Czytaj książkę: «Voyage en Corse»
Jacques Gaudin
Voyage en Corse

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066335199
Table des matières
AVERTISSEMENT.
DISCOURS
VUES POLITIQUES SUR CETTE ISLE.
CHAPITRE PREMIER.
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
CHAPITRE V.
CHAPITRE VI.
CHAPITRE VII.
CHAPITRE VIII.
CHAPITRE IX.
VOYAGE
ENVOI
VERS
ENVOI.
ÉPITRE SUR L’AMOUR DU TRAVAIL.
DESCRIPTION DE LA MORESQUE,
ANECDOTE
ANECDOT E
DISCOURS DE RÉCEPTION,
AVERTISSEMENT.
Table des matières
CET Ouvrage est est le fruit de plusieurs années d’observations faites dans la Corse. Le Voyage au Niolo annoncé dans le Discours Préliminaire comme voyage d’amusement, ne paroîtra peut être pas moins utile que les Vues Politiques qui le précèdent. On n’a rien oublié de ce qui étoit plus intéressant pour faire connoître les mœurs, les usages&le caractère des Habitans de cette Isle. On s’est sur–tout étendu sur les objets d’amélioration dont elle est si susceptible. Cette partie, presque toujours négligée dans les relations de voyage, ne pouvoit l’être ici. La Corse ne nous est plus étrangère, elle sert à augmenter le nombre de nos Provinces: c’étoit donc en quelque sorte un acte de patriotisme de multiplier ces observations, qui sont ainsi devenues la partie principale de cet Ouvrage.
DISCOURS
Table des matières
CE n’est point comme Ouvrage Littéraire que l’Auteur prétend recommander le Voyage au Niolo, en prose&en vers. Il ne fut dans l’origine destiné qu’à l’amusement de la Société qui l’avoit entrepris. On avoit droit de compter sur son indulgence, le Public a sans doute celui de le juger avec plus de sévérité. Je n’appellerai point de son arrêt, quel qu’il soit: s’il est favorable, je le devrai sans doute à la nature de mon sujet, à la nouveauté&à la variété des objets qu’il présente. D’autres auroient pu les embellir: je ne me suis piqué que de les rendre avec vérité.
Bachaumont&Chapelle, avec l’art précieux de répandre sur tous les sujets la gaîté qui les animoit, ont mérité de servir de modèle en ce genre. Leur facilité, quelquefois même d’heureuses incorrections, prêtent à leur ouvrage des graces charmantes, que plus de régularité auroit fait disparoître; l’air de négligence sied bien au milieu des désordres. d’un voyage: l’esprit ne doit pas y avoit plus de parure que l’ajustement, il ne doit être que facile&naturel; c’est ainsi qu’il se montre chez ces deux Auteurs. C’est le plaisir qui semble rendre compte lui-même de la route qu’il a suivie,&qui n’a cherché& apperçu que les objets qui pouvoient l’exciter.
Je n’avois point leurs talens, heureusement mon sujet ne les exigeoit pas. Il ne pouvoit guère intéresser que la curiosité, aussi c’est elle principalement que j’ai cherché à satisfaire. Je n’ai pas craint par cette raison de multiplier les détails&les observations; &quoique le goût pût m’objecter, mon premier but a été d’ être utile.
La Corse est la dernière acquisition dont notre Monarchie se soit accrue; elle étoit peu’connue de nous avant cette époque;&ce n’est pas dans le cours de la conquête qu’on a pu s’en former une juste idée. Car de quoi s’occupe-t-on alors? des marches, des campemens. Les dispositions belliqueuses du peuple, les moyens les plus sûrs de le réduire, voilà les seuls objets sur lesquels l’attention se porte. Ce n’est pas le tems d’avoir des vues d’amélioration, la guerre n’a jamais su que détruire. Quand on agite les quatre élémens renfermés dans le même vase, toutes les matières bouleversées ne présentent que confusion&désordre. Qu’attend-on pour les étudier? que le mouvement ayant cessé, chacune vienne à se rasseoir&à prendre sa place.
Les tems qui suivent immédiatement la guerre, ne peuvent aussi être employés qu’à reparer les ravages, sur-tout dans un pays nouvellement assujetti,& qu’on n’a pas eu encore le tems de connoître. Les corps&les esprits y font long-tems en mouvement; il faut les laisser rasseoir, les plier insensiblement à de nouvelles habitudes. L’étude des ressources d’un pays,&des moyens de les préparer, est nécessairement lente; tout systême d’amélioration est prématuré, s’il n’a l’expérience pour guide: c’est à elle feule à nous marquer le moment de la maturité.
Le long séjour que j’ai fait en Corse ma persuadé que nous sommes arrivés à cette époque: ayant–recueilli avec soin, toutes les lumières que pouvoient me fournir les Naturels,&les François les plus sages, je me fuis fait un devoir de rassembler ces observations,&d’y joindre les miennes. La mission qui m’avoit appellé dans cette Isle n’ayant pu être remplie, c’étoit pour moi le seul moyen de payer ma dette à ma patrie,&mon tribut de reconnoissance au peuple qui m’a accueilli.
J’ai cru d’ailleurs que la curiosité qui nous fait lire avec empressement,& qui a si fort multiplié parmi nous les relations étrangères, ne devoit pas moins s’intéresser à la description d’une de nos Provinces qui nous est peut-être encore plus inconnue. Que nous importe cette multitude de détails sur l’Amérique septentrionale, sur la Suisse, sur la Sicile,&tant d’autres pays qui n’ont que peu de liaison avec nous?, Dans la Corse au contraire, tout ce que nous découvrons peut être converti à notre usage.
Je fais que ces traits épars des diverses Sociétés servent à perfectionner l’étude de l’esprit humain; mais à cet égard le caractère Corse n’offre peut-être pas des traits moins originaux. Ce peuple livré depuis tant de siècles à des guerres destructives&toujours les. armes à la main, , soit contre ses tyrans, soit contre lui-même, a dû prendre des habitudes qui lui font propres. Cette longue anarchie éloignant la civilisation, &l’aspérité de sa situation le concentrant davantage dans sa demeure, peut-être est-il resté plus près de la nature que la plupart des peuples de l’Europe. Son extrême sobriété, son mépris du luxe, son assurance que ne peut intimider ni le rang ni la puissance, font des traits perdus depuis long-tems chez les Nations les plus civilisées.
