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Léon Tolstoï
Résurrection (Roman)
Traduction: Teodor de Wyzewa, 1900 Edition originale: Paris, Perrin, 1900. Couverture: Portrait de Léon Tolstoï, 1848; photographie de Pavel Biryukov. EAN 4064066373573 e-artnow, 2021
Table des Matières
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE I
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVII
CHAPITRE XVIII
Résurrection II DEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE I
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
Résurrection III TROISIÈME ET DERNIÈRE PARTIE
CHAPITRE I
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVII
CHAPITRE XVIII
CHAPITRE XIX
CHAPITRE XX
CHAPITRE XXI
CHAPITRE XXII
CHAPITRE XXIII
CHAPITRE XXIV
CHAPITRE XXV
CHAPITRE XXVI
CHAPITRE XXVII
CHAPITRE XXVIII
CHAPITRE XXIX
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE I
En vain quelques centaines de milliers d’hommes, entassés dans un petit espace, s’efforçaient de mutiler la terre sur laquelle ils vivaient; en vain ils en écrasaient le sol sous des pierres, afin que rien ne pût y germer; en vain ils arrachaient jusqu’au moindre brin d’herbe; en vain ils enfumaient l’air de pétrole et de houille; en vain ils taillaient les arbres; en vain ils chassaient les bêtes et les oiseaux: le printemps, même dans la ville, était toujours encore le printemps. Le soleil rayonnait; l’herbe, ravivée, se reprenait à pousser, non seulement sur les pelouses des boulevards, mais entre les pavés des rues; les bouleaux, les peupliers, les merisiers déployaient leurs feuilles humides et odorantes; les tilleuls gonflaient leurs bourgeons déjà prêts à percer; les choucas, les moineaux, les pigeons, gaiement, travaillaient à leurs nids; les abeilles et les mouches bourdonnaient sur les murs, ravies d’avoir retrouvé la bonne chaleur du soleil. Tout était joyeux, les plantes, les oiseaux, les insectes, les enfants. Seuls, les hommes continuaient à tromper et à tourmenter eux-mêmes et les autres. Seuls les hommes estimaient que ce qui était important et sacré, ce n’était point cette matinée de printemps, ce n’était point cette beauté divine du monde, créée pour la joie de tous les êtres vivants, et les disposant tous à la paix, à l’union, et à la tendresse; mais que ce qui était important et sacré, c’était ce qu’ils avaient eux-mêmes imaginé pour se tromper et se tourmenter les uns les autres.
Et ainsi, dans le bureau de la prison du gouvernement, ce qui était considéré comme important et sacré, ce n’était point que la grâce et la délice du printemps vinssent d’être accordées aux hommes et aux choses: c’était que, la veille, les employés de ce bureau avaient reçu une feuille ornée d’un sceau, de nombreux en-têtes, et d’un numéro, et les avisant que, ce même matin du 28 avril, à neuf heures, trois prévenus, un homme et deux femmes, auraient à être conduits, chacun séparément, au Palais de Justice pour y être jugés. Et voici que, conformément à cet avis, le 28 avril, à huit heures du matin, dans le sombre et puant corridor de la division des femmes pénétra un vieux gardien. Aussitôt, de l’autre extrémité du corridor, la surveillante de la division s’avança à sa rencontre, une créature d’aspect maladif, vêtue d’une camisole grise et d’un jupon noir.
— Vous venez chercher la Maslova? — dit-elle.
Et aussitôt elle s’approcha, avec le gardien, de l’une des nombreuses portes donnant sur le corridor.
Le gardien, avec un bruit de ferraille, introduisit une grosse clé dans la serrure de cette porte, qui, en s’entrebâillant, laissa échapper une puanteur plus affreuse encore que celle du corridor. Puis il cria:
— Maslova! Au Palais de Justice!
Et il referma la porte et se tint immobile, attendant la femme qu’il avait appelée.
À quelques pas de là, dans la cour de la prison, on pouvait respirer un air pur et vivifiant, apporté des champs par la brise printanière. Mais dans le corridor de la prison l’air était accablant et malsain, un air infecté de fiente, d’humidité, et de pourriture, un air que personne ne pouvait respirer sans être aussitôt envahi d’une morne tristesse. C’est ce que sentait, tout habituée qu’elle fût à cet air empesté, la surveillante de la division. Elle venait de la cour, et, à peine entrée dans le corridor, elle éprouvait un mélange pénible de nausée et de somnolence.
Derrière la porte, dans la chambre des prisonnières, l’agitation était grande: on entendait des voix, des rires, des pas de pieds nus.
— Allons, presse-toi! — cria le vieux gardien, entr’ouvrant de nouveau la porte.
Quelques instants après, une femme sortit vivement de la chambre, une jeune femme, petite, mais de taille bien prise. Elle avait endossé un sarrau gris sur sa camisole et sa jupe blanches. Ses pieds, couverts de bas de toile, étaient chaussés des gros souliers des détenues. Un fichu blanc enserrait sa tête, laissant dépasser quelques boucles de cheveux noirs soigneusement frisées. Et sur tout le visage de la femme se voyait cette pâleur d’un genre particulier qui ne se voit que sur le visage de personnes ayant depuis longtemps séjourné dans un lieu clos. Mais d’autant plus ressortait, en contraste avec cette pâleur mate de la peau, l’éclat de deux grands yeux noirs, dont l’un louchait quelque peu; et l’ensemble avait une expression très spéciale de grâce caressante. La jeune femme se tenait très droite, tendant son ample poitrine.
Arrivée dans le corridor, elle inclina légèrement la tête, puis fixa, droit dans les yeux, le vieux gardien; et puis elle se tint prête à faire tout ce qu’on lui commanderait. Le gardien, cependant, s’apprêtait à refermer la porte, lorsque celle-ci s’entrebâilla une fois de plus; et l’on en vit sortir le sombre visage d’une vieille femme aux cheveux blancs, tête nue. Cette vieille se mit à parler tout bas à la Maslova: mais le gardien la repoussa vivement à l’intérieur de la chambre, et referma la porte. La Maslova, alors, s’approcha d’un judas pratiqué dans la porte; et le visage de la vieille femme se montra aussitôt, de l’autre côté. On entendit, à travers la porte, une voix éraillée:
— Fais attention, et surtout n’aie pas peur! Et nie tout, tiens bon, voilà tout!
— Bah! — répondit la Maslova, en secouant la tête, — une chose ou l’autre, c’est tout un! Il ne peut toujours rien m’arriver de pire que ce que j’ai à présent!
— Bien sûr que c’est tout un, et non pas tout deux! — fit le vieux gardien, fier de son trait d’esprit. — Allons, suis-moi, et en route!
La tête de la vieille femme disparut du judas, et la Maslova s’avança dans le corridor, marchant de son pas léger, derrière le vieux gardien. Ils descendirent l’escalier de pierre, ils longèrent les salles fétides et bruyantes de la division des hommes, où des yeux curieux épiaient leur passage à travers les lucarnes des portes, et ils arrivèrent enfin dans le bureau de la prison. Deux soldats s’y trouvaient déjà, le fusil au bras, attendant la détenue pour la conduire au Palais de Justice. Le greffier inscrivit quelque chose, et remit à l’un des soldats une feuille de papier tout imprégnée d’odeur de tabac. Le soldat glissa la feuille dans le revers de la manche de sa capote, puis, après avoir malicieusement cligné de l’œil à son compagnon en lui désignant la Maslova, il se plaça à la droite de celle-ci, tandis que l’autre soldat se plaçait à sa gauche. C’est dans cet ordre qu’ils sortirent du bureau, traversèrent la cour extérieure de la prison, franchirent la grille, et se trouvèrent bientôt sur le pavé des rues de la ville.
Les cochers, les boutiquiers, les cuisinières, les manœuvres, les employés s’arrêtaient au passage du cortège et considéraient la prisonnière avec curiosité. Plusieurs songeaient, en secouant la tête: «Voilà où mène une mauvaise conduite, au contraire de la nôtre qui nous profite si bien!» Les enfants s’arrêtaient aussi, mais leur curiosité était mêlée de terreur; et c’est à peine s’ils se rassuraient à la pensée que la criminelle avait maintenant des soldats pour la garder, ce qui la mettait hors d’état de nuire. Un paysan qui vendait du charbon dans la rue s’avança, fit le signe de la croix, et voulut donner un kopeck à la femme: les soldats l’en empêchèrent, faute de savoir si la chose était autorisée.
La Maslova s’efforçait d’aller aussi vite que le lui permettait ses pieds, déshabitués de la marche, et alourdis encore par leurs gros souliers de prison. Sans remuer la tête, elle observait ceux qui la regardaient au passage, heureuse de se voir l’objet de tant d’attention; elle jouissait aussi de la douceur de l’air printanier, au sortir de l’atmosphère malsaine d’où elle venait. En passant devant un magasin de farine, devant lequel se promenaient quelques pigeons, elle frôla du pied un ramier bleu. L’oiseau s’envola, fila tout contre le visage de la jeune femme, qui sentit sur sa joue le vent de ses ailes. Elle sourit; mais aussitôt après elle poussa un soupir, ramenée soudain à la pénible conscience de sa situation.
CHAPITRE II
L’histoire de la Maslova était des plus banales.
Elle était l’enfant naturelle d’une paysanne qui aidait sa mère à soigner les vaches, dans un château. La paysanne, non mariée, accouchait tous les ans d’un enfant; et, ainsi que cela arrive souvent en pareil cas, les enfants, aussitôt nés, étaient baptisés; après quoi leur mère ne les nourrissait pas, attendu qu’ils étaient venus sans qu’elle les demandât, qu’elle n’avait pas besoin d’eux, et qu’ils la gênaient dans son travail: de sorte que les pauvres petits ne tardaient pas à mourir de faim.
Cinq enfants, déjà, s’en étaient allés de cette façon. Tous avaient été baptisés, aussitôt nés, puis la mère ne les avait pas nourris, et ils étaient morts. Le sixième enfant, conçu d’un bohémien qui passait, se trouva être une fille: ce qui, d’ailleurs, ne l’aurait pas empêchée d’avoir le même sort que les cinq aînés, si le hasard n’avait fait qu’une des deux vieilles demoiselles à qui appartenait le château entrât un instant dans la vacherie pour gronder ses servantes, au sujet de certaine crème qui sentait la vache. Dans la vacherie l’accouchée était étendue par terre, ayant auprès d’elle un bel enfant plein de vie et de santé. La dame gronda ses servantes et d’avoir mal préparé la crème et d’avoir recueilli dans leur vacherie une femme en couches; mais, en apercevant l’enfant, elle se radoucit, s’offrit même à être marraine. Puis, prenant pitié de sa filleule, elle fit donner à la mère du lait et un peu d’argent, afin que la petite pût être nourrie; et ainsi l’enfant resta en vie. Aussi bien les deux vieilles dames l’appelaient-elles «la sauvée».
L’enfant avait trois ans quand sa mère tomba malade et mourut. Et comme la vachère, son aïeule, ne savait que faire d’elle, les deux vieilles dames la prirent au château. Avec ses grands yeux noirs, c’était une fillette extraordinairement vive et gentille: les deux vieilles s’amusaient à la voir. La plus jeune des deux, la plus indulgente aussi, s’appelait Sophie Ivanovna: c’était la marraine de l’enfant. L’aînée, Marie Ivanovna, avait plus de penchant à être sévère. Sophie Ivanovna parait la petite, lui apprenait à lire, rêvait d’en faire une gouvernante. Marie Ivanovna, au contraire, disait qu’il fallait en faire une servante, une jolie femme de chambre: en conséquence de quoi elle se montrait exigeante, donnait des ordres à l’enfant, et parfois la battait, dans ses moments de mauvaise humeur. Ainsi, sous l’effet de cette double influence, la petite, en grandissant, se trouva être à demi une femme de chambre, à demi une demoiselle. Le nom même qu’on lui donnait correspondait à cet état intermédiaire; on ne la nommait ni Katia ni Katenka, mais Katucha. Elle cousait, mettait les chambres en ordre, nettoyait à la craie l’image sainte, servait le café, préparait les petites lessives, et quelquefois était admise à tenir compagnie à ses maîtresses et à leur faire la lecture.
On l’avait, à plusieurs reprises, demandée en mariage, mais elle avait toujours refusé: elle sentait que la vie lui serait difficile avec un ouvrier ou un domestique, gâtée comme elle l’était par la douceur de la vie des maîtres.
C’est de cette manière qu’elle avait vécu jusqu’à dix-huit ans. Elle entrait dans sa dix-neuvième année lorsqu’arriva au château un neveu des deux dames, qui, précédemment déjà, avait passé tout un été chez ses tantes, et dont la jeune fille s’était alors follement éprise. Il était officier, et venait se reposer quelques jours, en passant, avant d’aller avec son régiment se battre contre les Turcs. Le troisième jour, à la veille de son départ, il séduisit Katucha; et le lendemain il partit, après lui avoir glissé un billet de cent roubles. Trois mois après le départ du jeune homme, elle reconnut, sans erreur possible, qu’elle était enceinte.
Depuis ce moment, tout lui parut à charge; elle ne songeait qu’aux moyens d’échapper à la honte qui l’attendait; elle servait ses maîtresses à contrecœur et avec négligence.
Les deux vieilles dames ne furent pas longtemps sans le remarquer. Marie Ivanovna la gronda une ou deux fois; mais à la fin, comme elles disaient toutes deux, elles se virent contraintes à «se séparer d’elle», ce qui signifie qu’elles la jetèrent dehors. Au sortir de chez elles elle entra, en qualité de femme de chambre, chez un Stanovoï; mais elle ne put y rester plus de trois mois, parce que le Stanovoï, un vieil homme de plus de cinquante ans, se mit, dès le second mois, à lui faire la cour. Un jour qu’il se montrait particulièrement pressant, elle le traita de brute et de vieux diable, et fut renvoyée pour impertinence. À chercher une autre place, elle ne pouvait plus songer, le terme de sa grossesse étant prochain, Elle entra en pension chez une de ses tantes, une veuve, qui, tout en tenant un cabaret, était aussi, vaguement, sage-femme. Ses couches eurent lieu sans trop de souffrances. Mais la sage-femme, étant allée dans le village auprès d’une paysanne malade, rapporta à Katucha la fièvre puerpérale. Et l’enfant, un petit garçon, malade aussi, fut expédié dans un asile, où il mourut aussitôt, sous les yeux même de la femme qui l’avait amené.
Pour toute fortune, Katucha possédait cent vingt-sept roubles: vingt-sept qu’elle avait gagnés, et les cent roubles que lui avait donnés son séducteur. Quand elle sortit de chez la sage-femme, il lui restait six roubles. La sage-femme lui avait pris quarante roubles pour sa pension pendant deux mois; vingt-cinq roubles avaient servi à payer l’envoi de l’enfant à l’asile; et la sage-femme avait encore soutiré quarante roubles, en manière d’emprunt, pour s’acheter une vache; quant aux vingt roubles qui restaient, Katucha les avait dépensés elle ne savait comment, en achats inutiles, en cadeaux: de sorte que, lorsqu’elle fut guérie, elle se trouva sans argent et forcée de chercher une place. Elle se plaça chez un garde forestier. Ce garde forestier était marié; mais dès le premier jour, comme le Stanovoï, il se mit à faire la cour à la jeune servante. Celle-ci, d’abord, essaya d’échapper à ses poursuites, car elle tenait à garder sa place. Mais il avait plus d’expérience et plus de ruse qu’elle, et surtout il était son maître, pouvant lui commander ce qui lui plaisait: et ainsi, ayant enfin guetté la minute propice, il se jeta sur elle et la posséda. Sa femme ne tarda pas à en être informée. Un jour, surprenant son mari seul dans une chambre avec Katucha, elle frappa celle-ci au visage jusqu’à la faire saigner, et la congédia sans lui payer ses gages.
Katucha se rendit alors à la ville chez une cousine, dont le mari était relieur; ce mari avait eu autrefois une bonne situation, mais il avait perdu sa clientèle et était devenu ivrogne, dépensant au cabaret tout l’argent qui lui tombait sous la main. Sa femme tenait un petit fonds de blanchisseuse dont les maigres bénéfices lui servaient à nourrir ses enfants et à entretenir son ivrogne de mari. Elle proposa à Katucha de lui apprendre son métier. Mais, en voyant la pénible existence des ouvrières blanchisseuses qui travaillaient chez sa cousine, la jeune femme hésita, et s’adressa de préférence à un bureau de placement pour demander un emploi de servante. Elle trouva un emploi, en effet, chez une dame veuve qui vivait avec ses deux jeunes fils; et, une semaine environ après qu’elle fut entrée dans cette maison, l’aîné des fils, un collégien de la sixième classe, aux moustaches naissantes, négligea ses études pour faire la cour à la jolie bonne. La mère rejeta toute la faute sur celle-ci, et la renvoya.
Aucune place nouvelle ne s’offrait; et un jour, étant venue au bureau de placement, Katucha y rencontra une dame dont les mains nues étaient chargées de bagues et de bracelets. Cette dame, dès qu’elle sut la situation de la jeune femme, lui donna son adresse et l’invita à venir la voir. Et la Maslova y alla. La dame lui fit un accueil des plus aimables, la régala de gâteaux et de vin sucré, la retint jusqu’au soir. Le soir, Katucha vit entrer dans la chambre un homme de haute taille, avec de longs cheveux gris et une barbe grise, qui, aussitôt, s’assit près d’elle et, les yeux luisants et le sourire aux lèvres, se mit à l’examiner et à plaisanter avec elle. La dame le prit à part un moment, dans la chambre voisine. Katucha put entendre les mots: «Toute fraîche, venant droit de la campagne.» Puis ce fut elle-même que la dame appela: elle lui dit que le vieux monsieur était un écrivain, qu’il avait beaucoup d’argent, et qu’il lui donnerait tout ce qu’elle voudrait si seulement elle savait lui plaire. Effectivement elle lui plut, et l’écrivain lui donna vingt-cinq roubles, en lui promettant de la revoir souvent. Cet argent fut d’ailleurs vite dépensé: Katucha en remit une partie à sa cousine en paiement de sa pension; avec le reste, elle s’acheta une robe, un chapeau, et des rubans. Quelques jours après, l’écrivain lui fixa de nouveau un rendez-vous; elle y vint; il lui donna de nouveau vingt-cinq roubles, et l’engagea à s’installer en chambre garnie.
Dans la chambre que l’écrivain avait louée pour elle, la Maslova fit connaissance avec un commis de boutique, un joyeux garçon, qui demeurait dans la même cour. Elle s’éprit de lui, avoua la chose à l’écrivain, qui, aussitôt, la quitta; et le commis, après lui avoir promis de l’épouser, ne tarda pas à la quitter à son tour. La jeune femme aurait volontiers continué à vivre seule en garni, mais cela lui fut défendu: on lui apprit qu’elle pouvait bien, en vérité, vivre de cette façon, mais seulement à la condition de prendre, au bureau de police, une carte rouge, et de se soumettre à l’examen médical.
Alors Katucha revint chez sa cousine. Celle-ci, la voyant vêtue d’une robe à la mode, avec un beau chapeau et un manteau de fourrure, l’accueillit avec respect, et n’osa plus lui proposer d’entrer dans son atelier; elle la jugeait désormais promue à une classe supérieure de la société. Pour la Maslova elle-même, d’ailleurs, il ne pouvait plus être question d’entrer dans un atelier de blanchisseuse. C’est tout au plus si elle se résignait à séjourner provisoirement dans la chambre de sa cousine: elle considérait avec une pitié mêlée de mépris la vie de travaux forcés que menaient, dans l’atelier, les blanchisseuses, s’épuisant à frotter et à repasser, par trente degrés de chaleur, avec la fenêtre ouverte hiver comme été. Et c’est à cette époque que, tandis que la Maslova se trouvait dans un dénuement extrême, ne parvenant pas à rencontrer un seul protecteur, elle fut rejointe par une entremetteuse qui racolait des filles pour les maisons de tolérance.
La Maslova avait pris depuis longtemps déjà l’habitude de fumer; et, dans les derniers temps de ses rapports avec le commis, elle s’était de plus en plus entraînée à boire. Le vin l’attirait non seulement parce qu’il lui paraissait agréable au goût, mais surtout parce qu’il lui procurait une distraction, et faisait taire en elle la voix de sa conscience; car, à jeun, elle s’ennuyait, et souvent avait honte. Aussi l’entremetteuse eut-elle soin de l’inviter à un repas; puis, l’ayant grisée, elle lui proposa de la faire entrer dans une belle maison, la meilleure de la ville, étalant devant elle toutes les commodités et tous les privilèges de la vie qu’elle y mènerait. La Maslova avait à choisir: d’une part, un emploi humiliant de servante, dans lequel, suivant toute probabilité, elle aurait à subir les instances des hommes, et devrait se livrer à une prostitution secrète et précaire; d’autre part, une position assurée et tranquille, une prostitution avouée, protégée par la loi, grassement rétribuée.
Elle choisit naturellement le second parti. Elle avait, en outre, l’impression de se venger ainsi du prince qui l’avait séduite, et du commis, et de tous les hommes dont elle avait eu à se plaindre. Mais ce qui la tenta surtout, et qui fut la cause principale de sa détermination, c’est que l’entremetteuse lui dit qu’elle pourrait se commander toutes les robes qu’elle voudrait, en velours, en faille, en soie, et des robes de bal découvrant les épaules et les bras. Lorsque la Maslova se vit, en imagination, vêtue d’une robe de soie jaune clair, décolletée, avec des revers de velours noir, elle n’y tint plus et signa l’engagement: sur quoi l’entremetteuse fit aussitôt venir un fiacre, et la conduisit dans une maison connue et estimée de la ville entière, la maison de Caroline Albertovna Rosanov.
De ce jour commença pour la Maslova cette vie de violation continue des lois divines et humaines que des centaines de milliers de femmes mènent aujourd’hui, non seulement avec l’autorisation, mais sous la protection effective d’un pouvoir légal soucieux du bien-être de ses subordonnés: cette vie dégradante et monstrueuse qui aboutit, neuf fois sur dix, après d’horribles souffrances, à une décrépitude et à une mort prématurées.
Le matin et durant la plus grande partie de la journée, un lourd sommeil, après les fatigues de la nuit. Entre trois et quatre heures, un réveil las, dans les draps souillés; des gorgées d’eau de seltz, de café, des flâneries à travers la chambre, en chemise, en peignoir, en camisole, des coups d’œil dans la rue par les fenêtres aux persiennes fermées, d’indolentes querelles entre femmes; puis des lavages, des maquillages, l’étouffement du corps dans un corset trop serré, le choix d’une robe, des disputes à ce sujet avec la patronne, des études de poses devant la glace, des applications de fard sur les joues et de khôl sur les cils, des mets gras et sucrés; puis l’endossement d’une robe de soie claire, laissant à nu la moitié du corps; puis la descente dans un salon trop orné, éclairé d’une lumière trop crue, et alors la réception des clients: de la musique, des danses, des gâteaux, du vin, du tabac; et un commerce galant avec des jeunes gens, des hommes mûrs, des adolescents, des vieillards tombant en ruine, avec des célibataires, des hommes mariés, des marchands, des commis, des Arméniens, des Juifs, des Tartares, avec des riches et des pauvres, des bien portants et des malades, avec des ivrognes et des hommes à jeun, avec des brutes et des hommes du monde, avec des militaires, des fonctionnaires, des étudiants, des collégiens, avec des gens de toutes les conditions, de tous les âges, et de tous les caractères. Et des cris et des moqueries, et des rires et de la musique, et du tabac et du vin, et du vin et du tabac, et de la musique depuis le soir jusqu’à l’aube. Et, le matin seulement, la liberté et le lourd sommeil. Et de même tous les jours, d’un bout à l’autre de la semaine. Et à la fin de chaque semaine, la visite légale, au bureau de police: une vraie loterie, où les fonctionnaires et médecins présents au bureau tantôt se montrent sérieux et sévères, tantôt s’amusent joyeusement à humilier ce sens de la pudeur donné par la nature, comme une sauvegarde, non seulement à l’espèce humaine mais aux bêtes elles-mêmes. On passe en revue les femmes, après quoi on leur donne une patente les autorisant à poursuivre la même vie pendant la semaine qui suit. Et de nouveau la même vie, pendant cette semaine. Et cela indéfiniment, en hiver comme en été, les jours de grandes fêtes comme les jours ouvrables.
La Maslova vécut cette vie durant plus de six ans. Deux fois elle changea de maison, et une fois elle dut faire un séjour à l’hôpital. La septième année, — elle avait alors vingt-six ans, — se produisit l’événement qui lui valut d’être arrêtée, et qui lui valait maintenant d’être menée devant la cour d’assises, après un emprisonnement préventif de plusieurs mois en compagnie de créatures ayant pour métier le vol et l’assassinat.
CHAPITRE III
I
Au moment où la Maslova, assise sur un banc, dans une cellule du Palais de Justice, était occupée à déchausser ses pieds, que le frottement des souliers avait meurtris pendant le trajet à travers la ville, ce même prince Dimitri Ivanovitch Nekhludov qui, jadis, l’avait séduite, se réveillait, dans son grand lit à ressorts, couvert d’un mol édredon de duvet. Vêtu d’une chemise de nuit en toile de Hollande élégamment plissée sur la poitrine, il s’accoudait avec nonchalance et, allumant une cigarette, il songeait à ce qu’il avait fait la veille et à ce qu’il ferait ce jour-là. Le souvenir lui revint de sa soirée de la veille, passée chez les Korchaguine. C’était un couple très riche et très considéré, et dont, de l’avis de tous, il devait épouser la fille. Ce souvenir le fit soupirer; après quoi, jetant sa cigarette, il étendit la main vers un étui d’argent pour en prendre une seconde, mais aussitôt se ravisa, souleva courageusement son corps alourdi, et, mettant hors du lit ses pieds blancs semés de poils, il les chaussa de pantoufles. Puis il couvrit ses larges épaules d’une robe de chambre de soie, et, d’un pas lourd mais vif, il alla dans un cabinet de toilette voisin de la chambre à coucher.
Là, il commença par brosser soigneusement, avec une poudre spéciale, ses dents, plombées en plusieurs endroits; puis il les rinça avec un élixir parfumé; puis il s’approcha du lavabo de marbre, et, avec un savon parfumé, se lava les mains, employant ensuite un zèle tout particulier à nettoyer et à brosser ses ongles, qu’il gardait très longs. Cela fait, il ouvrit tout large le robinet du lavabo et se lava le visage, les oreilles, et le cou. Il passa alors dans une troisième chambre, où était installé un appareil de douches: le jet d’eau froide rafraîchit son corps musculeux, déjà tout chargé de graisse. Quand il se fut essuyé avec des serviettes-éponges, il changea de chemise, chaussa ses bottines, luisantes comme un miroir, s’assit devant une glace, et, à l’aide de deux jeux de brosses, se mit à peigner d’abord sa barbe noire, puis ses cheveux, très rares déjà sur le sommet de la tête. Tous les objets qu’il employait à sa toilette, le linge, les vêtements, la chaussure, les cravates, les épingles, les boutons de manchettes, tout cela était de première qualité, très simple, très peu voyant, très solide et très cher.
Sans se hâter, Nekhludov acheva de se vêtir; il se rendit ensuite dans sa salle à manger, une longue pièce, dont trois hommes de peine avaient, la veille, ciré le parquet. Dans cette salle à manger se trouvaient un énorme buffet de chêne et une table non moins énorme, une table à rallonges, en chêne aussi, et qui avait quelque chose de solennel, avec ses quatre pieds sculptés, largement étendus, imitant la forme de pattes de lion. Sur cette table, couverte d’une nappe mince et bien amidonnée, avec de grands nœuds aux angles, on avait placé une cafetière d’argent pleine d’odorant café, un sucrier d’argent, un pot à crème, et une corbeille contenant les petits pains frais, des rôties et des biscuits. Enfin, à côté du couvert, on avait mis le courrier du matin: des lettres, des journaux, une livraison de la Revue des Deux Mondes.
Nekhludov s’apprêtait à décacheter les lettres lorsque, par la porte qui donnait sur l’antichambre, entra dans la salle à manger une grosse femme d’un certain âge, toute vêtue de noir, avec un bonnet de dentelles sur la tête. C’était Agrippine Petrovna, la femme de chambre de la vieille princesse, mère de Nekhludov, qui était morte quelque temps auparavant dans cette même maison. La Femme de chambre de la mère était restée auprès du fils, en qualité d’économe.
Agrippine Petrovna avait, à diverses reprises, fait de longs séjours à l’étranger avec la mère de Nekhludov: elle avait la tenue et les manières d’une dame. Elle demeurait dans la maison des Nekhludov depuis l’enfance, et avait connu Dimitri Ivanovitch quand il n’était encore que «Mitenka».
— Bonjour, Dimitri Ivanovitch!
— Bonjour, Agrippine Petrovna! Qu’y a-t-il? — demanda Nekhludov.
— C’est une lettre pour vous. La femme de chambre des Korchaguine l’a apportée depuis longtemps déjà: elle attend chez moi, — dit Agrippine Petrovna, tendant une lettre, et souriant d’un sourire significatif.
— C’est bien, tout de suite! — dit Nekhludov en prenant la lettre. Mais il vit le sourire d’Agrippine Petrovna, et se rembrunit.
Le sourire d’Agrippine Petrovna signifiait qu’elle savait que la lettre venait de la jeune princesse Korchaguine, avec laquelle Agrippine Petrovna supposait que son maître allait se marier. Or cette supposition déplaisait à Nekhludov.
— Dites à la femme de chambre d’attendre encore!
Et Agrippine se poussa hors de la chambre, non sans avoir d’abord saisi une brosse de table qu’on avait déplacée, et qu’elle remit à la place où elle devait être.
Nekhludov décacheta l’enveloppe parfumée que venait de lui donner Agrippine Petrovna, et ouvrit la lettre, écrite sur un épais papier gris, avec des lignes inégales, d’une écriture anglaise aux lettres pointues:
«Remplissant la charge que j’ai prise sur moi d’être votre mémoire, lut-il dans cette lettre, je vous rappelle que, aujourd’hui, le 28 avril, vous devez faire partie du jury à la cour d’assises, et que, par conséquent, il vous sera tout à fait impossible d’aller avec nous et Kolossov voir la galerie des Z…, comme vous nous l’aviez promis hier avec votre légèreté habituelle, à moins que vous ne soyez disposé à payer à la cour d’assises les 300 roubles que vous vous refusez pour votre cheval. Je me suis souvenue de cela hier, dès que vous étiez parti. Ainsi, ne l’oubliez pas!
«Princesse M. Korchaguine.»
Sur l’autre page était écrit:
«Maman vous fait dire que votre couvert vous attendra jusqu’à la nuit. Venez absolument, à quelque heure que ce soit!
«M. K.»
Nekhludov fronça les sourcils. Ce billet était une continuation de la campagne entreprise autour de lui, depuis deux mois déjà, par la princesse Korchaguine, à l’effet de l’enserrer dans des liens sans cesse plus difficiles à rompre. Et, d’autre part, outre cette hésitation qu’éprouvent toujours, devant le mariage, des hommes d’âge mûr, habitués au célibat, et, avec cela, médiocrement amoureux, il y avait encore un autre motif pour lequel, même s’il s’était décidé à ce mariage, il n’aurait pas pu se déclarer à ce moment. Ce motif n’avait naturellement rien à voir avec le fait que, huit ans auparavant, Nekhludov avait séduit Katucha et l’avait abandonnée: à cela il n’aimait pas à penser, et l’idée ne lui serait pas venue d’y trouver un obstacle à son mariage avec la jeune princesse. Ce motif, c’était que Nekhludov entretenait des relations secrètes avec une femme mariée, relations que, en vérité, il s’était récemment décidé à rompre, mais que sa maîtresse, elle, ne reconnaissait nullement comme rompues.
