Czytaj książkę: «Le Secret de Sabine»
Henry Desnar
Le Secret de Sabine

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066306359
Table des matières
LE SECRET DE SABINE
I LE CHATEAU DE LA CHESNAYE
II ÇITA
III LA DEMANDE EN MARIAGE
IV LE JUGE ET LE GREFFIER
V L’ENLÈVEMENT
VI LE COUVENT DE POYAN
VII UN FILS
VIII L’ARRESTATION
IX L’INSTRUCTION
X LA CONFRONTATION
XI EL CONDE DE VERGAS
XII L’ÉVASION
XIII UNE SINGULIÈRE RENCONTRE
XIV ÇITA SE DÉVOUE
XV CONSULTATION
XVI MERCÉDÈS
XVII LA MORENA
XVIII L’ESPIONNE
XIX LA SURPRISE
XX LA CONFESSION
XXI SANTA-MARIA.
XXIII LA FUITE
XXIV CHAPITRE D’HISTOIRE
XXV LA PARTIE D’ÉCHECS
XXII LA HAINE
XXVII OU CRIQUEBOEUF CHANGE D’AVIS SUR PLUSIEURS PERSONNAGES DE CONNAISSANCE
XXVIII NOUVEAU SÉJOUR DE SANTA-MARIA EN ESPAGNE
XXIX DERNIÈRE TENTATIVE
XXX VOYAGE A L’ÉTRANGER
XXXI NOTRE-DAME DE PENA-PLATA.
XXXII DES AVANTAGES D’UNE BONNE ACTION ET DES DÉSAVANTAGES QUE PRÉSENTE L’APPLICATION DE CERTAINES THÈSES PHILOSOPHIQUES ET JURIDIQUES.
XXXIII LA MÈRE ET LE FILS
XXXIV CONCLUSION
EPILOGUE
PAR
H. DESNAR
PARIS
TRESSE, ÉDITEUR
8,, 1, 1, GALERIE DU THÉATRE-FRANÇAIS
PALAIS-ROYAL
1883
Droits de reproduction et de traduction réservés
LE
SECRET DE SABINE
Table des matières
I
LE CHATEAU DE LA CHESNAYE
Table des matières
Le voyageur débarquant à Hendaye, dernière station française du chemin de fer du Midi, s’aperçoit avec étonnement que les hautes montagnes qu’il avait vues jusque-là, exclusivement plantées à sa gauche depuis Saint-Jean de-Luz, l’entourent de toutes parts et forment une espèce d’entonnoir assez resserré.
A peine entrevoit-il à droite un petit coin de mer par l’échappée que crée l’embouchure de la Bidassoa, rivière dont la ligne médiane limite la France et l’Espagne.
S’il remonte à pied quelques minutes ce cours d’eau en regardant au Midi, il voit en face de lui Gaès-Kibel montagne espagnole capricieuse, qui se profile en s’enfonçant à l’ouest dans l’Océan pour former le cap Figuier. La Bidassoa seule le sépare d’Irun, qu’il entrevoit distinctement à sa gauche, et de Fontarabie, située plus à droite, au pied d’une montagne verdoyante, au sommet de laquelle se montre solitaire la chapelle de la Guadalupe.
L’île des Faisans, longue de quelques pas, où Louis XIV signa la paix, lui rappelle un souvenir historique au milieu de ce ravissant paysage. Tout à fait à l’est, la montagne dite des Trois-Couronnes, en basque Aïaka arria, étale le profil bizarre de son plateau, et au nord la Rune, première montagne française importante se dresse en pain de sucre d’un air menaçant et s’impose à la vue de tout le pays jusqu’à Bayonne.
Toutes ces montagnes sont vertes, à peine l’œil découvre-t-il au sommet quelques rochers; celles formant la vallée de la Bidassoa, du côté de la France, beaucoup moins élevées que leurs rivales espagnoles, sont presque toutes boisées, et charmantes de gaieté et de fraîcheur. Pourtant, après une demi-heure de marche vers Biriatou, peu à peu les montées s’accentuent, . les crevasses se creusent, les cimes deviennent des pics, les vallées des ravins; des oiseaux de proie apparaissent planant dans le ciel, et les Carabineros (soldats de douane espagnole, ) que l’on voit en faction, à distance régulière, sont obligés de se construire eux-mêmes des guérites dans les creux des rochers, faute de maisons.
Plus loin encore, la Bidassoa cesse d’être frontière; elle devient espagnole, ainsi que le pont qui la traverse à Enderlaza, hameau distant d’Hendaye d’une dizaine de kilomètres. Là, la montagne est absolumentsauvage.
Non loin du village de Biriatou, et sur la rive droite de la Bidassoa, en France par conséquent, s’élève au sommet d’une colline une maison appelée Echeberry, ce qui signifie maison blanche. Dans le pays, on l’appelle aussi pompeusement «le chateau», du nom des ruines d’un château féodal dont il ne reste plus qu’une aile à peu près inhabitée, et dévorée par un lierre épais et sombre.
En1866, c’est-à-dire quelques années avant l’époque où commence cette histoire, le château, avec ses vastes dépendances, avait été acquis par le duc de la Chesnaye.
Ce gentilhomme était absolument étranger au pays, dans lequel il n’avait aucune attache. Le bruit public lui attribuait une immense fortune. Le nom de La Chesnaye, fort commun dans certaines parties de la France, est porté par différentes familles, mais le duc n’était parent à aucune d’elles. Il était le dernier représentant de ces La Chesnaye qui émigrèrent pendant la première Révolution, et dont, depuis cette époque aucun registre municipal français n’avait mentionné ni les naissances ni les décès.
Personne donc ne le connaissait de vue ou de réputation dans la contrée avant qu’il s’y fût établi, et depuis, les relations qu’il s’était créées étaient toutes de circonstances, d’occasion; nulle intimité n’était née à la suite de ses rapports officiels avec les autorités du pays.
La famille de la Chesnaye se suffisait à elle-même. Elle se composait, lors de son arrivée, du duc, de la duchesse, créole qu’il avait épousée à Pondichéry, de leur fille Sabine, d’une beauté remarquable, âgée d’environ vingt-cinq ans: et–si l’on .peut comprendre sous la dénomination de «famille» les gens vivant dans l’intimité, sous le même toit–de Cita, sa sœur de lait, une Indienne cuivrée, traitée dans la maison comme si elle eût été réellement sœur de sa maîtresse.
Depuis leur arrivée, aucune de ces personnes n’avait quitté le château, sauf le duc. Il se trouva: contraint à une absence de quelques mois pour ses affaires coloniales, mais presque aussitôt après son retour, toute la famille entreprit un voyage général en Italie, pendant lequel il naquit à la duchesse un fils qui-reçut-le nom de Fernand. –
La malignité publique se préoccupa de cette absence contraire à l’esprit casanierdu duc et à ses intentions formellement exprimées à plusieurs reprises, , de vivre sans s’éloigner de son domaine.
Une année plus tard, la duchesse, mourut, ce qui contribua à donner un nouvel. essor aux commentaires des habitants, qui firent à ce sujet toute sorte de remarques désobligeantes. On. attribuait au chagrin, à des querelles intimes, dont les causes seront suffisamment développêes par ce qui va suivre, la mort de madame de là Chesnaye.-Son souvenir était généralement sympathique; les indigènes qui l’avaient approchée vantaient sa douceur, bien qu’ils eussent contre elle cette espèce de malveillance latente qu’éprouvent toujours les Méridionaux de la campagne vis-à-vis des étrangers.
Le24du mois de juin1873, vers cinq heures de l’après-midi, un inconnu s’était introduit dans l’enceinte du parc de la Chesnaye. Cependant l’accès en était défendu par un mur élevé, qui, après avoir longé capricieusement un petit chemin, formait un angle, et suivait la route d’Espagne, sur laquelle donnait une petite porte grillée, toujours fermée. Un pavillon agreste abritait des outils de jardinage.
L’homme, de haute taille, âgé d’environ cinquante ans, recouvert d’une immense capa espagnole, doublée de velours rouge; coiffé d’un sombrero, chaussé de guêtres jaunes, cherchait à s’orienter et à découvrir le chemin conduisant au château parmi tous ceux qui partaient de la clairière en rond-point, où il se trouvait.
Il était visible que l’inconnu n’était pas un familier du château et qu’il cherchait le moyen d’y accéder sans être remarqué.
–N’est-il pas imprudent à moi d’arriver en plein jour, sans que le duc soit prévenu? On peut me voir, me surprendre. Et il hésitait, bien que sa mine et les traits de son visage révélassent une énergie et une résolution peu communes.
Il se décidait enfin à marcher par l’un des sentiers qui lui paraissaient le mieux pouvoir dissimuler sa présence, lorsqu’une vieille femme sortit brusquement du pavillon.
Elle l’arrêta par le bras.
Il était difficile de rêver un type plus sordide. Elle était voûtée, couverte de haillons, ses cheveux gris retombant sur son visage, empêchaient de distinguer sa figure. Sa démarche vive et brusque pouvait cependant faire supposer qu’elle n’était pas encore arrivée à un âge aussi avancé qu’elle le paraissait au premier abord.
L’inconnu se croyant surpris se retourna vivement, il chercha sous son vêtement une arme cachée, puis, se remettant à cette vue, il tendit à la vieille une pièce de monnaie en lui disant, en français:
–Tenez! dites-moi si le château que j’aperçois là-bas est Lien celui du duc de la Chesnaye? Puis-je y aller par ce chemin?
La mendiante prit la pièce et la contempla longtemps d’un air de réflexion singulier; puis, après un instant de silence, elle répondit:
–Leduc n’est pas au château.
–Qu’importe? reprit l’inconnu.
–Puisque c’est à lui que vous voulez parler?
–Commenent sais-tu que je veux parler au duc? répondit l’étranger surpris.
–Parce que Dieu m’a permis de voir les choses cachées. Je sais le motif qui vous amène. Le duc passera bientôt; cachez-vous dans ce taillis, je l’arrêterai et vous pourrez lui parler.
L’inconnu fit sans doute un signe d’étonnement, car la mendiante continua en ricanant d’un rire amer:
–Oui, je suis une mendiante à laquelle vous venez de jeter une aumône; une sorcière, comme ils disent, et vous n’avez pas confiance en moi, vous non plus. Cependant, vous portez un bijou semblable à celui-ci.
–Un C entrelacé avec le chiffre7, le signe de l’armée royale e! reprit l’inconnu après examen d’un objet qu’elle lui avait tendu. Mais. vous, qui êtes-vous?
Une voix assez rapprochée fit entendre de l’extérieur le chant suivant populaire alors:
Je me nomme Popaul
J’habite l’entresol!
–Le Parisien! murmura la vieille, il pourrait nous voir et raconter!. Entendez-vous? on vient, on va vous surprendre. Croyez-moi, la mendiante sait ce qu’elle dit. Entrez dans ce taillis et, quand le duc passera, je me charge de vous avertir.
L’inconnu suivit ce conseil après avoir hésité.
Une tête apparut bientôt au-dessus du mur. C’était une physionomie bizarre, respirant la ruse et la hardiesse, et formant un singulier contraste avec celles de la mendiante et de l’inconnu.
–Tiens, tiens, tiens! Qu’est-ce que c’est que ça? fit ce troisième personnage, Gachaz Karra ici!. Après tout, ça m’est égal, à moi. tout ce qui n’est pas gendarme Carabineros, douanier ou guardia a civil, ça m’est égal, à moi. Ce que je demande, c’est qu’on me laisse faire en paix mon petit commerce. D’ailleurs, c’est une amie, Gachaz Karra.
Alors, avec une agilité incomparable, ce personnage continua son escalade et sauta dans le parc, sans avoir aperçu celui qui venait de se cacher dans le taillis et sans être le moins du monde gêné de sa façon d’entrer dans la propriété d’autrui.
Gachaz Karra, dès son apparition, s’était éloignée.
Cet homme avait environ trente ans. Il était de taille médiocre, mais large d’épaules et solidement bâti; il portait un accoutrement particulier.
Autour de sa tête était enroulé un foulard formant une sorte de résille, recouvrant ses cheveux jusqu’au cou. Son chapeau, placé par dessus, était fortement rabattu sur ses yeux, extrêmement mobiles et vifs. Il était vêtu d’une veste assez courte cachant à peine sa taille entourée d’une ceinture rouge; sa culotte de velours marron s’arrêtait à ses genoux; ses jambes étaient recouvertes de guêtres boutonnées seulement dans le haut et le bas, en laissant le milieu ouvert, de façon qu’on entrevoyait le peau hâlée de ses membres puissants. Il portait une balle, comme les colporteurs.
Ce qui semblait prédominer chez lui était une agilité, une vivacité intellectuelle et physique extraordinaires, qu’il avait peine à réprimer. Il parlait et gesticulait tout seul, ne pouvant tenir en repos ni sa langue ni sa personne.
–Mariette devait rôder par ici. Comment n’est-elle pas là?. Elle doit m’avoir entendu cependant.
Et il se remit à fredonner:
Je me nomme Popaul.
–Demonio o! Ce que c’est que de manquer sa vocation. J’étais fait pour être agent secret. Après tout, il aurait fallu rester à Paris, et à Paris, ça manque d’air; la montagne, bien!. là, il y a de l’ air!
Il interrompit son monologue en entendant un bruit de pas.
–A! enfin.!
Et il se dissimula derrière la porte du pavillon, au moment où une jeune femme de chambre, habillée avec correction comme une soubrette de bonne maison, s’avançait, cherchant du regard celui qui l’attendait. Mais il ne lui laissa pas la joie de le découvrir; s’élançant prestement vers elle, il la saisit galamment par la taille, l’embrassa et commença la conversation avant qu’elle eût eu le temps de placer un mot et de se remettre de sa surprise.
–Ouf! ça fait du bien. J’étais si fatigué. J’ai passé la montagne dans la journée; j’ai vu les carlistes, je leur ai vendu de la poudre et des cartouches. Ça marche! ça marche!. Don Carlos est, dit-on, enfin entré en Espagne. Le général Echeandia a remporté une victoire, il va huit jours, mais ça ne fait rien, on dit qu’il est en mission en France. Oh! s’il n’est pas à la tête de l’armée, les carlistes ne se battront pas ou ils se battront mal, parce que, quand il n’est pas là, rien ne va bien. Ainsi, pour m’acheter mes cartouches, on marchande; mes commissions, on les paye ma igrement. Et dame! l’argent c’est le nerf de la contrebande, vois-tu.
La jeune personne, qui s’était remise peu à peu de son émotion, regardait avec admiration et tendresse celui qui lui parlait avec cette volubilité.
–Pourquoi me faire peur!. Tu sautes tout à coup!.
–C’est mon métier. Le jour où le Parisien ne sautera plus, ce sera la fin de sa vie.
–Mais qu’as-tu là?. Tu es blessé, encore?.
–Oui. Peuh! rien, Nada! C’est la vie du contrebandier. A la fin de la guerre, je t’épouserai et alors je resterai tranquille.
–M’épouser! Nous verrons ça, si tu es sage; mais je n’épouserai jamais un mari qui sera toujours à courir la montagne et qui courtise toutes.
–Sois tranquille; je resterai-à la maison avec ma petite femme, avec loi. et le contrebandier la caressait. Je médite un coup énorme.
–Vraiment? Qu’est-ce donc?
–J’ai à faire entrer trente-deux sommiers élastiques.
–Quoi. des sommiers? Tu fais la contrebande sur des sommiers? Mais quel avantage.?
–Minute! ils sont rembourrés avec des dentelles, du tabac et des cartes à jouer, etc. Si je réussis, je serai riche du coup et nous vivrons en paix.
–Alors, je pourrai quitter le service? Quel bonheur! Bien que mademoiselle soit douce et bonne.
–Surtout si elle t’a permis de faire quelques économies.
–Il n’y a pas quatre ans que je suis au château, malheureusement; mais enfin, on a toujours quelque chose.
–Pourquoi dis-tu: malheureusement? Au contraire, heureusement, ma fille; si tu y étais entrée auparavant, le duc t’aurait renvoyée, ainsi que tous les autres domestiques, lors de son voyage en Italie.
–C’est vrai, il n’a gardé absolument que la Mulâtresse à cette époque; il l’avait emmenée avec lui en Espagne. Ah! celle-là, par exemple, je ne la regretterai pas quand je quitterai le château.
–Ainsi, elle te fait toujours des affaires, des crasses quoi?
–A moi, non; c’est-à-dire, oui, comme à tout le monde. Elle est méchante, c’est sa nature. Et puis, elle est sur un pied dans la maison, on dirait qu’elle est la maîtresse. Elle commande avec un ton plus arrogant que Mademoiselle.
–C’est pendant ce voyage qu’est né le frère de ta maîtresse?
–Oui, Fernand; il a aujourd’hui près de quatre ans.
–Lorsque la duchesse est morte, elle a laissé quelque chose à tous les domestiques!
–Oui, mais, comme elle est morte un an après le retour d’Italie, elle ne connaissait pas depuis bien longtemps les nouveaux, et alors elle ne nous a pas donné beaucoup. L’Indienne a eu une rente, elle. D’ailleurs, moi, je n’avais jamais été précisément à son service, j’étais surtout à celui de mademoiselle Sabine. et de l’Indienne, puisqu’elle s’est mise à me commander, la Moricaude.
–Si ce n’est pas agaçant de servir des gens qui sont moins que vous!.
–Oui, c’est une esclave. C’est-à-dire que sa mère l’était; comme elle est la sœur de lait de mademoiselle et orpheline, M. le duc l’a ramenée en France quand il a quitté l’Inde. Si elle nous voyait.
–Oh! si elle te tracasse tant que ça, ne t’inquiète pas trop, va, ce sera bientôt fini; et, si l’on voulait en dire sur son compte.
–Quoi donc?. Est-ce que tu saurais quelque chose?
–Suffit t! je m’entends!J’en sais long, quoique je n’habite pas le château. Et, si j’avais été agent secret de la préfecture de police, elle n’aurait pas mal placé sa confiance. On a du nez!.
–Mais qu’est-ce que tu sais?
–Je m’entends, reprit le contrebandier; mais ce secret, vois-tu, est une chose grave. Du reste, je ne suis pas encore sûr.
–Ciel! la voilà qui vient là-bas!Va-t’en, tu reviendras. Si elle te voyait, elle me ferait chasser; va.
–M’en aller! par cette porte?.. Et il secoua vivement la grille, qui résista à ses efforts.
–C’est inutile, on ne l’ouvre jamais.
–Par où, alors?. D’ailleurs, m’en aller; voici la nuit, tu me feras rentrer dans ta chambre.
–Dans ma chambre, la nuit? Oh!
–Voyons, est-ce que ce n’est pas pour le bon motif que nous nous aimons? Eh bien! un peu plus tôt, un peu plus tard.
–Elle se dirige de ce côté. Mon Dieu! je suis per due!
–C’est que, si je saute par-dessus le mur, on va m’apercevoir. Dans ta chambre.
–Tiens, suisce petit sentier jusqu’au bout dupotager et attends-moi. Je te rejoindrai et je te cacherai.
