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Léopold Stapleaux
Sergent l'empoisonneur
L'affaire du château de Clamelle

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066318598
Table des matières
PREMIÈRE PARTIE
I ADIEU PARIS!
II EN CHASSE
III GENEVIÈVE
IV A MORT DON QUICHOTTE!
V BOULINGRIN EN NORMANDIE
VI L’ENLÈVEMENT
VII LE CRIME
VIII LA JUSTICE AU CHATEAU
IX LE PAPIER BRULÉ
X LES PRISONNIER
XI UNE CONSCIENCE TROUBLÉE
XII A VENISE
XIII UN FAUX TÉMOIN
XIV JOURNAUX ET SAVANTS
XV GAZETTE DES TRIBUNAUX
XVI L’EXÉCUTION
XVII ACHILLE DE CLAMELLE
XVIII RÉVÉLATION
XIX LE DOCTEUR FABIANI
XX L’AVEU
XXI SAUTE MARQUIS!
XXII CONCLUSION
PREMIÈRE PARTIE
Table des matières
I
ADIEU PARIS!
Table des matières
La mort d’Antoine Bouron fut un événement d’une certaine importance qui produisit dans le département une sensation digne d’être signalée, tout autant par la situation du drapier que par la façon dont il avait été si inopinément frappé.
Le père de Geneviève représentant ce que l’on a ppelle des espérances pour un gendre, on trouva que le docteur Sergent de Clamelle était né décidément sous une heureuse étoile, car on n’hérite que bien rarement de son beau-père après trois mois de mariage, et un tel fait constituait véritablement une veine sans pareille pour celui qui en bénéficiait.
Geneviève étant enfant unique, toute la fortune du drapier lui revenait et par conséquent le docteur et sa femme allaient se trouver dans une situation splendide.
Mais au grand étonnement de tout le monde Me Duval produisit un testament fait par Bouron trois jours après le mariage de sa fille, d’après lequel le drapier ne laissait à Geneviève que ce que la loi le forçait à ne pas lui enlever.
Ce fait fit naître bien des commentaires.
Le seul raisonnable et celui qui fut généralement admis, consista à prétendre que les dispositions avaient été prises par lui afin que les espérances que Sergent de Clamelle avait pu concevoir en se faisant aimer par la fille du millionnaire, ne se réalisassent que dans la proportion obligatoire.
La conduite de Geneviève vint bientôt démentir cette affirmation, car elle déclara quelle abandonnait aux pauvres tout ce que son père lui avait laissé.
On devine aisément que cette détermination n’avait été prise par la jeune femme qu’à la sollicitation d’André; mais comme personne ne pouvait soupçonner. le secret du docteur, on ne vit dans le désintéressement de Geneviève qu’une action incompréhensible et qui certainement avait dû déplaire considérablement à André quoiqu’il n’eût pas osé y mettre obstacle.
Les choses cependant s’étaient passées, entre la jeune femme et son mari, le plus simplement du monde.
–Geneviève, je vous ai épousée riche, lui dit Sergent de Clamelle; pauvre je vous aurais prise avec plus de joie et d’empressement encore. Permettez-moi de vous le prouver en faisant immédiatement en faveur des indigents une donation de tout ce que vous a laissé votre père.
Qu’importait l’argent à la jeune femme?
–Ce sera fait, André, puisque tel est votre bon plaisir, répondit-elle simplement.
Et le lendemain Sergent de Clamelle et Geneviève allèrent à Louviers accomplir les formalités nécessaires.
Puis il ne fut plus question de rien.
En apprenant ce qui s’était passé, le marquis de Clamelle ne vit dans l’abandon de Geneviève qu’une générosité princière qui ne pouvait lui avoir été inspirée que par la délicatesse d’André Sergent, et son estime pour ce dernier s’en augmenta.
Le chagrin de Geneviève fut ce qu’il devait être.
André s’efforça de l’amoindrir en redoublant de tendresse et d’attentions pour elle, mais sans chercher à combattre une douleur filiale que la force des choses le contraignait à respecter.
Du jour où Bouron était mort, du moment où l’unique preuve que Geneviève était sa fille était retombée en ses mains, dès l’instant où cette preuve avait été immédiatement anéantie par lui, une ère nouvelle, toute de bonheur et de joie, avait commencé pour André.
A part le chagrin qu’inspirait à la jeune femme la mort subite du manufacturier, chaque jour elle répétait à son mari qu’elle ne souhaitait rien au monde et que son sort lui semblait être le plus beau qu’on pût rêver.
Aussi le bonheur d’André était-il sans mélange et le plus doux qu’il soit possible à un père de goûter ici-bas.
Ce bonheur était tellement complet que Sergent de Clamelle oubliait sa terrible situation et en était venu à presque se persuader que rien ne pouvait jamais venir modifier l’état des choses. Le hasard était avec lui; ce coup de foudre dont il ne soupçonnait pas cependant toute la portée, n’était-il pas une preuve évidente d’une protection surhumaine l’absolvant du crime que jadis il avait commis en séduisant Louise? L’avenir lui appartenait désormais et tout concourrait à le rendre aussi brillant et aussi doux que possible, puisque Geneviève se déclarait la plus heureuse des femmes.
Six mois se passèrent rapides et sans nuages.
Pendant ce temps, voyons ce qui se passait à Paris où Achille de Clamelle était retourné le lendemain du mariage d’André, sans avoir pu rien tenter afin de reconquérir l’affection du marquis Anselme.
Si disposé à braver les menaces de ce dernier qu’il fût, le comte, après quelques jours de réflexion, s’était dit que le parti le plus sage était de mettre de l’eau dans son vin, et d’agir de telle sorte que le chef de la famille ne puisse plus, du moins momentanément, trouver de nouveaux griefs contre lui.
Persuadé de cette vérité, Achille avait mis son mobilier en vente; le marquis ayant payé ses dettes, le comte avait touché intégralement le prix de ce sacrifice indispensable qu’il avait pallié en déclarant à ses amis qu’il se disposait à faire un long voyage.
La pensée de s’éloigner de Paris n’était pas même venue à Achille; mais ce prétexte avait apaisé la curiosité, et il pouvait en trouver cent autres pour expliquer l’ajournement indéfini de son voyage, en contentant tout le monde, sauf son bras droit, le fidèle Théobald de Boulingrin.
Ah! c’était un ami véritable, celui-là, il ne savait pas dissimuler sa pensée, ni ne pas dire aux gens leurs vérités en face; aussi, lorsque le comte avait manifesté l’intention de faire porter à l’hôtel Drouot le splendide mobilier qui décorait son bel appartement de la rue Taitbout, Boulingrin ne s’était-il pas gêné pour pousser des cris de paon.
–C’est absurde, insensé! tu vas perdre les deux tiers de tout cela?
–J’ai besoin d’argent.
–Emprunte.
–Sur quoi?
–Sur l’avenir.
–Mon oncle m’a déshérité!
–Qu’importe, puisqu’on l’ignore!
–Et ma conscience!
–Si tu dis des bêtises, je m’en vais.
–Ah! ça, drôle!
–Mon cher, tes airs de don Salluste ne me font aucun effet, je fermerai la fenêtre et je ramasserai très volontiers ton mouchoir; mais mon respect, mon admiration même pour toi ne vont pas jusqu’à dire: Amen! à toutes les folies.
–Franchement, mon cher de Boulingrin, répliqua Achille en appuyant sur la particule, pour une fois que j’ai envie de faire une chose raisonnable, je n’ai vraiment pas de chance.
–Trêve de plaisanterie, mon ami, fais-moi pour cinquante mille francs d’acceptations et je me charge de les négocier en huit jours.
–Après ma vente.
–Naïf et crédule gentilhomme! Après ta vente, dis-tu! Mais une fois ton mobilier lavé, ta signature ne vaudra plus le prix du papier timbré sur laquelle tu la mettrais.
–Tu crois?
–En banque, c’est sûr.
–Tant pis pour moi, mais je ne veux plus faire de nouveaux billets.
Pour le coup, Boulingrin se mit à chanter:
Il ne faut pas dire fontaine
Je ne boirai pas de ton eau.
–Je ne veux plus faire de billets, entends-tu bien?
–Serment d’emprunteur, je connais ça.
–Cessons, je t’en prie, et rends-moi le service de mettre en sortant ce mot à la poste.
–Donne.
Mais ayant jeté les yeux sur la suscription de la lettre que venait de lui tendre Achille:
–Comment, c’est à Lepeintre, le commissaire-priseur, que tu écris?
–Evidemment, c’est le plus sûr moyen de lui faire savoir que je veux vendre mes meubles et mes tableaux.
–Alors, c’est donc bien vrai? demanda Boulingrin avec un accent si navré qu’Achille ne put s’empêcher d’éclater de rire.
–Ah! ah! ah! mon pauvre Boulingrin!
–Le fait est que ma situation n’est pas drôle; car je le vois, de ta détermination nouvelle il résulte pour moi un congé en bonne forme.
–Viens me voir après ma vente, je ne te laisserai pas le gousset vide.
Boulingrin se leva sur cette promesse, et d’un air sérieux, se frappant le front à la manière d’André Chénier, il reprit d’un ton aigre:
–Heureusement que j’ai quelque chose là.
–Et là? demanda le comte en touchant une des poches du gilet du bohême.
–N’insulte pas au malheur!
–Dieu m’en garde, et j’y sais compatir, même quand il est mérité.
–Connu! c’est Guizot qui a dit cela dans le temps.
–Je le prouve, interrompit Achille en donnant un louis à Théobald.
–Merci et adieu, reprit immédiatement celui-ci. Tu dois comprendre qu’un homme qui a mes goûts et ne possède qu’un louis pour se faire un brillant avenir, n’a pas une seconde à perdre. Où iras-tu loger a près ta vente?
–Hôtel de Bade.
–Bien. Tu me verras aux enchères.
–Diable! ne va pas te faire tout adjuger.
–Tu me prends pour l’ours de la fable, mais en amitié je suis un terre-neuve.
Et sur ces mots il gagna la rue en maugréant:
–L’imbécile! l’ingrat! Je vous demande un peu si cela a le sens commun: vendre son mobilier, se mettre en garni, rendre son papier inescomptable, juste au moment où la situation vient d’être apurée complètement par Don Quichotte;–le chevalier Théobald de Boulingrin aimait à désigner ainsi le marquis Anselme de Clamelle:–mais je lui aurais fait sortir de l’argent des pavés pour défrayer son luxe et subvenir à toutes les exigences de la vie la plus fastueuse. Me voilà bien loti, maintenant. O amitié! Décidément il y a une chose plus épouvantable que le bagne, c’est la société!
Le lendemain, l’aigrefin se leva en se disant:
–Je vais faire un livre qui produira une certaine sensation, pour remplacer mon ami de Clamelle, le repenti.
La nuit sans doute lui avait porté conseil.
Sur cette réflexion, il ouvrait au large la porte de la chambre qu’il occupait dans un hôtel meublé du boulevard Rochechouart, et laissa entrer l’air pour se baigner le front dans sa fraîcheur, afin que ses idées fussent dans leur lucidité la plus complète.
Puis il sonna, demanda un cahier de papier écolier et une tasse de café noir et, en attendant qu’on lui servît le tout, alluma sa pipe et cela fait, se mit à réfléchir profondément au travail auquel il avait l’intention de se livrer.
Oh! l’intention de Boulingrin était formelle; il voulait faire un livre à sensation quelconque. Mais sur quoi? Il l’ignorait encore.
–Voyons, se dit-il, il faut être à la fois original, sceptique et traiter une question intéressante. Qu’est-ce qui intéresse le plus les bipèdes qui se flattent d’être mes semblables? L’amour et l’argent. Or, l’argent vaut mieux que l’amour, puisqu’il le procure et le fait oublier. Lâchons l’amour et creusons l’argent; tâchons d’intéresser tous les gens qui possèdent des capitaux, une forte caisse.
Il s’arrêta sur ce mot et tressaillit, car il lui sembla que l’embryon allait se détacher de sa pensée encore nébuleuse.
L’arrivée de l’unique garçon d’hôtel, qui apportait le papier et la tasse de café, vint interrompre cette méditation, qui promettait de devenir promptement féconde.
–C’est bien, mettez cela là, monsieur l’officieux, lui dit Boulingrin d’un air superbe.
Et étant resté seul, après une promenade fébrile qu’il interrompit de temps en temps pour avaler une gorgée de café, après s’être écrié:
–Euréka! comme Archimède, il se mit à sa table, saisit la plume et traça sur la premiere feuille du cahier de papier, de sa plus belle écriture, ce titre abracadabrant:
MANUEL DU PARFAIT CAISSIER. EN FUITE!
Puis, sans se rendre compte que, dans son enthousiasme, il parlait tout haut:
–J’espère que c’est trouvé cela, continua-t-il. Une bonne épigraphe, maintenant, digne de ce titre affriolant et qui-attire l’attention de tous ceux qui ont un caissier, c’est-à-dire une caisse et par conséquent de l’argent. Tous les capitalistes, la tribu d’Israël en tête, y passeront; il faut y joindreles nombreux employés qui ne sont retenus au rivage que parce qu’ils ignorent la façon de s’y prendre. Si mon manuel ne se vend pas à cent mille exemplaires, c’est que l’amour des richesses est mort et que le bien d’autrui ne tente plus personne. Mais voyons l’épigraphe. Ah! j’y suis.
Et naïvement, persuadé qu’il venait de trouver une chose excellente, il écrivit:
La considération n’est que l’estime des sots!
Nous ne suivrons pas Théobald de Boulingrin dans la confection de son Manuel du parfait caissier qui lui prit toute une semaine.
Lorsque, le lendemain de la vente du mobilier d’Achille de Clamelle, le chevalier se présenta à l’hôtel de Bade, vers onze heures du matin, les premières paroles qu’il adressa au comte furent:
–Prête-moi un louis!
–Mon cher Boulingrin, M. Lepeintre, le commissaire-priseur, ne me donnera de l’argent que ce soir, et je suis à sec.
–Ah! diable!
–Oui, et je t’invite à dîner; tu seras content, je ferai bien les choses, nous irons au café Anglais.
–J’aimerais mieux la moitié en argent, surtout tout de suite, je n’ai pas déjeuné.
–Et c’est pour cela que tu me demandais un louis?
–Parbleu, je ne suis pas numismate et je ne collectionne pas les médailles à l’effigie de nos rois. Donne-moi cent sous, je t’en prie, et je reviendrai dans une heure, après avoir déjeuné, car j’ai à te proposer une affaire magnifique.
–Honnête?
–Industrielle!
–Déjeune ici.
–Je ne demande pas mieux.
Un quart d’heure après, le comte et Boulingrin étaient attablés en face l’un de l’autre, devant deux douzaines d’huîtres auxquelles devaient succéder, arrosés, pour suivre le sauterne, d’une excellente bouteille de Bordeaux, une omelette aux fines herbes, baveuse et dorée, puis des rognons au Champagne.
–Tu peux parler, j’écoute, dit Achille.
–Non pas; mangeons d’abord, chaque chose doit avoir son heure, ton déjeuner me semble devoir être digne de toute mon attention et mon idée étant digne de toute la tienne, je ne te la développerai que lorsque le café et les liqueurs nous aurons été servis.
–Comme tu voudras.
Cette conversation et la demande d’argent qu’avait adressée Boulingrin à Achille en entrant dans sa chambre, prouvent que le Manuel du parfait caissier… en fuite, n’avait pas aussi bien réussi que son auteur l’espérait.
Disons à leur louange que les éditeurs, devant le manuscrit de Théobald de Boulingrin, étaient restés d’une froideur dans laquelle le mépris égalait la stupéfaction.
–Quels crétins! s’était dit notre homme, et comme la persévérance était la moindre de ses vertus, il avait serré son manuscrit dans un coin, sans s’en occuper davantage.
Lorsque le café fut versé:
–Y es-tu, maintenant? demanda Achille.
–Dès que j’aurai allumé un cigare, j’y serai absolument.
Le comte ne se fit pas prier.
–Tiens, lui répondit-il en passant son portecigares à Théobald.
Quelques secondes plus tard, après avoir lancé cinq ou six bouffées odoriférantes au plafond, Boulingrin prit la parole:
–Mon cher ami, dit-il avec gravité, je veux faire du diamant.
–Le grand œuvre! s’écria de Clamelle d’un ton railleur.
–Ne plaisante pas. Il y a là une affaire d’or, et, avec dix mille francs pour commencer, nous gagnerions promptement une fortune énorme. Il s’agit tout bonnement d’unir le cristal de roche le plus beau, au diamant le plus pur, à l’aide de la térébenthine.
–Je ne comprends pas du tout, interrompit Achille qui flairait déjà une affaire impossible.
–Mon cher ami, c’est pourtant bien simple, reprit Boulingrin. Sache qu’un beau diamant se divise en trois parties: la supérieure, la table; celle du milieu, le feuillet; et l’inférieure, la fusée. Nous les taillerons de façon.
–Non, interrompit Achille.
–C’est-à-dire nous les ferons tailler.
–Fort bien, mais pourquoi nous?
–Puisque tu seras mon commanditaire.
–Ah! tu as décidé cela, toi.
–Voyons, sceptique railleur, laisse-moi poursuivre et considère-moi tout simplement comme un homme de génie. Nous les ferons tailler de façon à n’avoir que des tables avec feuilletés sans fusée, et nous remplacerons celle-ci par du cristal de roche, le plus pur, invisiblement collé au moyen de la térébenthine dont j’ai parlé. Il y a là deux cents pour cent de bénéfice assuré.
–Et la prison, c’est évident.
–La prison, pourquoi la prison? Le commerce n’est-il pas libre?
–Oui, répondit Achille, et c’est justement pour respecter complètement cette liberté si respectable à tous les points de vue que je n’en veux pas faire.
–Comment, tu refuses?
–Absolument.
–Décidément tu n’entends rien aux affaires.
–Je l’avoue.
–La prison, répéta alors Boulingrin, en jetant avec force dans le foyer son cigare, qu’il avait laissé éteindre en expliquant au comte l’entreprise inouïe qu’il avait méditée, la prison! mais pour cela il faudrait qu’on puisse s’apercevoir du procédé! les lapidaires eux-mêmes y seraient pris, et en ne faisant que des bagues dont les griffes de la monture cacheraient la jonction du cristal et de la pierre.
–On irait droit en police correctionnelle, mon bon ami.
–Vraiment, je n’ai pas de chance, reprit Boulingrin, tu es le seul qui pourrait me commanditer et tu sembles faire des difficultés.
–Des difficultés? répéta Achille de Clamelle en se récriant, nullement; mais je refuse net d’entrer dans ton affaire.
–Depuis Galilée, tous les inventeurs ont été persécutés, je ne l’ignore pas.
–Adieu, homme de génie incompris.
–Adieu, capitaliste aveugle et pusillanime.
Et Boulingrin, haussant les épaules, fit ce ce qu’on appele, en style de théâtre, une sortie magnifique.
–Sapristi, se dit le comte, je ne sais quel est le forçat libéré qui a enseigné la morale à M. de Boulingrin, mais il lui a volé son argent.
Cette réflexion était à peine terminée que Boulingrin reparut.
–A quelle heure rentreras-tu après avoir vu ton commissaire-priseur?
–Passe à six heures ici, tu trouveras un mot à ton adresse chez le concierge.
–Bien sûr?
–Monsieur de Boulingrin, douteriez-vous de ma parole?
–Nullement; mais souvent l’homme varie.
Et sur cette réflexion philosophique, le chevalier Théobald se décida à quitter la place.
Lorsque la porte se fut définitivement refermée sur l’aigrefin:
–Si celui-là meurt dans la peau d’un honnête homme, j’en serai prodigieusement étonné, se dit le comte.
A l’heure dite, Boulingrin entrait chez le concierge.
–M. de Clamelle a dû vous remettre quelque chose pour moi? dit-il.
–En effet, monsieur, voici.
Et le concierge tendit une enveloppe légèrement gonflée par son contenu, sur laquelle le nom de Théobald était écrit.
–Merci, reprit ce dernier en la déchirant immédiatement en s’en allant.
Cinq billets de deux cents francs formaient le contenu de l’enveloppe.
–Cinquante louis, se dit Boulingrin; allons, décidément mon ami, le comte Achille de Clamelle est un galant homme.
Et imbu de cette idée qu’une tenue irréprochable peut aider puissamment un homme intelligent à faire fortune, le chevalier Théobald se mit à méditer longuement sur le choix d’un maître tailleur digne en tous points de sa confiance car il se promettait d’étonner le comte par sa tenue nouvelle, ignorant qu’Achille avait loué un appartement meublé dans le faubourg Saint-Germain le même jour.
N’ayant plus besoin des services de Boulingrin, le comte avait eu soin, en quittant l’hôtel de Bade, de donner ordre de ne point indiquer son adresse à l’aventurier et de lui dire, s’il se présentait, qu’il était parti pour un long voyage.
Boulingrin ne fréquentant nullement le même monde que de Clamelle, il le perdit de vue complètement à cette époque.
Achille se mit à vivre modestement pendant six semaines; il se rangea de telle sorte que le marquis Anselme lui-même eût été véritablement édifié par sa façon d’être. Mais certaine rencontre d’un de ses anciens compagnons de plaisir que fit le jeune comte le relança dans le tourbillon, et la plus grande partie de la somme qu’il possédait par la vente de son mobilier, fut dévorée en peu de temps.
Un soir que par hasard Achille avait fait sa caisse, il constata que s’il ne prenait pas immédiatement un parti violent, il se trouverait, dans un délai relativement assez court, complètement à sec.
Il hésitait entre plusieurs projets lorsque l’idée de se rapprocher du marquis de Clamelle lui vint.
