Czytaj książkę: «La Femme nue»
Jules de Gastyne
La Femme nue

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066304812
Table des matières
PROLOGUE LA LETTRE V
I LA TROUVAILLE DE LA SOURIS GRISE ET DE BEC-EN-FEU
II LE PRINCE ET LA PRINCESSE
III AMANT ET MAÎTRESSE
IV PÈRE ET FILLE
V LES FLÈCHES DU PARTHE
PREMIÈRE PARTIE SWARGA
I SIR FABIUS JACOBSON
II DANS LE MONDE
III LES PROJETS DE SIR FABIUS
IV ZAGFRANA REDEVIENT PRINCESSE
V LES TERREURS DE ZAGFRANA
VI L’AMOUR S’ÉLOIGNE ET LA MORT S’APPROCHE
VII PISTE PERDUE
VIII LES ÉTONNEMENTS DE ZAGFRANA
IX LE RÉCIT DE ZAFARI
X GENDRE ET BEAU-PÈRE
XI FIANÇAILLES
XII LES ÉTONNEMENTS DE ZAGFRANA CONTINUENT
XIII JALOUSIE DE FEMME
XIV ZAGFRANA MESURE L’ÉTENDUE DU DÉVOUEMENT DE MARICHETTE.
XV OU LA LETTRE V. REPARAIT.
XVI SOIR DE NOCES
DEUXIÈME PARTIE LA REVANCHE DE ZAGFRANA
I LE CHAT ET LA SOURIS SONT MIS EN PRÉSENCE.
II DERNIERS COUPS DE GRIFFE.
III ÉCROULEMENT
IV EXPLICATION
V ZAGFRANA TRIOMPHE
VI LES DEUX RIVALES
VII AU REVOIR, M. LE DUC!
VIII LE HASARD
IX LA MINE SE CHARGE
X LA TACHE DE SANG REPARAIT
XI LE RENDEZ-VOUS
XII L’EXPLOSION DE LA MINE
ÉPILOGUE
I VOYAGE PRÉCIPITÉ
Il LE DÉNOUEMENT
PARIS
E. DENTU, ÉDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D’ORLÉANS
1883
(Tous droits de traduction et de reproduction réservés.)
LA FEMME NUE
Table des matières
PROLOGUE
LA LETTRE V
Table des matières
I
LA TROUVAILLE DE LA SOURIS GRISE ET DE BEC-EN-FEU
Table des matières
Une heure du matin venait de sonner, au mois d’août. Le temps était clair et la nuit avait des scintillements d’étoiles qui l’illuminaient. Il faisait chaud, une chaleur douce, tempérée par une brise assez forte qui s’était levée au coucher du soleil. Malgré ce beau temps, les avenues qui partent de l’arc de Triomphe comme les rayons d’un noyau lumineux, devenaient peu à peu désertes. On n’y voyait que quelques passants attardés se hâtant vers leur domicile. Ces avenues, avec leurs maisons hautes, massives, à arêtes vives, ornées de sculptures opulentes, ont un aspect solennel, mais triste, à peine égayé de distance en distance par des bouquets d’arbres dont la maigre verdure frisotte au-dessus d’une grille ornée d’initiales, de chiffres, de couronnes ou simplement de rosaces dorées.
L’air imposant de ces maisons monumentales décourage les criminels. Ils flairent derrière les murs épais des coffres-forts bien garnis et des pièces d’argenterie lourdes qui leur font venir l’eau à la bouche; mais quand ils mesurent du regard le colosse de pierre qu’il leur faudrait entamer pour s’en emparer, ils s’enfuient au plus vite, saisis d’une terreur. salutaire pour les habitants.
Ce n’est donc pas dans ces parages que les agents de la sûreté font d’ordinaire leurs meilleures prises; aussi n’est-ce pas sans étonnement que les vagabonds attardés dans cette partie de Paris, auraient vu cette nuit-là deux des limiers de la préfecture les plus renommés flairer, avec l’attention du chat guettant une souris, les encoignures sombres, les terrains restés vagues çà et là.
Les détectives avaient-ils un indice, suivaient-ils une trace?. Nous ne le croyons pas, car leur promenade était pleine de fantaisie, faite de coudes et de zigzags. Ils avançaient d’abord rapidement, s’arrêtaient tout à coup, regardaient, écoutaient, tendaient le museau et l’oreille, puis reprenaient la marche calme, paisible, monotone, qui leur était habituelle.
Les deux hommes avaient à peu près le même costume, une blouse bleue décolorée que dépassaient les pans d’une redingote longue, un chapeau rond un peu roussi par l’usage, un pantalon sombre, et, malgré la saison, un foulard groseille leur cachant tout le bas de la figure: Avaient-ils besoin de changer instantanément d’aspect, ils enlevaient la blouse, mettaient le foulard dans leur poche, et ils prenaient l’air de deux bourgeois –paisibles avec leur redingote propriétaire et le melon de fantaisie.
Ils étaient tous les deux de taille ordinaire, plutôt petite; mais l’un, d’une minceur de flûte, paraissait flexible comme un roseau, tandis que son compagnon, doué d’une corpulence un peu forte, semblaiL fortement assis sur ses jambes arquées, les épaules carrées et solides.
Le premier avait l’œil fureteur et la physionomie inquiète d’une fouine, toujours en mouvement, d’une nervosité fébrile et vrillarde, si l’on peut s’exprimer ainsi. Très fin, l’oreille au guet, l’esprit constamment en éveil, il ne connaissait pas son pareil pour découvrir un crime caché ou tenir en arrêt un scélérat habile à se dérober... Malheureusement, il était très faible, pâle comme un linceul, semblant ne tenir à la vie que par un souffle, ainsi que le disaient ses camarades. Il n’y avait de vivant dans sa physionomie que ses yeux de rat, petits, ronds et brillants comme des diamants noirs. Il avait des cheveux poivre et sel, coupés très ras, des favoris de même nuance, épais et rudes, et on l’avait surnommé la Souris Grise.
Son collègue offrait avec lui un parfait contraste. Haut en couleur, fortement charpenté, il paraissait jouir d’une santé de fer, et son nez couperosé dénotait des habitudes d’intempérance qui devaient beaucoup nuire à sa perspicacité. Aussi semblait-il, sous le rapport du travail intellectuel, si l’on peut qualifier ainsi labesogne d’un agent de police, s’en reposer absolument sur son compagnon. Si l’autre était la tête, il était le bras. Il ne faisait pas un pas, pas un mouvement, que son collègue et son maître n’eût fait d’abord ce pas et ce mouvement. C’était l’ombre de la Souris Grise épaissie. Il portait glorieusement comme un panache le nom illustre de Bec-en-Feu, que lui avait valu depuis longtemps sa soif inextinguible. Il avait chez les marchands de vins de flamboyants états de service.
Que faisaient nos deux hommes aux alentours de l’Arc-de-Triomphe?. Rien. Ils cherchaient. Ils erraient à l’aventure, quærentes. C’était une fantaisie de la Souris Grise. L’agent avait eu l’idée ce soir-là d’explorer ce quartier, et il l’explorait et son camarade le suivait. Il y avait longtemps qu’ils ne s’étaient promenés par là.
Deux heures du matin sonnèrent, puis trois heures. Ils avaient parcouru du haut en bas les avenues de Friedland, Marceau, Iéna, Kléber, sans résultat. Rien de suspect. un calme décourageant partout. Pas le plus petit maraudeur, le moindre rôdeur de barrières et le plus minuscule voleur à mener au dépôt. Allaient-ils donc rentrer bredouille?
Les deux inspecteurs étaient sur le point de s’engager dans l’avenue d’Eylau, quand Bec-en-Feu arrêta son compagnon.
–Est-ce que nous allons errer comme ça toute la nuit?. demanda-t-il, la jambe traînant de fatigue.
La Souris Grise dressa l’oreille d’un air goguenard.
–Pourquoi pas?. dit-il tranquillement.
–Crois-tu que j’ai des jarrets d’acier et vingt-cinq livres seulement de viande à porter comme toi?... Je pèse près de cent kilog. mon bon. et c’est lourd.
L’inspecteur haussa les épaules.
–Si la promenade était émaillée de petits verres, fit-il, tu ne te plaindrais pas qu’elle soit trop longue.
–C’est possible. Tu ne bois jamais, toi. Moi j’ai besoin de m’arroser de temps en temps, comme les fleurs. Chacun sa nature.
–Toujours le bec en feu, murmura l’ami en riant.
–Tu l’as dit.
–Encore cette avenue, et, foi de Souris Grise, si nous ne trouvons rien, nous rentrons, mais j’ai dans l’idée que nous découvrirons quelque chose. Il y a au bout de l’avenue des cabarets borgnes et des terrains vagues.., Nous effleurons le bois de Boulogne. D’ailleurs, comme dit l’autre, je sens la chair fraîche.
–Tu la sens depuis que nous sommes partis.
–Ça prouve que j’ai le flair long.
Tout en parlant ainsi, la Souris Grise avait marché et Bec-en-Feu l’avait suivi. La solitude était profonde. Tous les volets, hermétiquement clos. Pas une lumière ne filtrait. Des tons roses de levant se montraient à l’horizon. Le temps était devenu délicieux, avec la fraîcheur qui tombait.
La Souris Grise, qui semblait, comme l’avait dit son collègue, avoir vraiment des jarrets d’acier, marchait allégrement, d’un pas trottinant et fureteur, aussi dispos que s’il sortait de son lit malgré son air de moribond, tandis que l’autre le suivait péniblement, en soufflant, sans se détourner et sans travailler. Il aurait fallu un vigoureux coup d’eau-de-vie pour lui rendre sa vivacité, pour fouetler ses nerfs et leur donner l’élasticité qui commençait à leur manquer.
Ils avaient dépassé les maisons; ils avançaient maintenant entre les fameux terrains vagues mentionnés parla Souris Grise. Ces terrains, encombrés d’objets de toutes sortes, de débris de planches, de portes éventrées, de châssis défoncés, de tas de moellons, étaient fermés pour la plupart par une clôture en planches presque à claire-voie.
La Souris Grise collait attentivement son petit œil perçant dans les interstices, espérant toujours apercevoir quelque chose, pendant que l’autre le regardait faire insouciamment, avec des sourires ironiques et des haussements d’épaules narquois.
–Tu perds ton temps, mon bonhomme! avait-il l’air de dire.
Son compagnon ne prenait pas garde à cette attitude et ne s’en formalisait pas. Il y était habitué. Il semblait vraiment né pour le métier qu’il avait embrassé... Rien ne le décourageait. Rien ne le rebutait. Il avait la persévérance inébranlable du chasseur à la poursuite d’un lièvre invisible et l’espérance invincible du pêcheur à la ligne attendant des années entières la venue d’une truite problématique.
Soudain il poussa une exclamation joyeuse. Tout son petit corps s’anima. Il eut le tremblement ému de la souris qui découvre un morceau de sucre. Son œil rayonna dans les ténèbres...
–Ah! ah! s’écria-t-il avec un ricanement, je savais bien que je sentais la chair fraîche!...
Son compagnon s’approcha vivement.
–Qu’y a-t-il?. demanda-t-il avec une pointe de jalousie.
L’inspecteur lui céda la place qu’il occupait devant la fente assez large d’une des clôtures que nous avons mentionnées.
–Regarde! dit-il à son camarade.
Bec-en-Feu s’écarquilla les yeux en pure perte.
–Eh bien? s’écria-t-il en se retirant.
–Comment, tu ne vois rien? fit la Souris Grise d’un ton railleur.
–Absolument rien.
–Cette tache blanche sur le gazon sombre?.
–Cette tache blanche?. Après?.
–Cela te semble tout naturel que le gazon soit tout blanc la nuit?
–Tout à fait. La terre est chauve à cette place, voilà tout.
–Nigaudinos! fit joyeusement la Souris Grise. Sais-tu ce que c’est que cette blancheur crue?..
–Non.
–Un cadavre.
–Un cadavre? s’écria Bec-en-Feu, tressaillant malgré lui.
–Aussi vrai que nous sommes deux ici et que tu n’es qu’un policier de carton, c’en est un. Quand je te disais que je sentais la chair fraîche!. Croiras-tu maintenant à la finesse de mon odorat?
Puis, sans s’occuper davantage de son compagnon et de ses ricanements incrédules, la Souris Grise chercha de ses petites jambes à escalader la palissade.
–Tu veux passer? demanda Bec-en-Feu qui doutait encore.
–Parbleu!
–Attends!
Il saisit l’extrémité des planches de ses mains puissantes, fit un effort et en un clin d’œil, il y eut dans la clôture une brèche à laisser entrer trois hommes.
La Souris Grise s’y précipita et poussa un cri de surprise, qui décida son camarade à aller le retrouver au plus vite.
A ce moment, le jour pointait. Il y avait juste une lueur suffisante pour permettre de distinguer les objets, cette lueur douce du matin qui semble de la lumière tamisée et donne une teinte vague à ce qu’elle éclaire.
L’agent, après son exclamation, était resté sans voix, en extase, pour ainsi dire, devant le spectacle qu’il avait devant lui, et Bec-en-Feu, quand il fut près lui, partagea son immobilité pleine de stupeur.
Sur le tapis de verdure, tout perlé de gouttes de rosée, était étendu un corps de femme entièrement nu, d’une forme et d’une beauté parfaites, les pieds solidement attachés, les mains liées derrière le dos, un bàillon noir cachant une partie de la figure, la chair d’une blancheur marmoréenne, avec des rondeurs pleines et fermes.
La Souris Grise alluma une lanterne sourde et examina attentivement ce qu’il croyait être un cadavre.
Il commença par s’assurer si la femme était bien morte. Il mit la main sur le cœur, attendit un instant et la retira avec un mouvement de joie.
