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Hippolyte Verly

Spada la Rapière


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066320041

Table des matières

SPADA-LA-RAPIÈRE

I LES QUATRE JUMEAUX

II AVENTURE NOCTURNE.

III UNE SALLE D’ARMES AU XVIe SIÈCLE

IV EXPLICATIONS

V NOBLESSE ET ROTURE

VI LA RUPTURE.

VII LE GUET-APENS.

VIII LE MESSAGE.

IX LES DÉBUTS DU CAPITAINE SPADA.

X UN CAMP DE PARTISANS.

XI AMOURS DE BOHÊME

XII DOUBLE TRAHISON.

XIII LA DERNIÈRE SOMMATION.

XIV LA CAPTURE

XV LA FOIRE FRANCHE.

XVI LA PRISON ÉCHEVINALE.

XVII L’HOTELLERIE DU LION DE FLANDRE.

XVIII LA REVANCHE DE JOSÉ

XIX L’EMBUSCADE

XX LE CHATEAU DE DOUXLIEU

XXI LE CABARET DU «COQ-CHANTANT»

XXII L’ASSAUT

XXIII A SAC

XXIV LE DROIT DE L’ÉPÉE.

XXV LE SEIGNEUR DE DOUXLIEU

XXVI LES NOUVEAUX JUMEAUX.


PARIS

LIBRAIRIE SANDOZ ET THUILLIER

4, Rue de Tournon, 4


NEUCHATEL GENÈVE
LIBRAIRIE J. SANDOZ LIBRAIRIE DESROGIS


SPADA-LA-RAPIÈRE

Table des matières

I
LES QUATRE JUMEAUX

Table des matières

Le premier dimanche d’avril de l’année mil cinq cent cinquante-trois, il y avait grand émoi dans la rue Esquelmoise, qui était la principale du quartier Saint-Étienne, en la forte ville de Lille-en-Flandre. C’était pourtant le jour de– Pâques, et chacun sait que les Flamands, bons vivants autant que bons chrétiens, ont toujours eu coutume de compenser les quarante jours d’abstinence annuelle prescrits par l’Église, en exécutant à la lettre le proverbe canonique:

«Pâques, que Dieu bénisse:

«Long dîner, court office.»

Mais ce jour-là, les bonnes gens du quartier paraissaient négliger au moins la moitié de ce consolant aphorisme, car, bien qu’il fût midi, heure ordinaire du repas sérieux à cette époque, la rue présentait le spectacle d’une animation inaccoutumée. Pas une porte qui ne fût ouverte, pas un auvent qui n’abritât un groupe bruyant dont l’élément féminin constituait la majorité. Les principaux foyers de cette agitation bavarde étaient deux logis contigus, d’extérieur tout différent: celui d’un opulent bourgeois, maître Lardinois, marchand drapier à l’enseigne du Mouton-d’Or, gothique maison de bois, large et haute, à trois étages surplombants, sculptée de la base au faîte, dont la vaste boutique, restée ouverte, était remplie de visiteurs en habits de fête; et celui du sire de Beaurepaire, superbe et noble hôtel dont on apercevait les pignons à degrés et les tourelles pointues au fond de la cour, par les portes béantes de sa muraille crénelée.

Ici, les commérages plébéiens, au lieu de pénétrer librement comme chez le drapier, s’arrêtaient à ce mur hautain; les hôtes plus rares qui dépassaient le seuil, étaient tous gens de fière mine qui se bornaient à échanger entre eux des saluts cérémonieux.

L’évènement qui mettait ainsi les habitudes à l’envers et confondait dans l’attention populaire un palais seigneurial et un logis roturier, n’avait rien qui intéressât l’Église ni l’État: il ne s’agissait ni d’une protestation contre l’Inquisition, qui cherchait alors à prendre pied dans le pays, ni d’une manifestation approbative en faveur des résistances de l’échevinage. Le fait était de caractère absolument pacifique et privé: c’était un double accouchement, qui constituait un double phénomène. La dame Lardinois et la baronne de Beaurepaire venaient de mettre au monde, à la même heure, quatre jumeaux: l’une deux garçonnets chétifs, l’autre deux vigoureuses petites damoiselles.

–C’est comme deux couples faits d’avance par le bon Dieu, dit en manière de conclusion une joviale bourgeoise qui songea enfin à rejoindre son hochepot.

–Voire! répondit le majordome de l’hôtel, qui entendit l’observation. La truie ne saurait anoblir le cochon!

–De franc-bourgeois à gentilhomme il n’y a pas l’épaisseur de ce mur, riposta un marchand en montrant la séparation mitoyenne des deux habitations.

–Vassal, ajouta violemment un autre, rappelle-toi que ton maître, tout baron qu’il soit, est le subordonné de l’échevin Lardinois!

–C’est bien dit, par Notre-Dame! crièrent la plupart des badauds en colère,–et le majordome commençait à se sentir mal à l’aise sous une grêle d’apostrophes, lorsqu’une intervention soudaine vint le tirer d’affaire.

–Là, là, compères! maître Berthould a toujours la plaisanterie un peu lourde. et il est de corvée. Il faut lui pardonner, afin que nos quatre nouveau-nés aient en ce bas monde une entrée paisible et de bon augure. Regagnez vos demeures, si vous ne voulez que la cloche des vêpres interrompe votre diner, et rappelez-vous que vous êtes tous conviés aux fêtes de baptême. Il y aura table ouverte à tout venant, dimanche prochain, à l’Écu d’Artois!

Une bordée de hourras salua l’alléchante diversion de maître Lardinois, car le nouveau venu n’était autre que le drapier lui-même, qui s’était arraché aux félicitations de ses voisins et amis pour couper court à une querelle qui lui déplaisait. Il distribua quelques poignées de main, quelques brefs remerciements, puis regagna sa porte pendant que la foule se dispersait de son côté.

Lardinois, qui joignait, comme on vient de le voir, la dignité de membre du Magistrat à celle non moins enviable de syndic de la corporation des drapiers, n’était rien moins qu’un bourgeois de comédie. Grand, robuste, le visage large et bienveillant, le teint coloré, les cheveux blonds quelque peu grisonnants, il pouvait passer pour un bel échantillon de cette forte race flamande tout à la fois flegmatique et turbulente, industrieuse et guerrière. Il descendait d’une des plus vieilles familles de la ville, passait pour très riche, et était devenu populaire à cause de sa générosité et de son empressement à obliger autrui. Un tel homme devait compter nécessairement parmi les personnages considérables, dans une cité où la hiérarchie communale absorbait et dominait toute autre distinction. Ainsi en était-il, en effet.

–Viens çà, Pierre! cria-t-il, en se retournant sur les marches de sa porte, à un chérubin d’une dizaine d’années qui jouait sous l’auvent avec quelques enfants dont les parents étaient encore dans la maison.

L’enfant obéit, et bientôt après, les derniers visiteurs s’étant retirés, les apprentis fermèrent huis et contrevents, et la haute maison gothique devint silencieuse comme celles des environs, y compris le noble hôtel de Beaurepaire.

Le dimanche suivant, les salles, cuisines et celliers de l’hôtellerie de l’Écu d’Artois ne chômèrent point de clientèle depuis le lever du soleil jusqu’au couvre-feu. Ces ripailles plénières coûtèrent la vie à plusieurs individus des espèces bovine, ovine et porcine, et à des familles entières de gallinacés, sans compter les chrétiens qui périrent de male-digestion – le tout aux frais et dépens du munificent échevin.

Ceux qui célébraient, le pot en main et la bouche pleine, la naissance des petits Lardinois, ignoraient encore qu’un triste contretemps venait de rendre superflue la moitié de leurs rasades et de leurs refrains votifs: l’un des deux jumeaux, en effet, avait succombé dans la nuit, après s’être faiblement débattu pendant une semaine dans les griffes de la mort. Bien que ce dénouement néfaste fût prévu depuis plusieurs jours, l’amphitryon n’avait pas voulu contremander les largesses promises; il s’était borné à n’y point assister de sa personne.

Le trépas du petit être si insignifiant qu’on pouvait à peine l’appeler un enfant, devait entraîner des conséquences que personne n’aurait pu prévoir, hormis Dieu qui sait tout. La première de ces conséquences fut un rapprochement intéressé entre les deux voisins de condition différente, le gentilhomme et le marchand. La baronne de Beaurepaire, qui n’était «haute et puissante» que sur ses parchemins, avait voulu allaiter de son propre sein sa double progéniture, et sous ces deux bouches vivaces et voraces la pauvre femme avait fondu comme cire au soleil d’août, tant et tant qu’on s’attendait à la voir passer d’un jour à l’autre. Au contraire, la belle bourgeoise, haute de taille, puissante de poitrine, blanche et rose, appétissante et bien en point autant que pas une Flamande au pays de Flandre, aurait noyé du surplus de son lait un demi-quarteron de mioches supplémentaires et ne s’en serait trouvée que mieux. Ce contraste, rendu plus éclatant et plus douloureux encore par le décès de la noble dame, qui suivit de près celui du petit bourgeois, décida le seigneur de Beaurepaire à tenter auprès de son débonnaire voisin une démarche diplomatique qui réussit à merveille, malgré sa nature délicate. Le résultat en fut que, dès le lendemain, les berceaux armoriés des jumelles étaient transportés dans la maison gothique et l’espoir de la famille baronale suspendu aux mêmes mamelles que l’unique cadet des Lardinois.

