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Guy de Charnacé
Études sur les animaux domestiques

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066315283
Table des matières
LETTRE
DE L’AMÉLIORATION DES RACES
I
II
III
IV
V
VI
DU ROLE DE LA CONSANGUINITÉ
I
II
III
L’ADMINISTRATION DES HARAS ET L’INDUSTRIE PRIVÉE
I
LETTRES SUR L’EXPOSITION AGRICOLE ET INTERNATIONALE DE HAMBOURG
I
II

LETTRE
Table des matières
A MM. LES MEMBRES DU COMICE AGRICOLE DE CHATEAU-GONTIER.
C’est à vous, Messieurs et honorés collègues, que je dédie ce travail, à vous dont la mission est de guider les pas de nos cultivateurs dans la voie des améliorations, à vous, qui avez su favoriser, par d’efficaces encouragements, par de beaux et utiles exemples, la production animale de notre arrondissement, à vous, qui, presque tous avez contribué individuellement à porter au loin la réputation que s’est acquise, comme pays d’élevage et comme producteur de grains, le département de la Mayenne.
Si notre beau pays n’a pas été un des premiers à arborer le drapeau du progrès, si la moitié de nos champs, aujourd’hui couverts de riches moissons, étaient encore, il y a trente ans, livrés aux genets et aux ajoncs, on peut dire qu’une fois en route, nous avons fait de longues étapes, rattrapant bientôt les plus avancés et les dépassant même sous certains rapports.
C’est qu’en effet, il est des époques dans la vie d’un peuple, où, en dépit même des changements politiques qui sembleraient devoir arrêter le développement de la richesse, tout concourt, au contraire, à en favoriser l’essor. Les agitations du moment peuvent, il est vrai, paralyser pour quelque temps les forces d’un pays; mais lorsque des principes de vie actifs et puissants assurent la prospérité d’une nation, les événements jugés lés plus funestes par certains esprits enclins au découragement tournent souvent au plus grand avantage de la masse. N’avons-nous pas vu, par exemple, nos provinces de l’ouest si longtemps arriérées, malgré la fertilité de leur sol, ressusciter tout à coup à la fortune par le seul fait de la création des routes dites stratégiques et devenues, à l’encontre de la volonté qui les avait décrétées, de véritables routes agricoles, où circulent à cette heure la vie et la richesse d’un peuple qu’on ne songeait cependant guère à favoriser? C’est ainsi que depuis quelques années nos athlètes politiques, tour à tour, vainqueurs et vaincus, sont venus apporter aux diverses industries de leur pays le secours d’intelligences qui, sans cesse à la recherche d’aliments nouveaux, ont imprimé au capital un mouvement fécond.
Qu’importe, en effet, que toute une jeunesse ait, pendant un temps, abandonné la vie publique, si elle est venue vivre au milieu de populations qu’elle a enrichies et éclairées? Car, comme le disait en 1845 un savant agronome, l’illustre homme d’État d’un pays voisin, le comte Camille de Cavour:
«Il est difficile d’évaluer avec juslesse le bien que peut produire une famille riche ou simplement aisée au milieu d’une population de cultivateurs pauvres et ignorants. Ce bien a peu d’éclat, nul retentissement, et il n’est pas couronné par les académies; mais pour cela il n’est pas moins immense. Il est si facile à un propriétaire éclairé et fort de gagner l’affection et le respect de tout ce qui l’entoure, qu’il peut sans trop de peine acquérir une influence morale bien plus puissante et - plus estimée que celle toute matérielle que les possesseurs du sol devaient jadis à l’organisation féodale de la société.»
Oui, qu’importe que le soldat des plaines africaines ait remis dans le fourreau sa vaillante épée, s’il dirige maintenant, le soc de la charrue? Qu’importe que l’orateur de nos luttes parlementaires soit descendu de la tribune, s’il suit d’un œil éclairé la marche de ses troupeaux pour en favoriser l’extension et l’amélioration? Qu’importe que le lutteur ait changé d’arêne, si son ardeur le conduit par de nouveaux combats à de nouvelles conquêtes?
Telles sont cependant les vicissitudes éprouvées depuis trente ans par certaines classes de la société et par quelques individualités brillantes, vicissitudes sur lesquelles on a trop gémi, car elles n’ont pu arrêter la marche naturelle des choses dans le chemin du progrès. Bien plus, abandonnant le centre où elles se mouvaient pour se consacrer entièrement à l’exploitation de la terre, ces intelligences, aidées par le capital dont elles disposaient, ont puissamment contribué à la prospérité toujours croissante, constatée de toutes parts aujourd’hui. Cette sorte de renaissance agricole est singulièrement favorisé, il faut le dire, parla sollicitude du gouvernement impérial. La création de la grande prime d’honneur, couronnement heureux des concours régionaux fondés par la République de 1848, le décret qui autorise la dépense de 25 millions pour l’achèvement de chemins vicinaux, l’abolition de l’échelle mobile, les distinctions éclatantes accordées à l’agronome aussi bien qu’au simple fermier, toutes ces innovations ont concouru avec l’aide des efforts individuels à lancer l’industrie agricole dans la voie des perfectionnements. L’impulsion est donnée, l’agriculture est sortie de l’ornière où l’avaient laissée si longtemps plongée l’ignorance de ceux qui la dirigeaient et l’abandon des possesseurs du sol. Elle ne sera plus désormais livrée aux chances de l’empirisme; la science marche chaque jour de conquête en conquête, apportant incessamment à nos travaux le secours de ses découvertes, et son règne est appelé à caractériser une époque nouvelle qu’on pourra désigner sous le nom de période scientifique.
En effet, les comptes rendus des concours régionaux, les rapports des jurys sur les fermes des lauréats, montrent que le capital sagement employé dans l’exploitation du sol n’est pas moins nécessaire à la réussite d’une entreprise agricole, qu’à celle de toute autre industrie; et que partout où il a été combiné avec l’intelligence pratique de la culture, il en est résulté un accroissement de richesse. On a également compris que ce n’était point assez de creuser le sillon et d’y jeter la semence, mais qu’il fallait encore combiner la succession des récoltes, et rendre au sol les principes que la plante lui avait enlevés. C’est l’œuvre de la chimie qui décompose la terre et qui lui prête, selon les lieux, selon les plantes qu’elle est destinée à porter les éléments nécessaires à sa fécondation. Maintenant, c’est la mécanique, c’est la vapeur venant au secours des forces de l’homme et les décuplant. Le corps du travailleur, courbé vers le sol, se relève; son cerveau plus libre se prend à songer; il considère, il réfléchit, il applique, il crée. C’est enfin la zootechnie, c’est l’art de l’élevage, la science qui doit guider l’homme des champs dans le choix des compagnons de ses travaux et dans l’amélioration des animaux dont il attend sa nourriture.
De même que le flambeau de la science éclaire nos industriels dans la création des lignes ferrées, des télégraphes, dans la fabrication des produits manufacturés, de même aussi sa vive lumière pénètre les secrets de la nature; et guide le cultivateur dans ses labeurs. Ce n’est plus seulement aux sueurs du paysan que nous demanderons notre pain, c’est aussi à son intelligence. C’est en avançant dans les nouveaux sentiments ouverts parle génie de quelques-uns, que l’homme trouvera la satisfaction de ses intérêts moraux et matériels.
«Il n’est pas à espérer ni même à désirer, dit M. E. About dans un livre sagement pensé et brillamment écrit, que le travail disparaisse jamais de la terre; mais nous pouvons, avec un peu d’autorité, créer des instruments qui l’obligent pour nos descendants. Il tient à nous d’épargner aux générations futures la fatigue ingrate et continue et l’abrutissement qui s’ensuit. L’intervention des machines dans l’industrie ne tardera pas à supprimer tous ces travaux écrasants qui assimilaient l’homme à un bœuf de labour. L’ouvrier, dans cinquante ans, ne sera plus employé comme force, mais comme intelligence dirigeante: tous les progrès de la mécanique tendent à ce but... Nous pouvons, moyennant un labeur assez rude, déraciner les misères et les vices qui pullulent dans notre pays; mais je n’espère ni ne souhaite l’abrogation de la loi du travail: toute la mauvaise herbe aurait bientôt repoussé, si les cultivateurs se croyaient dispensés de cultiver la terre. Il faudra que nos enfants se remuent comme nous, et nous eussions perdu le sens du bien, la connaissance du vrai et la notion du possible, si nous rêvions de leur préparer une vie toute en loisirs. Ce que nous pouvons souhaiter et obtenir à la longue, c’est que tout homme en naissant trouve la facilité de s’instruire, l’occasion de vivre honnête et les instruments d’un travail utile et modéré.»
Aujourd’hui, nous sommes en marche vers la dernière étape. C’est là que nous trouverons la lumière et le succès en récompense de nos travaux communs. Que chacun de nous travaille dans sa sphère à rapprocher le moment heureux où l’homme arrivera sûrement au bien-être par le travail et l’intelligence. Que tous, propriétaires et capitalistes, savants et praticiens, s’associent donc en vue de la meilleure exploitation de cette terre de France dont le soleil bienfaisant échauffe les entrailles fertiles.
Appartenant à une contrée où le bétail est l’une des principales richesses, j’ai cru que je devais entrer dans l’examen de certaines questions zootechniques et économiques auxquelles sont intéressés producteurs et consommateurs. Je viens donc encore une fois me mettre dans les rangs des soldats de l’agriculture, dont vous êtes, mes chers collègues, une des plus glorieuses phalanges, et apporter dans le champ de la discussion le fruit de mes études. Mon but serait atteint si le comice de ma ville natale accordait au livre que je lui dédie sa sympathique sanction.
GUY DE CHARNACÉ.
DE L’AMÉLIORATION DES RACES
Table des matières
SÉLECTION — CROISEMENT
Parmi les grandes questions qni préoccupent le plus les esprits tournés vers les choses de l’agriculture, il en est une qui nous a plus particulièrement attiré, en raison de sa double importance économique et sociale, — c’est la production de la viande à bon marché. Des noms célèbres dans la science et dans l’élevage ont tour à tour, et à des points de vue différents, abordé ce problème si compliqué. Parmi eux, on peut citer Gasparin, Baudement, MM. de la Tréhounais, Gayot, Tisserant, Lecouteux, Léonce de Lavergne, Magne, Renault, Sanson, de Falloux, Thénard etd’autres encore. Tous sont tombés d’accord sur trois points: 1° que la production de la viande était insuffisante; 2° que la cause de cette insuffisance provenait en partie de l’infériorité de nos races de boucherie; 3° qu’il était urgent d’aviser à l’amélioration de ces races. Mais lorsqu’il s’est agi de proposer le moyen d’arriver au but commun, on s’est séparé. Les uns se sont prononcés pour le croisement de nos races indigènes avec des races étrangères perfectionnées; d’autres ont admis le croisement comme un moyen industriel, acceptant le résultat et repoussant le principe; d’autres encore ont conseillé le croisement jusqu’ à certaines limites, dans le but de créer des races intermédiaires. Quelques-uns enfin ont en vue, dans le croisement, l’absorption complète de la race croisée dans la race croisante. Ce sont ces différentes doctrines que nous allons examiner. Vivement préoccupé des intérêts des classes ouvrières, qui ne peuvent qu’exceptionnellement faire entrer la viande dans leur alimentation, convaincu que l’amélioration de nos races de boucherie ne peut s’obtenir que par le croisement, nous nous sommes rangé des premiers du côté des partisans du croisement de nos races inférieures, cette pratique dût-elle entraîner leur complète absorption. Aujourd’hui, une occasion se présente pour nous de défendre nos principes, et nous la saisissons. Un ouvrage nouveau, considérable, vaste encyclopédie agricole de ce temps-ci, a consacré une large part à la zootechnie. Le légitime succès obtenu par le Livre de la Ferme est trop général pour qu’il ne soit pas très-important de réfuter quelques-unes des opinions de M. Sanson, auteur de la partie zootechnique de cette publication.
I
Table des matières
Il convient d’écrire dès le début les noms de deux illustrations dans la science agronomique, noms désormais inséparables de l’art zootechnique, — Gasparin et Baudement. Tous deux, hélas! sont, à quelques mois d’intervalle, descendus dans la tombe, l’un chargé d’ans et de gloire, l’autre bien jeune encore et lorsqu’il semblait destiné à rendre d’éminents services à la science. Si le premier de ces deux hommes a su caractériser par un mot le mouvement qui se produit dans la période agricole que nous traversons, le second, par un merveilleux instinct des besoins de son temps, a posé le fondement d’un art qui peut être regardé, à bon droit, comme la clef de voûte de toutes les améliorations culturales. La zootechnie est, en effet, l’expression d’une situation toute nouvelle; elle représente le triomphe du progrès sur la routine, de la science sur l’empirisme. Autrefois l’on disait: le bétail est un mal nécessaire; aujourd’hui l’on dit: le bétail est la source féconde, indispensable de toute production, de tout bien-être, de toute richesse. Aux économistes de la jeune école donc, la gloire d’avoir renversé la vieille donnée de l’école allemande; aux physiologistes du jour, l’honneur d’avoir donné un corps aux vérités entrevues par leurs devanciers, en essayant de convertir en principes scientifiques et lumineux les pratiques de l’empirisme.