De là à écrire à André:
«–Je suis las de Paris, me veux-tu pour hôte?» il n’y avait qu’un pas.
La réponse de Sergent de Clamelle n’était pas douteuse.
Courrier par courrier, elle arriva à Achille aussi favorable que celui-ci pouvait la souhaiter.
«–Ma maison est la tienne, viens quand tu voudras, je t’attends impatiemment et Geneviève aussi.»
–Geneviève! répéta le comte après avoir lu, la belle Geneviève!
Et après s’etre adressé un regard satisfait dans une glace qui se trouvait devant lui:
–Geneviève! répéta-t-il, sous l’empire d’une impression indéfinissable.
II
EN CHASSE
Table des matières
Ce n’était pas sans avoir consulté sa jeune femme qu’André avait ouvert sa maison au comte Achille.
L’amour inspire le goût de la solitude; mais le sentiment qui unissait Geneviève à Sergent de Clamelle était, on le sait, d’une toute autre nature.
Aussi accueillit-elle favorablement la demande d’Achille, dès qu’André la lui transmit.
Et le lendemain même, elle prit les dispositions nécessaires à l’installation du comte aux Pommiers.
L’habitation assez vaste se prêtait admirablement, du reste, aux exigences de l’hospitalité.
On transporta quelques meubles, qui vinrent s’ajouter à ceux des deux chambres que la jeune femme proposa de mettre à la disposition d’Achille afin de lui constituer un logis confortable sous tous les rapports, et on y réussit à merveille.
Deux jours après, Achille arriva.
–Tu agis en véritable frère avec moi, dit-il en embrassant André, je ne l’oublierai jamais.
–Je ne fais pour toi, mon cher Achille, que ce que je crois fermement que tu ferais pour moi si nos rôles étaient intervertis.
–Oh! pour cela, sois-en sûr.
Puis, se tournant vers Geneviève, qui se tenait sur le seuil du salon du rez-de-chaussée, car l’accolade des deux cousins avait eu lieu dans le corridor d’entrée:
–Pardonnez-moi, ma chère cousine, j’étais tout à André et je n’avais pas eu l’honneur et la faveur insigne d’apercevoir votre ravissant visage.
–Si vous débutez ainsi, répliqua Geneviève en rougissant quoiqu’elle eût pris un ton gai pour répondre au comte de Clamelle, nous ne pourrons souvent causer ensemble.
–Et pourquoi cela?
–Parce que je hais les compliments.
–Dieu me garde de vous en faire, je ne dis que des vérités. Donnez-moi une bonne poignée de main à l’anglaise, afin de me prouver que vous ne m’en voulez pas; consentez-vous?
–A l’anglaise! répéta Geneviève, et riant, elle tendit sa main à Achille.
–Embrasse-la donc, ajouta André en le poussant vers elle.
–Ah! cousine, reprit immédiatement le comte, il faut me le permettre, la femme doit obéissance à son mari.
–Oh! certainement, ajouta Geneviève de la façon la plus naturelle du monde, en tendant son front au cousin d’André.
Achille y posa ses lèvres avec une chasteté relative, car il trouva un charme extrême dans le baiser que le docteur lui permettait de donner à la ravissante créature qui se nommait Geneviève.
Ils rentrèrent tous les trois dans le salon et se mirent à causer le plus amicalement du monde.
André et Geneviève étaient ravis de voir Achille de Clamelle aux Pommiers, et celui-ci n’était pas moins satisfait qu’eux de s’y trouver.
La chasse venait de s’ouvrir, ce fut une grande distraction pour le comte dans les premiers temps, et quoiqu’il se plût beaucoup entre André et Geneviève, on comprend aisément qu’un viveur ne passe pas brusquement du boulevard des Italiens au fond d’une campagne normande paisible et retirée, sans éprouver certain vague regret qui se travestirait bientôt en une impérieuse nostalgie s’il ne la combattait pas énergiquement en usant de toutes les ressources champêtres.
Souvent Geneviève faisait de la musique aux chasseurs; puis Achille lui parlait de Paris, lui racontait la grande ville de façon à l’intéresser vivement, elle qui ne l’avait aperçue, de son regard virginal, qu’à travers les grilles du couvent.
Un jour que le comte entraîné par ses souvenirs, était entré dans certains détails légèrement scabreux que toute femme mariée peut entendre, mais que Geneviève n’avait pas compris, André, dès qu’il fut seul avec Achille, lui dit:
–Mon cher Achille, ne te formalises, pas je te prie, de la prière que je vais t’adresser, mais tu me ferais un énorme plaisir en n’abordant aucun sujet qui puisse faire rougir Geneviève.
–C’est entendu; mais je ne m’attendais guère à te voir m’adresser cette recommandation, car il me semble que je n’ai rien dit devant ma cousine, qu’une femme mariée, si chaste qu’elle soit, ne puisse entendre, mon cher André.
Sergent de Clamelle ne voulait pas entrer dans la moindre explication.
–C’est vrai et cependant je te supplie de ne plus recommencer, répondit-il.
Un sourire railleur parut sur les lèvres du comte.
–Je t’en supplie, répéta André d’un ton poli, mais ferme.
–C’est entendu, vilain jaloux.
–Jaloux, moi?
–Eh! sans doute, quel autre sentiment qu’une jalousie féroce, mon cher Othello, pourrait te faire me prier de ne plus parler devant la future mère de tes enfants, des choses qu’on entend partout, même au théâtre?
–Geneviève n’y est jamais allée.
–Cela te regarde. Allons, bonsoir, et comme disent les enfants, je ne le ferai plus, je te le promets.
–Merci.
Ils se quittèrent.
–Sapristi, se dit Achille lorsqu’il fut seul, quel original et en quoi ai-je pu motiver ses observations? Geneviève ne serait-elle qu’une bégueule comme on en voit peu? Non, elle a trop d’intelligence, elle est trop artiste pour cela; ce n’est pas elle que je dois accuser, mais André, et, comme je le lui ai dit, en agissant comme il l’a fait, il ne pouvait être mû que par une jalousie poussée au dernier des points. Ah! j’étais loin de me douter que j’avais affaire à un véritable tigre du Bengale, car, s’il a l’air d’avoir pour sa femme une affection profonde, il ne me paraît guère bien amoureux d’elle, ce qui est plus inexplicable encore que tout le reste, car elle est bien belle, Geneviève, oh! oui, bien belle!
L’incident n’eut pas de suite.
Cependant Achille, qui était taquin, le rappelait de temps en temps par une raillerie, mais André affectait de ne point la remarquer.
En dehors de cela, aucun nuage n’existait entre les hôtes des Pommiers, et Achille s’était résigné à sa vie nouvelle, dans laquelle il avait fini par trouver un charme véritable, dont il n’avait pas encore analysé la cause, mais dont il goûtait avec une satisfaction marquée, les agréables effets.
Certain soir qu’ils causaient intimement tous les trois devant la cheminée, dans laquelle brillait un feu clair, qu’alimentaient de grandes bûches de bois sec:
–Ainsi vous ne regrettez pas Paris, mon cousin? demanda Geneviève au comte.
Aucunement, je vous le jure, mes amis. Va, mon cher André, tu peux bien dire au marquis la première fois que tu le verras, que je suis corrigé et qu’à mon grand étonnement j’ai découvert qu’au lieu d’être fait pour les plaisirs fiévreux et la vie à grandes guides, je suis tout bonnement né pour l’existence la plus paisible et la plus pratriarcale.
–Sois certain, mon cher Achille, que le marquis sera le premier à apprendre de ma bouche ta conversion complète.
–Vous êtes vraiment bien bons pour moi tous les deux, reprit Achille, et je voudrais pouvoir vous témoigner ma reconnaissance par tous les moyens possibles. Que n’avez-vous un enfant, par exemple! avec quelle joie je serais son parrain!
–Le curé ne veut pas, dit André d’une voix émue. Et comme, stupéfait par cette réponse, le comte se tournait vers lui pour lui adresser quelq ue raillerie bien mordante, André lui fit signe de se taire.
–Décidément, se dit Achille en respectant le désir du docteur, cela devient vraiment ridicule, et je finirai par ne plus oser ouvrir la bouche.
Geneviève n’avait rien remarqué.
Elle avait accueilli l’accusation que son mari avait lancée contre le curé le plus naturellement du monde, et l’avait même approuvée par un léger signe d’acquiescement.
Tout cela était tout au moins fort singulier.
Le comte s’attacha pendant quelque temps à cette pensée; puis, rien ne modifiant l’état des choses, il s’y habitua.
Chaque jour, Geneviève se montrait plus affable envers lui, allant au-devant de tous ses désirs, l’écoutant avec une attention marquée, ayant pour lui, non les égards d’une cousine aimable, mais d’une sœur aimante et devouée.
Les prévenances de la jeune femme étaient si visibles qu’Achille se dit un jour:
–Sapristi! si ce n’était pas madame André Sergent, voilà une blonde colombe que je croquerais avec une ivresse sans égale.
Le marquis Anselme était pendant ce temps à la cam pagne, chez la comtesse de Saint-Till.
Il revint à Clamelle pour y chasser pendant quelques jours.
Le parc renfermait bon nombre de chevreuils et des lièvres en abondance; de plus, il avait servi de refuge aux compagnies de perdreaux des environs, lesquelles y étaient venus chercher un abri contre les chasseurs qui les poursui vaient de tous les côtés aux alentours.
Quant aux lapins, leur profusion était telle qu’elle constituait presque un désastre.
André fut invité par le marquis, et il s’empressa de se rendre au château afin surtout d’y plaider auprès d’Anselme la cause du comte; tous les attraits de la chasse de Clamelle disparaissant pour lui, devant ce devoir.
Lorsqu’il revint aux Pommiers, il était radieux.
–Victoire! cria-t-il à Achille du plus loin qu’il l’aperçut.
–Tu as été le roi de la chasse?
–Il s’agit bien de cela! le marquis m’a permis de t’amener à Clamelle chasser avec nous.
–Quand cela? demanda vivement Achille, sans chercher à dissimuler la profonde satisfaction que lui faisait éprouver cette nouvelle,
–Dans trois jours.
–Nous irons, n’est-ce pas?
–Garde-toi d’en douter.
Puis le lendemain, reprenant cette conversation, André ajouta:
–Je dois avouer, mon cher Achille, que ce n’a pas été sans peine que j’ai amené notre oncle à te rouvrir sa maison. Ne te formalises pas de m’entendre te le dire, il importe que tu saches parfaitement sur quel terrain tu vas te trouver.
–Tu as dû faire pour le mieux, parle franchement, je comprends toute la portée de ta démarche et l’apprécie à sa juste valeur, car je connais trop mon oncle pour ne pas me faire une assez juste idée de ce qui a dû se passer entre vous.
–En ce cas, écoute-moi. Lorsque je me suis hasardé à prononcer ton nom, M. de Clamelle a voulu changer immédiatement de conversation, mais j’étais parfaitement résolu à remplir le but principal de mon séjour chez lui. J’ai raconté ta vie depuis que tu es aux Pommiers, et lui ai dit tes excellentes dispositions, le peu de regret que Paris et tes compagnons de plaisir t’inspirent; puis sans chercher à le faire forcément modifier sa façon d’être vis-à-vis de toi, je lui ai parlé du mauvais effet que ton absence pouvait produire sur ses invités qui n’ignorent pas que tu es mon hôte.–Ma présence à Clamelle appelle naturellement celle d’Achille, ai-je ajouté, et si j’y revenais seul encore on pourrait donner à l’exclusion de mon cousin, une interprétation qui jetterait sur plus de défaveur que tous ses torts envers vous ne comportent.–Eh bien, me répondit le marquis après quelques instants de réflexion, amène Achille, et s’il persévère dans la voie du bien et de la raison, je ne dis pas que je ne reviendrai point pour lui ce que j’étais jadis.
–Tu es vraiment un ami sûr et dévoué, mon cher André, reprit Achille en serrant la main du docteur.
–N’aurais-tu pas agi de même pour moi?
–Oh! certainement.
–Eh bien alors, ma conduite est des plus simples.
Le dîner se ressentit comme gaieté de ce qui s’était passé entre les deux cousins.
Geneviève leur demanda tout naturellement la cause de leur charmante humeur.
En peu de mots, Achille la mit au courant.
–Tu dois être enchanté d’avoir réussi, dit Geneviève à son mari.
–Ravi, ma chère amie, car je suis certain que bientôt le marquis rouvrira ses bras à Achille et alors, pour se montrer vraiment digne de l’affection de M. de Clamelle, il faudra que ce cher cousin choisisse une belle et noble jeune fille dont il fera la compagne de sa vie.
–Me marier? demanda le comte que cette perspective n’enchantait que médiocrement.
–Songeriez-vous à nous quitter, M. le comte? reprit Geneviève d’une voix légèrement altérée, qui témoignait de l’émotion qu’elle éprouvait tout autant que la légère pâleur qui venait brusquement d’envahir ses traits, depuis quelques instants.
–Comme tu es émue, mignonne! lui dit André qui savait lire sur le visage de sa fille, comme dans un livre ouvert.
–J’en conviens.
–Et pourquoi?
–Je ne sais trop, l’idée que notre cousin pourrait nous quitter bientôt, sans doute.
–J’espère bien que si Achille se mariait, il ferait en sorte de devenir notre voisin. Il y a quelques jours encore, Me Duval, que j’ai vu au Petit-Andelys, me parlait du château de Martot qui est à vendre, près d’ici.
–Allons, bien, interrompit gaiement le comte, me voilà déjà marié et ton voisin.
André ne répondit pas, il regardait Geneviève, et Geneviève n’avait point changé de visage, même en apprenant que le mariage ne ferait que changer leurs relations avec Achille, sans les interrompre.
–Nous avons bien le temps de penser à cela, reprit le comte, songeons d’abord à reconquérir l’amitié de mon vieux bougon d’oncle.
Ces paroles rassérénèrent la physionomie de la jeune femme, à la grande satisfaction d’André, qui oublia bientôt ce qui venait de se passer.
Le surlendemain, à huit heures du matin, le docteur et le comte montèrent en voiture pour se rendre au château de Clamelle; lorsqu’ils y arrivèrent, quelques chasseurs qui les avaient devancés se promenaient devant le perron où stationnait un break qui devait conduire les tireurs aux remises de la plaine, dans lesquelles plusieurs battues allaient avoir lieu.
Sergent de Clamelle descendit de voiture suivi par le comte.
–Voilà André, dit le marquis dès qu’il l’aperçut, d’une voix assez haute pour qu’elle arrivât jusqu’aux oreilles des deux cousins.
On se salua.
–Bonjour, mon oncle, hasarda le comte.
–Bonjour, Achille, répondit Anselme, mais sans tendre la main au jeune homme.
Et il s’éloigna aussitôt pour parler au cocher qui attendait, les rênes en main, que les chasseurs eussent pris place dans la voiture pour lancer ses chevaux sur la route des remises.
André présenta Achille aux invités qu’il ne connaissait pas, entre autres à M. Mercier, le maire des Andelys.
–Nous partons! en voiture, messieurs! reprit le marquis au bout de quelques instants, en revenant vers ses hôtes.
Tout le monde s’apprêta à obéir à cet ordre.
–Froid accueil! dit Achille à voix basse à Sergent de Clamelle en désignant le marquis d’un clin d’œil.
–Tu es dans la place, c’est l’important.
–Oh! j’ai de la patience.
Quelques secondes après, on partit.
On était dans les derniers jours d’octobre.
Un ciel gris faisait ressortir les teintes variées du feuillage qui, encore épargné par les gelées blanches, ne jonchait la terre que dans une proportion restreinte, des pluies assez abondantes l’ayant empêché pendant l’été, d’être brûlé par les rayons du soleil.
Les taillis des remises étaientencore feuillus, ce qui devait nécessiter de la part des chasseurs, une prudenee extrême non seulement au point de vue des rabatteurs, mais encore au point de vue de leur sécurité personnelle.
La voiture s’arrêta et les tireurs pénétrèrent dans la remise où les rabatteurs attendaient avec les gardes du marquis. L’impatience était le sentiment général; aussi, tandis que sous la direction des gardes les rabatteurs se disposèrent à battre le fourré, les chasseurs se placèrent à une certaine distance les uns des autres dans les chemins qui l’entouraient.
Au signal que donna le marquis, les fusils de ses compagnons s’élevèrent et leurs yeux devinrent attentifs, afin de faire feu sur le gibier aussitôt qu’il se montrerait.
Bientôt le brrr! brrr! dont les rabatteurs accompagnent leurs coups de bâton sur les branches et dans les touffes d’herbes se fit entendre et les coups de feu partant alternativement de tous les côtés firent rouler à terre un certain nombre de lapins mortellement menacés de toute part.
Trois ou quatre battues firent de nombreuses victimes; on les comptait par dizaines et ce beau résultat avait mis en goût tout le monde.
Le dernier fourré de la remise restait à explorer.
Moins grand que les autres, il formait un carré dont trois côtés devaient être entourés par les tireurs, tandis que le quatrième servirait d’entrée aux rabatteurs.
Achille était placé à un des coins, ayant sur les deux routes, à la jonction desquelles il se trouvait, un chasseur à vingt pas de lui; celui de droite était M. Mercier.
L’épaisseur du taillis en cet endroit bornait énormément l’horizon des tireurs; mais comme ils savaient qu’un chevreuil se trouvait dans ce fourré, tout à l’espoir de l’abattre, ils ne s’occupaient nullement de ce détail.
Les détonations recommencèrent de plus belle.
–Chevreuil! cria bientôt un rabatteur.
–Chevreuil! répéta un de ses camarades.
En ce moment Achille tira sur un lapin sorti du fourré d’à-côté qui, affolé de terreur, cherchait un refuge dans la partie battue où probablement se trouvait son terrier.
L’animal avait bondi; certainement il était touché, néanmoins il avait continué sa route en se traînant, malgré sa blessure. Poussé par l’ardeur de la chasse, le comte quitta imprudemment sa place et fit quelques pas vers la gauche où il entra dans le fourré afin d’y découvrir sa dernière victime.
–Chevreuil! cria-t-on.
–Chevreuil! chevreuil!
Deux coups de feu se firent entendre presque immédiatement.
Puis un cri de douleur.
–Ah!
Le chevreuil manqué par le premier tireur qui l’avait aperçu, venait de traverser la route où le marquis Pavait étendu en le blessant mortellement à l’épaule.
–Bravo!
–A moi! répéta la voix qui avait poussé le «ah!» plaintif.
–Il y a quelqu’un de blessé, cria un des tireurs.
Un mouvement général eut lieu.
–Le beau coup de fusil!
–Il s’agit bien de cela.
–Un blessé! cria un des gardes à son tour.
–Un blessé! répéta-t-on en se précipitant vers l’endroit d’où le cri était parti au moment où le garde aidé par un rabatteur, ramenait sur la route Achille de Clamelle qui s’était évanoui après avoir reçu dans le côté, le premier coup de feu destiné au chevreuil.
–Oh! mon Dieu! s’écria André en tombant à genoux près du comte.
–Achille! fit le marquis en pâlissant.
L’émoi était général, tout le monde parlait à la fois, les gardes, les chasseurs et les paysans qui formèrent un cercle autour du comte, dont on avait appuyé le haut du corps contre un arbre.
André s’empressait de mettre à nu la blessure de son cousin.
–Silence, messieurs, je vous prie, dit le marquis en se plaçant auprès de Sergent de Clamelle.
Il y eut quelques secondes d’anxiété.–
En ce moment Achille rouvrit les yeux.
–Je réponds de lui, dit le docteur.
–Dieu soit loué! s’écria M. Mercier.
–Souffres-tu beaucoup? demanda André à ce dernier.
–Pas trop, répondit-il après un effort. C’est ma faute, j’avais quitté ma place et je ne puis accuser que moi, ajouta-t-il en s’adressant à M. Mercier qui, pâle et muet, l’enveloppait dans un regard terrifié; car c’était lui dont le plomb avait atteint Achille.
–Quelle imprudence! reprit M. de Clamelle d’un ton qui témoignait de la vive émotion que l’accident dont Achille était la victime lui faisait ressentir.
Le comte était fort pâle, lesang coulait assez abondamment de sa blessure.
–Que de sang! remarqua un des invités d’Anselme.
–C’est surtout ce qui me rassure, je ne crains pas l’hémorragie interne; voyez, du reste, aucune hémoptysie ne se produit, les lèvres restent sèches, objecta Sergent de Clamelle.
Puis, s’adressant à Achille:
–Tu ne te sens pas le goût du sang dans le gosier?
–Non, répondit le comte d’une voix faible.
–Je vous le disais bien, messieurs, reprit André, qui, ayant tiré son mouchoir de sa poche, le transformait en bandelettes à l’aide d’un couteau, afin de faire un pansement provisoire.
Un ruisseau coulait à quelque distance, bordant la remise où se passait ce drame.
Un des rabatteurs rapporta de l’eau dans sa casquette; André se mit à laver la blessure en disant aux paysans:
–Mes amis, cassez-moi de grosses branches pour faire un brancard.
Tout le monde se mit à la besogne, pendant que le médecin continuait ses soins au blessé.
Le brancard fut rapidement confectionné; on relia les traverses principales par de petites branches, sur lesquelles on fit un lit de feuilles mortes dont on tripla l’épaisseur du côté de la tête pour lui improviser un coussin, et André étendit sur le tout un makintosch de chasse que contenait sa gibecière.
Cela terminé, on déposa le comte sur cette couche portative que quatre hommes saisirent et enlevèrent aussitôt sur leurs épaules, en usant de toutes les précautions que leur indiqua Sergent de Clamelle.