Cette combinaison, si honorable pour les sentiments et la santé de la plantureuse bourgeoise, eut à son tour pour conséquence naturelle de créer de part et d’autre des obligations et des liens qui établirent sur la base d’une égalité à peu près complète les relations entre les deux familles. La dame Lardinois s’habitua à considérer comme siennes les filles de sa noble voisine, et celles-ci à considérer comme leurs frères non-seulement le jumeau survivant, mais aussi le chérubin Pierre, bien qu’il fût leur aîné de dix ans.

Les années s’écoulant, les quatre enfants grandirent ainsi côte à côte, recevant les mêmes leçons, prenant part aux mêmes jeux, jusqu’au jour où, le baron de Beaurepaire ayant convolé en secondes noces avec la damoiselle de Douxlieu, ’personne hautaine et impérieuse, la nouvelle baronne exigea que ses belles-filles, déjà grandelettes, réintégrassent le palais paternel. Cette séparation, qui causa grand chagrin aux bons époux Lardinois, fut la cause du changement qui s’opéra peu à peu dans la nature de l’affection qui unissait les quatre enfants, en leur révélant pour la première fois que leur fraternité n’était qu’apparente, et en apportant dans leur familiarité des obstacles et des interruptions, c’est-à-dire des excitants jusqu’alors inconnus. Une nouvelle vie commença dès ce moment pour eux, la vraie vie avec ses inégalités et ses conventions nées de la vanité humaine, avec ses passions, ses révoltes et ses souffrances; et c’est aussi de ce moment que commence véritablement la présente histoire.

II
AVENTURE NOCTURNE.

Table des matières

–Tu crieras «Vive la Messe!» et «Vive le Pape!» ou tu seras baptisé à neuf avec la bonne bière que voici!

–Qu’est-ce à dire, maroufles? Allons, au large! sinon je vous fais pendre à votre rentrée au château!

–Oh, oh! voilà un jeune merle qui siffle bien haut!

–Il insulte les troupes de S.M. Catholique!

–Apprends que la potence est faite pour les hérétiques de ton espèce!

–Sus au butor!

–Mettez à l’air les tripes de ce porc!

–Haro sur le parpaillot!

–Mort au suppôt du diable!

Une douzaine d’épées, tirées à l’instant du fourreau, formèrent comme un buisson lumineux dans la zone éclairée par les fenêtres de la taverne du Roi de Castille; l’homme ainsi provoqué, se débarrassant de son manteau, s’était lestement adossé à la muraille pour éviter d’être entouré et avait dégainé à son tour sans daigner répondre un mot de plus. Mais, autant que la pénombre où il se trouvait permettait d’en juger, il ne semblait pas de carrure à soutenir longtemps un assaut qui eût exigé la force d’un hercule, et l’issue de l’aventure n’était guère douteuse. Les brutales exclamations de triomphe qui se mêlèrent presque aussitôt au froissement des épées et aux jurons des assaillants indiquèrent, en effet, que leur victime était déjà touchée. Le gentilhomme continuait à ferrailler avec adresse et vigueur, mais l’affaire s’était engagée dans des conditions trop défavorables pour que sa résistance pût se prolonger longtemps; il sentait ses forces fuir avec son sang et s’attendait à recevoir d’instant en instant le coup de grâce, lorsqu’un choc d’une violence extrême dispersa tout à coup le groupe de ses persécuteurs, culbutant les uns dans la fange du ruisseau, refoulant les autres, qu’une grêle de coups fit battre en retraite sous l’arcade du cabaret, tandis qu’une voix sonore s’élevait dans l’obscurité:

–Holà, mes maîtres! douze contre un, n’avez-vous pas honte?

Alors, on vit, sous les fenêtres de la taverne, debout, campé en pleine lumière, les bras croisés, un homme de proportions athlétiques. Il était seul, sans manteau, vêtu d’un justaucorps de cuir, et coiffé d’un feutre à larges bords; à son côté pendait une longue et lourde épée qu’il n’avait point jugé utile de tirer du fourreau.

–Quel est ce rustre? s’écrièrent les soudards, qui se remirent de leur panique quand ils ne virent en face d’eux qu’un ennemi solitaire. A la rescousse!

–Si c’est du fer qu’il vous faut, répondit l’inconnu sans s’émouvoir et en faisant simplement un geste de la tête, j’en ai là pour tout le monde: chacun sait que La Rapière n’a jamais manqué à sa clientèle!

–La Rapière! répétèrent les soldats,–et ce nom refroidit visiblement leur ardeur; quelques-uns rentrèrent en se frottant les côtes, les autres rengaînèrent en murmurant des explications qui rappelèrent l’attention du nouveau venu sur celui que son intervention avait dégagé à point.

–Êtes-vous blessé, monsieur? lui dit-il en s’approchant.

L’homme n’avait point bougé; il s’accrochait plutôt qu’il ne s’adossait à la muraille.

–Dieu me pardonne, c’est monsieur du Harnel!

–Lui-même, qui vous a toute sorte d’obligations de l’avoir tiré des mains de ces drôles. mais qui ignorait jusqu’à présent que Pierre Lardinois et La Rapière ne fissent qu’un.

–Gardez cela pour vous, messire. Il n’est pas utile que le secret de cette dualité transpire: l’épée du bretteur ferait tort à l’aune du drapier.

–Je vous dois la vie, je serai discret.

–Votre parole me suffit. Voyons les crevés de votre peau… Appuyez-vous sur moi et approchons des fenêtres… Bien!… Deux estafilades au bras; ceci n’est rien… Une entaille dans les côtes, c’est plus sérieux; mais elle a bien saigné, votre pourpoint en est tout mouillé. Il faut vérifier cela. Le logis de Matapan est à deux pas d’ici et je m’y rendais: pourrez-vous marcher jusque-là?

–Je l’espère, et cependant la tête me tourne.

–C’est l’effet de la saignée; mais alors pas de mouvements, et laissez-moi faire!

Le robuste bourgeois enleva le blessé dans ses bras, comme s’il se fût agi d’un enfant, et, s’éloignant à grands pas, disparut avec son fardeau dans les ténèbres d’une ruelle voisine, pendant que les soudards reprenaient leur orgie autour des tables du Roi de Castille.

Le lieu témoin de cette algarade était un des endroits les plus mal famés de Lille, appelé la place Comines, et sis en un quartier séparé du reste de la ville par un canal boueux bordé de noires bicoques servant d’usines à des teinturiers. Un des ponts étroits qui franchissaient l’eau formait l’une des issues de ce carrefour, lequel constituait ainsi un chemin de traverse pour gagner un autre quartier mieux habité, celui de l’Abbiette, où se tenaient, disait-on, les conciliabules des protestants. Le sire du Harnel, qui était «de la vache à Colas», comme on disait alors, habitait l’Abbiette; c’est ce qui expliquait sa présence dans ces parages et la malheureuse inspiration qui avait failli le conduire au ciel par la plus courte voie.

Il faut dire qu’on était alors au mois de septembre1572, et que la nouvelle des massacres qui venaient d’ensanglanter la France, en se répandant partout, avait surexcité les haines religieuses et les passions politiques au lieu de les éteindre. Le contre-coup de ces sombres évènements s’était fait très vivement sentir dans les Flandres: bien que les Pays-Bas ne relevassent point à cette époque de la couronne française, la propagande réformiste n’y était pas moins active qu’ailleurs, et les antagonismes religieux s’y compliquaient de rivalités locales avivées et entretenues par les divers partis qui convoitaient la possession d’une si riche proie. Il y avait, notamment, la faction espagnole qui représentait le pouvoir légal et régulier, le comte de Flandre n’étant autre que S.M. Catholique; il y avait le parti du prince d’Orange, lequel tenait pour la religion réformée; il y avait aussi le parti français, peu regardant sur la question de doctrine, mais désireux avant tout de renouer la vieille tradition et de retourner à la suzeraineté du roi de France en décernant le comté de Flandre au duc d’Alençon; enfin, à Lille même, deux autres partis moins nombreux, mais tout aussi remuants, commençaient à se manifester: l’un, patronné par le Magistrat lui-même, prétendait tenir la ville et la châtellenie en dehors des luttes du moment, qui paralysaient le commerce, et en faire une sorte de territoire neutre; l’autre, celui des Malcontents, composé surtout de nobles irrités de ne plus avoir de sécurité dans leurs propres châteaux, ne parlait de rien moins que de tenir la campagne et de frapper indistinctement sur tous les assaillants.

Les choses étant ainsi, il n’y avait donc pas lieu de s’étonner si la ville, naguère paisible après le soleil couché, présentait sur certains points l’aspect tumultueux et vibrant qui est comme le prélude des guerres civiles.