M. Sanson, après avoir parlé de l’importance de la zootechnie et des fonctions économiques du bétail, arrive à la définition du mot race, autrement dit variété de l’espèce. Il établit que c’est à la puissance de l’hérédité qu’on reconnaît la race et que «la constance ou fixité des caractères est la première condition d’existence de la race.» Il admet qu’il y a race lorsqueles caractères individuels des reproducteurs présentent assez de constance et de fixité pour se transmettre intacts au produit. Cette définition est d’une grande importance pour la doctrine du croisement combattue dans le Livre de la Ferme, et que nous défendons. Elle nous autorise, en effet, à dire que toute famille constituée par le procédé du croisement, et qui se maintient avec certains caractères, au moyen d’une sélection rigoureuse, peut être considérée comme une race. C’est ainsi qu’à l’encontre de M. Sanson, loin de repousser la dénomination de race, appliquée aux moutons de la Charmoise, par exemple, nous admettons que ces moutons puissent former souche et constituer une nouvelle famille, une race même. En effet, c’est en 1848 que Malingié cessait de recourir aux béliers Niewkent, type adopté par cet éleveur distingué pour la création de la race à laquelle il donna le nom du berceau qui l’avait vue naître. Depuis cette époque, aucun bélier étranger n’a été introduit dans le troupeau, qui se conserve par la seule méthode in and in, avec tous ses caractères distinctifs. On nous dit que ces caractères propres ne se transmettent que dans des conditions hygiéniques au moins égales à celles sous l’influence desquelles ils ont été formés; que, dès que ces conditions baissent, l’atavisme reprend ses droits; que les coups en arrière deviennent de plus en plus fréquents, c’est-à-dire qu’il arrive qn’un grand nombre de sujets rappellent les ascendants maternels. Et on induit de là que les moutons de la Charmoise, ainsi que tous les animaux provenant du croisement, ne peuvent être considérés comme formant une race.
Ce raisonnement ne nous paraît pas inattaquable. Quelle est, en effet, la race qui, transportée dans un milieu inférieur à celui où elle vivait, conservera et perpétuera dans sa descendance les caractères qui la distinguaient? Croit-on, par exemple, que la race bovine normande, introduite dans un lieu où elle ne trouverait pas les pâturages de son pays natal, conserverait sa forte ossature et ses qualités lactifères? Non certes. Ces caractères ne tendraient-ils pas à disparaître à mesure que les conditions qui ont présidé à leur formation disparaîtraient? Une race quelconque ne doit-elle pas se modifier selon les circonstances qui l’entourent? Elle le doit certainement. Par conséquent, conclure du seul fait énoncé plus haut contre la possibilité de créer une race, c’est aller trop loin, M. Sanson cite la race mérine, qui, dans les diverses situations où elle a été importée, n’en a pas moins imprimé à ses descendants ou aux races avec lesquelles elle a été croisée les principaux caractères particuliers à sa toison. Cela est vrai en ce qui concerne la laine, mais cela cesse de l’être pour la forme et le développement du corps, devenus tour à tour et selon les lieux ou très-considérables, ou très-exigus.
Non content d’avoir étudié les moutons charmoise dans les concours et à la ferme même de la Charmoise, nous avons interrogé M. Paul Malingié, l’habile et zélé continuateur de l’œuvre paternelle sur le degré de fixité de sa race. Il nous a affirmé, et nous avons dans sa parole la confiance qu’inspire une honorabilité et une bonne foi que personne ne conteste, que les coups en arrière deviennent de plus en plus rares, et que ces cas n’atteignent pas aujourd’hui la proportion de 2 pour 100. Et, cependant, l’école d’agriculture de la Charmoise, située sur un terrain argilo-siliceux, ne produit avec bénéfice ni les luzernes ni les betteraves. Les prairies artificielles ne se composent que de raygrass avec addition de trèfle, et le troupeau ne reçoit, en fait de racines, que des topinambours. Etant donnée la nature du sol, les fourrages sont donc peu nourrissants. Dans les fermes environnantes, où la culture est moins avancée, on ne rencontre plus cependant que des métis charmoise-solognots. Ainsi, dans la commune de Pont-Levoy, où la population ovine est évaluée à 4,005 têtes, il n’a pas été trouvé par la commission d’enquête un seul mouton du pays: tous ces animaux avaient plus ou moins de sang charmoise. Ce fait prouve d’une façon irréfutable que les éleveurs se trouvent bien du croisement de leur race avec celle de M. Malingié ; car chacun sait que le paysan, naturellement très-prudent, n’adopte définitivement les races étrangères, aussi bien que les instruments nouveaux, que s’il y trouve son avantage. M. Malingié exporte annuellement et en moyenne 167 reproducteurs, et jusqu’ici aucune plainte ne lui est parvenue; tout au contraire, il ne reçoit que des éloges sur les qualités des animaux vendus par lui.
En ce ce qui concerne la fécondité, il est reconnu que la race de la Charmoise est plus féconde que les races bérichonne ou solognote. Le chiffre des portées doubles tend aussi, chez M. Malingié à s’augmenter notablement. Ainsi, avant 1858, le chiffre n’était que de 2 à 5 pour 100; aujourd’hui, on peut l’évaluer à 5 pour 100 au minimum.
Une autre race, dans l’espèce chevaline, dont l’existence prouve d’une façon irréfutable la possibilité de former des races par le croisement, c’est celle des trotteurs russes, dite encore du comte Orloff. On sait, en effet, que c’est par le croisement de l’étalon oriental avec la jument hollandaise, connue sous le nom d’hardrawe, qu’un Orloff procédait, il y a de cela plus d’un siècle, à la formation d’une famille de chevaux célèbres en Europe, et dont l’administration des haras de France importait dernièrement quelques types. Depuis une longue période d’années, la race Orloff se perpétue avec les caractères qui lui sont propres, sans qu’il soit nécessaire de recourir aux deux éléments qui ont concouru à sa création. Elle se maintient avec une fixité constante, et les différents sujets que nous avons vus présentaient, en effet, une parfaite homogénéité de conformation et d’allures. Nommons encore la race des Clydesdale en Écosse, qui, d’après Sainclair, s’est constituée par l’introduction de juments flamandes, et la race des Trakener en Prusse.
M. Sanson cite ensuite les Anglais, qui, nous le reconnaissons avec lui, sont nos maîtres dans l’art zootechnique, et qui, dit-il, n’ont pas eu recours au croisement pour l’amélioration de leurs races, mais bien toujours à la sélection. Ceci n’est pas exact, puisque, comme le reconnaît M. Darwin, presque toutes les races canines de l’Angleterre sont le produit de différents croisements. Il en est de même pour l’espèce porcine d’Outre-Manche, qui a été complétement transformée par le croisement avec le verrat chinois ou napolitain. Donc nos voisins ne repoussent pas le croisement. S’ils ne l’ont pas employé pour l’amélioration de leurs différentes races bovines, c’est qu’il n’existait point sur le globe de races susceptibles d’améliorer les leurs. Encore faut-il ajouter que la race d’Ayr a été formée par le croisement, et que plusieurs auteurs soutiennent que la race durham est issue du croisement de la race des bords de la Tees avec le taureau hollandais. S’il en était ainsi, quel meilleur exemple pourrait jamais être invoqué à l’appui de notre opinion? Mais des faits incontestés ne nous manquant pas, nous n’avons pas besoin de recourir à ceux qui paraissent douteux. Toutefois, il existe dans la race durham elle-même un exemple de croisement que nous ne pouvons passer sous silence, car il est peu connu et d’une grande valeur pour notre thèse.
Le colonel O’Callaghan, contemporain et voisin de Charles Colling, possédait une vache Galloway, race des montagnes d’Écosse, qui se distingne par une taille plutôt petite, mais trapue, par un rein large et une cuisse bien descendue, par la couleur de son poil long, frisé et fauve, par son manque de précocité, caractères qui, comme on le voit, la différencient essentiellement de la race durham. Le colonel envoya sa vache à Kelton, chez Colling, pour qu’elle fût livrée à un taureau nommé Bolingbroke, fils du fameux Hubback. Le produit qui résulta de ce croisement fut un mâle qui ne différait en rien de son père, mais qui parut si merveilleusement beau à Colling, que ce dernier s’en rendit propriétaire. Il l’accoupla avec sa vache Old-Favourite, mère de Bolingbroke, et par conséquent bisaïeule du jeune taureau Durham-Galoway. Le produit de ce nouveau croisement, dit M. de la Tréhonnais dans l’historique qu’il fait de la race durham, fut encore un veau mâle, auquel on donna le nom de Petit-Fils de Bolingbroke. Charles Colling l’accoupla alors avec Phœnix, une fille d’Old-Favourite. Cette fois, le produit fut une génisse, et c’est de cette femelle, qu’on nomma Lady, qu’est issue toute la postérité dite d’alliage. Les événements, ajoute l’auteur qui raconte le fait, vinrent justifier et ce triple dosage in and in, et l’essai du croisement durham-galoway, car les descendants de Lady ont toujours réalisé, dans la vente, des prix très-élevés. En 1810 une fille de Lady, nommée Countess, atteignit le chiffre de 10,500 fr.
On ne doit pas conclure de cette déclaration que nous partagions les idées de Buffon qui croyait à la nécessité des croisements des races du Nord avec celles du Midi pour leur conservation; nous sommes, au contraire, fort éloignés de cette doctrine, et nous partons d’un point tout différent. Nous ne disons pas: croisez toutes les races pour les conserver; mais bien: croisez une race lorsqu’elle ne répond plus à vos besoins ou lorsqu’elle est tellement inférieure, que l’amélioration de la race par le régime devient irréalisable par une seule génération d’hommes. En dehors de ces deux cas, tenez-vous à la sélection dans la race même. Personne ne doute qu’à l’aide d’une sélection intelligente et continue on ne parvienne à améliorer sensiblement nos races de boucherie; mais, avec cette doctrine, qu’a-t-on produit jusqu’ici, et combien de temps encore faudra-t-il pour atteindre le but? Nous irons même plus loin, et nous dirons: Vous pourrez améliorer nos races continentales par le seul fait du régime, mais vous ne parviendrez certainement pas à remplacer leur lourde ossature par une ossature légère et peut-être pas davantage à leur donner la précocité et la facilité à un engraissement prompt. Et voici pourquoi, c’est que nos vieilles races présentent un ensemble d’éléments trop homogènes et trop profondément fixés pour que leur atavisme puisse être combattu par cet atavisme lui-même. Nous en concluons que ce ne sera que par une force étrangère, un atavisme analogue comme ancienneté, mais différemment combiné, qu’on parviendra au résultat que doit se proposer tout producteur de bétail: produire dans un temps donné et au meilleur compte le plus de viande possible.
Un savant dont les travaux ont fait grand bruit, M Darwin, n’est point absolument opposé à la thèse que nous soutenons: «On connaît, dit-il, des faits nombreux montrant qu’une race peut être modifiée par des croisements accidentels, si on prend soin de choisir soigneusement les descendants croisés qui présentent le caractère désiré.» Puis l’écrivain anglais ajoute: «Mais qu’on puisse obtenir une race presque intermédiaire entre deux autres races différentes, j’ai quelque peine à le croire.» Cependant, les faits prouvent que la chose est très-possible, témoins les métis mérinos qui se maintiennent en Beauce, en Brie, en Champagne, avec des caractères parfaitement fixes.
A l’encontre de M. Darwin, M. de Falloux admet la possibilité de créer des races intermédiaires; c’est du moins ce que nous sommes amenés à conclure de certains passages d’une brochure intitulée Dix ans d’agriculture. Après avoir démontré la supériorité de la race durham sur nos races indigènes, M. de Falloux dit: «Si tous les cultivateurs avaient exclusivement en vue de former l’animal de boucherie, je craindrais que l’éleveur, visant naturellement au bénéfice le plus prompt, n’abusât de la précocité de la race durham, et ne finît par couvrir le sol d’animaux lymphatiques, d’une viande assurément plus abondante, mais en même temps moins nutritive.» En outre, M. de Falloux redoute l’abandon du bœuf comme animal de trait, bien qu’il l’ait lui-même répudié sur sa magnifique exploitation du Bourg-d’Iré. En conséquence, il conseille l’opération du croisement, qui lui a valu, comme chacun sait, d’éclatants succès. «Le bœuf croisé, continue-t-il, devient l’instrument du petit cultivateur ou fermier; le croisement modifie la conformation et assouplit la peau dans la proportion qu’exige le développement de la viande, sans rien ôter à l’énergie des muscles et de toutes les facultés laborieuses. On obtient le bénéfice sans l’inconvénient, on améliore les races indigènes sans les dénaturer, comme il est arrivé quelquefois dans l’espèce chevaline.»