–Dans ta chambre, dit galamment le contrebandier en s’esquivant, car il tenait à ses idées.
La jeune fille resta seule, ’en proie à une préoccupation facile à comprendre.
–Si l’Indienne l’a vu, je suis perdue!. Elle va me faire renvoyer. Mais non, elle semble préoccupée, elle ne regarde pas de ce côté. Avec cette femme-là, on ne peut jamais savoir ni ce qu’elle veut ni ce qu’elle va faire. Mais qu’a donc voulu dire le Parisien.?
II
ÇITA
Table des matières
Une jeune femme d’environ vingt-cinq ans, d’une merveilleuse beauté, mais d’un type étrange et pour ainsi dire sauvage, parut alors. La couleur cuivrée de son teint expliquait bien le non d’Indienne qui lui avait été donné. Elle portait encore sinon le costume national, du moins quelques-uns des ornements particuliers aux femmes qui habitent ce pays féerique des rajahs.
D’une voix brusque elle interpella la femme de chambre, qui cherchait à deviner dans ses yeux si elle avait surpris son rendez-vous avec le contrebandier.
–Que faites-vous ici?
–Mais rien, mademoiselle Çita, rien; je me promenais. je cherchais mademoiselle.
–Vous avez tort. Vous savez que Sabine ne se promène jamais de ce côté que vers le soir. Si elle est dans le parc, ce dont je doute, elle ne peut être ici.
–Mais, mademoiselle, c’est nous.
–C’est bien, allez!Vous avez à travailler et vous êtes toujours à vous promener. Cela ne peut me convenir ainsi. Rentrez, et que je ne vous rencontre plus dehors.
Mariette obéit à cette injonction et s’en alla rapidement. Outre la crainte que lui inspirait celle qu’elle appelait improprement la mulâtresse, elle avait le plus grand désir de retrouver le Parisien, dont le sort la préoccupait vivement.
Restée seule, l’Indienne s’assura qu’elle n’était observée par personne, et alors elle tira de son corsage une .clef et une lettre. Elle alla avec précaution vers la petite porte et essaya la clef dans la serrure. Il lui fallut quelques efforts pour arriver à en faire jouer le pêne. Néanmoins, au bout d’un instant, elle réussit, et finit par ouvrir avec précaution le battant, qui cria légèrement sur ses gonds. Elle regarda attentivement sur la route, sans oser cependant sortir complètement en dehors de l’enceinte, puis elle referma.
–Ii n’est pas encore là. Cependant, il est bien l’heure. Elle déplia alors la lettre et lut tout haut: «Ma bien-aimée, attends-moi près de la porte. J’irai mardi t’embrasser, te dire que le terme de notre séparation s’approche, que bientôt. Mais je te réserve la surprise. Mille baisers brûlants sur tes beaux yeux noirs.»
A. mesure qu’elle lisait, le visage de l’Indienne prenait une expression singulière de tendresse et de bonheur. Mais, lorsqu’elle replia la lettre, qu’elle glissa précieusement dans son corsage, sa physionomie changea peu à peu, et, d’une voix sourde et haineuse, elle articula ces paroles pleines de menaces:
–Ah! ah! Sabine fille orgueilleuse! tu te moquais de Ici pauvre Çita de l’Indienne au teint cuivré; mais l’Indienne sera vengée de tés mépris
Cita! appela de la porte un cavalier
L’Indienne poussa un cri de joie, s’élança vers celui qu’elle attendait, se jetant dans ses bras.
C’était un homme d’environ trente-cinq ans. Ses vêtements rappelaient ceux de l’inconnu que nous avons vu au début de ce récit se cacher dans le taillis–costume d’ailleurs généralement adopté par. ceux qui conspiraient alors en faveur de don Carlos. Sa taille élevée et svelte, ses manières d’une élégance rare, son teint pâle et mat auraient suffi à trahir son origine espagnole.
–Tu as reçu ma lettre? Nous n’avons que quelques instants à rester ensemble.
–Mon bien-aimé, c’est l’heure où le duc revient de la chasse: il pourrait nous rencontrer. mais ce soir. D’abord, m’aimes-tu toujours, dis?. Voilà trois grands mois que je ne t’ai vu.
–Tu le demandes?. Serais-je ici si je ne t’aimais pas?.
–M’aimes-tu?. moi seule?. Si tu pensais encore à.
–Folle e! tu sais bien que je n’aime que toi. Et, comme l’Indienne allait parler, il l’embrassa tendrement sur la bouche.
–Bientôt tu pourras me rejoindre en Espagne, où un nouveau service que je suis appelé à rendre à mon pays m’assure une haute situation, et nous ne nous quitterons plus.
–Tu le promets? Oh!alors c’est que tu m’aimes toi, quoique je sois de couleur.
Et la figure de l’Indienne prit une expression dé tristesse humiliée.
–Oui, je t’aime et tu seras l’égale dé cette Sabinë si hautaine si fière, la fille de ton maître.
–= Mon maître! A ce seul mot mon sang bouillonne. Mon maître!. Mais toi, ta famille ne s’opposera-t-elle pas
Le visage de Fernando se rembrunit.
–Je n’ai plus de famille, dit-il.
–Alors, qu’importent les La Chesnaye? Fuyons ensemble. Allons où tu voudras. Nous marcherons vers le pays où le soleil se lève. Nons irons, si tu veux jusque dans l’Inde. Le père de mon père était Rampal-Saïd, le rajah; il fut tué à la guerre, ainsi que mon père et tous les nôtres, par les Européens. Le duc était capitaine dans l’armée ennemie, et c’est ainsi que je suis devenue esclave. Là, dans l’Inde, est tout un peuple qui aime le nom de Rampal-Saïd et le vénère. Sur un signe de moi, les guerriers se lèveront, chasseront l’étranger, tous ces Européens à la face pâle, aux manières cauteleuses, et tu seras roi, mon Fernando, car je t’abandonnerai ce titre qui est le mien. Parfois on m’écrit.
–Peuh1l’Inde est bien loin, ma chère. J’y serais, moi aussi, un Européen, un blanc. En Espagne, ma situation est à peu près faite; mais je crains l’influence des La Chesnaye à Madrid. Le duc a juré ma mort devant toi.
–Quand un obstacle se dresse, on le brise.
–En Asie, soit, Mais, en Europe, un duc qui a vingt millions est difficile à briser. Et partout s’étend sa puissance. ou celle de son argent si tu préfères, et surtout en Espagne. Il peut vouloir mettre à exécution son projet, mais je crois avoir trouvé le moyen de le réduire à l’impuissance et de contraindre Sabine à ramper devant moi.
–Je t’aime avec fureur, avec rage, autant que je déteste Sabine, car Lu comprends la vengeance comme nous autres, dont le sang est brûlé par les ardeurs du soleil.
Lorsque l’Européen reçoit quelque mortelle atteinte, son âme s’exhale en vaines menaces, il défie son ennemi avec des torrents de paroles, quelques jours se passent, on s’explique, puis tout est oublié. Il n’en est point ainsi sur notre sol brûlant. L’offense vit longtemps au cœur de l’offensé. S’il dort, la nuit la haine vient apparaître dans ses songes et l’éveille; sa vengeance lui souffle à l’oreille: «Tu dors, allons debout; car l’autre veille.» Alors, toute arme est bonne, tout moyen est légitime, le fer, le feu, le poison; et s’il faut, pour frapper, plus sûrement son ennemi, lécher la terre de ses pas, l’Indien se prosterne à sa vue et souille son visage dans la poussière.
–Ah! je t’aime ainsi. Et son amant l’enlaça de ses bras. Puis il reprit après un instant:
Depuis mon absence, aucun des nôtres s’est-il caché au château?
–Un carliste?. Aucun; sans quoi, je l’eusse vu. Chut!. fit-elle en baissant la voix avec un geste expressif.
L’Indienne perçut sans doute un bruit inaccoutumé, car elle écouta comme savent seuls le faire les gens de certaines de ces races, qui ont longtemps cherché à surprendre dans les vagues rumeurs de la nuit le pas de leurs ennemis.
Fernando prononça entre ses dents ces paroles:
–Le général n’est donc pas ici?. M’échapperait-il?. C’est l’âme de l’insurrection; de sa capture dépend ma fortune à la cour de Madrid. Sans lui, le carlisme est vaincu. Avec lui et les cabecillas, l’insurrection sera triomphante; et moi, non seulement je perdrai le bénéfice de mes efforts, mais la vie. si l’on s’empare de moi.
Çita revint:
–Quelqu’un est dans ce taillis. viens, suis-moi.
Elle se glissa peu à peu à travers les herbes et les branches, si adroitement que pas un craquement ne décéla se présence.
–Un homme, vois!. dit-elle à voix basse.
Effectivement, après avoir regardé, Fernando discerna les traits de l’inconnu.
–Le général! Lui! ici! l’émissaire de don Carlos. Ah! Enfin. C’est ma bonne étoile qui m’a mis sur sa trace.
En ce moment, Çita, tendant la main, montra à travers les arbres deux chasseurs qui entraient dans le parc à l’extrémité opposée.
–Le duc, dit-elle, et son cousin.
–Je pars, Cita; je vais en mission à Paris. A mon retour, dans quelques jours, je te verrai. Il est probable que, dans une heure, une rumeur se fera au château, car on cherche les carlistes réfugiés en France, et je pense que la justice française viendra arrêter celui-ci.
–La justice française!. Mais toi, qui es carliste aussi, on t’arrêtera peut-être.
–Moi, c’est différent. Je t’expliquerai cela plus tard. Fais quelques pas et je vais te dire le jour où je te reverrai.
Tous deux sortirent en causant à voix basse. Une minute après, Çita rentra.
Les pas du cavalier résonnaient encore sur la route, se perdant au lointain, qu’elle, du haut de la terrasse, continuait à le suivre des yeux et à lui parler:
–Au revoir, mon bien-aimé!. Quand donc pourrons-nous nous aimer librement, loin de cette terre où il me semble porter encore le collier de l’esclavage?. Quand donc se terminera cette guerre?
Lorsqu’il eut disparu, elle redescendit de la terrasse et marcha au-devant du duc qui s’approchait. Elle murmurait encore, d’une voix sourde et menaçante:
–Ah! race orgueilleuse des blancs! vous vouliez faire de Çita une esclave, un jouet pour amuser les vôtres, mais.
Le duc et le vicomte n’étaient plus qu’à quelques pas. Çita s’inclina avec l’effusion et le respect le plus complet devant son maître.
–Monseigneur. dit-elle.
–Bonjour, Çita, fit celui-ci d’une voix bienveillante et presque paternelle. Prie Sabine de me rejoindre ici à l’instant.
Çita se dirigea vers le château. Le duc alors se retourna vers son neveu.
–Quel dévouement l’on rencontre chez certaines races primitives!. J’ai tué dans la guerre de l’Inde le père de cette enfant, dont la famille tout entière fut massacrée. Je l’ai élevée et adoptée sans qu’elle comprît sans doute que je m’acquittais d’un devoir de conscience. Quelle blanche, par cette seule raison, se serait ainsi dévouée à ma famille?
Le vicomte ne répondit point. Il semblait préoccupé trop vivement.
III
LA DEMANDE EN MARIAGE
Table des matières
Les deux interlocuteurs représentaient assez exactement, malgré le négligé de leur costume de chasse, des gentilshommes vivant sur leurs terres. ce qu’on appelle de l’autre côté de la Manche gentlemen farmers.
On voyait cependant que le plus jeune avait dû être soldat, à ces allures particulières qu’un séjour prolongé à l’armée, donne à ceux qui ont servi depuis leur adolescence.
Il s’appelait le vicomte Henri de la Chesnaye, ex-capitaine d’infanterie de marine, le dernier représentant du nom de La Chesnaye avec le duc son oncle.
Celui-ci, sexagénaire, avait le teint hâlé des habitants de la campagne et l’apparence vigoureuse de ces vieillards dont la vie s’est passée au grand air, dans l’agitation physique mais le calme moral. Néanmoins, son visage refléta un sentiment de tristesse et de douleur, comme s’il était oppressé par un souvenir pénible ou obligé de subir une situation répugnant à la noblesse de son caractère, lorsque son neveu, reprenant la conversation interrompue, prononça ces simples mots:
–Vous ne m’avez pas donné une raison, monsieur le duc.
–Mon neveu, ce sujet d’entretien m’est pénible puisque je suis obligé de refuser.
–Mais quel motif vous porte, monsieur le duc, à repousser un mariage qui paraît réunir toutes les conditions de bonheur? Je suis votre plus proche parent, le dernier héritier de ce nom illustre, de ce nom que vous désirez avant tout ne pas voir tomber en quenouille. Pourquoi ne me traitez-vous plus comme autrefois?
–Ma sympathie est restée la même pour vous; Henri, vous êtes un loyal soldat, auquel rien n’est à reprocher; et, si tous les jeunes gens de votre âge et de votre rang se conduisaient ainsi que vous, la noblesse ne serait pas tombée dans le discrédit où nous la voyons aujourd’hui.
–Alors, ai-je donc démérité de votre affection depuis quelques jours?
–Nullement, répondit le duc, dont le visage prenait une teinte de plus en plus sombre, nullement. Voici ma fille, vous pourrez avec elle.
–J’obtiens enfin mon rapatriement; je reviens en France blessé, après avoir donné ma démission, afin d’obtenir la main de Sabine. Et lorsque le mariage rêvé par moi, encouragé par vous, peut enfin s’accomplir sans crainte de vous séparer de votre fille bien-aimée,– puisque je puis maintenant disposer de ma personne et de mon temps,–voici que vous me repoussez. D’où vient l’obstacle?
–L’obstacle vient de. Voici Sabine, vous dis-je. Interrogez-la vous-même.
Une grande jeune fille, svelte, apparut dans la clairière, conduisant une jeune enfant.
Elle avait vingt-cinq ans, l’âge des statues grecques; vêtue avec une élégante simplicité d’une robe d’étoffe très ample, elle marchait indolemment.
Sa jupe traînante enveloppait, en les drapant à l’antique, des hanches abondantes d’où saillait un buste irréprochable. On eût dit l’image d’une déesse, dont le sculpteur n’avait achevé que le haut, laissant deviner sous les plis de la tenture la partie inférieure du corps.
Son visage, d’une merveilleuse beauté, était empreint d’une douceur sereine et calme. Les yeux, châtains, formaient avec ses cheveux de nuance plus claire, presque fauve, un contraste plein de charme.
Pourtant on sentait que, si sous cet apparent abandon se cachait une infinie bonté, la volonté et l’énergie s’y pouvaient rencontrer aussi.
Le cercle de bistre qui teintait le dessous des yeux, le pli léger qui se creusait entre les sourcils, révélait à l’examen attentif que le chagrin avait déjà visité cette âme.
C’était mademoiselle Sabine de la Chesnaye et son frère Fernand, qui lui ressemblait d’une façon frappante.
–Vous m’avez fait appeler, mon père? dit-elle d’une voix suave et douce comme un chant.
Alors le duc, désignant de la main son neveu et le présentant comme s’il eût été inconnu, répondit froidement:
–M. le vicomte de la Chesnaye, votre cousin, me demande votre main.
Sabine étouffa un cri et lâcha le bras de son jeune frère.
Le duc reprit:
–Répondez-lui, ma fille.
Puis il alla s’asseoir sur un banc placé devant le pavillon.
Il y fut suivi par son jeune fils, qui, avec effusion, cherchait à lui prendre la main en lui disant:
–Bonjour, papa.
–Bonjour, répondit sèchement le duc sans le regarder et sans abandonner sa main à l’enfant, qui avait couru pour marcher aussi vite que lui.
.: .–Papa, fit-il, pourquoi tu me parles comme ça?. C’est pas gentil.
Et il s’assit, s’occupant à tripoter le sable de l’allée avec un seau. Le duc s’accouda, plongé dans ses réflexions; son visage avait une teinte de désespoir amer.
Le vicomte resté auprès de sa cousine, qui cherchait à se remettre de son émotion, lui parlait:
–Lorsque, à votre arrivée de Pondichéry, je fus reçu ici, chez mon oncle, il y a bientôt six ans, je n’étais qu’un officier de vingt-quatre ans. Dès que je vous vis, je sentis qu’une affection sincère naissait en moi.
–Pourquoi rappeler le passé? Ai-je jamais promis?.
–Vous n’avez jamais pris d’engagement vis-à-vis de moi; non, jamais, je le reconnais. Cependant, vous ne m’aviez pas découragé.
–Mes parents semblaient approuver votre recherche. Je n’étais qu’une enfant, incapable de comprendre. D’ailleurs. pourquoi vous aurais-je repoussé?. Je ne devais pas.
–Tu es encore bien jeune, me dit mon oncle, mais, lorsque tu seras capitaine.
–Sans doute. mais je vous le répète.
–Alors, je partis à mon tour. j’allai tenir garnison dans la Guyane. Plusieurs années je restai seul, moi, et mon amour s’accrut encore dans la solitude de ces merveilleuses contrées, où les souvenirs de votre beauté, des promesses du duc vivaient encore en moi.
–Mon cousin. supplia Sabine.
–Depuis, je vous écrivis souvent, trop souvent sans doute, puisque vous ne m’aimiez pas, et de trop longues lettres; mais c’est que lorsqu’on aime, le cœur déborde.–Vos réponses m’avaient laissé d’abord quelque espoir, c’est-à-dire que, si vous ne parliez point d’amour, vous ne repoussiez pas le mien.Mais plus tard, depuis ces dernières années surtout, vos lettres, devenues de plus en plus courtes et de plus en plus rares, m’ont fait comprendre que mes sentiments n’étaient pas partagés, et je fus frappé surtout du ton singulier qui régnait dans l’une des dernières, il y a cinq ans.
–Cinq ans murmura Sabine, visiblement affectée par l’émotion.
–Enfin me voici près de vous. L’instant si désiré est arrivé pour moi plus vite que je ne l’espérais, grâce à une blessure reçue dans les derniers événements. Eh bien n! refuserez-vous cette main que je vous tends loyalement? Refuserez-vous cette alliance rêvée dans l’intérêt de nos deux familles, par votre père et par la feue duchesse elle-même, dont le désir doit être sans doute sacré pour sa fille.
–Ma pauvre mère n’est plus, malheureusement.
–Enfin, ma cousine, le motif de ce refus? Vous en aimez un autre, n’est-ce pas?
–J’en aime un autre!. Ah ! je vous jure bien que je n’aime personne, personne, entendez-vous, Henri?
Et sa voix prit une expression d’affirmation énergique qui faisait un singulier contraste avec le ton gêné de la première partie de cette conversation.
Le vicomte, fort de la loyauté de ses intentions, allait au but franchement et loyalement, comme le soldat livrant combat. Sa nature était toute de franchise, de droiture, et il ne comprenait ni les subterfuges ni les ambiguïtés.
–Si vous n’aimez personne, pourquoi me repousser? Je vous aime tant! Au moins, laissez-moi l’espérance, j’attendrai; le temps changera sans doute les préventions que vous avez contre moi.