–Aux Pommiers, dit alors celui-ci.
–Pourquoi pas au château? demanda le marquis.
–C’est trop loin, monsieur le marquis, j’ai hâte de sonder la plaie.
–Oui, vous avez raison, mon cher André, d’autant mieux que vos soins lui seront constamment utiles et qu’il vous serait difficile et pénible sans doute de quitter votre femme.
Puis s’adressant aux paysans:
–Que quatre d’entre vous veuillent bien suivre ces braves gens afin de les relayer en route, ajouta M. de Clamelle en désignant les porteurs du brancard.
Le marquis était adoré, sa générosité était proverbiale.
–Moi, moi! crièrent-ils tous.
–Les plus forts et ayant la même taille, répliqua Anselme pour les mettre d’accord.
Quelques instants après le cortège sortait de la remise pour gagner la route qui menait aux Pommiers.
–Messieurs, dit le marquis à ses invités, je ne chasserai plus aujourd’hui, mais rien ne vous empêche de continuer.
Personne n’accepta cette offre, et, sur l’ordre de M. de Clamelle un des gardes partit pour le château, afin de dire au cocher de revenir immédiatement avec le break, chercher les chasseurs.
En attendant, ceux-ci voulurent suivre le blessé jusqu’à mi-chemin de la demeure d’André.
C’était une marque d’intérêt toute naturelle à laquelle le marquis ne fut pas insensible.
–Je vous remercie pour mon neveu, messieurs, dit-il.
La route se fit lentement et dans un silence presq ue absolu; chacun éprouvait un réel sentiment de tristesse, car il est touj ours navrant de voir une partie de plaisir se terminer tragiquement.
Arrivé à l’endroit où le marquis et ses invités devaient revenir sur leurs pas, M. de Clamelle leur dit:
–Je ne serai tranquillisé qu’après le sondage de la plaie: messieurs, veuillez donc m’excuser et me permettre de vous quitter pendant quelques heures: je tâcherai d’être de retour pour déjeuner avec vous à Clamelle.
Et s’adressant à un de ses gardes-chasse, qui avait sui vi le brancard comme tout le monde:
–Christophe, lui dit-il, tu monteras sur le break à côté du cocher et aussitôt que vous serez rentrés, tu lui diras de venir me prendre immédiatement aux Pommiers, avec le coupé.
–Bien, monsieur le marquis.
–Ah! reprit celui-ci, dis aussi au cocher du docteur qu’il peut rentrer chez son maître, mes neveux ne devant pas revenir au château aujourd’hui.
Le brancard avait été déposé sur la route par ses porteurs; les quatre hommes qui devaient prendre leur place n’attendaient qu’un ordre d’André.
Au lieu de le donner, celui-ci s’approcha de M. de Clamelle.
–Monsieur le marquis, veuillez être assez bon pour me rendre un service, dit-il.
–Lequel, mon cher André?
–Prenez les devants, précédez-nous aux Pommiers et veuillez préparer Geneviève au triste spectacle qui va s’offrir bientôt à ses yeux.
Et du geste le docteur désigna le blessé, qui pâle, les yeux fermés, immobile, semblait, sous l’empire d’une vive souffrance, rester complètement étranger à tout ce qui se passait autour de lui.
–De grand cœur; il ne faut pas que votre femme éprouve une frayeur trop grande; vous avez bien fait de songer à cela et je cours aux Pommiers.
Disant ces mots, Anselme serra la main d’André et aussitôt il s’éloigna d’un pas hâté vers la demeure de Sergent de Clamelle.
Celui-ci laissa prendre au marquis une avance de dix minutes, puis il donna le signal du départ.
Une demi-heure après, le marquis franchissait la grille des Pommiers.
Il demanda au premier domestique qu’il rencontra à être immédiatement introduit auprès de Geneviève.
–Madame est sortie avec la mère Laude, répondit ce dernier.
–Pour longtemps?
–Je ne sais, monsieur le marquis; ces messieurs sont partis pour la chasse ce matin; se trouvant seule, madame est allée aux Andelys voir ses pauvres.
–C’est bien.
–M. le marquis ne désire pas entrer au salon?
–Non.
Et M. de Clamelle retraversa le jardin, regagna la route et alla au-devant d’André qu’il rejoignit bientôt.
–Votre femme est aux Andelys, lui dit-il, vous n’avez rien à craindre pour elle.
–Hâtons-nous de devancer son retour, dit André.
Le cortège continua sa route aussi rapidement que le permettaient les précautions nécessitées par l’état du blessé.
Le nombre des personnes qui le formaient s’était accru, au fur et à mesure qu’il avançait sur la route, des curieux qu’elles avaient rencontrés.
Quelques-uns d’entre eux, après s’être informés de ce qui était arrivé, continuaient leur chemin devançant le groupe qui entourait le brancard sur lequel le comte était étendu.
Le cortège entra aux Pommiers.
Arrivés devant la porte principale de l’habitation, les porteurs mirent le brancard à terre et on se disposait à saisir le blessé pour le monter dans sa chambre, lorsque, franchissant le cercle des assistants, Geneviève pâle, haletante, parut tout à coup en poussant un cri terrible:
–Ah! mort! Achille est mort!
Et, défaillante, elle se laissa choir dans les bras d’André, qui, dès qu’il l’avait aperçue, s’était élancé vers elle.
En revenant des Andelys, Geneviève et la mère Laude avaient rencontré un paysan qu’elles connaissaient.
Celui-ci, en les apercevant, n’avait rien eu de plus pressé que de les aborder en s’écriant:
–Ah! madame Sergent, quel malheur!
–Un malheur?
–Oui, à la chasse, chez M. le marquis.
–Ciel, mon mari?
–Non, un autre chasseur, je viens de le voir étendu sur un lit de branches, le docteur l’a fait transporter aux Pommiers, il paraît que c’est arrivé dans les remises en tirant un chevreuil.
–Courons, mère Laude, on peut avoir besoin de nous, reprit vivement Geneviève, et s’adressant au paysan elle ajouta:
–Merci, mon ami.
Les deux femmes hâtèrent le pas.
–En voilà un terrible plaisir, maugréait la mère Laude; mais aussi pourquoi s’amuser à tuer de pauvres bêtes bien douces, comme les lièvres, les chevreuils, qui ne font de mal à personne?
Geneviève était trop émue pour parler.
Depuis qu’elle savait qu’un blessé était aux Pommiers, elle se sentait en proie à une terreur vague qu’elle ne pouvait surmonter.
Certes, la pensée que la victime de l’accident était le comte Achille de Clamelle ne lui était pas venue; mais néanmoins, elle se sentait dominée par un pressentiment vague qui la remplissait d’une indéfinissable terreur.
Pour abréger la route, au lieu de suivre le chemin qui conduisait à l’entrée principale des Pommiers, c’est-à-dire à la grille, elles s’engagèrent dans celui qui menait à la porte charretière par laquelle étaient entrées, le soir de l’envahissement du jardin par Antoine Bouron et ses amis, les voitures qui les avaient amenés chez Sergent de Clamelle
C’est ainsi qu’elle était arrivée au moment où les porteurs du brancard sur lequel Achille était étendu, s’arrêtaient devant l’entrée de l’habitation.
Le brancard était encore élevé lorsque la jeune femme avait pénétré dans le jardin.
Malgré la distance qui l’en séparait, d’un seul regard elle avait reconnu le comte et aussitôt, mue par une indescriptible émotion, elle s’était élancée, presque défaillante, jusqu’auprès du blessé, dont l’excessive pâleur et la complète atonie lui avaient fait pousser ce cri terrible:
–Ah!mort!Achille est mort?
–Non, rassure-toi, je réponds de lui, ma pauvre Geneviève, lui dit André avec une affectueuse fermeté.
–Bien vrai? reprit la jeune femme, dont le visage se rasséréna immédiatement.
–Je te le jure!
Geneviève ne douta plus, André avait parlé.
Elle se redressa et s’apprêta à unir ses soins à ceux que son mari allait prodiguer à son cousin.
Cette scène ayant été fort rapide, la plupart des assistants n’y attachèrent qu’une médiocre importance; les autres, occupés du blessé, Pavaient à peine remarquée; seul, le marquis de Clamelle l’avait suivie avec une attention extrême, cherchant à deviner sur le visage de Geneviève, toutes ses impressions.
Pendant que l’on faisait entrer le brancard dans la maison pour transporter le blessé dans sa chambre, tout en le suivant, Anselme de Clamelle fit la réflexion suivante:
–La femme d’André n’éprouverait-elle pas pour Achille autre chose que de l’amitié? Oh! s’il s’était fait aimer d’elle, je ne le lui pardonnerais jamais!
III
GENEVIÈVE
Table des matières
Le sondage de la blessure du comte, que Sergent de Clamelle opéra quelques instants après, confirma sa conviction qu’aucun organe vital n’avait été atteint et que la blessure d’Achille, quoique très grave, ne mettait pas ses jours en danger.
Les chevrotines avaient glissé sur les côtés, deux d’entre elles seulement avaient pénétré dans le corps du blessé.
La première était sortie sous l’omoplate droite sans causer de lésion grave, glissant sous la peau, l’autre fut extraite assez facilement par André.
Geneviève n’avait pas assisté à l’opération, malgré le désir qu’elle avait exprimé de ne pas quitter la place.
André, le marquis et un domestique de Sergent de Clamelle, qui aidait son maître, seuls étaient présents.
–Il en a pour trois semaines, un mois au plus, dit le docteur en rompant le silence que tous avaient gardé pendant l’opération.
Aussitôt M. de Clamelle, tandis que le docteur faisait le pansement de la blessure, rejoignit Geneviève.
–Eh bien? lui demanda-t-elle.
–Tout s’est bien passé, ma chère enfant, et nous n’avons rien de sérieux à redouter pour Achille.
–A-t-il beaucoup souffert?
–Je ne le pense pas.
–Il doit avoir un grand courage.
M. de Clamelle garda le silence pendant quelque temps.
–Vous avez beaucoup d’affection pour Achille, à ce que je vois, dit-il en enveloppant Geneviève d’un regar d scrutateur.
–Enormément, monsieur lemarquis, répondit-elle avec une franchise presque audacieuse par la sincérité de son accent.
–Ah! cela se voit, on dirait même que vous l’aimez autant que vous aimez André, reprit le marquis en appuyant sur chaque mot.
–C’est vrai, mais d’une toute autre façon.
M. de Clamelle la regarda encore, cherchant par la fixité de ses prunelles à faire baisser les yeux à la jeune femme; mais celle-ci supporta cet examen avec tant de calme, son visage conserva une si grande pureté d’expression, et resta si plein de franchise et de sérénité que le marquis, se méprenant complètement sur le sens des paroles de Geneviève, se dit:
–Ce n’est qu’une grande amitié, une fraternelle tendresse, je me suis trompé sans doute.
Quelques instants après, sa voiture étant arrivée, il prit congé du blessé, d’André et de sa femme et repartit pour rejoindre ses hôtes à Clamelle.
Dès cet instant, dire tous les soins dont Achille fut l’objet, serait chose impossible.
André et Geneviève se multipliaient pour l’entourer des prévenances les plus efficaces et les plus affectueuses.
Malgré l’assurance que son mari lui avait donnée, la jeune femme devait éprouver bien des angoisses.
La fièvre prit le blessé et le délire s’empara de lui.
Le docteur, qui savait à quoi s’en tenir, n’attacha pas plus d’importance à cette aggravation dans l’état d’Achille qu’elle n’en méritait thérapeutiquement; mais Geneviève, lorsqu’elle entendit le comte divaguer et vit sur son front perler une sueur froide, crut que la mort était proche, et son désespoir éclata avec une navrante éloquence.
–Il est perdu!
–Non, Geneviève.
–La science te trompe, André, mais mon cœur me fait voir l’horrible vérité. Cette fièvre, ce délire, c’est la mort. Ah! mon Dieu!
L’accent avec lequel la jeune femme avait prononcé cette dernière exclamation était si poignant qu’André, en proie à un soupçon subit, lui dit:
–Et s’il mourait?
–Ah! il me semble que je mourrais aussi!
Et comme ils étaient sortis de la chambre du blessé pour se livrer à ces réflexions en toute liberté, la jeune femme s’y élança de nouveau, en proie à un trouble extrême.
André était resté immobile, comme foudroyé.
La vérité venait de lui apparaître, vérité terrible, mortelle!
–Terre et ciel! elle l’aime d’amour! s’écria-t-il.
Et rassemblant toute son énergie, d’un pas fébrile, il s’en alla entr’ouvrir la porte de la chambre du comte sur le seuil de laquelle il s’arrêta livide, car, à quelques pas de lui, Geneviève, agenouillée près du lit d’Achille, avait saisi sa main qu’elle couvrait de baisers et arrosait de ses pleurs.
–Mon Dieu, balbutiait-elle au milieu de ses sanglots, prenez ma vie, mais épargnez la sienne!
Le blessé, les yeux à demi-clos, ne semblait pas s’apercevoir des caresses et des larmes de Geneviève.
Les yeux fixés sur un point vague, il agitait fébrilement les lèvres comme s’il voulait parler.
–Du diamant, murmura-t-il au bout de quelques instants, oui. Boulingrin a raison. quelle fortune. plus riche que Clamelle. je ferai du diamant pour Madeleine. une cagnotte de diamants. Amour sincère ou vénal, je te paierai des monceaux d’or.
Retirant sa main de celle de la jeune femme, il s’était soulevé et il agitait ses bras dans le vide.
Terrifiée, Geneviève, toujours agenouillée, suivait avec anxiété chacun de ses gestes et écoutait ses paroles, véritablement suspendue à ses lèvres.
–Buvons à Madeleine! continua le comte en élevant le bras droit comme si sa main tenait une coupe pleine.
–Madeleine! répéta Geneviève en se relevant. Quelle est cette femme?
L’effort que venait de faire Achille avait épuisé ses forces, il retomba, la crise était finie.
–Madeleine, reprit la jeune femme, et, se laissant tomber dans un fauteuil:
–Que je suis malheureuse! s’écria-elle.
Un monde de pensées venait de traverser le cerveau d’André depuis quelques instants.
Il avait deviné juste.
Le doute ne lui était plus permis, maintenant que le hasard venait de lui permettre de constater la nature du sentiment qu’éprouvait sa fille pour le comte.
Geneviève était jalouse; or, si l’amour est parfois exempt de jalousie, la jalousie n’existe jamais sans amour.
–Mon Dieu, se dit-il, j’espérais que cela n’arriverait jamais, mais cela est; l’implacable destinée étend sa main sur moi; l’amour est à la femme ce que la fleur est à la plante, ni la fleur, ni la plante ne peuvent vivre incomplètes sans s’étioler, et, dans la plénitude de la jeunesse ou du printemps, la nature les parfume également toutes deux, la première dans son cœur, la seconde au fond de sa corolle encore fermée! Ma fille aime Achille!
Il fit doucement quelques pas en arrière et feignit d’entrer chez le comte.
–Eh bien? demanda-t-il.
A la voix de son mari, Geneviève s’empressa d’essuyer ses yeux et s’étant levée, désignant le blessé du geste:
–Regardez, dit-elle, il vient encore d’avoir le délire.
–Que disait-il? demanda le docteur.
–Des paroles sans suite, incohérentes, il parlait de faire du diamant.
–Et puis?
Jamais Geneviève n’avait menti.
Cette question resta sans réponse.
L’avait-elle entendue? C’était probable, mais Sergent de Clamelle n’eût osé l’affirmer.
Néanmoins il se dit qu’un secret existait désormais entre sa fille et lui.
–Calme tes alarmes, ma chère Geneviève, reprit-il au bout d’un moment, je te jure que, pour rien au monde, je ne voudrais te tromper. Avant trois semaines, Achille sera sur pied.
–Je vous crois, André.
Elle lui disait vous très souvent depuis que le comte avait été blessé.
Sergent de Clamelle descendit au jardin; il avait besoin de grand air et de solitude.
La chambre qu’occupait Achille était celle où Suzanne de Clamelle, la mère d’André, était morte.
Arrivé dans l’allée qui bordait la maison, le docteur leva la tête vers les persiennes closes de cette chambre au travers desquelles on apercevait de la lumière.
Sa pensée aussitôt rétrograda; franchissant plus de trente années, il se revit enfant et se rappela qu’il avait jeté jadis sur ces persiennes un regard scrutateur rempli d’angoisses à cette époque.
Tout homme qui fait un retour sur le passé, l’embrasse dans son ensemble, d’un seul coup d’œil.
La perte de ses parents, le collège, Paris, ses études, Louise, le pensionnat de Geneviève, les bontés du marquis, le séjour chez Bouron, et enfin la phase si dramatique dans laquelle il venait d’entrer, repassèrent devant ses yeux.
–Ah! mon crime, le seul de toute ma vie, je l’expie bien cruellement, se dit-il enfin. J’étais trop heureux depuis la mort d’Antoine, il me semblait que le ciel lui-même me protégeait, j’avais tout oublié. Mon Dieu, faites que je me sois trompé, faites que le sentiment qu’éprouve mon enfant pour Achille ne soit pas cet amour impérieux qui domine tous les autres et devient une torture véritable si les obstacles se dressent devant lui.
Il marchait en adressant au maître de l’uni vers cette prière désolée.
Pendant quelques secondes il ne pensa plus ou plutôt ses pensées furent si nombreuses et si troublées qu’il lui fut impossible d’en discerner le vrai sens.
Par un effort suprême, il domina cet ouragan cérébral, et put bientôt se retrouver en face de lui-même et de la réalité.
Alors il se demanda ce qu’il devait faire.
Interroger Geneviève était chose impossible. N’était-il pas son mari?
Comment pouvait-il interpréter vis-à-vis d’elle ce qui se passait dans son cœur!
Pouvait-il dire:
–Jusqu’à présent tu t’es trompée, vierge innocente, et l’amour que tu ne connaissais pas encore est venu me vaincre en envahissant ton âme, car ce sentiment nouveau que tu éprouves est le plus sincère et le plus impérieux de tous; comme tu ne peux aimer, moi, vivant, ma pure et noble Geneviève, c’est ton âme, c’est ton cœur, c’est l’amour qui me condamnent à mourir. Effroyable torture, la vie me semblait si belle, j’étais si heureux, j’avais oublié même notre situation terrible. Ah! pourquoi Achille est-il venu?
Il s’arrêta sur cette pensée mauvaise, qu’il repoussa bientôt avec indignation.
–Eh! pardieu! continua-t-il, parce qu’il fallait qu’il vînt; si tu ne l’aimais pas aujourd’hui, lui; demain, tu en aimerais un autre. Je ne pouvais t’emporter dans un désert. Je devais prévoir ce qui arrive: c’est la loi de nature et mon châtiment.
Dès cet instant il fut bien convaincu que Geneviève appartenait moralement à Achille; mais, comme avec cette conviction s’était glissé dans son cœur un regret profond de la vie, de cette vie si remplie depuis que Bouron était mort et que Geneviève habitait les Pommiers, il avait, de temps en temps, de courts espoirs que, malgré toutes les preuves qu’il avait recueillies déjà, il s’était trompé non sur la nature du sentiment qu’avait inspiré Achille à sa fille, mais sur sa grandeur.
Néanmoins il ne faisait rien pour le combattre.
S’illusionnant sur les qualités du comte, il le considérait comme étant digne, sous tous les rapports, de devenir, alors qu’il ne serait plus, l’époux véritable, cette fois, de sa chère Geneviève, et, mû par les divers sentiments que nous venons de décrire, il la surveillait, tout en lui laissant une liberté absolue et en affectant de considérer comme les plus naturelles du monde, toutes les preuves de tendre intérêt que la jeune femme se complaisait à prodiguer au blessé.
La nuit elle se levait, revêtait sa robe de chambre et doucement, ses petits pieds glissés dans ses pantoufles à semelle de feutre, qui étouffaient le bruit de ses pas, elle se glissait près du bléssé, épiant son sommeil, qu’elle surveillait avec un dévouement d’une exquise tendresse, pendant de longues heures, blottie dans un large fauteuil placé au chevet du comte, dès que le repos que goûtait celui-ci ne lui semblait pas être privé de toute agitation.
Le malade, sans force encore, voyait une ombre errer autour de lui, un radieux visage se pencher sur le sien, sentait des tresses soyeuses effleurer son front et un souffle enivrant glisser sur ses lèvres sèches.
Etait-ce un bon ange, une fée compatissante ou quelque mortelle adorable, aussi bonne que belle, qui venait ainsi garder son sommeil? Il l’ignorait, car ses sens étaient encore sous l’empire de la fièvre et il ne reconnaisait pas encore la jeune femme.
Bientôt, une nuit qu’elle venait d’entrer et qu’il ne dormait pas, jouissant, grâce à une ataxie, la première complète qu’il eût éprouvée, d’une partie de ses facultés, pour la première fois:
–Geneviève! murmura-t-il, mais si faiblement que, malgré le silence qui régnait autour d’eux, elle ne l’entendit pas.
Puis, la voyant s’approcher de son lit, comme le faisait d’ordinaire la fée ou le bon ange qui avait traversé ses rêves incohérents, il ferma les yeux assez pour que l’inconnue pût croire qu’il dormait sans se douter qu’il épiait son moindre geste.
Elle s’avança et le regarda comme jamais il ne l’avait vue le regarder jusque-là.
–C’est Geneviève, reprit-il, Geneviève chez moi, au milieu de la nuit!
En ce moment, à l’aide d’un mouchoir de fine batiste qu’elle tenait à la main, la jeune femme essuya le front d’Achille, mais avec tant de précaution, d’une main si prévenante et si délicate, qu’aspirant le subtil parfum dont le tissu léger était imprégné, il lui sembla qu’on frôlait son visage à l’aide d’une fleur aux feuilles souples et légères.