Comme on le voit, M. de Falloux croit à la possibilité de maintenir une race intermédiaire entre le Durham et le bœuf français. Mais ce qu’il ne définit pas, ce sont les moyens à employer pour atteindre le résultat proposé, et cependant ce serait essentiel à la discussion. Ce que nous savons, c’est que M. de Falloux a parfaitement réussi jusqu’ici; mais comment s’y prendra-t-il à l’avenir pour éviter l’absorption complète de la race locale? Reviendra-t-il au taureau manceau, ou bien accouplera-t-il les produits métis entre eux? Évidemment, le premier moyen ne serait pas praticable longtemps, car il arrivera un moment où le système du croisement ayant prévalu autour de M. de Falloux, la race indigène disparaîtra. Il faudra donc forcément allier les métis entre eux. C’est ce qui a été fait déjà pour les métis-mérinos, c’est ce qu’on pratique à Alfort et ailleurs encore pour les dishleys-mrinos et ce que plusieurs éleveurs commencent à tenter. Les uns pratiquent le métissage dès la première génération; d’autres, au contraire, attendent plus longtemps, chacun suivant le degré de sang améliorateur qu’ils veulent donner à leurs animaux. Parmi ces éleveurs, nommons le comte d’Andigné de Mayneuf, qui possède une des étables les plus importantes de France et, bien certainement, la plus remarquable comme réunion de croisements avec le Durham; M. Cesbron-Lavaud, tous deux aussi en Maine-et-Loire; M. de La Vallette, le célèbre éleveur de la Mayenne, qui fait, sur les espèces chevaline, bovine et porcine, des expériences intéressantes de croisements par les mâles et par les femelles (croisement à l’envers); le vicomte Charles de Charnacé, lauréat de la grande prime d’honneur dans la Sarthe, il y a quelques années, qui poursuit parallèlement les deux buts, — l’absorption complète de la race mancelle par le Durham, et à côté la formation d’une race intermédiaire en accouplant les métis entre eux. L’exposition de l’habile agriculteur du Plessis-d’Auvers au dernier concours régional de Tours offrait une heureuse démonstration de l’excellence des pratiques zootechniques de mon oncle; l’un de ses taureaux qui a obtenu le premier prix de sa catégorie est le résultat d’un sixième croisement avec le Durham pur sang. Un autre taureau, fils de celui-ci et par conséquent issu d’un métissage, ne laissait rien à désirer sous le rapport de la précocité, du développement et de la régularité des formes. Le jury l’a pensé comme nous. Le fait le plus frappant, c’est que ce jeune taureau obtenu de parents métis, mais très-avancé dans le croisement, c’est-à-dire dans l’absorption de la race améliorée, accusait encore plus de sang que son père. C’est presque un Durham pur, et plus d’un connaisseur s’y tromperait certainement. On pourrait encore citer le marquis d’Havrincourt, dans le Pas-de-Calais, qui a opéré le croisement de la race flamande avec le Durham, et bien d’autres éleveurs. La vérité sortira un jour triomphante de tous ces essais, aussi les suivrons-nous avec une attention constante.
II
Table des matières
Comme le dit le Livre de la Ferme, «le point de vue économique ou industriel doit dominer toutes les opérations. Le caractère propre, le caractère unique des améliorations est que leur effet soit la satisfaction plus directe ou plus complète d’un besoin économique. » Eh bien, c’est en nous appuyant sur ces deux vérités que nous combattons la doctrine de l’amélioration de nos races par le régime seulement, ce qui équivaut à peu près au statu quo, comme nous l’avons expliqué précédemment.
Les partisans du maintien de la pureté de nos races continentales invoquent les qualités qui les distinguent, et qui se résument en deux aptitudes, à savoir: l’aptitude au travail et l’aptitude à la sécrétion du lait. Ici, vient tout naturellement se placer la question de la spécialisation.
Il ne peut venir dans l’esprit de personne de nier qu’il y a des races chez lesquelles certaines aptitudes sont plus développées que chez d’autres; qu’il y a des races travailleuses, des races laitières et des races portées vers l’engraissement. C’est ce que Baudement le premier, croyons-nous, a nommé spécialisation des aptitudes, spécialisation des races. Le Livre de la Ferme prétend que toutes les améliorations du bétail doivent se garder de porter atteinte à ces différentes aptitudes, exclusives, dit-il, les unes des autres, au risque de rompre en visière avec la science, et, par conséquent aussi, au risque de stériliser toutes les opérations de perfectionnement. Tel est un des principaux arguments que nous opposent les adversaires du croisement des races. Examinons donc s’il n’est pas possible, en s’appuyant sur la doctrine elle-même de la spécialisation, de spécialiser nos races de boucherie en vue de la production de la viande, afin de l’obtenir à meilleur marché.
Tout d’abord, voyons s’il est économiquement avantageux de. développer l’aptitude au travail dans l’espèce bovine. Est-il vrai que le travail des champs soit plus économiquement opéré par les bœufs que par les chevaux? Voilà ce qui n’est point démontré, et ce qui ne peut l’être, à notre sens, d’une façon absolue. Toutefois, il résulte, des études publiées sur celte matière, que le travail du cheval, étant le plus expéditif, doit être, dans la plupart des cas, préféré à celui du bœuf. Et ceci s’applique à la grande comme à la moyenne culture. C’est même la nécessité d’accélérer les travaux, plus encore que le manque de bras, qui a fait adopter la vapeur comme force motrice appliquée à la charrue dans les exploitations considérables. Il résulte, des exigences d’une civilisation nouvelle, la nécessité économique d’augmenter les forces de production, et d’abandonner, lorsque les circonstances le permettent, les moyens d’action qui ne sont plus en rapport avec le but qu’on se propose. C’est une loi à laquelle toutes les industries ont obéi, et à laquelle l’agriculture ne peut se soustraire. Donc, la plupart de nos races bovines, spécialement dirigées jusqu’ici vers l’aptitude au travail, n’ont plus leur raison d’être; donc, il est nécessaire d’aviser au moyen de leur inculquer d’autres aptitudes. Cette opération est-elle possible? Nous n’hésitons pas à répondre affirmativement, et personne ne nous contredira. Il s’agit maintenant de savoir de quelle façon on peut y parvenir, et c’est ce que nous voulons examiner.
En ce qui concerne l’aptitude à la production du lait chez quelques - unes de nos races, il n’est guère permis de soutenir qu’il est impossible de la leur conserver, tout en leur donnant la précocité. Ces deux qualités ne s’excluent nullement; la race durham en est une preuve éclatante, aussi bien que les croisements opérés en France avec cette race. Il est reconnu, par exemple, que les vaches durham-mancelles sont plus laitières que les mancelles purés. Personne, que nous sachions, n’a la prétention d’engraisser une vache lorsqu’elle est en lait; mais, du jour où elle tarit, elle demeure un agent important de production, lorsqu’elle appartient à une race possédant cette qualité essentielle de l’espèce bovine, l’aptitude à l’engraissement. Maintenant, si nous passons à l’espèce ovine, la question est bien simplifiée. En effet, il ne s’agit plus là de travail, mais seulement de savoir si nous devons donner la préférence à la production de la laine, ou bien, au contraire, si ce n’est pas plutôt à la production de la viande qu’il faut viser. Ici, le problème est encore plus facile à résoudre, comme nous croyons l’avoir montré dans nos Études d’économie rurale. Mais sans revenir sur une question déjà traitée à fond par nous, qu’il nous soit permis de reproduire un article publié l’année dernière par le Journal de Chartres, et dû à la plume de M. Lelong. Le président du comice agricole de cette ville conclut, comme nous, à la nécessité de la transformation des métis-mérinos. Non seulement cette race constitue une véritable plaie pour l’agriculture de certains pays, tels que la Beauce et l’Aisne par exemple, mais elle atteint encore le consommateur lui-même par la rareté et la cherté de la viande qu’elle produit. La meilleure preuve de ce que nous avançons est dans ce fait que la population ovine de la France atteint à peine celle de l’Angleterre, malgré la différence dans l’étendue du territoire des deux pays. Les trente-cinq millions de moutons anglais fournissent à peu près, selon M. de Lavergne, le double plus de viande que le même nombre n’en donne en France! Ce fait seul prononce la condamnation de la race, et toute croisade prêchée contre elle sera un bienfait signalé. En outre, comme nous l’avons prouvé victorieusement les chiffres en main, dans l’ouvrage cité plus haut, l’agriculture d’une grande partie de l’Europe ne peut soutenir la concurrence avec les vastes contrées transocéaniques pour la production des laines fines. C’est donc à ce double titre que nous citons ici l’opinion d’un agronome distingué et d’un homme important, puisqu’il a été appelé par ses concitoyens à présider le comice d’un pays où le métis-mérinos règne et gouverne malheureusement encore seul. Puisse l’opinion que voici, de M. Lelong, prévaloir bientôt autour de lui.
«Le Journal de Chartres du 16 novembre dernier a inséré un article intitulé : Moutons de Beauce et du croisement anglais. L’auteur, M. A. Sanson, écrivain vigoureux, très-versé dans les questions zootechniques, a appliqué cette fois son talent hardi et plein d’initiative à la défense d’une cause qui a rallié autrefois de nombreux partisans, mais que l’évidence des faits et le danger de persister dans une voie qui n’est plus en rapport avec les exigences agricoles et économiques de ce temps-ci a dispersés depuis et rendus fort rares. L’auteur néanmoins vient rompre une dernière lance en faveur du métis-mérinos et repousse toute amélioration de cette race par le croisement anglais. «Les personnes mieux intentionnées qu’éclai-
«rées, dit-il, qui se sont donné la louable mission
«d’indiquer la voie du progrès, engagent les culti-
«vateurs de la Beauce à renoncer à la production de
«la laine pour celle de la viande; il suffit de songer
«aux conditions agricoles de la contrée pour com-
«prendre à quel point aussi le préjudice serait grand
«pour la plupart des fermiers beaucerons s’ils com-
«mettaient la faute de les suivre.»
«Pour nous, noire conviction n’a pas varié, elle s’est fortifiée au contraire par les faits qui se sont déroulés devant nos yeux; nous devons donc passer en revue, pour les combattre, les objections et les arguments contre la transformation urgente et radicale qui doit, suivant nous, s’opérer dans la race ovine de la Beauce.
«Il y a eu jusqu’ici deux sortes d’objections en
faveur du métis-mérinos parmi ses fidèles partisans:
«Il faut le conserver parce qu’il est le meilleur pro-
«ducteur de laine et qu’il rapporte plus que les au-
«tres. Il faut le conserver parce que le mouton de
«provenance étrangère n’est pas fait à notre climat,
«à notre régime agricole.» C’est dans chacun de ces deux ordres d’idées que M. Sanson choisit ses arguments. Il trace d’abord du mérinos beauceron un portrait dans lequel les agriculteurs habitués à fréquenter les foires et les fermes de la contrée ne reconnaîtraient pas l’original. «Il a le corps trapu,
«court, ramassé, le garot un peu saillant, le ventre
«gros.» Qui dit trapu dit près de terre, carré par la base, plus développé en largeur qu’en hauteur. Cela suppose une poitrine large et profonde, qui présente à la partie antérieure comme à la partie postérieure, tout le long de la paroi costale, une conformation voûtée en forme de tonneau; cela dénote une cavité pectorale large et spacieuse, une structure ample et très-disposée à prendre graisse. Cette désignation d’animal trapu suppose encore qu’à partir des épaules jusqu’à l’arrière-train, le corps entier doit, par sa structure et sa conformation voûtée, ressembler à la poitrine; par là non-seulement les parties de la viande qui ont le plus de valeur peuvent prendre un grand développement, mais les organes de la digestion trouvent admirablement l’espace qui leur est nécessaire.
«Je demande si c’est bien là le portrait du mérinos beauceron, portrait dans lequel je ne reconnais que le garot saillant et le ventre gros. Pardon, j’y reconnais encore ceci, c’est que la peau présente de nombreux plis qu’on appelle fanon, autour du cou, en avant des cuisses et des fesses; on aurait dû ajouter avec du jarre dans les plis.
«Il est bon de s’entendre au début sur les termes de la question. En dissimulant la partie la plus saillante des défauts de cette race et en lui prêtant une conformation extérieure qu’elle n’a pas, il est évident qu’on fait disparaître aux yeux de l’homme prévenu l’urgence de sa transformation; mais nos lecteurs, familiers avec le type du mouton de Beauce, savent bien qu’à la place d’un animal trapu, court et ramassé, c’est-à-dire bien près de la perfection, nous ne possédons qu’une bête enlevée, lourde d’ossature, légère de parties charnues, à l’épine dorsale raboteuse et avivée, comme le profil que les géographes ont tracé de la Norwége: le cou est long, l’épaule mal adaptée antérieurement à l’encolure, postérieurement au dos et aux parties latérales de la poitrine; les jambes sont trop hautes, le nez et le facies d’un développement presque insensé, le flanc interminable; dans un grand nombre de sujets, l’indigence est grande dans la fesse et l’arrière-train.
Depygis, nasula, vago latere ac pede longo.
Voilà l’animal qu’il faut garder, d’après M. Sanson; en l’améliorant au point de vue de la boucherie, surtout au point de vue du tassé et de l’homogénéité de la laine, car pour lui la production de la laine fine a gardé sa vieille auréole; elle doit rester: ce sont ses propres termes, la base des opérations pour le cultivateur du pays.
«Les cultivateurs ne comprendront guère, après tant de déceptions, l’insistance avec laquelle il les engage à se livrer à l’amélioration de la laine, tant sous le rapport du poids que de la qualité, surtout en ajoutant, comme il le fait pour les encourager:
«Le prix baissera encore, sans nul doute, car c’est la
«loi du progrès pour les matières premières de l’in-
«dustrie.» Séduisante perspective, en vérité ! quand elle vaut 90 centimes à 1 franc le demi-kilo, ce qui est à peu près l’équivalent de deux bottes de foin d’une année de cherté moyenne.