La place Comines, sorte de carrefour interlope et biscornu où aboutissait un écheveau de ruelles borgnes, était l’un de ces endroits-là, par la raison qu’il était peu hanté par les sergents de la prévôté, qu’il était aussi facile à défendre que favorable à l’escapade, qu’il était enfin amplement pourvu de tavernes et de ribaudes.

On avait mené grand train, ce soir-là, au Roi de Castille, l’un des vide-pots préférés des mercenaires espagnols qui tenaient garnison dans le château au nom du roi Philippe. De loin on voyait les quatre petites fenêtres cintrées du cabaret flamboyer comme des étoiles jaunes dans l’obscurité de la nuit; et à mesure que l’on approchait, on distinguait derrière le réseau de plomb du vitrail les détails caractéristiques d’une orgie soldatesque, agrémentée de refrains bravaches et gaillards.

La vogue du Roi de Castille semblait avoir effarouché pour le moment ses concurrents, car les autres cabarets de l’endroit, hermétiquement clos, étaient déjà plongés dans le sommeil mélancolique des auberges sans clientèle; seule, une lanterne lointaine piquait d’une paillette rougeâtre la brume qui commençait à s’élever des canaux voisins: elle brûlait silencieusement au bout d’une potence de fer, au fond de la cour des Reigneaux, ruelle qui débouchait à côté de la taverne espagnole, et servait d’enseigne à un établissement bizarre, objet d’horreur pour les bourgeois paisibles, lieu fameux parmi les hommes de guerre, les jeunes gentilshommes, les miliciens convaincus, les coupe-jarrets, malandrins et truands de tout acabit: c’était la salle d’armes de Matapan, le plus illustre spadassin de toutes les Espagnes, que l’on considérait généralement comme un espion à demeure, envoyé de Madrid à Lille pour une foule de raisons étrangères à l’art de l’escrime.

III
UNE SALLE D’ARMES AU XVIe SIÈCLE

Table des matières

La porte à côté de laquelle brûlait la lanterne solitaire était une arcade de pierre à cintre plein, que fermait un lourd battant aussi bardé de fer qu’un chevalier des anciens temps. Au-dessus, on voyait une unique fenêtre, étroite, garnie d’épais barreaux croisés, qui semblait plutôt destinée à servir de judas ou de meurtrière qu’à éclairer un réduit quelconque; cette ouverture commandait toute l’enfilade de la ruelle jusqu’à la place Comines, tandis que son armature ne laissait pénétrer aucun regard à l’intérieur; puis venait le toit, haut et moussu, qui l’aveuglait à demi comme un chapeau d’aventurier rabattu à dessein sur les yeux. En étendant les bras on pouvait embrasser toute la largeur de cette façade farouche; en se haussant sur la pointe des pieds on en touchait presque le haut: tel était à l’extérieur le logis du seigneur Matapan, le plus fameux des maîtres ès armes. Il avait bien, comme disaient les bonnes gens, la physionomie du métier, car au milieu des hautes maisons de bois qui l’entouraient, et dans lesquelles grouillait tout un peuple de gouges et de sacripans, il faisait l’effet d’un bravo accroupi dans l’ombre pour guetter les passants.

Il fallait pousser la porte et avancer d’une trentaine de pas dans un corridor obscur qui y faisait suite, pour s’apercevoir que cette demeure étrange ne ressemblait point à l’idée qu’en donnait son apparence. On se trouvait alors dans une sorte d’avant-cour, au fond de laquelle régnait un vaste bâtiment de pierre qui avait une issue de meilleure mine sur la place des Reigneaux, en face de la porte de la ville; mais cette issue-là, régulièrement close au premier coup du couvre-feu, n’était point celle, on le devine, qui plaisait le mieux aux habitués du lieu.

Les fenêtres du rez-de-chaussée étaient, ce soir-là, comme tous les autres soirs, largement illuminées, et l’aspect de la cour, transformée en champ clos et éclairée par plusieurs lanternes, achevait de prouver que le maître de céans ne vivait point en ermite. Divers groupes, en effet, entouraient des jouteurs qui se livraient en plein air à des combats simulés à l’épée et à la hache; mais le bruit de leurs ferraillements et de leurs contestations, lazzis, exclamations et rires, bien qu’assez fort pour troubler le sommeil des voisins paisibles, si ce quartier avait comporté de tels habitants, ne parvenait point à couvrir des échos analogues qui s’échappaient, plus tumultueux encore, de la salle intérieure.

La physionomie de celle-ci était plus intéressante, parce qu’elle se développait en pleine lumière, ce qui permettait d’en saisir tous les détails. C’était une immense salle, au plafond formé d’un entrecroisement de grosses poutres noircies par la fumée des torches. D’un bout à l’autre, les murs étaient couverts de râteliers où les armes les plus diverses se trouvaient appendues: épées de toute sorte, de cheval et de pied, à une ou à deux mains, longues ou courtes, plates ou côtelées, droites ou courbes, pointantes, taillantes ou mi-partie, glaives, brettes, estocs, braquemarts, rapières, colichemardes, cimeterres, dagues, francines, yatagans, navajas, poignards, stylets, haches, pertuisanes, piques, hallebardes, masses, marteaux, chaînes à boules, maillets, massues et bâtons, armes de jet et armes à feu, cottes de mailles, boucliers, cuirasses, jam bières, gantelets, casques, morions, salades, plastrons de buffle; il n’était pièce d’attaque ou de défense usitée dans la chrétienté ou chez les infidèles qui ne figurât dans cette collection flamboyante. De plus, on voyait dans un coin, rassemblé en un panneau spécial, le matériel particulier, armes courtoises et ajustements protecteurs, qui servait au maître et à ses lieutenants pour l’enseignement du noble art de l’escrime. Cette décoration guerrière, qui reluisait d’un éclat formidable sous le rayonnement rougeâtre et inégal des torches, formait un fond superbe à la scène qu’elle entourait.

La compagnie était nombreuse et il suffisait d’un coup d’œil pour voir qu’elle était fort disparate et que, parmi les hôtes qui se coudoyaient, d’aucuns avaient dû se rencontrer auparavant sur les chemins ou sous les bois dans des conditions moins pacifiques. Il y avait là de grands seigneurs d’humeur altière, des gentilshommes venant se parfaire la main avant d’entrer en campagne, des bourgeois de la milice sachant par expérience que le meilleur moyen d’avoir la paix est de savoir faire la guerre, des officiers de la petite garnison espagnole, des aventuriers en quête de clientèle pour leur épée; mais il y avait aussi, rôdant derrière ceux-là, traînant dans les coins, ou blottis dans les embrasures, des bravaches de second ordre, à l’œil mauvais, aux moustaches en dard de porc-épic, aux barbiches invraisemblables, des spadassins à allures brutales, des guenilles provocatrices, des figures de gibiers de potence; il y avait enfin, coquetant à travers ce tohu-bohu ou mollement assises sur des coussins, une douzaine de jolies filles, flamandes, espagnoles ou bohémiennes, montrant leur gorge blanche ou bistrée dans l’échancrure de leur corsage, et que l’amphitryon semblait attirer chez lui tout exprès pour entretenir les querelles que son art avait mission de dénouer.

Au milieu de cette cohue hétéroclite, une dizaine de groupes distincts indiquaient autant d’assauts que dirigeaient simultanément les prévôts d’armes, dont les commandements brefs dominaient par moments le brouhaha général et les cliquetis du fer. Maître Matapan allait de l’un à l’autre, faisant des observations, corrigeant ici, approuvant là, l’œil partout, l’oreille ouverte, morigénant les uns, goguenardant avec les autres. On l’aurait deviné entre tous, tant sa physionomie était caractéristique. De taille moyenne, maigre et osseux, il avait la souplesse, l’agilité et la vigueur des félins; de longs cheveux noirs tombant en boucles soyeuses jusque sur ses épaules encadraient un visage brun, allongé, auquel ses yeux sombres, ses pommettes saillantes, son long nez busqué, et ses. lèvres épaisses, visibles sous une barbe noire peu touffue, donnaient une expression étrangement complexe de jovialité, de ruse et d’audace.

Tels étaient l’homme et la maison vers lesquels se dirigeaient Pierre Lardinois et le sire du Harnel, l’un portant l’autre.

Avant de pousser l’huis, Lardinois s’arrêta, et, appuyant le pied sur une borne pour soutenir son fardeau, il tira de sa poche un demi-masque de soie grise qu’il s’appliqua sur le visage; puis reprenant le blessé dans ses bras, il entra. «Place, messires!» fit-il en traversant la cour encombrée.

–Qu’est-ce? quel est ce matamore?

–Paix, si vous tenez à votre peau! c’est La Rapière, l’élève favori de Matapan.

–Oh, oh! voilà donc ce ferrailleur fameux. Beau champion, sur mon âme!

–Et lame non moins belle, et clerc comme un robin, par-dessus le marché.

–Mais La Rapière n’est pas un nom, c’est un sobriquet. Au demeurant, quel est ce personnage?

–Du diable si je le sais mieux que vous! L’homme est sobre de la langue. D’aucuns assurent que c’est tout simplement un bourgeois d’ici, d’autres que c’est un gentilhomme ayant ses raisons pour garder l’anonyme, d’autres encore que c’est un officier ou un agent de l’Escurial; la vérité est qu’on ne sait rien. On ne le voit ici que masqué, et la raison,il en a cuit à ceux qui ont tenté de la surprendre. Seul Matapan le connaît certainement. Interrogez-le, si le cœur vous en dit!

