Czytaj książkę: «Histoires de tous les jours»
Joséphine Colomb
Histoires de tous les jours

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066307431
Table des matières
ROUTES DIVERGENTES
I
II
III
IV
V
VI
QUELQUES FEUILLETS DE MON JOURNAL
UN ÉPISODE DE LA GUERRE
I
II
III
IV
V
VI
LA BRANCHE D’ORANGER
LA JOLIE JEANNE
LES FIANCÉS D’ARTA
I
II
III
IV
V
VI
VII
VII
PERRIN JACQUET
LE BILLET DE LOGEMENT
LA GUÉRISON DE BARBE
AU TEMPS DE LA GUERRE
DEUX AMIS
VOYAGE DE NOCES
TRIOMPHE ET MISTIGRI
LA PETITE LAURETTE
ROUTES DIVERGENTES
Table des matières
I
Table des matières
La belle chose, pour des écoliers, qu’une glorieuse matinée de mai! Tout est rayonnant, tout est lumineux, tout est frais et charmant, on respire avec l’air embaumé la joie et la vie. Les giboulées d’avril sont passées, elles ont laissé l’herbe plus verte et le ciel plus bleu; le soleil jette ses rayons d’or sur la plaine où les blés commencent à s’émailler de coquelicots et de marguerites, et découpe sur le sol l’ombre touffue des grands arbres. Que d’abris verdoyants dans les bois! que de chansons dans les nids! quel gai babillage dans les ruisseaux qui coulent sur les cailloux qu’ils lavent et polissent sans cesse! Non, rien n’est plus beau pour des écoliers qu’une matinée de mai, surtout si c’est un jeudi, et qu’ils aient devant eux toute une journée (une éternité !) et la liberté d’aller où bon leur semble. En vérité, le monde leur appartient.
C’était bien l’opinion de sept jeunes garçons, échelonnés de douze à quinze ans, qui sortaient à grands pas du joli bourg de Thirois. Ils venaient d’en dépasser les dernières maisons, et ils dévoraient la route un peu poudreuse; évidemment les tas de cailloux alignés de distance en distance par les ponts et chaussées n’offraient pas à leurs yeux un régal suffisant, et ils avaient hâte de gagner un de ces jolis chemins creux qui s’allongent entre deux murailles de verdure. Ils marchaient si vite qu’ils ne pouvaient parler: il ne leur restait plus de souffle pour leur conversation.
Ouf! voilà le chemin creux: on peut prendre son temps maintenant. Les haies d’aubépine embaument; les liserons blancs, le houblon, la douce-amère accrochent leurs festons aux arbres qui se dressent sur les talus; en bas, dans l’herbe couleur d’émeraude, toute semée de gouttes de rosée pareilles à des diamants, les véroniques ouvrent leurs yeux bleus, les violettes lèvent leur tête au-dessus de leurs touffes de feuilles rondes, les stellaires balancent leurs étoiles blanches au bout de tiges presque invisibles, les primevères jaune pâle répandent une douce odeur de miel. Et voici que là-bas, à l’entrée du petit bois où le sentier se termine, le gazon paraît tout bleu, tant les scilles, ces jacinthes sauvages, y fleurissent à profusion.
Le groupe s’est disjoint: un des écoliers se baisse pour cueillir une primevère; un autre grimpe après le talus pour couper une branche d’aubépine; un troisième s’arrête pour regarder des fourmis qui transportent une brindille; un quatrième, le nez en l’air, écoute chanter le coucou et cherche dans quel arbre il peut être.
«Allons! allons! crie le plus grand de la bande, nous nous reposerons dans le bois!»
Les retardataires reprennent leur course; les voilà dans le bois, enfoncés au plus épais du taillis.
«A la clairière!» dit l’aîné.
Et le premier il gagne un espace verdoyant où l’herbe pousse fine et drue, sous l’ombrage d’un grand chêne.
«Là !» dit-il, triomphant, en s’étendant sur l’herbe au pied du chêne. Et les autres l’imitent. On est vraiment bien là, et une pareille salle à manger est faite pour donner de l’appétit.
Car les écoliers sont venus là pour déjeuner; et chacun d’eux étale ses provisions. Il ne s’agit point d’un repas comme ceux dont saint Paul fait honte aux chrétiens de son temps, «où chacun mange et boit ce qu’il a apporté, sans avoir égard aux autres». Nos sept écoliers mettent leurs provisions en commun: de cette façon, personne ne sera humilié. Chacun a apporté selon ses moyens, chacun mangera selon son appétit. Quand les gens sont assez justes pour ne pas manger plus qu’ils n’ont faim, c’est là de la vraie fraternité.
Ils dévoraient la route un peu poudreuse.

Car leur naissance ne les a pas faits égaux, bien qu’ils fréquentent tous les sept l’école de Thirois. Voici Nachou, le fils du boulanger, qui a apporté du pain, comptant sur les autres pour le fricot; il a treize ans et va quitter l’école cette année. Voici le petit Magnac, le fils du percepteur, à qui sa maman a. donné un beau morceau de veau piqué et un pot de confiture de mirabelles; voici Janvier, le fils du fermier, qui fournit un pot de crème et des œufs durs; voici le pauvre Ravinet, dont la mère est veuve et va en journée; elle n’a pu lui donner que des galettes de blé noir; mais qu’importe? ses camarades les grignoteront de bon cœur. Gerbaud, le fils du charron, sort de son papier de plomb une livre de chocolat que sa mère lui a rapportée de la ville; reste Gaunard, le plus âgé ; son père est charcutier: aussi exhibe-t-il un superbe saucisson; et le dernier, Tresneau, le fils du notaire, fournit à la communauté un poulet rôti et des pommes de reinette toutes ridées: rien qu’à les voir, l’eau en vient à la bouche.
Et la boisson? N’allez pas croire que nos écoliers se soient embarrassés de bouteilles. Il y a là, tout près, un joli ruisseau dont l’eau est plus claire que si on l’avait filtrée, on ira y boire, et Magnac prêtera sa timbale à ceux qui ne trouveraient pas commode de boire dans leur main.
II
Table des matières
Quand sept écoliers qui viennent de faire une bonne course sont réunis au grand air pour déjeuner, peut-on dire que leur déjeuner soit gai? Oui, si l’on a en vue la provision de gaieté que chacun d’eux possède: non, si l’on cherche les manifestations de cette gaieté : ils ont faim et ils mangent, voilà tout; ils ne trouvent pas un mot à dire. Nos écoliers déjeunèrent donc consciencieusement et silencieusement, pendant un bon quart d’heure au moins. Le premier qui parla fut le petit Magnac; il est vrai que Magnac ne possédait pas un grand appétit et qu’il fut vite rassasié.
L’un après l’autre, les convives s’égayèrent; et ce furent alors des rires fous, à propos de tout et à propos de rien, jusqu’au moment où Nachou bondit sur ses pieds en disant:
«Nous perdons notre temps! Qui est-ce qui vient jouer à saut de mouton dans la prairie?»
En un clin d’œil tous furent debout; on réunit les restes, qu’on enferma dans un papier et qu’on mit dans un arbre, pour les retrouver quand on voudrait goûter, et l’on prit le chemin de la prairie. On ne courait pas risque d’en gâter le foin; les bestiaux qu’on y avait mis au vert n’avaient guère permis à l’herbe de grandir.
On se lasse de tout, et les forces humaines ont des bornes, même les forces des écoliers en congé. Après des heures passées à courir le pays, à escalader les talus et les barrières, à sauter les ruisseaux, à grimper aux arbres, il vint un moment où personne ne proposa plus d’expédition nouvelle.
«Si nous retournions dans le petit bois?» dit Magnac.
Et le petit bois, avec sa fraîcheur et sou calme, offrit à leur imagination un repos si désirable, que personne ne fit d’objection.
«Ouf! dit Gaunard, qui était arrivé le premier, et qui s’étendit voluptueusement sur l’herbe, la tête et les épaules appuyées contre le tronc du chêne.
— Cela fait du bien, de se reposer!
— Cela fait beaucoup de bien!» répondirent les autres, à l’exception de Magnac et de Tresneau, qui se laissèrent tomber sur l’herbe sans parler: ils n’en pouvaient plus. C’étaient les deux plus petits, et depuis longtemps déjà ils ne suivaient les grands que par amour-propre.
Réellement, ils étaient tous fatigués; et la preuve, c’est qu’au bout de dix minutes il y en avait déjà quatre qui dormaient, et que les autres ne tardèrent pas à suivre leur exemple.
Après un temps qu’il aurait été bien en peine d’apprécier, Gaunard entr’ouvrit les yeux et étendit les bras pour s’étirer.
«Chut! ne bouge pas! lui dit tout bas Gerbaud d’un ton mystérieux: tu vas le faire sauver!
— Qui ça?
— Un écureuil,... droit en face de toi, là-haut, dans le frêne....
— Je le vois. Est-il joli! Tiens, en ce moment, sa queue se trouve au soleil.... Comme il fait bien dans la verdure! Y a-t-il longtemps que tu le regardes? Qu’est-ce que tu fais donc là ?
— Je me fais une poignée de canne: vois-tu?
— Ah! c’est l’écureuil! Mais il est très ressemblant!... Je ne bouge pas, continue. Pourvu que les autres n’aillent pas se réveiller!»
Gerbaud continuait à tailler avec son couteau un bâton qu’il s’était coupé en route, pour se faire une canne, disait-il. Il avait compté d’abord l’orner d’une belle spirale blanche, en enlevant une bande d’écorce; puis, en voyant l’écureuil, l’idée lui était venue d’utiliser le gros bout difforme de son bâton. Il se tirait vraiment très bien de son entreprise: les bergers suisses qui nous envoient tant de troupeaux de bois blanc, œuvres de leurs soirées d’hiver, l’auraient reconnu pour un confrère.
Il avait presque fini, quand un brusque mouvement de Nachou effraya l’écureuil, qui bondit du frêne sur un bouleau, et du bouleau sur le grand chêne.
«Oh! maladroit, tu l’as fait sauver! s’écria Gaunard.
— Sauver, qui? demanda Nachou tout ahuri en se frottant les yeux.
— L’écureuil de Gerbaud: tiens, vois!
