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Honoré Beaugrand

Six mois dans les Montagnes-Rocheuses


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066084332

Table des matières

I

SIX MOIS DANS LES MONTAGNES-ROCHEUSES

II

DE MONTRÉAL A CHICAGO

III

CHICAGO--LES SIOUX--LES BISONS

IV

LE COLORADO--L'UTAH--LE NOUVEAU-MEXIQUE

V

DENVER

VI

MANITOU--COLORADO SPRINGS--LE JARDIN DES DIEUX--GLEN-EYRE.

VII

LES CHIENS DE PRAIRIE--PUEBLO TRINIDAD--LA VETA--OURAY

VIII

HAUTEUR DES MONTAGNES DU COLORADO LE NOUVEAU-MEXIQUE.

IX

PUEBLOS ET PUEBLOANOS

X

SANTA-CLARA--SAN-JUAN--TAOS

XI

LES "PENITENTES"--LES "CLIFF-DWELLERS"

XII

ENCORE LES CLIFF-DWELLERS

XIII

ENCORE LES "PENITENTES"--DE PUEBLO A "SALT LAKE CITY".

XIV

AU PAYS DES MORMONS

XV

ENCORE LES MORMONS--LE GRAND LAC SALÉ.

XVI

LES VOYAGES DE BONNEVILLE--ASPEN LE MONT DE LA SAINTE-CROIX.

XVII

LEADVILLE--LES MINES DU COLORADO

XVIII

L'AGRICULTURE ET L'ÉLEVAGE AU COLORADO.

XIX

LE "COWBOY" AU COLORADO--LE DRESSAGE DES CHEVAUX SAUVAGES.

XX

LA DETTE DU SANG


LE COL DES ENFANTS

(Ute Pass)


I
SIX MOIS DANS LES MONTAGNES-ROCHEUSES

Table des matières

Les pages qui suivent, écrites sans prétention au style ou à l'érudition, sont le résultat d'un voyage de santé, fait dans le Colorado, le Nouveau-Mexique et l'Utah, pendant l'automne et l'hiver de 1889-90.

Trop malade, d'abord, pour me livrer à un travail sérieux et régulier, je me suis contenté de prendre des renseignements et de noter, au hasard, tout ce qui me frappait, dans un pays pittoresque, à peine ouvert à la civilisation et encore très imparfaitement connu du public voyageur.

Le Far-West américain est aujourd'hui acculé aux Montagnes-Rocheuses--aux montagnes de roche, comme disaient les anciens trappeurs français--et il faut même escalader la première chaîne de cet immense massif pour rencontrer maintenant ces types exotiques que Buffalo-Bill est allé promener dans les capitales européennes. Tout cela disparaît à vue d'oeil devant le progrès toujours croissant des chemins de fer et de l'électricité, et dans vingt ans, il ne restera guère de coin reculé de l'Amérique du Nord qui n'ait été modernisé par l'envahissement de ces puissants véhicules de la civilisation et du progrès matériel.

Les contrées que j'ai visitées n'ont guère d'histoire et les Indiens 1 eux-mêmes, qui l'habitent encore, ne font guère remonter leurs traditions à plus de deux ou trois générations. Encore faut-il faire largement la part de la légende dans tout ce que nous racontent les indigènes, qui sont aussi indifférents à l'histoire du passé qu'ils ne paraissent s'occuper de ce que peut leur réserver l'avenir. Le sauvage vit au jour le jour, apparemment sans regrets pour les événements de la veille et sans inquiétude pour les nécessités du lendemain. La civilisation et le progrès implacable du blanc les ont refoulés dans les montagnes où ils vivent sous la tutelle du gouvernement de Washington. Sont-ils heureux ou malheureux? c'est ce qu'il serait assez difficile de découvrir sous le masque d'indifférence et de stoïcisme qui les distingue dans leurs relations avec les étrangers.

Note 1: (retour) Chacun sait que cette dénomination d'Indiens--Indios en espagnol--appliquée aux aborigènes des deux Amériques--tient à l'erreur de Christophe Colomb et des premiers découvreurs, qui regardaient d'abord le nouveau monde comme un prolongement des Indes. M. Benjamin Sulte si érudit et si bien versé en pareilles matières tient pour le mot: Sauvages. Je me sers indistinctement des deux expressions, certain d'être bien compris de tous ceux qui liront ces pages qui n'ont d'ailleurs, je l'ai déjà dit, aucune prétention à l'érudition.

En dehors des études géographiques et ethnographiques plus ou moins sérieuses que comporte naturellement un voyage dans des pays nouveaux, j'ai cru faire acte de bon Canadien et de bon Français en faisant ressortir, chaque fois que j'en ai trouvé l'occasion, la grande, la très grande part qui revient à nos pères, ces hardis coureurs des bois des trois derniers siècles, dans la découverte et dans les premières explorations de ces contrées sauvages.

Traversant les montagnes,--soit à cheval, soit en diligence ou en chemin de fer, selon les circonstances,--j'ai voyagé à loisir et à petites journées, sans programme arrêté, sans itinéraire tracé d'avance, au hasard de l'impression et du caprice de chaque jour.

J'ai écrit comme j'ai voyagé: en invalide forcé de se laisser guider par l'état de sa santé et par les circonstances de chaque jour. C'est pourquoi j'ai ajouté au présent volume une carte itinéraire qui permettra au lecteur de suivre assez facilement le cours de mes pérégrinations dans un des pays les plus accidentés qu'il y ait au monde. J'ai aussi conservé, sans les traduire, les noms anglais, sauvages et espagnols des endroits que j'ai visités, afin de ne pas dérouter ceux qui pourraient avoir la fantaisie de faire un jour un voyage analogue. De nombreuses illustrations serviront aussi à rendre plus intelligibles les descriptions que j'ai essayé de faire des sites qui m'ont le plus vivement intéressé.

J'ai essayé de rester vrai, toujours, souvent au détriment du pittoresque et du merveilleux; et les statistiques commerciales, industrielles et agricoles que je cite en passant ont toujours été puisées aux sources les plus authentiques. En un mot, j'ai voulu, avant tout, faire une description véridique d'un pays qui est encore aujourd'hui l'un des plus curieux, et qui sera, avant longtemps, un des plus prospères du continent de l'Amérique septentrionale.


II
DE MONTRÉAL A CHICAGO

Table des matières

28 OCTOBRE 1889.


Deux jours et trois nuits de chemin de fer, avec vingt-quatre heures de repos à Chicago, suffisent aujourd'hui pour faire le voyage de Montréal à Denver; soit sept cents lieues en soixante heures, avec tout le confort moderne que comportent les installations superbes des wagons-salons, des wagons-lits et des wagons-restaurants. Et tout cela, avec un seul arrêt, à Chicago. C'est un changement à vue qui nous fait rêver, tout éveillés, à ces trucs de théâtre où les décors s'élèvent ou s'enfoncent, paraissent et disparaissent aux yeux du public, sans qu'il soit même nécessaire de baisser le rideau.