–Elle n’est pas morte, dit-il, évanouie seulement. Si elle peut parler bientôt, cela avancera la besogne. Allons, à l’œuvre!
–C’est un beau brin de femme, murmura Bec-en-Feu, qui dévorait le corps des yeux.
Il se mit cependant en devoir d’aider son compagnon. Plus celui-ci avançait dans son examen, plus son étonnement, son hébétement plutôt, augmentait. Il venait de découvrir, en effet, coup sur coup, plusieurs particularités bien propres à éveiller l’attention d’un policier et à faire travailler son imagination.
C’est ainsi que la femme abandonnée avait les cheveux coupés courts et toutes les parties du corps velues rasées. Sur le sein gauche, une lettre, grande d’un doigt, la lettre V., imprimée avec un fer rouge, se détachait crûment, sanguinolente et bordée de boursouflures, sur la blancheur de la chair. De temps à autre, des tressaillements épouvantés agitaient tout le corps.
–C’est une vengeance, murmura l’agent, et elle a été atroce!.
Il s’occupa aussitôt de délier la malheureuse, de lui enlever son bâillon et recula, ébloui.
La figure était d’une grande beauté. Un nez aquilin aux ailes fines, de grands yeux, des cils superbes, aux oreilles des diamants d’un grand prix et un collier de perles fines au cou.
–J’avais raison, dit la Souris Grise; ce n’est pas pour la voler qu’on l’a mise en cet état. Nous assistons au dénouement d’un roman amoureux. C’est souvent entre nos mains que les liaisons finissent.
Aidé de son compagnon, il souleva la femme et chercha à lui faire reprendre connaissance en lui frappant dans les mains et en lui passant sur le visage des poignées d’herbes pleines de rosée.
Au bout d’un instant, l’inconnue ouvrit les yeux. Le bâillon l’avait à demi étouffée et elle respirait maintenant librement.
–Misérables! misérables! hurla-t-elle comme dans un cauchemar, sans se rendre compte de ce qu’elle disait et en promenant autour d’elle des yeux écarquillés par l’épouvante.
Puis elle se dressa d’elle-même sur son. séant et apercevant les deux agents:
–Qui êtes-vous?. Que me voulez-vous? s’écria-t-elle d’une voix rauque, étranglée par la douleur et par l’effroi. Bourreaux! bourreaux!
–Ne craignez rien, Madame, dit la Souris Grise, nous venons vous porter secours.–Nous ne sommes pas des bourreaux, mais des défenseurs.
En même temps, il quitta sa blouse et fit signe à son collègue de l’imiter.
–Couvrez-vous, aj outa-t-il, en jetant sur l’inconnue les deux vêtements, ainsi que les foulards qu’ils avaient au cou.
La femme s’enveloppa le mieux qu’elle put, pour cacher sa nudité et se réchauffer. Elle frissonnait, en effet, dans l’air vif du matin.
–Vous n’êtes pas blessée? demanda la Souris Grise.
–Non.
–Que vous est-il arrivé? Qui vous a mise en cet état?. Connaissez-vous le criminel?
–Si je le connais! murmura-t-elle avec une expression de haine indicible.
–Il faut nous indiquer sa trace; nous donner son signalement. et nous le retrouverons, je vous le promets!...
L’inconnue regarda les deux hommes.
–Qui êtes-vous donc? demanda-t-elle.
–Nous sommes des agents de la sûreté.
–Des agents?. Qu’allez-vous faire de moi?.
–Vous conduire chez vous. Recevoir votre plainte.
–Ma plainte?. Et si je ne veux pas en porter?...
–Nous serons touj ours obligés de rédiger notre rapport et de raconter ce que nous avons vu. Il y a eu un crime commis.
–Ce n’est pas un crime.
–Un délit tout au moins.
–Et que fera-t-on ensuite?
–On s’occupera de rechercher le coupable ou les coupables. pour les faire passer en justice.
–Un procès?. Je ne veux pas de procès!. Je suis assez grande pour me venger moi-même. Conduisez-moi chez moi ou trouvez-moi un fiacre seulement; je ne vous demande pas autre chose.
–C’est impossible, madame, fit la Souris Grise.
–Pourquoi donc? interrogea l’inconnue qui tressaillit.
–Parce que notre devoir est de dire ce que nous avons vu, répondit l’agent.
–Et si je vous demandais, si je vous priais instamment de ne rien dire; si ce qui s’est passé n’intéresse que moi?
L’œil malicieux de la Souris Grise s’éclaira subitement.
–Si vous y teniez absolument? dit-il...; puis, jetant un coup d’œil à son collègue:
–Tâche de trouver une voiture, ajouta-t-il.
Bec-en-Feu s’éloigna sans répliquer, machinalement, comme une chose inerte. Il était complètement abasourdi, le pauvre agent. l’imagination pleine de la vision blanche entrevue... Il s’en alla, tout tremblant.
–Maintenant que nous sommes seuls, reprit la Souris Grise d’une voix insinuante, nous pourrons peut-être nous entendre.
–Que voulez-vous dire? interrogea la femme.
–Puisqu’il s’agit d’une vengeance particulière dans laquelle la préfecture n’a pas besoin de mettre le nez, je pourrai peut-être vous être utile.
L’inconnue regarda l’homme attentivement.
–Vous? dit-elle.
–Moi., répondit la Souris Grise avec assurance. Ah! vous pouvez vous fier à moi. Je ne suis pas le premier venu dans le service, et nous avons fait plus difficile que ce que je prévois. Vous pouvez demander des renseignements sur mon compte. Il faut être malin pour m’échapper. Voyons, voulez-vous de moi?
–Ce n’est pas de refus, répondit l’inconnue.
–Quand je dis moi, reprit l’agent, c’est moi et mon collègue, car nous ne travaillons jamais l’un sans l’autre. Je pense et il agit. Si les bras ne peuvent rien faire sans la tête, la tête se trouve aussi souvent fort embarrassée, quand elle n’a pas de bras à son service.
–Et vous êtes sûr de lui? demanda la femme.
–Comme de moi-même.
–J’accepte donc et vous n’aurez pas à vous plaindre de moi.
.–Ainsi soit-il, murmura l’inspecteur.
Cependant la Souris Grise regardait avec inquiétude le jour qui montait maintenant rapidement. Les bandes roses de l’horizon s’élargissaient. On voyait déjà des rayons émerger et s’allonger rapidement sur l’horizon comme des flèches d’or. L’azur s’éclaircissait et on entendait au loin le sourd murmure de Paris qui grossissait.
–Pourvu que Bec-en-Feu arrive, murmura l’agent, avant que les curieux ne soient levés. Il n’est pas nécessaire de mettre la rue entière dans notre confidence.
Il écoutait les bruits qui s’élevaient graduellement avec une inquiétude qui était partagée par l’inconnue. Celle-ci craignait aussi d’être aperçue dans l’état où elle se trouvait, c’est-à-dire mal enveloppée dans les objets disparates que lui avaient abandonnés les deux. inspecteurs. Elle redoutait d’attirer sur elle l’attention et bénissait le hasard d’être tombée sur deux agents avec lesquels il y avait des accommodements, comme avec le ciel.
Déjà on entendait des roulements lents de charrettes. Des piaillements d’oiseaux s’échappaient des bouquets d’arbres. Le brouillard montait de terre comme une fumée bleue; les fils de la vierge, chargés de brume, rasant le sol dans un enchevêtrement inextricable, étincelaient sous la lumière pareils à des brins d’argent.
La Souris Grise allait et venait, frappant du pied avec impatience, tout nerveux et tout frémissant, ses petits yeux émerillonnés par l’espoir du gain entrevu.
–Le grand jour va nous prendre là!... s’écriait-il rageusement. Et ce nigaud ne paraît pas!. Il fallait réquisitionner le premier sapin venu, eût-il dû porter le cheval lui-même.
L’agent commençait à désespérer, quand on entendit au loin le son fêlé d’un de ces misérables fiacres de nuit dont la carcasse est aussi lamentable que celle des pauvres chevaux qui les traînent.
L’inspecteur se retourna vers l’inconnue.
–C’est lui! dit-il.
En effet, la voiture s’arrêta bientôt devant la baie de la clôture.
–Allons vivement, fit la Souris, qui prit le bras de la femme et l’entraîna.
Quand l’inconnue fut rencognée dans la voiture, emmitouflée dans ses lambeaux de vêtements, Bec-en-Feu fit un signe au cocher, qui fouetta sa bête et partit au galop.
–Où nous conduis-tu? demanda la Souris Grise.
–A la préfecture, répondit naïvement son compagnon.
–Imbécile! murmura l’agent.
Puis se tournant vers la femme:
–Où allons-nous, madame?
–20bis, rue Mosnier.
L’agent jeta cette adresse au cocher, et le fiacre partit aussi vite que le lui permettait la valeur du pur sang qui y était attelé.
Bec-en-Feu regardait son collègue avec des yeux consciencieusement effarés...
II
LE PRINCE ET LA PRINCESSE
Table des matières
Il était à peine cinq heures, quand la voiture s’arrêta devant le no20bis de la rue Mosnier. Le soleil s’était levé tout à fait, dans de larges échancrures de pourpre, mais il n’y avait encore dans les rues que l’on avait traversées que quelques balayeurs soulevant autour d’eux des tourbillons de poussière, dont les grains menus dansaient dans les premiers rayons du matin.
Des voitures de laitier traversaient la place de l’Europe avec un bruit assourdissant de ferblanterie. Des colonnes de fumée blanche montaient des locomotives chauffant sur les rails de la gare. Des maisons commençaient à s’animer, des volets à s’entre-bâiller, les vitres s’allumant, criblées de pointes d’or.
Paris s’éveillait, avec ce murmure lointain fait de tous les bruits d’un monde qui reprend son activité et sa vie, et qui est comme son bâillement.
Néanmoins, dans la rue Mosnier, tout dormait encore. Habitée en grande partie par des locataires des deux sexes qui ont coutume de faire du jour la nuit et vice versa, la rue Mosnier est une des rues paresseuses de Paris. Ses persiennes et ses portes s’ouvrent tard. Aussi l’inconnue et ses deux acolytes purent-ils entrer dans la maison sans avoir été vus. On avait jeté un louis au cocher pour l’inviter à s’éloigner sans détourner les yeux. Il ne s’était pas fait prier, et son cheval était parti ventre à terre, avec un bruit étourdissant de caisse creuse et de ferrures mal attachées.
La femme habitait au premier un appartement luxueux, assourdi de tapis et de tentures, dans lequel les agents ne pénétraient qu’avec une sorte de réserve respectueuse.
A peine fut-elle entrée que l’inconnue rejeta loin d’elle avec une cynique insouciance les vêtements dont elle s’était enveloppée, sans prondre garde aux deux hommes qui la regardaient. Elle leur lança sur les bras les blouses et les foulards qu’ils lui avaient prêtés, puis elle leur ouvrit une porte donnant sur un salon et les pria de l’attendre un instant.
Elle se dirigea vers son lit et tira vivement un cordon de sonnette. L’air vif du matin l’avait ranimée; elle était redevenue maîtresse d’elle-même, mais une colère froide l’avait envahie. Les narines roses de son nez frémissaient de fureur, et ses yeux lançaient des lueurs fulgurantes comme des yeux de chat. Elle avait des tressaillements soudains et de grands frissons qui la secouaient tout entière.
Sans prendre la peine de se vêtir, elle ouvrit sa fenêtre et jeta violemment les persiennes le long de la muraille avec un claquement bruyant. La lumière entra à flots dans la chambre. L’inconnue alla aussitôt à son armoire à glace et se regarda. Un rugissement de douleur s’échappa de ses lèvres. L’absence de cheveux la défigurait complètement et elle était marquée au sein d’une tache hideuse pour toute la vie. Il n’y aurait pas de pâte, pas d’onguent pour faire disparaître cette lettre infâme. La malheureuse resta quelques minutes plongée dans la contemplation muette des ravages faits à sa beauté, les traits contractés par l’horreur et méditant d’atroces projets de vengeance, quand une porte s’ouvrit doucement.
Une petite femme à cheveux blonds ébouriffés, les yeux encore gros de sommeil, entra avec précaution.
En voyant devant elle cette femme nue, sorte de statue animée, qu’elle ne reconnut pas tout d’abord, elle poussa un cri de surprise et d’effroi.
–C’est moi, Marichette, dit l’inconnue; approche-toi et regarde!
–Madame!. C’est madame! s’écria la soubrette épouvantée. Et qui a mis madame?. Des cheveux si beaux! Des cheveux devant lesquels on se serait mis à genoux. Mon Dieu! mon Dieu!. C’est lui?. ajouta-t-elle, interrogeant sa maîtresse du regard.
–C’est lui! gronda sourdement l’inconnue.
–J’avais bien conseillé à madame de se tenir sur ses gardes, reprit la servante. Il fallait s’attendre à tout de la part de cet homme.
–Eh! qui pouvait prévoir une infamie pareille?. Sa vengeance a été terrible, mais la mienne sera plus épouvantable encore, je te le jure! Le misérable! Comme il m’a avilie et dégradée! Il n’a épargné aucune partie de mon corps. Sa colère a tout atteint et tout souillé!.
Marichette ne cessait de contempler sa maîtresse avec des yeux où se lisait une indicible terreur. La lettre surtout, qui saignait au milieu de la blancheur laiteuse du sein, la faisait frémir.
–Donne-moi du linge et un peignoir, vite! s’écria enfin l’inconnue, pour couper court à ses exclamations d’effroi. Quelqu’un m’attend dans le salon!.
Marichette habilla sa maîtresse en poussant de grands soupirs indignés.
Cette dernière avait autrefois des cheveux superbes. Elle se coiffait avec ses proptes tresses et ne portait même pas de fausses nattes. Il fallut que Marichette allât dans sa chambre chercher pour sa maîtresse un front et un chignon, afin de la rendre présentable.
