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Louis Létang
La belle hôtesse

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066315467
Table des matières
LA BELLE HOTESSE
I COMMENT DEUX RESPECTABLES GENTILSHOMMES OU SOI-DISANT TELS, FORT AFFAMÉS ET FORT ASSOIFFÉS, SE RENCONTRÈRENT DEVANT L’AUBERGE DE LA BELLE HÔTESSE.
II OÙ IL EST PROUVÉ QU’A LA RECHERCHE D’UN DÉJEUNER PROBLÉMATIQUE ON RENCONTRE PARFOIS DES COUPS D’ÉPÉE.
III OU IL EST PARLÉ DE MAGUELONNE, LA BELLE HÔTESSE.
IV RAGUIBUS ET CARADOS RETROUVENT CHACUN UN VIEUX CAMARADE.
V L’INCENDIE DANS LA FORÊT.
VI PERDUS DANS LA NUIT
VII OU MAGUELONNE PASSE A COTÉ DE SA DESTINÉE.
VIII FOSCA INTERROGE LE DESTIN
IX. COMMENT RAGUIBUS ET CARADOS FURENT ÉVEILLÉS; COMMENT ILS SORTIRENT DE L’AUBERGE DE LA DELLE-HÔTESSE ET COMMENT ILS ENTRÈRENT AU CHATEAU DE SAINT-LOUIS.
X L’HOMME AU CAPUCHON NOIR
XI SAINT RAGUIBUS ET SAINT CARADOS PASSENT UN VILAIN QUART D’HEURE.
XII. LA POURSUITE DU MESSAGER DE M. DE MONPELAS
XIII EN CHASSE!
XIV OU M. DE CAYROL REPARAIT POUR PASSER DE VIE A TRÉPAS
XV LE PENDU
XVI OU MAITRE ANNIBAL COCQUENPOT VOUDRAIT BIEN S’EN ALLER
XVII COMMENT RAGUIBUS ET CARADOS S’ACQUITTÈRENT DE LA PETITE BESOGNE QUE LEUR AVAIT DONNÉE MONPELAS POUR SE RENDRE COMPTE A NOUVEAU DE LEUR HABILETÉ
XVIII RAOUL DE TAVERLY PERD LA TÊTE
XIX LES BRACONNIERS
XX LA LIONNE
XXI LE TIGRE
XXII LES CRIMES DE L’AMOUR
XXIII LES CRIMES DE LA HAINE
XXV DIPLOMATIE
XXVI E L’INFLUENCE D’UNE FEMME SUR LA SENSIBILITÉ DE RAGUIBUS ET DE L’INFLUENCE DES FEMMES SUR LA MORALITÉ DE CARADOS.
XXVII LUMIÈRE SURLES AGISSEMENTS DU SIEUR DE MONPELAS
XXVIII OU IL EST BIEN ET DUMENT PROUVÉ QUE L’HABIT NE FAIT PAS LE MOINE
XXIX A JOYEUSE COMÉDIE DÉNOUEMENT TRAGIQUE
XXXI LA NUIT DES ÉTOILES
XXXII L’ÉCROULEMENT
XXXIII LA FUITE
XXXIV LA POURSUITE
XXXIII DE PROFUNDIS

PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LEVY FRÈRES
3, RUE AUBER, 3
1883
Droits de reproduction et de traduction réservés.
LA
BELLE HOTESSE
Table des matières
I
COMMENT DEUX RESPECTABLES GENTILSHOMMES OU SOI-DISANT TELS, FORT AFFAMÉS ET FORT ASSOIFFÉS, SE RENCONTRÈRENT DEVANT L’AUBERGE DE LA BELLE HÔTESSE.
Table des matières
Avec un toit de tuiles rouges, des volets verts enguirlandés de plantes grimpantes, un perron prétentieux à rampe de fer ouvragé, l’auberge de la Belle Hôtesse se posait coquettement sur le bord de la grande route de Paris en Bourgogne.
Elle avait un aspect si riant, une mine si engageante, la fumée s’échappait si gaiement de ses trois cheminées toujours en travail, portes et fenêtres étaient si franchement ouvertes et les odeurs de viandes rôties mélangées aux parfums des chèvrefeuilles et des clématites embaumaient tellement l’air, qu’il eût fallu ne pas avoir le moindre petit écu, dans la poche de ses grègues, pour passer outre. Rien qu’un plat gueux sans sou ni maille pouvait imposer silence aux voix intérieures qui, soudain, gémissaient, puis hurlaient au fond de son estomac à la vue de la gentille et alléchante auberge
Et puis la route était fort poudreuse, une véritable bande de sable, avec d’âpres montées de rapides descentes et, par-dessus tout, un soleil de plomb qui desséchait les gosiers, exténuait les chevaux et cassait les jambes des piétons.
Aussi, comptant sur la distance, le sable et le soleil, maître Annibal Cocquenpot, homme d’une grande logique, avait fait élever entre Fontainebleau et Melun, en plein cœur de la forêt, l’auberge dont nous venons de parler, et il en était l’heureux aubergiste depuis dix années, à sa grande satisfaction.
Maître Cocquenpot avait donné à son auberge l’enseigne du Cerf aux Abois, ce qui était de circonstance, vu la foison de ces gracieux ruminants dans les fourrés de la forêt de Fontainebleau, et les chasses nombreuses et brillantes que leur donnait le roi Henri avec grand appareil, force fanfares et cavalcades. Une grande plaque de tôle d’au moins trois pieds carrés, peinte des deux côtés avec une recherche luxueuse, était appendue au-dessus du perron de l’auberge et représentait un paysage plein d’arbres verts, de chasseurs rouges, de chiens jaunes, de chevaux gris, avec un cerf fleur de pêcher dans une mare bleue.
Annibal Cocquenpot était très fier de sou enseigne et il assurait que la pareille n’existait pas dans le monde entier, ce qui était bien possible et très croyable.
Mais, malgré cette superbe enseigne, l’auberge de Cocquenpot avait tout doucement changé de nom. Personne ne disait plus le Cerf aux Abois, mais la Belle Hôtesse.
C’est que Cocquenpot avait une fille de dix-huit ans, dont la réputation de beauté s’étendait à trente lieues à la ronde, et qu’une jolie hôtelière vaut mieux que toutes les enseignes du monde. De Paris à Dijon, tous les rouliers, tous les postillons, commis, tous les marchands, négociants, gens de tous états. et de toute fortune, connaissaient la fille et l’auberge de messire Cocquenpot, et chacun d’eux se fût fait un crime de passer son chemin sans dire un petit bonjour à l’aubergiste, boire un verre de son vin, goûter à l’un de ses pâtés de volaille et recueillir précieusement un regard, une parole ou un sourire de la belle hôtesse.
Mais ce qui flattait le plus le vaniteux aubergiste, c’était l’arrivée journalière de joyeuses cavalcades accourues à toute bride de Fontainebleau, et composées de jeunes gentilshommes des plus nobles et des plus magnifiques, qui venaient savourer la cuisine merveilleuse de maître Cocquenpot et contempler les beaux yeux de sa fille.
On était à cette période de calme et de prospérité publique que le sage gouvernement de Henri IV procurait à la France après les guerres de religion et les sanglantes intrigues de la Ligue. Plus de surprises, plus d’incendies, plus de pillages, et Cocquenpot voyait s’arrondir son ventre et s’entasser ses écus avec une satisfaction béate et une quiétude parfaite.
Un après-midi du mois d’août1605, l’auberge de la Belle Hôtesse était en grande rumeur: il s’agissait de servir à déjeuner à cinq gentilshommes arrivés inopinément, et Annibal lui-même trônait, les manches retroussées, devant ses fourneaux. Valets et servantes étaient fort affairés, et nul ne songeait à regarder comment le soleil rissolait les pauvres voyageurs sur la grande route.
Pourtant, venant du côté de Melun, un personnage remarquable arrivait en face l’auberge. Droit comme un I, malgré la chaleur qui pesait d’aplomb sur ses épaules, maigre comme deux échalas placés bout à bout, ses longues jambes écartées, ses grands bras ballants, il venait de s’arrêter et considérait avec convoitise l’auberge toute rayonnante de promesses substantielles et rafraîchissantes, véritable oasis au milieu du désert.
Au fond de ses orbites creuses, ombragées par la ligne épaisse des sourcils, ses yeux luisaient comme deux escarboucles. Un nez d’oiseau de proie, dont l’arête était plus tranchante que la lame d’un couteau, surplombait une large bouche fendue jusquaux oreilles et admirablement garnie de trente-deux dents blanches et pointues Les deux crocs d’une longue moustache mettaient leur reflet d’un noir bleuâtre sur le jaune cuivré de la peau, sèche, rugueuse, avec des plis étranges, qui semblait n’être attachée à l’ossature du visage que par quatre points: les deux pommettes, l’arête du nez et l’extrémité du menton.
Cette tête étrange se réunissait au reste du corps par un long cou grêle où la peau trop large retombait en plis d’un aspect écailleux.
Mais, ce qui était encore plus bizarre que cette tète osseuse et que ce corps démesuré, c’était l’accoutrement du personnage. Il était vêtu comme un gentilhomme: bottes à entonnoir, hauts de chausses enrubannés, justaucorps à crevés bouffants, cape à retroussis, feutre à panache, rapière gigantesque. Mais ces vêtements, faits à une lointaine époque et en des temps meilleurs, étaient bien quatre fois trop larges pour leur propriétaire actuel, et l’on ne pouvait considérer sans admiration les combinaisons merveilleuses à grand renfort de ficelles, qui leur permettaient de tenir quelque peu à ce grand corps étriqué.
Les bottes baillaient sur le sable comme une carpe qui agonise, mais les éperons à larges molettes frémissaient toujours à chaque pas de ce piéton qui, probablement jadis avait été cavalier; plus un seul ruban après les hauts de chausses, mais en revanche force ouvertures béantes qui, heureusement, étaient assez bien placées pour ne pas trop offenser la pudeur des passants; les crevés du justaucorps étaient, hélas! depuis longtemps disparus, et, à la place du linge éblouissant que les gentilshommes d’alors étalaient avec profusion et qu’ils faisaient bouffer par toutes les ouvertures du pourpoint, on voyait apparaître la peau jaune et terreuse du pauvre diable; le feutre était défoncé, mais il avait encore sa plume, molle, flasque, brisée en vingt endroits, pelée par place, retombant sur le côté sans force et sans crânerie; quant au manteau, troué, maculé, effiloché, séparé en deux par le milieu du dos et reconstitué par une couture de ficelle dont les points avaient un pouce de longueur, il complétait le tableau de cette ruine humaine, ambulante et lamentable.
Une seule chose subsistait, pleine de vigueur et de menace, dans ce délabrement général, c’était l’épée, longue, solide, à pommeau de fer. Cette bonne lame, bien maniée, devait faire de la sanglante besogne, et, seule, elle restait fidèle à son maître lorsque tout le reste l’abandonnait.
Après avoir jeté un long regard sur l’auberge de la Belle Hôtesse, ce singulier personnage fouilla lentement dans la poche de ses chausses et finit par retirer trois petites pièces de cuivre qu’il considéra avec mélancolie dans le creux de sa large main sèche. Puis, avec un soupir, il les replongea dans les profondeurs de ses grègues et serra son ceinturon d’un cran avec une résignation touchante.
Il fit alors quelques pas pour s’éloigner et fuir à jamais le supplice de Tantale, que les parfums de la cuisine de maître Cocquenpot lui faisaient endurer. Mais soudain une révolte sembla éclater dans son intérieur, son pas se ralentit, son regard se releva sur la porte de l’auberge, ses narines aspirèrent avidement le fumet odorant dont l’air était imprégné, et il demeura immobile, plongé dans des réflexions profondes.
En ce moment, venant du côté de Fontainebleau, un second personnage arrivait devant l’auberge de la Belle Hôtesse.
Si le soleil n’eût pas été aussi flamboyant, la lumière aussi éclatante, on eût certainement pris ce nouvel individu pour l’ombre du premier, tant il avait le même feutre défoncé, le même manteau en loques, le même pourpoint crevassé, les mêmes chausses en lambeaux, la même gigantesque colichemarde. Seulement la couleur de son accoutrement, terne, indécise, pisseuse, semblait dériver du bleu, tandis que la couleur des haillons du premier arrivant avait des chances pour dériver du rouge. Puis le nez au lieu d’être recourbé était droit et pointu, la moustache était rousse, l’œil avait un éclair bleu au fond de l’orbite creuse et la peau possédait le privilège d’un reflet rouge brique.
C’étaient les seules différences.
Pour le reste, identité absolue d’allure, de taille et de maigreur.
Comme le premier personnage, celui-ci considéra longuement l’auberge de la Belle Hôtesse, il fouilla de même d’un geste instinctif dans les poches de ses grègues, mais, plus misérable encore, il ne ramena rien dans ses doigts crispés. Alors, portant la main à la boucle de son ceinturon, il s’apprêtait comme l’autre à le serrer d’un cran, lorsque soudain faisant un geste de résolution, il s’avança à grands pas vers la porte de l’auberge.
A ce moment, le premier arrivant interrompait ses réflexions et il se dirigeait résolument vers l’entrée du logis de maître Cocquenpot.
Ils se rencontrèrent tous deux au pied du perron, au-dessous de la fameuse enseigne.
Celui qui, arrivé le premier, s’était décidé le dernier, jeta un regard dédaigneux sur les haillons du misérable qui le précédait, le dépassa d’une longue enjambée et s’apprêta à monter les marches avant lui.
Soudain il sentit une main s’abattre sur son épaule, tandis qu’une voix hautaine lui criait:
–Hé! l’ami! moins vite, s’il vous plaît, je suis gentilhomme!
Il se retourna avec stupéfaction, le pied sur la première marche de l’escalier, et il laissa tomber un regard chargé d’une expression de mépris et de pitié sur le pauvre diable qui l’interpellait. Puis, redressant sa haute taille et relevant le croc de sa moustache de son doigt maigre, il répondit avec un accent méridional prononcé et une crânerie superbe:
–Et! mordiou, monsieur, vous tombez mal, car je prétends être aussi bon gentilhomme que vous et de meilleure maison peut-être.
–C’est ce qu’il faudra voir, murmura l’autre en enveloppant son interlocuteur du même regard de pitié dont celui-ci l’avait gratifié en se retournant.
Et frisant à son tour sa moustache fauve, le poing sur la hanche, le jarret tendu:
–L’on m’appelle le chevalier Raguibus de Brisemolle! accentua-t-il d’une voix claire et d’un ton de défi.