— C’est vrai qu’il a fait un écureuil! dit avec admiration Nachou à qui Gerbaud venait de passer son œuvre. Il vous a des idées, ce Gerbaud! Voyez donc, vous autres, l’écureuil!»
La jeunesse admire volontiers sans arrière-pensée; la canne de Gerbaud passa de main en main, et obtint tous les suffrages. Les écoliers étaient maintenant éveillés comme une nichée de souris.
«Mais où est donc Ravinet? dit tout à coup Tresneau: il n’a pas vu l’écureuil. Ravinet! Ravinet! viens donc voir!
— Présent!» répondit une voix, assez loin dans l’épaisseur du bois.
Et, un instant après, Ravinet apparut entre les arbres, chargé d’une brassée de plantes et de fleurs.
«Il est allé à l’herbe pour ses lapins!» dit Nachou avec un gros rire, qui trouva de l’écho parmi ses compagnons.
Ravinet admira l’écureuil, comme c’était son devoir; mais le bois sculpté ne paraissait pas être sa principale préoccupation. Il jeta sur l’herbe sa botte de fleurs et s’assit auprès.
«Voyez ce que j’ai trouvé, dit-il; est-ce beau!
— Beau! répliqua Nachou: pourquoi, beau? des petites fleurs de rien du tout! Si encore c’étaient des grands dahlias bien rouges, ou des soleils! mais ça! Et puis les fleurs, ça n’est bon à rien. Est-ce que tu crois que c’est bon pour le blé, tes bluets et tes coquelicots? Ah! tu as cueilli un épi d’orge: à la bonne heure, voilà une plante utile! Ne me parle pas des fleurs!
— Chacun son goût, interrompit Janvier; tu n’aimes pas les fleurs, toi, mais il y a des gens qui les aiment. Demande à Tresneau si sa mère ne les aime pas! Je suis entré une fois dans son jardin: un vrai paradis. Le jardinier doit être très savant: n’est-ce pas, Tresneau?
— Oui, c’est un jardinier qu’on fait venir de la ville; il est de l’école d’horticulture.
— Qu’est-ce que c’est que cette école-là ?
— Une école pour les jardiniers; on y apprend à soigner les fleurs. Notre jardinier sait tous les noms des plantes en latin.
— Oh! fit Janvier avec admiration.
— Si tu veux le voir, je te préviendrai quand il viendra: je pense que ce sera à la fin du mois, quand on renouvellera les fleurs des massifs.
— Merci, je veux bien. Comme tu es heureux, toi, de voir tous les jours un si beau jardin!
— Je n’ai pas longtemps à le voir, à présent: au mois d’octobre j’irai au lycée, avec Magnac, pour apprendre le latin.
«C’est un jardinier qu’on fait venir de la ville.»

— Est-ce que le curé ne te l’apprend pas, le latin? demanda Gerbaud.
— Oh! il faut plus de latin que cela pour être bachelier: on m’en fera faire toute la journée au lycée; n’est-ce pas, Tresneau?»
Tresneau soupira:
«Moi, j’aimerais mieux rester ici à voir des arbres. Il n’y a rien de plus amusant que de connaître les arbres; quand je rencontre Serpier, le garde forestier, je me fais toujours emmener par lui dans sa tournée, et il me nomme tous les arbres. Il m’explique comment on les plante et comment on les abat, comment on connaît leur âge, les espèces qui poussent bien dans les lieux bas, et celles qui aiment les terrains secs. Je l’écouterais toute la journée. Tenez, voyez-vous, ici? c’est un taillis de deux ans; ce bouleau-là est bon à couper, et ce vergne-là aussi; le vergne est pour le sabotier, et le bouleau pour le boulanger....
— Tout le monde sait ça! interrompit Nachou en haussant les épaules.
— Tu connais le bouleau parce que ton père en achète pour chauffer son four; mais les autres arbres, est-ce que tu sais à quoi ils servent? C’est très intéressant à savoir: n’est-ce pas, vous autres?
— Oui, dit Gerbaud; c’est joli, le bois, on en fait tout ce qu’on veut; je voudrais connaître ceux qui sont tendres, ceux qui sont durs, ceux qui s’enlèvent par éclats.... Ce chêne-là, quel beau bois il donnerait!
— Ce serait bien dommage d’en faire du bois! s’écria Gaunard. Il est si beau, si touffu! on ne voit pas le soleil à travers. Et de ce côté-ci, où ses feuilles ne sont pas encore toutes poussées, il est d’un vert si clair qu’on dirait presque du jaune;... comme c’est joli, à côté du bleu du ciel!
— Il donne trop d’ombre, ton chêne! repartit Janvier: les fleurs ne peuvent pas pousser dessous. Vois, on n’en trouve presque pas, tandis que le taillis et les prés en sont remplis.... Ravinet, qu’est-ce que tu fais là ? est-il possible!
— Je les trie, répondit Ravinet avec un grand calme, sans se troubler de l’air indigné de son camarade. En voilà que je ne connais pas, je vais les emporter pour demander leur nom aux gens qui les connaissent. «
Il rangeait, en effet, ses plantes par petits paquets, recueillant les fleurs des unes, les racines des autres, les feuilles d’une troisième, les, bourgeons ou les jeunes pousses d’une quatrième. Pas une ne restait entière, hormis celles qu’il avait déclaré ne pas connaître.
«Les voilà dans un joli état, tes pauvres fleurs! dit Gaunard.
— Eh bien, je ne voulais pas en faire un bouquet. Cela m’amuse, moi, de savoir leurs noms, et à quoi elles servent!
— Chacun son goût, reprit Janvier. Moi, je les aime mieux sur pied. On ne devrait pas cueillir les fleurs.
— Je crois qu’il faut nous en aller, dit Nachou en se levant: on dîne à sept heures chez M. Magnac et chez M. Tresneau, et on ne nous donnerait plus les enfants si nous les mettions en retard.
— Allons-nous en! soupira Magnac. On était joliment bien ici! «
Au sortir du bois, Gaunard se retourna:
«Regardez donc comme c’est beau, le petit chemin qui s’enfonce sous les arbres, avec le soleil qui brille au bout là-bas!
— Regardez donc, répliqua Nachou, les belles vaches grasses dans la belle herbe verte! Voilà ce qui vaut la peine d’être vu!»
Les sept camarades reprirent le chemin du bourg. Janvier examinait une touffe d’aubépine qu’il venait de cueillir; Magnac flânait çà et là, attrapant des insectes et écoutant les derniers appels des oiseaux; Gerbaud enroulait autour de sa canne une longue tige de liseron, en se disant que cet ornement-là, sculpté en blanc, ferait mieux qu’une simple banderole; et Gaunard se retournait sans cesse pour regarder les grandes ombres dont les peupliers rayaient l’herbe de la prairie.
«Qu’as-tu donc, Tresneau? tu es triste! dit tout à coup Magnac à son camarade.
— J’ai que je pense au lycée.... Toi, ça ne te fait rien d’être enfermé, tu trouves partout à t’amuser. Mais moi, je voudrais bien avoir fini mes études!
— Et puis après, qu’est-ce que tu feras?
— Je ne sais pas;... je veux être dans un endroit où il y ait des arbres, pour sûr.... Si je me faisais garde forestier, comme Serpier?
— Oh! par exemple! Serpier n’a-jamais été au lycée. Moi, je veux vivre dans une grande ville, comme Paris,... mais je reviendrai tous les ans ici, et nous nous verrons. Qu’est-ce que vous ferez, vous, dans ce temps-là ?
— Chacun le métier de notre père, je pense, dit Gerbaud en soupirant.
— Pas moi, dit Gaunard; comme j’ai toujours les prix d’arithmétique, mon père va. m’envoyer à Saint-Philos, chez son parrain, qui est banquier.
— Moi, je ferai n’importe quoi pour gagner de l’argent, dit Ravinet; il y a assez longtemps que ma mère me nourrit.
— Une idée, interrompit Magnac: jurons de nous retrouver ici dans..., dans vingt ans! Ce sera très amusant, de nous raconter ce que nous serons devenus.
— Bah! dit Ravinet, il y en aura qui seront des messieurs, et d’autres....
— Ça n’empêche pas d’avoir du plaisir à se revoir. Dans vingt ans, le 2 mai, à midi, dans Je petit bois: le chêne y sera encore, bien sûr. Ceux qui ne pourront pas venir écriront. C’est dit: topez là !
— C’est dit!» répétèrent les autres en lui frappant dans la main. Un vrai serment du Rütli.
III
Table des matières
Il n’y avait pas loin de vingt ans que les sept enfants avaient échangé dans le petit bois un serment quelque peu téméraire; car qui peut savoir où il sera, ce qu’il sera et ce qu’il pourra faire dans vingt ans? M. Magnac, sous-chef de bureau au ministère des finances, passait, un beau jour d’avril, par la rue des Lombards; il l’avait choisie pour sa fraîcheur, car ces premiers soleils d’avril sont cuisants et causent des éternuements sans fin aux imprudents qui s’y exposent. M. Magnac, comme les gens dont la vie se passe à l’ombre, était d’une santé délicate et craignait les brusques changements de température.
Il se rappela tout à coup qu’il était enrhumé, et que sa provision de réglisse était épuisée. Il était bien placé pour la renouveler: il entra chez le premier herboriste, demanda un bâton de jus de réglisse, et pria qu’on le lui coupât en petits morceaux.
Pendant que le commis préparait son bâton de réglisse, M. Magnac regardait autour de lui, et trouvait ce séjour bien sombre: à peine s’il distinguait les festons d’herbes aromatiques qui pendaient de tous côtés, les monceaux de têtes de pavots, les bocaux parés de leurs étiquettes. Il avait la vue un peu basse, et il ne s’apercevait point de l’attention curieuse avec laquelle l’herboriste le regardait. C’était un jeune homme, cet herboriste, à peu près aussi jeune que M. Magnac; il était un peu maigre, un peu pâle, de cette pâleur qu’ont les salades qu’on attache pour les faire blanchir, ou les plantes qui poussent dans une cave; mais il était jeune, et ses yeux très vifs ne quittaient point M. Magnac; par moments même, il entr’ouvrait les lèvres, comme s’il eût voulu lui demander quelque chose.