Nekhludov était très timide avec les femmes. Et c’est cette timidité qui avait suggéré à Marie Vassilievna, la femme d’un maréchal de la noblesse, le désir de le subjuguer. Elle l’avait, en effet, entraîné dans une liaison qui tous les jours devenait pour Nekhludov plus absorbante, et qui tous les jours lui paraissait plus pénible. Mais, d’abord, il n’avait pu résister à la séduction, et, plus tard, se sentant coupable vis-à-vis de sa maîtresse, il ne pouvait se résoudre à briser ses liens sans qu’elle y consentît. Et elle, loin d’y consentir, elle lui disait que, s’il l’abandonnait après qu’elle lui avait tout sacrifié, elle ne manquerait pas de se tuer aussitôt.
Il y avait précisément dans le courrier de Nekhludov, ce matin-là, une lettre du mari de sa maîtresse; le prince reconnut l’écriture et le cachet. Il rougit et éprouva cette sorte de sursaut d’énergie qu’il éprouvait toujours à l’approche du danger. Mais son émotion s’apaisa dès qu’il eut ouvert la lettre. Le mari de Marie Vassilievna, maréchal de la noblesse du district où se trouvaient les principaux domaines de la famille de Nekhludov, écrivait au prince pour lui annoncer qu’une session extraordinaire du conseil qu’il présidait s’ouvrirait à la fin de mai et pour le prier de venir, sans faute, y assister et lui donner un «coup d’épaule»; car on allait discuter deux questions des plus graves, la question des écoles et la question des chemins vicinaux, et sur toutes les deux on pouvait s’attendre à une vive opposition du parti réactionnaire.
Ce maréchal de la noblesse était, en effet, un libéral: avec quelques autres libéraux de la même nuance, il luttait contre la réaction, qui tendait à se renforcer; et cette lutte l’accaparait tout entier, de sorte qu’il n’avait même pas le temps de s’apercevoir que sa femme le trompait.
Nekhludov se rappela les angoisses qu’il avait eu à subir si souvent déjà; il se rappela comment, un jour, ayant imaginé que le mari avait tout découvert, il s’était préparé à un duel avec lui, ou il avait eu l’intention de tirer en l’air; il revit la terrible scène qu’il avait eue avec sa maîtresse, le jour où celle-ci, désespérée, s’était élancée dans le jardin et avait couru vers l’étang pour se noyer.
«Je ne puis y aller en ce moment, ni rien entreprendre avant qu’elle m’ait répondu», songeait-il. Huit jours auparavant, il avait écrit à sa maîtresse une lettre décisive, où il se reconnaissait coupable, se déclarait prêt à tout pour racheter sa faute, mais terminait en disant que, pour le bien de la jeune femme, leurs relations devaient cesser à jamais. C’est à cette lettre qu’il attendait une réponse qui ne venait pas. L’absence de réponse, d’ailleurs, lui paraissait d’un bon signe. Si sa maîtresse n’avait pas consenti à la rupture, elle aurait écrit depuis longtemps, ou bien elle serait arrivée elle-même, comme elle l’avait déjà fait une autre fois. Nekhludov avait entendu parler d’un certain officier qui faisait la cour à Marie Vassilievna; et la pensée de ce rival le faisait souffrir de jalousie, mais en même temps le réjouissait, en lui donnant l’espoir qu’il pourrait enfin s’affranchir d’un mensonge qui lui pesait.
Une autre lettre que Nekhludov trouva dans son courrier lui venait de l’intendant principal des biens de sa mère, qui maintenant étaient ses biens. Cet intendant écrivait que Nekhludov devait absolument se rendre dans son domaine pour recevoir la confirmation de ses droits de succession, comme aussi pour trancher la question de la façon dont ses biens seraient gérés à l’avenir. La question consistait à savoir si ces biens continueraient à être gérés de la même façon qu’ils l’étaient du vivant de la défunte princesse, ou si, comme l’intendant l’avait conseillé à celle-ci, et comme il le conseillait maintenant au jeune prince, on ne ferait pas mieux de rompre les contrats et de reprendre aux paysans toutes les terres qu’on leur avait louées. L’intendant affirmait que l’exploitation directe de ces terres serait infiniment plus fructueuse. Il s’excusait ensuite d’avoir un peu retardé l’envoi de la rente de 3.000 roubles qui revenait au prince: cette somme lui serait expédiée par le prochain courrier; et le retard provenait de ce que l’intendant avait eu toutes les peines du monde à recevoir cet argent des paysans, qui poussaient si loin leur manque de conscience qu’on avait dû recourir à la force pour les faire payer.
Cette lettre fut à la fois agréable et désagréable à Nekhludov. Il trouvait agréable de se sentir maître d’une fortune plus grande que celle qu’il avait eue jusqu’alors. Mais, d’autre part, il se rappelait que, dans sa première jeunesse, avec la générosité et la résolution de son âge, s’étant enthousiasmé pour les théories sociologiques de Spencer et d’Henry George, non seulement il avait pensé, proclamé et écrit que la terre ne pouvait pas être un objet de propriété individuelle, mais qu’il avait même donné aux paysans un petit bien qui lui venait de son père, afin de conformer ses actes à ses principes. Et, maintenant que la mort de sa mère avait fait de lui un grand propriétaire, il avait à choisir entre deux partis: ou bien il pouvait renoncer à tous ses domaines, comme il avait fait dix ans auparavant pour les deux cents hectares qui lui venaient de son père; ou bien, en prenant possession de ses domaines, il pouvait, d’une façon tacite mais formelle, reconnaître pour faux et mensongers les principes qu’il avait autrefois soutenus.
Le premier de ces deux partis était, pour lui, impossible en fait, car ses domaines constituaient toute sa fortune. De reprendre du service, il n’en avait pas le courage; et il était trop accoutumé à sa vie d’oisiveté et de luxe pour pouvoir songer à y renoncer. Et puis, le sacrifice aurait été inutile, car Nekhludov ne se sentait plus ni la force de conviction ni la résolution qu’il avait eues dans sa jeunesse.
Mais le second parti, celui qui consistait à renier formellement des principes désintéressés, généreux, dont il s’était souvent enorgueilli, ce parti lui était désagréable.
Et c’est pour cela que la lettre de son intendant lui était désagréable.
II
Quand il eut achevé son déjeuner, Nekhludov passa dans son cabinet. Il voulait voir, dans la lettre d’avis officielle, à quelle heure il devrait être au Palais de Justice, et il avait aussi à répondre à la princesse Korchaguine. Il traversa, pour se rendre dans son cabinet, son atelier, où se dressait sur un chevalet un tableau commencé, et où des études diverses pendaient aux murs. La vue de ce tableau, auquel il travaillait depuis deux ans sans pouvoir l’achever, la vue de ces études et de tout l’atelier raviva en lui le sentiment sans cesse plus fort de son impuissance à faire des progrès en peinture, et la conscience de son manque de talent. Il attribuait, en vérité, ce sentiment à l’excès de délicatesse de son goût artistique; mais il ne pouvait s’empêcher de songer que, cinq ans auparavant, il avait quitté l’armée parce qu’il avait cru se découvrir un talent de peintre. Et c’est avec une disposition d’esprit assez mélancolique qu’il entra dans son énorme cabinet de travail, pourvu de toute sorte d’ornements et de commodités. S’approchant d’un grand bureau plein de tiroirs étiquetés, il ouvrit le tiroir qui portait l’étiquette Convocations, et y trouva aussitôt l’avis qu’il cherchait. Cet avis l’informait qu’il eût à être au Palais de Justice à onze heures. Nekhludov referma le tiroir, s’assit, et commença une lettre où il voulait dire à la princesse qu’il la remerciait de son invitation, et qu’il espérait pouvoir venir dîner dans l’après-midi. Mais, après avoir écrit sa lettre, il la déchira: elle était trop intime. La seconde qu’il écrivit était trop froide, presque impolie: il la déchira encore. Il sonna, et un laquais entra dans la chambre, un homme âgé, de mine grave, à la face rasée; il portait un tablier de calicot gris.
— Faites-moi venir un fiacre!
— Tout de suite, Votre Excellence.
— Et dites à la personne qui attend que c’est bien, que je remercie, que je tâcherai de venir.
«Ce n’est pas très convenable, songea Nekhludov, mais je n’arrive pas à écrire! De toute façon, je la verrai aujourd’hui.»
Il s’habilla et sortit sur le perron. La voiture qu’il prenait d’ordinaire, une élégante voiture aux roues caoutchoutées, était déjà là, qui l’attendait.
— Hier soir, — lui dit le cocher en se tournant à demi vers lui, — vous veniez à peine de sortir de chez le prince Korchaguine quand je suis arrivé. Le valet de pied m’a dit: «Il vient de partir.»
«Les cochers eux-mêmes connaissent mes relations avec les Korchaguine!» pensa Nekhludov, et de nouveau se présenta devant lui la question de savoir s’il devait ou non se marier avec la jeune princesse. Et il ne parvenait toujours pas à trancher cette question dans un sens ni dans l’autre.
Deux arguments plaidaient en faveur du mariage en général. D’abord le mariage, en plus du repos du foyer domestique, lui assurait la possibilité d’une vie honnête et morale; en second lieu et surtout, Nekhludov espérait qu’une famille, des enfants, donneraient un but à sa vie, maintenant sans objet. Contre le mariage en général, d’autre part, il y avait le sentiment dont nous avons déjà parlé, cette sorte de crainte qu’inspire aux célibataires d’un certain âge la perspective de perdre leur liberté; et il y avait aussi une peur inconsciente du mystère que renferme toujours une nature de femme.
En faveur du mariage avec Missy, en particulier (Missy était le surnom que portait, dans l’intimité, la jeune princesse Korchaguine, dont le vrai prénom était Marie), le premier argument en faveur de ce mariage était que la jeune fille était de bonne famille et que, en toutes choses, depuis ses toilettes jusqu’à sa manière de parler, de marcher, de rire, elle différait des femmes du commun non point par quelque chose d’exceptionnel, mais par sa «distinction». Il ne trouvait pas d’autre mot pour désigner cette qualité, qu’il prisait extrêmement. Le second argument était que la jeune princesse l’appréciait mieux que personne, le comprenait mieux; et dans ce fait qu’elle le comprenait, c’est-à-dire qu’elle reconnaissait ses hautes qualités, Nekhludov trouvait la preuve de son intelligence et de la sûreté de son jugement. Mais il y avait aussi des arguments très sérieux contre le mariage avec Missy en particulier: le premier était que, suivant toute vraisemblance, Nekhludov aurait pu trouver une jeune fille encore plus «distinguée» que Missy; en second lieu, que celle-ci avait déjà vingt-sept ans, que probablement elle avait aimé d’autres hommes: et cette pensée était un tourment pour Nekhludov. Sa vanité ne pouvait admettre que, même dans le passé, la jeune fille eût aimé quelqu’un qui n’était pas lui. Sans doute, il ne pouvait exiger qu’elle eût su d’avance qu’elle le rencontrerait un jour dans la vie; mais la seule idée qu’elle avait pu aimer un autre homme, avant lui, était pour lui une humiliation. Ainsi les arguments pour et contre se trouvaient être en nombre égal; et Nekhludov, riant de lui-même, se comparaît volontiers à l’âne de Buridan. Mais il n’en continuait pas moins à faire comme l’âne, ne sachant vers laquelle des deux bottes de foin il devait se tourner.
«Au surplus, aussi longtemps que je n’aurai pas reçu de réponse de Marie Vassilievna, et que cette affaire ne sera pas terminée, il m’est impossible de prendre aucun engagement», songea-t-il.
Et ce sentiment de la nécessité d’ajourner sa décision lui fit plaisir. «Et puis je penserai à tout cela plus tard, — se dit-il encore, tandis que sa voiture roulait sans bruit sur l’asphalte de la cour du Palais de Justice. — Il s’agit maintenant pour moi de remplir un devoir social, avec le soin que j’apporte à tout ce que je fais. Sans compter que ces séances sont souvent très intéressantes.»
CHAPITRE IV
I
Quand Nekhludov entra au Palais de Justice, les corridors étaient déjà fort animés. Des gardiens couraient, portant des papiers; d’autres marchaient d’un pas grave et lent, les mains derrière le dos. Les huissiers, les avocats, les avoués se promenaient de long en large; les demandeurs et les prévenus libres s’effaçaient humblement contre les murs, ou restaient assis sur les bancs, attendant.
— Le tribunal du district? — demanda Nekhludov à l’un des gardiens.
— Quel tribunal? Criminel, ou civil?
— Je suis juré.
— Alors c’est la cour d’assises! Il fallait le dire tout de suite! Vous prendrez à droite, puis à gauche, la deuxième porte!
Nekhludov s’avança dans les corridors.
Devant la porte que le gardien lui avait désignée, deux hommes se tenaient debout, en conversation. L’un était un gros marchand qui, pour se préparer à remplir sa tâche, avait sans doute bu et mangé copieusement, car il paraissait être dans une disposition d’esprit des plus gaies; l’autre était un commis, d’origine juive. Les deux hommes s’entretenaient du cours des laines, lorsque Nekhludov, s’approchant d’eux, leur demanda si c’était bien là que se réunissaient les jurés.
— C’est ici, Monsieur, c’est parfaitement ici. Un juré aussi, sans doute, un de nos confrères? — ajouta le brave marchand en souriant et en clignant de l’œil.
— Eh bien! Nous allons travailler ensemble! — poursuivit-il après la réponse affirmative de Nekhludov. — Baklachov, de la deuxième guilde! — ajouta-t-il en tendant au prince sa large main. — Et à qui ai-je l’honneur de parler?
Nekhludov se nomma, et entra dans la salle de jury.
— C’est celui dont le père à été attaché à la personne de l’empereur! — murmura le juif.
— Et il a de la fortune? — demanda le marchand.
— Un richard!
Dans la petite salle du jury, une dizaine d’hommes de toute condition étaient réunis. Tous venaient d’arriver; les uns étaient assis, les autres marchaient de long en large. On s’examinait et on faisait connaissance. Il y avait là un colonel retraité, en uniforme; d’autres jurés étaient en redingote, en jaquette; un seul avait mis son habit. Plusieurs d’entre eux avaient dû renoncer à s’occuper de leurs affaires pour remplir les fonctions de jurés, et ils ne se faisaient pas faute de s’en plaindre, mais avec tout cela on lisait sur leurs visages une satisfaction mêlée d’orgueil, et la conscience d’accomplir un grand devoir social.
Le premier examen achevé, on s’était simplement groupé, sans se lier plus à fond. On s’entretenait du temps qu’il faisait, de la venue précoce du printemps, des affaires inscrites au rôle. Un grand nombre de jurés s’empressaient de faire connaissance avec le prince Nekhludov, jugeant évidemment que c’était là, pour eux, un honneur exceptionnel. Et Nekhludov trouvait cela naturel et légitime, comme il faisait toujours en pareille circonstance. Si on lui avait demandé pourquoi il se considérait comme supérieur à la majorité des hommes, il aurait été incapable de répondre, car sa vie, surtout pendant les derniers temps, n’avait guère rien eu de bien méritoire. Il savait, en vérité, parler couramment l’anglais, le français et l’allemand; son linge, ses vêtements, ses cravates, ses boutons de manchettes venaient toujours des premiers magasins, et étaient toujours les plus chers qu’il y eût; mais lui-même ne prétendait pas que ce fût là un titre suffisant pour faire de lui un être supérieur. Et cependant il avait une conscience très profonde de sa supériorité; et il considérait comme lui étant dus tous les hommages qu’il recevait, et l’absence de ces hommages le blessait comme un affront.
Un affront de ce genre l’attendait précisément dans la salle du jury. Parmi les jurés se trouvait un homme qu’il connaissait, un certain Pierre Gérassimovitch, — jamais Nekhludov n’avait su son nom de famille, — qui avait été précepteur des enfants de sa sœur. Ce Pierre Gérassimovitch avait, depuis, terminé ses études et était maintenant professeur au gymnase. Nekhludov l’avait toujours trouvé insupportable pour sa familiarité, son rire suffisant, et ses mauvaises manières.
— Ah! Le sort vous a désigné aussi? — dit-il à Nekhludov en s’avançant vers lui avec un gros rire. — Et vous ne vous êtes pas fait dispenser?
— Jamais je n’ai en l’idée de me faire dispenser, — répondit sèchement Nekhludov.
— Hé bien! Voilà un beau trait de courage civique! Vous allez voir comme vous souffrirez de la faim! Et pas moyen de dormir, ni de boire! — poursuivit le professeur en riant encore plus haut.
«Ce fils de pope va bientôt se mettre à me tutoyer!» songea Nekhludov; et, donnant à sa figure une expression aussi morne que s’il venait d’apprendre la mort d’un de ses parents, il tourna le dos à Pierre Gérassimovitch pour s’approcher d’un groupe formé autour d’un personnage de haute taille, rasé, éminemment représentatif, et qui paraissait raconter quelque chose. Ce personnage parlait d’un procès qu’on était en train de juger au tribunal civil; il en parlait en homme qui connaissait à fond toute l’affaire, nommant par leurs prénoms les juges et les avocats. Il ne tarissait pas sur le tour merveilleux qu’avait su donner à l’affaire un fameux avocat de Pétersbourg, et grâce auquel une vieille dame, tout en ayant absolument raison, était assurée désormais de perdre sa cause.
— Un homme de génie! — proclamait-il en parlant de l’avocat.
On l’écoutait avec attention; et quelques-uns des jurés essayaient de placer leur mot, mais il les interrompait aussitôt, comme si lui seul savait au juste ce qui en était.
Nekhludov, qui cependant était arrivé en retard au Palais de Justice, eut encore à rester très longtemps dans la salle des jurés. Un des membres du tribunal n’était pas arrivé, et on l’attendait pour ouvrir la séance.
II
Le président de la cour d’assises, au contraire, était arrivé au Palais de très bonne heure. Ce président était un homme grand et gros avec de longs favoris grisonnants. Il était marié, mais menait une vie très dissipée, et sa femme faisait comme lui: ils avaient pour principe de ne pas se gêner l’un l’autre. Le matin même de ce jour-là, le président avait reçu un billet d’une gouvernante suisse qui avait autrefois demeuré chez lui, et qui, passant par la ville pour se rendre à Pétersbourg, lui écrivait qu’elle l’attendrait, entre trois et six heures, à l’Hôtel d’Italie. Aussi avait-il hâte de commencer et de finir le plus vite possible la séance du jour, afin de pouvoir rejoindre à six heures cette rousse Clara, avec qui il avait entamé un roman l’été précédent.
Étant entré dans son cabinet, il ferma la porte au verrou, prit dans le tiroir inférieur d’une armoire deux haltères, et exécuta vingt mouvements en avant, en arrière, sur le côté, en haut et en bas; après quoi, trois fois de suite, il ploya légèrement les genoux en élevant les haltères au-dessus de sa tête.
«Rien ne donne du ressort comme l’hydrothérapie et la gymnastique», songeait-il en pinçant de sa main gauche, où brillait un anneau d’or, le biceps saillant de son bras droit. Il s’apprêtait à faire encore le moulinet, — ayant toujours l’habitude de faire ces deux exercices avant les séances un peu longues, — quand la porte remua. Quelqu’un essayait de l’ouvrir. Le président se hâta de cacher ses haltères et ouvrit la porte.
— Excusez-moi! — dit-il.
Un des juges du tribunal entra dans la chambre, un petit homme aux épaules anguleuses et au visage triste, portant des lunettes d’or sur le nez.
— Eh bien! Il est temps! — dit-il d’une voix aigre.
— Je suis prêt, — répondit le président en revêtant son uniforme. — Mais Mathieu Nikititch n’arrive toujours pas!
— Il pousse vraiment trop loin le manque de conscience! — dit le juge. Et, s’asseyant avec mauvaise humeur, il alluma une cigarette.
Ce juge, homme extrêmement ponctuel, avait eu dans la matinée une scène des plus désagréables avec sa femme, parce que celle-ci avait dépensé trop vite l’argent qu’il lui avait donné pour le mois. Elle avait demandé une avance, il avait refusé: d’où la scène. La femme avait déclaré que, dans ces conditions, il n’y aurait pas de dîner, et l’avait prévenu de ne pas s’attendre à dîner chez lui. C’est là-dessus qu’il était parti; et il craignait qu’elle n’accomplît sa menace, car il la savait capable de tout. «Allez donc vivre d’une vie honnête et irréprochable!» se disait-il en regardant le président, ce gros homme tout rayonnant de santé et de bonne humeur, qui, les coudes étendus, lissait de ses belles mains blanches les poils épais et soyeux de ses longs favoris, pour les disposer sur les deux côtés de son collet galonné. «Lui, il est toujours gai et satisfait, tandis que, moi, je n’ai que des ennuis!»
À ce moment entra le greffier du tribunal, apportant des pièces que lui avait demandées le président.
— Je vous remercie, — dit le président en allumant, lui aussi, une cigarette. — Eh bien! Par quelle affaire allons-nous commencer?
— Mais, par l’empoisonnement, à moins que vous ne préfériez changer l’ordre, — répondit le greffier.
— Allons, soit, va pour l’empoisonnement! — fit le président, supputant que c’était là une affaire assez simple, qu’elle pourrait être finie vers quatre heures, et qu’ensuite il serait libre d’aller rejoindre sa Suissesse.
— Et Breuer est-il arrivé? — demanda-t-il encore au greffier qui s’apprêtait à sortir.
— Oui, je crois.
— Alors dites-lui, si vous le rencontrez, que nous commençons par l’empoisonnement.
Breuer était le substitut qui devait soutenir l’accusation, à cette session des assises.
Et, de fait, le greffier le rencontra dans le corridor. La tête penchée en avant, la redingote déboutonnée, portant son portefeuille sous l’aisselle, il marchait à grands pas, courait presque, frappant des talons, et agitant le bras d’un mouvement fiévreux.
— Michel Petrovitch demande si vous êtes prêt? — lui dit le greffier en l’accostant.
— Naturellement! Je suis toujours prêt. Par quelle affaire commence-t-on?
— Par l’empoisonnement.
— C’est parfait! — répondit le substitut.
Mais, en réalité, il ne trouvait pas le moins du monde, que ce fût parfait: il avait passé toute la nuit à jouer aux cartes dans un café, avec d’autres jeunes gens; ils avaient reconduit un camarade, on avait beaucoup bu, joué jusqu’à cinq heures du matin, et puis on était allé voir des femmes, dans cette même maison où, six mois auparavant, vivait la Maslova, de sorte que le jeune substitut n’avait pas eu le temps de jeter même un coup d’œil sur le dossier de l’affaire d’empoisonnement qu’on allait juger. Et le greffier le savait, et c’est à dessein qu’il avait soufflé au président de commencer par cette affaire, que le substitut n’avait pas eu le temps d’étudier. Ce greffier était, en effet, un libéral, pour ne pas dire un radical, ce qui ne l’empêchait pas de servir dans la magistrature avec une pension de 1.200 roubles, et d’aspirer même à une place de substitut. Breuer, au contraire, était conservateur, et tout particulièrement zélé dans l’orthodoxie, comme la plupart des Allemands qui sont fonctionnaires en Russie; de telle façon que le greffier, sans compter qu’il guettait sa place, avait encore contre lui une antipathie personnelle.
— Et l’affaire des Skoptsy? — demanda le greffier.
— J’ai déclaré que c’était impossible en l’absence de témoins, — répondit le substitut. — Je le répéterai au tribunal.
— Qu’est-ce que cela fait?
— Impossible! — dit encore le substitut. Et, agitant le bras, il courut à son cabinet.
Il ajournait cette affaire des Skoptsy, non point à cause de l’absence de quelques témoins insignifiants, mais parce que cette affaire, si on la jugeait dans une grande ville, où la plupart des jurés appartenaient aux classes instruites, risquait de se terminer par un acquittement; aussi s’était-il entendu avec le président pour que l’affaire fût déférée aux assises d’une petite ville, où le jury serait en majorité formé de paysans, et où, par suite, la condamnation serait plus facile à obtenir.
Cependant le mouvement dans le corridor avait encore grandi. La foule s’amassait surtout devant la salle du tribunal civil, où s’était jugée une de ces affaires dont on a coutume de dire qu’elles sont «intéressantes», celle-là même dont parlait avec tant de compétence, dans la salle des jurés, le personnage représentatif. Sans ombre de raison ni de droit moral, mais d’une façon strictement légale, un homme de loi avisé s’était emparé de toute la fortune d’une vieille dame. La plainte de la vieille dame était absolument juste. Les juges le savaient, et plus encore le savaient l’homme de loi et son avocat: mais cet avocat avait imaginé une procédure si adroite que la vieille femme devait fatalement perdre son procès.
Au moment où le greffier allait entrer dans le bureau de la chancellerie, il vit précisément passer devant lui, dans le corridor, la vieille dame qui venait d’être, en bonne forme, dépouillée de sa fortune. C’était une grosse femme, avec d’énormes fleurs sur son chapeau. Elle sortait de la salle d’audience et, étendant puis ramenant vers elle ses mains courtes et grasses, elle ne cessait de répéter: «Qu’est-ce que tout cela va donner? Qu’est-ce que tout cela va donner?» Elle s’assit sur un banc où son avocat ne tarda pas à la rejoindre. Et, aussitôt, elle se mit à lui raconter quelque chose de très compliqué, qui n’avait absolument aucun rapport avec son affaire. L’avocat considérait les fleurs de son chapeau, l’approuvait de la tête, et, évidemment, ne l’écoutait pas.
Soudain une petite porte s’ouvrit et, tout rayonnant, étalant son plastron empesé sur son gilet grand ouvert, la mine satisfaite, sortit d’un pas rapide ce même avocat fameux qui avait fait en sorte que la vieille femme aux fleurs restât sans ressources, et que l’homme de loi, moyennant dix mille roubles qu’il lui avait donnés pour sa plaidoirie, en obtînt cent mille où il n’avait aucun droit. Il passa devant la vieille dame. Tous les yeux, sur-le-champ, se tournèrent respectueusement vers lui; et, lui, il s’en rendait bien compte, mais toute sa personne semblait dire: «Par pitié, Messieurs, ménagez-moi les marques de votre admiration!»
III
Enfin Mathieu Nikitich, le juge qu’on attendait, arriva. Aussitôt les jurés virent entrer, dans la salle où ils étaient réunis, l’huissier du tribunal, un petit homme maigre, avec un cou trop long et une démarche inégale. Cet huissier était d’ailleurs un brave homme, et qui avait fait toutes ses études à l’université; mais il ne pouvait rester en place nulle part, parce qu’il buvait. Trois mois auparavant, une certaine comtesse, qui s’intéressait à sa femme, lui avait procuré cet emploi d’huissier au Palais de Justice, et il avait pu s’y maintenir jusque-là, ce dont il se réjouissait comme d’un miracle.
— Eh bien! Messieurs, tout le monde est-il là? — demanda-t-il en mettant son pince-nez et en regardant les jurés.
— Mais oui, à ce qui me semble! — répondit le marchand jovial.
— Nous allons vérifier, — dit l’huissier.
Il tira une liste de sa poche et se mit à appeler les noms, regardant au fur et à mesure les jurés, tantôt à travers son pince-nez, tantôt par dessus:
— Le conseiller d’Etat I. M. Nikiforov?
— C’est moi! — répondit le personnage représentatif qui connaissait le fond de tous les procès.
— Le colonel retraité Ivan Semenovitch Ivanov?
— Voici! — répondit l’homme en uniforme.
— Le marchand de la deuxième guilde Pierre Baklachov?
— Présent! — fit le marchand jovial, en promenant un sourire épanoui sur toute la compagnie. — Je suis prêt!
— Le capitaine de la garde, prince Dimitri Nekhludov?
— C’est moi! — dit Nekhludov.
L’huissier s’inclina avec un mélange de déférence et d’amabilité, comme s’il voulait par là distinguer Nekhludov du reste des jurés. Puis il poursuivit l’énumération:
— Le capitaine Georges Dimitrievitch Danchenko? Le marchand Grégoire Efimovitch Koulechov? Etc., etc.
Tous les jurés étaient présents, excepté deux.
— Et maintenant, Messieurs, prenez la peine de passer dans la salle des assises! — dit l’huissier en montrant la porte d’un geste engageant.
Tous se mirent en mouvement et sortirent de la salle, chacun s’écartant poliment, devant la porte, pour laisser passer son collègue.
La cour d’assises était une grande salle de forme allongée, au fond de laquelle se dressait une estrade précédée de trois marches. Au milieu de l’estrade était placée une table recouverte d’un drap vert, avec des franges d’un vert plus sombre; derrière la table se voyaient trois fauteuils, avec de hauts dossiers de chêne sculpté; et derrière ces fauteuils pendait au mur, dans un cadre doré, un portrait aux couleurs criardes, représentant l’empereur en uniforme, le grand cordon au cou, les jambes écartées, et une main sur la garde de son épée. Dans le coin droit, un rétable contenait une image du Christ couronné d’épines, avec un pupitre sur le devant; et c’est aussi à droite de l’estrade que se trouvait la petite chaire destinée au procureur impérial. À gauche, dans le fond, était située la table du greffier; et sur le devant, plus près du public, une barrière de bois entourait le banc des prévenus, vide encore, comme le reste de l’estrade. Sur le côté droit de celle-ci, en face du banc des prévenus, une série de sièges à hauts dossiers attendaient les jurés, et au-dessous d’eux étaient disposées des tables pour les avocats. Quant à l’autre partie de la salle, séparée de l’estrade par une grille, elle était formée de bancs en gradins qui s’élevaient jusqu’au mur du fond. Dans les premières rangées de ces bancs quatre femmes étaient assises, vêtues comme des ouvrières ou des servantes, et accompagnées de deux hommes qui devaient, eux aussi, être des ouvriers. Ce petit groupe était évidemment très impressionné par la grandeur de la décoration de l’estrade, car il ne s’entretenait qu’à voix basse, timidement.
Dès qu’il eut introduit et placé les jurés, l’huissier s’avança au milieu de l’estrade, et, d’une voix très haute, destinée à intimider encore l’assistance, il annonça:
— Le tribunal!
Tout le monde se leva, et les juges parurent sur l’estrade. D’abord le président aux beaux favoris. Nekhludov le reconnut aussitôt: il l’avait rencontré deux ans auparavant, à la campagne, dans un bal où ce président avait conduit le cotillon et dansé toute la nuit, avec beaucoup de charme et d’entrain.
Derrière lui venait le juge à la mine morose; sa mine était devenue plus morose encore depuis que, au moment d’entrer en séance, il avait rencontré son beau-frère, et que celui-ci lui avait dit que sa sœur venait de lui apprendre qu’il n’y aurait pas de dîner à la maison ce soir-la.
— Que voulez-vous? Nous serons forcés d’aller dîner au cabaret, — avait ajouté le beau-frère en riant.
— Je ne vois pas ce qu’il y a de risible dans tout cela! — avait répondu le juge morose; et il était devenu encore plus morose.
L’autre juge, celui qui arrivait toujours en retard, était un homme à grande barbe, avec des bons gros yeux ronds, aux poches gonflées. Ce juge souffrait d’un catarrhe de l’estomac, et, ce matin-là même, son médecin lui avait fait commencer un nouveau régime qui l’obligeait à rester chez lui plus tard encore que de coutume. Il s’avançait sur l’estrade avec un air absorbé; et en effet il était très préoccupé. Il avait l’habitude de deviner, par toute sorte de moyens de hasard, des réponses à des questions qu’il se posait intérieurement. Il s’était dit cette fois que, si le nombre des pas qu’il aurait à faire pour aller de la porte de son cabinet jusqu’à son siège, si ce nombre se trouvait être divisible par trois, c’est que son nouveau régime le guérirait de son catarrhe; si non, non. Or il n’y avait en tout que vingt-six pas; mais, au dernier moment, le juge triche un peu, fit un petit pas de plus, et arriva à son siège en comptant le vingt-septième pas.