L’objet de ces commentaires pénétrait au même moment dans la salle d’armes et déposait sur un divan le sire du Harnel, qui était évanoui.

Le maître ès armes aperçut son disciple, dont la stature dépassait le niveau de la foule; il s’approcha avec son flegme ordinaire:

–Bonsoir, mon fils! Est-ce ouvrage de ta main?

–Non, maître… Une sotte histoire avec des soudards. Moins que rien!

–Hum! Voyons ces boutonnières. Matapan connaissait trop bien l’art de faire ces sortes d’accrocs pour ne pas savoir aussi celui de les raccommoder. Il était bon chirurgien. Ouvrant le pourpoint du gentilhomme, il examina les plaies d’un œil de praticien, les toucha, les pansa et les banda, puis, comme le blessé ouvrait les yeux:

–Vous en êtes quitte à bon marché, monsieur, lui dit-il,... de simples escorniflures. Dans huit jours il n’y paraîtra plus. Néanmoins, ménagez-vous.

Et il rentra de son pas lent dans la foule agitée où n’avait cessé de retentir le battement métallique et le bruit des conversations et des rires, tant les incidents du genre de celui où le sire du Harnel avait joué le mauvais rôle étaient choses ordinaires à cette époque. Celui-ci, assis assez piteusement sur un divan, regardait d’un air étonné le spectacle original qu’il avait sous les yeux, et surtout les marques non équivoques de déférence que son compagnon d’aventure recevait tout à la fois des coupe-jarrets et des seigneurs huppés. Peu de huguenots fréquentaient Matapan, qu’ils regardaient comme un ennemi dangereux, et le seigneur du Harnel n’était point du petit nombre des exceptions; tout était donc ici nouveau pour lui, le débraillé espagnol de l’endroit, comme la métamorphose du jeune bourgeois.

–Est-ce une indiscrétion que de féliciter tout haut, nonobstant le lieu, monsieur le comte du Harnel? dit un jeune gentilhomme en s’approchant le chapeau à la main.

–Non certes, monsieur, mais la chose n’en vaut vraiment pas la peine.

–Comment l’entendez-vous? vous vous méprenez: je ne parle point de votre algarade passée, mais de votre mariage futur.

–Excusez-moi donc, fit le comte laconiquement, d’un air embarrassé.

–Vous êtes tout excusé, mais cela ne me dit pas si mes félicitations arrivent à propos, et s’il est vrai, comme tout le monde l’assure, que vous ayez l’enviable bonheur d’épouser à brève échéance la pupille de votre très honorée tante, mademoiselle de Beaurepaire.

–Oui. en effet. Il est question de quelque chose de pareil.

–Peste! mon cher, vous êtes singulièrement discret ou terriblement froid!

Le comte, qui semblait mal à l’aise, manifesta plus de trouble encore quand il entendit La Rapière, qui était revenu près de lui et n’avait pas perdu un mot de cet entretien, dire d’une voix brève:

–Si monsieur du Harnel apprécie ma compagnie comme j’apprécie la sienne, je me ferai un plaisir de l’escorter jusque chez lui.

Il hésita un instant, puis saluant son premier interlocuteur, il répondit à La Rapière:

–A vos ordres, monsieur!

IV
EXPLICATIONS

Table des matières

Les illuminations intimes de la salle d’armes n’étaient guère moins délictueuses, aux termes des réglements de police, que l’audacieux luminaire qui brillait encore aux fenêtres du cabaret castillan, car le couvre-feu était sonné depuis plusieurs heures, lorsque maître Pierre Lardinois déboucha de la ruelle des Reigneaux, soutenant de son bras robuste les pas mal –assurés de son compagnon. Mais soit que le prévôt fermât volontairement les yeux sur certaines infractions, soit que ses agents ne se souciassent point de s’aventurer en ces régions dangereuses, soit enfin que les passions qui grondaient en ce moment eussent relâché la discipline communale, personne n’était là pour constater la contravention, et l’on entendait encore les voix avinées de quelques soudards retardataires beuglant à faux des refrains interrompus par des hoquets. C’était d’ailleurs tout ce que l’on entendait. Le reste de la ville semblait plongé dans un complet sommeil, et la lune, qui glissait curieusement sa face blême et joufflue entre les pignons dentelés de la halle échevinale et la flèche en poire du vieux beffroi, n’apercevait de toutes parts que maisons aux yeux clos.

–Monsieur, dit le je bourgeois après s’être assuré d’un coup d’œil qu’il n’était point suivi, en échange du petit service que le hasard m’a permis de vous rendre tout à l’heure, je serais aise que vous m’accordassiez une explication franche sur un point qui me touche infiniment.

–A tout autre que l’homme qui m’a sauvé la vie, maître Lardinois, je refuserais net; mais à vous.

–Il suffit, monsieur le comte. C’est un paiement: soit, je l’accepte pour tel, et je vous présente mon compte. Depuis tantôt quatre ans que j’ai l’honneur de vous rencontrer régulièrement à l’hôtel de Beaurepaire, vous n’ignorez pas que les gens du quartier, et aussi les personnes de votre monde, ont répandu plus d’une fois le bruit de votre mariage avec l’une de mes sœurs de lait.

–En effet, mais…

–Veuillez me laisser achever, je vous prie. Depuis un an, c’est-à-dire depuis que la mort de monsieur le baron de Beaurepaire,–Dieu ait son âme!–a privé ses enfants de leur protecteur naturel, ces bruits, auxquels je n’avais jamais ajouté foi, ont pris une nouvelle consistance et l’on va jusqu’à dire que la dame douairière, votre tante, n’attend que l’échéance de ce triste anniversaire pour réaliser ses projets. Le hasard m’a fait entendre à l’instant une conversation qui semble ne plus laisser de doute à cet égard. Je désire savoir de vous-même si j’ai bien compris et s’il est vrai que votre mariage avec mademoiselle Anne de Beaurepaire soit chose décidée.

–C’est chose décidée.

–Du consentement de mademoiselle de Beaurepaire?

Le gentilhomme hésita.

–Répondez nettement, monsieur, vous l’avez promis!

–Il est vrai que mademoiselle de Beaurepaire a eu quelque peine à se déterminer, mais enfin.

–Bien. Je sais à quoi m’en tenir. Maintenant, monsieur, c’est à votre honneur de gentilhomme que je vais faire appel. Ecoutez-moi bien, car je n’ai pas coutume de parler à la légère et il s’agit ici de choses graves qui doivent influer en bien ou en mal sur l’existence de plusieurs personnes qui me sont chères, . et sur la vôtre aussi, monsieur. Madame la douairière,–dont Dieu me garde de mal parler,–poursuit avec une obstination aveugle des projets qu’elle a conçus depuis trop longtemps pour les envisager avec l’impartialité désirable, et dont elle serait, je n’en doute pas, la première à se repentir quand il serait trop tard pour y remédier. L’affection qu’elle vous a toujours portée a contribué à la leurrer et à l’empêcher de voir les choses comme elles sont. Votre union avec l’une des filles de son époux a été le but constant de ses efforts; elle serait déjà accomplie, si celui-ci n’y avait mis un obstacle que la mort a malheureusement écarté. Depuis un an, ces instances sont devenues une véritable persécution contre la pauvre Anne. Vous savez le reste. Mais ce que vous ignorez sans doute encore, c’est que mademoiselle de Beaurepaire aime mon frère Raoul et en est aimée, et que tous deux ont échangé des serments que Dieu a entendus.

–Enfantillages, maître Pierre, dont l’amour sérieux aura raison, et qui ne sauraient me faire renoncer au bonheur d’être l’époux d’une si charmante personne!

–Enfantillages! répéta Pierre d’une voix irritée, en croisant les bras sur sa poitrine et en s’arrêtant brusquement. Enfantillages! Par Notre-Dame, messire, vous n’êtes point chatouilleux, ou bien vous oubliez que ces «enfants» s’aiment depuis tantôt dix-neuf ans! Mais c’est là votre affaire. La mienne est de vous prévenir que vous allez commettre une félonie et causer de grands malheurs… Ces «enfants» s’aiment, vous dis-je, et devant Dieu le véritable époux d’Anne de Beaurepaire, c’est Raoul Lardinois!

–Et celui de la belle Magdeleine, sa jumelle, n’est autre que maître La Rapière, ci-présent, n’est-il pas vrai? risposta son compagnon avec ironie.

–Ceci me regarde seul, maître comte!

–De même que le soin de mon honneur et de mes intérêts me regarde seul aussi.

–Soit! Mais si vous persistez après ce que je viens de vous dire, j’aurai le droit de penser qu’il pourrait être en meilleures mains. Au reste, je sais ce que je voulais savoir, et… nous voici devant votre demeure. Dieu vous garde, messire, et surtout qu’il vous inspire!

