Czytaj książkę: «Maurin des Maures»

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Jean Aicard

Maurin des Maures


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066077785

Table des matières

CHAPITRE I

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CHAPITRE VIII

CHAPITRE IX

CHAPITRE X

CHAPITRE XI

CHAPITRE XII

CHAPITRE XIII

CHAPITRE XIV

CHAPITRE XV

CHAPITRE XVI

CHAPITRE XVII

CHAPITRE XVIII

CHAPITRE XIX

CHAPITRE XX

CHAPITRE XXI

CHAPITRE XXII

CHAPITRE XXIII

CHAPITRE XXIV

CHAPITRE XXV

CHAPITRE XXVI

CHAPITRE XXVII

CHAPITRE XXVIII

CHAPITRE XXIX

CHAPITRE XXX

CHAPITRE XXXI

CHAPITRE XXXII

CHAPITRE XXXIII

CHAPITRE XXXIV

CHAPITRE XXXV

CHAPITRE XXXVI

CHAPITRE XXXVII

CHAPITRE XXXVIII

CHAPITRE XXXIX

CHAPITRE XL

CHAPITRE XLI

CHAPITRE XLII

CHAPITRE XLIII

CHAPITRE XLIV

CHAPITRE XLV

CHAPITRE XLVI

CHAPITRE XLVII

CHAPITRE XLVIII

CHAPITRE XLIX

CHAPITRE I

Table des matières

Lequel débute comme un proverbe de M. Alfred de Musset et où le lecteur apprendra que les Provençaux sont les seuls à savoir rire d’eux-mêmes avec un esprit particulier qu’ils nomment la galégeade.

L’homme entra et laissa grande ouverte derrière lui la porte de l’auberge.

Il était vêtu de toile, guêtré de toile, chaussé d’espadrilles.

Il était grand, svelte, bien pris. Ce paysan avait dans sa démarche une profonde distinction naturelle, on ne savait quoi de très digne.

Il avait un visage allongé, les cheveux ras, un peu crépus, et sous une barbe sarrasine, courte, légère, frisottée, on sentait la puissance de la mâchoire. Le nez, fort, n’était pas droit, sans qu’on pût dire qu’il fût recourbé.

De la lèvre inférieure au menton, son profil s’achevait en une ligne longue, comme escarpée, coupée à la hache.

Sous sa lèvre, la mouche noire s’isolait au milieu d’une petite place libre de peau roussie, d’un rouge brun de terre cuite.

Un souffle d’air froid, sentant la résine des pins et la bonne terre mouillée, s’engouffra avec Maurin dans la vaste salle haute, fumeuse et noire, de la vieille auberge des Campaux.

Cette auberge est bâtie presque à mi-chemin entre Hyères et la Molle, au bord de la route qui suit dans toute sa longueur la sinueuse coupée du massif montagneux des Maures, en Provence, dans le Var.

—Tu es toi, Maurin? fit l’aubergiste. Ferme la porte vivement. Tu nous gèles du coup, collègue! On dirait que tu amènes avec toi tout l’humide et tout le froid de la montagne.

—Mais en même temps, fit Maurin narquois et immobile, toute la bonne odeur du bois, collègues! Vous êtes dans une fumée à couper vraiment au couteau! Par l’effet de vos pipes, comme aussi de la cheminée où vous brûlez un chêne-liège entier auquel on aura laissé son écorce, vous êtes dans un nuage qui m’empêchait de vous voir. Ça n’est pas sain, camarades! Respirez-moi un peu cette «montagnère».

—La porte! ferme la porte! crièrent tous les buveurs sur des tons divers, mais où dominait une manière de déférence.

—La porte, Maurin, on te dit! Il fait un vrai temps à bécasses!

Il y avait, parmi les buveurs, paysans et bûcherons, deux gendarmes et aussi un garde-forêts reconnaissable à son uniforme vert.

Ce garde forestier se tourna à demi et d’une voix de commandement:

—La porte! on vous dit! animal! Comment faut-il qu’on vous le dise?

Il avait l’air bourru et l’accent corse.

—Malgré vous,—fit Maurin très tranquillement,—malgré vous, vous en aurez, du bon air frais pour votre santé!

«De quoi vous plaignez-vous?... Ah! enfin, on vous voit maintenant, les amis!... Mais je ne connais pas ce garde. C’est un nouveau, je le devine. Et un Corse, cela s’entend... Ah! n’est-ce pas qu’on respire? Ton auberge maintenant, Grivolas, sent le thym et la bruyère. C’est bon!

Il s’obstinait à ne pas fermer la porte. Il y eut un silence pendant lequel on «entendit le dehors», un bruissement prolongé à l’infini, qui se renflait et s’abaissait comme celui de la mer roulant des sables.

—Entends-tu le bruit des pinèdes? fit Maurin. Trente lieues de bois de pins qui chantent à la fois, compères! C’est ça une musique.

Et il se mit à rire.

Alors, la fille du garde, assise près de son père et tournant le dos à la porte, regarda Maurin en face. Les deux «vïores» de verre, qui, plantées dans des chandeliers de cuivre, fumaient sur la table, posées près de la fille, éclairèrent pour Maurin son visage ovale, régulier, d’une pâleur brune et mate. Les cheveux étaient collés sur les tempes en deux bandeaux plats, mais épais, lisses et reluisants comme l’aile bleue de l’agace et du merle; et sous les sourcils qui semblaient peints, Maurin vit luire, en deux yeux d’un noir de charbon, d’une couleur rousse de bois brûlé, deux étincelles.

—J’ai froid, l’homme! dit-elle placidement.

Aussitôt, la porte lourde, en se fermant sous la poussée de Maurin, fit résonner dans toute la vaste auberge comme un écho de montagne.

—Excusez, mademoiselle! fit Maurin. Pour vous servir on aurait fermé plus tôt.

Le galant Maurin n’avait pas seulement la réputation d’être le premier chasseur et piégeur du pays,—comme aussi le plus franc galegeaïré (ou moqueur et conteur d’histoires joyeuses),—mais encore il passait pour le plus beau coureur de filles dont on eût jamais entendu parler. «Agradavo», il plaisait. Telle est la brève explication que donnaient de ses innombrables triomphes amoureux les gens du peuple à qui on parlait de Maurin; et sa double renommée débordait sur les départements voisins.

En le voyant si courtois pour la fille du garde, un des deux gendarmes s’agita sur sa chaise. Ce gendarme, jeune, bien fait, était fort soigné de sa personne; joli, la figure ronde, les traits réguliers, la peau tendue, bien lisse, la moustache d’un noir excessif. Rasé de frais, il avait les joues et le menton bleus comme le ciel. On eût dit une poupée en porcelaine, toute neuve. Un détail de cette physionomie était caractéristique, et semblait plaisant sous un chapeau de gendarme: ses deux pommettes se surélevaient, très roses, comme deux gonflements, deux demi-sphères, deux enflures de santé, signes évidents d’une conscience tranquille et d’une indolence à toute épreuve.

Cela rassurait et donnait envie de rire. Ce beau gendarme, gentil comme un ténor, était amoureux de la «Corsoise»; il s’était fait agréer, mais par le père seulement, en qualité de fiancé. Persuadé qu’il plairait, un jour à Antonia, il n’avait pas voulu cependant «brusquer les choses», reconnaissant de bonne grâce qu’il ne suffisait pas de s’être montré trois fois à une jeune fille, et chaque fois durant quelques minutes à peine, pour être certain de n’avoir pas quelque rival secrètement préféré.

Depuis un mois tout au plus, le garde nouveau était installé dans la maison forestière du Don, et le gendarme, appartenant à la brigade d’Hyères, ne pouvait venir au Don, dans la commune de Bormes, qu’en voisin...

Maurin avait surpris le mouvement d’impatience du gendarme et il en avait aisément deviné la cause.

Il vint s’asseoir près des deux gendarmes dont il n’avait rien à redouter, s’étant toujours gardé avec soin de chasser en temps prohibé et sur des terrains interdits,—ou du moins de s’y laisser prendre.

—Grivolas! du café! du café bien chaud! cria-t-il.

—Tu as donc soupé, Maurin?

—J’ai toujours soupé, moi! dit-il. Dès que j’ai faim, tu sais bien,—je mange, n’importe où je suis. Et je soupe toujours sans soupe. Voilà pourquoi le bon café me réjouit plus qu’un autre.

Il but une gorgée de café brûlant avec une satisfaction visible, et se mit à bourrer sa pipe lentement.

Presque tous le regardaient avec beaucoup de curiosité. C’était un homme légendaire que ce Maurin, un homme qui faisait «sortir du gibier aux endroits où il n’y en avait pas». Et quel tireur, mon ami! Bête vue était bête morte. Toujours chaussé d’espadrilles, il parcourait en silence les bois, les mussugues (coteaux couverts de cistes), les lits pierreux des torrents, les sommets couverts d’argeras (genêts épineux), les vallons de roches et de bruyères.

Cet homme en pantoufles ne couchait pas trente fois par an, comme tout le monde, dans une vraie maison. Son carnier de cuir, exécuté d’après «ses plans» par le bourrelier de Collobrières, était une fois plus grand que le plus grand modèle habituel et, tout chargé, pesait quarante livres, qu’il trimbalait «comme rien». Qu’y avait-il là dedans? Un monde! Tout ce qu’il faut pour vivre à la chasse, seul, au fond des bois, à savoir: douze gousses d’ail, renouvelables; deux livres de pain, un litre de vin, un tube de roseau contenant du sel, une gourde d’aïgarden [1]; une coupe taillée dans de la racine de bruyère, coupe d’honneur offerte à Maurin par les chasseurs de Sainte-Maxime; deux paquets de tabac de cantine, deux pipes, un couteau-scie; un couteau-poignard de marin, dans sa gaine de cuir; un briquet, de l’amadou, trois alènes de cordonnier, un tranchet, une paire d’espadrilles de rechange (il en usait deux paires par semaine); une demi-peau de chèvre tannée, pour le raccommodage de ses chaussures; deux tournevis, six livres de plomb, trois boîtes de poudre, deux boîtes de capsules (car bien qu’il possédât un fusil «à système» il prenait quelquefois son vieux fusil à piston); une boîte de fer-blanc pour les œufs et les sauces; douze mètres de cordelette fine et solide dite septain; une paire de manchons. Ces manchons étaient des gants de cuir de son invention, sans doigts, où ses bras plongeaient jusqu’aux épaules. Ces manchons, qu’il faisait admirer volontiers, ne semblaient pas d’un usage pratique, mais ils lui rendaient, au contraire, les plus grands services en de certaines occasions.

Quand on disait, chez les paysans, sur un point quelconque du département: «Maurin...» quelqu’un de l’assistance aussitôt ajoutait, sur le ton de l’interrogation: «Des Maures?» Et si celui qui allait parler répondait: «Oui», vite les têtes se rapprochaient, on faisait cercle pour apprendre quelque nouvelle aventure du roi des Maures, du don Juan des Bois.

Les domaines de Maurin étant immenses, on l’apercevait peu de temps dans la même région. C’est pourquoi, ce soir-là, à l’auberge des Campaux, la curiosité était si vive autour de lui.

Les joueurs oublièrent leurs cartes, pour le regarder attentivement. Les conversations étaient en déroute.

Maurin eut de nouveau un gros rire.

—Je suis tombé ici, dit-il, comme une pierre dans un marais, donc! que les grenouilles ne disent plus rien?

Le beau gendarme grommela sottement:

—Grenouilles! grenouilles! parlez pour vous, camarade!

Il ne fallait jamais agacer Maurin. Il avait la superbe d’un chef, et la susceptibilité d’un solitaire que rien ne vient heurter à l’ordinaire.

De plus, en présence d’une femme qui ne lui déplaisait pas, jamais Maurin n’eût «laissé le dernier» (le dernier mot) à qui que ce fût. En pareil cas, ce mâle devenait terrible, à la manière de tous les fauves.

—J’ai dit: «grenouilles»! gronda Maurin, vous faisiez dans cette salle un tapage de grenouilles! et vous vous taisez comme des grenouilles dans le marais, depuis que j’ai fermé cette porte. Je l’ai fermée pas pour vous, mais seulement pour plaire à la demoiselle... Et vous vous taisez, je dis, comme des Grenouilles!—Il enflait le mot.—Voilà ce que j’ai dit. Et la gendarmerie ne peut pas y changer une parole. Ça, elle ne peut pas le faire, la gendarmerie!...

La gendarmerie ne peut pas non plus verbaliser contre une phrase inoffensive, après tout, comme celle que Maurin avait prononcée.

Le gendarme, vexé, se tut. La Corsoise, sympathique à Maurin, souriait.

Les Corses, race héroïque, sont ou gendarmes ou bandits. Le père de la Corsoise était fils d’un célèbre bandit corse.

Elevé dans le maquis jusqu’à l’âge de vingt ans, il était devenu un excellent soldat. Maintenant il était garde forestier et sa fille avait dix-huit ans. Elle eût épousé sans répugnance un gendarme, mais elle n’y avait jamais songé. Au choix, elle eût préféré un bandit, et elle n’y songeait pas.

Elle regarda Maurin. Maurin en éprouva une joie physique bien connue de lui.

C’était un peu ce qu’il ressentait parfois au sommet d’une montagne, à l’aube, lorsque la vie lui revenait nouvelle, aux lèvres et dans le sang, après un bon somme, et que le souffle de la mer, chargé des parfums de la montagne, pénétrant jusqu’à la chair par le col ouvert de sa chemise courait dans tout lui, et le faisait frissonner d’aise.

Le regard de la Corsoise l’émut plus que jamais ne l’émut un regard de femme. Le descendant des pirates maures rapteurs de filles tressaillit sous le regard de cet œil très noir, très grand, enflammé, où il reconnut une race de feu, sœur de la sienne. L’envie lui vint de faire le beau, comme elle vient au faisan dans le temps des amours.

—Tu n’as rien tué aujourd’hui? lui demanda l’un des buveurs.

Alors la physionomie du galégeaïré devint sérieuse:

—Il m’en est arrivé une, dit-il, dans son français traduit du provençal et semé d’idiotismes: osco, Manosco!

Il abattit sur la table son poing fermé, avec le pouce rigide en l’air.

Cela signifiait: «Il m’en est arrivé une bien bonne, surprenante, inénarrable!»

Osco, c’est-à-dire; marque-la! et Manosco, ajouté pour la rime, pour rien, pour le plaisir, pour faire sonner une deuxième fois le osco en invoquant une cité provençale qui a donné, dans les temps, de fortes surprises aux gens de guerre.

Les têtes se groupèrent autour de Maurin. Seuls les gendarmes ne se dérangèrent pas. L’aubergiste fut attentif. Quel gibier lui apportait Maurin?

Maurin, lui, songeait surtout à plaire à la fille, en contant de son mieux une histoire étonnante.

La belle Corsoise s’était dérangée comme les autres pour écouter le conteur jovial, le fameux galégeaïré.

Maurin repoussa en arrière son petit feutre fané et dit gravement:

—Voilà. Figurez-vous, je n’ai vu, de tout le jour, qu’un gageai (un geai).

Il y eut un: ah! de désappointement dans l’auditoire.

—Mais espérez un peu! poursuivit l’homme avec une expression narquoise répandue dans tout son visage, espérez un peu... vous allez voir...

«Le geai me passait sur la tête. Je lui envoie mon coup de fusil. Pan! il descend à terre et se pose sur ses pattes comme un homme! Je me dis: Il est blessé! Et vous auriez dit comme moi. Manquer un geai qui vous passe sur la tête! le coup du roi! quand on est Maurin! le manquer, ça n’est pas possible! je ne pouvais pas me le croire!

—Alors?

—Alors je vais pour le ramasser... il fait un bond, mes amis, et se pose à terre, un peu plus loin! Je me dis: «C’est une masque (un sorcier)! Nous allons voir s’il m’emportera mes deux sous de poudre et de plomb, ce voleur!» Je prends mon chapeau... et vlan! je le lui lance: le voilà coiffé! mes amis! je vous l’ai coiffé... il était sous le chapeau, pris, mes amis, pris, flambé, cuit... Avec une sauce bien piquante un geai peut nourrir un pauvre... Je vais donc encore pour le ramasser... Ah! misère, mes enfants! misère de moi!... au moment où j’envoie la main en avant, voilà mon chapeau qui fait un bond, lui aussi, et qui se pose dans un arbre! Je voyais sortir, de dessous le chapeau, les pattes de mon geai... Un chapeau à pattes, là-haut, sur le ciel!... Pauvre de moi!... Il fait encore un bond... et voilà mon chapeau sur une branche plus haute, au bout d’un pin cette fois!... Il n’est pas neuf, mon chapeau, c’est vrai, tenez, le voilà... mais il vaut bien encore vingt sous... n’est-ce pas, gendarmes?

«Alors je me dis: «Vingt sous de chapeau et deux sous de poudre et de plomb, ça fait bien vingt-deux sous, si Barrême n’est pas un âne...» Qu’auriez-vous fait à ma place?... Je tremblais pour mon chapeau. Je me disais: «Voilà un vieux chapeau fichu, il va s’en aller qui sait où!» Alors, mes amis, je ramassai une motte de terre, je visai bien, je la lançai—et le chapeau tomba comme un gibier! mais le geai, mes amis, prit son vol et fila comme un chasseur en faute poursuivi par des gendarmes... C’était, je vous le dis, une masque... Osco, Manosco! Marquez-moi celle-là!

On riait. La belle fille riait, près de Maurin, qui, de façon à être entendu d’elle, dit à voix basse au patron de l’auberge:

—Trois lapins et deux lièvres, ma chasse d’aujourd’hui, sont à l’endroit que tu sais; vends-les pour mon compte et pour le mieux; personne n’a besoin de savoir mes affaires.

Il rayonnait, Maurin; il avait d’une seule histoire fait deux coups doubles: il avait fait rire la belle fille, et agacé les gendarmes: un!—dissimulé aux yeux des autres auditeurs le profit de sa journée, et satisfait son imagination «d’artiste»: deux!—car il venait d’inventer son histoire de toutes pièces. Et il savait très bien que tout ce monde n’était pas dupe de sa fable, et que tous l’admiraient de si bien mentir.

Il se moquait un peu de son public, en même temps que de sa prétendue maladresse, à laquelle nul ne croyait.

Et toute cette façon de rire de soi et des autres en se donnant un ridicule vrai ou seulement vraisemblable, c’est cela qui constitue la gouaillerie provençale, la galégeade. Qui trompe-t-on ici?... Nous ne le saurons jamais.

CHAPITRE II

Table des matières

Où l’on verra la silhouette d’un nommé Parlo-Soulet, ou Parle-Seul, qui inventa le monologue, et le bon tour que jouèrent aux gendarmes Maurin des Maures et son muet associé.

La fierté nationale exige que, au moment même où l’on feint d’être dupe de la galégeade, on laisse entendre, au moins une petite fois, qu’on ne s’y est pas laissé prendre.

Un des auditeurs sauva la dignité de tous en disant:

—Ah çà! vaï, tu galèges!

Et de rire. Maurin triomphait, grave. Certain alors de dominer son public, Maurin, s’adressant à celui qui venait de parler, prononça d’un ton goguenard:

—C’est les gendarmes d’Hyères, ça, dis-moi, Louiset?

—Oui, ceux d’Hyères, fit Louiset, un jeune paysan d’allure effrontée, au feutre à bord étroit penché sur l’oreille; ceux d’Hyères. N’as-tu pas vu leurs chevaux attachés à l’anneau? Ceux de Bormes vont à pied.

—Et, poursuivit Maurin, qu’est-ce qui les oblige à sortir de leur commune,—ceuss d’Hyères?

—On leur a commandé de poursuivre trois coquins, qui ont pris la route de Cogolin.

—Et c’est comme ça qu’ils vont à Cogolin? fit Maurin dont la belle humeur augmentait. Ils y vont assis sur des chaises? M’est avis que, de ce train-là, ils n’y seront pas demain, à Cogolin! Et peut-être qu’ils n’ont pas tort, car les gens qu’ils cherchent pourraient bien être restés derrière eux, du côté d’Hyères!

Et Maurin, sur ce mot, se mit encore à rire de bon cœur, si haut que les verres tintaient sur les tables autour de lui. Son rire montrait dans sa face brune des dents blanches, bien rangées, serrées, éclatantes, des dents de loup.

Le beau gendarme louchait et se mordait la moustache.

