Czytaj książkę: «Les conquêtes d'Hermine»

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Joséphine Colomb

Les conquêtes d'Hermine


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066324612

Table des matières

CHAPITRE I

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CHAPITRE VIII

CHAPITRE IX

CHAPITRE X

CHAPITRE XI

CHAPITRE XII

CHAPITRE XIII

CHAPITRE XIV

CHAPITRE XV

CHAPITRE XVI

CHAPITRE XVII

CHAPITRE XVIII

CHAPITRE XIX

CHAPITRE XX

CHAPITRE XXI

CHAPITRE XXII

CHAPITRE XXIII

CHAPITRE XXIV

CHAPITRE XXV

CHAPITRE XXVI

CHAPITRE XXVII

CHAPITRE XXVIII

CHAPITRE XXIX

CHAPITRE XXX

CHAPITRE XXXI

CHAPITRE XXXII


CHAPITRE I

Table des matières

Où le capitaine Baudoin est en route pour revenir chez lui. La passagère du capitaine. — Abordage.

Il faisait nuit, et le Saint-François naviguait silencieusement dans les parages de Madagascar. Quoiqu’il y eût peu de brise, le Saint-François ne portait de toile que juste ce qu’il lui en fallait pour ne pas rester immobile: le capitaine Baudoin, qui le commandait, était un homme prudent, et il aimait mieux mettre deux ou trois jours de plus à son voyage que de s’exposer à de fâcheuses rencontres. Il avait chargé à Pondichéry une cargaison de riz pour la Réunion, où il devait remplacer ses couffes de riz par des sacs de café, à destination de Marseille. Le Saint-François appartenait à un armateur de la Cannebière.

Le capitaine Baudoin n’était pourtant pas Marseillais; il était Breton, et c’est à Nantes qu’il avait laissé sa femme et ses quatre enfants. Seulement, il était venu de Nantes à Marseille sur la Duchesse Anne, avec une cargaison de bimbeloterie, et ayant chargé en place des barils d’huile d’olive, il avait trouvé une bonne occasion qu’il s’était empressé de saisir. Il avait pris le commandement du Saint-François, dont le capitaine était tombé malade à la veille de mettre à la voile, et il avait chargé son second de rapatrier la Duchesse Anne avec sa cargaison d’huile.

Maintenant il s’en revenait, heureux de penser que chaque bouffée de vent dans ses voiles le rapprochait de son foyer. Ce double voyage était une bonne affaire, et il en rapportait de jolis bénéfices, sans compter des cadeaux pour sa famille. Quelle joie de voir les yeux brillants de ses quatre enfants devant les figurines de bois peint et doré, les joujoux hindous, les fruits et les sucreries du pays! Et leur mère, qui aimait tant à parer son intérieur, comme elle serait contente des nattes, des écrans, des légers meubles de bambou, des coffrets incrustés d’ivoire et d’argent, des tissus mélangés de fils d’or! Le capitaine Baudoin riait en lui-même, en se représentant leurs chères figures: il les aimait tant tous les cinq! Son métier le tenait bien souvent loin de sa maison; la pensée de ceux qu’il y laissait lui gardait le cœur en joie au milieu de ses fatigues, et quand il y revenait, il faisait en quelques semaines provision de bonheur pour ses longues absences.


Assis dans sa cabine, le capitaine songeait. «Tant de jours à la Réunion, où j’arriverai après-demain, j’espère, et où la cargaison doit être prête.... Nous aurons bon vent pour descendre au sud et aller doubler le Cap, on peut y compter dans cette saison...; il n’y aura guère de tempête à craindre, et puis le Saint-François est un bon bateau. Une petite escale à Ténériffe, si j’ai besoin d’eau: pas d’autre arrêt dans mon voyage! Une fois dans la Méditerranée, c’est comme si j’étais à Marseille; et à Marseille, je ne m’arrêterai que le temps de régler avec l’armateur.... ah! et de rendre l’enfant à sa famille, aussi.... Pauvre-petite! j’espère bien que l’oncle Croquemitaine ne va pas la refuser.... Je me suis mis là dans un bel embarras! S’il me faut faire des discours à ce vieux corsaire, je ne saurai pas comment m’y prendre; moi, l’éloquence n’est pas mon fait. Ce pauvre diable aurait mieux fait de s’adresser à un curé, ou à un avoca;... il est vrai qu’il n’en avait pas sous la main: on fait comme on peut. Si j’avais su, je ne l’aurais pas pris à mon bord: mais qui pouvait se douter qu’il allait mourir? Il avait chétive mine, c’est vrai; mais j’ai cru que c’était le chagrin. Un homme qui vous dit: «Capitaine, je viens de perdre ma femme», et qui pleure en vous disant cela! Il avait besoin de retourner tout de suite à Marseille, et il n’y avait pas d’autre bateau en partance que le mien; il me suppliait: j’ai eu pitié de lui, tout le monde en aurait fait autant à ma place. Pourvu que son oncle lui pardonne, à présent qu’il est mort, et qu’il reçoive bien sa pauvre petite!... Elle ne se doute pas de tout cela, l’innocente: elle m’appelle papa capitaine, et constate, sans s’étonner, que l’autre papa est parti. Elle ajoute quelquefois: pour aller chercher maman.... Cela vous serre le cœur de l’entendre.... Est-elle jolie! presque aussi jolie que ma petite Denise.... Denise me plaît mieux, parce qu’elle est blonde, c’est plus joli pour les petits enfants; mais celle-ci est une vraie beauté quand elle est réveillée, avec ses yeux noirs qui n’en finissent plus....»

Ce disant, le capitaine Baudoin s’était levé pour aller se pencher sur un petit hamac suspendu à côté du sien. Dans ce hamac, une petite fille était couchée et dormait profondément; et, comme disait le capitaine, cette petite fille pouvait passer pour une vraie beauté.

Ses yeux noirs, «qui n’en finissaient plus», étaient fermés pour le moment; mais une épaisse frange de longs cils, bordant les paupières abaissées, faisait ressortir la blancheur mate de son visage, et de petites dents blanches comme du lait brillaient dans sa bouche entr’ouverte. Ses cheveux noirs, déjà longs pour son âge (deux ans et demi environ), pendaient sur le bord du hamac, couvrant à moitié le petit bras potelé replié sous sa tête. Le bon capitaine sourit en la regardant; puis sa physionomie s’assombrit et il reprit en soupirant:

«Pauvre petite! cela fera demain huit jours qu’elle est orpheline.... Je n’ai pas encore eu le temps de réunir ses papiers et de les enfermer dans une enveloppe de toile cirée: il faut que je le fasse pendant que j’y pense. On ne sait pas ce qui peut arriver: papiers mouillés, papiers perdus, et quand on est sur l’eau.... Là ! les voilà tous. Acte de mariage civil et religieux de Georges Samarsolles et d’Aïa Soberyani; acte de naissance et extrait de baptême d’Hermine Samarsolles, leur fille; acte de décès d’Aïa Soberyani, épouse de Georges Samarsolles, et enfin, acte de décès de Georges Samarsolles, mort à bord du Saint-François le 18 avril 1850. C’est moi qui l’ai dressé, celui-là, assisté de mon second, avec deux de mes hommes pour témoins: les deux seuls qui savaient signer leur nom.... Pauvre garçon! il a fallu le jeter à la mer.... La mer, c’est une belle tombe pour un marin; mais un civil, c’est autre chose, cela fait toujours de la peine.... Ah! voilà encore sa lettre à son oncle, pour lui demander pardon et lui recommander sa petite fille. A-t-il eu de la peine à l’écrire, cette pauvre lettre! Je lui disais de me la dicter; mais non, il voulait qu’elle fut de son écriture, pour mieux attendrir son oncle; il n’a pas pu la finir, quoiqu’il y ait dépensé le reste de ses forces, et encore c’est bien mal écrit.... Là ! voilà qui est fait!»


Les papiers de feu Georges Samarsolles, dû-ment enfermés dans une enveloppe imperméable, s’en allèrent rejoindre une autre enveloppe pareille qui contenait les papiers importants du capitaine, ainsi que l’argent qu’il rapportait.

Puis, allégé comme on l’est quand on vient de prendre une bonne précaution, le capitaine Baudoin monta sur le pont pour observer la mer et le ciel.

«J’allais vous envoyer chercher, capitaine, lui dit son second en reconnaissant son pas. Il vient de tomber un brouillard comme je n’en ai pas encore vu: il fait noir comme dans un four. On pourrait joliment s’aborder, par des nuits pareilles! J’ai fait hisser le fanal au grand mât.

— C’est bien; mais je ne sais pas s’il servirait à grand’chose: c’est à peine si nous le voyons de l’arrière. Ouvrons l’œil et l’oreille... et encore, ces maudits brouillards-là étouffent tous les bruits.... Je ne serais pas fâché d’être à demain! 3)

En effet, les ténèbres étaient effrayantes. Calme plat, quant au vent; ce qui n’empêchait pas le Saint-François de rouler très fort, la brume soulevant la mer, ainsi qu’il arrive souvent. Le capitaine Baudoin fit mettre plus de toile pour appuyer un peu la marche du bateau, et il garda tous ses hommes sur le pont. Ces calmes-là sont traîtres, et il se défiait d’un grain subit; d’autant plus que si le vent n’augmentait pas, les vagues grandissaient sans cesse. Le capitaine interrogeait l’horizon de tous les côtés; mais ses yeux de marin, habitués à percer l’obscurité, ne pouvaient rien distinguer dans la profondeur de celle-ci. Il avait fait hisser aux mâts ses fanaux les plus brillants; mais du navire lui-même on ne les apercevait pas plus que des bouts de chandelle dans des lanternes de papier huilé, et le cercle de lumière roussâtre et terne qui les entourait devait être complètement invisible à cinquante mètres. Si d’autres bâtiments naviguaient dans ces parages, il n’y avait pas de raison pour qu’on pût les éviter.

Tout à coup une forme vague, énorme, à peine visible, apparut par le travers du Saint-François; et avant que le capitaine Baudoin eût ouvert la bouche pour donner un ordre, un choc épouvantable ébranla le bâtiment de la quille aux enfléchures et le fit tourner sur lui-même comme s’il n’eût été qu’une coquille de noix.

Cela n’eut que la durée d’un éclair; l’apparition fantastique poursuivit sa route sans s’arrêter, et se perdit de nouveau dans le brouillard, saluée par tout l’équipage du Saint-François, d’une bordée des jurons les plus énergiques.

«L’animal! s’écria le capitaine Baudoin, il ne s’inquiète seulement pas de savoir s’il nous a fait des avaries! Kerzoncuff, prenez un homme et une lanterne, et allez-vous-en visiter la cale je vais rester ici à veiller au grain, et à examiner le bordage, qui doit avoir un fameux trou....

— Capitaine! capitaine! nous coulons: une voie d’eau énorme à l’avant! crièrent des voix épouvantées.

— Courage, les enfants! Aux pompes, le premier quart, sous le commandement de Kerzoncuff; le reste des hommes en bas avec moi pour tâcher d’aveugler la voie d’eau. Vite, et en bon ordre!»

Le capitaine achevait à peine de parler, qu’une lame énorme s’abattit sur le pont du Saint-François; le grain prévu se déchaînait sur le malheureux brick. La vague en se retirant emporta un lourd fragment du bordage fracassé ; une autre s’en servit comme d’un bélier pour battre la coque déjà trouée: un flot se précipita dans la cale, et les malheureux marins sentirent le bateau s’enfoncer sous eux.

«Nous sommes perdus! grommela un vieux matelot: que le bon Dieu le rende à l’Anglais! car ce ne peut être qu’un Anglais, pour sûr.

— Kerzoncuff, dit le capitaine à son second, faites éventrer les barils d’huile et jetez-les à la mer, cela nous fournira un moment de calme pour nous embarquer. Parez les chaloupes: du biscuit, de l’eau, des agrès: je descends chercher mes livres de bord.»

Pendant qu’on exécutait ses ordres à la hâte, le capitaine descendait dans sa cabine. Quand il eut pris ses papiers et ceux de l’enfant, et qu’il les eut enfermés dans une ceinture qu’il roula autour de son corps, il s’approcha du petit hamac.

«Pauvre mignonne! murmura-t-il, peut-être vaudrait-il mieux la laisser noyer là, dans son sommeil: j’ai si peu de chances de la sauver!»

Pourtant il la prit doucement dans ses bras et l’enveloppa dans sa couverture. Hermine ouvrit ses grands yeux noirs, et, reconnaissant papa capitaine, elle lui sourit et avança ses lèvres comme pour quêter un baiser. Puis elle appuya sa tête contre la poitrine du marin, et se rendormit dans ses bras comme dans un berceau.

Une vision, à la fois délicieuse et navrante, passa devant la pensée du capitaine pendant qu’il remontait sur le pont du Saint-François agonisant: la vision de quatre enfants agenouillés autour de leur mère, murmurant de leurs voix innocentes la prière du soir «pour les malades, pour les prisonniers, pour les voyageurs, surtout pour papa, qui est bien loin sur la mer...», et il invoqua, lui aussi, la main puissante qui seule pouvait le sauver de la mort, lui et tous les hommes qu’il avait sous sa garde.

La lune venait de se lever, et sa clarté blafarde, sans dissiper le brouillard, atténuait un peu les ténèbres. Le Saint-François s’enfonçait de plus en plus; mais les ordres du capitaine s’exécutaient; la chaloupe était à flot, et l’huile répandue sur la mer avait créé une accalmie dont il fallait se hâter de profiter pour ne pas se laisser entraîner par le remous dans le gouffre qu’allait creuser le navire condamné, quand il coulerait à fond. Kerzoncuff, debout sur le plat-bord, dirigeait les mouvements et fai sait passer à deux matelots déjà descendus dans la chaloupe les provisions qu’ils y rangeaient dans le meilleur ordre possible.

«Tout est paré, capitaine! dit-il en voyant son chef près de lui.

— Bien! Nous avons du biscuit?

— Oui, capitaine; et de l’eau-de-vie, des jambons, ce qu’il y avait de pain à bord, une caisse d’eau et des couvertures.

— Embarque, alors! il est temps. Faites l’appel des hommes.»

Le second obéit. A chaque nom crié dans ces ténèbres, un homme se détachait du groupe serré que formait l’équipage, et descendait dans la chaloupe. Quand ils y furent tous:

«A vous, capitaine! dit Kerzoncuff en se rangeant pour laisser passer son chef.