Les deux hommes étaient alors dans la rue de l’Abbiette, devant une maison de confortable apparence, mais qui n’avait rien d’un hôtel, car le sieur du Harnel, bien que de bonne lignée, était loin de posséder une fortune princière comme celle de la fiancée qu’il convoitait. Ils échangèrent un froid salut, puis l’un heurta à sa porte, pendant que l’autre s’éloignait pensif.

V
NOBLESSE ET ROTURE

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Haute et puissante dame Mathilde de Douxlieu, baronne douairière de Beaurepaire, trônait dans une stalle de chêne magnifiquement sculptée, en un petit mais somptueux salon qui prenait jour sur le vaste jardin de son hôtel. Une bible sans ornements ni enluminures, qui contrastait autant par cette simplicité avec le luxe de l’appartement qu’avec la mode catholique de l’époque, était ouverte devant elle sur une table aux pieds tors.

Quoiqu’elle eût atteint l’âge critique de la maturité, qui n’est plus la jeunesse et qui n’est pas encore la vieillesse, et bien que ses formes et sa chevelure disparussent entièrement sous les vêtements noirs et la coiffe de deuil qui les couvraient, elle était encore belle, mais d’une beauté altière et dure qui imposait le respect sans attirer la sympathie. Pâle, impassible et régulier, son visage semblait taillé dans du marbre blanc; on ne pouvait se défendre, en la voyant, de songer à une autre femme, sa contemporaine, belle aussi, et aussi impassible et astucieuse, qui, jetée par le destin sur une scène plus vaste, venait de déchaîner froidement dans la France des passions terribles. Madame de Beaurepaire était bien, toutes proportions gardées, un pastiche de la reine Catherine.

Non loin d’elle, assises sur des coussins devant un large vitrail à treillis de plomb, deux jeunes filles d’une vingtaine d’années, l’une blonde, l’autre brune, mais également jolies, devisaient à demi-voix en jouant avec un lévrier. C’étaient les deux jumelles orphelines, les héritières de Beaurepaire.

L’une d’elles s’efforçait d’enlacer dans ses longues tresses noires l’animal, qui s’échappait sans cesse: c’était Anne, douce et pâle enfant, aux traits fins, au corps délicat et souple. Sa sœur, blonde et fraîche comme une vraie fille des Flandres, était son contraste vivant: son nez légèrement relevé, sa petite bouche aux lèvres charnues, fortement colorées et arquées en forme de cœur, et surtout ses yeux d’un vert de mer, qu’elle tenait toujours demi-clos, donnaient à son visage plein une expression particulièrement dédaigneuse et hardie. Elle avait une beauté troublante, étrange, archaïque, si l’on peut ainsi dire,–car elle ressemblait aux blondes châtelaines représentées dans les miniatures des vieux manuscrits;–beauté originale dont elle avait parfaitement conscience, ainsi qu’en témoignaient ses cheveux qu’elle portait, suivant une mode ancienne, coupés au-dessus des sourcils sur le front qu’ils couvraient à moitié, et la forme même de sa robe dont le corsage, échancré en carré sur la poitrine, laissait apercevoir la naissance de sa gorge dans une pénombre laiteuse. La «belle Magdeleine», comme on l’appelait, bien qu’elle fût en réalité moins régulièrement belle que sa sœur, semblait née pour ordonner et pour jouir, comme Anne pour endurer et pour souffrir. Et, en effet, l’une était déjà la préférée de la douairière, et l’autre sa victime.

–Monsieur l’échevin Lardinois sollicite l’honneur d’entretenir en particulier madame la baronne, annonça cérémonieusement Berthould, le majordome.

La douairière, sans lever la tête, répondit avec lenteur: «Introduisez-le céans.» Puis elle ajouta du même ton, quand Berthould eut tourné les talons: «Retirez-vous, mesdemoiselles.»

Les jeunes filles, après l’avoir saluée, disparurent par une issue latérale, au moment où Berthould, rouvrant la porte principale, annonçait de nouveau:

–Monsieur l’échevin Lardinois!

Le drapier s’avança aussitôt et se courba profondément devant la dame de Beaurepaire, qui était demeurée assise. Les vingt années écoulées depuis les premiers incidents que nous avons rapportés, n’avaient point voûté sa haute taille, ni diminué sa vigueur; c’était toujours le robuste Flamand, joignant l’allure indépendante de sa race à la distinction que donne une bonne éducation et l’habitude de vivre dans un milieu intelligent. Seuls, ses cheveux et sa longue barbe portaient la trace des années; son pourpoint de drap noir les faisait paraître plus blancs encore qu’ils ne l’étaient.

–Maître Lardinois est toujours le bienvenu dans la maison de Beaurepaire, dit la dame, toujours impassible;–et lui montrant un escabeau: «Prenez ce siège, monsieur», ajouta-t-elle.

–C’est une parole amicale qui a souvent retenti à mes oreilles pendant vingt ans, madame, et je suis heureux de l’entendre encore, bien que la bouche qui la prononçait autrefois soit fermée à jamais. Elle me donne lieu d’espérer que vous daignerez m’écouter avec patience, car je viens, madame, vous parler de choses graves, et cet entretien peut être assez long.

–Vous pouvez parler, monsieur.

L’échevin s’inclina et reprit après un court silence:

–Il est indispensable, madame, que je rappelle des évènements déjà lointains, je veux dire antérieurs à votre mariage. Vous n’ignorez pas que la feue dame de Beaurepaire succomba en l’an1553aux fatigues de son double enfantement, que les deux filles auxquelles elle donna le jour furent nourries du propre lait de la dame Lardinois, ma femme, et que jusqu’en l’an1564ces enfants vécurent comme frères et sœurs, avec mes fils, sous un toit commun qui était le mien. Monsieur le baron de Beaurepaire, fort absorbé par la politique et surtout par la controverse religieuse,–vous savez mieux que personne, madame, combien il était passionné pour les doctrines réformistes, ce dont je ne me permettrai point de le blâmer, connaissant sa bonne foi parfaite,– monsieur de Beaurepaire, dis-je, insista à différentes reprises pour ne rien changer à cet arrangement qui lui assurait toute liberté d’esprit, et quand je lui représentais le danger que pouvait présenter pour l’avenir cette existence commune entre emants destinés à vivre dans des mondes différents, il me répondait, en me frappant amicalement sur l’épaule: «Eh bien! mon ami, si vos prévisions se réalisent, nous marierons ces enfants-là, voilà tout! Des filles n’héritant point du nom de leur père, il m’importe peu qu’elles épousent celui-ci plutôt que celui-là; je prise avant tout les qualités personnelles et la noblesse de l’âme, et pourvu que vos fils vous ressemblent,–je vous demande pardon, madame, ce sont ses propres paroles,–je me tiendrai pour satisfait.»

Le bourgeois s’arrêta un instant, en proie à une émotion contenue, puis il continua, son interlocutrice n’ayant pas dit un mot ni fait un geste:

–Mes prévisions, madame, se sont réalisées de point en point, malgré toutes les précautions que j’ai prises pour y faire obstacle; les vôtres, madame, le retour des jeunes demoiselles dans l’hôtel paternel, leurs séjours dans vos châteaux pendant l’été, l’influence de vos conseils, n’ont pas eu plus de succès. La vérité est que l’affection fraternelle de nos enfants s’est peu à peu changée en un amour profond. Je parle surtout pour deux d’entre eux, votre fille Anne et mon fils Raoul; quant à Pierre, mon premier né, et à Magdeleine, leurs sentiments, moins démonstratifs, sont plus malaisés à pénétrer… et pourtant, pour eux aussi, ma conviction personnelle est faite… Pierre est d’un caractère aventureux et bouillant, qui est plutôt d’un soldat que d’un commerçant; il fréquente plus les hommes de guerre que les damoiselles, et il n’a ni l’art, ni la douce éloquence, ni les manières caressantes de son frère. Mais Raoul est l’affection même, les tumultes l’éloignent autant qu’ils attirent l’autre; l’office qu’il remplit à la Cour des Comptes et qui lui assure une carrière honorable, est celui qui convenait à sa nature calme et studieuse. C’est particulièrement pour lui que je fais cette démarche, car c’est pour lui surtout que je redouterais les conséquences d’une déception. Encore ne l’eussé-je point tentée pendant que vous portez encore votre deuil d’épouse, madame, si je n’y avais été forcé par la persistance de faux bruits qu’entretient, je pense, quelque ennemi du repos de nos deux familles. Je conclus, madame, en réclamant de votre sollicitude de mère et de votre piété de veuve l’exécution des engagements éventuels de feu monsieur le baron, et en sollicitant pour mon fils Raoul l’honneur et la joie de devenir l’époux de mademoiselle Anne de Beaurepaire.