—Qu’avez-vous à rire si fort? se décida-t-il à dire, impatienté.

—Ce que j’ai? cria Maurin; j’ai que vous leur avez passé sur la tête, à vos trois coquins. Ah! ah! oui, ma foi, sur la tête! Et comment cela? C’est qu’ils étaient sous le pont, à moins d’une lieue d’ici, à l’endroit où de la route de Cogolin se détache la nouvelle route de Bormes. Quand je suis passé sur le pont il faisait jour encore... Et vous, faisait-il jour, quand vous y êtes passés?

—Il faisait encore jour, répondit l’autre gendarme.

—Alors vous auriez pu voir comme moi, dans la poussière, si vous aviez des yeux, les traces de pas de ces hommes, écrites en travers de la route, sur le bord, et dessinées en poussière blanche sur l’herbe écrasée du talus. Moi, j’ai remarqué ça en passant et j’ai cherché sous le pont. Et j’ai vu vos trois pauvres bougres. Ils m’ont demandé du tabac. Et je leur en ai donné... Ah! ah! vous leur avez passé sur la tête!... Je parie que vous galopiez, eh?

Et le rire de Maurin, communicatif, gagna l’assemblée.

—De ce Maurin, pas moins! qué galégeaïré! disait-on à la ronde.

Le gendarme se fâcha. Etre persiflé sous les yeux de celle qu’il nommait en lui-même sa future, cela lui fut insupportable.

—Avez-vous fini de rire? cria-t-il.

Et Maurin, tranquille:

—Pas encore, brigadier.

—Je ne suis pas brigadier.

—Lieutenant alors! répliqua Maurin, de plus en plus narquois.

—Ah çà! vous vous f...ichez de moi!

Le gendarme s’était levé: Maurin aussi. La Corsoise, toute pâle, les regardait. Toute la race de cette fille lui revenait aux yeux et dans le cœur. Suspendue aux mouvements des deux hommes, inconsciente et superbe, elle ne savait pas qu’elle attendait le vainqueur pour se donner un maître. Son masque était immobile. Cependant ses narines, ouvertes comme des naseaux, aspiraient l’air avec force, et de temps en temps ses lèvres, imperceptiblement, vibraient, ce qui la rendait beaucoup plus jolie.

Maurin crut sentir que cette fille serait à lui s’il achevait de rendre comique l’attitude de son gendarme. Et à cette espèce de question: «Ah çà! est-ce que vous vous f...ichez de moi?» il répondit, d’un grand sang-froid, en bon français provençal, aussi sonore que du patois corse: «Parfétemein!»

—Injure aux agents de l’autorité en service! proféra le gendarme avec un accent officiel inimitable.

Et baissant le nez, il chercha dans sa sacoche de cuir fauve un papier à procès-verbal.

—En service! cria Maurin, celle-là est forte. A cheval sur une chaise, le gendarme n’est pas en service!

Tout le monde s’était levé, et tandis que le gendarme apprêtait son papier et réquisitionnait un encrier, Maurin sortit, protégé par des groupes complices. Il avait cligné de l’œil: on avait compris que le galégeaïré allait jouer aux représentants de la loi un tour de sa façon.

Les gendarmes ne songeaient d’ailleurs pas à l’empêcher de sortir. Il ne s’agissait pas d’une arrestation. Pour un simple procès-verbal, il leur suffisait d’être sûrs de l’identité de leur homme.

Or, en même temps que Maurin, l’un des assistants, que le fameux braconnier n’avait pas eu l’air de connaître et qui n’avait pas prononcé une parole, avait disparu silencieusement.

C’était un certain Pastouré, dit Parlo-Soulet, c’est-à-dire Parle-Seul, homme de puissante stature, colosse naïf, admirateur de Maurin et son compagnon favori; mais Pastouré jugeait utile de ne pas afficher hors de saison son amitié pour le Roi des Maures, qu’en toute occasion il servait de son mieux.

On ne voyait pas souvent Maurin et Pastouré causer ensemble. Même au fond des solitudes, Pastouré (c’était, comme il le disait, sa nature) adressait rarement la parole à ses compagnons de chasse.

En revanche, lorsqu’il était ou se croyait complètement seul, il bavardait à voix haute avec de grands gestes. Cet homme était l’incarnation du monologue. Quant à ses gestes, ils étaient célèbres. On le voyait parfois, en silhouette sombre sur le bleu du plein ciel, au sommet d’une colline, agiter ses longs bras comme un télégraphe. C’est qu’alors il se désignait à lui-même les chemins stratégiques par où il devait passer pour forcer un sanglier ou retrouver une compagnie de perdreaux.

Pastouré était donc sorti un peu avant Maurin, il avait détaché, toujours en silence, l’un des chevaux des gendarmes; et maintenant Maurin, à ses côtés, détachait l’autre.

Deux secondes plus tard, dans l’encadrement lumineux de la porte ouverte, Maurin des Maures apparut à cheval. Parlo-Soulet, également à cheval, se tenait modestement dans l’ombre. Maurin portait sur l’échine son carnier, quarante livres! et son fusil à deux coups.

—Votre procès-verbal, cria-t-il, vous le ferez maintenant pour quelque chose... Attrapez-moi si vous pouvez!... A ce jeu-là, je vous ferai tomber vos joues de pomme d’api, gendarme Sandri!

Il riait. Le gendarme bondit vers la porte. Maurin tourna bride et disparut. On entendit quelque temps le galop des deux lourdes bêtes.

Elles battaient la route qui longe le torrent au fond de la gorge, entre les hautes collines.

—Comment! il a pris les deux chevaux! criaient les gendarmes.

—Ils ont l’habitude d’aller ensemble, vos chevaux; l’autre a suivi le premier, répliqua l’un des assistants au milieu des rires.

—Il me la paiera cher, ce Maurin! cria le gendarme aux joues roses, qui n’avait pas remarqué la disparition de Pastouré.

Et il se mit à disputer violemment avec son camarade sur la conduite à tenir; finalement ils renoncèrent à poursuivre, à pied, leurs montures, et se mirent séance tenante, à rédiger leur rapport. Tâche difficile!

Une heure s’écoula.

La Corsoise tout à coup se leva pour aller écouter sur le pas de la porte. Elle restait là, songeuse.

Au bout d’un assez long temps:

—Les chevaux!... Ils reviennent! s’écria-t-elle.

Tous les buveurs s’élancèrent sur la route.

Les chevaux arrivaient... Leur galop se ralentit. Les gens se communiquaient leurs réflexions:

—Ils s’arrêtent... chut!... Voici qu’ils repartent... ils arrivent! ils arrivent!

On entendait maintenant le bruit d’un double trot...—Ils arrivent! les voici!

Dans le carré de lumière que dessinait sur la poussière du chemin la porte ouverte de l’auberge, les deux puissantes bêtes sans cavaliers s’arrêtèrent tranquillement.

Les gendarmes aussitôt furent en selle.

—Où allez-vous à cette heure? leur cria-t-on. Croyez-vous que Maurin vous attende sur la route? Il doit être en plein bois,—de sûr! Attendez ici jusqu’à demain!

Les gendarmes n’entendaient plus rien.

Persuadés que la grande ruse de Maurin serait de regagner tranquillement sa maison, comme le dernier endroit où l’on songerait à le rencontrer,—ils galopaient vers Cogolin et Grimaud. Là, dans la plaine marécageuse, à cinq cents pas de la mer, au bord du golfe, Maurin avait une maison à lui. C’était une cabane en planches de pin. Cette cabane, les gendarmes la connaissaient... Et ils galopaient.

Les buveurs rentrèrent dans la grande salle de l’auberge: on pourrait veiller un peu tard, c’était un samedi. Pas besoin de se lever de bonne heure le lendemain, le dimanche n’étant pas pour les chiens, mais pour les chrétiens.

Or, qu’étaient devenus les deux braconniers?

Après avoir galopé «une lieue de chemin», Maurin et Pastouré, modérant leur allure peu à peu, s’étaient mis au pas, puis s’étaient arrêtés:

—M’est avis, avait dit Maurin, qu’il faut maintenant qu’on nous croie bien loin, retourner en arrière.

—Retournons! avait répliqué le laconique et docile Pastouré.

—Et sais-tu pourquoi nous retournons? avait dit Maurin.

—Pas encore, mais si tu me l’expliques tout de suite, je le saurai aussitôt, avait répliqué le gigantesque Parlo-Soulet.

Ayant tourné bride, Maurin avait dit à son compagnon qui imitait tous ses mouvements:

—Quand nous serons revenus pas très loin de l’auberge, nous descendrons de cheval. Nous chasserons les deux bêtes avec un bon coup de pied au derrière. Ces chevaux de gendarmes sont des animaux très bien apprivoisés, ils retourneront d’eux-mêmes à l’auberge; ils sauront retrouver leurs maîtres. Alors, pour sûr, les deux militaires monteront dessus et nous iront chercher à Cogolin ou à Sainte-Maxime. Pendant ce temps nous gagnerons au large, à travers bois.

—Maurin, avait répondu Pastouré, tu as vraiment un génie bien agréable. Faisons comme tu dis.

Et ils avaient fait ainsi.

Cinglés d’un grand coup de ceinture de cuir, les chevaux avaient détalé dans la direction de l’auberge.

Là-dessus Maurin avait dit:

—Bonne nuit, Parlo-Soulet, tirons chacun de notre côté à travers bois, bonsoir!

Ils s’étaient séparés. La nuit était profonde, ils entrèrent dans les broussailles et gravirent les premières pentes de la colline. La route, au-dessous d’eux, disparaissait, pâle un peu dans le noir.

A peine s’étaient-ils quittés que Parlo-Soulet, dans le sentier rocailleux et sonore, s’assit sur une roche. Inclinant la tête, il prêta l’oreille:

—Tiens! fit-il à voix haute. Le bougre déjà ne s’entend plus. Avec ses espadrilles, il s’est fait le pas d’un renard!

On n’entendait en effet que le balancement des branches vibrantes, agitant leurs myriades d’aiguilles traversées par le vent; puis le galop de deux chevaux passa en ouragan sur la route, à vingt pas de Pastouré; c’étaient les deux gendarmes qui, trompés par l’habile manœuvre des braconniers, filaient vers Cogolin où ils se croyaient sûrs de les retrouver!... ils passèrent, et la route tremblait sous leur galop dont l’écho des collines répétait le bruit de tonnerre de plus en plus éloigné... puis ce fut, de nouveau, le grand silence.

Alors Parlo-Soulet parla.

Il parla d’une voix nette, claire, comme il eût fait pour être entendu d’un camarade un peu sourd:

—Noum dé pas Dioû!... fit-il, en voilà une, d’histoire! Elle est drôle, celle-là! Elle vaut les autres histoires du même Maurin! Je l’aime bien, cet animal, mais ce n’est pas pour dire, il me fera, quelque jour, finir en galères!

Cette expression de noum dé pas Dioû est le juron des Provençaux qui ne veulent jurer que pour rire... La négation pas, en effet, détruit le blasphème... Noum dé pas Dioû est une galégeade à l’adresse du diable. Le diable croit qu’on jure... et il se trouve bien attrapé!...

Pastouré continuait ainsi son monologue;

—Quelle diable d’idée il a eue d’attaquer sur leur chaise ces gendarmes qui ne lui disaient rien! Et tout cela, je le devine, parce que la petite Tonia lui a plu tout d’un coup comme jamais elle ne lui avait plu auparavant! Il a compris que le joli gendarme la reluque; et de laisser un gendarme aimer une jolie fille sans la lui prendre, ça n’est pas possible à un Maurin!... Mais pourquoi, moi, quand il est sorti, suis-je sorti avec lui?

«Pourquoi surtout ai-je pris l’autre cheval quand il est monté sur le premier? Je n’en sais, ma foi de Dieu, rien du tout! Où il va, il faut que j’aille, je ne sais pas pourquoi. Les idées qui lui viennent, jamais à moi ne me viendraient; mais dès qu’elles lui sont venues, elles me plaisent, et même quand je ne les approuve pas, elles me plaisent encore et me font faire des bêtises, et je le suis, cet homme, comme le suit son ombre, et je le suis même quand il n’a pas d’ombre faute de soleil ou de lune! Et c’est pourquoi, maintenant, me voilà avec lui dans de beaux draps!

«Prendre à des gendarmes leurs chevaux, ça n’est pas petite affaire, et nous allons être poursuivis maintenant de jour et de nuit, je parie, par ces gendarmes et par les gardes et par les maires et par les juges... Ah! gueusard de Maurin! voilà où tu m’as fourré à ta suite! Moi du moins je n’aurai contre moi que la gendarmerie et les maires et les préfets, mais toi, de plus, tu auras la fille! Une fille, et une Corsoise! Mon pauvre Maurin, comment te vas-tu tirer de là? Des filles, n’en avais-tu pas tant qu’il te plaît, et des femmes de tous les âges et de tous les plumages,—même en chapeau? Mais il te faut une Corsoise! et il t’en cuira, je te l’annonce! Une Corsoise fiancée à la gendarmerie et fille d’un garde-forêts! Il t’en cuira, et, té! c’est moi qui te le dis, Maurin,—tu t’es comporté, ce soir, avec cette aventure, comme un âne, m’entends-tu, comme un âne, je te le répète!

Sur ce mot, le monologue de Parlo-Soulet fut interrompu par une voix forte, qui sonna clair dans la nuit noire:

—Ne me dis pas du mal de moi, Parlo-Soulet! que je suis là! et que je pourrais te croire! Ah! c’est comme ça que tu te parles sur mon compte quand tu penses que je n’entends pas?

C’était la voix de Maurin. Persuadé que Parlo-Soulet à son habitude allait se mettre à parler tout haut dès qu’il se verrait seul, Maurin s’était assis à quelques pas de lui pour l’écouter à son aise.

—Et tu crois bonnement, répliqua la voix calme de Pastouré, que je ne te savais pas là? Je te savais là, mon homme, et bien aise j’en étais, car je ne parle volontiers qu’étant tout seul ou quand je me semble seul... ce qui pour moi est tout comme... N’avance pas, que, si je te voyais, je ne me dirais plus rien!... Et surtout ne réponds pas!... Si je parle seul, âne que tu es, ce n’est pas sans raison, tu penses. Il y a longtemps que tu le devrais savoir, c’est parce que je n’aime pas les oui, les non, les mais, les si, les mais alors. Dès qu’on est deux, l’un dit blanc, l’autre dit noir, et l’on se dispute.

«Tout seul, on a bien assez de mal à faire le jour dans ce qu’on pense, sans aller s’embarrasser de répliques et de querelles... Parler seul, c’est comme d’écrire une lettre qu’on n’envoie pas. Point de réponse alors ne vous embête en retour. Et, cette fois, si j’ai parlé seul pour que tu m’entendes, te sachant là, c’est que j’ai cru qu’étant présent en cachette, tu n’oserais répondre et que, pour une fois, il me plaisait de te donner mon bon avis qui serait un bon avis s’il ne venait pas trop tard. A présent, tais-toi, et dis-moi, que faisons-nous?

—Que je me taise, et que je te dise quoi faire? dit Maurin qui se rapprochait en riant à gorge déployée. Ah! que tu es bien toi, Parlo-Soulet, plus gai toujours quand tu es sérieux que si tu galégeais comme moi!... Quoi faire? faire à nous deux ce que tu aurais fait tout seul, je parie! Rentrer à l’auberge; et tu finiras ta partie d’écarté avec tes «cambarades» ou plutôt tu en feras une avec moi... que je l’ai bien gagnée.

Et pendant que les gendarmes poursuivaient leur route vers Cogolin sur leurs chevaux éreintés, Maurin, dans la grand’salle des Campaux, disait à Parlo-Soulet:

—Du trèfle! et du trèfle! je gagne la partie, mon homme!

—Pourvu que ça continue, pauvre toi! répondit Pastouré, mais j’ai bien peur que les gendarmes ne gagnent la belle contre nous deuss!

La Corsoise, assise près de son père, les regardait jouer.

—Belle demoisellette, lui dit Maurin, vous accepterez bien un verre de fenouillet, qué? parce que quand je gagne je régale!

«Et votre père, lui aussi, acceptera de trinquer avec nous?... Grivolas, un verre!

Mais Grivolas l’aubergiste ronflait sur sa chaise, le dos au mur.

—Margaride! cria Maurin.

La servante de l’aubergiste accourut. C’était une belle fille, à qui le gendarme Sandri faisait une cour peu honnête en attendant l’heureux jour où il pourrait devenir le légitime époux de Tonia la Corsoise.

—Margaride, dit Maurin, donne-nous quatre verres de fenouillet, et du meilleur.

—Deux verres suffiront, dit alors le père de la Corsoise. Vous devriez comprendre, maître Maurin, qu’un garde-forêts ne doit pas trinquer avec vous juste dans le moment où ses amis les gendarmes sont à votre poursuite. Vous voilà passé bandit. Et je devrais peut-être vous arrêter moi-même... Un Français du continent n’y aurait pas manqué à ma place. Tout ce que je peux faire pour vous, en ma qualité de Corse, c’est de me retirer comme si je ne vous connaissais pas... Allons, viens, Tonia, rentrons chez nous.

Et Orsini se retira avec sa fille qui souriait à Maurin.

Quelle suite allait être donnée au procès-verbal des deux gendarmes,—voilà ce qu’attendait avec impatience et curiosité tout le pays des Maures, qui aimait Maurin.

Et comme il devenait ainsi un peu bandit à la manière corse, la Corsoise s’était mise tout naturellement à le trouver fort à son goût.

Et puis, il contait si bien les gandoises (les histoires de son invention), ce galégeaïré!

CHAPITRE III

Table des matières

Dialogue d’un préfet et d’un secrétaire archiviste, par où l’on verra qu’en Provence la chasse à la casquette n’enrichit pas les chapeliers.

Si le gendarme Martello Alessandri n’avait pas été, lui aussi, comme le garde Orsini Antonio, tout nouveau venu dans la région, il aurait prévu qu’un procès-verbal contre Maurin des Maures pourrait bien être chose parfaitement désagréable à M. le préfet, Adolphe Désorty, fort aimable homme, administrateur attentif, politique de quelque sens, et grand chasseur devant l’Éternel.

M. Désorty était tout jeune encore. Naguère l’un des premiers sous-préfets de France, à trente ans, il était préfet du Var depuis deux mois.

M. Désorty savait déjà que Maurin des Maures était un homme à ménager.

Il n’ignorait pas que Maurin avait la plus grande influence sur les élections, tant municipales que nationales, dans tout le département, et il avait décidé de s’attacher le coureur des bois, dans la mesure du possible.

Et voici comment il avait été renseigné sur Maurin, peu de jours avant que le sous-préfet de Toulon lui annonçât le conflit survenu entre le braconnier et les gendarmes.

Un de ses nouveaux amis, membre de l’Académie de Draguignan, M. Ripert, venait de lui vanter l’ordre excellent des archives départementales et il l’entretenait d’un document nouveau qu’on avait découvert touchant la chartreuse de la Verne, beau monastère en ruines qui date du XIIe siècle et qui est la gloire de la région des Maures. Le préfet l’interrompit.

—Est-ce que vraiment, monsieur Ripert, ces Maures dont on me rebat les oreilles sont un pays aussi beau qu’on le prétend?

M. Ripert répondit couramment:

—Un pays merveilleux, monsieur le préfet, un groupe de montagnes qui, selon l’expression de M. Élisée Reclus, servit de boulevard aux Maures pendant le cours des IXe et Xe siècles et qui forme à lui seul «un système orographique parfaitement limité». Le massif des Maures est séparé des montagnes environnantes par les vallées de l’Aille, de l’Argens, du Gapeau. Ces vallées sont larges et le massif est isolé. C’est comme un îlot montagneux dans la plaine et comme une île de gneiss et de schistes et de granit au milieu des calcaires. Le chemin de fer de Marseille à Nice contourne le massif au nord. Une route le traverse dans toute sa longueur qui n’a pas moins de quinze lieues. Voici d’ailleurs, monsieur le préfet, le texte même de M. Élisée Reclus... Il dit:

—Vous l’avez sur vous?

—Je l’ai cité dans un petit guide à l’usage des étrangers, que je me permettrai de vous offrir.