On a beaucoup décrié sa passion pour la vengeance, on auroit dû placer à côté sa sensibilité pour les bienfaits: selon qu’il a été prévenu, son ame se porte vers l’une ou vers l’autre avec la même énergie; c’est la forme originelle de l’homme. Si les scènes de vengeance ont été plus multipliées dans cette Isle, ce n’est point la faute du peuple, mais celle des circonstances Le foible despote qui s’épuisa si long-tems pour l’asservir, ne pouvoit y parvenir qu’en le divisant: son étude constante fut de femer par-tout des haines, dont il recueilloit le fruit en empêchant la Nation de se réunir. Ses graces toujours assurées aux crimes qu’il avoit fait naître, perpétuoient dans tous les cœurs l’ardeur de la vengeance. Le peuple n’ayant point de justice à obtenir de son Gouvernement, étoit donc réduit à se la faire lui-même. Il rentroit ainsi dans l’état de nature. Il n’est pas étonnant que la passion, alors feule arbitre de son ressentiment, l’ait presque toujours porté à excès.
De-là dérivoit un état perpétuell de guerre de famille à famille, de particulier à particulier; ce qui est sans doute, pour une société, le dernier degré de misère&de dépravation: mais c’étoit le Gouvernement qui dépravoit le peuple; car dès qu’il a cessé d’avoir de l’influence, dès qu’à sa place s’est montrée une autorité régulière, impartiale, se chargeant feule de la vengeance publique, distribuant avec équité les peines&les récompenses, ces crimes ont absolument dispatu, l’ordre même s’est établi avec une facilité qu’on ne devoit pas attendre:& peut-être y a-t-il peu d’exemples chez les les Nations policées, d’une société où le vol, le meurtre,&tous les grands attentats contre la fûreté publique, soient plus rares qu’ils ne font aujourd’hui en Corse: jamais on ne s’assujettit si promtpement au frein des loix, après les avoir si long-tems méconnues.
Ce changement seul prouve ce qu’on peut attendre de ce peuple, si on a foin de préparer les réformes qu’on y voudra introduire. On ne peut y apporter plus de disposition; au génie ardent,&à l’imagination vive des pays méridionaux, il joint cette énergie de l’ame qui fut toujours le partage des insulaires&des habitans des montagnes. Que ne pourroit donc pas se promettre une instruction sage chez un peuple ainsi disposé&presque neuf, dans un tems où toutes les sciences se font doublement enrichies,&par les lumières qu’elles ont acquises,& par les préjugés qu’elles ont perdus. Combien d’essais heureux d’éducation pourroient-être tentés, qui serviroient peut-être à perfectionner la nôtre!
Ce dégoût du travail,&cette inertie qu’on leur reproche, ne font–ils pas encore la fuite inévitable de cette longue habitude, qui ne leur a appris qu’à manier les armes,&de cette malheureuse position qui les place toujours à une si grande distance de leurs biens. Mais ces obstacles peuvent se vaincre, quand les tems font arrivés, il dépend toujours de l’Administration de donner un autre cours aux esprits; elle a dans ses mains tous les ressorts qui en disposent: je vois même déjà un germe précieux de ce changement: la lassitude que le Corse commence à sentir de ses privations, depuis qu’il a eu fous les yeux le spectacle de nos jouissances.
Si du moral nous passons au physique, combien de détails propres à piquer notre curiosité,&auxquels la propriété doit ajouter un nouvel intérêt. Un terrain susceptible de toutes les cultures, sur-tout de celles qui font les plus rares dans nos climats; toutes les richesses de l’Histoire Naturelle, dispersées ou enfouies dans ses montagnes, si on a le courage d’aller les chercher; la situation de l’Isle qui la met également à portée de la France&de l’Italie, qui la plaçant sur le chemin du riche commerce du Levant, semble lui en donner les clefs; une multitude de ports creusés par la nature, ou que l’art pourroit y joindre; tous ces avantages presque également importans, soit que nous voulions en faire usage, soit que les laissant dans l’inaction, nous empêchions feulement nos rivaux d’en jouir.
Ils ont, il est vrai, été achetés à grands frais; l’or de la France n’a cessé de couler dans la Corse, soit pendant la Conquête, soit pendant les premières années qui l’ont suivies,&aujourd’hui même ces dépenses excèdent de beaucoup son produit; malheureusement ces dépenses ne font pas même un principe d’amélioration, parce que l’Isle n’en est que le dépôt passager, d’où elle ne cesse de les verser en Italie, pour affurer sa propre subsistance. Mais n’y a-t-il pas des moyens de les y fixer,&ne peut-on pas même tirer de son fond toutes les richeises qui lui font nécessaires?
La Corse peut être divisée en deu parties, l’une dont le fol est abondant, fertile, susceptible de toute espèce de culture: ce font les plaines&: en général presque tous les vallons. Cette partie est entièrement inhabitée,&presque inculte; l’autre ne présente que des montagnes, des rochers, des précipices. C’est-là qu’est répandue la population. De ce singulier partage, il résulte que tous les villages font pauvres&misérables, parce que le terrain voisin ne peut fournir à leur subsistance; que là où il est le plus productif, il demande une culture excessivement pénible,& qu’il est rare que l’Habitant ne soit pas obligé d’aller chercher dans les fonds &loin de sa demeure le supplément nécessaire à ses besoins. De-là le dégoût pour un travail que l’éloignement rend si laborieux,&que la différence de température peut rendre aisément funeste. Point de peuple qui placé dans les mêmes circonstances, ne fût également rebuté par ces deux obstacles; &ne devînt indolent&paresseux; c’est le vice radical qu’il faut guérir. Tous les remèdes qui ne l’attaqueront pas ne font que des palliatifs: ils peuvent prolonger la langueur; mais c’est une réfurreaion dont on a besoin.