–Je n’en ai pas, Henri; je vous tiens pour mon meilleur ami, le plus dévoué, le plus fidèle parent; c’est pour cela que je vous dis la vérité. Et, quelque pénible que puisse être pour vous et pour moi cette réponse, puisque vous la provoquez avec cette insistance, écoutez-moi bien, je vous parle en toute franchise: aujourd’hui, demain, toujours, notre mariage est impossible. Vous avez le droit d’être heureux, vous le pouvez, mais non par moi.
–Vous ne vous marierez donc jamais?
Mademoiselle de la Chesnaye hésita un instant:
–Je resterai comme je suis.
–Mais quelle raison vous éloigne ainsi?.
–La raison, je ne puis vous la dire. Non, je ne le puis. Et, si vous avez pour moi quelque affection, de grâce, ne me questionnez jamais. jamais, entendez-vous? Si je ne vous ai pas laissé d’espoir, c’est que je n’ai pas voulu mériter le reproche que vous m’adressiez tout à l’heure. Il ne doit rester place à aucun doute. Je ne veux épouser personne. Tenez, voulez-vous m’accompagner?. Je souffre, j’ai besoin de marcher. et, de grâce, ne reparlons jamais de ce projet. Si vous le voulez, mettons que je suis folle–que j’ai l’intention d’entrer en religion. Supposez ce qu’il vous plaira. Mais ne m’obligez pas à révéler ce qui serait sans intérêt pour vous, et doit rester un secret pour tous.
Sabine était visiblement souffrante. un cri de son frère vint la rappeler à la réalité:
–Sabine, s’écria-t-il effrayé, en courant vers elle; tiens, regarde là, j’ai peur.
–Peur! Le futur duc de la Chesnaye! dit avec amertume son père!
L’enfant montrait la mendiante qui venait vers le duc, toujours assis à la même place. Elle sollicitait une aumône en tendant la main.
Le duc stupéfait de sa présence dans le parc allait sans doute la repousser sévèrement, lorsqu’elle marmotta à voix basse:
–Monseigneur, j’ai à vous parler. à vous seul.
–Voici, répondit le duc en lui donnant une pièce de monnaie.
–Elle est pauvre, il faut la secourir. Va lui porter cette monnaie, va! ordonna Sabine.
–Oui, mais après nous nous en irons, n’est-ce pas? répondit Fernand, tendant craintivement à Gachaz Karra l’argent que venait de lui donner sa sœur.
–Enfant! dit solennellement la vieille, remercie le Seigneur qui t’a permis d’être utile à Gachaz Karra.
–Vous semblez fatigué, mon père, dit Sabine, ne rentrez-vous pas?
–Non, répondit le duc, tout à l’heure seulement; j’ai besoin d’être seul.
La jeune fille retourna au château avec son frère, le vicomte sollicita de l’accompagner.
–J’y consens, lui répondil-elle, votre présence est un plaisir pour moi; mais à la condition que vous abandonnerez désormais absolument ce sujet de conversation.
Dès qu’ils eurent fait quelques pas, la mendiante dit précipitamment au duc:
–Monseigneur, je ne sais si vous me reconnaissez, mais je suis venue quelquefois, depuis un mois, mendier au château. Je suis Gachaz Karra, je sers la cause carliste: je porte les messages du roi. Voici le signe de reconnaissance qui m’a été donné. Un carliste est là, caché dans ce taillis; il veut vous parler, et voici pourquoi vous me voyez devant vous au milieu de votre parc.
–C’est bien! lui répondit le duc, qu’il vienne! Quant à vous, votre visage m’est inconnu.
IV
LE JUGE ET LE GREFFIER
Table des matières
Gachaz Karra s’avança vers le taillis, d’où elle ressortit bientôt après, conduisant don Ramon; puis elle s’éloigna, pour ne pas gêner l’entretien.
–Seigneur duc, fit le carliste, je bénis le ciel de me trouver en relations avec un homme d’une noblesse aussi ancienne, d’un dévouement aussi rare à la cause du roi légitime.
–Les partisans qui se réfugiaient dans ce château y étaient autrefois accueillis avec joie et dévouement. Pour des raisons que je vous prie de me laisser tenir secrètes, je me suis fait, il y a quelques années, serment de ne plus recevoir sous mon toit aucun hôte, quel qu’il soit; néanmoins, si vous servez la cause du roi, soyez le bienvenu.
–Mon nom doit vous être connu; je suis don Ramon d’Echeandia; voici des papiers qui m’accréditent auprès de vous.
Après avoir parcouru les pièces placées sous ses yeux, le duc tendit la main au proscrit.
–Votre nom est synonyme de bravoure et de fidélité; vous personnifiez bien la cause carliste. Parlez que puis-je pour vous, don Ramon?
–Pour moi, rien; pour l’ armée, tout. Nous manquons d’argent, de munitions, d’habillements. Je viens de recueillir dans toute l’Europe des adhésions et des offrandes. Dès que nous aurons pris Bilbao, nous serons reconnus diplomatiquement par les puissances; c’est-à-dire que nous aurons toute faculté pour nous armer, réaliser des emprunts; mais, quant à présent je vous l’ai dit, tout fait défaut. Bien que ma présence soit indispensable à l’armée, j’ai tenu à remplir moi-même cette mission délicate et grave. Je viens donc faire appel à votre dévouement. Voici la liste des souscriptions, que nous sommes obligés de solliciter encore en secret.
Le duc lut à haute voix:
–L’ordre des jésuites, quatre million: ; François II trois millions; le duc de Parme, neuf cent mille fr., la grande Chartreuse, treize cent mille francs; don Pedro, deux millions.–Don Ramon, vous pouvez m’inscrire. pour cinq millions.
–Merci, duc, votre réputation de générosité n’est point menteuse. Le roi remboursera dès qu’il sera rétabli sur le trône.
–C’est inutile. Voici mes conditions s: Il versera le quadruple de la somme pour la première restauration tentée en faveur d’un Bourbon sur le trône de France.
Gachaz Karra revint précipitamment.
–Don Ramon, cache-toi, sinon tout est perdu. On fouille le château.
–Fouiller le château! s’écria le duc d’un ton incrédule. Fouiller le château du duc delà Chesnaye!
La mendiante étendit la main vers le ciel.
–Le jour où Gachaz Karra mentirait, l’esprit de Dieu se retirerait d’elle et sa main desséchée retomberait inerte.
–C’est impossible! On m’eût averti. Dans quel but, d’ailleurs?
–Afin de ravir au roi Carlos, que Dieu garde, son plus fidèle serviteur, son plus vaillant général, celui sans lequel il ne peut vaincre ni tenir la campagne.
–Je vais au château. A toute éventualité, don Ramon, entrez dans ce pavillon inhabité, et n’en sortez que sur un avis de moi.
Le duc se dirigea vivement vers le château après avoir ouvert à son interlocuteur la porte du pavillon.
Don Ramon hésitait.
–Il faut à tout prix que je retourne en Espagne, songeait-il. De la bataille qui va se livrer dépend le sort de la guerre peut-être.
–Bien qu’il n’eût prononcé aucune parole à haute voix, Gachaz Karra répondit:
–Tu as raison, don Ramon; oui, ton absence décourage les nôtres et accroît l’audace de l’ennemi. Il faut que tu partes et que tu rejoignes l’armée du roi.
–Femme, qui t’a dit mon titre et mon nom?
–Celui pour qui rien n’est un secret. Connais-tu le couvent de Poyan?
–Sur la frontière, oui. Le prieur est Santa-Maria, un de nos amis fidèles.
–Viens, don Ramon.
Et elle l’entraîna vers le pavillon, comme si elle eût eu sur lui quelque autorité.
–De cet endroit je ne pourrai ni me défendre ni regagner l’Espagne.
–Viens, te dis-je, sinon il sera trop tard. On approche déjà; elle referma précipitamment la porte.
Au bout de la grande avenue apparaissaient deux personnages que le lecteur n’a pas encore vus, conduits par Mariette, la femme de chambre.
Quelques instants plus tard, ils débouchaient dans la clairière, où Mariette à son grand désappointement, n’aperçut pas le duc, qu’elle croyait y être encore.
Elle s’en excusa de son mieux.
–Je vous demande pardon, monsieur le juge d’instruction, si je me suis trompée. Ce n’est pas de ma faute si j’ai fait venir M. le juge d’instruction. M. le duc était bien ici à l’instant avec Mademoiselle et M. Fernand.
–C’est bien, reprit celui des deux nouveaux venus auquel elle s’adressait. Nous l’attendrons ici; prévenez votre maître.
Mariette, après avoir jeté autour d’elle un dernier coup d’œil, s’éloigna en murmurant entre ses dents:
–Avec des événements pareils, ce n’est pas étonnant qu’on perde la tête. Enfin, j’ai pu le cacher. Pauvre Parisien n! Il est dans le placard de ma chambre, mais comment le faire sortir maintenant?
Profitons du répit qui nous est laissé par la marche de ce récit, pour présenter au lecteur ces deux nouveaux venus, toujours accouplés l’un à l’autre par la nature de leurs fonctions même, et pourtant si différents d’aspect, d’âge, de situation et d’opinion.
Le premier est M. Burnouf, juge d’instruction à Saint-Jean-de-Luz. Nous lui assignons ce poste imaginaire où il n’y a jamais eu de tribunal afin d’éviter toute réclamation possible.
Grand, brun, élancé, d’un extérieur distingué, de trente à trente-cinq ans. Il n’avait aucune fortune que sa place, assez péniblement conquise par un fort long stage dans la magistrature coloniale. Depuis le peu de temps qu’il dirigeait le cabinet d’instruction, il avait laissé percer des opinions républicaines,– chose assez rare en cette profession, et surtout dans le ressort de la cour de Pau,–et une aptitude peu commune dans la conduite des affaires.
Comme tous les magistrats, il regrettait d’avoir suivi cette carrière au lieu d’être resté au barreau, se rendant mal compte que les luttes de la vie y sont plus dures et plus âpres encore; et que, pour un avocat qui arrive, on en compte cent qui restent en chemin. Afin d’être complètement juste à son égard, hâtons-nous de reconnaître qu’il possédait des qualités plus que suffisantes pour justifier la bonne opinion qu’il avait de lui-même.
Son compagnon formait avec lui un contraste parfait. C’était l’honorable Criquebœuf, greffier. Il était petit, gros, court, apoplectique, commun et opulent. Il portait une perruque et des bijoux. Son âge était soixante ans. Il ne savait guère qu’écrire avec une vivacité prodigieuse et répéter à tort et à travers ce qu’il avai t vu et entendu dire, tronquant les textes, dénaturant les citations, pour faire parade de sa mémoire, qu’il croyait de la science.
Pour lui, le besoin des temps se résumait en une chose: supprimer les malfaiteurs. Or, tous les accusés lui semblaient coupables, aussi pour les convaincre eût-il au besoin employé tous les moyens, jusques et y compris la torture.
A part cela, c’était un homme doux, tranquille, bienveillant même, conservateur dans le sens le plus étroit de ce mot. Il gémissait en secret de se trouver lié à un magistrat, dont les hésitations dans l’exécution de ses fonctions lui paraissaient un manque de zèle fâcheux trahissant une tolérance coupable. Burnouf était républicain et timoré–pour lui tout était dit.
–Monsieur le juge. Hein! regardez là-bas ces deux personnes qni passent; c’est peut-être le carliste que nous cherchons qui cause avec.
–Mademoiselle de la Chesnaye!
–Tiens! dit le greffier, vous la connaissez?. A! oui, c’est vrai, vous avez été juge suppléant dans l’ïnde.
–En effet, reprit le juge d’un ton distrait, et il ajouta tout bas: il y a longtemps déjà. Et cependant ce souvenir m’est resté gravé là.
–Monsieur le juge, si j’allais dire aux gendarmes de l’arrêter. à tout hasard?
Le juge ne répondit pas. Il poursuivait son aparté.
–Son vêtement traînait ainsi. le jour où je.
–Alors, je le fais arrêter, n’est-ce pas?
–Arrêter, qui? Vous voudriez arrêter tout le monde.
Et Burnouf suivait des yeux mademoiselle de la Chesnaye, qui montait avec le vicomte et Fernand, les marches du grand perron inondé des derniers rayons du soleil couchant.
–Eh! eh! savez-vous que ce serait peut-être bien le seul moyen pour qu’il n’y eût plus de scélérats? La société ne peut être tranquille si on la laisse troubler par les révolutionnaires.
Mais l’honorable Criquebœuf resta interdit devant la hardiesse de sa pensée.
–Moi! qui viens de lui parler de révolutionnaires, et je n’ai pas songé qu’il en était un lui-même. Oui, c’est le4Septembre qui l’a nommé. C’est un républicain.
Le juge se retourna, fatigué par ce verbiage, mais décidé à ne point faire taire l’honorable greffier. Errant dans le vague de ses pensées, craignant d’être arraché trop brusquement à sa contemplation, il donna la réplique sans s’inquiéter de ce qu’il disait, sur le dernier mot qui lui était resté dans l’oreille.
Il craignait de rompre le charme: mademoiselle de la Chesnaye lui apparaissait au loin avec les séductions que Méphisto donne à la Marguerite de Faust, il restait fasciné.
–Révolutionnaires, les carlistes; mais ils sont légimistes comme vous, Criquebœuf.
–Oh! pardon, monsieur le juge. Je suis bourgeois et conservateur. Conservateur acharné. Je suis du parti des honnêtes gens, de ceux qui conservent les traditions, et peu m’importe qu’on soit carliste avec le droit divin ou communard sous prétexte de matérialisme. Tout ça, ça m’est parfaitement indifférent, les principes et les thèses philosophiques. Je suis conservateur, c’est-à-dire que je veux que les choses restent telles qu’elles sont. Il faut savoir se contenter de peu. Ainsi, moi, je fais mes quatre repas, je lis mon journal, je joue au besigue, j’écris ce que vous me dictez; eh bien! cette vie, je m’en contente; les autres doivent agir de même. Je ne veux pas être troublé par les révolutionnaires, les vagabonds, les déclassés; sinon, je les fais arrêter, voilà.
–Votre théorie est simple, répondit le juge, toujours distrait.
–Il ne m’écoute déjà plus, il ne fait que regarder mademoiselle de la Chesnaye, et l’on dit que Thémis a un bandeau sur les yeux. Allons donc!
Et Criquebœuf continua, se parlant à lui-même:
–Quoique simple greffier, j’ai des passions tout comme un juge. Eh bien! je ne regarde jamais les gens qu’on interroge, parce que le crime doit être laid, et il pourrait se trouver des criminels séduisants, aimables, et alors cela attiédirait mes convictions, m’embarrasserait, m’embrouillerait.
Mademoiselle de la Chesnaye est la fille d’un homme qui donne asile à des carlistes, les carlistes sont des perturbateurs puisque nous avons mission de les arrêter, eh bien! cela suffit pour moi. Pour la justice, il faut qu’elle soit laide, abominable, et je ne la regarderai pas, parce que, si elle était belle, cela m’intéresserait peut-être à elle, et je ne dois pas m’intéresser à la complice de criminels; car–ici la conviction de Criquebœuf devint tellement intense qu’il acheva son monologue à haute voix inconsciemment– car les carlistes sont des insurgés.
Pourquoi? interrompit le juge, continuant à rester pensif.
Cette interrogation mit hors de lui l’honorable greffier; il poursuivit en s’animant:
–Pourquoi?. Comment, pourquoi?. Pourquoi ils sont des insurgés?. Mais parce qu’ils ne sont pas les plus forts. S’ils étaient les plus forts, ils tiendraient le gouvernement de leur pays, et alors ce seraient les Alphonsistes qui seraient les insurgés. Ah! mais, c’est bien simple! Monsieur le juge, laissez-moi le faire arrêter. Ce sera d’ailleurs rendre service aux La Chesnaye eux-mêmes, auxquels vous semblez vous intéresser.
–Monsieur le greffier, reprit sèchement Burnouf, je ne m’intéresse à personne. Je ne comprends pas ce que vous dites.
–Mon Dieu! reprit Criquebœuf un peu troublé, je dis. je dis ce que tout le monde dit. Que le duc n’a pas été jusqu’ici très heureux avec les carlistes, si l’on en croit la rumeur publique. Car personnellement je ne sais rien. Mais enfin. cet enfant. Fernand.
–Eh bien?.
–Eh bien! lorsque le duc est venu s’installer avec la duchesse, il y a six ans, il y avait, comme toujours, une petite conspiration en train, et par conséquent des carlistes qui préparaient le soulèvement actuel. Et si l’on avait coffré tout cela à ce moment-là.
–Sans doute, oui, il n’y aurait pas de soulèvement aujourd’hui; mais achevez.
–Eh bien! la duchesse et Sabine assistaient souvent à la messe de dix heures, et les carlistes, quoique insurgés, sont très pieux, oh! pour ça! Et à cette messe-là il s’en trouvait un principalement.
–Un carliste?
–Oui, ou soi-disant tel; autrement dit, un individu que personne ne connaissait, s’intitulant don n’importe quoi, allant mystérieusement le soir, sous un sombrero rabattu sur le nez; vivant maigrement loin de la ville dans une chambre garnie, ne faisant absolument rien que des cigarettes et des dettes, et se jouant de la guitare à lui tout seul pour s’amuser.
Le juge ne put s’empêcher de sourire à cette description fantaisiste du greffier.
–Ce carliste, continua celui-ci, regardait souvent du côté de ces dames. On crut d’abord que c’était Sabine, mais comme le bruit public ne parla jamais d’une demande en mariage, on en conclut naturellement que ses regards s’adressaient à la duchesse. Peu de temps après, mon carliste qui en cette qualité avait fini par se faire héberger à Echeberry disparut subito. Ecoutez bien–voilà où commence .l’étonnant –le duc part avec la duchesse et Sabine pour aller passer quelques mois à Madrid. Quelques mois! un homme qui ne quittait jamais le château. Il n’emmena avec lui aucun domestique, car l’Indienne, qui lui est dévouée corps et âme, est traitée comme si elle faisait partie de la famille.
–Eh bien? demanda le juge.
–Eh bien! on a su depuis qu’il n’avait pas passé tout son temps à Madrid. Il a voyagé par les Espagnes. Oui. De Madrid il alla à Séville, de Séville à Barcelone, et ensuite au centre, courant sur les routes, si bien que c’est dans une posada de grand chemin, qu’est né Fernand, dit-on. Car il y en a qui affirment que c’est en Italie qu’il accomplit son voyage; mais le pays ne changerait rien à l’affaire.
Remarquez bien que cette intrigue s’était ourdie pendant une première absence du duc, tout seul. Absence forcée–en partant, il m’avait dit à moi-même: «Jamais, .je ne quitterai plus le château.»
Vous comprenez que tout ceci n’est pas naturel. Il y a un mystère. Un duc de soixante ans, qui a cinq cent mille francs de rente et une merveilleuse installation, ne repart pas en voyage tout d’un coup, avec une femme enceinte, quand il a cent fois répété qu’il ne quitterait pas le pays où il se trouve. Ce n’est pas naturel. Il y a là un mystère.
–J’avoue que vous ne paraissez pas en avoir la clef; mais qu’a fait le carliste dans tout cela? Vous ne m’en parlez pas.