Les figures du président et des deux juges, se dressant sur l’estrade avec leurs uniformes aux collets cousus d’or, présentaient un spectacle des plus imposants. Les juges eux-mêmes, du reste, en avaient le sentiment; et tous trois, comme s’ils étaient confins de leur grandeur, se hâtèrent de s’asseoir, en baissant modestement les yeux, devant la grande table verte, sur laquelle on avait posé un instrument triangulaire surmonté de l’aigle impériale, des encriers, des plumes, des feuilles de papier blanc, et une énorme quantité de crayons de dimensions diverses, fraîchement taillés.
Derrière les juges entra le substitut du procureur. Il s’avança, lui aussi, le plus vite qu’il put vers son siège, tenant toujours sa serviette sous l’aisselle et agitant le bras. Aussitôt assis, il se plongea dans la lecture du dossier, profitant des moindres minutes pour préparer son réquisitoire. Nous devons ajouter, en effet, que Breuer avait été tout récemment nommé substitut, et que c’était la quatrième fois seulement qu’il requérait en assises. Il était fort ambitieux, rêvait de faire une belle carrière, et jugeait indispensable, pour y réussir, d’obtenir des condamnations dans tous les procès où il prenait part. Il avait déjà combiné le plan général du réquisitoire qu’il prononcerait dans l’affaire de l’empoisonnement; mais il avait encore à prendre connaissance des faits mêmes de l’affaire, pour appuyer et étoffer son argumentation.
Enfin le greffier, assis à l’extrémité opposée de l’estrade, et ayant disposé devant lui toutes les pièces qu’il aurait à lire, parcourait un article d’un journal prohibé, qu’il avait reçu la veille et lu déjà une première fois. Il voulait parler de cet article avec le juge à la grande barbe, qu’il savait être de même opinion que lui en politique: et, avant d’en parler, il désirait le connaître à fond.
IV
Le président, après avoir consulté des papiers, fit quelques questions à l’huissier et au greffier; puis, ayant reçu d’eux des réponses affirmatives, il donna ordre d’introduire les prévenus.
Aussitôt une porte s’ouvrit, dans le fond, et deux gendarmes entrèrent, le bonnet de poil sur la tête, le sabre hors du fourreau. Derrière eux apparurent les trois prévenus: d’abord un homme, un roux au visage couvert de taches de rousseur, puis deux femmes. L’homme était vêtu d’un costume de prison, trop long et trop large pour lui. Il tenait ses bras serrés contre son corps, pour retenir les manches, qui, sans cela, eussent caché ses mains. Il semblait ne voir ni les juges ni le public, et gardait ses yeux obstinément fixés sur le banc auprès duquel il passait. Quand il en eut fait le tour, il s’assit et, levant les yeux sur le président, il se mit à agiter les lèvres comme s’il murmurait quelque chose.
La femme qui venait ensuite, également vêtue d’un costume de détenue, pouvait avoir une cinquantaine d’années. Elle avait autour de la tête un fichu de prison. Et son visage, d’une pâleur grise, n’aurait eu rien que de très ordinaire si l’on n’y avait remarqué une absence complète de sourcils et de cils. Elle paraissait, d’ailleurs, absolument calme. En arrivant à sa place, comme sa robe s’était accrochée à un clou, elle la tira avec soin, sans hâte, la rajusta, et s’assit.
L’autre femme était la Maslova.
Dès qu’elle entra, les yeux de tous les hommes présents dans la salle se tournèrent vers elle et considérèrent longtemps son doux visage, sa taille fine, son ample poitrine saillante sous son sarrau. Le gendarme lui-même, devant qui elle devait passer, la regarda sans la quitter des yeux jusqu’à ce qu’elle se fût assise; après quoi, comme s’il s’était senti en faute, il se pressa de détourner le visage, et, s’étant secoué, fixa la fenêtre, en face de lui.
Le président attendit que les prévenus se fussent assis. Puis il se tourna vers le greffier. Et la procédure ordinaire commença: l’appel des jurés, des suppléants, le jugement de ceux qui manquaient, leur condamnation à l’amende, l’examen des excuses de ceux qui s’étaient excusés, le remplacement des jurés absents par des suppléants. Puis le président demanda au pope de faire prêter serment aux jurés.
Ce pope était un gros vieillard chauve, au visage rouge, avec quelques cheveux blancs et une barbe blanche mal fournie. Il était vêtu d’une soutane de soie cannelle, avec une croix d’or, attachée à une chaîne, et qu’il ne cessait de retourner sur sa poitrine, de ses doigts enflés. Il portait aussi une petite décoration cousue sur le côté. Il était dans les ordres depuis quarante-neuf ans, et s’apprêtait à célébrer, l’année suivante, son jubilé, comme avait fait tout récemment l’archiprêtre de la cathédrale. Il était attaché au tribunal depuis la construction du Palais de Justice; il s’enorgueillissait fort d’avoir fait prêter serment à plusieurs dizaines de milliers de personnes, et de continuer, dans sa vieillesse à travailler pour le bien de l’Église, de la patrie, et aussi de sa famille, à qui il comptait laisser, en plus de sa maison, un capital d’au moins trente mille roubles en bonnes obligations. L’idée ne lui était jamais venue qu’il pût mal agir en faisant prêter serment sur l’Évangile devant un tribunal; loin d’en être embarrassé, il aimait cette occupation, qui, souvent, lui fournissait l’occasion de faire connaissance avec des personnages distingués. C’est ainsi qu’il avait été très heureux, ce jour-là, de faire connaissance avec le fameux avocat de Pétersbourg, pour qui sa considération avait encore doublé quand il avait su qu’un seul procès lui avait rapporté dix mille roubles.
Dès que le président l’eut autorisé à faire prêter serment aux jurés, le vieux pope, soulevant avec lenteur ses pieds enflés, se mit en marche vers le pupitre dressé devant l’image sainte. Les jurés se levèrent, et, en troupe pressée, le suivirent.
— Un instant! — dit le pope, taquinant sa croix de sa main droite, et attendant que tous les jurés se fussent approchés.
Quand tous furent arrivés auprès de l’image, le pope, penchant sur le côté sa tête blanche, la passa dans le trou graisseux de son étole, puis, ayant remis en ordre ses cheveux clairsemés, se tourna vers les jurés; «Vous lèverez la main droite et vous disposerez vos doigts comme ceci!» dit-il, en même temps qu’il soulevait sa grosse main, les doigts pliés comme pour prendre une prise. «Et maintenant, répétez avec moi: Je jure devant le Saint Évangile et la croix vivifiante de Notre-Seigneur que, dans l’affaire dans laquelle… Ne baissez pas la main!» Dit-il, s’interrompant et s’adressant à un jeune homme qui faisait mine de détendre le bras. Puis il reprit lentement, avec des arrêts après chaque membre de phrase: «que dans l’affaire… dans laquelle…».
Le personnage représentatif aux beaux favoris, le colonel retraité, le marchand, et d’autres jurés tenaient le bras levé et les doigts pliés exactement comme le voulait le pope; certains autres, au contraire, semblaient procéder sans entrain et d’une façon indécise. Les uns répétaient très haut la formule du serment, avec expression et passion; d’autres la murmuraient tout bas, restaient en retard sur les paroles du pope, puis, comme effrayés, se hâtaient de le rattraper. Mais tous éprouvaient une impression de gêne, à l’exception du vieux pope, qui gardait la conviction sereine d’accomplir un acte éminemment important et utile.
Après le serment, le président enjoignit aux jurés de se choisir un président du jury. Aussitôt les jurés se levèrent de nouveau et se rendirent dans leur salle de délibération, où presque tous, immédiatement, prirent des cigarettes et se mirent à fumer. Quelqu’un proposa d’élire pour président le personnage représentatif, ce à quoi tous se hâtèrent de consentir. Puis, après avoir jeté leurs cigarettes, les jurés rentrèrent dans la salle. Le personnage représentatif déclara au président que c’était lui qu’on avait élu, et tous se rassirent sur leurs sièges aux hauts dossiers.
Tout marcha sans accident, mais non pas sans solennité; et cette solennité, cette légalité, ces formalités confirmaient encore magistrats et jurés leur sentiment de remplir un devoir social grave et sérieux. Nekhludov, lui aussi, partageait ce sentiment.
Quand les jurés se furent assis, le président du tribunal leur adressa une allocution pour leur exposer leurs droits, leurs obligations, et leur responsabilité. En parlant, il ne cessait de changer de pose: tantôt il se tournait à droite, tantôt à gauche, tantôt il s’adossait dans son fauteuil, ou se penchait en avant, tantôt il égalisait les feuilles de papier sur la table, tantôt il soulevait le coupe-papier, tantôt il jouait avec un des crayons.
Les droits des jurés, d’après ce qu’il leur dit, consistaient en ce qu’ils pourraient poser des questions aux prévenus par l’intermédiaire du président, et en ce qu’ils pourraient examiner et toucher les pièces à conviction. Leurs obligations consistaient en ce qu’ils devaient juger non pas suivant l’injustice, mais suivant la justice. Enfin leur responsabilité consistait en ce que, s’ils ne gardaient pas le secret sur leurs délibérations, ou s’ils communiquaient avec des étrangers, dans l’exercice de leur fonction de jurés, ils s’exposeraient aux sévérités de la loi.
Les jurés écoutèrent tout cela avec une attention recueillie. Le marchand, répondant autour de lui une forte odeur d’eau-de-vie, approuvait chaque phrase d’un hochement de tête.
V
Son allocution finie, le président se tourna vers les prévenus:
— Simon Kartymkine, levez-vous!
Simon fit un bond nerveux; ses lèvres se mirent à remuer plus vite.
— Votre nom?
— Simon Pétrovitch Kartymkine, — répondit tout d’un trait, d’une voix claquante, le prévenu, qui évidemment avait préparé d’avance ses réponses.
— Votre condition?
— Nous sommes paysan.
— Quel gouvernement? Quel district?
— Du gouvernement de Toula, district de Krapivo, commune de Koupianskoïe, village de Borki.
— Quel âge?
— Trente-quatre ans, né en mil huit cent…
— Quelle religion?
— Nous sommes de la religion russe orthodoxe.
— Marié?
— Nous ne nous sommes jamais marié.
— Quel métier faisiez-vous?
— Nous travaillions dans les corridors de l’Hôtel de Mauritanie.
— Avez-vous déjà passé en justice?
— Jamais nous n’avons passé en justice, parce que, comme nous vivions, avant…
— Vous n’avez jamais passé en justice?
— Aussi vrai qu’il y a un Dieu, jamais!
— Avez-vous reçu une copie de l’acte d’accusation?
— Nous l’avons reçue.
— Asseyez-vous! Euphémie Ivanovna Botchkov! — poursuivit le président en s’adressant à l’une des deux femmes.
Mais Simon continuait à rester debout et cachait la Botchkova.
— Kartymkine, asseyez-vous!
Kartymkine restait toujours debout. Il ne s’assit que quand l’huissier, inclinant la tête et ouvrant de grands yeux sévères, lui intima, d’une voix tragique, l’ordre de s’asseoir.
Le prévenu s’assit alors avec la même précipitation avec laquelle il s’était levé, et, s’enveloppant dans son manteau, se remit à agiter les lèvres.
— Votre nom?
Avec un soupir de fatigue, en homme impatienté d’avoir toujours à répéter la même chose, le président se tourna vers l’aînée des deux femmes, sans même lever les yeux sur elle et sans cesser de consulter un papier qu’il tenait en main. Cette procédure lui était devenue si familière que, pour aller plus vite, il pouvait parfaitement s’occuper de deux choses à la fois.
La Botchkova avait quarante-trois ans. Condition, bourgeoise. Métier, femme de chambre dans le même Hôtel de Mauritanie. Elle n’avait jamais passé en jugement. Elle avait reçu la copie de l’acte d’accusation. Elle répondait aux questions du président avec une hardiesse provocante, comme si elle disait: «Eh bien, oui, je suis Euphémie Botchkov, et j’ai reçu la copie, et je m’en vante, et je ne permets à personne d’en rire!» Elle n’attendit pas qu’on lui dît de s’asseoir, et s’assit dès que l’interrogatoire fut fini.
— Votre nom? — dit le président en s’adressant avec une douceur toute particulière à l’autre prévenue. — Il faut vous lever! — ajouta-t-il d’un ton affable, en remarquant que la Maslova restait assise. La Maslova se dressa debout et, la tête droite, la poitrine tendue en avant, sans répondre, elle fixa résolument le président de ses yeux noirs ingénus et charmeurs.
— Comment vous appelle-t-on?
Elle murmura quelque chose d’indistinct.
— Parlez plus haut! — dit le président.
— On m’appelait la Lubova, — répondit-elle.
Cependant Nekhludov, ayant mis son pince-nez, considérait les prévenus à mesure qu’on les interrogeait. «C’est impossible! Songeait-il, les yeux attachés sur le visage de la prévenue. Elle s’appelle Lubova, ce n’est pas le même nom! Mais quelle ressemblance prodigieuse!»
Le président voulait passer à une autre question; mais le juge en lunettes lui dit tout bas quelques mots qui parurent le frapper. Et, se tournant vers la prévenue:
— Comment! Lubova? — demanda-t-il. — Mais vous êtes inscrite sous un autre nom!
La prévenue se taisait.
— Je vous demande quel est votre vrai nom?
— Votre nom de baptême? — suggéra le juge en lunettes.
Elle murmura quelque chose, sans cesser de fixer le président.
— Parlez plus haut!
— Autrefois, on m’appelait Catherine.
«C’est impossible!» se disait encore Nekhludov; mais déjà il ne doutait plus, il était certain que c’était elle, la pupille-femme de chambre Katucha, qu’il avait autrefois aimée, vraiment aimée, et qu’il avait plus tard séduite, dans un moment de folie, puis abandonnée, et à qui il avait toujours, depuis lors, évité de songer, parce que son souvenir lui était trop pénible, l’humiliait trop, en lui montrant que lui, si fier de sa droiture, il s’était conduit lâchement, bassement, envers cette femme.
Oui, c’était bien elle! Il distinguait clairement à présent, sur son visage, cette particularité mystérieuse qu’il y a dans chaque visage, et qui le rend différent de tous les autres, en fait une chose unique, spéciale, sans équivalent.
Malgré la pâleur maladive et l’amaigrissement, il retrouvait cette particularité dans tous les traits du visage, dans la bouche, dans les yeux qui louchaient un peu, dans la voix, mais surtout dans le regard ingénu et charmeur, dans l’expression avenante non seulement de la face, mais de la personne tout entière.
— Vous auriez dû répondre cela tout de suite! — dit le président, toujours avec le même ton de douceur, tant était irrésistible l’attrait qu’elle exerçait. — Et votre nom patronymique?
— Je suis fille naturelle, — répondit la Maslova.
— Cela ne fait rien; du nom de votre parrain, comment vous a-t-on appelée?
— Mikaïlonva.
«Mais quel crime peut-elle bien avoir commis?» se demandait Nekhludov, tout haletant.
— Et votre nom de famille, votre surnom? — poursuivait le président.
— On m’appelait la «Sauvée»,
— Comment?
— La «Sauvée», — répondit-elle, avec un léger sourire. — On m’appelait aussi du nom de ma mère, Maslova.
— Votre condition?
— Bourgeoise.
— De la religion orthodoxe?
— Orthodoxe.
— Profession? Quel métier faisiez-vous?
La Maslova se taisait.
— Quel métier faisiez-vous? — répéta le président.
— J’étais dans une maison! — dit-elle.
— Dans quelle maison? — demanda avec sévérité le juge en lunettes.
— Vous savez bien vous-même dans quelle maison j’étais! — répondit la Maslova, et, après avoir un instant détourné les yeux, elle se remit à fixer le président. Une rougeur lui monta au visage.
Il y avait quelque chose de si extraordinaire dans l’expression de son visage, de si terrible et de si navrant dans ses paroles et dans le regard rapide dont elle avait enveloppé l’assistance, que le président baissa la tête et qu’un silence général régna un instant dans la salle. Ce silence fut coupé par un rire, venu du fond de la salle, où se tenait le public. L’huissier siffla, pour commander le silence. Le président releva la tête et poursuivit son interrogatoire.
— Vous n’avez jamais passé en jugement?
— Jamais, — fit à voix basse la Maslova avec un soupir.
— Vous avez reçu la copie de l’acte d’accusation?
— Oui, — répondit-elle.
— Asseyez-vous!
La prévenue souleva le bas de sa jupe, du geste dont les femmes en grande toilette relèvent la queue de leur robe, s’assit, plongea ses mains dans les manches de son Sarrau, sans quitter des yeux le président. Son visage avait repris son calme et sa pâleur.
On procéda ensuite à l’énumération des témoins, on fit sortir les témoins, on s’occupa du médecin expert, que l’on envoya rejoindre les témoins dans la salle où ils devaient attendre qu’on les rappelât.
Puis le greffier se leva, et commença la lecture de l’acte d’accusation. Il lisait d’une voix haute et distincte, mais si vite que ses paroles ne formaient qu’un bruit sourd, continu et endormant.
Les juges se tournaient d’un côté et de l’autre sur leurs sièges, visiblement impatients de voir la lecture finie. Un des gendarmes eut fort à faire pour dissimuler un bâillement nerveux.
Au banc des prévenus, Kartymkine ne cessait pas d’agiter les lèvres; la Botchkova se tenait assise d’un air parfaitement calme, refoulant du doigt, par intervalles, ses cheveux sous le fichu; la Maslova continuait à rester immobile, les yeux fixés sur le greffier; deux ou trois fois elle poussa un soupir et changea la pose de ses mains.
Et Nekhludov, assis au premier rang des jurés, sur son haut siège, continuait à considérer la Maslova: et dans son âme s’accomplissait un profond et douloureux travail.
VI
L’acte d’accusation commençait ainsi:
«Le 17 octobre 188…, avis fut donné par le gérant de l’Hôtel de Mauritanie, sis en cette ville, de la mort subite d’un des locataires demeurant dans le susdit hôtel, le marchand sibérien Férapont Smielkov, de la deuxième guilde. Le certificat du médecin de la quatrième division attestait que la mort de Smielkov était due à un arrêt du cœur, causé par l’abus des boissons spiritueuses; et le corps de Smielkov fut régulièrement inhumé, le troisième jour après le décès. Cependant, le quatrième jour après le décès de Smielkov, un compatriote et confrère de celui-ci, le marchand sibérien Timochine, arrivant de Saint-Pétersbourg, et s’étant renseigné sur les circonstances du décès de Smielkov, émit le soupçon que cette mort n’avait pas été naturelle, mais que le défunt avait été empoisonné par des malfaiteurs qui s’étaient ensuite emparés d’une bague en brillants et d’une forte somme d’argent, somme que Smielkov avait en sa possession, et qui ne se trouvait pas mentionnée dans l’inventaire fait après son décès.
«Une enquête fut en conséquence ordonnée, qui mit au jour ce qui suit:
«1° Qu’au su du gérant de l’Hôtel de Mauritanie, et aussi du commis principal du marchand Starikov, avec qui Smielkov, en arrivant dans la ville, avait eu affaire, le susdit Smielkov devait avoir en sa possession une somme de 3.800 roubles, touchée par lui dans une banque de la ville, tandis que, d’autre part, on n’a trouvé après sa mort, dans sa valise et son portefeuille, qu’une somme de 312 roubles 16 kopecks;
«2° Que, la veille de sa mort, Smielkov a passé toute sa journée avec la fille Lubka, qui est venue deux fois dans sa chambre;
«3° Que ladite fille Lubka a cédé à la maîtresse de la maison où elle vivait une bague en brillants ayant appartenu au marchand Smielkov;
«4° Que la femme de chambre de l’hôtel, Euphémie Botchkov, le lendemain de la mort du marchand Smielkov, a déposé, à la Banque du Commerce, en compte courant, une somme de 1.800 roubles;
«5° Que, au dire de la fille Lubka, le valet de chambre de l’hôtel, Simon Kartymkine, lui a remis certaines poudres, en lui conseillant de les verser dans l’eau-de-vie que boirait le marchand Smielkov, ce que la fille Lubka, de son propre aveu, a fait.
«Interrogée par le magistrat instructeur en qualité de prévenue, la fille galante surnommée Lubka a déclaré que, pendant que le marchand Smielkov se trouvait dans la maison de tolérance où, suivant son expression, elle travaillait, elle avait été envoyée par le susdit marchand Smielkov dans la chambre qu’il occupait à l’Hôtel de Mauritanie pour y prendre de l’argent, et que, après avoir ouvert la valise du marchand avec la clé qu’il lui avait donnée, elle y avait pris 40 roubles, comme il le lui avait ordonné. Elle a déclaré qu’elle n’avait pas pris d’autre argent, ce dont pourraient témoigner Simon Kartymkine et Euphémie Botchkov, en présence desquels elle avait ouvert et refermé la valise.
«En ce qui concerne l’empoisonnement de Smielkov, la fille Lubka a déclaré que, étant revenue une seconde fois dans la chambre du marchand Smielkov, elle avait en effet versé, dans un verre de cognac que celui-ci allait boire, une poudre que lui avait donnée Simon Kartymkine, mais qu’elle croyait que cette poudre était simplement un soporifique, et qu’elle l’avait versée pour que le marchand s’endormît et la laissât plus vite s’en aller. Elle a ajouté qu’elle n’avait point pris d’argent, et que c’était Smielkov lui-même qui lui avait donné la bague, après l’avoir d’abord battue, et pour l’empêcher de s’en aller.
«Interrogés par le magistrat instructeur en qualité de prévenus, Euphémie Botchkov et Simon Kartymkine ont déclaré ce qui suit:
«Euphémie Botchkov a déclaré qu’elle ne savait absolument rien de la disparition de l’argent, qu’elle n’était pas entrée dans la chambre du marchand, et que, seule, la Lubka y était entrée. Elle a affirmé que, si une somme d’argent avait été prise chez le marchand, elle avait dû être prise par la Lubka, lorsque celle-ci était venue dans la chambre avec la clé de la valise. (À cet endroit de la lecture de l’acte d’accusation, la Maslova sursauta et, entr’ouvrant la bouche comme pour pousser un cri, se retourna vers la Botchkova.) Interrogée sur la provenance des 1.800 roubles déposés par elle à la Banque, elle a déclaré que cet argent avait été gagné, au cours des douze années passées, par elle et par Simon, avec qui elle était sur le point de se marier.
«Simon Kartymkine, interrogé, a d’abord avoué que, de complicité avec la Botchkova et à l’instigation de la Maslova, à qui le marchand avait donné la clé de sa valise, il avait pris une grosse somme d’argent, qu’on avait partagée entre la Maslova, la Botchkova et lui; il a aussi avoué qu’il avait donné à la Maslova une poudre pour endormir le marchand. Mais, dans son second interrogatoire, il a nié toute participation au vol de l’argent comme à la remise de la poudre, rejetant toute la faute sur la Maslova. Interrogé sur l’argent placé en banque par la Botchkova, il a répondu, lui aussi, que cet argent avait été gagné par eux en commun pendant douze ans de service, et qu’il était le produit des pourboires à eux donnés par les locataires.
«L’autopsie du corps du marchand Smielkov, pratiquée conformément à la loi, à révélé la présence dans les intestins d’une certaine quantité de poison…»
Suivaient, dans l’acte d’accusation, le récit des confrontations, les dépositions des témoins, etc. Et l’acte se terminait ainsi:
«En conséquence de quoi Simon Kartymkine, paysan, âgé de trente-quatre ans; Euphémie Ivanovna Botchkov, bourgeoise, âgée de quarante-trois ans, et Catherine Mikaïlovna Maslov, âgée de vingt-sept ans, sont accusés d’avoir, le 16 octobre 188…, dérobé en commun au marchand Smielkov une somme de 2.500 roubles, et d’avoir ensuite, afin de cacher les traces de leur vol, attenté délibérément à la vie du susdit Smielkov en lui faisant avaler du poison, d’où est résultée sa mort.
«Ces délits sont prévus par l’article 1455 du Code Pénal: en conséquence de quoi Simon Kartymkine, paysan, et Euphémie Botchkov et Catherine Maslov, bourgeoises, sont déférés au jugement du tribunal du district, siégeant en cour d’assises avec la collaboration des jurés.»
Ayant terminé sa lecture, le greffier rangea les feuilles de l’acte qu’il venait de lire, s’assit et lissa de ses deux mains ses longs cheveux noirs. Toute l’assistance poussa un soupir de soulagement; et chacun eut l’agréable impression que l’enquête était désormais ouverte, que tout allait aussitôt s’éclaircir, et que la justice allait être satisfaite. Seul Nekhludov n’éprouva point ce sentiment: il continuait à songer avec épouvante au crime qu’avait pu commettre cette Maslova, qu’il avait connue pleine d’innocence dix ans auparavant.
VII
Quand la lecture de l’acte d’accusation fut terminée, le président, après avoir pris l’avis de ses assesseurs, se tourna vers Kartymkine avec une expression qui signifiait: «À présent, nous allons tout savoir de la façon la plus certaine, jusqu’aux moindres détails.»
— Simon Kartymkine! — fit-il en se penchant à gauche.
Simon Kartymkine se leva, releva les manches de son manteau et s’avança de tout son corps sans cesser d’agiter les lèvres.
— Vous êtes accusé d’avoir, le 16 octobre 188…, de connivence avec Euphémie Botchkov et Catherine Maslov. Dérobé dans la valise du marchand Smielkov une somme d’argent lui appartenant, puis de vous être procuré de l’arsenic, et d’avoir engagé Catherine Maslov à le verser dans la boisson du marchand Smielkov, ce qu’elle a fait, et qui a eu pour conséquence la mort de Smielkov.
— Vous reconnaissez-vous coupable? — conclut le président en se penchant à droite.
— C’est impossible, parce que notre métier…
— Vous direz cela plus tard. Vous reconnaissez-vous coupable?
— C’est impossible… J’ai seulement…
— Vous nous direz cela plus tard! Vous reconnaissez-vous coupable! — répéta le président d’une voix calme, mais sévère.
— C’est impossible, parce que…
De nouveau l’huissier se tourna brusquement vers Simon Kartymkine et l’arrêta d’un «chut!» tragique.
Le président, avec une expression qui signifiait que cette partie de l’affaire était terminée, changea son coude de place, et s’adressant à Euphémie Botchkov:
— Euphémie Botchkov, vous êtes accusée d’avoir, le 16 octobre 188…, de connivence avec Simon Kartymkine et Catherine Maslov, dérobé dans la valise du marchand Smielkov une somme d’argent et une bague, puis, ayant partagé entre vous trois le produit du vol, d’avoir fait avaler au marchand Smielkov de l’arsenic, dont il est mort. Vous reconnaissez-vous coupable?
— Je ne suis coupable de rien! — répondit la prévenue d’une voix dure et hardie. — Je ne suis même pas entrée dans la chambre… et puisque cette ordure y est entrée, c’est elle, bien sûr, qui a tout fait.
— Vous nous direz cela plus tard, — fît de nouveau le président de sa voix tranquille et ferme. — Ainsi vous ne vous reconnaissez pas coupable?
— Je n’ai pas pris d’argent, je n’ai pas donné de poison, je ne suis pas entrée dans la chambre! Si j’y étais entrée, j’aurais jeté dehors cette salope!
— Vous ne vous reconnaissez pas coupable?
— Pas du tout!
— Fort bien!
— Catherine Maslov, — dit ensuite le président s’adressant à l’autre prévenue, — vous êtes accusée d’avoir, étant venue dans une chambre de l’Hôtel de Mauritanie avec la clé de la valise du marchand Smielkov, dérobé dans cette valise de l’argent et une bague…
Le président s’interrompit dans sa phrase pour écouter ce que lui disait à l’oreille le juge de gauche, qui lui faisait remarquer qu’une des pièces à conviction notées sur la liste, un flacon, manquait sur la table. «Nous allons voir cela tout à l’heure!» murmura en réponse le président; puis, continuant sa phrase comme une leçon apprise par cœur: — Dérobé dans cette valise de l’argent et une bague, d’avoir partagé le produit du vol avec vos deux complices, puis, étant revenue dans l’hôtel avec le marchand Smielkov, de lui avoir donné à boire de l’eau-de-vie empoisonnée. Vous reconnaissez-vous coupable?
— Je ne suis coupable de rien! — répondit aussitôt l’accusée. — Comme je l’ai dit depuis le commencement, je le dis encore: je n’ai rien pris, rien pris, rien pris, rien du tout! Et la bague, c’est lui-même qui me l’a donnée!
— Vous ne vous reconnaissez pas coupable d’avoir pris les 2.600 roubles? — demanda le président.
— Je n’ai rien pris, rien que les 40 roubles!
— Et d’avoir versé la poudre dans le verre du marchand Smielkov, de cela vous reconnaissez-vous coupable?
— Cela, je l’avoue. Mais je pensais, comme on me l’avait dit, que cette poudre était pour endormir, qu’il n’en sortirait aucun mal. Est-ce que j’aurais été capable d’empoisonner quelqu’un? — ajouta-t-elle en fronçant les sourcils.
— Ainsi vous ne vous reconnaissez pas coupable d’avoir dérobé l’argent et la bague du marchand Smielkov; mais, d’autre part, vous avouez que vous avez versé la poudre?
— Je l’avoue, seulement je croyais que c’était une poudre pour endormir. Je l’ai donnée seulement pour qu’il s’endormît. Et voilà que…
— Fort bien! — interrompit le président, évidemment satisfait des résultats obtenus. — Racontez-nous maintenant comment la chose s’est passée! — poursuivit-il en se renversant dans le fond du fauteuil et en mettant les deux mains sur la table. — Racontez-nous tout ce que vous savez! Un aveu sincère pourra adoucir votre position.
La Maslova continuait à fixer le président; mais elle se taisait et rougissait, et l’on voyait qu’elle s’efforçait de vaincre sa timidité.
— Allons! Racontez-nous comment les choses se sont passées!
— Comment elles se sont passées? — fit brusquement la Maslova. — Eh bien! Le marchand est venu un soir dans la maison où je travaillais; il s’est assis près de moi, m’a offert du vin…
Elle se tut de nouveau, comme si elle avait perdu le fil de son récit, ou qu’un autre souvenir lui fût revenu en mémoire.
— Eh bien! Ensuite?
— Quoi, ensuite? Eh bien! Il est resté, et puis il est reparti.
À ce moment le substitut du procureur se souleva à demi, s’appuyant avec affectation sur un de ses coudes.
— Vous désirez poser une question? — demanda le président.
Et, sur la réponse affirmative du substitut, il lui donna à entendre, d’un geste, qu’il pouvait parler.
— La question que je voudrais poser est celle-ci: la prévenue connaissait-elle antérieurement Simon Kartymkine? — demanda solennellement le substitut, sans tourner les yeux vers la Maslova. Puis, la question posée, il serra les lèvres et fronça les sourcils. Le président répéta la question. La Maslova jetait des regards épouvantés sur le substitut.
— Simon? Oui, je le connaissais, — dit-elle.
— Je voudrais savoir encore en quoi consistaient les relations de la prévenue avec Kartymkine. Se voyaient-ils souvent?
— En quoi consistaient nos relations? Il me recommandait aux étrangers de l’hôtel, mais ce n’étaient pas des relations! — répondit la Maslova, promenant un regard inquiet du substitut sur le président, et inversement.