L’échevin s’était levé en prononçant ces derniers mots et avait formulé sa demande en s’inclinant; ce fut en cette attitude qu’il attendit la réponse de la dame de Beaurepaire. Celle-ci avait gardé pendant ce long monologue son immobilité de statue; même aux passages qui avaient dû nécessairement l’émouvoir, son visage n’avait trahi aucun de ses sentiments, ni montré aucune autre expression que celle d’une attention soutenue. Après un temps de silence, elle répondit d’une voix parfaitement calme:

–Une démarche telle que celle-ci, venant d’un homme dont le mérite personnel relève la condition et qui jouissait de l’entière confiance de mon époux, ne peut qu’être tenue pour honorable par la veuve du baron de Beaurepaire. Précisément les titres que votre famille s’est acquis à la sympathie de notre maison me font un devoir de ne point vous leurrer d’espérances vaines qu’il ne serait pas en mon pouvoir de réaliser. Je ne crois guère, cher monsieur Lardinois, à la durée des amourettes d’enfants que vous semblez avoir pris trop au sérieux. Ce sont jeux puérils dont on rit volontiers plus tard et qui ne sauraient entrer en considération pour l’établissement d’une fille noble. Je ne considère pas comme plus sérieuses les paroles de condescendance que vous avez eu le tort d’envisager comme une promesse de la part de feu mon époux. C’était là plaisanterie amicale que monsieur de Beaurepaire vous aurait expliquée lui-même, s’il s’était aperçu de votre étrange méprise. J’ai, croyez-le, grande estime pour vous et pour votre famille, et grand regret de causer à mon jeune ami Raoul une affliction–dont il se remettra vite, soyez-en assuré,–mais j’ai à remplir des devoirs supérieurs à toute autre considération, et qui m’obligent à décliner votre proposition.

Les larges traits du drapier s’étaient contractés pendant que la douairière parlait; aux derniers mots il dut s’asseoir pour cacher son trouble. La dame crut le moment venu de porter son dernier coup:

–Je me disposais d’ailleurs à vous annoncer moi-même que durant notre séjour au château de Douxlieu–vous savez que nous en sommes seulement revenues avant-hier,–ma fille Anne a été officiellement fiancée à monsieur le comte du Harnel.

Un flot de sang et de colère monta au front du bourgeois:

–De son plein gré, madame? s’écria-t-il.

La douairière se leva avec majesté:

–Monsieur!...

–Excusez-moi, madame, reprit Lardinois; vos filles ont été longtemps les miennes et je souffre de me sentir aujourd’hui presque un étranger pour elles… Permettez-moi d’espérer que rien n’est encore définitif et que la réflexion.

–Je n’ai pas coutume de parler à la légère ni de retirer parole donnée, monsieur. Mes résolutions, mûrement réfléchies, sont définitives.

L’échevin se leva lentement, redressa sa grande taille, et conclut d’une voix sombre:

–C’est donc le malheur des miens que j’ai fait entrer moi-même dans ma propre maison, il y a vingt ans!

Il salua et sortit.

VI
LA RUPTURE.

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–Viens, frère! Nous verrons bien si la morgue d’une femme sans entrailles et les intrigues d’un félon cupide prévaudront contre la sainte éloquence du cœur.

–A quoi bon, hélas! Tout est bien perdu… Cette femme a modelé toute chose de sa main de fer depuis qu’elle est entrée dans la maison de Beaurepaire; même l’âme de nos sœurs a subi son empreinte.

–Tu blasphèmes, Raoul!

–Non, non; tu as entendu notre père: Anne a consenti!

–Comme le pendu consent à la hart! Viens, te dis-je, ceux-là méritent la défaite qui se rendent sans combat.

C’étaient les deux frères Lardinois qui tenaient ce dialogue, le soir même du jour où leur père avait eu avec la douairière l’entretien malheureux que nous venons de retracer. Ils étaient dans le jardin de la maison gothique, devant une poterne qui, en des temps plus propices, avait été percée, pour la commodité des relations, dans le mur mitoyen par-dessus lequel débordaient les vieux arbres du parc de Beaurepaire. La poterne, toujours ouverte autrefois, était condamnée depuis le second mariage du baron, c’est-à dire depuis huit ans, et ses ferrures apparaissaient en arabesques de rouille sur la noire surface du bois.

On l’a deviné, c’est Pierre, le bourgeois batailleur, l’homme d’action, qui cherchait à entraîner son frère dans une lutte vive contre les ennemis de son bonheur. Il avait passé son bras sous celui de son cadet, qui semblait être son fils tant la disproportion entre eux était grande. Raoul, qui, l’année précédente, était encore basochien de l’Ecole des Chanoines de St-Pierre, n’avait aucun des dehors formidables de son aîné: il était de taille moyenne, mince, gracieux comme une fille; ses traits fins et doux, empreints d’une gravité rêveuse, son teint pâle contrastant avec ses grands yeux et ses cheveux noirs, l’auraient fait prendre pour le vrai frère d’Anne, laquelle était en femme exactement ce que lui était en homme. Peut-être cette similitude, aussi complète au moral qu’au physique, était-elle la cause secrète de la vive affection qui avait toujours uni ces deux enfants, car s’il arrive parfois que les contraires se recherchent, il est bien plus souvent vrai que les semblables s’attirent.

–On a verrouillé l’huis de l’autre côté, dit Pierre après avoir tiré les barres. Ces habiles gens ont tout prévu, paraît-il, ... sauf une chose, cependant, ajouta-t-il en arc-boutant ses robustes épaules contre le bois.

Les ais ployèrent par le milieu sous sa poussée et, les gâches étant sorties de leurs gaines, la porte s’ouvrit violemment.

–Oh! Pierre, qu’as-tu fait! murmura Raoul.

–Rien dont je ne sois prêt à répondre, s’il le faut, répondit résolument son frère.

Les deux jeunes gens s’engagèrent dans les allées de ce parc, théâtre des jeux de leur enfance, et gagnèrent sans bruit la base d’une tourelle renfermant un escalier de pierre qui menait directement à l’étage où étaient les appartements particuliers des deux héritières de Beaurepaire. Ils connaissaient de longue date les êtres et les habitudes de l’hôtel aussi bien que ceux de leur maison paternelle; ils purent ainsi arriver sans éveiller l’attention jusqu’à la pièce qui servait de salon commun aux deux jeunes filles. Les Lardinois en avaient vu d’en bas les fenêtres éclairées, et ils en avaient conclu que leurs sœurs de lait devaient s’y trouver. Elles y étaient, en effet. On parlait haut dans la pièce et l’on y entendait le hoquet de sanglots étouffés. La main de Pierre arrêta l’essor de Raoul, qui allait s’élancer: ils avaient pénétré dans l’antichambre et une simple portière de tapisserie leur cachait la scène, dont il ne leur était pas difficile de deviner la nature.

–C’est encore mal, ce que nous faisons ici, fit Raoul.

–Enfant! sachons d’abord à qui nous avons affaire.

Ils reconnurent aussitôt le parler lent et hautain de celle qu’on appelait «la belle Magdeleine»; c’était Anne qui pleurait:

–Tu parles ainsi pour relever mon courage, sœur chérie; mais tu sais bien que j’en mourrai. Je hais cet homme, qui est faux et avide, qui, connaissant mon aversion pour lui, prétend néanmoins m’épouser pour mes richesses.

–Tu es belle, il t’aime et ne croit pas à tes répugnances.

–Je les lui ai dites cependant assez! Il sait aussi qu’au jour des fiançailles, à Douxlieu, j’étais la seule personne qui eût ignoré jusqu’au dernier moment le vrai but de la fête. Il sait tout, te dis-je, et je le hais autant que j’aime Raoul!

–Mais Raoul n’est pas gentilhomme, et une Beaurepaire ne doit point se mésallier. Crois-tu que je n’aime pas Pierre, le beau et vaillant compagnon? Je l’aime de tout mon cœur, mais je ne consentirais cependant jamais à devenir une «dame Lardinois!» Il est mon frère de lait, il a été mon chevalier d’enfance, mais il ne sera jamais mon époux. Il y a des choses qu’on ne fait point, chère Anne; noblesse oblige.

–Ta nature impérieuse aurait bientôt fait litière de tous ces préjugés, si tu aimais comme moi!

–Eh! Sais-tu seulement si Raoul se désole autant que toi?

Ici Raoul échappa à l’étreinte de son frère, bondit dans l’appartement et se précipita aux pieds de sa maîtresse, qu’il entoura passionnément de ses bras, couvrant de baisers et de larmes son visage, ses cheveux, son cou, ses mains, toute sa personne.

Les deux jeunes filles, effrayées tout d’abord, avaient jeté un grand cri. Pierre entra alors à pas lents et s’arrêta près de la portière, les bras croisés sur sa poitrine, la tête baissée, considérant l’effusion éperdue de son frère. Puis il regarda Magdeleine. Celle-ci s’était levée et, debout dans une attitude fière qui faisait admirablement ressortir ses formes opulentes, son regard insolent glissant entre ses paupières mi-closes, elle avait l’air d’une princesse des vieilles chroniques scandalisée par l’outrecuidance de quelque chevalier discourtois. Elle était si superbe ainsi que Pierre en fut ébloui.

–Depuis quand, messires, s’écria-t-elle, pénètre-t-on dans l’appartement des dames comme dans une ville gagnée?

Raoul ne répondit point, son âme était partie avec celle d’Anne vers les régions éthérées des illusions amoureuses. Pierre rougit et répliqua du même ton:

–Depuis que les mauvais génies condamnent les frères à reprendre de vive force le droit de voir leurs sœurs.

