre: Après l’orage! C’était là un bon titre de circonstance, et je ne pus m’empêcher de voir, dans cet à-propos, une petite malice, une petite espièglerie du diable.
» Je fermai les yeux, à la façon d’un improvisateur qui rêve, qui se recueille dans l’obscurité et dans le silence. Je voulus préluder à ma manière: je demandai aux gammes, aux caprices, aux mystères de mon violon tout ce qui pouvait ressembler, bien ou mal, au vent qui siffle, à la pluie qui tombe, aux éclairs qui brillent et passent, au tonnerre qui gronde, à la foudre qui éclate, à la scène tout entière dont j’avais été le spectateur, et qui venait de se jouer à la fois sur la terre et dans le ciel.
» Tandis que mon archet, mes doigts et surtout mon imagination s’ingéniaient à faire jaillir de mon instrument les plus beaux éclats de la tempête, je détournai les yeux, et je crus apercevoir à travers les vitres de ma chambre un coin de ciel qu’illuminait le scintillement des étoiles. Bientôt la nappe bleue dont j’avais vu d’abord un seul pli flotter au milieu des nuages, s’étendit, se déroula peu à peu, déploya les flots de sa draperie admirable, et finit par couvrir l’immensité de la table céleste.
» En une minute, et comme par enchantement, le temps était redevenu calme, radieux, magnifique; alors, sans y songer, par un mouvement involontaire, je revins à mon instrument que j’avais quitté, et, l’œil toujours fixé sur un vaste horizon de lumière, je me mis à jouer doucement, bien doucement, avec l’âme de mon violon, la délicieuse mélodie de Bellini; et jugez de ma surprise, de mon émotion: à côté de moi, au dehors, dans mon jardin, une voix répondit à la mienne; je m’approchai de la fenêtre pour mieux entendre, et j’entendis chanter la seconde strophe de la romance.
» Cette voix me fit tressaillir: elle était toute pleine de la musique, et, si je puis le dire, du cœur même de Bellini; elle était molle, tendre, pénétrante, comme la meilleure caresse de la mélodie italienne. J’ouvris bien vite ma croisée, je me penchai sur le jardin, et j’adressai à cette voix, à cette femme, je ne sais plus quels mots d’admiration stupide. J’attachai mon échelle contre la muraille, et je descendis, ou plutôt je m’élançai jusqu’aux pieds de la chanteuse. Elle ne fut point effrayée de ma brusquerie; elle me dit avec une douceur qui était encore de la musique:
» — Monsieur, y a-t-il loin d’ici à la ville?
» — Très loin, Madame... lui répondis-je; il est impossible que vous partiez en un pareil état et à une pareille heure; de grâce, attendez le jour!
» — Où donc, s’il vous plait? sous la toiture de vos arbres, au clair de la lune, la tête dans l’eau et les pieds dans la bouc?
» — Chez moi, Madame, chez moi... pour peu que votre bonté me pardonne!
» Elle me regarda en souriant, et je devins tout à fait timide, presque honteux; ma timidité ne m’empêcha pas de lui prendre la main, qu’elle m’abandonna de la meilleure grâce. Je lui montrai l’échelle suspendue au bord de ma fenêtre. Elle me comprit et se prépara hardiment à monter.
» Je crois la voir encore, mon ami: elle relève sa robe blanche; elle pose ses deux petits pieds sur la première marche de mon escalier mobile; elle hésite, et puis se remet en route; elle fait un pas en arrière; elle a honte de sa frayeur; elle me regarde avec une poltronnerie adorable, en ayant l’air de me dire: Je ne suis qu’une femme!
» A la fin, pourtant, elle prit son courage à deux mains; elle grimpa d’un seul trait jusqu’au bout de l’échelle; elle sauta lestement sur le parquet de ma chambre, en s’écriant avec joie: A ton tour, mon vieux Laurent!
» Laurent et moi nous fûmes bientôt auprès d’elle.
» Mon premier soin fut de réparer ma cruelle sottise, autant qu’il m’était possible. Je jetai dans le foyer un énorme fagot de chêne. Je priai Laurent de mettre à profit les faibles ressources de ma garde-robe, dont il alla s’affubler dans un coin, avec toute la niaiserie d’une jeune fille. Quant à sa jolie compagne de voyage et d’infortune, je la suppliai de me suivre dans une petite chambre qu’il plaît à ma vanité d’appeler un boudoir; j’ouvris une vieille commode, la commode de la marquise, et je pris dans ce meuble les robes qui avaient habillé autrefois, dans un jour de regret, la passion, la beauté et la jeunesse.
