Czytaj książkę: «Pascarel. Ouida»

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Jules Girardin

Pascarel. Ouida


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066330811

Table des matières

PASCAREL

PREMIÈRE PARTIE LA VILLE DE CATULLE

I LE ROI CARNAVAL.

II L’OISEAU ET LES DESTINÉES.

III A CÔTÉ DE LA STATUE MUTILÉE.

IV AVEC LES GENS DU PEUPLE.

V LES PLUMES DE PAON.

VI MATER DOLOROSA.

VII UNE SOMBRE HISTOIRE.

VIII LA PETITE BOÎTE ROUGE.

DEUXIÈME PARTIE LA CITÉ DES LIS

I DONS DE GALA.

II UNE AVENTURE DE BAL MASQUÉ.

III LE DERNIER SOMMEIL.

IV OU ALLER?

V LA FÊTE DE FAUSTINO.

VI PARTIE.

VII SOUS LA GARISENDA.

VIII LES CHEVEUX DE LA VIERGE.

IX LA FLEUR DE NEIGE.

X LA REINE DU MOYEN AGE.

XI LA FOIRE DE MINUIT.

XII AU MILIEU DES CROCUS.

XIII LE GRAND MAGICIEN.

TROISIÈME PARTIE LA FILLE D’HERCULE

I SOUS LE LIS ROUGE.

II LA ROSE ET LES FLORINS.

III LA CHÉLIDOINE D’OR.

IV AUPRÈS DES FEUX ÉTEINTS.

V PRINTEMPS, JEUNESSE DE L’ANNÉE.

VI LE VIEIL OBSERVATOIRE.

VII DEUX AMOURS.

VIII LA REINE DES LIS.

QUATRIÈME PARTIE PÉRÉGRINATIONS

I IL BIANCO ASPETTO.

II ÉTOILE QUI FILE

III LE RUBAN DE LA MANDOLINE.

IV LE PAYS DES POËTES.

V FUMEE DE GLOIRE.

VI GWYN ARAUN.

VII QU’EST-CE QUE LE GÉNIE?

VIII MES NOUVEAUX MAÎTRES DE CHANT.

IX LA FÊTE DE SAINT JEAN.

X SUR LES COLLINES.

XI L’OR ET L’ART.

XII LA LÉGENDE DE MENIGHELLA.

XIII LA TOMBE DU ROI.

XIV L’OR D’ÉTRURIE.

XV LE SCEPTRE DE PLUMES.

CINQUIÈME PARTIE LA FÊTE DES MORTS

I LA FONTAINE DES PINS.

II LA NUIT DE LA TOUSSAINT.

III AU LEVER DU SOLEIL.

IV AU COUCHER DU SOLEIL.

V A LA TOMBÉE DE LA NUIT.

VI A TRAVERS LES MONTAGNES.

VII L’ÉGLISE DE LA CROIX.

SIXIÈME PARTIE LE QUARTIER DE LA COLOMBE

I L’OLTRARNO.

II A LA FENÊTRE DE BOCCACE.

III PRÈS DE LA GUEULE-DU-LION.

IV LES ROSES FANÉES.

V SOUS LE LION BLANC.

SEPTIÈME PARTIE LE CHAMP DE FLEURS

I SON HISTOIRE A LUI.

II SON HISTOIRE A ELLE.

III LA VIEILLE REINE DE LA MER.

IV DANS LE PAYS DE VIRGILE.

V LE CHANT DU GRILLON.

VI ROUGE ET OR.

VII LA BULLE DE SAVON CREVÉE.

VIII LE LIS ET LE LAURIER.

IX L’AMOUR SUFFIT.

OUIDA

PASCAREL

ROMAN IMITÉ DE L’ANGLAIS

AVEC L’AUTORISATION DE L’AUTEUR

PAR

J. GIRARDIN

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1878


PASCAREL

Table des matières

PREMIÈRE PARTIE
LA VILLE DE CATULLE

Table des matières

I
LE ROI CARNAVAL.

Table des matières

C’était le premier jour du carnaval. Toute la population courait les rues. C’était partout un fourmillement de couleurs et un débordement de vie.

Les masques en gaîté tournoyaient autour des grilles de fer du Dôme et lançaient leur grêle de joujoux et de fleurs contre les sombres façades des vieux palais et des prisons; leur masse, semblable à une mer écumante, promenait sa joie et ses plaisanteries tout le long du vert Adige, à la lumière d’une après-midi d’hiver.

Pendant un mois tout entier, le roi Carnaval serait souverain absolu, son chemin serait semé de violettes, sa royauté serait acclamée partout, par les grands et par les petits, depuis le savetier qui se déguise en Stenterello jusqu’à la grande dame qui sourit derrière son masque de velours vénitien.

Mais au bout de ce mois, à la chute du jour, juste au lever de la lune, la populace inconstante conduirait le vieux roi à son bûcher funéraire et le brûlerait en grande pompe sans le moindre remords.

Ainsi on le brûlerait, lui monarque hier encore, aujourd’hui bouc émissaire, symbole ironique de toutes les grandeurs humaines.

Pauvre roi Carnaval!

Son règne a duré plus longtemps que celui de toute autre dynastie; ses sujets, il est vrai, le brûlent tous les ans; mais il renaît de ses cendres, et l’on crie: «Vive le roi!» quand apparaît son successeur.

Mais la hache est à la base de son trône; ses jours sont comptés; toute sa pompe et sa magnificence vont disparaître.

Le monde est vieux et fatigué.

Même en ce pays, le pays des fleurs et du soleil, le pays où l’on connaît encore les plaisirs sans prix de l’oisiveté et où l’on sait en jouir, même en ce pays où le cœur d’un enfant bat dans une poitrine d’homme qui porte les cicatrices de la guerre, les jours du roi Carnaval sont comptés.

Oui, même ici, le monde est plus vieux, plus gris, plus triste qu’au temps jadis.

Le monde est trop sage pour être fou.

Voilà ce qu’on dit.

Ne serait-ce pas plutôt qu’il est trop fou pour être sage?

C’est une question à laquelle pourrait répondre le roi Carnaval, s’il le voulait.

Peut-être dirait-il:

«A l’époque où les hommes étaient assez grands pour ne point craindre de s’abaisser, assez forts pour être gais sans rien perdre de leur force, ils étaient de ma suite et marchaient derrière moi, Carnaval, le vieux roi; ils riaient comme des enfants, ces contemporains de Dante, de Léonard de Vinci, de Shakespeare. Etes-vous plus sages qu’eux ou simplement plus faibles? Peut-être êtes-vous simplement plus fatigués? Qu’importe! J’ai mené grand train avec les géants, et ils n’avaient pas honte d’être gais.

Mais vous qui rougissez de votre joie, parce que votre joie n’est pas innocente, enterrez-moi vite: je suis une vieillerie.»

Et il aurait raison, ce vieux roi.

Au temps où il régnait sur la vie de tous les hommes, les hommes étaient grands, et aussi leur vie, et le but où ils tendaient. Ils avaient la foi, cette force de tous les jours, cette jouissance de toutes les heures. Dans leur ménage régnaient le bon ordre et la simplicité. Ils prenaient sur leur nécessaire pour élever ces monuments qui vivent encore aujourd’hui, qui ont encore aujourd’hui un langage pour nous.

Les grands artistes ne se confinaient pas dans une phaso étroite de l’art; ils embrassaient l’art tout entier.

L’art était dans le cœur du peuple, qui s’en nourrissait; aussi ce mot n’était-il pas un vain nom; c’était une réalité vivante: la divinité du temple et du foyer, qui planait sur les cités, qui les protégeait d’un amour sans tache.

Les hommes étaient laborieux, désintéressés, patients, féconds en grandes pensées et en grandes actions. Travaillant pour leurs contemporains, ils pouvaient rire avec eux; servant Dieu, ils osaient être heureux. Dans ces vies, intrépides, graves, austères, l’amusement d’un gai carnaval était comme un grain d’or dans le chapelet de bois du pèlerin.

Leur but était élevé; ils l’avaient atteint; ils pouvaient donc revenir vers leurs enfants et se mêler à leurs jeux.

Mais nous, pour qui l’art est une religion éteinte dont les prêtres sont morts; qui ne songeons qu’à passer de plus en plus vite du désir à la jouissance et de la jouissance au désir, sans parvenir jamais à nous satisfaire; nous, parmi lesquels le plus grand génie n’arrive qu’à élever une protestation vague de désespoir contre quelque divinité inconnue, nous avons étranglé le roi Carnaval, nous l’avons tué, nous l’avons enterré dans les cendres d’une satiété et d’un malheur qui n’a plus de nom.

Le vieux roi soupire après le rire viril qu’il entendait dans sa jeunesse; et nous, nous ne savons plus que ricaner et soupirer.

II
L’OISEAU ET LES DESTINÉES.

Table des matières

Quoi qu’il en soit, à Vérone, au premier jour du carnaval, les gens se figuraient qu’ils étaient gais.

L’hiver était triste; la vieille cité avait un aspect maussade; mais, grâce à l’or que les étrangers avaient répandu à profusion, les gens pouvaient au moins porter le masque du contentement: et, en somme, ils le portaient sans trop se contraindre, et souriaient en se fendant la bouche d’une oreille à l’autre.

Les vieux bâtiments de pierre avaient des draperies jaunes, roses, lamées d’argent. Les belles fenêtres du XIVe siècle encadraient des figures où se peignait le plus vif intérêt. Les vieilles rues, aussi sombres que des cryptes, s’emplissaient de brillantes couleurs et de tumulte; sur les grands tombeaux de marbre qui se profilaient en blanc sur fond sombre, les violettes de Rome jetaient comme des taches pâles.

Vérone était en joie, avec licence de ses oppresseurs.

Sous un portail fouillé profondément, orné de feuillages et de griffons, deux enfants regardaient la fête, sans toutefois y prendre une grande part, car la fillette paraissait toute troublée, et le petit garçon faisait de son mieux pour la consoler.

«Regardez ce Steaterello! murmurait le petit garçon. Quelle agilité! Regardez donc: les gamins l’ont attrapé. Non! Il leur glisse entre les doigts comme une anguille. Et cet Arlequin qui pêche un chapeau de prêtre avec un hameçon doré! Oh! carina mia, dire que vous n’avez pas le cœur à la joie aujourd’hui!»

Les yeux de sa compagne se mouillèrent de larmes.

«Comment pourrais-je rire? Nous n’avons rien, absolument rien. Ilme faut vendre ces pauvres joyaux qui viennent de ma mère, sous peine de voir Mariuccia mourir de faim. C’est impossible, vous savez. Et pourtant, vendre ces joyaux! Regardez, Ino. J’ai de la voix, j’ai quinze ans une figure agréable, à ce que tout le monde dit. Pourquoi ne chanterais-je pas dans les chœurs? Avons-nous ri assez souvent de ces choristes, qui sont si laides et qui ne savent même pas faire tenir leurs couronnes. Je suis mince comme un roseau, jolie par-dessus le marché, et je saurais bien faire tenir ma couronne. Pourquoi ne chanterais-je pas dans les chœurs?»

Le petit garçon parut embarrassé et de son pied nu traça des arabesques sur la poussière du perron.

«Cela ne serait pas convenable, chère donzella! Votre père est si illustre....

–Illustre!… Est-ce que cela nous donne à manger? car enfin, d’une manière ou d’une autre, il faut pourtant manger. Rien! Il y a plus d’un an que nous n’avons reçu des nouvelles de mon père, et Florio lui-même ne nous écrit plus.

–Tout ce que vous voudrez, chère donzella; cela ne serait pas convenable. Mariuccia ne vous le permettra jamais. D’abord, c’est à une heure trop avancée de la nuit, et puis la société de ces femmes-là ne vous convient pas.

–Alors, il faut que je me sépare des joyaux? C’est tout ce qui me reste de ma mère, tout!»

Elle ne put retenir un sanglot, et la foule bigarrée des masques disparut à ses yeux derrière un brouillard de larmes. Le petit garçon l’écoutait avec sympathie; sa figure avait une expression de tendresse et d’anxiété.

«Voyons, chère donzella, reprit-il après un instant de silence, chanter dans les chœurs, c’est impossible; mais pourquoi ne chanteriez-vous pas dans les rues? Tout le monde est heureux aujourd’hui; tout le monde est bienveillant. J’ai là mon luth; nous chanterons et nous leur demanderons franchement de nous venir en aide. Pourquoi pas? Nous leur avons souvent fait de la musique pour le plaisir d’en faire. Ils nous donneront certainement quelque chose, et nous n’aurons rien à nous reprocher.

–Oh! Ino, nous n’avons jamais chanté pour de l’argent. C’est bien autre chose.

–Nous n’avons pas chanté pour de l’argent parce que nous n’avons jamais eu besoin d’argent. Mais, du moment que nous en avons besoin, où est le mal?

–C’est humiliant.

–Humiliant! pourquoi humiliant? Vous souvenez-vous de ce qui s’est passé quand le grand chanteur Lillo est venu au printemps dernier? Les moindres places au théâtre se payaient au poids de l’or; on détela les chevaux de sa voiture; il fut presque étouffé sous les fleurs.

–C’était bien différent.

–En quoi?... La seule différence, c’est qu’on donnait à Lillo des millions et que nous ne demandons que quelques florins.

–Mais vous quand vous jouez vous-même pourquoi ne demandez-vous jamais d’argent?»

Il se signa, et jeta un regard de reconnaissance vers une vieille Madone noire qui était au-dessus de la porte, derrière un grillage.

«La Sainte Vierge a été si bonne pour moi, que je n’ai jamais manqué de rien. D’ailleurs, les gens qui auraient pu me payer étaient si pauvres, si pauvres!... Mais je jouerais pour de l’argent plutôt que de vendre quelque chose qui me viendrait de ma mère. Peut-être, en ce moment, votre mère dit-elle à Notre Dame: «Jetez un regard sur ma Donzella; elle est orgueilleuse; ôtez ce péché de son âme.» Et Notre Dame dit: «Nous allons la mettre à l’épreuve; elle doit vous aimer un peu, quoiqu’elle n’ait jamais vu votre figure.» Et voilà l’épreuve que Notre Dame vous prépare. Et votre mère, cependant, attend toute tremblante pour savoir si votre orgueil l’emportera sur votre amour pour elle. Car les mères n’oublient jamais,

cela, j’en suis bien sûr. Non, elles n’oublient pas, même quand elles sont assises à la droite de Dieu, au milieu de ses anges.»

Sa compagne l’écoutait, rougissant et pâlissant tour à tour.

Elle lui prit brusquement la main et descendit vivement les marches. Quelques minutes après, ils étaient debout côte à côte sur la place de la cathédrale.

C’était un joli groupe, tout à fait pittoresque.

La jeune fille avait la tête de plus que le garçon.

Lui, il avait les jambes nues et les pieds nus: c’était un enfant du peuple: il portait la chemise bouffante et la ceinture rouge des gondoliers vénitiens; il avait une vieille mandoline d’ébène suspendue à son épaule par un ruban écarlate.

Son costume, à elle, était bien différent; on l’aurait prise pour quelque fleur aux pétales de satin qui aurait poussé entre deux pavés. Elle avait sur la tête un capuchon de velours noir; sous le capuchon, ses grands yeux brillants jetaient des regards d’étonnement sur le monde; sa jupe était faite d’un satin épais, jaune d’ambre, et semblait avoir été taillée dans la queue d’une robe de brocart; elle avait les mains pleines de fleurs, qu’elle avait ramassées sur le sol, à mesure que les curieux les lançaient du haut de leurs balcons.

Bien des passants s’arrêtaient pour les regarder; le jeune garçon leur adressa tout bas quelques paroles et ramena sa mandoline devant lui. Il y avait en ce moment un relâche dans les amusements du jour. Une sorte de parade venait d’être jouée par une bande de masques qui marchaient sous la conduite d’un Méphistophélès écarlate et d’un somptueux Dulcamara; le commencement du Gala traditionnel se faisait attendre plus que de coutume; la foule, qui n’avait rien pour l’occuper, ne demandait pas mieux que d’être amusée, mais elle ne témoignait ni mauvaise humeur ni impatience, car c’était une foule italienne.

Le petit garçon vit que le moment était favorable et tira quelques accords de sa mandoline. La fillette hésita un instant, rouge de honte; puis, par un geste rapide, elle rejeta son capuchon en arrière et se mit à chanter.

C’était une vieille chanson populaire de la Lombardic. Les notes à la fois pures et fortes de sa voix, s’élevant dans l’air sonore, dominèrent les conversations et les cris du peuple.

Les spectateurs les plus rapprochés se mirent à l’écouter et firent faire silence autour d’eux. Le silence gagna de proche en proche; en un instant, la place tout entière écouta.

Le capuchon de la fillette tomba complétement sur ses épaules; le soleil brillait sur le petit groupe; le jaune d’ambre de sa jupe, les violettes qu’elle avait dans les ains, la ceinture de laine écarlate du petit garçon, se mirent à briller en pleine lumière.

La voix de la fillette, lançant des notes claires, dominait le tumulte et le brouhaha des autres quartiers.

«L’Uccello, crièrent les gens du peuple, continuez, continuez!»

Un sourire se joua sur ses lèvres, en entendant cette appellation familière; elle chanta, sur la demande des assistants, quelques-unes de ces charmantes mélodies populaires qui n’ont jamais été notées. A de rares intervalles, le jeune garçon tirait quelques accords de sa mandoline. La voix de la fillette était assez riche et assez puissante pour remplir la place sans secours étranger; elle prenait son essor dans l’air vif et froid, comme un faucon délivré de ses entraves.

Quand elle cessa de chanter, la foule éclata en cris et en rires; quelques-uns pleuraient presque de joie en l’applaudissant. Les gens des balcons battirent des mains; les flâneurs des cafés frappaient du poing les tables do marbre jusqu’à refaire tinter leurs verres; les masques crièrent à cent reprises:

«Viva l’Uccello! Viva l’Uccello!»

Le jeune garçon jugea que le moment était favorable; tirant aussitôt son bonnet rouge, avec cette grâce dont un Italien seul est capable, il tendit la main comme pour demander la charité:

«Quelque chose, signori, pour l’amour de Dieu! Il y a à la maison une pauvre vieille femme qui n’a pas de pain.»

Voyez quelle délicatesse. Il cherchait à prendre sur lui la honte de mendier. Mais sa compagne comprit son dessein et s’élança à ses côtés.

Elle avait les joues rouges; des larmes brillaient suspendues à ses longs cils; sa voix n’avait plus de force et tremblait un peu.

«Ce n’est pas pour lui, signori! cria-t-elle, c’est pour– moi; oui, l’argent qu’il vous demande est pour moi. Je suis de race illustre, oui; mais je suis pauvre. Ma vieille nourrice, à la maison, n’a ni pain ni feu. Nous n’avons rien à vendre que quelques joyaux, et ils me viennent de ma mère, qui est morte. Voulez-vous me donner quelque petite chose, si mes chansons vous ont fait plaisir?»

La réponse à sa demande arriva de cent côtés à la fois.