La plupart de ces vallons nous offrent encore aujourd’hui quelques traces d’une ancienne habitation: la grande plaine d’Aléria, occupée par deux Colonies Romaines, devoit contenir une population nombreuse. Tout a disparu. Les guerres des Sarrasins, auxquelles succédèrent d’autres brigandages, forcèrent les Habitans de se réfugier sur les hauteurs. Ces terrains délaissés changèrent alors de nature; exposés au choc de tous les élémens, sans qu’aucun travail réparât leurs ravages, ils se couvrirent de plantes nuisibles,&d’eaux croupissantes. Ils sont ainsi devenus le siége d’une intempérie funeste. Mais l’infalubrité n’est-elle pas toujours le partage des pays inhabités?&l’absence des causes qui l’ont introduite, ne peut-elle pas la faire disparoître? que ne peut le travail de l’homme quand la prudence dirige ses moyens!
Je me suis permis d’exposer toutes les vues que la connoissance du pays m’a suggérées,&plus encore celles qui m’ont été indiquées par des hommes qui avoient plus de lumières&d’expérience que moi. J’ai pensé que si mon voyage pouvoit intéresser par la nouveauté des objets, des plans d’amélioration sur ce pays fatisferoient encore davantage. J’ai pu me tromper sans doute, mais mes erreurs ne pouvant nuire à personne, elles feront suffisamment rachetées s’il se trouve parmi elles une ou deux observations qui apportent quelque fruit. Un Ecrivain tire au moins cet avantage de son obscurité, que ne pouvant donner aucun poids à ses opinions, la vérité feule les accrédite,&que ses erreurs restent sans influence. Cette considération m’a enhardi à présenter les miennes.
Je l’ai fait d’autant plus volontiers; que j’ai cru n’appercevoir dans tous ceux qui m’ont parlé de la Corse, que des préjugés ou des idées peu justes sur le caractère des Habitans, sur leur état actuel,&sur les ressources du pays. C’est l’ancienne réputation qu’a laissé la conquête;&l’on veut toujours juger d’après elle: car dans tous les genres, les réputations, sur-tout en mal, survivent aux causes qui les ont fait naître, elles semblent exclure toute idée de changement: il est triste qu’on soit si léger à les établir, lorsqu’il est si difsicile de les détruire.
Enfin une dernière raison ma décidé: il m’a paru que le tems des réformes étoit arrivé, parce que le peuple se trouve au point de maturité qui le rend propre à les recevoir. Après une si longue anarchie, on avoit besoin d’un intervalle qui pût préparer le règne des loix&de l’ordre. Un peuple impatient du joug, , ne pouvoit rompre tout-à coup ses anciennes habitudes; il se seroit fait un point d’ honneur de sa résistance à de nouveaux usages: avant de le forcer de travailler à son bonheur, il falloit lui apprendre à le desirer.
Cette heureuse révolution a été l’ouvrage d’un seul homme. M. le Comte de Marbœuf, couvert de tous les lauriers militaires pour avoir préparé avec tant de sagesse&si bien secondé la conquête de la Corse, étoit destiné à recueillir sur ce théâtre toutes les espèces de gloire. Chargé du commandement de cette Province, il ne lui restoit plus qu’à y faire fleurir les vertus pacifiques; personne n’étoit plus propre à les y appeller par son exemple. Toujours calme&inaccessible aux passions, il contint les esprits ardens de ce peuple par deux ressorts auxquels on ne résiste point, une intelligence qui savoit tout prévoir,&une patience que rien ne pouvoit lasser. Non moins Citoyen que Militaire, il leur inspira pareillement le respect pour les loix, parce qu’il ne cessa jamais de les respecter lui-même.
–Sans rien ôter à sa dignité, il fut conserver dans lé commandement des mœurs simples, une vie éloignée de tout luxe&de toute ostentation, une facilité d’accès que peut–être jamais homme en place ne porta au même dégré; c’étoit l’indice de la bonté de son ame, les Corses en étoient également étonnés&attendris; d’un autre côté, cette affabilité servoit à éclairer sa vigilance. Encouragés par elle, souvent ils le prenoient pour arbitres de leurs différens,&se dépouilloient pour lui seul de leur défiance naturelle.
Par-là il prévenoit la naissance des troubles, que d’ailleurs il étoit toujours prêt à dissiper par son activité; c’est ainsi que dans le cours de peu d’années il les accoutuma au joug d’une dépendance régulière. Sans paroître avoir rien fait, M. le Comte de Marbœuf acheva l’ouvrage le plus important& le plus difficile, celui d’introduire le règne des loix&de l’ordre à la place de la licence,&de préparer ainsi le succès de toutes les institutions salutaires qui peuvent faire le bonheur de ce pays: ensorte que sa gloire se trouve d’avance liée avec celle de tous ses successeurs.
Il reçut le prix le plus noble de ses travaux&de ses services. Son nom écrit dans toutes les pages de la Réduction de cette Isle, le fut pareillement dans le cœur de tous les Habitans. De son vivant, ils s’étoient empressés de lui en donner des marques; elles ont encore plus éclaté à sa mort,&rien de plus touchant que le spectacle de la douleur universelle que la Nation a montrée après l’avoir perdu. Ce sentiment ne l’honore pas moins elle-même que celui qui en étoit l’objet,&présente le plus bel encouragement à ceux qui doivent courir la même carrière,
D’après la lecture du Discours Préliminaire, on doit s’attendre à voir paroître d’abord le Voyage au Niolo. C’étoit en effet le premier ordre que l’on comptoit suivre: mais on l’a changé, parce qu’il a paru que les Dissertations Politiques devoient précéder à raison de leur importance,&qu’il étoit naturel de donner une idée de l’ensemble, avant de présenter les détails.
VOYAGE EN CORSE.
Table des matières
VUES POLITIQUES SUR CETTE ISLE.
CHAPITRE PREMIER.
Table des matières
LES plaines&tous les vallons de la Corse sont naturellement très-fertiies, mais insalubres,&tous inhabités; de–là le peu de culture des terres,&la misère des Habitans. Placés trop loin de leurs richesses, ils ne peuvent ou ils ne savent en tirer parti. Cette insalubrité existe réellement. Mais n’est-elle point exagérée? n’a–t–elle pas différentes causes, dont plusieurs font susceptibles de remèdes? C’est ce que nous allons examiner.
Dans les vallons très-ferrés, elle a pour principe le rapprochement des hautes montagnes, dont la réverbération augmente l’action du soleil,&qui ne permettant pas aux vapeurs de s’élever, les retient dans un état de stagnation, très-funeste à la santé: car dès que le soleil a disparu, elles se condensent,&font éprouver pendant la nuit, un froid piquant, même au milieu des chaleurs de l’été. Peut-être est-il impossible de vaincre de pareils obstacles: mais heureusement ces sites font rares,&n’occupent jamais beaucoup de terrain.