La malheureuse pleurait de colère et de honte. Les projets de vengeance les plus terribles se pressaient dans son cerveau.
Pendant ce temps, les deux inspecteurs attendaient dans le salon.;. Une sorte de demi-jour doux passait à travers les rayures des persiennes et les blancheurs laiteuses des rideaux de dentelles.–La pièce décelait la profusion et la richesse, une richesse désordonnée à laquelle les agents ne se trompèrent pas. Les bibelots riches étaient semés pêle-mêle sur la cheminée, les tables et les consoles. Des plantes grasses, aussi. chères que des œuvres d’art, verdoyaient dans les coins. Beaucoup d’or et de clinquant partout. Un luxe criard, mais un luxe prodigue.
La Souris Grise, avec ses petits yeux éveillés, furetait à travers tout cela.
–Elle a l’air calée, la personne, murmura-t-il.
Bec-en-Feu ne voyait rien. Il s’était laissé tomber sur un pouf et n’avait remué ni pied ni bras, comme hébété. L’image blanche de la femme nue dansait devant ses yeux dans une fantasmagorie lubrique.
Son ami n’avait même pas pris garde à ce détail, mais il lisait sur la physionomie de son collègue le sujet de ses préoccupations, et il haussait de temps en temps les épaules avec un dédain, pour sa faiblesse, très accentué.
Bec-en-Feu n’avait pas osé l’interroger sur ce qu’il comptait faire, et la Souris semblait décidé à ne donner aucune explication. Pour le moment, il inventoriait le mobilier avec une habileté de marchande à la toilette. Ce n’était pas du temps perdu. Les meubles lui avaient déjà appris que la dame chez laquelle ils se trouvaient était prodigue, capricieuse, riche depuis peu, emportée et haineuse. Elle n’était pas née en France; il y avait peu de temps même qu’elle habitait Paris, deux ou trois ans tout au plus. Elle avait été en Italie. Elle était la maîtresse d’un prince. Était-ce le prince qui l’avait punie si cruellement?.
Il fit part à voix basse à son collègue de ces différentes observations. Celui-ci se contenta de ricaner.
–Payes-tu un déj euner à chaque détail qui sera vrai? dit la Souris Grise sans se préoccuper de son rire incrédule.
–Volontiers, répondit l’autre.
–C’est entendu, et tu me nourriras au moins huit jours. Je lis mieux, moi, ajouta-t-il, dans un salon de femme, que Desbarrolles dans les lignes d’une main.
Bec-en-Feu allait répondre en se moquant de son ami comme d’habitude, quand la porte du salon s’ouvrit, et l’inconnue entra.
Elle était vêtue d’un peignoir de dentelles très élégant, et maintenant qu’elle avait, des cheveux, la beauté de sa physionomie éclatait dans toute sa splendeur. Elle était plus grande qu’elle n’avait semblé tout d’abord aux deux agents, qui ne l’avaient vue qu’en raccourci. La taille au-dessus de la moyenne, svelte et bien prise. Ses yeux noirs brillaient sous les frisures blondes de Marichette d’un éclat extraordinaire.
Bec-en-Feu avait tressailli. Il voyait l’inconnue à travers ses vêtements comme dans les visions de la nuit sur le gazon, et de la matinée, dans le clair obscur de la chambre. Il la dévorait littéralement des yeux.
La femme ouvrit les persiennes. Un rayon de soleil se précipita dans le salon, pointillant de flammes d’or les rondeurs des bronzes.
Elle demanda de nouveau aux deux agents s’ils étaient prêts à la servir en tout et pour tout, et quand la Souris Grise eut affirmé qu’il était tout à elle moyennant une certaine somme à débattre et que Bec-en-Feu eut juré qu’il se jetterait au feu pour lui être agréable et lui était acquit corps et âme, elle leur raconta toute sa vie.
Il y avait deux ans qu’elle était à Paris.
La Souris regarda son collègue.
–Et d’un! murmura-t-il.
Elle y était venue avec le prince Venerosi.
–Et de deux! fit l’agent avec le même regard lancé à Bec-en-Feu.
Celui-ci fit un geste de mauvaise humeur. Il s’inquiétait bien de son collègue et de ses déjeuners. Il regardait l’inconnue. Le nom du prince Venerosi avait frappé l’inspecteur.
–Je le connais, ce prince, dit-il...
–Vous le connaissez? fit la femme.
–Je le connais sans le connaître, répondit l’agent. On m’avait chargé un jour de prendre discrètement des renseignements sur son compte.
–Et qu’avez-vous appris?. interrogea l’inconnue.
–Rien, ou à peu près.
–Oh! il est d’une habileté rare!.
–Il y avait donc quelque chose à apprendre? murmura la Souris Grise.
–Vous le saurez tout à l’heure, répartit l’inconnue. Laissez-moi procéder par ordre.
La femme trouvée par la Souris Grise et Bec-en-Feu avait un nom étrange, harmonieux et doux comme une note de musique. Elle s’appelait Zagfrana. Elle ne s’était jamais connue d’autre nom. Le plus loin qu’elle remontait dans son souvenir, elle se voyait, à demi nue, le corps bronzé comme une statue, assise sur les marbres blancs des palais de Naples, avec des paniers ’d’oranges sur ses genoux. Elle avait à ce moment des yeux qui lui prenaient toute la figure; ses dents blanches comme des perles étincelaient dans le brun de la peau, et une nappe épaisse de cheveux noirs frisés tombait sur ses épaules et lui servait presque de manteau.
On venait lui acheter des oranges pour la voir. et on les lui faisait manger pour admirer ses dents. Elle avait des lèvres d’un rouge ardent, vif et humide comme celui des graines de grenade.
C’était une superbe enfant. D’où venait-elle? Où avait-elle pris naissance? Elle l’ignorait. Elle avait été jetée toute enfant, sous cet azur éclatant des ciels napolitains, frissonnante et paresseuse, baignée dans les rayons chauds.
Puis elle avait grandi, et en grandissant, elle était devenue plus belle, avec une peau plus blanche et des cheveux plus longs et plus noirs, des cheveux qui avaient des reflets bleus. et que des marchands lui avaient bien souvent demandé à acheter.
Elle avait touj ours refusé. Elle tenait plus à ses cheveux qu’aux pièces d’or qu’ils lui offraient.
Elle n’avait pas aimé. Elle ignorait ce que c’était que l’amour, malgré les assiduités auprès d’elle des jeunes gens les plus riches de Naples.
Un jour seulement, son cœur s’éveilla.
Un grand garçon, bronzé comme elle, svelte et élégant, l’œil audacieux, la lèvre ornée d’une moustache fine, était venu lui acheter quelques oranges. Il l’avait regardée d’une façon singulière et s’était amusé à causer longuement avec elle. Il était bien mis. Il se disait riche et prince. Il avait vingt-trois ans.
Elle avait pris un plaisir extrême à cette causerie, , et –quand le jeune homme se fut éloigné, elle avait ressenti comme un grand chagrin dé son départ. Sans se rendre compte du mobile qui l’animait, elle désirait le revoir...
Il revint le lendemain..
C’était le soir encore, une soirée toute chargée d’orage, avec de grandes nuées de cuivre rouge au couchant. Il avait fait toute la journée une chaleur étouffante, et le soleil avait laissé sur les murs qu’il avait chauffés comme des rayonnements embrasés.
Le jeune homme paraissait tout timide et tout ému.
–Comment te nommes-tu? lui dit-il brusquement.
–Zagfrana.
–C’est un joli nom. Veux-tu m’aimer?
Eile tremblait comme une feuille en entendant .ces paroles et levait vers lui un regard épeuré.
Le séducteur ajouta:
–Si tu veux m’aimer, nous partirons tous les deux. Nous vivrons ensemble. Je t’épouserai, et nous serons riches.
En même temps, il faisait sonner l’or dans ses poches.
Ce n’était pas l’or qui la tentait. Qu’avait-elle besoin d’or? Mais l’œil du jeune homme, fixé sur elle, la faisait frémir tout entière.
–Et vous, dit-elle, comment vous nommez-vous?
–Le prince Venerosi.
–Où allez-vous?
–A Rome. Tu ne seras pas heureuse de voir Rome?.
Elle ne répondit pas, mais elle jeta loin d’elle sa corbeille d’oranges et se pendit à son bras. Ils partiirent.
Elle sut plus tard ce qu’était ce prince Venerosi... Il était valet de chambre chez un prince napolitain et se nommait Leporello. Il avait reçu une certaine éducation; il était doué d’une grande intelligence, mais il avait eu également en partage toutes les passions et tous les vices.
Voici comment il s’était procuré l’argent qu’il possédait. La femme du prince chez lequel il servait, une femme de quarante-cinq ans au moins, pas jolie, avait été tentée par sa beauté et le lui avait laissé voir. Il en profita pour se faire payer chèrement; puis, quand il eut une somme suffisante, il s’échappa, et comme il avait besoin d’aimer et ne voulait pas s’en aller seul, il avait emmené Zagfrana, dont la beauté l’avait séduit.
Les deux amoureux passèrent huit jours à Rome, puis ils partirent pour Monaco.
Leporello était dévoré d’ambition. Une sorcière des environs de Naples lui avait prédit qu’il serait très riche un jour, et prince comme son maître.
Il avait voulu réaliser aussitôt cet horoscope, et la fortune lui fut assez favorable pour le lui permettre. En quelques jours, il gagna au jeu près de six cent mille francs. Il avait une grande force de caractère. Il cessa de jouer et revint à Rome avec Zagfrana.
La première moitié de la prédiction était accomplie. Il était riche. Le prince chez lequel il avait été domestique avait autrefois acheté son titre. L’ayant appris, il avait fait des gorges chaudes de cette découverte avec les autres valets de la maison. Son maître avait payé son titre à prix d’or pour épouser la fille d’un banquier fort riche, qui tenait beaucoup à voir sa fille s’aristocratiser...
Leporello, affolé par la chance inespérée qu’il avait eue, n’eut plus bientôt qu’un désir: imiter son ancien maître. Pourquoi ne deviendrait-il pas prince comme lui? Il avait assez d’argent maintenant pour se passer cette fantaisie. Il marchanda et paya un titre, puis il partit pour la France, le seul pays du monde où les principautés exotiques aient encore conservé quelque prestige.
Il descendit à l’hôtel avec le nom et le titre de prince Venerosi, un nom choisi depuis longtemps dans ses rêves ambitieux. Zagfrana, la petite lazzarone, la pauvre marchande d’oranges des places napolitaines, était devenue la princesse Venerosa. Les domestiques la saluaient jusqu’à terre, et elle habitait le plus bel appartement de l’hôtel. Le prince était généreux et prodigue. On menait grand train et on faisait parler de soi. La mendiante italienne avait pris rapidement les costumes et le genre parisiens. Elle avait blanchi depuis qu’elle ne se roulait plus dans le soleil. Elle était très belle et très admirée.
Le prince, qui était un homme de précaution, avait divisé son argent en cinq parts. Il lui restait cinq cent mille francs, les premiers frais faits. C’était pour cinq ans, à cent mille francs par an.
Il ne lui fallait pas plus de cinq ans, pensait-il, avec son nom et les relations qu’il lui créerait dans ce monde de Paris si ouvert aux étrangers, pour édifier une fortune solide.
La première année passée en France fut une véritable lune de miel. Le prince adorait la princesse. ou plutôt Leporello adorait Zagfrana. La beauté de cette dernière avait été fort remarquée et les courtisans ne lui manquaient pas,–ce qui contrariait le prince, qui était extrêmement jaloux, mais elle l’aimait tant, elle se réfugiait en lui avec tant de confiance et do bonheur que ses craintes ne tardèrent pas à disparaître.
Ce fut Zagfrana qui eut bientôt, au contraire, à se plaindre de son amant.
Prince, riche, affectant des habitudes très religieuses, se posant en défenseur du trône et de l’autel, Leporello avait fini par s’introduire dans quelques salons un peu mélangés. Il y avait fait des connaissances masculines et féminines. Il était très séduisant. Il avait conservé un peu de l’obséquiosité du valet de chambre, mais dans sa situation, cette obséquiosité n’était plus qu’une politesse affable. On lui avait offert une place d’administrateur dans une banque catholique que l’on venait de fonder. Il avait accepté avec empressement. C’était une situation. Quelques officieux lui firent entrevoir qu’il pouvait se créer une très grande position dans ce parti, mais que sa liaison irrégulière lui faisait du tort.
L’ambition était plus forte chez le prince que l’amour. Il résolut de se séparer de Zagfrana, non pas tout à fait mais du moins officiellement. Il fit part à la jeune femme, avec tous les ménagements possibles, de sa décision. Le monde exigeait certaines précautions.– Il avait besoin d’avoir un domicile à lui pour recevoir ses nouveaux amis, pour traiter ses affaires. Zagfrana ne vit dans cet éloignement que ce qui y était réellement, une déchéance pour elle, et elle en conçut un –chagrin profond. Néanmoins elle ne put vaincre la résolution du prince. Larmes et caresses laissèrent son amant insensible.
Le prince alla habiter un petit entresol de garçon place Vendôme et la jeune femme resta seule dans l’appartement somptueux de la rue Mosnier.
L’ancien Leporello l’aimait toujours pourtant, mais au bout de quelques mois, un grand refroidissement se fit dans ses relations avec sa maîtresse. Le prince se montrait très distrait, surchargé d’affaires. C’est à peine si on le voyait tous les deux jours maintenant. Zagfrana passait les heures longues de la solitude dans l’ennui et les larmes. Elle sentait bien qu’elle n’était plus aimée comme autrefois, et quand l’amour commence à diminuer, il est bien près de disparaitre.