–Ce qu’il a fait!. eh!. eh! et Fernand?
–Alors, vous croyez que Fernand est le fils du carliste?
Le duc n’était donc pas jaloux? Je le croyais un homme violent, hautain, et d’un caractère à mal supporter l’inconduite de sa femme.
–Oui! c’est un homme terrible, monsieur le juge, et l’on dit qu’il ne peut souffrir cet enfant. Depuis sa naissance, il est devenu tout à fait taciturne et passe tout son temps à la chasse. Il paraît que mademoiselle Sabine avait pris le parti de sa mère.
–Etait-il moins affectueux avec la duchesse?
–Eh! on ne peut pas savoir. Il ne restait plus au château que le temps strict des repas, alors il n’est pas facile de comprendre et d’apprécier leurs relations réciproques. Cependant, un domestique qui a quitté leur service a entendu une scène très violente entre le duc et sa femme, ce qui donne à penser qu’il savait fort bien à quoi s’en tenir.
–Si le duc était un mari complaisant, quel besoin avait-il de partir?
–C’est vrai, répondit Criquebœuf.
–Et s’il était jaloux et qu’il se fût aperçu de la faute de sa femme, pourquoi ne l’a-t-il pas tuée? Vous savez que la loi française l’y autorisait presque, et qu’en Espagne, son crime eût été encore moins sévèrement réprimé, la victime étant une étrangère.
–C’est bien ce que je me suis dit. Aussi je n’ose pas formuler une opinion personnelle, répondit Criquebœuf.
Et il grattait sa perruque, ce qui, chez lui, était l’indice d’un énorme travail intellectuel.
–Ce qu’il y a d’étonnant, c’est qu’il a beaucoup pleuré la mort delà duchesse. Mais, monsieur le juge, il ne vient pas; ne craignez-vous pas que l’homme que nous cherchons ait eu le temps de s’enfuir?
–Quand bien même! Que nous importe, Criquebœuf?
–Comment! ce qui nous importe? Y pensez-vous, ne sommes-nous pas chargés d’arrêter les malfaiteurs?
–Les malfaiteurs, oui; les criminels, oui. Mais les carlistes ne commettent que des crimes politiques, si tant est que ce soient des crimes. Nous, nous sommes des magistrats, et non des agents de la police administrative. C’est une dure humiliation pour moi, de voir la robe du magistrat remplacer l’écharpe du commissaire.
Le greffier resta stupéfait de cette façon de raisonner. Il ne comprenait pas ces distinctions. Pour lui, sa mission était d’interroger et de faire condamner s’il se pouvait, après avoir fait arrêter le plus de gens possible. Les avocats étaient chargés de les faire acquitter, si la chose était faisable; mais lui, greffier, il ne voulait point entendre de ces subtiles distinctions,–crimes politiques–crimes ordinaires de droit commun.
Aussi s’apprêtait-il à protester, quand tout à coup une singulière émotion s’empara de sa personne; il voyait arriver, d’un pas vif, la figure pourpre de colère, le duc de la Chesnaye.
–Monsieur le juge, s’écria-t t-il, le voici, faites attention; vous savez, il est très coléreux, c’est un homme qui a fait la guerre dans l’Inde avec les sauvages. Il est armé, il a son fusil, il ne faut pas le pousser à bout; faites bien attention que nous ne sommes que deux hommes seuls; cependant, n’ayons pas l’air d’avoir peur.
Le duc de la Chesnaye cherchait à se contenir, et c’est d’une voix ironique qu’il interpella les deux visiteurs.
–Puis-je savoir, messieurs, à quelle circonstance je dois attribuer l’honneur de la visite que vous venez de faire en mon absence dans mon château? Il scandait chaque mot.
–Je suis le juge d’instruction, reprit Burnouff; c’est une mission pénible que je suis chargé de remplir, monsieur le duc; je viens chercher ici un carliste qui se cache, d’après la rumeur publique.
–En vertu de quel mandat agissez-vous?
–Voilà le hic, dit tout bas Criquebœuf.
–J’agis en vertu des ordres du ministre. Et, en disant ces mots, le juge se sentait rougir.
–Je croyais que la magistrature, monsieur, n’agissait jamais en vertu d’ordres.
–Je n’ai pas à discuter ni à apprécier.
–Je croyais, au contraire, que l’œuvre du juge était l’appréciation, l’appréciation d’après sa conscience, et non l’action–selon des ordres reçus surtout. Vous êtes allé jusqu’à violer mon domicile.
L’honorable Criquebœuf était inquiet de la tournure que prenait la conversation, et, malgré le respect que lui inspirait son supérieur, il jugea à propos d’intervenir. Malheureusement, les bonnes intentions ne sont pas toujours récompensées.
–Le gouvernement français a été informé par Sa Majesté le roi d’Espagne.
–Don Carlos? interrompit le duc.
Criquebœuf gratta sa perruque et resta complètement interdit par cette apostrophe.
–Je n’accorde la qualification de roi qu’à celui qui hérite légitimement et régulièrement du trône, et non aux usurpateurs que les révolutions peuvent porter au pouvoir.
–Monsieur le duc, je vous demande la faveur d’être entendu sans interruption, riposta sur un ton sec le juge d’instruction.
Le duc fit une sorte de signe d’acquiescement.
–Le gouvernement français, voulant observer la neutralité vis-à-vis de l’Espagne, a résolu de se saisir de tous les carlistes réfugiés dans ce pays et de les interner jusqu’à la fin de la guerre au delà de la Loire, loin des opérations militaires.
–C’est ce que le gouvernement de la République appelle la neutralité? répliqua le duc. Recevoir les envoyés de don Alfonso et se saisir de ceux de don Carlos?. Votre mission est terminée, monsieur, je pense?
–En effet, le carliste que je recherche n’est point au château, je me retire.
Depuis un instant, l’attention de l’honorable greffier s’était distraite de cette discussion; il lui avait semblé ouïr du bruit dans le pavillon. Aussi s’en était-il approché en prêtant l’oreille avec une attention soutenue. Lorsqu’il entendit son chef déclarer sa mission accomplie, il éprouva une sorte de regret.
–Il doit être là. pènsait-il, et nous allons le laisser disparaître.
Il est certain que, si l’estimable Criquebœuf se trouvait remplir des fonctions de scribe, ses goûts l’eussent porté surtout vers la police. Lorsqu’une semaine s’écoulait sans qu’il lui passât par les mains de procès-verbal, il était réellement triste. C’était pour lui un chagrin de penser qu’on avait constaté moins de contraventions, de délits ou de crimes que de coutume.
Surmontant la crainte que lui inspirait le duc, il se rapprocha vivement du juge, etlui glissa rapidement à l’oreille:
–M’est avis qu’avant de nous en aller il ne serait pas mal de visiter ce pavillon.
–Soit t ! Entrez-y, répondit Burnouf.
–Oh t ! non, non, pas moi; j’ai entendu du bruit là-dedans.
–Eh bien! alors, votre avis est sage; raison de plus, il faut y entrer.
Criquebœuf s’avança hésitant vers le pavillon.
Le duc porta la main à son fusil, qu’il serra convulsivement:
–Arrêtez-vous, monsieur. Où allez-vous?
Le greffier, se reculant, s’excusa:
–Moi, je. rien. je voulais voir.
Le magistrat intervint:
–Songez à ce que vous allez faire, monsieur le duc, en vous opposant à l’accomplissement d’un acte de justice. Entrez, Criquebœuf.
–Ah! monsieur, ne me poussez pas à bout, s’écria le duc, armant son fusil.
Si jamais homme fut embarrassé, ce fut certes bien l’honorable greffier.
–Je crois que je me suis trompé. Oui, je comprends. il n’y a personne. et je me retire.
Le duc remit son arme en bandoulière, mais le juge impatienté, enfonça la porte du pavillon d’un violent coup de pied et, poussant en avant Criquebœuf:
–Allez donc! lui dit-il
L’impétuosité de cette bousculade sauva peut-être le greffier de la colère du duc, en ôtant à celui-ci le temps et la possibilité de s’opposer à son entrée.
–Oh! mon Dieu! s’écria Criquebœuf qui recula épouvanté. Mon Dieu!
Gachaz Karra sortait, et la nuit qui commençait à tomber donnait à sa physionomie un aspect sinistre.
–Vous étiez seule dans ce pavillon? interrogea le juge.
Du geste, la mendiante l’invita à vérifier, Burnouf pénétra.
Alors, elle saisit la main de Criquebœuf ahuri:
–Greffier Criquebœuf, voici une main qui a signé déjà beaucoup de condamnations. Bien des malheureux sont restés en prison par le fait de cette main-là. Mais retiens bien ceci: cest que là-haut il est aussi un greffier.
–Voulez-vous bien me laisser? cria Criquebœuf se dégageant.
–Prends garde! reprit Gachaz Karra. Il est tenu note de chaque mauvaise pensée des hommes. Prends garde à cette main.
Et elle disparut par l’un des sentiers du parc.
–Personne! dit le juge en ressortant.
–Personne! répéta tout bas avec étonnement, le duc. Par où donc s’est-il enfui?
Quant à Criquebœuf, il était stupéfait.
–Que je prenne garde! Que je prenne garde, à quoi?. Elle est folle! Je ne sais pas pourquoi je l’ai laissé regarder dans ma main.
–Il ne me reste plus qu’à prendre congé de vous monsieur le duc, et à vous prier d’excuser une démarche qui m’était impérieusement commandée.
Mademoiselle de la Chesnaye parut seulement accompagnée de son frère Fernand.
A sa vue, Burnouf chercha un prétexte pour retarder sa sortie; il avait peine à contenir les battements de son cœur et perdait la netteté habituelledeson langage.
–Croyez bien, monsieur le duc, que cette démarche. Mademoiselle. fit-il en s’inclinant devant Sabine.
Le duc ne lui laissa pas le temps d’achever, encore outré qu’il était de la visite domiciliaire.
–Je suis à votre disposition pour vous reconduire, monsieur, prononça-t-il sèchement.
–Monsieur leduc, je serais désolé. que vous vous dérangiez.
–Vous ne me dérangez point, monsieur. C’est tout à l’heure que vous m’avez dérangé, car vous avez violé la loi en violant mon domicile. Je tiens à vous accompagner; il pourrait se faire que vous eussiez encore quelque partie du château à visiter.
Et le duc souligna sa pensée d’un geste qui ne put laisser de doute au juge. Il lui indiquait l’avenue.
Celui-ci salua et le suivit avec le greffier.
V
L’ENLÈVEMENT
Table des matières
Sabine resta avec Fernand.
–Tiens, cher mignon, lui dit-elle, joue là.
L’enfant s’assit et reprit les travaux commencés un instant auparavant.
Sa sœur continua de marcher triste et rêveuse.
–C’est l’anniversaire du jour où je le vis pour la première fois. Serait-il donc revenu dans ce pays?. C’est impossible. Il est mort. D’ailleurs il ne...et un sourire amer plissa les lèvres de la jeune fille.
Mais quel est donc l’homme qu’on cherche aujourd’hui? Pourquoi a-t-on fouillé le château? J’ai le pressentiment d’un malheur qui pèse sur moi; et cependant que peut-il arriver de plus triste dans ma vie? Je suis seule, personne ne s’inquiète de mon sort. Ma mère est morte, et mon père, mon père. Cita seule peut-être m’aime vraiment, l’excellent cœur!.
Elle s’assit, cachant son visage noyé de larmes dans ses deux mains.
Fernand s’approcha brusquement.
–Qu’as-tu, grande soeur? tu pleures?
–Ce n’est rien, mon ami.–Quelle torture!
–Est-ce que c’est vrai, dis, qu’il n’y a pas de revenants?
–Pauvre petit!. Elle embrassa son frère avec tendresse. Mais il reprit:
–Dis, tu es bien sûre qu’il n’y a pas de revenants la nuit, comme maintenant?
–Tu sais bien que non. Pourquoi?
–Parce que je viens d’en voir un qui a ouvert la petite porte, là.
–Quelqu’un est entré? La porte ouverte?. Tu te trompes, on ne l’ouvre jamais, tu sais bien.
–Ah! si, je l’ai vu passer. Elle est ouverte, va! viens voir. Il courutvers la porte.
Sabine se leva, très émue; puis elle fitenfin quelques
pas.
–Si c’était lui!. Ciel!.
Un homme la figure recouverte d’un masque s’était élancé sur Fernand, et l’emportait malgré ses cris étouffés, se dirigeant vers la porte.
Sabine courut, elle saisit la cape de l’inconnu; une lutte s’engagea.
Celui-ci la repoussa rudement; mais, avec le courage et l’énergie sublime dont les femmes sont capables en certaines circonstances, elle se cramponnait à ses vêtements. Elle voulut crier, mais la voix expira sur ses lèvres.
Le ravisseur, levant sur l’enfant qu’il tenait un • revolver, prononça ces paroles terrifiantes:
–Un mot, un seul, et il meurt!
La jeune fille retomba affaissée sur le sol en poussant un cri étouffé.
Un secours inattendu allait cependant lui être apporté; le vicomte se dirigeait de ce côté.
Il avait voulu la voir une fois encore et tenter une nouvelle épreuve au moment suprême du départ. Une voiture l’attendait pour le conduire à Hendaye, où il devait prendre le train de France, et il était déjà revêtu de son costume de voyage.
–Arrêtez! cria-t-il à l’inconnu d’un ton de commandement.
Le ravisseur comprit qu’il y allait non seulement de la réussite de son projet, mais de sa vie. La seule réponse que reçut le malheureux marin fut une balle en pleine poitrine à bout portant.
Il chancela et tomba sans avoir pu proférer une parole.
L’inconnu continua à se diriger vers la porte.
Je me nomme Popaul,
J’habite l’entresol.
sifflottait entre ses dents un nouvel arrivant facile à reconnaître. Il cherchait la brèche accoutumée, par laquelle il effectuait ses visites nocturnes. Grâce à Mariette, il avait dépisté les recherches, qui, quoique n’étant pas à son intention, pouvaient amener sa découverte et sa capture.
Il paraîtrait même que la camériste avait été plus affectueuse et plus positive que de coutume dans ses effusions, car il s’interrompait pour se dire, toujours à voix basse:
–Maintenant, elle ne refusera plus de m’épouser.
Cette douce rêverie fut troublée par la détonation.
Le premier mouvement du contrebandier fut de se jeter à plat ventre dans les broussailles. mais il réfléchit.
–Suis-je bête!. Ce n’est pas dans la montagne, ici. Ça ne me regarde pas. Maladie! N’importe, il faut sortir. L’air est mauvais pour vous ici, mon ami le Parisien.
Et il arrivait à la porte lorsqu’il se trouva face à face avec le cavalier masqué. qui ne l’aperçut qu’au dernier moment.
–Place t ! place! lui cria ce dernier.
–Hein?.. Un masque!. Ah! maladie! et qu’est-ce que c’est?
Mais loin de faire place, le Parisien en homme que le danger n’effraie pas, crut qu’il aurait raison de son adversaire. Sans hésiter, il chercha à l’empoigner vigoureusement par la barbe et tentait de le terrasser, pendant que de la main gauche il détournait le revolver.
Ses raisonnements étaient justes, ses dispositions bien prises. Malheureusement, elles furent déjouées par une circonstance imprévue.
Loin d’entraîner son adversaire, il tomba lourdement par terre. Ce qu’il avait saisi lui était resté dans la main.
Une seconde détonation retentit dans la nuit et le ravisseur sortit. Puis le galop d’un cheval se fit entendre en s’éloignant de plus en plus.
–Il a de la chance, maladie! que j’ai manqué sa barbe et que le collet de son habit me soit resté à la main, car je ne l’aurais pas lâché. C’est égal, si je ne m’étais étalé en arrière, il aurait tué le fils de ma mère.
Puis, examinant son bras:
–Hein! Quoi? blessé!
Effectivement, le sang coulait le long de son bras.
La lune, paraissant entre les branches lui permit un examen satisfaisant sans doute du membre lésé, car du ton d’un chirurgien qui ordonnerait un pansement:
–Compresses à l’eau froide, huit jours de repos, ce n’est rien! Oui, mais huit jours de repos, voilà qui est quelque chose, par exemple. Ah! maladie! venir à un rendez-vous d’amour avec sa bonne amie et être traité comme ça. Mais j’ai un morceau de son habit, je le retrouverai.
Et il regarda avec soin dans sa main droite.
–Ah! maladie! fit-il avec étonnement, sa barbe! Comment, toute sa barbe!. Pas possible! C’est une fausse. une postiche! Ah! si je te repince jamais, toi, mon bonhomme, tu passeras un mauvais quart d’heure !
Un bruit de pas se fit entendre.
–Tirons-nous les pattes, continua le contrebandier, les gendarmes voudraient fourrer leur nez dans mes affaires. Heureusement, on connaît la montagne.
Et il disparut par la porte restée entr’ouverte, en la refermant précipitamment.
Çita apparut dans la clairière. Elle était préoccupée. Fernando avait-il donc été forcé de rentrer dans le parc? Avait-il été attaqué?.
–Sabine!. cria-t-elle.
Elle s’approcha avec précaution; le Parisien était sorti, la porte refermée et Sabine toujours affaissée sans mouvement.
Mariette apparut. Elle aussi avait entendu; et, inquiète sur le sort du Parisien, elle venait.
– Retournez au château, cria l’Indienne; appelez au secours vite!.
La femme de chambre obéit.
Les deux sœurs de lait se trouvèrent seules. La blanche, toujours évauouie, soutenue dans les bras de la cuivrée.
Après un regard circulaire pour s’assurer qu’il n’y avait point de témoin, Çita changea subitement d’attitude. Une idée nouvelle venait de traverser son cerveau.
–Sabine de la Chesnaye, prie bien ton Dieu que Fernando m’aime longtemps. bien longtemps. entends-tu, dis? Et elle secouait sa maîtresse violemment, comme pour la réveiller de son évanouissement. S’il me quittait, rien ne m’attacherait plus à la vie et rien ne me défendrait contre cette haine des blancs qui déborde de mon cœur. A! je ne pleurerais pas, moi; jene gémirais pas. Ce jour-là, je te tuerai!.
Et elle laissa retomber la jeune fille dont la tête heurta le sol avec un son sourd.
–Par ici, par ici! criait la voix de Mariette conduisant le duc et les gens du château, qui accouraient munis de lanternes, de torches de résine, quelques-uns armés.
Sabine, en heurtant une pierre, s’était fait au crâne une blessure de laquelle le sang s’échappait. Cette saignée la rappela à la vie.
–On vient d’enlever Fernand! s’écria-t-elle; puis elle retomba.
En ce moment rentraient au château tous les gens de justice qu’on venait de rappeler.
VI
LE COUVENT DE POYAN
Table des matières
Bien que le mot couvent désigne ordinairement un lieu de retraite pour les femmes, on s’en sert parfois pour dénommer les maisons de religieux. Monastère, par sa signification même, entraine avec lui une idée de solitude et d’austérité, vertu que ne pratiquent pas ceux qui daignent se mêler aux choses temporelles. Personne n’ignore que les Paulistes sont de ce nombre. Aussi les révérends pères avaient-ils acheté, il y a quelques années, le magnifique château de Poyan, dans les Landes proches des Pyrénées, et y avaient-ils installé une de leurs succursales.