Il y a d’autres vallons plus larges, tels que celui qui s’étend depuis Pietralba jusqu’à l’embouchure de l’Ostriconi, celui qui traverse la Balagne depuis Muro jusqu’à Losari, &une multitude d’autres. Ils font communément arrosés par des rivières, qui ne font que des torrens, presque à sec la plus grande partie de l’année. Ces vallons ont souvent près d’une lieue de largeur. L’air y circule librement, tout y semble annoncer la salubrité. Il n’est pas douteux qu’ils n’ayent été anciennement habités, puisqu’on voit encore dans la plaine, au-dessous de Speloncato& de Muro, les ruines des anciens villages dont ceux-ci ont pris la place.
Cependant ils ne font pas moins décriés que les autres,&les Corses attribuent aux voyages&aux travaux qu’ils font obligés d’y faire, toutes les maladies dont ils font atteints: peut-être même ces plaintes font elles fondées. Le Corse, accoutumé à respirer sur ses hauteurs un air frais&: subtil, est moins propre qu’un autre à supporter le travail de la plaine, fous un air épais,&un soleil brûlant. Deux températures si opposées, peuvent aisément devenir un principe fécond de maladies, auxquelles il est vraisemblable que des Habitans, fixés dans ces vallons, feroient beaucoup moins sujets; c’étoit leur ancienne demeure, comme l’attestent les ruines que j’ai citées,&si on ne les y rappelle, il n’y a point d’amélioration importante à se promettre. La longueur du trajet que le cultivateur est obligé de faire pour atteindre son champ, la perspective d’un retour aussi pénible, le peu de tems qui reste pour le travail, l’incertitude&la modicité du produit, feront toujours des motifs de découragement auxquels on n’aura rien à opposer.
Il faut donc travailler à changer cette situation,&attirer l’Habitant dans la plaine. Comment vaincre ses préjugés à cet égard, sinon en plaçant fous ses yeux des tentatives heureuses. Mais il est hors d’état, par lui-même, d’en faire les frais: il a donc besoin que l’Administration le seconde, non-seulement par des encouragemens, mais par des secours réels, qui sagement distribués deviendroient un principe d’émulation pour tous.
En choisissant des propriétaires sages& industrieux, en leur facilitant quelque établissement, avec l’attention de préférer les lieux les moins exposés à l’intempérie, on verroit bientôt naître une génération nouvelle, qui, naturalisée dans ces plaines, en supporteroit les travaux avec plus de facilité, Cette expérience rassureroit les Habitans des montagnes, qui se détermineroient insensiblement à en descendre, pour recueillir les mêmes fruits.
Cette idée que je propose n’est au fond que celle qui, sur d’autres points, a été souvent adoptée par l’Administration. Veut-elle établir un nouveau commerce? non-seulement elle l’encourage par une protection spéciale: mais s’il en est besoin, elle anime le Négociant par des primes. C’est par elle que le commerce d’Angleterre a fait de si grands progrès. Or, quel commerce plus intéressant que celui de ressusciter l’agriculture d’une grande Province, susceptible de toute espèce de production,&: qui n’attend que des travaux&des dépenses, sagement ordonnés, pour se couvrir d’hommes&de moissons.
Philippini, Historien Corse, atteste que de sontems, c’est-à-dire vers le commencement du XVI siècle, la population de l’Isle s’élevoit environ à500mille ames, ce qui fait-à-peu-près le quadruple de celle qui existe aujourd’hui. Elle pourroit se renouveller facilement &peut-être même se doubler, si on parvenoit à fertiliser la plaine dont je parlerai plus bas.
Je fais que les primes ne font ordinairement que la récompense du travail,&que dans ce projet, elles seroient au contraire destinées à le faire naître. Mais qu’importe si l’effet en est le même? Ne feroit-ce pas d’ailleurs récompenser le travail, de ne distribuer ces avances qu’aux seuls propriétaires qui auroient déjà fait preuve de leur intelligence &de leur activité. Comme c’est ici une grace à laquelle personne n’a droit, on pourroit ne la répandre que sur un petit nombre. Un petit nombre de cultivateurs bien choisis,&dispersés dans les différens quartiers de l’Isle, animeroient l’activité par leur exemple. L’agriculture n’est point une science compliquée, il ne faut que des yeux&: de l’émulation pour l’apprendre; les procédés qui auroient réussi serviroient de règle,& chacun tenteroit de les imiter à proportion de ses moyens.
Une somme peu considérable circulant ainsi dans l’intérieur de l’Isle, pourroit en vivifier successivement toutes les parties; parce que l’émulation ne manque jamais de s’animer à la vue des succès,&qu’il dépendroit toujours de l’Administration de l’exciter, si elle laissoit entrevoir que de pareilles graces feroient la récompense des plus grands efforts Pour peu qu’ils fussent heureux, le Gouvernement seroit sûr d’en recueillir les premiers fruits par le produit des récoltes; d’ailleurs ces graces même pourroient n’être que des avances,&il feroit facile de prendre des mesures pour s’en assurer le remboursement.
Je suppose les travaux ainsi dirigés: le premier effet d’une culture régulière feroit de détruire en partie l’insalubrité, en extirpant les plantes nuisibles, en desséchant la multitude des petits ruisseaux, qui se perdent inutilement sur le terrein,&infectent l’air par leurs exhalaisons. Dès qu’il y auroit un logement, le propriétaire pourroit y placer des cultivateurs, soit Corses, soit Luquois, ou autres étrangers, auxquels on faciliteroit des établissemens, afin d’augmenter à-la-fois la masse du travail&de la population; la feule habitation,&les feux qu’elle exige, contribueroient à assainir le pays. Si les possesseurs avoient l’attention de ne donner à leurs Colons qu’une nourriture saine,&: de ne les point excéder de fatigue, leur santé auroit peut-être moins à craindre de ce séjour, que celle des Habitans des villages actuels, des passages alternatifs de l’air de la plaine à celui des montagnes.