— Non, à vous; le capitaine doit rester le dernier à son bord. Rappelez-vous cela, quand vous commanderez à votre tour.»

Kerzoncuff sauta dans l’embarcation et se retourna aussitôt, tendant les bras et criant: «Donnez-moi l’enfant, capitaine!» Mais à ce moment une vague souleva la chaloupe et l’éloigna du brick; une seconde, qui lui succéda immédiatement, augmenta encore la distance.

«Aux avirons! cria Kerzoncuff; sauvez le capitaine!» Et, prenant la barre, il gouverna vers le bateau qui s’enfonçait de plus en plus.

Arriveraient-ils avant qu’il eût disparu? et s’ils arrivaient, ne serait-ce pas la mort pour tous? Le capitaine Baudoin mesura de l’œil la distance et se vit perdu.

«Au moins, que je périsse seul! pensa-t-il; pour cette pauvre petite, personne ne la pleurera.» Et d’une voix de tonnerre qui domina le bruit des vagues, il cria: «Au large!»

Tous entendirent le suprême commandement de leur chef, Kerzoncuff hésita: il lui semblait lâche d’abandonner ainsi le capitaine. Mais à ce moment le Saint-François craqua avec un bruit sinistre: il fallait fuir ou périr. Le second, avec un cri de rage, donna un violent coup de barre, et les matelots, faisant force de rames, s’éloignèrent du gouffre où allait descendre leur navire.


Kerzoncuff parlait avec animation.


CHAPITRE II

Table des matières

Aide-toi; le ciel t’aidera. — Le Passe-Partout. — Cou-cou! papa capitaine!

Le capitaine Baudoin était un homme énergique; il avait une femme et quatre enfants, sans compter l’orpheline condamnée à périr avec lui: on peut penser s’il tenait à la vie! Il avait fait simplement son devoir, et essayé de sauver son équipage en sacrifiant sa propre existence: maintenant il avait le droit de s’occuper de lui et de la petite Hermine. Il regarda autour de lui, cherchant s’il ne trouverait point quelque moyen de sauvetage qui lui permît de lutter encore. Il savait nager: une épave quelconque l’aiderait à se soutenir sur l’eau, et peut-être la chaloupe reviendrait-elle explorer le lieu de la catastrophe.... Il avisa un couvercle de caisse, long et peu profond; l’enfant y serait couchée comme dans un berceau, et lui, s’accrochant au rebord, le dirigerait et s’y appuierait en même temps.... Il s’en saisit et le poussa vivement vers le côté du Saint-François qui ne plongeait pas encore. C’était par là seulement qu’on pouvait espérer s’éloigner de quelques brasses avant que l’eau bouillonnante creusât un malstroëm où toutes les épaves seraient englouties.

Le capitaine Baudoin plaça l’enfant dans ce berceau improvisé, et il se tournait pour prendre un bout de filin destiné à l’y attacher, lorsqu’il fut renversé par un choc inattendu. Tout endolori, il se releva d’un bond et reconnut l’objet qui l’avait heurté. C’était le petit canot du bord, le youyou, arraché à ses amarres par un coup de tangage, qui venait de rouler sur le pont.

«Qu’on dise que le bon Dieu ne se mêle pas des affaires des honnêtes gens!» pensa le capitaine. Et se hâtant d’aider la Providence qui venait à son secours, il mit Hermine dans le canot, qu’il fit glisser à la mer en le retenant par un cordage, le long duquel il descendit ensuite.... Il était dans le canot. Vivement, il largua son amarre qui s’en alla battre les flancs du Saint-François avec un bruit sec; puis, saisissant un de ses avirons couchés au fond du youyou, il l’appuya avec force contre le navire agonisant, donnant ainsi au canot un élan qui l’envoya à plusieurs mètres. Sans perdre un instant, le capitaine se servit de son aviron pour godiller et tâcher de s’éloigner davantage, jusqu’au moment où un remous violent, qui faillit faire chavirer la pauvre petite embarcation, vint lui apprendre que le Saint-François ne reverrait plus jamais la lumière du jour. Alors il se retourna et regarda. En ce moment la lune, apparaissant entre deux nuages, traça sur la mer son pâle sillon, sur lequel se détacha, noir et mince, le haut du grand mât du navire coulé : on eût dit une petite croix sur une tombe. Puis cette croix s’enfonça à son tour: plus rien!

Le capitaine Baudoin, machinalement, se signa comme il eût fait devant un mort; et il murmura le cœur serré : «Pauvre Saint-François! c’était un bon bateau.... Heureusement qu’il n’y a pas de ma faute!»

La lune s’était cachée de nouveau. Le capitaine eut beau regarder dans la direction qu’avait prise la chaloupe, il ne vit rien que le brouillard. Il cria, se faisant un porte-voix de ses deux mains: peut-être son équipage n’était-il pas loin et pourrait l’entendre. Mais la brume étouffe les bruits: rien ne répondit à son appel. Heureusement le grain était passé ; s’il n’en survenait pas un autre, le canot flotterait toute la nuit, et peut-être au lever du soleil le brouillard se dissiperait-il et permettrait-il à quelque navire de voir les naufragés et de les recueillir. Pour le moment, il n’y avait qu’à attendre: inutile de se diriger d’un côté plutôt que d’un autre.

Le capitaine, à tâtons, chercha à se rendre compte de ce que pouvait contenir le canot. Il mit d’abord la main sur une vareuse de toile huilée, précieuse pour envelopper Hermine et l’empêcher d’être mouillée. Il trouva ensuite une écope et s’en servit pour vider l’eau qui était entrée dans le canot; puis il arrangea une sorte de couchette pour la petite fille qui pleurait, et il l’y établit en la consolant de son mieux. Il était mouillé, lui, mais l’enfant ne l’était pas; quand elle fut couchée dans sa couverture, avec la vareuse par dessus, elle s’y trouva aussi bien que dans son hamac.

«Conte-moi Denise, papa capitaine!» dit-elle de ce ton impérieusement câlin des petits enfants. Hermine aimait les contes, et le capitaine, qui n’en savait pas, les remplaçait par le récit des hauts faits de sa plus jeune fille.

«Oui, ma mignonne.... Denise a un beau petit chat blanc, avec des yeux bleus et de grandes moustaches; elle attache une boule de papier au bout d’un fil, et elle la traîne en courant tout autour de la chambre. Le petit chat court après, pour l’attraper avec sa petite patte, et Denise se sauve aussi vite qu’elle peut.....

— D’autres!» dit Hermine en rouvrant les yeux, avec l’accent du commandement.

Le capitaine, qui s’était arrêté, la croyant endormie, reprit avec résignation:

«Denise a une poupée négresse que je lui ai rapportée de la Nouvelle-Orléans, et qui est la bonne de sa poupée blanche. Elle la coiffe avec un petit madras jaune et rouge, et elle lui met un joli. collier de cauris, pour l’emmener à la promenade, tout le long du quai de la Fosse, où l’on voit des bateaux de toutes les façons, des bricks, des goélettes, des gabares, des chaloupes, des baleinières, des côtres, des canots....»

Le capitaine s’interrompit dans son énumération; Hermine dormait tout à fait. La mer s’était calmée; le petit bateau, ballotté par les vagues, flottait au hasard, car le capitaine se contentait, pour toute manœuvre, de maintenir la barre afin qu’il ne se mît pas à pivoter sur lui-même. Il s’était assis à l’arrière auprès de l’enfant et cherchait à calculer, d’après la hauteur de la lune, où l’on pouvait en être de la nuit. Comme les heures lui semblaient longues! Il pensait à sa chère femme, si aimante, si courageuse et si douce; il évoquait le souvenir des jeux charmants de ses derniers-nés, Frédéric et Denise, il se représentait leurs jolies têtes frisées, leurs joues roses, leurs yeux naïfs, leurs gestes gracieux, le son de leurs voix, leurs vifs éclats de rire; il revoyait ses deux aînés, Philippe et Catherine, déjà grands et raisonnables, l’écolier studieux et la petite ménagère tendre et sérieuse, faite à l’image de sa mère,... et il lui prenait un serrement de cœur à la pensée qu’il ne les reverrait peut-être plus.

Vers le milieu de la nuit, le brouillard se dissipa et laissa voir l’armée étincelante des étoiles. A la clarté de la lune au zénith, brillante comme un pur diamant, le capitaine se vit seul au centre de l’horizon immense. Pas une terre, pas une voile en vue. Qu’était devenue la chaloupe? Reposait-elle au fond de la mer, comme le pauvre Saint-François? ou le vent l’avait-il chassée bien loin d’un côté, pendant que le canot s’en allait d’un autre, emporté par les vagues? Peut-être Kerzoncuff essayerait-il de revenir, de chercher.... Au moins, cette clarté avait cela de bon, qu’elle préviendrait un nouvel abordage: on y voyait au loin sur la mer comme en plein jour.

Le capitaine Baudoin avait raison de compter sur son second; malheureusement celui-ci n’était pas le maître. Lorsque, pour sauver l’équipage que portait la chaloupe, il s’était décidé avec désespoir à fuir le brick qui sombrait, il avait obéi à la fois à sa conscience et à l’ordre de son capitaine. Mais au bout de quelques instants, jugeant le péril diminué, il voulut revenir vers le point où le Saint-François s’était englouti: le capitaine pouvait avoir surnagé, s’être aidé d’une épave, on ne pouvait le laisser périr ainsi. Malgré les murmures de l’équipage, il fit hisser la voile: le vent s’y engouffra et faillit faire chavirer la chaloupe. «Amenez la voile!... à l’aviron!» commanda-t-il. Mais l’avant plongeait dans chaque lame, la chaloupe embarquait des paquets de mer et n’avançait pas. «Beau plaisir, d’aller se faire noyer au même endroit que le capitaine!» grommela un vieux matelot qu’une vague avait failli emporter. «Il est bien perdu, allez! et il va nous en arriver autant!» dit un autre à Kerzoncuff. Celui-ci lutta encore quelques instants; mais le danger grandissait; le vent, la mer et les hommes étaient contre lui; il se décida, l’âme navrée, à virer de bord et à céder au vent. La chaloupe alors, redressée, fila sur la mer comme une flèche. Lorsque le capitaine poussa son suprême cri d’appel, Kerzoncuff et les matelots étaient déjà trop loin pour l’entendre; et quand le brouillard dissipé laissa voir au loin la mer inondée de lumière, Kerzoncuff eut beau interroger l’horizon, il n’aperçut nulle part le frêle canot échappé au désastre du Saint-François.

«Une voile! capitaine! une voile!»

Capitaine, c’était maintenant le titre du second. La longue nuit des naufragés touchait à sa fin; l’orient blanchissait et les étoiles commençaient à pâlir.

«Capitaine, une voile à tribord!» répéta le matelot.

Kerzoncuff attacha son regard sur un point presque imperceptible qui dépassait l’horizon, comme si ses yeux eussent pu agir sur lui à la façon d’un aimant.

«Oui,... c’est une voile! Enfants, nous sommes sauvés! Gouvernons droit dessus. Hissez la voile: la brise se lève et nous l’avons pour nous.... Ils approchent: nous devrons un fier cierge à Notre-Dame de Bonne-Garde!»

De ce que la fourmi voit l’éléphant, il ne faut pas toujours conclure que l’éléphant voie la fourmi. Les naufragés de la chaloupe avaient aperçu, de leurs seuls yeux, la haute voilure d’un grand trois-mâts, quand du trois-mâts personne, même avec le secours d’une lunette, ne pouvait encore voir la chaloupe. Kerzoncuff et ses hommes passèrent par de dures alternatives de joie et de découragement, selon que l’objet de leur espérance venait vers eux ou semblait changer de route! Enfin ils furent aperçus, leurs signaux furent compris: aux bordées que courait le trois-mâts, il était visible qu’il se dirigeait vers eux. Cependant le ciel s’éclairait d’une lumière qui n’était plus celle de la lune; un grand frisson courut sur la mer, c’était la brise qui fraîchissait à l’aube. Elle emplit la voile, et la chaloupe, légèrement inclinée, fendit les flots et s’élança vers le navire sauveur. Chaque minute maintenant diminuait la distance qui les séparait.... Le soleil s’élevait à peine au-dessus de l’horizon, quand les naufragés foulèrent le pont du trois-mâts, qui leur semblait la terre de la patrie.

Le capitaine, un vieux marin bronzé à la physionomie bienveillante sous ses rides, commença par leur faire distribuer des vivres et une ration d’eau-de-vie; puis il leur nomma son bâtiment et lui-même: le Passe-Partout, capitaine Rospinneuc, du port de Saint-Nazaire. Ensuite il se fit raconter le naufrage du Saint-François, et en dressa procès-verbal. C’était un homme tranquille, qui faisait tout par compas et par mesure, sans s’inquiéter des interruptions de Kerzoncuff, qui bouillonnait d’impatience. Il finit pourtant, à un «Mais, capitaine!» plus accentué que les autres, par s’arrêter dans ses opérations.

«Eh bien, quoi? demanda-t-il brusquement au second du Saint-François.

— Eh bien, capitaine, il serait peut-être encore temps de sauver le capitaine Baudoin. Qui sait s’il ne s’est pas accroché à quelque épave? Du caractère que je lui connais, il ne lâchera qu’à bout de forces. Je sais où nous étions hier quand nous avons fait le point, et nous n’avons guère marché depuis, à cause du calme d’abord et du brouillard ensuite. S’il n’a pas péri pendant le grain, il nous attend, il compte sur nous. Allez à son secours, capitaine!»

Kerzoncuff parlait avec animation: le capitaine Rospinneuc le regardait avec l’air d’attention étonnée qu’ont les gens placides devant ceux qui s’agitent et se répandent en paroles. Mais il réfléchissait à part lui, car il reprit, dès que Kerzoncuff s’arrêta:

«Hum! hum! Vous dites que vous étiez hier à midi?.... hum! hum!.... Dans quelle direction avez-vous navigué depuis?

— Sud-quart-sud-ouest, capitaine, avec calme plat. Au coucher du soleil la brise s’est élevée: mais le brouillard est venu, et nous avons amené toutes nos voiles de peur d’accident. Ça nous a bien réussi!