Sous l’empire d’une sensation délicieuse, le blessé ne tarda pas à s’assoupir et Geneviève sortit de la chambre comme elle y était entrée, sans faire le moindre bruit.
Dès cet instant, une grande préoccupation s’empara de l’esprit du blessé, et elle aurait pu avoir la plus fâcheuse influence sur la marche de sa guérison si, au fond, elle n’eût été illuminée par la radieuse image de Geneviève.
Achille se demanda à quel sentiment il devait attribuer les soins si dévoués que lui prodiguait la jeune femme.
Et tout en s’avouant qu’il était fort improbable que ce fût l’amour, il se sentit d’abord plein d’une reconnaissance qui se changea en passion véritable, dès que ses forces lui revinrent un peu.
André l’observait tout autant que Geneviève et il ne tarda pas à remarquer, à certains détails qui eussent pu échapper à un œil moins clairvoyant que le sien, la transformation des sentiments du comte pour Geneviève.
Ce fut à la fois une grande joie et une profonde douleur pour Sergent de Clamelle.
L’indifférence d’Achille devait prolonger sa vie; mais, d’un autre côté, Geneviève ne méritait-elle pas d’être aimée avec autant d’ardeur et de sincérité qu’elle pourrait en témoigner à une âme poétique?
Son amour fatal pour Achille, à certains points de vue, assurait, franchement partagé, son bonheur dans l’avenir, et rien qu’à cette pensée, le père devait disparaître avec courage, emportant dans l’inconnu de la tombe, la suprême espérance que l’accomplissement de son devoir avait assuré le sort de son unique enfant.
Mais André n’était pas seul à avoir deviné l’amour de Geneviève pour Achille.
Depuis que celui-ci avait été blessé, le marquis de Clamelle était venu fréquemment aux Pommiers et petit à petit, les soupçons qu’il avait eus déjà sur les sentiments de la jeune femme pour le comte, s’étaient ravivés.
Ils finirent par prendre une telle force un jour qu’il avait passé près d’une heure au chevet du blessé avec Geneviève, tandis qu’André travaillait dans son cabinet, au rez-de-chaussée, qu’au moment où celui-ci le reconduisait jusqu’à sa voiture, M. de Clamelle lui dit:
–Faisons un tour de jardin d’abord, mon cher André.
–Très volontiers, répondit le docteur sans soupçonner à quel point l’intervention du marquis devait compliquer encore sa terrible situation.
Après être revenus sur leurs pas, le marquis et Sergent de Clamelle s’engagèrent dans l’allée qu’André et sa fille parcouraient au moment où Antoine Bouron et ses contre-maîtres avaient illuminé le jardin des Pommiers le soir du jour pendant lequel le drapier avait découvert dans le buvard de Louise, le secret de la naissance de Geneviève.
Le marquis et le docteur gardèrent d’abord le silence; André attendant que M. de Clamelle parlât, car un vague pressentiment lui disait que la promenade proposée par lui avait un autre but que celui de faire le tour du jardin dont presque tous les arbres étaient dénudés; et de son côté, le marquis cherchait à entamer le plus adroitement possible le point délicat qu’il voulait traiter.
Ordinairement, dans un cas semblable, on cause d’abord d’un autre sujet que de celui qu’on désire aborder.
Le marquis parla le premier.
–Notre malade va tout à fait bien, n’est-ce pas, André?
–Tout à fait, monsieur le marquis.
–Ta femme l’a soigné, ainsi que toi, avec un dévouement extraordinaire.
–Geneviève a un cœur excellent; elle se dévoue par instinct.
–Je la crois, en effet, très bonne personne, reprit le marquis.
Puis, après un temps:
–Trop bonne, ajouta-t-il.
–A son âge, les élans du cœur sont plus vifs que jamais.
–C’est parfois un danger.
Sergent de Clamelle garda le silence.
–Mon cher André, reprit le marquis au bout d’un moment, tu as toujours été un garçon studieux et rangé et ton existence fut exempte des écarts qui égarent généralement la jeunesse. Ton cœur est resté pur, naïf et bon, et tu dois, malgré toute l’expérience qu’a dû te donner ta profession, être ignorant de bien des choses de la vie. Tu es l’honnêteté, la loyauté même, et tes sentiments unis à cette ignorance qui honore ton caractère, te font juger les autres comme toi-même.
En s’exprimant ainsi, le marquis, qui s’était arrêté en commençant son discours, enveloppait Sergent de Clamelle dans un regard d’une affectueuse bienveillance.
–Je te parle en ce moment comme si tu étais mon fils. Je te considère comme tel. C’est même pour cela que je crois pouvoir aborder un sujet des plus délicats; mais nos liens de parenté, mon âge, l’estime et l’affection que j’ai pour toi, me font un devoir d’appeler ton attention sur un danger qui peut menacer ton bonheur dès demain, s’il ne le menace point déjà.
André avait écouté le marquis avec une certaine émotion qu’il s’efforçait de dissimuler, car il commençait à pressentir le but de l’entretien que M. de Clamelle avait provoqué.
–Achille, reprit le marquis, est loin de te ressembler, sa nature est plus vicieuse qu’ardente, et il a vécu dans un milieu où la moralité diminue considérablement, si même elle ne s’y perd tout à fait. Tu as une grande affection pour lui?
–Enorme, fraternelle, interrompit André.
–Je le sais, mais sois convaincu que des deux, tu es celui qui aime le plus l’autre.
–Qui vous porte à affirmer cela?
–Mon expérience. En un mot, tu es incapable de jamais trahir Achille, et je ne répondrais pas de celui-ci dans certains cas, vis-à-vis de toi. Ta femme est jeune, candide, ravissante; ne crains-tu pas qu’un jour ou l’autre, ton hôte n’en devienne amoureux?
–Non.
–Et pourquoi?
–Parce qu’Achille, quoi que vous en disiez, si une telle chose arrivait, serait le premier à s’éloigner, afin de combattre sa passion.
–Mais, permets-moi cette supposition, si, par impossible, entraînée par toutes les ressources qu’un mauvais sujet comme Achille peut mettre en œuvre, Geneviève ne restait pas insensible à la passion qu’il aurait éveillée dans son cœur?
–Geneviève n’aime et n’aimera jamais que moi, répliqua le docteur d’un ton auquel il sut donner un tel accent de conviction, qu’il était impossible au marquis d’insister davantage.
–Je puis me tromper, reprit ce dernier. Mais, tu es averti. J’ai fait mon devoir. Veille.
Et, ayant serré affectueusement la main d’André, il regagna sa voiture d’un pas hâté.
–Lui aussi, se dit Sergent de Clamelle, il a vu qu’ils s’aiment! Courbons la tête devant le sort qui m’accable et soyons fort, en n’ayant désormais plus qu’une pensée: assurer le bonheur de mon enfant, même en lui sacrifiant ma vie!
Pendant que Sergent de Clamelle puisait dans son amour paternel cette sublime résignation, le marquis, tout en s’éloignant des Pommiers, se livrait à des réflexions d’un tout autre genre que celles du mari de Geneviève.
–Tous les mêmes, se disait-il. Morbleu! je ne suis pas un sol, et dès l’instant où, en voyant Achille blessé sur le brancard où nous l’avions couché pour le ramener aux Pommiers, Geneviève est tombée, pâmée de terreur, dans les bras de son mari, j’avais vu clair. Elle aime Achille, c’est certain, et elle l’adorera bientôt. Certes, je la crois encore la plus vertueuse des femmes; mais mon Achille est bien capable de jeter un tel trouble dans son âme et dans son cœur, que la passion finira par l’emporter sur tout le reste. Ah! ce serait là vraiment une belle besogne, et la conversion de mon polisson de neveu vaudrait encore moins que la folle vie qu’il menait jadis, car s’il était capable de séduire Geneviève, et il l’est, le drôle, j’en suis convaincu, je le regarderais décidément comme le dernier des misérables. Heureusement qu’il est encore alité et que le danger n’est pas immédiat. Je vais réfléchir aux meilleurs moyens de le conjurer, car, au besoin, je sauverai ce bonnasse d’André malgré lui.
Le danger n’était pas immédiat, comme le croyait le marquis; néanmoins il grandissait à chaque instant.
La conversation suivante, qui avait eu lieu pendant que M. de Clamelle faisait part de ses soupçons à André, en est la preuve évidente.
On sait qu’au moment où le marquis avait rejoint le médecin, Geneviève était au chevet d’Achille.
Pour la première fois celui-ci avait l’esprit complètement lucide; sentant les forces lui revenir, il causait sans fatigue.
Dès que M. de Clamelle fut sorti de sa chambre, Achille dit à Geneviève:
–Ma chère cousine, que vous êtes bonne, et combien je vous suis reconnaissant des soins dont vous m’avez entouré.
–C’était mon devoir, n’êtes-vous pas notre hôte, notre parent?
–Ne cherchez pas à dissimuler vos mérites vis-à-vis de moi, c’est plus qu’en parente, en hôtesse que vous m’avez soigné, c’est en amie, en sœur, je dirais presqu’en amante si vous n’apparteniez pas à André.
–. Il fallait vous guérir avant tout, je n’ai pensé qu’à cela.
–Jour et nuit, interrompit le comte.
Et comme Geneviève baissait la tête en rougissant:
–Je sais tout, continua Achille, croyez-vous donc que je n’aie jamais reconnu vos adorables traits dans ceux du blond fantôme qui se penchait sur moi pendant mon sommeil, afin de s’assurer si aucun pénible songe ne venait le troubler!
–Mais je vous assure… protesta-t-elle avec embarras.
–Ah! ne niez pas, c’était, ce ne pouvait être que vous, le parfum de votre chevelure d’or et la fraîcheur de votre haleine embaumée ne me le révélaient que trop, même au moment où j’étais encore en proie au délire. Bonne, adorable Geneviève, vous avez donc de l’affection pour moi?
–Oui, mon cousin.
–Donnez-moi votre main, céleste créature, laissez-moi la presser dans les miennes avec toute l’effusion qui déborde de mon cœur, à ce point que les mots me manquent pour vous l’exprimer tout entière.
En parlant ainsi, il la tenait émue sous son regard qui exerçait sur Geneviève une sorte de fascination, lui causant une impression toute nouvelle, remplie d’une langueur d’un charme infini.
De même qu’une personne plongée par la volonté d’un magnétiseur dans un docile sommeil, lui obéit servilement, la jeune femme livra sa main au comte.
Achille s’en empara aussitôt avec un tendre empressement, et il se mit à la pétrir dans les siennes avec une ardeur que l’état fébrile dans lequel il se trouvait encore pouvait peut-être expliquer.
Alors dans un silence si grand que Geneviève s’imagina qu’elle entendait les battements de son propre cœur, elle se sentit enveloppée par des effluves dont elle n’avait jamais soupçonné l’existence jusqu’à ce moment, mais dont elle devait toujours conserver le souvenir, car ce n’était pas seulement sa main qui subissait l’influence du contact de celle d’Achille, mais son être entier.
Un frisson d’une indéfinissable douceur parcourait ses veines, faisait affluer tout son sang vers son cœur dans lequel s’allumait pour la première fois la flamme de la passion; aussi les sensations qu’elle éprouvait lui semblaient-elles l’avoir tout à coup transportée dans un monde inconnu d’une céleste poésie.
Elle aimait Achille, elle l’adorait sans savoir, sans se douter même de ce qu’est l’amour.
Le comte n’était pas moins ému que Geneviève, mais d’une toute autre manière.
Trop expérimenté pour ne pas s’apercevoir du pouvoir qu’il exerçait, analysant en gourmet des lascives ivresses, tous les charmes de celle qu’il sentait vibrer dans ses mains, il cherchait à surprendre sur son séraphique visage le stigmate passionné qui sillonne toujours le front des futures adultères; mais, quoique frémissante, Geneviève gardait cette sérénité d’expression virginale qui idéalise la beauté, car le comte se trouvait devant une vivante énigme dont il ne pouvait pas soupçonner le mot.
–Vous êtes mon bon ange, Geneviève, reprit-il. Ah! pourquoi ne vous ai-je pas rencontrée plus tôt.
Elle ne répondit pas, elle le regardait charmée, le cœur entier dans les yeux, sans chercher à saisir le sens de ses paroles.
L’arrivée d’André vint interrompre l’espèce d’extase dans laquelle elle était plongée.
En entendant la porte s’ouvrir, d’un geste rapide Achille avait abandonné la main de Geneviève.
Le docteur n’était pas entré assez vite pour surprendre ce mouvement. Un jaloux eut agi tout différemment dans une circonstance semblable, mais Sergent de Clamelle n’avait pas le droit d’être jaloux de celle que le monde appelait sa femme.
Il s’aperçut néanmoins dès qu’il se trouva en face de Geneviève, qu’elle était sous une vive impression.
–Qu’as-tu? lui demanda-t-il.
La jeune femme leva les yeux sur le docteur.
–Je suis bien heureuse, André, répondit-elle avec une émotion contenue, car j’ai maintenant la certitude qu’Achille sera bientôt sur pied, et quoique vous m’ayez toujours promis sa prompte guérison et que je considère votre science comme infaillible, mon cher docteur, la fièvre et le délire dans lesquels était plongé notre cher blessé m’ont inspiré souvent de folles terreurs impossibles à vaincre, qui ne se reproduiront plus, grâce à Dieu et à vous.
–Ma bonne cousine! reprit le comte.
–Chère enfant! ajouta Sergent de Clamelle.
Deux jours après Achille se leva pour la première fois.
Il était très faible encore, mais au bras de quelqu’un, il pouvait marcher.
L’enfant, dont la mère guide les premiers pas, n’est pas entouré de plus de soins qu’Achille ne le fut par Geneviève pendant toute une semaine.
Un brusque changement dans la température avait, sous l’action de brises exceptionnellement chaudes pour la saison, rendu l’accès du jardin praticable au blessé.
Soutenu par André ou par la jeune femme, Achille quotidiennement y faisait une promenade qui se prolongeait chaque fois en raison des forces qu’il avait encore recupérées depuis la veille.
L’instant approchait où il serait complètement rétabli.
Que ferait André alors et comment s’y prendrait-il pour assurer complètement le bonheur de Geneviève, puis cela fait, à quel genre de suicide aurait-il recours?
Le moyen de ce dénoûment fatal ne le préoccupait guère, la science lui en offrait de nombreux; mais pour toucher au moment suprême sans emporter dans la tombe aucun doute sur l’avenir de sa fille, comment agirait-il?
Il ne savait à quel parti s’arrêter lorsque l’intervention inattendue du marquis de Clamelle vint modifier la situation.
Achille se promenait au bras de Geneviève quoiqu’il n’eut plus besoin de soutien, mais le contact de la jeune femme le plongeait dans un si doux ravissement qu’il eût souhaité que sa convalescence fût éternelle.
Assis dans un fauteuil rustique, près de l’entrée de l’habitation, Sergent de Clamelle les suivait des yeux en proie aux plus sombres réflexions.
Le marquis arriva en ce moment, et, s’adressant à Geneviève qui venait de reprendre avec le comte le chemin propice pour rejoindre André:
–Vous gâtez trop ce grand garçon-là, ma chère nièce, lui dit-il, il peut maintenant marcher seul et n’a plus besoin du bras de personne.
Et se tournant vers le comte:
–Allons, monsieur le douillet, un peu d’énergie, les Clamelle n’en ont jamais manqué depuis Joigny où Henry IV fit marquis notre aïeul Thomas, ajouta-t-il en riant.
–Je vais, en effet, beaucoup mieux, mon oncle, reprit Achille, en se dégageant du tendre appui que lui prêtait Geneviève.
–Parbleu, cela se voit, mon beau neveu, et c’est pour cela que je viens vous chercher, je vous emmène à Clamelle pour toute la journée.
–Aurez-vous la force, Achille?. interrompit Geneviève.
–Comment, vous en doutez, ma chère garde-malade, répliqua le marquis, mais regardez-moi ces fraîches couleurs et l’éclat de ses yeux, il est plus que fort, il est robuste, et si je ne l’arrachais à toutes les prévenances que vous avez pour lui, le rôle de convalescent finirait par lui plaire tellement qu’il le prolongerait éternellement, la chose est sûre.
Et, changeant de ton, s’adressant à Achille d’un air qui, quoique très bienveillant encore, avait une certaine autorité, M. de Clamelle ajouta:
–Allons, va t’apprêter, Achille, car il faut que je sois de retour à Clamelle le plus tôt possible.
–Dans un instant je suis à vous, répondit le comte qui se dirigea immédiatement vers l’habitation afin de se mettre en état de suivre son oncle.
Geneviève était devenue sérieuse.
–A quoi pensez-vous, ma chère enfant? lui demanda le marquis.
–Le départ d’Achille m’inquiète.
–Décidément, vous voudriez le mettre dans du coton, reprit M. de Clamelle en marchant vers le docteur suivi par la jeune femme.–André, reprit-il au bout d’un moment, dites donc à votre femme que notre cher blessé ne court aucun risque en me suivant à Clamelle aujourd’hui.
–Aucun, en effet, chère enfant, affirma Sergent.
–Cela vous suffit-il, ma mignonne? demanda le marquis.
–Parfaitement.
Le retour du comte mit un terme à l’incident, et quelques instants après il quittait les Pommiers en compagnie de M. de Clamelle.
Ils n’étaient pas depuis une heure au château que celui-ci dit à son neveu:
–Mon cher Achille, j’ai l’intention de te garder pendant quelques semaines ici.
–Ah! fit le comte en s’efforçant de ne pas laisser paraître la vive contrariété que la détermination du marquis lui faisait éprouver.
–Oui, André et sa femme sont des égoïstes, reprit le marquis, et il me semble que j’ai tout autant de droit qu’eux de t’avoir pour hôte.
–Que de bontés, mon oncle!
–Cela me fera plaisir, cela doit être, il faut même que cela soit, tu vas donc leur écrire de remettre à Pierre, mon valet de chambre, ce qui t’est nécessaire pour séjourner ici.
–Inutile, mon oncle, j’irai aux Pommiers demain et je reviendrai pourvu du nécessaire.
–Demain, comme aujourd’hui, tu resteras à Clamelle, un nouveau voyage te fatiguerait trop.
–C’est vous qui parlez ainsi, vous qui tout à l’heure, devant ma cousine, déclariez que je suis robuste.
–Je le croyais, mais je te trouve encore un peu pâle, et c’est pourquoi je te garde, le changement d’air te sera plus profitable que tous les soins imaginables.
–Vous vous exagérez la gravité de mon état, mon oncle, je vous assure.
–Ah! ça, tu crains donc de t’ennuyer par trop dans ma compagnie? interrompit M. de Clamelle.
–Oh! mon oncle, je prends la plume, répliqua Achille en se récriant.
Et, joignant le geste à la parole, il s’assit devant le bureau du marquis et écrivit à André pour l’avertir qu’il resterait à Clamelle et le prier de faire remettre à Pierre Laude, le valet de chambre d’Anselme, une malle pleine de linge et d’habillements.
–Voici, dit-il, lorsqu’il eut terminé sa lettre en la remettant à son oncle.
–Parfait, approuva le marquis, qui donna immédiatement les ordres nécessaires pour que Pierre Laude se rendît aussitôt aux Pommiers.
–Pourquoi mon oncle m’enlève-t-il des Pommiers? car je suis victime d’un véritable enlèvement, se demanda Achille dès qu’il fut seul, et il se mit à faire toutes les conjectures possibles sans cependant trouver la vraie, c’est-à-dire celle qui aurait pu lui faire soupçonner que la passion que lui faisait éprouver Geneviève avait été devinée par M. de Clamelle.
De son côté, celui-ci ayant en main la lettre du comte, se dit:
–Cela n’a pas été sans peine; décidément le danger est réel, et il faut ne rien négliger afin de le conjurer, heureusement qu’il s’est décidé à écrire sans me forcer à avoir avec lui une explication catégorique, car, je le sens, je n’aurais pu rester maître de moi, mais maintenant, mon beau don Juan, je vous tiens de façon à ce que vous ne puissiez plus troubler cette jeune femme trop sensible sans doute et mal gardée par ce loyal André qui juge les autres comme lui-même, l’imbécile!
Sergent de Clamelle était fort loin de se douter de la détermination prise par le marquis d’éloigner Achille de Geneviève; aussi l’arrivée inattendue de Pierre Laude aux Pommiers et la lecture de la lettre du comte, le plongèrent-elles dans des réflexions inattendues.
Nous les ferons bientôt connaître.
Il importe de relater d’abord certain incident dont l’importance ressortira tout de suite.
Depuis que Sergent de Clamelle s’était définitivement installé aux Pommiers avec Geneviève, il s’était remis à l’étude avec une nouvelle ardeur.
Le travail était souvent venu à son aide pour bannir de son esprit certaines pensées obsédantes qui, le rappelant à la réalité, venaient troubler la quiétude momentanée dont il avait joui après la mort d’Antoine Bouron.
Il avait fait installer aux Pommiers, un laboratoire qu’auraient pu lui envier les chimistes les mieux montés sous ce rapport, et il y passait souvent de longues heures, faisant des expériences sur les découvertes nouvelles dont l’entretenaient toutes les revues médicales et scientifiques auxquelles il était abonné.
Il était, en outre, en correspondance régulière avec des médecins célèbres de France et d’Angleterre, et, depuis quelque temps, s’était livré à l’étude des poisons avec une ardeur qui n’avait fait qu’augmenter depuis qu’il avait découvert l’amour de Geneviève, de sa fille chérie, pour Achille de Clamelle.