Etonné, mais avec une galante courtoisie, le gentilhomme de meilleure maison ôta son feutre défoncé, et sa plume balaya les marches du perron dans une salutation profonde. Puis se couvrant avec une fierté légèrement dédaigneuse, tandis qu’un sourire de supériorité convaincue se dessinait sur ses lèvres blêmes:
–Moi, dit-il, je suis le baron Carados de Pourfendrac, seigneur de Castelasec et châtelain de Vuidemanoir,
Raguibus, en entendant ces titres pompeux résonner à ses oreilles, avait, à son tour, enlevé de son chef son chapeau empanaché, et trois saluts à fond avaient fait voler la poussière de la route.
Alors, se redressant avec lenteur, il répondit d’un ton empreint d’une humilité digne:
–Monsieur, je ne suis que chevalier, vous êtes baron, seigneur et châtelain, passez donc le premier, je vous prie.
Carados eut un sourire de suprême satisfaction, et, se redressant avec majesté, il continua de monter les marches du perron, suivi de Raguibus non moins fier et non moins superbe.
II
OÙ IL EST PROUVÉ QU’A LA RECHERCHE D’UN DÉJEUNER PROBLÉMATIQUE ON RENCONTRE PARFOIS DES COUPS D’ÉPÉE.
Table des matières
Lorsque Carados et Raguibus eurent dépassé le seuil de l’auberge, ils s’arrêtèrent l’un derrière l’autre, ne sachant où aller s’asseoir.
En effet toutes les tables et tous les sièges étaient occupés.
La grande chaleur avait forcé les voyageurs épars sur la route à prendre quelques moments de repos en attendant que le soleil fût moins brûlant. Les uns déjeûnaient, les autres dégustaient lentement le petit vin clairet du pays; d’aucuns, notamment un gros marchand attablé en face d’un paysan maigre, débattaient les conditions d’un marché en faisant sauter successivement les bouchons cachetés de rouge de cinq bouteilles alignées devant eux.
L’intention du marchand était évidemment de saoûler le paysan, mais à la façon dont celui-ci buvait sec en faisant claquer sa langue, il paraissait certain que la bataille serait longue et le résultat aventureux.
Puis, au fond, sur une terrasse ombragée par les chênes de la forêt, la porte de communication toute grande ouverte pour les besoins du service, on voyait une longue table couverte de fleurs et de fruits étagés avec une armée de bouteilles éparses pêle-mêle, les unes déjà décoiffées et hors de combat, les autres rutilantes et fières dans leur armure de cire comme des chevaliers qui vont entrer en lice,
Autour de cette table, cinq voix joyeuses n’arrêtaient pas de parler, de chanter, d’interpeller, et cinq rires bruyants faisaient retentir l’auberge des éclats de leur gaieté folle.
Les trois servantes de Cocquenpot suffisaient à peine à exécuter les ordres des gentilshommes en liesse. Elles se hâtaient, rouges comme des pivoines, sans cesse gourmandées par madame Mathurine Cocquenpot, la digne compagne du digne aubergiste.
Madame Cocquenpot, petite femme ronde comme une boule, mais haute en couleur, fort vive et fort criarde, se démenait au milieu de tout ce monde en gesticulant, riant, se fâchant, avec une vivacité, une pétulance, une brusquerie merveilleuse, touchant à tout, se mêlant aux conversations, jetant un ordre par-ci, un mot par là, une recommandation d’un côté, une plaisanterie d’un autre, et toujours ses petites jambes trottaient aussi vite que sa langue.
–Allons, Margot, faites donc attention, vous allez renverser vos fraises!... Eh bien! père Bridoye, la foire de Blandy a-t-elle été bonne, cette année?... Par ici, Françoise, un pichet de cidre à l’André qui arrive tout en sueur, .. Hein! mon gars, fait-il chaud sur la route! Quel diable de soleil et quel coquin de sable!.. Vous n’entendez donc pas, Gervaise? messeigneurs réclament du vin. Dépêchez-vous, ils vont s’impatienter!... Encore un instant, messire Baudry, votre omelette se prépare. Dame! nous avons tant de monde que c’en est une bénédiction. Nous sommes sur les dents. On ne peut pas suffire!...
Elle allait de l’un à l’autre, faisant prendre patience à chacun et emplissant l’auberge tout entière de son verbiage et de sa petite personne.
Par instants, on voyait sortir de la cuisine la tête directoriale de maître Annibal Cocquenpot. Tout ruisselant de sueur et plus rouge que la braise de ses fourneaux, il apportait lui-même à ses nobles hôtes quelque plat précieux qu’un valet ou qu’une servante n’était pas digne de présenter. Pas plus haut que sa femme Mathurine, mais deux fois plus large, avec sa tête rousse, sa figure glabre, ses petits yeux enfoncés dans la graisse et sa bedaine rondelette sur laquelle se plaquait un tablier d’une blancheur immaculée, il avait l’air d’un énorme œuf d’autruche rouge par en haut et monté sur deux petites pattes.
Trottinant et soufflant, il venait religieusement déposer son plat sur la table des jeunes seigneurs, ôtait le couvercle avec une sage lenteur, et, faisant claquer sa langue, il disait avec, un malin sourire:
–Goûtez-moi cela, messeigneurs, on ne fait pas meilleure cuisine en paradis.
–Vivat! Cocquenpot, vivat! criaient les gentilshommes, en battant des mains.
De rouge, l’aubergiste devenait cramoisi de plaisir et d’orgueil.
–Oh! ce n’est pas fini mes nobles seigneurs, continuait-il en se haussant sur ses ergots, je vous prépare un plat de mon invention. Une merveille! Un chef-d’œuvre! Notre bon roi Henri, un jour qu’il me rendait visite.
–Comment! s’écria le vicomte de Valbreuse, le plus gais et le plus fou des cinq gentilshommes, Cocquenpot, mon ami, tu reçois la visite du roi Henri! Malepeste! Quel honneur!
–Mérité, monsieur le vicomte, mérité, je m’en flatte!
–Certes, nous n’en doutons pas, car tu es, Cocquenpot, la gloire de la cuisine française.
L’aubergiste salua.
–Et que te disait le roi Henri? interrogea le chevalier de Mareuilles.
–Il me frappa trois coups sur le ventre, de sa main royale.
–Mais alors, interrompit le baron de Flossac en riant aux éclats, tu es sacré chevalier et te voilà aussi noble que nous! Chevalier de la Cocquenpotière, comme ça résonne!
–Voici les armes, Cocquenpot, cria le marquis de Belcoudray, et je te conseille de les faire immédiatement peindre au-dessus de ton enseigne: Rôtissoire flamboyante lampassée de têtes de coq avec cuiller en pot en sautoir, le tout écartelé sur champ d’épinards!
–Bravo! crièrent les cinq jeunes fous en se tordant de rire.
–Bravo! répéta Cocquenpot en riant plus fort que les autres.
–Et puis, demanda le cinquième gentilhomme, le comte de Bajolière, après les trois coups sur le ventre?...
–Alors, reprit l’aubergiste, avec son sourire jovial et d’un ton convaincu, notre grand Henri me dit ces paroles: «Cocquenpot, un plat tel que celui-ci suffit pour immortaliser un homme!»
–Je le crois bien.
–L’immortalité n’est pas assez! Cocquenpot, nous emploierons notre crédit auprès du saint-père pour te faire canoniser, dit Valbreuse. J’ai un oncle cardinal.
–C’est cela, crièrent les autres, saint Cocquenpot manquait an paradis!
Et l’aubergiste ahuri s’échappa pour aller surveiller son fameux plat et fuir les rires moqueurs des cinq gentilshommes.
Au milieu de tout ce bruit, de toutes ces allées et venues, nul n’avait fait attention à l’entrée burlesque de Carados, suivi de Raguibus. Ils se tenaient immobiles près de la porte, campés sur leurs longues jambes, le cou tendu pour lâcher de découvrir quelque place vide. Leurs guenilles fraternellement confondues découpaient une horrible tache sur le vert tendre, agrémenté de fleurs et d’oiseaux, qui faisait la décoration des murs du cabaret, œuvre consciencieuse de l’artiste qui avait produit la fameuse enseigne de Cocquenpot.
Pourtant ils furent assez favorisés de la fortune pour que le premier regard qui tomba sur eux fût précisément celui de la fille de l’aubergiste, Maguelonne, la belle hôtesse.
La jeune fille se tenait auprès d’une fenêtre, devant une petite table, et elle s’occupait à édifier, sur de belles assiettes à grandes fleurs bleues et rouges, des pyramides de pommes, de poires, de fraises, et de cerises, toutes choses superbes à l’œil et délicieuses au goût, destinées au dessert des gentilshommes.
L’ombre persistante produite par les deux longues silhouettes de Raguibus et de Carados, debout devant la porte, lui fit lever les yeux.
En apercevant ces deux grands corps si étrangement affublés de guenilles, le cou tendu et le pied en l’air, comme deux hérons au bord d’un marécage, l’effet fut irrésistible et elle partit d’un éclat de rire perlé.
C’est alors qu’elle méritait bien le titre de belle hôtesse don tout le monde la saluait, car jamais bouche plus mignonne et plus rose ne fut entr’ouverte par un rire plus frais et plus joyeux; jamais plus petites mains gracieusement jointes ne comprimèrent les élans d’un corsage plus provoquant dans si suave richesse, jamais, sous leurs longs cils baissés, deux grands veux noirs n’eurent d’éclairs plus brûlants.
Grande, brune, pâle, un gros bouquet de coquelicots dan ses cheveux, noirs comme du jais, et relevés, tordus sur! sommet de la tête, avec une coquetterie un peu sauvage, Maguelonue était admirablement belle, de cette beauté qui attire et fascine.
Pourtant le baron Carados de Pourfendrac et le chevalier Raguibus de Brisemolle, accueillis par les éclats de son rire irrévérencieux, froncèrent leurs épais sourcils et chacun pour son compte mâchonna sous sa moustache quelques épithètes indignées à l’adresse de la belle hôtesse.
Mais le rire de Maguelonne eut des conséquences bien plus fâcheuses pour les deux nobles arrivants; car le vicomte de Valbreuse qui s’inquiétait fort, pour des raisons personnelles, des actions de la belle hôtesse, ayant entendu résonner sa voix argentine, s’était levé de table et sa tête curieuse apparaissait dans l’encadrement de la porte du fond. Apercevant à son tour les profils étiques des deux pauvres diables, leurs misérables oripeaux et leur mine piteuse, son rire sonore s’échappa à plein gosier, se mêlant ainsi dans un joyeux duo avec celui de la belle Maguelonne.
Puis, se tournant vers ses amis, il s’écria avec une comique frayeur:
–A la rescousse, Mareuilles, Bajolière, Flossac, Belcoudray, à la rescousse, mes amis! Quaresme-prenant, à peine entrevu par notre joyeux Rabelais, Quaresme-prenant, accompagné de son frère, aussi blême, aussi décharné que lui, Quaresme-prenant vient s’emparer de l’auberge de maître Cocquenpot! A la rescousse!
Aussitôt les têtes des jeunes gentilshommes apparurent derrière lui et s’épanouirent soudain en un rire bruyant.
A l’exclamation burlesque de Valbreuse, tous les hommes qui emplissaient les grandes salles du cabaret relevèrent la tête et les éclats de leur gros rire firent trembler les vitres. A la porte de la cuisine, Cocquenpot et ses deux marmitons s’esclaffaient en longs glapissements.
C’était un délire, une contagion.
Seuls, Carados et Raguibus ne riaient pas.
Le baron de Pourfendrac, seigneur de Castelasec et châtelain de Vuidemanoir, était blême de fureur; la peau de son cou se gonflait, sa moustache tortillée furieusement se dressait menaçante, et, la main crispée sur la poignée de sa flamberge, les dents serrées, il se tourna vers Raguibus:
–Monsieur le chevalier, dit-il d’une voix sifflante, je crois que ces gens-là se moquent de nous!
–Et moi, monsieur le baron, j’en suis sûr! répondit le chevalier de Brisemolle, non moins furieux et non moins indigné que le baron de Pourfendrac. De rouge brique, son teint habituel, il était passé à l’écarlate.
Le regard qu’ils échangèrent leur prouva qu’ils pouvaient avoir mutuellement confiance dans leur courage et dans leur valeur.
D’un mouvement plein d’une spontanéité superbe et menaçante, ils tirèrent leurs grandes épées, et un moulinet rapide assura les bonnes lames dans leurs mains sèches, aussi rigides que le fer même.
–Aux armes! s’écria Valbreuse, riant aux éclats, Quaresme-prenant furieux a tiré ses deux lardoires. Il veut nous embrocher tous. Aux armes, mes amis!
Ils disparurent aussitôt et quelques instants après ils reparaissaient, l’épée à la main, et se groupaient devant la porte en ordre de bataille et le fer en avant, comme s’ils eussent voulu défendre leur déjeûner commencé contre les attaques d’un ennemi dévorant.
Un bouleversement général s’était fait dans la salle de l’auberge. Tous les paisibles consommateurs, emportant plats et bouteilles, s’étaient prudemment retirés à l’abri des coups probables, abandonnant leurs places aux gentilshommes, comme champ de bataille. Entassés dans tous les coins, curieux mais hésitant déjà entre le rire et la crainte, ils suivaient attentivement les préparatifs de la lutte qui allait s’engager.
En voyant reluire les épées, Cocquenpot s’était arrêté tout net au milieu d’un éclat de rire, au risque de s’étrangler, et une mortelle inquiétude se répandait peu à peu sur son large visage dont les degrés de rouge allaient en s’affaiblissant de seconde en seconde.
Madame Cocquenpot levait les mains au ciel en s’écriant avec une profonde désolation:
–Mon Dieu! Mon Dieu!... une maison si calme. que va-t-il se passer!...
Maguelonne, la belle hôtesse, droite, en proie à une émotion étrange, regardait les épées nues.
Lorsque Carados remarqua le large vide qui s’était fait autour d’eux, il eut un haussement d’épaules plein d’orgueil.
–Laissons ces manants, dit-il à Raguibus avec un noble dédain. C’est là-bas seulement, et sa rapière tendue montrait Valbreuse et ses amis, que nous vengerons l’insulte faite à des gentilshommes par des gentilshommes.
–En avant! répondit Raguibus plein d’impatience.
Et en trois enjambées de leurs longues jambes, ils furent à portée des jeunes railleurs. Un rapide froissement de fer engagea les épées,
Carados et Raguibus se mirent à attaquer furieusement, avec toute l’âpreté de gens qui ont le ventre creux, avec toute la rage de misérables en haillons qui combattent contre des pourpoints neufs, avec l’élan sauvage de la faim, la haine longtemps contenue de tout ce qui est beau, riche, joyeux, le désespoir de la misère.
Valbreuse, placé un peu en avant, avait reçu la première charge de Carados.