— Hum! hum! ça me fera un retard, et mes armateurs ne seront pas contents.... D’autre part, s’il y a une chance de sauver un brave marin.... le vent serait bon justement.... Bah! nous tâcherons de rattraper cette journée-là.... Timonnier! la barre au vent!»

A cet ordre, donné d’une voix tonnante, Kerzoncuff jeta un cri de joie et de triomphe, et le Passe-Partout, obéissant au gouvernail, tourna son avant dans la direction indiquée.

Quelles heures d’attente anxieuse, pendant que le trois-mâts, toutes voiles dehors, courait à la recherche d’une chimère, sans doute, car il y avait si peu de chances que le capitaine Baudoin eût survécu à son navire! S’il n’avait pas été englouti dans le remous du Saint-François, s’il avait pu saisir une épave, une autre épave ne pouvait-elle l’avoir heurté, blessé, tué peut-être? Même avec un appui, avait-il pu surnager si longtemps? l’enfant qu’il n’avait pas voulu abandonner, avait dû embarrasser ses mouvements.... Kerzoncuff allait, venait, comme un fauve en cage, cherchant à tromper son impatience; il aidait à la manœuvre, et revenait à chaque instant à l’habitacle pour interroger les instruments, recommencer de nouveaux calculs, constater le chemin qu’on avait fait.... Le Passe-Partout était bon marcheur, et le capitaine Rospinneuc, une fois décidé, ne ménageait pas sa toile: c’était un plaisir de voler ainsi sur l’Océan.

«Hein! qu’en dites-vous? c’est un fameux bateau que le Passe-Partout! dit le capitaine en frappant sur l’épaule de Kerzoncuff.

— Oui, capitaine, un fameux bateau.... Passez-moi donc un peu votre longue-vue, s’il vous plaît.

— Oh! nous n’y sommes pas nous avons beau aller vile....

— Qui sait? il aurait pu venir à notre rencontre.... un bon hasard;... quand on ne sait pas où l’on est, on a autant de raisons pour aller d’un côté que d’un autre....

— Capitaine, une voile à bâbord! cria le matelot de vigie.

— Bon! gouvernez dessus!» dit le capitaine en saisissant son porte-voix. Et des qu’il fut à portée de se faire entendre, il héla le navire pour lui demander s’il n’avait point recueilli de naufragé dans ces parages. C’était bien la dixième fois depuis le matin qu’il renouvelait inutilement celle question.

Le lever du soleil avait trouvé le capitaine Baudoin assis à l’arrière du canot, où Hermine dormait la tête appuyée sur son genou. Il n’osait faire un mouvement de peur de la réveiller: elle se réveillerait bien assez tôt, la pauvre petite! Elle aurait faim, et il n’avait rien à lui donner; et ce n’est pas à un enfant de deux ans et demi qu’on peut expliquer les raisons qu’on a de ne pas le satisfaire. Elle pleurerait certainement, et le capitaine, en bon père de famille qu’il était, n’aimait pas à voir pleurer les enfants; il résolut donc de retarder son chagrin le plus possible. Il commençait à espérer: ces mers servent de route à tant de navires! il était impossible qu’il n’en passât pas un à portée de les voir, avant le retour de la nuit. Pourvu que le brouillard ne revînt pas! mais non, le ciel clair mirait dans les eaux sa pourpre et son azur, l’air limpide portait la vue bien loin;... quelques heures encore, et ils seraient sauvés....

La chaleur du soleil réveilla Hermine; elle se frotta les yeux, les ouvrit tout grands.... «Bonjour, papa capitaine!» dit-elle en souriant. Et puis elle regarda autour d’elle, et ce furent des questions, des questions, auxquelles le pauvre homme ne savait que répondre. Pour le moment, tout allait bien: Hermine était contente d’être dans un petit bateau avec papa capitaine; un petit bateau, c’était bien plus joli qu’un grand bateau, on était plus près de l’eau, on pouvait voir les jolis poissons. Pendant qu’elle exprimait sa satisfaction, le capitaine put achever l’inventaire du youyou: il y trouva une gourde remplie d’eau potable, une autre gourde dans laquelle il y avait encore un peu d’eau-de-vie et une boîte contenant des biscuits de mer. Il s’y trouvait aussi une pipe et un quart1 oubliés par quelque matelot. Hermine déjeuna de biscuit émietté, dans de l’eau additionnée de quelques gouttes d’eau-de-vie. Cela ne lui semblait pas bien bon; mais le capitaine lui assura que c’était de la soupe de marin, et qu’on n’en mangeait pas d’autre dans le petit canot.

Le capitaine fixa la couverture


Le temps passait; plusieurs voiles avaient paru et disparu à l’horizon: le capitaine commençait à s’inquiéter, Hermine souffrait de la chaleur, gémissait. Le capitaine fixa la couverture qui l’avait enveloppée au haut de trois avirons qu’il mit debout en faisceau: cela faisait une espèce de tente. Hermine, abritée et rafraîchie, retrouva sa gaieté et inventa un nouveau jeu.

«Cou-cou! papa capitaine! dit-elle en se rejetant en dehors de la tente improvisée. Cou-cou!.... Ah! la voilà !.... Fais cou-cou toi aussi, papa capitaine!»

Que pouvait faire papa capitaine, sinon de jouer à cache-cache? Il y joua; et depuis un instant, il cessait d’observer l’horizon, lorsque l’enfant interrompit tout à coup ses éclats de rire et dit d’un ton triomphant:

«Papa capitaine, un gros bateau!»


1. Petite tasse en fer-blanc dont la contenance équivaut au quart du litre.

Elle trottinait toute la journée sur le pont,


CHAPITRE III

Table des matières

Sauvés! — Hermine mousse. — Voyage du Passe-Partout. — Histoire de Numa Girague et de sa famille. — Arrivée à Saint-Nazaire.

Le capitaine Baudoin écarta vivement la couverture et regarda du côté que lui indiquait le petit doigt tendu d’Hermine. C’était bien un grand, un très grand bateau qui s’avançait avec ses voiles blanches toutes gonflées: il était déjà haut sur l’horizon, et se détachait tout entier sur le ciel clair. Il marchait vite, car il grandissait de minute en minute; on distinguait nettement sa voilure, ses trois mâts avec leurs vergues, et son beaupré garni de ses focs. «S’il allait passer sans nous voir! «pensa le capitaine. Il saisit un aviron, attacha la couverture au bout, et l’éleva aussi haut qu’il put en l’agitant. Le soleil donnait sur l’étoffe blanche: pour peu qu’on regardât de ce côté-là, on devait l’apercevoir du trois-mâts.... «Ils approchent... c’est un bateau français..., on s’agite à bord..., ils mettent une embarcation à la mer..., elle vient vers nous! ils nous ont vus, ils viennent nous chercher!»

Et le capitaine, laissant tomber son signal devenu inutile, prit Hermine dans ses bras et se tint debout dans son canot, les yeux fixés sur la chaloupe qui s’approchait.

La petite fille riait et battait des mains. Tout à coup elle étendit les bras vers les sauveteurs et cria: «Kerzoncuff!»

Le capitaine crut qu’elle était trompée par une ressemblance. A bord du Saint-François, Kerzoncuff était son favori. Mais au cri de l’enfant, d’autres voix répondirent de la chaloupe: «Capitaine! capitaine Baudoin! Hourrah! Vive le capitaine Baudoin!»

Un dernier vigoureux effort des rameurs, et la barque arriva dans les eaux du canot. Le capitaine avait repris ses avirons, pour s’en servir cette fois selon leur destination première: il accosta la chaloupe, sauta à bord et tomba dans les bras de Kerzoncuff qui riait, qui pleurait, qui l’embrassait, qui balbutiait: «Capitaine... oh! mon capitaine.... Seigneur Dieu! quel bonheur! Ah! oui, elle l’aura son cierge, Notre-Dame de Bonne-Garde!... Quand je le disais qu’un homme comme vous tient bon tant qu’il est en vie!»

A bord du Passe-Partout, ce fut une autre fête. L’équipage du Saint-François acclama son capitaine, et les hommes des deux navires reçurent la ration des grands jours. Le capitaine Rospinneuc les casa tous: il y avait de la place à bord du trois-mâts. Il put aussi fournir des vêtements de rechange à son confrère; mais personne ne pouvait en prêter à Hermine, vêtue seulement de sa petite chemise, et qui pourtant ne s’arrangeait pas de rester toujours enveloppée dans une couverture. Heureusement, les marins sont ingénieux; l’un d’eux, qui avait jadis fait son apprentissage pour être tailleur, lui confectionna un petit costume de mousse. A l’âge qu’elle avait, cela ne tirait pas à conséquence; et il n’avait pas étudié le métier de couturière.

Comme il n’était pas cordonnier non plus, il ne lui fit point de souliers; mais le pont du bateau était un beau plancher bien uni, qui ne blessait pas ses petits pieds roses. Elle y trottinait toute la journée, suivie et surveillée par Kerzoncuff, qui s’était institué bonne d’enfant et qui se prêtait à ses fantaisies avec une complaisance inépuisable. Il fallait voir ce mousse en miniature essayer de grimper aux cordages et faire l’exercice avec un bâton! Les matelots faisaient cercle pour la regarder; le capitaine Baudoin, qui l’adorait depuis qu’il l’avait sauvée, poussait de gros soupirs à l’idée qu’il serait obligé de la rendre à sa famille; et le capitaine Rospinneuc, qui était resté vieux garçon, déclarait qu’il se serait certainement marié s’il avait su que c’était si gentil que ça, un petit enfant.

Le Passe-Partout continua donc son voyage avec des passagers de plus. Il en avait encore pour quelque temps: il devait toucher au Cap, au Gabon et aux Açores, avant de rentrer à Saint-Nazaire. Là, le capitaine Baudoin serait tout près de chez lui; il pourrait embrasser sa femme et ses enfants avant d’aller à Marseille rendre ses comptes aux armateurs du Saint-François. Le brick était assuré ; mais il tenait quand même à ce qu’il fût établi que le malheur n’était pas arrivé par sa faute. Il avait aussi à remettre Hermine aux mains de son grand-oncle: il y a de dures nécessités dans la vie.... Après tout, pourtant, quand on n’est pas riche et qu’on a quatre enfants à soi, on serait bien fou de songer à s’embarrasser des enfants des autres.

Ainsi raisonnait le capitaine Baudoin, tout en occupant ses loisirs à mettre ses papiers en ordre. Il avait pu sauver son livre de bord; il rapportait de l’argent à ses armateurs, ayant eu la précaution de se faire payer en valeurs de banque qu’il avait pu loger dans sa ceinture; il avait le procès-verbal du sauvetage de ses hommes et du sien: il était en règle. Restaient les affaires de la petite Hermine. De l’argent, elle n’en avait guère; mais il faudrait que son grand-oncle eût un cœur de rocher pour la repousser. Et, pour ne rien oublier, le capitaine se mit à écrire tout ce que son passager, le père d’Hermine, lui avait confié avant de mourir.

A mesure qu’il écrivait cette triste histoire, il sentait la compassion le gagner, lui qui n’était qu’un étranger pour ces gens-là : comment le grand-oncle n’aurait-il pas pitié ! Il n’était pas méchant, ce grand-oncle; son neveu se souvenait de ses tendresses d’autrefois; s’il l’avait maudit dans sa colère, il avait eu le temps de se calmer, depuis bientôt quatre ans... du moins le capitaine Baudoin jugeait impossible de tenir rigueur pendant quatre ans à quelqu’un qu’on avait aimé.

Mais il n’était pas tout à fait aussi débonnaire que le capitaine Baudoin, le grand-oncle de la petite Hermine, le riche armateur marseillais, Numa Girague: et de plus, il faut convenir qu’il avait quelque raison d’être en colère contre son neveu. Numa Girague, tout jeune, s’était trouvé le seul appui de sa mère et d’une sœur au berceau. Il n’avait reculé devant aucune fatigue, il avait accepté tous les métiers; on l’avait vu tour à tour portefaix, déchargeant les cargaisons sur le quai de Rive-Neuve, puis homme de peine au service d’un négociant, garçon de bureau chez un armateur, travaillant le jour et la nuit, toujours prêt, honnête, zélé pour l’intérêt de son patron comme si c’eût été le sien propre, et vivant de croûtes et d’eau claire pour nourrir sa mère et sa sœur. Son patron l’avait distingué et placé dans ses bureaux, où il lui avait bien vite rendu des services, grâce à d’anciennes études, trop tôt interrompues, mais qui lui avaient pourtant laissé l’esprit ouvert et une certaine facilité à apprendre. Un intérêt dans la maison avait été sa récompense: Numa, devenu M. Girague, avait pu louer pour sa mère un joli appartement, et donner à sa petite sœur une maîtresse de piano, signe caractéristique d’une éducation supérieure. Il fallait le voir, le dimanche, donnant le bras à sa mère parée d’une belle robe de soie, promener aux allées de Meilhan la petite Marguerite surmontée d’un chapeau à plumes. Comme il disait, le roi n’était pas son cousin; et de fait, il s’était donné plus de mal pour gagner son bien-être que les rois ne s’en donnent généralement pour gagner leur couronne. A cette époque-là, Numa Girague était parfaitement heureux.

C’était même le temps le plus heureux de sa vie, quoique sa fortune dût grandir longtemps encore. Il venait de fonder une maison pour son compte, lorsque sa mère mourut. S’il n’eût pas eu Marguerite à consoler, il eût été bien capable, dans le premier moment de son chagrin, de monter sur un de ses bateaux et d’aller se faire noyer en pleine mer. Cette pauvre chère femme qui venait de le quitter, c’était pour elle qu’il avait travaillé, c’était à elle qu’il avait, depuis qu’il se connaissait, rapporté toutes ses pensées, tous ses efforts, toutes ses espérances: elle partie, que faisait-il au monde?

Sa petite sœur lui fit comprendre qu’il avait encore une tâche à y remplir. Elle pleurait tant! Il fallait essuyer ses larmes; elle était si seule! il fallait rester avec elle.... Il s’attacha à elle de tout ce qui lui restait de cœur; il l’éleva, il la maria; et quand elle eut un fils, il se crut père de famille, grand-père, plutôt, car son affection pour sa sœur avait déjà quelque chose de paternel. Il ne songea point à se marier lui-même: la famille qu’il avait lui suffisait. Numa Girague était encore un homme heureux.