Billets de banque, pièces d’argent, pièces d’or qui brillaient comme des étoiles, fleurs, babioles, cornets de bonbons dorés, joujoux enrubanés, tombaient aussi dru que la grêle, du haut des balcons et jaillissaient des rangs de la foule.

Ils étaient fatigués de tendre, pour recevoir cette averse, lui son bonnet rouge, elle les plis de sa jupe. En vain le garçon et la fillette criaient par honnêteté, moitié pleurant:

«Basta! basta! (assez! assez!)»

C’était en vain; cette pluie ne cessa que lorsque quelqu’un cria:

«Le Gala! le Gala!»

Ils furent abordés en ce moment par un des auditeurs qui s’était tenu caché dans l’ombre de la cathédrale. Il ôta son chapeau en s’approchant, et le soleil lui tomba en plein sur la figure. C’était une vraie figure de Florentin: sombre, pleine de poésie avec un caractère historique.

«Ah! cara donzella, murmura-t-il doucement avec un sourire, je n’ai pas d’argent à vous donner jusqu’à ce que j’en aie gagné un peu ce soir. Moi aussi, je suis un artiste; je n’ai donc pas besoin de vous dire que je suis pauvre. Néanmoins, permettez-moi de vous remercier.»

Alors, il lui jeta un anneau dans les plis de sa jupe, parmi les violettes de Parme et les asphodèles de Toscane, et aussitôt il se perdit dans la foule. C’était un très-riche anneau à cachet, un onyx où étaient gravées les têtes des Destinées.

La fillette jeta sur cet anneau un long regard plein de curiosité, et sa figure prit une expression rêveuse; ensuite, elle le mit dans son sein.

«Sauvons-nous, Ino! dit-elle. On ne nous regarde plus. Nous manquerons le Gala. Mais la pauvre Mariuccia a si grand froid à la maison!»

Ils auraient voulu courir, mais ils étaient trop chargés pour cela, puis ils glissaient à chaque instant, soit sur un bouquet de violettes, soit sur un brillant narcisse.

«Oh! Ino cria la jeune fille. Quand nous chantions pour le plaisir de chanter, nous avions le cœur si léger et les pieds si rapides. Tandis que maintenant.»

Elle se mit à sangloter.

«C’est de l’ingratitude envers le peuple, cara mia, reprit doucement le petit garçon. C’est cette pierre des Destinées qui vous a glacé le sang.

–Non, elle a raison, cria une voix tout près d’eux. Vendez l’art au poids de l’or, et il mettra des chaînes aux mêmes pieds auxquels il donnait des ailes.»

Celui qui disait cela, c’était l’homme qui avait donné l’anneau à la jeune fille; il disparut brusquement dans l’ombre, sans qu’il fût possible de l’arrêter ou de le questionner. Il avait à ses trousses une bande de masques qui se frappaient mutuellement à coups de vessies colorées; ils le poursuivaient en poussant de grands cris.

Ils répétaient tous ce seul mot:

«Pascarel!! Pascarel!»

Et la jeune chanteuse, qui pleurait de dépit d’avoir chanté pour de l’argent, recueillit ce nom dans son cœur, sur lequel reposait déjà l’onyx où étaient gravées les Destinées.

La bande de masques avait disparu; mais des profondeurs des ruelles obscures retentissait encore ce cri poussé par des voix joyeuses:

«Pascarello! Pascarel!»

III
A CÔTÉ DE LA STATUE MUTILÉE.

Table des matières

Mon plus ancien souvenir d’enfance, c’est que nous étions pauvres, horriblement pauvres.

Lorsque j’allai prendre à quatre ans ma première leçon de danse, j’avais des trous à ma petite robe de dentelle, et je portais des souliers bleus fanés qui menaçaient ruine à l’endroit des orteils. Je pleurais amèrement de pure honte.

«N’y faites pas attention, carina, me disait la vieille Mariuccia, ma nourrice. N’y faites pas attention. Si vous dansez avec un cœur joyeux, qu’importe qu’il y ait quelques accrocs par-ci par-là à votre jupe! Il vaut mieux avoir des trous à ses souliers qu’un poids de plomb aux pieds, croyez-moi.»

Comme je la trouvais folle, malgré ses soixante ans, moi qui n’en avais que six!

Mais quand Florio, le domestique de mon père, venait dans notre galetas, il me prenait dans ses bras, m’élevait jusqu’au vieux miroir délabré et murmurait dans son idiome, si flatteur à l’oreille:

«Qu’est-ce que cela fait de porter une robe fanée quand on a une figure d’ange comme la signorina! Les autres petites demoiselles peuvent se couvrir de rubis et de perles si cela leur fait plaisir; personne ne songera seulement à les regarder tant que la signorina sera là!»

A la bonne heure, voilà qui s’appelle raisonner; aussi Florio me paraissait-il un personnage si avisé, que je me laissais convaincre; je consentais alors à me laisser conduire à la grande pièce nue, ornée de fresques, qui servait d’école de danse, où grinçait un petit violon criard pour mettre en mouvement des bandes de petites filles lombardes, toutes plus nobles les unes que les autres, du moins je le suppose.

Nous habitions alors Vérone.

Pauvre Vérone! si complétement oubliée du monde après avoir tant fait pour lui. La patrie de l’amoureux de Lesbie n’est que désolation aujourd’hui, malgré les trésors cachés auxquels on ne pense peut-être pas une fois en dix ans.

Rues étroites, brûlées par le soleil; tristes fortifications couvertes de poussière; petites rangées d’arbres rabougris; tourbillons de poussière calcaire; vents des montagnes aigres et pénétrants; gazons jaunis qui fourmillent de lézards bruns; hautes maisons désolées, à la fois palais et prisons; vignes éparses, occupées à étrangler des érables, et puis la plaine triste et ennuyeuse, la plaine sans ondulation, comme tout cela est misérable aujourd’hui! comme tout cela était misérable dans ce temps-là!

Vérone ne m’a jamais produit l’effet d’une ville italienne.

C’est peut-être parce que je l’ai toujours vue sous la domination de ces étrangers vêtus de blanc, qui savaient exploiter à leur profit la gourmandise de ses prêtres et la paresse de ses prolétaires, qui se mettaient dans mes bonnes grâces en me faisant valser au son de la musique militaire et en me prodiguant les friandises.

Et cependant la vieille Mariuccia, quand elle me voyait ainsi souillée par le contact des étrangers, m’arrachait brusquement de leurs bras et leur lançait de terribles regards, avec ses yeux toscans qui avaient encore leur éloquence.

Mariuccia m’avait fait bien des récits sur l’ancienne splendeur de Vérone, et j’avais l’habitude de parcourir la ville, regardant de tous mes yeux son amphithéâtre et ses haies d’acacias, le vert Adige et les deux paladins qui sont à la porte du Dôme, rêvant de Marius et de Théodoric, de Catulle, de Charlemagne, de Roméo, d’Ezzelino, de Vitruve, de Paul Véronèse, et mêlant dans la plus étrange confusion la fable et la vérité.

Je n’ai jamais aimé Vérone.

Les quatre premières années de ma vie, je les ai passées avec Mariuccia dans une ferme, bien loin de là, en Romagne. Dans cette ferme, j’avais vécu en plein air, me roulant dans le gazon, glanant le millet doré, m’enivrant en toute innocence des raisins de la vendange, les mains pleines de fleurs sauvages, d’un bout à l’autre de l’année.

Lorsque, à l’âge de quatre ans, on me prit pour me claquemurer dans l’obscurité et la poussière de la patrie de Juliette, je me révoltai, puis je m’abandonnai à mon chagrin sans vouloir être consolée. Puis, insensiblement, le temps fit son office, et je me réconciliai un peu avec mon sort.

Mais je n’oublierai jamais la vraie Italie, mon Italie à moi, là-bas, vers le sud, dans l’océan bleuâtre de la Romagne.

A l’époque où j’allais, en souliers troués, danser aux sons aigus du petit violon, nous étions à Vérone, et nous y restions pour l’unique raison que nous n’avions pas le moyen d’en sortir. Nous occupions le second étage d’un vieux.palais; un palais avec de superbes escaliers sales et enfumés, des cours dont chacune eût pu contenir un escadron armé et monté, mais qui étaient abandonnées en toute propriété aux lézards et aux mille-pieds; des chambres aux tapisseries de Rosts, d’après les cartons de Bronzino, où l’on entrait jusqu’à la cheville dans la poussière et dans l’ordure; des murs bâtis sur des dessins de Fra Giocondo, le long desquels la padrona mettait sécher ses hardes après les avoir lavées dans l’Adige.

«Peintures aux plafonds, ordures aux pieds.»

C’est George Sand, si je ne me trompe, qui a écrit cette parole amère, ou quelque chose d’approchant sur l’Italie. C’est d’autant plus amer que c’est parfois terriblement vrai.

Notre palais ne faisait pas exception à la règle. Il était magnifique comme un rêve; je parle, bien entendu, des plafonds; ici, une femme au regard merveilleux, digne de Léonard lui-même, vous souriait du haut de ses fresques de roses; là, c’était un cénacle ou une apothéose de Gentile ou de Pisanello, qui conservait encore l’éclat de ses couleurs, malgré les ravages du temps, la négligence, le feu et la poussière.

Il était magnifique encore, à cause de cette beauté de proportions qui fait que, par suite d’une sorte d’instinct infaillible de la symétrie, tant de constructions italiennes conservent leur beauté tant qu’il y reste pierre sur pierre.

Il en est de même de certains visages italiens: comme leur beauté ne tient pas à la couleur, mais aux lignes, l’âge ne peut rien sur eux, et la mort n’en détruit pas l’harmonie. On peut citer comme exemple cette Faustina qui fut retrouvée, cent ans après sa mort, aussi belle que de son vivant, dans les profondeurs ténébreuses de Santa Croce.

Mais, en même temps, ce palais était sombre, sale, triste, lugubre, incommode. On entendait dans les passages les bruissements d’ailes des chauves-souris; les hiboux, au plumage cotonneux, hantaient les charpentes du toit. Les étages supérieurs étaient occupés par des gens qui travaillaient; ou plutôt ils faisaient semblant de travailler, mais, en réalité, ils vivaient des largesses des Autrichiens.

Les chambres d’en bas étaient occupées par la padrona et ses huit enfants.

La padrona était une brave femme, solidement bâtie, avec de noirs sourcils; c’était la meilleure créature du monde; ses enfants se vautraient au soleil, jouaient à la boccetta, ou se battaient à propos des marrons qui grillaient sur le poële, ou faisaient ce que bon leur semblait, tout le long du jour, au milieu de querelles et de batailles sans fin.

La padrona était très-pauvre; elle lavait et battait elle-même son linge à la rivière, cuisait, balayait, cuisinait; tout cela sans aide. Elle ajoutait quelque chose à ses maigres ressources en rembourrant des matelas avec de la laine et de l’herbe; elle excellait dans ce genre d’industrie. C’est bien souvent grâce à la padrona que Mariuccia pouvait donner à manger à ses petits illustrissimi. Nous étions quatre illustrissimi, mes trois frères et moi. Mes frères étaient de beaux enfants qu’on aurait crus sortis d’une toile du Titien ou de Giorgione: gais, bons enfants, turbulents, entreprenants, très-populaires dans tout le voisinage, s’inquiétant peu des accrocs de leurs blouses, enchantés de s’asseoir à la table de la paclrona et de manger pour tout potage une polenta avec la femme d’en bas et ses huit enfants malpropres.

Mes pauvres frères! ils étaient si gais, si hardis, si heureux d’un rien, si pleins de bienveillance pour tout le monde; et ils moururent si jeunes, car ils étaient encore enfants. L’un mourut de la fièvre à Vérone même; un autre, d’un coup de couteau dans une rixe en pleine rue, à Rome; le dernier, dans une bourrasque près de Cagliari; la felouque qui le portait fut engloutie en vue de la côte.

Mais à l’époque dont je parle, tandis qu’ils étaient encore autour de moi, ils étaient à la fois le tourment et l’orgueil de Mariuccia, les délices de la padrona, l’admiration de la ville, pour l’adresse et l’habileté avec laquelle, eux, bambini inglesi, de simples gamins anglais, lançaient aux gens des brocards ou des sarcasmes en pur dialecte et à la manière de Vérone.

Ils aimaient à taquiner les femmes du marché, à grimper dans les chariots traînés par des buffles, à lancer le ballon, à pêcher avec les pêcheurs, à danser la tarentelle dans les cabarets, à jouer aux dominos avec Pepe, Zoto, et Gian et toute la couvée de la padrona.

De nous quatre, moi seule avais le sentiment de notre dégradation.

Avec les gamins des rues, mes frères étaient encore les jeunes signori; leurs habits râpés ne diminuaient en rien leur distinction, du moment qu’ils excellaient à la toupie, à la morra.

Pour moi, ce n’était pas la même chose, dans la société des petites aristocrates que je rencontrais aux leçons de danse.

Pour elles, j’étais une détestable étrangère, avec des souliers troués et une robe déchirée, et j’avais par-dessus le marché l’insupportable insolence de ne pas être aussi laide que j’étais pauvre et de danser beaucoup mieux qu’elles. Les éloges que le maître me prodiguait ne contribuaient pas peu à accroître mon impopularité.

Cher vieux Fortunato! Il m’enseignait la danse pour le seul plaisir de me l’enseigner. Après m’avoir souvent rencontrée dans la rue, il finit par persuadera Mariuccia que c’était un meurtre de ne pas enseigner à une jeune fille les secrets et les artifices de Terpsichore. Il m’instruisait par amour pour l’art et un peu aussi par affection pour moi.

Seulement, ses éloges me mettaient tout le monde à dos.

Ces petites Lombardes n’osaient rien dire, parce que Fortunato n’avait pas son pareil pour cingler de bons coups d’archet sur les mains ou sur les pieds quand on montrait de l’obstination et de la maladresse; mais elles me regardaient de travers; elles se groupaient dans un coin, formant contre moi une ligue offensive et défensive; et, tout en grignotant leurs bonbons de chocolat, elles marmottaient toutes sortes de choses désobligeantes sur moi et sur les miens.

Malheureusement, tout le mal qu’on pouvait dire de nous était trop vrai pour n’être pas blessant. Nous étions tous beaux; de tout temps, dit-on, la race d’où nous sortions avait eu quelque chose de fatal dans la physionomie.

Tous nos avantages se bornaient à cela.

C’était une vieille, vieille histoire; je me faisais souvent raconter par Mariuccia tout ce qu’elle en savait, quand elle était assise, le soir, dans le grand escalier, occupée à écosser des haricots, au pied d’une statue mutilée, qui, disait-on, était l’œuvre de Donatello.

Je la vois d’ici; elle avait sur les genoux un grand bassin de cuivre; son jupon était d’un rouge foncé, et son fichu était jaune. Elle portait toujours le même costume; une grosse épingle d’argent traversait ses cheveux blancs. Elle avait la noble et franche physionomie de ses compatriotes et de bons yeux mobiles et doux. Sa peau, sans cessé exposée aux intempéries des saisons, avait pris le ton brun de la châtaigne, malgré le large chapeau qui aurait dû la protéger contre la lumière qui arrivait à travers la vigne et les barreaux de la fenêtre.

Le bassin de cuivre brillait comme de l’or; bien au-dessus de nos têtes s’étalait une fresque qui représentait les travaux d’Hercule; d’en bas montaient des odeurs d’ail et de friture, de coriandre et d’étable. Les haricots, à mesure qu’elle les écossait, faisaient crac, crac, crac, avec la régularité d’un balancier de pendule.

Le chapeau de paille grossière s’agitait de lui-même avec un mouvement doux et triste pendant qu’elle me disait:

«Si je me souviens de votre mère? Vous me faites souvent la même question, Nella; sûrement, je m’en souviens. J’étais près d’elle à la naissance de chacun de vous. J’étais déjà une vieille femme. Elle était belle; oui! autrement, votre père ne l’aurait pas même regardée. C’est plutôt à lui que vous ressemblez. Oh! vous êtes belle; il n’y a pas à dire le contraire; vous le savez bien, quoique vous soyez toute petite. Tout le monde vous gâte; on vous tournera la tête à force de compliments. Vous finirez comme cette malheureuse Speronella, de Padoue, dont on chante encore la complainte dans toute la Romagne. C’est d’un fâcheux présage pour vous que de porter ce nom; je l’ai toujours dit; mais votre pauvre mère y tenait absolument; ç’avait été le nom de sa mère, à elle, à ce qu’elle disait. Il est inutile de me tourmenter pour m’en faire dire plus long; je vous ai dit cent fois tout ce que je sais là-dessus, et il n’y a pas grand’chose de bon dans tout cela. Lorsque je suis venue chez votre mère, il n’y avait pas longtemps qu’elle était mariée; elle était heureuse alors; elles le sont toujours au moins pour une semaine! Il y a eu des embarras! J’ai vu cela tout de suite; mais ils n’étaient pas encore très-pressants. Votre père l’avait rencontrée à Florence: c’était une cantatrice; lui, c’était un grand seigneur, dans son pays, à ce que l’on disait; les unions de ce genre sont toujours des méprises. Il avait le double de son âge; mais il était si beau, milordo Maurice! Il n’est plus que l’ombre de ce qu’il était; mais, tel qu’il est, vous pouvez encore juger...

–Et je lui ressemble!» m’écriai-je, assise au pied de la statue mutilée et versant dans le bassin des haricots que j’avais écossés.

Mariuccia fit un signe de tête.

«Oui, oui, vous lui ressemblez, dit-elle d’un ton grave, et en plus d’un point encore. Quand vous serez plus âgée, gardez-vous de gaspiller votre vie, comme il a fait la sienne. C’est un noble dans son pays, et je suis obligée de mendier pour ses enfants auprès de la femme d’en bas.»

Mon père n’était pas un noble, quoique Mariuccia, dans son ignorance, lui donnât ce titre: c’était le quatrième fils d’un marquis du Nord. Dieu lui soit en aide! mais, à cette époque, je n’en savais même pas si long sur son compte.

J’aimais mon père sans trop savoir pourquoi; je le voyais environ dix fois par an, et chaque fois, en moyenne, il m’adressait bien six paroles indifférentes; mais il était si beau, son humeur était si heureuse et si enjouée, il était si indifférent pour toutes choses et pour tout ce qui pouvait lui arriver, que je le considérais comme l’idéal de la perfection humaine.

Je l’adorais, à distance, bien entendu; chaque fois que je l’apercevais, c’était juste au moment où j’étais en train de manger des figues dans l’escalier ou de casser des noix dans la cour; quoi qu’il en soit, je l’adorais. Et voyez l’inconséquence et l’ingratitude de l’âme humaine; un reproche ou une rebuffade de lui, en me montrant qu’il daignait s’apercevoir que j’existais, me faisait beaucoup plus d’effet que l’infatigable bonté de Mariuccia.

Elle, la bonne âme, était parfois bien irritée contre lui et ne pouvait s’empêcher de me laisser voir qu’elle était en colère. Mariuccia n’avait pas une très-haute idée du devoir filial, vu que ses parents, un savetier ambulant et sa maîtresse, s’étaient débarrassés d’elle en la laissant tout simplement aux Innocents.