Si cet effet étoit tel,&son importance mériteroit bien au moins quelques essais pour se le procurer, cet exemple gagneroit aisément les petits propriétaires, dont les fonds font dans la plaine. Ils sentiroient bientôt l’avantage de se rapprocher de leur culture, quand ils ne verroient plus de danger dans cette habitation. Cet empressement pourroit s’accroître sous l’influence de l’Administration. C’est ainsi qu’on verroir insensiblement se composer de nouveaux-villages: les grands possesseurs eux-mêmes ne tarderoient pas de s’en rapprocher, y trouvant un site plus commode&plus vaste, un sol susceptible de tous les embellissemens,&sur-tout l’avantage inestimable de se trouver au centre de leurs possessions.
CHAPITRE II.
Table des matières
QUAND on nomme la plaine en général, on entend en Corse cette partie de terrein située entre la mer&les montagnes, qui s’étend depuis Bastia, jusqu’à Porto-Vecchio c’est-à-dire, dans un espace de près de30lieues de longueur, sur deux ou trois de largeur. Elle occupe presque toute la côte orientale de l’Isle. C’en est la partie la plus fertile, &il y a peu de provinces en Europe qui jouisse d’un sol plus heureux. L’hiver y est à peine sensible,&les chaleurs de l’été tempérées par les vents de mer, y feroient très-supportables. La terre y est susceptible de toutes les productions de la France& de l’Italie Le bord des rivières&des étangs, peut fournir des prairies abondantes, le reste du terrein se couvrir de toutes les espèces de moissons,&de tous les arbres utiles. Il y a même des aspects, où la chaleur augmentée par des causes locales, pourroit donner le coton, le térébinthe,&quelques-unes des productions qui n’appartiennent qu’aux pays les plus chauds. On croit encore qu’il feroit facile d’y élever des vers à soie, parce que cette partie de l’Isle est peu exposée aux vents impétueux,&que dans la saison des vers à soie, il ne pleut, ni ne tonne presque jamais en Corse.
Cette plaine depuis Cervione jusqu’à Aléria, n’est point un terrain plat&uni, elle présente une succession de petits monticules, à–peu–près de la même élévation, qui varient l’aspect du terrain, sans rien ôter à sa fécondité. Par-tout les sites font délicieux: d’un côté l’immensité de la mer, plusieurs îles semées dans cet espace; de l’autre la perspective rapprochée des montagnes, dont quelques-unes offrent des neiges éternelles, &les autres la plus riante verdure. La ville d’Aléria sur le bord de la mer, dominant à-la-fois toute la plaine, deux grands lacs qui l’avoisinent, plus de trente lieues de montagnes, qui semblent se courber en demi-cercle devant elles,&présentent toutes leurs gradations&leurs différentes chaînes, montre un des plus superbes spectacles dont l’œil puisse jouir. D’ailleurs le pays est abondant en gibier, en poisson,&promet par sa fertilité, non-seulement les besoins, mais toutes les délices de la vie.
Il paroît que cette plaine fut à-peu-près la feule partie occupée par les Romains, si l’on excepte quelques places situées sur la côte occidentale. Quant au reste de l’Isle, ils se bornoient à contenir les Habitans dans leurs montagnes, en leur imposant un léger tribut.
Dans cette plaine se trouvoient alors deux villes, Mariana&Aléria, dont la dernière étoit sûrement considérable, on y voit encore quelques ruines d’antiquités. L’emplacement de Mariana n’offre plus que son ancienne Cathédrale, assez bien conservée,&que l’on juge par son architecture avoir été bâtie vers le X ou XI siècle. Ces deux Villes supposent nécessairement une multitude de villages,&une population nombreuse dispersée dans la plaine. Elle étoit donc faine alors,&n’a cessé de l’être que depuis qu’elle a été abandonnée par la crainte des Sarrasins, &les fréquens ravages de la guerre: on conjecture que cet événement arriva dans le XI ou XIIe siècle, car on n’a point de monument certain pour en constater la date.
La mer alors n’étant plus contenue par le travail des hommes, a pu franchir impunément ses limites. Les désastres causés par une tempête, en auront préparé de plus grands pour la suivante,&entassés pendant une longue fuite de siècles, ils auront à la fin métamorphosé le terrain. C’est ainsi que se font formés vraisemblablement les étangs qu’on trouve le long de cette plage. On juge par quelques anneaux qu’on a trouvé attachés aux rochers de l’étang de Diana, que c’étoit autrefois, le port d’Aléria. Le lac de Biguglia n’a peut–être pas une autre origine; un vaisseau entier, que les Directeurs du Terrier ont trouvé enterré à plus de dix pieds fous le fable, indique clairement combien le terrain s’est exhaussé,&toutes les révolutions qu’il a éprouvées.
Quoi qu’il en soit, cette plage si étendue &si fertile, abandonnée à la nature, ne contient pas aujourd’hui une feule habitation. Les propriétaires des terrains n’en cultivent pas la cinquantième partie. Cette culture toujours éloignée de plusieurs lieues de la demeure des possesseurs, exploitée sans bestiaux, sans engrais,&avec de mauvais instrumens de labourage, par des Luquois &d’autres Etrangers, qui n’y prennent aucun intérêt; d’ailleurs livrée pendant l’hiver aux dégâts des troupeaux de chèvres&de brebis, qui errent alors librement dans toute la plaine, enfin qui ne se recueille que fous un air pestilentiel,&dont les fruits font toujours mêlés avec des semences de maladie &de mort; cette culture, dis-je, rapporte peu,&ce fol, le plus riche de l’Isle, abandonné de ses Habitans, n’apporte presqu’aucune utilité.
L’insalubrité est la cause de cet abandon, &elle est telle en effet depuis le mois de Juin jusqu’a la fin d’Octobre, qu’il est dangereux d’y voyager, même pendant le jour, &qu’il en a quelquefois coûté la vie à ceux qui ont été forcés d’y passer une nuit. Le seul remède contre l’intempérie, est d’allumer autour de foi un grand feu: mais il n’est pas toujours efficace. Dans les autres faisons, &sur–tout en hiver, on peut habiter la plaine impunément,&il n’est point de pays qui jouisse d’une température plus agréable &plus douce.