L’altière jeune fille allait riposter par quelque impertinence, lorsque l’apparition soudaine d’un nouveau personnage vint compliquer la situation. Ce personnage n’était autre que la douairière elle-même, attirée par le cri de ses filles, et qui, écartant la lourde tapisserie, s’avança de son pas majestueux, en apparence plus froide et plus impassible que jamais. Pourtant, au regard qu’elle ne put s’empêcher de lui jeter, Pierre comprit qu’elle avait entendu ses paroles.

–Que signifie ce mystère, messieurs? dit-elle en contenant sa colère. Aviez-vous besoin de prendre des précautions et de choisir une heure indue pour venir présenter à votre sœur Anne vos félicitations fraternelles à l’occasion de son prochain mariage?

Anne et Raoul, atterrés, n’avaient eu ni le temps ni la présence d’esprit de s’éloigner l’un de l’autre. Madame de Beaurepaire affecta de se méprendre sur le sens de leurs effusions, et continuant son rôle:

–Levez-vous, maître Raoul; ces enfantillages ne conviennent plus à un homme de votre âge.

Raoul se releva, mais retenant dans ses mains la main de sa sœur de lait, il répondit de sa voix douce:

–Hélas! madame, que n’êtes-vous mieux persuadée que ce ne sont pas là des enfantillages!

La baronne, surprise de cette audace, fit un haut-le-corps.

–Dieu me soit en aide! dit-elle avec âpreté. Si je n’en étais persuadée, il faudrait donc que je vous fisse mettre dehors par mes gens!

–Oh! madame! implora la pauvre Anne, dont les pleurs recommencèrent.

–Paix, mademoiselle! Si ce sont vos «frères» qui se trouvent céans, ils vous ont manqué comme à moi-même et il me sied de les morigéner; si ce sont vos «galants», j’ai le devoir de les faire châtier et expulser.

La belle Magdeleine, toujours debout, regardait cette scène de ses yeux dédaigneux, comme si elle y eût été complètement étrangère, et sans dire un mot pour approuver ou pour blâmer. A la menace de sa belle-mère, un vague sourire, qui releva quelque peu le coin de ses lèvres roses, exaspéra, à l’égal d’une moquerie directe, Pierre, qui déjà se retenait avec peine:

–De votre bouche, madame, nous sommes prêts à tout entendre avec respect, mais malheur à la main qui oserait nous toucher! Au demeurant, mieux vaut en finir, et mieux vaut peut-être aussi que vous soyez présente. Non, madame, il n’y a ici ni enfants, ni enfantillages. Ce n’est point l’amitié fraternelle qui inspire les caresses que vous avez entrevues et fait couler les larmes que vous voyez encore: c’est l’amour, c’est la passion, la passion ardente, vraie, durable, sachez-le, madame. Et cette passion, née sous les yeux de votre époux, a été encouragée par lui, de telle sorte que si, par impossible, ce que l’on dit était vrai, si mademoiselle de Beaurepaire était unie à tout autre que mon frère, ce serait la maison de Beaurepaire elle-même qui manquerait à son honneur et serait coupable de félonie.

–Frère! frère! interrompit Raoul avec un geste suppliant.

–L’heure des tempéraments et des illusions est passée, Raoul: il faut parler franc et agir vite. Demain il sera trop tard.

–A merveille! fit la douairière, en s’efforçant de donner une intonation ironique à sa voix tremblante de fureur. A merveille! l’honneur des Beaurepaire ne saurait qu’être fort obligé aux fils du drapier Lardinois des avis qu’ils daignent lui offrir! Mais comme la question a déjà été traitée avec un plus grave personnage, nous jugeons superflu d’y revenir. Saluez vos sœurs, messires; je crois, Dieu me pardonne, que voici sonner le couvre-feu!

–Pardon, madame, vous ne supposez pas que j’aie voulu vous offenser! Ayez pitié, au nom du Dieu vivant, ayez pitié de ces deux enfants qui s’aiment et dont un mot de vous va destiner l’existence à la félicité ou à la douleur, au gai soleil du bonheur ou aux ténébreux abîmes du désespoir. En ce moment solennel, oubliez vos titres, s’il le faut, pour laisser parler votre cœur de femme. Pitié, madame, ayez pitié!

Et Pierre alla mettre un genou en terre devant l’orgueilleuse baronne. Ce n’était point ce qu’attendait celle-ci:

–En vérité, fit-elle, cette scène devient d’un ridicule insoutenable! Levez-vous, jeune homme; vous possédez une éloquence dont je vous félicite, mais mon pardon, ma pitié, mon cœur et mes titres n’ont que faire ici, et votre intervention à propos d’un évènement qui ne vous concerne pas est souverainement déplacée, je veux bien vous le rappeler.

–Ainsi, madame, vous restez impitoyable?…

–Ah! brisons là, maître Pierre!

–Et vous entendez forcer Anne, qui n’est pas votre fille, à épouser malgré elle votre neveu?

–Taisez-vous, monsieur, et sortez, je vous l’ordonne!

–Anne, est-ce de vos plein gré et libre préférence que vous épousez monsieur du Harnel?

–Mon Dieu! mon Dieu! sanglotait la pauvre fille.

–Répondez la vérité, sur la mémoire de votre père!

–Anne, par pitié! murmura Raoul.

Incapable de parler, Anne secoua douloureusement la tête.

–Elle a dit non, madame. Vous ne pouvez plus douter, maintenant.

–Sortez! répéta la baronne, les lèvres serrées, le regard étincelant de haine.

–Je vous en supplie, encore, madame; c’est à genoux que je vous demande humblement de sanctionner l’union de ces deux chères âmes. Anne, Magdeleine, Raoul, venez à mon secours! A genoux, enfants! Un mot, madame, rendez-nous la joie et la vie!

Magdeleine ne bougea point; elle se contenta de répondre lentement:

–Raoul n’est point gentilhomme!

Quant à la douairière, toute frémissante, elle répéta de nouveau, et cette fois avec un geste violent:

–Je vous ordonne de sortir!

Alors Pierre se releva tout debout et, développant avec ostentation son torse herculéen, le front couvert de rougeur et le bras étendu d’un air d’indicible menace, il dit d’une voix lente et profonde, que la violence des émotions qu’il comprimait faisait trembler malgré lui:

–Tous nos liens sont maintenant rompus par vos propres mains. des liens sacrés!. Le bonheur et la vie de ces deux êtres doux, inoffensifs, aimants et aimés sont sacrifiés à la morgue nobiliaire, à des calculs odieux… La générosité de notre père, le dévouement de notre mère, des années de sollicitude, la paix du toit qui fut commun, les affections saintes, la joie de deux vieillards, on a fait litière de tout cela!… Il y aura des cœurs brisés, des larmes, des deuils… qu’importe! ceux qui souffriront ne sont pas gentilshommes! Ils ne comptent point! Ils doivent se tenir pour heureux et fiers qu’on ait daigné utiliser si longtemps leurs services subalternes!… Tout est bien perdu maintenant, il n’y a plus d’illusions à se faire. C’est la guerre. Soit! Moi, Pierre Lardinois, bourgeois de Lille et maître ès armes, je l’accepte; mais–écoutez bien ceci–vous l’aurez terrible, sans trêve et sans merci. Vous, madame, vous serez humiliée et abaissée autant que l’ait jamais été femme dans une ville à sac, et, n’ayant pas eu pitié d’autrui, vous implorerez en vain pitié pour vous! Vous, mademoiselle, qui estimez qu’un roturier, bon pour être un galant, est indigne de devenir un époux, et qui m’avez tout à l’heure dextrement signifié mon congé, je vous forcerai à me demander à genoux l’honneur de mon alliance! Quant à vous, chère Anne, calmez vos craintes: je jure ici sur la sainte croix du Christ que vous ne serez jamais l’épouse de monsieur du Harnel, par la raison péremptoire que j’aurai auparavant, de la main que voici, tué ce beau muguet. J’ai dit. Et maintenant, viens, mon pauvre Raoul! Tu vois qu’il est des gens pour lesquels le plus rare mérite personnel, l’honnêteté, le savoir, l’intelligence, la noblesse de l’âme ne sont rien; pour qui le vieux droit des armes est tout. Eh bien! ce droit-là est à tout le monde; nous nous en souviendrons!

Sur cette sortie impétueuse, que la douairière, suffoquée par les révoltes de son orgueil, n’avait même pas tenté d’interrompre, Pierre s’éloigna fièrement entraînant par le bras son frère anéanti.

VII
LE GUET-APENS.

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–Méfie-toi, mon fils! De mauvais bruits m’ont été rapportés par mes traîneurs d’épée, et tu sais si ma police est bien faite. Il y a quelque vipère sous roche, crois-en ma vieille expérience. La dame de Beaurepaire n’est pas femme à te pardonner tes menaces, tu en acquerras la preuve à tes dépens, si tu n’y prends garde. Oh! je ne parle pas du petit comte, tu ferais de son pourpoint un tamis, les yeux bandés; mais la dame est riche, le godelureau est traître, et le pavé de Lille ne chôme pas de bons drilles disposés à vendre du fer pour de l’or. Notre-Seigneur Jésus a été trahi pour trente écus, souviens-t’en, mon fils.

