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Joséphine Colomb

Nouvelles

La fille de Carilès ; Le petit prince Ulrich ; Nedji la Bohémienne ; La bonne Mitche


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066328467

Table des matières

LA FILLE DE CARILÈS

CHAPITRE PREMIER

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CHAPITRE VIII

CHAPITRE IX

CHAPITRE X

CHAPITRE XI

CHAPITRE XII

CHAPITRE XIII

CHAPITRE XIV

CHAPITRE XV

CHAPITRE XVI

CHAPITRE XVII

CHAPITRE XVIII

CHAPITRE XIX

CHAPITRE XX

CHAPITRE XXI

CHAPITRE XXII

CHAPITRE XXIII

CHAPITRE XXIV

CHAPITRE XXV

CHAPITRE XXVI

CHAPITRE XXVII

CHAPITRE XXVIII

CHAPITRE XXIX

CHAPITRE XXX

CHAPITRE XXXI

CHAPITRE XXXII

CHAPITRE XXXIII

LE PETIT PRINCE ULRICH

I

II

NEDJI LA BOHÉMIENNE

I

II

III

IV

V

VI

VII

LA BONNE MITCHE

I

II

LA FILLE DE CARILÈS

Table des matières

CHAPITRE PREMIER

Table des matières

Pleurez, pleurez, petits enfants,

Vous aurez des moulins à vent!

Quand on veut exprimer d’un seul coup qu’un être est connu de tout le monde dans une ville, si connu qu’il suffit de prononcer son nom pour que chacun se dise avec conviction: «Ah oui!» et se représente immédiatement, sans aucun effort, la figure, la tournure, le caractère, les habitudes, enfin toute la silhouette physique et morale de l’être en question, on dit: Connu comme le loup blanc! et personne n’en demande davantage.

Pourquoi cela? et comment se fait-il qu’on accepte l’existence du loup blanc comme un fait indiscutable? C’est ce que je n’ai jamais pu comprendre; car qui peut se vanter d’avoir vu un loup blanc? Mais enfin, c’est passé en proverbe, et il n’y a pas à revenir là-dessus. Eh bien, à Nantes, il y a environ vingt-cinq ans, on ne disait pas: «Connu comme le loup blanc;» on disait, avec beaucoup plus de raison: «Connu comme Carilès.»

Qui était-il, et d’où venait-il? Deux problèmes insolubles: il n’en savait peut-être rien lui-même. Il y avait déjà bien longtemps qu’on le voyait, dès que brillait un rayon de soleil, parcourir les rues de Nantes, depuis Chantenay jusqu’au Séminaire, depuis Saint-Jacques jusqu’à Barbin: «Voilà le père Carilès!» disaient les petits enfants, du plus loin qu’ils entendaient certaines notes de flageolet, toujours les mêmes: «Mère, voilà le père Carilès!» Les mères savaient ce que cela voulait dire, et il fallait que l’enfant eût commis quelque méfait bien noir pour qu’on lui refusât le sou qu’il demandait par ces mots: «Voilà le père Carilès!» Le flageolet se taisait, et une voix pleine de réductions faisait entendre le refrain:

Pleurez, pleurez, petits enfants,

Vous aurez des moulins à vent!

Puis Carilès apparaissait au tournant de la rue, chargé de son grand bâton, une immense tête de loup faite de petits moulins dont les ailes de papier tournaient auvent. Il y en avait de roses, de jaunes, de verts, de bleus, de toutes les couleurs: c’était une joie rien que de les voir groupés en bouquet monstrueux; c’était une joie bien plus grande encore d’en tenir un dans sa main, de le contempler, de souffler dessus, de le planter à la fenêtre dans un pot de giroflée ou de réséda, et de guetter la brise, qui daignait mettre en mouvement ses ailes de carton, tout comme celles des grands moulins, des moulins à moudre le blé ! On a fait depuis pour les enfants des poupées qui ont des diamants et des cachemires, et une foule de joujoux très-chers et très-compliqués; il ne m’est pas prouvé qu’ils soient plus amusants que les moulins de Carilès.


Mais qu’était-ce donc que Carilès? Un marchand de moulins à vent, nous l’avons dit. Au physique, un homme de cinquante à soixante ans, ni beau ni laid, assez mal peigné, et peu soigné dans sa toilette, qui se composait invariablement d’un vieux pantalon gris, d’une longue redingote vert-bouteille que les gens d’âge appelaient une lévite, et d’une casquette à oreilles, avec une grande visière de cuir bouilli. Carilès portait une longue barbe grise qui l’eût fait ressembler au Juif errant, s’il avait supprimé sa casquette. Mais la casquette du père Carilès faisait partie de sa tête, et cela nuisait à la ressemblance; car on ne se représente pas volontiers le Juif errant avec une casquette.

Le père Carilès avait l’habitude de prévenir les gens de son passage en tirant quelques sons aigus d’un flageolet de pacotille, dont il ne jouait ni mieux ni plus mal que tous les gamins qui en achètent de pareils à la foire. Il ne se croyait pas musicien pour cela, en quoi il avait bien raison; c’était tout simplement pour lui comme une espèce de sifflet. Il marchait en se dandinant un peu, ce qui imprimait à ses moulins un mouvement propre à les faire admirer sous toutes leurs faces. Les mauvaises langues prétendaient que les cabaretiers de Nantes auraient pu dire où il avait acquis cette marche hésitante; mais les mauvaises langues vont toujours plus loin qu’il ne faut. Si Carilès aimait à se rafraîchir, on ne pouvait pas dire qu’il bût plus qu’il n’avait soif: il avait plus soif qu’un autre, voilà tout. Une seule fois, on l’avait vu trébucher et rouler dans un ruisseau avec toute sa marchandise; mais il y avait bien dix ans que c’était arrivé : Carilès savait compter, quoiqu’il ne sût pas lire, et il ne s’était plus exposé à la perte énorme d’un chargement complet de petits moulins.