Le bâton de réglisse était coupé : M. Magnac tira de sa poche une bonbonnière pour l’y mettre. C’était un homme soigneux que M. Magnac, et il conservait celte bonbonnière depuis son enfance.
En la voyant, l’herboriste s’élança hors de son comptoir.
«Je ne me trompais pas! vous êtes bien Magnac,... M. Magnac, de Thirois?
— Oui, j’y ai passé mon enfance, c’est vrai,... mais mon père l’a quitté il y a dix-huit ans, et je n’y suis plus retourné. Et vous, monsieur, vous êtes...?
— Ravinet.... Vous ne vous rappelez pas Ravinet? et le bois où nous avons fait une si fameuse partie? Et Gerbaud, et Nachou, et les autres?»
Il entra chez l’herboriste.

Oh si! Magnac se rappelait; et il avait pris les mains de Ravinet, qu’il serrait en souriant avec un voile entre ses prunelles et les verres de son lorgnon,... si bien qu’il lâcha les mains de Ravinet pour aller à la recherche de son mouchoir.
«Te voilà donc herboriste, mon ami! c’était une vocation! Te rappelles-tu, le jour de cette fameuse partie, comme tu épluchais tes bouquets, au grand scandale de Janvier? Qu’est-ce qu’il est devenu, celui-là ?
— Il est jardinier: il a joliment réussi! Il s’est fait bien venir du jardinier qui soignait les fleurs de Mme Tresneau, et à présent il a un jardin à lui, à Clamart, avec des serres où il cultive des fleurs qu’il envoie à Paris et qu’on lui paye très cher: il est en train de faire fortune. Seulement je ne sais pas comment il s’est arrangé avec son père, qui voulait le garder à la ferme. Nous lui ferons raconter son histoire le mois prochain; car tu y viendras, n’est-ce pas? il y aura vingt ans!
— Ma foi! je n’y pensais plus: mais si tu y vas, j’irai aussi; nous y serons au moins deux. Je vais demander un congé à mon chef.
— Moi, je laisserai la boutique à mon commis, et la maison à ma femme et à ma mère.
— Tu es marié ? Ta mère est ici? Je serai bien aise de la revoir, ta mère: quelles bonnes galettes de blé noir elle nous faisait!
— Ce sera bien de l’honneur pour elle.... Si tu veux entrer, elle est là.... «
La minute d’après, Magnac était assis dans l’arrière-boutique de l’herboriste; il renouvelait connaissance avec la veuve Ravinet, ravie de revoir quelqu’un de Thirois, et il était présenté à Mme Ravinet jeune et à deux petits Ravinet très sages, qui étaient bien peignés et avaient les mains propres. On causa, et les vieux souvenirs ont tant de charme que Magnac ne songeait plus à l’heure de son dîner, quand il vit la veuve se lever pour étendre la nappe blanche sur la table, et que la jeune femme lui dit en rougissant: «Si vous vouliez bien accepter notre simple dîner...».
Un simple dîner de famille!
Magnac le trouva meilleur que ceux de son restaurant. Au dessert, revenant sur le fameux serment des Sept, il interpella tout à coup Ravinet.
«Tu disque nous les retrouverons tous?
— Tous, je ne sais pas; mais Nachou est encore au pays, et Janvier y retourne souvent; M. Tresneau y est toujours notaire, ainsi son fils doit y revenir; je sais qu’on l’a vu il y a quelques années, avec un uniforme, je ne sais plus lequel.
— Je le sais, moi: il est entré à l’École forestière, l’année où j’entrais dans les bureaux. Quand nous étions ensemble au lycée, il ne voulait rien faire. «Puisque je veux être garde
«forestier comme Serpier! me disait-il; on n’a pas besoin de
«latin pour être garde forestier. Je sais bien, moi, que si
«j’apprends le latin et si je me fais recevoir bachelier, papa
«voudra que je sois notaire, et je ne veux pas être notaire: je
«veux vivre dans les bois.» Cela a duré jusqu’au jour où un des grands élèves a été reçu à l’École forestière: naturellement on en a parlé dans toutes les études, et Tresneau a compris qu’on pouvait vivre dans les bois tout en ayant appris le latin. Il a bien travaillé depuis; il est garde général et très content de son sort. Et toi, voyons, ton histoire à toi?
— Mon histoire? J’ai rencontré un jour un monsieur qui cueillait du bouillon-blanc, je l’ai aidé, et je lui ai montré où l’on trouvait d’autres plantes qu’il cherchait. Il m’a fait causer, et m’a demandé si je pouvais lui récolter les plantes dont il avait besoin: c’était un herboriste de Maugrain. Pendant deux ans j’ai travaillé pour lui: j’étais content de gagner quelques sous pour ma mère. Ensuite il m’a pris chez lui comme apprenti; j’ai suivi des cours, j’ai passé des examens, je suis devenu assez habile pour me placer à Paris. Mon bonheur m’attendait là ; j’ai trouvé un bon patron, le meilleur des hommes; il m’a donné sa fille, qui lui était pourtant demandée par de plus riches que moi, et j’ai pu faire venir ma mère....
— Il ne dit pas tout, monsieur, interrompit la jeune Mme Ravinet; il ne dit pas que pendant cinq ans que mon père a été malade, perclus, ne pouvant rien faire, il s’est chargé de tout le travail, ne prenant pas seulement une heure de repos, m’aidant à soigner mon père, nous consolant, nous encourageant,... Si nous n’avons pas été ruinés, si nous ne sommes pas morts de misère et de chagrin, c’est bien à lui que nous le devons.... N’est-ce pas, mère, que c’est vrai? Vous l’avez vu, puisque mon père a encore vécu deux ans après que vous êtes venue demeurer avec nous. Je vous entendais assez, tous les deux, mon père et vous, parler de mon mari: c’était à qui dirait le plus de bien de lui!»
Un simple dîner de famille.

Magnac était tout ému.
«Je lui ai montré où l’on trouvait d’autres plantes.»

«Sur sept que nous étions, dit-il, toi au moins tu as trouvé ta voie et tu es heureux!
— Et vous, monsieur? dit timidement la jeune femme.
— Moi? je n’ai pas tiré grand’chose du petit bois; ce n’est pas faute d’y penser et de le revoir avec sa verdure, son soleil, son herbe verte et ses fraîches fleurs.... Mais on m’a fait entrer au ministère, et je vais à mon bureau tous les jours: c’est monotone, mais c’est utile.... Je n’ai pourtant jamais eu de goût pour la vie renfermée
— Eh bien, moi, je n’éprouve pas du tout le besoin de vivre au grand air. Les plantes ne sentent jamais si bon que quand elles sont cueillies et mises en petits paquets. Voyez cette botte de menthe sauvage et ces guirlandes de houblon: y a-t-il rien de plus réjouissant?»
Magnac se mit à rire et se leva pour prendre congé ; et les deux anciens camarades se promirent d’être fidèles au rendez-vous du 2 mai.
IV
Table des matières
Le 1er mai suivant, Magnac, sa valise à la main, longeait la file de wagons qui allait partir, cherchant s’il n’apercevait point Ravinet déjà installé dans quelque voiture. Il le vit enfin, et ouvrit la portière pour le rejoindre. Mais il n’était pas seul à le chercher: un grand gaillard leste et solide, avec un teint coloré et un air de bonne humeur, escalada vivement le marchepied derrière lui en s’écriant:
«Enfin je te trouve, mon vieux Ravi net! Comment vas-tu? J’ai cru que j’allais manquer le train; ç’aurait été joli! Et le rendez-vous de demain?
— Il paraît que nous serons au moins trois! répondit en riant Ravinet. Magnac, c’est notre camarade Janvier, dont je te parlais l’autre jour:
— Enchanté de la rencontre! dit Janvier en tendant la main à Magnac. Je t’avais tout à fait perdu de vue; c’est comme Gaunard, dont on n’a plus entendu parler depuis des années.
— Est-ce que le père Gaunard n’est plus à Thirois?
— Non; voilà dix ans qu’il est allé vivre à la ville, en bourgeois. Il n’était pas trop content de son fils, à ce qu’on disait.... Enfin je pense que nous allons savoir de ses nouvelles demain. Le temps est au beau: nous pourrons renouveler le déjeuner sous le chène.
— Oui, mais le menu d’autrefois ne sera peut-être plus de notre goût.
— On en aura un meilleur! J’ai déjà écrit à Nachou pour cela.
— Ah! Nachou a-t-il succédé à son père?
— Non pas, il a succédé au mien.... Cela t’étonne! Voici ce qui est arrivé. Te rappelles-tu comme j’aimais les fleurs? Le jour de notre fameuse partie, le petit Tresneau m’offrait de me faire connaître le jardinier qui venait travailler chez son père. J’acceptai, et, tant que le jardinier fut là, je ne le quittai pas d’une semelle; je le questionnais sans cesse, et je lui demandais la permission de l’aider; si bien qu’il finit par me dire: «Vous n’êtes pas maladroit, vous; vous devriez étudier pour
«être jardinier». Je ne demandais pas mieux; et je fis si bien que, l’année d’après, mon père me laissa partir avec lui comme apprenti. Je lui avais persuadé que cela me serait très utile pour cultiver notre verger et notre potager. Cela alla bien d’abord; mais, quand je fus en âge de faire un bon laboureur, mon père voulut me mettre à la charrue, moi qui trouvais une si bonne place chez un horticulteur de Clamart! C’est alors que Nachou m’a tiré d’affaire. Lui, il ne voyait rien de beau comme l’agriculture; il avait un peu de bien, et ses bras valaient les miens pour le travail. Il a demandé ma sœur en mariage, et mon père n’a point fait une mauvaise affaire en la lui donnant et en le prenant à ma place. Il y a gagné un rude travailleur, et il a pu étendre et améliorer son bien. Moi, un peu plus tard, j’ai acheté le fonds de mon patron qui se retirait, et à présent j’ai les plus belles serres des environs de Paris; vous viendrez les VOIR, n’est-ce pas? J’ai la plus belle collection d’achimènes.... Aimez-vous les orchidées? je vous en montrerai de très curieuses.... Vous aimiez les fleurs autrefois, pas à la manière de Ravinet, pour les éplucher; il était né herboriste, ce garçon-là !