Ainsi parlait maître Matapan à son disciple favori, peu de jours après la scène violente dont l’hôtel de Beaurepaire avait été le théâtre.

L’aparté avait lieu à la tombée de la nuit, dans un angle de la salle d’armes encore déserte. Pierre semblait soucieux. Il connaissait le sérieux des avertissements de son maître, qui n’avait guère coutume d’intervenir dans les affaires d’autrui, si ce n’est pour les acheminer plus sûrement à quelque bon duel; et il savait que l’étrange affection née de l’enthousiasme professionnel de Matapan pour son plus brillant élève pouvait seule motiver l’exception faite en sa faveur. La situation méritait donc toute son attention, non qu’elle lui inspirât des craintes, mais parce que la machination dirigée contre lui indiquait à l’évidence que la douairière, loin de renoncer à ses projets, méditait les moyens de les mettre sûrement à exécution, fût-ce au prix d’un meurtre.

–Merci, maître, répondit-il en serrant la main de Matapan. Tant vaut l’avertisseur, tant vaut l’avertissement. Je serai sur mes gardes.

–Et bien tu feras.

Quelques habitués s’étant montrés dans la. cour, Pierre tira son masque de sa poche et s’en– couvrit le visage. Le maître se mit en devoir de revêtir la cuirasse de cuir noir dont il se servait lorsqu’il daignait enseigner lui-même, et la salle ne tarda pas à reprendre peu à peu son animation ordinaire.

Pierre, ou plutôt La Rapière,–car il n’était connu que sous ce pseudonyme de la clientèle de l’établissement,–avait fait merveille ce soir-là: il avait fertaillé seul contre deux, contre trois, puis contre cinq adversaires, et avec une telle supériorité qu’il avait eu un succès fou. Aussi, quand il se disposa à sortir, assez avant dans la nuit, son maître radieux vint lui serrer cordialement les deux mains en lui murmurant de nouveau à l’oreille:

–Ouvre l’œil!

Pierre l’assura par un geste d’intelligence qu’il n’avait point oublié son premier avis et lui montra une fine chemise de mailles qu’il venait de passer sous son vêtement, et une dague défensive appelée «main gauche» qu’il avait ajoutée à son épée favorite. Celle-ci était une arme qu’il avait fait forger tout exprès pour lui, avec des perfectionnements que lui avait suggérés sa passion et son expérience, de l’escrime. Les lames de bataille étaient alors uniformément longues, lourdes et mal équilibrées pour le combat à pied; Pierre s’était préoccupé de ces désavantages et avait réussi à les corriger. La lame qu’il avait inventée était plus longue encore que les autres, mais il l’avait combinée de telle sorte que tout le poids fût vers la base, dans ce que l’on appelle le talon de l’épée; vers le tiers de sa longueur, son fer, large et côtelé, se rétrécissait subitement, ce qui lui donnait de la légèreté sans lui rien ôter de sa force, et cette seconde partie, affilée des deux côtés, se terminait par une robuste pointe presque quadrangulaire et extrêmement aiguë. Telle était cette rapière par excellence, objet de l’admiration des fervents de saint Georges, qui avait valu à Pierre Lardinois son belliqueux surnom.

La protection de cette arme redoutable n’était point surperflue, comme on va le voir, car son propriétaire allait avoir, plus tôt qu’il ne le pensait, à recommencer avec des adversaires moins courtois les prodiges de force et d’adresse accomplis tout à l’heure avec les clients de Matapan.

Pensif et préoccupé de l’avenir, Pierre suivait à pas lents les bords de la fangeuse rivière qui séparait le quartier de l’Abbiette de celui de la Halle échevinale, lorsqu’il fut tiré de sa rêverie par un choc soudain. A cette heure nocturne et dans ces lieux ordinairement déserts, il venait d’être coudoyé violemment et avec une préméditation manifeste.

–Rustre! butor! s’écria l’homme qui l’avait heurté.

–Rustre et butor toi-même! répondit Pierre irrité. Tâche de surveiller ta langue en même temps que tes coudes si tu ne veux aller t’assurer là-dedans si les mixtures des teinturiers ont aussi bon goût que bon teint!

–C’est bien là langage de drapier… Gardez vos fanfaronnades pour vos pareils, maître Lardinois, à moins que vous ne préfériez vous réserver pour insulter les femmes!

–Ah1béni soit Dieu de vous avoir remis sur mon chemin, messire! Nous avons des comptes à régler ensemble.

–Moi! des comptes à régler avec vous? Vous vous gaussez, jeune homme! Je ne dois pas une aune de drap à votre respectable père, et quant à vous, de quoi vous mêlez-vous?

–Vous m’entendez fort bien, monsieur du Harnel...

–Allez au diable!

–C’est ainsi? En garde, donc!

–Oh, oh! Un guet-apens?

–En garde, vous dis-je, si vous n’êtes pas un lâche!

–Holà! à l’aide! On m’assassine!

«Voilà! voilà! tenez bon!» répondirent plusieurs voix, pendant que l’on entendait dans l’ombre le piétinement d’une course précipitée. Une demi-douzaine d’estafiers arrivaient, les uns par le bord de l’eau, les autres débouchant à point nommé de la ruelle de l’Éperon-Doré qui conduisait au centre de la ville, de manière à cerner les deux antagonistes. Pierre, se rappelant les recommandations du maître d’armes, avait déjà dégainé dague et rapière; mais son adversaire, qui en avait fait autant, loin de l’assaillir, se tenait soigneusement hors de portée, rompant coup sur coup pour donner à ses auxiliaires le temps d’arriver. Pierre, les sentant déjà sur ses talons, fit un bond en avant, allongea au juger une foudroyante estocade qui atteignit son antagoniste en plein corps, et par une série de voltes savantes vint faire face successivement aux deux groupes d’assaillants en s’écriant:

–Nous nous retrouverons, monsieur! Ceci n’est qu’un acompte!

Puis s’adressant aux sacripants qui l’attaquaient:

–Vous a-t-il payé cher, mes maîtres?

–Juste ce que vaut une peau de bourgeois, répondit l’un d’eux en lui poussant un traître coup dans les jambes.

–Alors, vous êtes volés! répliqua Pierre en ramassant le fer par un contre-en-cercle et en ripostant par une grêle de coups de pointe et de taille qui firent en un clin d’œil le vide autour de lui.

–Chargez, chargez, marauds que vous êtes! cria de loin le comte blessé, qui s’était assis sur une borne.

–Venez-y donc vous-même! repartit l’un des malandrins. Brambille, Simon et Carcassault sont déjà par terre… Il est enragé, ce bourgeois-là!

–Bon! Je te reconnais, toi, dit Pierre en continuant son assaut furieux; tiens, Lamberne, voilà les coupés que tu n’as jamais pu comprendre!

L’homme qui avait parlé tomba en disant:

–Trahison! c’est La Rapière!

Le sobriquet connu de tous les bretteurs fit son effet ordinaire: les deux derniers champions s’écartèrent d’un bond et abaissèrent leurs épées en demandant excuse.

–Le gentilhomme nous a trompés, alléguèrent-ils; sauf votre agrément, maître, il va payer sa tromperie. Un coup pour chacun des bons compagnons qui geignent là, est-ce trop?

–Non, ce n’est pas trop, répondit Lardinois, mais le félon m’appartient, il ne doit mourir que de ma main.

–Qu’il soit donc fait suivant votre désir, maître!

Et ils se mirent en devoir de secourir leurs blessés, pendant que le sire du Harnel s’éloignait péniblement en rasant les murs. Pierre rengaina et reprit la route de sa maison, l’œil au guet et la main sur la garde de son épée.

Un mois plus tard, les bonnes gens de la rue Esquelmoise apprirent une série d’événements simultanés qui défrayèrent pendant plusieurs semaines leurs commérages quotidiens du soir, sous l’auvent, à l’heure où on a coutume de se délasser des travaux de la journée par quelques propos intimes entre voisins. Ces évènements étaient de conséquence: d’abord le beau Pierre Lardinois avait disparu mystérieusement tout à coup, et, à la suite de cette disparition de son fils aîné, que tout chacun regardait comme son successeur naturel, le vieux Lardinois avait cédé son commerce et quitté la vieille maison gothique de ses pères pour aller vivre en paix dans un autre logis; la demoiselle Anne de Beaurepaire et le jeune Raoul Lardinois étaient entrés le même jour en religion, l’une au monastère dit «de la Noble-Famille», l’autre au grand couvent des Dominicains de la Basse-Rue. Et il n’était bourgeois ni compagnon, matrone ou fille qui ne déclarât que c’était là grand dommage, et qui n’attribuât à l’orgueilleuse douairière la responsabilité de ces fâcheux incidents,–ce qui prouve qu’il y a quelque chose de vrai dans le proverbe latin: Vox populi vox Dei.

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Ograniczenie wiekowe:
0+
Data wydania na Litres:
16 stycznia 2025
Objętość:
201 str. 2 ilustracji
ISBN:
4064066320041
Wydawca:
Właściciel praw:
Bookwire
Format pobierania:

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