Elle croyait donc sincèrement n’enfreindre aucune règle de morale en lançant en ma présence, sur le vieil escalier, des invectives contre les procédés de mon père. Elle croyait accomplir un devoir en cherchant à me détourner du culte d’un faux dieu; c’était, d’ailleurs, un dieu qui ne pourvoyait à rien, ou presque à rien; il la laissait se creuser la tête pour trouver moyen de nourrir trois garçons affamés et transformer la garde-robe fanée de ma mère en vêtements à ma taille.

«Il a brisé le cœur de votre mère,» disait-elle quelquefois.

Et moi, cela me faisait quelque chose, et en même temps j’éprouvais un mouvement d’incrédulité. Ma mère n’était pour moi qu’un vain nom; je n’avais même pas son portrait.

«Qu’a-t-il donc fait?» demandais-je.

Mariuccia répondait avec colère:

«Demandez-moi plutôt ce qu’il n’a pas fait? Il faisait ce qu’il fait maintenant. Il s’en allait s’amuser, perdait au jeu le peu d’argent qu’il avait, et nous laissait mourir de faim pendant des semaines et des mois dans quelque trou. Pendant ce temps-là, il menait joyeuse vie dans les villes d’eaux et de jeu; il dépensait le peu d’or qu’il gagnait avec des créatures aussi mauvaises et aussi inutiles qu’il l’était lui-même. Oh! cela ne vous servira à rien de faire cette moue, signorina, et de devenir rouge comme du feu. C’est la vérité; vous l’apprendrez un jour à vos dépens. Pourquoi me faites-vous des questions sur votre mère, si vous ne croyez pas ce que je vous dis? Cela vous chagrine beaucoup d’être pauvre; à qui la faute, sinon à votre père? Et à quoi pourrait-il être utile? Je serais bien heureuse de l’apprendre, puisque personne de sa famille ne s’informe s’il vit; on le laisse de côté, comme on passe avec mépris devant une figue écrasée ou un chien mort sur la chaussée.»

A ces sorties de Mariuccia, je ne trouvais rien à répondre, car je voyais bien qu’elle disait vrai. Je continuais à écosser les haricots dans un silence obstiné. Alors Mariuccia s’adoucissait et me disait avec tendresse:

«Carina, pourquoi vous blesser à propos de votre père? Ma petite, il s’intéresse autant à vous qu’à ce lézard que voilà. Faites votre devoir envers lui, c’est convenable, mais n’en faites pas un dieu. Si vous vous tourmentez, que ce soit pour un amour qui en vaille la peine et non pas pour celui-là.»

Là-dessus, elle disparaissait dans la crypte mystérieuse qu’elle appelait sa cuisine et faisait frire des haricots dans l’huile ou les faisait cuire à l’étuvée en compagnie d’un chou. C’était là notre menu ordinaire.

On voyait bien chez nous de bons petits oiseaux bien délicats et des petits pots de crème au chocolat, préparés par Florio, qui était une manière de génie universel, mais seulement quand mon père y était; toutes ces friandises étaient pour lui; nous n’y goûtions jamais.

Envier à mon père ses cailles, ses grives et ses muges, j’aurais regardé cela comme une sorte d’impiété. Toutes les fois que Florio était chez nous, ce qui était rare, j’avais le plaisir d’entendre dire du bien de mon père.

Florio, en véritable Italien, s’était attaché à nous; une fois attaché, rien ne put le séparer de nous, pas même les ennuis et les déboires de la pauvreté. Un jour, sur l’escalier, j’entendis la padrona lui demander comment il pouvait perdre ainsi ses plus belles années dans un service aussi peu lucratif où il n’avait, pour le moment du moins, que des privations pour tout salaire. Florio haussa les épaules: c’était la pantomime la plus expressive du monde.

«Eh! que voulez-vous? lui répondit-il, je les aime, voilà tout.»

Florio partageait mon enthousiasme à propos de mon père, quoiqu’il prît parfois un air assez grave quand nous parlions de lui. Si je cherchais à lui faire dire où et comment mon père passait tout le temps qu’il vivait loin de nous, au lieu de me répondre, il tournait la chose en plaisanterie et se contentait de me montrer en riant ses dents blanches.

«Non, non, non! criait-il. Quand le moment sera venu, la donzella saura comment vivent les hommes; elle n’y comprendrait rien pour le moment. Non, non, non!»

Une fois, je l’entendis qui disait à Mariuccia:

«Nous ne sommes plus aussi heureux qu’autrefois. Quand il a la veine et qu’il gagne un peu d’or, nous vivons comme des coqs en pâte. Mais on se défie de lui. Ainsi, à Nice, on lui a insinué de ne plus reparaître au Cercle Masséna. Franchement, se faire exclure même du Cercle Masséna!»

A cette époque, Florio pouvait avoir quarante ans; c’était un petit homme grassouillet, rond comme une boule; ses yeux riaient; son sourire était plein de franchise et de tendresse, un vrai sourire italien. C’était une charmante créature. Il savait tout faire: il pouvait mettre un tablier blanc et cuisiner dans la perfection, parler plusieurs langues avec plus ou moins de correction, dessiner des charges inimitables; il ne dédaignait pas de cirer un parquet et de frotter avec des brosses aux pieds, en guise de patins; il faisait même de la dentelle; il savait mettre des cordes à un luth et chanter d’une jolie voix de ténor; une fois au marché, le panier au bras, il savait marchander le beurre et le fromage de façon à effrayer la plus terrible mégère qui ait jamais siégé sous un parapluie rouge ou vert au milieu d’une place inondée de soleil.

Quant à ses principes, je doute qu’il connût même de nom l’existence de ces sortes de choses. Il mentait avec la plus souriante sérénité et savait voler, du moins pour nous rendre service, avec la plus exquise dextérité.

En d’autres occasions, il avait la franchise ingénue d’un petit enfant, et il était si facile à émouvoir qu’il donnait des deux mains sans aucune arrière-pensée égoïste. Tel qu’il était, Florio nous aimait de toute son âme. Eh bien! Florio lui-même blâmait mon père. Quelle perplexité pour moi! Quel mal pouvait-il donc faire?

J’y songeais la nuit, dans mon petit lit à roulettes, et j’y songeais encore en me réveillant dans la grande chambre où étaient représentées à fresque les amours d’Orphée et d’Eurydice. Je ne pouvais me figurer en aucune façon qu’on pût le blâmer de jouer. Tout le monde ne joue-t-il pas en effet?

Les enfants de la padrona dans la cour d’en bas, les gens dans les rues et dans les loteries publiques, les hommes dans les cafés et les cabarets, les gamins sur les places publiques, les vieux mendiants sur les degrés des églises?

On joue aux cartes, aux dés; on joue avec des balles, avec des noix, ou même avec des petits fromages; on joue aux dominos sur les dalles; on joue au tarot; on joue tout simplement avec les doigts, quand on n’a pas d’autres instruments, comme les gens qui jouent à la morra. Un passe-temps si universel et dont on se cache si peu ne pouvait être l’occasion d’un blâme.

J’en vins à croire que mon père était victime de la plus criante injustice de la part de son monde et de ses parents. On l’appelait Milordo; notre nom de famille était Tempesta, du moins à ce que j’entendais dire par les Italiens. Voilà tout ce que je savais.

Dans la confusion de mes idées, je me figurais qu’il avait quelque chose de commun avec ce grand Tempesta qui, d’un bout à l’autre de l’Italie a laissé sa marque sur tant de toiles et de fresques, qui se réfugia dans l’Isola Bella avec son fatal amour et le remords de son crime, et y vécut entre le ciel et l’eau.

Les anachronismes et les improbabilités ne me troublaient pas le moins du monde, et ma légende me plaisait.

Un hiver, il séjourna à Vérone plus longtemps que d’habitude.

Il ne se portait pas très-bien, à ce que nous dit Florio, et puis il avait trouvé là quelques Autrichiens dont la société l’amusait. Il sortait le soir et ne rentrait qu’au petit jour; il demeurait ensuite au lit toute la journée.

Un soir, j’étais sur l’escalier, au moment où il descendait.

L’escalier était très-obscur.

Je revenais de ma leçon de danse; il faisait froid; j’étais enveloppée dans un petit manteau à capuchon, en velours écarlate, que Mariuccia m’avait taillé dans un des costumes de ma mère; mes joues étaient brûlantes, parce que j’avais couru; je tenais à la main une couronne de laurier en papier d’argent. C’était le prix de danse que, pour la quatrième fois, Fortunato venait de me décerner en grande pompe.

En voyant descendre mon père, je m’arrêtai; mon cœur battit violemment, et je me dis:

«S’il pouvait seulement regarder ma couronne de laurier?»

Ce fut comme un miracle; il s’arrêta aussi.

«Est-ce vous, Nella? Attendez donc que je vous regarde un peu.»

Il m’attira sous la lanterne et se mit à me regarder avec la plus profonde attention.

Je tremblais de la tête aux pieds, et cependant j’étais une enfant hardie; mais j’avais peur de lui, parce que je l’aimais, parce qu’il était pour moi un mystère impénétrable.

Après m’avoir regardée longtemps:

«Ciel! s’écria-t-il, comme vous ressemblez à votre mère! et cependant vous ressemblez aussi à la famille. Quel âge avez-vous?

–Bientôt dix ans.

–Oui, oui, dit-il négligemment. Vous avez beaucoup grandi ces temps derniers. Vous serez une belle femme, Nella. Vous le dit-on quelquefois?

–Souvent,» murmurai-je.

Mes jambes tremblaient; mes joues étaient rouges et brûlantes; mon cœur battait comme celui d’un oiseau effarouché; il m’avait adressé un éloge!

Il fit entendre un petit rire nonchalant.

«Déjà? Très-bien! Bonne nuit, ma petite!»

Il glissa une petite pièce de monnaie dans les plis de mon vêtement; et, pour la première fois depuis que je le connaissais, il m’embrassa, pas bien fort; mais enfin il m’embrassa.

Dès qu’il fut descendu, je m’assis dans la poussière du grand escalier, et je me mis à verser des larmes de joie, d’une joie passionnée.

Mais quand Mariuccia me découvrit, elle me trouva sanglotant amèrement, avec mon laurier jeté négligemment sur la pierre.

IV
AVEC LES GENS DU PEUPLE.

Table des matières

La petite pièce d’or que mon père m’avait donnée, je la perçai et je la suspendis à mon cou; c’était pour moi un trésor.

Aucune tentation, si grande qu’elle fût, qu’elle se présentât sous la forme de confetti de Naples ou de dolci de Florence, ne put jamais me décider à la tirer de sa cachette.

Le lendemain, Florio introduisit Mariuccia dans la chambre de mon père, qui lui remit une petite somme d’argent, avec prière de s’en servir pour me faire donner la meilleure éducation possible.

Mariuccia m’avait appris à lire, Fortunato m’avait appris à danser, Florio m’avait appris à chanter des refrains avec accompagnement de mandoline.

Voilà tout ce que je savais; c’est-à-dire que, pour mon âge, j’étais d’une monstrueuse ignorance.

J’avais cependant glané par-ci par-là quelques bribes de connaissances dans des volumes dépareillés de Vasari et d’Ammirato, de Villani et de Muratori abandonnés dans un coin par un des locataires précédents.

Quand Mariuccia reçut l’argent, elle se mit à grommeler:

«C’est l’argent des Tedeschi.»

Et sa figure prit une expression de répugnance et d’horreur.

Florio montra ses dents blanches.

«Qu’est-ce que cela vous fait? répondit-il; votre affaire à vous, c’est de le dépenser; voilà tout.»

Florio, en théorie, détestait les Autrichiens autant qu’elle; mais, en pratique, il pensait que le meilleur usage à faire d’un Tedesco, c’est de le dépouiller.

«Ce sont des étrangers, des êtres détestables, nos tyrans et nos oppresseurs, et nous les mettrons à la porte un de ces jours; voilà ce qu’il disait souvent: mais tant qu’ils sont ici, ce que nous avons de mieux à faire, c’est d’en tirer tout le parti possible. Voilà du vrai patriotisme.»

C’était, en tout cas, de la vraie philosophie, qui n’était pas sans avantages pour le philosophe.

Quant à moi, je ne comprenais pas bien comment l’argent de mon père pouvait être de l’argent autrichien.

«N’importe, dit Mariuccia à Florio, qui plumait une perdrix piémontaise aussi dodue que lui-même, n’importe, j’ai profité de l’occasion pour demander au signor ce qu’il comptait faire pour les garçons. «Les garçons! m’at-il répondu en riant; ma foi, les garçons feront comme ils pourront. Quand ils seront grands, vos amis les Tedeschi les fourreront dans quelque régiment, je suppose, et il n’y a pas besoin d’une grande instruction pour cela.» Voilà ce qu’il m’a dit. Voyons, Florio, a-t-on idée d’une réponse pareille. Comme si les chers enfants pouvaient jamais consentir à porter les armes contre l’Italie! Mais je n’en ai rien tiré de plus; il m’a mise à la porte avec ses manières douces et polies, contre lesquelles il n’y a pas moyen de se fâcher. N’est-ce pas horrible? continua-t-elle en soulevant le couvercle d’une casserole qui bouillait sur le fourneau. Les nobles enfants! Je suis sûre qu’on les couperait en morceaux avant de les décider à porter l’uniforme blanc et à asservir l’Italie qui a été leur mère nourricière.»

Florio sourit. Sa perdrix était plumée; il répondit avant de la trousser:

«Bien sûr! bien sûr! Naturellement, personne de nous ne s’y déciderait. Néanmoins, dans les cafés, la bière de Vienne est bonne et légère, à ce qu’on dit, surtout quand elle ne coûte rien, et j’ai vu des Italiens le nez enseveli dans des pots de bière.»

Mariuccia souhaita charitablement que tout Italien qui boirait cet horrible breuvage tombât à l’instant suffoqué.

«C’est se montrer plus vil et plus traître que Judas que de boire cette mixture étrangère quand Dieu vous a donné par faveur spéciale le jus de la vigne.»

Voilà pourquoi et comment je fus mise à même d’apprendre ce qu’on pouvait m’enseigner à Vérone, pendant que mes frères s’élevaient en toute ignorance et en toute liberté, comme des poulains sauvages.

Mariuccia mit sous clef la somme qu’elle avait reçue de mon père et en tira tout ce qu’il était humainement possible d’en tirer.

La somme fut donc, jusqu’au dernier sou, dépensée loyalement, parce que Mariuccia était une honnête femme, et habilement, parce que c’était une Florentine.

Si je n’ai pas profité de cette dépense autant que je l’aurais dû, c’est ma faute et non celle de Mariuccia.

J’étais impatiente de toute contrainte, jusqu’à l’impertinence; j’aimais trop à me chauffer au soleil et à jouir du farniente; j’étais décidément ce qu’on appelle une méchante pièce: je n’en faisais jamais qu’à ma tête.

Les péchés que j’entassais par omission ou par commission étaient si nombreux et si variés, que la veille de l’Epiphanie j’écoutais avec angoisse la clochette qui résonnait dans les rues; je redoutais horriblement le sac de cendres et la longue canne dont la Befana, à la face noircie, se sert pour punir les entêtés.

Mariuccia, dans sa sagesse, décida que mon éducation ne serait pas faite par des femmes ni dans des écoles.

Il y avait à Vérone quantité de vieux professeurs, do vieux savants qui étaient dans une affreuse misère; ils étaient remplis d’érudition et ne trouvaient pas au-dessous de leur dignité de recevoir quelque chose en échange de leurs leçons.

Elle alla les trouver et me mit à même d’acquérir une instruction bien supérieure à celle que reçoivent les femmes dans les couvents.

Malheureusement, il n’y en eut qu’un parmi eux auquel je consentis à accorder quelque attention et à montrer quelque obéissance: c’était mon maître de chant.

J’adorais la musique; je crois d’ailleurs qu’il est impossible de ne pas l’adorer quand on a été élevé en Italie.

Tout semble chanter en Italie.

Toutes ces mélodies populaires qui n’ont jamais été notées sont quelque chose d’exquis.

Souvent, dans les rues ou dans quelque mansarde, vous entendez les sons d’une voix divine; vous cherchez le musicien dans les petites cours malpropres, dans des escaliers qui ressemblent à des coupe-gorge, dans des chambres sombres, tristes, sans air, et vous finissez par découvrir que c’est tout bonnement Pasqua la blanchisseuse qui chante auprès de son cuveau, ou Gillo le portefaix qui s’amuse à chanter en montant du bois.

J’avais la voix de ma mère, du moins à ce que disait Mariuccia.

Il paraît qu’elle donnait les plus belles espérances comme cantatrice, lorsque mon père, éperdûment épris d’elle, pour le moment, l’arracha au théâtre, l’année qui suivit ses débuts, au moment où elle se faisait entendre pour la première fois à la Pergola.

Ce que ma voix était pour les autres, je n’en sais rien; tout ce que je sais, c’est que, toute ma vie, le chant a été pour moi chose aussi naturelle que pour la grive et le bouvreuil.

Les Véronais m’appelaient l’Uccello (l’oiseau).

Dans un pays où il y a tant d’oiseaux et si bien doués, ce surnom seul était un honneur et une distinction.

Que de fois, à Vérone, quand je sortais seule, je m’étais trouvée entourée d’une troupe d’amateurs de chant qui se mettaient à me suivre, parce que je m’étais mise à chanter, sans y songer.

Pour les satisfaire, je finissais par sauter sur un parapet ou sur une saillie de pierre, et je répétais mes stornelli à un cercle enthousiaste de forgerons, de palefreniers, de portefaix et de mendiants.

Mariuccia ne savait rien de tout cela.

Ils m’escortaient jusqu’à la maison, chantant les refrains en chœur, me traitant avec ce mélange de familiarité charmante et de respect parfait dont seules les nations de race latine ont le secret.

Ils ne me disaient pas un mot qui pût blesser les oreilles d’une jeune princesse; mais ils agitaient leurs chapeaux et me faisaient offrir par quelque vieux boucher ou quelque jeune valet d’écurie un bouquet de roses de la Chine, une branche de lis ou de verveine, avec la grâce la plus parfaite et les plus charmants sourires du monde.

Ah! cher peuple, cher peuple! quand je songe à toi, je me repens d’avoir dit que je détestais ta vilaine ville, car, en vérité, je t’aimais et tu m’aimais aussi.

Mon maître de musique était un vieillard nommé Ambrogio Rufi, qui était dans la dernière misère; il habitait une petite mansarde dans une maison qui menaçait ruine.

Il était négligé, râpé et laid au delà de toute expression.

Le monde n’avait jamais entendu parler de lui, et il gagnait juste de quoi vivre, comme premier violon au théâtre.

Dans sa jeunesse, il avait créé des choses que le monde n’entendra jamais; en revanche, il était devenu l’interprète des créations des autres. C’était un maître inexorable, mais admirable en même temps. Sous sa sévérité, il y avait un enthousiasme et même une tendresse qui faisaient qu’on la supportait facilement.