Les causes de cette insalubrité font cinq à six grands lacs ou étangs, dispersés le long de la côte, ,&dont les eaux stagnantes, frappées en été par les rayons du soleil, répandent par-tout des exhalaisons funestes; peut-être en est-il une autre encore plus active. Toute cette plaine est coupée par une multitude de rivières&de ruisseaux, qui presque à sec pendant l’été, couvrent pendant la faison des pluies, ou à la fonte des neiges, les terrains voisins de leur débordemens. Ces terrains presque entièrement livrés à la nature, font par-tout hérissés de forêts d’arbustes, tels que le mirthe, le lentisque,&autres plantes touffues, dont les branches entrelassées, opposent un abri impénétrable aux rayons du soleil. L’eau qui s’y trouve amassée, foit par les pluies, soit par les inondations, ne peut s’y évaporer; &se mêlant avec la dépouille des arbres, elle se corrompt,&forme par tout des mares fétides, que le soleil ne peut dessécher,& qui pendant les chaleurs de l’été répandent leurs exhalaisons empestées dans tous les environs.
Cette cause agissant par-tout, se fortifie par son rapprochement;&produit une masse de corruption, que des efforts particuliers ne peuvent vaincre. Il n’y a qu’une opération générale qui puisse y remédier.
Si le terrain étoit nettoyé par le feu si les racines en étoient extirpées, si à la place de ces buissons sangeux, l’on plantoit des allées régulières d’arbres utiles, qui se coupant dans tous les sens, laifferoient librement circuler l’air, qu’ils agiteroient par la mobilité de leurs feuilles, il n’est pas douteux que l’air ne fût promptement assaini; il le seroit davantage encore, si par une culture régulière, la terre se couvroit de plantes dont la végétation absorbe les vapeurs malfaisantes; si la population se fixant sur le sol, l’assainissoit par ses travaux,&par ses feux.
C’est ainsi que la ville de Bastia, quoique placée fous l’influence du principal étang, &environnée d’algues marines, ne laisse pas de jouir d’une assez grande salubrité, parce que la culture&les feux d’une nombreuse population, repoussent ou absorbent les miasmes qui pourroient être funestes.
Au fond, cette plaine est dans le cas de tous les terrains nouveaux, dont on ne peut tirer du produit qu’en forçant quelques obstacles; il y a même cette différence en sa faveur, qu’ayant été autrefois florissante& peuplée, ce n’est point ici un essai incertain, comme on en a souvent tenté dans d’autre contrées: mais on peut se flatter raisonnablement qu’avec des soins&de la dépense il est possible de lui rendre son ancienne fécondité.
Dans nos Colonies d’Amérique, où la c haleur est beaucoup plus considérable, on a trouvé d’abord presque toutes les plaines &les bords de la mer, noyés en partie sous des eaux stagnantes, que le travail a fait disparoître,&le pays est devenu salubre. Les mêmes causes produiroient sûrement en Corse les mêmes effets,&le produiroient plus sûrement, parce que les obstacles y font moindres. La culture, il est vrai, n’y promet pas les mêmes richesses; mais une plaine fertile de près de trente lieues d’étendue,&presque toute entière à défricher. La population nombreuse qui en feroit le premier produit, l’activité qu’elle répandroit dans toute l’Isle, le commerce de toute espèce qu’elle appelleroit par ses efforts,&auquel sa situation l’inviteroit à se livrer, sont aussi des avantages réels. N’est-ce pas là une véritable conquête, beaucoup plus importante que celle, qui résulte de la plupart de nos guerres, ou tant de sang répandu ne procure souvent aucune acquisition; ou après des dépenses immenses, les deux parties ressent également épuisées, communément avec les mêmes limites.
Les travaux nécessaires à l’assainissement de la plaine ont encore cet avantage, de pouvoir être entrepris pendant l’hiver sans aucun danger pour la fanté. Si pendant les premières années, on les bornoit à cette saison, il n’en faudroit qu’un petit nombre pour changer la nature du terrain, qui deviendroit insensiblement habitable; il y a tout lieu d’espérer que le produit de ce travail seroit certain, sur-tout si on ne vouloit pas trop se hâter d’en jouir. C’est cet empressement, presque autant que les malignes influences du climat, qui a détruit avec tant de rapidité les Colonies qu’on a tenté d’établir en Corse; elle n’ont trouvé qu’un tombeau dans le terrain qu’elles venoient défricher. Plusieurs fautes ont préparé cette catastrophe: c’est le fort de presque tous les établissemens, que ceux qui les dirigent se trompent dans les premiers essais; mais les fautes elles-mêmes donnent ensuite des lumières pour les éviter,&deviennent un principe de succès quand elles n’amènent pas le découragement. Je ne doute point qu’une Colonie fondée à Aléria, avec tous les ménagemens .que la prudence indique, &toutes les précautions que l’expérience a appris, n’eût un plein succès;&il n’en est point de plus intéressante par le sol, par le site, par la réunion de toutes les richesses que la nature peut offrir.
Les Colons ou du moins les Cultivateurs se présentent naturellement: ce font ces Luquois&ces Italiens, dont il passe tous les ans, en Corse, environ quatre à cinq mille,&qui font presque toute la culture de cette partie qui regarde l’Italie. On a calculé que chacun emporte pour salaire de son travail environ48liv., ce qui compose une somme considérable,&peut–être le principal produit de l’agriculture. Ce font des hommes sobres, robustes, laborieux,& qui, nés à-peu-près fous le même climat, font plus en état d’y supporter un travail pénible. Il seroit facile d’en attirer un plus grand nombre,&même d’en fixer plusieurs par des encouragemens.
Cette plaine bien cultivée, pourroit seule nourrir une population double ou triple de celle qui existe aujourd’hui en Corse: l’air n’y feroit sans doute jamais aussi sain que sur les montagnes; mais c’est le cas d’une multitude de terrains bas en France&: en Italie, qui n’en font pas moins habités. La population&la culture y corrigent l’influence du climat, les corps même s’y façonnent par l’habitude d’y vivre; souvent on y parvient à une vieillesse aussi avancée que dans les pays les plus sains. Tous les effets de l’insalubrité s’y bornent à un retour périodique de fièvres, qui ne font pas fort destructives; cest ce qu’on peut remarquer à Saint-Florent même, un des lieux les plus mal-sains de la Corse. Les habitans y vivent comme ailleurs; j’en ai vu quelques-uns fort vancés en âge,&il n’y a guère que les Etrangers&la garnison à qui cette habitation soit extrêmement funeste.