— Je voudrais savoir pourquoi Kartymkine ne recommandait aux étrangers que la Maslova, et non pas d’autres filles! — dit le substitut avec un sourire rusé, et de l’air d’un homme qui tendrait un piège longuement préparé.
— Je ne sais pas! Comment le saurais-je? — répondit la Maslova, regardant autour d’elle avec épouvante. — Il recommandait celles qu’il voulait.
«M’aurait-elle reconnu?» songeait Nekhludov, sur qui les yeux de la prévenue s’étaient arrêtés une seconde; et tout son sang lui affluait au visage. Mais la Maslova ne l’avait pas distingué des autres jurés, et avait vite rejeté ses regards terrifiés sur le substitut.
— Ainsi la prévenue nie qu’elle ait eu aucune relation intime avec Kartymkine? C’est parfait. Je n’ai rien de plus à demander.
Et le substitut, retirant aussitôt son coude de la table, se mit à écrire quelque chose. En réalité, il n’écrivait rien du tout, se bornant à faire repasser sa plume sur les lettres de l’acte d’accusation; mais il avait vu que les procureurs et les avocats, après chaque question posée par eux, notaient toujours dans leurs discours des remarques destinées ensuite à écraser leur adversaire.
Le président qui, pendant ce temps, s’était entretenu tout bas avec le juge en lunettes, se retourna aussitôt vers la prévenue.
— Et que s’est-il passé ensuite? — demanda-t-il, poursuivant son interrogatoire.
— C’était la nuit, — déclara la Maslova, reprenant courage à la pensée qu’elle n’avait plus affaire qu’au seul président. — J’étais remontée dans ma chambre et j’allais me coucher, quand la femme de chambre Berthe vint me dire: «Descends, voilà ton marchand qui est revenu!» Et, moi, je ne voulais pas descendre, mais Madame me l’a ordonné. Et le défunt était là, au salon, en train de faire boire toutes les dames; et puis il voulait commander encore du vin, et voilà qu’il n’avait plus d’argent! Madame n’a pas voulu lui faire crédit. Alors il m’a envoyée dans sa chambre, à l’hôtel. Il m’a dit où était son argent, et combien je devais prendre. Et je suis partie.
Le président continuait à parler tout bas avec son voisin et n’avait pas écouté ce que venait de dire la Maslova; mais, pour prouver qu’il avait cependant tout entendu, il crut devoir répéter ses dernières paroles:
— Vous êtes partie! Et ensuite?
— Je suis arrivée à l’hôtel et j’ai tout fait comme le marchand me l’avait ordonné; j’ai pris quatre billets rouges de dix roubles, — dit la Maslova; et de nouveau elle s’interrompit, comme si une crainte subite l’avait envahie; puis, reprenant: — Je ne suis pas allée seule dans la chambre, poursuivit-elle, j’ai appelé Simon Mikaïlovitch, et elle aussi, ajouta-t-elle en désignant la Botchkova.
— Elle ment! Pour entrer, je ne suis pas entrée! — commença la Botchkova, mais l’huissier l’arrêta.
— C’est en leur présence que j’ai pris les quatre billets rouges.
— Je voudrais savoir si l’accusée, en prenant ces quarante roubles, a vu combien il y avait d’argent dans la valise? — demanda de nouveau le substitut.
— Je n’ai pas compté, j’ai vu qu’il n’y avait que des billets de cent roubles.
— Ainsi la prévenue a vu des billets de cent roubles! Je n’ai rien de plus à demander.
— Et alors vous avez rapporté l’argent? — poursuivit le président en consultant sa montre.
— Je l’ai rapporté.
— Et ensuite?
— Ensuite le marchand m’a de nouveau fait venir dans sa chambre, — dit la Maslova.
— Hé bien! Et comment lui avez-vous donné la poudre? — demanda le président.
— Je l’ai versée dans un verre, et puis il l’a bue.
— Et pourquoi la lui avez-vous donnée?
— Mais pour me délivrer! — dit-elle avec un sourire gêné.
— Comment! Pour vous délivrer? — fit le président, souriant aussi.
— Eh bien, pour me délivrer! Il ne voulait pas me lâcher. Alors je suis sortie dans le corridor et j’ai dit à Simon Mikaïlovitch: «S’il pouvait me laisser partir!»
La Maslova s’arrêta un instant. Puis elle reprit:
— Et Simon Mikaïlovitch m’a dit: «Nous aussi, il nous ennuie. Donnons-lui une poudre pour s’endormir. Et vous pourrez vous en aller!» Et, moi, j’ai cru que c’était une poudre qui ne faisait pas de mal. Je l’ai prise pour la verser dans son verre. Quand je suis rentrée, le marchand était couché dans l’alcôve, et tout de suite il m’a commandé de lui apporter du cognac. Alors j’ai pris sur la table la bouteille de fine champagne, j’ai rempli deux verres, pour moi et pour lui, et dans son verre j’ai versé la poudre, et je la lui ai apportée. Et moi, je croyais que c’était de la poudre pour dormir, et qu’il allait s’endormir; mais à aucun prix je ne lui en aurais donné si j’avais su…
— Eh bien! Comment êtes-vous entrée en possession de la bague? — demanda le président. — Quand vous l’a-t-il donnée?
— Quand je suis arrivée dans sa chambre, je voulais m’en aller, alors il m’a frappée sur la tète, il m’a cassé mon peigne. Je me suis mise à pleurer; et lui, il a retiré sa bague de son doigt et m’en a fait cadeau pour que je ne m’en aille pas.
À cet instant, le substitut se souleva de nouveau et demanda la permission de poser encore quelques questions.
— Je voudrais savoir, — dit-il d’abord, — combien de temps la prévenue est restée dans la chambre du marchand Smielkov?
De nouveau une terreur subite s’empara de la Maslova. Promenant son regard inquiet du substitut sur le président, elle répondit, très vite:
— Je ne me rappelle pas. Un certain temps.
— Ah! Et la prévenue a-t-elle également oublié si, en sortant de chez le marchand Smielkov, elle est entrée quelque autre part, dans l’hôtel?
La Maslova réfléchit un moment.
— Dans la chambre voisine, qui était vide, j’y suis entrée! — répondit-elle.
— Et pourquoi donc y êtes-vous entrée? — demanda le substitut, se retournant tout d’un coup et s’adressant directement à elle.
— C’était pour me rajuster et pour attendre le fiacre.
— Kartymkine est-il entré aussi dans la chambre avec la prévenue, oui ou non?
— Il y est entré aussi.
— Et pourquoi y est-il entré?
— Il y avait encore de la fine champagne dans la bouteille, nous l’avons bue ensemble.
— Et la prévenue a-t-elle parlé de quelque chose avec Simon?
— Je n’ai parlé de rien. Tout ce qu’il y a eu, je l’ai dit! — déclara-t-elle.
— Je n’ai rien de plus à demander, — dit le substitut au président; après quoi il se mit à inscrire précipitamment, dans l’esquisse de son discours, que la prévenue avait avoué elle-même être entrée dans une chambre vide avec son complice.
Un silence suivit.
— Vous n’avez rien de plus à dire?
— Tout ce qu’il y avait, je l’ai dit, — répéta la Maslova. Puis elle soupira et se rassit.
Alors le président nota quelque chose sur ses papiers, écouta une communication que lui faisait à l’oreille un des assesseurs, déclara que la séance serait suspendue pendant vingt minutes, se leva en hâte, et sortit de la salle.
L’assesseur qui lui avait parlé était le jugea à la grande barbe, avec de bons gros yeux: ce magistrat se sentait l’estomac légèrement dérangé, et il avait exprimé le désir de prendre un cordial. C’est à cet effet que le président avait suspendu la séance.
Tout de suite après le président et les juges, les jurés se levèrent également, et se retirèrent dans leur chambre de délibérations, avec l’agréable impression d’avoir déjà accompli une bonne partie de l’œuvre sacrée dont la société les avait chargés.
Nekhludov, aussitôt entré dans la chambre du jury, s’assit devant la fenêtre et se mit à rêver.
CHAPITRE V
I
Oui, c’était bien Katucha!
Et Nekhludov se rappela les circonstances où il l’avait connue.
Quand il l’avait vue pour la première fois, il venait de finir sa troisième année d’université, et s’était installé chez ses tantes pour préparer à loisir sa thèse. Il passait d’ordinaire ses étés avec sa mère et sa sœur dans le château que possédait sa mère aux environs de Moscou. Mais, cette année-là, sa sœur s’était mariée, et sa mère était allée prendre les eaux à l’étranger. Nekhludov n’avait pu l’accompagner, ayant à écrire sa thèse; et c’est ainsi qu’il s’était décidé à passer l’été chez ses tantes. Il savait que, dans leur retraite, il trouverait le calme nécessaire pour son travail, sans que rien vînt l’en distraire; il savait aussi que ses tantes l’aimaient beaucoup, et lui-même il les aimait, il aimait la simplicité de leur vie à l’ancienne mode.
Il était alors dans la disposition enthousiaste d’un jeune homme qui, pour la première fois, reconnaît de ses propres yeux toute la beauté et toute l’importance de la vie; qui, tout en se rendant compte de la gravité de l’œuvre imposée à l’homme dans cette vie, conçoit la possibilité pour lui de travailler immédiatement à sa réalisation, et qui se voue à cette réalisation non seulement avec l’espoir, mais avec la certitude d’atteindre au plus haut degré de la perfection telle qu’il l’imagine. Il avait lu, peu de temps auparavant, les écrits sociologiques de Spencer et de Henry George, et l’impression qu’il en avait reçue avait été d’autant plus forte que les questions qu’il y voyait traitées le touchaient directement, sa mère étant propriétaire d’un domaine considérable. Son père, en vérité, n’avait pas eu de fortune, mais sa mère avait apporté en dot environ dix mille arpents de terre, dont la plus grande partie, un jour, devait lui revenir. Et voici que, pour la première fois, il découvrait tout ce qu’avait de cruel et d’injuste le régime de la propriété territoriale particulière!
Et comme, par nature, il était de ceux pour qui le sacrifice accompli au nom d’un besoin moral constitue une vraie jouissance; il avait aussitôt décidé de renoncer pour sa part au droit de propriété territoriale, et de donner aux paysans tout ce que, dès lors, il possédait, c’est-à-dire le petit domaine qu’il avait hérité de son père. C’était d’ailleurs dans le même esprit qu’était conçue sa thèse: il y avait pris pour sujet la Propriété foncière.
La vie qu’il menait, à la campagne, chez ses tantes, était des plus régulières. Il se levait très tôt, parfois dès cinq heures du matin, il allait se baigner dans la petite rivière qui coulait au pied des collines, puis il revenait vers la vieille maison, à travers les prés encore tout mouillés de rosée. Après son déjeuner, tantôt il travaillait à sa thèse, tantôt, au lieu de lire ou d’écrire, il sortait de nouveau et errait par les champs jusque vers onze heures. Avant le dîner, il faisait un somme dans un coin du jardin; pendant le dîner, il amusait et charmait ses tantes par son intarissable gaieté; puis il montait à cheval ou se promenait en barque; et, le soir, ou bien il se remettait à lire, ou bien il restait dans le salon avec ses tantes et apprenait d’elles à faire des réussites. Et souvent, la nuit, surtout dans les nuits de lune, il ne pouvait pas dormir, tenu en éveil par la juvénile joie de vivre qui était en lui; il marchait alors dans le jardin, jusqu’à l’aube, laissant libre cours à sa rêverie.
Telle avait été, calme et heureuse, sa vie durant le premier mois de son séjour chez ses tantes; et pas une fois, durant tout ce mois, il n’avait même fait attention à la jeune fille qui vivait auprès de lui, à demi pupille de ses tantes, à demi femme de chambre, à cette souple, légère, Katucha, avec ses yeux noirs. Élevé sous l’aile de sa mère, il gardait encore, à dix-neuf ans, l’innocente ingénuité d’un enfant. Il ne rêvait des femmes qu’au point de vue du mariage; et toutes celles qui, suivant lui, ne pouvaient pas se marier avec lui, n’étaient pas pour lui des femmes, mais simplement des «gens».
Or, dans ce même été, la veille de l’Ascension, une dame du voisinage vint en visite chez les deux vieilles demoiselles, accompagnée de ses enfants et d’un jeune peintre de race paysanne, un ami de son fils. Après le thé, les jeunes gens organisèrent une partie de courses sur un pré qui s’étendait devant la maison, et dont l’herbe avait été récemment fauchée. Katucha fut invitée à prendre part au jeu, et un moment arriva où Nekhludov eut à courir avec elle. Elle était charmante, et, comme tout le monde, il avait plaisir à la voir; mais l’idée ne lui venait pas qu’entre elle et lui pût s’établir aucune relation plus intime.
Ils devaient courir en se tenant par la main, suivant la règle du jeu: et c’était le jeune peintre qui devait essayer de les rattraper. «Oh! Pensa celui-ci, j’aurai de la peine à rejoindre ces deux-là!» Il courait cependant fort bien, sur ses jambes de moujik, courtes et un peu tordues, mais solidement musclées.
— Une! Deux! Trois! — Il donna le signal en frappant trois fois ses mains l’une contre l’autre. Katucha, souriante, se rapprocha de Nekhludov, lui prit la main, d’un robuste mouvement de sa petite main, et s’élança légèrement sur la gauche; on entendait le froufrou de son jupon empesé.
Nekhludov, lui aussi, était bon coureur. Et comme il tenait, lui aussi, à ne pas se laisser attraper par le peintre, il eut vite fait de devancer Katucha et de se trouver au bout du pré. Arrivé là, il se retourna et vit que le peintre poursuivait Katucha; mais elle, jouant des jambes, lui échappait et s’éloignait toujours davantage vers la gauche. Il y avait là un bouquet de sureau derrière lequel on avait convenu qu’on ne courrait pas; mais Katucha y courut, pour ne pas être prise, et Nekhludov, son partenaire, se mit en devoir de l’y aller rejoindre.
Il avait oublié que, tout contre le bouquet de sureaux, se trouvait un fossé recouvert d’orties. Il trébucha, se piqua les mains, s’humecta de la rosée qui déjà avait paru sur les feuilles, à l’approche du soir, et il tomba dans le fossé; mais aussitôt il se releva en riant, et, d’un saut, se trouva derrière les sureaux.
Katucha, sans cesser de sourire de ses grands yeux noirs, s’élança au-devant de lui. Ils se rencontrèrent et se tendirent la main.
— Qu’est-ce que c’est donc? Vous avez buté? — lui demanda-t-elle en fixant sur lui ses grands yeux souriants, tandis que, d’une main, elle rajustait les mèches de cheveux qui s’étaient échappées de sa natte.
— J’avais tout à fait oublié ce fossé! — répondit Nekhludov. Il souriait aussi et continuait à la tenir par la main. Et comme elle se rapprochait de lui, soudain, sans qu’il sût comment, il lui serra fortement la main et la baisa sur la bouche.
D’un mouvement rapide, la jeune fille dégagea sa main et fit quelques pas en arrière. Elle cueillit deux branches de sureau, les appuya contre ses joues brûlantes pour les rafraîchir et, agitant les bras, courut rejoindre les autres joueurs.
Dès ce moment, les relations entre Nekhludov et Katucha changèrent. Les deux jeunes gens se trouvèrent désormais dans la situation où se trouvent un jeune garçon et une jeune fille, également naïfs, innocents, et qui se sentent attirés l’un vers l’autre.
Aussitôt que Katucha entrait dans la chambre ou était Nekhludov, aussitôt que de loin il apercevait sa robe rose et son tablier blanc, c’est comme si tout pour lui, aussitôt, s’ensoleillait: tout lui paraissait intéressant, gai, important; la vie lui devenait une joie. Et elle, de son côté, elle éprouvait la même impression. Et ce n’était pas seulement la présence, l’approche de Katucha qui agissait ainsi sur Nekhludov: la pensée même de l’existence de Katucha le remplissait de bonheur; et elle, de son côté, elle rayonnait de bonheur à la pensée qu’il existait. Et si, par hasard, Nekhludov avait reçu de sa mère une lettre qui l’avait chagriné; si son travail ne marchait pas bien, s’il ressentait un accès de ces tristesses vagues que connaissent tous les jeunes gens, il songeait à Katucha, et toute sa peine aussitôt s’enfuyait.
Katucha avait beaucoup à faire dans la maison, mais elle travaillait vite; et, dans ses instants de loisir, elle aimait à lire. Nekhludov lui prêta des romans de Dostoïevski et de Tourgueniev; l’Antchar, de Tourgueniev, surtout, l’enchanta.
Plusieurs fois par jour, ils échangeaient quelques paroles en se rencontrant dans le corridor, sur le perron, et dans la cour; et parfois ils se rejoignaient à l’office, en compagnie de la vieille gouvernante des deux demoiselles, Matrena Pavlovna: Nekhludov y venait goûter et prendre le thé. Et ces entretiens, en présence de Matrena Pavlovna, leur étaient à tous deux d’une exquise douceur. Mais quand, au contraire, ils étaient seuls dans la salle, la conversation n’allait pas aussi bien. Tout de suite leurs yeux se mettaient à parler de choses tout autres, et infiniment plus intéressantes pour eux, que ce que disaient leurs lèvres; et leurs lèvres se taisaient, et un sentiment de gêne les envahissait, et ils se hâtaient de se séparer.
Ces relations nouvelles se prolongèrent entre eux tout le temps que Nekhludov resta chez ses tantes. Et les tantes s’aperçurent de ces relations: elles s’en inquiétèrent et crurent même devoir en informer, dans une de leurs lettres, leur belle-sœur, la mère du jeune homme. La tante Marie Ivanovna craignait que Dimitri n’eût une liaison galante avec Katucha: crainte bien vaine, car Nekhludov n’avait aucune idée d’une liaison de ce genre. Il aimait Katucha, mais d’un amour absolument ingénu; et cet amour même aurait suffi à le préserver d’une chute, aussi bien qu’elle. Non seulement il ne désirait point la posséder, mais il n’en eût pas admis la possibilité. La seconde tante, Sophie Ivanovna, d’un tour d’esprit plus poétique, craignait que Dimitri, avec son caractère entier et résolu, n’eût un jour la pensée d’épouser la jeune fille, malgré ses origines et sa condition. Et cette crainte était, en fait, beaucoup plus fondée que celle de l’autre tante. Car, lorsque Marie Ivanovna, ayant mandé son neveu près d’elle, se mit à lui faire entendre, avec mille précautions, que ses relations avec Katucha lui déplaisaient, et quand elle eut ajouté, par manière d’argument, que c’était mal agir de rendre amoureuse de soi une jeune fille avec laquelle on ne pouvait pas se marier, il répondit, d’un ton décidé:
— Et pourquoi donc ne pourrais-je pas me marier avec Katucha?
En réalité, jamais il n’avait songé à la possibilité de ce mariage. Il était tout imprégné de ce sentiment d’exclusivisme aristocratique qui défend aux hommes de sa condition de prendre pour femmes des jeunes filles telles que Katucha. Mais, à la suite de son entretien avec sa tante, il s’avisa que, en somme, on pouvait se marier avec Katucha. Et cette pensée fut même bien près de lui plaire. Avec l’élan de sa jeunesse, il aimait les opinions radicales. Il avait plaisir à se dire: «Après tout, Katucha est une femme comme les autres. Si je l’aime, pourquoi ne l’épouserais-je pas?»
Il ne s’arrêta pas, cependant, à cette pensée, car, tout en sentant qu’il aimait Katucha, il avait la certitude qu’il trouverait plus tard, dans la vie, une autre femme qui lui était destinée, une femme qu’il aimerait plus encore, et dont il serait plus aimé. Et il était convaincu que ce qu’il éprouvait pour Katucha n’était qu’une image réduite de ce qu’il éprouverait plus tard, quand il aurait rencontré cette femme extraordinaire, — résumé de toute perfection, — que l’avenir ne pouvait manquer de lui tenir en réserve.
Mais le jour de son départ, lorsqu’il vit Katucha debout sur le perron à coté de ses tantes, lorsqu’il vit fixés tendrement sur lui les grands yeux noirs de la jeune fille, tout remplis de larmes, il eut l’impression nette que, ce jour-là, s’achevait pour lui quelque chose de très beau, de très précieux, et qui jamais ne se renouvellerait plus. Et il se sentit pris d’une profonde tristesse.
— Adieu, Katucha, et merci pour tout! — lui dit-il tout bas, derrière le dos de ses tantes, avant de monter dans la voiture qui devait l’emmener.
— Adieu, Dimitri Ivanovitch! — dit-elle de sa voix chantante. Après quoi, faisant effort pour retenir les larmes qui commençaient à couler de ses yeux, elle s’enfuit dans l’antichambre afin de pouvoir pleurer à son aise.
II
Trois années se passèrent sans que Nekhludov revît Katucha. Et quand, après ces trois années, il la revit, pendant un arrêt qu’il fit chez ses tantes en allant rejoindre son régiment, — car il venait d’être nommé officier dans la garde, — c’était désormais un homme tout autre que celui qui naguère avait eu avec la jeune fille ces naïves relations d’amour.
Naguère il était un jeune homme loyal et désintéressé, toujours prêt à s’abandonner tout entier à ce qu’il croyait être le bien; à présent, il n’était plus qu’un égoïste et un débauché, ne se préoccupant que de son plaisir personnel. Naguère, le monde lui apparaissait comme une énigme qu’il s’efforçait de déchiffrer avec un enthousiasme joyeux; à présent, tout, dans le monde, était pour lui simple et clair; tout lui semblait subordonné aux conditions de sa vie personnelle. Naguère, il tenait pour important et nécessaire de communier avec la nature et avec les hommes qui avaient vécu, pensé et senti avant lui, les philosophes et les poètes du passé; à présent, il tenait pour important et nécessaire d’être en communion avec ses camarades et de se conformer aux habitudes mondaines de sa caste.
Naguère, il voyait dans la femme une créature mystérieuse et charmante, dont le charme venait de son mystère même; à présent, la femme, toute femme, — à l’exception de ses parentes et des femmes de ses amis, — avait à ses yeux un sens très précis et très défini: elle n’était pour lui que l’instrument d’une jouissance que déjà il connaissait, et qui lui plaisait entre toutes. Naguère, il n’avait nul besoin d’argent; il dépensait à peine la troisième partie de la pension que lui donnait sa mère; il pouvait renoncer à l’héritage paternel et le donner aux paysans: à présent, il n’avait plus assez des 1.500 roubles par mois que sa mère lui donnait; et déjà des explications désagréables s’étaient plus d’une fois produites, entre sa mère et lui, pour des questions d’argent.
Et cette transformation si profonde, qui s’était accomplie en lui, venait simplement de ce qu’il avait cessé de croire en lui-même et s’était mis à croire dans les autres. Et s’il avait cessé de croire en lui-même pour se mettre à ne plus croire que dans les autres, la cause en était dans ce que vivre en croyant en soi-même lui paraissait trop difficile: pour vivre en croyant en soi-même, en effet, il lui fallait se décider non pas au profit de sa personne égoïste, uniquement préoccupée du plaisir, mais au contraire presque toujours contre les intérêts de cette personne; tandis que, à vivre en croyant dans les autres, il n’avait besoin de rien décider, tout se trouvant décidé d’avance et toujours décidé au profit de sa personne. Bien plus, en croyant en soi, il s’exposait sans cesse à la désapprobation des hommes; tandis qu’en croyant dans les autres il était certain de s’attirer l’éloge du monde qui l’entourait.
Ainsi, quand Nekhludov se préoccupait de la vérité, de la destinée de l’homme, de la richesse et de la pauvreté, tous ceux qui l’entouraient jugeaient ces préoccupations déraisonnables et souvent ridicules; sa mère, ses tantes, l’appelaient, avec une douce ironie, «notre cher philosophe»; et quand, au contraire, il lisait des romans, quand il racontait des anecdotes scabreuses, quand il rapportait des détails sur le vaudeville que venait de jouer le Théâtre-Français, tout le monde l’approuvait et le trouvait charmant. Quand, croyant de son devoir de modérer ses besoins, il portait un veston de l’année précédente, ou s’abstenait de boire du vin, tout le monde l’accusait de se singulariser, de chercher, par vanité, à paraître original; mais quand, au contraire, il dépensait pour ses plaisirs plus d’argent qu’il n’en avait, quand il chassait, quand il offrait des dîners fins, tout le monde l’approuvait; et comme il s’était mis en tête d’orner son cabinet avec un luxe particulier, chacun s’était empressé de lui donner des objets de prix. Quand il était chaste, et exprimait le désir de le rester jusqu’à son mariage, toute sa famille tremblait pour sa santé; et sa mère, que la seule pensée qu’il pût se marier avec Katucha remplissait de terreur, sa mère, loin de s’attrister, s’était presque réjouie en apprenant qu’il venait de ravir une certaine dame française à un de ses camarades. Enfin, quand Nekhludov avait donné aux paysans le petit bien qui lui venait de son père, et cela parce qu’il considérait comme injuste de posséder de la terre, sa décision avait terrifié sa famille et lui avait valu, de la part de son entourage, des reproches et des railleries sans fin. On n’avait pas cessé de lui répéter que le don qu’il avait fait aux paysans, au lieu de les enrichir, les avait appauvris, qu’ils avaient établi dans leur village trois cabarets, et avaient complètement renoncé au travail. Mais quand, au contraire, Nekhludov, étant entré dans la garde et se trouvant admis dans la société la plus aristocratique, avait commencé à dépenser tant d’argent que sa mère avait dû prendre une avance sur son capital, la vieille princesse s’était bien un peu fâchée, mais au fond de son cœur elle s’était réjouie, trouvant naturel et bon que la jeunesse jetât sa gourme, sans parler du plaisir qu’elle avait à voir son fils se dissiper en si brillante compagnie.
Dans les premiers temps, Nekhludov avait lutté contre cette nouvelle manière de vivre; mais la lutte lui était très difficile parce que tout ce qu’il tenait pour bon, quand il croyait en soi-même, était considéré par les autres comme mauvais et déraisonnable, tandis que, inversement, tout ce qui lui semblait mauvais passait pour excellent aux yeux de son entourage. De telle sorte que Nekhludov avait fini par céder: il avait cessé de croire en lui-même et s’était mis à croire dans les autres. Et d’abord ce renoncement à soi-même lui avait coûté; mais cette première impression n’avait pas duré; il avait commencé à fumer, à boire du vin, et il avait même fini par ressentir un vrai soulagement à la pensée qu’il n’avait plus désormais à s’inquiéter que du jugement des autres.
Et dès lors Nekhludov, avec sa nature passionnée, s’était livré tout entier à cette vie nouvelle, que menait tout son entourage; et il avait complètement étouffé en lui la voix qui réclamait quelque chose de différent. Ce changement avait commencé en lui quand il était arrivé à Saint-Pétersbourg: il s’était achevé lors de son entrée dans le corps de la garde.
— Nous sommes prêts à sacrifier notre vie; et, par suite, la vie que nous menons, cette vie insouciante et gaie, non seulement est excusable, mais est encore indispensable pour nous. Aussi serions-nous insensés d’en mener une autre!
Ainsi raisonnait inconsciemment Nekhludov, durant cette période de sa vie; et il jouissait de se sentir affranchi de toutes les contraintes morales qu’il s’était imposées dans sa jeunesse; et il ne cessait point de s’entretenir dans un véritable état de folie égoïste.
C’est dans cet état qu’il se trouvait lorsque, trois ans après sa première rencontre avec Katucha, et au moment où il allait partir pour la guerre contre les Turcs, il revint de nouveau dans la maison de ses tantes.
III
Nekhludov avait plusieurs motifs pour s’arrêter chez ses tantes. D’abord leur domaine se trouvait sur la route qu’il devait suivre pour rejoindre son régiment; puis les deux vieilles demoiselles lui avaient instamment demandé de venir les voir en passant; mais surtout il avait lui-même tenu à revoir Katucha. Peut-être avait-il d’avance, au fond de son âme, un mauvais dessein à l’égard de la jeune fille, un dessein que lui dictait l’homme nouveau qui était né en lui; mais en tout cas il ne se l’avouait pas, et l’unique dessein qu’il s’avouait était de se retrouver dans les lieux où il avait été si heureux avec elle, et de la revoir, et de revoir ses tantes, personnes un peu ridicules, mais bonnes et aimables, et qui l’avaient toujours entouré d’une atmosphère de tendresse et d’admiration.
Il arriva dans les derniers jours de mars, un matin de vendredi saint, en plein dégel, sous une pluie battante, de sorte qu’en approchant de la maison il se sentait mouillé et transi, mais vaillant et très en train, comme il était toujours à cette époque de sa vie.
«Pourvu qu’elle y soit encore!» — pensait-il en pénétrant dans la cour, toute remplie de neige fondue, et en apercevant la vieille maison de briques qu’il connaissait si bien. — «Si je pouvais la voir apparaître, là, sur le seuil, pour me recevoir!»
Sur le seuil apparurent deux servantes, pieds nus, les jupes retroussées, portant des seaux, et évidemment occupées à laver le plancher. Mais de Katucha nulle trace; et Nekhludov vit seulement s’avancer au-devant de lui le vieux Tikhon, le valet de chambre, en tablier lui aussi, qui venait, sans doute, de s’interrompre de quelque nettoyage. Dans le salon, il fut reçu par Sophie Ivanovna, vêtue d’un manteau jaune et coiffée d’un bonnet.
— Ah! Comme c’est gentil à toi d’être venu! — dit Sophie Ivanovna en l’embrassant. — Marie est un peu souffrante; elle s’est fatiguée, ce matin, à l’église. Nous nous sommes confessées.
— Bonjour, tante Sonia, — dit Nekhludov en lui baisant la main. — Excusez-moi, je vous ai mouillée!
— Va vite te changer dans ta chambre! Tu es tout trempé. Et voilà que tu as déjà des moustaches!… Katucha! Katucha! Vite, qu’on lui répare du café!
— Tout de suite! — répondit, du corridor, une voix chantante. Et le cœur de Nekhludov battit joyeusement. C’était elle! Elle était encore là! Et, au même instant, le soleil se montra entre les nuages.
Gaîment Nekhludov suivit Tikhon, qui le conduisit dans la même chambre où il avait autrefois logé. Il aurait bien voulu questionner le vieux valet sur Katucha, lui demander comment elle allait, ce qu’elle devenait, si elle était fiancée. Mais Tikhon était à la fois si respectueux et si digne, il insistait si fort pour verser lui-même l’eau de l’aiguière sur les mains de Nekhludov, que celui-ci n’osa point le questionner sur la jeune fille, et se borna à lui demander des nouvelles de ses petits-enfants, du vieux cheval, du chien de garde Polkan. Tout le monde était en vie, tout le monde allait bien, à l’exception de Polkan, qui avait pris la rage l’année précédente.
Nekhludov était en train de changer de vêtements, lorsqu’il entendit un pas léger dans le corridor; et l’on frappa à la porte. Nekhludov reconnut et le pas et la manière de frapper; elle seule marchait, elle seule frappait de cette façon! Il se hâta de jeter sur ses épaules son manteau tout trempé; puis il cria: «Entrez!»
C’était elle, Katucha, toujours la même, mais plus jolie encore, plus charmante qu’autrefois. Comme autrefois, ses yeux noirs brillaient avec un sourire ingénu; et, comme autrefois, elle avait un tablier blanc d’une propreté exquise. Elle venait lui apporter, de la part de ses tantes, un savon parfumé dont on avait à l’instant décacheté l’enveloppe, et aussi deux serviettes, une grande de toile fine, et une autre de coton rugueux pour les mains. Et le savon, à peine sorti de son enveloppe, et les serviettes, et Katucha elle-même, tout cela était également propre, frais, intact, charmant.