Au moral, qu’était-ce que le père Carilès? Bien fin qui eût pu le dire: le fait est qu’au moral Carilès n’existait presque pas. Il n’était certes pas méchant, car il n’avait jamais fait de mal à personne; mais il n’était pas bon non plus, puisqu’il ne faisait pas de bien. Le trait principal de son caractère était une immense insouciance, qui traînait à sa suite une immense paresse. Il n’était ni douillet, ni gourmand, ni amoureux de ses aises; il ne se souciait nullement du bien-être ni du confortable, et tenait par-dessus tout à se donner le moins de peine possible. Pour qui s’en serait-il donné ? Il était seul au monde. Pour lui-même? On ne se donne de peine pour soi qu’autant que cela vous fait plaisir, et Carilès ne trouvait aucun plaisir à une occupation quelconque. Il faisait des moulins à vent, et il les vendait; quand il en avait vendu assez pour fournir à sa dépense du jour, il rapportait chez lui son fardeau et s’en allait fumer sa pipe en plein air. Il n’avait pas d’économies, mais il n’avait pas de dettes non plus.


Si le père Carilès eût vécu dans la Grèce antique, il aurait habité un tonneau et bu dans le creux de sa main; mais la philosophie cynique n’étant plus de mode, il buvait chez le marchand de vin et habitait un bouge, demeure moins agréable assurément que le tonneau de Diogène, avec lequel on pouvait changer de site à volonté. Dans ce bouge, il avait eu longtemps pour tout mobilier un tronçon d’arbre non équarri, où il s’asseyait, et une couverture dans laquelle il se roulait pour dormir. Depuis quelques années, il avait hérité de la paillasse d’un voisin, d’un escabeau, et d’une table un peu boiteuse, qui ne trouvait son aplomb que quand on l’appuyait contre le mur; elle servait à Carilès d’atelier pour la confection de ses moulins. Sa chambre était située au quatrième étage d’une maison très-habitée, et même assez mal habitée. De toutes les portes sans cesse entr’ouvertes sur tous les paliers, on voyait continuellement sortir des troupes de marmots en guenilles, qui se répandaient sur l’escalier; on entendait à tous les étages des cris, des disputes, des reproches, le tout dans un style peu châtié ; mais peu importait à Carilès. Il ne lui importait pas davantage que la voisine du troisième eût été citée en police correctionnelle pour vol, que le fripier du rez-de-chaussée exerçât la profession de recéleur, et que d’autres habitants de la maison eussent été emmenés au violon pour tapage nocturne: il avait juste assez de délicatesse pour ne pas commettre ces actions blâmables, mais il n’en avait pas assez pour qu’elles le choquassent chez les autres. Ce n’est donc pas un paradoxe de dire que, comme être moral, le père Carilès n’existait guère.


La maison de Carilès.


CHAPITRE II

Table des matières

Inventaire après décès.

La maison où demeurait Carilès était située dans une petite rue voisine de la place Bretagne. Ce quartier-là est dans Nantes un petit monde à part; il n’a pas la majesté du quartier des Cours, ni l’opulence un peu gourmée des alentours de la place Graslin, ni l’animation du centre de la ville, ni la bonhomie de l’île Feydeau; il a sa physionomie propre, et l’on y voit des choses qui ne se voient pas ailleurs. D’abord, la principale de ses rues, la rue Contrescarpe, offre à presque toutes ses boutiques des étalages à faire pâmer un peintre. Ce sont des meubles de toutes les époques, des faïences, des cuivres, des débris d’ancienne splendeur, des loques qui ont été du velours et d’autres loques qui ont été de l’indienne; tout cela mêlé, confondu dans le désordre le plus pittoresque. Quels portemanteaux étrangement garnis! On trouve là des vêtements comme nos grand’mères se souviennent d’en avoir vu dans leur enfance, et des chapeaux comme personne n’en a jamais connu, tant l’âge les a déformés; et, les jours de marché, toutes ces dépouilles sans nom sortent des antres qui les recèlent, et vont s’étaler au grand soleil sur la place Bretagne, qui ressemble alors à un vaste damier divisé en carreaux de diverses couleurs. A l’autre bout de la place se dressent les baraques des saltimbanques (il y en a presque en toute saison). La grosse caisse tonne, la trompette mugit, le fifre piaille, et les clowns s’égosillent à vanter les merveilles qu’ils présentent à l’admiration du public. Tout autour de la place, des hôtelleries de l’ancien temps, aux enseignes engageantes du Lion d’Or, de la Boule d’Or, ou du Chêne d’Aaron, offrent un asile aux voyageurs et logent à pied et à cheval.

Un soir Carilès revenait chez lui. Il avait fait une assez bonne journée: de quoi vivre sans rien faire tout le lendemain! de quoi entrer aussi chez le compère Michaud, l’aubergiste du Chêne d’Aaron, et y boire une chopine de petit vin de Vallet! Le père Carilès entra.