— Comme toi jardinier, répondit Ravinet en riant, et comme Nachou cultivateur.... Ah! il y a Gerbaud;... je ne sais pas ce qu’il est devenu: il ne voulait pas être charron, et le père Gerbaud tenait à lui laisser la boutique et la clientèle.... Finalement, le père a vendu son fonds à un étranger et a quitté le pays, de sorte qu’on n’a plus entendu parler du fils.
— Nous le verrons peut-être demain.
— Pourquoi pas? Il peut bien avoir autant de mémoire que nous.»
Il faisait encore jour quand les trois voyageurs arrivèrent à Thirois; assez jour pour que Nachou, qui était venu attendre son beau-frère à la gare, pût leur montrer avec orgueil sa belle ferme avec ses dépendances. «Il leur fit grâce des terres: il y en avait trop», leur dit-il fièrement. Magnac le regardait, et comparait en lui-même ce grand gaillard, robuste et haut en couleur, avec le pâle Ravinet, qui semblait un peu étourdi par l’air vif de la campagne; et il se disait philosophiquement: «Combien il est heureux que les humains naissent avec des aptitudes et des goûts si différents! de cette façon, il peut y avoir en ce monde du bonheur pour toutes les espèces de gens.» Et, continuant à rêvasser, il se demandait s’il avait suivi sa vocation, et même s’il avait une vocation.... Était-ce bien l’idéal, d’aller s’asseoir dans un fauteuil de bureau tous les jours pendant plusieurs heures? Enfin, se trouvait-il heureux ou malheureux de l’existence qu’il menait?
Il est plus facile de se faire une pareille question que d’y répondre: aussi Magnac remit-il la réponse à une autre fois. D’ailleurs il n’eût pas été poli à lui de s’absorber dans ses réflexions, quand il était entouré d’hôtes si empressés, qui le forçaient d’accepter à dîner, qui refusaient de lui indiquer une auberge, qui l’installaient presque de force dans la belle chambre de la maison, et qui lui témoignaient sincèrement et chaleureusement le plaisir que leur causait sa présence. Il conclut donc provisoirement qu’il était parfaitement heureux ce soir-là, et ne s’occupa plus que de jouir de son bonheur.
L’avantage des besognes quotidiennes qui ne sont pas d’un intérêt passionnant, c’est que, une fois la tâche remplie, honnêtement, consciencieusement remplie, vous reprenez possession de vous-même. La porte se ferme derrière vous: vous voilà libre; allez où vous voudrez, faites ce qu’il vous plaira. Vous pouvez être artiste ou poète, ou simplement flâneur, observateur ou philosophe, au gré de votre fantaisie. Ce jour-là, Magnac, se trouvant hors de son bureau, s’était bien promis de ne rien laisser perdre des petits bonheurs qui pourraient se trouver sur sa route; et vraiment la récolte était abondante. Le voyage lui-même avait été un premier plaisir; et maintenant la fête continuait. Quelle vie large, simple et saine que celle de ces campagnards! Il avait visité les écuries et les étables, admiré les belles vaches reluisantes, les moutons, les beaux coqs empanachés, tout le peuple de la vaste basse-cour; maintenant, après un joyeux et plantureux dîner, il fumait sa cigarette au coin de la grande cheminée où flambait un fagot de genêts, car les soirées étaient encore fraîches. A son côté, le père Janvier fumait sa pipe; Janvier fils et Ravinet leur faisaient vis-à-vis; un grand chien fauve, gravement assis près de Nachou, lui poussait de temps en temps le coude de son museau noir pour quêter une caresse; et le chat, convaincu qu’on avait allumé le feu exprès pour lui, s’était couché en rond dans les cendres, au risque de griller son poil. Au dehors tout était silencieux; Magnac pensa au vacarme de la rue de Rennes et fit la grimace; et puis, se rappelant qu’un vrai philosophe doit se garder de gâter l’heure présente par la pensée des ennuis à venir, il se remit à examiner la grande salle, une vraie salle de ferme, qui n’avait nulle prétention de passer pour un salon. Cette grande table massive, ce vaisselier où les assiettes couchées en rangées régulières montraient les fleurs les plus fantastiques, ce vieux coucou dans sa gaîne de bois peint, pareille au cercueil d’une momie d’Egypte, ces cruches rebondies, ces bassins de cuivre brillant, cette fermière en coiffe blanche et en jupe de droguet rouge et bleu, qui allait et venait, accorte et vive, mettant chaque chose à sa place et souriant à ses hôtes: tout ce tableau d’autrefois le charmait et évoquait dans son esprit tout un monde de souvenirs. Il avait vu ces choses une vingtaine d’années auparavant; il n’y songeait plus, et voilà qu’elles le ressaisissaient, et qu’il se sentait au fond du cœur un vrai campagnard, lui, si Parisien qu’il ne songeait même pas en été à demander un mois de congé pour aller aux bains de mer.
J’ai les plus belles serres des environs de Paris.

Il sentit encore mieux qu’il n’était pas à Paris quand, avant de se coucher, il ouvrit la fenêtre de sa chambre, et que le vent du soir lui apporta des bouffées d’odeurs de menthe et de baume, de thym et de serpolet, et le chant lointain d’un rossignol Tout cela aussi, il l’avait connu jadis; mais il lui semblait en comprendre la beauté pour la première fois.
Le lendemain il s’éveilla dès l’aube: la ferme était agitée comme une ruche dans la saison des fleurs; et il entendit bientôt Janvier qui donnait à sa sœur des conseils sur la manière de soigner des boutures qu’il lui avait apportées. Mais Mme Nachou n’avait pas le temps de l’écouter; elle s’occupait des préparatifs du déjeuner qu’on devait faire dans le petit bois, à midi précis.
«Les autres y seront-ils? demanda Magnac à ses amis, tout en dégustant le lait chaud que lui servit la fermière.
— Qui sait? dit Nachou.
— Pourquoi pas? répliqua Janvier.
— Nous verrons bien!» reprit Ravinet.
Et, en attendant l’heure du rendez-vous, Nachou s’en alla surveiller ses ouvriers, Janvier donna un coup de main au jardin de la ferme, Ravinet s’en alla à la recherche de plantes pour son commerce, et Magnac se dirigea vers la route, tout simplement pour se promener et renouveler connaissance avec les maisons du bourg.
V
Table des matières
Le bourg avait peu changé ; l’église avait toujours son clocher aigu, surmonté d’un coq qui faisait girouette, et son toit de tuiles plates envahi par la mousse: un toit de velours vert! Magnac le trouva charmant. Le pharmacien, le boulanger, le maréchal ferrant, le faïencier étaient toujours à la même place; l’épicier s’était agrandi et repeint, et s’intitulait maintenant marchand de denrées alimentaires; il faut bien que le progrès s’affirme. Les panonceaux du notaire avaient dû être redorés et sa maison reblanchie. Magnac s’arrêta pour regarder, à travers la porte à claire-voie, les massifs de pensées et de silènes qui faisaient autrefois l’admiration de Janvier.
La porte de la maison s’ouvrit, et un grand jeune homme en uniforme vert y apparut.
«Tresneau! lui cria Magnac, ne me reconnais-tu pas?
— Magnac, bien sûr! répondit l’autre en accourant au-devant de lui. Que je suis aise de te revoir! Tu es venu pour le rendez-vous, n’est-ce pas? Moi, je viens d’arriver par le premier train. Tu vas bien? Qu’est-ce que tu fais?»
Bras dessus, bras dessous, les deux anciens compagnons d’études s’en allèrent à travers le bourg, causant de mille choses, émus et souriants, se plongeant avec délices dans leurs souvenirs d’enfance.
L’horloge de l’église, de sa voix grêle et cuivrée, sonna onze coups.
«Onze heures! dit le forestier. Si nous nous acheminions tout doucement vers le petit bois? Ce serait amusant d’être les premiers au rendez-vous et de voir arriver les autres.
— Nous aurons de la peine à y arriver les premiers: Nachou, qui s’est chargé du déjeuner, doit y être déjà à faire installer la table.
— N’importe! ce ne sera toujours qu’un, et nous attendrons les autres.
— Ravinet est arrivé et Janvier aussi; nous sommes venus hier par le même train. Je ne les avais pas revus depuis vingt ans! Ils ont bien fait leur chemin, avec leurs vocations qui datent du petit bois.
— La mienne aussi, ou à peu près. C’est étonnant, la diversité des impressions produites sur les esprits par un seul objet.
— Cela tient précisément à la diversité des esprits. On tombe toujours du côté où l’on penche. Là où Nachou n’a vu que des pâturages pour les bestiaux, Ravinet a vu des plantes bonnes à faire de la tisane, et Janvier des fleurs à cultiver et à perfectionner. Toi, tu voyais surtout les arbres.... Il n’y a que moi qui n’ai pas tiré grand’chose du petit bois....
— Tiens! qui avons-nous là ?» interrompit Tresneau en montrant à son compagnon un voyageur qui venait du côté de la gare.
Voyageur ou artiste, ou peut-être bien tous les deux: il portait un sac sur le dos et était coiffé d’un chapeau de feutre mou d’une allure quelque peu fantaisiste. Il marchait posément, comme un homme qui n’est pas pressé, et — ce qui avait attiré l’attention de Tresneau — il tailladait avec un canif une racine de forme biscornue.
Cette circonstance frappa aussi Magnac.
«Je parie que c’est Gerbaud! dit-il en élevant la voix.
— Présent!» répliqua le nouveau venu, qui se hâta de franchir la distance qui les séparait.
Et ce furent de chaudes poignées de main, et des questions qui se croisaient et qui n’attendaient pas les réponses. Tout en parlant, les promeneurs avaient pressé le pas, et ils arrivèrent au petit bois sans y songer.
Le petit bois était silencieux, mais il n’était pas solitaire: un peintre, assis sur un pliant à l’ombre du grand chêne, brossait activement une étude de l’allée couverte qui s’en allait rejoindre la prairie, sombre au premier plan, éclatante de lumière dans le lointain.