Et partout, maintenant, la lumière électrique remplace, la nuit, la lumière blafarde des anciens systèmes d'éclairage. Il n'y a certainement pas de pays au monde où le progrès se soit affirmé d'une manière plus éclatante qu'aux Etats-Unis et au Canada, dans l'amélioration des systèmes de transport du public voyageur.

En partant de Montréal, j'avais mis dans mon sac de voyage, pour utiliser les loisirs de la route, les deux volumes des Lettres du Baron de Lahontan 2. J'avais, sans y réfléchir d'ailleurs, choisi un ouvrage qui me fournissait les points de comparaison les plus pittoresques et les plus authentiques, entre la manière de voyager de nos pères, de Montréal à Chicago, il y a deux cents ans, et les facilités que nous procurent aujourd'hui les découvertes de la vapeur et de l'électricité. Et ces comparaisons m'amenaient à déplorer l'ignorance, les préjugés et le fanatisme de ces sectaires 3 qui osent aujourd'hui élever la voix contre les descendants de ces vaillants voyageurs de race française qui ont découvert, pacifié, civilisé et partiellement colonisé tous ces vastes pays qui s'étendent entre l'embouchure du Saint-Laurent, à l'est, et les bords du fleuve Mississipi, à l'ouest.

Note 2: (retour) Voyages du Baron de Lahontan, clans l'Amérique Septentrionale, avec cartes et figures, Amsterdam, 1705.

Note 3: (retour) Une vive discussion se faisait alors, dans les journaux anglais et français du Canada, sur les droits conférés aux Canadiens-français, par le traité de Versailles, en 1763.

Pas un lac, pas une rivière, pas une montagne que nos pères n'aient explorée, pas un fortin historique qui n'ait été témoin de leurs luttes avec les guerriers des Cinq-Nations; et si le sort des armes a pu changer le drapeau qui flottait alors des rivages de l'Acadie au pied des Montagnes-Rocheuses, l'histoire est toujours là pour rappeler que ce sont les Français qui ont été les pionniers de la civilisation dans cette partie du continent de l'Amérique du Nord.

Lachine, Kingston (Frontenac), Toronto, Sarnia, que nous passons à toute vapeur, sont autant d'anciens postes français fondés aux premiers temps de la colonie; et la grande ville de Chicago est située, aujourd'hui, à l'embouchure de la rivière du même nom que je trouve indiquée, dans les cartes de Lahontan sous le nom de Chegakou--Portage de Chegakou des Illinois. Et cette carte date de 1689, il y a juste deux cents ans.


SUR LE ST. LAURENT Las Rapides de Lachine--Comme on voyage aujourd'hui....


SUR LE ST. LAURENT Les Rapides de Lachine--Comme on voyageait autrefois.

Lahontan qui, comme on le sait, était officier dans les troupes royales, donne d'abord la description des canots dans lesquels on voyageait alors, et qu'il appelle les "voitures du Canada":

Leur grandeur varie de dix pieds de longueur jusqu'à vingt-huit. Les plus petits ne contiennent que deux personnes. Ce sont des coffres à mort. On y est assis sur les talons. Pour peu de mouvement que l'on se donne ou que l'on penche plus d'un côté que de l'autre, ils renversent. Les plus grands peuvent contenir aisément quatorze hommes, mais pour l'ordinaire, quand on veut s'en servir pour transporter des vivres ou des marchandises, trois hommes suffisent pour les gouverner. Avec ce petit nombre de canoteurs on peut transporter jusqu'à vingt quintaux. Ceux-ci sont sûrs et ne tournent jamais quand ils sont d'écorce de bouleau, laquelle se lève ordinairement en hiver avec de l'eau chaude...

Ces bâtiments ont 20 pouces de profondeur, 28 pieds de longueur et quatre et demi de largeur vers la barre du milieu. S'ils sont commodes par leur grande légèreté et le peu d'eau qu'ils tirent, il faut avouer qu'ils sont en récompense bien incommodes par leur fragilité; car pour peu qu'ils touchent ou chargent sur le caillou ou sur le sable, les crevasses de l'écorce s'entrouvrent, ensuite l'eau entre dedans et mouille lès vivres et les marchandises.

Chaque jour il y a quelque crevasse ou quelque couture à gommer. Toutes les nuits on est obligé de les décharger à flot et de les porter à terre où on les attache à des piquets, de peur que le vent ne les emporte; car ils pèsent si peu que deux hommes les portent à leur aise sur l'épaule, chacun par un bout. Cette seule facilité me fait juger qu'il n'y a pas de meilleure voiture au monde pour naviguer dans les rivières du Canada qui sont si remplies de cascades, de cataractes et de courants. Ces canots ne valent rien du tout pour la navigation des grands lacs où les vagues les engloutiraient si on ne gagnait terre lorsque le vent s'élève. Cependant on fait des traverses de 4 ou 5 lieues d'une île à l'autre, mais c'est toujours en temps calme et à force de bras car on pourrait être facilement submergé.... (Lahontan Vol. I, pages 35-36.)

Voilà pour les voitures d'autrefois dans lesquelles on faisait le voyage de Montréal au Mississipi. On avouera qu'on était encore loin des Pullman cars éclairés à l'électricité et chauffés à la vapeur. Nos pères mettaient alors plus de temps à parcourir l'espace qui sépare Montréal de Kingston, que je viens d'en mettre pour faire le trajet de 700 lieues qui sépare Montréal de Denver. Et on va voir au prix de quelles misères, de quelles privations, de quelles souffrances ils parvenaient à surmonter les difficultés sans nombre qui les attendaient partout; sans compter les Iroquois qui les guettaient dans chaque buisson, pour leur dresser des embuscades. C'est encore M. de Lahontan qui raconte son premier voyage de Montréal au fort de Frontenac (Kingston):

Je m'embarquai à Montréal dans un canot conduit par trois habiles Canadiens. Chaque canot était chargé de deux soldats; nous voyageâmes contre la rapidité du fleuve jusqu'à trois lieues de cette ville où nous trouvâmes le saut St. Louis, petit cataracte si violent, qu'on fut contraint de se jeter dans l'eau jusqu'à la ceinture, pour traîner les canots un demi-quart de lieue contre les courants. Nous nous rembarquâmes au-dessus de ce passage, et après avoir vogué douze lieues ou environ, partie sur le fleuve, partie sur le lac St. Louis, jusqu'au lieu appelé les Cascades, il fallut débarquer et transporter nos canots A un demi-quart de lieue de là. Il est vrai qu'on les aurait encore pu traîner avec un peu de peine en cet endroit, s'il ne se fût trouvé au-dessus du cataracte du trou. Je m'étais imaginé que la seule difficulté de remonter le fleuve ne consistait qu'en la peine et l'embarras des portages, mais celle de refouler sans cesse 'les courants, soit en traînant les canots ou en piquant de fond, ne me parut pas moindre. Nous abordâmes à cinq ou six lieues plus haut aux Sauts des Cèdres et du Buisson, où l'on fut encore obligé de faire des portages de cinq cents pas. Nous entrâmes, à quelques lieues au-dessus, dans le lac St-François, à qui l'on donne vingt lieues de circonférence et l'ayant traversé, nous trouvâmes des courants aussi forts que les précédents, surtout le Long-Saut où l'on fit un portage d'une demi-lieue. Il ne nous restait plus à franchir que le pas des Galots. Nous fûmes obligés encore de traîner les canots contre la rapidité du fleuve. Enfin, après avoir essuyé encore bien des fatigues à tous ces passages, nous arrivâmes au lieu nommé la Galette, d'où il ne restait plus que vingt lieues de navigation jusqu'au fort Frontenac. Ce fut en cet endroit que les canoteurs quittèrent leurs perches pour se servir des rames, l'eau étant ensuite presque aussi dormante que dans un étang. L'incommodité des maringouins, que nous appelons en France des cousins, et qui se trouvent, à ce qu'on dit, dans tous les pays du Canada, me semble la plus insupportable du monde. Nous en avons trouvé des nuées qui ont pensé nous consumer, et comme il n'y a que la fumée qui les puisse dissiper, le remède est pire que le mal... (Lahontan, Vol. I, pages 39-40.)