La position était bonne; à deux ou trois heures de marche de la frontière, on avait un point de ralliement important, en temps de troubles surtout. Et lorsque éclata la dernière insurrection carliste, le couvent servit tout à la fois d’asile aux religeux espagnols et de lieu de concentration militaire aux carlistes.
Ah! c’était un singulier couvent! Les Paulistes s’y empilaient par centaines, parfois par milliers. Dans le vaste castel féodal, partout des lits. La salle des gardes n’est qu’un dortoir; la chambre de lamarquise, un dortoir; le donjon avec ses postes réservés aux archers, dortoir aussi; c’est qu’il s’agit de tasser des hommes en attendant de les envoyer à don Carlos, soutenir le bon combat.
Revenons maintenant au général que nous avions laissé dans le pavillon d’où Gachaz Karra ressortit seule. D’abord, expliquons sa disparition.
Le procédé employé fut tellement simple qu’il ne mériterait guère d’être raconté, s’il n’avait échappé au juge d’instruction comme au duc lui-même.
Ce pavillon abandonné, dans lequel on ne plaçait que des instruments de jardinage, et quelques caisses d’oranger trop lourdes pour être transportées, communiquait par une trappe avec les anciennes caves du château; or, celles-ci faisaient suite à un souterrain naturel qui venait s’ouvrir assez loin dans la campagne.
Suivant une légende fort accréditée, ces sortes de catacombes avaient jadis servi aux cérémonies du culte des druides, el plus tard à cacher les calvinistes pendant les guerres de religion. Elles n’étaient plus habitées que par des chauves-souris et quelques oiseaux de nuit. Gachaz Karra s’y réfugiait souvent.
La seule difficulté de l’évasion était donc de refermer la trappe et de la recouvrir de telle façon, qu’il ne vînt à personne l’idée de pousser plus avant les recherches de ce côté.
Gachaz Karra aida le général, et leurs efforts réunis la soulevèrent. Lorsque Criquebœuf crut entendre remuer, son oreille ne l’avait pas trompé; mais quand M. Burnouf vint examiner, tout était replacé dans l’ordre ou plutôt dans le désordre accoutumé. Les pelles, râteaux, brouettes et caisses d’oranger posées pêle-mêle, et la terre avait déjà recouvert les interstices des planches, par les soins de la mendiante.
Le duc avait ouï dire qu’il avait existé autrefois des caves énormes, immenses, au-dessous du vieux château; mais, cette aile étant inhabitable, il s’était borné à faire murer toute tranchée ou ouverture pouvant donner asile à des étrangers ou à des animaux malfaisants. Quant au pavillon, tel il l’avait trouvé lors de l’achat de l’immeuble, tel il l’avait laissé.
Don Ramon, une fois descendu, se trouva dans un grand embarras; la nuit était profonde, il ne distinguait rien. Cependant, ses yeux s’étant habitués à l’obscurité, il lui sembla apercevoir une clarté lointaine; il marcha de ce côté.
Tout à coup, le sol manqua sous ses pas et il tomba. Par un effort suprême d’énergie, il parvint à s’arcbouter contre les deux côtés de l’enfoncement, et sa chute fut ainsi arrêtée.
Don Ramon était un général dont la bravoure n’était point contestable; mais il ne put maîtriser un sentiment d’effroi à l’idée d’une telle mort.
Le trou au-dessous duquel il se tenait suspendu n’était autre que les anciennes oubliettes du château.
Il rassembla son courage, il fit appel à toutes ses forces et chercha vainement à remonter à la surface. Il méditait sur l’issue de son aventure, se rendant compte que seul il lui était impossible de sortir de la situation où il se trouvait, lorsqu’une voix aigrelette le tira de sa méditation.
–Ramon!Ramon!
–Par ici!. Qui êtes-vous?
–Celle qui t’a caché. Les juges et les gendarmes sont partis. Ils te cherchent, mais ils ne te trouveront pas, parce que la Mendiante ne veut pas qu’ils te trouvent.
–Comment sortir d’ici?
–Tu as un poignard, Ramon; plante-le dans l’interstice de deux roches et tu pourras reprendre pied sur le sol. Ensuite, tu marcheras droit devant toi avec la torche que je vais te donner.
Dans peu de temps tu te trouveras dans la campagne. Alors, au lieu de chercher à gagner l’Espagne, dirige-toi au Nord. Après quelques heures de marche, tu verras se dresser dans la lande le monastère de Poyan, et tu y seras en sûreté.
Une vive lueur éclaira aussitôt le souterrain, et une torche fut jetée à terre par la mendiante, qui grommelait entre ses dents:–Eh! eh! les soldats se rient des sorcières. Cependant, quand on voit leur puissance. comment douter.? Un général tombé dans une oubliette ne vaut pas mieux qu’un paysan. Alors pourquoi le général nie-t-il ce que le paysan croit?. Tout est dans la main de Dieu. Et Dieu conduit Gachaz Karra.
Puis elle disparut dans l’obscurité, continuant à ricaner toute seule.
Le général suivit les instructions reçues; fatigué, brisé par sa chute, il n’arriva au monastère qu’à l’aube. Il frappa longtemps à l’huis.
–Corbleu! mon révérend, il est aussi difficile d’entrer chez vous que de prendre une place forte.
–Nous sommes la place forte de la religion, mon fils, répondit le supérieur; et il introduisit le visiteur.
La révérend père supérieur avait plutôt la mine d’un pirate que d’un religieux. Petit, trapu, les yeux luisants, enfoncés, ses cheveux coupés ras et drus se dressaient sur le sommetde sa tête en signe de volonté et d’entêtement; sa démarche inégale, la vivacité de ses gestes, tout contribuait à donner à ce personnage un aspect assez peu ordinaire aux frocards, comme les appelait le général.
Il était visible cependant qu’il faisait des efforts pour prendre le ton paterne et bienveillant, l’allure hésitanle, la douceur cauteleuse recommandée aux gens d’église. Ses mœurs étaient austères, sa piété incontestable; il se lacérait le corps jusqu’au sang à coups de discipline et s’émaciait dans des jeûnes invraisemblables.
On ne savait au juste s’il était Espagnol ou Français. Un jour, le général de l’ordre des Paulistes avait ordonné au père Santa-Maria d’aller prendre la direction du couvent de Poyan, et le père Santa-Maria l’avait prise.
D’où venait-il? Nul ne le savait, et personne ne l’avait demandé, les fils de saint Paul étant, selon leur règle, perinde ac cadaver, c’est-à-dire comme ua cadavre entre les mains de leur supérieur.
Le général fut conduit dans une cellule qui n’avait pour tout meuble qu’un lit, une chaise un prie-Dieu et un crucifix; il y prit un court repos. Quelques heures après, il s’éveillait. Il descendit et marcha au hasard.
Le long des corridors, à droite et à gauche, des portes numérotées, uniformément ornées d’un œil de verre, destiné à permettre une surveillance continuelle. Il eut l’impression d’une prison cellulaire.
De temps en temps, il croisait un religieux qui le saluait, tout en conservant la tête inclinée à gauche selon la règle de l’Ordre.
Etait-ce une illusion? Il lui semblait entendre comme un cliquetis d’armes et un bruit de commandements militaires.
–Deux pas en avant, volte-face à droite, à gauche, parez et pointez, vociférait dans la cour une voix de stentor, laquelle appartenait à un Pauliste trapu, qui tenait un li vre à la main.
Un peloton de novices, la robe retroussée, obéissait à ces commandements, avec une précision qui indiquait non seulement la subordination monastique, mais une longue pratique.
Le général se frottait les yeux, se demandant s’il était bien éveillé, lorsque le prieur, qui l’avait aperçu, commanda: «En place, repos,» et vint à lui.
–Vous voyez, général, ils ne font pas mal l’escrime à la baïonnette, fit-il d’un air satisfait. et, si j’avais ce que j’attends de Rome ou d’Estella, il y a longtemps que. mais Sa Sainteté doute du zèle de son humble serviteur, sans doute.
–Que voulez-vous dire? demanda le général; ne sont-ce pas des religieux?
–Pas encore. de simples novices; tenez, ce petit blond, là-bas, frère Jacques, n’a été tonsuré qu’avant-hier.
–Enfin, ils sont destinés à la vie religieuse?
–Sans doute, mais ils sont encore bien jeunes pour voir clair dans leur âme. «Beaucoup d’appelés et peu d’élus.» Si l’un d’eux venait à s’apercevoir qu’il n’a pas la vocation, qu’il est né pour la guerre, et qu’il s’enflammât d’un beau zèle pour la sainte cause que vous servez, général, n’aurais-je pas de bien graves reproches à m’adresser, moi son père spirituel, de ne l’avoir pas mis en état de combattre, sous vos ordres?
–Si notre devoir est de combattre, le vôtre n’est-il pas seulement de prier pour le succès de nos armes?
–A l’heure de la lutte suprême, Dieu nous demandera plus que des prières. Les évêques de Trèves et de Mayence n’ont-ils pas porté la cuirasse? Jules II ne pointait-il pas les canons de Ravenne?.
–Autrefois. Mais.
–Le vrai Dieu est immuable, pourquoi le zèle des fidèles ne se manifesterait-il pas toujours de la même manière à toutes les époques?
Le frère coadjuteur, préposé à la garde de la porte extérieure, fit un signe de la main.
A ce geste, chacun cacha précipitamment ses armes derrière le soubassement d’un autel élevé à la Vierge, en plein air Quant aux vieux Paulistes, ils continuèrent à causer en se promenant sur deux files parallèles, l’une marchant en avant, l’autre en arrière, de façon que chacun restait toujours face à face avec son interlocuteur.
La clochette de la porte retentit, et le coadjuteur, pour la seconde fois de la journée, parlementa avec des étrangers.
–Révérend père, vint-il dire tout effaré, ce sont des hommes armés et déguenillés qui se disent gùerilleros; ils m’ont passé ceci à travers le judas.
–La maison du Seigneur est ouverte à tous; qu’ils entrent, mon frère! Et se tournant vers le général, dont le sourcil s’était froncé à ce mot de guerilleros: Ce sont des nôtres, voici le signe de ralliement!
Les jeunes novices entonnaient les litanies comme les étrangers entrèrent.
Ils n’étaient guère qu’une vingtaine, mais leur mine était suffisamment effrayante pour expliquer la terreur ressentie par le frère portier, auquel la journée devait amener bien d’autres surprises.
Pas un n’avait son vêtement complet. Déchirés grotesquement, dépenaillés ridiculement, les uns portaient ce costume bizarre des Catalans, mélangé de vêtements recrutés au hasard; leurs cheveux disparaissaient sous des madras tortillés autour de la tête.
Les autres, prétentieusement accoutrés de velours usé, ressemblaient à des toreros et , coiffés du minuscule chapeau classique avec des houppettes laissaient pendre par derrière leurs cheveux comme une petite queue.
Leur teint hâlé, leurs figures basanées indiquaient des gens qui couchent plus souvent à la belle étoile que dans un lit. De nombreuses balafres et cicatrices attestaient que ce n’étaient pas du tout des touristes voyageant par désœvrement. Tous portaient une escopeta et ce long couteau catalan, appelé navaja, avec lequel on se bat en duel, selon des règles, une escrime aussi étudiée que celle du sabre ou de l’épée.
Deux d’entre eux étaient surtout remarquables, ils paraissaient commander aux autres.
Le premier, petit, noir, velu, trapu, voûté, doué d’épaules énormes et d’une figure bestiale repoussante, ressemblait à ces cariatides qui soutiennent en grimaçant les balcons de nos monuments.
L’autre, pareil à un bandit d’opéra-comique, grand, déhanché, l’extérieur relativement distingué, effilait sans cesse sa moustache avec des gestes prétentieux, en se mirant dans une glace qu’il avait tirée desa poche.
Il avait un costume et un attirail particulier: son chapeau était orné de plumes auxquelles l’inclémence des saisons n’avait plus laissé ni couleur ni barbe, une longue rapière battait contre sa jambe gauche et une mandoline s’accrochait à son dos; il se drapait noblement dans une couverture trouée qui lui servaitde manteau. Ii était beaucoup plus jeune que son compagnon.
Etait-ce des soldats appauvris par une guerre cruelle ou des mendiants armés?
C’était tout simplement des bandits, des gueux, des routiers, recrutés aux hasards de la guerre. Et jamais bande noire ne fut plus effrayante à voir et plus atroce dans ses excès.
Ils se servaient d’un jargon mi-parti espagnol et français, et parfois ils y ajoutaient des mots patois basques.
–Je suis Torribio Pajon, dit le Boucher d’Aragon, cabecilla, capitan de cette guerrilla, et voici mon lieutenant, Rodriguez.
–Perdonne uste, Capitan, don Rodriguez. il accentua fortement sur la particule don; et, se présentant lui-même, il déploya les plis de son manteau et énuméra complaisamment ses titres et qualités: don Rodriguez y Pamphilio, marqués de l’Escopeta, duque de la Guerra, grande de Espana de prima classe; et par disgracia, dans un costume. et il salua avec grâce, honteux de sa mauvaise tenue.
–Ces guerilleros sont notre troupe.
–Tous ensemble, continua le lieutenant, dont nous n’imiterons le langage que lorsqu’il sera intraduisible, nous formons la guerrilla de l’lmmaculata Concepcion.
Ils se découvrirent pieusement.
–Si votre réputation n’était venue jusqu’à nous, votre appellation seule indiquerait que vous êtes des serviteurs de Dieu, répondit le supérieur.
–Poursuivis par un régimientoespagnol entier, continua Torribio, nous avons été forcés de franchir la frontière française; nous vous demandons asile jusqu’à la nuit.
–Ces gens–qui se disent des soldats, et qui ne sont que des pleutres de Guiris– désespérant de nous prendre, ont sans doute averti la gendarmerie française, car elle se dirige de notre côté, ajouta amèrement le grand d’Espagne indigné de ce procédé.
–Rassurez-vous, il est peu probable que les gendarmes entrent dans notre sainte maison, , mes frères.
Les guerilleros ricanèrent silencieusement.
Un frémissement parcourut les rangs des religieux.
Don Ramon éprouva la même impression et ne put s’empêcher d’éclater.
–A quelle brigade appartenez-vous?
–A aucune, répondit Torribio, qui parlait aussi rarement que son lieutenant se taisait.
–Es verdad, fit celui-ci; oui, c’est exact; nous avons formé une association militaire entre nos otros, nous sommes indépendants.
–A qui obéissez-vous? poursuivit le général, s’adressant aux soldats.
–A moi, fit Torribio, toujours avec la même sobriété de paroles et répondant au nom de sa troupe.
–Es verdad, répéta le lieutenant, à lui qui est notre capitan et à moi qui suis son lieutenant, à la disposicion de usted, et il s’inclina poliment.
–Et vous, les chefs, de qui recevez-vous les ordres?
–De personne!
–Es verdad, c’est la vérité. Nous n’en recevons pas.
–Vous êtes de ces gens qui.
Le prieur interrompit le général:
–Voici l’heure, suivez nos frères au réfectoire; la nourriture du corps et celle de l’âme vous seront données, vous êtes nos hôtes!
La grande cloche avait sonné, les religieux défilaient automatiquement en rang, les bandits suivirent toujours ricanant.
–Quel est cet homme? demanda au prieur Rodriguez.
–Le général don Ramon, duc d’Etcheandia!
–Duc d’Etcheandia!. Peuh! Petite noblesse, fit dédaigneusement en sortant, le grand d’Espagne.
Le général voulut s’expliquer nettement.
–Je vous serai reconnaissant, monsieur le supérieur, de ne pas prendre sans me consulter, pour les choses de la guerre, de décision, surtout quand il s’agit de gens sans aveu. de bandits.
–Seigneur, s’exclama Santa-Maria en levant les mains auciel comme pour le prendre à témoin, suspecter ainsi son prochain!. Ces hommes sont, dit-on, de braves soldats.
–Ils font des prodiges de valeur, des miracles, mais personne ne les voit jamais comme tous les miracles.
Le Pauliste eut un geste de protestation, don Ramon continua:
Bien entendu, sauf les personnes qui approuvent toutes leurs infamies. Je crois, moi, qu’ils pillent et rançonnent ceux trop faibles pour leur résister. Dès qu’ils auront pris quelque nourriture, qu’ils partent.
–Torribio a déjà.
–Pillé le casino de.
–Oh! une maison de jeu sur laquelle il a levé un impôt. Des gens qui adoraient le veau d’or. Il a.
Le général interrompit encore le religieux:
–Tué des femmes, des vieillards et des enfants, n’est-ce pas? Les gouffres d’Ecala et d’igusquiza sont pleins de leurs victimes.
–Quand bien même, général, répondit le religieux, peut-on faire la guerre sans tuer des hommes; puisqu’ils persistent à résister aux ordres du Dieu tout-puissant. Ceux que Torribio a punis étaient sans doute des espions.
–Des espions! sans doute, oui, reprit avec ironie le général; c’est toujours ce qu’on dit en pareil cas; c’est une façon commode de justifier l’assassinat; il n’y a qu’à dire: c’est un espion, et tout est expliqué. Ah! tenez, avec ce système, en acceptant les services de telles gens, le parti carliste se déshonore; ces misérables justifient les épithètes d’insurgés, de pillards qu’on nous jette sans cesse à la face, à nous loyaux soldats qui mourons pour l’indépendance de nos provinces et la conservation de notre autonomie.
–Les saints martyrs ont toujours été outragés et insultés. Qu’importe la calomnie? fit philosophiquement le prieur.
–A vous? rien, cela est possible; mais à nous beaucoup. Je suis un soldat et non un martyr! Je sais mourir au combat, mais non supporter le déshonneur et la réprobation!
–Votre manque de foi vous sera fatal. Vous songez à votre personne, votre réputation, comme si tout cela n’appartenait pas à Dieu seul, et non à vous, mon frère. Quant à ces auxiliaires, ils sont utiles, ce sont nos hôtes et je désire les conserver.
–Dès que j’aurai repris mon commandement, je ferai garrotter le chef en place publique et pendre les hommes.
–Garrotter! pendre! reprit le religieux, dont l’attitude, le geste et la voix se métamorphosèrent subitement. Ah! nous verrons, général, nous verrons; moi aussi, peut-être irai-je bientôt en Espagne.
–Vous?. et qu’y faire? N’êtes-vous pas prêtre, d’ailleurs, supérieur de ce couvent et Français?
–Je suis soldat du Christ, moi. Je suis religieux en effet, j’ai fait vœu d’obéissance, c’est-à-dire que je suis comme un cadavre entre les mains de mes supérieurs, aussi dès qu’il leur plaira de m’appeler.
–Que signifie?.
–L’ordre dont je fais partie, général,–apprenez-le si vous l’ignorez,–s’étend sur toute la terre, englobe toutes ces vaines nationalités: Français, Espagnols ou Italiens, races latine, slave ou germaine, qu’importe? Le vrai Dieu est le seul maître de tous les peuples, nous le servons partout. Celui qui ne combat pas avec nous est contre lui!