«La laine, dans les conditions où le cultivateur s’obstine à la produire depuis trente ans, est une matière ingrate, qui coûte deux fois plus qu’elle ne rapporte. Dans cette carrière point de but pour les efforts de l’améliorateur; fine ou grossière, chargée d’impuretés ou préservée avec soin des souillures, soumise à l’étuve des bergeries hermétiquement closes pendant les jours caniculaires ou nourrie à l’air libre dans des conditions normales de fraîcheur et d’ombrage, c’est toujours 1 franc le demi-kilo pour tout le monde. L’acheteur se garderait bien d’offrir une prime à la propreté, à l’élasticité, à la qualité nerveuse, à l’homogénéité, à toutes les nuances qui établissent la supériorité d’une laine sur une autre, et qui devraient, ce nous semble, en faire varier la valeur vénale de 25 à 30 pour 100 en faveur des bons lots. Point du tout. Ce serait élever les prétentions des vendeurs de laine de qualité inférieure.
«La bergerie de Rambouillet, que vous présentez comme un type de qualité supérieure, et qui mérite cette distinction, n’a jamais réussi à vendre plus de 10 centimes au-dessus du cours. C’est entendu pour ce genre de commerce, c’est 1 franc le demi-kilo pour tout le monde! Ce n’est donc pas dans la laine, dans le développement du poids et de la qualité qu’il faut chercher l’avenir des troupeaux de la Beauce, quoique M. Sanson nous ait promis pour la laine un débouché toujours certain. Grand merci! Mais cela n’est pas toujours littéralement vrai. La laine se vend quand elle peut et quand on peut. Cet avenir, il faut le chercher dans l’aptitude et la disposition de la bête ovine à produire de la viande grasse et de la viande précoce; et le plus sûr moyen pour arriver au but, ce n’est pas l’amélioration du mérinos par lui-mème, car l’inanité des alliances par sélection entre deux sujets de la même souche qui ne possède pas à l’avance l’aptitude nouvelle qui lui est demandée, nous est démontrée par un trop grand nombre de faits, et ces faits nous apprennent que dans toutes les races, dans toutes les espèces, les reproducteurs ne peuvent transmettre à leurs descendants des qualités qu’ils ne possèdent pas eux-mêmes. Ce moyen, c’est le croisement dont la puissance est irrésistible, c’est le croisement avec les bêtes ovines de l’Angleterre, célèbres dans toute l’Europe par leur densité, par leur ampleur et leur puissance à reproduire des qualités précieuses développées par l’intelligence et le travail de plusieurs générations.
«Mais les sécheresses prolongées de votre climat de Beauce, l’absence d’eaux vives et d’ombrages, l’absence de fourrages verts, si nécessaires aux bêtes lymphatiques qui ont la production de la viande pour destination; mais votre assolement triennal, si peu élastique, et où les céréales tiennent tant de place, voilà des objections spécieuses, mais qui tombent devant l’examen des faits; l’auteur ignore-t-il que le mérinos de la Beauce a toujours été traité en enfant gâté, et qu’il ne ressemble en rien au mérinos des pays de pâturages calcaires qui vit comme il peut, ne rapporte guère, mais au demeurant n’a rien coûté. Pour le mérinos de la Beauce, au contraire, la nourriture d’hiver la plus succulente, les grains les plus riches en principes alibiles; au printemps, par ordre de précocité, les trèfles incarnats hâtifs, puis les trèfles incarnats tardifs, puis les premières coupes de sainfoin, de luzerne, de trèfle rouge, les vesces fauchées en vert et semées à diverses reprises jusqu’à la Saint-Jean; les deuxième et troisième coupes, enfin les feuilles de betteraves à la fin de la saison; pour compléter la similitude avec les troupeaux anglais, en hiver, de copieuses provendes de betteraves.
«Quant à l’eau vive et aux frais ombrages, la Beauce n’en est pas riche; mais il ne s’agit pas ici d’y faire vivre des troupeaux de pur sang, qui en effet ne peuvent se passer des conditions de brume, d’ombre et de fraîcheur qu’on ne rencontre que dans leur sol natal; il ne s’agit que des métis de sang anglais, et nous savons quelle brèche profonde un bélier qui ne possède qu’un quart et demi de sang peut faire dans un troupeau de brebis mérinos.
«Et le sang de rate, cette maladie qui sévit si cruellement sur les troupeaux des plaines calcaires; le sang de rate dont M. Sanson constate les effrayants sinistres dans la Beauce: n’est-il pas à croire qu’il perdrait de son intensité par le mélange de deux sangs si opposés? Cela n’est-il pas d’ailleurs dans les lois de la physiologie? Qui est-ce qui produit en effet l’apoplexie par le sang de rate? L’excès de sang apparemment; et le sang n’existe jamais en excès chez la bête croisée, puisque sa nature, son aptitude spéciale la déterminent à convertir, non pas en sang, mais en viande, en suif, en graisse tous les principes immédiats des aliments. Loin donc de conclure, comme le savant rédacteur en chef de la Culture, nous dirons aux intéressés: Ne retournez pas aux mérinos qui vivent de sacrifices perpétuels sans compensation; ne vous préoccupez pas de laines fines qu’il ne vous est pas donné de produire économiquement; la laine fine c’est la Russie qui vous la fournira; c’est Buenos-Ayres et l’Australie qui sont appelés à en inonder la France. Ce sont toutes les contrées où l’agriculteur n’a à payer ni le loyer de la terre, ni impôts, ni main-d’œuvre; la laine fine, malgré le prix du fret et trois mois de navigation, arrivera du port Philippe au Havre au prix effrayant (effrayant pour le producteur indigène) de 3 centimes le kilo, pour tous frais de transport!
«Pour vous qui êtes placés dans les plaines voisines de Paris, votre rôle est de pousser au marché des montagnes de viandes; vous le pouvez en choisissant bien vos types reproducteurs.
«Aujourd’hui, par le déplorable choix de votre race tout en os et en peau, vous n’avez que la triste clientèle des étaux où la viande se vend au rabais, et le monopole des restaurants de second ordre, où l’on ne consomme que des qualités infimes.»
Puissent ces sages avis porter bientôt leurs fruits!
En ce qui concerne l’espèce porcine, presque tous les agronomes s’accordent à dire que nous pouvons, sans danger aucun, croiser nos races avec les races étrangères, mieux dotées que les nôtres sous le rapport de la précocité et de la facilité à l’engraissement. Comme on le voit, c’est surtout à l’endroit de nos races bovines que nous rencontrons des adversaires. Quant à nous, nous voulons amener aux mêmes termes nos différentes espèces, persuadé que ce qui est possible pour une espèce l’est aussi pour les autres.
Si nous jetons un coup d’œil sur ce qui s’est fait au delà de la Manche, nous verrons que nos voisins ont dû mettre d’accord les principes de la physiologie avec les nécessités économiques et sociales de notre époque. Nous verrons que chaque race, à quelque espèce qu’elle appartienne, a été dirigée le plus promptement possible vers la fin fatale de l’animal de boucherie, l’abattoir. Nous verrons que l’aptitude à la précocité, ausi bien que celle à un engraissement rapide, a été le but constant des efforts des éleveurs les plus distingués, des Bakewell, des Colliug, des Ellman, des Jonas Webb et des FisherHobbs. C’est ainsi que les Hereford, les Devon, les Angus, les Westhyland ont perdu insensiblement leurs formes natives, pour prendre celles du Durham. Aucune, parmi ces races, il faut le dire, ne réunit au même degré les qualités qui distinguent celle des bords de la Tees; mais quelques-unes ont atteint la précocité de cette dernière. Quant à la sécrétion du lait, c’est toujours la vache durham qui l’emporte sur les autres.
Les pratiques zootechniques des Anglais, essentiellement variables selon les circonstances, ont amené leur industrie agricole à une prospérité qui n’a encore été atteinte nulle part ailleurs. Eh bien, de semblables résultats, que personne ne conteste, ne sont-ils pas de nature à prouver que la voie que nous indiquons est celle qui nous conduira le plus promptement et, peut-être aussi, le plus sûrement aux heureux résultats auxquels nous convient le sol et le climat de notre patrie.
Nous venons de montrer par des exemples que le croisement et le métissage avaient formé des races possédant les caractères qui répondent à la définition de la race selon nos adversaires, et que le croisement est compatible avec le maintien de la spécialisation des aptitudes. Nous allons maintenant examiner, en les comparant, les deux moyens d’amélioration: la sélection ou le régime et le croisement.
III
Table des matières
Le mot sélection, dans le sens propre du mot, veut dire simplement: choix entre divers objets. Quelques zootechniciens ont adopté ce terme pour caractériser un système d’amélioration qui consiste à fixer dans une race, par l’accouplement de sujets d’élite de cette même race, les caractères qui la distinguent. Cette opération, les Anglais l’ont désignée par ces mots: in and in. Ici se placerait naturellement la question de la consanguinité ; mais la discussion nous entraînerait trop loin, et nous la réservons pour l’étude qui va suivre.
Tout système d’amélioration, quelque nom qu’il prenne, est basé sur la loi de l’hérédité, c’est-à-dire la perpétuation, dans les descendants, des formes et des aptitudes des reproducteurs. On comprend dès lors avec quelle puissance agit l’hérédité, lorsqu’elle trouve son application dans deux individus chez lesquels les caractères de la race sont également répartis. Aussi n’y a-t-il aucune raison pour qu’un produit de la sélection faite dans la race échappe à la loi naturelle de l’hérédité ; et, si le cas se présente, ce n’est qu’un fait isolé, exceptionnel. Donc l’action du régime étant reconnue insuffisante, et surtout trop lente, attendre du hasard l’amélioration d’une race serait une chose insensée, lorsque vous avez à côté de vous des races produites par une sélection heureuse et dotées de qualités précieuses et faciles à imprimer sur une autre souche. Car, comme le dit M. Flourens: «Pour obtenir par la nourriture ce que l’homme peut obtenir par le croisement, il faut une longue série de siècles.» En conséquence, nous disons: sélection dans la race elle-même, toutes les fois qu’il s’agira d’une race répondant aux besoins des consommateurs; croisement, au contraire, lorsqu’il y aura nécessité de donner à une race les qualités qui lui manquent.
On comprend quelle est, pour nous qui préconisons le croisement comme moyen de transformation, l’importance de cette question: Quelle est l’influence de chacun des deux producteurs dans l’acte de la génération? A ce sujet, plusieurs opinions ont été émises. M. de la Tréhonnais, dans le remarquable et très-intéressant travail qu’il a publié sur ces matières dans la Revue agricole de l’Angleterre, dit: «Au moyen d’une observation attentive des phénomènes de la reproduction, on est parvenu à noter certains faits qui ont servi à déterminer, d’une manière générale et constante, la part de chacun des reproducteurs. Ainsi, on a pu établir les trois principes suivantes. 1° Le mâle donne au produit la série d’organes que comprend le système locomoteur, tels que la charpente osseuse et son enveloppe musculaire, les ligaments, les tendons, en un mot, la forme extérieure et tous les points extérieurs qui caractérisent l’espèce et la race, et servent à classer le produit. La femelle donne au jeune animal la série d’organes nutritifs: le cœur, l’estomac, les poumons, et, en général, tous les viscères et toutes les surfaces de sécrétion muqueuse. C’est elle qui détermine l’ampleur de la cavité pectorale par le volume des viscères que cette cavité contient. C’est encore elle qui fournit l’appareil lactifère et le système lympathique. 2° La femelle reçoit du mâle par l’accouplement une certaine influence, qui se manifeste non-seulement sur les produits immédiats de cet accouplement, mais encore sur les produits subséquents, quand bien même ceux-ci seraient issus de mâles différents. Cette dernière observation est entièrement d’accord avec les expériences faites dans les derniers temps par les éleveurs. Déjà en Angleterre, on les avait tentées. C’est ainsi qu’on avait fait couvrir une jument de pur sang par un zèbre et qu’à la troisième génération e quoique la jument ait été depuis son alliance avec le zèbre, couvert par un étalon de sa race, les poulains conservaient encore des traces du premier accouplement. Il est inutile d’ajouter que le produit du zèbre et de la jument ressemblait parfaitement à son père dont il avait le pelage. 3° Lorsque le mâle et la femelle appartiennent à des races très-disparates et éloignées, ou bien lorsqu’ils sont d’espèces différentes, quoique présentant des analogies de formes et d’aptitudes, comme le cheval et l’ânesse, le chien et la louve, etc., le produit est toujours métis, c’est-à-dire qu’il présente les deux types reproducteurs. Mais si les animaux reproducteurs, tout en étant de la même espèce, sont de races différentes, voici ce qui arrive: si les deux races ont leurs points distinctifs aussi fortement typifiés et aussi persistants chez l’un que chez l’autre, les produits, s’il y en a plusieurs, sont ou tout l’un ou tout l’autre: les uns ressemblant en tous points au mâle, les autres à la femelle. Si, au contraire, l’un des deux reproducteurs, soit le mâle, soit la femelle, a plus de persistance, plus de fixité dans les points qui le caractérisent, c’est lui qui transmet au produit la forme extérieure, la couleur et tout ce qui peut établir son exacte ressemblance avec le reproducteur. Même quand cette influence vient du côté maternel, la fixité, par l’ancienneté ou par d’autres causes, des qualités ou des défauts distinctifs, exerce toujours une prépondérance marquée. C’est à cette influence, qu’il a érigée en loi, que Baudement donne le nom d’atavisme.»