Mais décidément il y avait toujours une paille dans son bonheur. Une épidémie lui enleva sa sœur et son beau-frère: il se trouva de nouveau seul et chargé d’un orphelin. Cet orphelin, le petit Georges Samarsolles, fut élevé comme un prince; car si du côté des affections Numa Girague était cruellement éprouvé, il n’avait pas à se plaindre du côté de la fortune. Tout lui réussissait. Au moment où son neveu atteignit sa vingt-cinquième année, il était un des premiers armateurs de Marseille, et il venait de fonder aux Indes une maison de commerce qui rapportait déjà de beaux bénéfices. «Ce sera la dot de Georges, en attendant mon héritage» ; et pour voir si Georges était capable de voler de ses propres ailes, il l’envoya diriger la maison de Pondichéry. Il comptait l’y laisser seulement un an ou deux, et le rappeler ensuite pour le marier. En attendant, il s’occupait de lui chercher une femme: quand il aurait trouvé la perfection qu’il rêvait, il ferait revenir son neveu.


Georges n’attendit pas si longtemps. Il n’était pas à Pondichéry depuis six mois, qu’il écrivit à son oncle pour lui demander de consentir à son mariage avec Mlle Aïa Soberyani, une jeune orpheline du pays, très bien élevée à la française. Elle n’avait aucune fortune, mais le cher oncle ne devait pas tenir à cela; et il serait certainement très heureux, quand il la connaîtrait, d’avoir une aussi charmante nièce. Numa Girague répondit par un refus et par l’ordre à son neveu de remettre ses pouvoirs au remplaçant qu’il lui envoyait et de revenir immédiatement en France. Au lieu d’obéir, le jeune homme s’emporta. Après tout, son oncle n’était pas son maître; c’était par déférence, par reconnaissance, par affection qu’il avait sollicité son consentement, mais il pouvait s’en passer. Il le lui fit bien voir.

A l’annonce du mariage de son neveu, Numa Girague répondit par sa malédiction ou quelque chose d’approchant. «Je vous envoie, lui dit-il, la petite dot que j’avais donnée à votre mère; c’est peu de chose, car je n’étais pas encore bien riche lorsque je l’ai mariée, mais c’est tout ce que vous recevrez jamais de moi. Je vous renie et vous défends de jamais reparaître devant mes yeux. Et comme je ne veux pas vieillir dans la solitude, j’ai résolu de me marier moi aussi: de cette façon, je saurai à qui léguer ma fortune.»

Quatre ans s’étaient passés; Georges Samarsolles, chassé de la maison de commerce de son oncle, essaya d’en fonder une avec son petit capital. Il y perdit son argent et ce fut à grand’-peine qu’il trouva une maigre place de commis. L’apprentissage de la pauvreté lui sembla rude, après l’existence dorée qu’il avait due aux bontés de son oncle. Il ne perdait pourtant pas courage; mais sa jeune femme, faible et délicate, languit quelque temps et mourut, lui laissant la petite Hermine, âgée de deux ans et demi.

Georges Samarsolles,désespéré, prit l’Inde en aversion et résolut de revenir en France. Son oncle ne serait pas impitoyable; non, il ne pourrait trouver le courage de chasser un neveu, presque un fils, qu’il avait tant aimé et qui lui revenait si repentant et si malheureux. Mesurant son espérance à l’ardeur de son désir, Georges réalisa à la hâle son petit avoir, et courut au port pour s’informer d’un bateau en partance pour Marseille. Il n’en trouva qu’un, le Saint-François, qui chargeait en ce moment même: il alla trouver le capitaine Baudoin qui consentit à le recevoir, et s’embarqua avec la petite Hermine.

Il était plein d’espoir.

«Mon oncle pardonnera, disait-il au capitaine; s’il refuse d’abord de me voir, je lui enverrai ma fille. Elle ressemble à sa mère, mais plus encore à la mienne; elle a son regard, et un je ne sais quoi dans le sourire, dans le tour du visage.... Il en sera attendri; il croira la revoir, sa petite sœur qu’il aimait tant! il lui ouvrira ses bras, et nous serons tous heureux!... Dans combien de temps pourrons-nous être à Marseille, capitaine?»

Il ne devait jamais y arriver. Il emportait avec lui le germe d’une de ces terribles maladies qui sévissent dans les pays chauds; et peu de jours après son arrivée à bord, le mal se déclara et fit bientôt de tels progrès que le malheureux se sentit perdu. Il voulut alors écrire à son oncle, et il fit promettre au capitaine de remettre lui-même Hermine entre ses mains. «Jurez- le-moi, capitaine, répétait-il; priez-le, suppliez-le, qu’il adopte cette innocente: elle ne lui a rien fait, elle! ne l’abandonnez pas... ne la laissez pas mettre aux Enfants-Trouvés.... Ma pauvre petite Hermine!»

Il était mort en répétant le nom de sa fille et de sa femme; et le capitaine se demandait s’il n’eût pas été heureux pour la petite de quitter ce monde avec lui. Car il n’était pas du tout sûr que l’oncle voulût la prendre. Peut-être bien qu’il la ferait élever, par charité ou par respect humain; mais qui l’aimerait? qui la caresserait? qui la consolerait dans ses petits chagrins? qui l’amuserait, qui jouerait avec elle, qui la ferait rire? car il faut tout cela aux enfants: le capitaine le savait bien, lui qui en avait quatre.

Cependant le Passe-Partout continuait son voyage sans encombre, avec belle mer et bon vent. A sa première escale, le capitaine Baudoin acheta à Hermine une paire de petits souliers qui complétèrent son équipement. L’air de la mer lui convenait, elle devenait fraîche, vive et forte, agile comme un singe et gaie comme un pinson; le capitaine raffolait d’elle, et l’idée qu’on pourrait l’envoyer aux Enfants-Trouvés lui semblait quelque chose de monstrueux. Il faisait et refaisait sans cesse le discours qu’il aurait à adresser au grand-oncle Girague; il n’en avait pas encore trouvé un dont il fût content, lorsque le Passe-Partout fit son entrée dans la Loire aux eaux jaunâtres et vint s’amarrer au quai de Saint-Nazaire.


Le quai de la Fosse.


CHAPITRE IV

Table des matières

Un vieux quartier de Nantes. — Le jeudi des petits Baudoin. — Arrivée inattendue.

En ce temps-là, Nantes était encore une vieille ville. Ce n’est pas qu’elle ait rajeuni depuis: mais elle a fait passer de larges voies au milieu de ses vieilles rues, remplacé par de superbes maisons de pierre les antiques bâtisses en pisé de la rue de la Poissonnerie, démoli par-ci, rebâti par-là : elle est devenue une superbe cité moderne que les touristes admirent, mais qu’un vieux Nantais d’il y a quarante ans ne reconnaîtrait plus.

En ce temps-là donc, le quai de la Fosse était un des quartiers les plus originaux et les plus intéressants. Le chemin de fer n’y passait point encore, et pour le parcourir il n’existait d’autre moyen de locomotion que l’omnibus des Dames Blanches, vénérable voiture qui pour quinze centimes vous prenait au pied de l’escalier de la Bourse, et vous conduisait jusqu’au delà de l’Entrepôt général des Salorges et du Sanitat, ancien asile des aliénés, de lugubre mémoire. Les vieillards se souvenaient encore d’avoir vu, dans leur enfance, les malheureux fous cramponnés aux barreaux de leurs fenêtres grillées, tendant la main et implorant de la pitié des passants le morceau de pain dont on les laissait souvent manquer.

Prenons l’omnibus, si vous voulez bien. La lourde voiture s’ébranle, ses roues font résonner le pavé ; les chevaux ne vont pas très vite, et s’arrêtent souvent pour prendre ou laisser des voyageurs: nous aurons tout le temps de bien voir le quai de la Fosse. A droite, une rangée de hautes maisons dont presque toutes les fenêtres ont leur balcon de fer ouvragé ; à gauche, une muraille de verdure; ce sont des ormeaux centenaires plantés tout le long du quai. On dirait des piliers soutenant les arcades d’une galerie sans fin: leur feuillage taillé à la mode du grand siècle ne commence qu’assez haut pour laisser au premier étage des maisons la vue du fleuve. Sur l’eau, c’est une forêt de mâts; bricks et goélettes, gabares et trois-mâts attendent leur tour pour embarquer ou débarquer une cargaison. Dans ceux qui sont au premier rang, amarrés au quai, il règne une grande activité ; sur la double planche qui les relie à la terre, les hommes vont et viennent, pesamment chargés. Ceux-ci plient sous les sacs de sucre brut qu’attendent les camions qui vont les transporter à la raffinerie; ceux-là se passent les uns aux autres les caisses de savon que les matelots de cette gabare vont arrimer à fond de cale; on se hâte pour profiter du vent, du flot qui se fait sentir jusque-là. Les capitaines, les pouces dans les poches de leur pantalon, se promènent d’un pas régulier, comme s’ils faisaient le quart: ils surveillent l’embarquement de leurs marchandises. Les mousses circulent et attrapent une taloche par-ci, par-là ; et des gamins pieds nus, vêtus de plus de trous que d’étoffe, rôdent autour des sacs de cassonade empilés sur le quai pour tâcher d’en éventrer un avec leur couteau. Gare qu’un matelot ou un douanier ne les voie!

L’omnibus avance, et l’aspect du quai se modifie. Les brillants magasins du commencement ont disparu; maintenant les cabarets alternent avec les boutiques d’effets maritimes, ou les chapeaux cirés reluisent au-dessus des gilets rayés en travers, où les suroîts huilés pendent à côté des vareuses de grosse laine et des grands cols de toile bleue. Puis ce sont les ateliers des voiliers, grandes salles de rez-de-chaussée aux larges portes toujours ouvertes, où des femmes cousent péniblement l’énorme toile; les maisons sont moins hautes et l’on ne voit plus guère de balcons. Voici la masse noire des Salorges, vaste construction qui contient l’Entrepôt: là encore, grand va-et-vient de travailleurs affairés; puis le bruit et le mouvement s’arrêtent: la ville finit là.

La course de l’omnibus y finit aussi; mais nous avons encore quelques pas à faire. Prenons la dernière cale, où sont amarrés bon nombre de canots petits et grands, attendant le bon plaisir des gens qui voudraient se rendre à bord de tel ou tel navire, ou traverser la Loire pour se rendre dans quelqu’une de ses jolies îles. Après la cale, plus de quai: toute la rive n’est plus qu’un chantier de construction. Partout se dressent, semblables à des squelettes d’animaux antédiluviens, des ébauches d’embarcations de toute taille, à tous les degrés d’achèvement. Ce sont des canots de plaisance, frêles et élégants comme des joujoux; des côtres qui s’en iront pêcher la sardine et le hareng, des gabares plaies, aux larges flancs, qui ne seront pas pressées d’arriver, mais qui seront solides sur: l’eau; des bricks et des trois-mâts pour le long cours, qui verront des hommes de toutes les couleurs. Les uns n’ont encore que leur étrave posée sur le chantier, d’autres sont déjà une carcasse à jour qui laisse deviner, leur forme et leur grandeur; en voici dont la charpente est complète; on les a couchés sur le flanc: les calfats avec leur marteau travaillent tout près de la quille, et semblent des mirmidons sous cette énorme masse. En voilà un qu’on goudronne: le goudron bout et fume dans la chaudière, et son âcre senteur réjouit les vieux marins. Un peintre, entouré de ses pots de couleur, trace sur la coque, d’une chaloupe de belles raies vertes et blanches; un autre. habille ce canot de noir avec des filets rouges; là, on s’empresse de terminer la toilette de celte goélette qui sera lancée à l’eau demain. C’est partout une activité de ruche en mouvement; coups rythmés de marteaux, grincement de grandes scies, chants d’ouvriers qui veulent se donner du cœur à l’ouvrage, enfin tout le bruit sain et gai que fait le travail humain quand il s’accomplit à ciel découvert. Et partout des enfants; les grands, curieux, en extase devant le rabot qui enlève de grands copeaux ou la scie qui mord le bois de ses dents brillantes; les petits, heureux de jouer à cache-cache, de faire des tas de sciure de bois ou de jeter des pierres dans l’eau. Les enfants du quartier de la Cathédrale vont en grande toilette se promener au Jardin des Plantes; ceux du quartier des Salorges ont pour royaume le rivage de la Loire, et ils ne changeraient pas avec les premiers.

Il faisait un joli temps de septembre, clair et doux, avec juste assez de vent pour rider la surface du fleuve et pour tempérer la chaleur du soleil, lorsqu’une femme, qui pouvait avoir de trente à trente-cinq ans, descendit des rues qui entourent l’église Notre-Dame de Bon-Port et s’achemina vers les chantiers de construction. Elle donnait la main à deux enfants, une petite fille d’environ quatre ans et un petit garçon un peu plus âgé ; et près d’elle marchaient un garçon de dix ans, solidement bâti, et une fillette longue et mince, à qui on ne savait guère quel âge donner, car sa figure enfantine ne concordait point avec sa taille élevée. Elle portait un sac à ouvrage, élégant mais sérieux, et de capacité à contenir tout autre chose qu’une bande de feston ou une dentelle au crochet. Le jeune garçon était chargé lui aussi d’un panier, dont le couvercle à demi soulevé laissait passer le goulot d’une bouteille. Il n’était pas bien difficile de deviner que la mère et les enfants venaient passer leur jeudi au bord de la rivière.

«Laissez-moi vous conduire, dit le jeune garçon; j’ai remarqué un endroit où maman sera très bien. Par ici, s’il vous plaît: c’est le chemin le plus court.

— J’en aimerais mieux un plus long, dit en souriant la mère; celui-ci n’est pas commode pour les petites jambes. «

En effet, le sol était jonché de débris de bois, et il fallait à chaque instant enjamber des poutres, ou des ficelles tendues pour marquer quelque mesure.

«Les petites jambes s’en tireront très bien, tu verras! reprit le jeune garçon en s’arrêtant pour prendre la petite fille, qu’il assit sur son bras. Là ! es-tu bien, ma Denise? Parrain est fort, n’est-ce pas? A présent, Frédéric, donne-moi la main: nous sommes des hommes, nous autres! nous n’avons pas peur de tomber!

— Alors donne-moi le panier, mon bon Philippe, puisque tu te charges des enfants,» et la mère étendit la main pour le prendre. Mais le panier était déjà passé dans les mains de sa fille.