–Votre Dieu vous ordonne-t-il d’être associé avec des criminels?
–Les vrais criminels sont les libres penseurs, ceux qui repoussent les agents dévoués au triomphe de la religion. Voilà les criminels! En disant ces derniers mots, le prêtre regardait fixement le général, d’un air de provocation tel que celui-ci ne put supporter l’outrage.
–Assez, moine, assez!. Et il saisit brusquement son hôte à la gorge.
Celui-ci, rougissant de colère, les yeux injectés de sang, leva son lourd crucifix d’argent.
La lutte était engagée; elle eût pu être fatale au soldat, car il n’avait point d’armes, et le religieux était de force à tuer l’homme le plus vigoureux avec sa massue improvisée. Mais il laissa bientôt tomber son bras, et sa physionomie, grâce à un effort prodigieux de volonté, redevint presque calme.
–Pardon, mon Dieu! s’écria-t-il, je ne suis pas encore relevé de mes vœux! Général, le Christ a dit: «Si quelqu’un vous frappe sur la joue gauche, tendez-lui la droite.» Vous pouvez me souffleter impunément, voici ma joue.
Don Ramon lâcha son ennemi, qui continua d’une voix inspirée:
–Le Dieu qui choisit l’humble berger David pour sauver son peuple daignera peut-être appeler l’humble religieux Santa-Maria à ramener l’Espagne au véritable culte.
Don Ramon haussait les épaules.
–Ah! souvenez-vous de Santa-Maria, général, nous nous retrouverons face à face au quartier général et nous verrons. menaça le prieur en sortant.
–Moine aveugle! fanatique stupide!. Dans quelques heures, je serai en Espagne; après-demain, je débarrasserai l’armée de cette vermine.
Le général poursuivit in petto:
Il récapitula les heureux résultats de la mission qu’il venait de remplir en Europe; de toutes parts les souscriptions affluaient. S’il parvenait à rejoindre à temps l’armée, dans deux mois elle serait abondamment pourvue d’armes, de munitions, d’artillerie et de cavalerie; Bilbao serait pris, et les carlistes reconnus à l’état de peuple et de belligérants.
A partir de ce moment, don Carlos remonterait solennellement sur le trône de ses ancêtres, et lui, satisfait du devoir accompli, retournerait dans ses terres, comme Cincinnatus, à moins que les hasards de la guerre ne lui aient fait trouver une mort glorieuse.
Cependant, un point noir se montrait à l’horizon. Si l’armée apprenait son absence, si les siens étaient obligés de livrer bataille sans lui, qu’adviendrait-il? Et cette pensée l’impressionnait douloureusement.
Il lui sembla entendre son nom prononcé tout près de lui.
VII
UN FILS
Table des matières
Il releva la tête avec surprise. La mendiante était à son côté.
–Don Ramon, on te poursuit encore; on t’accuse d’un crime!
–Un crime, moi?
–Oui. alors, je suis revenue vers toi. Les gens de justice sont sur tes traces.
–Enfin, qui donc es-tu, toi qui interviens ainsi dans?
–Ramon, fit solennellement la vieille, te souviens-tu de la dernière guerre dans nos montagnes?.
–Oui, il y a plus de vingt ans déjà; j’y pris part.
–Je le sais; tu n’étais encore presque qu’un enfant, et cependant déjà dans tes yeux brillait ce courage indomptable, cette énergie hautaine. Moi, j’étais jeune encore. et la voix de la mendiante s’altéra.
–Toi! fit Ramon, comme cherchant à rappeler un souvenir lointain et la regardant avec attention.
–Ah! oui, ricana la mendiante, on se rappelle volontiers sa jeunesse à soi, mais non celle des autres. On se figure qu’ils ont toujours été comme ils paraissent dans leur vieillesse. Oui! qui reconnaîtrait sous ces haillons, avec ces traits flétris et ces cheveux en désordre, la belle jeune fille qui chantait à Estella avec son tambourin?. Ah.! c’est que le deuil, la misère, la douleur, fardeaux plus lourds que l’âge encore, pèsent sur ma vie!. Tiens, regarde; et elle écarta ses cheveux, qu’elle rejeta violemment en arrière.
–Gachaz Karra!. s’écria le général, toi!. Je t’ai fait rechercher durant dix années!.
–Je me cachai dans la montagne, dans des rocs inaccessibles, parfois en France, dans le souterrain du château de la Chesnaye; d’ailleurs, on ne me nommait plus que la Sorcière. Te rappelles-tu maintenant la dernière bataille?
–Oui, s’écria le général. Au moment où les nôtres fuyaient éperdus, écrasés par le nombre vaincus par la trahison,–épuisé, haletant, la gorge crispée, essayant en vain de rallier les fuyards, je fus blessé et foulé aux pieds, au milieu des morts et des mourants. C’est alors que tu versas dans ma bouche desséchée le peu d’eau qui restait dans ta gourde.
La voix du général devint plus émue.
–Ta mule me porta sur le plateau de la Sierra, derrière lequel se couchait le soleil dans l’horizon enflammé. Alors.
La mendiante l’interrompit, les poings crispés, la voix vibrante, le geste menaçant, les yeux brillants de ra ge.
–Ah! nuit maudite! nuit de sang et de massacre! Les canons espagnols envoyaient encore leurs dernières volées, l’odeur du carnage montait jusqu’à nous comme une buée sanglante qui enivrait; le soleil soudain s’obscurcit et l’orage éclata sous nos pieds. Debout sur le roc, à la face du ciel en furie, tu menaçais encore. Ramon, malgré ta blessure, tu criais: «Haine et mort à l’Espagnol!»
–Et toi, tu tombas sur ma poitrine ensanglantée, je te serrai dans mes bras, et.
Le vieux soldat n’acheva pas; ce souvenir l’oppressait, une larme tomba de ses yeux.
–Et. je me donnai à toi, acheva Gachaz Karra. Ouii! Tu étais le dernier à combattre, et je voulais que, si tous étaient massacrés, un homme encore pût surgir de mes flancs et venger nos martyrs.
–Tu me fis jurer de fuir en exil, de ne jamais te revoir ni te rappeler.
–Ta tête était mise à prix.
–J’ai tenu mon serment. Mais combien de nuits ai-je passées sans sommeil, songeant à toi, au bonheur qui eût pu revenir. Et, si je. suis retourné dans la montagne, c’est que la guerre recommence aujourd’hui.
–Aujourd’hui, j’ai un secret à te révéler.
–Un secret? parle!
–Ramon, un enfant est né de cet embrassement dans une nuit d’orage.
–Un enfant, dis-tu?. Un fils?.
–Oui. et ce fils est vivant!
–Vivant!. Alors, pourquoi n’est-il pas auprès de toi?.
–Parce que les Espagnols me l’ont ravi après avoir incendié ma maison. Depuis, je ne l’ai jamais revu, mais je sais qu’il existe; c’est un capitaine qui combat avec les nôtres.
–Un fils! Un capitaine! s’écria Ramon; mais il doit me connaître, alors. J’ai dû le voir, le rencontrer, lui parler peut-être. et pas une voix ne m’a crié: C’est lui, c’est ton fils!
–Crois-en ma parole, je le retrouverai, je le conduirai devant toi en lui disant: «Enfant, voilà ton père!.»
Les moines revenaient du réfectoire, et rentraient dans la cour du couvent, mais, chose bizarre! leur nombre s’était augmenté notablement.
A un œil exercé, plusieurs eussent paru de bien singuliers religieux. Au lieu de marcher doucement, les yeux baissés, la tête légèrement inclinée à gauche, sans dire une parole, les deux bras saintement croisés sur la poitrine, ils regardaient fixement droit devant eux, avaient l’air impudent et effronté. Embarrassés de leur costume, ils s’avançaient ricanant, mal en ordre et, horrible sacrilège! lorsqu’ils passèrent devant la sainte image de la Vierge, voulant sans doute imiter ceux qui les précédaient quelques-uns firent le signe de la croix de la main gauche.
Rassurons les âmes pieuses; ce ne fut pas volontairement, par mépris, mais simplement par erreur. C’étaient les guerilleros qui avaient trouvé ingénieux de se travestir ainsi.
Le plus grand nombre étaient Basques et, en cette qualité, fort pieux, mais parmi eux s’étaient glissés quelques-uns de ces aventuriers que chaque pays recèle en temps de guerre, et ceux-là avaient oublié les saintes pratiques de la religion.
Comme il ne s’était pas trouvé suffisamment de frocs pour tous, quelques-uns étaient revêtus de longues redingotes et de chapeaux hauts de forme qui constituent le costume habituel de ce qu’on appelle les frères coadjuteurs.
Le lieutenant, marquis de l’Escopeta, étant le seul de la troupe qui ne portât que les moustaches, on l’avait supplié de s’abstenir de tout travestissement. Les autres, à la rigueur, pouvaient passer pour des missionnaires arrivés récemment. Mais un religieux en moustaches!
Supplications vaines!
Il fut impossible d’obtenir le sacrifice de cet ornement militaire. Cependant, cédant aux prières de frère Jacques, il avait consenti à placer sur sa bouche un bandeau improvisé.
–On croira que j’ai mal aux dents! avait-il répondu.
Tout en marchant, il faisait à Torribio des gestes de désespoir de se voir dans un tel accoutrement, et se regardait sans cesse dans le miroir qu’il n’abandonnait jamais, même en campagne.
–Des hommes de guerre dans un pareil costume! grommelait-il sous son bâillon.
Ces messieurs avaient péniblement consenti à déposer leur escopeta, mais on n’avait pu leur faire quitter le reste de leurs armes, et notamment leur navaja.
La vue d’une femme dans la cour du couvent fut un sujet de stupéfaction générale.
–Une femme! s’écria en se signant un des révérends pères,–bon teint celui-là,–une femme dans le couvent!
Le mot fut répété sur tous les tons: une femme!
Le marquis de l’Escopeta, arrachant immédiatement son bandeau, se dirigea vers l’étrangère.
Hélas! grand fut le désappointement de l’inflammable soutien du trône et de l’autel lorsqu’il vit la vieille.
–Une femme! ils appellent cela une femme!. Peuh!. Il réajusta son bandeau.
La mendiante se défendit elle-même.
–Qui donc oserait reprocher sa présence à Gachaz Karra? N’a-t-elle pas, au péril de sa vie, porté les messages pressants, traversé les lignes ennemies? N’a-t-elle pas sauvé plusieurs de vous, soit en vous cachant, soit en vous conduisant par des sentiers d’elle seule fréquentés.
–C’est vrai! dit le prieur. Tous ici ne te connaissent pas, nous avons quelques nouveaux venus; et il montrait les guerilleros.
–La guerrilla doit aussi reconnaissance à Gachaz Karra, car elle l’a avertie de plus d’une surprise des Guiris. Padre! un homme est étendu blessé, la face vers la terre. Il vient d’Espagne. J’ai jeté sur lui mon manteau.
–Venant d’Espagne, dis-tu? le messager que j’attends, peut-être!. Coadjuteur, allez avec un autre de nos frères et ramenez sur l’heure ce malheureux; qu’il puisse au moins, avant de mourir, recevoir les consolations de notre sainte religion. Quelles nouvelles de la guerre?
Pendant que les coadjuteurs s’empressaient d’obéir, la mendiante mit le supérieur au courant de la situation respective des armées; les renseignements étaient peu favorables aux carlistes.
Refoulés ils n’osaient risquer une bataille contre les alphonsistes, en raison de l’absence du général don Ramon.
Il était dans son parti le seul homme de guerre qui inspirât au soldat une confiance suffisante pour sortir victorieux d’une telle situation. De nouveaux renforts arrivaient chaque jour de Madrid à l’ennemi.
–C’est l’instant d’enflammer leur zèle, Gachaz Karra, car j’attends d’Espagne ou de Rome un ordre du Saint-Siège. Parle-leur, et que le ciel inspire tes paroles.
–Soit, répondit la mendiante. mais tu m’as promis que tu retrouverais mon fils. As-tu accompli ta promesse?
–Femme! suspectes-tu la parole d’un ministre du Seigneur?. Je le fais rechercher, bientôt j’espère pouvoir’te le nommer. En quelque lieu que tu sois, lorsque tu recevras une médaille semblable à celle-ci, abandonne la chose que tu fais et reviens près de moi; ton fils y sera, lui aussi, déjà. Maintenant, excite leur courage; bientôt il sera nécessaire!
La vieile monta sur les marches d’une de ces croix dites de mission, plantée au milieu de la cour. Là, elle prit sa tête à deux mains et réfléchit profondément, pendant que les religieux se formaient en cercle autour d’elle, la regardant avec stupéfaction et se demandant ce qui allait advenir.
La scène, il faut en convenir, était bizarre et paraîtrait tout au plus admissible au moyen âge. Mais, quelque invraisemblable qu’elle semble, nous devons la raconter exactement au lecteur.
–Vous tous qui combattez par vos prières et par vos armes, entendez les paroles de Gachaz Karra, commença-t-elle d’une voix solennelle.
Je suis la petite-fille de Ramire d’Aragon, dernier chef des Basques, qui, par un traité avec les Espagnols, leur abandonna sa royauté, à la condition que notre langue, nos coutumes, nos franchises seraient respectées. Depuis cinq siècles, le grand aigle des montagnes s’était endormi planant sur ses longues ailes, confiant dans la foi jurée; mais l’Espagnol veillait.
–Cinq siècles! murmura à demi-voix le marquis de l’Escopeta, petite noblesse! Ramire.
–Lorsqu’il s’est cru assez fort, il s’est élancé sur le Basque valeureux, malgré les traités signés avec mon aïeul. Et aujourd’hui, armant les gens des villes contre ceux de la campagne, il veut s’emparer de notre pays, fouleraux pieds notre indépendance et nos fueros.
–Caramba! Ce n’est pas étonnant, puisqu’ils contestent mon titre de grand d’Espagne! Ils m’ont seulement offert le grade de général, mais. et l’honorable cabecilla indiqua par un geste énergique à quel point il méprisait ces propositions fallacieuses.
–Fils du pays basque, gens de la Navarre et de l’Aragon, de Guipuzcoa, de Biscaye et d’Alava, debout! Comme autrefois sur les légions romaines et franques, nos rochers rouleront encore du haut des monts. La vallée de Roncevaux n’est pas encore comblée, malgré les milliers de cadavres qu’y ont amoncelés nos aïeux. Ii est encore des hommes capables de s’ensevelir sous les ruines de leur ville, avant de la rendre, ainsi que firent nos pères les Numantins.
–Aux armes! cria une voix!
–Don Carlos vous commandera; je lui ai abandonné les droits de ma race.
Santa-Maria s’élança auprès de Gachaz Karra.
–Bientôt peut-être, j’entrerai en Espagne combattre le bon combat; m’y suivrez-vous?
–Oui, oui, tous! répondirent les assistants.
–Bien, mes frères, Dieu prendra en pitié nos vœux et les exaucera. Pour l’instant, soyons prudents, nous sommes encore en France!
Le coadjuteur, enthousiasmé par ce discours, avait quitté son poste d’observation. Mal lui en prit, car il ne put remplir exactement les devoirs de sa charge.
En effet, un formidable coup de cloche retentit à la porte, sans que le malheureux eût pu, selon son emploi, annoncer à l’avance la venue des visiteurs.
Il courut vers son judas de toute la vitesse de ses jambes, si bien qu’il en tomba à terre.
Comme il se relevait, au milieu des huées des bandits, tout meurtri de sa chute, le prieur ajouta encore à sa confusion.
–Mon frère, vous ferez retraite pendant huit jours, et vous direz cent pater et cent ave chaque jour, pour avoir négligé votre service.
La porte fut enfin ouverte, et un assez lugubre cortège entra; c’était le moribond, étendu sur un brancard improvisé et porté par trois hommes.
Si le lecteur se rappelle qu’il n’était parti que deux frères du monastère, il s’étonnera de la présence du troisième porteur.
C’était un étranger de bonne volonté, qui, se trouvant sur la route, avait offert ses services.
On déposa le moribond, toujours recouvert du manteau de la mendiante, au milieu de la cour, et les religieux se mirent à genoux autour de lui.
L’étranger examinait les lieux d’un air soupçonneux. C’était un petit vieux, affublé d’un gilet de nankin, qui portait une face rubiconde, agrémentée d’une perruque, et, en bandoulière, un de ces nécessaires chers aux minéralogistes et qui ont quelque rapport avec ce que les cuisinières bordelaises appellent une «lèche frite».
–Que diable pouvaient-ils bien chanter tout à l’heure?. Drôle de couvent!. Ils ont l’air de cacher quelque chose!. Si j’avais su, j’aurais attendu le juge d’instruction. on eût dit des cris.
Bah! qui ne risque rien n’a rien, et je voulais la décoration, que m’a promise l’envoyé diplomatique de Vergas, si je dénichais des carlistes. Alors, ma foi! je me suis fait remplacer auprès de Burnouf par mon commis-greffier, et me voici: j’observe pour mon propre compte, sous l’apparence d’un minéralogiste!
Ainsi se parlait à lui-même l’honorable Criquebœuf, pendant que les religieux marmottaient des prières et que le digne Santa-Maria s’approchait avec onction du mourant; il découvrit son visage.
–Maladie! vous êtes bien pressés, s’écria celui en l’honneur duquel on psalmodiait. J’ai reçu un atout, je ne dis pas non, mais quoique ayant écopé, je n’en suis pas encore au De profundïs!
Et le cadavre sauta sur ses pieds.
–Tiens! le Parisien! s’écrièrent plusieurs voix.
–Le contrebandier!
–Un miracle, grâce à son scapulaire!
–Dans la guerrilla de l’lnmaculata Concepcion, nous en portons chacun un, pour nous préserver des mauvaises rencontres, fit remarquer judicieusement Torribio.
–Un miracle! reprit le contrebandier, un miracle! ah! merci! elle est bien bonne! mais j’ai pas de scapulaire!.
–La dernière fois que tu es venu, tes vêtements étaient en si mauvais état que le frère tailleur par mon ordre te fit cadeau d’une veste. celle que tu portes. Eh bien! dedans est cousu un scapulaire.
–Ah! ben merci! Je comprends maintenant pourquoi j’ai toujours été blessé depuis ce temps-là. Quand on fait de ces choses-là, on prévient, au moins. Tenez, mon révérend: hier, qui n’est pas vieux, dans une affaire qui ne me regardait pas plus que vous, un homme voulait s’enfuir à cheval; moi, je voulus l’arrêter. Bim!. v’lan! un coup de pistolet dans le bras. heureusement la balle a glissé.
–Sans la protection de saint Joseph tu eusses été.
–Ahh! merci, elle est bien bonne la protection.
–Tu portes encore de la contrebande?
–Allons, bon! Alors, c’est de la contrebande des reliques, des images, des médailles bénites par le pape lui-même, et qu’on m’a remises pour vous au quartier général? Tenez, et des timbres-poste aussi, car les lettres qui ne seront pas timbrées avec ça ne passeront plus en Espagne, du moins par les provinces.