» Au bout d’un quart d’heure, nous nous trouvâmes réunis sous le manteau de la cheminée, dans l’attitude de trois amis intimes qui se taisent, parce qu’ils n’ont pas le droit de se gêner. Malgré cette apparence d’intimité, mon embarras était extrême: n’osant ni parler ni regarder, je me mis à attiser le feu d’une manière assez gauche. Je relevai la tête, bon gré, mal gré, et je profitai de notre silence, de notre contrainte commune, pour examiner à mon aise les deux personnages qui posaient devant moi.
» Laurent était un homme grand, maigre, sec, ridé, grave, presque fier, comme un serviteur émérite, habitué à des douceurs, à des privautés qu’il partage avec un chat, un griffon, une levrette. Il y avait en lui quelque chose d’assez remarquable, et que n’ont point tous les valets: un regard plein de dévouement et de sollicitude, un front large, intelligent, et une lèvre légèrement plissée qui avait l’air de faire fi! Je n’ai qu’un mot à vous dire de la mystérieuse maîtresse de Laurent: elle ressemblait, en le flattant peut-être, à un délicieux portrait que nous avons souvent admiré ensemble, — au portrait de madame Malibran!
» Je puis bien vous l’avouer, ami, à vous qui savez regarder au fond de tous les gouffres du cœur humain: le me laissai aller à une admiration si prompte, si vive, si profonde, si terrible, que je tombai dans un état complet de rêverie et d’extase. J’essayai de me soustraire à cette influence, à ce pouvoir, à ce prestige, à cette fascination, et je cachai ma tête dans mes mains. A force de rêver, je m’étendis lentement dans mon fauteuil, les yeux fermés, et ne cessant point de voir cette femme.
» Je fus arraché à ma rêverie par un bruit fâcheux qui me fit trembler: c’était le bruit d’un instrument que j’avais toujours dédaigné... c’était le bruit du piano! Elle était assise devant le piano de la marquise, promenant ses jolis doigts, au hasard, sur le clavier, sur un petit chemin d’ivoire qui, d’ordinaire, ne conduit à rien de charmant. Je me levai, et j’écoutai pour être poli, sans me douter encore que le piano allait être animé d’une vie nouvelle et merveilleuse, ressuscité par une femme dans le monde de la mélodie, du sentiment, de la poésie et de la passion! J’écoutai par une sorte de dévouement hospitalier, et ce misérable piano, ce grand corps sans âme, me donna un véritable concert où j’entendis des voix inimaginables, des douceurs indicibles, des soupirs inconnus, des tendresses inédites, des caresses en cadence, des notes qui chantaient des baisers!... Non, je n’avais jamais soupçonné qu’il y eût tant d’esprit et d’amour, de bonheur et de chagrin, de douleur et d’audace, de grâce et d’attendrissement, dans cette mécanique, dans ce meuble, dans cette chose qu’on nomme un piano! Je me disais, en écoutant: Voilà un beau miracle! c’est un piano qui donne aujourd’hui à mon violon ce que les amants et les poëtes appellent une âme-sœur!
» Je la suppliai de continuer... Elle me répondit, en me montrant une lampe:
» — Cette lumière me fatigue!
» Je m’empressai d’éteindre la lampe, et j’allumai ma veilleuse, dont la clarté est si pâle, si douce, si triste, et qui n’importune jamais. Elle avait bien raison: une lampe est curieuse, indiscrète, insolente; elle vous regarde, vous interroge, vous suit et vous épie. Une veilleuse, au contraire, est toujours timide et bien avisée: elle vous éclaire sans jamais oser vous regarder en face; c’est une duègne à demi prudente qui détourne la tête au bon moment; elle s’endort d’un œil pour y voir encore, sans trop vous gêner.
» — Maintenant, me demanda la musicienne, qui voulez-vous entendre?
» — Vous, Madame, vous seule!
» Alors commença un second concert, un concert vocal qui devait durer une bonne partie de la nuit.
» Elle débuta par la romance du Saule, cette belle élégie notée que j’avais entendue bien souvent, mais que je ne connaissais pas encore. Tout était nouveau pour moi dans cette manière de dire le chant, de le parler, de le jouer, avec la pénétration d’une grande comédienne, avec la puissance d’une tragédienne sublime.
» Quand Desdemone eut cessé de gémir et de soupirer, dans cet hymne de mort qui est le pressentiment de l’agonie d’une femme, la chanteuse changea d’esprit et de visage, si je puis le dire, de langage, de masque et de costume; elle se transforma en petite servante, et Ninette chanta pour moi seul la ravissante cavatine de la Gazza ladra.
» Après un repos dont elle avait grand besoin, elle me demanda si je connaissais la Lucia de Donizetti; puis, sans attendre ma réponse, elle dit à Laurent qui restait immobile dans un fauteuil:
» — Allons!... voici la Lucia que tu aimes tant!