Sur ces entrefaites, Zagfrana, qui avait toujours cru avoir été la première dans le cœur de Leporello, eut par un Italien qui lui faisait la cour des renseignements sur les antécédents de son amant. Ce dernier s’était toujours fait passer vis-à-yis d’elle pour un vrai prince. Elle n’avait jamais soupçonné qu’il l’avait trompée, et son amour s’était encore augmenté de l’admiration et du respect que faisaient naître en elle le grand nom et la. richesse de celui qui l’avait distinguée. Il avait au front une auréole de grandeur qui l’intimidait.
L’ami du prince, un certain Luigi, lui raconta tout,– ce qui refroidit singulièrement les sentiments de vénération de la jeune femme,–mais ce qui lui fit le plus de mal, ce fut d’apprendre que Leporello avait eu avant elle d’autres femmes. Il lui restait même d’un premier amour, d’un amour de jeunesse, une jeune fille qu’il élevait et qu’il adorait, prétendait son ami. Cette jeune fille devait avoir cinq ou six ans; elle avait suivi son père à Paris, et ce dernier allait la voir très souvent.
Malgré la vie commune qu’elle avait menée avec le prince, Zagfrana n’avait rien su, n’avait rien soupçonné de tout cela. Depuis qu’ils étaient ensemble, il l’avait constamment emmaillotée de mensonges, pour ainsi dire.
–Ainsi, il n’est pas prince? répétait-elle, abasourdie par ces révélations, qui éclairaient d’une triste lueur celui qu’elle aimait.
–Il est prince comme moi, dit Luigi.
–Mais pourquoi tout cela? murmurait Zagfrana... avais-je besoin qu’il fût prince pour l’aimer?.
La jeune femme ne laissa jamais soupçonner à son amant qu’elle avait reçu cette confidence, de peur de lui être désagréable et de l’éloigner d’elle, mais elle n’eut plus en lui la même foi, et elle s’inquiéta davantage de la solitude dans laquelle il s’habituait à la laisser.
C’est à partir de ce moment que les relations entre les deux amoureux commencèrent à s’aigrir. Des scènes pénibles éclatèrent dans le faux ménage, et Luigi en profita pour se montrer plus assidu et plus pressant.
Depuis qu’il vivait en garçon place Vendôme, le prince était servi par deux domestiques, un cocher et un valet de chambre qu’il avait fait venir d’Italie. Ils lui étaient absolument dévoués et ne le quittaient jamais. C’étaient eux qui étaient chargés de toutes les commissions désagréables pour la princesse qu’ils haïssaient d’instinct. Cette dernière ne détestait pas moins les deux hommes, auxquels elle trouvait des figures hypocrites, un regard perfide. un sourire obséquieux et faux. Elle était persuadée qu’ils servaient d’espions à leur maître et elle en avait peur, non qu’elle trompât le prince, mais parce qu’elle redoutait toujours quelque infamie de leur part.
C’est ainsi que l’on avait présenté sous un mauvais jour à son amant les visites de Luigi. Or, Zagfrana n’aimait pas Luigi. Elle le recevait pour n’être pas constamment seule, mais elle l’avait toujours tenu à distance. Du reste, le jeune homme, qui avait remarqué les sentiments de jalousie qui envahissaient l’esprit de son ami, et qui désespérait, d’un autre côté, de triompher de la jeune femme, cessa peu à peu de venir rue Mosnier.
Zagfrana mena alors la vie désœuvrée, monotone, e toutes les femmes entretenues, à Paris. Elle passait ses soirées au théâtre, se levait tard, allait faire le tour du lac en voiture dans l’après-midi, dinait, retournait au théâtre et se couchait, pour recommencer le lendemain la même existence. C’était mortel.
Le prince subvenait largement à ses besoins de luxe et de dépense, mais il se montrait de jour en jour moins assidu.
Un profond découragement s’emparait de la jeune femme. Où étaient les promesses que son amant lui avait faites?. Elle regrettait les journées ensoleillées de son enfance, ses jeux sur les marches de marbre blanc des palais, ses promenades dans la campagne de Naples, à travers la verdure et les fleurs. Elle était heureuse alors, heureuse comme elle ne l’avait jamais été depuis. Pourquoi était-il venu l’arracher à cette vie insouciante pour la laisser seule à Paris, dans une maison sombre où elle s’ennuyait à périr?
Ce n’était pas seulement, du reste, la solitude qui lui pesait. Elle avait comme une grande crainte d’un malheur planant sur elle. S’il allait la trahir, l’abandonner tout à fait? Elle l’aimait encore, malgré tout, et une heure passée près de lui lui faisait oublier des journées et des nuits d’angoisses, mais quand elle songeait qu’il pouvait en aimer une autre, qu’il en aimait une autre déjà peut-être, tout son sang, ce sang à demi sauvage qui lui était venu, elle ne savait de quel accouplement, tressaillait dans toutes ses veines. Il y avait dans ses yeux des éclairs fauves, et elle roulait dans son cerveau, sur lequel les tresses brunes de ses cheveux frémissaient comme des serpents noirs, d’atroces désirs de vengeance.
Elle ne se laisserait pas trahir et tromper, non, comme une petite fille. Elle avait donné à cet homme toute sa vie, sur un regard, sur un signe de lui. Elle voulait avoir toute la sienne. C’était bien assez de lui avoir caché ce qu’il était, de lui avoir menti et et de lui mentir constamment. Elle lui pardonnait tout cela cependant, ses amours avant de la connaître, et ses ambitions de noblesse et de fortune depuis. Que lui importait?. Elle l’eût aimé valet; elle l’eût-aimé ruiné. Elle l’eût aimé toujours et partout. Elle s’était faite son esclave et sa chose. Elle avait subi toutes ses fantaisies sans murmurer, car elle était persuadée qu’il l’aimait toujours, mais si elle venait à apprendre qu’il ne l’aimait pas!.
Elle accentuait cette pensée d’un geste de menace qui eût fait pâlir le faux prince s’il l’avait vu.
Telles étaient les dispositions de Zagfrana, quand un jour Luigi lui fit demander de le recevoir.
Il y avait longtemps qu’elle n’avait vu le jeune homme. Il y avait du nouveau sans doute... Que venait-il lui apprendre?.. Ce nom l’avait rendue toute frissonnante. Elle sentait comme une grande douleur battant de l’aile autour d’elle, ainsi que ces oiseaux tristes qui viennent frôler les vitres des moribonds.
–Faites entrer! dit-elle néanmoins à Marichette, qui attendait sa réponse, sur le seuil du salon, impassible et correcte.
III
AMANT ET MAÎTRESSE
Table des matières
–Ma visite a lieu de vous surprendre, madame, dit cérémonieusement Luigi en entrant. Il y a longtemps, en effet, que je n’ai eu le plaisir de vous présenter mes hommages. Vous connaissez les raisons qui m’en ont empêché? Il a fallu un motif grave pour me faire franchir aujourd’hui le seuil de votre porte; je ne voudrais pas, en effet, avoir avec le prince une altercation à laquelle je ne pourrais répondre, car il me déplairait souverainement de me battre avec lui.
Zagfrana avait écouté le jeune homme sans l’interrompre. Ce début solennel avait redoublé encore ses inquiétudes.
–Que. se passe-t-il donc? demanda-t-elle.
–Il y a longtemps que vous avez vu le prince?
–Trois jours bientôt.
–Vous ne savez rien?
–Que voulez-vous que je sache?
–Vous ne soupçonnez rien.?
–Je ne soupçonne rien.
–Je vais vous faire beaucoup de peine, madame, je ne l’ignore pas, mais mon devoir est de vous prévenir. Je vous ai dit autrefois que je vous aimais. Je n’ai jamais eu l’occasion de vous le prouver. Je la trouve aujourd’hui et j’en profite, n’espérant pas que vous m’aimerez jamais à votre tour, mais voulant du moins vous montrer que vous avez en moi un ami véritable.
La jeune femme était sur des charbons ardents.
–Parlez, monsieur, dit-elle, avec une légère nuance d’impatience.
–Le prince vous trahit, commença Luigi. Il se marie. 1
Zagfrana fit un bond. Un éclair jaillit de ses prunelles noires. Ses lèvres pâlirent.
–Il se marie? s’écria-t-elle, la voix étranglée par la colère.
–Oui, madame.
–Vous êtes sûr de ce que vous me dites?
–Absolument sûr...
–Oh! le misérable!..
L’Italienne allait et venait de long en large, violemment agitée.
–Mon devoir d’ami était de vous avertir, dit Luigi.
–Oui, monsieur, et je vous en remercie.
–Je sais combien vous l’aimez, et il m’était pénible de vous voir trompée aussi indignement.
–Soyez persuadé que je n’oublierai jamais ce service.
Zagfrana était frémissante comme la corde d’une harpe fortement tendue.
Sa voix sortait de sa bouche par saccades, sifflante, brève, hachée menu, mot par mot.
–Et la femme? dit-elle.
–La femme qu’il épouse?
–Oui.
–C’est la fille d’un banquier fort riche. Le père donne un million de dot.
–C’est pour un million qu’il me vend, s’écria-t-elle, car il ne l’aime pas, cette jeune fille; il n’est pas possible qu’il l’aime!
–Elle est maigre et fort laide.
–N’est-ce pas?. fit la bohémienne en admirant dans la glace ses formes splendides. Il me vend comme on vend une esclave, pour de l’or. Mais on ne sait donc pas, dans cette famille, qui il est?
–Je ne le crois pas.
–Je le leur apprendrai, moi, je m’en charge!...
–Oh! il a aujourd’hui des papiers parfaitement en règle!. Il est très habile.
–Je me moque des papiers. Je parlerai, et on me croira.
–On ne vous recevra pas.
–On me recevra, je vous en réponds. Je ne suis pas une civilisée, moi; je suis une femelle dont on prend le mâle. et je défends mon amour, par tous les moyens en mon pouvoir!...
–Ne craignez-vous pas que le prince?.
–Apprenne ma visite?
–Oui.
–Je la lui apprendrai moi-même.
–Il pourrait se venger cruellement.
–Je n’ai pas peur de lui. Dites-moi seulement le nom de cette jeune fille.
–Mlle Leroy.
–Qui demeure?.
–Son père est banquier, rue de Provence, 117bis.
–Bien. cela me suffit. Et croyez-vous qu’elle l’aime?
–La jeune fille?. Elle en est folle. On dirait qu’il a un sort, ce misérable-là, qu’il jette aux femmes. Elles l’adorent toutes.
–Il est si beau! murmura naïvement Zagfrana.
–Le contrat doit se signer ce soir, ajouta Luigi.
–Il ne se signera pas, soyez tranquille, fit l’Italienne.
–Je le souhaite pour vous, car vous ne méritez pas d’être abandonnée ainsi. Adieu, madame.
–Au revoir, et merci!
Elle serra la main du jeune homme, et Luigi sortit.
Quand elle fut seule, la Napolitaine se laissa tomber sur ses coussins, anéantie. L’énergie qui l’avait soutenue devant un étranger l’abandonna tout à coup. De grosses larmes emplirent ses yeux. Elle savait bien qu’elle pouvait faire manquer le mariage, mais cela lui rendrait-il son amour? Car il ne l’aimait plus maintenant, elle le voyait bien, puisqu’il était décidé à en épouser une autre. Elle qui avait tout abandonné pour lui! qui aurait donné son sang jusqu’à la dernière goutte! Il la mettait de côté pour quelques pièces d’or! Car elle ne pouvait pas admettre qu’il aimât celle qu’il épousait. C’était pour la fortune qu’il la sacrifiait!. Quel homme vil était-il donc?
Elle avait dit bien haut à ce jeune homme qu’elle se vengerait, qu’elle ferait manquer le mariage. En aurait-elle maintenant le courage? Elle sentait son amour qui se détachait peu à peu d’elle-même, comme un fruit mûr qu’un grand vent secoue. Il n’était pas digne d’elle; il n’était pas digne d’être aimé comme il l’était.
Pendant qu’elle était plongée dans ces amères réflexions, la porte s’ouvrit, et le prince parut.
Elle essuya vivement ses yeux et se leva, cherchant à se donner une contenance,
–Qu’as-tu? dit le jeune homme, qui remarqua son agitation..
–Rien, fit-elle.
–Tu t’ennuies ici?
–Je m’ennuie de ne pas te voir.
–Je ne puis pas passer mes journées chez toi. J’ai des travaux très importants.
–Je les connais ces travaux, ricana Zagfrana.
–Tu les connais?
–Oui.
–Alors tu dois comprendre les raisons qui m’éloignent de toi?.
–Je les comprends très bien. trop bien. Tu ne m’aimes plus.
–Qui me forcerait à revenir ici, si je ne t’aimais pas?
–Rien, c’est vrai.
–Mais un homme qui a mon nom, ma situation, ne peut pas passer sa vie aux pieds d’une femme, si aimable et si aimée que soit cette femme. Tu devrais te mettre cela dans la tête une fois pour toutes.
Zagfrana souriait ironiquement.
–J’arriverai peut-être à me le mettre. qui sait?
–D’ailleurs, tu prends un mauvais moyen pour m’amener à rendre mes visites plus fréquentes.
–Que veux-tu dire?.
–Tu me reçois si bien!...
––Ah! je te reçois mal?
–Il me semble que tu n’es pas très aimable.,
–On n’est pas gaie tous les jours, mon ami. Cela dépend du vent qui souffle et des nouvelles que l’on reçoit.
–Quelles nouvelles as-tu donc reçues?. Qui as-tu vu?. Tu as revu Luigi?
–Peut-être.
–On s’aperçoit, en effet, qu’il a passé par là.
–Cela te contrarie?
–Absolument.
–Et si je l’aime?
Le prince fit un mouvement violent.
–Si tu l’aimes? Prends garde, Zagfrana, s’écria-t-il, tu me le feras tuer, ton Luigi.
–Monsieur est jaloux?.
–Je n’aime pas les coureurs d’alcôve.