«Catherine! rends-le-moi; je n’aime pas que tu portes des fardeaux à ton âge: ta taille n’aurait qu’à tourner!

— Il n’y a pas de risque, maman; au contraire, les deux font contrepoids, c’est comme les deux paniers de l’âne. Je te le donnerai en revenant, si tu y tiens.

— Oui, quand il sera vide!

— Bien sûr! Quand nous sommes avec toi, tu dois toujours faire comme le quatrième de la chanson:

«L’autre ne portait rien.....

L’autre ne portait rien.....»

Philippe se mit à rire, et répéta le refrain de la chanson de Marlborough, auquel les deux petits mêlèrent leurs voix aiguës. «Bons enfants!» murmura la mère attendrie. Les ouvriers du chantier, les vieux matelots en congé qui venaient flâner dans le chantier et examiner l’ouvrage avec des airs de connaisseurs, la saluaient au passage et souriaient à sa jeune famille: et Philippe redressait sa tête blonde avec fierté, en saisissant des lambeaux de phrases qui lui faisaient battre le cœur: «Le capitaine Baudoin... un bon, celui-là.... C’est un plaisir de naviguer avec lui.... Un plus honnête, il n’y en a pas sous la calotte des cieux.... Les enfants lui ressembleront: tous braves et bons, les Baudoin!

— Là ! est-on bien ici?» demanda Philippe en s’arrêtant, du ton de quelqu’un qui serait bien étonné si on lui répondait non.

L’endroit qu’il avait choisi était tout près de la grève, si plate que les enfants n’y couraient aucun danger. Une belle poutre formait un banc commode, qu’abritait contre l’ardeur du soleil la coque d’un grand côtre à peu près terminé. La Loire coulait avec un bruit rafraîchissant; ses îles verdoyantes se détachaient sur le ciel bleu, et plus loin, sur la rive opposée du fleuve élargi, apparaissaient les maisons basses du village de Trentemoult. De temps en temps quelque bateau descendait ou remontait la Loire, spectacle toujours nouveau pour les enfants, qui accouraient pour le regarder, cherchant à lire son nom, à reconnaître sa nationalité, son chargement, et échangeant leurs observations critiques sur son gréement, ses formes et son allure. Ils s’y connaissaient en bateaux, les enfants du capitaine Baudoin!

Mme Baudoin s’était assise et cousait activement, non sans donner souvent un coup d’œil à sa petite famille. Catherine et Philippe avaient commencé par faire des ricochets sur l’eau avec des pierres plates, à la grande joie des deux petits; puis le jeune garçon avait tiré son couteau de sa poche, et il avait commencé à façonner un débris de charpente en manière de canot. Frédéric et Denise cherchaient une baguette capable de lui servir de mât, et Catherine, après avoir un peu erré aux environs, vint s’asseoir auprès de sa mère en soupirant comme quelqu’un qui vient de prendre une résolution pénible.

«Donne-moi de l’ouvrage, maman, dit-elle en soufflant dans son dé pour le faire tenir à son doigt. Je peux bien travailler aux chemises de papa, je n’ai pas besoin de m’amuser toute la journée.

— Voilà qui est bien beau de ta part! répondit la mère d’un ton de douce raillerie. Je n’abuserai pas de ta bonne volonté, mais je vais en user un peu. Tiens, couds-moi cette manche, cela m’avancera. Je voudrais avoir fini les six chemises neuves quand ton père reviendra. On blanchit si mal aux colonies! il me rapporte toujours du linge en triste état.

— Maman, quand reviendra-t-il?»

Mme Baudoin soupira.

«Je ne sais pas: il devait me l’écrire en arrivant à la Réunion, et j’ai peur qu’il n’en ait pas eu le temps, puisque je ne reçois rien. Il ne manque jamais de me donner de ses nouvelles, toutes les fois qu’il peut; il sait combien je m’inquiète....»

Catherine lâcha son ouvrage et passa son bras autour de la taille de sa mère.

«Chère maman, il ne faut pas te tourmenter. Papa est un si bon marin! si prudent, si habile! tout le monde le dit. Et il ne lui est jamais rien arrivé !...

— Maman! Catherine! un beau bateau! regardez! crièrent les petits. C’est un Hollandais.... De combien de tonneaux, Philippe?»

En temps ordinaire, Philippe n’aurait pas hésité, pour faire montre de ses connaissances maritimes, à attribuer au Hollandais un tonnage de fantaisie. Mais cette fois, dès qu’il eut levé les yeux vers le bateau pour faire son évaluation, il demeura comme frappé de stupeur. Cela ne dura que le temps d’un éclair; il laissa tomber son couteau et son ébauche de bâtiment, et s’élança vers le plus petit des canots amarrés à des pieux plantés sur le rivage. Dénouer le câble, sauter dans le canot, s’emparer d’un aviron fut l’affaire d’un instant; et godillant à force de bras, il navigua vers le Hollandais qui remontait lourdement et lentement le courant avec l’aide du flot.

«C’est défendu, Philippe!» lui crièrent les deux petits, consternés de voir leur grand frère leur donner l’exemple de la désobéissance. A leur voix, Mme Baudoin se leva pour venir voir de quoi il s’agissait, et Catherine la suivit.

Elles virent alors à bord du Hollandais un homme debout contre le bordage, faisant des signaux au petit canot qui s’approchait avec vélocité. Le canot aborda le bateau, où Philippe grimpa avec l’agilité d’un singe.

«Papa! c’est papa!» balbutia Catherine qui n’en croyait pas ses yeux, en voyant son frère dans les bras de l’homme qui lui faisait des signaux tout à l’heure. Et les petits répétèrent en riant, en sautant, en battant des mains: «Papa! Papa! Viens, papa!» Mme Baudoin pleurait de joie, tout en se sentant le cœur serré. Il revenait, il était sauvé, grâce à Dieu; mais par quels dangers, par quelles souffrances avait-il passé ?

Il y eut un court colloque entre les deux capitaines; puis Philippe redescendit dans son canot, et son père donna une poignée de main au Hollandais et se prépara à quitter son bord.

«Oh! vois, maman! cria la petite Denise en joignant les mains d’admiration, papa qui m’apporte une grande poupée!»

La poupée, c’était Hermine que le capitaine passait à Philippe. Celui-ci la reçut avec précaution, comme un objet délicat et fragile, et la déposa sur le banc du canot, où elle s’assit comme une véritable personne.

«C’est un petit garçon!» dirent en même temps Mme Baudoin et Catherine, aussi étonnées l’une que l’autre. Mais le canot approchait rapidement. Bientôt il toucha le bord; et le capitaine Baudoin sauta à terre et tomba dans les bras de sa famille.

Il y eut là un de ces moments bienheureux que connaissent tous ceux qui ont souffert de l’absence d’un être aimé ! Au milieu de ces tendresses, au doux bruit de ces baisers qui pleuvaient comme grêle sur tous les visages, la petite Hermine, un peu oubliée, se sentit toute triste. Sans qu’elle s’en rendît compte, il lui sembla qu’on lui faisait tort de sa part de caresses. Son petit cœur se gonfla peu à peu, pendant que debout, à quelques pas, elle regardait ces heureux qui ne faisaient pas attention à elle. Elle se mit à pleurer, d’abord tout doucement, puis plus fort, en murmurant au milieu de ses sanglots: «Papa capitaine! oh! papa capitaine!»

Philippe fut le premier à l’entendre. Il ne fit qu’un bond jusqu’à la petite fille, qu’il enleva dans ses bras en la caressant, en lui parlant comme il eût fait à Frédéric ou à Denise. «Non, mon bijou, non, mon trésor, il. ne faut pas pleurer, il est là, papa capitaine. Viens voir maman, viens jouer avec les petits enfants.» Hermine le regarda et lui sourit, lui trouvant une bonne figure; puis, pour le remercier de son intervention, elle lui saisit la tête à deux mains et lui posa sur la joue un baiser doux et léger comme la caresse d’une fleur.

Philippe lui rendit son baiser. «Est-il gentil, ce petit! dit il à son père.

Le capitaine Baudoin tomba dans les bras de sa famille.


— C’est un autre petit frère pour moi, n’est-ce pas, papa? demanda Denise.

— C’est une petite sœur, pour quelques jours, ma chérie: le temps de l’habiller en fille, et j’irai la conduire à ses parents. Je vous raconterai son histoire.

— Tout de suite, papa, tout de suite!»

L’histoire entière eût été un peu longue à raconter; le capitaine se borna à dire que le père de l’enfant était mort en mer et l’avait chargé de la remettre à son oncle qui habitait Marseille. Mme Baudoin s’attendrit sur l’orpheline, et Catherine déclara qu’elle se chargeait d’elle pour tout le temps qu’on la garderait. Mais Hermine, qui n’avait point été consultée sur cette adoption, fit bien voir qu’il fallait compter avec sa petite volonté ; elle refusa absolument de se séparer de Philippe, et ce fut à sa main qu’elle foula pour la première fois le pavé nantais. Une fois entrée dans l’appartement de la famille Baudoin, elle se laissa pourtant apprivoiser par les joujoux de Frédéric et de Denise, et elle riait de tout son cœur, passant des soldats de plomb à la poupée négresse, pendant que Mme Baudoin, Philippe et Catherine écoutaient le récit de la dernière campagne du capitaine, depuis son départ de Pondichéry jusqu’à son arrivée à Saint-Nazaire, où il avait quitté le Passe-Partout pour le Jacobus, qui remontait la Loire jusqu’à Nantes.


Philippe la regarda et lui sourit.


CHAPITRE V

Table des matières

Confection d’une petite robe noire. — Simple intérieur. — Un enfant de plus. Demain!

Sautons, s’il vous plaît, par-dessus trois jours. Le capitaine Baudoin les a employés à se chercher un embarquement avantageux, car lorsqu’on n’a que son travail pour nourrir une femme et quatre enfants, on ne s’accorde guère de vacances. Par bonheur, le capitaine Baudoin a bonne réputation, et quoiqu’il ne puisse pas, faute de capitaux, prendre un intérêt sur les navires qu’il commande, aucun armateur ne refuserait de l’employer: on sait qu’on peut compter sur lui. En ce moment, sa femme l’attend; il est en pourparlers avec les riches armateurs de la rue Lafayette, MM. Vescovit et fils; s’il s’arrange avec eux, il faudra qu’il parte au plus tôt pour terminer ses affaires de Marseille... et après, combien de temps aura-t-il à rester à Nantes? des semaines, ou des jours? Mme Baudoin, tout en tirant activement son aiguille, calcule en son esprit le nombre d’années que pourraient bien faire, en les ajoutant les uns aux autres, les jours, les semaines et les mois que son mari a pu passer auprès d’elle. Cela n’en ferait pas beaucoup! Cette fois-ci encore, à peine arrivé d’un voyage où il a failli périr, le voilà qui songe à repartir.... Et il le faut! car les voyages du père, c’est le gagne-pain de la famille. Le vieux proverbe a bien raison: Femme de marin, femme de chagrin!

Tout en travaillant, Mme Baudoin rêve et bâtit pour l’avenir ses châteaux en Espagne. Ce n’est pas défendu, n’est-ce pas? à ceux qui n’en auront jamais d’autres. Ceux de Mme Baudoin sont bien simples, et n’accusent pas grande ambition. Elle voit, bien loin dans le brouillard des ans, les quatre enfants bien placés, les filles bien mariées, continuant sa vie humble et laborieuse chacune aux côtés d’un honnête homme qui les aimera, et les fils gagnant honorablement leur vie; dans ce temps-là, le capitaine sera trop vieux pour naviguer; il ne la quittera plus, et ils vivront ensemble de leurs petites économies. S’il n’y en a pas assez, les enfants seront heureux de leur venir en aide: ils ont tous les quatre si bon cœur! Et Mme Baudoin se voit déjà, sous la forme d’une petite vieille dame avec les cheveux tout blancs, se promenant à petits pas sur le quai de la Fosse avec son vieux mari, s’arrêtant pour voir débarquer une cargaison, causant avec le capitaine d’un navire en partance, et jouissant d’un repos si bien gagné, tout en se plaisant aux souvenirs des pays autrefois parcourus...

Comme il est encore loin, ce temps-là ! En attendant, que Dieu garde le marin et mesure le vent à ses voiles!

Sur la mer sa femme ne peut rien pour lui; mais ici, toutes ses actions sont dirigées vers le même but: lui préparer une douce vieillesse. Elle connaît à Nantes beaucoup de femmes de capitaines qui passent leur vie à faire des visites dans de beaux atours, qui trônent dans leur salon au milieu d’un riche mobilier, qui ne font œuvre de leurs dix doigts, et qui lui jettent des regards dédaigneux quand elles la rencontrent dans la rue, vêtue d’une robe modeste faite par elle-même, et chargée parfois d’un panier, car elle ne se fie pas toujours à sa femme de ménage pour faire le marché.... Oui, mais elle place de l’argent à la caisse d’épargne; les petits ruisseaux font les grandes rivières, et chaque franc économisé rapproche le temps béni du repos. Elle travaille et elle épargne donc, la courageuse femme du capitaine! elle travaille pour l’avenir, elle travaille aussi pour le présent. Elle sait rendre ses enfants heureux; le nécessaire ne leur a jamais manqué, et elle leur a appris à ne pas envier le superflu. Il y a dans la vie tant de petits bonheurs à la portée de tous!

En ce moment elle met la dernière, main à de petits vêtements noirs, destinés à Hermine: il faut bien que l’orpheline soit remise en deuil à la famille qui lui reste. Catherine l’aide courageusement; elle n’aime guère à coudre, Catherine, mais elle a fait un effort pour la petite étrangère, et elle en est payée par les éloges de Mme Baudoin et par sa propre satisfaction. Elle s’arrête de temps en temps pour regarder ce qu’elle a fait, et elle n’est pas éloignée de se considérer comme une grande couturière.

La mère et la fille sont assises près d’une fenêtre, avec une petite table à ouvrage entre elles deux. Les deux fenêtres de la salle — on ne dit pas le salon, on trouverait ce nom trop pompeux pour ce simple parloir où se passe toute la vie de la famille Baudoin — les deux fenêtres de la salle donnent sur la petite place du Sanitat, où Notre-Dame de Bon-Port dresse sa masse blanche surmontée d’un dôme aux clairs vitraux. Des fragments de filets tendus, où grimpent et s’enroulent des capucines, du lierre, |des cobéas, des pois roses et violets, des liserons de toutes les couleurs, stores verdoyants et fleuris, tamisent la lumière et égayent les yeux.