Et, tirant un petit volume de sa poche, M. Ripert lut les lignes suivantes:

«—Ces montagnes, dignes au plus haut degré de l’intérêt du savant par la constitution géologique de leurs roches et le nombre de leurs plantes rares, devraient être également visitées par les simples touristes amoureux de la nature. Aussi bien que les Alpes et les Pyrénées, le système des Maures, qui couvre seulement une superficie de huit cents kilomètres carrés, et dont la hauteur moyenne ne dépasse pas quatre cents mètres, a sa chaîne principale et ses chaînons latéraux, ses vallons et ses gorges, ses torrents et ses rivières; il a même son bassin fluvial complètement fermé, offrant en miniature tous les phénomènes que présentent les vallées des grands fleuves.»

—Très bien! dit le préfet, mais vos renseignements personnels?... Y a-t-il du gibier dans vos montagnes? Et d’abord vous-même, chassez-vous?

L’académicien sourit du même sourire qu’aurait eu à cette question l’évêque Myriel de Digne, lequel se donna une entorse, comme on sait, pour ne pas écraser une fourmi.

—Monsieur le préfet, dit-il, les Dracénois ont connu un chasseur, qui était chef de division en notre bonne préfecture du Var et qui s’appelait François Dol. Dol fut poète; je vous donnerai son œuvre posthume, œuvre d’un vrai et subtil lettré, et qui fut publiée par les soins de ses amis. Vous y trouverez un poème sur la chasse aux merles et même sur la chasse aux perdrix... C’est tout ce que je sais sur le gibier dans le département du Var... Interrogez-moi sur la chartreuse de la Verne... sur la date probable de la fondation de Bormes, 300 ans avant Jésus Christ... mais...

—On dit qu’il y a beaucoup de sangliers, dans votre massif des Maures? interrompit M. Désorty.

—Monsieur le préfet, appelez votre jardinier. Les deux célèbres chasseurs de Saint-Raphaël, les frères Pons, sont ses propres neveux. Les frères Pons sont les émules de Prime, le héros de Collobrières, et de Maurin des Maures, leur maître à tous.

«Leur oncle, maître Pons, vous dira, étant chasseur lui-même, tout ce que vous désirez savoir.

«Nous avons séance aujourd’hui à l’Académie et je suis forcé de vous quitter; croyez-moi, appelez maître Pons.»

Maître Pons fut appelé. Le préfet apprit par lui que le sanglier ne manque pas dans les Maures, qu’il y est même pour les agriculteurs un voisin nuisible. M. Désorty, trop Parisien pour croire au gibier du Midi, était persuadé que, dans le Var, les chapeliers sont vite enrichis par la chasse à la casquette. Il le dit à maître Pons et tomba des nues quand le vieux jardinier lui apprit que les préfets ordonnaient de temps en temps des battues sur les domaines de l’Etat, dans les Maures ou dans l’Estérel, et qu’on chargeait des braconniers du pays, célèbres pour leur habileté à débusquer l’animal, d’organiser ces grandes chasses.

—Des braconniers! se récria le préfet.

—On appelle braconniers chez nous, dit maître Pons, les chasseurs pour de bon, ceux qui rencontrent du gibier, ceux qui en font sortir de terre, et qui en tuent, et non pas ceux qui chassent en fraude. Le nom de braconnier est ici un titre honorifique.

«Si vous voulez, termina-t-il, une battue dans l’Estérel, prenez les frères Pons, mes neveux. Si vous voulez une battue dans les Maures, adressez-vous à Maurin, qui est le Roi des Maures. Du reste, lui et mes neveux sont très bons amis, et s’ils veulent s’associer tous trois, les choses n’iront que mieux.

—Et où trouver ces compagnons?

—Je me charge de mes neveux, monsieur le préfet. Ce sont d’honnêtes tailleurs de pierre qui, partis tous les matins deux heures avant le jour, sont rentrés tous les soirs dans leur maison de Saint-Raphaël une heure après le soleil couché. L’aîné a même un génie de sculpteur, mais il ne l’a pas cultivé.

—Et en quel temps taillent-ils la pierre? interrogea le préfet.

—Ils ne la taillent plus depuis qu’ils se sont aperçus que la chasse leur est plus lucrative que leur métier.

Le préfet regarda maître Pons d’une certaine manière. A ce regard qu’il comprit fort bien, maître Pons répliqua:

—Je dois vous dire, monsieur le préfet, que nous rions dans notre barbe quand les Parisiens se refusent à croire à l’existence de notre gibier. Et nous accréditons volontiers cette erreur... Comme ça, nous gardons tout le gibier pour nous!

—Revenons à Maurin, dit le préfet sceptique; où peut-on le trouver?

—Le diable seul sait où il est perché. Il a bien sa cabane de bois à la Foux, dans le golfe de Saint-Tropez. Là demeure sa vieille mère avec le plus petit des deux fils de Maurin.

—Et où sont ses autres enfants?

Ici maître Pons sourit d’un air capable et cligna de l’œil.

—Est-ce qu’on sait? Un peu partout!

—Vraiment?

—Comme j’ai l’honneur de le laisser deviner à monsieur le préfet, dit maître Pons, narquois.

—On ne s’embête pas en Provence! dit le préfet.

—Quant à Maurin, dit Pons, si on veut le voir, il n’y a qu’un moyen. On écrit aux maîtres d’école, aux gardes, aux gendarmes et aux maires de le prévenir s’ils le rencontrent.

—Les gendarmes et les maires... de quelles communes? interrogea le préfet.

Maître Pons répliqua sans hésiter, tout d’un trait:

—Des communes d’Hyères, de La Londe, de Bormes, de Collobrières, de Pignans, de Gonfaron, de la Garde-Freinet, des Mayons-du-Luc, de Cogolin, de la Molle, de Saint-Tropez, de Sainte-Maxime et du Muy. Ce sont ses villes.

—Comment! ses villes?... Les villes de qui?

—Les villes de Maurin, pardi!

Le préfet se met à rire.

—C’est donc vraiment un roi?

—Comme j’ai eu l’honneur de vous le dire, monsieur le préfet.

—Et, quels sont ses rapports avec la République française, le savez-vous, maître Pons? dit le préfet d’un air grave.

—Excellents, monsieur le préfet. Maurin ne chasse jamais sur les terres de l’État. Jamais garde ni gendarme n’a encore verbalisé contre lui. Maurin ne chasse pas en temps prohibé... tout au plus la veille ou l’avant-veille de l’ouverture pour ne pas laisser trop de gibier dans les endroits faciles, aux gens des villes... Maurin tend quelques pièges peut-être par-ci par-là, mais les renards, les fouines, les chats sauvages et même les sangliers sont des animaux nuisibles dont Maurin est l’ennemi juré.—Maurin aime sa mère et s’occupe beaucoup du plus jeune de ses fils...

—Et pas des autres, c’est entendu! dit le préfet, riant.

—Un peu moins peut-être, je ne sais pas, c’est son affaire, monsieur le préfet; mais on peut être sûr qu’il fait ce qu’il doit, selon les circonstances naturellement... Enfin, Maurin est un brave homme, monsieur le préfet, tout le pays vous le dira; c’est un révolutionnaire de gouvernement.

Le préfet se frottait les mains.

—Vous dites?... les noms des villes de Maurin?

Maître Pons dicta. Le préfet écrivit pour faire demander à Maurin d’organiser une battue à laquelle étaient invités un sénateur, deux députés, un général, un candidat à la députation et une ou deux belles dames...

... Et voilà pourquoi le procès-verbal du gendarme Alessandri fut très mal reçu à Toulon. Le sous-préfet de Toulon partit pour Draguignan afin d’en conférer avec le préfet... Le préfet se disait que persécuter Maurin sans de graves motifs, ce serait non seulement être l’ennemi de son propre plaisir, mais encore s’aliéner l’esprit de toutes les villes que maître Pons énumérait si couramment comme soumises à l’influence du Roi des Maures.

—C’est égal,—répétait à maître Pons M. le préfet, chaque fois qu’il le rencontrait,—ça m’étonne que vous ayez du gibier en Provence!

—Monsieur le préfet,—lui répondit un jour maître Pons, justement et respectueusement impatienté,—monsieur le préfet, interrogez les chapeliers du département: aucun n’est bien riche. Réfléchissez donc que tous feraient fortune chez nous, si l’on n’y chassait qu’à la casquette, car sur vingt mille habitants on compte douze mille chasseurs! Eh bien!—les casquettiers se plaignent.

CHAPITRE IV

Table des matières

Grâce aux renseignements de M. Désiré Cabissol, policier par amour du pittoresque, plus d’un lecteur trouvera amusant le présent chapitre.

Interrogé par M. le préfet, M. le commissaire central avait déclaré qu’il ne savait sur le personnage que ce qu’en disait partout la rumeur publique: un chasseur sans pareil, coureur des bois et coureur de femmes, mais électeur influent dans trente communes.

—Pour des détails, poursuivit-il, si monsieur le préfet en souhaite, M. Désiré lui en donnera. Monsieur le préfet a-t-il déjà entendu parler de M. Désiré Cabissol?

—Pas du tout.

—Eh bien, M. Désiré est un curieux des choses de la police, et qui nous rend parfois des services appréciables. M. Désiré Cabissol, fils d’un richissime épicier de Marseille, est avocat et même docteur en droit, mais il vit de ses rentes; il a une fort belle résidence aux environs de Fréjus, mais il n’y séjourne guère; il se déplace sans cesse, et n’est pas plutôt dans une localité nouvelle qu’il y connaît tout le monde et sait par cœur les moindres commérages dont il a le talent d’extraire la vérité. M. Désiré n’oublie jamais rien. Grand chasseur, la chasse lui est un prétexte à vivre quelque temps dans les plus petits hameaux, logé chez l’habitant qu’il paie bien et dont il se fait aimer, étant aimable. M. Désiré connaît toutes les affaires privées et publiques du département.

«Avec un homme pareil dans chaque province, un gouvernement qui centraliserait leurs connaissances pourrait se vanter d’avoir une police nationale.

«M. Désiré, comme je l’ai dit, daigne quelquefois nous servir. Quand je suis dans l’embarras, je vais le voir. Il m’honore de temps en temps d’une visite.

«Il est à Draguignan depuis hier soir. Si monsieur le préfet m’autorise à le lui présenter...

—Où est-il?

—A l’hôtel Bertin.

—Faites-lui demander à quelle heure il pourra me recevoir.

—Bien, monsieur le préfet.

Une demi-heure plus tard, M. Désiré Cabissol se faisait annoncer chez le préfet.

C’était un homme de taille moyenne, à figure aimable, bien mis sans recherche, et qui avait la simple allure d’un paisible petit bourgeois. L’œil pétillait par moments d’une toute particulière finesse, qui n’apparaissait que pour disparaître aussitôt, sa préoccupation étant d’inspirer confiance à ses interlocuteurs. Du reste, parfait honnête homme.

—Monsieur le préfet, dit-il, permettez-moi de tenir votre visite pour faite et de vous la rendre. Je suis sûr qu’on vous a dit quels sont mes goûts favoris, mais je doute qu’on vous ait expliqué pourquoi je m’y livre si passionnément.

—Mon Dieu, dit le préfet, on a des goûts... comme cela... sans savoir pourquoi.

—Permettez; c’est précisément ce que je ne voudrais pas laisser croire à un homme distingué comme celui que je devine en vous, rien qu’à vous voir.

M. Désiré s’assit familièrement sur le coin de la table de M. le préfet, lequel, sceptique et curieux, se mit à l’écouter avec le plus vif intérêt.

—Monsieur, dit M. Désiré, ce qui m’intéresse, c’est l’animal nommé Homme. L’homme est bête et méchant; mais il est rusé et j’aime à suivre tous les détours de ses ruses, jusqu’à ce que je découvre au gîte le vilain motif de ses actes. Ces sortes de recherches me seraient un médiocre régal (car elles me font repasser souvent par les mêmes chemins), s’il n’y avait pas des originaux—c’est-à-dire de braves gens. Mais il y en a. Maurin en est.

«Ah! monsieur! quel malheur de n’être pas capable d’écrire le roman d’un tel personnage!

—Et qui vous en empêche? dit le préfet.

—Je suis si paresseux à la fois et si actif! soupira M. Désiré.

Le regard du préfet demanda une explication.

—Ecrire un roman! cinq ou six cents pages! soulever une plume! la plonger de minute en minute dans l’écritoire! Ecrire en un jour ce qui se parle en une heure! ma paresse s’y oppose, comme aussi une activité toute physique qui me porte ailleurs. Au lieu d’écrire et même de lire des romans, j’en observe de vivants, j’en vis moi-même et plusieurs à la fois. J’en suis le déroulement à travers des années, je passe de l’un à l’autre en me jouant. Je prends le train de Nice pour voir où en est celui que j’intitule: Madame Z—ou le train de Draguignan pour assister au dénouement d’un autre que j’appelle: Monsieur Y.

«J’ai trouvé cet emploi de mes loisirs; et l’étude que je fais des physiologies de chacun me permet de deviner parfois, comme une sibylle, la fin de bien des aventures—souvent même, grâce aux plus faibles indices, de reconstituer les crimes et d’en retrouver les auteurs. Tout à votre service, à l’occasion, monsieur le préfet.

—Il est dommage, dit le préfet, que vous restiez sur un champ d’observation et de bataille aussi étroit: il vous faudrait Lyon ou Paris.

—N’oubliez pas, monsieur, dit Désiré Cabissol, que je travaille pour ma seule satisfaction. Or, j’aime le Midi. On y trouve des caractères si spéciaux! Ce Maurin, par exemple, qui vous intéresse tant, est une figure digne d’un pinceau de maître; je la connais dans les détails; je sais des mots de Maurin qui me réjouissent à l’égal d’un mot de la Palférine dans Balzac et j’ai, de plus, la joie de l’avoir entendu moi-même, ce mot, sur les lèvres d’un personnage que j’ai découvert. Croyez-moi, monsieur le préfet, ni le billard ni le théâtre ne donnent de ces plaisirs-là; ni même la besogne du romancier, lequel se traîne sur un seul roman imaginaire dans le temps que je mets à en connaître cinquante, qui sont vécus. Je me fais l’effet d’être une sorte d’Asmodée qui soulève les toitures et les crânes, et qui a le don d’ubiquité.

—Permettez-moi de vous dire que vous êtes vous-même une figure très originale.

—Parce que j’ose faire avec largeur tout ce que nos contemporains font petitement, lorsqu’ils suivent à la quatrième page de leur journal toutes les pauvres histoires mal racontées sous la rubrique faits divers? Cela les passionne beaucoup; ils ne font pourtant qu’entrevoir en surface certains drames dont je connais, moi, tous les ressorts. Mais, puisque c’est Maurin qui vous intrigue, que voulez-vous savoir de lui? Ce ne sont pas ses exploits cynégétiques, je présume, c’est son caractère qui vous intéresse?

—Naturellement, dit le préfet.

—Eh bien, dit M. Cabissol, ce Maurin est pour moi l’incarnation de sa race. Il est ignorant mais intelligent et fier, calme mais capable des plus vives indignations. Il a la grandeur d’un prince arabe et c’est un pauvre braconnier de Provence. Il est sérieux et sûr, mais, derrière ses moindres paroles, il y a souvent une gouaillerie cachée.

«Cet homme-là, c’est quelqu’un. Dans les armées de la première République, des hommes comme lui, fils de fruitière ou charretiers, devenaient généraux à vingt ans et, sous l’Empire, maréchaux à trente. Ce qui manque à des êtres pareils, ce sont des champs d’action dignes de leur décision, de leur audace, de leur génie. Ça ne redoute rien. Ça sait vouloir. Ça vit braconnier par une ironie du sort; c’est de la race du pirate qui répondit à Alexandre: «Quelle différence y a-t-il entre toi et moi? C’est que tu as une flotte, et moi rien qu’une pauvre petite barque.»

«Gaspard de Besse, notre fameux voleur révolutionnaire, était de cette race-là; seulement Maurin est d’une scrupuleuse honnêteté—c’est-à-dire, hélas! un peu dégénéré! Il finira mal, car il tient de l’humanitaire. Il reculerait devant un meurtre, même pour sa légitime défense. Cependant, si on mettait en leur place des énergies pareilles à celle d’un Maurin, on ferait des patries bien plus belles. Mais qui s’en occupe? Voulez-vous, monsieur le préfet, jeter sur Maurin des Maures un regard digne de lui? Ecoutez ce fait. Il y a quelque sept ou huit ans, il se trouva rayé des listes électorales. Il réclama vainement sa réinscription au maire de Z..., devenu on ne sait pourquoi son ennemi personnel. Le maire fit la sourde oreille. Il entendait traiter notre Maurin en vagabond, en errant, quantité négligeable, individualité douteuse. Maurin insista longtemps mais toujours vainement. Il pouvait s’adresser au juge de paix, mais il croit qu’il vaut mieux, comme dit le proverbe, avoir affaire à Dieu ou à saint Pierre en personne qu’à de tout petits saints. Que pensez-vous qu’il fit?

«—Ma mère, dit-il un matin tout en s’équipant comme pour la chasse, ma mère, si vous ne me revoyez pas d’un mois ou deux, ne soyez pas inquiète: je vais faire un petit voyage.

«—A pied?

«—Oui.

«—Et où vas-tu?

«—Je vais à Paris.»

«Il partit, son fusil au dos, son chien sur ses talons, tuant chaque jour de quoi payer l’auberge. Le vingt-cinquième jour il était à Paris où, par l’intermédiaire d’un député du Var, homme d’esprit, il demanda une audience au ministre de l’Intérieur. Le ministre, sur le portrait que le député lui fit de Maurin, le reçut dès le lendemain. J’ai entendu Maurin et j’ai aussi entendu le ministre conter l’entrevue. Les deux récits concordaient.

«Maurin, dans son costume de chemineau chasseur, à peine entré dans le cabinet du ministre qui le reçut debout, commença ainsi:

«—Avec votre permission, monsieur le ministre, je prendrais bien une chaise—pourquoi je suis un peu fatigué étant venu à pied de Cogolin, comme mon chien pourrait vous le dire, mais je l’ai laissé à l’auberge—pourquoi il est encore plus fatigué que moi...»

«Le ministre se mit à rire et lui désigna un fauteuil. Maurin prit une chaise, puis exposa son affaire et conclut ainsi:

«—Je suis un citoyen, monsieur le ministre, et je tiens à le rester. J’ai fait mon service à la marine, j’ai fait mon devoir et je ne comprends qu’une chose: c’est qu’alors j’ai droit à mon droit. Ça m’a beaucoup dérangé, croyez-le, de venir vous voir à pied. C’est un peu loin, ça prend du temps, mais je suis venu. Seulement, d’autres sont dans le même cas qui ne viendront pas, rapport à la distance, et, du même coup, je vous les recommande. Dites à vos maires de suivre les lois, noum dé pas Dioù! nous sommes en France, preutrêtre!»

«Hélas! toutes les fois qu’on vous contera une saillie de Maurin, ce qu’on ne pourra vous rendre, c’est l’accent, l’inimitable accent. L’accent de Maurin, c’est une musique qui ajoute un sens; un commentaire à ses moindres paroles. La vie de Maurin est un opéra dont vous n’aurez jamais que le libretto.

«Le ministre, lui, entendit et les paroles et la musique. Il riait de bon cœur. Il serra la main de Maurin et le fit rapatrier avec des éloges.

«Au moment de le quitter, Maurin s’était écrié, en lui frappant sur l’épaule: «Eh bé, vous m’allez, vous!»

«Voilà l’homme, il est à prendre ou à laisser.

—Voilà le citoyen, dit le préfet; mais l’homme, celui qu’on appelle un don Juan de la forêt?

—Celui-là n’est pas moins beau, monsieur le préfet. A seize ans, Maurin, joli comme un gars de nos pays où la race est sèche et nerveuse; Maurin, brun à peau bistre, jouait sur les plages de Saint-Tropez, nageant, pêchant et barquégeant; vous diriez, à Paris, canotant. Un été, une famille bourgeoise, le père, la mère et la fille, s’installa sur les bords de la mer dans une villa de Saint-Tropez. Le petit Maurin, qui vivait en bras de chemise, débraillé, à moitié nu, sans cesse lavé par l’eau de la mer, plut à la jeune fille de la villa... Elle avait dix-huit ans et peignait de fort jolies aquarelles... Elle le fit poser souvent, tantôt sur la plage en pleine lumière, tantôt sous les grands pins... Elle plaisait beaucoup au petit pêcheur, la demoiselle... Elle lui plaisait tant qu’il arriva (comme on dit dans le pays)—un malheur. La famille fut désespérée et s’éloigna. Maurin comprit qu’il devait se taire, mais il suivit ces gens à la piste et sut, peu de temps après leur départ, qu’un fils lui était né. Cet enfant ignore aujourd’hui le nom de son père. Baptisé César, on l’appela et il se fait appeler Césariot.