–J’en suis désolée, mais moi je les adore! Ils me distraient et m’apprennent souvent des’ choses curieuses.
Le prince était tout décontenancé devant le ton sarcastique de Zagfrana. Il ne se doutait pas qu’elle sût quelque chose, et se demandait vainement ce qu’elle avait. Or cette disposition d’esprit contrariait vivement ses projets. Il venait près de la jeune femme pour lui faire part des nouvelles dispositions qu’il avait prises pour pouvoir se marier tranquillement. Il voulait lui proposer de changer son appartement de la rue Mosnier contre un chalet à la campagne, aux environs de Paris. Elle serait mieux là, pendant une absence de quelques mois qu’il comptait faire. Il croyait avoir toujours sur elle le même empire. Il lui suffirait de se montrer aimable quelques instants pour lui faire accepter tout ce qu’il voudrait. Malheureusement, il trouvait devant lui une femme fiévreuse, hostile, se cabrant à chaque mot. Ce n’était plus cette esclave qui se roulait jadis à ses pieds, tordue dans son amour, avec des abandons et des soumissions de caniche. Qui la lui avait donc changée ainsi?.
Le prince était désarçonné. Il ne savait par quel point aborder la question qui l’amenait. Et le temps pressait. Comme l’avait dit Luigi, le contrat se signait le soir même. Le mariage aurait lieu dans un mois au plus tard. Il fallait que Zagfrana fût hors de Paris.
–Voyons, dit-il, essayant d’attirer près de lui la jeune femme, laissons Luigi tranquille, et parlons de nous.
–Je t’écoute.
–J’ai plusieurs choses à te proposer.
–De bonnes choses?
–Bonnes et mauvaises.
–Voyons les bonnes d’abord.
–Non, les mauvaises. Nous garderons les bonnes pour la bonne bouche.
–Si tu le veux..
–Je vais être obligé de m’absenter.
–Tu pars en voyage?
–Oui.
–Et pour longtemps?
–Pour deux mois.
–Bien.
Le prince regardait sa maîtresse, stupéfait. Elle accueillait la nouvelle de ce voyage, qui l’eût mise en larmes pendant huit jours autrefois, avec une tranquillité qui l’effrayait... Elle ne l’aimait donc plus? Ou quel orage voilait ce calme?.. Le bellâtre italien était pétri d’amour-propre, et cette attitude de sa maîtresse le froissait cruellement.
–Je vois, dit-il avec ironie, que cela ne t’émeut pas beaucoup?
–Pourquoi veux-tu que cela m’émeuve?
–Je saurai ce que valent tes plaintes, maintenant, quant tu me reproches de ne pas venir te voir assez souvent.
–Que tu sois absent ou présent, tes visites en seront-elles plus fréquentes?
–Moi qui n’osais pas t’annoncer cette séparation!
–Tu avais bien tort.
–Qui prenais des précautions oratoires pour te l’apprendre... qui hésitais à te faire du chagrin.
–C’était bien inutile.
–Qui avais cherché des distractions pour toi.
–A quoi bon?.
–Qui viens de louer une maisonnette charmante, à la campagne. avec un jardin, des fleurs et des oiseaux.
–Peine perdue. Je n’aime pas la campagne, et je ne quitterai pas Paris.
–Si je t’en priais cependant?
–Je résisterais à ta prière.
–Si j’avais mes raisons?.
–J’ai les miennes qui les priment.
–Si je voulais enfin t’éloigner de ce Luigi?. fit violemment le prince.
–Je désirerais peut-être m’en rapprocher, répondit tranquillement sa maîtresse.
Le prince fronça les sourcils. Ses traits se contrac–t-èrent. Il avait peine à contenir la colère qui bouillait en lui.
–Zagfrana! s’écria-t-il avec un geste de menace.
Sa maîtresse se dressa devant lui, terrible aussi, les yeux fulgurants.
–Eh bien? dit-elle.
–C’est toi qui me parles?
–C’est moi.
–Sais-tu bien?. commença le jeune homme hors de lui.
–Que tu vas te marier?... Oui, je le sais, dit la femme d’une voix calme.
Le prince fit un bond de stupeur. Le parquet s’ouvrant sous ses pieds, la foudre tombant sur sa tête d’un ciel sans orage, l’auraient moins surpris et moins épouvanté que cette phrase dite sans émotion apparente par sa maîtresse.
Zagfrana reprit, énervée, fiévreuse.
–Oui, je le sais, je sais tout. je sais que c’est pour cela que tu veux m’éloigner de Paris, m’envoyer à la campagne, je sais que c’est pour cela que tu viens m’annoncer le prétendu voyage que tu dois faire.
–Qui t’a dit? hurla le prince.
–Que t’importe?. Est-ce vrai?. Tu n’auras pas l’audace de me mentir encore? Je connais le nom, l’adresse. Je sais que le contrat se signe ce soir. Est-ce vrai tout cela? Se nomme-t-elle Mlle Leroy?.
–Tu es parfaitement renseignée. dit le prince d’une voix mordante.
–N’est-ce pas?. fit ironiquement Zagfrana.
–Il ne me manque plus que de connaître celui qui t’a si bien mise au courant. Tu n’as pas besoin de me le dire, du reste. Je le devine, et il s’en repentira.
–Tes menaces ne l’effraient guère sans doute.
–Elles l’effraieront peut-être un jour.
–Ainsi, c’est vrai tout cela?
–Parfaitement vrai, répondit le prince, qui, voyant que les dénégations étaient inutiles, prit bravement son parti de la situation.
–Tu m’avoues la vérité maintenant, s’écria sa maîtresse, parce que tu ne peux plus me mentir. mais il faut te l’arracher, cette vérité, car ta vie n’est faite que <le mensonges!.
Le prince pâlit.
–Prends garde! vociféra-t-il.
–Des menaces maintenant! Je ne te crains pas! Toute ton existence est échafaudée sur des trahisons. ’Tu n’es pas prince! Tu n’es pas riche! Tu es un enfant ’de rien comme moi! Tu t’appelles Leporello et tu as été valet de chambre! Est-ce vrai encore, tout cela?
Le prince se précipita sur sa maitresse, la main ’levée.
–Malheureuse! clama-t-il.
De son côté, Zagfrana marcha sur lui.
–Ne fais pas un pas de plus! dit-elle d’une voix sourde.
Il recula effrayé.
–Comme tu os infâme! reprit la jeune femme. Tu sais combien je t’aime, et tu allais m’abandonner ainsi, sans regrets et sans remords, avec une de ces fables que l’on fait pour tromper les enfants! Quand tu m’as demandé de te suivre, et que je t’ai donné ma vie, tu m’avais promis de m’épouser. T’ai-je jamais rappelé ce serment seulement? Je te croyais à moi comme j’étais à toi, pour toujours.
Le prince se rapprocha.
–Écoute-moi, Zagfrana, dit-il, je t’aime toujours,
je n’ai jamais cessé de t’aimer. je t’aimerai marié. je te verrai quand tu voudras; nous ne cesserons pas d’être l’un à l’autre, mais ce mariage est nécessaire-
–Pourquoi donc?.
–Je n’ai plus d’argent. S’il manque, c’est la misère pour nous deux, la misère, sais-tu ce que c’est, Zagfrana? La misère à Paris, ce n’est pas la misère-comme à Naples, où on se nourrit d’une orange. C’est ma position détruite, c’est le déshonneur, c’est la honte et c’est la faim!
–Pourquoi ne travailles-tu pas?
–Je ne connais pas de métier.
–Retournons en Italie, tous les deux.
–Tu es folle!
–Je n’ai pas besoin de beaux meubles, moi. Nous coucherons sur la paille, mais tous les deux. Nous mangerons une orange, mais nous la mangerons ensemble. Nous boirons de l’eau, mais ce sera dans le même verre!
–Non, ce n’est plus possible!.
–Ce n’est pas possible, parce que tu ne m’aimes pas comme je t’aime. L’amour suffit à tout et tient lieu de tout, quand il est sincère.
–Tu raisonnes en enfant. Malheureusement, moi, je ne suis pas une petite fille. Je veux être riche et puissant. Ce mariage me donne la fortune et la situation, une situation haute, enviée par tous. Un million de dot, et le père a six millions au moins. Et c’est assis, c’est solide. Avec mon nom, la position de mon beau-père, je puis prétendre à. tout. C’est l’accomplissement du rêve étincelant que je fais depuis que l’ambition m’a pris à la gorge... C’est le but, l’aspiration de toute ma vie, enfin!... Celui qui m’arracherait cela, maintenant!.
Il fit. un geste terrible.
Zagfrana n’en fut pas effrayée.
–C’est moi qui te l’arracherai, dit-elle d’une voix sifflante. Je ne laisserai pas broyer sans résistance mon cœur et ma vie entre les dents aiguës de ton ambition!.
–Ne fais pas cela!. je te tuerais!. gronda sourdement le prince.
–Je le ferai, et ce ne sera pas pour te conserver, car je ne t’aime plus; je te hais et te méprise. Ce sera pour me venger. J’ai vu enfin le fond de ton cœur. Il contient décidément trop de boue pour moi!.
Elle ferma violemment la porte et laissa son amant seul, dans le salon, la tête perdue.
Le prince resta un moment tout hébété, tout étourdi, comme s’il avait reçu un énorme coup de massue sur le crâne, puis il voulut suivre Zagfrana; la porte de sa chambre était fermée. Il sonna, il appela, hors de lui, la bouche écumante de rage.
Marichette accourut.
–Votre maitresse? dit-il. Où est-elle? Je veux la voir tout de suite!
–Madame vient de sortir...
–Ah! fit-il... la gorge étranglée par la fureur.
Il ne put prononcer un mot de plus.
Il enfonça son chapeau sur sa tête d’un coup de poing violent, puis il quitta le salon.
Quand il se présenta, le soir, en habit noir, cravate blanche, camélia à la boutonnière, chez M. Leroy, le domestique lui répondit que M. Leroy était parti pour la campagne.
Le prince chancela. Il s’appuya au mur pour ne pas tomber, foudroyé. C’était toute sa fortune, si péniblement édifiée, qui s’effondrait, creusant sous ses pas un abime béant prêt à l’engloutir.
IV
PÈRE ET FILLE
Table des matières
La rupture de son mariage avec Mlle Leroy était pour le prince un coup terrible. Cela lui coupait net les ailes. Il retombait lourdement à terre au moment juste où il commençait à s’élever. C’était la perte de sa situation à Paris. C’était la ruine, la honte et le ridicule. Il n’oserait plus reparaître nulle part, car partout on connaîtrait son histoire et partout on serait furieux d’avoir été joué par lui, et on se vengerait cruellement des marques de déférence, d’estime et d’amitié qu’on lui aurait données, grâce à son titre prétendu et à sa fortune apparente.
De plus, des cinq cent mille francs qu’il avait apportés et qui devaient durer cinq ans, il ne restait plus guère au prince qu’une cinquantaine de mille francs. Il avait tout dépensé en moins de trois ans. Il se trouvait subitement dépouillé de sa considération et presque pauvre. On juge quelle rage s’empara de lui quand il se vit fermer au nez la porte de celle qu’il croyait déjà sa femme et dont il entrevoyait en rêve le million sonnant et trébuchant!
Ce qu’il avait déployé de ruse, de finesse, d’habileté pour arriver à ce mariage! Il lui avait fallu falsifier des actes d’état civil, fabriquer de faux papiers, se. faire faire toute une généalogie de fantaisie, car pour rien, au monde il n’aurait voulu avouer qu’il avait acheté son titre de prince. Il était arrivé à tout cela sans anicroche. Il se voyait maître de la situation, et tout s’effondrait, sous une vengeance de femme. Zagfrana n’avait eu qu’à souffler sur son château de cartes pour le faire crouler.
Aussi quels projets de vengeance ne méditait-il pas! Il trouvait singulière la prétention de cette fille, qu’il avait ramassée dans la rue un jour de désœuvrement, qu’il avait élevée jusqu’à lui; qu’il avait honorée de son amour, et qui maintenant voulait être aimée toute la vie, et se prétendait trahie et trompée parce qu’il allait donner son nom à une autre!
Cette autre, parbleu! Il ne l’aimerait jamais. Elle n’était guère faite pour être aimée. Elle avait des membres gauches, une figure agrémentée d’un nez en vrille et de petits yeux louches. Zagfrana n’avait pas-à en être jalouse, mais Zagfrana n’avait pas admis ce partage; Zagfrana s’était révoltée devant cette proposition comme une honnête femme ou du moins comme une maîtresse jalouse qu’elle était, et le prince n’en revenait pas encore!. Il croyait que l’ancienne marchande d’oranges conserverait toujours ses attitudes d’esclave, trop heureuse d’être à lui et d’obéir au. moindre de ses gestes, à la moindre de ses paroles. Qui la lui avait donc changée ainsi? Etait-ce l’air de-Paris? Etait-ce le monde qu’elle fréquentait? Il s’y perdait et roulait depuis quelques heures d’élonnements en étonnements.
Une seule chose lui semblait claire, précise dans tout cela, c’était sa chute, chute irréparable, éclatante, honteuse, gigantesque, comme, celle du mauvais ange. Il allait devenir la fable de Paris. Demain on le montrerait au doigt. Les journaux s’empareraient de l’aventure et en feraient des gorges chaudes dans les échos et les-chroniques où. il avait jusqu’ici occupé une place si brillante et si enviée.
Le prince n’avait plus qu’à faire le plongeon et disparaître. C’est ce qu’il comprit aussitôt. Il avait perdu la partie par sa faute, par une imprudence de jeunesse. Qu’avait-il besoin de s’embarrasser de cette femme?
Un espoir lui restait. Il était jeune. Il pouvait prendre sa revanche. Il reviendrait au bout de quelques années plus mûr, plus fait, plus audacieux, et avec une devise implacable: plus d’amis, plus de femmes!.