» Le vieux serviteur se leva, se dressa, comme à l’annonce d’une bienheureuse nouvelle; le seul nom de la Lucia le jetait déjà dans l’ivresse: il commençait à s’en aller au septième ciel, aux anges; il se rapprocha de sa maîtresse en murmurant: Quelle joie!
» Oui, tu as raison, mon pauvre Laurent, quelle joie d’entendre une pareille musique, et surtout de l’entendre chanter par une pareille femme!
» Elle choisit, dans l’opéra de Donizetti, la magnifique scène de la Folie, en lui donnant une introduction qui était un contraste dramatique: avant d’être folle, Lucie voulut encore se montrer raisonnable et heureuse; elle commenca, elle préluda. par les phrases les plus douces de son rôle, de son amour et de son bonheur. La folie éclata tout à coup sur le piano, et la folle se prit à chanter, à se souvenir, à pleurer, à aimer, égrenant les fleurs de sa couronne, les notes de sa voix et les larmes de ses beaux yeux, souriant au passé dans l’ombre de sa mémoire, timide et superbe, tremblante et résolue, amoureuse jusqu’à l’ivresse, et désespérée jusqu’au plus ravissant prodige de la douleur! C’était une folie délicieuse et navrante, la plus belle et la plus dangereuse folie de ce monde, pour un auditoire qui écoute bien!
» A la fin de cette scène, Laurent s’avisa de pleurer, et moi, je pleurais aussi, tandis qu’elle nous regardait en riant! Il se passa au fond de mon cœur quelque chose d’étrange; j’étais si ébloui, si troublé, si bien gagné par l’illusion et par le charme, qu’il me sembla que j’avais un rôle à jouer dans ce roman, dans ce drame, dans cet amour, dans cette infortune. Je me rappelai le chef-d’œuvre tout entier, et je lui dérobai un personnage. Je pris mon violon, je saisis mon archet d’une main tremblante, ne voyant rien ni personne, oubliant tout, ne songeant plus qu’à l’amant de Lucie, et je chantai l’air des tombeaux avec la voix et l’âme de mon violon. Je chantai, en pleurant, ce désolant adieu du regret et de la passion; mes larmes tombaient sur mon instrument... elles en mouillaient la mélodie... elles ajoutaient quelque chose de tendre et de douloureux à cette musique de l’attendrissement et de la douleur. Et puis, à la dernière note, ô miracle! l’âme qui chantait brisa une des cordes de mon violon, comme pour mieux nous faire entendre le dernier soupir, le dernier cri d’un cœur déchiré !
» Elle me tendit la main; elle me regarda longtemps; elle ne riait plus.
» Il était déjà tard: il fallut se séparer. Nos petits arrangements furent bientôt faits: pour elle, ma chambre et mon beau lit, qui est couvert de dentelles; pour Laurent, un tapis, un oreiller et une couverture, dans une espèce de placard; pour moi, un manteau et un canapé, dans le trou que j’appelle mon boudoir. Je me retirai.
» Je m’assis un instant sur le canapé, pour me tâter le cœur. Presque aussitôt j’entendis un léger bruit dans la serrure. Ce bruit m’inquiéta, m’effraya, et je m’endormis en pressentant, hélas! que je ne devais plus voir cette femme.
» Quand je me réveillai, il faisait grand jour; jugez: il était onze heures! Je me bâtai d’aller frapper à la porte de communication: point de réponse! je frappai encore, une fois, deux fois, vingt fois: rien! j’essayai d’ouvrir: la porte céda; j’entrai: personne!
» La fenêtre était ouverte: je regardai au loin à travers les arbres; j’écoutai le moindre frémissement du feuillage. Je ne vis qu’un paysan qui revenait de la ville; je n’entendis que les oiseaux qui saluaient le beau temps.
» Ce moment fut triste! Je me disais que je venais de perdre une richesse; je me disais que des voleurs avaient emporté tout mon trésor.
» J’allai m’asseoir près du piano, qui est rempli maintenant de souvenirs, de mélodies et de bonnes pensées; tout à coup, j’aperçus au milieu du clavier, entre deux touches, un papier plié en forme de petit billet; je l’ouvris, et je lus en tressaillant les mots et la signature que voici:
«Quand vous irez à Turin, dans un jour de curiosité,
» n’oubliez pas votre nouvelle amie. Ma maison est située
» dans la Contrada Nova: elle a une porte, et Laurent
» ne vous fera pas attendre. — COLOMBILLE.»
» Voilà tout! l’on ne peut échapper à sa destinée: la mienne est de désirer ce qui n’est point possible, ou de regretter ce qui ne l’est plus!... Mais quelle est donc cette Colombille?»
Darmowy fragment się skończył.