Je voudrois placer ici l’exemple de quelques essais heureux, qui servît d’encouragement. Les Habitans n’en ont point fait: comme je l’ai dit ailleurs, tant qu’ils seront livrés à leurs seuls moyens, il est inutile d’en attendre. On doit aux talens, au courage, &à la persévérance d’un Ingénieur François, l’établissement d’une pépinière, à laquelle nos plus riches Provinces en ont très-peu à comparer, quoiqu’elle soit placée dans un des endroits les plus stériles de la plaine. On doit à Monseigneur l’Evêque d’Aléria, un défrichement assez considérable pour servir de maison de campagne à son séminaire. Il étoit digne de celui qui après des siècles de guerre&d’ignorance, a su inspirer l’ordre, la régularité, l’amour de l’étude à ses ecclésiastiques, de donner en même-tems à ses diocèsains l’exemple d’une industrie nationale. La religion bien entendue conduit au patriotisme;&c’est par le bonheur de la société présente qu’elle aime à préparer celui qui lui est réservé dans une autre économie.
Plusieurs Corses ont des possessions fort étendues, dont ils ne font d’autre usage que d’en céder quelques portions aux particuliers qui les demandent pour les cultiver; ce bail ne dure ordinairement qu’une année. Le propriétaire recueille le droit qu’on appelle terratico, qui comprend le tiers ou le quart de la récolte, sans être obligé de fournir aucun frais; il y a encore l’erbatico, par lequel ils lèvent une petite contribution par chaque tête de bétail, pour leur permettre de paître dans leurs domaines. C’est-là tout le parti qu’ils savent tirer d’un sol si riche. Il existe une terre immense, qui contient près de dix lieues quarrées, dans le terrain le plus fertile, dont le revenu s’élève à peine à4ou 5000liv.: cette terre connue fous le nom du Millatiaro, appartenoit à la maison des Fieschi de Gênes. M. le Duc de Choiseul en avoit voulu faire l’acquisition, je ne sais pourquoi elle n’eut pas lieu: c’est un malheur réel pour la Corse, parce qu’il n’y a qu’un grand exemple,&de grands moyens, qui puissent lui apprendre à tirer parti de ses ressources.
CHAPITRE III.
Table des matières
DEUX Colonies font venues s’établir en Corse, l’une auprès de Bastia, l’autre dans le voisinage d’Ajaccio: toutes les deux ont éprouvé un fort également funeste. Dans un petit nombre d’années elles ont entièrement disparu,&n’ont laissé aucune trace.
Les causes de cette destruction ont été la malignité de l’air,&l’insalubrité du sol péut-être aussi le trop d’empressement qu’on avoit de jouir du fruit de ses travaux. Cet exemple effrayant a détourné d’en établir de nouvelles. Cependant l’amélioration de la Corse ne peut s’accélérer que par ce moyen, &il y a tout lieu de croire qu’avec plus de précaution, on pourroit se promettre des essais plus heureux; je hasarderai de rapporter ici quelques réflexions, que j’ai souvent entendu faire, soit aux naturels du pays, soit à des François, qu’un long séjour en Corse avoit mis plus à portée de la connoître.
Une Colonie, disoient-ils, ne peut espérer de succès qu’autant qu’elle fera fous la direction d’un homme sage, éloigné par caractère de l’enthousiasme&de l’esprit de systême; d’ailleurs plus humain qu’avide,&dont la fortune dépendît encore plus de la conservation des hommes que de l’amélioration du terrain: il faudroit ne pas vouloir trop hâter les progrès de l’établissement, mais, comme dans tous les essai, attendre sagement pour le perfectionner, les leçons de l’expérience.
Il leur paroissoit important que la Colonie ne se fixât pas d’abord sur le terrain qu’elle viendroit défricher. Une funeste expérience a montré combien de vapeurs empoisonnées sortent de ces terres neuves, livrées pour la première fois à la culture. Ils vouloient que les premiers travaux ne s’y fissent que dans les saisons saines, sans rien exiger de la terre la première,&peut-être la seconde année, en attendant que la pluie, le soleil,&les autres agens de la nature, eussent détruit ce germe de mort qui s’y trouve semé.
La Colonie habiteroit pendant ce tems sur les hauteurs voisines,&s’accoutumeroit insensiblement au climat. Peut-être saudroit-il que les Colons, ou du moins la majeure partie, fussent mariés: les individus qui en naîtroient, prendroient sur le sol même le tempérament qui leur conviendroit,&les Colons trouvèroient dans leurs maladies des secours plus tendres&plus efficaces dans le sein d’une famille. Si c’étoit des Luquois ou d’autres Italiens, la plupart ont déja leur établissement fait,&d’ailleurs l’identité de langue facilite leurs mariages avec les filles du pa ys.
Ces moyens ajoutent, il est vrai, un surcroît considérable à la dépense. Mais que l’on confidère toutes les entreprises de quelque genre qu’elles soient, leur solidité& leur durée font toujours proportionnées aux foins&aux frais qu’elles ont coûté.
Voyons maintenant les obstacles qui les traversent: le principal est l’intempérie; celle-ci a différentes causes qu’il faudroit s’appliquer à extirper.
L’air est corrompu par les eaux croupissantes, &dans quelques endroits, par la quantité d’algue marine que la mer jette sur ses bords. La dépouille de chaque année, entassée sur celles qui l’ont précédé, forme une masse de corruption qui répand aux environs une odeur fétide, toutes les fois qu’elle est agitée par le vent ou la tempête. Sur les côtes de l’Océan, cette algue est une richesse pour l’agriculture, à qui elle sert d’engrais: il est vrai qu’en Corse elle est d’une nature différente, que n’étant composée que de rubans minces qui n’ont point de poids, elle seroit le jouet des vents par–tout où elle seroit répandue dans la campagne: mais comme le sel marin n’y est sans doute pas moins abondant que dans celle de l’Océan,&qu’il est par-tout un principe de fécondité, on pourroit en tirer le même service en l’enfouissant dans la terre. Si on pouvoit seulement détruire ces masses que le tems a accumulées, le travail de transporter le produit de chaque année se réduiroit à peu de chose; ainsi il seroit facile d’anéantir,&même de mettre à profit cette cause d’insalubrité.