On savait que, s’il était dur, c’était par respect pour l’art. Il était lui-même un grand maître, oui, quoiqu’il ne se fût jamais fait un nom et qu’il gagnât à peine de quoi vivre.

J’ai vu des fortunes princières et les hommages d’une société dédaigneuse prodigués à des gens qui n’étaient pas dignes de dénouer les cordons des souliers de mon vieux maître.

Ambrogio avait très-peu d’élèves.

La plupart étaient de jeunes enfants de chœur qui promettaient; il les avait choisis pour élèves en les entendant chanter à quelque office de San Zanone et les instruisait par amour de son art, comme Fortunato m’avait appris la danse.

Il était très-sévère, mais sa méthode était excellente, et il tirait de ses élèves tout ce qu’il était possible d’en tirer.

Je crois que ce que Mariuccia lui payait pour moi était tout ce qu’il recevait de ses élèves.

Les autres étaient si pauvres! tous, enfants de chaudronniers, de tonneliers, de vignerons et de décorateurs de poteries. Nous nous tenions en demi-cercle autour de lui, et, pendant des heures entières, il nous forçait à chanter la gamme sans nous permettre de passer à aucun autre exercice jusqu’à ce que nos gammes fussent irréprochables.

Dans sa mansarde, on étouffait en été, l’on gelait en hiver. Cette mansarde n’avait rien de poétique ni de pittoresque. Notre maître était vieux, laid, et nous jetait des regards terribles à travers ses lunettes, toutes les fois que nous osions lui infliger la torture d’une fausse note.

Malgré tout cela, nous avions foi en lui; jamais nous ne nous révoltions contre ses exigences, ou du moins cela arrivait bien rarement.

Il avait deux élèves favoris, moi et Raffaele Battista.

Raffaele était le fils d’un chaudronnier de Vérone, qui habitait, tout près de la cathédrale, un vieux bâtiment voûté, rempli de chaudrons de toutes les formes et de toutes les grandeurs, qui luisaient d’un éclat rougeâtre au soleil. Cette pièce servait tout à la fois de boutique et d’habitation; tous les jours, elle retentissait de coups de marteau et de la sonnerie des cloches.

Au milieu de ce vacarme, Raffaele était né avec l’instinct le plus parfait et le plus délicat de la mélodie; cet instinct ne s’était point altéré au vacarme des marteaux et des cloches; il découvrait une fausse note avec autant de sûreté que le maître, et il en souffrait autant que lui.

Ce n’était pas comme chanteur, mais comme violoniste, que le petit Battista était le plus extraordinaire.

Sa voix avait de la franchise et de la pureté, mais elle manquait d’étendue.

Ce fut son talent de violoniste qui lui gagna le cœur du vieil Ambrogio. Il composait des choses charmantes; mais, tout en me les jouant, il me suppliait de ne pas les dévoiler à notre maître.

C’était celui que j’aimais le plus de tous les enfants de Vérone, d’abord à cause de sa tendresse pour sa mère; elle était aveuglé, et il veillait sur elle avec une patience inépuisable; de plus, il me rendait un véritable culte: il ne se présentait jamais devant la donzella, comme il m’appelait, sans un bouquet de roses ou de violettes, ou une branche de citronnier qu’il avait volée dans les haies ou demandée à quelque voisin.

J’étais très-fière à ma façon; Mariuccia me le reprochait bien souvent mais jamais ma fierté ne m’aurait fait rougir de l’amitié de Raffaele Battista, sous prétexte que son père était chaudronnier et que lui-même courait les rues sans souliers. J’avais vécu trop longtemps parmi le peuple, et j’avais moi-même des instincts trop bohémiens pour cela.

J’aimais à marcher à côté de lui, ma main dans sa main, après la leçon d’Ambrogio, à l’heure où les élèves de Fortunato sortaient de son cours, que j’avais cessé de suivre.

Ces jeunes personnes respectables, nos ennemies naturelles, toutes fières de leur empois et de leurs rubans, de leurs colliers de corail et de leurs bas de soie, me lançaient des regards pleins de dignité et se rapprochaient les unes des autres comme pour se mieux défendre contre moi. Moi, je leur riais au nez, et je n’en serrais que plus fort la main d’Ino.

Mariuccia ne voyait pas d’un mauvais œil ma liaison avec Raffaele. En sa qualité de Florentine, elle avait des sentiments démocratiques, et puis la mère de Raffaele était une de ses bonnes amies.

«C’est un brave garçon!» disait-elle souvent.

Quand elle avait par hasard un peu de loisir, elle traversait la place pour aller boire, dans la boutique du chaudronnier, une tasse de café noir, avec la femme aveugle. Du reste, elle ne perdait pas une minute; elle filait sa quenouille tout en bavardant.

Pendant ce temps-là, Raffaele et moi, nous jouions aux dominos sur le fond d’un chaudron renversé, ou bien il allait chercher son violon; la clarté de la lune se répandait à flots sur le sol et donnait une teinte d’argent aux marbres des. édifices. Mariuccia battait la mesure avec son fuseau et la femme aveugle avec sa tête.

J’étais en grande faveur auprès des jeunes artistes qui vivaient dans les greniers et les mansardes de la ville et qui gagnaient leur vie à faire soit des copies, soit des contrefaçons des anciens maîtres.

Que de fois, je leur ai servi de modèle! Je n’aimais rien tant que d’être juchée sur une table, dans un de leurs greniers qui ressemblaient à des granges, parée de plumes de paon, de vieilles dentelles, d’antiques brocarts.

Je crois que les marchands de tableaux et les amateurs de la ville finissaient par être fatigués de retrouver toujours mes yeux noirs et mes cheveux blonds, dont ces artistes abusaient dans leurs tableaux d’enfants et dans leurs allégories.

Ces jeunes peintres ne s’accordaient pas toujours très-bien ensemble; mais ils étaient tous très-bons pour moi.

Ils habitaient tous à des hauteurs prodigieuses; leurs greniers étaient de vrais greniers, où l’on voyait tout à son aise l’enchevêtrement des poutres, que rien ne dissimulait.

En revanche, ils jouissaient d’une merveilleuse lumière, de vues magnifiques et d’horizons sans limites; au sud, c’était la plaine, et au nord la montagne.

Ils me gàtaient de toutes les façons, dansaient avec moi dans les bals en plein vent, me menaient voir les marionnettes, dont les mouvements raides me faisaient rire aux larmes; ils me chantaient toutes sortes de folles chansonnettes qui débordaient de bonne humeur et de gaîté.

Quand je leur servais de modèle, il leur arrivait, par la chaleur de l’après-midi, de descendre en courant leurs six étages pour me rapporter une tasse de café ou des petits gâteaux bien croquants.

Ces prodigalités, j’en ai bien peur, étaient une véritable ruine pour des gens qui vivaient à raison de trois sous par jour, un pour la nourriture, un pour le théâtre, et l’autre pour le club où ils allaient fumer le soir.

Comme c’étaient tous d’honnêtes garçons, et que les Italiens ont le bon esprit de ne pas voir de mal où il n’y en a pas, Mariuccia ne voyait aucun inconvénient à me laisser fréquenter les ateliers.

Nous nous amusions, et Mariuccia trouvait que la-jeunesse a besoin d’amusements.

D’ailleurs, elle répétait souvent:

«La signorina est fière; voyez comme elle sait se faire respecter!»

Peut-être cependant qu’une personne mieux au fait des convenances y eût regardé à deux fois avant de laisser une petite illustrissima de dix ans grimper dans les greniers pour chanter des chansons dans un fouillis de peintures et de pots, de bidons et de vieille friperie, au centre d’un cercle de bohémiens barbus.

Elle aurait frémi de me voir redescendre l’escalier en compagnie d’une paysanne solidement bâtie, portant anneaux d’or aux oreilles et jupon écarlate, avec une tête à grands traits comme la Judith de Donatello, et dont la profession avouée était tout uniment la profession de modèle.

Il est vrai de dire que pas une des chansons ne contenait un seul mot qui pût blesser mes oreilles.

Le modèle était quelque bonne paysanne bien honnête et bien douce qui avait des enfants et qui faisait de son mieux pour gagner honnêtement de quoi les nourrir.

Ma vieille Mariuccia était elle-même trop bonne et trop simple pour songer à mal.

Même quelquefois, le soir, quand elle se déshabillait, avant de se jeter sur son petit lit de paille, je l’entendais qui marmottait:

«Après tout, ce qu’elle a de mieux à faire, c’est d’aimer les gens du peuple; et ce serait bien heureux pour elle, quand le moment sera venu, d’épouser un homme du peuple, car il ne faut pas seulement songer à une dot, et la famille ne donne pas signe de vie.»

Ces paroles me faisaient sourire de mépris sous mon méchant drap de grosse toile.

«Jamais! jamais!» disais-je en moi-même.

A la fin de chacun de ses soliloques, Mariuccia s’agenouillait devant une image de la Madone des Douleurs et la priait de veiller sur mon avenir. Moi, silencieuse sous mon drap, je pensais comme une petite impie:

«A quoi sert d’être belle, si l’on ne peut se tirer d’affaire toute seule, sans invoquer la Madone?... »

Selon moi, la Madone était faite pour tout ce qui était vieux, laid, pauvre, sans espoir et sans amis; mais moi!

Il y avait un petit débris de miroir suspendu dans un coin de ma chambre. J’ai le regret de dire que j’ai fait mes dévotions devant ce miroir bien plus souvent que devant la Madone.

Certes, j’aimais le peuple, car il n’y a rien au monde de plus aimable, de plus gracieux, de plus courtois que le peuple d’Italie; mais jamais, même dans mes meilleurs moments, je n’ai songé, comme Mariuccia, à me chercher un mari et à vivre dans les rangs du peuple.

C’était, après tout, un heureux temps, quoique la pauvreté se fît sentir parfois bien durement. Mes frères et moi, nous lisions, le soir, Vasari, ou le vieux Pulci, ou les Chroniques de Compagni, ou Ferretto, ou les meilleures histoires de Croce, cet Homère des enfants; mais c’était à la lueur d’une pauvre misérable petite lampe; l’hiver, nous n’avions pas toujours assez de charbon pour entretenir nos chaufferettes l’été, nous avions bien souvent, pour toute nourriture, un petit pain et un bouillon d’herbes, quelques figues mûres du vieux figuier d’en bas, ou une tranche do la polenta de la padrona.

V
LES PLUMES DE PAON.

Table des matières

Nous n’étions jamais si heureux que quand nous étions seuls avec Mariuccia. Nous étions des enfants forts et bien portants; le soleil nous enveloppait de sa brillante lumière, et l’avenir était pour nous plein de promesses. Mais c’était toute autre chose quand mon père venait en compagnie de Florio.

Sans nous rendre compte pourquoi, nous nous sentions gênés et mal à l’aise quand ils étaient là.

Les exclamations et les réflexions de Florio nous faisaient sentir notre misère, à laquelle nous n’aurions jamais songé sans lui.

«C’est terrible, disait-il un jour, en accommodant deux petites alouettes et des champignons, avec tant d’art qu’on eût pris les alouettes pour des ortolans et les champignons pour des mousserons; cela va de mal en pis, vous savez, d’année en année. Il gagne moins souvent et boit plus de brandy quand il perd. C’est toujours de la sorte que cela se passe. C’est toute une affaire de vivre, et Dieu sait quelle vie nous menons; la moitié des villes nous sont interdites. Des dettes, des dettes, et encore des dettes! Aussi, comme on vous ferme la porte au nez! Presque nulle part maintenant on n’a confiance en lui. Cela finira comme cela, un de ces jours.»

En disant: «comme cela», il imita le geste de quelqu’un qui se coupe la gorge.

Mariuccia secoua la tête.

«Finir comme cela?... finir?… répéta-t-elle. Eh! dites-moi, Florio, qu’est-ce qui attend ces enfants, dans ce cas-là? C’est bien commode de dire: «Cela finira», comme s’il n’était question que de lui seul dans toute cette affaire. Quatre enfants, et pas un liard, excepté les billets qu’il me laisse en allant et venant; cela ne va pas loin; il y a à peine de quoi engraisser une oie pour le jour de la Saint-Jean. Et je suis seule pour nourrir quatre grands enfants affamés depuis un carême jusqu’à l’autre.»

Ces propos, recueillis par bribes, nous donnaient l’idée vague qu’un grand malheur nous menaçait. Quant à moi, malgré l’enthousiasme que je ressentais pour mon père, je finis par comprendre qu’il ne venait à nous que quand il lui était absolument impossible de vivre ailleurs.

Dans l’univers entier, il nous eût été impossible de trouver, pour protéger nos têtes, un asile qui fût à meilleur marché que le vieux palais nu et sordide.

Quand mon père y venait chercher un refuge temporaire, la fidélité de ses deux serviteurs arrivait encore à l’entourer d’une espèce de cérémonial et de comfort. Comment ils s’y prenaient, je n’en sais rien, et je n’ai jamais pu le deviner.

Un homme comme mon père ne pouvait vivre sans compagnons. La noblesse et les gens bien élevés du pays ne le fréquentaient pas; mais souvent, le soir, on voyait dans notre sombre escalier les uniformes blancs des Autrichiens. Ils passaient la nuit dans sa chambre et ne sortaient qu’au point du jour. Toute la nuit, Florio allait et venait avec des bouteilles de chartreuse et d’eau-de-vie.

Je connaissais ces Autrichiens qui m’avaient fait valser cent fois au son de leur musique militaire; mais, comme je devenais grande, mon père défendit à Mariuccia de me laisser errer dans les escaliers à ses heures de réception.

Mariuccia me tenait emprisonnée auprès d’elle sous la lampe; ou bien je faisais de la dentelle, ce qui me déplaisait horriblement; ou bien je déchiffrais des partitions d’Ambrogio Rufi, ce que j’aimais beaucoup.

Voilà encore un des plaisirs auxquels je dus renoncer à cette époque.

Le printemps était charmant en Lombardie, presque aussi charmant que sous les orangers de Sorrente. Partout les crocus sortis de terre par millions donnaient aux prairies des teintes blanches et orangées. Ils étaient suivis de près par les violettes, qui formaient de grandes plaques dans l’herbe, sous les vignes.

L’érable et le mûrier déployaient leurs petites feuilles délicates, même dans la sombre Vérone; il y avait de jolies taches de couleurs à l’endroit où les asphodèles jaunes et les œillets fleurissaient sur le rebord des fenêtres et sur les balcons.

Dans la direction du nord, on apercevait les Alpes, pareilles à un nuage d’argent. Les étudiants s’y rendaient et en revenaient, ayant encore la fraîcheur du vent dans les cheveux, et dans les mains une profusion de gentianes bleues. Au printemps, même notre plate campagne de Lombardie, qui n’avait pas la beauté de la montagne ni celle de la vallée, ne manquait pas d’un certain charme, dû à la grâce des branches de vigne bourgeonnantes et des rameaux délicats des acacias.

Nous passions nos journées aux champs, mes frères, Raffaelino et moi, jouant jusqu’à en être fatigués, nous étendant sur l’herbe pour nous reposer et contemplant le ciel bleu qui était comme une mer sans bornes.

Un jour que je rentrais avec une brassée de violettes, je grimpai à l’atelier d’un de mes amis. Il aimait beaucoup les fleurs; il en introduisait dans toutes ses esquisses; j’avais coutume de partager avec lui mon butin.

C’était un grand gaillard brun, la meilleure créature du monde; il était fils de paysans et s’appelait Cecco. Les camarades l’appelaient il Squarcionino, comme qui dirait le petit Squarcione, en souvenir de cet ancien maître de Padoue qui, le premier parmi les maîtres primitifs, imagina de composer des arabesques avec des fruits et des fleurs.

Je grimpai donc l’escalier de Cecco, et j’entrai dans son atelier, qui était plus vaste qu’une grange, mais pas moitié aussi propre. Cecco n’était pas seul: il avait avec lui trois ou quatre camarades qui fumaient, riaient et bavardaient tout en travaillant. Comme son atelier recevait une belle lumière, ses camarades moins favorisés apportaient leurs chevalets chez lui, et ils travaillaient ainsi en commun.

Ils m’accueillirent avec enthousiasme, se mirent à genoux devant moi et mes violettes, et abandonnèrent le travail commencé pour faire une esquisse d’après moi.

«Restez comme vous êtes, signorina! me crièrent-ils. Non, ne changez rien; c’est parfait. Mais regardez-la donc avec la lumière dans ses cheveux ébouriffés, ce jupon de couleur gaie tout rempli de violettes, et ses joues roses et animées par le souffle du vent! Ah! Bellina, Bellina!»

J’étais si habituée à leurs compliments, que je ne les entendais même plus. Je le savais bien que j’étais belle; mais quand on me le disait, je haussais les épaules, et je n’y pensais plus, sinon pour prendre en pitié ceux qui n’étaient pas aussi bien doués que moi.

On me mit sur la plate-forme aux modèles; les quatre chevalets furent disposés aux quatre coins de l’atelier, et les quatre peintres commencèrent leurs esquisses.

Au bout de deux heures, ils mirent leurs brosses de côté.

«J’en ai fait le Génie du Printemps, dit Bernardino Scalchi, en regardant son œuvre, la tête de côté comme un rouge-gorge.

–Moi, j’en ai fait la Primavera della vita, la Gioventu dell’anno, dit Beppo Lavo, qui faisait de jolis vers et qui les chantait agréablement.

–Eh bien! moi, j’en ai fait la Renaissance de l’Italie, le type de l’aurore de la liberté, le symbole de l’avenir,» reprit Neri Castagno, qui était patriote et républicain rouge.

Ce vieux maladroit de Cecco se mit à rire, en se tournant vers eux:

«Je suis bien prosaïque auprès de vous. J’en ai fait tout simplement ce qu’elle est, une enfant.»

Comparaison faite des esquisses, il fut décidé d’une voix unanime que c’était lui qui avait le mieux réussi; son esquisse sans prétention était celle où il y avait le plus de poésie.

On me fit descendre de la plate-forme, on mit les violettes dans un vase, et on décida qu’il y aurait une fête en mon honneur. Justement, Cecco avait eu de la chance ce jour-là: il avait vendu un petit panneau à un amateur.

Il dégringola lestement les cent marches et revint triomphalement avec deux bouteilles de chiante, une casserole pleine de châtaignes fumantes, un gâteau aux amandes et un gros paquet de cigares.

Il me plaça dans un vieux fauteuil tendu de tapisseries fanées, jeta sur moi une magnifique robe de brocart, très-ancienne, que les juifs lui auraient achetée volontiers, rien que pour faire fondre l’or des fils; il me mit dans la main un sceptre de plumes de paon, et sur la tête une couronne de papier argenté dont il coiffait les modèles qui posaient pour la Madone; alors commença la petite fête.

Etions-nous heureux d’être ensemble! Quel bavardage et quels éclats de rire! Comme ce vin paraissait exquis! comme ces châtaignes fondaient sous la dent! De quel cœur nous criions: Fuori gli stranieri! (A la porte les étrangers!) Nous chantions tout ce qui nous passait par la tête, depuis les motifs de Rossini et de Bellini jusqu’au refrain de la dernière chanson des rues.