Je ne crois pas avoir besoin d'insister sur la différence des voyages d'alors et d'aujourd'hui, mais en lisant ces pages intéressantes qui nous reportent deux siècles en arrière, on ne peut s'empêcher de réfléchir qu'il n'y a pas un pouce de terrain entre Montréal, Toronto, Sarnia et Chicago qui n'ait appartenu à la France par droit de découverte et d'exploration. La ville de Toronto, elle-même, si fière de ses progrès et de son accroissement, était déjà prévue, à cette époque, par Lahontan lui-même dans un mémoire qu'il présentait à M. de Pontchartrain, sur un projet de défense des grands lacs contre les incursions des Iroquois:

"Je ferais, dit-il, trois petits fortins en différents endroits; l'un à la décharge du lac Érié que vous verrez sur ma carte du Canada, sous le nom de fort supposé, aussi bien que les deux autres; le second à l'entrée du lac Ontario et le troisième à l'embouchure de la baye de Toronto sur le même lac."

Ce fort de Toronto, indiqué en 1689 par Lahontan, ne fut construit que cinquante ans plus tard sous le nom de Fort Rouillé; mais ces braves citoyens de Toronto ignorent ou prétendent ignorer que le site de leur ville fut choisi, il y a deux cents ans, par un officier français.

En faisant le trajet de Montréal à Chicago, par le Grand Trunk Railway, on traverse la décharge du lac Huron, de Sarnia au Fort Gratiot. Ce dernier fort est construit sur l'emplacement autrefois occupé par le Fort Saint-Joseph commandé par Lahontan en 1687-88. Voici en quels termes il raconte le passage de la rivière du Détroit et du lac Saint-Clair:

Le 6 septembre 1687, nous entrâmes dans le détroit du lac Huron, que nous remontâmes contre un faible courant de demi-lieue de largeur, jusqu'au lac de Sainte-Claire qui a douze lieues de circonférence. Le 8 du même mois, nous suivîmes les bords jusqu'à l'autre bout, d'où il ne nous restait plus que six lieues à refouler pour gagner l'entrée du lac Huron, où nous mîmes pied à terre le 14. Vous ne sauriez imaginer la beauté de ce détroit et de ce petit lac, par la quantité d'arbres fruitiers sauvages que l'on voit, de toutes les espèces, sur ses bords. J'avoue que le défaut de culture en rend les fruits moins agréables, mais la quantité en est surprenante. Nous ne découvrions sur le rivage que des troupes de cerfs et de chevreuils. Nous battions aussi les petites îles pour obliger ces animaux à traverser en terre ferme, pendant que les canoteurs dispersés autour de l'île leur cassaient la tête dès qu'ils étaient à la nage. Arrivés au fort Saint-Joseph dont j'allais prendre possession, messieurs Duluth et de Tonti voulurent se reposer quelques jours avant de passer outre.... (Lahontan, Vol. I, pages 108-108.)

Je ne suivrai pas le brave officier dans ses voyages à Michillimakinac, par la route que l'on suivait alors pour atteindre le portage de Chegakou, par la voie des lacs Huron et des Illinois (Michigan). Les chemins de fer ont bouleversé tout cela et nous faisons en dix-neuf heures, le trajet que les rudes voyageurs d'autrefois prenaient trente jours pour accomplir, en canot.

Mais, c'est égal, c'étaient de vaillants hommes que nos ancêtres, et il faut lire ces récits pittoresques pour se faire une juste idée des difficultés qu'ils avaient à surmonter.


III
CHICAGO--LES SIOUX--LES BISONS

Table des matières

Il y a plus de vingt ans que je visitai Chicago pour la première fois, et depuis cette époque, j'y suis allé, en moyenne, à peu près tous les deux ans. C'est dire que je suis assez familier avec l'accroissement merveilleux de cette ville étonnante qui porte aujourd'hui avec orgueil et avec droit le titre de Reine de l'Ouest.

Eh bien, c'est toujours avec un étonnement nouveau mêlé d'admiration que je parcours les rues de cette métropole moderne, qui compte aujourd'hui une population de plus de 1,100,000 habitants. L'histoire de Chicago n'est d'ailleurs que le corollaire des progrès immenses qui se sont accomplis dans les Etats de l'Ouest depuis vingt-cinq ans, et il faut avoir été un peu témoin de tout cela pour pouvoir établir une comparaison et se former une idée à peu près juste de la progression sans égale dans l'histoire, du peuple américain depuis la guerre de sécession.


Je n'ai, cette fois-ci, fait qu'un séjour de 24 heures à Chicago pour reprendre sans délai la route du Colorado, par voie du Chicago, Rock-Island & Pacific Railway. Je désigne mon itinéraire à dessein, car j'aurais pu choisir une autre route. Il n'y a pas moins de cinq compagnies différentes qui font le service régulier et quotidien entre Chicago et Denver, et il y a quinze ans à peine qu'on a terminé la construction du premier des chemins de fer qui relient ces deux villes. Le Rock-Island Railway traverse le Mississipi à Davenport, Iowa, et file tout droit vers l'ouest en passant par les Etats de l'Illinois, de l'Iowa, du Kansas et du Colorado.

Il y a cinquante ans à peine que le Mississipi formait la frontière occidentale de la civilisation américaine, et nous nous trouvons aujourd'hui en face d'un pays fertile, bien cultivé et traversé en tous sens par le plus beau et le plus complet réseau de chemins de fer qui soit au monde. Le service est la perfection même, et j'ai déjà dit qu'il n'y a qu'un seul changement de train entre Montréal et Denver, sur un parcours de 700 lieues.