— Heureuse arrivée à vous, Dimitri Ivanovitch! — dit-elle, non sans effort; et une rougeur envahit son Visage. — Je te salue!… Je vous salue!… — Il ne savait s’il devait lui dire «tu» ou «vous»; et lui aussi il se sentit rougir. — Vous allez bien?
— Mais oui, Dieu merci! Ce sont vos tantes qui vous envoient votre savon préféré, à la rose, — reprit-elle, en déposant le savon sur la table, et en étalant les serviettes sur le dossier d’une chaise.
— Dimitri Ivanovitch a apporté le sien! — fit remarquer Tikhon, d’un ton solennel, en désignant du doigt à la jeune fille le grand nécessaire aux fermoirs d’argent que Nekhludov avait ouvert sur la table, et qui était rempli d’une foule de flacons, de brosses, de poudres, de parfums et d’instruments de toilette.
— Dites bien à mes tantes que je les remercie. Et comme je suis heureux d’être venu! — ajouta Nekhludov, sentant que, dans son âme, tout était soudain redevenu doux et clair comme autrefois.
Pour toute réponse, elle sourit, et elle sortit de la chambre.
Les deux tantes, qui avaient toujours adoré Nekhludov, l’accueillirent cette fois avec plus d’empressement encore que de coutume. Dimitri allait à la guerre: il pouvait être blessé, tué! Cela bouleversait les deux vieilles demoiselles.
Nekhludov n’avait eu d’abord l’intention que de rester durant une journée; mais, dès qu’il revit Katucha, il décida de passer encore près d’elle le jour de Pâques, et il télégraphia à son camarade Chembok, à qui il avait donné rendez-vous à Odessa, pour le prier de venir plutôt le rejoindre chez ses tantes.
Dès le premier instant où il avait revu Katucha, Nekhludov avait senti se réveiller en lui ses impressions d’autrefois. Comme autrefois, il ne pouvait sans émotion voir le tablier blanc de la jeune fille; il ne pouvait entendre sans plaisir sa voix, son rire, le bruit de ses pas; il ne pouvait subir de sang-froid le regard de ses yeux noirs, surtout quand elle souriait; comme autrefois, il ne pouvait, sans être troublé, voir comment elle rougissait en sa présence. De nouveau, il se sentait amoureux, mais non plus de la même façon qu’autrefois, où son amour était pour lui un mystère, où il n’osait pas s’avouer à lui-même qu’il était amoureux, ou il était convaincu qu’on ne pouvait aimer qu’une fois; maintenant il savait qu’il était amoureux, et il s’en réjouissait, et il savait aussi, tout en essayant de n’y point penser, en quoi consistait cet amour et ce qui en pouvait résulter.
En Nekhludov, comme en tout homme, il y avait deux hommes. Il y avait l’homme moral, disposé à ne chercher son bien que dans le bien des autres; et il y avait l’homme animal, ne cherchant que son bien individuel et prêt à sacrifier pour lui le bien du monde entier. Et dans l’état de folie égoïste où il se trouvait à ce moment de sa vie, l’homme animal avait pris le dessus en lui, au point d’étouffer complètement l’autre homme. Mais, quand il eut revu Katucha, et que ses anciens sentiments pour elle se furent de nouveau éveillés en lui, l’homme moral releva la tête et réclama ses droits. De sorte que, durant toute cette journée et la suivante, une lutte incessante se livra au-dedans de lui. Il savait, dans le secret de son âme, que son devoir était de partir; il savait qu’il faisait mal de prolonger son séjour chez ses tantes; il savait que rien de bon ne pourrait en résulter; mais il éprouvait tant de plaisir et de bonheur qu’il refusait d’entendre la voix de sa conscience, et qu’il restait.
Le samedi soir, veille de Pâques, le prêtre, avec le diacre et le sacristain, vint bénir les pains, suivant l’usage; ils avaient eu grand’peine, racontaient-ils, à traverser en traîneau les mares produites par le dégel, le long des trois verstes qui séparaient l’église de la maison des vieilles demoiselles. Nekhludov assista à la cérémonie, avec ses tantes et tous les domestiques. Il ne cessait pas de considérer Katucha, qui se tenait près de la porte, le vase d’encens en main. Et, ayant échangé trois baisers, suivant la coutume, avec le prêtre, puis avec ses tantes, il était sur le point de rentrer dans sa chambre, lorsqu’il entendit dans le corridor la voix de Matréna Pavlovna, la vieille gouvernante, disant qu’elle se préparait à se rendre à l’église avec Katucha, pour assister à la messe de nuit et à la bénédiction des pains. — «J’irai, moi aussi!» se dit Nekhludov.
Impossible de songer à faire le trajet en voiture, ni en traîneau. Nekhludov fit seller le vieux cheval qui, jadis, lui servait pour ses promenades; il revêtit son brillant uniforme, endossa son manteau d’officier; et, sur la vieille bête trop nourrie, alourdie, et qui ne cessait pas de hennir, dans la nuit, à travers la neige et la boue, il se rendit à l’église du village.
IV
Cette messe de nuit devait rester toujours, pour Nekhludov, un des plus doux et des plus forts souvenirs de sa vie.
Quand, après une longue course dans les ténèbres qu’éclairait seulement, par places, la blancheur de la neige, il pénétra enfin dans la cour de l’église, le service était déjà commencé.
Les paysans, reconnaissant dans le cavalier le neveu de Marie Ivanovna, le conduisirent dans un endroit sec ou il pût descendre, emmenèrent son cheval, et lui ouvrirent la porte de l’église. L’église était déjà pleine de monde.
Sur la droite se tenaient les hommes. Les vieux, en vestes qu’eux-mêmes avaient cousues, les jambes entourées de bandes de toile blanche; les jeunes, en vestes de drap neuves, une écharpe claire autour des reins, de grandes bottes aux pieds. Sur la gauche se tenaient les femmes, la tête couverte de fichus de soie, vêtues de camisoles de velours, avec des manches rouge vif et des jupes bleues, vertes, rouges, les pieds chaussés de souliers ferrés. Les plus vieilles s’étaient placées dans le fond, modestement, avec leurs fichus blancs et leurs vestes grises. Et entre elles et les femmes plus jeunes s’étaient rangés les enfants, en grande toilette.
Les hommes faisaient des signes de croix; les femmes, surtout les vieilles, les yeux obstinément fixés sur l’icône entourée de cierges, appuyaient tour à tour, d’une pression vigoureuse, leurs doigts repliés sur leur front, leurs deux épaules, et leur ventre, tandis que leurs lèvres ne cessaient de murmurer des prières. Les enfants, imitant les grandes personnes, priaient avec zèle, surtout quand ils sentaient les regards de leurs parents arrêtés sur eux. L’iconostase d’or étincelait de lumière, ayant autour d’elle de grands cierges enveloppés d’or. Le candélabre, lui aussi, était tout garni de cierges. Et des deux chœurs s’élevaient les chants joyeux des chanteurs de bonne volonté; le mugissement des basses s’alliait au soprano aigu des enfants.
Nekhludov s’avança dans l’église. Au milieu se tenait l’aristocratie. Il y avait là un propriétaire avec sa femme et son fils, ce dernier habillé en matelot; il y avait le Stanovoï, le télégraphiste, un marchand chaussé de bottes à hautes tiges, le staroste avec sa médaille, et, à droite de l’ambon, derrière la femme du propriétaire, se tenait Matrena Pavlovna, vêtue d’une robe de couleurs changeantes, les épaules recouvertes d’un châle rayé. Katucha était près d’elle. Elle était en robe blanche avec un corsage plissé. Une ceinture bleue entourait sa taille, et Nekhludov vit qu’elle avait mis un nœud rouge dans ses cheveux noirs.
Tout avait un air de fête; tout était solennel, gai et beau: et le prêtre avec sa chasuble d’argent traversée d’une croix d’or, et le diacre et le sacristain avec leurs étoles brodées d’or et d’argent, et les chants joyeux des chantres amateurs, et la façon dont, à tout instant, le prêtre levait un cierge pour bénir l’assistance, et la façon dont tout le monde répétait, d’instant en instant: «Christ est ressuscité! Christ est ressuscite!» Tout cela était beau, mais plus belle que tout cela était Katucha, avec sa robe blanche et sa ceinture bleue, et son nœud rouge dans ses cheveux noirs.
Nekhludov sentait que, sans se retourner, elle le voyait. Il passa près d’elle pour aller vers l’autel. Il n’avait rien à lui dire, mais il imagina pourtant de lui dire, en passant près d’elle:
— Ma tante vous prévient qu’on ne soupera qu’après la seconde messe.
Le jeune sang de Katucha, comme toujours quand elle apercevait Nekhludov, se répandit sur son visage, et ses yeux noirs s’arrêtèrent sur lui, souriants et heureux.
— Oui, je sais, — répondit-elle.
Dans cet instant, le sacristain, qui traversait la foule pour faire la quête, passa près de Katucha et, sans la voir, la frôla de son étole. Il avait voulu, par déférence, s’écarter devant Nekhludov, et c’est ainsi qu’il avait frôlé Katucha. Mais Nekhludov fut stupéfait de voir que ce sacristain ne comprenait pas que tout ce qui se faisait dans l’église, tout ce qui se faisait dans le monde, ne se faisait que pour Katucha, et qu’elle seule ne pouvait pas rester inaperçue, puisqu’elle était le centre de l’univers entier. C’est pour elle que brillait de l’or de l’iconostase, pour elle que brûlaient les cierges du candélabre; c’est pour elle que s’élevaient tous ces chants joyeux: «La Pâque du Seigneur! Hommes, réjouissez-vous!» Et tout ce qu’il y avait de bon et de beau sur la terre n’était que pour elle. Et Katucha, sans doute, devait comprendre que tout cela était pour elle. C’est ce que sentait Nekhludov quand il voyait les formes gracieuses de la jeune fille, dessinées par la robe blanche, et ce visage plein d’une joie recueillie, dont l’expression lui disait que tout ce qui chantait en lui devait chanter aussi en elle.
Dans l’intervalle qui séparait la première messe de la seconde, Nekhludov sortit de l’église. La foule s’écartait devant lui et le saluait. Les uns le reconnaissaient, d’autres demandaient: «Qui est-ce?» Sur le parvis il s’arrêta. Les mendiants l’entourèrent: il leur distribua toute la petite monnaie qu’il put trouver dans ses poches, et il se mit à descendre l’escalier de la cour.
Déjà la nuit était devenue plus claire, mais le soleil ne paraissait pas encore. La foule, sortant de l’église, envahissait le parvis et la cour; mais Katucha ne se montrait toujours pas, et Nekhludov revint en arrière, pour l’attendre.
La foule continuait à sortir; les dalles résonnaient sous les clous des chaussures. Un vieillard à la tête branlante, l’ancien cuisinier de Marie Ivanovna, arrêta Nekhludov, l’embrassa trois fois; puis sa femme, une petite vieille toute ridée, lui tendit un œuf peint en jaune safran. Derrière eux s’approcha en souriant un jeune et musculeux moujik, vêtu d’une veste neuve avec une ceinture verte.
— Christ est ressuscité! — dit-il avec un bon sourire dans ses yeux; et, passant ses bras au cou de Nekhludov, il le baisa trois fois en pleine bouche, lui chatouillant le visage de sa petite barbe frisée, en même temps qu’il l’imprégnait de son odeur de moujik.
Pendant que Nekhludov, après s’être laissé embrasser par le moujik, recevait de lui un œuf peint en couleur cannelle, il vit sortir de l’église la robe changeante de Matrena Pavlovna, et puis la chère petite tête noire avec le nœud rouge.
Katucha l’aperçut tout de suite, à travers la foule qui les séparait; et il vit que, de nouveau, elle rougissait.
Arrivée sur le parvis, elle s’arrêta pour donner des sous aux mendiants. Un des mendiants, un malheureux qui avait une grande plaie rouge à la place du nez, s’approcha d’elle. Elle prit quelque chose dans sa robe; puis, s’avançant vers lui, sans aucun signe de répulsion, trois fois elle l’embrassa. Et tandis qu’elle embrassait le mendiant, ses yeux rencontrèrent ceux de Nekhludov. C’était comme s’ils lui eussent demandé: «Est-ce bien ce que je fais là? — Mais oui, bien-aimée, tout est bien, tout est beau, je t’aime!»
Les deux femmes descendirent les marches, et Nekhludov alla au-devant d’elles. Il n’avait pas l’intention de leur souhaiter la Pâque, mais il ne pouvait s’empêcher d’approcher de Katucha.
— Christ est ressuscité! — dit Matrena Pavlovna avec un signe de tête, et un sourire, et une voix qui donnaient à entendre que, ce jour-là, tous étaient égaux; après quoi, s’étant essuyé la bouche avec son mouchoir, elle la tendit au jeune homme.
— En vérité, il est ressuscité! — répondit Nekhludov, et il l’embrassa.
Il jeta un regard sur Katucha; elle rougit de nouveau, et s’avança tout contre lui.
— Christ est ressuscité, Dimitri Ivanovitch!
— En vérité, il est ressuscité! — dit-il. — Ils s’embrassèrent deux fois et s’arrêtèrent, comme pour se demander s’il fallait continuer; puis aussitôt, comme s’ils avaient décidé qu’il le fallait, ils s’embrassèrent une troisième fois; et tous deux sourirent.
— Vous n’allez pas chez le prêtre? — demanda Nekhludov.
— Non, nous allons attendre ici, Dimitri Ivanovitch, — dit-elle, parlant avec effort.
Sa poitrine se soulevait fiévreusement; et sans cesse elle le regardait dans les yeux, de ses yeux timides, innocents, et tendres.
Dans l’amour entre l’homme et la femme, il y a toujours une minute où cet amour atteint son plus haut degré, où il n’a plus rien de réfléchi ni rien de sensuel, ou il est l’entière union de deux êtres en un seul. C’est cette minute que Nekhludov avait connue, dans cette nuit de Pâques. Lorsque maintenant, assis dans la salle du jury, il essayait de se rappeler toutes les circonstances où il avait vu Katucha, c’est cette minute qui ressuscitait devant lui, effaçant tout le reste: la petite tête noire soigneusement peignée, avec son nœud rouge, la robe blanche au corsage plissé, la taille mince et la poitrine encore à peine formée, et cette rougeur, et ces yeux noirs brillants, et, dans toute la personne de Katucha, l’expression manifeste de la pureté, comme aussi d’un amour innocent et profond non seulement pour lui, Nekhludov, mais pour tout ce qu’il y avait de beau au monde, et non seulement pour ce qu’il y avait de beau, mais pour tout ce qui existait, pour ce mendiant défigurée qu’elle venait d’embrasser. Cet amour, il le sentait en elle, cette nuit-là, parce qu’il le sentait en lui-même; et il sentait que cet amour les fondait tous deux en un seul être.
Ah! S’il avait pu en rester à ce sentiment, éprouvé la nuit de Pâques!
— Oui, tout ce qui s’est passé d’affreux entre nous n’est venu qu’après cette nuit de Pâques! — songeait-il, assis devant la fenêtre dans la salle du jury.
V
En revenant de l’église, Nekhludov soupa avec ses tantes. Pour se remettre de sa fatigue, suivant une habitude prise au régiment, il but plusieurs verres de vin et d’eau-de-vie. Puis, rentré dans sa chambre, il s’étendit sur son lit, sans se dévêtir, et s’endormit aussitôt. Un coup frappé à la porte le réveilla. À la façon de frapper, il reconnut que c’était elle. Il sauta à bas de son lit en se frottant les yeux:
— Katucha, est-ce toi? Entre! — dit-il.
Elle entr’ouvrit la porte.
— On vous appelle pour le déjeuner, — dit-elle.
Elle portait la même robe blanche, mais sans le nœud dans les cheveux. Elle le regardait dans les yeux, et son visage rayonnait, comme si elle lui avait annoncé quelque chose d’extraordinairement joyeux.
— Tout de suite, j’y vais, — répondit-il.
Elle resta une minute encore, sans rien dire. Et brusquement, Nekhludov s’élança vers elle. Mais au même instant elle se retourna, d’un mouvement léger, et s’enfuit dans le corridor.
— Quel sot je suis de ne pas l’avoir retenue! — se dit Nekhludov. Et il sortit de sa chambre pour la rattraper.
Ce qu’il voulait d’elle, lui-même ne le savait pas. Mais il avait l’impression que, quand elle était entrée dans sa chambre, il aurait dû faire ce que tout le monde faisait en pareille circonstance, et qu’il ne l’avait pas fait.
— Katucha, arrête-toi! — lui dit-il.
Elle se retourna.
— Qu’y a-t-il? — demanda-t-elle en cessant de courir.
— Il n’y a rien; seulement…
Et, faisant effort sur lui-même, et se rappelant comment se comportaient tous les hommes de sa classe, il lui passa le bras autour de la taille.
Elle s’arrêta tout à fait, et le fixa dans les yeux.
— Ce n’est pas bien, Dimitri Ivanovitch, ce n’est pas bien! — dit-elle, devenant toute rouge et prête à pleurer. Puis, de sa petite main robuste, elle écarta le bras qui l’avait enlacée.
Nekhludov la lâcha. Il sentit tout à coup une impression non seulement de malaise et de honte, mais de répugnance pour lui-même. Il aurait dû croire en lui-même, à cet instant décisif; mais il ne comprit pas que cette honte et cette répugnance étaient l’expression du fond de son âme; et, au contraire, il se figura que c’était sa sottise qui parlait en lui, et que son devoir était de faire comme tout le monde.
De nouveau, il poursuivit Katucha; de nouveau, il la prit par la taille; et il lui glissa un baiser dans le cou.
Ce baiser n’avait plus rien de commun avec ceux qu’il lui avait donnés les deux fois précédentes: une première fois derrière le bouquet de sureaux, la seconde fois à l’église, le matin même de ce jour. Son baiser d’à présent avait quelque chose de terrible; et elle le sentit.
— Que faites-vous? — s’écria-t-elle d’une voix effrayée. Puis, prenant son élan, elle s’enfuit à toutes jambes. Nekhludov se rendit dans la salle à manger. Ses tantes, en grande toilette, le médecin, et une voisine étaient déjà à table. Tout se passait comme à l’ordinaire, mais dans l’âme de Nekhludov la tempête grondait. Il ne comprenait rien de ce qu’on lui disait, répondait de travers, et ne pensait toujours qu’à Katucha, se rappelant la sensation de ce baiser qu’il lui avait pris. Soudain il entendit son pas dans le corridor; et dès ce moment il n’entendit plus rien d’autre. Quand elle entra dans la salle, il ne leva pas les yeux sur elle, mais de tout son être il sentait, aspirait sa présence.
Après le dîner, il rentra aussitôt dans sa chambre. Secoué d’émotion, longtemps il marcha de long en large, prêtant l’oreille à tous les bruits de la maison, dans l’attente du pas de Katucha. L’animal, qui vivait en lui, à présent non seulement avait relevé la tête, mais avait complètement foulé aux pieds l’être aimant et loyal qu’avait été Nekhludov durant son premier séjour, qu’il avait été encore le matin de ce même jour, à l’église. Seul, désormais, l’animal régnait dans son âme.
Mais, bien qu’il ne cessât point d’épier la jeune fille, pas une fois, de toute la journée, il ne put se trouver seul avec elle. Évidemment, elle l’évitait. Vers le soir, cependant, elle fut obligée d’entrer dans une chambre voisine de celle qu’il occupait. Le médecin avait consenti à rester jusqu’au lendemain, et Katucha avait reçu l’ordre de lui préparer une chambre pour la nuit. Quand il entendit ses pas, Nekhludov, marchant sans bruit et retenant son souffle, comme s’il se préparait à commettre un crime, se glissa dans la chambre où elle était entrée.
Katucha avait passé ses deux mains dans une taie d’oreiller et s’apprêtait à y introduire l’oreiller, lorsqu’elle entendit la porte s’ouvrir. Elle se retourna vers Nekhludov et lui sourit; mais ce n’était plus son sourire confiant et joyeux d’auparavant: c’était un sourire plaintif, épouvanté. Il semblait dire à Nekhludov que ce qu’il faisait là était mal, qu’il ne devrait pas le faire. Et en vérité, pendant une minute, Nekhludov s’arrêta; la lutte des deux hommes en lui faillit s’engager de nouveau. Une dernière fois, et faiblement, il entendit la voix de son véritable amour pour elle, qui lui parlait d’elle, de ses sentiments à elle, de sa vie à elle. Mais une autre voix lui dit aussitôt: «Prends garde, tu vas laisser échapper ton plaisir!» Et cette autre voix étouffa la première. D’un pas résolu il marcha vers la jeune fille. Et un sentiment bestial, irrésistible, s’empara de lui.
La tenant embrassée d’une étreinte nerveuse, il l’assît sur le lit et s’assit près d’elle.
— Dimitri Ivanovitch, mon chéri, par grâce, laissez-moi! — dit-elle d’une voix suppliante. — Voici Matréna Pavlovna qui vient! — ajouta-t-elle en se dégageant brusquement.
Et en effet quelqu’un venait.
— Ecoute! J’irai te rejoindre la nuit, — lui murmura Nekhludov. — Tu seras seule, n’est-ce pas?
— Qu’avez-vous? Pourquoi? Non, non, ce n’est pas bien! — dit-elle. Mais c’étaient seulement ses lèvres qui disaient cela; et toute sa personne émue, soulevée, démentait ses lèvres.
Matréna Pavlovna entra dans la chambre. Elle apportait des serviettes, pour le médecin. Elle jeta un regard de reproche à Nekhludov et gronda Katucha, qui avait oublié de prendre les serviettes.
Nekhludov se hâta de sortir. Mais il n’éprouvait plus aucune honte. Il avait bien vu, au regard de Matréna Pavlovna, qu’elle le soupçonnait, et il savait qu’elle avait raison de le soupçonner; il savait aussi que ce qu’il faisait était mal; mais l’instinct bestial, qui avait pris en lui la place de son ancien amour pour Katucha, désormais le dominait, régnait seul en lui. Et, sentant qu’il devait satisfaire cet instinct, il ne songeait plus qu’aux moyens de le satisfaire.
De toute la soirée il ne put tenir en place, tantôt entrant chez ses tantes, tantôt revenant dans sa chambre ou sortant sur le perron. Et il n’avait qu’une seule pensée, qui était de revoir Katucha. Mais Katucha l’évitait, et Matréna Pavlovna s’efforçait de ne pas la perdre de vue.
VI
Ainsi se passa toute la soirée, et la nuit arriva. Le médecin alla se coucher, les tantes rentrèrent dans leurs chambres. Nekhludov savait que Matréna Pavlovna, à ce moment, était auprès de ses tantes qu’elle aidait à se déshabiller. Katucha devait être seule, à l’office.
De nouveau, Nekhludov sortit sur le perron. La nuit était sombre, humide, chaude, et tout l’air était rempli de ce brouillard blanc que produit, au printemps, la fonte des neiges. De la rivière, à cent pas de la maison, on entendait venir un bruit étrange: c’était la glace qui craquait.
Nekhludov descendit du perron, et, barbotant dans des mares de neige fondue, il s’avança jusqu’à la fenêtre de l’office. Son cœur battait si fort dans sa poitrine qu’il en entendait les battements; sa respiration tantôt s’arrêtait, tantôt s’exhalait en un souffle lourd.
L’office était éclairé de la lueur tremblante d’une petite lampe. Katucha y était seule. Elle était assise près de la table, les yeux fixés dans le vide, devant elle, d’un air pensif. Et longtemps Nekhludov resta à la considérer, curieux de savoir ce qu’elle ferait ensuite. Elle se tint dans la même pose pendant quelques minutes, puis leva les yeux, sourit, fit un signe de tête comme si elle se parlait à elle-même; après quoi, d’un geste saccadé, elle mit ses deux mains sur la table; et de nouveau elle commença à regarder devant elle.
Il restait là à la considérer, écoutant malgré lui et les battements de son cœur et le bruit étrange qui venait de la rivière. Là-bas, en effet, sur la rivière, le même travail se poursuivait sans interruption, dans le brouillard: tantôt quelque chose ronflait, tantôt craquait, tantôt s’éboulait, tantôt résonnait comme un verre qui se brise.
Nekhludov restait devant la fenêtre, épiant sur le visage fatigué et pensif de Katucha les traces de cet autre travail qui se poursuivait en elle; et il avait pitié d’elle, mais, chose singulière, cette pitié ne faisait que le renforcer dans son désir de la posséder. Ce désir, dès cet instant, l’avait envahi tout entier.
Il frappa à la fenêtre. Comme sous l’effet d’un choc électrique, elle frémit de tout son corps, et la terreur se peignit sur ses traits. Puis elle se leva en sursaut, s’élança vers la fenêtre, et colla son visage à la vitre. L’expression de terreur ne disparut pas lorsque, s’étant mis les deux mains au-dessus des yeux pour mieux voir, elle reconnut Nekhludov. Son visage avait une mine sérieuse que jamais encore le jeune homme ne lui avait connue. Elle ne sourit que quand il lui eut souri; et elle ne sourit que par soumission pour lui, car il vit bien que, dans son âme, il n’y avait point de sourire, mais au contraire la seule épouvante.
Il lui fit signe de la main pour l’engager à venir le rejoindre dans la cour. Elle secoua la tête: non, elle ne sortirait pas! Et elle resta devant la fenêtre. Une fois de plus il colla son visage contre la vitre, voulant lui crier de sortir; mais, au même instant, elle se retourna vers la porte. Quelqu’un, évidemment, l’avait appelée.
Nekhludov s’éloigna de la fenêtre. Le brouillard était devenu si épais que, à cinq pas de la maison, on ne voyait pas les fenêtres, ni rien qu’une grande masse sombre, d’où jaillissait la lueur rouge d’une lampe. Sur la rivière, c’était toujours le même ronflement, le même frottement, le même craquement, le même tintement de la glace. À travers le brouillard, soudain, un coq chanta; d’autres lui répondirent dans la cour; d’autres, plus loin, dans la campagne, firent entendre leurs appels alternés, qui finirent par se fondre dans un même grand bruit. Alentour, tout était silencieux: la rivière seule continuait son fracas.
Après avoir fait quelques pas en long et en large, devant la maison, Nekhludov de nouveau se rapprocha de la fenêtre de l’office. À la lumière de la lampe, il vit de nouveau Katucha assise près de la table. Mais à peine s’était-il approché qu’elle leva les yeux vers la fenêtre. Il frappa. Et aussitôt, sans même regarder qui frappait, elle sortit de l’office; et il entendit la porte grincer en s’ouvrant, puis se refermer. Il courut l’attendre devant le perron, et tout de suite, sans lui dire un mot, il l’enlaça de ses bras. Elle se serra contre lui, leva la tête, et offrit ses lèvres à son baiser. Et ils se tinrent debout, devant le coin de la maison, dans un endroit qui se trouvait sec; et toujours Nekhludov sentait grandir en lui l’irrésistible désir de la posséder. Mais soudain ils entendirent une fois de plus grincer la porte; et la voix irritée de Matréna Pavlovna cria, dans la nuit: «Katucha!» Elle s’arracha de ses bras et courut à l’office. Il entendit se fermer le verrou. Puis tout redevint silencieux; la lueur rouge de la lampe s’éteignit. Plus rien que le brouillard et le bruit de la rivière.
Nekhludov s’approcha de la fenêtre: il ne put rien voir. Il frappa: personne ne répondit. Il rentra dans la maison par le grand perron, revint dans sa chambre: mais il ne se coucha point. Une demi-heure après, il ôta ses bottes et s’avança, dans le corridor, jusqu’à la chambre ou couchait Katucha. En passant devant la chambre de Matréna Pavlovna, il entendit que la vieille gouvernante ronflait tranquillement. Déjà il s’apprêtait à poursuivre son chemin, lorsque soudain Matréna Pavlovna se mit à tousser et se retourna sur son lit. Il fit le mort, et cinq minutes s’écoulèrent ainsi. Lorsque de nouveau tout se tut et qu’il entendit de nouveau le ronflement de la vieille, Nekhludov poursuivit son chemin, s’efforçant d’éviter de faire craquer le plancher. Il se trouva enfin devant la porte de Katucha. Aucun bruit de souffle, à l’intérieur: évidemment elle ne dormait pas. Mais à peine eut-il murmuré: «Katucha!» qu’elle s’élança vers la porte, et, d’un ton fâché, à ce qui lui sembla, elle lui dit de s’en aller.
— À quoi pensez-vous? Est-ce possible? Vos tantes vont se réveiller! — disaient ses lèvres. Mais toute sa personne disait: «Je suis à toi tout entière!» et c’est cela seulement qu’entendit Nekhludov.
— Je t’en prie, ouvre-moi pour une minute seulement, je t’en supplie! — Il parlait sans songer à ce qu’il disait. Il y eut un silence; puis Nekhludov entendit le frottement d’une main qui, dans les ténèbres, cherchait à tâtons le verrou. Le verrou s’ouvrit, et Nekhludov entra dans la chambre. Il saisit dans ses bras la jeune fille, couverte seulement d’une chemise de grosse toile, la souleva, et la porta sur le lit.
— Ah! Que faites-vous? — murmurait-elle.
Mais lui, sans écouter ses paroles, il la serrait contre lui.
— Ah! C’est mal, laissez-moi! — disait-elle, et elle-même se serrait contre lui.
Quand il l’eut quittée, toute tremblante et blême, et ne répondant rien à ses paroles, il sortit sur le perron et y resta debout, s’efforçant de saisir la signification de ce qui venait de se passer.
Au dehors, la nuit était devenue plus claire. Dans le lointain, le fracas du dégel avait encore augmenté: au craquement, au ronflement, au tintement de la glace s’ajoutait maintenant le murmure de l’eau. Le brouillard commençait à descendre, et derrière le brouillard transparaissait, vaguement, le croissant de la lune.
— Qu’est-ce que tout cela? Est-ce un grand bonheur ou un grand malheur qui m’est arrivé? — se demandait Nekhludov.
— Bah! C’est toujours ainsi, tout le monde fait ainsi! — se dit-il.
Sur quoi, rassuré, il entra dans sa chambre, se coucha, et s’endormit.
VII
Le lendemain, jour de Pâques, l’ami de Nekhludov, Chembok, vint le rejoindre chez ses tantes. Beau, brillant, gai, il ravit littéralement les deux vieilles demoiselles par son éloquence, sa politesse, sa munificence, et par l’affection qu’il témoignait à Dimitri. Sa munificence, pourtant, tout en leur plaisant beaucoup, ne laissa pas de leur paraître un peu exagérée. Elles furent étonnées quand elles le virent donner un rouble à un mendiant aveugle, distribuer, d’un seul coup, quinze roubles de pourboire aux domestiques, et quand elles le virent déchirer sans hésitation un mouchoir de batiste brodé, valant au moins quinze roubles, pour bander le pied d’une servante qui, en sa présence, s’était blessée jusqu’au sang. Les dignes tantes n’avaient encore jamais rien vu de pareil; et elles ignoraient, en outre, que ce Chembok avait 200.000 roubles de dettes qu’il était bien résolu à ne jamais payer, de telle sorte que vingt-cinq roubles de plus ou de moins n’avaient guère d’importance pour lui.
Chembok ne passa d’ailleurs qu’une journée chez les tantes, et, dès le soir, il repartit avec Nekhludov. Ils ne pouvaient prolonger leur séjour plus longtemps, étant parvenus à l’extrême limite du délai dont ils disposaient.
L’âme de Nekhludov, durant cette première journée, était tout entière au souvenir de la nuit précédente. Deux sentiments contraires y étaient en lutte: d’une part, le jeune homme se plaisait à l’évocation sensuelle de la jouissance éprouvée: — jouissance bien inférieure, pourtant, à ce qu’il avait espéré, — et il s’enorgueillissait aussi d’avoir heureusement atteint son but; d’autre part, il avait l’impression d’avoir commis une sottise, et une sottise qu’il devait réparer, et cela non point dans l’intérêt de Katucha, mais dans son propre intérêt.