Il y avait là, assis à une table, trois personnages d’assez mauvaise mine, qui mangeaient et buvaient, et avec eux une toute petite fille, pâle et souffreteuse, qui paraissait accablée de fatigue ou de chagrin. Ses yeux étaient rouges, et elle avait certainement beaucoup pleuré ; pour le moment elle n’avait plus même la force Je pleurer, et elle cherchait à croiser sur la table ses maigres petits bras nus pour y reposer sa tête; mais à chaque instant le sommeil la prenait; ses petits bras glissaient alors et quittaient la table, et l’enfant tombait sur un de ses compagnons, qui la remettait rudement sur le banc. L’un d’eux se leva enfin.

La petite fille paraissait accablée de fatigue


«Tiens, puisque tu t’endors, va dormir là,» lui dit-il.

Il alla la porter sur la pierre du foyer, l’appuya contre la cheminée et vint se rasseoir. La petite étendit vers le feu ses pieds chaussés de souliers rouges, et parut contente de se réchauffer. On était en hiver, et son maillot couleur de chair ne suffisait pas à la préserver du froid, non plus que sa jupe de mousseline ornée de paillettes. Les hommes qui l’avaient amenée portaient, eux aussi, des costumes de saltimbanques; mais ils avaient eu soin d’endosser par-dessus leurs pourpoints de théâtre de chaudes limousines de charretiers.

«La voilà qui s’endort,» dit l’un d’eux. La petite s’était en effet blottie dans un coin et ne bougeait plus.

«Parlons de nos affaires alors, dit un autre. A présent que la patronne est morte, qu’est-ce que nous allons faire? La représentation n’a pas été fameuse, ce soir: trois francs six sous de recette! il n’y a pas moyeu de continuer sur ce pied-là. Qu’en dis-tu, Voltigeur?

— Moi, dit le personnage interpellé, j’ai à dire que je m’en vas. J’ai déjà parlé au maître de la grande baraque du bout de la place; seulement il faut d’abord régler nos intérêts.

— Quels intérêts? demanda le paillasse, qui n’avait pas encore parlé, étant trop occupé à boire.

— Tiens! nigaud! est-ce qu’il n’y a pas un partage à faire? La patronne est morte, nous sommes ses héritiers; nous nous séparons, il faut partager le fonds de commerce. Voilà !

— Ah! c’est vrai! fit le paillasse. Alors je prends le singe: nous avons l’habitude de faire des tours ensemble.

— Moi, je garde l’établissement, reprit celui qui avait parlé le premier.

— Tu n’es pas dégoûté ! Il est toujours le même, Lavocat; il se fait la grosse part.

— Puisque je suis le plus éloquent! Est-ce que vous sauriez faire la parade, vous autres? Je vous laisse le singe, l’écureuil et les autres bêtes, et puis vos costumes et vos instruments.

— Et Miette?

— Tiens! c’est vrai. Qu’est-ce qu’on peut faire d’elle?

— Elle n’est bonne à rien: il faut l’envoyer à l’hôpital, dit Paillasse.

— Elle peut faire la quête, interrompit Lavocat; elle est si petite! elle intéresse le public. Et puis, en la nourrissant d’une certaine façon, il ne serait pas difficile de l’empêcher de grandir, et l’on aurait alors une naine à enfoncer Tom Pouce et tous les autres.

— Ça n’est pas sûr! dit Voltigeur. Ce que c’est que la sensiblerie! Sa sotte de mère n’a jamais voulu permettre de lui assouplir les membres; petite et leste comme elle est, elle aurait fait une artiste premier choix. A présent il est trop tard.

— Tard? Elle a six ans, tout au plus: il est encore temps. Nous essayerons, et, si ça réussit, je me charge de son éducation.

— Alors, tu nous devras une indemnité, si tu gardes la baraque et la petite.

— Il faudra voir ce qu’elle vaudra, la petite; si elle devient estropiée, au lieu d’être bonne à faire des tours...

— Tu auras encore la ressource de la mettre à l’hôpital.

— On ne peut toujours pas la comprendre dans le partage, pour le moment.

— Bon, on verra. Paillasse, passe-nous le vin; tu le gardes tout pour toi. Nous avons à partager: un singe, quatre chiens savants, un écureuil, cinq instruments de musique, un costume de marquis, un costume de Turc... Tiens! où donc est passée la petite?»

Paillasse et Voltigeur se retournèrent vivement: l’enfant avait disparu.

«Partie? pas possible! dit Paillasse ahuri. Je l’ai encore vue il n’y a qu’un instant, pendant que je me versais mon dernier verre de vin. Elle doit jouer avec le chat, qui vient de passer par là tout à l’heure.

— Miette! ici!» cria Voltigeur, de sa grosse voix.

Personne ne répondit à son appel. Ce fut en vain que les saltimbanques fouillèrent dans tous les coins de la salle, interrogèrent l’hôte, la servante et les buveurs; personne ne put leur dire ce qu’était devenue la petite fille: elle s’était évanouie comme un feu follet.

«Ah! la mauvaise petite bête! s’écria. Lavocat. Elle a fait semblant de dormir; elle nous a entendus et elle a voulu nous échapper. Mais nous la rattraperons. Prenons chacun une rue, et cherchons: elle ne peut pas être loin.»

Et ils sortirent tous les trois.


Elle grimpa dans le râtelier.


CHAPITRE III

Table des matières

Rencontre au pied d’une borne.