Un jour, ne devrait-il pas demander à l’un de ces poisons, dont il cherchait à découvrir toutes les propriétés, une mort prompte et qui n’ait pas l’air d’avoir été causée par l’un d’eux?
Ne savait-il pas que son suicide était forcé, mais qu’il fallait donner à ce sacrifice, à ce châtiment tardif mais terrible de la seule faute de sa vie,–la séduction de la pauvre Louise,–toutes les apparences d’une mort naturelle, afin que nul ne puisse jamais soupçonner l’affreuse vérité et que Geneviève vécût aimante et aimée, sans remords, dans une félicité complète?
Depuis quelques jours un savant anglais lui avait envoyé des fèves de Calabar, fruits de longues tiges ligneuses de quinze mètres de hauteur qui croissent dans le royaume de Quoua, dont le vieux Calabar est la capitale portant le nom de Calabar, comme la rivière d’Afrique qu’on croit descendre du plateau élevé de Calbongos pour déboucher dans le golfe de Guinée.
C’est du reste en Guinée que le royaume de Quoua est situé, et on croit généralement que le Calabar n’est qu’une des bouches du Djoliba ou Niger, Nil des Nègres, qui, après être descendu des monts Kong, traverse les Etats de Bammakou, Yamina, Sego, Djenny et le lac Dibbie ou Djebon, et entre en Guinée où il se divise en un grand nombre de bras.
La plante nommée fève de Calabar aux feuilles larges, alternanises, aux fleurs papillonacées en grappes pendantes, a pour fruit une gousse d’un brun foncé, longue de quinze à vingt centimètres, renfermant trois graines ou fèves de couleur chocolat, longues de vingt-cinq millimètres, larges de dix à quinze, insipides et inodores.
Cette fève, décrite par le docteur anglais Daniel, pour la première fois en1846, contient un acaloïde jaune brunâtre, amorphe très toxique, la physostigmin e ou calabarine, qui est soluble dans de l’eau additionnée de chlorure de soude.
–Monsieur est dans son laboratoire, indiqua le domestique auquel Pierre Laude, le valet de chambre du marquis, s’adressa en arrivant aux Pommiers.
Pierre connaissait la propriété.
–Merci, dit-il.
Et il se dirigea immédiatement vers le pavillon, formant une petite aile sur le côté de l’habitation, où le docteur avait installé ses instruments et ses cornues.
–Serviteur, monsieur André, dit le valet de chambre en entrant, saluant en élevant la main sur le côté droit de sa tête, à la manière des soldats.
Laude avait porté jadis l’uniforme et fait les premières campagnes d’Afrique; le salut en question était une réelle habitude dont il usait envers les personnes qui lui étaient le plus sympathiques.
–Ah! c’est toi, Pierre.
–Oui, je vous apporte une lettre de M. le comte Achille.
–D’Achille? donne.
Et André prit la lettre qu’il se mit à parcourir après en avoir fait sauter le cachet.
Il y eut un silence pendant lequel Laude jeta un regard curieux sur tout ce qui l’entourait.
Un laboratoire contient un grand nombre d’objets particuliers.
–Quelle drôle de cuisine tout de même, se dit le valet du marquis en écoutant bruire une cornue sur les charbons ardents d’un fourneau de fonte.
Près du valet de chambre se trouvait une table, André y avait jeté des gousses de Calabar.
L’une d’elles s’était ouverte par le choc en répandant ses graines brunes sur la table.
–C’est bien, reprit Sergent de Clamelle en relevant la tête.
En ce moment Pierre Laude, qui venait de prendre une des fèves, la portait à son nez.
–Prends garde, c’est du poison, lui dit le docteur.
–Oh! je sais, je connais ces haricots-là.
–Toi?
–Oui, ça vient d’Afrique.
–En effet.
–J’en ai vu jadis chez mon lieutenant, qui collectionnait tous les produits de la colonie, il m’a même dit comment ça se nomme.
–Des fèves de Calabar.
–C’est cela, je l’avais oublié. Dans le pays où ça pousse.
–Chez les nègres.
–Oui, ça sert à rendre la justice.
–Tu sais cela aussi?
–Mon lieutenant me l’a expliqué, c’est même à cause de cela que j’ai fait plus attention à cette plante qu’à d’autres et que je la reconnais. C’est-y bien vrai, monsieur André, vous qui savez tout, que les nègres, lorsqu’un des leurs est accusé d’un crime et que les preuves manquent pour savoir s’il est innocent ou coupable, lui font avaler de ces fèves-là?
–Parfaitement vrai, s’il meurt c’est qu’il devait être puni, s’il résiste à la fève d’épreuve, c’est qu’il est innocent, ou du moins il est réputé tel.
–C’est bien cela que mon lieutenant m’a raconté.
–Il faut que j’aille donner des ordres, reprit Sergent de Clamelle, suis-moi.
Ils quittèrent le laboratoire et une demi-heure après Pierre emportait au château du marquis, une malle dans laquelle Geneviève, avec un soin extrême, mais en proie à une invincible tristesse, avait mis elle-même tout ce dont Achille pouvait avoir besoin pendant son absence.
Pendant ce temps le docteur était retourné à ses cornues.
–Mon oncle se doute évidemment de quelque chose, se dit-il, j’ai bien vu l’autre jour que l’amour de Geneviève pour Achille a été deviné par lui, il veut les séparer pour me sauver en me considérant comme un pauvre mari aveugle et trop confiant. Est-ce Dieu qui le fait venir à mon aide, ne suis-je pas encore définitivement condamné, cette absence va-t-elle rendre le calme à ma fille et lui faire petit à petit oublier Achille?..
Il n’osa pas achever sa pensée, il sentait pourtant qu’il désirait de tous ses vœux que cela fût ainsi, il fallait un miracle pour le sauver, il ne l’ignorait pas, et de par la suprême loi de l’espérance il caressait, sans vouloir en reconnaître l’improbabilité, le désir de voir s’éteindre à la longue, l’amour de Geneviève pour son cousin.
Dès le lendemain André fut forcé de revenir à la réalité navrante.
Nous avons dit que c’était en proie à une invincible tristesse que Geneviève avait fait la malle d’Achille, depuis cet instant cette tristesse n’avait fait que s’augmenter.
C’était la première fois depuis qu’elle aimait le comte que celui-ci quittait les Pommiers, et depuis le moment où, après avoir cru qu’Achille ne s’était éloigné que pour quelques heures, elle avait appris que son absence durerait plusieurs jours, elle était comme anéantie.
–Tu ne manges pas, ma mignonne, lui dit Sergent de Clamelle, au déjeuner, en considérant d’un œil attendri le visage un peu pâle de Geneviève.
–Je n’ai pas faim.
Puis; au bout d’un moment:
–La table me semble plus grande aujourd’hui qu’hier, dit-elle.
–C’est parce qu’hier encore nous étions trois.
Geneviève tourna la tête du côté où le comte s’asseyait d’ordinaire.
–Quel vide! dit-elle.
En effet la maison, le jardin, la propriété tout entière lui semblaient déserts.
André le comprit et il chercha à distraire sa fille par tous les moyens possibles sans y parvenir; et le lendemain Geneviève fut plus triste et plus pâle encore que la veille, et au bout de quelques jours elle eut la fièvre, alors André, se rendant à l’évidence, comprit que loin d’oublier Achille, sa fille l’aimait plus que jamais, et s’armant de courage il lui dit:
–Je partirai pour Clamelle dans une heure.
–Qu’y vas-tu faire?
–Chercher Achille qui nous manque trop à tous les deux ici.
–Ah! que tu es bon, André! s’écria Geneviève.
Et elle sauta au cou de son mari.
Résigné, résolu, Sergent de Clamelle arriva au château du marquis quelques heures après.
En franchissant les marches du perron, il s’efforça de rasséréner son visage qui, pendant toute la route, avait reflété la tristesse des réflexions auxquelles il s’était livré.
André sentait qu’il ne pouvait aborder qu’en riant le but de sa visite et se garder de paraître attacher beaucoup d’importance à la rentrée du comte aux Pommiers.
Lorsqu’il crut le moment opportun:
–Tu sais que je t’emmènes, n’est-ce pas, Achille? dit-il.
–Où cela? demanda M. de Clamelle.
–Mais aux Pommiers, Geneviève et moi nous réclamons notre hôte.
–Vous le voyez, mon cher oncle, s’empressa de dire le comte, on m’enlève.
–De force, s’il le faut, ajouta le docteur en riant.
–Tout beau, Messieurs, reprit Anselme, il me semble que la question me regarde.
–Chacun son tour, riposta André, voilà huit jours qu’Achille est ici, où il ne devait passer qu’une journée.
–On te le rendra, mon cher André, mais rien ne presse.
–Si vous résistez, monsieur le marquis, je reviendrai demain avec Geneviève, et vous vous rendrez à ses prières, à moins qu’Achille ne vous donne la préférence.
–J’espère qu’on se dispute assez l’agrément de te posséder, mon beau neveu, reprit le marquis.
Et, s’adressant à André:
–Nous verrons cela plus tard, ajouta-t-il.
Quelques instants après, le marquis priait le comte d’aller jusqu’à la maison du garde Christophe qui se trouvait à l’une des extrémités du parc, lui dire qu’il vienne au château.
Achille quitta immédiatement le salon pour exécuter cet ordre, et le marquis resta seul avec André Sergent.
–Tu sais, mon cher André, dit M. de Clamelle, au bout d’un moment, que je garde Achille.
–Comment, vous vous opposez à ce qu’il revienne habiter les Pommiers?
–Oui, formellement.
–Et pourquoi? hasarda le docteur avec une audace dont la grandeur le surprit lui-même, car cette question précise était pleine de danger.
M. de Clamelle chercha à éviter une explication décisive.
Le sujet était trop délicat, et il ne se reconnaissait pas encore le droit de formuler entièrement à ce mari si imprudent les craintes que lui avait inspirées l’intimité des rapports du comte avec Geneviève, mais André lui dit:
–Je vous le répète, mon oncle, Geneviève est une honnête femme; Achille est incapable de me trahir, j’aimerais mieux douter de moi que d’eux; si donc vous ne voulez pas permettre à Achille de revenir aux Pommiers, je vous demanderai: Pourquoi?
Ces paroles décidèrent le marquis à ne pas s’expliquer catégoriquement.
–Parce que, répondit-il, je suis seul en ce moment ici, qu’Achille, excellent chasseur, dont la prudence m’est assurée à l’avenir, m’est précieux à plus d’un titre, et que je trouve tout aussi naturel qu’il habite Clamelle que les Pommiers.
–Je respecterai toujours toutes vos volontés, monsieur le marquis, néanmoins j’ai promis à Geneviève de ramener notre cousin, et vous allez me forcer pour la première fois à contrarier ma femme.
–Ta femme se rendra à mes bonnes raisons; si tu es aussi faible vis-à-vis d’elle, dis-lui que je la brave, moi; que diable, c’est de l’égoïsme, que lui manque-t-il? Ne t’a-t-elle pas, tandis que si Achille te suis, je resterai tout seul.
–N’en parlons plus, répliqua Sergent de Clamelle.
Et, en effet, aucune nouvelle allusion à la rentrée d’Achille aux Pommiers n’eut lieu jusqu’au moment où André quitta le comte et le marquis.
Il était tard lorsque le docteur rentra chez lui.
Malgré l’heure avancée, Geneviève l’attendait dans le salon du rez-de-chaussée.
–Tu reviens seul! dit-elle à son mari en ne voyant pas le comte paraître en même temps qu’André sur le seuil de la porte.
–Oui, le marquis veut garder Achille pendant quelques jours encore; il n’a pas d’autre invité en ce moment et redoute la solitude complète, j’ai dû respecter son désir.
–Tu as bien fait, reprit Geneviève, mais malgré cette approbation le docteur constata sans peine que la jeune femme était fort triste.
La lendemain même de la tentative d’André, le marquis dit à Achille:
–Je suis content de toi, je le suis assez même pour ne pas vouloir te forcer à rester ici plus longtemps.
–Vous consentez alors, mon cher oncle, à ce que je retourne chez André?
–Non pas, et je te dirai même que ton retour aux Pommiers me causerait un profond déplaisir.
–Mais pourquoi?
–Parce qu’il n’est pas sans danger, si tu veux savoir le fond de ma pensée, qu’un garçon de ton âge, de ton physique et de ton caractère, vive aux côtés d’une femme aussi adorable que celle d’André.
–Oh! mon oncle, pouvez-vous penser.
–Je ne pense qu’une chose, c’est que tu as besoin de distractions; voici un bon de dix mille francs sur mon banquier, va faire un voyage de deux mois n’importe où, reste même à Paris si tu te crois assez fort pour ne pas être de nouveau entraîné, par tes amis, à commettre maintes folies, mais quitte la Normandie.
Le comte baissa la tête.
–Comment, tu n’es pas enchanté? Je te préviens que je ne crois pas aux conversions aussi promptes et aussi complètes que la tienne, et que je me méfie terriblement de la sincérité de tes goûts champêtres.
–Je partirai, répliqua Achille, en comprenant que toute résistance serait inutile.
–Dès demain, ajouta M. de Clamelle.
–Parfaitement.
–Sans aller aux Pommiers.
–Ah!
–Oui, je te conduirai moi-même à Gaillon.
–Il est peu convenable pourtant que je m’absente pour deux mois sans aller faire mes adieux à d’excellents parents qui ont été pour moi aussi bons, aussi hospitaliers, aussi attentionnés qu’il est possible de l’être.
–Je me charge de t’excuser auprès d’André et de sa femme. Nous quitterons Clamelle ensemble demain à midi.
–Bien, mon oncle, reprit le comte sans oser insister davantage.
A l’heure dite, Achille et le marquis prirent le lendemain le chemin de Gaillon.
Le comte, après mûre réflexion, s’était dit qu’il fallait avant tout reconquérir toute l’affection de M. de Clamelle, et que le principal était par conséquent de paraître se soumettre entièrement à ses désirs.
Pas plus qu’André, du reste, il ne doutait que le marquis n’ait vu clair dans ce qui se passait entre Geneviève et lui, et trop de raisons l’engageaient à ne pas pousser plus loin l’aventure, pour ne pas s’efforcer de complaire entièrement à M. de Clamelle, aussi lui dit-il au moment de le quitter:
–Je partirai pour Bordeaux ce soir, Paris ne m’attire plus.
Ce projet fut complètement approuvé par le marquis qui revint seul à Clamelle, enchanté de son neveu et de lui-même.
Quelques jours se passèrent pendant lesquels Geneviève ne prononça même plus le nom d’Achille; mais le regret que lui inspirait l’absence de ce dernier ne se lisait que trop dans l’expression sombre et sérieuse de son visage.
André lui avait dit qu’Achille reviendrait huit jours après, Geneviève attendait que ces huit jours fussent révolus avec une impatience d’autant plus douloureuse qu’elle s’efforçait de la dissimuler.
Si le marquis avait provoqué le départ d’Achille, c’est qu’il désirait lui-même quitter Clamelle pour aller faire un voyage en Bourgogne, où il avait des propriétés considérables.
Le temps qui s’était écoulé depuis que le comte avait pris la route de Bordeaux avait suffi à M. de Clamelle pour faire ses préparatifs.
Il quitta le château le jour de son départ, de façon à pouvoir aller passer une heure aux Pommiers avant de se rendre à Gaillon, d’où il devait se diriger sur Paris d’abord, puis sur Dijon ensuite.
–Je viens vous faire mes adieux, dit-il à André et à Geneviève, je pars pour six semaines.
–Et Achille? demanda le docteur.
–Achille, il est à Bordeaux.
–A Bordeaux! s’écria vivement la jeune femme.
–Oui, ma chère Geneviève.
Elle était toute pâle, tremblante, sous l’empire d’une émotion qui força André à venir à son aide:
–Comment n’est-il pas venu nous faire ses adieux? reprit-il.
–C’est de ma faute, répondit le marquis; son départ a été si précipité que je m’étais chargé de venir l’excuser auprès de vous, mais pris moi-même par les préparatifs de mon voyage, ce n’est qu’aujourd’hui que j’ai pu m’acquitter de ma mission.
Lorsque M. de Clamelle eut rejoint sa voiture, Geneviève gagna sa chambre. Elle avait hâte d’être seule; elle souffrait vraiment, et le coup que venait de lui porter le marquis, alors qu’elle se disait qu’Achille allait enfin revenir, en lui apprenant qu’il était aussi loin d’elle et qu’il avait consenti à quitter la Normandie sans même venir lui serrer la main, avait été rude.
Sans se rendre compte de ce qui se passait en elle, elle fondit en larmes en s’écriant:
–L’ingrat! Oh! l’ingrat!
Puis lorsqu’elle ne pleura plus, songeant à la distance qui la séparait d’Achille, sans les connaître, elle se fit une idée des lieux où il était et des personnes qu’il y pouvait voir; l’imagination de Geneviève créa un monde autour du comte, monde d’indifférents dont elle enviait le sort, devenant par l’effort de sa pensée, jalouse d’êtres qu’elle n’avait jamais vus et ne verrait vraisemblablement jamais.
André avait deviné ce qu’éprouvait Geneviève, aussi se garda-t-il bien de la rejoindre lorsqu’après avoir reconduit M. de Clamelle jusqu’à sa voiture, il trouva le salon vide.
Il plaignait sa fille chérie de tout son cœur, mais encore une fois l’espoir renaissait en lui.
Pourquoi le marquis avait-il mis autant d’acharnement à séparer Achille et Geneviève, qu’il en avait déployé, lui pour les réunir? N’y avait-il pas dans cette lutte plus qu’une intervention humaine? Peut-être tout n’était-il pas encore fini pour lui, car l’éloignement d’Achille dans les conditions nouvelles pouvait ramener à la longue le calme et la joie dans le cœur de son enfant.
Et pourtant, il ne le savait que trop, Geneviève aimait, Geneviève adorait Achille. Néanmoins, froissée par son départ sans adieu, qu’elle n’avait appris que par un autre, la jeune femme faisait de violents efforts pour dominer son chagrin, ce qui fit que lorsqu’elle reparut, André, trompé par les apparences, considéra plus que jamais comme possible l’accomplissement de son vœu suprême.
Pendant ce temps Achille, poursuivi par l’image de Geneviève, regrettait les Pommiers, d’autant plus vivement que le marquis lui en avait interdit le séjour.
Dès son arrivée à Bordeaux, il avait pris la plume pour écrire à André, mais il avait déchiré sa lettre aussitôt qu’elle avait été terminée.
Cette lettre ne le satisfaisait pas, car au fond ce n’était pas à Sergent de Clamelle qu’il désirait écrire, mais à Geneviève; or cela était impossible, donc il fallait que la lettre qu’il adresserait à André fût rédigée assez adroitement pour qu’elle satisfît plus encore la jeune femme que le mari.
Le problème n’était pas impossible à résoudre, néanmoins il demanda quelques jours de réflexions au comte, qui finit par rédiger une missive qui lui sembla enfin posséder toutes les qualités désirables.
La chose principale qui en ressortait, c’est qu’il n’avait quitté les Pommiers que contraint par le marquis auquel, tout en respectant sa volonté, il en voulait beaucoup de ne pas même lui avoir permis d’aller dire adieu à ses hôtes, alors qu’il leur devait tant pour leur amitié et la façon dévouée dont ils l’avaient accueilli et soigné.
Achille ne doutait pas qu’André, dès qu’il recevrait cette lettre, ne s’empressât de la lire à Geneviève.
C’est en effet ce qui arriva, et la jeune femme considéra dès ce moment Achille comme la victime des caprices de M. de Clamelle, sans comprendre le véritable mobile de l’intervention de ce dernier.
Il en résulta que toute l’énergie qu’elle avait déployée et qu’elle ne puisait que dans l’espèce de ressentiment qu’elle avait contre le comte, disparut pour faire place à une tristesse morne plus grande encore que celle qui l’avait envahie au moment où Achille avait été retenu au château de Clamelle, malgré André et malgré elle.
Son amour pour l’absent grandit; elle n’eut plus que son image devant les yeux, et comme un beau lys qui se courbe et se fane sous le souffle d’un vent brûlant, elle se sentit sans force contre sa douleur.
Elle ne se plaignit pas, elle ne parla plus, et s’étiola lentement malgré les efforts affectueux d’André qui ne savait plus quel parti prendre.
Au bout d’un mois elle s’alita.
Ah! c’en était trop, toute hésitation devenait criminelle.
«Reviens immédiatement,» écrivit le docteur à Achille, «Geneviève se meurt.»
–Au diable le marquis, se dit le comte sous l’empire de l’émotion véritable que lui fit éprouver la réception de cette terrible nouvelle, je partirai ce soir.
Deux jours après il était aux Pommiers.
Depuis le matin, un mieux sensible s’était manifesté dans l’état de Geneviève.
Une voix secrète lui disait que quelque chose d’heureux allait lui arriver; elle se faisait forte contre la joie, et au fur et à mesure que renaissait son énergie, son pressentiment se précisait.
Elle en vint à dire à André d’un accent absolument convaincu:
–Achille revient, je le sens là.
Et elle montra son cœur.
Sergent cependant ne lui avait rien dit, il voulait que l’arrivée inattendue du comte produisît le plus d’effet possible sur le nervosisme qui était la cause principale de la langueur qui avait envahi Geneviève.
–Oui, il revient, dit-il stupéfait par l’affirmation inattendue de sa fille.
Et à part lui il ajouta:
–Comme elle l’aime!
Une heure après, la malade, qui avait voulu se lever, se souleva du fauteuil dans lequel on l’avait placée.
–Ecoutez, dit-elle au docteur.