–Décidément, s’écriait-il tout en parant les bottes rapides et à fond que lui lançait son adversaire, ils tiennent à nous embrocher! Cocquenpot, allume ton feu et prépare tes rôtissoires, car si cela continue nous serons certainement dévorés avant la nuit.
Belcoudray qui vint à son secours lui permit de reprendre haleine et de crier encore:
–Mes amis, prenez garde d’égarer la pointe de vos épées sur l’épiderme de ces braves squelettes, elle se casserait comme verre: c’est de la véritable peau de crocodile à l’épreuve même du canon. Quant au plaisir de faire des ouvertures à leurs chausses ou à leurs pourpoints, il nous faut y renoncer, car il n’y a plus de place pour d’autres trous!
Et riant, parant de leur mieux, les gentilshommes se défendaient avec des attitudes comiques, des cris, des éclats de gaieté folle.
Valbreuse et Belcoudray tenaient tète à Carados, Mareuilles et Flossac avaient affaire à Raguibus, et Bajolière au milieu allait de l’un à l’autre, faisant des attaques de flanc, enchanté de réussir parfois à les faire rompre de quelques pas.
Mais ils revenaient aussitôt à la charge, les yeux étincelants, la bouche crispée.
Le contraste était étrange.
D’un côté, deux grands diables silencieux et acharnés, dont on voyait, sous les loques trouées à jour, les muscles secs se ployer et se déployer en indiquant le jeu des articulations. On sentait la rage de tuer dans leurs épées sifflantes et dans la flamme de leurs yeux.
De l’autre, cinq gentilshommes, beaux, jeunes, vêtus avec recherche et élégance, gracieux comme à la salle d’armes. Ils cherchaient seulement à contenir leurs adversaires, ne voulant pas les frapper puisqu’ils étaient cinq contre deux et ne considérant ce combat que comme un intermède plaisant à leur déjeuner.
–Pardieu, Valbreuse, tu nous la bailles bonne avec tes recommandations, s’écriait Flossac. Crois-tu donc que ce soit chose facile: arriver à chatouiller du bout de sa pointe de pareils gibiers de Carême. Nous avons des épées de gentilshommes, nous autres. Mais eux, ce sont des armes d’une autre époque qui permettent de combattre à distance:
«Douze pieds d’épée, cinq pieds de bras, huit piedsde jambes, total vingt-cinq pieds.
Mais Valbreuse ne répondit pas, il avait une idée.
–Je ne comprendrai jamais, continuait Mareuilles, comment, avec de semblables rapières, quelqu’un a eu l’idée d’inventer les arquebuses!
–Garde à toi! s’écria Bajolière en s’avançant de côté sur Raguibus, ou je fais un trou dans tes côtes, ce dont tu ne serais pas fâché si l’on y fourrait du lard!
Raguibus rompit savamment et revint à la charge avec une nouvelle fureur.
Pendant ce temps Valbreuse avait creusé son idée. Combattant toujours de la main droite contre Carados, il avait tiré sa dague de la main gauche et il attendait l’occasion d’exécuter son plan, le regard obstinément fixé sur les chausses du baron de Pourfendrac retenues seulement par une corde assez lâche.
Tout à coup, comme Bajolière, continuant le rôle qu’il avait adopté, menaçait le flanc de Carados, Valbreuse écarta d’un froissement rapide l’épée de son adversaire, et, se glissant avec une agilité merveilleuse sous le bras du pauvre baron de Pourfendrac, il trancha sa ceinture de corde d’un coup de dague.
Carados, avec un cri de rage, fit un saut de six pieds en arrière, tandis que ses chausses non retenues tombaient sur ses talons et qu’un immense éclat de rire retentissait parmi les spectateurs de ce combat héroï-burlesque. La situation fût devenue d’un comique irrésistible si l’épée du baron de Pourfendrac revenue aussitôt à l’attaque, n’eût atteint Valbreuse à l’épaule malgré la parade qu’il avait essayée avec sa dague.
–Touché! cria le jeune gentilhomme, mais non encore. embroché Mordieu! je vais le lui faire voir!
Et il s’élança sur Carados, attaquant à son tour avec l’ardeur fiévreuse que la vue de son sang allumait dans ses veines.
Carados reçut Valbreuse avec une non moins grande fureur, et il continua de s’escrimer sans s’inquiéter de ses chausses traînantes, un peu gêné pour se fendre à fond, mais fort à l’aise quant au spectacle inénarrable qu’il donnait à ceux qui contemplaient. la façon dont il maniait l’épée.
Un second cri de colère répondit presque aussitôt au cri de Valbreuse. C’était Flossac qui venait de se faire taillader le bras par Raguibus.
Les cinq jeunes fous commençaient à ne plus rire. Ils comprenaient que continuer le combat dans ces conditions, c’était risquer de se faire successivement blesser et peut-être tuer par les deux grands efflanqués qui prenaient si mal leurs plaisauteries. Puis Valbreuse et Flossac, furieux d’avoir été touchés, n’entendaient plus rien et combattaient à mort. Les trois autres ne pouvaient laisser leurs amis Blessés aux prises avec des adversaires aussi féroces, et aussi intraitables. Leurs rires moqueurs ayant tourné mal, ils se trouvaient forcés de donner un dénouement tragique à une farce joyeuse qui, certes, dans leur pensée, ne devait pas entrainer mort d’hommes.
Ils s’élancèrent au secours de Valbreuse et de Flossac. L’habileté étonnante du baron de Pourfendrac et du chevalier de Brisemolle, jointe à l’avantage énorme que leur donnaient des épées d’un tiers plus grandes et des bras deux fois plus longs, les excita encore davantage. Ils combattirent bientôt par orgueil, avec colère, oubliant qu’ils étaient cinq contre deux.
Alors, Raguibus et Carados perdirent leur avantage: pressés à la fois par cinq épées menaçantes, ils furent obligés de reculer peu à peu.
Ils étaient effrayants à voir, hérissés, l’écume aux lèvres, exténués de fatigue, brisés enfin par d’aussi violents efforts. Leurs guenilles ne tenaient plus après eux, Carados surtout, avec ses chausses qui, en portant un coup formidable, s’étaient séparées en deux parties tout à fait indépendantes, Carados était épouvantable. Il eût fait tordre de rire s’il n’eût glacé d’effroi.
Tout à coup, au moment où les deux pauvres diables acculés au mur allaient se trouver dans une situation désespérée, un pas rapide retentit, et un gentilhomme en costume de voyage parut à l’entrée du cabaret.
–Mais l’on s’égorge donc ici? s’écria le nouvel arrivant d’une voix sonore.
Puis après avoir jeté un rapide coup d’œil sur le combat:
–Diable! continua-t-il, mais la partie est fort inégale. Cinq contre deux.
Et tirant vivement son épée, cet homme se jeta dans la mêlée.
En trois ou quatre coups rapides et vigoureux, il écarta le cercle de lames qui menaçaient les deux misérables à toute extrémité, et deux froissements énergiques firent baisser les gigantesques rapières de Carados et de Raguibus,
Cette intervention subite amena un instant d’arrêt dans le choc furieux des épées.
Les gentilshommes étaient exaspérés.
–Que veut celui-ci? s’écria Flossac, plus animé à cause de sa blessure.
–Qui vous a donné le droit de vous mêler de nos affaires? reprit Valbreuse, menaçant.
–Pardieu! mon cher monsieur, repondit le nouvel arrivant, quand vos affaires sont dans le genre de celle-ci, tout homme d’honneur a le droit et même le devoir de s’en mêler. Vous ne voyez donc pas que vous êtes cinq contre deux?
Valbreuse baissa la tête.
Belcoudray, Mareuilles et Bajolière firent deux pas de retraite.
–C’est vrai, nous avons tort, reprit Flossac, très franc et très entêté, mais vous voyez que ces deux misérables nous ont blessés. Il nous faut une vengeance.
–Eh bien! répondit l’autre, rien de plus simple. Si ces deux messieurs,–et il désignait avec un léger sourire Raguibus et Carados, qui attendaient la mine inquiète et rogue la fin de ce colloque,–si ces deux messieurs sont gentilshommes, que deux d’entre vous leur demandent raison; s’ils ne le sont pas, faites-vous venger par vos laquais.
–C’est, mordieu, d’une logique écrasante, s’écria Valbreuse.
–Ils sont tombés sur nous avec furie, l’épée à la main, pour quelques plaisanteries sur leur maigreur et sur leur accoutrement! dit Mareuilles. Nous nous sommes d’abord défendus en riant, puis à la fin, le combat, les blessures de nos amis, le ridicule d’avoir le mauvais rôle, tout cela nous a emportés et, sans vous, nous allions faire de la mauvaise besogne.
–Ma fo! ajouta Belcoudray, il faut avouer que nous sommes de grands fous et que nous vous avons, monsieur, de grandes obligations.
Le nouveau venu salua.
Les jeunes gentilshommes remirent leurs épées au fourreau.
Raguibus et Carados respirèrent, ils avaient été trop près de passer de vie à trépas pour se montrer exigeants sur le cérémonial à suivre pour terminer le combat. On se passait de leur avis, mais ils jugeaient prudent de ne rien réclamer.
Carados profita de ces préliminaires de paix pour relever ses chausses et les rattacher tant bien que mal avec le haut de son costume. Puis ils rengainèrent à leur tour et attendirent avec une dignité farouche.
Valbreuse s’était avancé vers le gentilhomme qui avait si vite interrompu leur combat:
–Vous nous avez rendu un grand service en nous empêchant d’achever une folie sanglante, dont nous aurions eu d’éternels remords, dit-il. Par conséquent, mes quatre amis, le chevalier de Mareuilles, le baron de Flossac, le comte de Bajolière, le marquis de Belcoudray et moi-même, le vicomte de Valbreuse, nous serions heureux, monsieur.
–Le vicomte Raoul de Taverly, acheva le gentilhomme.
Les cinq jeunes gens s’inclinèrent, comme lui-même s’était incliné à chacun des noms prononcés par Valbreuse.
–Nous serions heureux, monsieur le vicomte de Taverly, reprit Valbreuse, de vous voir commencer d’abord, puis achever en notre compagnie, le délicieux déjeuner que nous sert maître Cocquenpot, le roi des cuisiniers.
–Ma foi, messeigneurs, répondit Raoul de Taverly, avec une joyeuse humeur qui semblait lui être habituelle, j’accepte de grand cœur. Aussi bien la route a été longue, fort rude, et pourvu que je me trouve demain matin à Fontainebleau, je suis tout à vous.
–Grand merci s’écrièrent les jeunes gentilshommes en battant des mains.
–Maintenant, continua Valbreuse, il nous reste deux choses à faire; placer une bandelette sur les érâllures que nos adversaires ont faites à Flossac et à moi, puis régler nos comptes avec ces deux messieurs.
Et se tournant du côté où se tenaient Carados et Raguibus aussi silencieux qu’immobiles:
–Messeigneurs, leur dit-il ironiquement, notre combat s’est brusquement terminé, mais nous espérons le reprendre dans d’autres conditions, Flossac et moi; car nous n’avons pas l’habitude de garder longtemps sur notre peau la trace des épées. Mais nous vous serions fort obligés de remettre cette affaire à la fin de notre déjeuner. Après une lutte aussi chaude, il faut bien un instant de répit, que diable! Pour faire patienter votre bouillante ardeur, je vous conseille de faire comme nous: déjeuner!
A leur grimace piteuse, Valbreuse comprit l’embarras des deux pauvres diables et, comme il avait fort bon cœur, il reprit en souriant:
–Je vais prier maître Cocquenpot de mettre à votre disposition sa cave et ses fourneaux. Sur notre recommandation, vous serez traités comme nous-mêmes, et cela vous fera regagner le temps que nos plaisanteries vous ont fait perdre.
Carados et Raguibus ne purent réprimer un grognement de joie en entendant ces paroles. Ils se seraient confondus en longs remerciments, si leur dignité n’en eût reçu de trop graves atteintes; mais leurs yeux brillant, les frémissements de leurs mâchoires, remplaçaient avec avantage tous les plus beaux discours. Sans mot dire et avec un empressement joyeux, ils effectuèrent un salut profond à l’adresse des gentilshommes.
Valbreuse et Flossac firent bander leurs blessures qui heureusement étaient insignifiantes et l’ordre fut donné à l’aubergiste, revenu de ses terreurs, de servir à déjeuner aux deux grands efflanqués dont la présence inattendue avait été sur le point de faire couler des flots de sang sur le sol paisible de l’auberge de la Belle Hôtesse.
Quelques moments après, les cinq gentilshommes repronaient joyeusement leur déjeuner avec leur nouvel ami, le vicomte de Taverly, à la place d’honneur.
Les hôtes de maître Cocquenpot avaient regagné tranquillement leurs places et s’entretenaient, en achevant de vider leurs verres, du combat terrible et burlesque à la fois dont les péripéties s’étaient déroulées devant leurs yeux.
Mais les plus contents de tous, c’étaient les deux héros de l’aventure, Raguibus et Carados, leurs quatre longues jambes étendues sous une petite table recouverte d’une nappe blanche, sur laquelle on avait posé successivement deux couverts, une respectable miche de pain, deux bouteilles en attendant les autres et un volumineux gigot qui sortait de la broche, tout doré et tout fumant.
III
OU IL EST PARLÉ DE MAGUELONNE, LA BELLE HÔTESSE.
Table des matières
Pendant le combat tumultueux que nous avons raconté dans le chapitre précédent, l’attitude de Maguelonne, la belle hôtesse, avait été tout à fait étrange et incompréhensible.
Au lieu de montrer cet effroi craintif, cette horreur des luttes sanglantes, naturels chez une toute jeune fille, elle avait au contraire manifesté un intérêt puissant, une avidité passionnée. Les yeux grands ouverts, au regard fixe, les lèvres frémissantes, les mains crispées sur le bord de la table où elle s’appuyait, elle semblait s’enivrer du cliquetis des épées, du tournoiement rapide des pointes menaçantes, de l’éclat des voix.
Puis, au moment où Raoul de Taverly s’était brusquement interposé et avait arrêté le combat, les noirs sourcils de Maguelonne s’étaient froncés, et elle avait lancé presque un regard de colère au gentilhomme qui faisait rentrer les épées au fourreau. Mais, peu à peu, son regard s’était adouci, la ligne de ses sourcils avait repris toute sa pureté et son attention s’était concentrée avec une persistance flatteuse sur le nouvel arrivant.
C’est que Raoul de Taverly était un superbe cavalier.