Miette n’avait pas fait semblant de dormir; l’innocente était bien incapable d’accueillir une idée aussi compliquée que celle-là. Seulement, au moment où ses yeux commençaient à se fermer, elle avait entendu parler de la «patronne», et ce mot avait suffi pour la réveiller complètement. La patronne! cette femme qu’on avait portée en terre le matin, et dont les trois saltimbanques se partageaient les dépouilles, était sa mère à elle, Miette! C’était la seule personne qui lui eût jamais montré de l’affection. Miette se souvenait vaguement d’avoir eu un père, qui s’était tué en tombant, un jour qu’il dansait sur la corde. Depuis ce jour-là, sa mère était restée triste; elle pleurait souvent et se montrait parfois brusque envers Miette. Voltigeur était venu habiter la baraque, pour danser sur la corde à la place du père de Miette; et l’enfant se rappelait que bien des fois, quand on la croyait endormie, ces trois hommes, Voltigeur, Paillasse et Lavocat, avaient cherché querelle à sa mère, qu’il était question d’elle, qu’ils voulaient lui faire du mal, et que sa mère la défendait. La pauvre petite avait toujours eu peur d’eux sans savoir pourquoi, et maintenant elle se trouvait sans défense entre leurs mains! Elle les écoutait; tout à coup elle frémit; elle avait compris ce qu’ils disaient. Miette fut saisie d’une terreur profonde, et, voyant une porte ouverte, elle y courut, et s’enfuit sans regarder derrière elle.

Elle se trouvait dans la cour de l’hôtellerie. Au fond d’une écurie, située de l’autre côté de la cour, elle vit briller une lanterne: elle entra. Au-dessus du râtelier où mangeaient les chevaux, elle aperçut une lucarne dont la vitre était cassée. S’aidant d’une fourche appuyée contre le mur, elle grimpa dans le râtelier, parvint à la lucarne, se pencha, et vit au-dessous d’elle une petite rue sombre où l’on avait rangé des charrettes vides; l’une de ces charrettes, avec sa capote de cerceaux recouverts de toile, montait presque jusqu’à la lucarne. Miette sortit ses petites jambes, les laissa pendre un instant, mesura la distance et sauta. Elle ne se fit pas de mal; elle glissa doucement jusqu’à terre, et reprit sa course, effrayée au moindre bruit, retenant son haleine, et croyant entendre de tous les côtés des pas et des voix qui la poursuivaient. Elle quitta sa rue pour une autre, puis celle-ci pour une troisième, effarée, ne sachant où elle allait, et cherchant seulement à s’éloigner de ses persécuteurs. Cependant la nuit se faisait de plus en plus noire; Miette, brisée de fatigue, ne se soutenait plus qu’à peine. Plusieurs fois, elle tomba, se releva, fit quelques pas encore; enfin, son pied rencontra un caillou qui la fit trébucher. Dans sa chute, cette fois, son front se heurta à une borne de pierre placée contre la porte d’une maison, et la douleur fut si violente, que l’enfant s’évanouit.

Pendant qu’elle gisait là, glacée et mourante, les saltimbanques, croyant qu’elle était sortie par la grande porte du Chêne d’Aaron, la cherchaient sur la place et dans les rues voisines; et Carilès, ayant fumé sa pipe et bu sa chopine de vin de Vallet, prenait congé de l’hôte et se dirigeait vers son logis. Il sifflotait pour se réchauffer, car il avait froid, et une bise aigre s’était levée après le coucher du soleil. Il longea quelques instants les maisons de la place, et prit une rue qui tournait à gauche et s’enfonçait entre les pâtés de maisons situés derrière l’hôtellerie.

«Fait-il noir! se disait-il. Encore si ma pipe n’était pas éteinte, elle m’éclairerait un peu; mais le moyen de la rallumer avec un pareil vent! C’est égal, je ne dois pas être loin de chez moi, et je crois que je peux commencer à tâter les portes, pour reconnaître la mienne... Hein!... qu’est-ce que c’est que cela?»

Cela, c’était le pauvre petit corps de Miette, que le pied de Carilès venait de rencontrer d’une façon-fort inattendue. Carilès surpris recula d’un pas, et chancela; heureusement qu’il se retint, sans quoi il serait tombé sur Miette ou sur la borne, ce qui eût été fâcheux pour la petite fille ou pour lui. Mais il lâcha ses moulins, qui tombèrent à terre. Rentré en possessionelle son équilibre, il s’en vint reconnaître la cause de son accident.

«Un paquet de linge? se dit-il. Non, c’est vivant. C’est bien petit. Un enfant, je crois. Qu’est-ce qu’il peut faire au coin de ma borne? Il ne fait pas un temps à dormir dans la rue. Pauvre petit diable! je vais le réveiller, et je lui ferai cadeau d’un moulin à vent, s’ils ne sont pas tous aplatis.»

Tout en parlant, il avait ouvert sa porte, et, abrité contre le vent, il avait allumé une allumette, pour se rendre compte de la situation. Il vit à ses pieds ses moulins, qu’il ramassa, et, près de la borne, Miette toujours inanimée.

«Tiens! c’est la petite fille de ce soir. Comment a-t-elle fait pour venir de ce côté-ci? Elle s’est fait mal, elle saigne, et elle ne bouge pas plus qu’une morte. Et le fait est qu’elle pourra bien être morte demain matin, si elle reste toute la nuit au froid, sur le pavé. Comment faire? S’il passait quelqu’un dans la rue, il me dirait peut-être où la porter; mais il ne passe plus personne à cette heure-ci. On ne peut pourtant pas la laisser là : je vais voir s’il y a dans la maison quelque femme qui veuille s’occuper de cette petite.»