Au moment où nous étions le plus gais, le son d’une voix inconnue fit sauter brusquement Cecco du plancher où il était étendu tout de son long. Il commença par s’excuser de son mieux, alluma une lampe et souhaita la bienvenue à trois étrangers qui, ayant entrepris de faire le tour des ateliers, étaient arrivés au sien.

Moi, toujours assise sur mon trône, avec ma robe de brocart, ma couronne de Madone sur mes cheveux épars, mon plat de châtaignes sur les genoux, je cessai de chanter et je me mis à regarder.

Deux des étrangers étaient des Autrichiens; le troisième était mon père.

Toute tremblante, je me glissai à bas du fauteuil, et je me tins devant lui comme une petite coupable; les plis du brocart s’étaient enroulés à mes pieds comme autant de serpents aux mille couleurs.

Au fond, j’avais la conscience de n’avoir rien fait de mal; mais mon père était pour moi un mystère si effrayant et si attrayant, que j’étais épouvantée de me trouver brusquement en face de lui.

C’était la première fois de ma vie que je le rencontrais en dehors de notre maison.

Il me reconnut tout de suite, mais il n’en laissa rien paraître. Un des Autrichiens me regarda à la lumière de la lampe et à la lueur du soleil couchant

«Charmante figure, s’écria-t-il, bizarre, mais charmante. Un modèle naturellement avec ce clinquant et ce brocart.»

J’aurais voulu être à cent pieds sous terre, lorsque mon père fit semblant de me remarquer pour la première fois et dit d’un ton froid:

«Jolie petite mendiante.»

Je lus dans sa pensée; il était bien décidé à ne pas me reconnaître.

Mes joues se couvrirent d’une rougeur brûlante; j’oubliai à l’instant la crainte qu’il m’inspirait.

J’arrachai ma couronne de papier d’argent; je repoussai loin de moi les plis du brocart, et je laissai traîner sur les briques du plancher mon pauvre sceptre de plumes de paon.

«Si je suis une mendiante, lui dis-je hardiment, ce n’est pas ma faute ni celle de Mariuccia.»

Mes paroles me causaient une horrible sensation; il me semblait que j’étais en train de commettre un crime, et j’étais profondément humiliée.

«Nous souffrons souvent de la faim et du froid, nous tous. On n’ose pas vous le dire; mais c’est la vérité. Et si j’oublie tout cela, en riant un peu ici, où est le mal? Je n’en rougis pas.»

Son visage si froid et si impassible changea de couleur; était-ce sous l’action de la colère? était-ce sous l’action d’un sentiment plus tendre? Je ne saurais le dire. Il m’attira sur le palier et me dit:

«Quoi qu’il en soit de tout cela, vous êtes beaucoup trop jeune pour vous permettre de semblables déclamations?»

Je me précipitai dans la rue pour aller conter mes griefs à Mariuccia. Tout en courant, je sanglotais, et mes pauvres plumes de paon balayaient la boue et la poussière.

Je sentais profondément l’outrage que je venais de recevoir, et en même temps mon cœur brûlait d’une méprisante indignation. Mon père n’avait pas honte de me faire mourir de faim; mais il avait honte de me reconnaître, parce qu’il me trouvait dans un grenier, occupée à rire et à chanter, couronnée d’un diadème de papier, ayant devant moi un verre de vin à bon marché et une poignée de châtaignes! Non, certes, je n’avais rien fait de mal, et cependant quelque chose comme une vague intuition me disait que je serais jugée plus tard par le monde comme je venais de l’être par mon père.

Mariuccia me consola de son mieux avec sa tendresse habituelle. Ensuite, elle essuya les plumes de paon et les plaça au-dessus du poêle, à côté de la feuille de palmier du dimanche des Rameaux.

Le soir, elle m’apprit d’un air triste que mon père m’interdisait de fréquenter les ateliers. Je me révoltai intérieurement; je pleurai, et, à partir de ce jour, je cessai d’être franche avec mon père.

Je ne pouvais jeter les yeux sur le sceptre de plumes de paon sans me dire:

«Si tu avais été d’ivoire et d’or, il n’aurait pas eu assez de louanges pour toi.»

En conséquence, je m’épris d’une sorte de passion pour mon sceptre, justement parce qu’on l’avait méprisé; j’en vins à mépriser mon père, d’un mépris raisonné, qui tua en moi l’affection que j’avais eue pour lui.

VI
MATER DOLOROSA.

Table des matières

Cependant j’avais atteint ma quinzième année; j’étais grande et bien développée pour mon âge: mais au fond je n’étais qu’une enfant.

Raffaelino grandissait rapidement.

Ses parents songeaient à le faire entrer dans les ordres.

A vrai dire, ils ne savaient que faire de lui: il n’avait aucun goût pour les métiers manuels; il ne quittait pas les églises; dans l’opinion de sa mère, qui était une personne pieuse, il n’y avait pas au monde, condition plus belle et plus heureuse que de vivre dans le silence des cloîtres de marbre et dans le calme profond de Certosa ou des Camaldules.

Mes trois frères étaient morts, comme je l’ai raconté plus haut. Mariuccia et moi, nous étions donc seules désormais dans le monde. Elle ferma les grandes chambres, et nous passâmes l’hiver, qui fut très-rude, dans une sorte de réduit voisin de sa cuisine.

Nous n’avions pas eu de nouvelles de mon père, depuis la semaine sainte de l’année précédente.

Deux ou trois fois, par l’entremise de l’écrivain public, Mariuccia avait envoyé des lettres soit à Florio, soit à son maître. Je suppose qu’elle ne désirait guère me mettre dans sa confidence, puisqu’elle n’avait jamais recours à moi pour lui écrire ses lettres.

Deux ou trois fois, Florio répondit et envoya un peu d’argent, comme s’il en avait été chargé par mon père. Mais j’ai de bonnes raisons de croire que mon père n’était pour rien dans ces envois et que le pauvre Florio se privait pour l’amour de nous. De mon père, directement, nous ne reçûmes pas un mot.

L’hiver était horriblement sombre et triste.

Mariuccia se faisait vieille et pleurait plus que jamais la perte de «ses garçons».

Elle avait tout fait pour eux, et voilà quelle était la récompense de ses efforts et de ses sacrifices: c’était vraiment bien dur. Souvent ses lèvres tremblaient pendant qu’elle filait à la clarté de la lampe; elle priait pour eux la Mère de Douleur.

Un jour, je lui demandai pourquoi elle nous était restée si fidèle. J’avais des remords en songeant à l’énormité de la dette que nous avions contractée envers elle. Je lui dis donc:

«Pourquoi êtes-vous restée avec nous? Vous avez eu la vie dure; nous n’avons été qu’un embarras pour vous, et nous vous avons bien mal récompensée!»

Elle me jeta un regard ferme, empreint d’une émouvante tristesse, et me répondit avec simplicité:

«Il faut bien que l’on aime quelque chose.»

Cette parole me donna sérieusement à réfléchir.

VII
UNE SOMBRE HISTOIRE.

Table des matières

Je ne fréquentais plus les peintres, depuis que mon père me l’avait défendu; et, comme il n’envoyait plus d’argent, je ne suivais plus aucun cours, excepté celui d’Ambrogio Rufi.

Comme il faisait froid chez lui!

Le toit était couvert d’une neige épaisse; la bise des montagnes soufflait dans le pauvre réduit. Le vieux maître était si pauvre qu’il ne pouvait se donner le luxe d’un poêle; la brique du plancher était froide comme de la glace sous nos pieds. Je ne pouvais m’empêcher de frissonner en chantant.

Et cependant, lorsque je repense aux douces mélodies du violon au milieu du silence de l’hiver; quand je revois les yeux rêveurs de Raffaelino, ces yeux humides qui exprimaient si bien ce mélange de tristesse et de bonheur que cause la musique à ses vrais fidèles; quand je me représente le vieil Ambrogio entouré de son demi-cercle d’élèves, et ce petit rouge-gorge qui venait sur la gouttière picorer les miettes que le maëstro avait mises en réserve pour lui, et qui mêlait ses chants aux nôtres, il me semble que ces heures-là étaient véritablement heureuses.

«Si seulement, lorsque nous sommes heureux, nous savions que nous le sommes!» a dit mélancoliquement un poëte.

On pourrait tout aussi bien dire:

«Ah! si nous pouvions conserver la goutte de rosée avec nos diamants! si nous pouvions fixer l’arc-en-ciel à la voûte des cieux!»

C’est pendant ce temps de privations et de misère qu’il me fut donné de jeter un coup d’œil sur la vie passée du vieux maëstro.

Pour les gens de Vérone, qu’est-ce qu’était Ambrogio Rufi?

Un vieux bonhomme maigre, qui se traînait péniblement, matin et soir, à son théâtre; qui marchandait au marché pour une poignée de charbon et un morceau de fromage de chèvre; qui portait ses habits jusqu’au jour où ils tombaient en loques; qui n’aimait pas les fausses notes et qui n’était chiche ni d’amères réprimandes, ni de bons coups d’archet, quand on ne chantait pas à sa guise.

Moi, j’avais toujours pensé ou imaginé (c’est tout un chez un enfant) qu’il y avait chez Ambrogio quelque chose de plus triste, de plus noble que ce que l’on connaissait de lui.

C’était peut-être parce qu’il me préférait aux autres, ou du moins parce que ma voix lui plaisait davantage, car, pour lui, toute créature humaine se résumait en une voix.

Quoi qu’il en soit, en présence de moi seule, il laissait parfois échapper des mots qui me paraissaient au-dessus de tout ce que j’entendais dire ailleurs. Mariuccia était intraitable sur ce sujet; elle était un peu jalouse du respect que j’avais pour lui.

Un soir, assez tard, je m’avisai, contrairement à mes habitudes, d’aller voir mon vieux maître.

J’étais excédée de ma triste condition; j’étais mal à mon aise, impatiente; je désirais je ne saurais trop dire quoi.

C’était une soirée où l’on ne jouait pas à son théâtre. Il était seul, examinant quelques vieilles partitions à la lueur de sa misérable lampe, devant son foyer sans feu.

Quand j’ouvris la porte, il leva les yeux. Je crois qu’il était content de me voir, bien qu’il n’en fit rien paraître.

«Vous ne devriez pas être dehors à pareille heure!»

C’est ainsi qu’il me souhaita la bienvenue.

Je lui dis que l’ Ave Maria venait seulement de sonner, et je le priai de m’expliquer quelque chose que je n’avais pas bien compris à la dernière leçon. Il m’expliqua ce que je lui demandais et moi je l’écoutais avec une patience qui n’était guère dans mon caractère. Impatiente en effet pour tout le reste, j’avais de la patience quand il s’agissait de musique. Quand il eut fini, je n’avais plus de prétexte pour rester, et cependant je restai. J’appuyai mes coudes sur la vieille table nue; je mis ma tête dans mes mains, et je regardai la mèche rougeâtre et sombre de sa lampe.

«Parlez-moi un peu, maëstro!» lui dis-je à brûle-pourpoint.

Il ôta doucement ses lunettes et se mit à me regarder avec stupéfaction.

«Parler!» répéta-t-il comme un écho.

Jamais on ne lui demandait de parler; ce qu’il avait à dire, il l’expliquait sur son violon.

«Oui, parlez, repris-je avec l’insistance d’un enfant gâté, car la pauvre Mariuccia m’avait déplorablement gâtée, malgré ses prétentions à la sévérité. Vous avez certainement vu le monde dans votre vie. Dites-moi quelque chose sur le monde.

–Le monde!

–Oui, le monde. A quoi cela ressemble-t-il?

–Entrez dans un couvent plutôt que de l’apprendre, dit-il avec une amère brusquerie.

–Le monde est-il donc si mauvais?

–Mauvais... Bon... Des phrases. Les fous seuls s’en servent. Le monde est comme la cage aux singes du Jardin zoologique. Les noix sont pour le plus leste et le plus malin, voilà tout. On ne dit pas pour cela que les singes sont méchants.»

Une cage à singes, c’était une assez triste perspective pour moi qui ne rêvais que d’entrer dans le monde.

«Expliquez-vous un peu mieux, lui dis-je. Vous devez certainement avoir vu beaucoup le monde, quand vous étiez jeune.

–Non, me répondit-il, je ne l’ai jamais beaucoup vu. Celui qui est pauvre ne voit le monde que par la lucarne de son grenier. Il voit le ciel, le soleil, la lune, les nuages changeants, mieux que personne; mais c’est tout ce qu’il voit.

–Cependant il peut sortir.

–Le peut-il? Les souliers coûtent cher; c’était bon de marcher nu-pieds dans le sable du désert, aux anciens jours des saints; cela ne se fait plus sur les cailloux de la grande route royale.»

Je ne pus m’empêcher de songer combien cela était vrai en jetant un coup d’œil sur mes souliers délabrés. Ce monde, dans lequel j’étais si pressée d’entrer une minute auparavant, m’inspirait un effroi qui me glaçait; je repris cependant:

«Vous en savez toujours plus que moi sur le monde. Dites-moi quelque chose: racontez-moi quelque histoire de votre passé.»

Ses yeux s’attristèrent quand il reprit:

«Enfant, il ne faut jamais ouvrir les tombes des morts.»

Sa voix était brève et sèche, et il frissonnait.

«Je vous dirai que j’ai toujours été pauvre. Quand on est pauvre, on s’avancé à tâtons dans la vie; on se heurte et l’on se blesse à chaque angle.

–Mais vous aviez du génie?»

Il haussa les épaules.

Quelle tristesse désespérée dans ce geste de résignation!

Malgré mon égoïsme et ma légèreté, j’en fus profondément touchée.

«J’ai été bien malheureux, dit-il avec simplicité. Oui, vous avez raison, j’avais certainement du génie.

–Alors, repris-je, pourquoi votre nom n’est-il pas illustre?»

Il sourit avec tristesse.

«Pourquoi? Eh bien, j’aimais l’art et non le monde, et je puis dire que j’étais honnête. Il y a eu un moment, lorsque j’étais jeune, où j’ai rêvé de devenir, comme vous dites, illustre. A vingt-cinq ans, j’étais, ma foi oui! j’étais heureux. Il est vrai que j’étais pauvre; en hiver, je gardais le lit, pour ne pas mourir de froid, et, en été, j’aurais été heureux de disputer les glands aux pourceaux. Mais j’étais heureux. J’avais mon art et aussi un ami que j’aimais plus qu’un frère. C’était un Allemand, Karl Rothwald; nous étudiions ensemble la musique à Milan. Il n’avait pas un vrai talent, mais seulement du goût et de la grâce. Moi... eh bien! Oui, j’avais du génie, que Dieu me protège! et l’étude la plus acharnée ne pouvait me fatiguer.

«A vingt-six ans, j’eus assez de confiance en mes propres forces pour composer mon premier grand ouvrage; j’avais choisi pour sujet Alceste. J’y travaillai assidûment pendant deux années. Ce furent les deux années les plus heureuses de ma vie. Rothwald et moi, nous habitions la même chambre; le matin et le soir, nous faisions de longues promenades; ensuite, nous veillions la moitié de la nuit; tout le temps, je méditais mon Alceste, et je donnais une forme musicale aux créations qui hantaient mon esprit; je faisais appel à sa sympathie, et je l’invitais à se réjouir avec moi toutes les fois que mon oreille et mon esprit étaient satisfaits.

«Jamais il ne se montrait fatigué; jamais il ne manquait de se réjouir avec moi. Bien des fois, quand nous errions à travers les champs de millet, au soleil levant, ou quand nous étions dans notre galetas, pendant les longues nuits sans lune, lorsque la puissance musicale qui était en moi se faisait jour au dehors et me remplissait d’une triomphante énergie, lui... mon ami... riait et pleurait comme un enfant; il se jetait dans mes bras, se récriait sur la beauté de ma musique, et me prédisait que je prendrais place à côté de Bach, de Gluck et de Palestrina.

«Mon opéra était à peine terminé, que Rothwald fut rappelé d’auprès de moi; quelqu’un de sa famille, je crois, était malade. Je le suppliai de revenir promptement, et je lui donnai ma parole de ne pas présenter mon opéra à la direction de la Scala avant son retour. «La moitié de la joie du triomphe serait perdue pour moi, si vous n’étiez pas là pour en prendre votre part!» voilà ce que je lui dis au moment des adieux. Nous étions alors en automne.

«Je trouvais le temps long, car j’aurais désiré voir mon Alceste à la scène l’hiver suivant. Mais je ne songeai pas un seul instant à manquer à ma parole.

«Le commencement de l’hiver est dur à Milan; il fut particulièrement dur pour moi; mais je recevais de lui des lettres si affectueuses que j’en oubliais mes soucis et mes souffrances. Je m’absorbais dans le travail, et je perfectionnais jusque dans le moindre détail l’œuvre sur laquelle était fondé mon avenir. Personne n’en avait encore entendu une note; mais, à la Scala, on me connaissait et on m’estimait, et j’étais sûr que mon œuvre serait acceptée. J’avais pour moi le chef d’orchestre, qui m’aimait à cause de mon talent de violoniste.

«Un jour que je grelottais dans mon grenier, il vint me voir et me dit: «Ambrogio, vous avez du génie; vous ne pouvez donc demeurer sous ma direction toute votre vie. Je sais que vous avez composé quelque chose. C’est vrai, n’est-ce pas? Laissez-moi voir votre partition; cela doit être quelque chose de grand; vous êtes sans égal pour le contre-point.» Il insista si longtemps et avec tant de bonté, que je lui donnai mon œuvre à emporter, pour qu’il en prît connaissance. «Alceste? Alceste? me dit-il quand il vit le titre. Est-ce là votre sujet? C’est fâcheux. Cette semaine, on a représenté sur le théâtre de Vienne un opéra sur le même sujet.»

«Je fus vivement contrarié d’avoir été devancé, et je lui demandai le nom de l’auteur de cet autre Alceste. «Ou je l’ai oublié, ou on ne me l’a pas dit, me répondit-il. Mais ce que vous avez de mieux à faire, c’est d’aller à Vienne et de juger par vous-même. Si c’est une pauvreté et si le public ne goûte pas cet opéra, alors nous pourrons jouer le vôtre; sinon, il faudra adapter votre musique à un autro libretto. Donc, partez pour Vienne. Non, non, ne soyez pas si fier. Permettez-moi de vous avancer l’argent du voyage. Vous me payerez quand la Scala montera votre opéra. Pas de si ni de mais; il faut partir. Il faut absolument que vous jugiez vous-même du mérite de votre rival.»

«Quand j’arrivai à Vienne, c’était le soir; mais la ville étincelait de lumières; elle était aussi gaie qu’en plein jour. Sans prendre une minute de repos, je me rendis au théâtre où l’on jouait Alceste. La salle retentissait d’un tonnerre d’aplaudissements. Quand les cris cessèrent, la musique recommença. C’était la mienne. Phrase après phrase, chœur après chœur, solo, septuor, récitatif, j’écoutais tout cela comme un homme privé de sa raison par un coup violent. Tout était de moi. Le rideau tomba; le public enthousiasmé se mit à crier: «Rothwald! Rothwald!»