J'ai continué à lire les Lettres du Baron de Lahontan, et en filant à toute vapeur, douillettement installé dans le fauteuil à bascule d'un Pullman car, je revoyais à travers deux siècles de distance, les voyageurs d'autrefois allant à la découverte des peuplades sauvages qui vivaient à l'ouest du Mississipi. Les terribles Sioux de la plaine chassaient alors le bison là où s'élèvent maintenant des cités populeuses et florissantes, et ces valeureux guerriers, après avoir lutté avec acharnement contre la marche implacable de la civilisation, ont été refoulés Jusqu'au coeur des Montagnes-Rocheuses. Les Sioux furent les seuls guerriers qui luttèrent avec avantage contre les Iroquois, et Lahontan nous fait le récit d'une bataille qui eut lieu, sur le Mississipi, dans une île qui portait, de son temps, le nom d'Ile aux Rencontres, en mémoire de ce fait d'armes:

J'arrivai le 2 mars au fleuve du Mississipi que je trouvai beaucoup plus rapide et plus profond que la première fois, à cause des pluyes et du débordement des rivières. Pour nous épargner de la rame, nous nous abandonnâmes au courant. Le dixième nous arrivâmes à l'Ile aux Rencontres. Cette île est située vis-à-vis. On lui a donné le nom de rencontres depuis qu'un parti de 400 Iroquois y fut défait par 300 Nadouessis ou Sioux. Voici en peu de mots comment la chose arriva. Ces Iroquois ayant dessein de surprendre certains peuples situez aux environs des Otentas que je vous ferai bientôt connaître, arrivèrent chez les Illinois, qui leur fournirent des vivres, et chez lesquels ils construisirent leurs canots. S'étant embarquez sur le fleuve de Mississipi, ils furent découverts par une autre petite flotte qui descendait le fleuve de l'autre côté. Les Iroquois traversèrent aussitôt à cette île, nommée depuis aux rencontres. Les Sioux soupçonnant leur dessein, sans savoir quel était ce peuple, (car ils ne connaissaient les Iroquois que de réputation) se hâtèrent de les joindre.

Les deux partis se postèrent chacun sur une pointe de l'île, ce sont les deux endroits désignés sur ma carte par deux croix. Il ne furent pas plus tôt en vue que les Iroquois s'écrièrent: Qui êtes-vous? Sioux, répondirent les autres. Ceux-ci ayant fait à leur tour la même demande, les Iroquois répondirent avec une pareille franchise. Et où allez-vous continuèrent les Iroquois.--A la chasse aux boeufs, répondirent les Sioux; mais vous, Iroquois, quel est votre but?--Nous allons, répartirent-ils, à la chasse aux hommes?--Eh bien, dirent les Sioux, n'allez pas plus loin, nous sommes des hommes. Sur ce défi les deux partis débarquèrent de chaque côté de l'île. Ensuite le chef des Sioux ayant brisé tous les canots à coups de hache, il dit à ses guerriers qu'il fallait vaincre ou mourir, et en même temps donna tête baissée contre les Iroquois. Ceux-ci le reçurent d'abord avec une nuée de flèches; mais les autres ayant essuyé cette première décharge qui ne laissa pas de leur tuer 80 hommes, fondirent, la massue à la main, sur leurs ennemis, qui n'ayant pas le temps de recharger furent défaits à plate couture. Ce combat qui dura deux heures fut si chaud que 260 Iroquois y perdirent la vie et tout le reste du parti fut pris, pas un seul n'échappa. Quelques Iroquois ayant tenté de se sauver sur la fin du combat, le chef victorieux les fit poursuivre par dix ou douze des siens dans un des canots qui lui restaient pour butin, si bien qu'on atteignit les fuyards qui furent tous noyés. Après cette victoire, ils coupèrent le nez et les oreilles aux deux prisonniers les plus agiles, et les ayant munis de leurs fusils, de poudre et de plomb, ils leur laissèrent la liberté de retourner dans leur pays, pour dire à leur compatriotes qu'ils ne se servissent plus de femmes pour faire la chasse aux hommes. (Lahontan, Vol. I, lettre 26, 28 mai 1689.)

Ce récit est absolument typique des moeurs de cette époque; mais les Iroquois, les Sioux et les bisons ont presque disparu depuis, de la face du globe. Il ne reste guère qu'une poignée d'Iroquois au Canada et dans l'Etat de New-York; et les Sioux, depuis leur fameux massacre du régiment de Custer, en 1876, ont été refoulés dans les montagnes et sont aujourd'hui soumis, comme les Iroquois du Canada, au régime sévère de la tutelle du gouvernement américain. Comme toutes les tribus de l'Ouest des Etats-Unis, ces terribles guerriers de la plaine ont été transportés et sont retenus, bon gré mal gré, sur les réserves qui leur sont assignées, comme lieux de résidence, par les autorités de Washington.

Quant aux bisons qui erraient à l'état sauvage, au nombre de plus de 8,000,000, il y a à peine vingt ans, dans les plaines situées entre le Mississipi à l'est et les Montagnes-Rocheuses à l'ouest, il n'en reste pas aujourd'hui six cents, en tout et partout, d'après un rapport officiel du Smithsonian Institute de Washington. Sur ce nombre, trois cent-quatre sont captifs, en différents endroits; deux cents sont placés sous la sauvegarde des autorités dans le parc national de la Yellow stone, et les autres paissent à l'état sauvage dans les vallées inaccessibles formées par les chaînes de montagnes du Wyoming, du Dakota et du Montana.

Il en reste aussi quelques-uns dans les prairies des territoires du Nord-Ouest au Canada, mais le nombre en est si restreint que la race disparaîtra fatalement à très courte échéance. Le Kansas, l'Iowa, le Colorado, le Wyoming, le Nebraska où paissaient ces énormes troupeaux de buffles, ont été tour à tour livrés à la culture et à la colonisation, et le sifflet strident de la locomotive retentit aujourd'hui partout, là où l'on n'entendait naguère que le cri de guerre des Peaux-Rouges et les mugissements des bisons fuyant devant les flèches, les lances et les balles des chasseurs acharnés à leur destruction.


IV
LE COLORADO--L'UTAH--LE NOUVEAU-MEXIQUE

Table des matières

Francis Parkman, l'éminent historien américain qui a écrit de si belles choses sur l'histoire du Canada français, débuta dans la littérature, par le récit d'un voyage qu'il fit, il y a plus de quarante ans, jusqu'aux Montagnes-Rocheuses. Son livre: The Oregon Trail contient les péripéties et les détails intéressants d'une expédition qu'il entreprit, sous la direction d'un vieux trappeur canadien-français, Henri Châtillon, à travers les plaines que je viens de traverser en chemin de fer.

Denver n'existait pas alors, et le pays n'était habité que par les Indiens, les chasseurs, les coureurs des bois et les troupeaux de bisons qui paissaient dans les plaines situées entre le fort Leavenworth et les Montagnes-Rocheuses. La Californie, le Nouveau-Mexique, l'Arizona et la partie méridionale du Colorado faisaient alors partie de la confédération mexicaine, et ce ne fut qu'en 1848, que tous ces territoires furent cédés régulièrement aux Etats-Unis.