Car, dans l’état de folie égoïste ou il se trouvait alors, Nekhludov ne pouvait penser qu’à lui. Il se demandait ce que l’on dirait de lui si l’on apprenait la façon dont il s’était conduit à l’égard de la jeune fille: et il ne songeait nullement à ce que celle-ci pouvait ressentir, ni à ce qui risquait de lui arriver.
Il était très anxieux, par exemple, de savoir si Chembok devinait ses relations avec Katucha. — Voilà donc pourquoi tu t’es subitement pris d’une telle affection pour tes tantes! — lui dit Chembok dès qu’il eut aperçu la jeune fille. — Ma foi, je crois bien qu’à ta place j’aurais aussi prolongé mon séjour! Une vraie beauté!
Et Nekhludov pensait encore que, si pénible que fût pour lui de devoir partir avant d’avoir pu rassasier ses désirs, l’obligation où il était de partir avait toutefois un grand avantage: elle avait l’avantage de rompre, d’un seul coup, des relations qui eussent été difficiles à maintenir. Et il pensait encore qu’il avait le devoir de donner à Katucha de l’argent, non point pour elle, non point pour lui venir en aide, mais parce que c’est ainsi que faisait tout homme d’honneur en pareille circonstance. Et, en effet, il résolut de lui donner de l’argent, une somme en rapport avec leur situation à l’un et à l’autre.
Après le dîner, il l’attendit dans le corridor. En le voyant, elle devint toute rouge et voulut s’enfuir, lui désignant, d’un coup d’œil, la porte de la chambre de Matréna, qui était entr’ouverte. Mais il la retint par le bras.
— Je tiens à te demander pardon, — lui dit-il en essayant de lui glisser dans la main une enveloppe où il avait mis un billet de cent roubles. — Tiens…
Elle regarda l’enveloppe, fronça les sourcils, secoua la tête, et repoussa la main tendue du jeune homme.
— Allons, prends! — murmura-t-il. Il lui enfonça l’enveloppe dans l’ouverture de son corsage. Puis, fronçant à son tour les sourcils, et soupirant, comme s’il s’était blessé, il courut s’enfermer dans sa chambre. Et longtemps ensuite il marcha de long en large, et il soupira, et le souvenir de cette scène le tortura comme eût fait une vraie blessure. Mais que faire? Tout le monde n’agissait-il pas de même? N’est-ce pas ainsi qu’avait agi Chembok à l’égard de la gouvernante qu’il avait séduite? N’est-ce pas ainsi qu’avait agi son oncle Grégoire? N’est-ce pas d’une façon analogue qu’avait agi son propre père, quand il avait eu d’une paysanne, à la campagne, ce fils naturel qui vivait encore? Et puisque tout le monde agissait de cette façon, c’est donc de cette façon qu’on devait agir! Et par de telles raisons il essayait de se rassurer, mais sans jamais y parvenir tout à fait. Le souvenir de sa dernière entrevue avec Katucha brûlait sa conscience.
Dans le fond, dans le coin le plus profond de son cœur, il sentait qu’il avait agi d’une façon si vilaine, si basse, si cruelle, qu’il avait désormais perdu le droit non seulement de juger personne, mais même de regarder personne en face. Et cependant il était forcé de se considérer soi-même comme un homme plein de noblesse, d’honneur et de générosité: ce n’était qu’à ce prix qu’il pouvait continuer à vivre la vie qu’il vivait. Et pour cela il n’y avait qu’un seul moyen: ne point penser à ce qu’il venait de faire. Aussi s’entraîna-t-il à n’y point penser.
L’existence nouvelle qui s’ouvrait devant lui, le voyage, les camarades, la guerre, autant de circonstances qui lui rendaient la chose plus facile. Et, à mesure que le temps coulait, il oubliait davantage, de telle sorte qu’il avait vraiment fini par oublier tout à fait.
Il avait eu cependant un serrement de cœur lorsque, plusieurs mois après son retour de la guerre, étant venu chez ses tantes, il avait appris que Katucha n’était plus chez elles, qu’elle avait quitté la maison peu de temps après son départ, qu’elle avait eu un enfant, et que, au dire des deux vieilles demoiselles, elle était tombée au degré le plus bas de la corruption. À en juger par les dates, l’enfant qu’elle avait mis au monde pouvait être de lui: mais il pouvait aussi ne pas être de lui. Les tantes, en lui racontant cela, avaient ajouté que d’ailleurs Katucha, même avant de les quitter, s’était complètement pervertie: c’était une nature vicieuse et mauvaise, comme sa mère.
Ce jugement porté par les deux tantes plaisait à Nekhludov: il s’en trouvait, en quelque sorte, justifié et absous. Il eut d’abord, toutefois, l’intention de rechercher Katucha et l’enfant; mais comme, au fond de son cœur, le Souvenir de sa conduite continuait à lui être pénible et à lui faire honte, il ne tenta, en fait, aucune des démarches qu’il avait projetées; et il oublia sa faute plus profondément encore, et il cessa tout à fait d’y penser.
Et voici maintenant qu’un hasard extraordinaire venait lui remettre tout en mémoire, et le forçait à reprendre conscience de l’égoïsme, de la cruauté, de la bassesse qui lui avaient permis, durant ces neuf ans, de vivre tranquillement avec une telle faute sur le cœur! Mais il était loin encore de consentir à avouer franchement cette conscience de son indignité; et, dans ce moment, il ne pensait qu’aux moyens d’éviter que tout ne fût découvert, et que Katucha ou son avocat, en révélant tout, ne le montrassent aux yeux de tous tel qu’il avait été.
CHAPITRE VI
I
C’est dans cette disposition d’esprit, que se trouvait Nekhludov pendant que, dans la salle du jury, il attendait la reprise de la séance. Assis près de la fenêtre, il entendait bruire autour de lui les conversations de ses collègues, et, sans arrêt, il fumait des cigarettes.
Le marchand jovial, évidemment, sympathisait de toute son âme avec son confrère, le défunt Smielkov, et goûtait fort sa manière de se divertir.
— Hé! Il s’amusait solidement, à la sibérienne! Et pas bête, le gaillard! Il avait, ma foi, choisi un beau brin de fille!
Le président du jury exposait des considérations d’où l’on pouvait conclure que tout le nœud de l’affaire allait consister dans les expertises. Pierre Gérassimovitch plaisantait avec le commis juif, et tous deux riaient aux éclats.
Quand l’huissier du tribunal, avec sa démarche sautillante, entra dans la salle pour rappeler les jurés, Nekhludov éprouva un sentiment de terreur, comme si ce n’était pas lui qui allait juger, mais qu’on l’emmenât pour être jugé. Dans le fond de son cœur, il se rendait compte, dès lors, qu’il était un misérable, indigne de regarder les autres hommes en face; et cependant telle était en lui la force de l’habitude que c’est du pas le plus assuré qu’il remonta sur l’estrade et regagna son siège, au premier rang, tout près de celui du président; après quoi il croisa tranquillement ses jambes et se mit à jouer avec son pince-nez. Les prévenus, eux aussi, avaient été emmenés hors de la salle: on les y ramenait dans ce même moment.
De nouvelles figures avaient été introduites sur l’estrade. C’étaient les témoins. Nekhludov observa que Katucha jetait de fréquents coups d’œil sur une grosse dame très somptueusement vêtue de soie et de velours, coiffée d’un immense chapeau aux rubans démesurés, et ayant les bras nus jusqu’au coude. Assise au premier rang des témoins, cette dame tenait en main un ridicule des plus élégants. C’était — Nekhludov ne tarda pas à l’apprendre — la maîtresse de la maison où avait, en dernier lieu, «travaillé» la Maslova.
On procéda aussitôt à l’audition des témoins. On leur demanda leurs noms, prénoms, leur religion, etc. Et quand ensuite on leur eut demandé s’ils voulaient être interrogés sous la foi du serment ou non, de nouveau apparut sur l’estrade, traînant péniblement ses pieds, le vieux pope; et de nouveau le vieillard, taquinant la croix d’or qui pendait sur sa poitrine, se dirigea vers le crucifix, où il fit prêter serment aux témoins et à l’expert, toujours avec la même sérénité, avec la même conscience de remplir une fonction éminemment grave et utile.
Cette cérémonie achevée, le président fit sortir tous les témoins, à l’exception d’un seul, qui se trouva être la grosse dame, Mme Kitaiev, directrice de la maison de tolérance. Mme Kitaiev fut invitée à dire ce qu’elle savait concernant l’affaire de l’empoisonnement. Avec un sourire affecté, plongeant sa tête dans son chapeau à chacune de ses phrases et parlant avec un accent allemand très marqué, la dame exposa, minutieusement et méthodiquement, tout ce qu’elle savait. Elle raconta comment le riche marchand sibérien Smielkov était venu une première fois dans sa maison, comment il y était revenu une seconde fois, — «en extase», ajouta-t-elle avec un léger sourire, — comment il avait continué à boire et à régaler toutes les femmes, et comment enfin, n’ayant pas assez d’argent sur lui, il avait envoyé à l’hôtel où il demeurait cette même Lubka, «pour qui il s’était pris d’une vraie prédilection», dit-elle en souriant de nouveau et en tournant ses regards vers la prévenue.
Nekhludov crut voir que la Maslova, en entendant ces paroles, avait souri aussi; et ce sourire fit naître en lui une impression de dégoût. Un mélange singulier de répulsion et de souffrance s’empara de lui.
— Le témoin voudrait-il nous dire son opinion sur la Maslova? — demanda à Mme Kitaiev l’avocat de la Maslova, un jeune homme qui se préparait à entrer dans la magistrature, et que le tribunal avait désigné d’office pour défendre la prévenue.
— Mon opinion sur elle est aussi bonne que possible! — répondit Mme Kitaiev. — C’est une jeune personne d’excellentes manières, et pleine de chic. Elle a été élevée dans une famille noble: elle sait même le français! Peut-être lui est-il arrivé autrefois de boire un peu trop: mais jamais je ne l’ai vue s’oublier une seule minute. Une jeune personne tout à fait gentille!
Katucha avait tenu les yeux fixés sur Mme Kitaiev; elle les transporta ensuite sur les jurés, et notamment sur Nekhludov, qui observa qu’au même instant son visage prenait une expression grave et presque sévère. Longtemps ces deux yeux, avec leur étrange regard, restèrent fixés sur Nekhludov; et lui, malgré son épouvante, il ne pouvait détacher ses yeux de ces prunelles noires qui pesaient sur lui. Il se rappelait la nuit décisive, le craquement de la glace sur la rivière, le brouillard, et cette lune échancrée, renversée, qui s’était levée, vers le matin, éclairant quelque chose de sombre et de terrible. Ces deux yeux noirs, fixés sur lui, lui rappelaient, malgré lui, quelque chose de sombre et de terrible. «Elle m’a reconnu!» songeait-il. Et, machinalement, il se soulevait sur son siège, attendant l’arrêt.
Mais la vérité est que, cette fois encore, elle ne l’avait nullement reconnu. Elle poussa un petit soupir, et de nouveau tourna ses yeux vers le président. Et Nekhludov soupira aussi: «Ah! — songea-t-il — mieux eut valu qu’elle m’eût reconnu tout de suite!»
Il éprouvait une impression pareille à celle qu’il avait maintes fois éprouvée à la chasse, lorsqu’il avait à achever un oiseau blessé: une impression mêlée de pitié et de chagrin. L’oiseau blessé se débat dans la carnassière; et on le plaint, et on hésite, et en même temps on souhaite de l’achever au plus tôt.
C’était un mélange de sentiments du même genre qui remplissait à cette heure l’âme de Nekhludov, pendant qu’il écoutait les dépositions des témoins.
II
Or l’affaire, comme par un fait exprès, traînait en longueur. Après qu’on eut interrogé un à un les témoins et l’expert, après que, suivant l’habitude, le substitut du procureur et les avocats eurent posé, de l’air le plus important, une foule de questions inutiles, le président invita les jurés à prendre connaissance des pièces à conviction, qui consistaient en une dizaine de bocaux, en un filtre qui avait servi à l’analyse du poison, et en une énorme bague avec une rose de brillants, une bague si énorme qu’elle avait dû orner un index d’une grosseur inaccoutumée. Tous ces objets étaient revêtus d’un sceau et accompagnés d’une étiquette.
Les jurés s’apprêtaient à se lever de leurs sièges pour aller examiner ces objets, lorsque le substitut du procureur, se redressant, demanda qu’avant de montrer les pièces à conviction on donnât lecture des résultats de l’enquête médicale pratiquée sur le cadavre du défunt Smielkov.
Le président, qui pressait l’affaire autant qu’il pouvait afin de rejoindre au plus vite sa Suissesse, savait en outre fort bien que la lecture de ces documents ne pourrait avoir d’autre effet que d’ennuyer tout le monde. Il savait que le substitut du procureur en exigeait la lecture uniquement parce qu’il avait le droit de l’exiger. Mais le président savait aussi qu’il ne pouvait pas s’y opposer, et force lui fut d’ordonner la lecture. Le greffier prit des papiers, et, de sa voix grasseyante, lugubrement, il se mit à lire.
De l’examen extérieur du cadavre résultait la conclusion que:
1° La taille de Féraponte Smielkov était de 2 archines 12 verchoks («Un rude gaillard, tout de même!» — murmura le marchand à l’oreille de Nekhludov);
2° L’âge, autant qu’un examen extérieur permettait d’en juger, devait être d’environ quarante ans;
3° Le cadavre, au moment de l’examen, était très gonflé;
4° Les veines étaient d’une couleur verdâtre, parsemées de taches noires;
5° La peau était soulevée sur toute la surface du corps, et pendante en plusieurs endroits;
6° Les cheveux, d’un roux sombre et très épais, se détachaient de la peau au moindre contact du doigt;
7° Les yeux sortaient de l’orbite et la cornée était ternie;
8° Des narines, des deux oreilles et de la bouche entr’ouverte, découlait un pus mousseux et fétide;
9° Le cadavre n’avait presque pas de cou, par suite du gonflement de la face et du buste;
l0° Etc., etc…
Sur quatre pages s’étalait ainsi, en vingt-sept points, la description de tous les détails notés au sujet du cadavre gonflé du joyeux Smielkov, qui avait profité de son séjour dans la ville pour s’amuser tout son soûl. Et l’invincible sentiment de dégoût qu’éprouvait Nekhludov s’accrut encore sous l’effet de cette lecture macabre. La vie de Katucha, et le pus découlant des narines du marchand, et ces yeux sortis de leurs orbites, et la façon dont lui-même jadis s’était conduit envers la jeune fille, tout cela lui paraissait former un ensemble ignoble et écœurant.
Quand enfin la lecture de l’examen extérieur fut achevée, le président poussa un soupir de soulagement et releva la tête; mais aussitôt le greffier se mit à lire un second document, le procès-verbal de l’examen intérieur du cadavre.
Le président laissa de nouveau retomber sa tête et, s’accoudant sur la table, plaça ses mains devant ses yeux. Le marchand jovial, assis près de Nekhludov, faisait de vigoureux efforts pour échapper au sommeil, et, de temps à autre, baissait la tête en avant, d’un mouvement brusque; les prévenus eux-mêmes et les gendarmes qui les gardaient se tenaient immobiles, envahis d’une somnolence.
L’examen intérieur du cadavre avait montré que:
1° La peau de l’enveloppe du crâne était légèrement séparée des os, sans qu’il y eût aucune trace d’hémorragie;
2° Les os du crâne étaient de dimension normale, et intacts;
3° Sur l’enveloppe du cerveau se voyaient deux petites taches, d’environ quatre pouces, etc., etc… Il y avait encore treize autres points du même genre.
Suivaient les noms des témoins de l’enquête, leurs signatures, et enfin les conclusions du médecin-expert, déclarant que, des changements produits dans l’estomac, les intestins, et les reins du marchand Smielkov, on pouvait inférer, suivant toute vraisemblance, que Smielkov était mort de l’absorption d’un poison, avalé par lui en même temps que de l’eau-de-vie. Quant à dire exactement le nom du poison, cela était impossible; et, quant à l’hypothèse que le poison avait été absorbé en même temps que l’eau-de-vie, cette hypothèse se fondait sur la grande quantité d’eau-de-vie contenue dans l’estomac du marchand.
— Hé! On voit qu’il buvait ferme! — murmura de nouveau à l’oreille de Nekhludov son voisin le marchand, soudain réveillé.
La lecture de ces procès-verbaux avait duré près d’une heure; mais le substitut du procureur était insatiable. Quand le greffier eut fini de lire les conclusions du médecin-expert, le président dit, en se tournant vers le substitut:
— Je crois qu’il n’y a pas d’utilité à lire les résultats de l’analyse des viscères!
— Pardon, je demande que lecture en soit faite! — dit, d’un ton sévère, sans regarder le président, le représentant du ministère public, en même temps qu’il se penchait légèrement sur le côté; et son ton de voix donnait à entendre que c’était son droit d’exiger cette lecture, et qu’il ne renoncerait à son droit pour rien au monde, et que le refus de cette lecture serait un motif de cassation du procès.
Le juge à la grande barbe se sentait de nouveau dérangé par son catarrhe d’estomac.
— Pourquoi cette lecture? — demanda-t-il au président. Cela ne servira qu’à nous faire perdre du temps! Le juge aux lunettes dorées, lui, ne disait rien. Il regardait devant lui, d’un air sombre et décidé, en homme qui n’attendait rien de bon ni de sa femme en particulier, ni de la vie en général.
Et la lecture de l’acte commença:
«Le 15 décembre 188…, nous, soussigné, sur l’ordre de l’inspection médicale, et en vertu de l’article…, — le greffier s’était remis à lire d’un ton résolu, élevant le diapason de sa voix, comme pour vaincre sa propre somnolence et celle de la salle entière, — en présence du délégué de la susdite inspection médicale, avons procédé à l’analyse des objets dénommés ci-dessous:
«1° Du poumon droit et du cœur (enfermés dans un bocal de verre de six livres);
«2° Du contenu de l’estomac (enfermé dans un bocal de verre de six livres);
«3° De l’estomac (enfermé dans un bocal de verre de six livres);
«4° Du foie, de la rate et des reins (enfermés dans un bocal de verre de trois livres);
«5° Des intestins (enfermés dans un bocal de verre de six livres)…»
À cet endroit de la lecture, le président murmura quelque chose dans l’oreille de l’un, puis de l’autre de ses deux assesseurs. Ayant reçu de tous les deux une réponse affirmative, il fit signe au greffier de cesser de lire.
— Le tribunal estime cette lecture inutile, — déclara-t-il.
Aussitôt le greffier se tut et se mit à réunir les feuillets du procès-verbal, tandis que le substitut du procureur griffonnait une note, d’un air irrité.
— Messieurs les jurés peuvent, dès maintenant, prendre connaissance des pièces à conviction, — dit le président. Bon nombre de jurés se levèrent; et, manifestement préoccupés de la façon dont ils devaient tenir leurs mains durant l’inspection, ils s’approchèrent de la table, où, l’un après l’autre, ils considérèrent la bague, les bocaux et le filtre. Le marchand se risqua à passer la bague à un de ses doigts.
— Eh bien! — dit-il à Nekhludov en regagnant sa place, — eh bien! Voila un doigt! Gros comme un gros concombre! — ajouta-t-il.
III
Quand les jurés eurent examiné les pièces à conviction, le président déclara l’enquête judiciaire terminée; et, sans interruption, pressé comme il était d’expédier l’affaire, il donna la parole au substitut du procureur. Il se disait que le substitut, lui aussi, était homme, que, sans doute, lui aussi avait hâte de fumer, de manger, et qu’il aurait pitié de l’assistance. Mais le substitut du procureur n’eut pitié ni de lui-même ni des autres. Ce magistrat, naturellement sot, avait, en outre, le malheur d’être sorti du gymnase avec une médaille d’or, et plus tard, à l’Université, d’avoir remporté un prix pour sa thèse sur les Servitudes dans le droit romain; de telle sorte qu’il était, au plus haut degré, vaniteux, satisfait de soi, — ce à quoi avaient encore contribué ses succès auprès des femmes; — et la conséquence de tout cela était que sa sottise naturelle avait pris des proportions extraordinaires.
Lorsque le président lui eut donné la parole, il se leva lentement, guindant ses formes élégantes dans son uniforme brodé; et, ayant posé ses deux mains sur son pupitre, ayant incliné la tête, ayant promené un large regard sur toute l’assistance, à l’exception des prévenus, il commença son discours, qu’il avait eu le temps de préparer pendant la lecture des procès-verbaux:
«L’affaire qui est soumise à votre jugement, Messieurs les jurés, constitue, si je puis employer cette expression, un fait de criminalité essentiellement caractéristique.»
Le réquisitoire du substitut du procureur devait avoir, dans sa pensée, une portée générale, et ressembler ainsi aux discours fameux qui avaient fondé la gloire des grands avocats. Son auditoire de ce jour-là n’était, en vérité, formé que de couturières, de cuisinières, de cochers et de portefaix, mais ce n’était pas une considération qui pût l’arrêter. Les maîtres du barreau, eux aussi, avaient débuté devant des auditoires du même genre. Et le substitut s’était donné pour principe de s’élever toujours, comme il disait, «jusqu’au sommet des questions», en dégageant la signification psychologique de chaque délit, et en mettant à nu la plaie sociale dont ce délit était l’expression.
«Vous voyez devant vous, Messieurs les jurés, un crime absolument typique de notre fin de siècle, un crime qui porte en lui, pour ainsi parler, tous les traits spécifiques de ce processus particulier de décomposition morale qui atteint aujourd’hui de nombreux éléments de notre société…»
Le substitut du procureur parla très longtemps sur ce ton. Il avait surtout deux choses en vue, pendant qu’il prononçait son réquisitoire: il s’efforçait, d’abord, de faire mention de chacun des faits relatifs à l’affaire, grands ou petits; et d’autre part, et surtout, il tenait à ne pas s’arrêter une seule minute, à faire en sorte que son discours coulât sans interruption pendant une durée d’au moins une heure et quart. Une fois, cependant, il dut s’arrêter, ayant perdu le fil de son argumentation; mais dès l’instant d’après il reprit son élan, et parvint même à racheter ce trouble momentané par un supplément d’éloquence. Il parlait tantôt d’une voix basse et insinuante, en se balançant d’un pied sur l’autre et en fixant les jurés, tantôt d’un ton posé et naturel, en consultant ses dossiers, et tantôt encore d’une voix tonnante et inspirée, en se tournant vers le public et les avocats. Seuls les prévenus, qui tous trois avaient les yeux rivés sur lui, n’obtinrent pas de lui l’honneur d’un coup d’œil. Son réquisitoire était tout rempli des formules les plus nouvelles, de ces formules qui étaient alors de mode dans son cercle, et qui passaient alors, et qui passent aujourd’hui encore, pour le dernier mot de la science. Il y était question d’hérédité, de criminalité innée, et de Lombroso, et de Tarde, et d’évolution, et de lutte pour la vie, et de Charcot, et de dégénérescence.
Le marchand Smielkov, d’après la définition du substitut du procureur, était le type du Russe naturel et foncier, qui, par l’effet de sa confiance et de sa générosité, était devenu la proie d’êtres profondément pervers, au pouvoir desquels il était tombé. Simon Kartymkine était un produit atavique de l’ancien servage, un homme incomplet, sans instruction, sans principes, sans religion. Euphémie Botchkov, sa maîtresse, était une victime de l’hérédité: son apparence physique et son caractère moral présentaient tous les stigmates de la dégénérescence. Mais l’agent principal du crime était la Maslova, qui représentait, sous sa forme la plus basse, le type de la décadence sociale contemporaine.
«Cette créature, — poursuivait le substitut, toujours sans tourner les yeux vers elle, — au contraire de ses complices, a été admise à jouir du bienfait de l’instruction. Nous venons d’entendre tout à l’heure la déposition de la directrice de la maison où elle était: elle nous a dit que la prévenue sait non seulement lire et écrire, mais qu’elle comprend et parle le français. Fille naturelle, marquée sans doute d’une tare atavique, la Maslova a été élevée dans une famille noble des plus distinguées; elle aurait pu parfaitement vivre d’un travail honorable; mais elle a abandonné ses bienfaiteurs pour se livrer tout entière à ses mauvais instincts; et c’est pour pouvoir mieux les satisfaire qu’elle est entrée dans une maison de tolérance, où sa supériorité intellectuelle lui a permis, — comme vous venez de l’entendre affirmer. Messieurs les jurés, — d’exercer sur ses adorateurs cette «influence mystérieuse dont la science s’est tant occupée ces temps derniers, et que l’école de Charcot, en particulier, a si heureusement définie la suggestion mentale. C’est ce pouvoir de suggestion qu’elle a exercé sur l’honnête et naïf géant russe qui lui est tombé entre les mains, et de la confiance de qui elle a usé pour le dépouiller d’abord de son argent, puis de sa vie!»
— Ma parole d’honneur, il divague! — dit avec un sourire le président, en se penchant vers le juge sévère.
— Un terrible imbécile! — répondit le juge sévère.
«Messieurs les jurés, — poursuivait pendant ce temps le substitut du procureur, avec une inclinaison de tête pleine de déférence, — c’est entre vos mains qu’est désormais le sort de ces trois criminels; et c’est aussi entre vos mains qu’est, en partie, le sort de la société, car votre jugement à toute l’importance d’un grand acte social. Vous pénétrerez jusqu’au fond de la signification de ce crime; vous vous convaincrez du danger que constituent, pour la société, des éléments dégénérés, des phénomènes pathologiques, dirais-je, tels que la Maslova; et vous préserverez la société de la contagion de ces phénomènes, vous empêcherez les éléments sains et robustes de la société d’être contaminés au contact de ces éléments morbides!»
Et, comme s’il était lui-même écrasé de l’importance sociale du verdict à venir, le substitut du procureur, ravi de son discours, se laissa retomber sur son siège. Le sens positif de son réquisitoire, sous l’amoncellement de fleurs d’éloquence dont il l’avait recouvert, consistait à soutenir que la Maslova avait hypnotisé le marchand, qu’elle s’était emparée de toute sa confiance, qu’elle avait voulu le dépouiller de son argent, et que, son projet ayant été découvert par Simon et Euphémie, elle s’était vue forcée de partager avec eux. Puis, pour cacher la trace de son vol, elle avait contraint le marchand à revenir avec elle à l’hôtel, où elle l’avait empoisonné.
Aussitôt que le réquisitoire fut terminé, on vit se lever, au banc des avocats, un petit homme d’âge moyen, en habit, avec un vaste plastron fortement empesé; et aussitôt ce petit homme commença un vigoureux discours pour défendre Kartymkine et la Botchkova. C’était un agent d’affaires assermenté, et les deux prévenus lui avaient d’avance donné 300 roubles pour sa plaidoirie. Aussi ne négligea-t-il rien pour les innocenter l’un et l’autre en rejetant toute la faute sur la Maslova.
Il s’attacha en particulier à réfuter l’affirmation de la Maslova, qui avait dit que Simon et Euphémie se trouvaient dans la chambre au moment ou elle avait pris l’argent. L’affirmation, — déclarait l’agent d’affaires, — ne pouvait avoir aucune valeur, venant de la part d’une personne convaincue du crime d’empoisonnement. Les 1.800 roubles déposés en banque par Simon pouvaient parfaitement être le produit des gains de deux domestiques laborieux et honnêtes, qui, de l’aveu du directeur de l’hôtel, recevaient chaque jour de trois à cinq roubles de pourboire. Quant à l’argent du marchand, il avait été incontestablement volé par la Maslova, qui, ou bien l’avait donné à quelqu’un, ou bien l’avait perdu, l’enquête ayant prouvé qu’elle était, cette nuit là, en état d’ivresse. Et sur le fait même de l’empoisonnement, le doute était moins possible encore: la Maslova reconnaissait, elle-même, que c’était elle qui avait versé le poison.
En conséquence, l’agent d’affaires priait les jurés de déclarer Kartymkine et la Botchkova innocents du vol de l’argent, ajoutant que, si même les jurés les reconnaissaient coupables du vol de l’argent, il les priait de les déclarer innocents de l’empoisonnement, ou, en tout cas, d’écarter l’hypothèse de la préméditation.
Pour conclure, le défenseur de Simon et d’Euphémie fit remarquer que «les brillantes considérations de M. Le substitut du procureur sur l’atavisme», de quelque importance qu’elles pussent être au point de vue scientifique, se trouvaient inapplicables dans l’espèce, la Botchkova étant née de père et mère inconnus.
Le substitut du procureur prit une mine fâchée, inscrivit en hâte quelque chose sur un papier, et haussa les épaules d’un geste dédaigneux.
Quand le premier avocat se fut rassis, le défenseur de la Maslova se leva, et, d’un ton timide, en bégayant, il se déchargea de sa plaidoirie.
Sans nier que la Maslova eût pris part au vol de l’argent, il se borna à soutenir qu’elle n’avait pas eu l’intention d’empoisonner Smielkov et ne lui avait donné la poudre que pour l’endormir. Il voulut ensuite se lancer à son tour dans l’éloquence, en faisant un tableau de la façon dont sa cliente avait été poussée au vice par un homme qui l’avait séduite et qui était resté impuni, tandis qu’elle-même avait dû porter tout le poids de sa faute; mais cette excursion dans le domaine de la psychologie pathétique ne lui réussit pas, et chacun eut le sentiment qu’elle était manquée. Au moment où il s’étendait sur la cruauté des hommes et l’infériorité sociale et légale de la condition des femmes, le président, pour le tirer d’embarras, l’invita à rentrer dans la discussion des faits.
L’avocat se hâta de terminer sa plaidoirie. Après lui, le substitut du procureur prit de nouveau la parole. Il tenait à défendre ses vues sur l’atavisme et à répondre aux critiques dirigées contre elles par l’agent d’affaires. Il déclara que, si même la Botchkova était fille de «parents inconnus, la valeur scientifique de la théorie de l’atavisme n’en était nullement diminuée: «Cette théorie, dit-il, est si solidement établie par la science que nous pouvons désormais non seulement, de l’atavisme, déduire le crime mais aussi, du crime, induire l’atavisme.»
Quant à la supposition émise par le second avocat, et suivant laquelle la Maslova aurait été pervertie par un séducteur plus ou moins imaginaire (le substitut insista d’une façon particulièrement ironique sur le mot «imaginaire»), toutes les données portaient plutôt à croire que c’était elle qui avait toujours été la séductrice des innombrables victimes que le hasard avait mises à portée de sa main. Cela dit, le substitut se rassit d’un air victorieux.
Le président demanda alors aux prévenus ce qu’ils avaient à ajouter pour leur défense.
Euphémie Botchkov répéta, une dernière fois, qu’elle ne savait rien, n’avait rien fait, et que seule la Maslova était coupable de tout.
Simon se borna à redire:
— Qu’il en soit comme vous voudrez, mais je suis innocent!
Quand vint le tour de la Maslova, elle ne dit rien. Le président lui ayant demandé ce qu’elle avait à ajouter pour sa défense, elle leva simplement les yeux sur lui, puis les promena sur toute la salle, comme une bête traquée; et puis elle les baissa de nouveau et se mit à pleurer avec de grands sanglots.
— Qu’avez-vous? — demanda le marchand à son voisin Nekhludov, qui venait de faire entendre brusquement un cri singulier. Ce cri était, en réalité, un sanglot. Mais Nekhludov ne se rendait toujours pas compte de sa situation nouvelle, et c’est à la tension de ses nerfs qu’il attribua ce sanglot imprévu, comme aussi les larmes dont ses yeux étaient inondés.