De haute taille, souple, gracieux sans mièvrerie, il portait fièrement une belle tête brune, gaie, franche et audacieuse. Ses lèvres, rouges comme celles d’une jeune fille, semblaient habituées à s’entr’ouvrir dans un rire joyeux, sa voix résonnait harmonieusement avec un petit accent navarrais qui donnait à sa parole, vive, pétillante, un pittoresque du meilleur effet, et ses yeux largement ouverts regardaient en face sans jamais dissimuler ni amoindrir une impression.
L’air de la cour ni même celui des grandes villes n’avait encore rien terni en lui de la fraîcheur des sentiments et des sensations, et la poussière d’une longue route n’avait pas suffi pour effacer de lui-même le parfum des landes désertes, la vision des hautes montagnes, des limpides rivières, le reflet du ciel bleu.
Il avait vingt-trois ans, une santé de fer, une force de taureau. Il respectait tout et ne craignait rien.
Les cheveux courts, sa barbe un peu longue, taillée à sa façon en dépit de la mode, ses vêtements de couleur sombre sans crevés ni rubans, son épée et sa dague à poignée de fer avec un ceinturon de buffle sans ornements ni ciselures superflues, constituaient peut-être pour un jeune homme un costume un peu sévère, mais le diable ne lui en eût pas fait changer, d’abord parce qu’il était huguenot et ensuite parce qu’il n’en avait pas d’autre. D’ailleurs sa gaieté, sa jeunesse, étaient sur son visage, dans son geste, dans sa voix, dans tout ce qui n’était pas son costume.
Il n’était pas amoureux, sans cela il eût probablement changé d’avis.
Malgré son dédain pour les ornements inutiles, Raoul de Taverly était un charmant gentilhomme, et Maguelonne en le regardant ne pouvait s’empêcher de, tout bas, le reconnaître. Puis, lorsque, la querelle apaisée, les jeunes gens, avec leur nouvel ami, eurent repris place autour de la table un instant abandonnée, la jeune fille écouta les voix joyeuses, les éclats de rire, le choc des verres et, pour la première fois de sa vie, elle demeura rêveuse. Longtemps elle fut immobile, assise devant la fenêtre, les yeux à demi fermés, perdus dans une vague rêverie, regardant sans rien voir sur la route poudreuse.
Étonné de ce silence et de cette immobilité, maître Annibal Cocquenpot, habitué à voir sa Maguelonne vive, joyeuse, sans préoccupation, sans soucis, lançant à plein gosier mille chansons folles et faisant résonner l’auberge de son rire argentin, maître Cocquenpot s’approcha doucement par derrière et, se haussant sur la pointe des pieds pour se pencher au-dessus d’elle, il mit un bon gros baiser sur son front en s’écriant:
–Eh bien! fillette, à quoi penses-tu donc?
Maguelonne tressaillit, se leva d’un bond et toute rouge:
–Moi!... mais à rien, s’écria-t-elle en ouvrant plusieurs fois ses yeux comme pour chasser quelque vision tenace. C’est bien méchant de me faire peur ainsi.
–Peur! s’exclama Cocquenpot avec un gros rire, c’est la première fois, Maguelonnette, que tu prononces ce vilain mot. Je croyais que tu n’avais peur de rien.
–De rien, en effet, répondit-elle lentement, comme si elle craignait de mentir.
Puis secouant sa tête moqueuse avec malice:
–Ce n’est pas comme vous, vilain poltron, qui avez peur de tout, ajouta-t-elle. Tout à l’heure, pendant ce combat pour rire, quelle vilaine grimace ne faisiez-vous pas!
–Dame! fit l’aubergiste en roulant ses petits yeux, ce n’était déjà pas si gai. Ils auraient pu se tuer!
–Se tuer!–s’écria Maguelonne en éclatant d’un rire un peu forcé.
Puis, sans achever sa pensée, elle s’en fat, laissant là maître Annibal Cocquenpot tout interloqué, qui murmurait à part lui: –Ces petites filles, c’est à n’y rien comprendre... gaies sans cause... tristes sans raison... Pourtant c’est la première fois qu’elle est ainsi songeuse.–Que diable cela veut-il dire?
Et, après s’être gratté l’oreille, maître Cocquenpot fit un geste d’insouciance en disant:
–Bah! ce n’est rien... comme elle disait.
Et il rentra dans sa cuisine.
Maguelonne, qui s’était échappée pour fuir les remarques indiscrètes de l’aubergiste, courut se réfugier derrière la maison, dans le petit jardin où poussaient en liberté les roses, les marguerites et les œillets sauvages, seules fleurs qu’elle affectionnait.
Elle avait, au pied d’un vieux chêne, un banc favori sur lequel, parfois, le soir, elle venait chercher quelque émotion sauvage, aspirer l’âpre poésie de la solitude, en écoutant les rumeurs de la forêt endormie, le cri des chouettes, la course rapide des chevreuils dans les fourrés, le roucoulement des tourterelles sous les ramures, et ces mille bruits lointains et inconnus, voix mystérieuses de la nuit et des bois.
Ce fut là que Maguelonne vint s’asseoir. Elle se pelotonna contre le tronc de l’arbre, et elle pencha la tête pour entendre encore sa rêverie qui lui parlait tout bas. Mais les voix des gentilshommes arrivaient à elle, claires et distinctes. Elle fit une [petite moue mutine, se leva à moitié comme pour s’enfuir, mais après une seconde de réflexion, elle demeura, prêtant l’oreille à ce que disait le vicomte Raoul de Taverly:
–Parbleu puisque vous voulez savoir mon histoire, disait-il, je vais vous satisfaire en trois points. Ce n’est ni long ni difficile.
«Premièrement, né au château de Taverly, il y a vingt-trois ans, j’eus l’honneur extrême d’avoir pour parrain Henri de Navarre, actuellement roi de France par la grâce de Dieu, considérablement aidée par sa vaillance et celle de ses amis:
» Deuxièmement, élevé au château de Taverly, sous les yeux de ma mère qui m’aimait à la folie et par conséquent faisait toutes mes volontés, j’ai chassé, franchi des torrents, escaladé des rochers, et, quelquefois, j’ai commandé en bataille rangée les petits paysans de Taverly contre ceux de Puycerdac. Il faut dire que si nous fûmes souvent vainqueurs, je connais la défaite et ses amères conséquences. Plus tard, je fus amoureux d’une bergère qui, pieds nus, les cheveux au vent, conduisait tous les matins ses chèvres dans la montagne. Cela dura deux ans sans accidents fâcheux. Puis, je me suis battu en duel avec deux amis et un voisin. J’ai blessé mes deux amis et j’ai tué le voisin. Mais comme c’était le fils du gouverneur de la province, j’ai dû quitter le pays au grand désespoir de ma mère qui me croit perdu à tout jamais.
» Troisièmement, je suis tout près de Fontainebleau, terme de mon voyage, en excellente compagnie et le verre en main. Je remettrai le plus tôt possible, à sa Majesté Henri IV, une lettre de mon père, son vieux compagnon d’armes; ce qui doit, paraît-il, me faire admirablement accueillir.
» Je n’ai rien à perdre, tout à gagner; j’espère préserver mon nom de toute éclaboussure, bien batailler, aimer, boire, rire, tranquille au fond, fort curieux d’apprendre ce que j’ignore; ayant, pour moi, la robuste santé des montagnards de mon pays et un courage à l’épreuve; pour mes amis, des écus d’or dans mon escarcelle et deux manoirs dans les landes; pour mes ennemis, une solide épée et une bonne dague!»
Maguelonne avait écouté avidement ce récit rapide dans sa simplicité et, en se penchant un peu, elle apercevait à travers la charmille la tête gracieuse et fière du jeune gentilhomme.
Valbreuse et ses amis complimentaient bruyamment Raoul de Taverly sur ses principes, sa parenté et sa manière philosophique d’envisager la vie, mais la jeune fille ne les entendait plus; ses yeux s’étaient fermés et elle endormait en elle-même l’écho de la parole du jeune vicomte.
Jusqu’à ce jour, Maguelonne avait été une jeune fille sauvage, capricieuse, fantasque. Elle riait, chantait, traversait en courant toutes les chambres de l’auberge, revenait toute rouge et toute essoufflée et repartait comme une flèche se perdre dans les profondeurs de la forêt. C’étaient des courses folles à travers les bruyères, dans les taillis, les rochers, les futaies, mais jamais un instant de repos, ua moment de tranquillité, une minute de réflexion. Il lui fallait du bruit, du mouvement. Étrange nature faite de sensibilité exquise et de sauvage ardeur, gazelle à peine apprivoisée qui bondissait à tous moments hors du cercle ordinaire de la vie étroite qu’elle subissait.
Annibal Cocquenpot qui ne la comprenait pas prétendait que jamais Maguelonne ne serait capable d’avoir une pensée raisonnable et sérieuse, mais pour rien au monde il n’eût entravé un de ses caprices: il avait trop peur de ses yeux noirs et de sa petite moue dédaigneuse.
Déjà bien des gentilshommes avaient essayé de faire la cour à la Belle Hôtesse, mais tous avaient eu pour réponse un regard moqueur et un grand éclat de rire. Nul ne pouvait se vanter d’avoir baisé le bout des doigts de ce gracieux démon.
Soudain Maguelonne sembla violemment s’arracher à sa contemplation. Surprise, effrayée de ce flot de pensées qui lui montaient pour la première fois au cœur, elle fit un mouvement pour s’enfuir, mais l’attraction fut plus forte, elle retomba assise et écouta de nouveau:
–Alors, disait Raoul, vous prétendez avoir à Fontainebleau plus de jolies filles que dans ma Navarre?
–Ma foi! répliqua: Valbreuse, je soutiens la prétention. Trouvez-moi dans toutes vos landes et dans toutes vos montagnes, en y comprenant même la petite chevrière pieds nus et cheveux au vent, trouvez-moi, dis-je, une beauté plus séduisante, plus fraîche, plus mignonne, plus endiablée que Maguelonne, la Belle Hôtesse, la fille de notre hôtelier Cocquenpot?
–Cette enfant aux yeux noirs si brillants, avec une touffe de coquelicots dans les cheveux, qui se tenait là-bas près de la fenêtre? interrompit Raoul.
:–Précisément.
–J’avoue que j’ai encore en moi l’impression de son regard étrange. Je ne sais pourquoi, il y avait de la colère dans ses yeux fixés sur moi.
–De la colère! s’écria comiquement Valbreuse. Ab! mon cher vicomte, vous êtes un homme heureux, et il faut arriver de la Navarre pour avoir une chance pareille! Imaginez-vous que, depuis six mois, je n’ai pu obtenir qu’une douzaine d’éclats de rire moqueurs, et six révérences ironiques, moi. Pourtant, je vous assure que je n’ai rien ménagé, pas même les soupirs qui donnent l’air si ridicule.
–Est-ce que vous en seriez amoureux?
–Hélas! oui! répondit Mareuilles, pour son malheur et celui de ses amis, car tout le jour il nous rompt la tête de ses foliés amoureuses.
Raoul serra avec compassion la main de Valbreuse qui dodelinait de la tête d’un air navré.
–Et sait-elle au moins, votre farouche Maguelonne, que vous l’adorez ainsi? demanda-t-il.
–Je crois qu’elle s’en doute.
–Comment! vous n’en êtes pas plus certain?
–Mon Dieu! non. Ce n’est pourtant pas ma faute, croyez-le bien. Vingt fois j’ai commencé une déclaration en règle.
–Eh bien?
–Elle me rit au nez, dès le premier mot. Que voulez-vous, la me déconcerte. Je m’arrête tout court ou je ris comme e. Puis, quand, prenant une résolution énergique, je veux r plus loin, elle fait une pirouette avec une révérence. se sauve comme une biche effarouchée. J’ai déjà six de ces vérences sur mon compte.
–En effet, c’est décourageant, fit Raoul; mais qu’espérez-vous?
–Rien de positif, malheureusement, mais quelquefois, le tard.
–Alors, buvons au hasard! s’écria Raoul de Taverly, en devant son verre.
–Au hasard!... le seul espoir de Valbreuse ! s’exclarent les gentilshommes en choquant gaiement leurs verres entre celui de Raoul.
Maguelonne avait écouté cette conversation avec son sourire queur et sa petite moue dédaigneuse: ses yeux pétillaient malice. Tout à coup, croyant voir Taverly se tourner de son té et regarder à travers la charmille, elle s’enfuit, rapide et ère, sans faire plus de bruit qu’un oiseau qui s’engage.
–Ce qui m’étonne, continuait Valbreuse, c’est que Cocenpot, qui est laid à faire peur, rouge comme un écureuil et bas sur pattes, ait, avec sa petite femme toute blanche et ite blonde, réussi à produire une grande et belle fille comme guelonne, qui possède des cheveux plus noirs que l’aile d’un beau et des yeux dont la dimension n’a jamais été l’apanage cette respectable famille d’aubergistes.
–En effet, dit Raoul, il y là une anomalie frappante.
–J’ai essayé de faire parler Cocquenpot, reprit Valbreuse, il doit y avoir quelque histoire là-dessous, mais impossible rien lui arracher.
–Il fallait interroger sa digne compagne, dit Flossac.
–C’est pardieu bien ce que j’ai fait!
–Et alors?
–C’est un autre genre, mais le même résultat. La bonne dame m’a répondu pendant une demi-heure en parlant d’au chose.
–De sorte que?
–Je ne sais rien.
–Est-ce que, demanda malicieusement Raoul, le hasard pourrait pas un jour éclaircir ce mystère?
–C’est vrai, ventre-saint-gris! comme dirait le roi, répond Valbreuse en riant. Alors, mes amis, buvons une seconde fu au hasard!
Et, de nouveau, les verres se choquèrent joyeusement.
IV
RAGUIBUS ET CARADOS RETROUVENT CHACUN UN VIEUX CAMARADE.
Table des matières
Ce fut un repas pantagruélique, que le déjeuner de Raguibus et de Carados.
Un gigot monumental, une poularde monstrueuse, une omelette de douze œufs, une montagne d’épinards, huit bouteilles, six livres de pain, s’engouffrèrent successivement sans combler tout à fait l’abîme insondable qui se creusait depuis de longs jours entre leur maigre échine et leurs côtes saillantes.
C’était un bruit formidable de mastication précipitée; les mâchoires grinçaient, la langue claquait, les lèvres bruissaient, mais pas une parole. Penchés sur leur assiette, ils se hâtaient fébrilement pour donner satisfaction à toutes les exigences impatientes de leurs estomacs délabrés, lançant parfois autour d’eux un regard craintif et menaçant comme s’ils craignaient encore qu’on ne vint leur arracher les victuailles qui couvraient la table.
Tels, deux grands chiens accroupis sur une proie longtemps attendue, dévorent à belles dents; leurs yeux féroces fouillent l’espace, et un sourd grognement s’échappe de leur gueule sanglante, ne perdant pas un coup de croc, mais toujours prêts à disputer leur pitance contre tout nouvel arrivant.