«Des montagnards des Basses-Alpes furent ses nourriciers.

«Ils l’ont mis depuis quelque temps en service chez des pêcheurs de Saint-Tropez, mais ce garçon promet de devenir un mauvais sujet; c’est un rôdeur de cabarets louches et qui rêve Toulon et les basses orgies de la ville maritime. Maurin, qui ne l’a pas perdu de vue, en est désolé.

«Et tout cela m’intéresse. Maurin, qui a d’autres enfants, en a reconnu deux seulement (un garçon et une fille) parce que, dit-il, ceux-là, «il me semble bien que je suis sûr d’être leur père»! Quant à Césariot, s’il ne l’a pas avoué pour son fils, ce fut par pure discrétion, en faveur de la patricienne à laquelle ce démocrate de Maurin pense toujours avec orgueil, bien qu’il ne sache pas ce qu’elle est devenue. Il aime, au fond, son gueux de Césariot et n’est pas homme à le laisser «mal tourner» sans essayer d’arrêter le drôle. J’ai pu en causer avec lui, lui ayant d’abord donné à entendre que je savais pertinemment son secret. Il m’a répondu cette parole étonnante:

«—Cet enfant aurait pu porter mon nom; je n’entends pas qu’il le déshonore!»

«Dites-moi, monsieur le préfet, si le mot n’est pas héroïque sous sa drôlerie et empreint du plus pur idéalisme? C’est du bon Maurin, et je m’y connais!

«Son second enfant fut une fille. Il l’eut, deux ans plus tard, d’une femme mariée. Le mari, un bûcheron, allait partout dénonçant, avant la naissance, l’indignité de sa femme et son propre déshonneur. Il proclamait qu’il n’accepterait jamais l’enfant, et qu’il tuerait Maurin. Alors Maurin, bravement, alla trouver le mari récalcitrant:

«—Donnez-moi l’enfant, dès qu’il naîtra, maître un tel. Puisque vous savez les choses, il est juste que je prenne l’enfant à ma charge.»

Il reconnut la petite, en effet. Rien n’était moins légal puisque la naissance de l’enfant ne fut pas déclarée par le mari, mais l’opinion publique approuva. Nul ne dénonça l’arrangement aux magistrats. Et la mère fut bien contente de donner sa fille au vrai père. Jusqu’à l’âge de dix ans, la mère de Maurin éleva la petite, légalement fille de mère inconnue et de Maurin des Maures, en dépit de la formule: «Is pater est quem nuptiæ...» Voilà le don Juan des bois. Convenez qu’il est sympathique.

—Il est surprenant, dit le préfet.

—Surtout si vous songez que, chez les paysans, l’idée d’intérêt passe pour primer toutes les autres,—l’acte de Maurin devient superbe.

—Où est cette fille, à présent?

—La petite Maurin est servante chez des bourgeois de Grimaud. Elle y a appris la couture et les bonnes manières; elle est en train de devenir une sorte de demoiselle de compagnie. Or l’état de domestique semble déshonorant à nos Méridionaux en général; mais Maurin proteste, disant que tout le monde est au service de tout le monde. Il ajoute: «Mon chien est mon domestique et mon ami, et je suis le domestique et l’ami de mon chien. Et ça me fait honneur!»

—Et vous dites qu’il a, de plus, un tout jeune fils, votre Maurin des Maures?

—Oui, le petit Bernard, qui vit chez la mère de Maurin ou qui, du moins, s’y trouvait encore il y a quinze jours. Il a onze ans. Il est né d’une fille de cantonnier. Oh! une histoire toute simple... Vous voyez que notre don Juan n’est pas de l’école de Jean-Jacques.

—Trois enfants, c’est peu, dit le préfet. La France se dépeuple. Maurin n’aura pas la prime.

—Trois enfants avérés! dit M. Cabissol. D’ailleurs la vie est chère et dure. Les bourgeois les plus aisés sont moins prolifiques et, par conséquent, moins courageux que Maurin.

—C’est vrai, dit le préfet. Mais... vous déjeunez avec moi, monsieur Cabissol?

—A condition que je serai de votre battue avec Maurin, monsieur le préfet... J’ose vous demander une invitation.

—J’allais vous l’offrir, cher monsieur.

—En résumé, monsieur le préfet, Maurin est un homme non seulement à aimer, mais à ménager. En temps d’élections, par exemple...

—Monsieur le préfet est servi, prononça un domestique qui apparut sur le seuil du cabinet.

—Nous étudierons mieux la question à table, dit M. Désorty.

CHAPITRE V

Table des matières

Où l’on verra comment M. Désiré Cabissol et M. Désorty, préfet, continuèrent, inter pocula, leur conversation amusante et comment le premier de ces deux personnages fut conduit à narrer au second l’histoire du Marchand de larmes, sans pour cela oublier l’illustre Maurin, Roi des Maures.

Le déjeuner du préfet fut excellent et M. Cabissol y fit grand honneur. Au dessert, les deux interlocuteurs étaient devenus les meilleurs amis du monde.

Quand les cigares furent allumés:

—Il ne faudrait pas croire, monsieur le préfet, dit Cabissol, que je sois, comme le pense votre commissaire, un vulgaire amateur policier... Ce que je vous ai dit moi-même tantôt a pu ne pas suffire à éloigner de vous une telle idée...

—En effet...

—Eh bien, ce qui m’intéresse par-dessus tout, c’est le pittoresque, et j’ai plus de plaisir à rencontrer dans mes pérégrinations un type curieux, une histoire gaie, qu’un drame ou qu’une physionomie dramatique.

«Aussi je crois bien que ni Paris ni Lyon ne me seraient des théâtres aussi amusants que nos pays méridionaux.

«Tenez, par exemple, ni à Paris ni à Lyon on n’a la plaisante horreur de l’eau, la joyeuse peur de la pluie que l’on a ici. Cette peur est-elle sincère? Oui et non.

«Avant tout, l’homme du Midi aime le far-niente. Quand le phylloxera détruisit ses vignes, le paysan provençal se trouva fort ennuyé, mais il ne fut vraiment désolé que lorsque, ayant remplacé les vieilles souches françaises par le cep américain, il fut obligé de le cultiver avec des soins spéciaux ignorés de lui jusque-là et vraiment trop compliqués.

«Depuis l’antiquité la plus reculée jusqu’à cette époque, la culture de la vigne sur tout le territoire du Var avait été facile. On laissait les pampres traîner à terre. Dans les «oullières», très larges entre les raies de vignes, on semait du blé, après un labour superficiel. La moisson était maigre dans ces oullières, au pied des vieux oliviers; n’importe. C’était un heureux temps puisqu’on avait sous les yeux, dans le même champ, tout ce qu’il faut pour vivre: le pain, et le vin, et l’huile, produits essentiels, simples, tous nommés dans l’Évangile.

On acanait: on battait l’olivier à coups de roseaux, en novembre, pour en faire tomber le fruit sur les linçouras. On moissonnait à la faucille, en juin. On vendangeait en septembre. Le reste du temps, le paysan, assis sur sa porte, regardait pousser l’olivier, la vigne et le blé. Cette contemplation était sa principale besogne; il rêvait, et le soir il chantait ou contait des gandoises à sa famille. Oui, c’était le bon temps.

«Le soleil quand même dorait la grappe enfouie sous les pampres. L’échalas était méprisé: on prétendait que, sur échalas, la vigne serait détruite par les coups de mistral. Notre bonne vigne antique avait des allures de lambrusque; l’épi était grêle; l’olive venait quand il plaisait à Dieu. Cela suffisait à une race de cigales.

«Le plant américain a bien changé les conditions de la vie chez nous! Le Provençal a consenti à s’appeler viticulteur; on a arraché l’olivier (nos paysans regrettent à cette heure ce massacre absurde); il a fallu que chaque cep ait son tuteur: et entre les pieds de vigne trop rapprochés il n’y a plus eu de place pour le blé. Le paysan aujourd’hui travaille plus qu’autrefois; il a des rêves de bourgeois parce qu’il a appris à lire; il trouve que la terre ne donne plus assez; il déserte les champs pour la ville et beaucoup vont follement souffrir, ouvriers d’un arsenal ou d’une usine, dans des galetas, au sommet de maisons qui ont huit étages... C’est fâcheux, qu’y faire?

—Mais, dit le préfet, je croyais qu’en votre pays où les étés sont torrides, la pluie était appelée, comprise, aimée...

—Mon Dieu! dit M. Cabissol, certainement on l’aime parce qu’elle est favorable aux récoltes; mais on la déteste... parce qu’elle mouille.

«Qu’on puisse labourer quand il bruine, comme le font éternellement les paysans du Nord, c’est une chose dont nos paysans n’acceptent pas même l’idée. Dès qu’apparaît, au fond de leur ciel indigo, un pâle nuage, tout le monde en profite pour quitter le travail. Il est même arrivé, il y a quelque dix ans, dans la petite ville d’Aiguebelle, une histoire assez plaisante qui vous montrera mieux que toutes les gloses à quel point les gens de Provence détestent la pluie, ou, si vous voulez, pourquoi ils l’aiment, en faisant semblant de la détester. Aiguebelle est une ville de dix mille âmes, comme vous ne l’ignorez point, monsieur le préfet, puisqu’elle est votre administrée.

«Il y a cinq ans, un Lyonnais, mon ami Larroi, s’y vint établir. Il voulut, sur le flanc d’une colline, dans un admirable site, faire construire une villa. Les travaux commencèrent lentement. La bâtisse était cependant assez avancée, lorsqu’un jour les sept ou huit maçons qui la construisaient, juchés sur leurs échafaudages, levèrent tous ensemble le nez vers le ciel avec inquiétude.

«Que se passait-il? L’un d’eux, un nommé Darboux, galegeaïré fameux (encore un!) fumait une grosse bouffarde d’où s’échappaient des flots de fumée.

«Il avait trouvé drôle de s’écrier tout à coup, en montrant du doigt un véritable nuage sorti de sa pipe:

«—Vé! vé! regardez un peu! Voyez ce nuage! tout à l’heure il pleut! gare!»

«Ce cri terrifiant produisit l’effet habituel. Bien que le ciel fût d’une pureté parfaite, tous les maçons, ce jour-là, désertèrent le chantier. Mais la pluie, qui empêche de travailler, n’empêche pas qu’on s’amuse, et ils allèrent achever leur journée au jeu de boules.

«—Ah! le mauvais coup! non, non! ah! sans la pierre, ma boule allait droit!

«—Celle-ci va téter le cochonnet (s’arrêter tout contre le but).

«—Fameux coup, celui-là!

«—Ah çà! vaï! un coup de sant Estròpi! (un coup de saint Maladroit!)»

«Que voulez-vous, conclut Cabissol, ces mœurs-là m’enchantent, moi... Se mettre en grève pour jouer aux boules! Ah! ce n’est pas un pays de misère que le nôtre! Vous voyez donc pourquoi et comment on aime ici la pluie ou, si vous voulez, comment et pourquoi on la déteste.

—Et, dit le préfet, que pensèrent les entrepreneurs de la conduite de leurs braves maçons?

—L’entrepreneur, étant du pays, trouva la chose naturelle, mais mon ami Larroi, le Lyonnais, déclara qu’il n’acceptait pas cette façon de travailler, vu que si cela se renouvelait, sa villa ne serait pas construite avant dix ans (ce qui prouve que l’exagération n’est pas dans le caractère des seuls Méridionaux!)—et il exigea assez sottement que le maître-maçon lui envoyât d’autres ouvriers...

—Qu’arriva-t-il ensuite? dit le préfet souriant.

—Ah! vous voulez toute la suite de l’aventure? Je vous préviens qu’elle s’est prolongée singulièrement.

—Allez toujours.

—Eh bien, il arriva une grève. Tous les maçons de la région abandonnèrent leurs travaux, il n’y eut bientôt plus assez de boules à Aiguebelle ni dans les communes environnantes, tous les grévistes de nos campagnes étant boulomanes.

—Et quels étaient leurs desiderata?

—Voici. Le chef des grévistes, Darboux, alla trouver le patron:

«—Nous avons commencé la villa du Lyonnais, lui dit-il, c’est nous qui l’achèverons. Vouastré Lyouné ès un couyoun; ùn home qui coumpren pas nouastré caratéro. (Votre Lyonnais est un... âne; un homme qui ne comprend pas notre caratère.) Il ne peut pas, à cause d’une galégeade, ruiner le pays, voyons! Ouvrez-lui la comprenure, à cet «étranger du dehors»!

«Darboux avait raison. Mais mon ami Larroi était un homme têtu; il ne voulait rien entendre, il ne parlait de rien moins que de quitter Aiguebelle à tout jamais. J’allai le voir pour tenter d’arranger les choses. Elles s’étaient singulièrement gâtées.

«Quand j’arrivai, cinq mille Aiguebellois (la moitié de la population d’Aiguebelle) entouraient la maison de campagne que Larroi avait louée en attendant que sa villa fût construite.

«Des plaisanteries la foule passa bientôt aux menaces. Tous les joueurs de boules, c’est-à-dire tous les grévistes, étaient là, leurs boules ferrées (de vrais boulets) dans les mains. On commençait à les lancer dans les vitres.

«—Toi qui prétends les comprendre, va leur parler, me dit Larroi. Explique-leur que je suis libre de quitter le pays et que je le quitterai: c’est mon dernier mot.»

«Je descendis, je me présentai à la foule menaçante. Malheureusement je n’étais pas encore très connu à Aiguebelle en ce temps-là.

«—Mes amis, un peu de silence! m’écriai-je en montant sur une chaise que j’avais apportée. Je viens vous donner des explications après lesquelles, je l’espère, chacun de vous rentrera chez soi, car voici que le jour finit et il se fait temps d’aller souper.

«—Quès aqueoù couyoun qué parlo?—c’est-à-dire: quel est cet âne qui brait?»—cria une voix.

«Et je reçus, en pleine poitrine, le cochonnet, petite boule de buis dont le choc me fut assez désagréable.

«—A l’eau!» cria-t-on de tous côtés.

«Aiguebelle est situé au bord de l’Argens. Il y avait peu d’eau dans la rivière en ce mois d’été, mais enfin il y en avait, et je compris que si on n’avait pas le dessein de me noyer, on serait bien content, tout au moins, de me voir barboter un peu.

«J’étais fort mal à mon aise. Tout à coup, un homme, sortant de la foule, vint à moi.

«—Descendez de votre chaise, monsieur Cabissol, me dit-il, je vais leur parler, moi.»

«J’obéis, subjugué par le ton décidé du personnage.

«Il était curieux, le personnage.

«Jeune, très maigre, et singulièrement vêtu d’une redingote noire trop longue, gilet et pantalon assortis, il était coiffé du kalitre (haut de forme) que les gens de la campagne ne mettent ici qu’une fois dans leur vie, le jour de leur mariage. Ce chapeau portait un crêpe.

«L’homme, étant monté sur ma chaise, cria d’une voix de tonnerre:

«—Citoilliens! je connais le citoillien qui vient de vous parler: c’est un bon. Je réponds de lui. Retirez-vous, puisqu’on vous dit que tout est arrangé. M. Larroi vous fait beaucoup d’excuses, vous reprendrez le travail chez lui, dès demain.»

«—Permettez! criai-je.

«—Laissez-moi faire, dit l’homme, je sais mieux que vous ce qu’il faut leur dire.»

«Mais les premiers rangs de la foule, ayant vu mon mouvement de protestation, crièrent à mon défenseur:

«—Qui nous garantit que celui que vous défendez ne nous trompe pas?

«—Moi! dit l’homme en redingote et en kalitre, moi, je vous dis!»

«La foule murmurait, irritée, mais déjà indécise.

«Alors, l’homme noir, dans un mouvement d’éloquence populaire vraiment magnifique:

«—Et d’ailleurs, citoilliens, quelle heure est-il?

«—Sept heures manque un quart! cria la foule.

«—Eh bien, citoilliens, outre que c’est l’heure d’aller dîner, c’est l’heure où la nuit commence... La nuit, citoilliens! la nuit n’est pas le jour. Ce n’est pas dans la nuit comme des malfaiteurs, c’est dans le jour que vous devez débattre les intérêts de la liberté!... Vous voulez tous la justice, n’est-ce pas? Eh bien, la justice apparaîtra avec le soleil. On vous rendra justice demain, au chant du coq, au grand soleil de la République! Allez vous coucher.»

«Une acclamation formidable salua ce discours;

«—Vive la République!»

«Et la foule se retira, satisfaite, sans aucun désordre.

«Alors, je dis à l’homme noir, jeune et maigre:

«—Qui êtes-vous donc, mon ami, pour avoir, si jeune, une pareille influence sur tout ce peuple?

«—Moi? me répondit-il avec un calme sourire, moi, monsieur Cabissol? je ne connais personne ici, et personne ne me connaît... seulement je sais leur parler, voilà tout.

«—Mais, lui dis-je, vous me connaissez donc?

«—Pardi! je vous ai vu passer quelquefois à la chasse, sur mon petit bien, près de Draguignan. Quand je suis là que je laboure et que vous passez, vous me demandez toujours si c’est dur ou mou, si ça se fait bien... enfin quoi! vous n’êtes pas fier. Alors, comprenez, j’ai trouvé avec plaisir cette occasion de vous rendre un petit service... Vous ne savez pas mon nom? On me dit Bédarride.

«—Ah! lui dis-je, stupéfait... merci, je ne vous avais pas reconnu.

«—C’est rapport à mon costume que je n’avais pas mis depuis mon mariage avec ma pauvre femme qui est morte, pechère! voilà trois semaines!

«—Mais, insistai-je, pourquoi vous êtes-vous habillé en bourgeois, vous, un travailleur de la terre, précisément un jour d’émeute populaire?

«—Eh! dit-il gravement, je me suis fait bò pour un peu venir voir la Révolution!»

—Voilà, dit le préfet, un discoureur intéressant et adroit. Mais qu’en pensa votre ami de Lyon?

—Il fut désarmé; et les grévistes, voyant qu’il comprenait leur caractère, lui bâtirent sa villa joyeusement. Il espère bien mourir dans ce pays de gaieté.

—Et l’homme au discours, vous ne l’avez pas perdu de vue, je suppose?

—Certes, non!

—Et qu’est-il devenu?

—Ce qu’il est devenu? c’est encore toute une histoire.

—N’hésitez pas à me la conter.

—Il est devenu marchand de larmes.

—Marchand de larmes? vous m’intriguez.

—La mort de sa femme l’avait orienté vers les choses funèbres. Il s’était efforcé, comme vous l’avez vu, de se distraire en assistant, vêtu de ses sombres habits de noces, aux émeutes populaires, mais les émeutes, par bonheur, ne durent pas toujours; les travaux de la campagne ne l’intéressaient plus parce qu’il avait l’étoffe d’un homme public, le tempérament d’un tribun, un vrai talent d’orateur. L’école primaire en avait fait un aspirant bourgeois. Il voyait grand, il rêvait une vie supérieure à sa fortune. Que faire? Il eut une idée géniale. Il s’établit marchand de larmes.

—Vous me faites mourir de curiosité.

—J’appris un jour qu’un personnage étrange hantait le cimetière d’Aiguebelle. On me fit de lui un portrait que je crus reconnaître. Bien certainement c’était mon homme. Je voulus m’en assurer. La chose était facile puisque, disait-on, il n’abandonnait le cimetière qu’au moment de la fermeture des grilles. Il y arrivait le matin et ne le quittait pas même pour déjeuner. A midi, assis sous un cyprès, au bord d’une tombe, il croquait un quignon de pain, buvait l’eau ou le vin d’une bouteille plate qu’il remettait ensuite dans sa poche soigneusement, et reprenait son poste d’observation dans les bosquets funèbres.

—Son poste d’observation? interrogea le préfet.