Et Carilès releva l’enfant, entra avec elle, et ferma la porte.


Miette but avec avidité.


CHAPITRE IV

Table des matières

Où commence l’éducation du père Carilès

Tout dormait déjà dans la maison; en montant l’escalier, Carilès eut beau regarder à toutes les portes, il n’y vit pas briller la moindre raie de lumière; il eut beau tendre l’oreille, il ne saisit pas d’autre bruit que des ronflements qui se répondaient d’étage en étage; si bien qu’il arriva chez lui sans avoir trouvé à se débarrasser de Miette. Il ne lui vint pourtant pas à l’esprit de la reporter au pied de la borne. Il la déposa sur sa paillasse, et alluma pour la regarder un bout de chandelle de résine.


«Pauvre petite! se dit-il. Est-il possible de voir un pauvre être aussi abandonné que cela! Elle n’est point laide, ma foi! Six ans? Pas possible! les enfants de six ans ne sont pas si petits que cela. Je dois bien le savoir: j’en vois assez, d’enfants, depuis le temps que je leur vends des moulins. Comment la faire revenir? Petite! petite! Elle ne répond pas. Ses mains sont comme de la glace. Si je faisais du feu? C’est cela! J’ai encore la provision de bois que le voisin m’a laissée.»

Carilès courut à la provision de bois. Il était bien sec, ce bois, car il y avait trois ou quatre ans qu’il habitait un coin de la chambre de Carilès. Il fut bientôt rangé dans la cheminée et mis en contact avec une allumette et une poignée de débris de papier et de carton, rognures des petits moulins. L’allumette flamba, le papier aussi, et le bois petilla joyeusement; on eût dit qu’il était heureux de subir enfin sa destinée. Carilès alla reprendre Miette sur sa paillasse, s’assit sur l’escabeau, devant le feu, et présenta à la flamme sa large main, dont il se servit ensuite pour frictionner doucement les membres roidis de la pauvre enfant.

Au bout d’un moment, Miette se détendit à cette douce chaleur, et reprit le sentiment.

«A boire! balbutia-t-elle.

— A boire! murmura Carilès consterné. Et dire que je n’ai pas une goutte de vin ici! C’est tout simple: moi, quand j’ai soif, j’entre dans un cabaret; il n’en manque pas, Dieu merci. Mais où est-ce que je vais lui trouver à boire?

— Maman, de l’eau! dit l’enfant avec angoisse.

— Pauvre petite, elle a oublié que sa mère est morte! De l’eau? c’est vrai, au fait, on peut boire de l’eau, on peut très-bien boire de l’eau. Attends, attends, j’en ai par ici.»


Il alla prendre le vieux pot à confitures un peu ébréché où il mettait ses ailes de moulin toutes taillées, et le remplit de l’eau de sa cruche; puis il revint à Miette, la souleva dans ses bras et approcha le vase de ses lèvres. Miette but avec avidité ; puis elle ouvrit les yeux, et, voyant tout près de son visage ce visage inconnu, peu séduisant avec sa longue barbe grise et ses cheveux incultes, elle fut saisie d’une telle épouvante, qu’elle sauta à bas de la paillasse pour s’enfuir. Mais ses jambes tremblaient si fort qu’elle ne put se soutenir. Carilès la saisit juste à temps pour l’empêcher de tomber, et la recoucha sur la paillasse en la caressant comme il eût fait à un petit animal sauvage.

«Allons, la mignonne! allons, la petite! soyons sage, ou nous nous ferons du mal. Encore un petit coup d’eau fraîche? Non? Retournons près du feu alors, et puis nous laverons cette tête qui saigne. Il ne faut pas avoir peur comme cela: je ne mange pas les petits enfants, j’aime mieux du pain et du fromage.»

Et à cette ingénieuse plaisanterie, Carilès éclata de rire.

Miette se taisait.

Elle ne fit aucune résistance lorsque Carilès la reprit sur ses genoux pour la chauffer. Pâle, les dents serrées, ses yeux bleus tout grands ouverts avec un regard fixe, elle offrait l’image du désespoir.

Cet homme qu’elle n’avait jamais vu, ce galetas sinistre, à peine éclairé par le feu, car la chandelle de résine achevait de se consumer, tout lui paraissait effrayant. Bien sûr, les saltimbanques l’avaient reprise, et c’était cet affreux homme à barbe grise qui était chargé, comme avait dit Lavocat, de lui assouplir les membres ou de l’empoisonner pour l’empêcher de grandir. Elle ne pouvait pas se sauver, elle ne pouvait pas lutter, elle toute faible et toute petite: elle était vaincue, elle était perdue! à quoi bon résister? Mais son cœur se révoltait contre l’injustice et se gonflait de haine, pendant que le bon Carilès, ne se doutant pas de ce qu’elle pensait, lui réchauffait les pieds, l’asseyait commodément sur ses genoux et lui faisait un fauteuil de ses bras.

«Voyons, la mignonne, lui disait-il, comment t’appelles-tu? Tu ne veux pas parler? Je te dirai bien mon nom, moi: je m’appelle le père Carilès. Tu n’as pas l’air de connaître ce nom-là ! On voit bien que tu n’es pas de Nantes; ici tous les petits enfants me connaissent: les enfants sages, bien entendu. Veux-tu un moulin à vent? Tiens, en voilà un beau avec des ailes rouges. On souffle comme cela pour faire le vent du nord: pffu! et il tourne; et comme ceci pour faire le vent du sud: pffu! et il tourne de l’autre côté. C’est joli, hein?»