Et l’estimable Parisien donnait effectivement à tous des échantillons de ce qu’il annonçait. Lorsqu’il fut auprès de Santa-Maria:
–J’ai quelque chose pour vous, pour vous seul, fit-il à voix basse.
–A quoi bon ces singeries ridicules, demanda le supérieur, si tu n’es pas blessé?
–Eh! maladie! je ne voulais pas qu’on me reconnût dans le village; c’est alors que j’ai imploré Gachaz Karra qui m’a déjà caché. Fautcroire qu’elle n’avait pas le temps de me répondre, puisqu’elle s’est bornée à jeter son manteau sur ma figure.
–Quel intérêt pressant y avait-t-il donc à te cacher?
–Eh! maladie! les gendarmes arrivaient au village avec le juge d’instruction; je ne sais pourquo, mais ne m’en faut pas à moi,–gendarmes ni juge d’instruction.
–Le juge d’instruction! répéta chacun des assistants avec étonnement, le juge d’instruction!
Quelqu’un qui se faisait beaucoup de réflexions à lui-même c’était l’honorable greffier.
–Ce couvent est un repaire, on y conspire ouvertement. J’en étais sûr. Et dire que c’est moi, Criquebœuf, greffier, qui ai aidé à porter un contrebandier!
Pourvu, grand Dieu! que M. le juge d’instruction soit ici avant qu’on m’ait reconnu, car en vérité. Tiens! quel est celui qui arrive et cause avec le prieur? Ce n’est pas un religieux!.
Le greffier ne se trompait point. C’était le général, qui refusait de se cacher dans la chapelle, où on le voulait conduire. Le prieur l’admonestait vertement.
–Compromettre la cause de Dieu par amour de la vaine gloire! par une puérile satisfaction d’amour-propre indigne d’un chrétien! C’est bien là le signe de votre impiété!
Le général céda.
Le Parisien, de son côté, s’était aperçu dé la pré– sence de don Ramonn; il remarqua ses guêtres jaunes, sa barbe grise, sa cape, son sombrero noir, qui lui rappelèrent singulièrement la physionomie du ravisseur de la Chesnaye.
–Si c’était le pistolet d’hier soir! murmura-t-il.
Ces mots tombèrent dans l’oreille de Criqueboeuf, qui, poussé par le désir de savoir, s’avança encore vers le groupe; Santa-Maria, surpris de son insistance prolongée, le regarda fixement.
–Que désirez-vous, monsieur?
–Rien. je suis venu aider à porter le malade. Mais voici la nuit, je vais m’en aller.
Je suis un touriste. je voyage. comme presque tous les touristes d’ailleurs, continua le greffier, qui se troublait. Je fais de la minéralogie, c’est très intéressant. Ce qui domine dans cette montagne, monsieur le supérieur, c’est le terrain parisien.
–Présent! cria à haute voix le contrebandier, distrait seulement de ses remarques par ce dernier mot. Puis il éclata de rire. Tiens, tiens, tiens! M. Criquebœuf, le greffier du juge d’instruction! Ah! quel drôle d’accoutrement. Ah! ah!.
–Cabecilla, veillez bien sur cet homme, dit le prieur à voix basse à Torribio, et tout haut il ajouta, se tournant vers le lieutenant: Frère Pancrace! tenez-vous à la disposition de M. le greffier. Puis il s’élança pour en terminer avec don Ramon, tenant encore à la main, sans avoir pu le lire tant les circonstances étaient pressantes, le pli que venait de lui remettre le Parisien.
–Frère Pancrazio! moi, grand d’Espagne! Ah! capitan!un Rodriguez. la plus ancienne famille d’Espagne.
–Silence, Rodriguez!
Le greffier était de plus en plus embarrassé; dans son empressement, Santa-Maria avait laissé tomber un livre qu’il tenait à la main. Par contenance, Criquebœuf le ramassa.
–M. le supérieur a laissé choir son bréviaire, dit-il au faux frère Pancrace et à tous ceux qui se rapprochaient insensiblement de lui.
Personne ne le prit.
Le greffier de plus en plus embarrassé l’ouvrit et lut le titre:
–Mon Dieu! Tactique militaire! Tac.
–C’est la seule théologie possible par le temps qui court, répondi t sentenci eusementt son interlocuteur.
–Quoi?. comment?. vous dites, mon frère?. Et le malheureux s’aperçut, que du côté opposé au marquis, il était serré de près par Torribio et tous les autres religieux, dont la mine était effrayante.
–Pour celui-là, dit Torribio dans son charabia aragonais, nous aurons toujours le temps de. et il compléta sa phrase, que le greffier n’avait comprise. qu’imparfaitement, par un geste sur la signification duquel on ne pouvait se méprendre.
–Qu’est-ce qu’il veut dire avec son geste, celui-là?.
Le cercle se rétrécissait de seconde en seconde. Le greffier ressentit une véritable terreur.
–N’est-ce pas grâce à votre excellentissime seigneurie qu’ont été exécutés Gomez et Hernandez?
–Excellentissime seigneurie! répéta Criquebœuf. Voici la vérité: A leur entrée en France, on les avait arrêtés et on hésitait. oui, l’on hésitait à les rendre au gouvernement de Madrid, qui les réclamait, mais moi, j’ai préparé, arrangé, rectifié le dossier avec tant de soin qu’il n’y a plus eu moyen de résister. Grâce à Dieu! l’extradition a été accordée. En Espagne, on les a garrottés. C’étaient deux bien dangereux bandits! deux guerilleros!.
–C’étaient deux braves soldats! dit l’un des religieux.
–Hein!
–Nos meilleurs camarades! reprirent les frères coadjuteurs.
–Vous dites.?
Et le greffier se retournait, ahuri, vers le côté d’où il entendait les voix, cherchant dans l’ombre à reconnaître les auteurs de mystifications, inadmissibles de la part des révérends pères paulistes.
–Canaille! s’écria Torribio. Et, s’élançant sur lui, il fit s’entr’ouvrir sa robe insuffisamment boutonnée.
–Un moine avec un arsenal à sa ceinture! mon Dieu!
C’est tout ce qu’eut le temps de s’écrier l’infortuné greffier. Il était pris à la gorge.
En ce moment, la grosse cloche de la chapelle se mit en branle, pendant que la clochette de la porte retentissait aussi sur un timbre plus aigu.
Santa-Maria revenant, vit la lutte engagée; il se méprit sans doute, car, d’un ton colère, il apostropha Criquebœuf, tenant encore à la main le pli qui lui avait été remis, et que la précipitation des événements ne lui avait pas permis de lire.
–De grâce, monsieur le visiteur, ne troublez pas ainsi la tranquillité habituelle de notre maison!Mes frères, l’Angelus du soir.
Religieux et bandits s’agenouillèrent pêle-mêle pendant que le duo de clochette et de bourdon continuait, et qu’une voix clamait de l’extérieur:
«Au nom de la loi, ouvrez!je suis le juge d’instruction!»
–Ouvrez, frère coadjuteur, à M. le juge d’instruction; mais nous, mes frères, continuons à rendre d’abord au Seigneur l’hommage qui lui est dû, selon l’observance de notre règle!
L’Angélus fut continué.
VIII
L’ARRESTATION
Table des matières
Le crépuscule commençait à tomber lorsque six gendarmes, armés de carabines, entrèrent solennellement en faisant résonner sous leurs bottes les dalles de la cour. Ils se placèrent sur deux files et, au commandement, posèrent «l’arme au pied.
M. Burnouf, suivi du commis-greffier suppléant Criquebœuf, apparut ensuite.
Les religieux achevaient leurs dévotions. Quant au greffier, sa joie éclata; il allait être délivré; mais la muraille humaine formée autour de lui était un obstacle malaisé à surmonter.
–Je viens visiter votre couvent, monsieur le supérieur, dit le juge.
–C’est un grand honneur pour notre maison, répondit Santa-Maria, s’inclinant humblement, sans la moindre préoccupation apparente.
–Ne contient-elle que des religieux, cette maison?
–Naturellement, monsieur le juge, sauf quelques visiteurs, comme. M. votre greftier, je crois.
Cette parole rendit à Criquebœuf la force de crier:
–Monsieur le juge!
Et ainsi il put recouvrer la liberté, car, bien que la nuit s’accentuât, on n’osa, en présence du magistrat, le retenir prisonnier plus longtemps.
–Qu’avez-vous, Criquebœuf?
–Ce que j’ai. ce que j’ai. Ah! j’ai vu des choses, des choses, brrr!. et il termina sa phrase par un roulement de langue expressif.
–Qu’elles choses? Achevez. achevez donc.
–Des choses qui. que. dont. je vous parlerai plus tard.
L’honorable greffier n’acheva pas autrement; il venait de voir briller les yeux de frère Pancrazio, qui lui avait pris le poignet et le serrait à le broyer.
Tous ses gardes du corps l’avaient subrepticement suivi.
–Réfléchissez bien, monsieur le prieur, reprit le juge; si vous avez par hasard donné asile à quelques carlistes, veuillez me les livrer sur l’heure; sinon, je me verrai contraint de faire procéder à des perquisitions régulières.
Santa-Maria leva les yeux au ciel, pour le prendre à témoin de la pureté de son cœur, et il répondit avec douceur:
–Ce n’est pas de la part d’un homme qui a pro-noncé des vœux d’obéissance que vous trouverez de la résistance. Visitez, si la loi vous en donne le droit, ce que vous devez savoir mieux que moi, monsieur le juge, car je ne suis qu’un pauvre religieux, qui ne sait que prier.
Le juge se sentit gêné par ces paroles: il n’avait point de mandat régulier, et c’était par un abus de pouvoir qu’il pénétrait dans la demeure des citoyens et violait leur domicile.
Il est vrai qu’il agissait d’après l’ordre du ministre, mais sa conscience murmurait. Pourtant, cette fois, il se remit promptement.
–Empêchez quiconque de sortir de la maison, dit-il aux gendarmes.
Il ne s’agit pas seulement d’un fait politique, monsieur le prieur, il s’agit de crimes de droit commun, de rapt et d’assassinat commis sur des Français en France. Et si le coupable que je recherche, que j’ai tout lieu de croire ici, s’y trouve effectivement caché, la chose peut être grave, même pour vous.
–Monsieur le juge! interrompit dignement Santa-Maria, croyez-vous que celui dont la vie est consacrée au Seigneur puisse recéler des criminels?
–Il pourrait se faire que vous eussiez recélé le fuyard sans savoir vous-même de quoi il était coupable. Voilà pourquoi j’insiste, et je vous demande de nouveau si aucun étranger n’est ici. et notamment don Ramon.
––Don Ramon?. Pourquoi, monsieur, don Ramon.
–Pourquoi?. Parce que tel est, d’après les renseignements qui me sont fournis par l’envoyé diplomatique, le nom de l’émissaire secret de don Carlos; et tout me porte à croire qu’il est aussi coupable d’avoir enlevé le jeune Fernand, tué le vicomte de la Chesnaye et tenté d’assassiner un inconnu, dont la disparition est restée jusqu’ici inexpliquée.
–Don Ramonn! un crime?. murmura le prieur, c’est impossible!. cependant cette fuite précipitée. Monsieur lejuge, vous pouvez vous rendre compte par vous-même, et examiner si celui que vous cherchez.
–Oh! tous ne sont pas là. Il y en a un autre qui est entré dans la chapelle, et s’il faisait jour vous ! verriez. Aïe! aïe! aïe!. et l’honorable Criquebœuf s’interrompit une seconde fois brusquement.
Pajon s’était encore rapproché de lui, et faute de pouvoir parler, il avait employé le langage gesticulé et lui avait fait sentir la pointe de son poignard.
D’un bond le greffier vint se placer derrière le juge. portant la main à la partie charnue de son individu ainsi molestée.
–Qu’avez-vous, êtes-vous malade?.
–Non, c’est-à-dire oui, j’ai besoin d’air.
–Au haut de la montagne?. vos dents claquent.
–Oui, précisément. c’est la chaleur.
–Quelle est cette femme? interrogea Burnouf en apercevant Gachaz Karra, qui vint à passer.
–Une mendiante à laquelle nous faisons quelquefois l’aumône, répondit Santa-Maria.
–C’est bien elle! Mais oui, je la reconnais. s’écria Criquebeuf. Pardi! c’est celle qui était l’autre jour sur le lieu du crime, monsieur le juge.. Vous vous rappelez bien.
Pendant que le juge et le greffier enfin réunis examinaient Gachaz Karra avec la plus scrupuleuse attention et discutaient à voix basse, le prieur las de résister à l’obsession, s’éloigna et décacheta fiévreusement la lettre. Après l’avoir parcourue à la hâte, il tomba à genoux:
–Merci, mon Dieuu! d’avoir compté sur le dévouement de votre esclave. Daignez-lui donner maintenant la force et le courage des saints prophètes. et il accomplira dignement sa tâche, comme autrefois David, les Machabées, les.
–Monsieur le prieur, demanda le juge, voulez-vous, oui ou non, faire conduire devant nous l’homme qui est caché?
Santa-Maria ne répondit pas. Ramon ne pouvait plus être sauvé; à quoi bon se compromettre?. Il s’agissait de crimes ordinaires. Vrais ou faux ils motivaient une arrestation.
Cependant une trahison lui répugnait, même vis-à-vis de celui avec lequel il était en querelle et dont le manque de dévotion l’indignait.
–Gendarmes, commanda le juge, que l’on fouille le monastère!
Les gendarmes s’élancèrent dans des différentes directions.
–Marquis, dit tout bas Torribio. Ils ne sont pas beaucoup de gendarmes.
–Es verdad, oui, c’est la vérité, répondit le lieutenant.
–Si nous les tuions tous; la nuit est close, personne ne nous verra.
–Et nous rentrerions sans difficulté en Espagne.
Pajon, le marquis et quelques guerilleros disparurent un à un pour aller chercher leurs armes; les autres restèrent en observation, afin de ne pas éveiller l’attention.
Les gendarmes revinrent ne ramenant pas celui que l’on cherchait.
Mais Criquebœuf désigna tout bas le lieu de sa retraite.
–Monsieur le prieur, reprit le juge. voulez-vous me forcer à pousser les recherches jusque dans la chapelle?
Le supérieur s’était instinctivement placé sur les marches du porche, s’opposant à toute tentative d’introduction dans l’église.
Allait-il laisser ravir ce général à l’armée carliste? allait-il défendre son hôte? C’était presque son ennemi personnel, mais d’un autre côté laisser forcer, crocheter le temple du Seigneur!
Les gendarmes allaient peser sur la porte de la chapelle.
Le juge fit une dernière sommation:
–Au nom de la loi. ouvrez.
La porte de la chapelle s’ouvrit et don Ramon parut:
–Êtes-vous bien sûr que vous agissiez au nom de la loi? Tu allais me livrer n’est-ce pas, moine? Je t’ai évité une lâcheté. Que désirez-vous de moi, monsieur?
–Vous êtes inculpé de plusieurs crimes: rapt d’un enfant et assassinat.
–On m’a bien dit que la France violait les lois de l’hospitalité, à l’égard des étrangers. Que sous prétexte qu’ils conspirent, lors même qu’ils n’ont commis sur son territoire aucun délit, on les expulse sans raison. J’ignorais qu’on allât jusqu’à les arrêter. Je comprends maintenant que ce n’est point le peuple, au nom duquel vous prétendez agir, mais bien les gouvernements, qui abusent de leur pouvoir, obligent leurs agents à de telles infamies. Si j’étais le général carliste que vous nommez, mon nom seul rendrait inadmissibles vos accusations de crime et cependant vous m’arrêtez sous ce prétexte.
–L’instruction éclaircira ce que votre situation a d’équivoque.
Les gendarmes serrèrent des menottes autour de ses poignets.
Déconcertés par la marche inopinée des événements, le manque d’armes et l’absence de leurs chefs, les guerilleros restèrent présents dans l’inaction.
Criquebœuf triomphait.
–Monsieur le juge, eL cette mendiante, est-ce que nous ne l’arrêtons pas aussi?
–Nous n’avons aucune preuve contre elle. Cet homme est un conspirateur, au dire de M. de Vergas; et ce qui est plus grave, il paraît criminel, d’après le signalement inscrit dans plusieurs dépositions, et notamment celle de mademoiselle de la Chesnaye–mais elle.?
–La vieille était avec lui! elle aussi! elle doit être complice?
–C’est possible, mais qui le démontre?
–L’instruction. Dès qu’elle sera faite. Dans tous les cas, elle est en état de vagabondage. C.P. 270.
Nous devons pour le lecteur, traduire en langage compréhensible les abréviations de l’honorable greffier si économe de ses paroles. C.P. 270, signifiait pour lui code pénal, article270.
–Et remarquez, monsieur le juge, continua-t-il, que vous pouvez opérer, sans réquisition du procureur de la République et vous saisir vous-même de ce délit nouveau, non mentionné dans le réquisitoire. puisqu’il y a flagrant délit I.C. 59. (Instruction criminelle, article59.)
–Soit, qu’on l’emmène aussi!
Le magistrat était mécontent d’être ainsi forcé à la rigueur; à part il ajouta:
–Encore une malheureuse arrêtée parce qu’elle est pauvre. Cependant c’est exact, oui. C’est la loi.
–Les Français arrêtent souvent, s’écria la vieille pendant que les gendarmes l’attachaient aussi.
Un murmure de réprobation menaçant parcourut les rangs des spectateurs.
Il ne fallut pas moins de toute l’autorité de Santa-Maria pour maintenir l’ordre et le calme.
Très certainement, l’honorable Criquebœuf se fût trouvé mal tout à fait, si la nuit ne l’eût empêché de voir les figures de plus en plus menaçantes; mais il était au milieu des gendarmes, à côté du juge d’instruction, et la pensée d’arrêter quelqu’un le grisait. Il en oubliait sa prudence accoutumée.
Le juge avait ordonné la retraite.
–Je dois vous avertir, monsieur le supérieur, que désormais votre couvent sera surveillé, dit-il en se retirant.
Santa-Maria fit un signe d’acquiescement comme un homme voué à toutes les humiliations et prêt à les subir au nom du Seigneur. Il accompagna le juge jusqu’à la limite extrême de son domaine. Là, il le salua humblement.
Incliné jusqu’à terre, il attendit qu’il se fût éloigné.
–C’est le ciel peut-être qui nous a délivré de cet incrédule, pensait-il.
Un tumulte, des vociférations, un bruit de pas précipité se fit entendre, mélangé à un cliquetis d’armes.
–Carajo! On avait caché nos armes.
–A mort!. A mort!les gendarmes!
Et la guerrilla hurlante, grouillante, haletante, conduite par Pajon et le Marquis, ayant repris possession de ses armes, apparut s’élançant à la poursuite des gendarmes.
Le supérieur ferma précipitamment la porte, devant laquelle il resta audacieusement placé, faisant face aux assaillants.
–Halte e! cria-t-il impérieusement. C’est moi qui commande ici. Au nom du Dieu vivant1
–Padree! laisse-nous passer. Nous les rattraperons. Ah! ils osent nous poursuivre!. Nous n’avons fait de mal à personne. en France! De quoi se mêlent ces gendarmes?