Le peintre regarda les trois arrivants; puis il se leva gravement, et, ôtant son chapeau d’un air cérémonieux:
«Messeigneurs, salut à vous! dit-il. Lesquels des Sept êtes-vous? car il n’y a que les Sept pour se trouver réunis en ce lieu, à ce jour et à cette heure!
— Gaunard! vive Gaunard! Allons, la réunion sera au complet.
— Et l’appétit aussi, je vous en réponds. Voyons, quelles victuailles avez-vous? Je me suis muni d’un pâté dont vous me direz des nouvelles, et de deux fines bouteilles. Il y a de l’eau ici près, si j’ai bonne mémoire; et quant au pain, je pense que les indigènes le fourniront: il doit y avoir quelques-uns des Sept qui habitent le pays?
— Tiens, les voilà », dit Gerbaud en lui montrant Nachou sur le siège d’un char à bancs, et Janvier et Ravinet derrière lui.
Ils sautèrent à terre tous les trois, et en un clin d’œil le char à bancs fut vidé de tout ce qu’il contenait: une table à tréteaux, des tabourets de paille, et un copieux déjeuner campagnard. Gaunard serra son étude dans sa boîte, et fit place à la table, qu’on s’empressa de dresser à l’ombre du chêne. Le bon Socrate, qui souhaitait de remplir de vrais amis sa petite maison, eût certainement souri au déjeuner des sept anciens camarades. Un déjeuner servi avec juste assez de confortable pour que les convives fussent â leur aise, sans luxe gênant, sans étiquette encore plus gênante; et des convives de bon appétit, joyeux de se retrouver et d’avoir tous réussi dans la vie; tous heureux, tous contents de leur sort! On ne trouve pas souvent un déjeuner semblable.
Gaunard et Gerbaud furent vite mis au courant de la situation des cinq autres. Tout en mangeant et en trinquant, à bâtons rompus, Janvier vantait ses orchidées et Nachou ses belles races ovine, bovine, porcine, etc.; Ravinet parlait de plantes vulnéraires ou pectorales; Tresneau admirait le grand chêne, digne selon lui des chênes de Bretagne ou de ceux de la forêt de Fontainebleau; et Magnac, n’ayant pas grand’chose à narrer, écoutait et interrogeait.
«Sais-tu à quoi je t’ai reconnu sur le chemin? disait Magnac à Gerbaud: à ta manie de tailler un morceau de bois; tu ne l’as pas perdue! Te rappelles-tu l’écureuil?
— Je crois bien! j’en ai assez exécuté d’autres depuis, en souvenir de celui-là ! Je l’ai gardé : c’est mon talisman, il m’a porté bonheur. Vous pourrez le voir si vous me faites l’honneur de venir chez moi.
— Où cela?
— Aux Batignolles; j’ai en ce moment-ci des travaux intéressants en voie d’exécution: une chaire et des stalles de chœur pour une église d’Auvergne, une vieille église restaurée dans son style primitif.
— Tu n’es donc pas charron? demanda Nachou. Je me rappelle en effet que le père Gerbaud était furieux contre toi, parce que tu ne voulais pas apprendre son métier; mais je croyais qu’il t’avait coupé les vivres, et que tu avais cédé.
— Il m’a coupé les vivres, en effet, mais je n’ai pas cédé. Tout cela est passé, oublié et pardonné depuis longtemps; nous sommes très bien ensemble, et je vais souvent le voir. Mais j’ai eu du mal!
— Raconte, Gerbaud!
— L’histoire de Gerbaud!
— L’Écureuil talisman, ou la Vocation contrariée! L’auteur a la parole.
— Je n’en abuserai pas longtemps. Le fait est que vos éloges à propos de mon écureuil, le fameux jour que vous savez, m’avaient un peu monté la tête; je trouvais bien plus amusant de tailler le bois avec mon couteau que d’ajuster des jantes de roues et de battre le fer sur l’enclume. J’avais vu dans la salle à manger du médecin, un jour que j’étais allé le chercher pour un accident arrivé à mon père, des meubles en bois sculpté ; je me mis à penser que je serais bien capable de faire des feuillages et des animaux aussi beaux que ceux qui ornaient ce buffet et ce pied de table. Je me mis à chercher partout des morceaux de bois à sculpter; et, quand je trouvais dans la campagne une jolie branche, une grappe de fleurs ou de graines, je l’imitais avec mon couteau. Je devins bientôt assez adroit, et alors je déclarai à mon père que je ne voulais pas être charron, mais ébéniste. Grande colère de mon père; je tins bon, lui aussi, et il finit par me mettre à la porte malgré les prières de ma mère. Pauvre mère! c’était encore son chagrin qui me faisait le plus de peine dans cette affaire-là. Elle m’envoya chez son cousin, qui habitait la ville, où il était menuisier; elle lui écrivit pour le prier de me prendre, promettant de lui payer ma nourriture sur ses gains à elle; car elle filait très bien, et l’argent de son fuseau n’entrait pas dans le ménage, c’était son bénéfice particulier. J’appris le métier de menuisier, c’était un commencement; j’appris aussi que, pour faire quelque chose qui vaille en fait de sculpture, il faut commencer par savoir dessiner, et je suivis les cours du soir qui se faisaient à la mairie. Au bout de deux ans je gagnais ma vie, et mon père s’était un peu radouci; mais mon patron commençait à trouver que je lui gâchais beaucoup de morceaux de bois, avec ma manie de sculpture, et il menaça de me renvoyer. Vous voyez d’ici la nouvelle colère de mon père: «Ce garçon-là ne sera «jamais bon à rien!» Bon à rien, c’était trop dire; seulement j’étais bon à autre chose que ce qu’on me faisait faire. Ma mère vint encore à mon secours. Elle arriva chez son cousin, causa avec lui, se fit montrer mes sculptures, et hasarda timidement «que cela lui semblait bien joli, et qu’elle avait vu chez
«des bourgeois des meubles ornés de feuillages tout pareils:
«est-ce que l’enfant ne pourrait pas gagner sa vie à tailler le bois
«de cette façon-la?» Sur la réponse du menuisier, elle courut tous les ébénistes de la ville, chargée de mes œuvres; elle finit par en trouver un qui «faisait le buffet en vieux chêne» et qui consentit à me prendre.
«Une fois le pied à l’étrier, j’ai su faire mon chemin. Maintenant je dirige un atelier de sculpteurs sur bois; j’invente des modèles, je compose des dessins, j’en dirige l’exécution, j’y mets moi-même la dernière main, et personne au monde n’est plus heureux que moi quand je viens d’achever une œuvre dont je suis content. Je ne sais pourtant pas si je ne suis pas encore plus heureux pendant que j’y travaille que quand elle est finie. Vous voyez que je n’ai pas à me plaindre de mon sort.
— Bravo, Gerbaud! cria Janvier.
— Remplissez vos verres, mes amis: à la santé de Gerbaud!
— Qu’est-ce que tu nous verses là, Gaunard?
— Du Champagne, vraiment! tu ne le vois pas?
— Si, je le vois à la bouteille; mais je n’en croyais pas mes yeux. Dans l’herboristerie on n’en abuse pas,... mais on ne le hait pas non plus.... A la santé de Gerbaud!»
Les verres se vidèrent.
«Il en reste encore, dit Magnac: ce sera pour arroser l’histoire de Gaunard, car c’est le seul qui ne nous l’ait pas encore dite, son histoire.
— Elle ne durera pas longtemps: mon histoire, c’est celle de Gerbaud, à peu de chose près. Au lieu de charron, mettez gratte-papier et saute-ruisseau chez un banquier; au lieu de sculpture, mettez peinture; même opposition paternelle, mêmes cours de dessin suivis le soir, mêmes difficultés, même persévérance. Seulement, je n’avais plus de mère pour m’aider, il a fallu me tirer d’affaire tout seul. Aussi suis-je resté chez mon banquier bien des années, montant en grade peu à peu, et vivant avec la sobriété d’un anachorète pour mettre de l’argent de côté. Dans les longs jours, je me levais avec l’aube pour aller peindre d’après nature jusqu’à l’heure du bureau; en hiver, je dessinais à la lampe. Dès que j’ai eu en poche de quoi vivre un an, j’ai quitté la banque et je suis allé à Paris — où je n’ai pas dîné tous les jours, je vous en réponds. — Mais quand on s’acharne au travail, on arrive. A l’heure qu’il est, mes paysages se vendent; je dessine pour plusieurs journaux, et mon nom a été cité dans différents comptes rendus du dernier Salon. Je dîne tous les jours, et mon père commence à être fier de moi; j’aime mon art et je suis heureux!»
On porta un dernier toast à Gaunard et à la peinture; et on démolit la table, pour prendre le café, mollement étendus dans l’herbe épaisse, au pied du chêne. Puis on voulut voir l’étude de Gaunard: il alla la chercher.
«C’est cette allée, dit-il, que j’avais en face de moi il y a vingt ans.... Cet effet de soleil m’avait frappé.... C’est de ce jour-là que date mon désir de peindre; je suis bien aise d’avoir retrouvé l’allée et d’emporter d’ici ce souvenir.»
VI
Table des matières
Il n’est si belle journée qui ne finisse; il vint un moment où les Parisiens tirèrent leur montre et parlèrent de l’heure du train. Nachou alla chercher son cheval, qui se régalait de l’herbe fraîche de la prairie, et la vaisselle vide fut empilée dans le char à bancs. Comme les sept amis se disposaient à quitter le bois, deux gamins d’une douzaine d’années vinrent à passer; le plus petit courbait le dos sous un bissac qui paraissait fort lourd. Ils saluèrent Nachou, qui se mit à rire en les voyant.
«Eh! Boudaud, mon garçon, comme tu es chargé ! dit-il à l’enfant. Qu’est-ce que tu portes donc là ?
— Des échantillons de minéralogie, monsieur Nachou; je les porte au maître d’école, et il me dira les noms de ceux que je ne connais pas.
— Ah! tu veux dire des pierres? Mets-les dans le char à bancs et va-t’en de ton pied léger; je les mettrai chez toi en passant.... Voyez-vous ce petit bonhomme-là ? Dans toute la campagne il ne voit que des pierres: le maître d’école lui apprend à les connaître, et dit qu’il deviendra un savant en minéralogie, comme il appelle cela.... Et son camarade, lui, passe sa vie à piquer des hannetons sur des bouchons: chacun prend son plaisir où il le trouve!