Les meubles sont vieux; ils viennent tous de chez des parents qui ne sont plus, et on les soigne en souvenir d’eux. Cette petite table vient de la grand’tante Justine, morte à vingt ans; ce secrétaire a appartenu au bisaïeul de Mme Baudoin; c’est dans celte vieille petite bergère à coussin de plume que s’asseyait sa grand’mère, qui avait les jambes paralysées et tricotait toute la journée: on garde dans la famille, comme une relique, son dernier ouvrage, un merveilleux tricot fin comme une dentelle. Jamais le capitaine n’a eu assez d’argent à la fois pour payer à sa femme le luxe d’un mobilier neuf; mais à chaque voyage il a enrichi la salle de quelque objet étrange ou curieux, choisi par lui en pays lointain: à ces objets-là aussi se rattachent des souvenirs. Il s’en rattache encore à ce grand fauteuil si bien rembourré, garni d’oreillettes où la tête s’appuie avec délices. Le capitaine arrivait de la Guyane, souffrant, fatigué, dévoré de fièvre. Comme il a trouvé doux de s’y reposer, et comme son cœur a été ému, en entendant les petites voix qui lui disaient: «Est-il bon, papa, ton fauteuil? C’est maman qui l’a acheté pour toi... et nous avons donné toutes nos tirelires, et l’argent de nos gâteaux, même Denise!»


L’aspect de la salle, où tout parle au cœur de ceux qui y vivent, est donc curieux, original et gai même pour un indifférent. Les rideaux bizarrement brodés viennent de l’Inde, et Frédéric, Denise et Hermine jouent avec des joujoux chinois qui peuvent se croire dans leur pays, car les enfants les étalent sur une grande natte qui couvre une partie du plancher. Hermine non plus ne s’y trouve pas dépaysée, car dès son entrée elle a fait fête à certaines figurines de bois peint et doré, toutes pareilles à celles qu’elle voyait tous les jours à Pondichéry.

Elle ne porte plus son costume de mousse, Hermine; Mme Baudoin a trouvé de quoi l’habiller dans les vêtements devenus trop petits pour Denise. Et Denise, qui n’a pas souvent l’occasion de faire des générosités, a été enchantée de donner à la voyageuse «ma robe bleue à festons, mes bas tricotés par maman, mes souliers vernis à bouffettes et mon petit pantalon brodé ». Cela lui donne de l’importance.

Les trois enfants jouent, rient, se poursuivent à quatre pattes, et en cas de litige entre Hermine et Frédéric, Denise intervient bientôt et dit à son frère: «Il faut lui céder, elle est si petite!» avec un air protecteur à faire pouffer de rire. Les quatre ans de Denise peuvent bien regarder de haut les trois ans d’Hermine: la petite Indienne, pâle et brune, n’est pas grande pour son ûge, et Denise la blonde, fraîche et forte, a la tête de plus qu’elle.

Tout à coup la petite fille se lève, repousse la poupée négresse qui s’en va culbuter une rangée de poules chinoises, et se dirige à pelits pas vers Philippe qui écrit sur une table. Arrivée près de lui, elle lui touche le coude doucement.

«Hermine fatiguée!» dit-elle. Et elle ajoute en lui tendant les bras: «Prends-moi!»

Philippe la regarde et lui sourit.

«Va jouer, ma mignonne; je n’ai pas fini de travailler, vois-tu!»

Travailler, ce mot-là n’a pas de sens pour Hermine; elle insiste, d’un ton plus résolu: «Prends-moi tout de suite!» Et comme Philippe ne lui répond pas, les coins de sa bouche s’abaissent et ses grands yeux noirs deviennent brillants: les larmes ne sont pas loin.

«Viens sur mes genoux, chérie!» dit Catherine qui se lève et va vers elle. Mais Hermine se serre contre Philippe.

«Non, pas toi! Philippe! c’est Philippe que je veux....» Et comme elle se rappelle tout à coup que les petites filles ne doivent pas dire «je veux» — c’est un principe de tous les pays — elle adoucit sa voix pour attendrir Philippe, en levant vers lui des yeux suppliants:

«Tu ne m’aimes donc plus?»

Philippe pousse un grand soupir: il tenait presque la solution d’un problème compliqué, et cette petite peste vient de la lui faire perdre. Mais il l’enlève de terre et l’assied sur son genou; et Hermine s’y installe, non sans l’avoir pris par la tête pour l’embrasser à bouche que veux-tu. Puis elle se blottit contre lui, murmure à demi-voix: «Hermine est très sage, Hermine va dormir», et reste immobile comme un oiseau dans son nid.

«Tu la gâtes, Philippe! dit Mme Baudoin d’un ton de doux reproche; je ne vous ai jamais cédé comme cela..

— Que veux-tu, maman! je n’ai pas eu le courage de la faire pleurer si près de son départ. Je n’aurai guère le temps de la gâter, pauvre petite!

— Quand est-ce qu’elle va partir, maman? demande Catherine.

— Peut-être demain, si ton père est libre.

— Déjà ! je m’habituais bien à l’avoir avec nous,

— Pourvu qu’elle soit bien reçue par son grand-oncle! Il était fâché contre son père....

— Mais elle n’en est pas cause, maman! reprend Philippe avec impétuosité. Il faudrait n’avoir pas de cœur pour s’en prendre à une pareille innocente de ce que son père a pu faire de mal.»

Mme Baudoin ne répondit pas. Elle connaissait les hommes un peu mieux que son fils, et elle savait que sans être foncièrement méchants, ils se conduisent souvent comme s’ils l’étaient.

«Je pense, maman, reprit Philippe après une pause, que papa a eu bien raison de ne pas écrire à M. Girague pour lui annoncer sa petite-nièce. Il serait peut-être buté d’avance contre elle; au lieu que quand il la verra, il. ne pourra pas s’empêcher de l’aimer.

— Oh! bien sûr! ajouta Catherine: elle est si gentille! N’est-ce pas que tu l’aimes, maman?

— Certainement; c’est tout naturel, d’ailleurs, de s’attacher à une pauvre petite orpheline, jolie et caressante comme celle-ci.

— Je pense une chose, maman.... Si son oncle ne voulait pas d’elle, où la mettrait-on?

— Je ne connais pas bien les lois, mon enfant; peut-être, comme il est son plus proche parent, serait-il obligé de la faire élever.... Dans tous les cas, on ne la laisserait pas mourir de faim: il y a des maisons où l’on recueille les orphelines.»

La figure ronde de Catherine prit une expression de tristesse: on eût dit qu’elle s’était allongée tout d’un coup.

«Oh! maman! dit-elle, elle serait comme ces petites filles qu’on rencontre dans les rues, avec un bonnet blanc et une robe à petits carreaux bleus, et que deux religieuses conduisent!»

Mme Baudoin inclina la tête, et Catherine comprit cette silencieuse réponse. Elle se remit à son ouvrage; mais son imagination lui représenta le sort futur d’Hermine sous de si sombres couleurs, qu’au bout d’un instant elle n’y put tenir et fondit en larmes.

«Ma chère fille! murmura Mme Baudoin, ne te fais pas de chagrin!

— Mais tu en as toi aussi, maman... tu as les yeux tout mouillés.... Est-ce que, vraiment, tu la laisserais aller à l’hospice?

— Cela ne dépend pas de moi, ma chérie.

— Écoute, ma chère maman, reprit Catherine en se laissant glisser à genoux sur le tabouret qui supportait les pieds de sa mère, je vais te dire quelque chose de très sérieux. Si le grand-oncle la renvoie, dis à papa qu’il nous la ramène: papa fait tout ce que tu veux. Elle ne te donnera pas de peine; c’est moi qui serai sa petite maman. Je m’occuperai d’elle toute la journée, je la lèverai, je l’habillerai, je la ferai manger, je la soignerai, je lui apprendrai à lire, et je lui ferai toutes ses petites affaires: tu verras quelle bonne ouvrière je serai!»

Mme Baudoin secoua tristement la tête.

«Je ne voudrais pas, mon enfant, imposer cette charge à ton père: il a déjà bien assez de peine à gagner notre vie.

— Maman, interrompit Philippe, est-ce que cela dépense beaucoup, une petite fille comme Hermine?

— Sûrement non; mais elle grandira.

— Eh bien, voici ce que je pensais: pendant qu’elle est petite, nous pourrions faire comme du temps où nous voulions acheter un fauteuil à papa; cela suffirait peut-être pour payer sa nourriture. Tu l’habillerais avec les robes qui deviennent trop petites pour Denise: et quand elle aurait grandi, j’aurais grandi, moi aussi, je serais devenu un homme et je gagnerais de l’argent, que je te donnerais pour elle.

— Comme il a de bonnes idées, ce Philippe! s’écria Catherine en battant des mains. Moi aussi, je gagnerai de l’argent; je donnerai des leçons ou bien je ferai de jolis ouvrages pour Mme Pradal, la marchande de la place Royale. Tu te rappelles, maman, les petits chaussons que j’avais tricotés pour l’enfant du voilier? Tu disais toi-même qu’on n’en trouvait pas d’aussi jolis chez les marchands.»

Mme Baudoin embrassa Catherine sans lui répondre. Son cœur était de l’avis de ses enfants; mais la raison n’est pas toujours du côté du cœur, et celle de Mme Baudoin lui représentait quelle charge un enfant de plus serait pour sa famille.

«Là ! j’ai fini! «dit-elle au bout d’un instant, en faisant le dernier nœud à son fil et en le coupant d’un coup sec. Elle se leva et étala sur le dos d’une chaise la petite robe noire qu’elle venait de terminer.

«Comme elle a bonne tournure! dit Catherine avec admiration. Tu fais les robes comme si c’était ton métier, maman!

— C’est bien un peu mon métier, comme la cuisine et bien d’autres choses encore. Une mère de famille doit savoir tous les métiers, vois-tu. Et puis, j’ai tant fait de petites robes depuis la première que tu as portée! Je n’étais pas aussi habile qu’aujourd’ hui, dans ce temps-là.

— Voilà papa!» crièrent Frédéric et Denise. Un pas d’homme monta rapidement l’escalier, et le capitaine entra avec une figure joyeuse.

«Affaire faite! dit-il à sa femme. M. Vescovit m’a donné à choisir entre trois bateaux: est-ce aimable de sa part? J’ai pris la Marie-Anaïs, une jolie goélette toute neuve; je porterai à Riga des pains de sucre et des toiles de Bretagne, et j’y chargerai ce que je trouverai de plus avantageux dans le moment: M. Vescovit a confiance en moi. La toilette de la petite est-elle bientôt prête? Je voudrais, si c’était possible, partir demain pour Marseille: il faut que je sois ici au commencement de la semaine prochaine pour surveiller l’arrimage de ma cargaison.

— Tout est prêt,... pauvre petit agneau!» répondit Mme Baudoin; et elle ne put s’empêcher de soupirer.

Il y eut un silence: la pensée du prochain départ d’Hermine pesait sur tous les cœurs, et chacun se disait à part soi: «Quel dommage!» Au moins fallait-il l’amuser pour son dernier soir, et Mme Baudoin, pendant que Catherine mettait le couvert, chargea Philippe de préparer la lanterne magique, et s’en alla acheter une tarte à la frangipane: c’était le régal et le divertissement des jours de fête. Hermine se régala de la tarte, se délecta devant Peau-d’Ane et le Petit Chaperon Rouge, expliqués par Philippe, et dansa des rondes chantées en chœur; puis elle s’endormit, repue de plaisir, dans les bras de Catherine qui la déshabillait.

Mme Baudoin vint la border dans son petit lit; elle entr’ouvrit les yeux, la reconnut et murmura comme en rêve: «Bonsoir, maman capitaine!» Mais elle fut la seule dans la maison qui n’eut pas de peine à s’endormir.


«Qu’est-ce que vous voulez?» lui dit une sorte de cerbère.


CHAPITRE VI

Table des matières

Où le capitaine cherche un homme et ne trouve qu’une femme. — Éclaircissements sur la famille actuelle de Numa Girague.


Deux heures sonnaient, venaient de sonner ou s’apprêtaient à sonner aux diverses horloges de Marseille —car trouvez donc une ville, Marseille ou toute autre, où les horloges sonnent toutes en même temps! Le vieil empereur Charles-Quint, dans son couvent de Saint-Just, ne put jamais accorder les siennes, et malgré les progrès de la science, son lointain et indigne successeur Charles IV d’Espagne n’y réussit pas davantage. — Deux heures sonnaient donc, et il pleuvait du feu, quoiqu’on fût au mois de septembre, lorsque le capitaine Baudoin, en grande toilette, ce qui n’avait rien de rafraîchissant pour lui, sortit d’une petite auberge du Vieux-Port, tenant d’une main Hermine, et de l’autre portant le très petit paquet qui représentait toute la fortune de la fillette: ses papiers de famille, le peu d’argent que son père avait laissé et un peu de linge donné par la compatissante Mme Baudoin. Les voyageurs étaient arrivés deux heures auparavant, et le capitaine, au lieu de se mettre tout de suite à la recherche de l’oncle Girague, était allé prendre gîte au Marsouin, qui n’était pas un hôtel de premier ordre, mais où l’on vous servait proprement et honnêtement. Là, il avait commencé par faire déjeuner Hermine et par déjeuner lui-même: après quoi il avait procédé à leur toilette. De Nantes à Marseille, on a le temps de récolter de la poussière; pour avoir bonne mine il fallait se nettoyer un peu. Il avait donc lavé et brossé de son mieux leurs personnes et leurs vêtements; et maintenant, rasé de frais, le menton enchâssé dans le col à pointes de sa chemise blanche, coiffé de son chapeau haut de forme et tout vêtu de drap noir, le capitaine offrait un aspect plein de respectability. Hermine trottinait à côté de lui, toute mince et pâle dans sa robe de deuil qui la faisait paraître plus mince et plus pâle encore que de coutume. Elle ne riait ni ne parlait; le long voyage l’avait sans doute engourdie, ou bien le costume inusité de papa capitaine lui inspirait une sorte de respect.