«Alors je compris tout. Je tombai comme une pierre, à ce que l’on m’a dit, et l’on me releva comme mort. Il m’avait tout volé. Il avait copié en secret toute la partition. Son nom est devenu illustre; vous avez pu l’entendre citer. Il n’a jamais rien fait de grand depuis; le monde s’en étonne; mais il a trouvé moyen d’étendre sur toute sa vie l’éclat de son premier triomphe et de s’en servir pour couvrir toutes ses défaillances.

«Il est difficile de se faire un nom; mais une fois qu’on en a un, rien de plus facile que de vivre dessus. Quant à moi, j’étais mort. Mon cœur, mon cerveau, mon génie, tout fut tué d’un seul coup. Il n’y a plus que mon corps qui ait continué à se traîner à travers la vie. Je ne l’ai jamais dénoncé, non, car je l’avais aimé. D’ailleurs, quand je l’aurais dénoncé, quelle preuve aurais-je pu fournir! Je n’aurais trouvé personne pour me croire.»

Comme il prononçait ces dernières paroles, sa tête se pencha sur sa poitrine, ses yeux se couvrirent d’un nuage, et il repensa sans doute aux longues et douloureuses années pendant lesquelles il avait gardé le silence, isolé au milieu des autres hommes.

En vain je m’agenouillai devant lui; en vain je caressai ses mains flétries; en vain je lui parlai pour lui demander pardon d’avoir réveillé de si cruels souvenirs.

Il ne me répondit pas un mot; seulement il regardait fixement la lampe sans la voir, et il murmurait des fragments de mélodies, de son Alceste sans doute. Le lendemain, il eut l’air d’avoir tout oublié, et jamais, depuis, ni lui ni moi nous ne fîmes allusion à la confidence qu’il m’avait faite.

Mais, depuis ce jour-là, il fut sacré pour moi; volontiers, je me serais agenouillée devant lui, et j’aurais baisé par affection, par respect, par pitié, ses pauvres mains flétries. Ce fut pour moi un héros et un martyr, et, tant qu’il vécut, je ne communiquai son secret à personne, pas même à Raffaelino,

VIII
LA PETITE BOÎTE ROUGE.

Table des matières

L’hiver était rude, cette année-là, par toute l’Italie, mais particulièrement à Vérone. C’était une terrible épreuve pour Mariuccia et pour moi; nous n’avions pas un sou.

Il y avait plus d’un an que nous n’avions rien reçu de mon père, et la dernière lettre de Florio avait six mois de date. Mariuccia gagnait quelque chose à filer; mais c’était bien peu de chose, juste de quoi ne pas mourir de faim.

Elle continuait à me tailler des vêtements dans la garde-robe de ma mère; mais les étoffes en étaient si riches et si éclatantes que j’avais toujours l’air de sortir d’un bal masqué. Heureusement qu’en Italie ces choses-là se remarquent moins que partout ailleurs.

J’avais quinze ans; j’étais donc en âge de comprendre combien il est terrible d’être sans amis et sans argent en ce monde. Quelle triste chose d’être là à croiser et à nouer sans fin ni trêve les fils de ma dentelle, sans pouvoir débrouiller un seul des fils de ma destinée. Si seulement je pouvais quitter Vérone! Il me semble que, une fois hors de ses portes, les choses s’arrangeraient d’elles-mêmes.

Les fêtes de Noël arrivèrent, et les cloches se mirent à sonner du matin au soir; les gens du peuple étaient en liesse; ils buvaient, ils mangeaient, ils échangeaient des confetti et des vœux de prospérité.

Pendant ce temps-là, Mariuccia et moi nous étions sans bois, sans pain, absolument isolées.

Nous allâmes à la messe de minuit, A nous voir proprement et soigneusement vêtues, qui aurait imaginé que nous mourions de faim?

Le jour suivant, nous n’eûmes rien à manger, et nous nous serions couchées sans souper, si la padrona n’eût grimpé notre escalier pour apporter un plat de macaroni et ne nous eût suppliées d’en prendre notre part, pour l’amour de Dieu.

La nouvelle année était déjà loin; il continuait à faire grand froid, mais la journée était belle. Le soleil brillait, les cloches sonnaient. Il y avait foule dans les rues; on entendait des pas pressés et des éclats de rire.

Le carnaval était commencé: c’était le premier jour du Corso di Gala.

Mariuccia et moi, nous nous regardions avec des yeux secs et désespérés. Elle alla à une grande armoire de noyer et prit dans un des tiroirs une petite boîte rouge; elle tira de la boîte quelques menus bijoux, des objets de corail et des mosaïques.

«C’était à votre mère, me dit-elle avec tendresse. Elle avait beaucoup de bijoux lorsque je suis entrée à son service. Après sa mort, votre père les a pris et vendus, j’en suis sûre, car je ne les ai jamais revus depuis. Il n’a épargné que ceux-là; c’est bien peu de chose; je les ai gardés pour vous. Je pensais que ce serait mal à vous de les vendre. Mais, maintenant, il faut vous en séparer ou mourir de faim. Vous êtes en âge de prendre une décision; parlez.»,

Pendant qu’elle me parlait, je tenais les bijoux dans ma main; il y avait des boucles d’oreilles, des médaillons et un bracelet, le tout en mosaïque.

Ma pauvre jeune mère! Je n’avais jamais ressenti tant de pitié pour elle; je ne m’étais jamais sentie si rapprochée d’elle.

Je me jetai en pleurant au cou de Mariuccia.

«Gardez-les aujourd’hui, murmurai-je à son oreille; seulement aujourd’hui, il m’est venu une idée. Je vais aller trouver Ambrogio.»

Le soleil brillait sur la terre durcie.

C’était le quatorzième jour de la nouvelle année, le premier du carnaval.

Le froid mettait tout le monde en mouvement; les gens se serraient contre des brasiers allumés et s’enveloppaient jusqu’aux yeux dans leurs grands manteaux; il était à peine midi, et déjà l’on voyait apparaître des masques eh brillant costume.

Les cloches sonnaient à toute volée; on entendait de la musique par échappées; je vis passer près de moi une bande de Tedeschi en costume tyrolien; ils étaient drapés dans des étoffes rouges et enveloppés de martre zibeline; leurs chevaux avaient de grandes housses et des clochettes; au moment où ils passaient au galop sous un balcon, une femme leur lança en souriant une véritable pluie de violettes et de roses de serre. Là-dessus, les postillons tyroliens exécutèrent une fanfare avec leurs trompes ornées de glands.

Comme c’était brillant et comme c’était gai!

La procession était à peine commencée, et déjà toute la ville était dehors en habits de fête et en humeur de fête aussi.

C’était un mélange des couleurs les plus vives, reliées entre elles par des demi-tons discrets, comme si une peinture habile eût présidé à la composition de ce tableau; sur cette masse de couleurs se détachait vivement soit la blancheur des coiffes de femmes, soit l’éclair des paillettes.

A chaque instant, la foule s’ouvrait pour donner passage à quelque bande de masques qui portaient sur leurs habits toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, avec un magicien vêtu de rouge qui les touchait de sa baguette.

Au milieu de ce fourmillement commencèrent à paraître les équipages des nobles, que l’on introduisait avec toute la pompe surannée de l’ancien carnaval.

Les enfants des nobles, vêtus comme leurs ancêtres, s’avançaient poudrés à blanc, parés de bijoux et portant l’épée au côté. Les balcons ornés de tentures et les profondes embrasures des fenêtres étaient remplis d’enfants aux yeux brillants, de femmes aux sourcils noirs et de vieillards en cheveux gris dont les traits pleins de noblesse auraient pu servir de modèle à Prospero ou à Bellincion Berti.

Je me précipitai dans les petites rues tortueuses qui conduisaient à la demeure d’Ambrogio. Il n’était pas chez lui; les gens de la maison me dirent qu’il était à son théâtre pour une répétition.

Je courus à la boutique du père de Raffaelino, avec l’intention de demander l’aumône d’un morceau de pain et d’une tasse de café pour la pauvre Mariuccia. Là encore, il n’y avait personne.

Tout le monde, même la vieille aveugle, était à la fête.

Je songeai à mon vieil ami Cecco; mais il était inutile de monter à son atelier: Cecco et ses amis couraient certainement la ville, un jour pareil.

Le cœur brisé, mourant de faim, les joues couvertes de larmes, je me mis à errer au hasard, ne sachant plus que faire et n’osant plus rentrer. Jamais je ne me suis sentie si malheureuse et si seule qu’au milieu de cette foule en gaîté. Tout à coup, une douce voix m’appela.

«Ah! chère donzella, montez ici, montez. Je vous ai cherchée partout. Ma mère est avec mes grands frères; je suis allé chez vous pour vous chercher; vous étiez sortie depuis plus d’une heure, à ce que m’a dit la padrona. Montez; la place est bonne. On voit tout d’ici, et la cohue devient énorme.»

Celui qui m’appelait, c’était Raffaelino. Il était au sommet d’un perron de marbre, sous une des arcades d’un vieux palais.

Je le rejoignis, et voilà comment ce jour-là je chantai sur la Grande-Place, comment je fis une recette si abondante et comment j’entendis les masques affolés crier:

«Pascarello! Pascarel!»

DEUXIÈME PARTIE
LA CITÉ DES LIS

Table des matières

I
DONS DE GALA.

Table des matières

«Qu’est-ce que c’est que Pascarel?» demandai-je à Raffaelino, lorsque les masques eurent disparu.

Et je me mis à rassembler mes trésors, pour aller rejoindre Mariuccia. Raffaelino ne savait pas ce que c’était que Pascarel; il me promit de le demander à ses frères. Il pensait que ce devait être le nom de quelque jeu de carnaval nouvellement inventé.

A l’entrée de notre maison, Raffaelino mit dans le pli de ma jupe tout ce qu’il avait ramassé d’argent et de bonbons, et, sans me laisser le temps de le retenir et de refuser, il s’enfuit à toutes jambes.

Il agissait ainsi par générosité et par délicatesse, et aussi parce que, étant Italien, il eût trouvé trop dur de perdre une minute de plus de la fête du carnaval. Il m’aimait: il avait fait pour moi tout ce qu’il pouvait faire; du moment qu’il ne m’était plus utile, la curiosité reprenait tous ses droits.

La maison était vide; tout le monde était à la fête, sauf Zoto et Tito, que la padrona n’avait pas emmenés, parce qu’ils étaient trop petits et trop embarrassants.

Ils se consolaient de leur mieux, en grignotant des châtaignes et en jouant avec des copeaux. A ma vue, Mariuccia tressaillit; j’avais l’air du génie du carnaval, les mains pleines de présents. Hors d’haleine et incapable de parler, j’avais jeté tous mes trésors dans son tablier avant qu’elle eût pu se rendre compte de ma présence.

«En voilà pour des semaines, des semaines et encore des semaines, lui criai-je. Vous n’aurez plus froid, vous n’aurez plus faim. Il a suffi de quelques minutes sur la Grande-Place! Nous n’aurons pas besoin de vendre les bijoux.»

Mariuccia regarda avec stupéfaction ce monceau de pièces de monnaie, de billets de banque, de gâteaux, de fruits et de sucreries.

Je me mis à genoux devant elle; je riais de tout mon cœur, et j’avais en même temps envie de pleurer.

«Eh bien, Mariuccia, vous voilà toute stupéfaite! Vous ne vous seriez jamais imaginé que le monde fût si bon. L’idée est de Raffaelino, pas de moi. Et encore il n’a rien voulu prendre pour lui, pas même un marron glacé. Est-ce que vous n’êtes pas contente, Mariuccia? Pensez un peu comme nous allons vivre maintenant. Une chanson ou deux dans les rues, et nous voilà riches!»

Mariuccia tressaillit; elle jeta sur moi un regard plein de tristesse et de pitié, et laissa échapper une exclamation de chagrin.

«Dans les rues! reprit-elle; dans les rues! pour de l’argent? à cause de moi? O enfant! ô carina! quelle honte!... »

Quelle honte?

Je me levai mortifiée et indignée. J’avais usé du seul don que m’avait accordé la nature; le public m’avait récompensée de lui avoir fait plaisir.

Où était le mal?

Ma conduite était naturelle, honorable; encore une fois, où était la honte?

Voilà ce que je pensais, dans ma tête de quinze ans.

Cependant Mariuccia s’était voilé la face avec un coin de sa jupe et pleurait amèrement en se balançant sur sa chaise.

«Dans les rues! pour de l’argent! répétait-elle sans cesse. Oh! carina, quelle honte! quelle honte!»

Je ne répondis rien; les larmes me montaient aux yeux, mais je ne voulais pas les laisser déborder. Je ramassai mes pauvres trésors, je les transportai sur le palier, et je me mis à les trier.

Je mis l’or, l’argent et les billets à part pour les conserver

Ensuite j’appelai Zoto et Tito, et je leur donnai tout le reste.

«Prenez tout... tout, tout!» dis-je aux pauvres petits, qui demeuraient là, étonnés, bouche béante, ne pouvant croire à une si bonne aubaine.

Ils ne se le firent cependant pas dire deux fois et dégringolèrent l’escalier en riant, chargés de leurs trésors.

Quant à moi, je demeurai froide, immobile, désolée, auprès de la statue mutilée de Donatello.

Contre mon cœur, je sentais l’anneau où étaient gravées les Destinées. Quand je montrais de l’orgueil, on me disait que j’avais tort; je venais de triompher de mon orgueil pour un bon motif, j’avais encore tort. Je ne savais comment me tirer de là.

Mariuccia, la pauvre chère âme, vint bientôt me rejoindre: elle posa une de ses mains sur mon épaule et me mit un baiser entre les deux yeux.

«Nella mia, me dit-elle, j’ai eu tort de vous parler si vivement.»

Sa voix tremblait encore.

«Vous avez agi à bonne intention, chérie, et c’est si bon à vous d’avoir seulement songé à moi. Mais n’importe, cela ne doit pas se faire; vous ne chanterez plus dans les rues, jamais, jamais.»

Je restai assise en silence sur le marbre de l’escalier; j’étais humiliée, irritée, perplexe.

Mariuccia me parlait comme si j’avais volé cet argent, au lieu de le tenir de la bienveillance et de la générosité de mes auditeurs. Elle laissa sa main sur mon épaule et se pencha pour lire dans mes yeux, que je tenais obstinément baissés.

«Promettez-moi de ne pas recommencer, Nella, dit-elle avec anxiété. Je ne vous en aime que mieux pour ce que vous avez fait, carina. Mais c’est si honteux!»

Je repoussai sa main, et je me levai.

Mes joues étaient brûlantes de colère, et cette colère, après tout, n’était pas déjà si déplacée, puisque j’avais essayé consciencieusement de bien faire.

«Honteux! répétai-je. Je n’y vois rien de honteux, moi. Vous parlez de moi comme si j’étais une voleuse. Ce qui serait honteux, ce serait de vous laisser mourir de faim et de froid, et de vivre moi-même des charités de la padrona. Vendez les bijoux si vous trouvez que cela vaut mieux. Seulement, nous ne vivrons pas longtemps là-dessus, et alors que ferons-nous? D’ailleurs, je ne suis plus un petit enfant. Je sais que nous n’avons pas d’argent et que vous ne connaissez même pas l’adresse de mon père pour lui écrire. Faut-il donc mourir de faim, parce que vous ne voulez pas que les gens à qui je fais plaisir me récompensent du plaisir que je leur fais? J’ai quinze ans, Mariuccia, et il faut bien que je songe à faire quelque chose pour vivre. Je ne veux pas languir et me consumer dans cette vieille prison. Je partirai comme mes frères.»

J’avais à peine laissé échapper ces paroles, que j’aurais voulu pouvoir les retenir. Mariuccia frémit, comme si elle venait de recevoir un coup violent. C’était pourtant bien dur d’avoir sacrifié toute sa vie pour des enfants qui ne songeaient qu’à la quitter, dès qu’ils se sentaient en âge de le faire.

Elle garda le silence et moi aussi.

Les enfants jouaient bruyamment en bas, avec les joujoux que je leur avais donnés. Dans les rues, on entendait des éclats de rire, et au loin le bruit de la trompette.

«Les entendez-vous? lui criai-je impétueusement, car j’étais incapable de me contenir plus longtemps. Partout il y a du plaisir et de la richesse, de l’aisance, de la joie; pourquoi n’en aurais-je pas ma part? Je suis belle, vous me le dites tous; j’ai une belle voix; je suis intelligente; je pourrais réussir dans le monde, à ce qu’il me semble. En tout cas, peut-on faire pis que de mourir ici de froid et de faim? Je partirai comme mes frères sont partis. Ce qui pourra m’arriver de pire ne sera toujours pas pire que ce que je souffre ici.»

Mariuccia devint très-pâle; elle regarda dans mes yeux qui, sans doute, exprimaient mon désir et ma volonté plus éloquemment que mes paroles.

Je sentis trembler ses mains sur mes épaules, pendant qu’elle me disait:

«Attendez un peu; attendez, et laissez-moi le temps de réfléchir. Le pire qui puisse arriver à des garçons, c’est de mourir; mais vous.»

Elle n’acheva pas sa phrase et s’en alla, me laissant sur l’escalier. Assise près du Donatello, je sentis un frisson qui glaçait mon sang dans mes veines. Quel était ce danger, pire que la mort, auquel mes frères pouvaient échapper, mais pas moi? Le reste du jour, nous ne nous adressâmes pas une seule fois la parole.

Elle filait, car elle appartenait à cette race que les plus grands malheurs et les plus amers chagrins ne dispensent point de sa tâche quotidienne.

Quant à moi, je restai sans rien faire, le front appuyé contre les barreaux de la fenêtre, et contemplant la foule qui s’agitait au-dessous de nous dans la place blanche de neige.

Une fois, au moment du crépuscule, Mariuccia m’appela près d’elle; sa voix était faible. Je ne pouvais pas bien la voir; les ombres étaient déjà trop épaisses.

Je me penchai vers elle pour entendre ce qu’elle avait à me dire; elle avança la main à tâtons, me toucha le front et ensuite me passa la main sur les cheveux par un geste caressant qui lui était familier.

«Bambina mia, medit-elle d’une voix faible, promettez-moi de ne plus chanter dans les rues. Promettez-le-moi! Qu’est-ce que je dirai à votre mère dans le ciel?

–Je le promets!» lui dis-je.

Ses paroles et l’accent avec lequel elle les avait prononcées avaient triomphé de mon obstination.

«Que Notre-Dame soit toujours avec vous,» murmura-t-elle doucement d’une voix éteinte.

Je retournai à ma place, près de la grande fenêtre, où je me torturai le cœur à revenir cent fois sur mes malheurs et mes griefs.

Que les heures étaient lentes, froides et tristes!

Comme nous n’avions pas d’huile pour la lampe, nous demeurâmes silencieuses dans l’obscurité. Par instants, la chambre était subitement éclairée par la lueur d’une pièce d’artifice et retombait aussitôt dans son obscurité.

Il nous faudrait gagner nos lits à tâtons. Ni Mariuccia ni moi ne songions à faire usage de l’argent que j’avais gagné le matin.