M. Sanson repousse ces différentes opinions comme de «pures conceptions de l’esprit.» «Il est certain, dit-il, que l’influence des deux procréateurs, pris individuellement, est au moins égale, et que, s’il y a prépondérance, elle est en faveur de la mère.» Cette théorie fait comprendre pourquoi M. Sanson combat la doctrine du croisement; mais on appréciera aussi, en réfléchissant à l’étendue de l’action du mâle, qui s’exerce autant de fois que le mâle féconde de femelles, combien il importe pour nous de réfuter les assertions de l’écrivain du Livre de la Ferme. Les exemples cités par M, de la Tréhonnais, dont l’un avait été déjà invoqué par Buffon, nous semblent fournir la meilleure des réponses aux négations de M. Sanson. «Prenons, dit M. de la Tréhonnais, comme le fait le plus vulgaire, le produit hybride des races asine et chevaline: le mulet. Le mulet peut être le produit soit d’un cheval et d’une ânesse, soit d’un âne et d’une jument. Dans les deux cas, ce sont toujours les mêmes éléments, les mêmes influences qui concourent à la reproduction du mulet; eh bien, malgré cette similitude, les résultats diffèrent, et, de plus, la différence est constamment la même. Les deux hybrides sont tellement disparates que, dans certains pays, on leur donne des noms différents. Le mulet produit d’un âne et d’une jument est en tout point un âne quelque peu modifié. Les oreilles sont celles de l’âne, bien qu’un peu plus courtes; la crinière est droite et hérissée, la queue mince et dénuée de poils à sa naissance; même peau, même couleur, jusqu’à cette croix noire qui s’étend le long de l’épine dorsale et dont les bras se couchent sur les épaules; les jambes grêles, les hauts sabots étroits; en un mot, toutes les marques distinctives de l’âne sont manifestes et reconnaissables au premier coup d’œil. Mais ce en quoi il diffère de l’âne, son père, c’est l’ampleur du corps et surtout de la poitrine, et la forme cylindrique du tronc, qu’il tient de sa mère la jument. L’autre mulet, au contraire, produit de l’étalon cheval et de l’ânesse, est essentiellement un cheval quelque peu modifié. Les oreilles sont celles du cheval, seulement un peu plus longues; la crinière tombe sur le cou, la queue est fournie de crins depuis l’attache. Comme celle du cheval, la peau est fine et se détache bien au toucher, et la couleur du pelage varie comme celle du cheval; les jambes sont fortes, le sabot aplati et large; en un mot, c’est un animal appartenant ostensiblement à la race chevaline; seulementle tronc est aplati sur les côtes, et la poitrine est étroite comme chez l’ânesse, sa mère... On peut également observer que, lorsque le mulet fils du cheval et de l’ânesse donne de la voix, il hennit comme son père quand c’est l’âne qui est le père, au contraire, il brait...» M. de la Tréhonnais fait encore observer que le croisement du bélier d’Ancône, dont les jambes sont torses, avec les brebis ordinaires, produit un hybride qui ressemble identiquement au père; que le croisement du bouc avec la brebis produit aussi un hybride ressemblant extérieurement au bouc; et que les produits du croisement d’un loup avec une chienne ont une ressemblance frappante avec le loup, tandis que ceux provenant de l’accouplement d’un chien avec une louve ressemblent fortement au chien. Le docteur Wilson raconte qu’ayant croisé un chat ordinaire avec une femelle manx, race féline qui n’a point de queue, tous les petits vinrent au monde avec des queues. Il fit alors l’opération contraire, c’est-à-dire qu’il croisa le chat manx avec une femelle ordinaire, et il arriva que les petits chats naquirent presque tous sans queue. Ces exemples, auxquels on pourrait en ajouter beaucoup d’autres, parlent, ce nous semble, bien haut en faveur de la prépondérance du mâle dans l’acte de la génération, surtout en ce qui concerne la structure extérieure et l’appareil musculaire.
M. Sanson, à l’appui de ses opinions, fait appel à la pratique des Arabes, qui d’après lui, accorderaient à la femelle une grande supériorité. Nous ne savons pas où notre contradicteur a puisé ses renseignements; mais voici ce que nous trouvons dans un des ouvrages du général Daumas, dont personne ne contestera la compétence, et à qui nous devons tant de documents précieux sur les différentes pratiques de l’éleveur arabe.» Il n’est pas rare, lit-on dans les Chevaux du Sahara, d’entendre les Arabes dire: «Choisissez l’étalon, et choisissez encore; car
«les produits ressemblent toujours plus à leurs pères
«qu’à leurs mères. Souvenez-vous que la jument
«n’est qu’un sac: vous en retirez de l’or si vous y
«avez mis de l’or, et vous n’en retirerez que du cui-
«vre, si vous n’y avez mis que du cuivre.» Voici, en outre, ce que l’émir Abd-el-Kader écrivait, à ce sujet, à M. le général Daumas: «La noblesse du père est la plus importante. Les Arabes préfèrent beaucoup le produit d’un cheval de sang et d’une jument commune au produit d’une jument de sang et d’un cheval commun. Ils considèrent la mère comme presque étrangère aux qualités du produit; c’est, disent-ils, un vase qui reçoit un dépôt et qui le rend sans en changer la nature.» Voilà donc, contrairement à ce que pense M. Sanson, une croyance parfaitement établie chez un peuple essentiellement observateur et chez lequel toute science est le résultat de l’expérience, croyance qui prend à nos yeux une grande valeur, puisqu’elle est partagée par l’ex-prisonnier d’Amboise, dont les connaissances sont justement appréciées.
L’exemple du mulet rentre, au dire de M. Sanson, «dans les faits anormaux.» Puis il ajoute: «Donc, égalité pour la transmission des formes et prépondérance quant à la constitution, cela met au compte de la femelle une supériorité dans l’acte générateur qui n’est pas douteuse.» Cette conclusion, basée seulement sur les théories personnelles de l’auteur, est, comme on vient de le voir, détruite par les faits et en désaccord avec l’opinion générale. Voici ce que dit, à ce sujet, Girou de Buzareingues: «Plusieurs naturalistes ont reconnu les influences générales du père sur la vie extérieure et de la mère sur la vie intérieure des produits. En parlant des mulets, Vicq-d’Azyr dit: «Il semble que l’extérieur et les extrémités
«soient modifiés par le père, et que les entrailles
«soient une émanation de la mère.» Suivent de nombreux exemples à l’appui: «Les propriétaires de vaches, continue Girou, ont remarqué qu’il était encore plus important au perfectionnement d’une vacherie de faire un bon choix de taureaux que de génisses, attendu que la propriété de donner beaucoup de lait se transmet plus sûrement parle mâle que par la femelle: or, ce fait, que je considère comme très-constant, parce que je l’ai observé très-souvent dans mon étable, n’annonce-t-il pas que le mâle a souvent une grande influence sur l’organisation sexuelle des produits féminins?.... De ces observations, on peut déduire les propositions suivantes: Il n’y a rien dans l’animal qui ne puisse être transmis par la génération. Les deux sexes sont représentés, dans chacun de leurs produits, dans des rapports différents et variables. Le père y prédomine par la vie extérieure et la mère par la vie de végétation cellulaire, et cette prédominance est d’autant plus sensible que la famille, la race, ou l’espèce du père diffèrent davantage de la famille, de la race ou de l’espèce de la mère. Il y a presque équilibre dans la distribution de l’organisation intérieure. Cependant, même encore sur ce point, il y a une légère prédominance du père.» Puis plus loin: «Dans l’appareillement des animaux, on ne doit pas s’occuper exclusivement des individus, on doit encore faire attention à leur race, et spécialement à celle de la femelle pour la taille, la fécondité, les formes du tronc et du bassin, pour tout ce qui tient, en un mot, à la vie intérieure ou en reçoit les influences; à celle du mâle, pour la force musculaire, les dimensions de la poitrine et la forme de la tête et des membres; à l’un et à l’autre pour le tempérament... Lorsqu’on doit suivre constamment l’amélioration par les mâles, il est bon que la première femelle employée soit issue d’une longue suite de mélanges.» On sait que c’est en se basant sur ce principe que Malingié a formé la race ovine de la Charmoise. Dans un autre endroit, Girou dit: «Je reconnais, avec Aristote, l’influence spéciale du mâle sur les formes extérieures des produits.» M. Gayot est arrivé aux mêmes conclusions dans son grand et très-instructif ouvrage intitulé : La France chevaline; et comme elles sont confirmées par nos propres observations, nous maintenons jusqu’à preuve du contraire la prédominance du mâle dans l’acte de la génération.
IV
Table des matières
C’est lorsque M. Sanson expose les conditions nécessaires à la réussite de ce qu’il nomme la sélection, et ce que nous- appellerons plus justement, avec M. Magne, le régime, que nous aimons à suivre les enseignements du Livre de la Ferme, car l’éleveur y trouvera d’excellentes leçons, aussi profitables à celui qui opère simplement par le régime qu’à celui qui pratique le croisement. L’auteur établit qu’il ne suffit pas de choisir judicieusement les reproducteurs, mais que le développement des organes, chez les animaux, est entièrement subordonné aux conditions de milieu sous l’influence desquelles il s’effectue. Il appuie sur la nécessité d’une gymnastique fonctionnelle, et fait voir que l’art du zootechnicien consiste essentiellement à diriger cet exercice dans le sens du but à atteindre, en favorisant chez les jeunes sujets l’activité organique des aptitudes qu’il s’agit de développer par l’emploi des moyens hygiéniques qui y sont propres. Puis il ajoute: «Toutes les races domestiques sont en possession, dans une certaine mesure, de la totalité des aptitudes dont l’ensemble est exploité pour nos besoins, dans chacune des espèces auxquelles ces races appartiennent. Les conditions de la culture, et peut-être aussi d’autres influences qui sont le résultat plus direct de l’intervention de l’homme, ont fait prédominer chez quelques-unes d’entre elles certaines de ces aptitudes. Il n’est pas impossible, par exemple, que les circonstances économiques, plus que les conditions agricoles, aient été pour quelque chose dans la formation immémoriale des races que nous appelons laitières, parce qu’elles sont remarquables surtout par l’activité sécrétoire de leurs mamelles. L’industrie des populations au milieu desquelles cette aptitude spéciale a pris naissance explique mieux son développement, dans l’état actuel de la physiologie, que toute autre considération tirée de la constitution géologique ou agricole des localités. Toujours est-il que ce qui est rendu évident par l’observation des animaux soustraits à l’influence de l’état social, c’est que le développement de l’aptitude dont il s’agit ne peut être qu’une conséquence de ce même état. Dans la pure condition de la nature, il n’y a point de raisons pour que les mamelles fournissent du lait au delà des besoins de la nutrition du fruit.»
Notre contradicteur sait si bien que ses leçons s’appliquent indifféremment à tout système d’amélioration, qu’il est conduit à reconnaître lui-même que «les dissidences si profondes qui divisent les zootechniciens et les éleveurs, au sujet de l’amélioration des races par elles-mêmes ou par voie de croisement, perdent beaucoup de leur importance.» Nous voulons seulement constater, quant à présent, nous réservant d’y revenir plus loin, cet aveu auquel le lecteur n’était guère préparé par les déclamations antérieures de M. Sanson: «Le tout, ajoute-t-il, est de s’entendre, en ne donnant aux mots que la valeur qu’ils doivent avoir. On croit souvent faire du croisement ou du métissage, alors qu’on ne fait en réalité que de la sélection.»
«La base logique de tous les perfectionnements du bétail, en vue des nécessités sociales, dit encore M. Sanson, est dans l’accroissement de ses aptitudes natives.» Nous ajouterons, nous: Aussi bien que dans celui des aptitudes qu’on a pour but de lui inculquer par le croisement; car ce que nous tenons surtout à prouver, c’est que là où le régime est impuissant, lors même qu’il est aidé par une sélection intelligente, et un concours heureux de circonstances, là surtout, disons-nous, le croisement fait des prodiges, quoique le milieu où il s’opère soit bien souvent peu favorable.
Oui, il est bien certain que les formes et les aptitudes chez les animaux dépendent essentiellement des circonstances hygiéniques au milieu desquelles elles se développent. C’est ainsi que nous reconnaissons, avec le Livre de la Ferme, que le cheval de course doit, en partie, ses aptitudes spéciales à l’éducation qu’il reçoit, et qu’on désigne sous le nom d’entraînement. Nous pourrions, à cette occasion, signaler les nombreuses contradictions auxquelles M. Sanson est amené par ses idées préconçues; mais cela nous entraînerait hors de notre sujet immédiat. Notons seulement cette observation très-juste de M. Sanson, qu’il se charge lui-même pourtant de réduire dans la suite à néant, et qu’il entoure de réticences: «On ne saurait disconvenir, dit-il, que le cheval de course offre le type de la puissance musculaire portée à son plus haut degré, c’est-à-dire produisant, en un temps donné, le travail mécanique le plus considérable. C’est à ce prix que ses allures acquièrent la vitesse, qui est l’effet d’une énergie plus intense que durable, mais n’exigeant pas moins, pendant que dure l’influence de cette énergie, un déploiement de force dont la somme, si elle était convertie en travail utile, nous surprendrait par son élévation.» Que veulent donc dire alors ces deux mots: «travail utile,» et ceux-ci: «l’énergie passagère et factice» du cheval de pur sang? M. Sanson ferait-il par hasard au cheval de course le reproche de n’être pas une machine à vapeur, à laquelle il suffit de fournir eau et combustible pour en tirer profit? Et qu’entendre aussi par: «cette excitabilité à présent constante dans la race?»