Il seroit sans doute plus difficile de surmonter l’effet des eaux croupissantes, ou de les empêcher de croupir. La plupart des rivières ou ruisseaux, arrivés dans la plaine, n’y ont qu’une pente très foible; mais certainement cette pente existe. Ce seroit à l’art de la favoriser, d’ouvrir des canaux d’arrosement qui en affoibliroient la masse; chaque situation demanderoit sans doute des procédés différens,&la terre une fois ouverte à la culture, absorberoit sans aucun effet funeste pour la santé, les eaux qu’une inondation feroit sortir de leur lit.
Autre obstacle: pour fonder une Colonie, ou pour l’améliorer, on aura besoin des terrains de plusieurs particuliers, condamnés en restant dans leurs mains à une éternelle stérilité, mais qu’ils n’auront ni le pouvoir, ni la volonté de vendre. Les deux vices les plus funestes de l’ancienne législation,& qui subsistent toujours dans la nouvelle, font d’un côté le partage de chaque portion de bien entre tous les cohéritiers; par la toutes les possessions font morcelées. La multitude des propriétaires dans un même champ, nuit à sa culture, parce qu’on ne peut l’environner d’enclos,&qu’un cultivateur négligent rend seul inutile le travail de tous les autres.
L’autre vice est encore plus funeste, ce font ces substitutions qui enchaînent presque sans exception toutes les possessions de cette Isle. Tel propriétaire dont le domaine reste en friche, faute de moyens pour le cultiver, pourroit, en en vendant la moitié, faire valoir le reste,&doubler ou tripler sa fortune; mais la substitution s’y oppose. Il ne peut trouver d’argent à emprunter, parce qu’il n’est que l’usufruitier de son bien, ,& que toutes ses créances font personnelles; d’un autre côté, il périt de misère sur ce tas de bien dont il ne peut jamais jouir: telles font les loix qui régissent la Corse de tems immémorial,&comme il est d’usage, elles ont fondé les mœurs&l’opinion publique. Un Corse se croit deshonoré de vendre ou d’échanger le plus chétif morceau de sa propriété. Aussi vont–elles se subdivisant à l’infini,&dépérissant de plus en plus. Jamais la Corse ne peut prétendre à une amélioration solide, si le législateur non-seulement ne favorise, mais n’ordonne les ventes&les échanges dans tous les cas où ils feront visiblement utiles,&: s’il ne restraint ces malheureuses substitutions, qui grèvent également presque tous les biens; car le pâtre est ici aussi jaloux d’ éterniser pour sa postérité la possession de quelques makis ou de quelques rochers, que peut l’être le Citoyen le plus noble&le plus opulent des Villes, de transmettre à la sienne des palais,&de vastes domaines.
Les substitutions, dit l’Abbé Raynal, font nuisibles à la propagation de l’espèce: elles diminuent à–la–fois&la noblesse&les autres conditions; presque toutes ces terres substituées tombent en friche par la négligence d’un propriétaire qui ne s’attache point à des biens dont il ne peut disposer, qu’on ne lui a cédé qu’à regret,&qu’on a donné d’avance à ses successeurs, qui ne font pas ses héritiers, puisqu’il ne les a pas nommés. Le droit de primogéniture&de substitution est donc une loi qu’on diroit faite à dessein de diminuer la population de l’Etat. (Hist. Polit. t. 10pag. 330.)
Les substitutions nuisent encore au commerce, qui languit nécessairement dès qu’il n’a point d’acquisition à se promettre; ce qui fait naître,&ce qui nourrit l’industrie, c’est le spectacle de l’aisance que le travail procure; ce font ces révolutions de fortune, si fréquentes dans nos Villes de Commerce, qui transportent sans cesse d’une main dans l’autre les possessions qui les entourent,& donnent en quelque forte à l’industrie, le droit de regarder comme son domaine tout ce qui fait l’objet de ses desirs. De même que dans le corps humain, cette circulation met tout en mouvement,&anime toutes les parties. Ici au contraire, tout représente l’immobilité de la mort; les fonds enchaînés à perpétuité aux familles, n’ont point de moyens de se rajeunir, conservent toujours la même forme,&n’étalent aux yeux que la vétusté,&le dépérissement.
Au reste, l’esprit de la Nation semble changer à cet égard; car les derniers Etats se font beaucoup occupés des moyens de forcer les échanges. Cette opération n’a point encore été décidée, parce que sa nouveauté la–rendoit susceptible de mille difficultés; mais il y a lieu de croire que les voies étant applanies par ce premier travail, l’assemblée prochaine aura la gloire de produire cette heureuse révolution.
D’un autre coté, je me fuis souvent entretenu avec plusieurs Membres du Conseil de Législation, nommé pour réformer celle de l’Isle: ils regardoient l’abus des substitutions comme une des plaies les plus funestes à leur Patrie: ils ne doivent donc pas tarder d’y apporter des remèdes; ils n’ont à cet égard que des encouragemens à attendre du Conseil Supérieur,&du Chef de la Justice, qui, chargé de les diriger, les éclairera de ses lumières,&ne peut manquer de leur inspirer son zèle pour le bien public&son heureuse activité. La Nation voyant tarir par ce nouvel ordre les deux sources les plus fécondes des procès qui l’appauvrissent &la déchirent, ne peut qu’applaudir à leurs efforts.
Ce n’est pas porter atteinte au droit respectable de la propriété, que de se permettre d’en changer quelque forme, lorsqu’une longue expérience en a démontré le vice. Je trouve dans les nouvelles lettres sur l’Histoire d’Angleterre, que la Caroline ayant été d’abord abandonnée en propriété à un petit nombre de Seigneurs, cette Colonie languit dans le dépérissement,&ne se fût jamais relevée, si le Parlement d’Angleterre n’eût pas obligé ces Seigneurs de vendre leurs droits: alors les terres étant plus sagement réparties, la Colonie changea de face,& atteignit promptement un haut point de prospérité. Cet exemple d’un peuple où la loi de la propriété fut toujours la plus sacrée, est bien propre à rassurer les Corses. Il montre que le bien public est toujours la loi suprême à laquelle toutes les autres doivent céder.
Darmowy fragment się skończył.