Tiens, voila un beau moulin avec des ailes rouges.


Miette avait laissé placer le moulin dans sa main languissante; elle lui accorda un regard et essaya même de souffler dessus. Mais elle le laissa aussitôt retomber sur le foyer, où Carilès le sauva du supplice du feu.

«Tu n’en veux pas? tu es trop fatiguée, n’est-ce pas? Allons, ce sera pour demain; il sera bien plus beau à la clarté du soleil, et tu le feras tourner à la fenêtre.

» Donne ton petit front, que je le lave. Bon! la plaie est déjà fermée, ce ne sera rien. On va dormir comme une belle fille, et demain on jasera comme une petite pie. Bonne nuit, la mignonne!»

Et Carilès coucha Miette sur la paillasse, en ayant soin d’en relever un bout, qu’il appuya contre le mur pour lui faire un traversin; car il voulait lui mettre l’oreiller sur les pieds, un oreiller de plume de poulet, qu’il devait à la reconnaissance d’une marchande de volailles à qui il avait procuré la clientèle du Chêne d’Aaron. Il ôta sa lévite, qu’il étendit soigneusement sur l’enfant, se roula dans sa vieille couverture, et se coucha en travers devant le reste du feu. Miette ne bougea pas; accablée de fatigue, elle ferma les yeux, et s’endormit bientôt profondément.


On n’avait jamais vu Carilès sans sa lévite.


CHAPITRE V

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Réveil et terreur.

Lorsque Carilès se réveilla, l’aube grise pénétrait à travers les carreaux peu nettoyés de sa chambrette. Il se sentit un peu endolori, et ne comprit pas tout de suite pourquoi. Il se mit sur son séant, étira ses longs bras, se leva et étira ses longues jambes; puis il regarda Miette qui dormait toujours.

«Pauvre agneau! se dit-il, comme elle était fatiguée! Je suis un peu moulu, ce matin, d’avoir couché par terre: ce que c’est que de s’habituer au luxe! Et puis il faut dire que je n’ai plus quinze ans. Ah çà, quand elle aura dormi, il faudra qu’elle mange. Qu’est-ce que ça mange, les petites filles? Du lait, je crois: du moins il y en a beaucoup qui viennent m’acheter des moulins avec leur écuelle de soupe au lait dans la main. Je vais lui faire de la soupe au lait!»

Carilès prit son unique petit pot de terre, se coiffa de sa grande casquette, et sortit avec précaution, en refermant la porte derrière lui.

«Tiens! dirent les locataires qui le virent passer, le père Carilès qui n’a pas sa lévite!»

Le fait est que c’était une chose extraordinaire. On n’avait jamais vu Carilès sans sa lévite. Il est vrai que jamais non plus la lévite n’avait servi de couverture à une petite fille endormie.

La petite fille s’éveilla bientôt après le départ de Carilès. Elle ouvrit les yeux et les referma; elle les rouvrit et regarda autour d’elle. Où était-elle, la pauvre petite Miette, et comment était-elle venue dans cette prison? Car c’était une prison, bien sûr, que cette chambre froide et sale, avec sa paillasse, sa petite table, rien qu’un tronc d’arbre pour s’asseoir, et une cruche dans un coin. Miette savait que c’était là un vrai ameublement de prisonnier, et elle chercha des yeux la grosse chaîne qui ne pouvait manquer d’être fixée au mur. De grosse chaîne, point: c’était déjà une inquiétude de moins. Miette se leva, alla à la porte et essaya de l’ouvrir; elle n’y put réussir. «Je suis bien en prison!» se dit-elle avec découragement. Elle alla à la fenêtre: elle n’était pas assez grande pour atteindre à l’espagnolette. Elle frotta une vitre pour voir dehors: elle ne vit que des toits. «Gomme c’est haut! je ne pourrai jamais me sauver par là ! Il faut pourtant que je me sauve, sans cela ils vont revenir me prendre.» Telles furent les réflexions de Miette.

Un rayon de soleil se glissa dans la chambre: il ne l’embellissait pas beaucoup, car il en mettait en lumière toutes les toiles d’araignée; mais les enfants aiment d’instinct la lumière, et Miette se sentit le cœur éclairé par ce rayon. D’ailleurs, il donnait juste sur le petit moulin abandonné la nuit précédente, et la petite fille ne put s’empêcher de le prendre et de le regarder. Un joujou! Quelle charmante chose! Miette n’en avait jamais eu; sa mère gagnait tout juste leur pain quotidien et n’avait rien à donner au superflu. Miette, d’un souffle timide, commençait à faire tourner les ailes du moulin, lorsqu’elle entendit des pas d’homme dans l’escalier. Toutes ses terreurs la ressaisirent. La porte s’ouvrit, et Carilès parut. Miette ne douta pas un instant que Voltigeur, Paillasse et Lavocat ne fussent derrière lui, et, croisant ses deux bras devant ses yeux pour ne pas les voir, elle jeta un cri désespéré et courut se réfugier, le visage contre le mur, dans l’angle le plus éloigné de la chambre.


Ouvrez-moi cette petite bouche.


CHAPITRE VI

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Fin du malentendu.