Et tendant l’oreille du côté des fenêtres, elle désigna du geste le dehors:
André obéit, il n’entendit rien.
–Quoi donc? demanda-t-il au bout d’un moment.
–Cette voiture lointaine encore qui vient de Gaillon.
–Tu te trompes, ma mignonne.
–Oh! non pas, affirma Geneviève avec un radieux sourire.
En effet, au bout de quelques instants, il sembla au docteur qu’il entendait le bruit des sabots ferrés d’un cheval retentir à une grande distance sur le pavé de la route.
–C’est vrai!
–Vous voyez, André, que je ne m’étais pas trompée.
Et petit à petit, son visage s’anima, ses joues se colorèrent, ses yeux s’illuminèrent d’une expression ravie jusqu’au moment où la voiture dont André suivait comme Geneviève le bruit de la croissante approche, s’arrêta devant la grille des Pommiers.
Alors la jeune femme se dressant debout, s’écria avec un accent indéfinissable:
–C’est lui!
–Elle est sauvée, pensa André, sans regret aucun, cette fois, ne songeant plus qu’au salut et au bonheur de sa fille chérie.
Achille parut bientôt sur le seuil de la porte.
Geneviève ne s’était pas trompée, son amour lui avait donné la seconde vue.
Seule, elle eût seulement tendu au comte sa main tremblante, devant André elle lui ouvrit les bras.
–Achille!
–Geneviève!
Et les lèvres du comte se posèrent sur le front de la jeune femme qui, à leur contact, frissonna de plaisir.
–Tu n’as pas tardé, merci, dit André à son tour.
Le comte se retourna brusquement vers lui, légèrement embarrassé, car à la voix du docteur cette pensée:
–Ne viens-je pas de me trahir?
Avait traversé son esprit.
Aussi, pour cacher son trouble, se précipita-t-il dans les bras d’André qu’il embrassa fraternellement.
Geneviève était retombée brisée par l’émotion, ses yeux ne quittaient pas Achille, et on pouvait lire dans l’expression de son regard une ineffable tendresse.
Le comte revint à elle, et par ce mouvement la malade se trouva entre Achille et son mari.
Elle leur prit la main, et, sans s’adresser plus à l’un qu’à l’autre, mais avec une effusion d’une sincérité complète, de sa plus douce voix, elle dit:
–Comme je vous aime!
Il y eut un silence; Achille n’osait plus lever les yeux sur André.
Celui-ci, au contraire, l’embrassait, ainsi que la jeune femme, dans un paternel regard.
Et il disait:
–Ah! pourquoi faut-il que leur bonheur complet ne puisse être qu’après moi, car moi aussi, ô ma fille chérie, ô toi qui seras mon fils un jour, moi aussi je puis dire: comme je vous aime!
–Que le temps m’a semblé long loin de vous, mes amis, reprit le comte, après avoir retiré doucement sa main de celle de Geneviève.
Et il regarda André.
La physionomie de ce dernier était calme et sereine, son regard affectueux.
Achille fut rassuré.
Soutenue par Sergent de Clamelle et par la mère Laude, Geneviève regagna sa chambre quelques instants après.
–Comment te trouves-tu, mignonne? lui demanda le docteur au moment de redescendre près d’Achille.
–Je suis brisée, mais demain je serai forte.
–Oui, tu as raison, demain et bientôt tu seras guérie.
–Je l’espère, mon ami.
Lorsqu’André rentra dans le salon du rez-de-chaussée:
–Elle était donc bien mal? lui demanda le comte.
–Mourante, comme je te l’ai écrit, mais nous la sauverons.
–Que faut-il faire pour cela?
–L’aimer bien, répondit Sergent de Clamelle en regardant le comte en face.
–Ce sera facile, répliqua celui-ci, sans pouvoir comprendre le véritable sens des paroles que venait de lui adresser le docteur.
IV
A MORT DON QUICHOTTE!
Table des matières
Dès ce moment, la santé de Geneviève se rétablit promptement, faisant chaque jour de rapides progrès vers la guérison complète.
Entre ces deux hommes, qu’elle chérissait si différemment, elle traversait la phase la plus heureuse de sa vie.
Le marquis revint à Clamelle.
Des qu’il apprit son retour, André Sergent se rendit au château pour révéler lui-même la présence d’Achille aux Pommiers et expliquer que le comte, en s’y réinstallant, n’avait cédé qu’à ses instances.
–Geneviève est bien jolie, répliqua simplement e marquis.
–Je réponds d’elle, je réponds d’Achille, reprit Sergent de Clamelle d’un ton convaincu.
Anselme n’hésita pas, mais dès le lendemain de la visite du docteur, après avoir mûrement réfléchi à toutes les hypothèses que lui fournit la situation d’A-Achille vis-à-vis d’André et surtout de sa femme, il prit la plume et rédigea un codicile au testament qu’il avait fait, chez maître Duval, en faveur de Sergent de Clamelle.
Il est utile de le connaître textuellement.
«J’ai permis à mon légataire universel, le docteur André Sergent de Clamelle, de laisser toute ma fortune à sa femme Geneviève Bouron, même si aucun enfant n’était né de leur mariage; mais ladite Geneviève ne pourra bénéficier de cette autorisation que si à la mort de son mari elle n’a jamais démérité du nom de Clamelle.»
Si le marquis avait su la vérité sur la situation d’André et de Geneviève même, au cas où il aurait voulu agir contre elle, il eût rédigé ce codicile tout autrement.
Pour lui, Geneviève, capable de prendre Achille pour amant, n’était plus qu’une vulgaire adultère qui; comme toutes les autres, n’aurait pas manqué de donner un successeur au comte dès qu’elle se serait lassée de lui, ce qui fatalement devait arriver à la longue.
Par ce codicile en prévision de cette hypothèse, il armait tout à la fois André et Achille contre la jeune femme, car, coupable envers son mari, elle perdait sa fortune, même si Sergent avait été assez faible pour lui pardonner sa première faute.
Héritière de son mari en restant avec Achille, elle conservait tout; trahissant ce dernier, elle perdait ses. droits, et le comte devenait à son tour l’héritier du docteur.
On objectera peut-être qu’il est fort singulier que le marquis Anselme, par une sorte d’intuition vraiment extraordinaire, ait pu prévoir certains événements particuliers dont une partie a déjà été révélées dans l’Histoire d’une Nuit, mais M. de Clamelle: croyait André Sergent incapable de se venger de sa femme, quoi qu’il arrive et malgré la confiance qu’il avait en elle, ainsi qu’en Achille, ne doutaitpas qu’ils le trahiraient tous les deux à un moment donné, maintenant que le comte, malgré tous les efforts qu’il avait fait pour l’en empêcher, s’était réinstallé aux Pommiers définitivement.
Ayant pris cette disposition, le marquis résolut de ne plus s’occuper de ce qui se passerait chez Sergent de Clamelle.
Il était vraisemblable, du reste, que celui-ci avait encore de longues années à vivre.
Anselme de son côté, se sentait très vigoureux, quoique de temps en temps il eut des palpitations assez fortes.
C et état de choses devait certainement retenir Achille, car qu’eut-il fait, découvert et obéré comme il l’était déjà,–au cas où il deviendrait l’amant de Geneviève, c’est-à-dire d’une femme sans argent,–abandonné complètement par le marquis sur lequel il comprenait certainement qu’il ne pourrait plus compter du jour où Sergent de Clamelle saurait l’entière vérité.
Aux Pommiers, tout était calme en apparence, et nul en pénétrant dans ce paisible intérieur, n’aurait pu deviner ce qui se passait dans le cœur de ses habitants, alors que Geneviève, sous les regards du comte avait repris la santé et la vie.
Néanmoins, Geneviève et Achille en étaient venus à ce point extrême où une situation doit se dénouer , par un événement quelconque, et le comte qui, par un scrupule que nous ne pouvons taire, songeait à l’enlever, car il lui répugnait de la séduire sous le toit même d’André, ce qui, du reste, devenait assez difficile, Sergent de Clamelle exerçant depuis quelque temps sur les amoureux une incessante surveillance qu’Achille maudissait tout en se félicitant de on existence, car après tout, il ne détestait pas le docteur et voulait lui prendre sa femme le plus proprement possible.
Le marquis de Clamelle en affirmant plusieurs fois à André qu’il s’illusionnait sur le fond du caractère du comte, était, on le voit, parfaitement dans le vrai, mais à l’amitié sincère que portait le docteur à son cousin, était venu se joindre l’amour de Geneviève, de sa fille bien-aimée, et voyant dans Achille celui qui était appelé à veiller sur l’orpheline, alors qu’André ne serait plus, celui-ci se plaisait à lui croire toutes les vertus capables de lui offrir les garanties morales dont son cœur de père était avide.
Un matin, une lettre arriva à Achille, ornée du mot: particulière.
Elle était d’un ancien domestique du marquis Anselme, nommé le père Gaspard.
Au moment où le comte menait joyeuse vie à Paris, par l’intermédiaire de Boulingrin, il avait emprunté dix mille francs à cet homme et jusqu’alors avait négligé de le payer avec toute l’insouciance que déploient sans vergogne aucune certains prodigues dans un cas analogue.
Il est inutile de raconter comme ce créancier oublié avait fini par découvrir la retraite du comte aux Pommiers, mais sa lettre était une mise en demeure des plus catégoriques, et pour rien au monde Achille n’eut avoué au marquis ni même à André, qu’il s’était servi des économies d’un vieux serviteur pour payer ses folies et ses vénales amours.
Un voyage à Paris était indispensable dans ces circonstances et dès le lendemain Achille quitta les Pommiers en promettant à Geneviève d’y revenir quelques jours après et motivant son absence par des devoirs d’amitié à remplir, lesquels réclamaient impérieusement sa présence dans la capitale.
Le jour suivant, à midi, Achille de Clamelle entrait dans la grande salle du Café Anglais et y trouvait attablé Gabriel de Saint-Till, qu’il connaissait depuis son enfance, ainsi que plusieurs jeunes gens qui avaient été ses compagnons de plaisir.
On fêta l’arrivée du nouveau venu comme une sorte de résurrection, avec un réel enthousiasme, et lorsqu’on sut que son séjour à Paris devait être très court, ses amis formèrent immédiatement le projet de le rendre au comte le plus agréable possible.
De Clamelle s’en montra fort reconnaissant et accepta les invitations et les projets avec joie, dissimulant, sous une gaieté factice, le côté sérieux de son voyage.
Un bal devait avoir lieu chez Olympe le soir même; le comte promit d’y aller.
En sortant du restaurant il quitta ses amis, car il avait hâte de retrouver Boulingrin, ce qui n’était pas très facile, vu les habitudes nomades de l’aigrefin, lesquelles étaient parfaitement connues, aussi Achille n’avait-il donné rendez-vous à Gabriel que chez Olympe, afin de pouvoir consacrer toute sa soirée à la recherche du chevalier Théobald, si la journée ne lui suffisait pas pour le découvrir.
Depuis longtemps Boulingrin avait quitté l’hôtel meublé où nous l’avions vu, dans la fièvre de l’enfantement, rédiger son Manuel du parfait caissier… en fuite, mais grâce à une pièce de cinq francs habilement glissée dans la main du logeur, Achille apprit que le chevalier Théobald ne devait pas avoir abandonné le quartier et qu’on le voyait quelquefois à Montmartre au café qui se trouve situé près du théâtre.
A six heures, le comte y découvrit Boulingrin, devant une absinthe, au centre d’un cercle formé par cinq hommes sans barbe ni moustache, comme le sont ordinairement les comédiens, et en effet les cinq auditeurs du chevalier Théobald appartenaient aux théâtres de la banlieue.
N’ayant pas trouvé de commanditaire pour sa fabrique de faux diamants, Boulingrin s’était fait provisoirement agent dramatique.
Sa présence quotidienne au café dans lequel venait de pénétrer Achille de Clamelle était nécessitée par ses affaires.
Grâce à sa faconde ordinaire et à la complaisance qu’il avait mise à écouter les habitués de l’endroit, dont le fond de la conversation était ordinairement:
–M’as-tu vu dans tel rôle, ou dans telle pièce? Le chevalier Théobald avait si bien pris pied dans l’établissement, qu’il n’avait pas tardé à en être ordinairement le principal orateur.
Boulingrin avait toujours vu l’interlocuteur dans tous ses rôles et l’avait constamment admiré; ce qui lui avait conquis tous les suffrages.
Ce «m’as-tu vu» est du reste tellement habituel à la plupart des acteurs, que certain café situé sur le boulevard, entre la porte Saint-Denis et la porte Saint-Martin, n’est connu aujourd’hui que sous le nom du M’as-tu-Vu.
Dès qu’il aperçut Achille, le chevalier Théobald se leva aussitôt en disant:
–Pardon, mes seigneurs, mais tout me porte à croire que ce jeune chevalier n’a pénétré dans cette taverne que pour moi.
Nous avons esquissé déjà le séjour à Paris d’Achille, à cette époque, dans la partie de ce récit intitulé: Un Dernier Amour. Nous ne ferons que rappeler la perte de cinq mille francs, faite par Gabriel de Saint-Till chez Olympe. La fameuse partie d’écarté, où écoutant les perfides conseils de Boulingrin, Achille avait chambré, au moyen de cartes bisautées, le jeune frère de Marguerite pour quatre-vingt mille francs, et l’achat de cette fameuse écurie de courses fantastiques si ingénieusement inventée par Mercadier, opération qui avait procuré au comte l’argent nécessaire pour calmer le père Gaspard et enlever Geneviève.
Le moment est venu d’entrer dans de nouveaux détails sur le voyage d’Achille.
Boulingrin s’était levé en parlant. Il tendit la main au comte en lui disant:
–Bonjour, cher, depuis quand à Paris?
–Depuis ce matin, j’ai à te parler.
Ils s’installèrent à l’écart, et Achille, tirant de sa poche la lettre du père Gaspard, dit à Boulingrin:
–Tiens, lis, il faut absolument que je pare le coup.
–Demain, j’irai voir ce croquant, et j’arrange ai cela, riposta le chevalier Théobald avec son assurance ordinaire, dès qu’il eut pris connaissance de la lettre de l’ancien domestique du marquis.
–Voici mon adresse, reprit Achille, viens me trouver dès que tu l’auras vu, demain matin.
–Compte sur moi.
Le chevalier Théobald se rendit en effet chez le créancier du comte, mais malgré toute son éloquence, le père Gaspard tint bon.
Le brave homme mariait sa fille, il devait la doter et par conséquent son argent lui devenait indispensable.
–Attendez un peu, cher monsieur Gaspard, vous ne voudriez pas faire de la peine à ce bon Achille, que diable? Je viendrai demain vous voir avec lui, il tâchera de vous donner un à-compte et dans peu de temps, on vous paiera principal et intérêts, songez que votre débiteur est un Clamelle.
–J’ai attendu tant que j’ai pu, si M. Achille ne peut pas me rembourser, j’écrirai à M. le marquis.
–Vous les brouillerez à jamais, Dieu sait les peines qu’Achille a déjà eues pour parvenir à rentrer à moitié dans les bonnes grâces de son oncle, votre lettre serait une véritable calamité pour lui.
–J’en serai profondément triste, monsieur, mais ma fille avant tout. J’écrirai.
–Demain, je vous le répète, mon cher monsi eur Gaspard, je viendrai vous voir avec Achille, il vous expliquera sa situation et vous fera comprendre.
–Epargnez-moi sa visite, monsieur, interrompit le vieux serviteur, j’aime beaucoup M. le comte de Clamelle, mais je ne puis lui sacrifier mon enfant, je ne pourrais par conséquent que lui répéter ce que je viens de vous dire.
–Donnez-nous un délai, au moins, insista Boulingrin.
–Soit, quinze jours, nous sommes le cinq, je vous donne jusqu’au vingt.
–Décidément, vous êtes bien dur, mon cher monsieur Gaspard.
–Quinze jours, pas une heure de plus, monsieur. J’agirais en mauvais père si je faisais davantage.
Le chevalier Théobald se retira sur cette parole, que le père Gaspard avait prononcée de telle façon, que l’envoyé du comte Achille ne pouvait conserver aucun espoir de le voir revenir sur sa décision rigoureuse.
Il le quitta la tète basse, afin d’apprendre au neveu du marquis l’insuccès de sa démarche.
–Tu vois qu’il me faut de l’argent à tout prix, s’écria le jeune homme.
–Je ne vais pas perdre une minute, tu peux être tranquille.
–Cette nuit j’ai gagné cinq mille francs chez Olympe à Gabriel de Saint-Till, mais il ne m’a pas encore payé.
La fortune du comte de Saint-Till étant connue de Boulingrin, il se dit immédiatement que tout n’était pas perdu.
–Je vais me mettre en campagne et nous réussirons.
–Je l’espère, car ce n’est pas dix mille francs qu’il me faut, mais cinquante mille.
Ce fut le point de départ de l’affaire de l’écurie.
–Dès demain je m’occupe de toi, reprit Boulingrin sans se laisser intimider par l’énonciation de ce chiffre.
Quelques jours après les négociations étant entamées avec Mercadier, Achille retournait aux Pommiers pour en attendre la solution.
Confiant dans l’habilité de Boulingrin, il se dit que le moment était venu de faire pressentir à Geneviève ce qu’il préméditait d’exiger d’elle.
André, appelé chez une malade au grand Andelys, avait quitté les Pommiers.
Le prompt retour d’Achille avait ravi Geneviève.
Lorsqu’elle fut seule avec Achille:
–Le temps nous a semblé bien long pendant votre absence, mon cousin, lui dit-elle.
–Et à moi donc, ma chère Geneviève! plus long qu’à vous encore sans doute.
–Vraiment! me dites-vous bien là tout ce que vous pensez?
–Je vous le jure, dès que je suis loin de vous, je deviens triste sans savoir pourquoi, et il me semble qu’il me manque quelque chose d’indispensable à mon existence.
Elle le regardait doucement émue par ces paroles qui la plongeaient dans un tendre ravissement.
–Moi aussi, je suis triste lorsque vous n’êtes pas là, Achille, bien triste, vous le savez.
Il se leva, s’approcha d’elle, lui prit la main et se mettant à ses genoux:
–Merci de votre sincérité, Geneviève, merci du fond du cœur, mais armons-nous de courage.
–Pourquoi, mon ami, et quel courage nous est nécessaire désormais?
–Vous me le demandez? Mais parce qu’il faudra nous quitter.
–Vous voulez partir, vous voulez nous abandonner encore?
–Il le faut, et pour toujours cette fois.
–Non, c’est impossible! s’écria Geneviève en pressant les mains d’Achille dans les siennes comme pour le retenir, car moi aussi, dès que vous n’êtes pas là, il me semble qu’il me manque quelque chose d’indispensable à ma vie.
En ce moment un léger bruit se fit entendre dans la pièce à côté qui était le cabinet de Sergent de Clamelle.
Absorbés dans leur amour, ni Achille, ni Geneviève n’y prirent garde.
–Vous m’aimez donc comme je vous aime? reprit le comte.
–Oui, je vous aime de toute mon âme. Jamais amitié ne fut plus grande que celle que j’éprouve pour vous.
–Amitié! dit le comte en se récriant en proie à une stupéfaction véritable, car il se croyait sûr d’être aimé d’amour.
–Oui, reprit la pure Geneviève, amitié sincère, sans bornes, sans limite, amitié qui, j’en rougis vraiment, est plus grande même que l’amour que j’ai pour André.
Cette prédominance si franchement avouée empêcha Achille de s’arrêter à ce que les paroles de la jeune femme avaient de réellement extraordinaire, quoiqu’elles fussent des plus simples de la part de celle qui venait de les prononcer.
Geneviève, vierge quoique mariée, ne savait qu’une chose du mariage, c’est qu’on nomme amour le sentiment qu’éprouvent les époux l’un pour l’autre, et de même qu’elle donnait à sa tendresse filiale pour André le nom d’amour, à sa passion d’amante pour Achille elle donnait le nom d’amitié.
–Vous voyez bien qu’il faut que je parte, reprit le comte.
–Oh! jamais!
–Vous me préférez à André et vous n’exigez pas que je m’éloigne?
–Si vous nous quittiez, Achille, je mourrais.
–Et si tu quittais André? lui demanda-t-iL
–Pourquoi me demander cela?
–Par grâce, réponds, ma Geneviève, et sois sincère. Eh bien?
–Je le regretterais toujours, mais je vivrais, si j’étais près de vous.
Le bruit d’uneporte qu’on refermait dans le cabinet du docteur, les interrompit.
–André! dit Geneviève.
Achille se releva, mais pas assez à temps pour que Sergent de Clamelle qui parut instantanément sur le seuil de la porte, n’eût compris ce qui se passait.
Le docteur était très pâle.
Le comte s’apprêtait à faire bonne contenance, car il s’imaginait qu’André allait lui intimer l’ordre de quitter immédiatement les Pommiers.
Mais celui-ci d’un ton fort calme et qui contrastait étrangement avec l’expression douloureuse qu’avaient ses traits, dit:
–Je suis un peu souffrant, mes amis, et je suis revenu sur mes pas.
–Grand Dieu! qu’avez-vous, mon ami? s’écria Geneviève en se précipitant vers son mari.
–Rien de grave, ma mignonne, car je compte bien aller au grand Andelys tout à l’heure. Fais-moi donner un verre d’eau avec de la fleur d’oranger, je te prie.
–A l’instant, reprit-elle.
Et elle quitta le salon aussitôt en se montrant très empressée.
Dès qu’elle eut disparu, après un silence que le comte n’osa pas rompre le premier:
–Achille, reprit André, monte chez toi, dans un instant, je te prie, je t’y rejoindrai bientôt; j’ai à te parler.