—Voici. Je me rendis un matin au cimetière, pour voir si le marchand de larmes était bien le dompteur de foules que je connaissais. Il se trouva que j’arrivai à la grille en même temps qu’un enterrement de deuxième classe... Je suivis, moi dernier du cortège. A peine avions-nous dépassé les premiers cyprès de la grande allée, que mon homme en sortit. Il avait son même costume de bourgeois, son costume des jours de noce et des jours d’émeute. Le noir en était un peu jauni. Le chapeau haut de forme, bien brossé, luisait de son mieux au-dessus d’un crêpe étroit. La chemise était propre; la cravate fripée légèrement, mais à peu près blanche. L’homme avait des souliers vernis.

«Son regard allait lentement de la tête à la queue du cortège. Il m’aperçut et vint à moi, d’une démarche compassée, d’une allure triste.

«—Bonjour, monsieur Cabissol, murmura-t-il, d’une voix très basse, endeuillée.

«—Bonjour, mon ami Bédarride!

«—Qui enterre-t-on?

«—Je ne sais pas... j’arrivais... pour vous voir, pour vous entendre.

«—Ah! fit-il, vous connaissez mon nouvel état?

«—On m’en a parlé.

«—Eh bien, alors, permettez-moi de faire mon devoir.»

«Et s’adressant à l’un des bourgeois qui nous précédaient de trois pas:

«—Qui enterre-t-on?

«—Mademoiselle Adélaïde Estocofy.

«—Attendez donc!... fit-il, mais... je la connais!

«—Qui ne connaît pas Adélaïde à Aiguebelle, répliqua l’autre; une des deux dévotes! Des épicières qui vendaient le meilleur café de la ville!

«—Pardi! répliqua Bédarride, à qui le dites-vous! je le connais, son café. Pour du bon café, voui, c’était du bon café et qui ne sentait jamais la marine!»

«Et après un silence:

«—Sa pauvre sœur, reprit-il, doit être bien désolée. Elle est son aînée, je crois?

«—Oui, Anastasie est l’aînée et elle voit partir sa cadette, pechère!»

«Bédarride quitta les derniers rangs du cortège; il gagna les rangs du milieu. Je le suivis.

«Il avisa une vieille dame qui s’essuyait les yeux et lui dit:

«—Quel âge pouvait-elle bien avoir, notre pauvre Adélaïde?»

«La femme répondit:

«—Elle n’avait que soixante-cinq ans, pechère!

«—Je ne l’aurais jamais deviné à la voir, pechère! dit Bédarride... vous l’aimiez beaucoup, madame?... madame?...

«—Madame Labaudufle.

«—Vous l’aimiez beaucoup, dites... madame Labaudufle?

«—Voui! gémit la matrone. Nous nous étions élevées ensemble, rue de l’Aubergine où elle est morte, dans le magasin qui l’avait vue naître, puisque sa mère, comme vous savez, était marchande de fruits et tenait boutique d’épicerie, depuis l’autre siècle, à côté de l’ancien théâtre des marionnettes où on jouait la crèche pour la Noël.

«—Je l’aimais aussi beaucoup, dit Bédarride... pauvre Adélaïde!»

«On arrivait près de la fosse ouverte qui attendait la dépouille mortelle d’Adélaïde Estocofy.

«Vivement Bédarride gagna les premiers rangs du cortège. Il reconnut facilement Anastasie à sa douleur; il s’approcha d’elle.

«On descendait le cercueil dans la fosse.

«Le prêtre bénissait la tombe ouverte et psalmodiait les prières lamentées.

«Bédarride se pencha vers Anastasie:

«—Pauvre demoiselle! lui dit-il d’une voix mouillée, je prends bien part à votre chagrin... avec toute la ville d’ailleurs...»

«Anastasie eut un sanglot.

«Bédarride reprit, d’un ton plus bas, confidentiel, mais d’un accent plus assuré:

«—Est-ce que quelqu’un parlera sur sa tombe?

«—Pechère! sanglota Anastasie; de pauvres gens comme nous, on les enterre sans discours!... Qui voulez-vous qui parle sur sa tombe?

«—Moi! dit Bédarride avec une sombre énergie; moi si vous le désirez, ma pauvre demoiselle, car je connaissais ses vertus, à la pauvre morte, comme je connais les vôtres. Je suis M. Bédarride.»

«Anastasie étouffa un sanglot plus profond que les autres.

«Les prières étaient achevées.

«—Désirez-vous toujours que je parle? interrogea Bédarride.

«—Vous me ferez beaucoup d’honneur, monsieur Bédarride.»

«Il s’avança au bord de la fosse, et tenant son chapeau de la main gauche, il refoula avec un geste large de sa droite ceux des assistants qui s’apprêtaient déjà à jeter sur le cercueil les premières poignées de terre.

«Alors, pâle, maigre, noir, debout sur l’éminence formée par la terre fraîchement retirée du trou, ému lui-même, il parla ainsi à la foule émue:

«—Mesdames, messieurs, vous tous, amis connus et inconnus, recevez les remerciements d’une famille éplorée; d’une sœur écrasée sous la plus inconsolable de toutes les douleurs—puisque jamais la tombe n’a rendu sa proie! Du moins, chère demoiselle Anastasie (Ici Mlle Anastasie sanglota éperdument), du moins vous avez cette consolation enviée par tous les honnêtes gens, de voir une ville entière se presser autour de vous, dans un élan de participation à votre douleur, participation qui n’a d’égale, par sa grandeur, que votre douleur elle-même. Chère et malheureuse Adélaïde, regarde autour de toi. Tout Aiguebelle a pour toi les yeux de Mme Labaudufle, qui sont noyés dans les larmes.

«Ah! elle t’a aimée, cette vénérée dame, comme nous t’aimions tous! Tout Aiguebelle rend hommage sur cette tombe à l’élévation de sentiments et à la probité commerciale de ces deux sœurs dont le café renommé n’a jamais subi aucune défaillance de réputation, depuis plus d’un siècle. Car il y a un siècle,—ne l’oubliez pas!—la mère et les ancêtres des deux célèbres sœurs avaient déjà fondé la réputation de leur incomparable maison, située à côté même de ces théâtres,—aujourd’hui disparus, hélas!—où des marionnettes jouaient, pour l’édification du peuple, le Saint Mystère de la Crèche et l’histoire de Geneviève de Brabant... Voilà, messieurs et dames, des titres de noblesse qui en valent bien d’autres. Réjouissez-vous donc à travers vos larmes, tout au fond de vos cœurs, dans l’espérance, que dis-je? dans la certitude des récompenses éternelles que le ciel doit à la probité commerciale unie à l’élévation des sentiments qui sont la gloire de l’humanité!... Adieu, Adélaïde! tu ne pouvais pas partir sans qu’une parole de justice, de reconnaissance et d’amour fût prononcée sur ta tombe. Adieu, pieuse Adélaïde, si pieuse que ta boutique est connue à Aiguebelle sous le nom de la boutique des Deux Dévotes,—car ta chère et malheureuse sœur partage dès ce monde ta pure renommée, comme elle partagera un jour,—le plus tard possible,—ta gloire immortelle dans le ciel!»

«Bédarride se tut. Il essuya ses yeux d’où coulaient de vraies larmes.

«Il se pencha vers moi:

«—Vous le croirez ou non, monsieur Cabissol, je ne la connaissais ni des lèvres ni des dents. Eh bien! il me semble que je l’ai toujours connue.»

«Anastasie, secouée par les sanglots, tomba à demi pâmée dans les bras de Mme Labaudufle...

«Alors, doucement, bien doucement, Bédarride lui souffla à l’oreille:

—J’espère que vous êtes contente, ma bonne demoiselle?...»

«Il prit un temps, puis:

«—C’est cinque franques!» ajouta-t-il.

«Machinalement, l’honnête commerçante chercha sa poche, d’une main tremblante.

«—Non, non, dit Bédarride discret... je passerai chez vous. Pas ici... Ici, voyez-vous, ça me ferait trop de peine!»

«Et il disparut, après m’avoir serré la main.

—Et vraiment, dit le préfet, il pleurait de vraies larmes pour cinq francs?

—Vous lui faites injure. Il pleurait comme pleurent les acteurs et les romanciers sur les situations douloureuses que leur imagination leur représente vivement. Seulement, il pleurait, lui, aidé par son imagination, sur des douleurs trop réelles.

—Mais, dit le préfet, voilà qui nous a entraîné fort loin de notre Maurin.

—En aucune façon, dit Cabissol. Maurin incarne une race, mais il ne saurait, à lui tout seul, nous en donner tous les traits particuliers. Isolé, il perdrait, croyez-moi, quelque chose de son caractère. J’avais besoin de vous montrer l’ambiance autour de lui. Il est un roi. Comme tel, il a plus de dignité que son peuple; et, même quand il rit, il garde encore une certaine gravité et toute sa noblesse. Comment, sans l’amoindrir, séparer le roi de son peuple? Le sérieux de ce peuple et sa gaieté, ses héros et ses fantoches, ses simplicités et son génie, voilà ce qu’il faut voir si on veut l’admirer, lui, le roi, comme il le mérite.

Le préfet s’était levé.

—On m’attend, dit-il, au Conseil général. Venez me voir aussi souvent qu’il vous plaira, monsieur Cabissol... Vos histoires sont bonnes; vous êtes ici chez vous.

Et chacun d’eux alla à ses affaires.

CHAPITRE VI

Table des matières

Maurin, prince des braconniers, duc des maires, empereur des gendarmes, roi des Maures, fait la police de son royaume.

Les trois vagabonds auxquels le bienveillant Maurin avait offert du tabac se trouvaient être de très dangereux malfaiteurs, trois échappés de prison. Les ordres les plus rigoureux furent expédiés dans toute les communes. Il fallait capturer les trois misérables, morts ou vifs. Gendarmes et maires dressèrent l’oreille.

Le lendemain de son incartade, Maurin était à Bormes, et le soir, il prenait son café chez l’hôtelier Halbran à qui, parfois, il vendait du gibier. Maître Halbran lui contait que les gens du pays avaient été prévenus par le maire, le matin même, d’avoir à veiller à leur sécurité dans les bois, lorsqu’un chasseur vint déclarer que les trois coquins dont on parlait dans la région, l’avaient arrêté sur la route, dans le Don, et lui avaient dérobé son dîner, son tabac, son argent,—non sans le menacer de mort s’il refusait de se laisser voler. On lui avait pris également ses munitions de chasse, de la poudre, et les quelques balles qu’il avait toujours dans son carnier, en vue de la chasse au porc sauvage.

—Les trois coquins avaient des fusils?

—Oui, ils ont à eux trois un fusil double et une carabine.

—Eh bien, dit Maurin de son ton décidé, il faut organiser une battue, comme pour le sanglier. Je m’en charge. Prévenez le maire.

Ce: «Prévenez le maire», où n’entrait aucune jactance, donne l’idée de l’importance du personnage qui le prononça.

—Ils vont s’éloigner dans la nuit, dit maître Halbran.

Maurin haussa les épaules.

—Vous n’avez donc pas regardé le ciel? Avant un quart d’heure, il tombera «des pierres de moulin!» Si mes gaillards ne connaissent pas la montagne, ils sont fichus de se noyer comme de jeunes perdreaux dans un trou de roche. S’ils s’abritent dans une cabane de charbonnier,—alors, ils s’en tireront. Sinon, ils crèveront d’une fluxion de poitrine, «croyez-le-vous»... En attendant, prévenez M. le maire. Il me faut quinze ou vingt hommes pour garder tous les «pas». J’attraperai mes trois loups comme dans une souricière.

Justement le maire entrait, en voisin.

C’était un homme de taille moyenne, à la barbe et aux cheveux gris, l’air énergique et bon, l’œil franc sous des lunettes étincelantes. Né dans ce pays qu’il aimait avec passion, M. Cigalous, pharmacien, était une figure vraiment digne de toutes les sympathies. Idéaliste inconscient et incorrigible, épris de liberté, de justice et de bonté, M. Cigalous voyait en beau les hommes et les choses. Cela lui servait à faire des ingrats sans s’en apercevoir, mais aussi à transformer en un pays habitable sa petite ville isolée et perchée dans un creux de la montagne d’où elle domine le Lavandou et la mer, avec les îles d’Hyères pour horizon prochain et le grand large pour perspective.

M. Cigalous, figure d’un autre âge, cœur enthousiaste, optimiste incurable, bienveillant à priori, s’intéresse à la vie de chacun des hommes de son pays. De là, sans doute, sa grande influence locale.

—Tiens! c’est toi, Maurin! dit-il, que viens-tu faire dans notre ville?

—Ce que je venais faire, Monsieur le maire, un autre jour je vous le dirai. J’étais venu pour vous demander de parler de moi, avantageusement, à quelqu’un d’ici... à M. Rinal. Je veux faire donner à mon enfant «un peu de leçons».

—Je suis à ton service.

—Mais laissons ça pour le quart d’heure, dit Maurin... Voici la chose dont il est pour aujourd’hui question.

Et il expliqua son idée de battue.

Un quart d’heure après, les deux gardes de Bormes prévenaient à son de trompe la petite ville que tous les hommes de bonne volonté, décidés à arrêter trois malfaiteurs dangereux qui erraient dans les bois environnants, eussent à se trouver au café du Progrès, chez Alexandre.

Tout le monde vint. Dans cette commune extraordinaire, tout le monde vient quand le maire appelle.

Quand les principaux de la population furent réunis, au café, le maire donna la parole à Maurin qui expliqua son projet.

—Mais, dit quelqu’un, demain matin ils seront loin, nos trois personnages!

Maurin haussa les épaules.

—Crouzillat! fit-il.

C’était le chasseur que les voleurs avaient dépouillé.

—Présent! dit l’autre.

—A quelle heure as-tu été arrêté?

—Vers cinq heures.

—Où?

—A la Fontaine de Louise, dans le Don. Je revenais des Barraous.

—Et tu étais ici à six heures! Comment es-tu venu si vite?

—J’ai rencontré Giraudin qui m’a amené sur son char à bancs.

—Quand tu as quitté tes voleurs, qu’ont-ils fait, sur l’instant?

—Ils se sont mis à manger comme des gens qui ont faim.

—Y avait-il beaucoup de vin dans la bouteille qu’ils t’ont prise?

—A peine un verre.

Maurin regarda les assistants d’un air de triomphe:

—Comprenez-vous? interrogea-t-il.

L’assistance d’une seule voix répondit: non.

—C’est pourtant clair, dit le maire. Ils sont restés, pour dîner, près de la fontaine.

—Juste! fit Maurin. Et comme la nuit était là et que la pluie a commencé avant qu’ils aient fini leur repas près de la fontaine, ces gens, pour sûr, se seront cachés dedans. C’est comme un bénitier dans une niche d’église; ils auront eu juste la place.

—Avec les pieds dans l’eau, dit quelqu’un.

—Ça vaut mieux encore, dit Maurin, que d’y être tout entier, dans l’eau;—ou plutôt sous une eau qui tombe et vous fouette avec le vent. Mais ils ont pu, s’ils ne sont pas trop bêtes, se faire une étagère avec des barres de bois qui justement sont empilées près de là. Enfin, mes amis, comme nous sommes assurés qu’il pleuvra jusqu’au jour, nous pouvons nous dire que nos gaillards resteront dans ce trou, comme des lièvres au gîte. Il faut partir demain avant le jour et garder tous les passages, de ce côté-ci du versant, à Martegasse comme du côté de la route, comme au pas «des Cabanes de Jean de Trans» tout en bas,—et aussi sur le sommet. Les hommes, voyez-vous, ça fait comme les sangliers, ça passe par où il est possible, pas par ailleurs; et partout où il y a passage, nous mettrons un chasseur «à l’espère». C’est dit. A demain matin.

Un grand murmure succéda au profond silence avec lequel on avait écouté Maurin. On entendait partout: «De ce Maurin, pas moins!—Comme il vous raisonne!—Pas un gendarme «n’y viendrait!»—Oh! lui, rien ne l’embarrasse.—Brave, Maurin!» et mille autres menus éloges.

M. Cigalous choisit une vingtaine de chasseurs parmi lesquels il se compta et il fut convenu que le lendemain, à la pointe du jour, on partirait sous le commandement de Maurin.

—Avertissez les gendarmes, dit Maurin narquois; peut-être que ça leur fera plaisir d’en être!

Pastouré dit Parlo-Soulet, qui se trouvait présent sans qu’on sût par qui ou comment il avait été prévenu, entendit ce mot et hocha la tête.

Les gendarmes de Bormes avertirent par télégraphe la gendarmerie d’Hyères de ce qui se passait, et—sur l’ordre de son capitaine—Alessandri, époux présomptif d’Antonia Orsini, soigna son cheval afin de partir deux heures avant le jour. Il oubliait les trois repris de justice pour songer à la manière dont il pourrait parvenir à exaspérer Maurin des Maures et lui faire perdre toute retenue; il comptait bien l’arrêter en flagrant délit d’injure à la gendarmerie, et cela devant une belle et nombreuse compagnie où se trouverait un maire connu et estimé.

Ce qui le fâchait, le beau gendarme, c’est qu’à son furieux procès-verbal la préfecture n’avait fait encore aucune réponse.

CHAPITRE VII

Table des matières

Pour quels motifs Pastouré prend la résolution de graisser ses bottes.

A l’aube, la petite troupe des chasseurs, commandée par Maurin, quitta Bormes.

—Rappelez-vous, disait Maurin, marchant et causant au milieu d’eux, que nos gueusards ont des fusils. Quand vous serez à l’affût, tenez-vous cachés le plus possible derrière un peu d’arbre ou de rocher, et ouvrez l’œil et l’oreille.

Les gendarmes étaient plutôt embarrassés de leur personne, durant cette battue. Sur un pareil terrain, la supériorité était acquise, sans conteste, aux chasseurs. Maurin engagea les gendarmes à rester sur la route.

Il envoya successivement chacun de ses hommes sur les versants, dans les cols, sur les sommets, et garda M. le maire avec lui,—faveur insigne.

—Comme ça, monsieur le maire, vous êtes sûr de voir le gibier.

Deux heures après, Maurin arrêtait de sa main et faisait ficeler solidement un des trois vagabonds. Au moment d’être capturés, ils avaient tiré sur la petite armée et lui avaient tué un homme; et la chance voulut que le chasseur tué fût précisément le pauvre Crouzillat qu’ils avaient dépouillé la veille.

Les deux autres malandrins, ceux qui étaient armés, parvinrent à se perdre dans la broussaille; Sandri disait: «dans le maquis».

Quand le sanglier est abattu, on coupe une branche de pin à laquelle on le suspend lié par les pattes, et que deux hommes portent sur l’épaule. On coupa, cette fois, non pas une mais deux branches; on attacha, selon l’usage, à chacune des deux barres deux des angles d’un drap de lit qu’un chasseur alla prendre chez les gardes-forêts; et au fond de cette sorte de hamac profond, balancé au pas égal des porteurs, le mort dont on voyait les formes tassées et inertes, redescendit vers la cantine du Don.

Cette cantine du Don, toute voisine de la maison forestière, n’est pas éloignée du point d’intersection des deux chemins d’Hyères à Cogolin et de Bormes à Collobrières. On comptait déposer là le mort qu’une voiture viendrait prendre.

Le cortège rencontra les gendarmes d’Hyères et ceux de Bormes, tous également embarrassés de leur personne et mal d’accord sur la direction à prendre.

Maurin, dès qu’il les eut aperçus, ordonna au gros de sa troupe de continuer à descendre et d’accompagner le «pauvre Crouzillat» jusqu’au lieu fixé. Pour lui, que le géant Pastouré ne quittait pas d’une semelle, il s’arrêta avec le maire pour expliquer l’aventure à MM. les gendarmes, et leur remettre son prisonnier.

Il n’avait pas envie de rire et il ne lui vint pas à l’esprit de plaisanter Alessandri qui le regardait de travers, d’un air féroce.

Quand il eut fini son explication:

—Si vous aviez pris notre conseil, dit Alessandri, vous n’auriez pas fait tuer un de vos hommes.