— Des hannetons!» murmura le petit garçon visiblement formalisé ; et il s’éloigna sans attendre son compagnon, qui installait son bissac dans un coin du char à bancs, à l’abri des chocs.
«Encore deux vocations nées dans le bois ou aux environs! dit Magnac. En vérité, je les envie, ces gamins! J’ai envie de me mettre à étudier la botanique.
— Mais il me semble que tu l’aimais autrefois? dit Tresneau.
— Oui, comme je piquais des insectes, comme j’étudiais les mœurs des lézards et des lapins de garenne, comme je connaissais le plumage et le chant des oiseaux des bois.... Mais pas de spécialité, mon cher, pas de spécialité ! Je donnerais je ne sais quoi pour avoir une spécialité.»
Et, poussant un gros soupir, Magnac se mit en marche pour quitter le petit bois. Ses amis le suivirent, laissant au valet de ferme, qui venait d’arriver, le soin de ramener le char à bancs.
«Une bonne journée tout de même! dit Janvier.
— Il faudra recommencer l’année prochaine, répondit Nachou. Vous trouverez le déjeuner prêt.
— C’est cela! Tous les ans! De cette façon-là, nous ne nous perdrons pas de vue.
— C’est promis, tous les ans, le 2 mai!»
Sur cette promesse, les sept amis se séparèrent: Tresneau rentrait chez son père; Gaunard s’en allait à l’auberge où il s’était établi, voulant profiter de son voyage pour prendre quelques points de vue; Janvier restait jusqu’au lendemain chez son beau-frère; Gerbaud, Magnac et Ravinet partaient seuls ce soir-là. Nachou et Janvier les conduisirent à la gare.
Chemin faisant, ils se croisèrent avec une paysanne chargée d’un lourd paquet de linge mouillé ; un petit garçon l’accompagnait, portant le savon et le battoir. Elle sourit et salua de la tête en disant:
«Bonsoir, monsieur Nachou et la compagnie!
— Bonsoir, Lisette! Vous voilà bien chargée! répondit Nachou.
— Oh! ce n’est rien, monsieur Nachou!
— Quand je serai grand, interrompit le petit garçon, je lui porterai son linge, moi!
— Tu feras bien, mon garçon: aime-la et sers-la tant que tu pourras, tu ne feras que ton devoir! Bonsoir, Lisette!»
La paysanne s’éloigna.
«En voilà une créature du bon Dieu comme il n’y en a pas beaucoup dans le monde, dit Nachou à ses amis. Il y a quinze ans, elle allait se marier, quand sa mère est tombée en paralysie; comme de juste, elle a renoncé à son mariage pour soigner sa mère et faire l’ouvrage de la maison; ça se devait; mais ça n’en était pas plus gai, n’est-ce pas? Son prétendu s’est consolé et en a épousé une autre deux ou trois ans après, c’est encore tout naturel. Mais voici ce qu’elle a fait de bien. Il y a cinq ans, elle avait perdu ses parents, quand ce garçon a pris une mauvaise fièvre dont il est mort, laissant une veuve et quatre enfants dans la misère. Eh bien, Lisette est allée les chercher, les a pris chez elle, les a nourris de son pain; et, depuis dix-huit mois que la veuve est morte aussi, c’est elle qui sert de mère aux orphelins, et qui travaille du matin au soir pour les élever. Brave fille, va!»
Instinctivement les voyageurs se retournèrent pour regarder Lisette qui s’éloignait lentement, courbée sous son fardeau. Magnac se sentait pris pour elle d’une sympathie profonde, et il aurait voulu demander à Nachou d’autres détails sur sa vie. Mais les heures des trains sont inflexibles, il fallut se hâter vers la gare: à l’année prochaine la suite de l’entretien!
Il faisait encore grand jour; cependant Ravinet, grisé par cette journée passée au grand air, lui qui sortait si rarement de la rue des Lombards, ne fut pas plutôt bercé par le wagon qu’il s’endormit du sommeil du juste. Gerbaud le montra en riant à Magnac; mais il paraît que le sommeil est contagieux comme le bâillement, car il laissa peu à peu tomber la conversation, et il vint un moment où il ne répondit plus à Magnac; il dormait.
Le directeur de revue l’accepta de suite.

Magnac n’en fut pas fâché : il n’avait plus envie de causer. L’histoire de Lisette lui trottait dans la tête; elle: s’était emparée de lui, il la voyait se dérouler tout entière devant son esprit telle qu’elle avait dû se passer dans son cadre rustique, avec tous ses détails, et il y prenait un plaisir extrême. Il ne dormit point en wagon: il ne dormit guère non plus dans son lit cette nuit-là ; et il eut quelque effort à faire le lendemain pour empêcher l’image de Lisette de s’interposer entre lui et les comptes qu’il avait à vérifier. Et après son dîner, au lieu de fumer plusieurs cigares en flânant dans les Champs-Élysées, il rentra chez lui, prit une plume et se dit: «Si j’écrivais cette histoire?»
Il l’écrivit: quelle idylle touchante et douloureuse! Elle le prenait tout entier: haletant, il écrivait sans s’arrêter, comme sous la dictée d’un sentiment plus fort que lui, et les pages s’ajoutaient aux pages, et il se passionnait de plus en plus pour son œuvre. A chaque instant, des intérieurs de chaumière, des coins de paysage, des retours de laboureurs, le soir, sous le ciel assombri, mille scènes champêtres entrevues autrefois et oubliées pendant tant d’années, sortaient des profondeurs de sa mémoire et venaient prendre place dans son récit, lui formant un cadre plein de vie.... Il écrivit ainsi, ne sentant pas la fatigue, jusqu’au moment où, levant par hasard la tête, il s’aperçut que le ciel blanchissait. «Mais c’est le jour! murmura-t-il épouvanté : comment ferai-je pour ne pas manquer l’heure de mon bureau?» Il se hâta de gagner son lit, en se promettant de ne pas se laisser attarder ainsi les nuits suivantes, car il comptait bien continuer l’histoire de Lisette.
Il la continua, il l’acheva; et, quand il l’eut achevée, il se mit à la recherche de Gaunard pour la lui lire. Gaunard venait de remporter une médaille au Salon. Était-ce la joie de son succès qui le portait à la bienveillance? Le fait est qu’il fut enthousiasmé, et déclara à Magnac que c’était une merveille, un bijou, du George Sand, du Theuriet, et qu’il fallait absolument publier cela. Magnac trouva qu’il n’avait pas tort.
Une légende fort répandue veut qu’en ce monde le talent ait beaucoup de peine à percer, et qu’il faille à un écrivain les chances les plus heureuses et les plus rares pour arriver à placer quelques pages de sa prose. Cette légende fait penser au proverbe italien qui dit: «Pour chanter il faut cent choses, et la voix compte pour quatre-vingt-dix-neuf». Pour écrire il faut cent choses, et le talent compte pour bien près de cent. L’histoire de Lisette était une œuvre exquise: le directeur de revue à qui Magnac la porta, sans protections ni recommandations, l’accepta tout de suite, au lieu de lui faire répondre qu’elle sortait du cadre de sa revue, ou qu’il avait de la copie pour deux ans. Et, un beau jour, l’heureux Magnac écrivit les noms de ses six amis sur six numéros de la revue qu’il leur expédia. Il avait ajouté au bas de la dernière ligne: «Voilà ce que j’ai tiré du petit bois».
Magnac avait trouvé sa voie: désormais il était, lui aussi, parfaitement content de son sort.
QUELQUES FEUILLETS DE MON JOURNAL
Table des matières
12 novembre 18...
Quelle triste soirée! quelle triste journée! Sous la neige qui tombait, grelottant dans un pardessus usé, j’ai encore fait démarches sur démarches: rien! toutes les places sont prises. On inscrit mon nom, on me dit: «Attendez! repassez!» Je n’ai plus le temps d’attendre.... Voilà déjà... combien de semaines? je n’en sais rien! que je vis de pain que j’achète rassis pour le payer moins cher et que j’arrose avec l’eau de la fontaine,... et bientôt je n’aurai même plus de quoi payer ce pain.... Qu’il est donc difficile de gagner sa vie quand on a fait des études! Si j’étais né dans une famille d’ouvriers, on m’aurait mis en apprentissage à douze ou treize ans, et à quinze ans j’aurais su mon métier,... et maintenant ma paye du samedi me donnerait du superflu: tandis que je n’ai même pas le nécessaire.... Que j’ai froid! Et c’est la fête de ma mère aujourd’hui.... Comme nous étions gais il y a un an! comme elle souriait à nos fleurs et à nos cadeaux! Je revois, en fermant les yeux, le salon éclairé, les amis, les visiteurs et la figure joyeuse et émue de mon père, quand, appuyant sa main sur mon épaule, il disait à ma mère: «Ce garçon! te rappelles-tu qu’il est arrivé en ce monde il y a ce soir vingt et un ans? Nous aurons beau faire, nous ne t’offrirons jamais un bouquet de fête qui vaille celui-là !» Oui, il y a un an,... et voilà dix mois que le feu a pris à la fabrique, que mon père a péri en voulant sauver ses livres et sa caisse, et que j’ai été emporté blessé et sans connaissance.... Si j’avais pu ne jamais me réveiller! il a été si terrible, le réveil! Et ma mère, dans sa robe de veuve, était si pâle, si amaigrie, si changée, quand elle s’est penchée vers moi et a remercié Dieu, d’une voix brisée, de ce que je revenais à la vie! J’ai eu, à ce moment-là, le pressentiment d’un nouveau malheur: j’ai compris qu’elle était mortellement frappée, et que je porterais bientôt son deuil.... Voilà six mois que je le porte: pauvre mère! au moins elle n’a pas souffert de la misère; elle a connu notre ruine, mais elle ne la croyait pas complète, et elle est morte avant que nos ressources fussent épuisées. Elle n’était pas inquiète pour moi: elle croyait de si bonne foi qu’avec mon instruction et ce qu’elle appelait mes talents, je me ferais vite une place dans le monde! Elle croyait aussi aux amis, elle me nommait ceux qui pourraient m’être utiles.