Madame Cocquenpot, curieuse comme foutes les femmes en général et toutes les hôtelières en particulier, madame Cocquenpot était venue admirer la façon merveilleuse dont les quaresme-prenants faisaient disparaître tout ce qu’on apportait devant eux; mais un regard de Carados l’avait fait fuir, terrifiée.
En attaquant leur neuvième bouteille et en taillant le premier triangle dans le fromage de Brie qu’on leur avait servi tout entier, Carados poussa un petit soupir de contentement.
Comme un écho fidèle, Raguibus reproduisit ce soupir avec la même intonation et la même ineffable jouissance.
Carados se renversa sur le dossier de sa chaise, renouvela son soupir avec une amplification considérable et regardant Raguibus avec une tendresse expliquée par l’absortion des bouteilles de maître Cocquenpot:
–Eh bien? monsieur le chevalier, comment va?
–Mieux, bien mieux, monsieur le baron, répondit Raguibus en étirant ses longs membres. Oserai-je moi-même m’informer comment vous vous trouvez?
–Tout à fait bien, monsieur le chevalier, tout à fait bien.
Et Carados accentua son affirmation par un large sourire béat.
–Oui, continua Raguibus en regardant les nombreux débris de leur déjeuner épars autour d’eux, ce sont de braves jeunes gens.
–Ce sont d’excellents gentilshommes!... Un peu fous peut-être, mais il faut tout pardonner à la jeunesse. quand elle répare ses torts, affirma Carados, en dégustant son verre avec une sage lenteur et en tapotant doucement sur son ventre dont il considérait la saillie avec amour, habitué à trouver depuis longtemps à cet endroit un creux formidable par le diable habité.
–Il y a aujourd’hui trente-cinq jours, déclara Raguibus, que je ne me suis trouvé à pareille aubaine.
–Trente-cinq jours! fit Carados en se livrant à un calcul rapide, c’est juste comme moi!
–J’avais alors cinquante bonnes pistoles, bien sonnantes et bien trébuchantes, dans la poche de mes grègues.
–Cinquante pistoles! s’écria Carados, mais c’est mon compte!
–Je vois encore, continuait Raguibus, les yeux à demi fermés pour concentrer cet aimable souvenir, le bon, l’excellent, le respectable moine qui me les remit. Il me donna aussi sa bénédiction, mais les pistoles suffisaient.
–Un moine! s’exclama Carados, hors de lui, en se rapprochant, les deux coudes sur la table. C’est toujours comme moi.
–C’était à Nantes, acheva Raguibus.
–Moi, c’était à Pau.
lis se regardèrent longuement.
–Pécaïre! fit Carados, en baissant la voix, est-ce que c’est le moine qui vous invita à prendre le chemin de Fontainebleau?
–Lui-même, et je dois être arrivé ce soir à dix heures.
–Au château de Saint-Louis, sans doute?
–Chez M. de Monpelas.
–Chut! fit Carados, en regardant autour de lui et en se rapprochant encore davantage de Raguibus; ce nom-là se prononce à voix basse.
Il y eut un instant de silence pénible. Pensifs, assombris, ils avaient cessé de manger.
–Ce doit être quelque besogne terrible! reprit Raguibus 9en parlant si bas que Carados l’entendait à peine.
–Oui, puisqu’il m’a fait venir.
–Et puisqu’il a besoin de moi, ajouta Raguibus avec la conviction de sa valeur.
–Alors, dit lentement Carados, il nous attend ce soir à dix heures!... On croit qu’il ne pense plus à vous; l’on est si loin, si inconnu, si petit, si perdu dans la foule; et pourtant il ne vous perd pas de vue. Un ordre arrive et il faut partir. C’est la troisième fois depuis la grande affaire, murmura-t-il. Quand je pense à lui, je frissonne.
–Moi aussi, reprit Raguibus en avalant coup sur coup deux grands verres de vin pour se remettre le cœur. Depuis la fameuse nuit des Pyrénées, il y a quinze ans.
Carados tressaillit, et saisissant le bras de Raguibus:
–Vous en étiez donc? interrogea-t-il d’une voix altérée.
–Oui, répondit Raguibus sourdement; c’est moi qui ai achevé le marquis, en le clouant avec mon épée sur le plancher.
–Je me rappelle. C’est moi, continua Carados, qui ai arraché l’enfant à la Ginevra, après une lutte terrible. J’ai encore ici la trace de ses ongles.
Il montrait son grand cou maigre, où l’on voyait des cicatrices profondes.
Ils avaient dans les yeux comme une horrible expression d’épouvante.
–Je ne t’aurais jamais reconnu, dit lentement Carados, après avoir regardé Raguibus avec compassion et en oubliant de l’appeler: monsieur le chevalier.
–Ni moi non plus, car, mon pauvre ami, te voilà bien changé.
Raguibus avait le même regard de pitié compatissante. Lui aussi ne disait plus: monsieur le baron.
Il ne restait de tous leurs titres pompeux que deux misérables réunis par la sinistre fraternité d’un crime commis ensemble.
–Oui, la vie a été rude dans ces derniers temps. Et puis, tu me croiras si tu veux, j’ai eu comme des espèces de remords, des faiblesses, des niaiseries, qui m’ont beaucoup vieilli.
Et Carados vida le reste de la bouteille dans son verre.
–C’est comme moi, dit Raguibus en débouchant une autre bouteille, j’ai parfois des visions saugrenues.
–Toujours cette nuit terrible...
–Cette chambre pleine de cadavres...
–Cette jeune femme, avec ses cris, ses supplications, qui se traînait dans le sang en demandant sa fille.
–Et lui, je le vois encore rejetant en arrière son capuchon, et montrant à la lumière des torches son visage hideusement défiguré, avec cette horrible expression de haine et de vengeance assouvies.
–J’entends encore sa voix effrayante, son rire infernal, lorsque, montrant à la pauvre femme le cadavre de son mari et sa petite fille que je tenais toute pleurante dans mes bras, il lui dit: «Je prends tout ce que tu as aimé, Ginevra. Nous porterons, la vie entière, la trace de nos deux haines: moi sur mon visage, toi dans ton cœur. Ma vengeance est la plus belle.»
–Alors, cette femme, cette Ginevra, se leva toute droite avec un grand cri; je vois encore ses yeux flamboyer. Elle voulut se jeter sur lui, comme une lionne furieuse. Mais nous la retinmes avec deux autres de notre bande, et, après une lutte acharnée, elle tomba comme morte en nous maudissant tous.
–Oui, continua Raguibus, on l’emporta au dehors et, par les ordres du maître, on la coucha sur l’herbe auprès d’un petit ruisseau. Pendant ce temps, les autres mettaient le feu aux quatre coins de Puycerdac.
Après avoir prononcé ce nom, Raguibus regarda autour de lui pour s’assurer que personne n’avait pu entendre.
–Moi, acheva Carados, je remettais l’enfant au maître. La petite regardait de tous ses yeux le château qui brûlait et elle ne criait plus. Il monta à cheval, la tenant sur son bras, et il disparut au grand galop. Le diable seul sait ce qu’il en a fait.
–Le lendemain nous étions loin; je n’ai jamais remis les pieds dans le pays, et je ne sais pas ce qu’est devenue la pauvre femme abandonnée devant les ruines de son bonheur.
–Il doit bien le savoir, lui, car il sait tout. Quand il tient quelqu’un dans ses griffes, il ne le lâche jamais. A preuve, nous.
–Qu’importe! nous n’avons pas à nous plaindre, il paye bien.
–C’est vrai. Au diable les sombres préoccupations! Cependant, il me serait désagréable de me retrouver face à face avec la Ginevra de là-bas. J’ai peur de ses yeux. Il me semble toujours les apercevoir dardés sur moi; et aujourd’hui même...
–Ah! oui... fit Carados songeur, cette jeune fille qui riait quand nous sommes entrés ici. Mais non, ajouta-t-il après un silence. Ce n’est pas la même expression.
En rappelant ainsi leurs souvenirs, les deux misérables avaient éprouvé le besoin de noyer dans des flots de vin ce qu’ils avaient de terrible et de hideux.
Aussi Carados qui sentait sa tête s’alourdir, passa la main sur son front, tandis que Raguibus bâillait d’une façon effroyable.
–Comment va-t-il nous accueillir ce soir ! demanda Carados.
–Je ne sais pas, mais j’en frissonne d’avance, répondit l’autre.
–Nous ne sommes guère présentables, reprit le premier, en jetant un regard piteux sur ses guenilles et sur celles de son camarade.
–Bah! il en sera quitte pour nous habiller plus convenablement, si cela rentre dans son projet.
–Oui, mais il nous demandera ce que nous avons fait des cinquante pistoles qu’il nous a données pour la route.
–Pour moi, je répondrai la vérité. Il est dangereux de mentir avec lui. J’ai dévoré les pistoles à Nantes. Il y avait bien longtemps que j’en manquais, et quand on n’a pas l’habitude de manier ces choses-là, ça file vite. En partant, le lendemain matin, je n’en avais plus qu’une. Voilà tout ce que je sais. Les quarante-neuf autres ont été converties en mangeaille, en vin, et en femmes.
–Je fus plus prudent, dit Carados avec une certaine sévérité, il faut à certains moments avoir la sagesse d’économiser. Sans doute, j’écornai mon petit trésor, comme je me le devais à moi-même après de si longs jours de disette; mais, eu quittant Pau, j’avais encore cinq pistoles.
Raguibus sourit.
–Ah! fit-il avec un soupir de regret, si du moins nous avions eu, chacun pour notre compte, la bonne pensée.
Mais il n’acheva pas, son regard alangui venait d’apercevoir une bouteille non encore entamée. Il allongea le bras, ramena la bouteille à lui et la décoiffa prestement.
–Carados, mon vieil ami, continua-t-il sentencieusement, ce n’est pas nous qui payons, donc nous ne devons rien laisser sur la table.
–Pécaïre, mon bon, tu as raison, dit Carados en laissant sa tète se tenir toute seule et en approchant son verre.
Raguibus, en tremblant un peu, le remplit bord à bord et fit de même pour le sien.
–Buvons à la réussite des projets du maître, et à notre tranquillité future! dit-il, le verre à la hauteur de sa bouche.
Puis, lorsque les larges rasades furent englouties:
–Sais-tu, mon cher camarade, continua-t-il d’une voix pâteuse, que cela me déplairait fort de te voir pendu en ma compagnie.
Carados frissonna.
–Raguibus, mon petit, ne parle donc jamais de ces vilaires choses-là après boire. Cela fait tourner le vin sur l’estomac. Laisse-moi plutôt dormir.
–C’est que j’ai un projet pour ne pas être pendu, continua l’enragé discoureur avec de grands gestes pour aider sa langue épaissie. Écoute-moi bien. Je vais t’expliquer. Après l’affaire. il nous donnera à chacun une somme rondelette comme les autres fois. Eh bien! moi, je me rangerai. Je deviendrai honnête homme, comme tout le monde. C’est pas difficile. Tu verras ça. J’aurai une maison dans les champs. loin. bien loin. Un pays paisible. personne ne me connaîtra. J’aurai aussi une femme, à moi tout seul. Puis des enfants, à moi tout seul. Elle sera brune, ma femme. J’aime les brunes. tu la voudrais peut-être blonde. toi, Carados. mais ça ne te regarde pas. Allons, réponds-moi, mon ami. réponds-moi que ça ne te regarde pas.
Un ronflement sonore fut l’unique réponse de Carados, commodément installé la tête sur la table au milieu des bouteilles vides.
–L’ingrat! il dort! fit Raguibus avec indignation. Il ne sait pas jouir des prospérités de la vie!... S’il écoutait seulement le discours moral.
Passant la langue sur ses lèvres:
–Oui, mais ça dessèche, les discours: ...,
Et branlant la tête avec conviction, il essaya de remplir encore une fois son verre. Il y parvint après avoir inondé la nappe.
–Encore un coup de prospérité! fit-il en avalant.
Il posa le verre et chercha à s’arranger comme Carados, pour dormir, mais en se penchant sur sa chaise il perdit l’équilibre et tomba tout de son long sous la table.
Il n’essaya pas de se relever et sans modifier sa position, il se mit à ronfler concurremment avec son noble ami.
V
L’INCENDIE DANS LA FORÊT.
Table des matières
Vers six heures du soir, les gentilshommes songèrent à partir. Ils demandèrent leurs chevaux, remirent à maître Annibal Cocquenpot le nombre respectable d’écus qu’il leur demanda, bouclèrent leurs ceinturons et quittèrent la table fort gais et en humeur de faire toutes les folies possibles.
Tout à coup Valbreuse se frappa le front.
–Par les cornes de Belzébuth! s’écria-t-il, j’allais oublier deux affaires importantes: en finir avec nos deux quaresme-prenants de tantôt et risquer une treizième déclaration à la belle Maguelonne.
–Je tiens beaucoup à la première affaire, déclara Flossac.
–Et moi davantage à la seconde. Je suis dans un de mes jours d’éloquence, bien en point pour conter fleurette, et je serais un grand criminel de manquer si magnifiques occasions. Mais commençons par le commencement et voyons d’abord nos deux grands squelettes.
Il s’avancèrent vers l’endroit que leur désigna maître Cocquenpot.
Personne n’avait dérangé messieurs de Brisemolle et de Pourfendrac ou soi-disant tels, et les jeunes gentilshommes les aperçurent dans la position où nous les avons laissés, c’est-à-dire, Carados appuyé sur la table, Raguibus mollement étendu sur le plancher, et tous deux plongés dans ce profond sommeil qui est l’apanage exclusif du juste et des ivrognes.
–Corbœuf! s’écria Valbreuse, ils sont ivres comme des lansquenets et ils ronflent comme des sonneurs!
–Pouah! fit Flossac en poussant Raguibus du pied, les dégoûtants coquins.
Taverly, Mareuilles, Belcoudray, Bajolière riaient aux éclats à l’énumération que leur faisait Cocquenpot de tout ce qu’il avait servi aux deux grands efflanqués.
Valbreuse et Flossac étaient furieux. Ils voulaient les éveiller quand même et se venger sur l’heure.
Mais Taverly démontra péremptoirement qu’il ne leur était ) as possible de se battre avec deux misérables complètement pauvres.
Il leur fallut bien se rendre à cette raison, mais ils jurèrent tous deux de faire bâtonner et pendre les deux ivrognes si jamais ils se retrouvaient sur leur route.
–Voilà ma première affaire qui ne se termine pas suivant non désir, dit Valbreuse, j’ai donc double chance pour la réussite de la seconde.