Et il tendit la main au comte de Clamelle, qui, ne comprenant plus rien à ce qui se passait, prit la main d’André Sergent, et la serra en lui disant:
–Je suis à tes ordres.
Geneviève reparut en cet instant, apportant sur un plateau ce qu’avait demandé son mari, et elle s’empressa de le servir.
A peine le docteur, dont la pâleur s’était dissipée petit à petit, avait-il vidé son verre, qu’un homme, courant tête nue, qui venait d’entrer aux Pommiers avec la précipitation que l’on n’apporte que dans la fuite, frappa à la porte du salon, qu’il ouvrit aussitôt.
C’était Pierre Laude, le valet de chambre du marquis.
–Excusez-moi, monsieur André, et venez vite avec un fusil sur la route.
En parlant ainsi, Pierre était en proie à une émotion que l’altération de ses traits accusait d’une façon saisissante ainsi que sa parole difficile, car il semblait avoir fait une longue course qui l’essoufflait au dernier des points.
Le docteur se leva.
–Qu’y a-t-il?
–Un chien enragé... je viens d’être poursuivi par lui., mais.
Et sur ce mais, Laude brandit un long bâton dont il était armé sur l’extrémité duquel il y avait du sang.
–Un chien enragé! répéta André.
Achille s’était élancé dans la bibliothèque pour y prendre au râtelier de chêne, son fusil de chasse.
–Voilà dix minutes qu’il me poursuit; il allait m’atteindre près de la grille lorsque je l’ai assommé.
–Allons, dit Achille, hâtons-nous, ce chien pourrait mordre quelqu’un.
–Prenez garde, dit Geneviève.
–Ne crains rien, nous sommes prudents.
Les trois hommes gagnèrent le jardin d’un pas précipité.
–Attendez, dit au comte et à Laude, le docteur au moment où ils passaient devant la porte de son laboratoire.
Il y entra et reparut bientôt tenant une petite fiole à la main.
–Qu’est-ce cela? lui demanda Achille, en désignant la fiole du geste.
–Un poison d’Afrique que Pierre connaît, n’est-ce pas, Pierre?
–Ah! la fève de Calabar, riposta Laude avec un certain orgueil.
–Oui, je voudrais en faire l’essai puisque le hasard m’en offre l’occasion. Venez.
–Il me semble qu’un coup de fusil., objecta Achille.
–Venez, nous verrons bien, répliqua Sergent de Clamelle.
Quelques secondes après, à travers les barreaux de la grille, ils virent étendu sur le chemin, la tête fendue, saignant et râlant, un molosse qui geignait lugubrement.
–Il n’y a aucun danger, tu as frappé fort, Pierre, dit André en ouvrant la grille et en s’avançant d’un pas ferme vers le blessé dont les yeux menaçants et l’écume qui teignait sa gueule, auraient pu im pressionner toute autre personne moins aguerrie que le docteur.
Achille, le fusil baissé, suivait André, prêt à faire feu sur le molosse au moindre mouvement.
Après l’avoir examiné pendant un instant, à quatre ou cinq pas, André déboucha son flacon, et, s’avançant vers le chien, laissa tomber quelques gouttes qu’il contenait dans la blessure même.
L’effet fut foudroyant.
Le moribond ferma les yeux et se roidit dans une immobilité complète.
–Il est mort coupable, n’est-ce pas, Pierre? la fève d’épreuve le condamne.
–Voilà un terrible poison, remarqua Achille.
–Oui, terrible, en effet, reprit André.
Puis s’adressant au valet de chambre du marquis:
–Va boire un verre de vin à l’office, lui dit-il, mon brave Laude, après l’émotion que tu as ressentie, cela te fera du bien, et nous, Achille, montons chez toi.
Ces paroles rappelèrent au comte la situation qu’était venue modifier l’entrée inattendue de Pierre Laude dans le salon des Pommiers.
–Je vous suis, André, répondit-il aussi ému qu’intrigué par la demande d’entretien que lui avait adressée Sergent de Clamelle.
Un secret pressentiment disait au comte que l’instant était solennel et que quelque chose de très grave allait se passer entre André et lui, mais quoi?
Comment le docteur, qui certainement l’avait surpris aux genoux de Geneviève, n’avait-il pas laissé éclater sur-le-champ sa colère; pourquoi, au lieu de parler en époux justement irrité par une impardonnable offense, lui avait-il affectueusement tendu la main?
Tout cela jetait le trouble dans l’esprit d’Achille, pendant qu’il gagnait sa chambre à la prière d’André qui lui avait dit au bas de l’escalier:
–Je vais rassurer Geneviève et je suis à vous.
La jeune femme était restée dans le salon, guettant à la croisée ce qui allait se passer entre le molosse et les trois hommes, lorsque Sergent de Clamelle reparut.
–Le chien est-il mort? demanda-t-elle avec une émotion qui témoignait de tout l’intérêt qu’elle avait pris à ce qui venait d’avoir lieu sur la route.
–Il était moribond déjà; quelques gouttes de physostigmine ont suffi pour le tuer.
Puis, sur un autre ton:
–Le vieux Pierre a eu très peur, ma mignonne. Je lui ai dit d’aller boire un verre de vin à l’office, mais tu serais bien gentille de t’assurer que ce brave homme n’a pas besoin d’autre chose.
–Avec grand plaisir, mon ami, répondit Geneviève en se dirigeant vers la porte du salon.
–Laisse-moi t’embrasser, mon enfant.
–Très volontiers, mon ami.
Il prit la tête de la jeune femme dans ses mains et colla ses lèvres sur son front avec une effusion pleine de tendresse.
–Va, va, maintenant.
Elle obéit et André monta chez le comte.
–Mon cher Achille, lui dit-il, j’ai à te confier un secret terrible, connu de moi seul aujourd’hui et que seul après moi tu dois connaître. Jure-moi donc sur l’honneur et quoi qu’il arrive, de ne jamais révéler à personne, surtout à Geneviève, ce que je vais te dire.
Ces paroles, loin de dissiper l’étonnement du comte ne firent que l’augmenter considérablement, et il s’empressa de répliquer, dominé par une soif de curiosité considérable tout autant que par l’accent grave que Sergent de Clamelle avait donné aux paroles qu’il venait de prononcer:
–Quoiqu’il arrive, André, je te le jure sur l’honneur de ne jamais révéler à personne, surtout à Geneviève ce que tu vas me dire.
–Bien, répondit le docteur.
Puis, après un temps:
–Tu aimes Geneviève et Geneviève t’aime!
–Peux-tu croire? protesta le comte, atterré par cette brusque attaque.
–Ne mens pas, j’ai entendu toute votre conversation et je t’ai surpris aux genoux de ma femme.
Achille baissa la tête.
–Oui, j’ai tout entendu et depuis longtemps je sais à quoi m’en tenir. Pendant qu’elle te soignait comme une sœur, Geneviève s’est mise à t’aimer; lorsque tu es revenu de Bordeaux, alors que la douleur de ton absence aurait fini par la tuer sûrement, tu l’aimais aussi, aujourd’hui il ne reste plus qu’à fuir cette maison ou à me trahir.
–Je suis prêt à partir, André, à partir pour toujours, mais seul.
–Et Geneviève mourra; non, moi je veux qu’elle vive aimante, aimée, heureuse, et c’est à toi que je confie son bonheur et son avenir.
–As-tu bien toute ta raison? demanda le comte que cette étrange déclaration stupéfiait.
–Ma raison entière, je vais t’en donner la preuve. Crois-tu donc que si un impérieux motif ne m’avait pas forcé à agir tout autrement qu’un mari le fait ordinairement dans un cas semblable, dès que j’ai vu que Geneviève se mettait à t’aimer, je n’aurais pas profité des intentions de notre oncle pour vous séparer à jamais? Or, qu’ai-je fait au contraire? Tout pour te ramener ici, tout pour qu’entre toi et Geneviève se développe ce mutuel amour que le devoir m’ordonnait de protéger, si extraordinaire que cela peut être.
Le comte croyait vraiment rêver en entendant ces paroles si stupéfiantes dans la bouche d’un mari.
–Mon cher Achille, la science qui nous permet de soulager les maux et de prolonger la vie des autres, nous révèle parfois des vérités terribles. Tu me crois fort et vigoureux, appelé à rester ici-bas de longues années encore, eh bien! j’ai là,–et André se frappa le côté gauche,–un mal mortel qui ne pardonne jamais.
–Que dis-tu? mon cher André, toi si plein de forces, d’ardeur, et de vie!
–Je dis que mon cœur est trop grand, qu’il me tue, et que tu as un moribond devant toi, car, je le sens, le terme approche et bientôt je ne serai plus.
–C’est impossible, nous te sauverons.
–Crois-tu donc que si je pouvais me faire encore illusion et conserver le moindre espoir, je serais heureux de ton amour pour Geneviève et surtout de l’amour de Geneviève pour toi.
–La nature est toute-puissante, elle fait parfois des miracles.
–Achille, reprit André sans s’arrêter à cette nouvelle protestation d’amitié que le comte avait cru devoir lui faire, me jures-tu d’épouser ma veuve?
–Je te le jure, répondit-il sans hésitation.
–Tu me le jures sur tout ce que tu as de plus sacré au monde?
–Je te le jure sur Geneviève elle-même, cela te suffit-il?
–Oui, et sois certain qu’avant un an Geneviève sera comtesse de Clamelle.
–Mais une veuve ne peut se remarier que dix mois après la mort de son mari.
–Je le sais, c’est pour cela que mon calcul est exact.
–Oh! André!
–Chacun doit subir sa destinée, mon ami; la mienne touche à son terme. Dieu m’a fait la grâce de me permettre de ne pas l’ignorer; je l’en remercie de toute mon âme puisqu’après moi, Geneviève sera seule au monde. Songe bien à cela, mon cher Achille; sois méritant du grand devoir que je t’impose. Je t’ai jugé digne de faire le bonheur de celle qui était tout pour moi sur la terre, et je ne m’endormirai tranquille de l’éternel sommeil, que si je suis certain d’avoir remis cette enfant adorée au plus capable d’apprécier son âme admirable et sa séraphique beauté.
En parlant ainsi en père, mais sans qu’Achille pût le deviner, Sergent de Clamelle s’était laissé gagner par une invincible émotion.
Une larme tomba de ses yeux.
–Tu pleures, André?
–Ne parlons plus de moi, mais d’elle, reprit Sergent de Clamelle en essuyant brusquement ses yeux. Tu l’aimes, tu l’aimeras toujours?
–Je l’aime à la folie; comment pourrais-je jamais l’oublier?
–Bien vrai? demanda André, en saisissant les mains du comte.
–Sur le salut de mon âme, tu peux le croire.
–Dans mes bras, Achille, dans mes bras, mon enfant, poursuivit le docteur avec une exaltation attendrie, en attirant le comte contre sa poitrine. Oui, mon enfant, car Geneviève était plus encore ma fille que ma femme; je l’aimais plus encore en père qu’en époux; tu n’auras même pas à être jaloux du passé, c’est une âme vierge, qui, une fois à toi, aimera avec toute la plénitude de la virginale candeur, je te l’affirme. Ah! sois son guide et son appui, donne-lui toute ta tendresse, car elle est digne de tous les bonheurs, tu le sais comme moi, n’est-il pas vrai, et de là-haut je vous bénirai tous les deux!
L’émotion du docteur gagnait Achille.
–Oui, oui, André, compte sur moi; mais qu’as-tu?
–Je te l’ai déjà dit, j’ai le cœur trop grand et j’en meurs!
Et Sergent de Clamelle retomba dans le fauteuil où il avait pris place pour commencer son entretien avec celui qu’aimait Geneviève.
Il y eut un silence pendant lequel André redevint maître de lui.
–J’ai encore une promesse sacrée à exiger de toi, reprit-il.
–Laquelle? quelle qu’elle soit, je te la ferai et je la tiendrai, sois-en certain.
–Bien, car c’est pour moi la plus importante de toutes.
–Parle.
–Je vais mourir bientôt, dans quelques jours, demain peut être, et je ne veux pas condamner Geneviève au triste spectacle de mon agonie, tu la lui apprendras plus tard, lorsqu’il le faudra absolument, pour lui dire: Geneviève, aujourd’hui tu es libre enfin, libre devant Dieu et devant les hommes, et tu peux être comtesse de Clamelle.
–Je ne comprends plus.
–Tu voulais fuir cette maison, seul, eh bien! jure-moi que tu attendras patiemment que l’année soit écoulée, c’est-à-dire que Geneviève soit libre et que résistant à votre mutuel amour, jusque-là, Geneviève ne sera pour toi qu’une sœur, et je te dirai:–Dès aujourd’hui, je te la donne, pars, fuis avec elle, use de son amour pour toi afin de la contraindre à me quitter et que notre destinée à chacun s’accomplisse selon la divine volonté. J’attends ton serment.
–Tant que tu vivras, André, Geneviève ne sera pour moi qu’une sœur, je te le jure, sur ce que j’ai de plus sacré au monde!
–Merci.
Sur ce mot André sortit de la chambre du comte et gagna le jardin.
Il avait besoin d’air et de solitude.
Ayant accompli son sacrifice avec énergie, il sentait certaine réaction nerveuse s’opérer en lui.
Ne venait-il pas de franchir la première étape de ce calvaire de douleur dont son devoir paternel lui avait indiqué la route?
Certes il s’attendait depuis longtemps à ce moment terrible et en avait analysé d’avance les effets, mais depuis un instant une terreur imprévue jusqu’alors était venue s’emparer de lui.
Presqu’absolument tranquillisé sur l’avenir de Geneviève, certain qu’Achille de Clamelle tiendrait son serment; heureux d’avoir pu l’obtenir sans lui révéler toute la vérité, préparé à mourir au moyen de ce poison violent, la calabarine, dont il avait fait l’essai quelques heures auparavant sur ce molosse que quelques gouttes de la terrible liqueur avait littéralement foudroyé, pour la première fois André Sergent se trouvait en face du suicide et ce suicide l’épouvantait.
Ah! le père eut sans hésiter donné sa vie; si le feu du ciel avait pu le frapper mortellement comme il avait frappé Bouron, il eût béni la foudre, considérant sa mort comme une délivrance, mais le savant reculait devant le suicide.
–Ai-je le droit de me tuer, se demanda-t-il, et ma volonté, en m’ôtant la vie, ne deviendrait-elle pas une volonté criminelle?
Il s’assit et demeura longtemps la tête dans les mains complètement absorbé dans le combat intérieur le plus douloureux auquel puisse se livrer un homme.
Geneviève vint mettre un terme à la cruelle rêverie de son mari.
–Vous allez prendre froid, André; que faites-vous là?
–Je pensais à toi, ma mignonne, répondit-il en se levant.
Achille n’était pas redescendu, l’entretien si extraordinaire qu’il avait eu avec le docteur l’avait également plongé dans des idées trop absorbantes pour que la solitude ne lui fût point agréable pendant quelques heures.
Celle du dîner réunit la femme, le mari, et l’autre!
Le comte eut le bon goût de se montrer avec Geneviève ce qu’il était toujours, et cette conduite lui fut inspirée non seulement par le sentiment délicat dont André lui sut gré, mais encore par sa situation.
Avant tout ne devait-il pas attendre des nouvelles de son bras droit le chevalier Théobald de Boulingrin?
Une lettre de celui-ci:
«Reviens tout de suite, j’ai réussi.
Ton vieux BOULIN.»
Arriva le lendemain aux Pommiers.
Le comte partit immédiatement, laissant un mot à André en lui disant qu’il était forcé de s’absenter pour deux jours.
Geneviève était allée avec la mère Laude aux Andelys, André avait été appelé près d’un malade.
Lorsqu’ils revinrent, l’absence d’Achille ne les inquiéta ni l’un ni l’autre, car l’un et l’autre étaient certains de son prompt retour.
Le lendemain, Boulingrin versait au comte les cinquante mille francs payés par Gabriel de Saint-Till, sur la négociation de l’écurie de courses inventée par Mercadier, en à-compte de la dette de jeu qu’il avait contractée vis-à-vis d’Achille.
Ayant opéré ce versement, le chevalier Théobald termina avec le frère de Marguerite, et à six heures du soir, triomphant, radieux,–songez donc que l’affaire Saint-Till était admirable pour lui, car elle ne lui avait pas rapporté moins de cinq mille francs que l’aigrefin avait touchés et devait lui en donner encore dix mille lorsque les lettres de change de Gabriel seraient soldées,–notre hardi négociateur s’attablait au café Riche devant une absinthe qui fut bientôt suivie par deux autres verres de la même liqueur.
Depuis quelques heures Boulingrin rêvait millions.
Pour en expliquer le motif, il est indispensable de reproduire ici un fragment de la conversation que le cheva lier Théobald avait eue avec le comte Achille en lui remettant les cinquante mille francs.
–Millionnaire, tu le seras, toi, un jour, quand ton vieux don Quichotte d’oncle aura dévissé son billard. Ah! si j’avais un oncle comme celui-là!
–Que ferais-tu?
–Je ne l’aurais pas longtemps.
–Ne dis donc pas de folies.
–Rien n’est plus sérieux. Douze millions, sais-tu que cela fait six cent mille livres de rente, cinquante mille francs par mois, plus de seize cents francs par jour. Ça donne le vertige! Tu m’invites à dîner, et j’accepte.
Cette conversation, dont Boulingrin se souvint en absorbant le premier verre d’absinthe, prit dans son esprit, durant l’absorption des deux autres, des proportions véritablement colossales.
Depuis qu’Achille de Clamelle avait été aussi imprudent quecoupableen profitant des cartes bizeautées que lui avait glissées si habilement Boulingrin dans les mains, celui-ci se sentait en possession d’une sorte de pouvoir sur lui.
L’oncle Anselme mort, le comte devenait possesseur des douze millions du marquis; l’avenir était superbe.
Au travers des vapeurs de l’absinthe qui troublaient son cerveau, le chevalier Théobald le considéra avec une satisfaction fébrile, se voyant riche et l’intime du millionnaire Achille de Clamelle, dans la caisse duquel il pourrait puiser à poche que veux-tu, sans compter ni rendre jamais.
–Il faudrait supprimer don Quichotte, finit par se dire Boulingrin, tout en lançant des œillades aux femmes qui passaient et en fumant des cigares de haut prix,–il avait demandé les plus chers en s’installant sur la terrasse,–avec la désinvolture dégagée que donne l’opulence.
–Oui, décidément, ce vieux marquis est complètement inutile, il est même gênant.
Et s’arrêtant sur cette idée, le chevalier Théobald, dans un état d’ébriété nerveuse, se voyait planant sur ce coin de la Normandie où se trouvent le château de Clamelle et les terres qui y appartenaient à Anselme comme un Deux ex machina, dont l’intervention presque providentielle mettait les choses dans leur ordre rationnel et logique au profit du comte, qui ne saurait trop rémunérer de pareils services.
L’arrivée d’Achille vint interrompre le chevalier Théobald au milieu de ses rêves d’or.
Peu désireux de s’attabler à côté de Boulingrin, de Clamelle, en descendant de la victoria qui l’avait amené, lui fit signe de se lever.
–Montons à la Maison-Dorée, lui dit-il, dès que Boulingrin l’eut rejoint.
–J’allais justement te proposer de prendre un cabinet, répliqua celui-ci. J’ai à te parler.
–Moi aussi.
Le motif qui avait empêché Achille de prendre place sur la terrasse, à côté de l’aigrefin, lui faisait également préférer dîner en tête-à-tête avec lui, que de s’exposer en s’installant dans la salle commune, d’y être vu en sa compagnie.
–Je suis allé payer le père Gaspard, dit Achille, lorsqu’il se fut installé.
–T’a-t-il fait des excuses, au moins, pour la façon dont il nous traitait?
–Ce brave homme avait réellement besoin de son argent, le bonheur de sa fille dépendait de son remboursement, je ne puis lui en vouloir.
–A ton aise.
On servit et, stimulé par Boulingrin qui avait demandé des vins de premier choix, Bourgognes capiteux, Achille se sentit un besoin d’expansion extraordinaire, car il n’avait pu parler à personne jusque-là de la conversation qu’il avait eue la veille avec André, et cette conversation, dont le souvenir ne l’avait pas quitté, lui semblait encore plus étonnante à l’heure qu’il était, qu’au moment même où elle avait eu lieu.
–Voilà un fameux vin, et je te remercie de me le faire boire, dit Boulingrin; conviens, du reste, que tu me dois une fameuse chandelle, car te voilà certain de posséder ta femme mariée, celle dont tu me disais, il y a quelques jours: «elle est la plus belle et la plus chaste et si désirable qu’on vendrait sans hésiter son âme au diable pour obtenir la moindre de ses caresses.» Tu me la devras cette divine créature.
–Je la devrai bien plus à son mari qu’à toi.
–Parbleu, n’est-ce pas ordinairement ainsi, ces satanés maris ne font-ils pas toujours tout ce qu’il faut pour qu’on les prenne en horreur, aussi ma statistique particulière m’a-t-elle prouvé que sur mille femmes, mariées depuis deux ans, neuf cent quatre-vingt-dix-neuf ne donnent plus que des adultérins, dit le chevalier Théobald d’un ton solennel, digne d’un pontife.
–Tu n’y es pas, mon cher Boulingrin, tu n’y es pas du tout.
–Explique le mystère, alors.
–Tu seras discret?
–Parbleu, à qui veux-tu que je raconte tes affaires, dans ton monde, je ne connais plus que toi?
–C’est bon, curieux, je vais tout te conter, car la chose en vaut la peine, et maintenant, dussé-je avoir à combattre tous les bavards de la terre, maintenant que j’ai quarante mille francs là.