La crainte de l’opprobre dont il ne manquerait pas d’être couvert si tout le monde, là, dans la salle du tribunal, apprenait sa conduite à l’égard de la Maslova, cette crainte l’empêchait d’avoir conscience du travail intérieur qui, peu à peu, se faisait en lui.
IV
Quand les prévenus eurent achevé de dire «ce qu’ils avaient à dire pour leur défense», on s’occupa de rédiger les questions qui seraient posées aux jurés. Et, aussitôt après, le président commença son résumé des débats.
Avant d’aborder l’affaire elle-même, il expliqua très longuement aux jurés, avec des intonations protectrices, que le vol simple ne devait pas être confondu avec le vol par effraction, et que le fait de dérober quelque chose dans un endroit clos devait être soigneusement distingué du fait de dérober quelque chose dans un endroit ouvert. En expliquant tout cela, il arrêtait de préférence ses regards sur Nekhludov, comme si c’eût été tout particulièrement à lui que fussent destinées les explications, afin que lui-même à son tour, les ayant comprises, se chargeât de les confirmer à ses compagnons du jury. Puis, lorsqu’il eut jugé son auditoire suffisamment imprégné de ces importantes vérités, il passa à des vérités d’un autre ordre. Il exposa que le meurtre signifiait un acte d’où résultait la mort d’un homme, et que, par suite, l’empoisonnement constituait bien un meurtre. Et, quand cette vérité-là, elle aussi, lui parut suffisamment établie, il expliqua aux jurés que, dans le cas où le vol et le meurtre se trouvaient réunis, il y avait ce qu’on appelait un meurtre accompagné de vol.
Le président, cependant, n’oubliait pas qu’il avait hâte de terminer l’affaire au plus vite, afin de rejoindre sa Suissesse, qui l’attendait. Mais il était tellement accoutumé à son métier que, dès qu’il commençait à parler, il ne pouvait plus s’arrêter. Aussi expliqua-t-il longuement aux jurés que, si les prévenus leur paraissaient coupables, ils avaient le droit de les déclarer coupables, et que, s’ils leur paraissaient innocents, ils avaient le droit de les déclarer innocents; que, s’ils les reconnaissaient coupables sur l’un des chefs de l’accusation et innocents sur l’autre, ils avaient le droit de les déclarer coupables sur l’un, innocents sur l’autre. Il leur dit ensuite que, bien que ce droit leur fût départi en toute plénitude, ils avaient le devoir d’en faire un usage raisonnable. Mais, au moment où il allait leur expliquer encore que, s’ils faisaient une réponse affirmative aux questions posées, leur réponse s’appliquerait à l’ensemble de la question, et que, s’ils voulaient que leur réponse portât seulement sur une partie de telle ou telle question, ils devaient avoir soin de le spécifier; au moment où il allait se lancer dans cette nouvelle explication, qui lui aurait pris encore un bon quart d’heure, il eut l’idée de regarder sa montre et s’aperçut avec épouvante qu’il était déjà trois heures moins cinq minutes. Aussi se hâta-t-il d’aborder le fond de l’affaire.
— Voici quel est le fond de l’affaire qui vous est soumise, — commença-t-il, et il se mit à répéter tout ce qui avait été dit déjà un grand nombre de fois et par les avocats, et par le substitut du procureur, et par les témoins.
Le président parlait, et, à ses deux côtés, les deux assesseurs écoutaient d’un air pénétré, en regardant à la dérobée leur montre, et en trouvant que le discours était un peu long, mais d’ailleurs excellent, c’est-à-dire tel qu’il devait être. C’était aussi le sentiment du substitut du procureur, et de tout le personnel du tribunal, et de la salle entière.
Le résumé fini, tout ce qu’il y avait à dire semblait dit. Mais le président ne pouvait se décider à cesser de parler, tant il avait de plaisir à écouter les intonations caressantes de sa voix: de sorte qu’il jugea à propos de dire encore aux jurés quelques mots sur l’importance du droit que la loi leur conférait, et sur la sagesse et sur la circonspection avec lesquelles ils devaient user de ce droit, — en user, non en abuser, — et sur ce que leur serment les liait. Il leur dit qu’ils étaient la conscience de la société, et que le secret de leurs délibérations devait être sacré, etc., etc.
Dès l’instant où le président avait commencé à parler, la Maslova avait fixé les yeux sur lui, comme si elle eût craint de perdre un seul mot de ce qu’il disait. Aussi Nekhludov put-il la considérer longuement, sans avoir à redouter de rencontrer son regard. Et il sentit se passer en lui ce qui se passe d’ordinaire en chacun de nous, quand nous revoyons, après des années, un visage qui autrefois nous a été familier. Il avait été frappé d’abord des changements survenus pendant la séparation; mais peu à peu l’impression de ces changements s’effaçait, et le visage redevenait pareil à ce qu’il avait été dix ans auparavant. Les yeux de son âme, reprenant le dessus sur ses sens, ne lui faisaient plus voir que les traits essentiels, ceux qui exprimaient l’individualité de la jeune femme, ceux que nul changement n’avait pu modifier.
Oui, malgré la tenue de prison, malgré tout l’ensemble du corps devenu plus ample, malgré la poitrine fortement développée, malgré l’épaississement du bas du visage, malgré les rides du front et des tempes, malgré le gonflement des paupières et malgré l’expression pitoyable et impudente à la fois de l’ensemble du visage, c’était bien la même Katucha qui, une certaine nuit de Pâques, avait si innocemment levé son regard sur lui, qui l’avait regardé de ses yeux amoureux, tout souriants de bonheur et tout brillants de vie!
«Et un hasard aussi prodigieux! Que cette affaire se trouve jugée précisément dans la session où je suis juré, afin que, n’ayant jamais rencontré Katucha depuis dix ans, je la revoie ici, sur le banc des accusés! Et comment tout cela finira-t-il? Ah! Si cela pouvait, du moins, se hâter de finir!»
Il ne cédait toujours pas au sentiment de repentir qui, peu à peu, se formait et grandissait en lui. Il s’obstinait à voir là un simple accident qui passerait sans troubler sa vie. Et déjà il reconnaissait la bassesse de ce qu’il avait fait, il avait l’impression qu’une main puissante le ramenait de force en présence de sa faute; mais il ne voulait toujours pas voir la véritable signification de ce qu’il avait fait, ni comprendre ce que cette main qui le poussait exigeait de lui. Il se refusait à croire que ce qu’il avait devant lui fût son œuvre. Mais la main invisible le tenait, le serrait, et déjà il pressentait qu’elle ne le lâcherait lus.
Il s’efforçait de paraître vaillant, il croisait ses jambes l’une sur l’autre d’un air dégagé, il jouait avec son pince-nez, il gardait une pose pleine d’abandon et de naturel, assis sur son siège au premier rang des jurés. Et pendant ce temps, au fond de son âme, il se rendait compte déjà de toute l’ignominie, non seulement de sa conduite d’autrefois à l’égard de Katucha, mais de toute cette vie inutile, perverse, méchante et misérable qu’il menait depuis douze ans. Et c’était comme si le rideau qui, jusque-là, lui avait caché d’une étrange façon et l’infamie de sa conduite envers Katucha et toute la vanité de sa vie, c’était comme si ce rideau eût commencé déjà à se soulever devant lui, lui permettant d’entrevoir ce que, jusqu’alors, il lui avait caché.
V
Enfin le président acheva son discours, et, agitant en l’air, d’un geste gracieux, la feuille qui contenait la liste des questions, il la remit au président du jury. Les jurés se levèrent, et, mal à l’aise, comme s’ils avaient honte d’être là et qu’ils fussent heureux de pouvoir quitter leurs sièges, ils passèrent, l’un derrière l’autre, dans leur salle de délibérations. Dès que la porte se fût refermée sur eux, un gendarme se plaça devant cette porte, tira son épée du fourreau, la mit sur son épaule, et resta ainsi en faction. Les juges se levèrent et sortirent aussi; et l’on emmena aussi les prévenus.
En entrant dans leur salle de délibérations, les jurés, cette fois comme la précédente, commencèrent par prendre des cigarettes et les allumer. La conscience de ce qu’il y avait d’artificiel et de faux dans leur position, cette conscience que tous avaient éprouvée plus ou moins nettement pendant qu’ils étaient assis dans la salle du tribunal, s’effaça entièrement de leurs âmes dès qu’ils se retrouvèrent libres, la cigarette en bouche: de sorte que, soulagés et reprenant leur aise, ils s’installèrent suivant leur fantaisie. Et aussitôt commença une discussion des plus animées.
— La petite n’est pas coupable, — elle s’est laissée entortiller! — déclara le brave marchand. Il faut avoir pitié d’elle!
— C’est ce que nous allons examiner! — répondit le président. — Prenons bien garde de ne pas céder à nos impressions personnelles!
— Le président des assises à fait un bien beau résumé! — observa le colonel.
— Très beau, en effet. Mais croiriez-vous que j’ai failli m’endormir?
— Le point principal, c’est que les deux domestiques n’auraient pu rien savoir de l’argent du marchand si la Maslova n’avait pas été d’accord avec eux! — dit le commis au type juif.
— Alors, d’après vous, elle aurait volé? — demanda un des jurés.
— Jamais on ne me fera croire cela! — s’écria le gros marchand. C’est cette canaille de servante aux yeux sans sourcils qui a fait tout le mal!
— Fort bien, — interrompit le colonel, — mais cette femme affirme qu’elle n’est pas entrée dans là chambre.
— Et c’est elle que vous préférez croire? Moi, de ma vie, je ne voudrais me fier à une telle charogne!
— Eh bien! Et après? — fit ironiquement le commis. — Il n’en est pas moins vrai que c’est la Maslova qui avait la clé!
— Qu’est-ce que cela prouve? — cria le marchand.
— Et la bague?
— Mais elle nous a expliqué toute l’affaire! Le Sibérien avait la tête chaude, et puis il avait bu: il l’a battue. Et ensuite, eh bien! Il en a eu pitié. «Tiens, voilà pour toi, et ne pleure plus!» On nous a bien dit quel homme c’était: 12 archines, 12 verschoks de taille, et le poids en proportion!
— La question n’est pas là, — fit observer Pierre Gérassimovitch. — La question est de savoir si c’est elle qui a prémédité et accompli toute l’affaire, ou si ce sont les deux domestiques.
— Mais les deux domestiques ne peuvent pas avoir agi sans elle! — répéta le juif. C’était elle qui avait la clé!
Ainsi le débat se poursuivit assez longtemps, à l’aventure.
— Permettez, Messieurs! — dit enfin le président du jury, asseyons-nous autour de la table, et délibérons!
Sur quoi, donnant l’exemple, il prit place dans le grand fauteuil présidentiel.
— Quelles rosses que ces filles! — déclara alors le commis.
Et, pour réfuter l’opinion de ceux qui prétendaient que la Maslova n’avait pas volé, il raconta comment une créature de la même espèce, sur le boulevard, avait un jour volé la montre d’un de ses collègues. Le colonel, après lui, raconta un trait plus étrange et plus probant encore: le vol d’un samovar d’argent.
— De grâce, Messieurs, arrivons aux questions! — fit le président, en frappant de son crayon sur la table.
Tous se turent, et le président commença la lecture des questions posées au jury.
Ces questions étaient rédigées ainsi:
1° Le paysan Simon Petrovitch Kartymkine, du village de Borki, district de Krapivo, trente-quatre ans, est-il coupable d’avoir, le 16 octobre 188…, volontairement attenté à la vie du marchand Smielkov, dans l’intention de le voler? Et est-il coupable d’avoir dérobé au susdit marchand, après l’avoir empoisonné avec la complicité d’autres personnes, une somme d’environ 2.500 roubles et une bague en brillants?
2° Euphémie Ivanovna Botchkov, bourgeoise, âgée de quarante-trois ans, est-elle coupable d’avoir commis, de complicité avec Simon Petrovitch Kartymkine, les actes énumérés dans la première question?
3° Catherine Mikaïlovna Maslov, âgée de vingt-sept ans, est-elle coupable d’avoir, de complicité avec les deux autres prévenus, commis les actes énumérés dans la première question?
4° Au cas où Euphémie Botchkov ne serait pas reconnue coupable des actes énumérés dans la première question, est-elle coupable d’avoir, le 16 octobre 188…, étant domestique dans l’Hôtel de Mauritanie, pris secrètement dans la valise fermée du marchand Smielkov une somme d’environ 2.500 roubles?
Ayant achevé sa lecture, le président reprit la première question.
Hé bien! Messieurs, comment allons-nous répondre sur ce premier point?
La réponse fut vite trouvée. Tous se mirent d’accord pour l’affirmative, tant au sujet du vol que de l’empoisonnement. Un seul des jurés refusa de tenir Kartymkine pour coupable: un vieil artisan qui, sans commentaires, répondait toujours négativement à toutes les questions.
Le président se figura d’abord que ce vieillard ne comprenait pas, et il se mit en devoir de lui expliquer que, sans l’ombre d’un doute, Kartymkine et la Botchkova étaient coupables; mais le vieillard répondit qu’il comprenait fort bien, et que, suivant lui, mieux valait tout pardonner. «Nous-mêmes, dit-il, ne sommes pas des saints!» Et rien ne put l’amener à changer d’avis.
Sur la seconde question, concernant la Botchkova, après de longs débats la réponse fut: «Non, elle n’est pas coupable.» On estima, en effet, que les preuves manquaient de sa participation à l’empoisonnement: c’était d’ailleurs sur ce point qu’avait particulièrement insisté son avocat.
Le marchand, qui cherchait à innocenter la Maslova, soutint de nouveau que la Botchkova était l’agent principal de toute l’affaire. Et plusieurs des jurés furent de son avis, jusqu’au moment ou le président, soucieux de se maintenir sur le terrain de la stricte légalité, fit observer que, en tout cas, sa participation à l’empoisonnement n’était établie par aucune preuve matérielle. On discuta longtemps encore, mais l’avis du président finit par prévaloir.
On déclara en revanche, sur la quatrième question, que la Botchkova était coupable d’avoir pris l’argent. À la demande de l’artisan, on ajouta: «Avec des circonstances atténuantes.»
Enfin vint le tour de la troisième question, qu’on avait réservée pour la fin. Elle donna lieu à une discussion plus vive encore que les trois autres.
Le président affirmait que la Maslova était coupable. Le marchand soutenait qu’elle était innocente, et le colonel et l’artisan appuyaient son avis. Le reste des jurés hésitait, mais semblait pencher vers l’opinion du président; et cela tenait surtout à ce que tous les jurés étaient fatigués, et se rangeaient de préférence à celle des deux opinions qui, en mettant plus vite tout le monde d’accord, pourrait plus vite leur rendre la liberté.
D’après les résultats des interrogatoires, et d’après ce qu’il savait de la Maslova, Nekhludov avait la conviction que celle-ci n’était coupable ni de vol ni de l’empoisonnement. Il avait cru d’abord que tout le monde serait de ce même avis; mais il dut reconnaître bientôt qu’il s’était trompé, et que la majorité, sur la question, penchait plutôt vers l’affirmative, un peu à cause de la lassitude générale, un peu par égard pour le président, et un peu parce que le brave marchand, qui ne cachait pas que la Maslova lui plaisait, mettait vraiment trop de maladresse à la défendre. Nekhludov, en voyant cela, fut tenté de prendre la parole; mais une peur l’envahit à l’idée d’intercéder pour Katucha, comme s’il eût senti que tout le monde, aussitôt, devinerait les relations qu’il avait eues avec elle. Et cependant il se disait que les choses ne pouvaient pas se passer d’une telle façon et qu’il avait absolument le devoir d’intervenir. Il rougissait et il pâlissait; et il allait enfin se décider à parler, lorsque Pierre Gérassimovitch, évidemment agacé du ton autoritaire du président, intervint dans la discussion et dit, précisément, ce que lui-même s’apprêtait à dire.
— Permettez, — disait le professeur, — vous affirmez qu’elle est coupable du vol parce que c’était elle qui avait la clé de la valise; mais est-ce que les domestiques de l’hôtel ne pouvaient pas ouvrir la valise avec une autre clé?
— C’est cela, c’est cela même! — appuyait le marchand.
— En réalité, il est impossible que la Maslova ait pris l’argent, car, dans sa situation, elle n’aurait su qu’en faire.
— Parfaitement, c’est tout juste ce que je dis! — ajoutait encore le marchand.
— J’estime plutôt que son arrivée à l’hôtel avec la clé aura suggéré l’idée du vol aux deux domestiques, qu’ils auront profité de l’occasion, et, ensuite, tout rejeté sur la Maslova.
Pierre Gérassimovitch parlait d’une voix agacée. Et son agacement se communiqua au président, qui insista de plus en plus fort sur son opinion. Mais Pierre Gérassimovitch parlait avec tant d’assurance que la majorité se rangea à son avis, et reconnut que la Maslova n’avait point pris de part au vol de l’argent, ni de la bague, celle-ci lui ayant été donnée en cadeau par le marchand.
Restait à décider si elle avait été coupable de l’empoisonnement. De nouveau le marchand, ardent défenseur de la prévenue, déclara qu’on avait le devoir de la proclamer innocente; mais le président répliqua, avec beaucoup d’énergie, qu’il y avait impossibilité matérielle à la proclamer innocente sur ce point, attendu qu’elle-même avouait qu’elle avait versé la poudre dans le verre.
— Elle a versé la poudre, oui, mais elle croyait que c’était de l’opium! — fit le marchand.
— Mais l’opium lui-même est un poison, — répondit le colonel, qui aimait les digressions; et il raconta, à ce propos, l’aventure de la femme de son beau-frère, qui avait absorbé de l’opium par accident, et qui serait morte sans l’habileté miraculeuse d’un médecin appelé en hâte auprès d’elle. Le colonel racontait avec tant de complaisance que personne n’avait le courage de l’interrompre. Seul, le commis juif, entraîné par l’exemple, s’enhardit à lui couper la parole:
— On peut si bien s’accoutumer au poison, dit-il qu’on finit par en supporter, sans danger, de très fortes doses; et la femme d’un de mes parents…
Mais le colonel n’était pas homme à se laisser interrompre; il continua son histoire, et tout le monde connut à fond le rôle qu’avait joué l’opium dans la vie de la femme de son beau-frère.
— Mon Dieu! Messieurs, voici qu’il est déjà quatre heures! — s’écria un juré.
— Eh bien! — Messieurs, demanda le président, — qu’allons-nous répondre? Voulez vous que nous répondions quelque chose comme ceci: «Oui, elle est coupable d’avoir versé le poison, mais sans intention de voler?» Pierre Gérassimovitch, satisfait du succès qu’il venait d’obtenir sur la question précédente, donna, cette fois, sa pleine approbation.
— Je demande qu’on ajoute: «Avec circonstances atténuantes!» — s’écria le marchand.
Tout le monde y consentit aussitôt. Seul l’artisan insista de nouveau pour que l’on répondit: «Non, elle n’est pas coupable.»
— Mais la réponse que j’ai proposée revient à dire cela! — lui expliqua le président. — «Sans intention de voler», c’est comme si nous disions qu’elle n’est pas coupable.
— Oui, mais à la condition d’ajouter: avec circonstances atténuantes, pour achever d’absoudre l’accusée! — déclara le marchand, tout fier de son invention.
Et tout le monde était si fatigué, et ces longues discussions avaient tellement brouillé tous les esprits, que personne n’eut l’idée d’ajouter à la réponse: «Oui, mais sans intention de donner la mort.» Nekhludov lui-même n’en eut point l’idée, absorbé comme il était par sa douleur et son inquiétude. Les réponses furent écrites, sous la forme adoptée par les jurés, et c’est sous cette forme qu’elles furent remises au tribunal.
Rabelais raconte qu’un juriste, appelé à trancher un procès, après avoir énuméré une foule d’articles de lois, et après avoir lu vingt pages de fatras incompréhensible, proposa à ses collègues de tirer au sort le jugement. Si les dés donnaient un nombre pair, c’était l’accusateur qui avait raison; si le nombre était impair, c’était l’accusé.
De même il en fut cette fois encore. Les réponses adoptées par le jury ne le furent point parce que tous les jurés étaient du même avis. Elles furent adoptées, d’abord, parce que le président du tribunal, s’étant laissé entraîner à un trop long discours, avait négligé de dire ce qu’il disait d’ordinaire en pareil cas, à savoir que les jurés pouvaient répondre: «Oui, mais sans intention de donner la mort.» Les réponses furent adoptées, en second lieu, parce que le colonel avait très longuement raconté l’histoire de la femme de son beau-frère, ce qui avait ennuyé et fatigué les jurés; en troisième lieu, parce que Nekhludov, absorbé par ses préoccupations personnelles, ne s’était pas aperçu de ce que les mots: «sans intention de voler» auraient dû être accompagnés des mots: «sans intention de donner la mort»; en quatrième lieu, parce que Pierre Gérassimovitch, enchanté d’avoir une première fois imposé son opinion au jury, s’était désintéressé de la suite du débat et était même sorti de la salle pendant que le président relisait les réponses. Mais ces réponses furent adoptées, surtout, parce que les jurés étaient las, parce qu’ils avaient hâte de se retrouver libres et d’aller dîner, de telle sorte qu’ils s’étaient jetés sur le premier avis qu’on leur avait proposé.
Quand le président eut achevé de relire les réponses, il sonna. Le gendarme, qui s’était tenu devant la porte avec l’épée au clair, remit son épée dans le fourreau et s’écarta. Les juges revinrent s’asseoir sur leurs sièges, et les jurés, l’un après l’autre, rentrèrent dans la grande salle.
Le président du jury, d’un air solennel, portait la feuille contenant les réponses. Il s’avança jusqu’à la table ou siégeait le tribunal et remit la feuille au président.
Celui-ci, l’ayant lue d’un coup d’œil, parut très surpris, agita les bras, et se tourna vers ses collègues pour leur demander leur avis. Il était stupéfait de voir que le jury, ayant répondu négativement à la question du vol, eût répondu affirmativement et sans réserve à celle du meurtre. De cette réponse découlait la conclusion que la Maslova n’avait pas pris l’argent ni la bague, et que, cependant, en l’absence de tout motif, elle avait empoisonné le marchand.
— Voyez donc l’ineptie qu’ils ont rapportée! — dit le président à son voisin de gauche. — Ce sont les travaux forcés pour cette fille, et, très certainement elle est innocente!
— Et pourquoi serait-elle innocente?
— Mais cela saute aux yeux! À mon avis, il y a lieu d’appliquer l’article 817.
L’article 817 déclare que le tribunal a le droit de modifier la décision du jury, s’il la juge mal fondée.
— Et vous, qu’en pensez-vous? — demanda le président à son autre voisin.
— Peut-être devrions-nous, en effet, appliquer l’article 817? — dit le juge aux bons yeux.
— Et vous? — demanda le président au juge grognon.
— J’estime que pour rien au monde nous ne devons le faire! — répondit ce magistrat d’un ton résolu. — On se plaint déjà suffisamment de ce que les jurés acquittent les coupables: que dirait-on si le tribunal se mettait à renchérir sur eux? Pour rien au monde je ne puis y consentir!
Le président tira sa montre.
— Je suis désolé, mais qu’y faire? — songea-t-il; et il remit les réponses au président du jury, afin que celui-ci en donnât lecture.
Aussitôt tous les jurés se levèrent; et leur président, se balançant d’une jambe sur l’autre, lut à haute voix les questions et les réponses. Le greffier, les avocats, le procureur lui-même ne purent cacher leur stupéfaction. Seuls les prévenus restaient immobiles sur leur banc, ne comprenant pas le sens de ces réponses.
Puis les jurés se rassirent. Le président, se tournant vers le substitut, lui demanda quelles peines il proposait d’appliquer aux prévenus.
Le substitut, enchanté de la sévérité du jury à l’égard de la Maslova, qu’il attribuait uniquement à son éloquence, se rengorgea, fit mine de réfléchir, et dit:
— Pour Simon Kartymkine, je demande l’application de l’article 1452; pour Euphémie Botchkov, l’application de l’article…; et pour Catherine Maslov, l’application de l’article… paragraphe…
Les peines énoncées par ces articles étaient, naturellement, les plus dures qu’on pût appliquer dans l’espèce.
— Le tribunal va se retirer pour délibérer sur l’application de la peine! — dit le président en se levant.
Et il sortit avec les deux juges. Sur l’estrade, chacun éprouvait le soulagement que donne la conscience de la besogne achevée; et les jurés, notamment, bavardaient à leur aise.
— Eh bien! Petit père, vous avez fait du bel ouvrage! — dit Pierre Gérassimovitch en s’approchant de Nekhludov à qui le président du jury expliquait quelque chose. — Voilà que vous avez envoyé cette malheureuse aux travaux forcés!
L’émotion de Nekhludov fut telle, en entendant ces paroles, que c’est à peine s’il songea à se formaliser de la choquante familiarité de l’ancien employé de sa sœur.
— Quoi? Que dites-vous?
— Mais sans doute! — répondit Pierre Gérassimovitch. Vous avez oublié d’ajouter, dans votre réponse: mais sans intention de donner la mort. Et le greffier vient de me dire que le procureur demande quinze ans de travaux forcés.
— Mais la réponse est conforme à ce que nous avons arrêté en commun! — fit le président.
Pierre Gérassimovitch, de nouveau, le contredit, déclarant que, puisqu’on avait affirmé que la Maslova n’avait pas pris l’argent, on aurait eu le devoir d’ajouter qu’elle n’avait pas eu l’intention de donner la mort.
— Mais j’ai relu les réponses avant de rentrer en séance! — se justifiait le président. — Personne n’a réclamé!
— J’ai été forcé de sortir pour un instant, durant cette lecture, — dit Pierre Gérassimovitch. — Mais vous, Dimitri Ivanovitch, comment avez-vous pu laisser passer cela?
— Je ne me suis aperçu de rien, — dit Nekhludov.
— La chose était pourtant assez facile à remarquer!
— Mais on peut réparer le mal! — fit Nekhludov.
— Oh! Non, il est trop tard! Maintenant tout est fini.
Nekhludov jeta les yeux sur les prévenus. Pendant que leur destin se décidait, ils continuaient à rester assis sur leur banc, entre les deux soldats. La Maslova souriait. Et une pensée mauvaise se glissa dans l’âme de Nekhludov. Tout à l’heure, prévoyant l’acquittement de la Maslova et sa mise en liberté, il se préoccupait de savoir comment il devrait se conduire envers elle. Mais maintenant les travaux forcés et la Sibérie supprimaient du coup, pour lui, la possibilité de toute reprise de relations avec elle. L’oiseau blessé allait bientôt cesser de se débattre, dans la carnassière.
VI
Les choses se passèrent comme l’avait prédit Pierre Gérassimovitch.
Après une courte délibération, les trois juges rentrèrent dans la salle, et le président donna lecture de l’arrêt, qui commençait ainsi:
Le 28 avril 188…, par ordre de Sa Majesté Impériale, la section criminelle du tribunal du district de N…, siégeant avec la collaboration des jurés, en vertu des articles 771,776 et 777 du Code de procédure criminelle, a condamné Simon Kartymkine, paysan, âgé de trente-quatre ans, et Catherine Maslov, bourgeoise, âgée de vingt-sept ans, à la perte de tous leurs droits tant civils que personnels, et a ordonné que tous deux seraient envoyés aux travaux forcés: Kartymkine pour une durée de huit ans, la femme Maslov pour une durée de quatre ans, conformément à l’article 23 du Code Pénal;
À condamné Euphémie Botchkov, bourgeoise, âgée de quarante-quatre ans, à la perte des droits personnels et à un emprisonnement de trois ans, conformément à l’article 48 du Code Pénal;
À condamné, en outre, les trois prévenus à payer, conjointement, tous les frais du procès, en décrétant toutefois que, dans le cas où les trois prévenus seraient insolvables, les susdits frais retomberaient à la charge du trésor…
L’arrêt spécifiait ensuite que la bague aurait à être restituée aux héritiers du marchand Smielkov, et que le reste des pièces à conviction serait vendu ou détruit.
En écoutant cet arrêt, Simon Kartymkine continuait à s’agiter, à promener ses mains le long des coutures de son pantalon, et à remuer les lèvres. La Botchkova gardait une attitude impassible. Catherine Maslov, elle, était brusquement devenue d’un rouge pourpre.
— Je ne suis pas coupable! Pas coupable! — s’écria-t-elle dès que le président eut fini sa lecture. — Je le jure! Je ne suis pas coupable! Je n’ai pas voulu le tuer, je n’ai pas pensé à le tuer! Je dis la vérité! La vérité vraie!
Puis, ayant crié ces quelques mots avec une telle force que la salle entière les entendit, elle se laissa retomber sur son banc, se couvrit le visage de ses deux mains, et éclata en bruyants sanglots.
Lorsque Simon et Euphémie se levèrent pour sortir, elle resta assise, toujours sanglotante; un des gendarmes dut la secouer par le bras pour la forcer à se lever.
— Non, il est impossible de laisser les choses se passer ainsi! — se dit Nekhludov, oubliant tout à fait la mauvaise pensée qu’il avait eue quelques instants auparavant. Et, sans réfléchir, poussé par une impulsion irrésistible, il s’élança vers le corridor afin de revoir, une fois encore, la jeune femme qu’on venait d’emmener.
Devant la porte se pressait la foule des jurés et des avocats, bavardant, gesticulant, de sorte que Nekhludov dut attendre assez longtemps avant de pouvoir sortir de la salle. Quand il se trouva enfin dans le corridor, la Maslova était déjà loin. Il courut vers elle, indifférent à l’attention qu’il provoquait, et il ne s’arrêta que quand il l’eut rejointe.
Elle ne pleurait plus, mais de gros sanglots saccadés soulevaient sa poitrine, par instants, pendant qu’elle essuyait, du bout de son fichu, les gouttes de sueur qui coulaient sur ses joues. Elle passa devant Nekhludov sans le regarder. Et, lui non plus, il ne fit pas un geste pour attirer ses regards. Il la laissa passer devant lui, et, reprenant sa course dans le corridor, il se mit à la recherche du président du tribunal.
Celui-ci, lorsque Nekhludov parvint à le rencontrer, était déjà dans la loge du portier, s’apprêtant à partir. Il endossait un élégant pardessus de demi-saison, et le portier, en face de lui, lui tendait respectueusement sa canne à pommeau d’argent.
— Monsieur le président, — lui dit Nekhludov, — pourrais-je vous entretenir un moment? C’est au sujet de l’affaire qui vient d’être jugée. Je fais partie du jury.
— Mais comment donc? Le prince Nekhludov, n’est-ce pas? Trop heureux de vous retrouver! — ajouta le président en lui serrant la main.
Il se rappelait, avec une vive satisfaction, le bal où il l’avait rencontré, ce bal où il avait dansé avec plus de charme et d’entrain que tous les jeunes gens.
— En quoi pourrai-je vous servir?
— Il y a eu un malentendu pour notre réponse concernant la fille Maslov! Elle est innocente de l’empoisonnement et voilà qu’elle est condamnée aux travaux forcés! — fit Nekhludov, dont le visage s’était subitement assombri.
— Mais c’est sur vos réponses que nous avons établi l’arrêt! — dit le président en s’avançant vers la porte, — encore que, nous-mêmes, nous ayons trouvé ces réponses assez incohérentes.
Le président se souvint tout à coup que, dans son résumé, il avait été sur le point d’expliquer aux jurés la façon dont ils devaient formuler leurs réserves, au cas où ils auraient des réserves à faire; et il se souvint que, pour gagner du temps, il avait renoncé à cette partie de son explication. Mais il n’eut garde d’en rien dire à son interlocuteur.
— Il y a eu une erreur, — poursuivit Nekhludov, — Est-ce qu’on ne pourrait pas réparer cette erreur?