Carilès ne s’attendait pas à produire un tel effet, et il fallait bien que Miette ne l’eût pas regardé, pour le traiter en Croquemitaine. Il grelottait un peu, faute de lévite, mais il avait l’air de bonne humeur, réjoui qu’il était par l’idée de faire avaler à la petite fille le bon lait chaud qui fumait dans son petit pot. Il le posa sur la table, alla refermer la porte, et prit son écuelle et son pain dans l’armoire.

«Allons, la petite, allons, le petit oiseau farouche, dit-il, n’ayons pas peur: Carilès ne mange pas les petits enfants. Avons-nous bien dormi? Avons-nous faim ce matin? La mère Gauvreau faisait chauffer son lait: aux premiers arrivés la bonne crème! La voilà bien épaisse sur le petit pot. Venez manger la bonne soupe, mignonne! »

Miette, aux accents de cette voix bienveillante, avait senti ses craintes se calmer un peu. Elle ôta ses bras de dessus ses yeux, et détourna un peu la tête...

Mais à ce moment Carilès ouvrait son couteau pour couper le pain, et le couteau de Carilès était fort grand; il n’en avait qu’un, et comme il s’en servait pour couper dans la campagne les baguettes au haut desquelles il perchait ses moulins à vent, on comprend qu’il lui fallait un couteau solide. Miette crut sa dernière heure sonnée, et, folle d’épouvante, ne voyant nulle issue pour s’enfuir, elle vint se jeter aux pieds de Carilès en criant:

«Oh! mon bon monsieur! je vous en prie, ne me faites pas de mal! je ne vous ai rien fait!»

Carilès fut tout ému. Il ne comprenait pas très-bien, mais il voyait que la petite avait peur de lui, et cela lui faisait de la peine; il n’était pas habitué à faire peur aux enfants.

«Du mal! reprit-il. Que veut-elle dire? Ah! ce sont les hommes d’hier soir qui lui ont fait venir ces idées-là. Est-ce que tu me prends pour un saltimbanque, petite?

» Je suis le père Carilès, le marchand de moulins à vent, et tous les petits enfants rient quand ils me voient. Je t’ai trouvée cette nuit à moitié morte dans la rue, et je t’ai prise pour te faire revenir. Allons, n’aie pas peur de moi.

— Ils ne sont pas avec vous derrière la porte? demanda Miette encore inquiète.

— Qui?

— Lavocat, et puis Voltigeur, et puis...

— Ah! les saltimbanques: j’y suis. Eh non! ils n’y sont pas. Est-ce que je connais des gredins pareils, moi? Je les ai entendus hier soir au Chêne d’Aaron, où je buvais chopine, et je les ai vus se lever en colère pour courir après toi. Mais ne crains rien, ce n’est pas ici qu’ils viendront te chercher. Allons, c’est fini, ce chagrin? Ne pleurons plus, et mangeons la soupe. Ouvrez-moi cette petite bouche, et houp!»

Tout en parlant, il avait coupé des tranches de pain et les avait mises dans l’écuelle: il les avait arrosées de lait chaud; il avait pris sa cuiller de fer.

Puis il avait soufflé sur la cuillerée de soupe pour la refroidir; et sur ce «houp!» il l’introduisit dans la bouche que Miette venait d’ouvrir comme par instinct.

Après la première cuillerée, une seconde, une troisième: Miette avait grand’faim. Carilès riait de bon cœur; il y avait longtemps qu’il ne s’était tant amusé. Il prit un tel plaisir à ce jeu, qu’il ne s’arrêta que quand l’écuelle fut vide.

«Voyez-vous, comme elle avait faim, la pauvre brebis! dit-il en caressant de sa grosse main la tête de Miette. On sera sage à présent, on n’aura plus peur, n’est-ce pas? Il faut que j’aille voir si la mère Gauvreau a encore du lait chaud pour mon déjeuner.

— C’est votre déjeuner que j’ai mangé ? s’écria vivement Miette.

— Eh non! puisque tu l’as mangé, c’est bien le tien, repartit Carilès en riant. Mais il en faut un autre pour moi, et je vais le chercher.»

Les yeux de l’enfant se remplirent de larmes. Elle prit la grosse main rugueuse de Carilès et l’embrassa.

«Je vous aime bien! lui dit-elle.

— A la bonne heure! Je savais bien que ça viendrait. Et pourquoi est-ce que tu m’aimes, à présent?

— Parce que vous vous êtes privé pour moi. Personne n’a jamais fait cela, pas même maman; elle me soignait bien, mais elle me faisait ma part, toute petite, et elle ne m’aurait pas laissé prendre une bouchée de plus.

— Pauvre petite! c’est qu’elle n’était pas riche, sans doute.

— Et vous, êtes-vous riche ou pauvre?»

Carilès fut un peu embarrassé. Miette n’avait pas mis de malice dans sa question, et l’idée ne lui vint pas, à lui, d’en mettre dans sa réponse; seulement il n’avait pas d’opinion faite là-dessus, et il trouvait difficile de s’en improviser une. A la fin, il reprit, en enfilant, pour sortir, les longues manches de sa lévite:

«Dame! Je ne sais pas trop. Vois-tu, je ne suis pas riche, puisque je n’ai pas beaucoup d’argent; mais je ne suis pas pauvre non plus, puisque je n’ai besoin de rien.»