Et il se mit à la recherche de la belle hôtesse; mais il parcourut en vain toute l’auberge, Maguelonne ne s’y trouvait pas. s’informa adroitement et il apprit qu’il y avait au moins une eure, elle était partie toute seule dans le bois sans rien dire. personne n’était inquiet, car cela lui arrivait souvent.
Valbreuse revint l’oreille basse.
Il retrouva ses amis qui entouraient et regardaient le cheval Taverly.
–Oui, messieurs, disait le jeune vicomte, Biscotte est une cellente bête. C’est moi qui l’ai dressée; aussi nous sommes grands amis et tous deux fort contents l’un de l’autre. Elle a jarret solide, le souffle long, peur de rien et je crois qu’elle passerait dans les flammes sans broncher. N’est-ce pas, Bi cotte, ma mie?
Et le jeune homme caressa l’encolure de la vaillante bête Biscotte poussa un petit hennissement joyeux en fixant sur se maître ses grands yeux doux et pleins de feu.
L’attitude et l’élégance de Biscotte furent fort admirées comme Valbreuse était revenu, tout le monde sauta en sellule
–Eh bien! Valbreuse, lui cria Flossac, joyeuse réussi cette fois?
Valbreuse ne répondit pas mais, éperonnant son cheval, s’élança sur la route.
–Allons bon! continua Flossac en riant, nouvelle décor fiture! septième révérence! Décidément, ce pauvre Valbreu: me fait de la peine.
Et les cinq gentilshommes s’élancèrent à la suite de l’amourreux infortuné.
Maître Annibal Cocquenpot du haut de son perron, au-de: sous de sa fameuse enseigne, faisait à ses nobles hôtes des re vérences aussi profondes que multipliées.
Lorsque la joyeuse cavalcade arriva au coude que faisait route en contournant la butte Saint-Louis, couronnée de son vieux château sombre et mystérieux, Raoul de Taverly qui regardait au loin, s’écria:
–Quelle est donc cette épaisse fumée qui monte là-bas Dieu me damne! on aperçoit de grandes flammes!
–C’est probablement répondit Belcoudray qui galopait côté à côte avec lui, un massif de la forêt qui brûle. Par ces temps de chaleur, pareille chose arrive fréquemment.
–C’est un spectacle grandiose! dit Taverly en mettant se cheval au pas et en se levant sur ses étriers pour mieux admirer l’ensemble du tableau qui se déroulait devant ses yeux.
Les autres l’imitèrent.
–La journée est complète, dit Flossac en riant, bataille, joyeux déjeuner et maintenant feu d’artifice!
Certes, jamais feu d’artifice n’a été ni ne sera comparable, malgré l’affirmation légère de Flossac, à la mer de flammes qui se tordaient, rugissaient, étincelaient, sur toute l’étendue du versant gauche de la vallée la Solle, à l’endroit appelé le Mout-Saint-Germain. Depuis le fond de la vallée jusqu’au sommet des crêtes, serpentant dans tous les bas-fonds, grimpant le long des pentes, enlaçant les pics rocheux, se développant en longues girandoles sur tous les faites, des gerbes de feu crépitaient, sifflaient, éclataient, resplendissaient. Les entassements de roches faisaient ça et là des trous noirs dans cette vaste fournaise.
Quand l’incendie qui montait de la vallée atteignait quelque bouquet de genévriers, quelque gigantesque sapin à la tête altière, alors c’était un pétillement inouï, des torrents de fumée âcre et noire, une immense projection d’étincelles, puis les flammes grimpaient dans les rameaux, le crépitement redoublait de fureur, de longues traînées incandescentes s’élançaient dans les airs, et bientôt genévriers et sapins n’étaient plus qu’une longue flamme rouge et calme qui formait un point éblouissant dans l’éblouissement de l’ensemble.
Cerfs, bicbes, chevreuils, loups, sangliers, renards, tous les fauves habitants de cette partie sauvage de la forêt, affolés, terrifiés, fuyaient précipitamment dans une étrange confusion. Par instants des glapissements de détresse, des cris aigus, des sifflements désespérés indiquaient que quelque animal ou quelque reptile, s’étaient laissé surprendre par le feu.
A mesure que la lumière du jour décroissait, l’incendie devenait plus éclatant. Dans l’air obscurci par les flots de fumée, une réverbération rougeâtre planait au-dessus du sinistre, faisant saillir au loin le cadre noir des hautes futaies qui entouraient de toutes parts la montagne flamboyante.
Cette scène de destruction s’accomplissait dans une solitude farouche, sans autres spectateurs que la cavalcade des jeunes gentilshommes et quelques bûcherons endurcis qui regardaient en disant:
–Ça brûle bien, mais ça ne fera pas grands dégâts; des ronces, des genévriers, des bruyères, et par-ci par là des mauvais sapins! Y en a pas pour grand argent!
Et ils s’en allaient sans admirer davantage la sauvage majesté du fléau déchaîné.
Les jeunes gentilshommes étaient silencieux, impressionnés. Les grands spectacles de la rature ont en eux une âpre poésie, une émotion pénétrante, qui frappe les imaginations éclairées d’une terreur grandiose, comme si leur immensité jetait dans l’âme une effrayante idée de grandeur qui l’éblouit et lui dévoile soudain des horizons infinis.
Tout à coup, comme ils étaient à une centaine de pas des premières traînées de feu qu’une petite brise du soir poussait sur le bord de la route, ils entendirent un cri de femme, aigu, sinistre, cri de terreur et d’appel, qui semblait venir du milieu des flammes.
Ils tressaillirent et arrêtèrent leurs chevaux.
–Il y a là, s’écria Taverly en étendant le bras du côté d’où venait la voix, une malheureuse femme surprise par l’incendie! Il faut essayer de la sauver.
–Oui, nous le devons, s’écrièrent les cinq jeunes gens prêts à s’élancer au hasard.
–Ne parlons pas tous ensemble vers le même point, je vous en supplie, dit Taverly en les arrêtant du geste. Éparpillons-nous dans cette lande en embrassant le plus de terrain possible. Nous avons des chances de tomber plus vite sur l’endroit où la pauvre femme est en péril, et une minute peut être le salut pour elle.
Suivant cette indication rapide, les jeunes gentilshommes se dispersèrent dans la lande dénudée qui s’étendait entre la route et les premières pentes de la montagne en feu.
Taverly se trouvait à l’extrémité droite du vaste front qu’ils avaient pris au grand galop pour exécuter la manœuvre indiquée. Un ravin rempli de broussailles et d’herbes sèches se trouvait sur sa route, il le franchit. Presque aussitôt l’incendie lui avait été arrêté dans sa course par une roche barrant le avin, réussit à contourner l’obstacle; une traînée de feu s’élança et une immense barrière de flammes sépara Taverly des cinq autres gentilshommes. Mais il marchait si vite qu’il ne s’en perçut pas.
La fumée l’aveuglait. Dressé sur ses étriers, il suivait la linite sans cesse élargie du feu qui courait dans l’herbe, fouilant du regard les profondeurs flamboyantes du gigantesque rasier.
Tout à coup, un sapin qui s’enflamma inonda de clartés le flanc de la montagne, et Taverly aperçut à trente pas de l’endroit où il se trouvait la silhouette d’une femme debout sur le sommet d’une roche environnée de flammes.
Cette femme, il la reconnut aussitôt.
C’était Maguelonne, la belle hôtesse.
Surprise par l’incendie dans sa course vagabonde à travers la forêt, elle avait laissé échapper dans un premier moment de terreur, le cri d’appel qui avait fait accourir à son secours les deux gentilshommes. Puis, avec son agilité merveilleuse, elle avait escaladé le sommet de cette roche et elle attendait sileneuse, résolue, avec une sorte d’orgueil sauvage, la mort plut que la délivrance. En effet, jusque-là, le feu qui l’entourait avait couru follement dans les herbes et les broussailles, les flammes éphémères qui se développaient n’avaient pas assz de puissance pour l’atteindre, mais le rocher était environné : bouleaux, de genévriers dont les branches touchaient au sommet, et déjà ils commençaient à brûler par le pied, Encore quelques minutes et les flammes montaient à la hauteur de la jeune fille.
Raoul de Taverly avait, en une seconde, mesuré le danger et dressé son plan.
–Courage, Maguelonne! lui cria-t-il. Je viens à votre secours.
En entendant cette voix, qu’elle reconnut, Maguelonne eut un cri de joie suprême. Elle se tourna vers le jeune homme, l’espérance renaissait en elle, et elle lui tendit les bras dans un muet et suprême appel.
–Allons! Biscotte, sois vaillante, ma mie. En avant!
Et, enlevant son cheval, Raoul se lança dans les flammes." Biscotte poussa un hennissement de douleur, mais bondit jusqu’au pied de la roche malgré le feu, la fumée et les blocs de grès épars sur son passage.
–Venez vite! cria le jeune homme en tendant à son tour ses bras à Maguelonne; la flamme monte, vous n’avez pas le temps de descendre.
Maguelonne n’hésita pas, elle s’approcha sur le bord du rocher et se lança dans l’espace. Avec une force surhumaine que le danger décuplait, Raoul la reçut dans ses bras et, sans lui donner le temps de se reconnaître, il l’enveloppa dans son manteau, de peur que les vêtements légers de la jeune fille ne prissent feu en traversant de nouveau la mer de flammes qui s’étendait à chaque instant davantage autour d’eux.
Puis retournant son cheval:
–C’est à toi de nous sauver, maintenant, ma pauvre Biscotte, dit-il en la pressant de ses jambes nerveuses. Moi, je ne; puis plus rien.
Le noble animal se replongea dans la fournaise ardente, frémissant de terreur, la tète droite, le souffle haletant. Raoul, la la bride aux dents, serrait Maguelonne contre sa poitrine. Ce fut cinq secondes d’anxiété terrible. Il suffisait pour les perdre et les livrer à une mort affreuse que le cheval s’abattit ou que le feu prit à leurs vêtements. Derrière eux les arbres flambaient, et le rocher où la jeune fille s’était réfugiée quelques instants auparavant était environné d’un tourbillon de flammes furieuses.
Enfin la vaillante bête atteignit heureusement la limite de la lande incendiée; mais affolée, ayant sur la peau de larges brûlures, elle continua sa course ardente, sans écouter la voix du maître et sans obéir à la pression du mors. Elle s’était jetée dans une route sinueuse qui serpentait au fond d’une gorge étroite et qui conduisait dans les profondeurs les plus sauvages et les moins fréquentées de la forêt. L’incendie disparaissait derrière eux, masqué par une haute futaie qu’ils venaient de contourner, et seule, une lueur rouge au front de la nuit, qui tombait rapidement indiquait l’endroit où l’embrasement continuait à se développer.
Raoul avait réussi à dérouler le manteau dont il avait entouré la jeune fille, mais une sueur froide perla sur son front en sentant s’abandonner, inerte dans ses bras, le corps de Maguelonne.
Etait-elle morte?
N’avait-il réussi à arracher aux flammes qu’un cadavre?
Il eut peur de cette pensée, de ce doute cruel! Il voulut savoir, s’assurer. Une impatience fébrile l’étreignait à la gorge.
Mais le cheval galopait toujours furieusement, franchissant les roches, bondissant par-dessus les troncs d’arbres renversés, à travers les ronces, les genêts et les bruyères. La fuite, dans la nuit, dans l’inconnu, au milieu de cette nature menaçante, de ce cavalier qui emportait une femme inerte comme un cadavre, dont les longs cheveux dénoués flottaient sur la selle, cette course fantastique avait un caractère effrayant et sinistre.
Raoul de Taverly qui pourtant était brave comme l’acier de son épée, se sentit au cœur une crainte secrète. Il avait peur de lui-même.
Il voulut à tout prix arrêter la course folle de son cheval. Alors ne retenant Maguelonne que d’une main, il réunit toute sa force, toute sa volonté; ses jambes comprimèrent les flancs de l’animal affolé et sa main se crispa sur la bride. Après une lutte silencieuse, Biscotte plia sur ses jarrets, ralentit son allure et s’arrêla écumante et effarée.
Raoul descendit aussitôt et déposa la jeune fille sur un tertre de mousse au pied d’un entassement de rochers. Puis il attacha son cheval, qui se calmait peu à peu, à un maigre bouleau qui végétait dans une fissure de la roche.
Ils étaient arrivés au fond d’un ravin, dominé de tous côtés par des pentes rapides et dénudées. Quatre sentiers gravissaient ces pentes et allaient se perdre dans des lointains opposés.
Après avoir jeté un rapide coup d’œil autour de lui, Raoul revint près de Maguelonne. Il releva doucement sa tête et la regarda avec un espoir craintif. Quelques reflets du jour mourant éclairaient d’une Ineur blafarde cette tête pâle, dont les grands yeux ouverts semblaient fixés sur lui.
–Oh! qu’elle est belle!murmura-t-il avec une religieuse admiration.
Soudain il sentit sous sa main frémissante le cœur de la jeune fille qui battait faiblement.
Il se redressa d’un bond, rayonnant d’une joie suprême.
–Dieu soit loué, s’écria-t-il, je l’ai sauvée!...
VI
PERDUS DANS LA NUIT
Table des matières
La nuit, une nuit obscure à peine semée de quelques étoiles, le silence farouche de la forêt, ce fond de ravin entouré de grands rochers noirs qui prenaient dans l’ombre des formes étranges, pénétraient Raoul d’un sentiment grave et profond.
Le visage de Maguelonne, admirablement pur et suave, ressortait éclatant de blancheur sous ses cheveux noirs épars; les formes indécises de son corps noyées d’ombre, apparaissaient avec une harmonie mystérieuse, une grâce céleste, une douceur de contours auxquels la nuit donnait sa poésie pénétrante, son calme grandiose.
Raoul en la regardant avait au cœur une sensation brûlante qui recevait de l’ombre, du silence et de la forêt une grandeur chaste et pure. Les impressions encore fraîches de l’horrible danger auquel ils venaient d’échapper, les flammes rugissantes, leur course fantastique au milieu de cette nature sauvage, leur isolement dans ce ravin désert, maintenaient le jeune homme dans un trouble craintif.
Elle ne revenait pas de son évanouissement.
Lui, sentait un flot de paroles ardentes monter à ses lèvres. Il eût voulu entendre une voix répondre à la sienne.
Mais rien, le silence.
Peu à peu son inquiétude devenait un malaise, et ce malaise une souffrance.
Il en vint à contempler la nuit implacable qui pesait sur sa tête avec colère.
Quelque temps, il chercha dans les creux de rochers un peu d’eau pour asperger le visage de la jeune fille et essayer de ramener la vie sur son visage pâle et glacé.
Mais partout le grès aride, le sable brûlant.