— Des motifs de cassation peuvent toujours se trouver! Adressez-vous à un avocat! — dit le président en étirant ses bras dans les manches de son pardessus, et en faisant, de nouveau, un pas vers la porte.
— Mais c’est une chose affreuse!
— Voyez-vous, il n’y avait pour nous que deux solutions possibles…
Le président était évidemment partagé entre son désir d’être agréable à Nekhludov et la crainte d’arriver trop tard à son rendez-vous. Dès qu’il eut achevé d’étaler ses favoris sur les deux revers de son pardessus, il prit légèrement le coude de Nekhludov, et, l’entraînant vers la porte:
— Voulez-vous que nous sortions d’ici? — lui dit-il.
— Parfaitement! — répondit Nekhludov.
Il mit en hâte son manteau et sortit avec le président. Au dehors un gai soleil brillait, les rues étaient pleines de bruit et de mouvement. Et le président dut élever la voix, à cause du cahot des roues sur le pavé.
— Voyez-vous, — reprit-il, — la situation est des plus simples. Comme je vous le disais, il n’y avait à cette affaire que deux solutions possibles. Ou bien cette créature, cette Maslova, pouvait être, pour ainsi dire, acquittée, condamnée simplement à quelques mois de prison, et sa détention préventive pouvait être admise en décompte, ce qui achevait de rendre la peine insignifiante; ou bien c’étaient pour elle les travaux forcés. Nous étions dans la nécessité d’adopter l’une ou l’autre de ces deux situations: et notre choix était subordonné à votre réponse.
— Je n’ai point songé à faire ajouter la restriction qui aurait traduit notre pensée! Je suis inexcusable de n’y avoir pas songé! — dit Nekhludov.
— Eh bien! Toute l’affaire est là! — répondit le président avec un sourire.
Il tira sa montre et regarda l’heure. À peine s’il avait trois petits quarts d’heure à passer avec sa Clara.
— Et maintenant, si vous le voulez bien, adressez-vous à un avocat! Il s’agit de trouver un motif de cassation. Ce motif, d’ailleurs, se trouve toujours! — répéta le président.
— Hôtel d’Italie! — cria-t-il au cocher d’un fiacre qui passait. — Trente kopeks pour la course! C’est le prix que je donne toujours.
— Que Son Excellence daigne monter!
— Toutes mes amitiés, — dit le président à Nekhludov en prenant congé de lui. — Et si je puis vous servir en quoi que ce soit: maison Dvornikov, rue Dvorianskaïa; c’est aisé à retenir!
Et il s’éloigna, après avoir, une dernière fois, salué Nekhludov d’un léger signe de tête.
VII
L’entretien avec le président du tribunal, et aussi l’air frais du dehors, avaient un peu calmé Nekhludov. Il se dit que l’émotion extraordinaire qu’il venait d’éprouver tenait surtout à sa fatigue, et que les circonstances anormales où il s’était trouvé depuis le matin avaient dû contribuer encore à l’exagérer. «Mais, tout de même, songea-t-il, quelle stupéfiante et incroyable rencontre! Il faut absolument que je fasse tout mon possible pour adoucir le sort de cette malheureuse, et cela au plus vite! Et dès maintenant, pendant que je suis ici, je vais en profiter pour demander l’adresse de Faïnitzin ou de Mikinin.» C’étaient deux avocats célèbres, dont le nom lui était revenu en mémoire.
Retournant sur ses pas, il rentra au Palais de Justice, ôta de nouveau son pardessus, et monta l’escalier. Dans l’entrée même du corridor, il rencontra Faïnitzin. Il l’aborda, lui dit qu’il avait à s’entretenir avec lui. L’avocat, qui le connaissait de vue et savait son nom, s’empressa de lui répondre qu’il serait trop heureux de pouvoir lui être agréable.
— Je suis malheureusement un peu fatigué, et j’ai encore à faire; mais vous pouvez toujours m’expliquer, en deux mots, de quoi il s’agit. Voulez-vous que nous entrions ici, pour un instant?
Et il fit entrer Nekhludov dans une petite pièce qui se trouvait ouverte, sans doute le cabinet de quelque employé du tribunal. Tous deux s’assirent près de la table.
— Eh bien! De quoi s’agit-il?
— Je vous demanderai avant tout, — dit Nekhludov, — de faire en sorte que personne ne sache la part que je prends dans l’affaire dont j’ai à vous parler.
— Mais certainement, cela va de soi. Et alors?…
— J’ai été juré, aujourd’hui, et nous avons condamné une femme aux travaux forcés. Or cette femme n’est pas coupable! Cela me tourmente.
Malgré lui, Nekhludov rougit et se troubla. Faïnitzin le dévisagea d’un coup d’œil rapide; après quoi il baissa de nouveau les yeux, et se remit à considérer le tapis vert de la table.
— Et alors? — demanda-t-il.
— Nous avons condamné une innocente. Et je voudrais faire casser le jugement et transporter l’affaire devant une juridiction supérieure.
— Devant le Sénat, — précisa l’avocat.
— Et je suis venu vous demander de prendre cette affaire en main.
Nekhludov avait hâte de régler un point qui lui était particulièrement pénible à toucher; de sorte qu’il ajouta aussitôt, sans reprendre haleine:
— Vos honoraires, et tous les frais que l’affaire pourra occasionner, si élevés qu’ils soient, je me charge de tout cela, bien entendu.
Et, pour la seconde fois, il se sentit rougir.
— Oui, oui, nous nous arrangerons toujours! — répondit l’avocat en souriant complaisamment de l’inexpérience de son aristocratique client.
Nekhludov lui raconta brièvement l’affaire.
— Voilà! Et maintenant je voudrais savoir ce qu’il y a à faire, — conclut-il.
— Parfait! Dès demain je vais demander le dossier, et me mettre en état de vous renseigner. Voyons! Après-demain… Non, mettons plutôt jeudi… Donc, jeudi, vers six heures du soir, si vous voulez bien venir chez moi, je vous donnerai une réponse. Convenu, n’est-ce pas? Ainsi, à jeudi. Je vous prie de m’excuser, mais j’ai encore diverses choses à faire au Palais avant de rentrer.
Nekhludov prit congé de l’avocat et sortit du Palais de Justice.
Ce nouvel entretien l’avait calmé plus encore que le précédent; il était tout heureux à la pensée d’avoir déjà commencé des démarches en faveur de la Maslova. Il jouissait du beau temps, il respirait avec délice le souffle de l’air printanier. Des cochers de fiacre, s’arrêtant devant lui, lui offraient leurs services: mais il était trop heureux de pouvoir marcher. Et aussitôt se mit à bourdonner en lui tout un essaim de pensées et de souvenirs sur Katucha, et sur la façon dont il s’était conduit envers elle. «Non, non, se dit-il, à tout cela je penserai plus tard; maintenant je dois, avant tout, me distraire des pénibles impressions que je viens de traverser!»
Il se rappela alors le dîner des Korchaguine et regarda sa montre. Le dîner ne devait pas être encore fini. Nekhludov courut vers une station de fiacres qu’il savait tout proche, examina les chevaux, choisit la meilleure voiture, et, dix minutes après, il se trouva devant le perron de la vaste et élégante maison des Korchaguine.
CHAPITRE VII
I
— Que Votre Excellence daigne entrer, on l’attend là-haut! — dit à Nekhludov, avec un sourire complaisant, le gros portier de la maison des Korchaguine, en s’avançant vers lui jusque sur le perron. — On est à table. On prie Votre Excellence de monter à la salle à manger.
Le portier fit entrer Nekhludov dans le vestibule; puis, allant vers l’escalier, il tira le cordon d’une sonnette.
— Est-ce qu’il y a du monde? — demanda Nekhludov tout en ôtant son pardessus.
— Il y a M. Kolossoff et puis Michel Sergueievitch; mais, sauf cela, personne, — répondit le portier.
Au haut de l’escalier se montra l’élégante figure d’un valet de chambre en habit, des gants blancs aux mains.
— Que Votre Excellence daigne monter! On la prie d’entrer.
Nekhludov monta l’escalier, traversa l’immense et somptueuse antichambre, et entra dans la salle à manger. Autour de la grande table était assise toute la famille des Korchaguine, à l’exception de la mère de Missy, la princesse Sophie Vassilievna, qui prenait toujours ses repas dans sa chambre. Le vieux Korchaguine occupait le haut de la table: il avait à sa droite le médecin de la maison, à sa gauche son ami Ivan Ivanovitch Kolossof, ancien fonctionnaire, à présent membre du conseil d’administration d’une banque. Puis venaient, à gauche, Miss Redort, l’institutrice de la petite sœur de Missy, et cette sœur elle-même, une enfant de quatre ans; à droite, en face d’elle, le frère de Missy, Petia, collégien de la septième classe, qui se préparait à passer ses examens, et un jeune étudiant, son répétiteur. Plus loin, vis-à-vis l’un de l’autre, étaient assis Michel Sergueievitch Téléguine ou Mitia, fils d’un premier mariage de la princesse Korchaguine, et une parente pauvre, Catherine Alexievna, vieille fille et slavophile; et enfin, au bas de la table, Missy, avec une place vide entre elle et la vieille demoiselle.
— Ha! Voila qui est bien! Arrivez vite, nous n’en sommes encore qu’au poisson! — dit le vieux Korchaguine en levant sur Nekhludov ses yeux injectés de sang.
— Etienne! — cria-t-il ensuite au majestueux maître d’hôtel; et il lui fit signe d’avoir à conduire Nekhludov à la place qui lui était réservée.
Nekhludov connaissait depuis longtemps le vieux Korchaguine, et bien souvent déjà il l’avait vu à table: mais, ce soir-la, son visage rouge et congestionné, sa bouche sensuelle, son gros cou, l’ensemble de sa figure, et jusqu’à la façon dont il passait un coin de sa serviette dans le revers de son gilet, tout cela le frappa désagréablement. Il se rappela aussitôt, malgré lui, tout ce qu’on lui avait dit de la dureté de cet homme, qui, dans le temps où il était gouverneur de province, avait fait fusiller une foule de malheureux, et même en avait fait pendre un bon nombre.
— On va tout de suite s’occuper de servir Votre Excellence! — dit Etienne en prenant dans un des tiroirs du buffet une grande cueiller à soupe, pendant que l’élégant valet de chambre se plaçait derrière la chaise vide, et que Missy réarrangeait, sur l’assiette de Nekhludov, un des plis de la serviette artistement dressée en forme d’éventail.
Mais Nekhludov dut d’abord faire le tour de la table et serrer la main de chacun des convives. Chacun se leva de sa chaise pour lui tendre la main, à l’exception des dames et du vieux Korchaguine. Et cette promenade autour de la table, et ces poignées de main données à des personnes à quelques-unes desquelles il n’avait même jamais adressé la parole, tout cela lui parut, ce soir-là, particulièrement ridicule et désagréable.
Il s’excusa de venir si tard; et déjà il s’apprêtait à s’asseoir à sa place, entre Missy et Catherine Alexievna, quand le vieux Korchaguine exigea que, à défaut d’un petit verre d’eau-de-vie, il prit au moins des hors-d’œuvre. Nekhludov dut s’approcher de la petite table où étaient les hors-d’œuvre, le homard, le caviar, le fromage, les anchois. Il s’imaginait n’avoir pas faim; mais le fait est qu’ayant goûté au caviar il se mit à dévorer avec avidité.
— Hé bien! Avez-vous sapé les bases? — lui demanda Kolossov, reprenant ironiquement l’expression employée peu de temps auparavant par un journal réactionnaire, dans un article destiné à montrer les dangers de l’institution du jury. — Vous avez acquitté des coupables, condamné des innocents, hein, n’est-ce pas?
— Sapé les bases! Sapé les bases! — répéta le vieux prince en se tordant de rire. Il éprouvait une confiance illimitée dans l’esprit et la science de son ami, dont il partageait pleinement les opinions libérales.
Mais Nekhludov, au risque de paraître impoli, ne répondit rien. Il s’assit devant son assiette, se servit du potage, et continua de manger avec un extrême appétit.
— Laissez-le donc se rassasier! — dit en souriant Missy avec une familiarité qui montrait le caractère particulièrement amical de leurs relations.
Kolossov, d’ailleurs, avait déjà oublié sa question. D’un ton violent et à très haute voix, il discutait l’article du journal réactionnaire sur l’institution du jury. Et Michel Sergueievitch, lui donnant la réplique, signalait les monstrueuses erreurs d’un autre article récent, publié dans le même journal.
Missy était, comme toujours, parfaitement distinguée. Elle avait une toilette d’une élégance discrète et sobre, mais irréprochable.
— Vous devez être épuisé de faim et de fatigue! — dit-elle à Nekhludov quand il eut achevé d’avaler son potage.
— Mais non, pas trop! Et vous? Êtes-vous allée voir ces tableaux?
— Non, nous avons remis la visite à plus tard. Nous sommes allés jouer au tennis chez les Salomonov. Et, vous savez, c’est vrai que Mister Crooks joue admirablement!
Nekhludov était venu chez les Korchaguine pour se distraire. Ses visites chez eux lui avaient, du reste, toujours été agréables, tant pour le ton de luxe et de richesse qui régnait dans la maison et qui charmait ses goûts de raffiné, que pour l’atmosphère de caressante flatterie dont, inconsciemment, il s’y sentait entouré. Mais, ce soir-la, par un hasard singulier, tout dans cette maison se trouva lui déplaire: tout, depuis le portier, l’énorme vestibule, les fleurs, les valets de chambre en habit, l’ornementation de la table, jusqu’à Missy elle-même, qu’il ne put s’empêcher de juger affectée et antipathique. Il était choqué et du ton suffisant et grossier de Kolossov, et de son libéralisme, et de la figure sensuelle et vicieuse du vieux Korchaguine, et des citations françaises de la vieille demoiselle slavophile, et des mines maussades de l’institutrice et du précepteur; et tout spécialement l’avait choqué la façon familière dont Missy avait parlé de lui, au lieu de le désigner par ses prénoms comme le reste des convives.
Nekhludov était toujours ballotté entre deux sentiments contraires au sujet de Missy. Tantôt, la voyant, pour ainsi dire, dans une pénombre, il découvrait en elle toutes les perfections: elle lui paraissait franche, et belle, et intelligente, et pleine de naturel. Et tantôt, comme s’il passait tout d’un coup de la pénombre au grand jour, il était forcé de se rendre compte de ses imperfections. C’est dans cette dernière disposition qu’il se sentait ce soir-là. Il distinguait toutes les rides de son front, il distinguait les deux fausses dents qu’elle avait dans la bouche, il reconnaissait la trace du fer à friser dans les boucles de ses cheveux, il voyait saillir les os de ses coudes; et surtout il était frappé de la largeur des ongles de ses doigts, qui lui rappelaient les doigts épais du vieux Korchaguine.
— Quel jeu assommant, ce tennis! — dit Kolossov. — Le jeu de paume, de notre temps, était bien plus gai!
— Mais non, c’est que vous ne connaissez pas le tennis! Il n’y a rien de plus follement entraînant! — s’écria Missy.
Et Nekhludov eut l’impression qu’elle avait prononcé le mot «follement» avec une affectation insupportable.
Un débat s’engagea où prirent part aussi Michel Sergueievitch et la vieille demoiselle. Seuls le répétiteur, l’institutrice et les enfants se taisaient, et, manifestement, s’ennuyaient.
— Allons, disputez-vous une bonne fois! — dit enfin, en riant aux éclats, le prince Korchaguine.
Sur quoi, prenant à pleine main sa serviette, il la posa toute fripée sur la table, et se leva, tandis qu’un valet de chambre s’empressait pour reculer sa chaise. Tout le monde se leva à sa suite et s’avança vers une petite table où étaient rangés des bols et des verres d’eau tiède parfumée. Les convives se rincèrent la bouche, tout en poursuivant leur discussion entre deux gorgées.
— N’est-ce pas que c’est moi qui ai raison? — demanda Missy à Nekhludov, après avoir affirmé à Michel Sergueievitch que rien ne révélait le caractère des gens aussi bien que le jeu. Elle avait tout de suite reconnu sur le visage de son ami cette expression concentrée et sévère qui, plusieurs fois déjà, l’avait inquiétée chez lui; et elle était résolue à en découvrir la cause.
— En vérité, je n’en sais rien: jamais encore je n’ai réfléchi à cette question, — répondit Nekhludov.
— Voulez-vous que nous mentions chez maman? — dit alors la jeune fille.
— Mais parfaitement, très volontiers! — répondit-il en allumant une cigarette; mais le ton de sa réponse signifiait clairement qu’il se serait fort bien dispensé de cette corvée.
Elle se tut, jeta sur lui un regard interrogateur, et son inquiétude s’accentua encore.
«On dirait vraiment que je ne suis venu ici que pour y répandre l’ennui!» se disait pendant ce temps Nehkludov; et, s’efforçant d’être aimable, il se mit en devoir d’ajouter quelques mots sur le plaisir qu’il aurait à présenter ses hommages à la princesse, si toutefois sa visite ne la dérangeait pas.
— Mais non, au contraire, maman sera enchantée. Et vous pourrez fumer chez elle aussi bien qu’ici. Ivan Ivanovitch doit déjà y être monté.
La maîtresse de la maison, la princesse Sophie Vassilievna, passait sa vie couchée sur sa chaise-longue. Depuis huit ans déjà elle ne mangeait plus à table. Elle ne se plaisait que dans sa chambre, parmi les velours, les dorures, les bronzes, les laques, et les fleurs. Jamais elle ne sortait. Et elle ne voyait absolument, comme elle aimait à le répéter, que «ses amis», c’est-à-dire les personnes qui, pour une raison ou une autre, se distinguaient à ses yeux de l’ordinaire des hommes. Nekhludov faisait naturellement partie du nombre de ces «amis», à la fois parce qu’il passait pour un jeune homme intelligent, et parce que sa mère avait eu des relations avec les Korchaguine, et aussi, et surtout, parce que Sophie Vassilievna désirait lui faire épouser sa fille.
La chambre de la vieille princesse était précédée d’un grand et d’un petit salon. Dans le grand salon, Missy, qui marchait devant Nekhludov, s’arrêta brusquement, et, empoignant d’un geste nerveux le dossier d’une chaise, elle leva les yeux sur le jeune homme.
Missy avait le plus grand désir de se marier, et Nekhludov était pour elle un beau parti. En outre, il lui plaisait; et puis elle s’était accoutumée à la pensée de l’avoir à elle, — non pas de lui appartenir, mais de l’avoir à elle. Et elle poursuivait ce dessein avec une ruse inconsciente, mais tenace. Elle dit donc à Nekhludov, à brûle-pourpoint, en le fixant dans les yeux, pour l’obliger à s’expliquer franchement:
— Je vois que quelque chose vous est arrivé. Dites-moi ce que c’est.
Nekhludov se rappela son aventure de la cour d’assises. Il fronça les sourcils et rougit.
— Oui, quelque chose m’est arrivé, — répondit-il, ne voulant pas mentir, — quelque chose d’étrange, d’imprévu, et de grave.
— Qu’est-ce que c’est? Vous ne voulez pas me le dire?
— Je ne le puis pas à présent. Excusez-moi! Il m’est arrivé une chose à laquelle j’ai encore besoin de réfléchir, — ajouta-t-il: et il rougit davantage.
— Ainsi, vous ne voulez pas me le dire?
Un muscle de son visage tressaillit. Elle repoussa le dossier de la chaise où elle s’appuyait.
— Non, je ne le puis pas! — répondit Nekhludov, tout en sentant que, par cette réponse, il accentuait encore, vis-à-vis de lui-même, l’extraordinaire gravité de ce qui venait de lui arriver.
— Soit! Eh bien, allons vite chez maman!
Elle secoua la tête, comme pour chasser une pensée déplaisante, et reprit sa marche d’un pas plus rapide.
Nekhludov crut s’apercevoir qu’elle faisait un effort pour ne pas pleurer. Il eut honte et se reprocha de l’avoir chagrinée; mais il savait que la moindre faiblesse le perdrait, c’est-à-dire le lierait à jamais, et c’est de quoi, ce soir-là, il avait peur plus que tout au monde. Il continua donc de se taire, et parvint ainsi, avec la jeune fille, jusqu’à la chambre de la princesse Korchaguine.
II
La princesse Sophie Vassilievna venait d’achever son dîner, un dîner très délicat et très abondant, qu’elle mangeait toujours seule, afin que personne ne la vît dans cette occupation trop prosaïque. Près de sa chaise-longue, sur un petit guéridon, le café était servi; elle le buvait par légères gorgées, en fumant des cigarettes parfumées.
La princesse Sophie Vassilievna était une vieille dame très maigre, très longue, avec de longues dents et de grands yeux noirs. Son âge ne l’empêchait pas de se donner encore les airs d’une jeune femme.
Toute sorte de bruits couraient sur ses relations avec son médecin. Et Nekhludov, qui jamais jusqu’alors n’avait fait attention à ces racontars, ne put se défendre de se les rappeler lorsque, en entrant dans la chambre, il aperçut, assis tout près de la vieille dame, le corpulent médecin, avec sa barbe huileuse élégamment taillée. Sa vue lui causa une impression de dégoût.
Au pied de la chaise-longue, sur un tabouret, était assis Kolossov. Il s’occupait à mêler son sucre dans son café. Un petit verre de liqueur était placé devant lui sur le guéridon.
Missy, qui était entrée dans la chambre avec Nekhludov, n’y resta qu’un instant.
— Quand maman sera fatiguée et vous mettra dehors, vous viendrez me rejoindre, n’est-ce pas? — dit-elle à Kolossov et à Nekhludov, en souriant gaîment à ce dernier, comme si rien d’anormal ne s’était passé entre eux.
Après quoi elle sortit de la chambre, glissant légèrement sur le tapis moelleux.
— Hé! Bonjour, cher ami! Asseyez-vous là et racontez! — dit la princesse Sophie Vassilievna, avec son sourire apprête, artificiel, mais imitant à merveille le sourire naturel. Nous parlions précisément de vous. Ces messieurs disaient que vous étiez revenu de la cour d’assises en très mauvaise humeur. De telles séances doivent être si pénibles pour des hommes de cœur! — ajouta-t-elle en français.
— Oui, certainement, — répondit Nekhludov. — On y sent bien souvent sa propre inf…, je veux dire qu’on sent qu’on n’a pas, soi-même, le droit de juger les fautes des autres…
— Comme c’est vrai! — s’écria la vieille dame d’un ton destiné à laisser voir que la justesse de la réflexion de Nekhludov l’avait émerveillée; car elle avait pour habitude de flatter toujours ses interlocuteurs.
— Eh bien! Et votre tableau, où en est-il? — reprit-elle. Vous savez qu’il m’intéresse énormément! Si j’étais plus forte, il y a longtemps déjà que je serais allée chez vous pour le voir.
— Je l’ai tout à fait abandonné! — lui répondit sèchement Nekhludov, pour qui la fausseté de ses flatteries était aussi visible, ce soir-là, que sa vieillesse, soigneusement cachée. Et il avait beau s’efforcer d’être aimable, tous ses efforts restaient inutiles.
— Mais c’est un crime! Savez-vous que Répine lui-même m’a dit qu’il y avait chez notre ami un vrai talent? — dit-elle en se tournant vers Kolossov et en lui désignant Nekhludov.
«Comment n’a-t-elle pas honte de mentir ainsi!» songeait Nekhludov.
Cependant la vieille dame, lorsqu’elle eut constaté que Nekhludov n’était vraiment pas en train, et qu’il n’y avait pas à espérer de pouvoir causer agréablement avec lui, se rejeta de nouveau sur Kolossov. Elle lui demanda son opinion sur une pièce nouvelle qu’on venait de jouer. Elle la lui demanda d’un ton qui semblait dire que son opinion trancherait aussitôt tous les doutes, et que chacune de ses paroles aurait la valeur d’un oracle.
Kolossov fut très dur pour la pièce nouvelle, et profita de cette occasion pour exposer toutes ses idées sur l’art. La princesse Sophie Vassilievna se montrait, comme toujours, effarée de la justesse de ses observations; si parfois elle se risquait à défendre l’auteur de la pièce, ce n’était que pour s’avouer vaincue dès l’instant suivant, ou pour trouver un juste milieu. Et Nekhludov regardait et écoutait; et ce qu’il voyait et ce qu’il entendait différait tout à fait de ce qui se passait devant lui.
Regardant et écoutant tour à tour la vieille dame et Kolossov, Nekhludov constatait d’abord que ces deux personnes n’avaient rien à faire avec la pièce dont elles parlaient, qu’elles n’avaient rien à faire l’une avec l’autre, et que leur conversation avait simplement pour objet de satisfaire un besoin physique: le besoin d’activer la digestion en remuant les muscles de la langue et du gosier. Il constatait ensuite que Kolossov, ayant bu de l’eau-de-vie, du vin, du café et de la liqueur, était un peu ivre: ivre non pas à la façon des gens qui n’ont pas l’habitude de boire, mais à la façon de ceux qui boivent régulièrement. Kolossov ne divaguait pas, ne disait pas de sottises; mais il se trouvait dans un état anormal d’excitation et de contentement de soi-même. En troisième lieu, Nekhludov constatait que la vieille dame, au plus fort de l’entretien, ne cessait pas de jeter des regards inquiets vers la fenêtre, par où entrait à présent un rayon oblique de soleil couchant, qui risquait de laisser voir trop clairement les rides de son visage.
— Comme vous avez raison! — répondit-elle à une observation de Kolossov, tout en pressant le timbre d’une sonnerie électrique.
Un moment après, le médecin se leva, et, sans rien dire, en familier de la maison, il sortit de la chambre. Et Nekhludov vit que Sophie Vassilievna, tout en continuant l’entretien, le suivait des yeux.
— Philippe, ayez la bonté de baisser ce rideau! — dit-elle au beau valet de chambre qui était accouru à son coup de sonnette.
— Oui, vous avez raison, il manque de mysticisme; et sans mysticisme il n’y a pas de poésie, — poursuivit-elle en s’adressant à Kolossov, pendant que ses yeux noirs épiaient les mouvements du valet de chambre occupé à baisser le rideau.
— Le mysticisme et la poésie, n’est-ce pas? Sont nécessaires l’un à l’autre. Le mysticisme sans poésie, c’est de la superstition; la poésie sans mysticisme, c’est de la prose!
Mais brusquement elle s’interrompit dans sa dissertation:
— Mais non, Philippe! Vous voyez bien que c’est l’autre rideau!
Et elle s’affaissa sur la chaise-longue, comme épuisée de l’effort que lui avaient coûté ces paroles; puis aussitôt, pour se calmer, portant à sa bouche sa main toute chargée de bagues, elle alluma une cigarette parfumée.
Le robuste et élégant valet inclina légèrement la tête, en signe de repentir. Mais Nekhludov crut apercevoir dans ses yeux un éclair qui ne dura qu’une seconde, et qui signifiait:
— Hé! Que le diable t’emporte, vieille folle, avec tes manières!
Et Philippe se mit respectueusement à remplir les ordres de la fragile et éthérée princesse Sophie Vassilievna.
— Quant à Darwin, — reprit alors Kolossov en s’agitant sur son tabouret, — j’avoue qu’il y a beaucoup de vrai dans sa doctrine; mais parfois il va trop loin. Parfaitement!
— Et vous, est-ce que vous croyez à l’hérédité? — demanda la princesse à Nekhludov, dont le silence lui était pénible.
— L’hérédité? Non, je n’y crois pas! — répondit-il au hasard, sans pouvoir se détacher des étranges images que lui présentait son imagination. Et, de nouveau, il se tut.
Sophie Vassilievna lui lança un regard perçant.
— Mais je vous retiens, et j’oublie que Missy vous attend! — dit-elle. — Allez la rejoindre; elle a l’intention de vous jouer un morceau qu’elle vient d’apprendre, du Schumann. Vous verrez, c’est très intéressant!
«Elle n’a l’intention de rien me jouer du tout! Tout cela, ce sont des mensonges qu’elle invente on ne sait pas pourquoi!» Songea Nekhludov en se levant, et en déposant ses lèvres sur la main blanche, osseuse, et couverte de bagues, de Sophie Vassilievna.
Dans le salon, il rencontra Catherine Alexievna, la vieille demoiselle, qui l’arrêta au passage:
— C’est égal, je vois que les fonctions de juré ont sur vous une influence déprimante! — lui dit-elle, parlant en français comme d’habitude.
— C’est vrai! Excusez-moi! Je ne me sens pas en train, ce soir, et je n’ai pas le droit d’infliger mon ennui aux autres, — répondit Nekhludov.
— Et pourquoi donc n’êtes-vous pas en train?
— Cela, je vous demanderai la permission de ne pas vous le dire!
— Avez-vous donc oublié que vous nous avez déclaré, l’autre soir, qu’il fallait toujours dire la vérité, et que vous en avez même profité pour nous dire à tous des vérités cruelles? Pourquoi ne voulez-vous pas dire la vérité aujourd’hui?
— Tu te souviens, n’est-ce pas, Missy? — ajouta Catherine Alexievna en se tournant vers la jeune fille, qui venait d’entrer.
— C’est que, ce soir-là, nous plaisantions, — répondit Nekhludov d’un ton sérieux. — En plaisantant, la chose est possible. Mais dans la réalité nous sommes si misérables… ou, du moins, je suis si misérable… qu’il n’y a pas à songer pour moi à dire la vérité.
— Vous avez tort de vous reprendre! Dites plutôt que nous tous nous sommes des misérables, — reprit gaîment Catherine Alexievna, sans paraître remarquer le sérieux de Nekhludov.
— Rien n’est pire que de s’avouer qu’on n’est pas en train, — interrompit Missy. — Moi, jamais je ne me l’avoue à moi-même; et c’est pour cela que je suis toujours en train. Allons, venez avec moi, nous allons essayer de dissiper votre mauvaise humeur!
Nekhludov éprouva un sentiment pareil à celui que doivent éprouver les chevaux quand on s’apprête à leur mettre le mors et à les atteler. Et jamais encore il n’avait eu une telle peur de se laisser atteler.
Il finit par s’excuser, en disant qu’il avait besoin de rentrer chez lui.
Missy, quand il lui tendit la main pour prendre congé, retint sa main plus longtemps qu’à l’ordinaire.
— N’oubliez pas que ce qui est grave pour vous l’est en même temps pour vos amis! — dit-elle. — Vous viendrez demain?
— J’espère pouvoir venir, — répondit Nekhludov.
Il se sentait honteux, sans savoir si c’était pour lui ou pour elle. Et il s’empressa de sortir, voulant cacher sa honte.
— Qu’est-ce que cela signifie? Comme cela m’intrigue! — dit Catherine Alexievna quand il eut quitté le salon. — Il est tout changé! Quelque affaire d’amour propre! Notre cher Dimitri est si susceptible!
— Bah! Nous avons, tous, nos bons et nos mauvais jours! — répondit Missy d’un ton indifférent.
Mais son visage avait une expression tout autre que celle qu’elle avait fait voir à Nekhludov. Et, au-dedans de soi, elle se disait:
— Pourvu que celui-là aussi ne se dérobe pas! Après tout ce qui s’est passé entre nous, ce serait bien mal de sa part!
Si l’on avait demandé à Missy ce qu’elle entendait par ces mots: «Tout ce qui s’est passé entre nous!» elle n’aurait pu répondre rien de précis. Et cependant elle avait l’impression très nette que Nekhludov non seulement avait éveillé en elle des espérances, mais qu’il lui avait presque promis de l’épouser. Ce qui s’était passé entre eux, ce n’étaient pas des paroles précises, mais des regards, des sourires, des allusions, des silences. Et cela avait suffi pour qu’elle le considérât comme lui appartenant: et la pensée de le perdre lui était très cruelle.
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