Maurin, à ce moment, fut indigné. Il ne vit pas Tonia, qui accourait derrière lui, tout essoufflée, la main sur sa poitrine haletante, et il cria, tourné furieusement vers le gendarme Alessandri:

—Oh! bougre d’âne, vous me feriez dire! (pardon, excuse, monsieur le maire) mais aussi, c’est trop fort!... J’ai fait toute la besogne de ces individus (il désignait les gendarmes)! J’ai arrêté un des trois coquins qu’ils poursuivaient si joliment, il y a deux jours, avec le derrière sur la chaise, dans l’auberge des Campaux; sans moi ils n’auraient pas été fichus seulement de deviner où le gibier était caché. On les a fait prévenir hier de notre expédition;—la balle qui a tué l’homme m’a troué la veste;—et voilà ma récompense! Vous me faites suer, tenez! Vous êtes encore, vous autres, comme les gardes champêtres qu’on charge d’arrêter les chiens enragés. Des enragés, ils en ont peur, ils n’arrêtent que les braves chiens de leur connaissance. Vous avez donc bien besoin d’un procès-verbal, à cette heure? Il vous en faut, pas vrai, à votre moment, pour avoir de l’avancement?... On connaît la farce! mais Maurin est un homme, vous entendez! Et quand il a pour lui l’idée qu’il est dans la justice, il se fiche un peu des juges! Voilà, si vous voulez la connaître, mon opinion en quatre paroles, espèce d’enfariné!

Vainement le maire s’efforçait de calmer Maurin. On ne calmait pas Maurin. Quand il roulait sa colère, c’était comme le torrent roule ses cailloux. Et ça allait jusqu’au bout. Alessandri allait répliquer, et Maurin, hors de lui, lui aurait fait un mauvais parti—dont son ennemi comptait bien tirer avantage—quand Tonia dit, tout d’une haleine:

—J’apporte de grosses nouvelles, mon père. Un homme vient d’arriver à la maison forestière, et voici ce qu’il a dit:—«Le préfet demande à Maurin une battue au sanglier dans les forêts du Don. Il y aura un général et d’autres personnages qu’il a nommés, un sénateur et deux autres messieurs, qui sont députés. Et il paraît aussi que, pour l’affaire des chevaux, Maurin ne sera pas puni, parce qu’il a fait ça pour rire et qu’il faut qu’on n’y pense plus... Maurin devra faire dire le plus tôt possible au préfet, par vous, mon père, ou par M. le maire, quel jour il choisit pour la battue, et dans quel endroit elle se fera.»

Tonia était ravie de se faire pour Maurin le messager de ces bonnes nouvelles. Elle était toute rouge d’avoir couru, et ses yeux brillaient de plaisir.

Tout cela signifiait que la République française traitait de puissance à puissance avec le roi des Maures.

Alors Alessandri et Maurin se regardèrent.

Et ce fut tout. Seulement le regard de Maurin était plein de moquerie, celui de Sandri, le Corse, chargé de haine. On descendit vers la maison forestière, en silence.

Quant aux deux bandits qu’on n’avait pu capturer, où les chercher à présent? Cela redevenait plus particulièrement l’affaire des gendarmes. Les gens de Bormes avaient fait de leur mieux, sous la conduite de Maurin. La suite de l’affaire ne les regardait plus. Ils pensaient, avec quelque apparence de raison, que les échappés de galères, en train de gagner le large, seraient bientôt sortis du territoire de leur commune. Le soir, à Bormes, dans la maison où des amis lui donnaient l’hospitalité, Pastouré, seul, en chemise, au moment de se mettre au lit, levait les bras vers le plafond et ronchonnait:

—Une supposition, que je dise à mon brave Maurin ce que je pense de sa conduite d’aujourd’hui, il m’enverrait au bois! Et au bois ou au diable, quand c’est un Maurin qui vous y envoie, il faut bien qu’on y aille, pechère! Alors, sur ce qu’il a fait aujourd’hui, je ne lui ai pas dit ce que je me pense au dedans de moi.

«A quoi servent les amis, me direz-vous, s’ils ne vous avertissent pas quand vous faites une bêtise? Mais comment voulez-vous qu’ils vous fassent des observations, quand ils savent que vous ne les supporteriez pas? Il ne me reste donc qu’à le suivre dans les chemins bons ou mauvais, de pierre ou de sable, bien ou mal caladés, et qu’ils aboutissent quelque part ou non, par où il lui plaira de passer, ce qui fait, pauvre moi! qu’où je vais je n’en sais rien—et c’est bien par pure amitié!

«Comment il se fait qu’un homme tranquille comme moi je suis, détestant les femmes, et de forte corpulence,—car il n’y a pas à dire, mon ventre prend du poids,—se soit attaché à cet homme maigre et toujours dans des rues Casse-toi-le-derrière? Il faut croire que l’amitié est aussi bête que l’amour. On aime qui l’on aime et qui on aime on suit, en groumassant ou en silence—c’est tout un. Et ce que je ne lui ai pas dit, à Maurin, c’est que vraiment c’est bêtise grosse, bêtise grande, bêtise haute et large, bêtise énorme, trois jours surtout après s’être moqué des gendarmes en chevauchant sur leurs chevaux, de revenir à leur barbe faire en leur place métier de gendarmes, comme pour leur dire: «La gendarmerie n’y entend rien, et c’est moi (moi à qui elle fait des procès-verbaux!) qui vais lui faire voir comment on arrête les malfaiteurs!» Un véritable crime est un moins grand crime, aux yeux des gendarmes, que l’affront que leur fait cette action honnête. S’il s’imagine, Maurin, que la France lui aura de la reconnaissance pour ce qu’il a fait là, il se trompe. Faites du bien à Bertrand, c’est en fientant qu’il vous le rend! Et dites au dernier des menuisiers qu’il ne sait pas son métier, vous n’en reviendrez pas entier... C’est pourquoi, Pastouré, tu peux graisser tes souliers, et les faire ferrer à neuf, avec des clous gros comme des clous à ferrer les mulets; car tu n’as pas fini de courir, résolu comme tu l’es à ne pas abandonner Maurin à sa misère. Nous n’avons pas fini, n’ayant pas commencé!—de fuir devant les gendarmes à pied et à cheval, devant les hommes de la justice injuste, si tu te mêles, ô Maurin, d’arrêter des voleurs et de dénoncer l’injustice!... Une chose où je reconnais que tu montres du bon sens, c’est que tu as aux pieds des pantoufles et dans ton carnier tu en as de rechange, et aussi de la basane pour les raccommoder. Il va t’en falloir, de la basane! Mais au moins tu marches sans faire plus de bruit qu’un perdreau qui coule dans la «mussugue» tandis que moi, pechère, dans nos montagnes pierrailleuses, je fais à chaque pas le bruit de trois mulets attelés à une charrette chargée de briques! Aï! pourquoi faut-il qu’à marcher en pantoufles dans les bois je n’aie jamais pu m’accoutumer? Allons, graisse tes souliers, Pastouré. L’huile de pied de mouton, un peu rance, est moins chère que le saindoux... j’en achèterai demain.

Et le géant, en chemise, prenant en mains ses deux énormes souliers, qui pesaient chacun deux livres, les examina longtemps; puis, les fourrant enfin sous son lit:

—C’est dommage, dit-il, que ça ne soit pas des ailes!

CHAPITRE VIII

Table des matières

Où l’on verra comment les habitants des Maures auraient pu devenir tous aveugles—et l’opinion de Parlo-Soulet sur son ami Maurin, flambeau des chasseurs.

Le surlendemain devait avoir lieu, avec une certaine solennité, l’enterrement de Crouzillat.

Le préfet fit annoncer qu’il y assisterait avec le sous-préfet de Toulon, un lieutenant de gendarmerie, un inspecteur des forêts,—et le matin de ce jour-là, au soleil levant, Maurin se promenait sur la haute esplanade qui domine Bormes, le Lavandou et la mer, devant la vieille chapelle et le vieux moulin. Il tenait par la main son fils, son petit Bernard, gaillard de dix à onze ans, bien découplé, l’œil hardi et franc. Et Maurin, montrant à son fils les îles d’Hyères, lui disait:

—Tu vois, cette île-ci, à gauche, est à M. le comte de Siblas et celle-ci, à droite, est à mon ancien «cambarade» Caboufigue,—qui, parti simple mousse, devint capitaine dans la marine marchande, puis esclave des Patagons, puis un peu roi des nègres quelque part et finalement millionnaire en France. Aujourd’hui, les gouvernements comptent avec sa bourse. C’est un homme vraiment trop riche... C’est dans son île qu’il y en a, des faisans! comme aussi dans celle du comte de Siblas. C’est un beau coup de fusil, mais trop facile. Seulement ça se vend cher.

—Vous en avez tué, père?

—Si chaque fois que j’en ai tué un, avec ou sans la permission du propriétaire, il était tombé un œil à l’un des habitants des Maures, j’aurais fait un peuple d’aveugles! répliqua paisiblement Maurin.

Et, montrant à son fils, sur sa gauche, dans le sud-est, une légère dépression du sommet de la colline tout dentelé de pointes de rocs:

—Ça, c’est le col de Saint-Clair. De là, on voit Saint-Clair à ses pieds, la petite vallée, la vieille chapelle en ruines, les vignes et les villas... Et toujours la mer... Tu vois bien le col? Là, entre deux ou trois de ces pointes, caché par celles de devant, adossé à celles de derrière, j’ai passé de belles nuits à dormir, pendant que de grands coups de mistral me passaient sur la tête. On y est au dur mais on est bien tout de même, avec des coussins de braïsse en fleurs; on dort, assis, la face vers le large, les yeux tout prêts à s’ouvrir sur le ciel où les étoiles clignent des paupières, nombreuses et grouillantes comme des fourmis sur un chemin de montagne, après la pluie.

—Et pourquoi dormiez-vous là, père?

—Pour attendre les pigeons, donc! Par le mistral, c’est, pour tuer des ramiers, un fameux endroit! Seulement, là, on est toujours trop de gens. Quand un pigeon tombe, tous les chasseurs se le disputent. J’aime mieux être seul, mais c’est un bien bon endroit. C’est amusant d’être là. Les oiseaux viennent de l’est, contre le vent qui souffle comme un enragé. Ils suivent le fond de la vallée, puis vous les voyez remonter vers vous: pinsons, chardonnerets, hirondelles, ramiers... Ils remontent le long de la colline qui est sous vos pieds. Vous êtes comme à la fenêtre au plus haut d’une maison. Ils remontent vers vous et, frrou, frrou! vous les entendez contre votre oreille battre l’air, en sens contraire du vent. On est au milieu d’eux! on croit voler avec eux! Quand on reconnaît les ramiers, on se retourne, et pan! ils tombent... Par devant ils portent le coup... Le plomb, par devant, glisse sur leur plume comme l’eau sur la poitrine d’un canard.

—Eh bien, Maurin, vous instruisez votre fils?

C’était Cigalous.

—Oui, monsieur le maire. Dans chaque canton des Maures, j’ai des souvenirs. Je les lui conte. Je lui dis ce que je sais, mais il a besoin d’être instruit d’autre chose et c’est pour ça, comme je vous ai expliqué avant hier, que j’ai fait venir le petit par la diligence. Hier soir, je suis allé le recevoir, au passage de la voiture, à la cantine du Don. Nous avons couché chez des amis. Et nous voici prêts à rendre visite avec vous à ce brave M. Rinal.

Ce brave M. Rinal était un vieux chirurgien de la marine en retraite, très savant, très philanthrope, polyglotte et philosophe, qui, n’étant pas riche, avait choisi ce pays pour y vivre avec peu d’argent et y mourir en paix.

Maurin avait pensé que, vu la bonne mine du petit, le vieil officier de la marine consentirait à lui donner «un peu de leçons». Des amis, chasseurs et bouchonniers, avaient promis, moyennant une certaine redevance, de loger, nourrir, soigner l’enfant, lequel d’ailleurs apprendrait le métier de leveur de liège et de bouchonnier. Et deux ou trois fois par semaine, le petit Bernard pourrait, si le vieux marin voulait de lui, aller prendre les bonnes leçons de M. Rinal. Maurin s’exprimait ainsi: de bonnes leçons,—mais des leçons de quoi? Maurin, qui savait lire à peine, n’aurait pas su le dire; il voulait seulement que son fils, selon sa propre expression, ne fût pas, dans le temps où nous vivons, le dernier des sauvages, comme son père.

M. Cigalous avait promis d’intercéder auprès de M. Rinal, le savant homme mystérieux,—qui avait, dans son jardin, une lunette à voir la lune!

Maurin était un beau gaillard de trente-quatre ans. Maurin avait fait son service militaire comme marin. Il ne parlait à peu près jamais de cette période de sa vie. Et s’il était forcé d’en faire mention, c’était invariablement dans ces termes: «Du temps où je n’étais pas libre.»

Cependant, il avait pour le métier de marin une admiration sans égale, et, en toute occasion, il la manifestait hautement à sa manière. Il disait, par exemple: «Courbet est un bougre. En voilà un homme!... Ah! s’il n’y avait que des marins sur la terre!»

Au service, il avait appris, d’un matelot amateur, à tirer à l’épée. Elancé, adroit, nerveux, il était devenu très vite un tireur passable.

Au retour du service, ayant fait à Cogolin la connaissance d’un ancien prévôt, il avait travaillé avec lui passionnément et il était devenu, en peu d’années, son égal.

A Saint-Raphaël, Pons l’aîné, tireur émérite, citait Maurin comme un maître respectable. Rien de singulier comme l’élégance native de ce Maurin, de ce braconnier illettré, qui, l’épée en main, eût fait l’admiration de plus d’un gentilhomme friand de la lame. Cette supériorité de tireur l’anoblissait à ses propres yeux, car il se sentait capable de se mesurer, sur le terrain des terrains, avec n’importe qui.

Maurin soutenait, du produit de sa chasse, sa mère devenue vieille. S’étant aperçu qu’avec des prodiges de célérité, d’attention, d’observation, d’adresse, de ruse et de force, il parvenait à «tirer la vie» du prix de son gibier, il avait peu à peu renoncé à son double métier de bouchonnier et de paysan.

A dix-huit, à vingt ans, puis à vingt-cinq, certes, il plaisait aux filles, mais moins qu’aujourd’hui, par exemple! Car aujourd’hui, il n’était pas seulement un bel homme dans tout le développement de sa force bien visible, il était aussi Maurin, le roi des chasseurs, le célèbre, le flambeau comme on disait; bref, il était Maurin des Maures.

Quand il se parlait de Maurin, Pastouré répétait:

—D’hommes comme ça, on n’en fait plus. Le moule est cassé. C’est encore un peu un homme de l’ancien temps, du temps où les bastidanes achetaient leurs jupes chez le drapier de leur endroit,—au lieu de les faire venir de Paris pour imiter les grosses madames.

CHAPITRE IX

Table des matières

On ne peut pas à la fois casser des cailloux sur la route et bien garder sa fille.

Et voici l’histoire de la naissance du petit Bernard.

Il y avait, non loin du bord de la route, entre Hyères et La Molle, un cabanon où vivait avec sa fille un vieux cantonnier. A force de frapper des pierres étincelantes au soleil, le vieux était presque aveugle, sous ses grosses lunettes rondes grillagées. Et il «ne s’aperçut jamais de rien,» ce qui fut un grand bonheur pour lui, car le vieux avait des idées, des idées du temps d’Hérode. Ancien soldat, sévère sur «l’article», c’est-à-dire sur la question de l’honneur des femmes, il aurait tué sa fille s’il avait connu la faute et il en serait mort lui-même.

Tous les deux ou trois jours, sa fille, Clairette, sortait du cabanon pour aller sur la route attendre la diligence. Le voiturin arrêtait sa voiture, remettait à Clairette quelques provisions, du pain pour plusieurs jours, un fromage sec, des œufs et, clic, clac! repartait au grand trot de ses bêtes.

Quand la fille ne paraissait pas, il déposait le panier ou le paquet sous une touffe de nasque, derrière la borne kilométrique la plus voisine. Et tout cela rendit facile à Claire de cacher son «malheur» quand le moment approcha où elle allait être mère.

Elle ne songea pas plus à épouser Maurin que Maurin ne songea à l’épouser. Elle le connaissait à peine. Il lui faisait l’effet d’un personnage puissant, trop haut placé pour elle. C’était une fille bien bâtie, très souple, sans aucun éveil d’esprit. Maurin l’avait poussée du coude, en clignant de l’œil, un jour, dans les bois où elle ramassait des pignets, des champignons de pin. Elle avait compris et elle avait ri. Cette déclaration d’amour ne lui avait causé aucune surprise. Elle attendait cet événement prévu, à la manière des bêtes des bois, et des génisses ou des chèvres. La vie qu’elle menait, loin des lieux habités, depuis l’enfance, la laissait libre de craintes. La moquerie ne la visitait pas et elle n’allait pas la chercher. Elle ne craignait que son père, mais la demi-cécité du vieux, dont l’oreille aussi devenait mauvaise, la rassurait chaque jour davantage. Ce fut une histoire sans incident. Elle accoucha par un beau jour de juin.

Le cantonnier, à moitié sourd, à demi aveugle, cassait des cailloux, là-bas, sur la route. Il ne sut rien, jamais rien, de ce qui se passait, ce jour-là, chez lui...

Clairette, qui avait peur du vieux soldat, ne demandait qu’une chose: Maurin, le jour même, emmènerait chez lui l’enfant, le confierait à sa vieille mère.

Cependant l’idée d’avoir un fils à qui Maurin apprendrait un jour ses ruses de chasseur, la ravissait. Maurin, le brave garçon, guettait l’événement. Il trouva Clairette un matin, dans son pauvre logis, couchée sur un lit de feuillages. Il y avait des bruyères toutes violettes, des queïrélets qui sentent le vin nouveau et des clématites qui sentent l’amande. Le matin même, il avait pris dans un trou de roche, deux mignons renardeaux vivants, tout drôles avec leur gaucherie de nouveau-nés et leurs airs féroces inoffensifs. Il les portait dans son vaste carnier, ayant relégué dans sa chemise bouffante les engins de chasse qui l’encombraient. Claire et Maurin se dirent peu de chose. La fille fut contente d’être délivrée; l’homme, d’avoir un fils, un autre lui-même, une chose à lui, vivante, sortie de lui, de ses jeunes forces inquiètes. Elle voulut faire passer son enfant entre les branches basses d’un vieux chêne des fées, cela rend les enfants sains et vigoureux. Maurin y consentit et alors le père et la mère se mirent à rire ensemble, tout de suite, dans cette clairière, au fond de ce bois où, dès leur première rencontre, ils avaient ri de même.

Le vieux cantonnier frappait des pierres, là-bas, sur la route, et l’écho de la montagne leur envoyait chaque frappement redoublé deux fois. Cela aussi les faisait rire.

Oui, les choses se passèrent ainsi parce que Clairette avait peur de son père plus que de la douleur et de la mort. Maurin la laissa debout et joyeuse. Le soir, en rentrant chez lui, il souleva doucement la couverture de cuir de son carnier qu’il portait avec précaution entre ses bras. Et, d’un air de mystère et de joie, il le présenta tout ouvert à sa mère.

La vieille vit l’enfantelet tout nu, qui dormait bien au chaud sur le poil roux des deux mignonnes bêtes endormies comme lui.

—Tenez, mère, il faudra me nourrir tout ça!

Depuis ce temps, la Claire était morte et Maurin, à mesure que son petit grandissait, s’était mis à l’aimer beaucoup, bien qu’il le vît rarement ou peut-être à cause de cela même. Quand il venait, par hasard, passer quelques heures au logis, dans sa cabane de bois de la Foux, il jouait avec le petit, s’amusait à se le faire apporter par son grand bon chien d’arrêt, un énorme griffon qu’il avait baptisé Hercule; et le père riait, à gorge déployée, de voir les essais maladroits de l’enfant pour marcher et pour vivre.

Et maintenant, les yeux sur l’horizon, Maurin «se repassait» ces choses, en tenant par la main son fils devenu grandelet.

—Eh bien, dit le maire qui venait de rallumer son éternelle pipe, y allons-nous, Maurin?

—Allons-y, monsieur le maire.

Ils s’acheminèrent vers l’habitation de M. Rinal.

CHAPITRE X

Table des matières

Cent mille têtes humaines ne valent pas une tête de poulet.

La petite ville de Bormes est bâtie dans le ravin, sur les versants de deux collines qui se regardent, dominées par un plus haut sommet. Fortement adossée aux Maures, elle était ainsi bien placée, comme la plupart des villages et des hameaux du Var, pour guetter l’arrivée des pirates sarrasins et se défendre contre eux. De la plaine jusqu’à la petite ville, par des chemins mal taillés dans la roche, la montée jadis était rude. Elle ne l’est plus; les voitures et charrettes doivent gravir un spacieux chemin moderne, bien entretenu, mais auquel on a dû faire décrire de nombreux détours.