Santa-Maria redressa fièrement sa taille, ses yeux brillèrent, sa figure prit une expression de joie, d’audace et de triomphe.
–Mes frères! s’écria-t-il d’une voix vibrante, mes frères, voici le bref du saint-père qui relève quelques-uns de nous de leurs vœux. Ce soir nous pourrons entrer en Espagne, et demain peut-être mourir pour! e triomphe de la foi. Ce soir!
–Ce soir, en Espagne!
–Que chacun se prépare au départ qui veut me suivre au combat.
IX
L’INSTRUCTION
Table des matières
Le cabinet du juge d’instruction de Saint-Jean-de-Luz (nous avons choisi cette ville parce qu’il n’y a jamais eu de tribunal et par conséquent de juge) est situé au premier étage du palais de justice, installé ainsi que la prison dans une ancienne abbaye. Tout y a été organisé par les soins de Criquebœuf qui depuis tantôt quarante ans, travaille, améliore, mécanise dans le but de terrifier les criminels et d’en obtenir plus facilement des aveux.
Une grande porte au fond s’ouvre à deux battants sur l’antichambre où les gendarmes attendent avec les témoins. A droite une petite sortie particulière; c’est la coulisse de la magistrature.
Le juge et le greffier ont chacun leur table, afin de surprendre plus aisément les jeux de physionomie, les moindres gestes, de quelque côté que se tourne celui que l’on place sur la sellette.
Criquebœuf, au fond le meilleur homme du monde, pourvu qu’on lui laisse lancer ses citations plus souvent à tort qu’à raison, sort littéralement «de ses gonds» selon son expression, lorsqu’on se laisse prendre à toutes les sornettes racontées par les prévenus.
Il les guette comme le chat guette la souris et leur tendrait des traquenards, comme l’araignée tisse ses toiles, si Burnouf le laissait faire. C’est un fauve en perruque jaune, lunettes bleues et manches de lustrine vertes.
Sa table reçoit le jour de gauche, ce qui pour un plumitif est la meilleure orientation. Aussi écrit-il avec la célérité prestigieuse d’un sténographe, et son inflexible mémoire lui permet de reconnaître tous les gens qu’il a une fois interrogés, à la condition qu’il relève ses lunettes pour les bien voir.
Il cause avec le brigadier de gendarmerie, son compagnon de descentes de justice–inférieur pour lequel il a une certaine considération, car il ARRÊTE. Il représente la FORCE, la POIGNE. Criquebœuf lui représente la LOI, le PRÉCEPTE, mais sans la force que deviendrait la loi?–du parlage, de l’avocasserie.
–Etonnant! merveilleux! épatant! brigadier, comme on dit à Paris. Ou comme dit le poète: «Stupet hians.» Ah! pardon! vous ne comprenez pas? C’est dans tous les journaux, dans la Gazette et le Droit. Ainsi, il n’y a pas à en douter.
Le brigadier est un géant alsacien, sous poil roux; il a six pieds de haut et une physionomie bonasse; il écoute avec calme, l’air étonné; c’est un caractère jovial et doux. Lorsque Criquebœuf s’arrête épuisé, à force de s’époumonner, lorsqu’il a perdu le fil de son discours, l’Alsacien lui donne une réplique qui le remet dans la bonne voie.
Si Criquebœuf parlait deux jours, Ferembach l’écouterait deux jours, sans seulement sourciller et sans que le besoin de placer un mot se fît sentir. Il a du reste un fort accent tudesque ce qui lui donne un mal terrible à parler le français et le force à des contorsions de bouche incroyables et risibles.
–Qu’est-ce qu’il y a dans la Gazette et le Droit, monsieur le greffier?
–Un fait sans précédent! Devant la cour de Paris, chambre correctionnelle, on a magnétisé un prévenu, et étant endormi ila avouéce qu’il niait éveillé. Tenez. voyez. et Criquebœuf tendit le journal.
–Ah! ah! c’est vrai! oui, c’est vrai! et un rire incroyable, fendit la bouche du géant bonasse. Ah! ah! on dit bien que la sorcière, la Gachaz. Gaja. enfin je ne peux pas prononcer ce nom basque, a endormi des gens.
–Oh! tant que je ne l’aurai pas vu! Mais ici. ce sont les médecins qui l’ont endormi; et il a parler. marché. il a obéi à tout ce qu’on lui a commandé! Quelle découverte!
–Foui, pour les militaires principalement, on pourrait faire son service en dormant; si on obéissait militairement, j’entends.
Criquebœuf haussa les épaules; cet imbécile de Ferembach ne pensait jamais qu’à ses histoires de service.
–Mais non. C’est pour les instructions; ils avoueraient tout de suite. Ainsi Gachaz Karra et l’Espagnol dont nous parlons, il y a longtemps que. Depuis un mois.
–Un mois, oui, qu’ils sont arrêtés, et au cachot, cré nom! sans parler à personne, ni lire, ni écrire. C’est raide.
–Ah! ils sont très forts, ils n’avouent pas. Mais l’homme ne tardera pas. Ila demandé des journaux, c’est un signe ça. Ils veulent tous savoir si l’on parle d’eux. mais j’ai une idée et je m’entends. oui. Enfin. je sais ce que je sais. Nous verrons.
Le gendarme attendit paisiblement qu’il terminât son verbiage pour prendre la parole.
–Je vous parie moi, que ce sera la vieille qui parlera la première: aujourd’hui elle a dit qu’elle avait un fils, et ça c’est un signe; d’ailleurs les femmes ça ne tient pas au secret.
–Dites donc au patron de les y conserver. Il va terminer l’instruction aujourd’hui.
–Pas possible, monsieur le greffier, puisqu’il n’y a pas de preuves.
–Peuh! qu’est-ce que vous voulez? illes relâchera, fit Criquebœuf sur un ton de désespoir et de mépris. Il les relâchera. Du reste, ce n’est pas un juge d’instruction. c’est un journaliste plutôt, un avocat, que sais-je? Il porte des moustaches; le procureur général lui a dit de les raser, mais il les garde tout de même.
–Cré nom! c’est comme un soldat qui porterait des favoris! Ah! ah!
–Vous vous rappelez son prédécesseur hein! Dame! Dans ce temps-là, c’était le cabinet le plus important du ressort, mille affaires au criminel tous les ans, hein!. Tous les jours des descentes de justice, des dîners. Je touchais en plus1,500fr. par an de vacations.
–Je me rappelle, j’ai touché des primes aussi pour les arrestations.
–Ce temps-là est passé! M. Burnouf n’est pas comme lui, par exemple! Non. Il craint toujours de trop faire. Oui, oui, sa responsabilité morale, comme il dit.–Tenez, l’autre jour, il ne savait que répondre au duc de la Chesnaye. Parce que nous opérions sans mandat régulier. Ah! bien, s’il fallait un mandat chaque fois. On régularise l’arrestation après. Est-ce que les voleurs se munissent d’un mandat, eux, pour voler? Alors, pourquoi en faut-il un pour les arrêter?
–C’est vrai! répondit Ferembach. Les criminels n’agissent jamais régulièrementt! Ah! ah!
–Comme je le lui répète sans cesse, puisque vous pouvez emprisonner qui vous voulez, quand vous voulez, dans toute la France, sans que personne puisse réclamer. Voyons!.
–Si on ne peut pas arrêter qui on veut, comment faire régner l’ordre et respecter l’autorité? repartit Ferembach en bourrant sa pipe.
–Oh! mais vous n’avez pas d’idée de ce que je souffre!. Ce n’est pas un méchant homme, seulement il ne connaît pas son métier. Et puis il a dans la tête des idées. Il n’a aucune fortune et, mieux, je lui connais quelques comptes en retard. Enfin. Eh bien, c’est heureux qu’il ait besoin de sa place pour vivre; sans cela, il n’aurait pas fait de perquisitions pour arrêter les carlistes. Il l’a fait si maladroitement qu’ils ont tous eu le temps de partir auparavant. Il n’en a pas coffré un seul, sauf l’assassin espagnol!. Criquebœuf étant à bout de respiration, force lui fut de s’arrêter.
–Monsieur le greffier, vous aimez le saumon de Peyrehorade, n’est-ce pas? dit Ferembach, qui revint à sa première idée.
–Oui, je ne m’en défends pas. Pourquoi?
–Eh bien, je vous en parie un, moi, et un beau, contre quatre bouteilles de ce vin de Val de Pénas que vous m’avez fait goûter un jour en descente à Bidart-– Guétary, que la vieille parle la première.
–Tenu! répondit Criquebœuf, tenu! Mais ils n’auront pas le temps d’avouer, vous verrez qu’on les relâchera aujourd’hui.
La conversation de ces messieurs fut brusquement interrompue par l’arrivée du juge.
–Faites entrer Çita, dit-il, et il s’assit.
Ferembach appela l’Indienne dans l’antichambre et sortit après l’avoir introduite.
Le témoin compléta sa déposition première qui n’avait été que le récit des événements auxquels nous avons assisté.
–Ainsi, demanda le magistrat, vous avez vu s’enfuir un homme?
–Oui, de haute taille, vêtu d’une capa, coiffé d’un sombrero, chaussé de guêtres jaunes.
–Aunes, répéta aussitôt Criquebœuf d’une voix glapissante, nasillarde et éteinte qui eût fait éclater de rire. un spectateur du Palais-Royal, mais qui épouvantait d’ordinaire ceux qui l’entendaient.
Cet homme bavard et prolixe, ne répétait que la dernière syllabe des mots pour ne pas se fatiguer.
Plus l’affaire était grave et importante, plus il attiédissait sa voix et semblait prendre à tâche de la rendre grotesque. Des accusés qui avaient subi de longs emprisonnements sans se plaindre, se sentaient parfois défaillir, en voyant le petit vieillard les regarder de son air faux, soupçonneux et patelin, répétant la dernière syllabe de leur phrase avec cette intonation ridicule.
–Et son visage, vous n’avez pu l’apercevoir? continua le juge.
–Non, car il était caché par un masque; mais j’ai vu distinctement que sa barbe était grise. J’ai immédiatement crié,: au secours! On vous a rappelés et vous êtes revenus au château que vous veniez de quitter.
–Oui, mais malgré nos recherches aucune trace du ravisseur n’a pu être retrouvée.
–Il avait une avance considérable, répondit Çita.
–Able, glapit Criquebeuf de son timbre de phonographe.
–D’après vos indications, il s’était dirigé vers le Nord, en suivant la route qui conduit en France, et non vers l’Espagne, ce qui est extraordinaire. Les malfaiteurs choisissent ordinairement cette direction qui leur permet de passer la frontière.
–J’ai entendu le galop prolongé de son cheval se perdre dans la direction que je vous ai indiquée.
–Quée, fit le greffier, et s’apercevant que son chef feuilletait le dossier, il ajouta: Monsieur le juge m’a dit de lui rappeler la porte.
–C’est juste. Cet homme s’était introduit et est reparti par la porte; qui a pu la lui ouvrir? qui en garde la clef?
–Je l’ignore. Lorsque M. le duc a acheté le château, je ne sais si cette clef existait, mais la porte était fermée la première fois que je l’ai vue; et depuis, jamais elle n’a été ouverte, du moins autant que je puis le savoir.
–Voir, chanta le greffier.
Puis sur un signe de Burnouf, il emmena Çita, qui n’avait rien à ajouter.
Le juge resta pensif. Depuis longtemps déjà, il tenait au secret deux inculpés; un homme dont nous savons le nom et la qualité, mais qui lui était à lui absolument inconnu, et une malheureuse mendiante– absolument inoffensive; et l’instruction ne faisait pas un pas.
Personne ne pouvait donner de renseignements sur l’étranger. Quant à la femme, c’était une vagabonde, un peu folle selon les uns, sorcière disaient les autres, au fond sans importance.
Décidément, cette profession lui pesait, l’énormité de sa responsabilité l’effrayait. Tourmenter ainsi des innocents peut-être.*–Ah! les luttes du barreau plutôt!.
Mais alors l’image de ses premières années d’exercice lui revenait à l’esprit. Il se revoyait tout à coup privé de toute fortune par suite de la mort de son père, cherchant, s’ingéniant à gagner sa vie. et n’y réussissant pas. Car, pour l’avocat qui débute, la route est hérissée de ronces bien amères. Au-dessus de lui, surveillant ses moindres actions, se dresse le conseil de discipline, qui l’entrave et l’arrête dans toute tentative de nature à le détourner de la voie professionnelle.
En quelques minutes, il repassa sa vie entière; puis l’image du présent se dressa devant son esprit. Ses difficultés d’argent, ses protestations de souscrire aux abus qu’il était forcé de faire de son pouvoir.
Il avait en outre, on le sait, un cruel désespoir au cœur, son amour méconnu. Lassé, il laissait retomber sa tête dans ses mains avec tristesse.
Criquebœuf rentra:
–Ah! ah! depuis qu’ils sont au secret pas un mot, pas un geste. Et il y a longtemps, oui, longtemps, a! ah! Ces Espagnols sont très forts. très forts. Mais ça ne fait rien, monsieur le juge, avec le temps ils avoueront, c’est moi qui vous le dis.
–Oui, abattus, brisés par les horreurs du cachot. Quelle valeur peut avoir un pareil aveu?
–Comment, quelle valeur? Mais il n’en faut pas plus. Et peut-être, continua le greffier avec mystère, se frottant les mains, peut-être obtiendrons-nous une condamnation à mort.
Une, je dis bien une; pourtant, avec un bon ministère public. deux seraient possibles. Deux! non. Ce serait trop de chance!
–Ne savez-vous donc pas, reprit le juge en haussant les épaules qu’avec le Secret des innocents mêmes avouent.
–Des innocents, monsieur le juge. ce sont des histoires de journalistes, ceci.
–Ma responsabilité!. poursuivit le juge à demi-voix, comme se parlant à lui-même.
Criquebœuf fit un geste de chagrin signifiant:
–Le voilà qui enfourche son dada!–Puis, tout haut il répondit:
La responsabilité d’un juge d’instruction! mais il ne relève que de sa conscience!. Heureusement! sans quoi, où en serait la magistrature, grand Dieu?
–Je sais tout ce que vous prenez la peine de me déclarer, mon pauvre Criquebœuf. Mais, user sans discernement d’un pouvoir semblable, c’est abuser.
–Abuser de votre pouvoir! mais c’est impossible, puisqu’il est sans limites. Tenez, votre prédécesseur, un vieux magistrat, qui eut un avancement mérité en devenant conseiller, a conservé une fois un accusé au cachot, hein!–pendant neuf mois. Malgré le procureur, le tribunal et la cour d’appel. En cassation on lui a donné parfaitement raison. Et pourtant, voyez si c’est étonnant, le prévenu avait avoué dès le premier jour. Ainsi!.
–Alors, pourquoi le retenait-il au secret?
–Ah! ça, il ne l’a jamais dit à personne!
Et le greffier, marmotta en retournant à sa table:
–Craindre d’abuser de son pouvoir en mettant au cachot des étrangers ou des vagabonds!. Franchement c’est à demander si les révolutionnaires n’ont pas changé le Code d’instruction criminelle cette nuit.
Le juge cherchait vainement une trace, une preuve; il n’en pouvait trouver; il interrogea de nouveau:
–Criquebœuf, vous avez suivi cette affaire avec moi; nous avons avec soin étudié, interrogé, cherché; vous, croyez-vous à la culpabilité?
–Si j’y crois. j’en mettrais ma main au feu.
–Quelle preuve?
–Ah! dame! Pour ça, je n’y étais pas. Ce que je sais, c’est que j’en ai vu plus d’un passer en cour d’assises et être parfaitement condamnés sans plus de preuves qu’il n’y en a contre celui-ci. Il a bien les allures d’un criminel Il a offert vingt francs au geôlier pour lui laisser lire le journal. Ça se comprend, les journalistes les renseignent. Ils les aident à dépister la justice. Ils font cause commune avec les malfaiteurs. Du reste, comme ils sont toujours eux-mêmes en correctionnelle, quand ce n’est pas aux assises!. entre camarades, on s’entraide. Ah!.
L’honorable greffier s’arrêta, stupide, dans ses imprécations; il venait de se rappeler subitement que son chef avait été lui-même journaliste, et il craignait quelque brusque rappel à l’ordre. Mais celui-ci n’avait guère suivi le verbiage du bonhomme; il était plongé dans ses réflexions et feuilletait fiévreusement le dossier.
–Le duc me semble bien peu inquiet de l’enlèvement de son fils, dit-il. Il est singulier que ce gentilhomme, si fier de son titre, soit si peu soucieux de la perte de l’unique héritier de son nom et de sa fortune.
–Heu! monsieur le juge, cet héritier-là, je m’en méfie. moi. Et le duc aussi, probablement. La duchesse a eu une fantaisie espagnole. Du reste, le duc a soixante-cinq ou six ans. Si vous l’interrogiez un peu de ce côté.
A propos, M. l’envoyé diplomatique est de retour de Paris et il viendra aujourd’hui.
–Bien, dites qu’on le laisse entrer.
–M. le duc est là.
–Ah! fit indifféremment Burnouf.
–Mademoiselle de la Chesnaye est avec son père, insista Criquebœuf.
–Ah!
Cette exclamation fut prononcée sur un tout autre ton que la minute précédente.
–Je recevrai leur déposition immédiatement. faites entrer.
Criquebœuf sortit. Burnouf resta seul.
– Ainsi je vais la voir, là devant moi. Elle va me supplier. Oui, mais m’aimer, non. Je l’ai sauvée autrefois d’une mort presque certaine; elle a toujours ignoré mon mon; sans doute ne m’a-t-elle même pas vu!. Elle sera là, là sur cette chaise. Si je le veux, seule avec moi, car j’ai le droit de l’exiger. alors je pourrais lui parler. lui dire que je l’aime, qu’elle me doit la vie. et que je.
Cette pensée causa au juge un mouvement de colère.
0honte!. En être à discuter avec soi-même si l’on se servira d’un cabinet d’instruction, du pouvoir du magistrat pour imposer une déclaration. Allons donc!
Il se leva vivement.
–Allons, magistrat, domine ton amour ou donne ta démission. Au lieu de trois mille livres de rente, tu n’auras plus rien, tu seras devenu un vagabond, toi aussi, comme ceux que tu poursuis aujourd’hui.
Il marchait à grands pas, un sourire amer plissait ses lèvres.
Et alors tu ne verras même plus mademoiselle de la Chesnaye. Alors, si tu sollicites d’elle une audience, elle te fera chasser par ses gens, puisque tu n’auras rien et que tu ne seras plus rien. Mais du moins tu n’auras pas vu bafouer ton amour désintéressé, on ne t’aura pas pris pour un coureur de dot, et la Justice, que tu dois faire respecter–ne serait-ce que parce que tu en vis, comme le prêtre vit de l’autel–n’aura pas été prostituée jusqu’au point de servir d’entremetteuse à tes amours.
Le duc entra, Sabine le suivai t. Le chagrin répandait sur ses traits une pâleur langoureuse qui rehaussait l’éclat de ses yeux.
Darmowy fragment się skończył.