Il escalada l’un des quatre sentiers, et arrivé au sommet, son regard avide essaya de distinguer au loin, mais il ne vit qu’une masse confuse d’arbres, de rochers, dans une obscurité menaçante.
Il redescendit désespéré.
Maguelonne était toujours là, immobile et pâle, comme il l’avait laissée, Il la regarda encore, s’oublia un instant dans cette contemplation et laissa son âme et ses sens l’emporter dans un rêve ardent.
Mais tout à coup il passa la main sur ses yeux:
–Non, dit-il avec résolution, je ne puis rester plus longtemps dans cette sombre profondeur, avec cette enfant évanouie. Il faut chercher du secours à l’aventure et peut-être le ciel nous fera-t-il découvrir quelque hutte de charbonniers ou de bûcherons. Une femme s’y trouvera sans doute et pourra lui donner ses soirs.
Cette résolution prise, il détacha Biscotte que la fraîcheur de la nuit avait tout-à-fait calmée, et, prenant Maguelonne dans ses bras avec mille précautions, il remonta à cheval.
Il laissa au vaillant animal le soin de les diriger, ne distinguant plus dans l’ombre la route qui les avait conduits dans ce bas-fond.
Biscotte livrée à elle-même prit l’un des quatre sentiers et monta doucement comme si elle avait enfin conscience du fardeau délicat qu’elle portait.
Raoul de Taverly tenait la jeune fille dans ses bras robustes En proie à une délicieuse émotion, il fixait ses yeux sur le visage de Maguelonne, puis, de temps à autre, il sondait l’obscurité du regard, cherchant une lumière dans cette ombre.
Un moment Biscotte, qui marchait péniblement dans le sentier encombré de blocs de grès, ayant fait un faux pas, Raoul, pour préserver la jeune fille d’une chute, l’enleva dans ses bras. Ses lèvres furent rapprochées du front de Maguelonne et il effleura ses cheveux d’un baiser rapide. Il sentit soudain qu’une flamme empourprait ses joues et il ferma les yeux avec la sensation d’une violente émotion au cœur.
Tout à coup, le cheval se cabra brusquement avec une terreur subite. Raoul ouvrit les yeux. Il avait déjà la main sur la garde de son épée.
Un grognement s’élevait dans le silence, et il vit dans l’ombre huit points incandescents qui brillaient deux par deux.
–Seraient-ces des loups? murmura-t-il en tirant son épée, prêt à tout événement.
Biscotte demeurait immobile, refusant d’avancer; et. en se penchant sur l’encolure, Raoul vit, accroupis au milieu du sentier, quatre grands corps noirs, prêts à sauter sur le poitrail du cheval s’il faisait un pas.
Le jeune homme hésitait.
Certes, s’il eût été seul, rien ne l’aurait arrêté. Mais exposer la jeune fille à une lutte nocturne dans cet endroit sauvage, il ne s’en reconnaissait pas le droit.
Une voix impérieuse cria soudain dans l’ombre:
–Qui va là?
Raoul ne remarqua pas le caractère menaçant de cette interrogation. C’était une voix humaine, l’espoir d’un secours pour Maguelonne, tout au moins une indication qui lui permit de regagner l’auberge de la Belle-Hôtesse ou quelque endroit habité. Il comprit que sa présence ne devait pas être une menace pour celui qui l’interrogeait et qu’il devait à tout prix donner confiance.
Il se nomma.
–Je suis le vicomte Raoul de Taverly, dit-il. Égaré dans la forêt avec une jeune fille évanouie que je viens d’arracher aux flammes, je demande, pour elle, aide et secours.
–Taverly, reprit la voix, la comté voisine de Puycerdac?
–Précisément! fit Raoul, surpris de voir la position de sa terre connue à cette heure et dans ce bois. Vous me connaissez.
–Non, répondit séchement la voix.
Mais elle reprit aussitôt en s’adressant à une autre personne:
–Roland, calme tes chiens et fais-les taire.
La silhouette d’un homme parut dans le sentier. Il posa successivement la main sur la tête des quatre animaux couchés sur la route.
–Allons, silence! dit-il d’une voix impérieuse, silence, mes braves. C’est un ami.
Les quatre chiens se relevèrent aussitôt et vinrent se ranger derrière leur maître, livrant le passage.
Biscotte fit quelques pas et s’arrêta.
Un autre homme était debout au milieu du sentier. Sa stature puissante se révélait indécise dans l’obscurité.
–Monsieur de Taverly, dit cet homme, nul autre que vous, pour des raisons qui ne vous importent pas, ne serait passé impunément dans ce sentier à pareille heure. Donnez-moi votre parole de gentilhomme que demain vous aurez oublié ce que vous verrez ici. La jeune fille recevra tous les soins que réclame son état.
–Monsieur, dit fièrement Raoul, les Taverly n’ont jamais payé un service rendu par une lâcheté, Vous pouvez avoir confiance en ma parole.
–Je le sais, et c’est pour cela que je me fie à vous. Descendez donc de cheval, je vous prie.
Et pendant que Raoul, surpris par ces précautions et ces paroles mystérieuses obéissait, celui qui avait été appelé Roland se rapprochait, toujours suivi de ses quatre chiens.
–Alors vous ne serez pas des nôtres demain? demanda-til à demi-voix à l’interlocuteur du vicomte de Taverly.
–Non, répondit celui-ci. Demain sera peut-être pour moi une de ces journées qui comptent terriblement dans la vie d’un homme. Mais si j’ai besoin de vous, où vous trouverai-je?
–Nous serons tous les huit au fond des gorges de Franchard. Il y a un vieux solitaire que je guette depuis quinze jours. Nous l’abattrons demain. Je l’ai résolu.
–Bien. J’irai vous chercher là, si je ne puis me passer de votre aide.
–Nous serons, à toute heure, disposés à vous suivre. Vous pouvez compter sur nous.
–J’y compterai peut-être. Bonsoir, Roland.
–Soit. Bonne nuit, Orlando.
Et Roland s’éloigna dans l’obscurité suivi de ses quatre grands chiens.
Orlando se tourna alors vers Raoul de Taverly qui attendait dans le sentier, Maguelonne dans ses bras.
–Votre cheval ne peut nous suivre, dit-il, je vais l’attacher à cette branche.
Puis quand ce fut fait:
–Venez maintenant, continua-t-il, en se dirigeant vers une ouverture noire, dans la muraille de rochers. Vous vous baisserez un peu, car ce n’est pas précisément l’entrée d’un palais.
Taverly le suivit hardiment, quoiqu’un peu étonné de cette suite d’évènements précipités, de cette rencontre mystérieuse et du chemin étrange qu’on lui faisait prendre.
Avant de pénétrer dans le passage étroit, béant devant lui, Orlando se retourna vers Raoul.
–Je vous rappelle, monsieur de Taverly, dit-il, que j’ai votre parole.
–C’est la première fois, répondit Raoul mécontent, que l’on me fait semblable remarque.
–Calmez-vous, reprit Orlando, je ne veux pas vous blesser, mais c’est peut-être aussi la première fois que vous vous trouvez en présence de circonstances aussi graves. Suivez-moi sans crainte, la route est étroite, mais sèche et sans danger.
–Personne n’a jamais tremblé dans ma famille, déclara nettement Raoul, impatienté de tous ces préambules.
Orlando ne répondit pas et pénétra sous la voûte étroite.
Derrière lui, le jeune homme, chargé de son précieux fardeau, s’avança dans les ténèbres.
Orlando marchait lentement et silencieusement.
Ils suivaient une sorte de long couloir étroit qui descendait en pente douce. Le sol était formé de sable frais et sec qui criait sous les pieds.
Il tirent ainsi cinquante pas dans une obscurité profonde, puis Orlando se retourna et dit à voix basse:
–Prenez garde, monsieur le vicomte, le passage fait ici un coude brusque à gauche.
Taverly ralentit encore sa marche déjà très lente et, sa main gauche appuyée au mur, il tourna l’angle avec une foule de précautions pour ne pas heurter la jeune fille à quelque saillie du rocher.
Ils s’avancèrent encore une vingtaine de pas dans la nouvelle direction, puis Orlando démasqua une ouverture qui donnait accès dans une sorte de grotte éclairée par une torche fixée au mur. C’était une salle naturelle de huit ou neuf pieds de hauteur, avec autant de largeur et le double de longueur.
Dans un coin, un lit de feuilles recouvert d’une couverture de laine, au-dessus duquel pendait une panoplie d’armes: deux arquebuses, plusieurs paires de pistolets, des épées, des poignards et de longs épieux.
Après que Raoul eut pénétré dans cette grotte, Orlando qui attendait son arrivée lui dit:
–Veuillez demeurer ici un instant, il faut que je prévienne la maîtresse.
Et sans attendre la réponse du jeune homme, il souleva une tapisserie brune qui masquait une ouverture au fond de la salle et disparut.
Raoul était muet d’étonnement, tout ce qui lui arrivait en cette soirée tenait du fantastique.
Il y avait donc une femme dans ce réduit étrange?
Comment cet homme connaissait-il son nom?
De quelle circonstance grave avait-il voulu parler?
Pourquoi lui seul pouvait-il sur sa parole pénétrer un coin de ce mystère?
Un regard qu’il jeta sur Maguelonne fit taire toutes ces questions qui surgissaient dans son esprit.
Il alla déposer la jeune fille sur le lit de feuilles sèches, et contempla son visage à la lueur de la torche. Il lui sembla que il ses lèvres étaient moins pâles et que ses narines frémissaient doucement. La petite main qu’il prit dans les siennes lui sembla plus chaude, et il crut apercevoir son corsage, ce corsage virginal qu’il n’avait pas osé entr’ouvrir, onduler légèrement comme sous l’effort d’une respiration qui s’éveille.
Pendant ce temps, Orlando avait pénétré dans une seconde salle beaucoup plus haute et plus spacieuse que la première, Des bougies de cire, qui brillaient dans un candélabre à six branches, éclairaient cette salle et faisaient resplendir çà et là, sar les parois des murailles de grès qui n’étaient pas recouvertes de tentures, les facettes cristallines des incrustations de quartz pur.
Un épais tapis couvrait le sol.
Un lit à grands rideaux était au fond.
C’était, avec une grande table massive, tout l’ameublement de cette pièce. Les bois grossièrement équarris à la hache avaient dû être montés dans la salle même.
Devant la table, dans un fauteuil à haut dossier, une femme était assise.
Une femme à l’aspect étrange.
La tête d’une pâleur de marbre était couronnée d’une épaisse chevelure blanche comme la neige. Il avait dû passer sur ses traits rigides et calmes quelque souffle effrayant de fatalité. Seuls, les yeux avaient conservé leur vivacité et toute leur jeunesse; d’une grandeur étonnante, noirs, brillant sous la blancheur des sourcils, ils illuminaient d’éclairs passionnés le visage immobile et froid.
Cette femme était d’une beauté sculpturale. Elle semblait une blanche statue qui conservait la vie lorsque le cœur était mort, une ombre retenue à la terre pour l’accomplissement de quelque tâche terrible. Parfois sont regard, tout ce qui vivait en elle, en se levant vers Dieu disait: espoir! et parfois en s’abaissant sur la terre avec un flamboiement terrible, signifiait: vengeance!
Sur la table, devant elle, étaient étalés des parchemins qu’elle lisait attentivement. Puis de l’autre côté rangés sur la même ligne et la regardant attentivement, un singulier assemblage d’animaux: un chat noir, une chauve– souris, un hibou et deux corbeaux. Plus près, sa tête plate sur le parchemin qu’elle lisait, une grande couleuvre, ses anneaux déroulés, fixait sur elle ses yeux ronds et immobiles.
Au bruit que fit Orlando en soulevant la tapisserie, cette femme tourna lentement la tête. Nul des animaux ne bougea.
–Eh bien! Orlando, demanda-t-elle avec un puissant intérêt, est-il venu?
–Oui, tout va bien, maîtresse. Mais ce n’est pas de lui que je veux vous parler maintenant,
–Et de qui donc? interrogea-t-elle surprise.
–Du vicomte Raoul de Taverly.
–Le fils du comte Hugues?
–Oui, madame.
–Ce doit être un brave et beau jeune homme. dit-elle lentement; puis avec vivacité: Où est-il? que veut-il?
–Il est ici même, répondit Orlando, et il désire l’aide d’une femme pour secourir une jeune fille qu’il a sauvée de l’incendie qui brûle au Mont-Germain. Tout à l’heure dans le sentier, les chiens de Roland allaient se jeter sur lui lorsqu’il s’est nommé et à demandé notre secours. Il était seul, égaré dans la forêt qu’il ne connaît pas, avec cette enfant dans les bras. J’ai pensé que nous pouvions confier à sa loyauté le secret de notre asile que, d’ailleurs, nous abandonnerons bientôt, et je l’ai amené. Ai-je bien fait, maîtresse?
–Oui. bien fait. Orlando. dit-elle d’une voix lente et grave. Sa présence ravivera bien des souvenirs cruels, mais ma haine y gagnera.
Orlando, conduis bien vite le jeune Raoul ici-même. Si cette jeune fille est en danger, il lui faut un prompt secours,»
–Orlando sortit vivement pour exécuter l’ordre de sa maîtresse.
VII
OU MAGUELONNE PASSE A COTÉ DE SA DESTINÉE.
Table des matières
Lorsque Raoul de Taverly pénétra dans la salle où l’attendait celle qu’Orlando, avec un profond respect, appelait–maîtresse,–le groupe étrange des oiseaux s’agita avec un grand bruit d’ailes, le chat noir se pelotonna sur lui-même avec un miaulement doux et la couleuvre s’enroula rapidement, surprise, mais non menaçante. L’un des corbeaux s’enleva et vint voleter autour de la tête du jeune homme, puis finit par se poser sur son épaule.–
–Tu as raison, Ràb, dit la maîtresse en se levant, c’est un ami.
Le corbeau poussa quelques petits cris joyeux et revint reprendre sa place sur la table.
–Raoul de Taverly, continua-t-elle, soyez le bienvenu dans cette sombre retraite.
Le jeune homme, surpris, impressionné par le regard de cette femme, par l’aspect étrange de ce qui l’entourait, s’inclina silencieusement.
Elle le conduisit vers le lit à grandes tentures qui s’élevait au fond de la salle, écarta les rideaux et aida Raoul à déposer Maguelonne sur cette couche un peu primitive dans sa rustique; propreté.
–C’est sans doute, demanda-t-elle en revenant prendre la lumière, quelque émotion très violente qui a causé l’évanouissement-prolongé de cette enfant?