«Tu iras à Paris, me disait-elle; le fils de ton père ne peut manquer d’être bien accueilli par ses anciens amis; et quand on te connaîtra.... Courage, mon enfant; tu referas ta fortune!»
Elle est morte pleine d’espoir pour moi....
Ah! moi aussi, j’ai espéré ! Espéré quoi? que pouvais-je espérer encore? Mais à vingt et un ans, on a beau souffrir, on cherche à vivre; et je suis allé trouver les protecteurs que ma mère m’avait indiqués. On m’a bien reçu; on m’a plaint, on m’a prodigué les promesses. On ne pouvait rien pour le moment; mais ce n’était qu’une affaire de temps et de patience, et l’on me trouverait sûrement une position convenable. J’ai attendu. Je suis revenu. On n’avait encore rien trouvé ; on n’avait pas eu l’occasion de s’occuper de moi; on me croyait. placé ; les carrières étaient toutes si encombrées! On ne m’oubliait pas; seulement, il fallait du temps.... Il est venu un jour où l’on ne m’a plus reçu: c’est fatigant, un solliciteur pour qui on ne peut ou ne veut rien faire. Alors je me suis présenté à des inconnus: partout la même réponse. Je me suis adressé à des agences de placement; il a fallu payer, et elles ne m’ont rien procuré ;... il y a des métiers que je ne peux pas faire, pourtant!
Toutes les places sont prises!

Attendre, attendre toujours! Je ne peux plus attendre: dans quelques jours je serai mort de faim. C’est dur, de mourir de faim! et c’est long;... du charbon vaudrait mieux: j’ai encore de quoi en acheter assez, je pense.... Ce dernier feu me réchauffera: il fait si froid dans cette mansarde!... Je voulais vivre, mais je ne peux pas,... mon Dieu! vous voyez bien que je ne peux pas! A quoi suis-je bon, à quoi suis-je utile, d’ailleurs?...
J’ai ouvert ma fenêtre pour voir une dernière fois les étoiles.... Quelque chose de noir a roulé dans la chambre, et je me suis baissé pour le ramasser. C’était quelque chose de vivant; oh! bien peu vivant: un pauvre petit chat transi de froid, raide, dont le poil se hérissait de glaçons, et qui remua à peine dans ma main quand je le relevai. Il faut croire que je suis en disposition de m’attendrir: on a bien le droit d’être nerveux, après tout, dans la situation où je suis! Ce petit être aussi abandonné que moi m’a fait pitié ; et ce n’est pas sur lui que j’ai pleuré, assurément, c’est seulement à propos de lui, mais j’ai pleuré comme un enfant. Je me suis assis, et de mon haleine j’ai réchauffé la pauvre bête; je l’ai vue dégeler peu à peu, et je. l’ai essuyée avec mon mouchoir. Le petit chat a fait entendre un faible miaulement; alors, pour mieux le réchauffer, j’ai ouvert mon gilet et je l’ai placé contre ma poitrine. Il s’y est endormi confiant; et moi, je n’ose pas bouger, de peur de l’éveiller....
13 novembre.
Mon petit chat, — il est mien, nous nous sommes adoptés réciproquement, et je trouve une certaine douceur dans la société d’un être vivant qui est à moi; — mon petit chat a dormi cette nuit sur mon lit; et ce matin, quand je me suis levé, il a dressé sa petite tête ébouriffée et m’a regardé d’un air étonné. Puis, tranquillement, il s’est mis à faire sa toilette; après quoi il a sauté à bas du lit et a exécuté les plus folles gambades. C’est un joli minet noir et blanc, à demi angora, avec une queue fournie, des yeux vifs et de longues moustaches.
Après avoir bien joué, il s’est arrêté d’un air pensif, et, se tournant vers moi, il m’a miaulé quelque chose qui voulait sûrement dire: j’ai faim!
Suis-je fou? je n’ai pas de quoi vivre pour moi, et me voilà chargé d’un animal à nourrir! Il me restait encore un morceau de pain; et j’ai donné cela à Moustache, — je l’ai appelé Moustache, mon petit compagnon. — Moustache s’en est contenté ; heureusement il n’est pas difficile.
Allons, un peu de courage! je vais sortir, recommencer à chercher ma vie,... notre vie, puisque à présent nous sommes deux....
20 novembre.
Rien encore! et pourtant je n’ai pas été repris de l’accès de désespoir qui m’avait fait songer au charbon.... C’est bien peu de chose, un chat, et pourtant, je suis obligé de me l’avouer, quoique ce soit risible, celui-ci met un intérêt dans ma vie. Il est si gai, si caressant, il a si bien l’air de m’aimer! Dans les moments où je suis le plus triste, voilà Moustache qui saute sur mes genoux, qui grimpe le long de mon bras, qui s’installe sur mon épaule, et qui frotte en ronronnant sa tète contre ma joue. Je ne peux m’empêcher de le caresser, et me voilà, non consolé, mais distrait. Pauvre petit! je trouverais ma mari-sarde encore plus lugubre s’il ne m’y tenait pas compagnie, et, quand je rentre, j’ai du plaisir à le voir accourir et me souhaiter la bienvenue dans son langage.
5 décembre.
Moustache me procure des relations dans la maison, où je n’avais jamais parlé à personne, me contentant de saluer les voisins que je rencontrais dans l’escalier. A mesure qu’il grandit, il devient plus aventureux; il descend dans la cour et même dans la rue, et risque des expéditions jusque sur les gouttières. Et puis il se lie avec les différents locataires de la maison, surtout avec ceux des étages supérieurs. Je l’ai rencontré hier en grande conférence avec un vieillard qui doit mener une vie assez semblable à la mienne, si ce n’est qu’il a un petit poêle-fourneau dans lequel il fait du feu; j’entends le matin sortir de sa chambre un bruit de moulin à café, et, peu d’instants après, un parfum exquis se répand dans tout l’étage.... Hier donc, pendant que je montais les marches, il caressait Moustache et lui tenait des discours flatteurs:
«Oh! le joli chat! le brave chat! comme il prend bien les souris! Il reviendra, le bon minet, il reviendra chez le vieux Tiburce! et il aura encore du café au lait pour sa peine. C’est bon, le café au lait! n’est-ce pas, minet?»
J’arrivais près de lui; il a soulevé sa coiffure, un bonnet grec en damas bleu de ciel orné d’un gland en passementerie, débris de quelque vieux fauteuil, et il s’est excusé des libertés qu’il prenait avec mon chat.
«Un joli chat, monsieur, et un bon chat; il est venu ce matin me faire une visite, et en un quart d’heure il m’a débarrassé de trois souris. Les souris, monsieur, c’est la plaie du pauvre monde; dans mon métier particulièrement, elles me font un tort! elles rongent le carton, elles mangent la colle, elles grignotent les pinceaux; quand j’ai fini un ouvrage, je ne sais où le mettre pour le défendre contre ces maudites bêtes....
Et, comme je ne l’interrompais point, mon voisin m’a appris qu’il se nommait Tiburce Lemariey, ancien sergent de Crimée, qu’il avait été décoré à Inkerman, et qu’il n’avait de sa vie mécontenté ses chefs. Il n’était pas resté dans l’état militaire, à cause de ses blessures qui avaient dégénéré en rhumatismes; d’ailleurs il n’aurait jamais eu d’avancement, «rapport à l’instruction». Il faisait des cartonnages pour vivre, en attendant la place qu’il avait demandée, une place de gardien de square; seulement, depuis qu’il l’attendait, on en avait nommé bien d’autres qui n’avaient pas autant de droits que lui: il manquait de protections, voilà ! D’ailleurs son métier n’était pas désagréable; seulement on n’y gagnait pas de rentes.... Et il m’invita à entrer chez lui pourvoir son ouvrage; et, content sans doute des compliments que je lui faisais, il m’a timidement offert de prendre avec lui une tasse de café au lait; ce serait un grand honneur pour lui, disait-il. Pauvre homme! s’il savait quelle peur j’avais qu’il ne prît mon refus au sérieux, quand je me faisais prier pour la forme! J’ai accepté enfin; et il est parti avec sa boîte à lait, descendant l’escalier comme avec des jambes de quinze ans. Quel bon déjeuner j’ai fait! et quelle joie de causer avec un brave homme!... Si j’osais, je le prierais de me donner des leçons de cartonnage; mais il croirait peut-être que je veux lui enlever son gagne-pain.
14 décembre.
L’autre jour, dans la rue, je me sens frapper sur l’épaule. Je me retourne, et je reconnais Dulort, un camarade d’études, un peu plus âgé que moi, un bon garçon, pas fort, mais honnête et consciencieux. Il paraissait enchanté de me rencontrer.
«Ce brave Maugey! quelle bonne surprise! que fais-tu à Paris? Moi, je suis employé à l’Hôtel de Ville, service des monuments et des jardins publics; je gouverne de loin les jardiniers, les cantonniers, les arroseurs, les gardiens des squares....»
Ce mot m’a fait dresser l’oreille.
«Gardiens des squares? je connais un brave homme qui voudrait bien l’être: peux-tu quelque chose pour lui?
— A l’occasion, oui, peut-être: a-t-il fait une demande?
— Sans doute!»
Et me voilà détaillant les titres de mon protégé ; Dulort prend tout cela en note, et me promet de s’occuper de lui. Ce serait un peu fort, si je réussissais à faire pour autrui ce que personne ne fait pour moi! Dulort a quitté le pays avant notre ruine; il me parlait comme à son camarade d’autrefois.... Gardien de square! je ne peux pas demander cela pour moi, on ne me le donnerait pas, je n’ai ni campagnes ni blessures; mais Dulort ne pourrait-il me procurer autre chose? Et, balbutiant, je lui ai dit, en m’efforçant de sourire:
«Est-ce que tu ne pourrais pas me trouver aussi une place, à moi?»
Il a reculé de deux pas.
«A toi?»
Alors je lui ai tout conté ; et quand j’ai eu fini, le bon garçon était aussi embarrassé que moi.
«Des places! sans doute, il y en a; mais c’est long à venir, et on commence par être surnuméraire,... ce n’est pas ce qu’il te faut.... C’est terrible!... Viens me voir au bureau la semaine prochaine, d’ici là je vais m’informer.... Mon pauvre Maugey! Je voudrais être ministre, je te placerais tout de suite. En attendant, si tu....