En atttendant, il chercherait fortune dans une autre capitale.
Cette résolution arrêtée, , il prit ses dispositions pour quitter Paris le plus tôt possible, avant que son aventure ne fût ébruitée.
Zagfrana s’était trompée dans ses calculs. Elle avait cru que son amant, pauvre et malheureux, lui reviendrait. Elle ne connaissait guère l’ancien Leporello et son âme basse et rancunière de valet.
Le prince ne songeait à sa maîtresse que pour tirer d’elle une vengeance éclatante, et à celle qui avait dû être sa femme que pour lui faire le plus de mal possible. Comme si elle était responsable de ce qui lui arrivait! Il savait que la malheureuse l’aimait à la folie.. Elle avait arraché à son père son consentement à force de supplications et de larmes. Elle mourrait si. elle n’épousait pas le bel Italien. Le père, flatté d’avoir pour gendre un homme que les domestiques appelaient monseigneur, mais inquiet d’un autre côté de donner sa fille, sa fille unique, à un prince sans fortune assise et qui n’avait que les apparences de la richesse, le père, disons-nous, avait fait une assez longue résistance, partagé entre son orgueil et son avarice. Il avait fini cependant par consentir à tout, et il avait pris tout à fait son parti de ce mariage. Il appelait déjà sa fille princesse, et celle-ci rayonnait, ne sentant plus son bonheur.
Petite bourgeoise, élevée bourgeoisement, elle avait perdu sa mère de bonne heure, et n’était presque pas sortie depuis qu’elle avait quitté le couvent son père, absorbé par ses affaires, n’ayant guère le temps de la promener. Elle avait entrevu le prince dans les bureaux, où il venait assez souvent pour les affaires de la banque dont il était administrateur. Elle s’en était affolée aussitôt et avait amené le banquier à l’inviter à dîner. L’ancien Leporello n’était pas venu deux fois dans la maison sans s’apercevoir de l’attention avec laquelle la jeune fille le regardait. Il prit ses renseignements, sut que le père avait au moins six millions de fortune liquide; qu’il était engagé dans plusieurs bonnes affaires et devait donner un million de dot à son enfant. C’était plus que n’en aurait souhaité l’ancien valet de chambre dans ses rêves les plus ambitieux, aussi se jeta-t-il gloutonnement sur ce mariage, qui s’offrait si inopinément à lui. Les choses furent menées très rondement, grâce à l’impatience de la jeune fille, et le prince était fiancé presque avant d’avoir eu le temps de se reconnaître. C’est ce qui explique qu’il n’avait pas trouvé le moyen, avant la soirée de contrat, de se débarrasser de Zagfrana,
Il était huit heures du soir, toutes les pensées que nous venons de mentionner avaient roulé dans l’esprit du prince pendant le trajet qu’il fit à pied de la maison de M. Leroy à son cercle. Il marchait dans un grand bouleversement, les lèvres pâles et serrées par une rage intense, les yeux froids et cruels, proférant des injures et des menaces contre sa maîtresse, car il ne doutait pas qu’elle n’eût mis sa menace à exécution et que ce ne fût elle qui lui eût fait fermer la maison de son futur beau-père.
Au moment de monter à son cercle, il se ravisa. Il ne se sentait pas assez maître de lui pour paraitre devant ses amis ou du moins ses connaissances, car il n’avait certainement pas un ami parmi ces gens qui jouaient ou allaient tous les soirs au théâtre avec lui. On s’apercevrait de son émotion et on l’interrogerait. Mieux valait dévorer son affront en silence et seul.
Il fit un signe au cocher d’un fiacre vide qui passait.
–Rue de Chaillot, dit-il, et vite!
La voiture partit à fond de train. C’était une voiture découverte. L’air qui lui fouettait le front lui fit du bien. On suivit le boulevard, la rue Royale; on traversa la place de la Concorde et on monta les Champs-Élysées. C’était l’heure où la grande avenue est le plus brillant. Des guirlandes de lumières flamboient dans les bosquets, d’où s’échappent des chants et des bruits de musique. La chaussée est sillonnée en tous sens d’équipages dont les harnais résonnent avec un bruit argentin se mêlant au trot sonore et relevé des chevaux. Tout le monde qui passe par là, en coupé de maître, en victoria, en fiacre, à pied, tout ce monde va vers quelque plaisir. Il y a un encombrement de fourmilière partout. Du luxe, de la richesse, de la joie; puis au-dessus, dominant tout, comme une grande pièce montée dressée sur ce service éclatant de festins et de plaisir, l’Arc-de-Triomphe, se découpant calme et grandiose dans l’azur.
Une sensation poignante s’empara du prince. Il allait quitter tout cela! Paris lui échappait! Paris, qui paraissait indispensable à son bonheur, et sur la tête duquel il croyait avoir déjà mis un pied vainqueur!
Paris qui l’avait accueilli à son arrivée avec toutes ses tentations, toutes ses grâces et tous ses sourires, le rejetait soudain comme une épave dont il ne voulait plus, comme une scorie qui le souillait.
L’ancien Leporello sentit des larmes de rage lui venir aux yeux.
Et les lumières des cafés-concerts, les lanternes des voitures, dansant autour de lui une farandole lumineuse et joyeuse, lui faisaient l’effet d’une ironie vivante et avaient l’air de le narguer.
Ce spectacle ne lui avait jamais paru si grand, si éblouissant, si désirable qu’à ce moment où il se disait qu’il allait être obligé de le quitter. Il embrassait du regard toutes ces splendeurs avec une amertume infinie.
Tout à coup il secoua la tête d’un air de menace. Un sentiment d’orgueil, comme celui qui dut s’emparer de Lucifer précipité dans le gouffre, gonfla sa poitrine.
–Je reverrai tout cela, se dit-il, et en maître!
Le fiacre tournait la rue de Chaillot. Il le fit arrêter, descendit, paya le cocher et se dirigea à pied vers la maison où il allait.
C’était une des dernières vieilles maisons oubliées dans cette rue, aujourd’hui presque toute faite de grandes constructions neuves. Des branches maigres d’acacia frémissaient au-dessus d’un mur récemment blanchi et dans lequel était percée une porte pleine et massive.
Le prince heurta doucement à cette porte.
Une femme âgée, portant une lampe, vint ouvrir.
–Monseigneur! murmura-t-ellc, avec une expression de crainte respectueuse, en apercevant le prince.
–Oui, c’est moi, dit celui-ci. Swarga est couchée?
–Pas encore, Monseigneur.
–Conduisez-moi chez elle.
–Oui, Monseigneur.
On traversa une cour étroite, on monta un perron, et la femme ouvrit, au rez-de-chaussée, la porte d’une petite chambre tapissée de papier azuré, éclairée par une lampe tranquille...
Dans cette pièce, une jeune fille de six ans à peine, les cheveux bouclés flottant sur ses épaules, semblait fort attentive à quelque devoir qu’elle terminait.
Au bruit que fit la porte en s’ouvrant, elle se leva vivement.
–C’est toi, Psika?...
–Chut! fit la vieille femme en montrant monseigneur.
Swarga poussa un cri de joie.
–Papa! dit-elle, à cette heure; quelle bonne fortune!
Elle sauta au cou du prince et l’embrassa à plusieurs reprises.
Le père se tourna vers la vieille.
–Laissez-nous, dit-il...
Quand il fut seul, il prit l’enfant sur ses genoux. Il ’adorait. Swarga était sa seule véritable affection. Pouvait-on la voir sans l’aimer? La peau d’un blanc le perle, éclatant et rayonnant, elle avait une abonlante chevelure couleur d’or rouge, cette chevelure opulente des Italiennes qui ne sont pas brunes, de grands yeux clairs avec des nuances d’émeraude et des effets d’or. C’était une superbe enfant, et l’ancien valet de chambre se sentait renaître chaque fois qu’il venait retremper dans cette pureté et dans cette innocence son âme souillée.
Il avait dix-sept ans quand Swarga lui était née l’une fille avec laquelle il avait été élevé et qui était sa cousine. C’était un amour d’enfance, son premier amour. Si la mère avait vécu, il n’aurait peut-être jamais cherché dans la vie d’autres joies que celles qu’il goûtait près d’elle, mais elle lui avait été enlevée subitement, par une maladie terrible, quelques mois après la naissance de sa fille. Sur son lit de mort, elle avait fait jurer au futur prince de ne jamais abandonner son enfant, de continuer à l’aimer dans la petite, et c’était le seul serment que Leporello eût tenu, la seule foi et le seul respect qu’il eût conservés de son adolescence, parmi les affolements de sa jeunesse ambitieuse et brûlée.
A ce moment encore la vue de son enfant faisait descendre dans son âme gonflée de fiel et d’amertume une grande douceur. Il s’amusait à dérouler les boucles soyeuses de ses cheveux, à tenir dans sa main ses petits doigts délicats comme des doigts du fée. Il l’interrogeait sur ses travaux, s’étonnait des progrès qu’elle avait faits, puis tout à coup il lui dit:
–Aimes-tu Paris, Swarga?
–Oui, mon père.
–Tu t’y plais bien?
–Je m’y plais parce que tu y es, cher père.
–Ainsi, s’il fallait le quitter, cela ne te ferait pas trop de peine?
–Pas de peine du tout, si je le quitte avec toi.
Elle avait entouré le cou du prince de ses bras potelés et blancs.
–Cher enfant! murmura-t-il. Oui, c’est avec moi que tu le quitteras. Pourrais-je moi-même m’éloigner de toi?.
–Nous emmènerons Mme Psika?
–Si cela te fait plaisir.
–Oui, je l’aime bien. Elle est très bonne pour moi.
–Nous l’emmènerons.
–Et où allons-nous, mon pèree?
–Je ne sais pas encore, répondit le prince, devenu rêveur.
–Que m’importe après tout? ajouta l’enfant, puisque nous serons ensemble... Et nous partons tout de suite?
–D’un jour à l’autre. Il faut que Mme Psika prépare tout; que vous n’ayez qu’à monter en voiture quand je viendrai vous chercher, de jour ou de nuit. J’ai des affaires à terminer, et je ne sais pas au juste quand je serai prêt. Mais dès que je serai prêt, il faudra partir.
–Ce n’est pas une fuite? dit Swarga en souriant.
Le prince fronça le sourcil.
–Une fuite?... Pourquoi me dis-tu cela?
–Pour rien, père. je plaisantais, répondit la jeune fille, qui essaya de chasser à force de caresses la mauvaise impression qu’elle avait vu passer sur le visage de son père.
Le prince regarda à sa montre.
–Tu en as déjà assez d’être avec moi? dit Swarga. C’est que je suis maladroite. Je t’ai fait de la peine sans le vouloir. Tu me pardonnes?
Elle roulait sa tête sur le sein de son père.
–Je n’ai rien à te pardonner, chère enfant, dit celui-ci; tu ne m’as pas fait de peine; malheureusement mes heures sont comptées, surtout maintenant. Adieu, et à bientôt.
Il embrassa l’enfant à plusieurs reprises, puis il s’éloigna, le cœur gros.
–Je l’aurais voulu si heureuse! murmura-t-il.
Avant de franchir la porte, il se retourna encore et vit dans le rayonnement de la lampe qu’elle tenait à la main pour l’éclairer, Swarga qui lui envoyait des baisers, ’avec son sourire rose éclatant dans les reflets fauves de ses cheveux.
Sur le seuil de la porte, il trouva Mme Psika à qui il expliqua ses projets et fit ses recommandations. Il dit que c’était pour un voyage d’agrément qu’ils partaient pour quelques mois; elle accepta avec empressement de les accompagner, toute heureuse de voir des pays nouveaux.
Ces dispositions terminées, le prince prit une voiture et se fit conduire directement chez lui. Il était dix heures. Il sonna. Ses deux domestiques fidèles accoururent. Il leur donna des ordres rapides, puis il passa le reste de la nuit à écrire. Il travaillait à sa vengeance. Nous connaîtrons plus tard le résultat de cette veille, qui devait être si funeste à tous ceux qu’il haïssait.
Le prince était une nature implacable. Au moment où ceci se passe il avait vingt-cinq ans. Sa vie avait commencé par une grande douleur, la perte de celle qu’il aimait par-dessus-tout, et sa jeunesse s’était écoulée ensuite dans les humiliations et dans l’envie. Doué d’une intelligence vive, plus instruit que la plupart de ses compatriotes, car il avait été au collège jusqu’à l’âge de seize ans, il avait été obligé pour vivre d’entrer au service d’un prince renommé à Naples pour ses débauches. Il était devenu rapidement son factotum, et il avait été mis ainsi de bonne heure à l’école de tous les vices.
Ce prince était une sorte de déclassé, qui avait traîné ses mœurs crapuleuses dans toutes les capitales et qui venait achever sous le ciel chaud de l’Italie une existence usée et pourrie. Presque tombé en enfance, le prince était une sorte de jouet pour ses domestiques, qui n’avaient pour lui aucun respect et aucune déférence. Il était marié, mais sa femme vivait loin de lui, le laissant à la merci des mercenaires. Elle en avait du dégoût et presque de la frayeur.
On racontait sur le compte du prince des histoires: monstrueuses. Il y avait du sang dans son passé et c’était pour oublier, disait-ou, qu’il se livrait à ses dégradantes passions. Il avait volé, assurait-on, et sa fortune et son titre, et c’est ce magot horrible que Leporello appelait Altesse! C’est pour servir ce maniaque souillé de fange qu’il prostituait son intelligence!
L’âme du jeune homme se flétrit vite dans ce milieu nauséabond. Il comprit trop tôt l’influence qu’avaient conservées dans ce monde la richesse et les titres, quand il voyait ses compatriotes vénérer cet homme qu’il méprisait si profondément. L’ambition le ganrena. Il se dit qu’il serait riche et qu’il aurait aussi ne couronne fermée peinte sur ses voitures. Il avait ssez de ruse et d’esprit pour arriver comme son maire, quand il aurait fait litière de ses pudeurs et de ses scrupules.