M. Darwin, en parlant des effets des habitudes chez les animaux, dit qu’il a trouvé que les os de l’aile pesaient moins et les os de la cuisse plus, par rapport au poids entier du squelette, chez le canard domestique que chez le canard sauvage, et il pense que cette différence provient de ce que le canard domestique vole moins et marche plus que son congénère sauvage. Il formule aussi l’opinion émise depuis par M. Sanson à l’égard des mamelles des vaches et des chèvres, et fait encore observer qu’on ne pourrait citer un seul de nos animaux domestiques qui n’ait pas en quelque contrée les oreilles pendantes. «Quelques auteurs, ajoute-t-il, ont attribué cet effet au défaut d’exercice des muscles de l’oreille, l’animal étant plus rarement alarmé par quelque danger, et cette opinion semble très-probable.» Nous sommes donc parfaitement d’accord avec M. Sanson sur ce point, que les éleveurs doivent appeler à l’aide de l’amélioration physiologique des races tous les agents qui peuvent y contribuer.
V
Table des matières
Il ne rentre pas dans le cadre de notre travail, qui n’est autre chose qu’un essai de critique zootechnique, de nous occuper de l’origine des espèces, de la théorie de la transformation graduelle des espèces, ou de celles des créations successives; de discuter le système de M. Darwin, qui suppose l’existence de quelques types originaux, peut-être même celle d’un seul. «Je pense, dit l’auteur anglais, que tout le règne animal est descendu de quatre ou cinq types primitifs tout au plus, et le règne végétal d’un nombre égal ou moindre. L’analogie me conduirait même un peu plus loin, c’est-à-dire à la croyance que tous les animaux et toules les plantes descendent d’un seul prototype. » Il peut y avoir, au point de vue purement scientifique, intérêt à rechercher s’il y a unité ou multiplicité des types originaux de toute espèce; mais, outre que le problème est resté jusqu’ici insoluble, et qu’on en est réduit aux hypothèses, puisque de faits semblables, Buffon et M. Darwin tirent des conclusions toutes contraires, le problème, dirons-nous, n’a qu’un intérêt secondaire dans l’étude purement pratique que nous avons entreprise. Toutefois, qui pourrait dire si, par suite de migrations à des époques antérieures, le croisement n’a pas présidé bien souvent à la formation des espèces et des races? C’est ainsi que M. J. Geoffroy Saint-Hilaire a conclu que les chiens domestiques sont des types de création humaine, résultat du croisement d’un grand nombre d’espèces de chacal. «Dans quelques cas, dit aussi M. Darwin, le croisement des espèces, originairement distinctes, a probablement joué un rôle important dans la formation de nos races domestiques. Lorsque, dans nos contrées, plusieurs races domestiques déjà établies ont été accidentellement croisées, ce croisement, aidé de la sélection, a, sans aucun doute, aidé à la formation de nouvelles sous-races.» Car enfin, après avoir lu le livre de M. Darwin, on n’est pas plus fixé sur l’origine des races que sur celle des espèces. «D’où viennent les races?» dit M. Flourens. «Des variétés de l’espèce, me dira-t-on. Oui, sans doute, mais qui s’en est assuré ? qui l’a vu? qui a pris l’espèce, si je puis ainsi dire, en flagrant délit de variation?»
Acceptant les termes mêmes dans lesquels M. Sanson formule le système qu’il repousse, nous sommes de ceux qui «admettent des races dégradées et la nécessité de les régénérer par le croisement.» Cependant, nous ajouterons: toutes les fois que des conditions de climat et de culture le permettront, car il importe avant tout de préparer le terrain à recevoir la semence. Nous dirons aussi que, pour nous, il n’est pas nécessaire qu’une race soit «dégradée» pour subir un changement de formes ou d’aptitudes; la plupart de nos races continentales ne méritent pas, à proprement parler, l’épithète de dégénérées; elles sont simplement, selon nous, insuffisantes.
Le collaborateur du Livre de la Ferme, entrant ici dans une discussion où nous allons le suivre, prétend que les partisans du croisement «ont imaginé la notion idéaliste du pur sang.» C’est alors que, pour les combattre, il cite la définition de M. Eugène Gayot, qui a voulu établir une différence entre la noblesse et la pureté du sang. «La noblesse s’acquiert, dit-il, elle a ses degrés. La pureté du sang est préexistante et absolue; c’est un principe.» Nous avouons, pour notre part, ne pas admettre la doctrine dont M. Gayot fait un «dogme,» et nous ne comprenons rien à cette phrase mystique: «La pureté est ou n’est pas. Seul, Dieu a pu faire le miracle de laver la tache originelle.» Ce qu’il faut avant tout, selon nous, lorsqu’on fait de la science, c’est la dégager de tout élément imaginatif, de toute formule vague. Déjà, trop souvent, le physiologiste en est réduit aux hypothèses, pour qu’il soit permis d’obscurcir encore l’explication des phénomènes de la nature par le langage du roman. Aussi, repoussons-nous la définition suivante de l’ancien directeur général des haras: «Le pur-sang, puissance vive, active et conservatrice, force inhérente à l’espèce, doit être considéré en dehors de la forme qui le contient. Celle-ci peut varier et revêtir des caractères extérieurs très-différents, sans que le principe qui l’anime cesse d’être parfaitement identique, parce que le pur-sang a pour lui une admirable flexibilité ; c’est son propre. En lui sont toutes les perfections, il est la source de toutes les spécialités. C’est en cela qu’il domine l’espèce, c’est à cause de cela qu’il en est le prototype.»
M. Sanson a fait, sur la définition de M. Gayot, ces judicieuses remarques: «Ainsi, d’après ce qu’on vient de lire, on pourrait croire d’abord que, dans l’esprit de l’auteur, il s’agit de propriétés inhérentes à la constitution physique et chimique du sang, qu’il resterait toutefois à démontrer par l’analyse; il dit en effet que, «physiologiquement parlant, le sang est la source génératrice de toute trace organique;» mais, à travers les obscurités et le manque de précision de son langage élégant, on voit bientôt que le pur-sang est une idée pure, moins que rien, un dogme. Il est impossible à un esprit attentif de comprendre autrement le texte cité. C’est une entité indépendante de la forme, c’est une création de l’imagination, quelque chose comme une âme particulière dont on aurait doué l’espèce, et qu’elle a perdu dans le plus grand nombre de ces incarnations. Seule, la race mère, la race arabe l’aurait conservée et transmise à ses descendants purs, au nombre desquels il faudrait placer les Anglais, dits de pur-sang.... Des esprits clairvoyants et pratiques peuvent-ils, en effet, concevoir un principe d’action indépendant et séparé de la forme, de la matière?»
Pour nous, ces mots pur-sang sont une expression improprement choisie par les Anglais pour qualifier une race qu’ils ont importée d’Orient, et qu’à la suite d’un régime exceptionnel, pratiqué sous un nouveau climat, ils ont complétement transformé. La dénomination de race arabe européenne eût été plus claire, et eût rallié à la nouvelle famille bien des esprits prévenus qui l’ont rejetée longtemps, comme élément améliorateur, par ce seul fait qu’elle venait d’outre-Manche: car où le patriotisme ne va-t-il pas se nicher? C’est donc dans ce sens seulement que nous consentons à faire une distinction entre le pur-sang et la race pure. Autrement, nous n’en admettons aucune. Pour nous, toute race qui s’est conservée pure dans l’état de domesticité, et dont la perpétuation affirme la fixité, mérite aussi bien le titre de race pure que le cheval d’Orient. Nous croyons, en cela, être d’accord avec d’autres zootechniciens, entre autres avec M. Huzard fils. De ce que les Arabes et, à leur exemple, les Anglais, ont imaginé un livre de noblesse où est inscrite la généalogie des membres de la famille dite de pur-sang, ainsi que leurs états de service (en anglais, performances), il ne s’ensuit pas pour cela que les différentes autres races ne présentent pas les mêmes caractères de fixité et de pureté. Les preuves matérielles et authentiques de la pureté de la race manquent, il est vrai, mais la tradition et les faits prouvent suffisamment la pureté de la race, et tiennent lieu, jusqu’à un certain point, d’une preuve écrite.
Nous nous rallions donc à cette opinion confusément exprimée par M. Sanson, «que les conditions propres au cheval arabe, au cheval anglais, sont le fait, comme celles qui caractérisent toutes les races de la même espèce ou des autres arrivées à un haut degré de spécialisation, non point d’une pureté originelle dont la certitude ne repose sur rien, mais bien de la gymnastique fonctionnelle, de l’éducation, qui est la base de tout perfectionnement. Il est non moins clair que la puissance de transmission héréditaire de ces conditions est en rapport avec leur fixité, avec leur constance, mais aussi avec les autres circonstances de la sélection.» Toutefois, nous repoussons cette prétendue doctrine, que M. Sanson attribue aux zootechniciens partisans de l’entité du sang, que «toutes les races dégénérées, c’est-à-dire non races indigènes, sans exception, doivent être amenées à la perfection par ce qu’ils appellent un sang noble.» Non, pour nous, il ne s’agit point de cela, mais bien tout simplement d’amener à un type plus parfait toutes les races qui ne répondent pas à ce que nous attendons d’elles. «L’homme idéal du temps, dit mademoiselle Royer dans la préface de sa traduction du livre de M. Darwin, c’est celui qui produit.» Eh bien! la race animale idéale de notre époque est celle dont les ressources sont en harmonie avec les besoins de notre civilisation. Celui qui arrivera dans le plus court espace de temps à la réalisation complète de cette idée, aura certes bien mérité de l’humanité, quel que soit le procédé auquel il aura eu recours. Aussi, ne pouvons-nous nous associer aux lamentations superflues de M. Sanson, qui déplore qu’on ait étendu l’expression de pur-sang aux animaux de boucherie. Bien au contraire, nous nous félicitons que certains hommes aient eu l’idée d’établir des documents authentiques qui permettent désormais à l’éducateur de nos races bovines de marcher plus sûrement dans la voie des améliorations. Dire d’un taureau et d’une vache durham qu’ils sont de pur-sang, signifie qu’ils sont inscrits au Herd-Book, comme dire d’un cheval qu’il est de pur-sang, signifie qu’il figure au Stud-book. Il n’y a donc rien là qui puisse obscurcir la question.
M. Sanson a la prétention de définir toutes les expressions techniques employées par les élevcurs, et de leur donner un sens que ces derniers leur refusent. Quoique nous n’ayons aucun goût pour les querelles de mots, nous sommes cependant forcés de relever ces définitions, qui peuvent induire en erreur. Ainsi, nous lisons à la page 481 du Livre de la Ferme: «Dans le langage hippique, dire d’un cheval qu’il a du sang, cela signifie qu’il est d’une énergie plus ou moins considérable, et cela se dit des chevaux appartenant à toutes les races; seulement, le pur-sang, en d’autres termes, ainsi que nous l’avons vu, la plus forte somme possible d’énergie ne se rencontre, d’après les hippologues, que chez le cheval noble d’Arabie ou chez l’anglais.» Eh bien! non; dire d’un cheval qu’il a du sang ne signifie pas qu’il -est d’une énergie plus ou moins considérable. Le cheval arabe ou le cheval de pur-sang étant considérés dans toute l’Europe comme le type améliorateur par excellence de nos races légères, l’homme spécial dit, en voyant un de ses dérivés: Ce cheval a du sang! c’est-à-dire qu’il reconnaît, soit dans les aptitudes, soit dans la construction de l’animal, la trace d’un croisement avec le pur-sang arabe ou anglais. De même qu’on dira d’un bœuf amélioré par le durham, qu’il a du sang. Nous n’admettons pas non plus cette opinion des hippologues dont parle M. Sanson, «que la plus forte somme d’énergie ne se rencontre que chez le cheval noble d’Arabie ou chez l’anglais.» De même qu’il existe des locomotives spécialement construites pour remorquer les charges considérables à une vitesse moyenne, d’autres pour monter les fortes rampes; de même aussi il s’en fait pour traîner des poids plus légers et pour courir sur les surfaces planes. Dans la plupart des cas, en hippologie, les mots force, énergie n’ont qu’un sens relatif, et il n’en peut être autrement dans celui qui nous occupe. Le limonier gravissant une côte, attelé à un tombereau de houille, par exemple, déploie tout autant d’énergie que le cheval de course, pressé en arrivant au but par un rival qui lui dispute le prix de la lutte.