Le pays qui comprend aujourd'hui l'Etat du Colorado et le territoire du Nouveau-Mexique fut visité d'abord par un capitaine espagnol, Don Alvar Nunez Cabeza de Vaca, en 1528, six ans avant la découverte du Canada par Jacques Cartier. Le capitaine de Vaca avait fait naufrage sur les côtes du Texas, et il s'était bravement enfoncé dans les terres inconnues avec trois compagnons, les seuls survivants de son désastre. Durant dix ans, il erra parmi les tribus du Texas, du Colorado et du Nouveau-Mexique, et il se rendit même jusqu'au golfe de Californie. En voyageant continuellement vers le Midi, il arriva enfin à Mexico, où il fut reçu avec distinction par le vice-roi espagnol, Mendoza et par Fernand Cortès. Enthousiasmés par les succès de Pizarre dans les provinces du Midi et par les récits de Vaca, les Espagnols organisèrent une expédition sous les ordres du capitaine Francisco Vasquez Coronado, qui fut proclamé capitaine général et gouverneur de tous les pays situés au nord du Rio Bravo del Norte. Le capitaine Coronado établit un gouvernement, et les missionnaires se dispersèrent parmi les tribus indiennes qui habitaient déjà le pays et qui vivaient de chasse, de pêche et d'agriculture.


Je parlerai plus loin, en détail, de ces curieuses populations indigènes qui, comme les Aztèques, avaient atteint un certain degré de civilisation, et qui vivaient en commun, soumises à un gouvernement et à certaines lois qu'elles ont conservés jusqu'aujourd'hui. La ville de Santa-Fé fut fondée et devint le siège du gouvernement espagnol. Le Colorado faisait alors partie de cette immense province connue d'abord sous le nom de Nouvelle-Grenade et soumise à l'autorité centrale du Mexique. Le Colorado fut plus tard exploré par les Français, et devint la frontière occidentale du territoire de la Louisiane, qui fut cédé aux Etats-Unis, en 1803, par Napoléon Ier.

Le Nouveau-Mexique fut envahi par les Américains, en 1846, et fut définitivement cédé au gouvernement de Washington par le traité de Guadeloupe-Hidalgo, le 2 février 1848. Le baron de Lahontan, dans son fameux voyage de la rivière Longue, en 1689, rencontra des tribus indiennes qui connaissaient les Espagnols pour avoir été expulsées par eux de leurs pays de chasse, sur les frontières du Nouveau-Mexique.

Il est aussi certain que tous ces pays étaient connus des voyageurs français longtemps avant la cession du territoire de la Louisiane aux Etats-Unis, car on rencontre à chaque pas des traces de leur passage. Des noms français de villes, de villages, de forts, de montagnes, de défilés, de cols, de vallées, de rivières, de torrents rappellent partout la part prépondérante que prirent nos ancêtres dans la découverte et l'exploration de ces contrées.

Le gouvernement américain, après le traité de 1803, s empressa d'envoyer un détachement de troupes, sous les ordres du major Pike, pour prendre possession des territoires que la France venait de lui vendre pour une chanson. Et ce fut sous la conduite de deux guides-interprètes canadiens-français, les nommés Rainville et Rousseau que les soldats américains traversèrent les immenses prairies qui se déroulent à l'ouest du Mississipi jusqu'au mont Cheyenne, sentinelle avancée d'un contrefort des Montagnes-Rocheuses qui s'étend dans la plaine et que domine le mont Pike, à une altitude de 14,147 pieds au-dessus du niveau de la mer. La cime couverte de neiges éternelles de cette majestueuse montagne, est, dit-on, visible à une distance de cent milles, dans la prairie. La limpidité merveilleuse de l'atmosphère, à cette altitude, est un sujet d'étonnement pour tous ceux qui visitent le pays pour la première fois, et il est très difficile de s'y faire une idée exacte des distances. Les trappeurs canadiens connaissaient déjà le mont Pike sous le nom de: grosse montagne bleue, comme ils avaient d'ailleurs déjà baptisé les sources de Manitou du nom pittoresque de la Fontaine-qui-bouille. Le général Frémont, surnommé: the pathfinder, le découvreur de sentiers, explora de nouveau le pays en 1843-45 et traversa les Montagnes-Rocheuses pour se rendre en Californie. Le capitaine Bonneville, que Washington Irving a immortalisé dans ses récits, avait visité le Colorado en 1832, et un autre Canadien-français nommé Carrière avait découvert des gisements aurifères, dans le lit de la rivière Platte, en 1835. Ce ne fut cependant qu'en 1858, il y a trente-deux ans, que la fièvre de l'or amena aux pieds des Montagnes-Rocheuses une immigration d'aventuriers qui jetèrent les fondations de la ville de Denver. On traversait alors les prairies du Kansas et du Colorado, avec des caravanes de lourdes charrettes traînée par des boeufs, et l'on prenait généralement de trente à quarante jours pour parcourir une distance que l'on traverse aujourd'hui en autant d'heures.

Le Colorado compte aujourd'hui une population de 400,000 habitants dispersés sur un territoire d'une superficie de 103,645 milles carrés. On l'a surnommé: The Centennial State, l'Etat du Centenaire, parce qu'il a été admis dans l'Union américaine, le 4 juillet 1876, centième anniversaire de la proclamation d'indépendance des colonies britanniques, le 4 juillet 1776.

Le Nouveau-Mexique ne possède encore qu'une organisation territoriale. Il occupe une superficie de 121,201 milles carrés, avec une population estimée à près de 200,000 habitants. Les Chambres de Washington sont actuellement à discuter un projet de loi pour l'admettre au nombre des Etats de l'Union; ce qui ne saurait longtemps tarder, à moins d'un injuste parti pris.

Le territoire de l'Utah, avec une superficie de 89,400 milles carrés et une population d'à peu près 300,000 âmes, est situé immédiatement à l'ouest du Colorado. Le pays fut découvert et exploré par les trappeurs français, vers la fin du XVIIe siècle, et Lahontan rencontra aussi des sauvages qui lui parlèrent du grand lac salé. Les mormons, sous la conduite de Brigham Young, immigrèrent en masse, et s'établirent, en,1847, dans la vallée de l'Utah et du lac salé, où ils fondèrent la ville de Salt Lake.

Voilà un aperçu général des pays que j'ai parcourus, et je m'empresse de dire que c'est surtout au point de vue de ma santé et du pittoresque que j'ai visité les contrées situées dans ce que l'on appelle ici le coeur des Montagnes-Rocheuses: the heart of the Rockies. Prenant Denver, capitale du Colorado, comme point de départ, je me suis rendu ensuite à Manitou, à Colorado Springs, à Pueblo, à Salida, à Gunnison, à Grand Junction, à Provost et à Salt Lake City, à l'ouest; à Leadville et à Aspen au nord; à Ouray, Silverton, Durango, Alamosa, Antonito, Espanola et à Santa-Fé du Nouveau-Mexique, au sud, en revenant à Denver, par le col de la Veta, par Trinidad et Cuchara Junction--ce qui représente un parcours de 6,000 milles dans le pays le plus accidenté du monde. On escalade littéralement en chemin de fer des montagnes de 10,000 pieds d'altitude, et on traverse des gorges et des ravines creusées dans le roc vif, et dont les murs escarpés s'élèvent à pic à 2,500 pieds au-dessus de la locomotive qui côtoie les eaux du torrent qu'on entend gronder au fond du précipice. On a réellement fait là des prodiges de construction et si le pays neuf que l'on traverse n'offre encore que peu de ressources au commerce, à l'agriculture et à l'industrie, on s'arrête en revanche, en contemplation devant une nature sauvage et des paysages grandioses qui étonnent même l'imagination la plus fantastique et la plus enthousiaste.