La place publique de Bormes est un plateau, arrangé en terrasse, avec ses balustrades où l’on peut s’accouder devant un horizon de plaines, de collines, d’îles et de mer bleue, sous les poivriers et les mimosas. Des rosiers y fleurissent, respectés par les petits enfants de l’école, auxquels M. le maire est allé expliquer, un jour, comment le respect des propriétés publiques fait la joie commune.

M. Rinal, chirurgien de la marine, cherchant comme il disait un coin où mourir paisible, avait été frappé de la beauté de Bormes.

La vie semblait s’agiter au pied de cette colline, comme la mer au pied d’un îlot escarpé sans pouvoir troubler le repos de ses habitants.

—Pour venir me trouver ici, s’était dit le philosophe, il faudra vraiment qu’on ait besoin de moi, ou que l’on m’aime.

Et il habitait une maison simple, comme toutes celles du pays, sur des gradins qui, taillés dans la colline, dominent la place et portent, parmi les fleurs, des orangers et des grenadiers. Il avait même un bananier, objet constant de ses soins.

Il vivait là avec un chien borgne et une vieille gouvernante. Le médecin de Bormes venait tous les jours faire une partie d’échecs.

M. Rinal avait le don des langues.

C’était un hébraïsant remarquable, un orientaliste de premier ordre, quoique inconnu; il avait lu le chef-d’œuvre de chaque littérature dans le texte original. Une ou deux langues cependant lui manquaient encore.—«Cela m’amusera à apprendre dans les deux dernières années de ma vie.» L’histoire de la Révolution française, les Évangiles, les fables de La Fontaine, le Livre des Morts des Egyptiens, Sakountala et les quatrains de Kheyam étaient ses livres préférés. Quand il en parlait, il faisait claquer sa langue comme un gourmet qui déguste un vieux vin. Ses héros favoris étaient Jeanne d’Arc, inexplicable prodige, Odette, Jésus... et Marat! Il avait Charlotte Corday en exécration. «Elle ne parvint à entrer chez l’homme de bien, disait-il, qu’en lui faisant dire qu’elle avait un service à lui demander, au nom du peuple. C’est une coquine. Marat demandait beaucoup de têtes, il avait raison. Il ne faut espérer que dans le balai de la mort. La mort c’est la grande nettoyeuse. Espérons dans la mort. Prions-la. C’est l’épuratrice!» Quand il avait fait l’apologie de Marat, ingénûment, avec une conviction douce et forte de brave homme,—que de fois, si l’on était à table, à déjeuner ou dîner, on avait pu l’entendre crier, furieux: «Catherine! Catherine!»

Catherine arrivait, très grosse, essoufflée...

—Monsieur?

—Vous savez bien que je ne peux pas supporter la vue d’une tête de poulet! Qu’est-ce que c’est que ça?

—C’est la tête, monsieur.

—Comment avez-vous pu oublier de la faire disparaître?

—Je me suis fait aider ce matin par la voisine. C’est elle qui a fait fricasser le poulet... je n’ai pas pensé à lui dire...

—C’est abominable!... Ça vous arrivera encore, je le sais bien! En attendant je ne pourrai plus déjeuner, moi, ça m’a coupé l’appétit! Donnez-moi des figues sèches... C’est dommage. Il avait l’air appétissant, ce poulet.

Tel était dans la vie ce farouche révolutionnaire, ce chirurgien qui avait coupé des jambes et des bras sous le feu de l’ennemi, et qui souffrait, par les temps humides, de plusieurs vieilles blessures.

Pendant la campagne du Mexique, à Puebla, il avait dû passer dans un canot, en service, sous le feu de l’ennemi... «C’est mon plus pénible souvenir, disait-il, vous allez voir pourquoi!» Et voici ce qu’il racontait:

—J’avais pour aide un petit mousse, un enfant, quatorze ans. Je ne pouvais pas le regarder sans penser à sa mère, dont il me parlait souvent.

«Nous passions sous le feu; dans ce canot, il grêlait des balles. Un homme est blessé. J’étais debout, incliné vers lui, occupé d’un premier pansement. Quand je me retourne pour prendre des mains de mon petit infirmier une bande de toile qu’il tenait, je le vois couché au fond de l’embarcation, tout blotti, un peu tremblant. Les hommes riaient. Et moi, impatienté, oubliant qu’il pleuvait du plomb, je dis, comme si nous avions été tranquilles dans une salle d’hospice:

«—A quoi penses-tu, gamin? le linge, donc!»

«Prompt à m’obéir, l’enfant se leva tout debout, et aussitôt, frappé d’une balle, vint s’abattre contre ma poitrine. Il dit: «Maman!» et mourut dans mes bras... Je ne m’en suis jamais consolé.»

Il adorait les enfants.

La marque essentielle de cet homme d’élite, c’était son intelligence sympathique des simples, des travailleurs de terre et de mer, des hommes du peuple. Sans effort il se mettait, comme on dit, à leur place, à leur point de vue, et jugeait leurs actes ou leurs intentions du fond de leurs nécessités propres, seules conditions de leur existence. Il comprenait leurs besoins, les circonstances qui les enserraient et les commandaient, les fatalités auxquelles ils sont soumis, l’importance pour eux de ce qui nous semble frivole à nous. Aussi était-il populaire.

Il avait toujours à leur service un conseil judicieux, simple, comme donné par un des leurs, et, en même temps, contrôlé par une haute sagesse.

Au fond, cet homme était un prêtre dans le sens élevé du mot, un recteur, un directeur d’âmes. Il avait pour clients ceux qu’aurait dû rassembler le curé. Le curé en souriait:—«Vous me prenez mes ouailles. Quel dommage que vous soyez un mécréant! Pourquoi ne croyez-vous pas en Dieu?»

—J’y crois, j’y crois, monsieur; Dieu, c’est la bonté humaine.

«Ce Dieu-là a sur d’autres l’avantage d’être révélé, tangible, visible, certain. Mieux vaut un bon mécréant qu’un croyant mauvais.»

Le curé allait volontiers chez le mécréant: «—Que n’ai-je, disait-il, beaucoup de païens comme celui-là! Le bon Jésus n’osera jamais le damner!»

Les gens de Bormes aimaient leur hôte, qui rendait au pays des services effectifs, remplaçant quelquefois, sur sa demande, le médecin malade ou absent, et surtout se faisant le professeur gratuit, non seulement de quelques enfants mais de plus d’un adulte.

Du haut de son mur en surplomb sur la place publique, tandis qu’il regardait les enfants jouer aux boules le dimanche, il lui était arrivé de dire tout à coup à l’un des petits joueurs:

—Comment t’appelles-tu, toi?

—Un tel.

—Que fait ton père?

—Jardinier.

—Il fait des primeurs?

—Oui.

—Des roses, des œillets, des fleurs qu’il envoie à Paris?

—Oui, monsieur Rinal.

—Tu lui succèderas?

—Oui, monsieur Rinal.

—Tu sais l’anglais?

—Non, monsieur Rinal.

—Eh bien, viens chez moi une fois par semaine. Je te l’apprendrai. Tu enverras des fleurs à Londres.

Il était adoré. Voilà l’homme à qui M. Cigalous conduisait Maurin.

CHAPITRE XI

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Un sauvage entrevoit que la science n’est pas la justice, mais qu’un grain de justice peut germer dans le fumier des civilisations.

En causant avec M. Cigalous qui fumait sa pipe, Maurin, qui tenait son petit par la main, s’avançait sur la place,—et M. Rinal, du haut de son mur, près de son bananier, regardait venir ce groupe un peu bizarre.

Maurin, les pieds dans ses souliers de toile à semelles de corde, les mollets enveloppés de toiles serrées par des ficelles terreuses, qui transformaient ses pantalons en véritables braies antiques, le corps pris dans une vareuse lâche, de grosse toile également, le chapeau de feutre très mou, bizarrement déformé, un couteau de marin à la ceinture, dans une gaine de cuir, paraissait être un personnage d’une autre époque. Son fils, pour la circonstance vêtu de ses plus beaux habits, portait au contraire un complet en «jersey» bleu qui le rendait semblable à une gravure de mode des grands magasins de Paris. Et à côté d’eux le maire, qui avait l’air d’un Hollandais à cause de sa pipe et du sourire de ses pommettes un peu rosées, le maire regardait les fleurs, les terrasses publiques, les embellissements que lui doit sa ville, et il y avait sur toute sa physionomie une indéfinissable expression de plaisir.

—Eh bien, monsieur Rinal, dit-il, levant les yeux sur le vieux docteur, vous êtes matinal aujourd’hui?

—Mes vieilles blessures, qui m’ont travaillé toute la nuit! Je suis un vrai baromètre... Voilà un bel enfant.

Maurin regardait M. Rinal. Il l’avait quelquefois aperçu de loin, mais ne lui avait jamais parlé.

L’ancien chirurgien était un homme de haute taille, à large poitrine. Deux favoris blancs tombaient de ses joues, flottaient un peu au vent. Les lèvres et le menton étaient rasés soigneusement. Il portait un paletot de bure grise un peu ample, à grandes poches, et ses mains, très longues, pâles et fines, aux ongles nets et brillants, sortaient de deux manchettes de batiste. Son seul luxe, ces manchettes. Ce plébéien avait l’orgueil de ses belles mains. Il les encadrait. Et le geste avec lequel cet ami de Marat jouait avec sa tabatière rappelait un duc de Richelieu.

—C’est mon enfant, dit Maurin, sans embarras, tout de suite à son aise sous l’œil bleu-clair, très bienveillant, du vieux monsieur.

—Et nous venons vous voir, dit le maire.

—Entrez donc, messieurs.

Ce Messieurs fut dit sans la moindre affectation. La politesse innée de M. Rinal n’acceptait en aucun cas les inégalités d’appellation.

Au moment où il leur ouvrait la porte de son jardin, un garde en blouse bleue, au képi de sous-lieutenant, vint appeler M. le maire, qui s’excusa, présenta Maurin à M. Rinal, expliqua d’un mot le désir du brave chasseur, et se retira.

Maurin dut entrer le premier, dans le petit salon où vivait le solitaire. Une table à jeu, portant des livres épars sur lesquels luisaient la tabatière et la loupe. Une console et un bureau ministre, couverts également de livres et de papiers. Une bibliothèque chargée de petits et gros livres en toutes les langues possibles. Des atlas debout dans des coins. Sur la cheminée, une figure égyptienne creusée d’hiéroglyphes parfaitement lisibles pour le maître du logis.

Aux murs un portrait de Victor Hugo, lithographié; une bonne peinture, copie de Téniers, et une vieille gravure allemande, représentant la Mise au tombeau... Les saintes femmes, avec d’infinies précautions, soulèvent le corps de Jésus. Les visages contractés sont couverts de larmes qui s’égrènent, grosses, lourdes, comme des perles... Au fond, des collines et le temple de Jérusalem.

—Ah! vous venez pour le petit... Et que voulez-vous lui apprendre, au petit?

—Je ne sais pas, monsieur Rinal. Je souhaite qu’il apprenne les bonnes choses.

M. Rinal sourit.

—Les bonnes choses! dit-il. Il y en a presque autant que de mauvaises. Et il devrait y en avoir davantage, puisqu’on peut enseigner les bonnes et apprendre à détester les mauvaises... Quel âge a-t-il, ce petit homme?

—Onze ans tout à l’heure.

Le vieux praticien se leva, alla à l’enfant. Maurin vit alors que M. Rinal boitait légèrement, mais de la boiterie il avait fait une sorte de grâce. Il boitait avec élégance, presque fièrement. C’était un trait de sa physionomie que cette façon jolie de se relever sur son meilleur pied au moment de l’arrêt et de poser l’autre par-dessus, la pointe en bas.

L’enfant regardait le monsieur. Le vieux médecin lui frappa la joue de ses deux doigts tendus; puis, de ses bonnes mains, lui palpa les épaules, les bras, la poitrine...

—C’est bien établi, dit-il, le reste viendra par surcroît... Va jouer au jardin, garçon. Nous allons causer, ton père et moi; mais ne touche pas à mes fleurs. Je t’en donnerai, quand tu t’en iras.

L’enfant sortit, content.

—Eh bien? interrogea M. Rinal.

—Monsieur, dit Maurin, des gens d’ici me le soigneront et je le laisserai à Bormes si vous voulez bien lui donner «un peu de leçons»...

—Des leçons de quoi? c’est là-dessus qu’il faut s’entendre. Que voulez-vous faire de lui?

—Je ne sais pas, dit Maurin, je veux qu’il ne soit pas comme moi, qui ne sais pas lire ou presque pas, et à peine signer. Ça m’embarrasse souvent. Je suis un sauvage. Ce n’est plus le temps d’être comme moi.

—J’entends bien; mais il sait lire, le petit?

—Ecrire et compter, oui, monsieur.

—Est-ce qu’il faut lui apprendre l’anglais? ou bien l’allemand?

—Si vous croyez que c’est bon.

—Alors vous n’avez pas d’idée sur ce que vous voulez qu’il fasse?

Maurin commençait à tortiller fiévreusement son chapeau entre ses doigts. Heureusement la vieille loque de feutre n’avait plus rien à perdre. Il la triturait, embarrassé, cherchant des idées, des mots. Plein de l’envie de plaire au monsieur qui lui plaisait beaucoup, plein d’un désir vague, infini, de quelque chose qu’il ne savait pas dire, qui existait pourtant, qui lui manquait, et qu’il venait chercher ici... L’âme obscure du chasseur, comme un papillon de nuit, se cognait à la vitre lumineuse du savant dans une admiration ignorante, dans un vœu inconscient de chaleur et de lumière. Il souffrait, tremblant qu’on ne le renvoyât sans accepter son fils, sans réaliser sa chimère.

M. Rinal réfléchissait.

—Je ne peux pourtant pas deviner! murmura-t-il... Vous avez bien un projet pour l’avenir du petit? Voulez-vous en faire un paysan? J’aime assez cela. Un soldat? ça va encore! Un marin? un bouchonnier? un jardinier qui cultive les primeurs pour les envoyer à Paris et à l’étranger? D’après ce que vous déciderez, je tâcherai d’aider votre fils... car c’est entendu,—vous me plaisez,—je le ferai travailler...

—Vraiment, ah! quel bonheur, mon brave monsieur!

—Mais que faut-il lui apprendre, quoi? dites un peu.

Un mot sortit de tout l’être de Maurin, brusque, involontaire, étrange, superbe:

—Tenez, monsieur, fit-il ingénument, apprenez-lui la justice!

M. Rinal devint tout pâle. Il se sentit le coin des yeux picoté par l’émotion,—et il marcha vers l’homme, qui se leva. Il lui tendit sa main que Maurin saisit.

—Vous êtes un brave homme, vous! dit-il à Maurin. Envoyez-moi votre fils quand vous voudrez.

Ce fut le tour de Maurin de devenir pâle.

Quand il raconta à Parlo-Soulet sa visite chez M. Rinal:

—Devant un homme ainsi, déclara Maurin, je t’assure qu’on n’a pas envie de galéger... Rien que de le voir, ça me fait un effet, à moi!

—Diable! il faut alors, dit Parlo-Soulet, qu’il ait bougrement de talent!

CHAPITRE XII

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Monsieur le préfet a la parole.—Parlo-Soulet l’interrompt.

La petite ville de Bormes attendait l’arrivée de M. le préfet qui avait annoncé son intention d’assister aux obsèques du pauvre Crouzillat.

M. le préfet voulait honorer à la fois le mort et les habitants pour leur conduite dans l’affaire des «évadés». De plus il saisissait volontiers cette occasion de faire la connaissance de Maurin, chef de l’expédition, et de s’en faire un ami.

Le cortège qui suivait le corps du pauvre Crouzillat montait lentement la rampe qui va du village au cimetière. Au bord de la route, sur une sorte de promontoire qui s’avance dans la vallée, le cimetière rit, à belles murailles blanches, à pleins buissons de roses, et découpe ses mimosas et ses eucalyptus d’un gris bleuté sur le bleu de la mer. Du côté de la terre, il regarde les cimes où des pointes de roches violettes percent, nombreuses, les verdures des pins et des chênes-lièges. En deux ou trois endroits, une «pierre franche», venue là on ne sait comment, éclate de blancheur sur le flanc vert de la colline.

M. le préfet admirait ces choses tout en suivant le cortège où gendarmes, gardes forestiers et chasseurs, uniformes et vestes de bure, se coudoyaient.

M. Désorty, qui venait directement de sa préfecture, avait retrouvé à Bormes M. Cabissol qui, lui, arrivait de Marseille et qui devait retourner le soir à Draguignan avec son préfet.

Au cimetière, le maire s’avança au bord de la tombe et dit:

—Mes amis, notre commune aime la liberté et le devoir. Crouzillat est une victime du devoir, c’est un homme que nous estimions beaucoup. Voilà pourquoi nous sommes tous ici, autour de lui. C’était un bon travailleur et un bon compagnon. La commune tout entière le regrette et lui apporte, par ma voix, un dernier adieu.

Le préfet s’avança à son tour:

—Mes amis, l’homme qui vient de mourir était, me dit-on, un des bons citoyens de votre commune où je vois bien qu’il y en a beaucoup. Vous vous êtes mis bravement en campagne, pour aider la force publique, qui fait la sécurité du travail et dont la tâche est souvent difficile. Un de vous, dans cette tragique aventure, a laissé la vie. J’ai voulu venir aujourd’hui féliciter la commune entière et Maurin en particulier. Il n’y a pas de meilleure police que celle que font les citoyens eux-mêmes, pas de meilleure garantie de nos droits, de nos libertés, que le sentiment de nos devoirs. Ce sentiment, on est heureux de le rencontrer chez des hommes rudes comme Maurin. Voilà un chasseur libre, presque toujours seul dans les bois, et qui pourtant n’oublie pas ce qu’il doit à la société. Maurin s’est mis à votre tête. Il a défendu avec vous, au péril de sa vie, la sécurité d’une commune à laquelle il n’appartient pas; il s’est bien conduit. Je le félicite et je le remercie.

«Le mort que nous honorons me permet, me commande même de détourner en faveur de Maurin une part des éloges qui lui reviennent. C’est Crouzillat lui-même qui vous dit ici: «Honneur à Maurin des Maures!»

Ce dernier mot était à peine prononcé qu’une voix sonore s’élevait dans l’auditoire. C’était celle de Pastouré:

—Noum dé pas Dìoú! cria l’homme qui ne parlait jamais en public, c’est tapé!

Personne ne sourit.

La voix de Pastouré résumait le sentiment unanime.

Le petit discours avait donc produit grand effet. Et Maurin retenait, au coin de ses yeux, une larme qui se décida à couler, lorsqu’à la sortie du cimetière, tandis que toutes les mains pressaient la sienne, il vit venir, boîtant avec sa légèreté élégante, le vieux savant Rinal qui, de loin, lui fit, de sa canne levée, un signe d’amitié.

Le discours du préfet fut commenté pendant plusieurs jours. Alessandri qui, le lendemain, lut ce discours dans les journaux de Toulon, se sentit distancé et résolut de faire à Tonia sa déclaration amoureuse le plus tôt possible. Et en pensant à la manière dont il s’y prendrait, il fourbissait avec rage les boutons de son uniforme et la plaque de son ceinturon.

—C’est égal, se disait Pastouré, je n’aime pas les honneurs; plus on en a, plus on a d’envieux et de méchants à ses derrières. Le préfet est content, mais le gendarme est vexé. Le préfet est dans la préfecture et le gendarme vit sur les routes; je ne rencontre jamais le préfet, je peux rencontrer le gendarme tous les jours; ça me tourmente... Enfin, qui vivra verra!

CHAPITRE XIII

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M. Cabissol explique le rôle du chapeau haut de forme considéré dans ses rapports avec le jeu de boules et, à propos de la pluie et du beau temps, répète le sermon aimable que fit un bon curé pour la fête de Sant-Estròpi.

M. Désorty et M. Cabissol repartirent ensemble pour Draguignan. Quand ils furent installés dans leur wagon:

—Eh bien, mon cher monsieur Cabissol, dit le préfet, il me semble que vos calmes Méridionaux ont secoué leur indolence dans cette aventure-ci.