M. Sanson nous explique que, s’il insiste «sur la conception du pur-sang,» c’est «parce qu’elle est la base de la doctrine du croisement quand même, qui a passé à peu près intacte dans la zootechnie empirique, avec son langage et ses prétentions.» En effet, le pur-sang, tel que nous l’entendons, c’est-à-dire toute race pure et bien fixée, qu’il s’agisse d’un cheval, d’un taureau ou d’un bélier, le pur-sang, disons-nous, pris comme élément améliorateur, est l’une des conditions premières d’une complète réussite dans l’opération du croisement. Dans la doctrine nouvelle et pour les motifs que nous avons donnés, le croisement doit s’opérer par les mâles, et, ce que l’on se propose, c’est à des degrés divers l’absorption de la race défectueuse dans celle de l’étalon. Mais M. Sanson prétend que «quelque loin que soit poussée cette absorption par une suite de générations croisées, le résultat ne s’en maintiendra poiut s’il est abandonné à lui-même, et qu’il y a nécessité de revenir de temps en temps à la souche amélioratrice.» Nous voyons bien là une assertion; mais sur quels faits est-elle basée? Voilà ce qu’on se garde de nous dire, et, pour celte cause majeure, c’est que les faits manquent. M. Gayot, qui cependant est un des grands promoteurs du croisement des races, qu’il nomme une «œuvre de perfectionnement, » partage l’opinion de M. Sanson. «Une longue série de croisements change de fond en comble la race sur laquelle s’est opérée la croisure; elle la rapproche de la souche paternelle, au point qu’il soit impossible de l’en distinguer extérieurement; mais si l’on abandonnait à elle-même cette race croisée, si l’on négligeait de la retremper par intervalles dans le sang de la race de perfectionnement, on la verrait déchoir peu à peu et retomber à la fin dans un état de dégradation dont rien ne la sauverait.» Nous avons, au contraire, fait voir précédemment comment plusieurs races s’étaient constituées et maintenues, quoiqu’elles dussent leur origine à un croisement entre deux races bien distinctes, telles que les races Orloff et de la Charmoise, les races canines du fox-hound et du pointer, et bien d’autres encore, sans qu’il soit nécessaire de nommer celles qui sont en voie de transformation. M. J. B. Huzard est, en cela, de notre avis, comme on peut le voir dans son livre sur les Haras domestiques. «Longtemps cependant, dit-il, les hommes du plus grand savoir en ces sortes de matières avaient pensé que l’amélioration ne se soutiendrait pas; il a fallu l’expérience pour faire voir le contraire. Il en sera du métissage des races de chevaux comme il en a été de celui des bêtes à laine.»
Nous trouvons, dans la remarquable étude de M. de Laveleye, sur l’Économie rurale en Néerlande, un nouvel exemple d’une race qui s’est constituée par le croisement. Dans le Wilhelmina-Polder, formé depuis 1809 entre les deux îles de Oost et de Zuid-Beveland, en Zélande, M. Van den Bossche, agronome d’un grand mérite, entretient une race de moutons qu’il a créée lui-même. Pour donner à la variété du pays une laine plus fine et plus de disposition à prendre de la chair, il a eu recours au croisement avec le bélier leicester. Cette opération a été commencée en 1858 et poursuivie jusqu’en 1841. A cétte époque, on commença à employer à la reproduction les animaux issus du croisement, quoiqu’ils n’eussent, en réalité, que trois croisements avec le pur-sang. Depuis, M. Van den Bossche n’a plus eu recours au sang leicester qu’exceptionnellement. La famille a d’ailleurs paru tellement fixe à la Société d’agriculture de la Zélande, que cette dernière a donné à la nouvelle race le nom d’Iman, prénom de son créateur. «Dans la Frise, dit M. de Laveleye, on commence à introduire les taureaux durham pour obtenir une race croisée qui, prétend-on, sans donner autant de lait, produit plus de crème et en même temps s’engraisse plus facilement que la race du pays.» Le savant économiste belge ajoute qu’à «l’École centrale de Gembloux, en Belgique, on a obtenu la même quantité de crème des vaches hollandaises, donnant en moyenne vingt litres de lait, et des vaches durham qui n’en donnaient que seize.» «On se trouve si bien du croisement de la race durham avec l’espèce bovine de Zélande, dit encore M. de Laveleye, que déjà M. Van den Bossche vend à de très-hauts prix, aux propriétaires allemands les reproducteurs issus des croisements durham, poursuivis encore à cette heure par cet éminent éleveur. » Mais, jusqu’ici, ce n’est encore que du métissage.
Il est bien certain aussi, comme nous l’avons fait remarquer, qu’on ne connaît pas tous les exemples de races qni se sont formées par le croisement; mais nous ne négligerons certes pas de recueillir les exemples que nous rencontrerons dans l’histoire, afin de fortifier encore, par des faits de plus en plus nombreux, la doctrine que nous défendons. M. Darwin raconte qu’un roi des Indes, Aliber-Khan, grand amateur d’oiseaux, qui vivait vers l’année 1600, avait entrepris, dit un chroniqueur, de croiser les races, «méthode qu’on n’avait point encore pratiquée dans ce pays, et qui les améliore étonnamment.» De même, lorsqu’on étudie, par exemple, l’histoire des races chevalines depuis les temps les plus reculés jusqu’ à nos jours, on voit que presque toutes sont le résultat d’un ou plusieurs croisements successifs. Dans l’antiquité, cette pratique se rencontre à chaque pas, comme on peut s’en convaincre en lisant le très-intéressant travail publié dans la Revue contemporaine, par M. Ch. de Sourdeval. Quant à ces mots, relatifs au produit d’un croisement: «s’il est abandonné à lui-même, » nous nous étonnons de les rencontrer sous la plume de M. Sanson. Est-ce qu’il peut être en effet question, en agronomie, d’abandonner à elle-même une production quelconque? Qui dit domesticité dit soins, régime, sélection. L’objection n’étant pas sérieuse, nous n’y insistons pas davantage. Nous préférons nous rallier à l’opinion du docteur Bertillon, opinion que nous trouvons dans son remarquable article sur l’acclimatement: «J’aurais montré avec M. Rufz, dit le savant anthropologiste, que des types nouveaux et mieux doués peuvent être espérés par le croisement; mais que c’est par la sélection qu’ils sont perfectionnés et fixés.»
A propos d’une note lue par M. Magne à la Société d’agriculture, M. Sanson, dans la Culture, dit que son «honoré maître conteste l’un des principes fondamentaux en zootechnie.» Cette accusation serait bien grave si réellement on pouvait dire que les principes fondamentaux de l’art zootechnique sont définitivement arrêtés; mais on peut avancer qu’en matière de production animale, la science n’est pas encore fondée; elle l’est si peu que les doctrines de M. Sanson sont vivement combattues. La note de M. Magne en est une nouvelle preuve. Nous en sommes encore réduits, si ce n’est à l’empirisme pur, car ce serait contester les résultats acquis autant par la science que par la pratique, du moins à chercher continuellement notre voie. Ce qu’il importe, c’est que, tout en marchant à la conquête de la vérité scientifique, les praticiens ne se ruinent pas. Il faut que ceux qui ont la mission d’éclairer les éleveurs ne perdent jamais le point de vue industriel, afin que leurs conseils, loin d’engendrer des déceptions, deviennent, au contraire, de nouveaux agents de richesse. C’est à cette seule condition que la science peut espérer de fonder son empire. En somme, ce que M. Sanson nomme «principes fondamentaux» n’est autre chose que les opinions personnelles de cet écrivain; par conséquent, chacun est dans son droit en les discutant. Nous n’avons certainement pas la prétention de nous ériger en avocats du directeur d’Alfort, qui trouvera lui-même de meilleures réponses que celles que nous pourrions lui suggérer; cependant, nous ne croyons pas que l’avenir ratifie ce jugement de M. Sanson, que personne ne «sera touché des arguments de M. Magne.» Nous ne pensons pas non plus que toutes choses soient confondues dans son esprit, comme la phrase suivante pourrait le faire croire: «Nous avons essayé, dans le Livre de la Ferme, d’établir aussi clairement que nous l’avons pu la distinction qui doit exister entre le croisement, le métissage et la sélection, aussi bien au point de vue scientifique qu’au point de vue industriel. Dans la dissertation de M. Magne, tout cela nous paraît confondu.» Quant à nous, nous pensons qu’il n’y a pas lieu d’opposer la sélection au croisement. Il est beaucoup plus juste de raisonner comme le fait M. Magne, en n’employant que les deux termes régime et croisement. En effet, la sélection ne peut être considérée comme l’opposé du croisement; elle doit, au contraire, lui venir sans cesse en aide. Qu’on agisse dans un sens ou dans un autre, on doit toujours faire de la sélection, c’est-à-dire choisir les meilleurs reproducteurs, ceux qui réunissent au plus haut degré les qualités qu’on recherche dans l’espèce animale que l’on entretient.
M. Magne répond à cette phrase d’un membre de la Société impériale et centrale d’agriculture, qui résume l’opinion d’un grand nombre de zootechniciens: «Le croisement ne forme pas de races, il les détruit.» Et il ajoute: «Si le croisement ne forme pas des races, quelle peut en être l’utilité ?» Cette question doit évidemment, en effet, embarrasser ceux qui veulent borner le rôle du croisement à la production de métis qui seraient exclus de la reproduction. M. Magne répond à ceux qui ne veulent pas pousser l’expérience au delà du premier et du second croisement ce que nous avons dit nous-même dans le courant de cette étude, à savoir qu’il faudrait conserver pure la race croisante et la race croisée, «ce qui, économiquement parlant, n’est pas possible.» M. Magne repousse également le système, qui consiste dans l’absorption d’une race par l’autre. L’inconvénient qu’il voit est celui-ci: «En le suivant, on arriverait inévitablement, après cinq ou six générations croisées de métis tout à fait semblables, à la race paternelle. » D’après cette phrase, et en tenant compte des opinions qui vont suivre, nous sommes en droit de croire que le savant professeur partage nos idées sur la possibilité de l’absorption complète d’une race dans une autre. C’est un appui précieux pour nos doctrines. M. Magne explique ainsi son objection: «Conçoit-on nos éleveurs de chevaux ne produisant que des chevaux de courses, et les cultivateurs seraient-ils mieux nantis quand ils n’auraient que des bœufs durham, des moutons dishley et des porcs leicester?» Nous n’hésitons pas à répondre que non-seulement nous ne verrions aucun mal qu’il en fût ainsi en ce qui concerne les espèces de boucherie, mais encore que c’est le but que nous conseillons de viser. Quant à la crainte d’arriver, par le croisement répété indéfiniment, à ne faire que des chevaux de course, M. Magne nous permettra de lui dire qu’elle n’est pas fondée.
En effet, et d’abord que faut-il entendre par un cheval de course? Selon nous, le cheval de course n’est point nécessairement un cheval de pur-sang, pas plus qu’un cheval de pur-sang n’est nécessairement un cheval de course. Tout cheval qui est admis sur l’hippodrome est un cheval de course, qu’il s’appelle Monarque ou Colonel, La Toucque ou Bayadère. Ceci n’a pas besoin de démonstration. Il ne nous paraît pas moins évident qu’un cheval de pur-sang n’est pas nécessairement un cheval de course. M. Magne, en employant cette expression de «cheval de course,» a-t-il voulu dire que l’abus de croisement par les mâles de la race pure ne donnerait que des sujets d’apparence légère et mince, tels que ceux que nous voyons apparaître sur la pelouse de Longchamp? S’il en est ainsi, nous répondrons à M. Magne que ce qui fait le cheval de course, c’est le régime, c’est l’entraînement, c’est l’in and in. Élevez des chevaux de pur-sang à la manière pratiquée dans l’élevage ordinaire des chevaux de commerce, et vos produits sembleront tout aussi forts, tout aussi gros que ceux qui s’éloigneraient davantage du type pur. C’est une expérience que nous avons faite. Qui serait capable de dire combien de générations de pur-sang se sont succédé dans telle famille chevaline d’où vous voyez sortir des sujets d’une ampleur remarquable? Parmi les chevaux de chasse d’Angleterre que vous citez, croyez-vous donc qu’il n’y en ait pas beaucoup auxquels il ne manque que d’être inscrits au Stud-Bouok pour être considérés comme des pur-sang? Presque tous les reproducteurs inscrits dans la catégorie des hunter à l’exposition universelle, dans le parc de Battersea, n’étaient-ils pas issus de parents appartenant à la race pure? Et ceux dans la généalogie desquels il y avait quelque mésalliance étaient-ils si différents de leurs voisins que vous eussiez pu affirmer leur bâtardise à la simple inspection de leurs formes? Évidemment non. Nous avions donc le droit de dire que les craintes exprimées plus haut n’étaient point fondées.