Pour commencer son chemin, , il devint l’amant de la princesse et nous avons vu ce qu’il fit ensuite.
L’ancien Leporello avait monté rapidement, trop rapidement, grâce à une chance inespérée, mais son ascension avait été comme celle d’Icare, imprévoyante et inexpérimentée. Le moindre rayon lumineux tombé sur les ailes qui lui avaient servi à s’élever les avait fait fondre, et il était retourné dans le néant.
Néanmoins, il ne voulait pas tomber seul. Il voulait que sa chute fût celle d’une avalanche, entraînant avec elle tout ce qui avait eu l’imprudence de se trouver sur son passage.
V
LES FLÈCHES DU PARTHE
Table des matières
Quelques jours après, en s’éveillant, Zagfrana aperçut sur sa table de nuit une lettre qu’on venait d’apporter. Elle eut un mouvement de joie. Elle avait reconnu l’écriture du prince. Elle ne s’était donc pas trompée dans ses prévisions? Son amant lui revenait. Elle déchira précipitamment l’enveloppe. L’ancien Leporello lui demandait pardon du mal qu’il lui avait fait. Il la remerciait de l’avoir arraché à une union qui. eût fait le malheur de toute sa vie. Il n’aimait pas celle qu’il devait épouser et n’aurait jamais pu l’aimer, il le sentait bien. La femme qu’il aimait, c’était elle, elle seule. Il n’en saurait jamais aimer d’autres.
La jeune femme lisait avec délices toutes ces phrases menteuses. Elle les enfouissait, pour ainsi dire, dans son cœur, comme un baume destiné à le guérir des blessures que l’amour lui avait faites.
Son amant lui rappelait ensuite les heures fiévreuses de leur première liaison, ces heures de Rome, de Monaco, restées dans son souvenir lumineuses et chaudes. Il lui disait qu’il ne pouvait pas les oublier et qu’il aspirait à les recommencer. Et elle donc! N’y pensait-elle pas toujours au milieu de ses insomnies la nuit et de son désœuvrement le jour? C’était la seule joie, le seul point rayonnant de son existence.
Le prince lui annonçait encore qu’il était guéri de son ambition. Il serait désormais tout à elle. Il quitterait les affaires et vivrait avec elle comme autrefois, enfoui dans son amour et se nourrissant de ses baisers et de ses caresses.
La pauvre femme ne se sentait pas de joie. Tout était oublié et pardonné dès la première ligne. Il n’en fallait pas tant.
Si elle acceptait ce nouveau programme, si elle voulait recommencer sa vie d’autrefois, son amant viendrait la prendre, lui disait-il, pour dîner le soir même au Moulin-Vert et fêter leur réconciliation. Il lui parlait aussi dans sa lettre d’un petit hôtel qu’il avait loué et dans lequel ils allaient habiter ensemble désormais.
Zagfrana sauta à bas de son lit. Elle prit une feuille de papier et écrivit ces seuls mots: «J’accepte tout. Je t’aime. Viens vite!»
Le prince ne se présenta rue Mosnier qu’à six heures du soir. Il avait eu tant d’occupations! Sa démission d’administrateur à donner, de nombreuses visites à faire; elle crut à tout ce qu’il lui dit; elle accepta tout. Elle le voyait, elle était heureuse. Elle lui prit le bras avec une joie d’enfant, et ils partirent.
Au moment de franchir la porte, Marichette fit un signe à sa maîtresse.
Zagfrana revint sur ses pas.
–Que me veux-tu? dit-elle.
–Vous faire une recommandation, Madame. Méfiez-vous du prince!
La jeune femme haussa les épaules.
–Tu es folle! murmura-t-elle.
–Pas si folle, Madame, répondit la soubrette. Il avait un drôle d’air quand je lui ai ouvert la porte. Il n’avait pas eu le temps encore de composer-son visage, et on y lisait une telle cruauté que j’en ai frissonné.
–Imagination! fit insouciamment l’Italienne.
–Je le souhaite pour Madame, mais j’ai voulu prévenir Madame. Si ce rapprochement cachait une trahison?
Zagfrana éclata de rire, mais d’un rire contraint.
–Eh bien, Zagfrana, cria la voix rude du prince, qui attendait sur la première marche de l’escalier.
–Voici, mon ami.
Elle courut vivement à lui et ils descendirent.
Les paroles de Marichette avaient malgré tout .fait impression sur elle et jeté un certain trouble dans son àme. En chemin, elle étudia la figure du prince, mais celui-ci lui parut si gai, si dégagé de toute préoccupation étrangère à son amour, que ses craintes se dissipèrent.
Le prince avait pris son coupé. En quelques minutes l’avenue des Champs-Élysées fut franchie et quelques instants après on s’arrêtait au Moulin-Vert.
C’était en été. Le restaurant était plein. Le prince eut de la peine à trouver un cabinet. Le patron parvint néanmoins à lui en faire avoir un, et ils y dînèrent en tête-à-tête comme deux amoureux. Il semblait qu’il n’y eût eu sur le bleu de leur amour aucun nuage. ils revivaient le passé et faisaient mille projets d’avenir. Zagfrana était redevenue aussi confiante et aussi aimante qu’au prcmier jour.
Il était près de minuit quand ils quittèrent le restaurant.
Il faisait une fraîcheur délicieuse. L’azur était criblé d’étoiles. on entendait venant du bois des frissonnements de feuilles.
Le chasseur s’avança pour offrir au prince une voiture.
–Veux-tu marcher un peu, Zagfrana? dit ce dernier. Je n’ai pas fait venir le coupé exprès.
–Volontiers, répondit la jeune femme.
L’ancien Leporello congédia le chasseur, et ils s’enfouirent dans les bosquets à travers les frémissements amoureux des arbres. Un grand-calme se faisait. Les dernières voitures disparaissaient rapidement dans les avenues, avec leurs lumières semblables à des feux follets. Au loin le grondement sourd de Paris s’éteignait, et dans les herbes à leurs pieds les insectes s’éégosillaient pour achever d’enchanter leur soirée.
Comme il y avait longtemps qu’ils s’étaient trouvés ainsi, la main dans la main, dans la nuit, en face du ciel bleu, caressés par la brise et éclairés par le seul rayonnement des étoiles! Comme c’était loin d’eux déjà et il n’y avait pas trois ans qu’ils s’aimaient!
C’est ainsi qu’ils passaient les soirées autrefois. Le bonheur chantait autour d’eux. Co beau temps allait donc revenir?
Zagfrana marchait en s’appuyant sur le prince, la bouche sous sa bouche, buvant son souffle, toute tressaillante d’amour. Les nuages s’étaient dissipés.
Son amour était revenu aussi grand, aussi profond qu’autrefois. Elle aurait passé toute la nuit ainsi, pendue à son bras, si le prince n’était revenu brusquement sur ses pas.
Ce dernier d’ailleurs avait depuis un moment une attitude étrange, qui aurait certainement frappé un être moins affolé que Zagfrana. Il était devenu sombre et réservé. Il répondait à peine aux caresses et aux folies de sa maîtresse. Il semblait sous le coup d’une préoccupation.
Peut-être regrettait-il cet amour si sincère, si dévoué, qui lui avait donné déjà tant d’heures heureuses et qu’il allait perdre pour touj ours. Peut-être sentait-il descendre en lui un reste de pitié et de compassion pour cette malheureuse, qui lui montrait si naïvement le fond de son âme; qui lui avait sacrifié si délibérément toute sa vie et qui n’était coupable que de l’avoir trop aimé.
Son esprit luttait sans doute entre le désir de la vengeance et la douceur du pardon, et c’est pour échapper à l’attendrissement qui le gagnait malgré lui qu’il avait interrompu la promenade.
Une heure sonna. C’était le moment qu’il avait fixé probablement, car il entraîna rapidement sa maîtresse du côté de l’avenue d’Eylau.
–Où allons-nous ainsi? demanda celle-ci, à qui revinrent à l’esprit les paroles de Marichette, mais ce fut rapide comme un éclair. Elle ne s’y arrêta même pas.
–Je veux te montrer, dit le prince, l’hôtel que j’ai loué.
–A une heure du matin?
–Qu’importe? Il y a des bougies! et nous passons devant la porte. Cela te répugne d’entrer là?
–Il me semble que j’aurai peur dans une maison déserte.
–Avec moi?
–C’est vrai, je suis folle.
–Nous voici arrivés. J’ai justement la clef sur moi. Nous allons prendre possession de notre logement en amoureux, dans le grand silence de la nuit.
En disant ces paroles, le prince avait ouvert la porte et fait entrer Zagfrana. Il y avait une bougie au pied de l’escalier. Il l’alluma, et il s’engagea devant, ouvrant les pièces vides, dont les boiseries criaient. Le bruit des pas résonnait sur la sonorité des parquets et emplissait de son écho toutes les pièces. La lumière, agitée par le prince, dansait fantastiquement sur les murs nus dont les papiers éventrés pendaient en lambeaux. On se heurtait dans des chàssis éventrés et des meubles abandonnés.
Il y avait sans doute longtemps que la maison était inhabitée, car il se dégageait des murailles une fraîcheur moite, qui tombait sur les épaules de Zagfrana et la faisait frissonner.
–Eh bien, comment trouves-tu cela? demanda le prince.
–C’est très grand, mais tout est à refaire.
–Oh! tout. Mais enfin, tu ne t’y déplairas pas trop?
–Je ne m’y déplairai pas du tout, puisque tu seras avec moi.
Le prince eut un sourire cruel.
–Il nous reste encore à voir, dit-il, la pièce la plus curieuse, et nous sortons.
C’était au rez-de-chaussée, au fond d’un couloir sombre, du côté du jardin.
Le prince ouvrit une porte et Zagfrana aperçut avec surprise des lueurs rouges sur le mur en face d’elle.
Qu’est-ce que cela voulait dire?
Elle allait reculer instinctivement, et interroger son amant, mais celui-ci, qui avait prévu ce mouvement, la poussa en avant et ferma la porte.
Zagfrana poussa un cri d’épouvante. Elle était prise.
Elle jeta autour d’elle des regards effarés.
Elle se trouvait dans une grande pièce carrée, sans meubles comme les autres, les volets des fenêtres soigneusement clos. Dans la cheminée un réchaud plein de charbons enflammés. C’était la lueur de ce feu qu’elle avait aperçue, et de chaque côté du réchaud les deux domestiques du prince, sombres, pâles, impassibles, comme deux bourreaux.
Zagfrana leva vers son amant des yeux où se lisaient la terreur et la stupeur.
Le prince ricanait et il se dégageait de sa physionomie un air de férocité qui fit courir une sueur froide par tout le corps de la malheureuse.
–Je suis perdue! murmura-t-elle en elle-même.
Elle résolut néanmoins de faire bonne contenance et dit à l’Italien qu’en effet cette pièce était curieuse à visiter.
–N’est-ce? fit celui-ci avec son rire narquois. Tu aurais certainement perdu à t’en éloigner sans l’avoir vue.
La jeune femme ne répondit pas. Elle se demandait mentalement ce qu’on allait faire d’elle, prise d’une grande terreur, causée surtout par la profonde perfidie de son amant.
Voulant néanmoins continuer jusqu’au bout son rôle indifférent.
–C’est tout ce qu’il y a à voir? demanda-t-elle, et elle se dirigea vers la porte.
–Pas encore tout! ricana le prince.
Il fit signe aux domestiques qui s’approchèrent de Zagfrana.
Celle-ci recula avec effroi.
–Que me voulez-vous? cria-t-elle. Ne me touchez pas!
Les hommes regardèrent leur maître.
–Faites! prononça tranquillement ce dernier.
Zagfrana comprit que c’était fini. Les hommes lui avaient mis brutalement la main sur l’épaule. Elle se dégagea vivement et s’enfuit au fond de la pièce en appelant au secours.
Le prince s’approcha d’elle.
–Ne criez pas, fit-il d’un air ironique, je ne veux pas votre mort. je désire seulement vous laisser avant de partir un petit souvenir, qui vous rappellera à la fois et mon grand amour d’autrefois et la façon dont je me venge quand on m’offense.
–Misérable lâche! hurla Zagfrana... Tu m’as menti toute cette soirée encore en me disant que tu m’aimais! pour m’attirer dans ce guet-apens!. Tu as bien l’âme d’un valet que tu es!
–Malheureusement, tu possédais l’âme d’une trop grande dame, toi; c’est pour cela sans doute que nous n’avons pas pu nous entendre, riposta le prince d’une voix sarcastique.
Puis, se tournant vers les valets, muets et froids comme des statues:
–Allez! fit-il.
Les deux hommes s’emparèrent de Zagfrana malgré sa résistance désespérée, ses cris de détresse, ses injures et ses menaces adressées à son amant; elle se débattait avec une énergie sauvage.
Le prince n’avait pas sourcillé.
Quand il vit les domestiques maîtres enfin de la femme, il s’approcha.
–Ah! tu as cru, dit-il, que je laisserais impunie l’infamie que tu as commise! Tu ne me connais guère, Zagfrana. Ce mariage était la vie pour moi. C’était la splendeur et la fortune, dans Paris, dans ce Paris que je vais être obligé de quitter à cause de toi. Etre riche et grand ailleurs qu’à Paris, ce n’est plus être riche et grand, car à Paris seulement on peut jouir de la richesse et de la grandeur! Et tu m’as arraché à tout cela!
–Tu ne m’as pas arrachée, toi, à ma vie libre et heureuse?
–Une vie de pauvresse se traînant dans la poussière!.
–Cette poussière m’était plus douce que tes tapis, infâme!.