—Ils sont indolents à la façon des poètes, mon cher préfet; sobres comme l’Arabe, et dédaigneux de l’effort qui accroîtra leur bien-être, mais, ne vous y trompez pas, actifs, résistants et hardis, dès qu’il s’agit de prendre part à une «aventure» qui met en mouvement leur imagination.

«Durant la campagne de Russie, savez-vous bien que les Provençaux, d’après les rapports des médecins, se montrèrent les plus endurants et les plus gais parmi tous les héros aguerris qui suivaient le grand Empereur?

«D’autre part, ils sont bien les cousins germains de cet Arabe à qui un colon offre un sou pour qu’il consente à lui tirer un seau d’eau à son puits. L’Arabe tire le seau et prend le sou.

«—Allons, Mohammed, encore un seau... tu auras encore un sou.

«—Roumi, dit l’Arabe, je n’ai, pour l’heure, besoin que d’un sou. C’est pourquoi tu peux, si cela te convient, tirer toi-même un second seau de ton puits. Moi je suis pour l’heure assez riche.»

«Convenez que cela ne manque pas d’allure, et, qui sait? de sagesse peut-être.

—Hum! dit le préfet, au point de vue social... Enfin!... Et vos Provençaux sont de cette force?

—Avant-hier, continua M. Cabissol, j’étais à la campagne chez un de mes amis, près de Draguignan, et nous regardions son cheval de labour, qui, les yeux aveuglés par les œillères bombées, tournait en rond, mettant en mouvement l’engrenage de la noria (puits à roue).

«Or, une branche de cerisier, horizontale, très longue, venait à chaque tour de piste heurter la pointe du collier d’attelage. Le cheval, sentant le heurt, faisait mine de s’arrêter... puis la branche glissait, égratignant le cuir, et, après avoir surmonté la pointe du collier, elle reprenait sa position, tandis que l’animal reprenait sa marche. A chaque tour de piste, il retrouvait le même obstacle, subissait la même impression, ralentissait, brusquement repartait. Et ainsi de suite.

«A vingt pas à peine de la noria, le fermier, tout en surveillant sa bête, bêchait mollement ses oignons.

«Mon ami l’interpella:

«—Eh, Toine? voilà une branche qu’il faut couper!

«—Sûr, qu’il faudrait la couper! répliqua Toine. Je m’en suis bien aperçu depuis l’année dernière! il faudra que j’apporte, un jour, le couteau-scie!!!

«—Et si vous alliez le chercher, Toine, le couteau-scie?

Ça n’est que trente pas à faire, d’ici à votre maison.

«—Oh! répondit Toine en se remettant à bêcher ses oignons avec mollesse, je l’apporterai demain,—si je ne l’oublie pas!!!!! car c’est vrai que cette branche maudite abîme tout le cuir du collier!!!!!!! et puis... ça donne au cheval une bien mauvaise habitude!!!!!!!!!»

«Mon ami, qui est du pays et qui a chez lui ce fermier, très brave homme, depuis trente ans, alla vers le cerisier, et prenant la branche à deux mains, il la rompit sans faire aucune réflexion.

«Et ce fut sans rien dire que nous nous en allâmes.

—C’est absurde, dit le préfet.

—Mais si pittoresque! dit M. Cabissol.

—Pittoresque, soit! dit le préfet, et c’est par amour du pittoresque que ce dompteur de foules, dont vous me contiez l’histoire l’autre jour, se coiffait d’un chapeau haut de forme?

—Par amour de la parade, mon cher préfet. En d’autres occasions, ce sera par amour du comique. En voulez-vous la preuve? Certaines sociétés de boulomanes ont imaginé de se coiffer du haut de forme pour jouer leur jeu favori. Ce faisant, ils se donnent la comédie à eux-mêmes, et, du même coup, tournant avec raison en ridicule la coiffure bourgeoise qu’un usage égalitaire leur impose aux grands jours du mariage, ils se vengent gaîment d’avoir eu à la subir; ils arrivent donc sur leur terrain de jeu, le kalitre en tête.

«Vous n’ignorez pas que, chez nous, les boules sont un jeu national. Les joueurs se divisent en deux catégories: les pointeurs, qui doivent placer leur boule le plus près du but, dit cochonnet; et les tireurs (nos boules sont ferrées et lourdes) qui doivent lancer directement leur boule, parfois à de longues distances (soit une vingtaine de pas) contre la boule adversaire qu’il s’agit d’écarter du but. Les chapeaux hauts de forme doivent être posés en arrière, sur la nuque, ou très en avant sur le front des joueurs. Il s’agit pour chacun d’eux de lancer sa boule sans perdre son chapeau. C’est la règle de ce jeu très spécial.

«Vous voyez d’ici combien ces coiffures instables deviennent ridicules quand les mouvements des joueurs les déplacent ou les font rouler à terre!

«Et quels lazzis! quels pétillements de moqueries entrecroisées!... Parfois le joueur désespéré, d’un mouvement instinctif, lâche sa boule pour retenir son solennel couvre-chef... c’est sublime. Et de ces chapeaux hauts de forme on en voit, là, de tous les âges. Toutes les modes sont représentées, larges bords, bords étroits; les uns sont de simples cylindres, les autres sont coniques; certains ont de longs poils et sont étrangement évasés... ils ont été empruntés à l’armoire d’un arrière-grand-père... Et de rire. Je vous assure que le spectacle est réjouissant.

«Du reste, le haut de forme, depuis son apparition, a toujours excité la verve railleuse du populaire de chez nous; il a tout de suite choqué le bon sens national.

«Je me rappelle avoir assisté au mystère de la Nativité qu’on représentait encore il y a un quart de siècle dans nos théâtres populaires de marionnettes.

«Il y avait toujours parmi les personnages de la crèche un vieil aveugle qui se faisait conduire à l’étable de Bethléem, dans l’espoir d’y recouvrer la vue; son fils, un bambin de douze ans, lui servait de guide; et pour faire honneur à l’enfant Jésus, le gamin se coiffait du kalitre. Le vieil aveugle et son guide arrivaient ensemble devant Jésus, couché sur de la paille, entre l’âne et le bœuf, dans l’étable légendaire; ils saluaient l’Enfant-Dieu, puis Marie et Joseph... L’aveugle priait à voix haute et tout à coup, sa guérison s’étant miraculeusement accomplie, il le prouvait d’une façon éclatante en s’écriant, tourné vers son fils: «Oh! bou Dìou! qué capeoù! (Oh! mon Dieu! quel chapeau!)» Et cela est d’excellente comédie!

«Le chapeau haut de forme est né en Angleterre...

«Le bon sens populaire des Provençaux de tout temps a condamné une coiffure qui ne protège ni contre le soleil ni contre la pluie!»

On arrivait aux Arcs. Les deux voyageurs changèrent de train; il pleuvait légèrement.

—Tiens! il pleut! dit le préfet.

—Il pleut? dit M. Cabissol. Eh bien, je parie que des Arcs à Draguignan, nous ne verrons pas âme qui vive dans les champs ni sur les routes... Et à propos de pluie, poursuivit-il, j’oubliais de vous conter mon récent pèlerinage à Sant-Estròpi.

—Où est cela?

—Pas très loin de Figanières. J’y suis allé l’autre jour. Et voici ce que j’ai vu et entendu...

«Sant-Estròpi est le nom d’un quartier rural de la commune de Figanières. La chapelle de saint Estròpi, patron des joueurs de boules maladroits, dépend du château qui porte le même nom, et qui appartient à mes vieux amis Boujarelle. Devant le château, au flanc de la colline, s’étend une terrasse spacieuse qui domine magnifiquement une petite vallée. La chapelle fait face au château, à l’autre bout de la terrasse.

«Or, de tous temps, les propriétaires de cette vieille demeure ont permis aux habitants du quartier et des communes environnantes de fêter saint Estròpi dans la chapelle comme aussi sur la terrasse où s’installent quatre ou cinq roulottes de forains, vire-vire, tir à l’arbalète, jeux de massacre, etc. Et dans la chapelle un curé du voisinage vient dire la messe.

«J’étais invité, il y a huit jours, à ces réjouissances; j’y allai.

«Malheureusement, une pluie légère ayant commencé, la veille de Sant-Estròpi, à asperger nos routes, personne, sauf le curé, ne se rendit à la messe.

«Seuls les châtelains—au nombre de trois—leurs trois fermiers et votre serviteur, y assistèrent. Nous étions sept, neuf en comptant le curé et le petit garçon qui tenait la clochette et répliquait amen aux bons endroits.

«Vous voyez d’ici la vieille chapelle délabrée, aux murs nus, et dont la haute et large porte fut fermée à cause du vent... Dès que la pluie avait cessé, un vent assez fort s’était élevé.

«A l’évangile, M. le curé, vêtu de ses plus beaux ornements, se tourna vers nous et dit:

—«Mes très chers frères,

«Tous les ans, à pareille époque, nous fêtons notre grand saint. Seulement, les autres années, cette fête, célèbre dans toute notre contrée, attire ici tout un peuple de fidèles, jaloux d’honorer notre saint selon ses mérites. Or, aujourd’hui, vous êtes venus en bien petit nombre.»

«Je le crois bien, s’interrompit M. Cabissol, j’étais seul; les autres assistants appartenaient au domaine de Sant-Estròpi. Nous, les étrangers du dehors, nous étions un: moi! Et le curé poursuivit:

«—Et pourquoi êtes-vous venus en si petit nombre pour honorer un si grand saint?

«Hélas! je le dis avec douleur, c’est parce qu’il a plu ce matin!

«Eh bien! mes très chers frères, est-ce qu’il n’est pas bien facile, lorsqu’il pleut,—de prendre un parapluie?»

«Le bon curé joignit ses mains sur son ventre et éleva ses regards vers la voûte lézardée de la chapelle, c’est-à-dire vers le ciel:

«—O grand sant Estròpi! s’écria-t-il, sans doute tu leur pardonnes la tiédeur de leur dévotion à ta gloire, mais moi, grand saint, j’ai le devoir de leur dire qu’ils n’auraient pas dû reculer devant le petit désagrément d’être un peu mouillés, à l’heure où il s’agissait de venir aux pieds des autels te rendre l’hommage qui t’est dû!»

«Les regards du bon curé s’abaissèrent et parcoururent son auditoire composé de sept personnes; et il continua:

«—C’est pourquoi, mes très chers frères, c’est pourquoi mon âme s’écrie: «Honte! trois fois honte! six fois et sept fois honte sur ceux qui ne sont pas venus, quand il leur était si facile de venir même sans être mouillés,—puisqu’ils n’avaient pour cela qu’à prendre un parapluie. Honte cent fois, mille fois honte sur ceux qui pouvant prendre un parapluie... n’ont pas pris de parapluie... Mais en revanche et pour la consolation de mon âme, gloire à ceux qui ont eu l’idée—bien simple, d’affronter les intempéries de la saison, afin de fêter notre grand saint! Trois fois gloire, gloire six et sept fois, cent fois et mille fois gloire à ceux qui sont venus, avec ou sans parapluie! Que ceux-là soient bénis. Ainsi soit-il.»

«Le bon curé quitta le ton oratoire pour dire avec beaucoup de simplicité:

«—Maintenant, mes très chers frères, nous allons comme tous les ans faire, au dehors, sur la terrasse, une petite procession, afin d’attirer, par nos prières et nos hymnes pieux, les bénédictions de notre saint vénéré sur les fruits de la terre et les travaux des champs.»

«Le petit clion (clerc, servant) nous distribua des cierges vite allumés et, à la file indienne (je marchais le premier derrière le curé), nous nous acheminâmes vers la porte de la chapelle, que le curé ouvrit péniblement.

«Quand elle fut ouverte, nous pûmes tous voir que les platanes de la terrasse étaient humides... Il tombait une pluie imperceptible, jolie sur les feuilles comme rosée au soleil.

«Le bon curé recula, terrifié:

«—Ah! sapristi! fit-il, il pleut encore! je crois que nous ferons bien de prier dans la chapelle. Sant Estròpi nous pardonnera.»

—Draguignan! tout le monde descend! cria d’un ton terrible, sur le trottoir de la gare, un homme d’équipe à la voix de bronze.

CHAPITRE XIV

Table des matières

A Corse entier, Corsoise et demie.

Le brigadier Orsini fumait sa pipe, seul, dans la maison forestière, quand Alessandri frappa à la porte.

—Entrez! Tiens, vous n’êtes qu’un? Les gendarmes, d’ordinaire, ça va par deux.

—C’est, dit Alessandri, que j’ai à vous parler d’une affaire de famille. Et mon camarade m’attend à la cantine, avec les chevaux.

—Bon! dit l’autre qui le vit venir. Ma fille n’est pas là.

—Orsini, nous sommes pays, dit le gendarme, avec résolution et, dans notre île, on est loyal et hardi.

Orsini approuva d’un signe de tête.

—Nous sommes pays, reprit le gendarme avec force, et, sur le continent, tous les Corses sont frères.

Orsini approuvait toujours.

—C’est, par conséquence, une bonne chose pour moi d’être votre pays, vu la demande que j’ai à vous faire. Egalement, nonobstant la différence de nos uniformes, nous portons tous deux le bouton du militaire. C’est encore pour nous une raison de fraterniser. J’ai un peu d’économies, pas beaucoup; et vous, ça doit être à peu près de même. Nous sommes deux bons Corses et deux bons soldats. Voulez-vous être mon beau-père et me présenter aujourd’hui comme fiancé à votre fille Tonia, pour laquelle mon cœur est prêt à tous les loyaux services d’un bon Corse et d’un bon soldat?

Orsini vida lentement sa pipe en la frappant sur son ongle.

—Moi, ça me va, dit-il. Il faut appeler Tonia. Ça la regarde un peu.

—Un père a toute autorité sur une fille jeune, répliqua Sandri avec énergie. Ne craignez-vous pas de la résistance chez votre fille, si vous la consultez?

—Et pourquoi de la résistance?

—Elle pourrait avoir choisi un autre futur; les filles sont inconsistantes.

Il voulait dire inconstantes. Mais le lapsus le servait.

—Et sur qui aurait-elle des intentions? demanda Orsini.

Alessandri hésita. Brave homme au fond, il se demandait s’il n’accusait pas à la légère la jeune fille. Mais il se dit que si elle avait réellement un penchant pour ce Maurin qu’il méprisait, c’était la sauver que d’en parler à son père.

—Sur qui, pensez-vous? répéta le forestier.

—Mais... sur le braconnier Maurin!...

Orsini se leva tout pâle.

—Per Bacco! si je savais ça! Un homme de rien! un coureur de filles!... un braconnier! Savez-vous quelque chose là-dessus, Sandri?

Il se rassit et, froidement:

—C’est que, voyez-vous, je la tuerais!

Il allait vite aux conclusions farouches, le Corse.

Sandri se replia en bon ordre.

—Je ne sais rien; c’est une crainte.

—Sans un motif?

—Les amoureux sont trop facilement jaloux, j’ai cru surprendre un regard.

—A quelle occasion?

—Le jour de cette battue contre les bandits.

—C’est sûr que, ce jour-là, il s’est bien conduit, le braconnier, fit Orsini.

—Peuh! ils étaient trente contre trois, dit Sandri.

—Alors elle lui a souri?

—Il m’a semblé.

—Ah! ces filles! dit Orsini... Nous autres hommes, nous savons choisir sagement. Etre bandit ou gendarme, en Corse, la question peut se poser pour les hommes. Pour nos femmes, elles préfèrent toujours, sans réflexion, le bandit, les gueuses! Mais quand le père est soldat, ça ne peut pas aller comme ça, non. Touchez là, Sandri, je vous promets ma fille. C’est votre fiancée; mais je vous avertis que je ne consentirai au mariage que le jour où vous serez nommé brigadier.

—Je vous ai dit l’autre jour, beau-père, que cela ne saurait tarder.

Orsini ouvrit la porte et, du seuil, poussa un long appel qui courut toute la colline: «Eh! Oh!» puis il revint s’asseoir. Son parti était pris.

—Mais, vous, Alessandri, dit-il, il faut, de votre côté, renoncer à vos histoires; on les connaît. Je vous ai rencontré moi-même serrant de près la Margaride, la servante de l’auberge des Campaux.

Le gendarme aux joues roses et bleues rougit vivement.

—Vous ne voudriez pas, dit-il, qu’à mon âge...

—Non, certes!... Mais il serait temps de laisser cette fille à sa vaisselle...

—Il y a longtemps que..., commença Sandri.

—Bah! je vous ai vus ensemble le soir même de la battue. On ne se gêne pas pour dire que si vous poursuivez si souvent des malfaiteurs, supposés ou vrais, sur nos territoires, c’est surtout pour avoir l’occasion de rencontrer la Margaride. Il faut laisser ça de côté, Sandri. Soyez prudent; ma fille est une terrible.

—C’est compris, dit le gendarme.

Essoufflée et toute rose, Tonia entrait.

—Tonia, dit le père brusquement, je te permets d’embrasser ton fiancé.

Alessandri était debout, ganté de blanc, reluisant. Avec son visage rosé, il semblait tout neuf.

Tonia eut une hésitation légère et marcha vers lui comme à contre-cœur.

—On dirait, fit le père, que ça ne te fait pas plaisir?

Arrivée près d’Alessandri elle s’arrêta, offrant la joue sans la lui tendre. Le gendarme avança ses lèvres et embrassa la belle fille.

—Nous voici fiancés, dit-il.

—Et dès qu’il sera brigadier, on vous mariera, dit le père. Vous voici fiancés; tu entends, Antonia?

—J’entends, fit-elle; nous sommes fiancés.

Alessandri se redressa, orgueilleusement, respirant d’aise.

—Et tu ne lui dis rien de plus? reprit Orsini.

—Que dirais-je?

—Tu n’es pas heureuse et fière?

—Ni heureuse, ni fière, murmura-t-elle avec décision.

Orsini se leva.

—Cela mérite explication, gronda-t-il.

—C’est bien simple, dit la Corsoise. Depuis longtemps, je pressentais qu’Alessandri et moi nous finirions par nous accorder, mais j’avais pensé que la chose se ferait mieux que cela.

—Comme je l’ai faite, elle est bien faite, dit le père avec autorité.

—Je n’aime pas, dit-elle en pinçant les lèvres, qu’on me fasse supporter, comme par force, même les choses que j’ai désirées. J’accepte Alessandri, n’ayant pas de raison assez forte pour le refuser, mais je ne suis pas contente, et vous aviez tout à gagner, l’un et l’autre, à vous y prendre autrement.

—Pardonnez-moi, Tonia, murmura le beau gendarme... J’avais craint...

—Et quoi donc?

Elle redressa la tête en joli cheval de bataille.

Le gendarme n’osa s’expliquer.

Orsini se mit à rire:

—Ces amoureux sont tous les mêmes, des jaloux. Pardonne-lui, Tonia. Il s’était figuré, vois-tu, que tu avais pu penser une seconde à ce bandit de Maurin!

Elle frappa du pied:

—De quel droit a-t-il pu penser ça? siffla-t-elle.

Et, prise du besoin de lutter, d’affirmer son indépendance, de braver son futur maître:

—Et puis, dit-elle, un bandit vaut un gendarme!

—Quelquefois, dit Orsini; mais ce n’est pas le cas. Maurin n’est qu’un coureur de filles et un coureur de gibier. Il n’a pas gagné le maquis français après une juste vendetta. Ce n’est rien, cet homme.

—Ce n’est rien, cet homme! répéta Sandri.

—Si ce n’est rien, comment avez-vous pu croire qu’il pourrait me prendre le cœur? dit-elle. Et s’il m’avait pris le cœur, de quel droit diriez-vous que ce n’est rien?

—Allons, allons, fit Orsini, d’un air de bonhomie, tout va bien. Tu as raison. Ne parlons plus de cela.

Il connaissait sa fille et ses âpres fiertés de race. La seule façon de la calmer était de lui dire ce mot: «Tu as raison.»

Elle se calma en effet.

—Prépare les verres. On va trinquer à votre bon avenir. Appelle ton camarade, ami Sandri.

Ils scellèrent les fiançailles, le verre en main. Mais Sandri n’était pas satisfait. Peut-être avait-il perdu, dans le cœur de Tonia, le terrain que semblait lui faire gagner son titre de fiancé.

Il demeura jaloux et profondément tourmenté.

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Data wydania na Litres:
16 stycznia 2025
Objętość:
380 str. 1 ilustracja
ISBN:
4064066077785
Wydawca:
Właściciel praw:
Bookwire
Format pobierania:

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