«Là ! c’est ici!» dit le capitaine en s’arrêtant, rue Canebière, devant un vaste rez-de-chaussée, dont les hautes fenêtres garnies de verre dépoli s’abritaient derrière des grilles.

La porte de ce rez-de-chaussée semblait l’entrée d’une ruche, tant il y passait de gens à l’air affairé, entrant et sortant. Le capitaine entra.

«Qu’est-ce que vous voulez? lui dit avec le plus pur accent du cru une sorte de cerbère assis derrière la porte. Il régnait sur le vestibule et avait mission d’ouvrir ou d’interdire aux visiteurs les portes des différents bureaux.

— Monsieur Numa Girague? dit le capitaine.

— A cette heure-ci? Hé ! mon bon, il n’y est pas! Il est venu depuis ce matin, jusqu’à midi moins un quart; mais il ne revient jamais au bureau dans la journée. Revenez demain matin, mon cher!

— Demain? c’est trop loin, je suis pressé. Il est bien-quelque part, s’il n’est pas dans ses bureaux. Ou va-t-il, à midi moins un quart?

— Le patron? il va déjeuner, sans doute! et je crois bien qu’il déjeune mieux que vous et moi, sans vous offenser.

— Et où déjeune-t-il?

— Chez lui; on peut dire chez lui, car il est son propriétaire. Si vous voulez y aller voir en sortant d’ici, suivez la Canebière jusqu’au cours Saint-Louis, et prenez ensuite le cours Belzunce à gauche: sa maison est la troisième à droite. Mais ça m’étonnerait bien si vous étiez reçu: il n’aime pas à s’occuper d’affaires chez lui.

— Merci; je vais essayer tout de même. Il y a affaires et affaires.»

Et le capitaine remonta la Canebière en tirant après lui Hermine qui se faisait lourde: elle avait envie d’être portée. Mais comme il ne paraissait pas y songer, elle finit par s’arrêter court et lui tendre les bras en disant d’une voix plaintive: «Prends-moi, papa capitaine!

— Oh! ça aura un drôle d’air.... Marche encore un peu, petite; nous voilà arrivés.

— Non — et elle secouait vivement sa tête mutine — Hermine est fatiguée.... Hermine ne peut plus marcher. Pauvre Hermine Prends-moi!

— Là, là, ne nous fâchons pas, ma chère mignonne.... Après tout, elle peut bien être fatiguée, cette petite: il fait si chaud! Allons, viens!»

Et le capitaine, portant Hermine et sa fortune, se hâta vers le cours Belzunce, où il savait trouver sous les grands arbres de l’ombre pour se rafraîchir et s’éponger le front à son aise. Il s’installa dans ce but sur un banc, tout juste en face de la troisième maison à droite qu’on lui avait désignée comme appartenant à l’armateur; et tout en s’épongeant, il chercha à remettre sur pied le discours qu’il voulait faire à Numa Girague. Mais il eut beau faire, il n’en retrouva plus une phrase. «Bah! se dit-il cela me reviendra au bon moment. Courage, et allons-y!»

Mme Numa Girague faisait la sieste dans son boudoir. N’allez pas croire que ce boudoir fùt un nid, une bonbonnière, une merveille en miniature; Mme Numa Girague aimait les vastes horizons, et elle pensait judicieusement qu’au point de vue de la température, il est plus facile de réchauffer une grande pièce que d’en rafraîchir une petite. Son boudoir était grand et l’air y circulait à l’aise; au lieu d’un plafond, on l’avait coiffé d’une coupole comme une mosquée, et d’épais rideaux de soie rose brochée d’or n’y laissaient pénétrer qu’une lumière très douce, une vraie caresse pour les yeux.

Les murs disparaissaient sous une mosaïque qui faisait penser à l’Alhambra, et le bruit du jet d’eau qui jaillissait tout près dans le bassin de la grande cour ombragée, rafraîchissait l’oreille. Sur le parquet, des nattes de Chine avaient remplacé les tapis de l’hiver, et d’énormes potiches, placées dans les angles, contenaient des plantes variées. Mme Girague ne tenait pas à l’unité de style; elle groupait autour d’elle tout ce qui lui plaisait, et son boudoir s’était meublé peu à peu d’objets de tous les temps et de tous les pays. En ce moment, enveloppée de la tête aux pieds dans un peignoir japonais en soie violette serré autour d’elle par une écharpe jaune à longues franges, elle reposait sur une chaise longue de fabrique française, qu’elle jugeait plus propice au sommeil que les divans orientaux.

Mme Numa Girague ouvrit les yeux, souleva sa tête, étira ses bras, et finalement se dressa sur son séant et s’appuya sur le coude en secouant la tête pour rejeter en arrière la lourde masse de ses cheveux dorés. Grande, d’une taille de Junon, un teint superbe de rousse, de grands yeux brun clair, une figure régulière et majestueuse, elle méritait bien qu’on dît d’elle «la belle madame Girague», après qu’on avait dit: «la belle madame Morial».

La belle Mme Morial! C’était son plus beau temps, cela, le temps de sa jeunesse. Puis elle avait perdu son mari, et s’était trouvée avec un enfant à élever, sans autre ressource que quelques leçons de piano maigrement payées qu’elle donnait avec ennui, et qu’elle devait à la charité de gens plus compatissants que musiciens, car elle n’avait aucun talent. Cela durait depuis deux ans lorsque Numa Girague avait fait sa connaissance. C’était au plus fort de sa colère contre son neveu, qui venait de se marier malgré lui. La beauté de la jeune veuve le frappa et lui fit venir l’idée de se venger de Georges, en même temps qu’il se créerait une nouvelle famille. S’il ne lui venait pas d’enfants, eh bien! il adopterait celui de Mme Morial: il n’avait que quatre ans, il le considérerait comme son vrai père. Mme Morial était ambitieuse, pour son fils encore plus que pour elle-même, et ne brillait pas par une délicatesse scrupuleuse: elle ne vit aucun mal à faire déshériter un neveu désobéissant, et épousa le vieil armateur.

Ils eurent un fils, qu’on nomma Marius. Didier Morial passait au second plan. Il ne s’en inquiéta guère et continua à appeler l’armateur «papa» et à lui prodiguer ses caresses de bébé joyeux et aimant.

Mais Mme Girague; par un sentiment bizarre, devint jalouse pour lui du frère qui venait le dépouiller. Elle aimait son petit Marius, elle était fière de lui; mais c’était lui l’héritier, il faisait tort à Didier, car s’il ne fût pas né, M. Girague aurait adopté Didier... et Mme Girague n’eut plus qu’une idée, rétablir l’égalité entre les deux frères. Elle faisait des économies au profit de Didier, et s’informait ensuite dans les bureaux de son mari des spéculations avantageuses pour y placer son argent. L’armateur la plaisantait de son goût pour le commerce, et la laissait agir à sa guise; il pensait qu’elle désirait quelques bijoux nouveaux et qu’elle trouvait amusant de les gagner ainsi. Mais ce qu’elle amassait de cette façon ne pourrait jamais constituer une fortune, elle le savait bien. Aussi elle rêvait autre chose: profiter des cinq ans que Didier avait de plus que son frère pour le faire entrer de bonne heure dans les bureaux de l’armateur, et agir sur l’esprit de celui-ci jusqu’à ce qu’il l’eût associé à sa maison. Pourquoi pas? l’enfant était si intelligent, il apprenait si bien tout ce qu’on lui montrait! il rendrait, tout jeune, de vrais services à son beau-père.... Pendant ce temps-là Marius ferait ses études, qu’on prolongerait au besoin un peu plus qu’il n’était, nécessaire... et quand enfin on se déciderait à le mettre au commerce, Didier se serait rendu indispensable, et la maison Numa Girague deviendrait la maison Girague et Morial.

Tout cela était très possible... très probable même.... Et Mme Girague enlaçait son mari comme dans un filet, dont les mailles étaient faites de petits soins, de louanges, de complaisances, et puis d’éloges de Didier, de son intelligence, de son goût pour le grand commerce, de son amour pour son père. «Il vous aime mieux que moi, j’en suis jalouse, en vérité !» disait Mme Girague à son mari. On est toujours flatté d’être aimé ; et d’ailleurs Numa Girague n’était pas un homme insensible. Son beau-fils lui faisait honneur, et comme il ne manquait pas de vanité, c’était une raison de plus pour qu’il l’aimât.

Au moment où le capitaine s’apprêtait à frapper à sa porte, Mme Girague était précisément en train de songer que tout marchait à souhait selon ses désirs, et que son mari ne voyait plus que par ses yeux. «Quel bonheur, se disait-elle, que Numa ait pris le parti de renvoyer sans les lire toutes les lettres de son neveu! Celui-là aurait été un obstacle sérieux.... Mais il a sans doute pris son parti, et cherché fortune d’un autre côté : grand bien lui fasse!»

Une main écarta doucement la lourde portière qui fermait l’entrée du boudoir, et Mme Girague aperçut deux yeux noirs qui la guettaient.

«Qu’y a-t-il, Magarido? demanda-t-elle; et la propriétaire des yeux et de la main se montra tout entière.

— Ah! madame est réveillée! J’espère que ce n’est pas moi qui ai réveillé madame? Je suis venue voir, parce qu’il y a là un homme, avec une petite fille, qui demande à voir madame. C’est-à-dire, c’est monsieur qu’il demandait, mais il aime mieux madame que rien.

— Monsieur est parti pour Montredon, il ne reviendra que très lardée soir. Dites à cet homme d’aller le trouver dans ses bureaux demain malin, entre dix heures et midi.

— Il ne veut pas attendre, madame, il a pour monsieur une commission pressée. Je ne comprends pas ce qu’il dit, il parle d’un neveu de monsieur et de sa petite fille....»

Mme Girague respira.


Avez-vous été piqué par une guêpe ou seulement par une grosse fourmi? Ce n’est pas que ce soit très douloureux; mais cela vous fait immédiatement parcourir de la tête aux pieds, par un frisson aigu absolument désagréable.. Aux paroles de Magarido, Mme Girague ressentit quelque chose d’analogue. Magarido n’avait pas compris, c’était tout simple, elle n’était pas au courant des affaires de Georges Samarsolles; mais Mme Girague craignait de comprendre. Si c’était l’ennemi, il fallait le recevoir de pied ferme et tâcher de le décourager dès la première entrevue. Quelle heureuse chance que Numa fût absent pour toute la journée!

«Quelle espèce d’homme est-ce? demanda Mme Girague à sa femme de chambre. Ce n’est pas un fou, ni un ivrogne, j’espère?

— Oh! il n’a pas bu certainement, quoiqu’il soit très rouge et très brun; il fait si çhaud! Il a une redingote noire très propre et un chapeau qui a l’air tout neuf; il a sûrement fait sa grande toilette pour venir parler à monsieur. Je ne crois pas non plus qu’il soit fou, quoiqu’il dise de drôles de choses; mais il n’a pas du tout l’air méchant. Seulement il est entêté : il ne veut pas absolument s’en aller.

— Faites-le entrer ici, je tâcherai de comprendre ce qu’il veut.»

Mme Girague s’assit sur le bord de sa chaise longue, tordit ses cheveux, qu’elle releva sur sa tête avec un peigne d’or, et attendit les yeux fixés vers la porte. Le cœur lui battait bien fort.

Elle s’attendait à voir entrer un jeune homme dont elle connaissait bien les traits; elle les avait souvent regardés dans le tiroir où Numa avait enfermé les portraits de son neveu à tous les âges. Si c’était lui, serait-elle de force à lutter contre un retour d’affection du vieillard?

La portière se souleva de nouveau... et Mme Girague respira. Cet homme aux cheveux grisonnants, au teint hâlé et tanné par l’air de la mer, n’était pas Georges Samarsolles. Elle lui indiqua un fauteuil.

«Asseyez-vous, monsieur, dit-elle froidement, mais poliment. Laissez-nous, Magarido.»

Le capitaine s’assit et tint Hermine debout entre ses genoux. Il cherchait ses premiers mots; car il avait compté s’adresser à un vieil armateur, et non point à une belle dame. Il fallait pourtant bien se décider, et il commença:

«Madame....» Mais Mme Girague l’interrompit.


Numa Girague prenait son premier déjeuner avec sa femme.


CHAPITRE VII

Table des matières

Où le capitaine se change en avocat. — Un mouton frisé. — Réflexions de Mme Girague. — Décision du grand-oncle.

«Vous vouliez parler à M. Girague? Il est absent et ne rentrera pas aujourd’hui,» dit Mme Girague d’un ton froid et dédaigneux. Elle avait toisé le capitaine d’un coup d’œil et essayait de l’intimider.

Mais le capitaine n’était pas de ces gens qu’on intimide. Les belles dames et les belles maisons le laissaient fort indifférent, et il ne croyait pas devoir plus de respect aux unes qu’aux autres. Il venait là pour remplir un devoir, pour accomplir une promesse, et il n’avait pas autre chose en tête. De plus, le cœur lui saignait à l’idée de se séparer d’Hermine, et puisqu’il fallait que cela se fit, il désirait en finir le plus tôt possible. Il répondit donc d’un ton poli, mais sans aucun embarras:

«Je voulais voir M. Girague, parce que c’est pour lui que je suis chargé d’une commission, mais vous êtes sa femme, n’est-ce pas? La femme et le mari, c’est tout un; je peux donc vous remettre tout aussi bien qu’à lui sa petite nièce, la fille de son neveu, qui est décédé sur le Saint-François, dont j’étais le capitaine, pendant la traversée de Pondichéry en France. Voici les papiers de la petite, l’argent que son père a laissé, et une lettre qu’il a écrite pour son oncle avant de mourir.»

Le capitaine Baudoin, tout en parlant, avait tiré les papiers de leur enveloppe et les présentait à Mme Girague. Mais elle les repoussa de la main.

«Voilà, monsieur, dit-elle, une bien singulière prétention, de nous faire accepter comme de notre famille une enfant qui sort on ne sait d’où ! M. Girague était d’ailleurs brouillé avec son neveu, qui lui devait tout et l’avait payé par la plus indigne ingratitude. Il lui a fermé l’entrée de sa maison: vous ignorez cela, peut-être?