V
DENVER

Table des matières

Comme j'avais fait de la ville de Denver le centre de mes opérations, mon point de départ et de ravitaillement, il n'est que juste que je fasse un peu l'historique de cette grande ville qui compte à peine trente années d'existence.

La découverte de mines d'or en Californie avait été le signal d'une nombreuse émigration vers le Pacifique, et un grand nombre d'aventuriers se dirigèrent vers l'ouest,--les uns, par mer, en doublant le cap Horn, ou en traversant l'isthme de Panama; les autres par terre en escaladant les Montagnes-Rocheuses pour atteindre la terre promise. Ce ne fut que dix ans plus tard, en 1859, qu'un camp de mineurs fut établi sur les bords de la rivière Platte, qui arrose le versant oriental de la chaîne des Montagnes-Rocheuses,--à l'endroit où est maintenant située la ville de Denver, capitale du Colorado. A cette époque, le pays n'était pas même formé en Territoire, et j'ai déjà dit que ce ne fut qu'en 1876 qu'il fut admis au nombre des Etats de l'Union américaine.

Le dernier recensement de Denver accuse une population de plus de 120,000 habitants et l'accroissement remarquable de la ville n'est pas plus extraordinaire que la prospérité merveilleuse dont elle jouit depuis sa fondation, en 1859. Par sa position géographique aussi bien que par l'esprit d'entreprise et l'énergie de ses citoyens, Denver est devenu un centre industriel, agricole et commercial où convergent aujourd'hui vingt lignes de chemins de fer, et sa Bourse des valeurs minières ne le cède en importance et en variété qu'à celle de San Francisco. Il y a dix-huit ans à peine que le service des voyageurs se faisait encore par, les diligences entre Kansas City et Denver, qui ne comptait alors qu'une population de 4,000 habitants! On admire aujourd'hui une cité qui s'enorgueillit à bon droit de ses superbes édifices publics, de ses écoles qui sont des modèles d'organisation et d'installation, de ses tramways électriques et à câbles continus, et de ses résidences princières qui bordent de larges avenues, et qui dénotent l'opulence et la prospérité de ses citoyens.


Denver est situé à une altitude de 5,195 pieds au-dessus du niveau de la mer, et possède un climat et une température que recherchent tous ceux qui souffrent de la poitrine ou de maladies nerveuses. Les hôtels ne le cèdent en rien à ceux des Etats de l'Est, et le public voyageur trouve ici toutes les commodités et tout le luxe de New-York ou de Boston. La population augmente chaque jour, et Denver est appelé à devenir le grand centre commercial de l'immense région qui sépare San Francisco de Chicago et de Saint-Louis.

Les propriétés foncières y ont acquis une valeur énorme en quelques années, et l'on construit constamment des édifices qui feraient honneur aux grandes villes de l'Est. Les ressources agricoles du Colorado et l'élevage, qui s'y fait sur une grande échelle, apportent aussi leur contingent à l'industrie minière, et plusieurs grands fabricants de l'Est ont construit ici de nouveaux ateliers, afin de supprimer le coût du transport des marchandises qui est encore relativement élevé. La concurrence, cependant, tend à faire baisser continuellement et à équilibrer le tarif des chemins de fer. J'ai dit, plus haut, un mot des écoles publiques que j'avais déjà visitées, en 1885, et je ne saurais trop insister sur leur merveilleuse installation au triple point de vue de l'instruction, de l'éducation et de l'hygiène. L'instruction est gratuite et obligatoire, et non seulement on donne aux élèves la facilité et l'occasion d'acquérir les connaissances les plus utiles et les plus multiples, mais on fournit même gratuitement aux enfants les livres et tous les accessoires nécessaires aux études les plus variées et les plus compliquées. Il faut vraiment visiter ces établissements dans tous leurs détails pour en apprécier la valeur et pour comprendre le sentiment libéral et humanitaire qui a présidé à leur organisation. Un simple détail prouvera jusqu'à quel point on a porté la sollicitude pour la parfaite éducation de la jeunesse. On a installé, dans chaque classe, de la plus basse à la plus élevée, des pots de fleurs naturelles qui servent à orner les chambres et à donner des leçons graduées de botanique pratique à tous les élèves. Des salles de bain sont aménagées dans chaque école, afin de permettre aux enfants de prendre des habitudes de propreté et de pouvoir apprécier le proverbe anglais qui dit que; cleanliness is next to godliness. L'édifice de la High School est superbe à tous les points de vue. L'installation des cabinets de physique et de chimie est, paraît-il, une des plus complètes du continent américain. Et toutes ces écoles sont gratuites! Les enfants du pauvre et du riche grandissent ensemble sous la tutelle de professeurs distingués, et l'on arrive ainsi à façonner des citoyens intelligents qui ont étudié sur les bancs d'une école commune, qui ont appris à se connaître, à s'estimer et à commencer les luttes de la vie dans un même sentiment de patriotisme éclairé et de solidarité démocratique.

Denver est fière de ses écoles, et le directeur de la High School s'enorgueillit avec raison d'un de ses élèves qui, en sortant des classes, est entré d'emblée, comme essayeur dans un grand établissement métallurgique, avec un salaire de $5,000 par an.

Ce résultat en dit plus long que tout ce que je pourrais citer à l'appui des éloges que je viens de faire des écoles de Denver.


VI
MANITOU--COLORADO SPRINGS--LE JARDIN
DES DIEUX--GLEN-EYRE.

Table des matières

A soixante-quinze milles directement au sud de Denver,--au pied et à l'ombre du mont Pike,--se trouvent situées les deux jolies villes de Manitou et de Colorado Springs, célèbres dans tous les Etats de l'Ouest par leurs sources d'eaux bicarbonatées, sodiques et ferrugineuses. Ces sources auxquelles on a donné les noms de Shoshone, Navajo, Manitou et Little-Chief étaient connues des trappeurs canadiens sous l'appellation générale de Fontaine-qui-bouille, nom que l'on a conservé d'ailleurs à la petite rivière qui descend de la montagne pour aller se mêler, plus loin, dans la plaine, aux eaux de l'Arkansas. La ville de Manitou est aux Etats de l'Ouest ce que Saratoga est à ceux de l'Est. Des milliers de visiteurs viennent constamment y chercher la santé, en toutes saisons, ainsi que la fraîcheur et le délassement pendant les chaleurs de l'été. La ville de Colorado Springs est située à deux lieues de Manitou, à l'extrémité latérale du contrefort des Montagnes-Rocheuses qui projette dans la plaine et dont le mont Cheyenne est la sentinelle avancée. Elle tient son nom des sources d'eaux minérales de Manitou, et fut fondée dès les premières années de la colonisation du Colorado, vers 1860. Elle est située à une altitude de 5,982 pieds au-dessus du niveau de la mer, et compte une population de 10,000 habitants. Manitou n'a qu'une population permanente de 1,000 habitants, avec une altitude de 6,334 pieds.