–Pourquoi l’as-tu quittée?
–Parce que tu m’as fait des promesses que tu n’as pas tenues, imposteur!
–La promesse de t’épouser, n’est-ce pas?
–Celle-là et toutes les autres auxquelles’tu as manqué!.
–Soit! fit le prince impatienté, je suis tout ce que tu veux, un misérable, un infâme, un imposteur. Je me venge donc en misérable, en infâme et en imposteur!..
Il se tourna vers les deux domestiques.
–Vous exécuterez mes ordres ponctuellement?
–Oui, monseigneur.
–Vous avez compris ce que je voulais de vous?
–Parfaitement, Monseigneur..
–Agissez donc, et sans crainte!
–Lâche, trois fois lâche! siffla Zagfrana, qui se tordait, solidement tenue entre les poignets de fer des deux hommes.
–Commencez par bâillonner cette vipère!.. ajouta le maitre et faites ce que je vous ai dit!
Il sortit poursuivi par les injures de la femme, qui s’éteignirent enfin, étouffées par le bâillon que les bourreaux lui mirent devant la bouche.
En un clin d’œil Zagfrana fut dépouillée de ses vêtements. Un des hommes lit tomber sous les ciseaux sa chevelure splendide dont les ondes noires maintenant déroulées descendirent jusqu’aux pieds et la couvrirent d’un manteau royal.
La pauvre femme pleurait des larmes de sang.
Elle vit ensuite le misérable prendre un rasoir, le passer sur son corps. Elle crut qu’il allait lui couper la gorge, et elle ferma les yeux, résignée.
Mais il n’en fut rien.
Lorsque le rasoir eut fait subir à son corps un outrage plus sanglant encore que celui que lui causait la perte de ses cheveux, l’autre bourreau qui la maintenait la renversa violemment sur une table, la poitrine en l’air.
Elle vit alors, comme dans un cauchemar, un fer rouge sortir du réchaud embrasé, s’approcher de ses seins. Elle sentit une douleur atroce et poussa une sorte de rugissement sourd... La chair du sein gauche frissonna grillée, mordue par le feu, et elle s’évanouit.
Elle ne se réveilla que dans le terrain vague où les agents la trouvèrent ensuite et où elle fut rappelée à la vie par leurs soins.
Telle fut l’atroce histoire que Zagfrana raconta sommairement à la Souris Grise et à Bec-en-Feu qui avaient frémi plus d’une fois pendant son récit.
–Je comprends maintenant, dit le premier agent, quel prix vous devez attacher à votre vengeance!.
–Oh! je donnerais tout! Je sacrifierais ma vie, s’il le fallait.. Que m’importe ma vie, si je meurs vengée?.
–Malheureusement, dit la Souris Grise, le prince a dû quitter Paris après ce beau coup-là.
–C’est probable, murmura Bec-en-Feu.
–Il n’est peut-être pas parti encore, dit Zagfrana.
–Peut-être, fit l’agent, et s’il n’est pas parti, il sera cette nuit en notre pouvoir, je vous le jure!
–Dieu le veuille! murmura la femme, avec une expression de haine intraduisible.
Elle donna aux deux agents toutes les indications qu’elle possédait pour les faire retrouver son amant.
Les deux inspecteurs allaient s’éloigner; elle les rappela.
–J’y songe, dit-elle. Il a une fille qu’il adore. Elle est à Paris. Peut-être y restera-t-elle. C’est par sa fille que je le punirai!..
–Vous savez où est cette enfant? demanda la Souris Grise.
–Je ne l’ai jamais su.
–N’importe! nous la découvrirons. Nous avons fait plus difficile que ça, n’est-ce pas, Bec-en-feu?
L’agent inclina la tête.
–Voici de l’argent, dit Zagfrana, qui mit dans la main des deux hommes plusieurs billets de banque, et quand vous en aurez besoin, ne vous gênez pas!.. Je consacrerai à ma vengeance tout ce qui me reste d’or et de force!..
–Nous n’avons pas de temps à perdre, murmura la Souris Grise. A l’œuvre donc et à bientôt!
Les deux agents s’éloignèrent, et Zagfrana se laissa tomber dans un fauteuil, pleurant à chaudes larmes et mordant avec rage le mouchoir qu’elle tenait à la main. Ridiculisée, flétrie, souillée pour la vie sur la partie de son corps la plus triomphalement belle, et par un homme qu’elle avait tant aimé, dont le nom, quand elle le prononçait tout bas, la faisait encore tressaillir, mais elle ne savait plus si c’était d’amour ou de haine! C’était plutôt de haine, car elle n’aspirait plus qu’à se venger.
Toute la journée elle attendit avec impatience le retour des agents. Peut-être le prince n’était-il pas parti encore, et elle avait confiance dans l’habileté de la Souris Grise. Ce petit homme, pétri de vice et de ruse, était bien l’auxiliaire qu’il lui fallait pour lutter contre l’ancien Leporello. De Bec-en-Feu elle ne s’inquiétait guère. Ce ne pouvait être qu’un instrument utile en certains cas à cause de sa force, mais inerte et sans initiative.
Il était six heures du soir quand Marichette vint lui annoncer qu’un des hommes venus avec elle le matin désirait lui parler.
–Faites entrer, dit-elle aussitôt.
C’est la Souris Grise qui se présenta. Zagfrana vit tout de suite, à l’air déconfit de l’agent, que l’expédition n’avait pas été heureuse.
–Eh bien? interrogea-t-elle avec anxiété..
–Rien à faire, répondit l’inspecteur découragé. du moins pour le moment.
–Comment cela?
–Dénichés de partout. Tout est vide. Vide, l’entresol de la place Vendôme; vide, la petite maison de la rue de Chaillot où vivait l’enfant. Le gaillard est fort. Les mesures ont été bien prises, il a fait place nette et a tout emmené. Il est parti pour l’étranger, et je n’ai pas pu retrouver sa trace. La jeune fille s’est embarquée avec sa gouvernante à la gare du Nord. Il a pris, lui, le chemin de fer de Lyon, et ses deux agents celui d’Orléans. Où aura lieu la jonction? Je l’ignore. Dans tous les cas, hors de France. Il nous faudrait courir l’étranger et je ne le puis pas à cause de mon service.
–Je le puis, moi, et quand je saurai.
–Le plus sage pour vous, ce sera de faire comme nous: attendre.
–Attendre?
–Oui... attendre qu’il revienne.
–A Paris?
–A Paris,
–Et vous croyez?...
–Qu’il reviendra? J’en suis sûr... Quand on a goûté à la vie de Paris, on ne la quitte pas comme cela, sans esprit de retour. Il reviendra après avoir fait peau neuve, sous un nouvel avatar... Il ne sera plus prince, ça lui a mal réussi une première fois. Il aura pris une situation sociale plus à sa portée. D’après les renseignements que j’ai recueillis, il m’a l’air d’un gaillard qui ne perd pas la carte et qui aime mieux corriger les fautes qu’il a faites que d’y persévérer. Le plus grand défaut des coquins ordinaires, c’est l’entêtement; mais lui, me paraît être un coquin supérieur et nous avons affaire à.forte partie. Tant mieux! J’aime les difficultés, la résistance, la lutte, la lutte de deux finesses et de deux ruses. C’est là qu’est l’intérêt, la passion, la vie. Il y a des péripéties, des surprises, du drame, de la comédie. C’est mon élément. On ne trouve pas assez l’occasion d’employer ses talents. Les grands criminels ont baissé comme tout le monde. C’est plat et mesquin. Des agneaux qui se laissent traîner à la boucherie sans se défendre. On ne rencontre plus d’énergie; on ne se débat plus. Avec celui-ci, du moins, il y aura de l’ouvrage. Ce sera un morceau difficile à servir, et important, car nous ne le prendrons probablement que lorsqu’il sera couvert de méfaits et que sa tête aura été mise à prix dans toutes les capitales.
Zagfrana écoutait l’inspecteur avec une stupeur profonde. Il avait l’air de s’occuper fort peu d’elle et de sa vengeance. Il faisait du métier sur son dos, et du métier avec la passion qu’y mettent tous les convaincus, dans quelque profession que ce soit.
Elle allait répliquer qu’elle s’inquiétait peu de fournir aux agents l’occasion d’une belle prise; que sa vengeance ne voulait pas attendre, quand Marichette vint annoncer que Bec-en-Feu était là.
–Faites entrer, dit la Souris Grise qui se croyait chez lui, dans un cabinet de chef de police, emporté qu’il était par la situation.
Il se tourna vers Zagfrana.
–Je l’ai envoyé chez Luigi, dit-il, et à la maison Leroy; il vient nous faire son rapport. Il ne fallait négliger aucun détail et prendre ses renseignements auprès de toutes les personnes qui ont approché le scélérat.
La jeune femme inclina la tête en signe d’assentiment.
Bec-en-Feu était au milieu du salon, sa casquette à la main. Sa ligure flamboyait, illuminée par les crus de tous les marchands de vins qu’il avait rencontrés sur sa route. Il s’était copieusement rattrapé de sa nuit de diète.
La Souris Grise ne s’inquiéta pas de son état. Il y était habitué et il savait que son collègue travaillait mieux ainsi qu’à jeun. Il avait l’esprit moins obtus et l’intelligence moins lourde.
–Tu as fait ce que je t’ai dit? demanda-t-il.
–De point en point.
–Luigi?
–Mort.
L’inspecteur fit un soubresaut. Zagfrana devint pâle comme un linceul.
–Mort? s’écrièrent-ils d’une seule voix, en proie à la stupeur la plus profonde.
–Il a été trouvé mort, reprit l’agent, ce matin, dans sa salle à manger. Il avait un bout de corde au cou, et il y avait un bout de corde semblable à un anneau du plafond. Le commissaire de police a conclu à un suicide. Il a supposé que le malheureux s’était pendu et que la corde s’était brisée, mais pour moi.
–Pour toi? dit la Souris Grise, très attentif.
–Pour moi, cet homme a été assassiné.
–N’est-ce-pas?
–J’en suis sûr.
–Et tu ne l’as pas dit au commissaire?
–Je l’ai dit.
–Et qu’a-t-il répondu?
–Il m’a envoyé promener.
–Naturellement.
–Luigi, d’après son enquête, n’avait pas d’ennemi, nul n’avait intérêt à sa mort.
–Nul que le commissaire connût. Un suicide, c’est vite fait. Ça simplifie les recherches, dit ironiquement la Souris Grise. Pour moi, continua-t-il, l’homme a été étranglé par les deux coquins de valets, qui l’ont pendu ensuite pour faire croire qu’il s’était donné la mort lui-même. Mais ils ont mal choisi la corde, qui s’est rompue. Ah! j’avais bien raison de le dire, cet homme est un gaillard. Rude affaire, Bec-en-Feu, que nous allons avoir là! Je vais passer là-bas examiner le chanvre, faire mon enquête particulière et conserver cela pour plus tard. Aujourd’hui, on me ferait ce qu’on t’a fait à toi, on me rirait au nez.
L’agent se tourna vers Zagfrana, qui était immobile d’étonnement et d’effroi, et qui sentait comme une sorte de vertige devant la profondeur de perversité de celui qu’elle avait aimé.
–N’avais-je pas raison de vous le dire tout à l’heure, qu’il serait paré de toutes les herbes de la Saint-Jean quand il tomberait entre nos mains? Quand on entre dans la vie comme y est entré le prince, c’est fatal. Il y a toujours des curieux qui gênent et ou n’a encore trouvé qu’un moyen de s’en débarrasser, c’est de les supprimer. et plus j’entre avant dans la connaissance du prince et de ses talents, plus je m’étonne de la faute énorme, immense, irréparable, qu’il a commise.
–Quelle faute? murmura Zagfrana.
–En vous laissant vivre, dit tranquillement l’agent.
La jeune femme frissonna.
–Mais il a supposé que vous n’étiez pas dangereuse et que vous seriez disparue depuis longtemps de la circulation parisienne quand il reviendrait. Les femmes passent vite à Paris. C’est comme les fleurs d’un parterre. Il faut que les jardiniers les renouvellent souvent, et à part quelques vieux rejetons qui persistent d’année en année et qui font croire à la vitalité des autres, lout cela se fane et s’étiole rapidement, nous en savons quelque chose. Et sur M. Leroy, poursuivit l’agent en s’adressant à son collègue, tu as des renseignements?
–M. Leroy est en fuite.
–En fuite? répétèrent la Souris Grise et Zagfrana avec la même stupéfaction que tout à l’heure.
–Une panique s’est mise dans sa clientèle, reprit l’agent, on est venu précipitamment retirer les fonds qu’on avait chez lui. Ces fonds étaient engagés dans différentes spéculations. Il n’a pu représenter les dépôts; il a pris peur et il est parti sans rien emporter. On dit qu’il laisse plus d’argent qu’il n’en faut pour désintéresser tout le monde, mais ce n’en est pas moins une situation perdue.
–Allons, c’est complet! fit la l’inspecteur. Nous soupçonnons tous, n’est-ce pas, d’où vient la panique. C’est un homme expéditif et prompt, que le prince. Il a quitté Paris, mais avant de partir il a lancé sur ses ennemis ses flèches du Parthe, qui sont la désolation, la ruine et la mort!
L’agent s’était levé très surexcité, l’œil menaçant.
–La désolation, la ruine et la mort, répéta-t-il, tout cela se paye! Sois tranquille, mon garçon, nous nous reverrons!.
Il salua Zagfrana et quitta le salon, entraînant son collègue et laissant la jeune femme en proie à une sorte d’hébêtement, écrasée sous le faix des événements qui venaient de se succéder coup sur coup autour d’elle.
Le malheur avait fondu sur sa vie, rapide et foudroyant comme un éclair, et elle semblait chercher dans sa desLinée le point d’où il était parti.
Darmowy fragment się skończył.