Il frappa la poche de sa redingote.
–Je suis sûr de réussir.
Et entraîné par ce besoin de parler, de se faire valoir, de se poser même devant ce Boulingrin qu’il méprisait complètement, besoin qu’éprouvent tous les indiscrets, Achille se mit à lui raconter tout ce qui s’était passé aux Pommiers entre Geneviève, André, le marquis et lui.
–Tu vois, dit-il en terminant, que malgré celui que tu nommes don Quichotte, tout me favorise dans cette aventure, une seule chose me manquait: de l’argent.
–Ce cher docteur ne t’en aurait-il pas prêté, en bon parent, en mari exceptionnel?
–Ma foi, je ne dis pas non, mais pas assez, et je rêve faire avec Geneviève un superbe voyage dans toutes les conditions de luxe et de confort désira bles.
–Jusqu’au moment où tu pourras épouser cette sœur respectée, poursuivit Boulingrin d’un ton railleur.
A ces paroles Achille se redressa, et lançant à son interlocuteur un regard rempli d’une railleuse irrita-tion :
- Imbécile ! lui dit-il, est-ce que Geneviève n’est pas folle de moi ?
–Je suis loin de prétendre le contraire, mon très cher comte.
–Quelle est la femme mariée qui, après avoir fui pour toujours le toit conjugal avec l’homme qu’elle aime, ne se donne pas à lui?
–Et ton serment, mon noble gentilhomme?
–Si tu crois que je l’ai fait pour le tenir, tu es indigne de mon amitié.
–A la bonne heure. A ta santé, Lovelace!
Puis après avoir trinqué avec le comte, se rappelant un couplet de Clarisse Harlowe, le chevalier Théobald se mit à fredonner:
Pairs d’Angleterre,
Tout sur la terre
Vous est promis.
A Lovelace,
Quoi qu’il fasse
Tout est permis!
–Sapristi, tu ne devais pas être à ton aise, reprit Boulingrin, au moment où vous êtes allés tuer le chien enragé.
–Monsieur de Boulingrin, apprenez que je n’ai peur de rien.
–Je sais cela, mon très cher comte, mais avec un mari qui vient de vous surprendre et qui possède dans sa bibliothèque de petits flacons de calubarine.
–Calabarine, reprit Achille.
–Calu, cala, le mot n’y fait rien, mais la chose; avec un tel mari, dis-je, on ne sait trop ce qui peut arriver.
–Tu vois que ma bonne étoile m’a protégé.
Le garçon qui servait le comte et son invité entra, apportant le café.
–Un journal du soir, je vous prie, lui dit Boulingrin.
–Pourquoi faire? lui demanda Achille.
–J’ignore le cours de la Bourse d’aujourd’hui, répondit le chevalier Théobald avec le ton qu’aurait pu prendre un des plus gros spéculateurs de la corbeille, et je désirerais savoir ce qu’on donne dans les petits théâtres.
–Voilà, monsieur, revint dire le garçon en apportant la gazette demandée.
–Merci.
Et Boulingrin déployant le journal se mit à le parcourir d’un œil distrait, car, depuis quelques secondes, sa physionomie devenue sérieuse, dénotait que des idées nouvelles venaient de naître dans son fécond cerveau.
Dès que le garçon se fut retiré, Boulingrin, après avoir jeté sur Achille le regard que doit adresser un juge d’instruction au moment d’interroger un prévenu, lui dit:
–Alors tu crois que le marquis ne t’avait envoyé à Bordeaux que pour protéger la vertu de madam.e Sergent?
–J’en suis sûr.
–Et le docteur qui se sent mourir a été institué par ton oncle son légataire universel?
–Parfaitement.
–Testament nul, ou du moins sans effet, puisque le testateur survivra à son héritier.
–Une fois André mort, je reste seul et toute la fortune des Clamelle me revient.
–Après le décès de Don Quichotte, qui se porte fort bien.
–C’est là une erreur, il a souvent de fortes palpitations.
Pendant quelques instants le chevalier Théobald sembla réfléchir.
–Un oncle peut parfaitement déshériter son neveu, mon cher Achille; Dieu sait comment Don Quichotte prendra ta fugue avec la belle Geneviève; un nouveau testament peut tout donner aux robes noires ou à l’assistance publique qui se laissent faire très aisément en pareille circonstance. Diable! mais sais-tu bien que ton avenir m’inquiète et qu’il n’y a qu’une seule chose qui puisse te l’assurer agréable et brillant.
–Laquelle?
–C’est que la mort du marquis de Clamelle précède celle du docteur André Sergent.
Boulingrin avait légèrement baissé la voix pour émettre ce terrible avis, qu’il formula en enveloppant Achille du regard dont il s’était servi quelques jours auparavant en l’engageant à aider la fortune à faire Gabriel de Saint-Till son débiteur d’une somme considérable.
–C’est impossible.
–Impossible n’est pas français. D’abord examinons le résultat. Le marquis mourant, André hérite, il meurt à son tour et laisse le tas de millions à sa veuve ou à toi, par conséquent tu es sûr de palper le tout en n’ayant qu’une chose à faire qui ne me semble pas trop pénible en somme, épouser une jeune veuve adorable qui t’aime à la folie. Avec six cent mille li vres de rente dans des conditions semblables, il faudrait être bien difficile pour se trouver malheureux. Qu’en dis-tu?
Le comte ne répondit pas; depuis quelques instants il était devenu songeur; la crainte qu’Anselme ne donnât toute sa fortune à d’autres, après le décès d’André, s’était emparée de lui.
–Douze millions! répéta Boulingrin, douze millions à trente ans, jeune, fort, beau, noble, aimé. Un demi siècle de félicités de toute espèce en perspective!
–Tais-toi, interrompit Achille sous l’empire d’une sorte de fascination remplie de terreurs.
–Pourquoi me tairais-je? riposta Boulingrin, devinant l’effet que ses paroles produisaient sur de Clamelle. Ah! si d’un signe on pouvait envoyer un homme de l’autre côté, comme je le ferais, moi, afin d’obliger un ami.
Il continua lentement, tâchant de faire arriver ses paroles jusqu’au cœur d’Achille:
–Un ami, qui se montrerait reconnaissant. d’un service. immense. et non sans danger, mais pour celui seul. qui le rendrait. presqu’à l’insu de l’autre. l’obligé! Car l’opérateur a la persévérance, l’énergie, et, la chose faite, serait aussi muet que la tombe où dormirait à jamais l’inutile et gênant don Quichotte.
–Non, non, jamais! Et la conscience?
–La conscience, mon petit Achille, est le grand livre des bonnes et des mauvaises actions, celles qui rapportent sont toujours exquises.
Le comte baissa la tête et se versa un verre de fine. champagne qu’il vida d’un trait.
–J’ai soif aussi, reprit Boulingrin, mais je n’aime pas les dés à coudre.
Et se levant, il alla prendre sur une console deux verres à bordeaux qu’il emplit d’eau-de-vie jusqu’au bord.
–Fais-moi raison et sois raisonnable, dit-il alors, en tendant un de ces verres à de Clamelle.
Achille avait pâli, d’une main fébrile, il porta à ses lèvres le verre que lui tendait Boulingrin, et en but la moitié.
Le chevalier Théobald l’imita.
–Qu’en dis-tu?
–Tu es mon mauvais génie, reprit le comte, en relevant le front sur lequel perlait une froide sueur qu’il étancha avec son mouchoir.
–Des mots, ingrat! Moi qui ne veux que ton bonheur, mais songe donc que si tu ne te rends pas à mes bonnes raisons, c’est la misère. Voyez-vous le bel Achille de Clamelle, le comte élégant qu’on admire, commis chez un huissier et gagnant trois francs par jour, s’il a de la chance, car même un tel emploi ne s trouve pas tous les jours; tiens, j’en ris à me tordre,
–Mais tuer!
–Non, laisser faire, ça n’est pas la même chose, puisque moi seul au monde je saurai que tu as simplement approuvé la mesure conservatrice que j’aurai dû prendre pour t’assurer un avenir digne de toi et de la belle comtesse Geneviève de Clamelle. A ta santé et à mort don Quichotte!
Et Boulingrin tendit de nouveau le verre d’eau-de-vie à moitié plein à Achille.
–Non, dit celui-ci, je ne boirai plus, je ne veux plus boire.
–A ton aise!
Et Boulingrin reprenant son journal, se mit à lire machinalement les annonces.
Tout à coup il tressaillit.
–Quand on parle du loup., reprit-il.
–Qu’y a-t-il? demanda le comte intrigué par ces dernières paroles.
Boulingrin se mit à lire les lignes suivantes:
«On demande à acheter dix chevreuils vivants. S’a-dresser à M. Clément Morin, 23, rue de la Victoire, où à M. Christophe, garde-chasse, au château de Clamelle, près Tosny (Eure).»
–Don Quichotte veut repeupler son parc, paraît-il.
–Qu’y a-t-il d’extraordinaire à cela? tous les deux ou trois ans cela lui arrive.
–C’est en effet bien naturel.
Et Boulingrin se mit à réfléchir.
Achille agita un cordon de sonnette qui se trouvait à portée de sa main.
–L’addition? demanda-t-il au garçon qui parut à cet appel.
Le comte consulta sa montre.
–Tu sais que je pars ce soir, dit-il à Boulingrin, oici cent francs, règle, je n’ai pas une minute à perdre pour ne pas manquer le train.
–Je t’accompagne jusqu’à la gare.
Et comme le garçon entrait, lui montrant le billet de cent francs qu’Achille venait de jeter sur la table:
–Voici, garçon, dit-il, je viendrai chercher la monnaie.
Et il suivit Achille qui était déjà dans l’escalier.
Jusqu’au moment où le comte quitta le guichet de la gare de l’Ouest, où il venait de prendre son billet, vingt minutes après avoir quitté le cabinet de la Maison-Dorée, Boulingrin affecta de ne plus lui parler de ier que de choses les plus indifférentes.
–Adieu, lui dit Achille, prêt à franchir le seuil de a salle d’attente.
–A demain.
–Dépêchez-vous, monsieur, interrompit un garde en s’adressant à de Clamelle.
–Comment, à demain? demanda celui-ci.
–Oui, le marquis de Clamelle désire des chevreuils, j’en ai à lui vendre, reprit Boulingrin qui s’éloigna aussitôt, laissant le comte stupéfait.
V
BOULINGRIN EN NORMANDIE
Table des matières
Une fois en chemin de fer, après avoir quitté chevalier Théobald, Achille fit de vains efforts pou oublier la terrible conversation qu’il avait eue ave lui à la Maison-Dorée.
Et cette pensée: Il est certain qu’André étant mon le marquis peut tester en faveur d’autres que moi, lu revenait constamment à l’esprit, car il ne s’était rési gné au testament qui avait institué Sergent de Cla melle le légataire universel du chef de la famille, qu parce que le docteur lui avait promis de partage l’héritage avec lui et qu’il ne pouvait douter qu’il n tînt sa parole.
Lorsqu’André, l’avant-veille, lui avait annonc qu’il allait mourir en l’autorisant à enlever Geneviève Achille n’avait nullement envisagé les conséq uence que pourrait avoir pécuniairement pour lui un jou la situation nouvelle que les événements inattendu venaient de lui créer; l’idée de la possession de Ge neviève primait toutes les autres à l’audition de cett abdication maritale si bizarre, ce qui fait que les paroles de Boulingrin étaient tombées dans ses oreilles comme autant de gouttes d’eau glacée d’un réfrigérant effet
Et vingt-quatre heures après il en était venu à se lire qu’évidemment la mort du marquis serait un grand bonheur pour lui.
–On ne peut pas perdre sciemment douze miltions, se disait-il, ce serait trop bête!
Sous l’empire de cette parole fort sage de la part d’un prodigue, le comte en vint à se demander si Geneviève était absolument indispensable à son bonheur et s’il ne ferait pas mieux de s’éloigner doucement des Pommiers pour s’installer définitivement près du marquis à Clamelle.
Certainement, dans ces conditions Anselme ne le déshériterait pas si André mourait, et si, malgré sa conviction, le docteur continuait à vivre, leur oncle finirait par revenir sur sa décision pour faire à chacun une part égale.
C’était six millions assurés dans l’avenir, mais pour rela il fallait renoncer à l’amour de l’adorable femme d’André et s’armer de patience, car le marquis de Clamelle pouvait vivre certainement encore vingt-cinq longues années.
Dans ces conditions, Achille ne serait donc riche qu’à cinquante-cinq ans.
A trente ans on considère souvent les quinquagéaires comme des vieillards; ce n’est que vers la oixantaine qu’on en vient, par la comparaison peronnelle, à les regarder comme des hommes encore dans la fleur de l’âge; certes, jusque-là, rentré comlètement dans la faveur du marquis, Achille pourrait mener une vie très agréable et des plus luxueuses, mais dépendante, et sa nature altière s’arrangeait mal d’avance de cette situation subalterne.
Un beau mariage pouvait aussi arranger bien des choses, mais où trouver une femme ayant six million, de dot, et Geneviève les lui apporterait si M. de Cla melle mourait avant André.
Toutes ces considérations jetaient le plus grand trouble dans l’esprit du comte, si bien que dès le len demain de son retour Geneviève s’en inquiéta.
–Je crois, Achille, lui dit-elle, que vous n’avez pas fait à Paris un voyage aussi heureux que vous nous l’avez affirmé hier à votre retour.
–Détrompez-vous, ma chère Geneviève, mor voyage m’a satisfait sous tous les rapports, je vous l’affirme de nouveau.
–En ce cas qu’avez-vous?
–Mais rien, je vous assure; je suis heureux, trè heureux.
–Alors pourquoi cet air préoccupé, distrait presque morose?
–J’ai eu un peu de migraine ce matin et je m’en ressens encore sans bien m’en rendre compte san doute, répliqua Achille en se servant du premier pré texte qui lui vint à l’esprit.
–Venez faire un tour de jardin, le grand air vous fera du bien.
–Je vous suis, répondit Achille.
Geneviève était en beauté ce matin-là; au grand jour son radieux visage parut au comte plus séduisant que jamais.
Il ne put s’empêcher de lui exprimer toute son admiration.
–Que vous êtes belle, Geneviève, que vous êtes belle et que je vous aime!
–Oh! mon ami, répondit-elle ravie en tendant sa main à Achille qui saisit le moment où ils passaient derrière un bouquet de sapins les dérobant à tous les yeux des gens de l’habitation, pour embrasser cette main avec ardeur.
- Prenez garde, reprit Geneviève, en se dégageant e l’étreinte du comte.
Ils marchèrent pendant quelque temps en gardant e silence, lui la détaillant en se demandant:
–Aurai-je assez de raison pour renoncer à tous es trésors?
Elle, légèrement émue, comme elle l’était toujours ) ous le regard du comte, depuis qu’il était revenu e Bordeaux, et lui souriant autant des yeux que des èvres, car tout autant que sa bouche, l’œil de la femme qui aime sait exprimer l’amour.
–A quoi pensez-vous, mon ami? reprit-elle.
–Je pense à vous, ma chère Geneviève.
Disant ces mots, il la regarda bien en face et se sen-it troubler par d’enivrantes effluves.
Depuis que Boulingrin lui avait remis les cinquante mille francs de Gabriel de Saint-Till, Achille voyait l’approcher rapidement l’instant désiré. En recevant cette somme il avait savouré d’avance toutes les périéties de la lutte qu’il aurait indubitablement à souenir contre Geneviève, lorsqu’il lui proposerait de uir les Pommiers avec elle.
Il la voyait d’abord repoussant ce projet avec horeur, puis l’admettant à la longue, et enfin, vaincue, aletante, à sa prière, sous ses baisers, s’écrier elle-même :
- Eh bien, fuyons, je t’aime !
Et cependant il s’arrêta, car l’image du sourire de oulingrin vint errer dans son souvenir.
Certes, avec les quarante mille francs qu’il avait apportés de Paris, n’étant pas obligé d’avoir recours la bourse d’André, ce qui eut humilié profondéent Achille, fort de l’acquiescement du docteur, il e sentait les coudées franches et se trouvait complèement maître d’agir à son gré et dans toutes les conitions nécessaires, pour mettre à exécution le projet que l’amour de la jeune femme lui avait fait concevoir et, néanmoins, il hésitait encore.
Tout en marchant ils étaient arrivés à un tertre dominant le verger qui justifiait complètement le nom de cette terre, car déjà du temps d’Eugène Sergent on y voyait, semblables aux vieux arbres tor tueux et noueux dont parle Charles Estienne dans le Seminarium et plantorium fructiferarum arborum, , d’abord parmi les pommes à cidre de la première saison, depuis le Girard amer et le Fausse-Varin jus qu’au Blanc-Mollet; de la seconde, depuis la Saint Philibert, l’Ozanne, le Rouget jusqu’au Turbet; et parmi les tardives, depuis le Martin-Onfroi, le Doux Belle-Heure et le Tard-Fleuri, jusqu’au Sapin et au Jean-Huré, puis les pommes comestibles les plus estimées: l’Api-Noir, le Gros-Api et la Pomme-Rose, , les quatre Calville: Blanc d’hiver, d’été, Rouge d’au tomne et Rouge d’hiver, les deux Rambour, le Postophe mûr en août, la Pomme-Violette ou des Quatre Goûts qui se cueille de janvier à mai, et enfin les Reinettes d’Angleterre, de Bretagne, du Canada, de Caux, d’Espagne, de Hollande, de Granville et des Carmes.
Ce verger, dont la réputation était connue dans tout le département, avait pour clôture une haie d’épine peu élevée par-dessus laquelle on découvrait une partie de la route.
Une heure avant que Geneviève n’entraînât le comte au jardin, André était sorti.
–Je pense à vous, ma chère Geneviève, avait été la dernière parole dite par Achille.
La jeune femme allait lui répondre, lorsqu’un bruit lointain arrêta ses regards sur la route.
–Voici la voiture d’André, je rentre chez moi, dit-elle.
–Vous me fuyez parce qu’André revient? demanda le comte avec un certain étonnement.
–Je ne vous fuis pas, Achille, seulement mon mari, pendant votre absence, m’a adressé certains reproches que je ne veux plus mériter à l’avenir.
Et avant que le comte, qui ne s’attendait nullement entendre de semblables paroles sortir de la bouche de la jeune femme, n’ait pu la retenir, elle s’éloigna d’un pas hâté.
Achille, tout interloqué, après un moment de réflexion se décida à provoquer de la part d’André une explication immédiate, et aussitôt il se dirigea vers la grille que la voiture du docteur allait bientôt franchir.
Dès que celui-ci eut mis pied à terre:
–Je voudrais te parler, lui dit le comte, car je ne comprends plus rien à ta conduite.
–Explique-toi, car de mon côté, mon cher Achille, je ne comprends pas du tout le sens de tes paroles.
–Tu as fait, paraît-il, pendant ma dernière absence, une scène de jalousie à Geneviève, à mon sujet.
André lui prit les mains, et, le regardant dans le blanc des yeux en l’étreignant avec une certaine énergie:
–Tu n’as donc pas réfléchi à une chose, dit-il; c’est que pour que tu arrives à faire consentir Geneviève à m’abandonner et à te suivre, il faut que je la persuade non seulement que je suis jaloux de toi, mais encore que je lui défende de t’aimer. Tu as affaire à une honnête femme, à une jeune et chaste créature que des circonstances exceptionnelles ont placée dans une situation extraordinaire, qui, malgré l’amour qu’elle a pour toi, ne deviendra coupable que si tout l’y force, jusqu’à moi-même!
–Ton abnégation prévoyante ne peut m’inspirer que du respect, reprit Achille en entendant sortir de la bouche d’André, cette justification plus que délicate de sa conduite.
–Désormais tu es mon ri val; ceci posé, agis en rival, mais tiens ton serment.
–Je n’y faillirai pas, répondit hypocritement le comte.
Quelques instants après ils étaient dans le salon lorsqu’un domestique, après avoir frappé, entra apportant une carte de visite sur un plateau.
–Ce monsieur demande à voir monsieur le comte. Achille prit la carte et lut:
LE CHEVALIER THÉOBALD DE BOULINGRIN.
–Quelqu’un pour toi, je te laisse, dit André en entrant dans son cabinet.
Achille était resté immobile, les yeux fixés sur la carte de visite de l’aigrefin.
–Faites entrer, dit-il au bout d’un moment.
Quelques secondes après Boulingrin parut sur le seuil du salon.
–Veuillez m’excuser, mon cher comte, de venir vous relancer jusqu’ici, dit-il, c’est un pur hasard qui m’y a conduit et m’a mis sur vos traces; puis il s’agissait pour moi de m’acquitter envers vous d’une dette sacrée. Je viens vous rendre les trois mille francs que vous m’avez si gracieusement prêtés, l’an dernier, à Hombourg.
Et, joignant le geste à la parole, le chevalier Théobald tira un portefeuille de sa poche, en sortit trois billets de banque et les tendit à Achille le plus gracieusement du monde.
Le domestique se retira en ce moment, c’est-à-dire avant que le comte, qui ne comprenait rien au discours de Boulingrin, n’eût touché aux billets que lui offrait celui-ci.
Dès que la porte se fut refermée, le chevalier reglissa ses billets dans sa poche avec une rare promptitude, et ayant fait un pas en avant, baissant la voix, en jetant autour de lui un regard investigateur pour s’assurer qu’il était bien seul:
–Oui, mon petit, c’est moi; je viens de chez Don Quichotte! dit-il.
Depuis que le chevalier Théobald avait quitté le comte à la gare de l’Ouest, il n’avait pas perdu son temps.
Darmowy fragment się skończył.