Je regardai du côté de Mariuccia. Elle était profondément endormie. A la fin, l’esprit de révolte et le dégoût de ma situation présente l’emportèrent sur tout autre sentiment.

Pourquoi n’irais-je pas m’amuser comme les autres?

Pourquoi rester là à me ronger le cœur parce qu’une vieille femme pusillanime avait je ne sais quels scrupules à propos du sang qui coulait dans mes veines et des dangers que peut courir une jeune fille?

Voilà comment, peu à peu, je m’encourageais à la révolte.

Je regardai de nouveau Mariuccia. Elle ne bougeait et ne semblait pas m’entendre. Je me levai sans bruit; je pris mon capuchon, et je descendis l’escalier.

Je me trouvai aussitôt au milieu de la vie et du tumulte; des groupes se dirigeaient dans tous les sens, bavardant et riant; quelques-uns chantaient; il y en avait même qui dansaient. On préparait les pièces d’un feu d’artifice sur la place de la cathédrale; toutes les horloges sonnaient dix heures.

II
UNE AVENTURE DE BAL MASQUÉ.

Table des matières

Je trouvai un bon petit coin près du vieux Roland de pierre, et je m’y installai pour bien voir.

Le feu d’artifice était très-beau. Certaines pièces lançaient des torrents de lumière sur l’immense multitude, dont toutes les têtes étaient levées, et éclairaient pour un moment la masse noire et sombre du Dôme.

Moi, je m’abandonnai sans arrière-pensée au plaisir de regarder. J’avais grand’faim et grand froid, mais du moins je m’amusais. Ce n’est pas pour rien que j’étais née en Italie, et j’avais appris de bonne heure à pratiquer la philosophie accommodante des Italiens.

Je riais et je criais comme les autres:

«Bellissima! Brava!»

J’oubliais, dans l’excitation de l’heure présente, avec quelle amertume j’avais pleuré au pied de la statue de Donatello; j’oubliais, hélas! aussi que la patiente Mariuccia souffrait dans l’isolement et dans l’abandon.

Les musiques militaires des Autrichiens jouaient sur la place pour maintenir les gens de Vérone en belle humeur.

Musique, feux d’artifice, jeux d’ombre et de lumière parmi la foule bigarrée, tout cela contribuait à m’égayer et à m’exalter, d’autant plus que j’avais jeûné plus longtemps.

Je n’étais pas d’humeur à regagner la maison et à me coucher dans mon lit glacé. Il était minuit, je le savais mais cela m’était indifférent. Mariuccia me gronderait, et alors... ne m’avait-elle pas grondée pour avoir essayé de bien faire? Voilà comment j’endurcissais mon cœur.

Quand la dernière gerbe du feu d’artifice se fut éteinte, la foule se mit en mouvement dans toutes les directions. Je fis comme les autres, et je me mis à la recherche de quelque nouveau plaisir.

Combien cette soirée-là m’a causé de remords dans la suite!

Comme je quittais la place, je me trouvai près d’un petit groupe de curieux, avec des costumes et des capuchons bizarres: ils ressemblaient à des moines, avec cette différence qu’ils valsaient dans la rue en chantant une chanson populaire.

«Pascarello! Pascarel!» crièrent-ils du haut de leur tête, en voyant passer un costume rouge sous une vieille arcade. Ils se mirent à poursuivre l’homme vêtu de rouge, et, comme la rapidité de leur course relevait les plis de leurs robes, je m’aperçus que mes masques avaient de petits pieds de femmes avec des souliers à bouffettes.

Ce nom mystérieux de Pascarel me fascinait; je me mis à courir dans la même direction que les faux moines, mais je les perdis de vue dans un passage obscur. Je jetai les yeux autour de moi; je me trouvais au milieu d’une foule qui stationnait devant un perron orné de colonnes.

Au-dessus de l’entrée brillaient des lumières, et sur une banderole rouge le mot Veglione était écrit en grandes lettres blanches.

La foule entrait; tout ce monde me paraissait étrange et me faisait penser à une vieille peinture qui était à la maison et qui s’appelait: les Portes de l’enfer.

J’entrai dans le courant, et je suivis la foule; j’étais dans un état d’esprit si singulier, que le mot Veglione ne m’épouvantait pas.

Et cependant j’avais entendu des choses étranges et merveilleuses au sujet de cette saturnale, et mon imagination avait été au delà de ce qu’on m’avait raconté; ce qui me décida tout à fait, c’est que je vis entrer les moines qui avaient suivi Pascarel.

Je restai là, sans me rendre compte de ce qu’on me disait; tout à coup, une main d’homme, allongée par dessus mon épaule, donna pour moi l’argent qu’on me réclamait, et quelqu’un me dit à l’oreille en riant: «Si belle et sans masque? Entrez, entrez, carina.»

Je n’eus pas le temps de délibérer; une poussée de la foule me jeta au milieu du plus étrange chaos de couleurs et de tumulte, de rires et de musique.

Je m’arrêtai un instant pour regarder, j’étais presque aveuglée par l’éclat des lumières, je n’avais pas de masque, mon capuchon était tombé en arrière, j’avais les pieds nus, mes mains brûlantes serraient l’anneau d’onyx contre ma poitrine.

Je me trouvai tout en face d’une grande glace où je me vis de la tête aux pieds.

Ma propre vue m’inspira un mélange de honte et de plaisir.

J’étais à la fois effrayée et fascinée: il me semblait qu’il se commettait du mal, un mal horrible autour de moi; et en même temps il y avait dans cette foule tant de vivacité, tant de gaîté, de pittoresque, que je ne pouvais m’empêcher d’en être charmée.

Je ne découvris pas Pascarel, et, à vrai dire, j’oubliai pour un moment ce mystère. J’allais de surprise en surprise; aussi je ne remarquais pas combien j’étais bizarre, sans masque et sans chaussures, au milieu de cette foule parée.

Tout ce qui me frappa, c’était de me voir suivre tout le temps par un Florindo florentin, qui portait le costume traditionnel avec une grâce parfaite et qu’il me semblait avoir déjà vu quelque part.

Comme ce Florindo se contenta de me suivre, sans jamais m’aborder, je l’oubliai bientôt au milieu du tourbillon des masques. Comme je me tenais immobile, un danseur, en mousquetaire Louis XIII, passa son bras autour de ma taille et m’entraîna de force dans un cercle de valseurs.

«Cara mia, me cria-t-il à l’oreille, vous avez choisi un étrange costume de bal masqué; mais qu’importe? C’est moi qui ai payé votre entrée; il est juste que vous m’en récompensiez.»

Il n’eut pas le temps d’achever sa phrase: de mes deux mains à la fois, je le frappai sur la bouche; je me dégageai de son étreinte, et je me précipitai dans le dédale des danseurs, sans avoir conscience de ce que je faisais.

Il y eut des cris perçants; les danseurs se hâtèrent de me laisser le passage libre, quelques-uns même reculaient d’effroi. On disait tout haut que j’étais folle et que je m’étais sauvée de l’hôpital.

Tout à coup, je m’arrêtai et je renversai ma tête eh arrière, comme un cerf aux abois; je jetai des regards désespérés à travers l’éclat éblouissant des couleurs, comme pour implorer du secours. En face de moi, dans un encadrement de draperies rouges ornées de camellias, il y avait un petit groupe de femmes et d’hommes qui ressemblaient à un groupe tiré du Décameron; c’était un mélange de violet et d’or, d’écarlate et de noir, de diamants et de perles.

C’était une loge d’opéra, dans laquelle cinq dominos, dans des poses nonchalantes, riaient, buvaient et plaisantaient. Celui qui était au milieu, seul, se tenait debout; il portait une plume rouge qui se balançait à la lumière.

Il avait le costume blanc et rouge du Florindo de Florence; son visage ovale et brun rappelait ceux qu’on voit dans les anciens tableaux; il avait la main sur la garde de son épée et riait gaiment avec les femmes masquées.

Je ne me souviens plus de ce qui m’arriva ensuite; une bande de débardeurs m’enveloppa; un coq hideux s’avança vers moi en lançant son cocorico; un clown me fit des grimaces, et des masques en costumes noirs se disloquèrent les membres comme des saltimbanques.

Le mousquetaire me saisit de nouveau, m’enleva de terre et m’entraîna dans un galop sauvage et désordonné, semblable à une course de chevaux libres. Je me mis à crier au secours. Mon bourreau me serra encore plus fort.

Puis il y eut un bruit assez violent, un grand cri, un tumulte de masques, et le Florindo à la plume rouge était à mes côtés; il venait de sauter de sa loge; il m’arracha aux étreintes du mousquetaire, et je me trouvai tout d’un coup en plein air, sous la douce clarté de la lune.

Sur son passage, on criait: «Pascarello, Pascarel!» mais personne n’osa le poursuivre ni l’arrêter.

«Eh bien! mon oiseau chanteur, me dit-il, et pendant qu’il me parlait ses yeux souriaient, que faisiez-vous là? puis-je vous le demander? C’est un endroit qui est bon pour les milans, les faucons et les oiseaux de proie, mais pas pour les rossignols. Du reste, vous n’aviez pas l’air de vous y amuser beaucoup.»

C’était bien la voix de celui qui m’avait donné l’onyx.

Je fondis en larmes, et je lui racontai comment j’étais entrée au bal masqué.

«Ce que je puis faire de mieux, c’est de vous reconduire bien vite chez vous; montrez-moi le chemin. Etre dehors une nuit de bal masqué, cela n’est pas convenable pour vous, donzella. Le courage est une admirable vertu; mais, dans la vie de ce monde, la prudence est une vertu nécessaire. Dites-moi, pourquoi chantiez-vous dans les rues ce matin? Vous avez l’air d’une petite princesse, signorina Uccello. Non, ne vous inquiétez pas. Vous me direz cela demain matin, car vous me permettrez bien de vous faire une visite demain matin. Vous dites que vous voulez quitter Vérone? Fi! que c’est laid; ce n’est pas poétique. S’éloigner des Autrichiens, c’est toujours une bonne chose, j’en conviens. Mais, pour sûr, Vérone a bien son charme, quand on veut se donner la peine de le découvrir. Ce n’est pas comme ma Florence, assurément; il n’a pas été donné à toutes les villes de naître au milieu des champs de lis ni d’en conserver le charme à jamais, comme Florence; Florence, c’est la senteur des bois au milieu du marbre et de l’or.»

Il se mit alors à faire l’éloge de Vérone, moins pour l’amour de Vérone que pour me mettre à l’aise et me faire oublier l’étrangeté de ma situation.

Il parlait au lieu de me questionner; je lui sus le plus grand gré de sa délicatesse.

Sa voix était si séduisante, ses yeux si pleins de franchise et de bonté, il y avait dans ses manières un mélango si exquis de distinction et de laisser-aller, que je trouvai tout simple et tout naturel de lui donner ma confiance

C’était pour moi un étranger, rien de plus; c’était un de ces fous qui m’avaient donné idée d’un mal que je sentais sans pouvoir le définir; malgré cela, j’avais foi en lui, je me sentais en sûreté à côté de lui, je lui parlais avec autant d’abandon qu’à Raffaelino lui-même.

«Mais c’était très-mal de votre part, me dit-il avec ses yeux souriants, quand je lui eus fait le récit de mes énormités.

–Je ne suis jamais bonne, lui dis-je; je ressemble à cette Speronella de Padoue dont je porte le nom, à ce qui me dit toujours la vieille Mariuccia.»

Il se mit à rire d’un rire indulgent.

«Oh! pas si mauvaise, j’en suis sûr. Et puis, avec le temps, vous deviendrez plus sage. Espérons plutôt que vous finirez comme cette bonne Nella, dont son époux a dit, si l’on peut croire les poëtes, qu’elle était un trésor sans prix. Mais qui vous a poussée, cette nuit, à aller au bal masqué? Une boutade, sans nul doute; mais enfin d’où vient cette boutade?

–Je voulais voir ce que c’était que Pascarel. Voilà tout, véritablement tout.»

Il s’arrêta une minute dans la rue silencieuse et se mit à rire de bon cœur.

«Bon! dit-il. Eh bien, avez-vous découvert ce que c’est?

–Non. Le savez-vous? Si vous le savez, dites-le-moi?

–J’ai essayé aussi de le découvrir, reprit-il en riant de plus belle. J’ai essayé toute ma vie, et je n’ai pas réussi.

–Est-ce donc quelque chose de si extraordinaire?

–Oh! ma chère, pas du tout; il n’y a rien de moins extraordinaire.

–Est-ce une énigme alors?

–Eh bien, oui, un peu. Seulement, le mot de cette énigme n’est peut-être pas plus compliqué que celui de l’énigme du sphinx. Ne vous préoccupez pas de cela; cela n’en vaut pas la peine.

–Cependant le peuple a l’air de s’en préoccuper.»

Son visage se couvrit d’une ombre de douce mélancolie.

«Le peuple, peut-être un peu.

–Eh bien! alors dites-moi ce que c’est.»

Le masque prit un peu de neige dans sa main; en un instant, la neige fondit et disparut.

«Voilà, dit-il, ce que c’est que Pascarel, rien de plus. N’en parlons plus, et parlez-moi de vous-même.»

Mais nous étions déjà à la porte de notre vieille demeure: il s’arrêta à l’entrée et se découvrit.

«Je vais vous souhaiter bonne nuit, donzella, et retourner à mes sottises et à mes folies. Demain, si vous m’y autorisez, je viendrai vous voir. Vous me parlez de reconnaissance. Oh! cela n’en vaut pas la peine. C’est plutôt moi qui suis reconnaissant aux Destinées. J’aurais voulu pouvoir vous offrir quelque chose de plus joli et de plus gai que ces tristes sœurs. N’y songeons plus. Je vous porterai un bouquet de roses demain. Ce sera une offrande bien plus digne de vous. Le rossignol et la rose ont été faits l’un pour l’autre dès l’époque du paradis. Addio!»

Il me baisa la main avec une aisance gracieuse et disparut en fredonnant, à demi-voix, un motif de Don Juan.

Je montai lentement l’escalier, me figurant pour un instant que c’était l’escalier des Capulet et que j’étais Juliette au moment où le jour va paraître et où le chant de l’alouette résonne trop tôt.

III
LE DERNIER SOMMEIL.

Table des matières

En cherchant à tâtons une allumette, je m’aperçus que Mariuccia était encore sur sa vieille chaise de chêne, devant le foyer sans feu. Ses mains étaient croisées, et son menton s’était abaissé jusque sur sa poitrine.

C’était son habitude, après les longues journées de fatigue, de s’accorder quelques minutes de sommeil; je supposai qu’elle avait continué à dormir, sans s’apercevoir ni de mon absence ni de la fuite du temps.

Je me glissai doucement sur le plancher, à ses pieds, afin de ne pas l’éveiller. J’étais heureuse de lui voir oublier dans le sommeil, et la faim et le froid; j’étais heureuse aussi d’avoir esquivé les reproches que ma conduite méritait.

J’appuyai ma tête contre son genou, comme je l’avais fait si souvent dans mon enfance, et je demeurai silencieuse et immobile, pendant que ses deux mains s’appuyaient lourdement contre mon épaule.

Il faisait un froid mortel; j’étais glacée; le jeûne prolongé et l’excitation mettaient quelque confusion dans mes idées; il faisait tout à fait sombre; la rue nous envoyait encore le bourdonnement et les cris d’une ville en liesse; Mariuccia dormait toujours.

J’avais probablement dormi moi-même, ou tout au moins j’avais perdu la conscience du temps qui s’écoulait, car il me sembla que je m’éveillais d’un mauvais rêve au moment où une des dernières pièces d’artifice de la nuit s’éleva au-dessus du toit, dans la nuit sans lune.

Une vive lumière pénétra brusquement par la fenêtre grillée et tomba sur le visage de Mariuccia. Rien qu’à voir ses yeux fermés et l’expression de sa bouche, je tremblai de terreur.

«Mariuccia! m’écriai-je, Mariuccia! Vous me faites peur! Chère Mariuccia, dormez-vous encore?»

Assurément, elle dormait.

La pièce d’artifice s’était éteinte, laissant derrière elle cette profonde obscurité qui, en hiver, précède le lever de l’aurore. Sur la figure patiente de ma vieille Mariuccia, il y avait une expression de repos, et ses pauvres mains flétries, sur lesquelles je pleurais, étaient encore tièdes.

Eh bien! moi qui n’avais jamais vu la mort en face, je reconnus tout de suite que la mort était là; pendant que Vérone riait pour sa première nuit de carnaval, moi, j’étais seule dans le silence du vieux palais, avec le cadavre de la seule amie que j’eusse encore sur la terre.

IV
OU ALLER?

Table des matières

Trois jours après, Mariuccia reposait dans sa dernière demeure.

Tout était fini: cette vie forte, pure, honnête, infatigable, s’était éteinte, après s’être écoulée dans l’obscurité et le travail jusqu’au dernier jour, sans avoir jamais reçu sa récompense.

J’étais légère, obstinée, égoïste; j’avais été toujours indifférente, souvent cruelle. Les sacrifices sans nombre que Mariuccia avait faits pour moi, je les avais acceptés avec l’indifférence, l’insouciance d’un égoïsme tyrannique; je me doutais à peine de l’immense dette que j’avais contractée envers elle.

Cependant quelque chose de lourd et de pénible qui ressemblait à du remords pesa sur mon âme. C’était un sentiment bien faible encore, mais d’où il pouvait sortir quelque chose.

Je compris alors tout ce que cette vie, perdue désormais, avait été pour moi, depuis ma naissance; si pauvre et si humble qu’elle fût, cette fidélité à toute épreuve avait été comme un bouclier placé entre moi et les maux du monde.

Le lendemain de la mort de Mariuccia, je ne revis pas mon Roméo du bal masqué. Même dans l’angoisse de mes egrets et de mes remords, je ne pouvais m’empêcher de songer à lui.

Quand nous revînmes du cimetière, je trouvai un gros bouquet de roses rouges et blanches qui m’attendait. Le petit Gian, qui était sur l’escalier quand le bouquet était arrivé, me dit qu’il avait été apporté par un enfant de son âge qui n’avait pas dit d’où il venait.

Moi, je le savais.

Je plaçai les roses devant moi, près des carreaux de la fenêtre, et je pleurai longtemps en les regardant. Je pleurais surtout la perte de Mariuccia, mais je pleurais aussi un peu le manque de parole du masque florentin.

Qu’allais-je faire?

Je ne pouvais rejoindre mon père, puisque je ne savais même pas où il était. Je ne pouvais accepter les offres de la padrona, qui voulait me garder auprès d’elle comme un de ses enfants.

Alors mon désir de quitter Vérone s’accrut de toutes ces circonstances. Je n’avais aucune idée de ce que je pourrais faire ailleurs; mais tout me semblait possible si seulement je pouvais traverser la triste plaine et voir le soleil se lever dans le sud. Mais je ne disais rien de mes projets, de peur que l’on ne songeât à y mettre obstacle..