— Je n’ignore rien, madame. Le pauvre garçon, se sentant mourir, m’a tout confié comme à un confesseur. Il avait perdu sa femme, et il revenait, comptant sur le pardon de son oncle. Il avait raison! Voyez-vous, madame, un oncle, c’est comme un père, et un père a journellement l’occasion de pardonner à ses enfants: un peu plus ou un peu moins, ce n’est pas une affaire! Il avait fâché son oncle, il lui avait désobéi: c’est très mal. Mais il n’avait rien fait contre l’honneur — çà e comprends que son oncle ne l’eût pas pardonné. — Le reste! Quand on est seul offensé, on est toujours libre de pardonner; son oncle lui aurait pardonné, j’en suis bien sûr. Il est mort: sa petite fille n’a même pas besoin de pardon, puisqu’elle n’a jamais rien fait de mal: et elle est si gentille, si aimable, si douce!»

Si le capitaine comptait sur l’éloge d’Hermine pour attendrir Mme Girague, il faisait tout à fait fausse route. Plus elle était séduisante, plus elle serait dangereuse pour les intérêts de Didier. Mme Girague reprit d’un ton sec:

«Tout cela ne me regarde pas, monsieur; mais nous n’avons jamais été informés de la naissance d’un enfant de Georges Samarsolles, et l’histoire que vous me racontez me paraît fort extraordinaire.

— Lisez les papiers, madame; ce sont des actes en règle...» et il lui tendait de nouveau les papiers.

Cette fois elle les prit et se mit à les lire avec attention. Ce n’était pas qu’elle cherchât à se convaincre de leur authenticité, tout au contraire. Ses sourcils se contractaient et son front se plissait. Ces actes pouvaient être faux: mais comment le prouver, ou seulement le faire croire à son mari?

Le capitaine attendait. «Belle femme, se disait-il, mais elle n’a pas l’air tendre. C’est riche, ici, mais je crois tout de même que l’enfant n’y sera pas aussi heureuse que chez nous.»

On entendit au dehors un bruit de petits pas et un gazouillement de voix enfantines; puis la portière se souleva: Didier et Marius entrèrent.

Didier s’arrêta en voyant un étranger; mais Marius, plus curieux et moins timide, s’avança jusqu’au capitaine. Il traînait par une ficelle un superbe mouton frisé aux cornes dorées; c’était son joujou favori, et il voulait le faire admirer «au monsieur ».

«Vois mon beau mouton!» dit-il. Il n’avait pas vu Hermine; mais la petite fille crut naturellement que ce discours s’adressait à elle, et elle courut à Marius et se mit à caresser le mouton.

Marius était éminemment sociable. Hermine lui plut, et il entama tout de suite une partie de jeu avec elle. Ce que voyant, Didier quitta son poste d’observation et vint se joindre aux deux petits. On peut avoir sept ans et demi, et aimer à jouer avec un mouton frisé et deux bébés très jeunes.


Mme Girague releva la tête.

«Didier! Marius! qui vous a permis d’entrer ici? Allez-vous-en bien vite! Où est Magarido?

— Elle est dans la cour, maman. Justin et elle disaient qu’il y avait une jolie petite fille avec toi: j’ai voulu la voir. Est-ce que tu vas la garder, maman? je l’aime beaucoup.»

Mme Girague haussa les épaules: Didier plaçait singulièrement ses affections. Elle renvoya ses enfants, et s’adressant au capitaine:

«Voulez-vous me laisser ces papiers, monsieur? mon mari les lira en rentrant.»

Le capitaine n’était pas défiant, mais il était prudent, surtout quand il s’agissait des affaires d’autrui.

«Excusez-moi, madame, dit-il, je ne peux pas m’en séparer. Je les apporterai demain matin à M. Girague.»

Il se leva et s’en alla, emportant Hermine qui réclamait le mouton frisé. Il eut une journée laborieuse, le pauvre capitaine; il lui fallut aller régler avec les armateurs du Saint-François, les accompagner à la compagnie d’assurances, exhiber ses procès-verbaux, donner des signatures, dire et redire son récit du naufrage, toujours avec Hermine pendue à sa main, quand il ne l’avait pas dans les bras. Le soir venu, ils étaient aussi las l’un que l’autre. L’hôtesse du Marsouin improvisa un lit pour Hermine avec une vieille caisse garnie d’oreillers, et l’orpheline y dormit comme dans le hamac du Saint-François ou dans l’ancien berceau de Denise. Le capitaine Baudoin la regarda dormir et soupira. Il se sentait de plus en plus envahi par une immense pitié pour cette innocente jetée à travers le vaste monde comme un chien perdu. Jamais il n’avait autant regretté de n’avoir pas de rentes.

Ce soir-là, les enfants de Mme Girague remarquèrent que «maman n’avait pas du tout envie de jouer». Elle restait silencieuse et immobile, ne touchant ni à sa tapisserie ni à son piano; elle ne lisait pas non plus, et Didier pensa qu’elle devait bien s’ennuyer. Elle les renvoya de bonne heure, pour réfléchir plus à son aise.

Mme Girague était de ces personnes qui se persuadent volontiers ce qu’elles désirent. Or, elle désirait ardemment que toute l’histoire racontée par le capitaine ne fût qu’une imposture. Les actes qu’elle avait tenus entre ses mains, et qu’elle avait lus de la première ligne à la dernière, constataient bien le mariage de Georges Samarsolles, à Pondichéry, la naissance de sa fille et la mort de sa femme. Mais d’abord, comment pouvait-on être sûr que ces actes n’étaient pas faux? cela s’est vu, de faux actes! et venant de si loin, ils n’étaient pas faciles à vérifier. Et puis, qui prouvait que l’enfant amenée par le capitaine était bien la fille de Georges Samarsolles? qui prouvait que le passager du Saint-François n’était pas un chevalier d’industrie quelconque, qui connaissait la brouille de l’oncle et du neveu et qui voulait l’exploiter à son profit? Il faisait semblant de revenir en France pour implorer le pardon de son oncle; oui, il l’aurait imploré par écrit, il lui aurait envoyé l’enfant pour l’attendrir, et, s’il eût réussi à tirer de l’armateur quelque secours — ce qui était plus probable qu’une réconciliation — il aurait disparu et serait allé faire des dupes ailleurs.... Et, après tout, quand ce serait vraiment Georges Samarsolles? Il était mort: son oncle ne pouvait plus rien pour lui, à propos de quoi irait-il s’embarrasser de cette petite créature à demi sauvage? Il n’était vraiment pas nécessaire que cette petite Indienne, qui dans son pays eût peut-être vécu dans une cabane de roseaux, fût élevée comme l’enfant du plus riche armateur de Marseille. Elle ne mourrait pas de faim: les enfants sans parents ne meurent pas de faim en France. Elle serait recueillie dans quelque maison de charité, et si Dieu lui prêtait vie, elle grandirait tout comme une autre..... Et Mme Girague demeura convaincue que le sort qui convenait à Hermine, le seul auquel elle eût droit en ce monde, c’était d’être élevée par la charité publique, pour devenir un jour femme de chambre, bonne à tout faire ou quelque chose d’analogue.

Quand elle eut décidé cela, elle alla se mettre au lit, sans attendre le retour de Numa Girague qui devait revenir vers minuit. De cette façon elle ne lui parlerait que le lendemain matin de la visite du capitaine, cela valait mieux que de lui laisser la nuit entière pour réfléchir et peut-être s’attendrir sur son neveu.

Le lendemain matin, donc, Numa Girague prenait son premier déjeuner en tête-à-tête avec sa femme, qui n’avait jamais été aussi gracieuse, aussi prévenante, aussi empressée à le servir. Elle avait pourtant de grands efforts à faire pour lui dissimuler sa préoccupation; tout en écoutant le détail des travaux qu’il avait ordonnés dans leur maison de campagne, elle cherchait comment amener ce qu’elle voulait lui dire; Enfin, quand il eut fini de lui raconter sa journée, il questionna à son tour.

«Et ici, ne s’est-il rien passé ? demanda-t-il.

— Ici?... non, rien de remarquable.... Ah! si; j’allais oublier.... Il est venu un singulier homme, qui n’a pas trop bonne mine... il se dit envoyé par votre neveu, Georges Samarsolles.»

L’armateur bondit et laissa tomber un gros morceau de brioche dans sa tasse de chocolat: la nappe en fut éclaboussée.

«Tout va bien!» pensa Mme Girague. Ce n’était pas sans intention qu’elle avait à brûle-pourpoint prononcé le nom de Georges, qui avait le privilège de mettre l’armateur en colère. Elle reprit:

«Oui, il vous amène une petite fille jaunâtre, qui serait votre nièce, à ce qu’il dit; ses parents sont morts, et il compte que vous allez les remplacer: une vraie petite Indienne, la belle Sita en miniature.

— Ah çà, Julie, quelle est cette mauvaise plaisanterie? Quelles extravagances me chantez-vous là ! s’écria Numa furieux.

— Ce n’est pas une plaisanterie du tout. Le personnage en question a eu soin de se munir des actes les plus officiels: actes de mariage, de naissance, de décès: rien n’y manque. Le dernier a été dressé par le capitaine lui-même — car il se dit capitaine au long cours — sur le bateau qu’il commandait et où serait mort son passager Georges Samarsolles....

— Ah! il est mort...» interrompit Numa Girague d’une voix enrouée. La pensée que cette chose solennelle, la mort, mettait maintenant entre lui et le neveu autrefois tant aimé un abîme infranchissable, lui avait tout à coup serré le cœur comme dans un étau.

Mme Girague vit son émotion et se hâta de répliquer:

«Oui, à ce que dit cet individu: mais est-ce bien vrai?... On vient de sonner: c’est peut-être lui; je voulais vous dire encore une chose... il a une lettre, qui est censée de votre neveu: assurez-vous que c’est bien son écriture.... La lettre n’est ni finie ni signée.... Il n’a pas voulu, hier, me laisser les papiers: il ne tient sans doute pas à ce qu’on les examine de trop près....»

En ce moment, un domestique vint avertir que le capitaine Baudoin demandait à voir M. Girague. Mais Julie en avait dit assez: la graine du soupçon n’est pas longue à germer, et Numa Girague était prévenu contre le capitaine et tout ce qui viendrait de lui. Et puis son ressentiment contre Georges avait vite triomphé de son émotion passagère: qu’il fût mort ou vivant, ses torts en étaient-ils changés?

«Faites entrer ce monsieur ici,» dit l’armateur; et il attendit, les yeux levés vers la porte par où entrèrent Hermine et le capitaine, dans le même équipage que la veille.

Hélas! le pauvre Georges Samarsolles s’était trompé, lorsqu’il espérait que Numa Girague, en regardant Hermine, croirait revoir sa petite sœur tant aimée. Cette ressemblance de l’enfant avec l’aïeule existait bien réellement; mais elle n’était pas dans les traits, elle était dans le sourire, dans le regard, dans l’expression de la physionomie, et se révélait seulement lorsque la petite fille s’animait et que la gaîté éclairait son visage. Bien souvent alors son père l’avait saisie tout à coup dans ses bras et couverte de baisers en lui disant tout attendri: «Oh! ma chérie, comme tu me rappelles ma mère!» Mais Hermine sérieuse, craintive et muette, n’avait rien qui éveillât de tendres souvenirs dans le cœur de Numa Girague: ce n’était qu’une petite Indienne comme il en avait vu des centaines à Pondichéry, et la voix du sang ne lui parla nullement en sa faveur.

Le capitaine lui répéta le récit qu’il avait fait la veille à sa femme; mais il y mit cette fois une pointe d’irritation. Il devinait qu’on suspectait sa véracité, et sa conscience d’honnête homme s’en indignait. Il faisait tous ses efforts pour convaincre son adversaire — car il sentait que c’était un adversaire qu’il avait devant lui — et il multipliait les détails: cela lui donnait l’air d’un homme embarrassé qui plaide une mauvaise cause. L’armateur comprit surtout que son neveu, si c’était lui, revenait en France ruiné ; il implorait-donc son pardon pour obtenir de l’argent! Son cœur, bondit d’indignation et il repoussa la lettre de Georges qu’il avait commencé à lire.

«Lisez, monsieur, lisez! dit le capitaine en la lui remettant dans la main; vous devez reconnaître son écriture, quoique ce soit bien griffonné : le pauvre homme était si malade! il n’a seuement pas pu achever....»

Cette insistance parut louche à Numa Girague; il examina l’écriture de plus près. Était-ce bien celle de son neveu? un expert n’aurait pas osé l’affirmer; et le capitaine se hâtait bien d’expliquer pourquoi c’était si mal écrit. Et puis, point de signature! pouvait-on ajouter foi à un document qui n’était pas signé ?

Le capitaine n’avait plus rien à dire: selon lui, il n’avait plus qu’à se retirer, laissant Hermine dans cette maison qui allait être la sienne. Il se leva donc pour partir.

«Excusez-moi s’il vous plaît, madame et monsieur, mais je n’ai pas le temps de rester davantage, il faut que je reparte tout à l’heure pour Nantes. Si vous aviez besoin de m’écrire par la suite, dans le cas où vous auriez oublié une chose ou une autre de ce qui a rapport à la petite, voici mon adresse: le capitaine Baudoin, place du Sanitat, en face Notre-Dame de Bon-Port. Je vous salue bien. Vous permettez?»

Ce qu’il désirait qu’on lui permît, c’était d’embrasser Hermine. Il l’enleva dans ses bras et baisa tendrement sa petite figure pâle, avec le cœur serré et une larme dans chaque œil; puis remettant l’enfant à terre, il la poussa doucement vers Numa Girague.

«Va avec le monsieur, chérie, c’est ton oncle, il t’aimera bien; va lui dire que tu seras sa petite fille....»

Depuis qu’elle était là, Hermine regardait ce vieux monsieur à barbe blanche et elle lui trouvait l’air méchant. Si encore elle avait vu les jolis enfants et le mouton frisé de la veille! mais le monsieur lui faisait peur; et lorsque le capitaine, s’adressant directement à elle, le lui montra en disant: «Tu seras sa petite fille», la pauvre enfant, saisie d’une terreur désespérée, se rejeta en arrière et éclata en cris et en sanglots.

«Non! non! pas sa petite fille! répétait-elle en pleurant. Papa capitaine! allons-nous-en, papa capitaine!».

Darmowy fragment się skończył.

Ograniczenie wiekowe:
0+
Data wydania na Litres:
16 stycznia 2025
Objętość:
367 str. 113 ilustracji
ISBN:
4064066324612
Wydawca:
Właściciel praw:
Bookwire
Format pobierania:

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