Il faisait mine de chercher son porte-monnaie; je lui ai serré la main et je me suis sauvé. Le prêt d’un ami même, quand on n’est pas sûr de rendre, n’est-ce pas une aumône?
25 décembre.
Je suis allé voir Dulort à son bureau.
«Ah! j’allais t’écrire, m’a-t-il dit: par un hasard extraordinaire, j’ai pu mettre en avant la demande de ton voisin; les circonstances se sont trouvées favorables; bref, il va être nommé à un joli petit square, dans son quartier: il n’aura pas besoin de déménager. N’est-ce pas délicat de la part de l’administration?»
J’ai remercié chaudement Dulort; il a ajouté :
«Pour toi, c’est plus difficile: est-ce que tu copierais des rôles, en attendant? Je connais quelqu’un qui pourrait t’en procurer: mais c’est si peu payé !»
Si peu! et moi qui n’ai rien! J’ai été bien heureux de rentrer chez moi avec un paquet de rôles sous le bras: pourvu que cela dure, et qu’il y en ait assez pour m’assurer mon pain quotidien. — Moustache trouve le sien dans les greniers, où les souris ne manquent pas; il n’a plus besoin de moi, mais il est resté mon ami et mon hôte. Il ne fait plus guère de tort à mon pain; peut-être qu’il préfère le déjeuner du père Tiburce....
4 janvier.
Grande journée! mon vieux voisin a reçu sa nomination, et il l’a reçue de ma main, car c’est à moi que Dulort l’avait adressée. Le nouveau gardien de square n’en revenait pas; il ne m’aurait jamais cru si puissant, à juger d’après l’apparence; et il me remerciait avec un mélange de reconnaissance et de respect à faire rire. Il a fallu déjeuner avec lui; il a ajouté à son café au lait habituel des côtelettes de chez le charcutier, avec beaucoup de cornichons, et une bouteille de vin: un vrai festin! Comme il ne boit ordinairement que de l’eau, et que je touchais à peine à son vin, il est devenu bavard, et m’a déroulé tous ses projets d’avenir. Il a en province une sœur plus jeune que lui, une savante! elle était institutrice, et elle a épousé un lieutenant de la ligne, un brave, qui a gagné la croix en Algérie. Par malheur, il est mort il y a deux ans, et sa veuve a bien de la peine à vivre et à élever sa petite fille. A présent, plus de tourment! Tiburce va la faire venir chez lui; il descendra d’un étage, et louera un petit appartement qui se trouve libre: deux chambres et une cuisine, c’est tout ce qu’il faut. La veuve tiendra le ménage; elle vivra comme une dame, elle élèvera sa fille et ne travaillera que si elle veut; il y a bien des gardiens de square qui ont femme et enfants, et tout cela vit de leurs appointements. Le vieux Tiburce ne sera plus seul! il aura sa sœur avec lui, une si bonne femme, si douce! il verra grandir sa filleule, la petite Jeanne, et c’était une bien jolie petite fille, quand on l’a baptisée. Cette idée-là m’a égayé : il avait l’air si convaincu de la beauté de cet enfant au maillot!
18 janvier.
J’ai aidé mon vieux voisin dans son déménagement: sa sœur sera ici demain, elle s’est arrêtée en route chez des amis pour laisser à son mobilier le temps d’arriver avant elle. Un pauvre petit mobilier, bien simple, bien vieux; on voit que le lieutenant n’était pas riche, ni sa fiancée non plus, et qu’ils ne se sont pas adressés à un tapissier pour monter leur ménage. La jeune femme a apporté avec elle les vieux meubles de ses parents, —et Tiburce est tout joyeux de les revoir. — Tout en les déballant, il me raconte leur histoire. Cette petite table à ouvrage, c’est un cadeau de fête de son père à sa mère; il se rappelle encore combien elle était joyeuse lorsqu’elle l’a reçue, et comme elle y a vite rangé ses bobines, ses ciseaux, ses cordons, ses pelotons, qu’elle serrait auparavant dans une grande boîte qui n’était pas commode. Ah! la voilà, la grande boîte; elle a servi depuis à loger la provision de sucre; la mère de Tiburce était une femme économe, qui ne laissait rien perdre. Un fauteuil! le seul qu’il y eût dans sa maison; elle l’avait acheté dans une vente, pour son mari qui relevait de maladie. Cette commode-là, Tiburce la connaît bien; il s’y était juché, un jour, et y avait fait monter sa sœur; elle était tombée et s’était fait une grosse bosse au front, et leur mère l’a grondée tout en l’embrassant pour la consoler. Et ainsi de suite! Mon vieil ami riait en rappelant un à un ses souvenirs, et tout en riant il avait une larme dans chaque œil.
20 janvier.
Les voyageuses sont arrivées. Mme Aubert est une femme pâle et maigre, qui paraît souffrante ou triste, les deux peut-être, et qui a les cheveux gris; mais elle a la physionomie la plus douce et la plus bienveillante qu’on puisse voir. La petite Jeanne, qui était si jolie lors de son baptême, est une petite créature chétive et brune, dont les mains osseuses, aux longs doigts minces, font penser à des araignées qui se promèneraient vivement sur tous les meubles. Elle est certainement très active et très adroite. Sur un mot, un signe de sa mère, quelquefois même spontanément, elle range, essuie, change de place les objets, leur impose un ordre qui est toujours le meilleur possible, drape un rideau, accroche une gravure au mur, étale un vieux tapis, et donne un air confortable à la pièce, dont nous n’avions rien pu faire de bien, Tiburce et moi. Le tout sans parler; si je ne l’avais pas entendue, en arrivant, dire bonjour à son oncle, je pourrais la croire muette. Elle a l’air très grave; sa bouche ne sourit pas; par moments seulement ses yeux noirs se mettent à briller comme s’ils s’allumaient tout à coup, puis ils s’éteignent subitement: ce sont là ses moments de gaieté. Une singulière enfant. Quel âge peut-elle avoir? Huit ou neuf ans, peut-être? Sa figure annonce davantage, mais elle est si petite!
29 janvier.
Je respire un peu. Les rôles me donnent de quoi vivre —mal, mais enfin je vis. — Il n’y a pas pour moi de petites économies, et Mme Aubert m’en fait faire une importante: je ne suis plus obligé de brûler de l’huile pour éclairer mon travail. Le soir je descends chez mes voisins; Mme Aubert m’y a engagé avec tant de bonne grâce, elle m’a si bien démontré qu’il y avait place pour quatre à la lumière de sa lampe, que j’ai cédé sans scrupule. C’est vrai, je ne les gêne pas, ils ont même l’air contents de me voir, moi et Moustache; car Moustache y vient aussi, et partage son temps entre les genoux de Jeanne et le petit tapis qui est devant le feu. Tiburce fait des cartonnages, Jeanne l’aide très adroitement, et Mme Aubert remet à neuf la garde-robe de son frère. Moi, je copie mes rôles, et de temps en temps nous causons. De quoi? de rien d’intéressant, sûrement; je ne saurais me rappeler le lendemain ce que nous avons dit; mais je suis heureux d’échanger quelques mots avec des êtres bienveillants, de passer ma soirée comme en famille, de reposer mes yeux sur des ligures honnêtes et bonnes. Je me reprends à espérer, quoique je n’aie guère de motifs d’espérance. Il est décidément trop difficile dû gagner sa vie dans notre société, quand on a reçu une certaine éducation, et qu’on a appartenu à un certain monde. On. ne peut pas prendre un métier, — d’abord on n’en sait aucun, et puis on n’en aurait pas la force, — et il est dur, trop dur de descendre, de changer de milieu; la dignité, la délicatesse sont sans cesse froissées par les habitudes, le langage, les idées du monde nouveau où la pauvreté vous force de vivre,... les privations matérielles ne sont rien à côté....
8 février.
Je relis les dernières lignes que j’ai écrites. Je pensais, je pense encore ainsi; mais ai-je raison? Hier soir je ne sais comment j’ai été amené à exprimer chez mes voisins des idées analogues. Le bon Tiburce trouvait que j’avais parfaitement raison; il était de mon avis plus que moi-même, et il m’a si bien présenté à mes propres yeux comme un être supérieur qui ne pouvait vraiment pas consentir à descendre, que je n’ai pu m’empêcher de me trouver un peu ridicule. A ce moment, relevant la tête, j’ai vu briller comme un éclair en face de moi; c’étaient les yeux de Jeanne qui s’allumaient. Cette petite fille se moquerait-elle de moi? ai-je pensé. Et je lui ai demandé son avis sur ce que nous disions. Elle n’a pas répondu directement; elle s’est penchée vers Moustache, endormi sur ses genoux, et l’a caressé en murmurant à demi-voix:
«Ce bon Moustache! ce joli Moustache! Nous nous aimons bien, n’est-ce pas, Moustache? et nous ne sommes pas de la même espèce, pourtant!»
J’ai compris; j’étais battu de ce côté-là. J’ai alors interrogé Mme Aubert, qui avait l’air sérieux.
«Mais, m’a-t-elle répondu, il y a beaucoup à dire à cela.
Descendre du rang qu’on occupait doit certainement causer une très vive souffrance... d’amour-propre.
— Pas seulement d’amour-propre, me suis-je écrié.
— Non, pas seulement, mais surtout. Le reste.... J’ai vécu un peu avec toutes les classes de la société, depuis les pauvres gens dont j’élevais les enfants, au temps où je tenais une petite école, jusqu’aux millionnaires chez qui j’ai été institutrice; eh bien, je vous assure que j’ai rencontré partout de nobles sentiments, du dévouement, des vertus, et qu’il y a tel manœuvre, telle pauvre ouvrière qui m’a remplie d’admiration par son courage, sa charité, l’élévation de son âme et même la distinction de ses manières et de son langage. Croyez-moi, partout on trouve à se faire entendre, et le dédain est mauvais conseiller. Est-ce que le banquier ou l’agent de change qui découpe du bois ou tourne des billes pour s’amuser ne serait pas toujours le même homme, si, ruiné, il le faisait pour gagner son pain?»
Darmowy fragment się skończył.