Le climat de Colorado Springs peut être recommandé principalement aux personnes qui souffrent de la poitrine et d'affections des organes respiratoires. On a obtenu des cures merveilleuses chez des malades qui n'avaient pas attendu qu'il fût trop tard pour venir bénéficier des effets de son climat incomparable. J'ai déjà dit un mot des difficultés qu'il y a ici de juger correctement les distances, grâce à la raréfaction de l'air et à la limpidité de l'atmosphère à cette altitude.

Le major Pike, dans le récit de son voyage d'exploration en 1806, raconte gravement, qu'il voyagea durant trois jours vers la grosse montagne bleue, sans cependant paraître s'en approcher visiblement. A la date du 15 novembre 1806, il écrit:

"A deux heures de l'après-midi, je crus distinguer, à notre droite, une montagne qui nous apparut d'abord sous la forme d'un léger nuage bleu; mais une demi-heure plus tard, avec l'aide de ma longue-vue, je distinguai très bien la montagne du haut d'une éminence. Tous mes hommes se joignirent à moi pour pousser trois hourrahs en l'honneur de la grosse montagne bleue. Nous fîmes ce jour-là, une étape de 24 milles.

"16 novembre, dimanche; étape de 11-1/2 milles.

"17 novembre; nous nous hâtâmes, dans l'espoir d'arriver au pied des montagnes, mais nous ne parûmes pas nous en approcher visiblement, même après avoir fait une nouvelle étape de 24 milles."

Du 18 au 21 novembre, Pike s'arrêta pour faire la chasse aux bisons; mais le 21 et le 22 du même mois, il fit deux nouvelles étapes de trente-huit milles. Le 25 seulement il arriva au pied du mont Cheyenne qu'il escalada pour la première fois. Les explorateurs se trouvèrent donc durant dix jours en vue du mont Pike, avant d'y arriver. Ce pays est maintenant traversé dans tous les sens par les chemins de fer, et l'on est actuellement, à en construire un qui transportera les touristes jusqu'au sommet de la grosse montagne bleue, à une altitude de 14,147 pieds. Et dire qu'il y a trente ans à peine que ce pays est habité par les blancs!

La température moyenne de Colorado Springs et de Manitou est de 60 degrés Fahrenheit, et, bien qu'en hiver le thermomètre descende parfois jusqu'à zéro, la raréfaction et la pureté de l'air empêchent le froid de se faire sentir aussi sévèrement que dans les pays moins élevés. Je n'ai pas besoin de dire qu'on trouve partout, au Colorado, et surtout dans les villes d'eaux, des hôtels de première classe où la nourriture, l'installation et le service sont dignes des grandes villes américaines. Il y en a pour tous les goûts et pour toutes les bourses. Le service de la poste et des chemins de fer est aussi fait avec toute la régularité et toute la fréquence désirables. On pourrait se croire, sous ce rapport, à New-York, à Boston ou à Montréal. Les voitures de louage et les chevaux de selle y sont aussi à un bon marché relatif, car l'élevage se fait sur une grande échelle dans les ranches environnantes, et les chevaux ne se vendent pas trop cher.


Les environs de Manitou et de Colorado Springs présentent de magnifiques promenades et sont le but d'excursions très intéressantes. Les plus célèbres sont l'ascension du mont Pike et du mont Cheyenne, la visite des Grandes Cavernes et de la Grotte des Vents, les promenades du Jardin des Dieux, de Glen-Eyre, des gorges de Cheyenne, des Sept Lacs, des Sept Cascades et la Cascade de l'Arc-en-ciel. Toutes ces visites peuvent se Faire en voiture ou à cheval, et aucune d'elles ne dure plus d'une journée. Ces sites se trouvent réunis dans un rayon de trois lieues de la ville. La principale curiosité et la plus intéressante, le Jardin des Dieux est située sur la route qui conduit de Manitou à Colorado Springs.

L'ascension du mont Pike se fait avec assez de facilité, soit à cheval par un sentier qui conduit au sommet en six heures, soit en voiture par une bonne route que l'on a construite depuis quelques années. J'ai déjà dit qu'on était en train de construire un chemin de fer à engrenage qui ira jusqu'au sommet, sur le modèle de celui qui existe depuis plusieurs années au mont Washington. L'ascension se fera donc, avant longtemps, avec la plus grande facilité. La vue du haut du mont Pike est absolument superbe, et s'étend à une distance incalculable. A l'est, et à perte de vue, les vastes prairies du Colorado; au nord, au sud et à l'ouest, les Montagnes-Rocheuses avec leurs chaînes et leurs pics innombrables. On ne peut se fatiguer d'admirer le contraste merveilleux que présentent la plaine immense qui s'étend à l'est, et le massif des sommets neigeux qui apparaissent à l'ouest, semblables aux flots d'une mer en furie qui se serait pétrifiée. Un observatoire, relié par le télégraphe aux grands centres des Etats-Unis, a été établi sur le sommet par le Bureau Météorologique de Washington, et tous les touristes sont cordialement reçus par les employés qui séjournent à l'année, à cette grande altitude. Bien des personnes sont cependant plus ou moins incommodées par "le mal de montagne," dû à la raréfaction de l'air, et l'on ne peut guère stationner au sommet à cause des neiges et du froid, à moins qu'on ne soit très chaudement vêtu.

Immédiatement au bas et à 9,000 pieds au-dessous du pic, on aperçoit, la ville de Manitou qui nous apparaît comme un mouchoir de dentelles que le vent aurait emporté dans la plaine; deux lieues plus loin, Colorado Springs avec ses larges boulevards et ses avenues tirées au cordeau, ne paraît guère plus grand qu'un damier ordinaire. A 200 milles au sud, "Los Picachos," the Spanish Peaks, comme les nomment les Américains, dessinent leurs cimes neigeuses à l'horizon, et à soixante-quinze milles au nord on distingue vaguement Denver par les nuages de fumée qui s'élèvent des fourneaux de ses usines. La route qui conduit de Manitou au sommet est des plus pittoresques, et l'on côtoie continuellement des torrents qui ont taillé leur lit dans le roc vif de la montagne en formant parfois des cascades écumantes ou des lacs tranquilles où se mirent les pins rabougris qui poussent sur les flancs escarpés des ravins et des précipices. C'est à mi-chemin que l'on admire les seps lacs et les cascades de Minnehaha.