Miette leva sur lui de grands yeux étonnés. Elle n’était pas habituée à cette philosophie à l’égard de l’argent. Toute petite, au lieu du chant d’une nourrice, c’était le tintement des petites pièces et des gros sous qui avait bercé son sommeil. Chaque soir on comptait la recette auprès du grabat où elle s’endormait, et, après l’addition, c’étaient des lamentations sans fin sur la dureté des temps et sur la cherté de la vie. Généralement, cela finissait par des querelles. Aussi ce vieillard, qui était gai et de bonne humeur quoiqu’il n’eût pas beaucoup d’argent, paraissait-il à Miette un être extraordinaire.

«Allons, lui dit Carilès, en riant de la mine qu’elle faisait, reste tranquille pendant que je vais chercher mon déjeuner. J’irai jusqu’à la place Bretagne pour voir si les gens d’hier soir y sont encore; il ne faudra pas que tu sortes avant qu’ils soient partis.»


Carilès se mit lui aussi à frotter les vitres.


CHAPITRE VII

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Une ménagère novice.

Carilès sorti, Miette, rassurée, joua quelque temps avec son petit moulin; ensuite elle examina ceux qui attendaient la vente au bout de leur grand bâton; puis elle commença à s’ennuyer. «Comme c’est laid, ici! se dit-elle. Le soleil ne peut seulement pas entrer, tant il y a de poussière sur les vitres. Ah! voici un chiffon: si je les lavais? Je parie que le père Carilès serait content.»


Elle pencha la cruche pour verser de l’eau dans l’écuelle, et, mouillant son chiffon, elle commença à frotter les vitres d’en bas. A chaque instant elle s’interrompait pour regarder l’effet de son travail. Après les quatre premières vitres, elle s’arrêta désappointée: son bras n’était pas assez long pour atteindre aux vitres supérieures.

«Si je pouvais monter sur quelque chose... l’escabeau est bien petit... Ah! le tronc d’arbre... il est trop lourd! Essayons pourtant de le pousser.»


Le tronc d’arbre, poussé de toute la force de Miette, ne fit pas le moindre pas en avant; mais il se renversa, et Miette battit des mains.

«Il va bien rouler, à présent! s’écria-t-elle. Le voilà !... il n’y a plus qu’à le redresser... J’y suis! je peux laver deux hauteurs de vitres!»

Elle achevait sa tâche, lorsque Carilès revint. Malgré le froid, Miette était toute rouge d’animation; elle avait tant frotté, tant sauté à bas de son piédestal pour aller tremper son chiffon dans l’eau, tant fait d’efforts pour remonter, et pour se tenir sur la pointe des pieds afin d’atteindre aussi haut que possible, qu’elle en était presque en nage. Elle avait obtenu du reste un beau résultat: les vitres commençaient à ressembler à des vitres, et, chose inattendue! l’eau répandue par la petite nettoyeuse avait délayé la couche de terre qui recouvrait les carreaux, si bien qu’un œil exercé aurait presque deviné leur couleur primitive.

Carilès se mit à rire.

«Ah! la bonne petite ménagère! elle a déjà commencé à faire la lessive. C’est une idée qui ne me serait jamais venue. Ce que c’est que les femmes! toutes petites, elles ont ça dans le sang. Tu voudrais bien atteindre tout en haut, n’est-ce pas? Allons, perche-toi sur mes épaules... Elle y grimpe comme un petit chat, ma parole! Es-tu à ton aise, dis? Là ! voilà la fenêtre superbe. Repose-toi, à présent.

— Non pas! Ouvrez-moi la fenêtre, s’il vous plaît.

— La voilà ouverte: mais pourquoi?

— Pour laver de l’autre côté : c’est encore bien plus sale. Ah! voyez comme elles deviennent claires! le soleil entre tant qu’il veut. La jolie fenêtre!»

Carilès riait. L’enfant va se fatiguer, pensa-t-il; et il se mit lui aussi à frotter les vitres. Puis il essuya l’eau répandue par terre, de peur que la petite ne s’enrhumât, et fut tout étonné de voir sous la fenêtre une belle place rouge où une ligne mince et nette traçait les six pans des carreaux de terre cuite.

«Il faudrait laver toute la chambre comme cet endroit-là ! s’écria Miette.

— Pas aujourd’hui, il faut que j’aille gagner de l’argent.

— Et votre lait?

— Il n’y en avait plus; j’ai mangé du fromage, c’est tout aussi bon. Allons, ne prends pas l’air triste pour cela, je te dis que j’ai très-bien déjeuné. Je vais t’enfermer ici pour aller vendre ma marchandise. Voilà des rognures de cartes que tu peux découper pour t’amuser. Je reviendrai t’apporter de quoi dîner. Si tu as froid, enveloppe-toi dans la couverture. Allons, bon courage, mignonne, et au revoir. A propos, comment t’appelles-tu?

— J’ai un vrai nom, c’est Marie; mais tout le monde m’appelle Miette, parce que je suis toute petite.

— Eh bien, adieu, Miette.

— Adieu, père Carilès.»

Le brave homme prit son flageolet et ses moulins, et partit. Sur le seuil il se retourna pour sourire encore à l’enfant. Elle courut à lui et l’embrassa. Carilès en eut le cœur tout remué, et comme en descendant l’escalier il entendit la voisine du troisième à droite qui battait son petit dernier, il sentit un mouvement de colère contre cette femme, qui ne faisait pourtant rien de nouveau, et se demanda comment on pouvait avoir le cœur assez dur pour battre un enfant.


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Data wydania na Litres:
17 stycznia 2025
Objętość:
239 str. 100 ilustracji
ISBN:
4064066328467
Wydawca:
Właściciel praw:
Bookwire
Format pobierania:

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