Dans les journées d’hiver, pendant que tout était gai et bruyant autour de moi, je me tenais dans ma sombre petite chambre, méditant sans cesse de nouveaux projets de délivrance. Mon premier acte d’indépendance fut d’aller trouver l’écrivain public que Mariuccia avait employé pour correspondre avec Florio.

En faisant cette démarche, je songeais au visage familier de ma vieille Mariuccia, je la voyais filant sa quenouille, je l’entendais me parler pendant que ses mains étaient encore occupées. Je repensais un peu aussi au masque vêtu du costume rouge et blanc, dont les yeux éloquents m’avaient souri à la clarté de la lune.

Pourquoi n’avait-il pas suivi ses roses?

Ce n’était pas un homme pour moi, ni un étranger; c’était un poëme, un tableau, une incarnation de la grâce du XVIe siècle.

C’était Sordello, mais moins sombre; Roméo, mais moins enfant; Arioste peut-être, le plus gai des amoureux et des poëtes; ou bien encore un de ces improvisateurs patriciens qui passaient la moitié de leur vie à la cour et l’autre moitié sur la place du marché.

Je demandai à l’écrivain public où Mariuccia avait adressé les lettres qu’elle lui faisait écrire pour mon père. Le vieux Maso Sasso secoua les épaules et se mit à chercher dans sa mémoire.

«Les lettres, dit-il enfin, étaient adressées poste restante, quelque part, tantôt à Nice, tantôt à Paris, tantôt à Vienne; la dernière fois, je crois que c’était à Florence. Oui, à Florence, mais toujours poste restante. C’est tout ce que je sais.

–Êtes-vous bien sûr que c’était à Florence? lui dis-je d’un ton suppliant.

–Oui, tout à fait sûr. Mais cela date de huit mois. La signorina voudrait-elle bien faire de la place? Voilà des gens qui attendent, et le soleil va bientôt se coucher.»

Je m’en allai machinalement, et je m’assis, pour réfléchir, sur les marches d’une église, où les mendiants avaient l’habitude de s’asseoir. Florence était bien loin, et la chance bien incertaine; c’était néanmoins la seule qui me restât.

Vérone, ce soir-là, me parut moins triste que d’habitude. Était-elle vraiment moins triste, ou bien la certitude de la quitter la transfigurait-elle à mes yeux?

V
LA FÊTE DE FAUSTINO.

Table des matières

Cependant l’ Ave Maria était sonné; des lumières commençaient à briller de tous côtés. Je me levai, et je me disposais à regagner le vieux palais, lorsque tout à coup l’attouchement d’une main me fit tressaillir, et une voix prononça à mon oreille les paroles suivantes:

«Très-illustre signorina, les gens de Vérone ont donc perdu la vue, de vous laisser errer seule dans les rues?»

C’était la voix du mousquetaire Louis XIII; cet homme avait un très-fort accent étranger. Le frisson de dégoût que me causa sa vue ne lui échappa pas; une ombre d’impatience et de contrariété passa sur son front.

«Attendez, écoutez-moi un peu, dit-il vivement, comme je lui tournais le dos, en doublant le pas pour quitter la place. Je suis un ami de votre père; je l’ai beaucoup fréquenté. Vous n’avez rien à craindre. J’ai eu bien souvent pitié de vous, poverina, pendant que vous étiez dans cette mansarde, toute seule, derrière les barreaux de votre fenêtre; un oiseau si gentil, chanter dans une cage si sombre!»

Il tenait le bord de mon manteau; je le lui arrachai des mains.

«Je n’ai pas besoin de votre pitié; laissez-moi.»

Mais il me suivit pas à pas.

«Voyons, pourquoi êtes-vous si peu aimable avec moi? dit-il avec un rire grossier qui ne contribua guère à me rassurer. Écoutez, carina; vous êtes une belle enfant. Ne vous l’a-t-on encore jamais dit? J’ai vu vos cheveux d’or bien des fois à votre fenêtre, et j’ai eu bien des fois la tentation d’entrer chez vous. Malheureusement, vous étiez sous la garde d’un abominable vieux dragon que vous avez eu le bonheur d’enterrer.»

Je l’écartai de moi du mieux que je pus.

«Respectez au moins les morts, et laissez-moi,» lui criai-je.

Je haïssais le son de sa voix, le regard de ses yeux, et voilà que nous étions dans une rue absolument déserte, et il commençait à faire très-sombre. Il se mit à rire et continua à me harceler.

«Oh non! cara mia! Je vous laisse aller ce soir, parce que je vous aime trop pour vous faire une scène en pleine rue. Mais j’espère bien obtenir tôt ou tard ce que je consens à attendre par pure courtoisie. Voyez-vous, ma jolie signorina, vous avez fait des vôtres; personne ne le savait, naturellement, et c’est moi qui me suis trouvé là pour payer votre entrée au bal masqué. Si vous avez confiance en moi, tout se passera bien; vous pouvez être sûre de ma discrétion. Sinon, c’est-à-dire si vous me provoquez, si vous relevez aussi dédaigneusement cette jolie tête blonde, alors.»

Je m’arrêtai et je le regardai en face.

«Alors quoi?

–Quoi? Eh bien, tout le monde saura que cette petite Tempesta est allée furtivement au bal de l’Opéra avec moi, à minuit, et alors elle sera trop heureuse de m’accorder ce qu’il me plaira de lui demander.»

Il m’entoura de ses deux bras et pencha son visage vers le mien; mais, de toute ma force, je le frappai sur la bouche, et je lui adressai toutes les épithètes d’injures et de dégoût que je pouvais avoir apprises dans les rues de Vérone.

Ensuite, je me sauvai précipitamment à travers les petites rues qui conduisaient au vieux palais.

Les insultes de cet étranger m’avaient décidée. Je n’osai pas demeurer un jour de plus à Vérone, de peur de le rencontrer encore. Je gagnai ma chambre sans éveiller l’attention; je fis un petit paquet des quelques vêtements que je possédais, et je comptai mon petit trésor.

J’avais changé contre de l’or tout ce que j’avais gagné le premier jour de gala, avec cette idée puérile que l’or est une valeur plus réelle que les billets. Le public avait été si libéral, que, après avoir fait enterrer Mariuccia et avoir payé mes propres dépenses pendant les dernières semaines, je me trouvai encore à la tête de seize florins d’or.

Je mis cet argent, avec les bijoux de ma mère, dans un sac de cuir que j’attachai à ma ceinture.

J’avais suspendu l’onyx des Destinées à mon cou, avec la persuasion qu’il me porterait bonheur. Je pris, dans le bouquet que le masque florentin m’avait envoyé, un bouton do rose que je joignis à l’onyx. Mon costume pourpre et jaune n’était guère un costume de voyage; mais c’était le seul qui pût me préserver contre le froid et le vent des montagnes; je fus bien forcée de m’en contenter.

Je jetai un long regard sur nos grandes chambres désolées, pour en emporter le souvenir. Elles étaient bien laides; je les avais souvent comparées à une prison; néanmoins, c’était le seul foyer domestique que j’eusse jamais connu. Avec des sanglots qui m’étouffaient, je m’agenouillai et je priai devant l’image de la Mère des Douleurs qui était suspendue au-dessus du lit de Mariuccia. Ensuite, je mis mon capuchon et je descendis l’escalier.

Je rencontrai Zito et Tito, et je les embrassai. J’entrevis en passant la padrona dans sa cuisine; elle tordait du linge à la lueur d’une misérable petite lampe sous une image de sainte Sulpitia. Une paysanne de la plaine bavardait avec elle, tout en tressant de la paille.

Mes yeux se remplirent de larmes, et je me hâtai de franchir le seuil. Je jetai un regard en passant dans l’atelier du père de Raffaelino.

Une grande lueur rouge éclairait les chaudrons et les autres ustensiles. La vieille aveugle se chauffait près du feu. Le chaudronnier allait et venait les bras nus. Le petit Raffaelino était assis et lisait une partition; ses jambes nues étaient croisées sous lui, et sa mandoline était à côté de lui, sur les briques du plancher. Je n’osai pas lui faire savoir que je partais, parce qu’il aurait fait tout son possible pour m’en empêcher.

J’adressai à la Madone une prière muette, pour appeler toutes ses bénédictions sur eux, et je m’engageai dans les passages tortueux qui conduisaient à la demeure d’Ambrogio Rufi. Je grimpai son escalier, et j’entrai sans qu’il m’eût entendue venir. Il était assis, penché sur le petit brasier, sa seule ressource pour se réchauffer un peu par les froids les plus âpres.

C’était la fête du martyr Faustino; toutes les cloches des églises appelaient les fidèles à l’office du soir. Je m’agenouillai auprès de mon vieux maître, et je lui dis en le touchant doucement:

«Cher maître, est-ce que le bruit de ces cloches ne vous fatigue pas quelquefois?

–Je suis toujours fatigué, me répondit-il; qu’est-ce que cela fait?

–Mais si vous viviez dans un endroit plus tranquille? A cette hauteur, vous êtes trop près des cloches.

–Cela ne fait rien, me répondit-il d’un air distrait. Elles étouffent la musique dans mon cerveau. Je suis content d’elles quelquefois.

–Mais si vous écriviez cette musique qui est dans votre tête?»

Il frissonna et reprit:

«Pour allumer le poêle? Non, non!»

Je n’osai insister.

Ce désespoir si complet, cette terrible indifférence du génie perdu, qui, toute sa vie, avait médité de belles choses que le monde ne connaîtrait jamais, c’était navrant.

Que pouvais-je répondre à cela, moi, une enfant, pour qui chaque aurore nouvelle était comme un sourire et une promesse de Dieu?

Je restai quelque temps en silence, agenouillée devant le brasier, à côté de lui. Mon cœur saignait de le quitter, bien qu’il parût si rarement s’apercevoir de ma présence.

«Maestro, murmurai-je, dites-moi quelques paroles. Je suis sur le point de partir.

–Oui, oui, reprit-il tristement. Bien sûr, bien sûr! Vous partez tous. Pourquoi pas?»

Je me rapprochai de lui timidement.

«Maestro, repris-je, je n’ai personne au monde, et je pars. Voulez-vous me bénir une fois, une seule fois, car je crains bien de ne plus jamais revoir votre figure.»

Il mit sa main tremblante sur ma tête et me dit:

«Je n’ose pas vous bénir, parce que j’ai douté de Dieu; mais je fais des vœux pour que vous soyez heureuse, pauvre enfant. En d’autres termes, je souhaite que vous n’ayez ni cœur, ni âme, ni conscience, afin que vous soyez aussi bien armée contre les hommes qu’ils le seront contre vous. Il

Il laissa retomber sa main; son menton s’appuya sur sa poitrine, et il retomba dans sa rêverie et dans son assoupissement. Je me levai épouvantée. C’était là une terrible bénédiction pour commencer mon pèlerinage. Je me dirigeai vers la porte sud de la ville, après avoir jeté encore un regard derrière moi.

Que m’apportait de nouveau le soleil du lendemain?

VI
PARTIE.

Table des matières

Une demi-heure après, je roulais sous la voûte de pierre de la porte qui regarde la Toscane, dans la lourde diligence à rideaux de cuir qui, trois fois par semaine, cahote les voyageurs à destination de Padoue et de Bologne.

Il y avait pour les riches d’autres manières de voyager; mais je n’avais que seize florins pour toute fortune. Les soldats du poste me regardèrent fixement, mais ils ne me dirent rien. Le conducteur reçut le prix de ma place sans me questionner.

Enfin j’étais en route pour Florence; c’était bien loin sans doute, mais le nom seul de la cité des lis exerçait sur moi une sorte de fascination.

Il y avait dans ce vieux véhicule, honoré à tort du nom de diligence, trois paysannes qui répandaient une forte odeur d’ail, deux vieux prêtres, un gros fermier, et un jeune Tyrolien dans le costume pittoresque de l’Untcrinnthal.

Comme la voiture était déjà pleine, les voyageurs, sauf le jeune Tyrolien, me firent un accueil assez froid; néanmoins on me fit place sans trop de mauvaise grâce.

Les paysannes et les prêtres s’endormirent; le gros fermier se mit à revoir ses comptes; le Tyrolien et moi demeurâmes seuls éveillés; nous étions jeunes, et un voyage tait encore une nouveauté pour nous.

On m’avait dit qu’il fallait encore un jour et une nuit pour atteindre Bologne. Comme Bologne était le point le plus éloigné de Vérone, j’avais pris ma place pour Bologne.

Les autres voyageurs devaient descendre en route, soit à Padoue, soit dans d’autres endroits. J’avais peine, au milieu de l’obscurité, à retenir mes sanglots, en repensant aux grandes chambres désertes qui m’avaient été si familières, à l’humble petite tombe de Mariuccia dans le cimetière des pauvres, à l’atelier du chaudronnier, à Raffaelino, assis auprès de sa vieille mère aveugle, occupé à déchiffrer quelques vieilles partitions.

J’avais tout quitté.... et pour toujours.

En même temps que je me retenais de pleurer, j’éprouvais comme un sentiment de délivrance et un mouvement d’allégresse. Si j’avais été seule, je me serais mise à rire et à crier tout haut.

Les nuits étaient froides, car nous sortions à peine de l’hiver.

A mesure que nous avancions, je me sentais glacée, et mes membres se raidissaient de froid.

Le prêtre d’un côté, une paysanne de l’autre, se laissaient continuellement tomber sur moi. Ces petits ennuis firent que je commençai à songer bien moins à mon indépendance qu’à mon isolement.

Je sentis tout à coup qu’on m’enveloppait les genoux d’une peau de mouton; et le jeune paysan tyrolien, d’une voix douce, me priait de vouloir bien accepter cette couverture.

«Je suis sûr, disait-il, que la signorina a grand froid.»

Je levai les yeux, et je le remerciai. A la lumière de notre mauvaise lampe, je vis ses bons yeux honnêtes fixés sur moi; il rougissait encore de sa témérité.

Je pris donc sa peau de mouton. Il s’enhardit jusqu’à me demander si j’étais seule.

«Oui, lui répondis-je, heureuse d’entendre une voix humaine au milieu de l’obscurité et du bruit monotone du galop des chevaux. Et vous aussi? lui demandai-je.

–Oui, signorina; mais, pour un homme, ce n’est pas la même chose. Je vais chez des connaissances à Este, chez un de mes oncles qui s’y est marié et établi. Mais la signorina va-t-elle aussi chez des amis?

–Oui,» dis-je, trop fière pour répondre le contraire.

Mais, en faisant ce petit mensonge, j’avais le cœur bien gros. Il me régarda d’un air pensif, et je suis sûre qu’il s’aperçut que je ne lui disais pas la vérité.

Il m’adressa encore quelques questions qui me firent monter les larmes aux yeux. Il s’en aperçut, et, avec beaucoup de délicatesse, il fit semblant d’être fort occupé à essuyer les vitres, afin que nous pussions voir fuir les sombres érables dans l’obscurité de la nuit.

«Connaissez-vous mon pays, signorina? me demanda-t-il, pour me distraire de mes pensées. Non. Ah!quel malheur!

–Est ce donc un si beau pays?

–Beau? Ah! oui! Dieu sait comme il est beau. Ce n’est pas un pays plat, comme celui-ci,avec ces misérables oliviers; c’est grand, superbe, admirable; partout des forêts de pins et des montagnes à perte de vue, des torrents qui brillent comme la lumière, de beaux nuages autour des montages, la verdure des bois, et, au-dessous, la couleur dorée des champs de millet. Beau? Ah! je le crois bien.

–Alors vous ne voudriez pas le quitter?

–Pour venir à Este? Que les bienheureux saints m’en préservent! Je serais un homme mort au bout d’un an, signorina. Vivre loin des montagnes! Un de mes amis a essayé, et mal lui en a pris. Il était parti pour faire fortune. Il a fait fortune, mais il a eu le mal du pays, et il est revenu trop tard dans les montagnes, juste pour y mourir.»

J’avais quelque peine à le comprendre; il parlait italien, à la vérité, mais ce n’était pas notre italien; cependant il y avait dans sa parole quelque chose de si bon et de si honnête, que j’aimais à l’entendre.

Voyant que je l’écoutais, il commença à me faire des confidences sur lui-même. Il s’appelait Marco Rosas; sa amille était d’origine italienne; il avait perdu son père, étant encore enfant; lui et son frère jumeau vivaient du produit d’une petite ferme sur les pentes verdoyantes du Berg; il avait vingt-deux ans et pouvait se vanter d’être riche, pour un fermier tyrolien. Il m’énuméra avec une certaine complaisance tous ses trésors: son chalet en bois de pin, son bétail, ses vignes, ses prairies et ses vergers.

Il me parla surtout de sa mère; si tout ce qu’il disait d’elle était exact, c’était une perfection parmi les femmes; c’était une bonne ménagère, avec la vie d’une sainte et le cœur d’un héros; elle ne savait ni lire ni écrire, mais elle excellait dans toutes les occupations de la ferme.

Ainsi s’écoula la nuit.

La journée qui suivit fut belle: le ciel était clair et pur, semé seulement de quelques flocons de nuages que poussait le vent frais venu des montagnes.

Les vastes plaines qui ont été le champ de bataille de toutes les races et de tous les âges étaient verdoyantes et paisibles, grâce à la culture primitive des paysans.

Partout, au-dessous des longues lignes de la vigne, qui n’avait pas encore ses boutons, l’herbe commençait à poindre, et les fossés étaient pleins jusqu’au bord d’une eau brune qui provenait des inondations du Reno et de l’Adda.

Peu d’accidents sur le fond monotone du paysage: quelques fermes mélancoliques, quelques petites villes endormies.

Le jour avait succédé à la nuit, et la nuit au jour. Je commençais à être horriblement fatiguée du voyage.

Nous passâmes de nuit à Padoue; je ne m’étais pas aperçue du départ du jeune Tyrolien; seulement, je trouvai sa peau de mouton, qu’il avait laissée sur mes genoux.

Je fut touchée jusqu’aux larmes d’une attention aussi délicate. Je suppose que je dormis une grande partie de la route; mais, même pendant mon sommeil, le bruit monotone du sabot des chevaux me martelait le cerveau.

Mes sensations devenaient de plus en plus pénibles et de plus en plus confuses, lorsqu’enfin le lourd véhicule fit halte sous une voûte de pierre; une sentinelle cria à la garde; un homme vint regarder dans la voiture avec une lanterne; les portes s’ouvrirent, puis se refermèrent sur nous, et j’entendis mes compagnons de voyage marmotter, en s’étirant, le nom de Bologne.

Entrer dans Bologne à minuit, c’est se plonger d’un seul coup dans les profondeurs du moyen âge.

Ces rues obscures et désolées, ces arcs immenses et sombres comme le Tartare, ces arcades sans fin, où l’on entend à peine résonner un pas solitaire, ce labyrinthe de marbre, de pierre, de choses antiques; tout cela vous avertit que vous êtes en pleine antiquité et que le passé plane sur votre tête.

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Data wydania na Litres:
17 stycznia 2025
Objętość:
421 str. 3 ilustracji
ISBN:
4064066330811
Wydawca:
Właściciel praw:
Bookwire
Format pobierania:

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