L'ascension du mont Cheyenne est aussi relativement facile: un sentier de mulet y conduit, en quelques heures, de Colorado Springs. Cette montagne est devenue célèbre, depuis quelques années, par le tombeau de Mme Helena Hunt Jackson qui a désiré être enterrée là, dans la solitude, sur le versant qui fait face au soleil levant. Mme Jackson était un auteur bien connu aux Etats-Unis par des articles de revue et par des livres où elle a pris la défense des Peaux-Rouges contre les entreprises envahissantes des colons et contre la faiblesse du gouvernement qui assistait impassible au massacre des tribus sauvages. Son livre Un siècle de déshonneur est un plaidoyer formidable contre l'injustice des autorités américaines. Aussi la réputation de l'auteur s'est-elle répandue dans tous les Etats de l'Union. La visite à son tombeau a pris les proportions d'un pèlerinage, et chacun, selon le désir de la défunte, dépose une pierre sur le tertre où elle repose, aux pieds des grands pins noirs de la forêt que surplombent les cimes dentelées de la montagne funèbre.. Déjà une pyramide imposante s'élève sur la tombe de l'amie des sauvages, et chaque jour d'autres touristes ajoutent des pierres à ce monument d'un nouveau genre. Mme Jackson habitait la ville de Colorado Springs où elle était universellement aimée et respectée, et tous ceux à qui j'ai mentionné son nom m'en ont parlé dans les termes de la plus sympathique admiration.

Toutes ces montagnes sont sillonnées par des torrents qui ont creusé leurs lits jusqu'à des profondeurs parfois vertigineuses. Il en est résulté des gorges merveilleuses où l'on petit voir les stratifications les plus curieuses et les plus intéressantes. Les environs de Manitou et de Colorado Springs offrent des promenades nombreuses dans ces gorges où le soleil ne pénètre parfois que pendant quelques instants. Partout des sentiers à mulet ou des routes pour les voitures. On n'a que l'embarras du choix, et l'on peut facilement passer un mois dans le pays, en faisant chaque jour une nouvelle excursion.

De nombreuses grottes ont été découvertes dans les montagnes, mais les plus célèbres sont la grande caverne de Manitou et la Grotte des vents. La grande caverne fut découverte en 1881, et explorée pour la première fois en 1885. Elle offre plusieurs chambres à stalactites fort intéressantes, et l'on a donné des noms plus ou moins appropriés à des formations curieuses que l'on rencontre à chaque pas. La salle la plus remarquable est celle que l'on nomme Concert Hall, la salle de concert, où un groupe de stalactites et de stalagmites, représente assez bien les tuyaux d'un orgue, d'où l'on réussit à tirer des sons fort agréables et qui ressemblent assez au carillon des cloches entendues à distance.

La Grotte des vents est moins curieuse et moins importante; bien qu'elle soit le but d'une très intéressante promenade dans la montagne.

Mais l'excursion par excellence est celle que l'on fait au Jardin des Dieux. C'est là une merveille naturelle que les sauvages connaissaient de date immémoriale, et qu'ils avaient choisie comme un lieu de culte et de réunion, longtemps avant l'arrivée des blancs dans le pays. Voici la légende que l'on m'a racontée à ce sujet. Les Indiens visitaient régulièrement les eaux de la Fontaine-qui-bouille pour y conduire leurs malades, leurs blessés et leurs invalides. Ils croyaient que le Grand-Esprit avait soufflé le souffle de vie dans les eaux de Manitou, et ils buvaient ces eaux; ils y lavaient leurs blessures et y baignaient leurs membres malades. Après avoir passé un certain temps auprès des sources, ils se rendaient tous dans le Jardin des Dieux pour y offrir des sacrifices au Grand-Esprit, en témoignage de leur reconnaissance des guérisons qu'il venait d'opérer. Les jeunes guerriers s'y livraient aussi aux jeux d'adresse et aux exercices de la guerre, en terminant les réjouissances par des courses de chevaux. On voit d'ailleurs encore des traces de campement et des pistes circulaires pour ces courses.

Le Jardin des Dieux est un vaste cirque entouré de rochers abrupts, et formant une ellipse dont le grand axe mesure trois milles de longueur et le petit à peu près un mille. Le jardin n'est pas un lieu habité, mais un endroit couvert de rochers ruiniformes des plus étranges, où le Grand-Esprit habitait autrefois, selon la croyance des Peaux-Rouges. Le plateau qu'occupe cette merveille naturelle est situé à mi-chemin entre Manitou et Colorado Springs, et l'on y a accès par un portail gigantesque, formé de murailles de grès rouge, espacées d'à peu près 200 pieds. Ces murailles s'élèvent perpendiculairement à une hauteur de 500 pieds. Cette fissure curieuse, dans le roc vif, a dû être le résultat d'un bouleversement volcanique ou d'un tremblement de terre. On a tout à coup, en arrivant à ce portail, une vue splendide du mont Pike, qui se dessine si nettement, avec ses neiges éblouissantes, au fond de la vallée, qu'on s'en croirait tout près, bien qu'on soit à dix heures de son sommet.

On ne peut, à moins de les avoir vues, se faire une idée des fausses ruines, des faux monuments et des formations fantastiques que l'on rencontre à chaque pas dans le jardin des dieux. A côté de rocs figurant des monstres gigantesques sont des imitations d'édifices grandioses. Certains rochers isolés figurant une tour ou une pyramide, ont plus de 300 pieds de hauteur et certains passages ont plus de 100 pieds d'escarpement. Tout ce vaste espace est plongé dans une solitude absolue, et les touristes seuls y font des excursions et des promenades. J'y ai rencontré un artiste anglais qui y faisait des croquis, mais je doute que le pinceau puisse jamais rendre la grandeur imposante de ce merveilleux caprice de la nature. La plupart des rochers ont déjà reçu des noms fantaisistes évoqués par des similitudes plus ou moins discutables. On distingue entre autres le Bonhomme et la Bonne femme, les Frères siamois, les Dromadaires, les Aiguilles, les Champignons, la Tortue, la Cathédrale, etc., etc.


Glen-Eyre est le nom donné par le général Palmer à une gorge remarquable située un peu plus bas et à droite du portail du Jardin des Dieux. Ce nom qui signifie en français Val de l'aire vient de ce que l'on aperçoit, accroché au flanc du rocher, en entrant dans la gorge, l'aire d'un aigle qui s'est enfui en abandonnant son nid, devant le progrès de la civilisation. Le général Palmer a construit au fond de cet endroit pittoresque, un superbe château qu'il habite pendant la belle saison. Le parc qui l'environne est ouvert aux touristes. Les formations de grès rouge qu'on y trouve, bien que moins nombreuses, ne sont pas moins curieuses que celles que l'on rencontre dans le Jardin des Dieux.

Voilà à peu près ce que j'ai remarqué à Manitou et dans les environs, sans parler du mieux tout à fait sensible que j'ai ressenti, pendant mon séjour dans la montagne. Des milliers de personnes viennent d'ailleurs, chaque année, de tous les pays d'Europe et d'Amérique, pour y chercher la guérison et la santé. J'y ai rencontré des Canadiens, des Français, des Allemands, des Espagnols, des Autrichiens, des Italiens, mais surtout des Anglais, qui sont ici en très grand nombre et qui ont engagé, m'a-t-on dit, de très grands capitaux dans l'exploitation des mines du pays et dans l'élevage des bestiaux.


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Ograniczenie wiekowe:
0+
Data wydania na Litres:
15 stycznia 2025
Objętość:
191 str. 53 ilustracji
ISBN:
4064066084332
Wydawca:
Właściciel praw:
Bookwire
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