–Voici, madame, répondit Raoul, ce que je sais: Nous passions plusieurs gentilshommes sur la route de Melun à Fontainebleau. Un incendie dévorait tout un massif de la forêt. Tout à coup nous entendons un cri de terreur au sein des flammes. Nous nous élançons. J’ai le bonheur d’apercevoir une femme au sommet d’une roche où elle s’était réfugiée. Le danger devenait terrible pour elle. Je parviens avec mon cheval au pied du rocher. Elle se lance avec une courageuse résolution «du haut de son refuge, je la reçois dans mes bras, et nous traversons les flammes de nouveau. Mais mon cheval s’effraye, s’emporte et nous entraîne dans la nuit vers cette partie sauvage de la forêt. C’est alors qu’un homme nous a fait pénétrer ici.
Pendant que Raoul racontait ce qui précède, l’habitante de ce sombre asile avait éclairé le visage de la jeune fille étendue sur le lit. Tout à coup une émotion violente fit vaciller le flambeau dans sa main. Elle se retourna vers le vicomte et lui saisissant le bras avec une énergie fébrile:
–Quelle est cette enfant? s’écria-t-elle, Oh! parlez, parlez vite, je vous en supplie!...
–Madame, répondit Raoul qui prenait le parti de ne plus s’étonner de rien, j’arrive de la Navarre aujourd’hui même, et c’est la première fois.
–Oh! tant mieux, interrompit-elle, vous ne la connaissez pas.
Puis, tout aussitôt:
–Orlando, des sels, de l’eau fraîche. Oh! fais vite. mon fidèle ami.
Et elle se multipliait autour de la jeune fille, dégrafait vivement son corsage, mouillait son front, ses lèvres, ses poignets, et lui faisait respirer le flacon apporté par Orlando.
–Oh! ce n’est rien, murmurait-elle avec une émotion terrible; le danger qu’elle a couru... Oui, c’est cela... déjà son visage se colore, sont cœur bat plus vite... ses yeux s’animent...
S’interrompant brusquement, elle ferma les rideaux du lit.
–Oh! non, dit-elle, il ne faut pas que son regard aperçoive d’abord la fatale étrangeté de ce qui l’entoure. La surprise, la frayeur... que sais-je, moi?... une jeune fille qui revient à elle... tout cela pourrait lui faire mal.
Elle revint chancelante tomber dans son fauteuil.
–Attendre... oh! je voudrais savoir. Mon Dieu! faites que cet espoir ne soit pas un rêve, une folie de mon imagination.
Raoul regardait cette femme ainsi subitement émue, troublée, avec une curiosité ardente. Il la croyait folle.
Elle l’avait totalement oublié.
Soudain elle se rappela. D’un effort de volonté, elle ramena un peu de calme dans ses traits égarés, puis se tournant vers lui:
–Vous disiez, monsieur de Taverly, dit-elle d’une voix frémissante malgré tous ses efforts, que vous n’aviez jamais vu cette enfant... que c’est le hasard... cet incendie!... Elle n’a peut-être pas de famille... pas de mère...
» Il se pourrait même que ce fut une enfant volée. On voit des choses si horribles... Ah! si tout-à-coup, cette mère désespérée retrouvait sa fille, quelle joie, comme elle bénirait le ciel!... Oh! parlez M. de Taverly, je vous écoute ardemment...
Raoul sourit tristement.
Il commençait à entrevoir une partie du drame qui avait pesé si lourdement sur cette femme.
–Hélas! madame, dit-il d’une voix douce, je ne connais pas en effet cette jeune fille, mais quoiqu’il m’en coûte de détruire une espérance qui vous est chère, je dois vous dire ce que je sais encore. Cette enfant s’appelle Maguelonne, et c’est la fille de l’aubergiste Cocquenpot.
Elle s’était levée atterrée, le regard fixe; puis, tout à coup, secouant furieusement sa tête blanche, elle s’écria avec une farouche exaltation:
–Non, non, non! cela n’est pas! vous vous trompez.
–Madame!... fit sévèrement Raoul.
Puis se calmant aussitôt, il murmura avec une douce expression de tristesse:
–Pauvre femme!
Elle continuait avec une sourde énergie en marchant à grands pas:
–Maguelonne!... la fille d’un aubergiste!... Oh! les insensés!... C’est depuis quinze ans le premier rayon d’espoir qui pénètre dans ma nuit!... On ne vole pas ainsi l’espérance d’une malheureuse mère, comme on lui a volé sa fille, ajouta-t-elle plus bas. Mais non, ils ne savent pas, ils ne comprennent pas, ils ne sentent pas. Oh! s’ils mettaient leur main là, ils n’oseraient pas redire encore ces paroles menteuses
Et elle désignait d’un geste farouche et sublime sa poitrine qui bondissait sous sa robe.
Raoul s’était retiré silencieusement dans un coin de la grotte et la regardait avec une pitié profonde.
Pendant ce temps, Maguelonne était revenue à elle et sa tète pâle, étonnée, apparaissait entre l’ouverture des rideaux. Dans ses yeux grands ouverts, une curiosité ardente, mais nulle frayeur. Son regard s’était arrêté sur Raoul de Taverly avec une expression de reconnaissance, d’admiration passionnée, puis après avoir rapidement parcouru cette grotte sombre dans ses profondeurs, mais étincelante sous la lumière, il s’était fixé avec persistance sur cette femme blanche et pâle, fiévreuse, exaltée. Son regard exprimait une sympathie ardente, une sorte de respect grave et tendre.
Soudain leurs yeux se rencontrèrent.
–Oh! elle va me dire... elle se rappellera...
Et avec un cri de joie, la mère, qui depuis quinze années n’avait plus d’enfant, s’élança vers Maguelonne. Elle écarta violemment les rideaux, saisit l’enfant dans ses bras, la serra contre sa poitrine, et l’emportant avec une fiévreuse énergie, revint s’asseoir dans son grand fauteuil. Elle l’arrangea sur ses genoux comme une petite fille et prenant sa tête dans ses deux mains, elle la regarda avidement.
Maguelonne se laissait faire, étonnée, mais avec un sentiment de bonheur ineffable. Elle souriait doucement et laissait cette femme, qu’elle voyait pour la première fois, plonger son regard pénétrant jusqu’au plus profond de ses grands yeux noirs.
–Oui, c’est cela, murmurait la mère, c’est bien sa petite bouche rose, ses cheveux si noirs, ses yeux si grands! Tout en moi, me crie c’est elle!... Oui, c’est elle!... N’est-ce pas, ma chérie, que cet homme ment. que tu n’es pas Maguelonne, la fille d’un aubergiste!... Ah! bien oui!un aubergiste, avoir une petite fille aussi belle!... Tu te souviens, mignonne, de ce beau pays resplendissant sous son soleil, avec ses hautes montagnes, ses rochers et ses fleurs. Et puis un grand château, une femme heureuse, belle, toujours souriante quand elle te regardait dormir dans ton berceau; comme elle était fière de toi, comme elle t’aimait! Oh! souviens toi, enfant, je t’en supplie!...
Et sa voix était douce, caressante, et elle la berçait sur ses genoux, penchée sur elle. On voyait dans ses yeux briller le désir ardent de couvrir son visage de baisers, mais elle n’osait pas encore, attendant un cri de Maguelonne.
La jeune fille cherchait péniblement dans son souvenir; son front se plissait sous l’effort de sa pensée, mais bientôt découragée:
–Je ne me rappelle rien, madame.
–Madame!... fit douloureusement la malheureuse mère en fermant les yeux.
–Non, continuait la jeune fille en jetant un rapide regard sur Raoul de Taverly, non, il n’a pas menti. Un si brave gentilhomme ne ment pas. Je m’appelle bien Maguelonne, et je suis la fille de l’aubergiste Cocquenpot. Oh! si vous saviez comme il m’aime bien. Il fait tous mes caprices, et jamais il ne m’a grondée, Et puis, ma mère Mathurine est très douce et très bonne. Je suis heureuse. très heureuse. Mais vous, comme vous êtes belle! Je suis tout émue en vous regardant, et puis, je sens là que je vous aimerais de tout mon cœur. On dit pourtant que je suis très farouche. Vous pleurez? Pourquoi pleurez-vous?
En effet, deux grosses larmes descendaient lentement sur les joues pâlies de cette malheureuse mère.
Maguelonne essuya vivement ces deux larmes et mit un baiser sur chacun des yeux.
–Oh! ne pleurez plus, par pitié! dit-elle de sa voix angélique. Laissez moi vous consoler, sécher vos larmes, endormir votre douleur par mes tendres paroles. Je suis très gaie, très rieuse. Si vous vouliez, je dissiperais cette sombre atmosphère qui vous entoure par mon rire et mes folles chansons. Je reviendrais vous voir souvent; dites, le voulez-vous?
–Si je le veux, enfant? murmura-t-elle faiblement.
La souffrance qu’elle avait ressentie au cœur à l’écroulement de cette espérance si vite éveillée, avait brisé son énergie et elle sentait son âme défaillir.
–C’est étrange ici, continua la jeune fille, en regardant autour d’elle. Pourquoi demeurez-vous dans cette sombre grotte? C’est cela qui vous rend pâle et triste. Mais, si vous me le permettez, j’apporterai des fleurs pour égayer un peu toute cette ombre. Ah! vous me direz aussi votre nom pour le répéter souvent tout bas en pensant à vous.
–Mon nom!... fit-elle en tressaillant. Autrefois j’avais un nom joyeux, qu’une voix aimée prononçait avec amour et que les malheureux bénissaient; mais depuis quinze ans je m’appelle Fosca.
–Fosca! fit Maguelonne avec sa petite moue. Ce nom me fait peur; il est terrible, plein de menaces!
–Oui, c’est un nom de haine et de vengeance. Mais, ajouta-t-elle tout bas, appelle-moi Ginevra; que ton cœur seul dise ce nom, sans que tes lèvres le prononcent.
–Ginevra!... reprit tout aussi bas la jeune fille; oui, j’aime mieux Ginevra!...
Puis elle répéta, comme si ce nom éveillait cri elle un souvenir lointain et confus:
–Ginevra!...
L’espoir sembla un instant renaître dans les yeux de la mère. Mais Maguelonne releva silencieusement ses yeux sur elle.
Ginevra prit une résolution.
–Écoute, enfant, dit-elle, réponds, je t’en supplie, à ma question. Un intérêt puissant, le plus sacré de tous, me détermine à te demander ces choses.
–Je répondrai le mieux que je pourrai.
–Dis-moi tout ce que tu sais sur ta naissance, sur ta jeunesse.
–Oh! c’est si simple, si peu de chose que j’aurai bientôt fait de vous satisfaire. Je suis née à Paris dans un grand hôtel à M. de Mayenne. Mon père était cuisinier là. De toute ma jeunesse, je me rappelle ceci: la grande cuisine où j’allais voir mon père travailler, la petite chambre que nous habitions tout en haut de la maison, puis le grand parc où je jouais, quand on nous le permettait, avec une petite amie, Nicette, la fille d’un jardinier. Voilà tout, jusqu’à huit ans. C’est alors que mon père quitta le service de M. le duc de Mayenne et vint prendre l’auberge dans la forêt. Depuis je ne l’ai pas quittée.
–Mais, insista Ginevra, tu ne te rappelles rien sur tes deux premières années? quand tu étais toute petite?...
Maguelonne resta songeuse.
Il–Non, rien, répondit-elle.
Ginevra courba la tête avec désespoir. Mais soudain elle eut une inspiration:
–Te souviens-tu, dit-elle, d’une grande chambre toute tendue de rouge, un combat affreux, des cris, des épées!...
–Des épées? s’écria Maguelonne. J’aime à voir reluire et se choquer les épées. Je ressens au cœur une impression de terreur, toujours la même.
–Et puis, continua Ginevra, un grand château qui brûle?...
–Oui, le feu! Je vois souvent un incendie dans l’ombre quand je ferme les yeux. une grande tour crénelée.
–C’est cela. la tour de Puycerdac!
–Mon père prétend que cette vision persistante me vient de l’incendie d’un château au duc de Mayenne, en Normandie, qui prit feu pendant un court séjour que nous fimes à la suite de M. le duc.
–Oh! murmura Ginevra avec accablement, ils ont pris soin d’égarer ses souvenirs!...
Elle demeura quelques instants plongée dans des réflexions profondes. Un combat terrible se livrait en elle-même.
–Non, je ne puis pas, je ne veux pas l’associer à cette lutte hideuse, disait-elle dans le fond de sa pensée. Il faut la convaincre, trouver des preuves, et puis tout lui dire. Oh! je remuerai ciel et terre. Maintenant je ne puis plus attendre et je l’arracherai d’entre les griffes du Monpelas.
–Écoute, enfant, dit-elle à Maguelonne, fais-moi la promesse de ne parler à personne, même à ceux qui t’ont élevée, de ton entrée ici, ni des paroles que j’ai prononcées devant toi. Manquer à cette promesse entraînerait des malheurs effrayants.
–Oh! je vous le jure, madame.
–Maintenant, permets-moi de t’embrasser.
Maguelonne sans répondre lui jeta ses deux bras autour du cou. Ginevra eut un instant de joie suprême. Elle tenait la jeune fille serrée contre sa poitrine, ne pouvant rassasier de baisers ses lèvres et son cœur.
–Oh! murmura-t-elle, promets-moi, mon enfant, de revenir bientôt.
–Demain, répondit-elle.
–Oui, demain. Mon Dieu! si je n’allais plus te revoir. Oh! je donnerais ce qui me reste à vivre pour que tu ne me quittes pas ce soir. J’ai peur de demain.
Et elle était toute tremblante, ses larmes de nouveau prêtes à jaillir.
–Pourquoi craindre? dit Maguelonne étonnée. Je ne suis qu’une humble fille. Quel danger pourrait me menacer?
–Pauvre enfant! fit Ginevra en la regardant de tous ses yeux, tu ne soupçonnes pas le mal. Que le ciel écarte de toi la haine des misérables!
–Je ne sais quel charme m’attire près de vous, reprit la jeune fille; j’aime à vous regarder, à vous entendre parler, et si je n’étais obligée de courir rassurer mon père, ma mère, qui se désolent et me croient perdue, je resterais encore avec vous.
–Chère enfant!
–Mais, hélas! il faut que je parte bien vite,
–Dans la nuit!... dans la forêt!... s’il t’arrivait malheur.
Le regard de Maguelonne se tourna avec confiance vers Saoul de Taverly qui attendait en silence la fin de cet entretien, les yeux toujours fixés sur la jeune fille.
–Il m’a sauvé des flammes, murmura-t-elle en rougissant; évanouie dans ses bras, il m’a protégée, conduite vers vous; vivante, je n’ai rien à craindre avec lui.
–Oui, c’est un brave et loyal gentilhomme!
–Vous le connaissez donc?
Elle eut un triste sourire.
Darmowy fragment się skończył.