Nous arrivons à une proposition importante de M. Magne: «Je ne conteste pas, dit-il, et il est superflu de l’ajouter, la supériorité comme reproduction des individus de race pure sur les métis, surtout les métis des premiers croisements. Il est bien reconnu que les caractères sont d’autant plus fixes et qu’ils se transmettent avec d’autant plus de certitude du père aux enfants que les races sont plus anciennes. Je soutiens seulement que les métis peuvent être employés pour propager leur race et mieux pour en communiquer les caractères à d’autres races. Pour résoudre complétement la question de l’utilité des métis comme reproducteurs, pour confirmer ce que je viens d’avancer, j’ajouterai que les qualités communiquées à des animaux par le croisement des races se conservent aussi facilement que celles qui ont été produites par le régime. Cette proposition, je le sais, trouvera de nombreux contradicteurs, mais c’est parce qu’on ne tient pas compte des circonstances dans lesquelles les animaux se produisent. Les éleveurs s’abusent quand ils croient qu’une amélioration sera fixe parce qu’elle aura été produite par les soins hygiéniques. Rien n’est plus commun que le fait à l’appui de ce que j’avance. Transportez sur les montagnes granitiques du Morvan une famille de bœufs nés dans les herbages argilo-calcaires de Saône-et-Loire ou de la Nièvre, et, si elle ne reçoit que des soins donnés ordinairement au bétail morvandian, elle se transformera en mal, comme la famille qui aurait été produite par le croisement.» C’est précisément ce que nous disions nous-même au début de cette étude.
«Mais d’où provient, continue M. Magne, une opinion si contraire aux faits, quoique si générale? De ce qu’on a souvent voulu communiquer à une race, par le croisement, des améliorations que le régime seul peut produire, et qu’il est toujours arrivé qu’elles disparaissaient rapidement, tandis qu’on voyait que des améliorations de même nature, réalisées ailleurs à la suite d’un grand progrès agricole et d’une distribution plus abondante de fourrages, se conservaient. En présence de ce double effet, et sans en rechercher les causes, on n’a pas manqué de dire que les améliorations produites par le croisement ne se conservaient pas comme celles qui étaient réalisées par le régime. Il suffit d’indiquer l’origine de ce raisonnement pour démontrer qu’il n’est pas fondé. Ainsi, les races métisses se conservent comme les races améliorées par le régime. Améliorez par le régime seul, ou par le régime et le croisement, et vous n’aurez aucune différence dans les résultats. Seulement, en employant le croisement, vous arriverez au but plus promptement; mais, dans un cas comme dans l’autre, les améliorations se conserveront si les animaux sont soumis à un régime semblable à celui qui aurait été nécessaire pour les produire, tandis que, sans cette condition, elles disparaîtront, soit qu’elles aient été la conséquence du régime, soit qu’elles proviennent d’un croisement. Et, si quelques améliorations peuvent se conserver indépendamment de cette condition, c’est-à-dire indépendamment des influences hygiéniques, ce sont celles qui sont produites par le croisement.» Voilà certes une assertion qui pèse d’un grand poids dans la discussion, et qui vient tout à fait à l’appui de nos théories. Voici, d’ailleurs, d’après M. Magne, les améliorations que le croisement produit: «C’est la production, dans le cheval, d’une tête épaisse, carrée, à la place d’une tête busquée, d’une encolure droite à la place d’une encolure rouée; c’est la suppression des cornes et l’accroissement du train antérieur dans le taureau et le bélier; c’est la transformation d’une toison grossière et légère en toison fine et lourde dans les bêtes à laine. Quelles sont celles que nous ne pouvons obtenir que par le régime? C’est l’élévation de la taille, l’augmentation du poids, la production du tempérament, qui constitue la précocité et l’aptitude à prendre la graisse dans le bœuf; c’est l’énergie excessive dans le cheval.» Déjà, en 1843, M. J. B. Huzard avançait son opinion conforme à celle de M. Magne. Voici comment il la formulait en terminant son livre sur les Haras domestiques: «Il n’y a aucune objection parmi celles que j’ai citées relativement au métissage dans l’espèce chevaline, qui puisse, je ne dis pas prouver, mais seulement faire soupçonner, que l’opinion suivante soit fausse, que dans cette espèce les produits d’un métissage bien suivi peuvent rester au point où ils sont parvenus, en se reproduisant par eux-mêmes et sans qu’on soit obligé de recourir à des étalons purs de la race régénératrice.»
VI
Table des matières
M. Sanson examine ensuite et critique cette méthode qui consiste à chiffrer exactement «la quantité, la dose proportionnelle des deux espèces de sang qui coulent dans les veines d’un produit provenant de races différentes et dont la généalogie est bien connue. » Dans cette méthode très-défectueuse, en effet, «on représente la force du mâle par une valeur égale à 1 et celle de la femelle par une valeur égale à 0. On a dès lors, pour le produit du premier croisement, une valeur égale à 0,50, c’est à-dire un demi-sang. A la seconde génération, 0 étant remplacé par cette valeur de 0,50, on a une valeur de 0,75, ou un trois-quarts de sang. En ajoutant ainsi successivement la valeur obtenue à 1, valeur du père, et en divisant par 2, somme des père et mère, eu égard au produit, on arrive d’abord, à la troisième génération, à 0,873 ou sept huitièmes de sang; puis enfin, à la trentième génération, à une valeur représentée par une fraction décimale composée de vingt-neuf chiffres, dont les neuf premiers sont des 9.» Cette façon de procéder, nous le reconnaissons, ne brille pas par sa logique, aussi est-elle blâmée et par M. de la Tréhonnais, fervent adepte de la doctrine du croisement, et par M. Sanson.
Le premier dit, dans la Revue agricole de l’Angleterre, page 238: «On entend tous les jours parler de demi-sang, de trois-quarts de sang, de sept huitièmes de sang, etc. Quelle preuve a-t-on que ces fractions sont exactes? Pour qu’elles le fussent, il faudrait supposer que les deux types reproducteurs ont dans leur sang une égale influence d’atavisme et d’hérédité, c’est-à-dire qu’ils ont leur nature individuelle et celle de leurs familles typifiées au même degré de persistance..... Dans presque tous les cas de croisement, l’un des deux reproducteurs, appartenant à une race plus ancienne, plus permanemment caractérisée, et surtout plus pure, c’est-à-dire avec un atavisme moins altéré dans sa puissance par des croisements avec d’autres races, devra nécessairement donner au produit une plus forte proportion de sa nature et de son tempérament.» M. Sanson se fait du calcul cité plus haut une arme contre nous, et va jusqu’à dire que la théorie si séduisante tout à l’heure du croisement s’évanouit aussitôt. Car il n’est plus possible, dit M. Sanson en premier lieu, de représenter par 0 seulement la valeur de la mère dans la première opération; en second lieu, de diviser par 2 seulement la somme des valeurs, puisqu’elle contient un nouveau facteur indéterminé, qui est précisément la quotité pour laquelle agit la puissance héréditaire de chacun des procréateurs; puis un autre, étranger à ces derniers, lequel se trouve dans les conditions hygiéniques au milieu desquelles s’opèrent la conception et le développement du produit.»
Ce dernier argument, dirigé contre nos doctrines, n’est pas sérieux; il est donc inutile d’y insister. Ce qui résulte pour nous de cette discussion, c’est que la formule mathématique inventée, croyons-nous, par M. Gayot, est fausse, voilà tout! Cette conclusion tirée par M. Sanson, «que l’on ne saurait constituer une race nouvelle avec des produits croisés,» ne sera point admise par tout le monde. On a vu que M. Magne est d’une opinion contraire, et que les faits lui donneraient raison, comme le prouvent les races intermédiaires Dishley-mérinos d’Alfort, les Cotswold-berrichons de M. Lalouël de Sourdeval, et d’autres citées déjà. Mais si, au contraire, on se propose l’absorption complète d’une race dans une autre, il faut, en effet, continuer, sur un nombre indéterminé de générations, l’emploi du sang régénérateur à l’état de pureté. C’est alors seulement qu’on pourra pratiquer avec succès la méthode in and in, sans qu’il soit désormais nécessaire de recourir à des reproducteurs étrangers.
Nous n’admettons. pas davantage que, pour qu’il y ait chance de réussite, il faille qu’il existe entre les deux races qu’un veut allier «certains rapports de taille, de volume, et même quelque identité de formes, » et encore bien moins qu’on ne puisse obtenir même «des produits individuels.» Heureusement, les faits sont là, qui prouvent surabondamment que non-seulement ce n’est point une condition sine quâ non, mais qu’au contraire les croisements entre races très-différentes réussissent parfaitement. Les produits durham-bretons, si fort estimés pour la qualité de leur viande, pour leur précocité et leur facilité à l’engraissement, sont une preuve qu’on peut, par le croisement, même dès la première génération, obtenir d’excellents résultats individuels. Cependant, on peut affirmer qu’il n’y a aucune analogie entre le durham et le breton. Comment admettre d’ailleurs cette nécessité d’identité des formes, dans la réussite du croisement des races, lorsque la ressemblance ne peut même pas servir à classer, à différencier les espèces. «L’âne, dit Buffon, ressemble plus au cheval que le barbet au lévrier, et cependant le barbet et le lévrier ne font qu’une même espèce, puisqu’ils produisent ensemble des individus qui peuvent eux-mêmes en produire d’autres; au lieu que le cheval et l’âne sont certainement de différentes espèces, puisqu’ils ne produisent ensemble que des individus viciés et inféconds. »
Les détracteurs du croisement des races se battent donc le plus souvent, comme on le voit, contre des moulins à vent. Nous touchons d’ailleurs à la dernière objection de M. Sanson. Il revient sur la nécessité de la «prépondérance» du mâle dans l’acte de la génération, pour que la doctrine du croisement soit défendable. Nous ne pouvons découvrir la raison de cette nécessité. En effet, le mâle ne serait-il pas prépondérant, ce qui ne nous paraît cependant pas probable, il faudrait admettre qu’il apporte une part au moins égale, et, dans ce cas, au moyen d’alliances successives entre la race amélioratrice et les produits du croisement, on arrivera forcément à l’absorption de la race locale, dont l’atavisme sera combattu et successivement amoindri à chaque génération. Aussi, avouons-nous ne pas comprendre comment M. Gayot s’élève contre le croisement de l’étalon dit de pur sang avec les races chevalines plus ou moins abâtardies qui peuplent une partie de la France. Serait-il donc d’avis de laisser dans l’avilissement ces animaux, occupant le dernier degré de l’échelle dans l’espèce?
M. Sanson a, toutefois, appris à faire quelque cas des motifs et des idées qui poussent les partisans du croisement à soutenir leurs doctrines. La nécessité de créer des animaux produisant à meilleur compte une plus grande quantité de viande n’est plus niée par le Livre de la Ferme, et l’on est agréablement étonné de voir qu’en terminant, M. Sanson reconnaît qu’il n’entend pas dire «qu’il faille s’abstenir d’une manière absolue des opérations dites de croisement... Ramené à son importance scientifique réelle, dit-il, le croisement est un moyen, un procédé d’exploitation industrielle des animaux qui, à l’exemple de tous les procédés de fabrication, donne des résultats en rapport avec la manière dont il est mis en pratique..... Le problème du croisement, problème purement industriel, se pose donc de la manière suivante: Étant donnée une race locale, avec toutes les matières premières nécessaires à son exploitation plus lucrative que celle que permettent ses seules aptitudes, tirer le meilleur parti possible de ses produits.»
Ainsi donc, vous admettez qu’il est certains cas où nos races indigènes sont devenues insuffisantes, et où les intérêts d’une industrie progressive et intelligente nécessitent que les races ne soient plus conservées intactes. La lumière luit tellement éclatante, que vous ne pouvez plus fermer les yeux; les résultats vraiment merveilleux obtenus par la pratique du croisement dans maints pays vous obligent à reconnaître que «ce procédé industriel» a réussi. Une agriculture en partie transformée, comme celle de certains départements de l’Ouest, par le croisement de leurs races de boucherie avec les races anglaises améliorées; des populations vivant naguères dans la misère et maintenant dans l’aisance, toutes ces considérations, disons-nous, ont cependant fait fléchir votre parti pris. Vous-même, vous avez donné votre sanction au croisement «en le préconisant pour les races ovines de l’Ouest,» que vous recommandez «d’accoupler avec le South-down.» C’est vous-même qui avez la générosité de nous rappeler le conseil donné par vous aux éleveurs de votre pays natal. Cependant, laissez-nous vous dire que vous avez commis là une grande imprudence, car le jour où toute une contrée sera entrée dans cette voie, il ne sera plus possible de retrouver de types purs de la race locale. Et que deviendra alors le principe de l’amélioration des races par elles-mêmes, principe hors duquel vous avez dit précédemment qu’il n’y avait point de salut? Et voyez ce qui arrive! Le paysan, qui, tôt ou tard, finit par se ranger du côté des gros bénéfices, ne veut plus entretenir son ancienne race mancelle à l’état de pureté. Cette dernière n’existe presque plus nulle part, et le moment est proche où une vache mancelle sera montrée par curiosité. De Laval à Angers, de Château-Gontier à Sablé, dans les foires, partout enfin, vous ne voyez plus qu’animaux croisés, Durham-manceaux, Durham-bretons, Mortagnes-dishley Craonais-leicester. Devant cette expérience, le savant le plus entêté de son système est amené à réfléchir, à modifier l’inflexibilité de ses principes, et à faire des concessions à ceux qu’il appelait naguère des «éleveurs ou zootechniciens ignorants, butés à une idée qu’ils ont adoptée sans examen, et qu’ils suivent en aveugles.» Renoncez ussi à nous prouver que, lorsqu’on opère entre races peu distinctes, on aura «à proprement parler de la sélection, c’est-à-dire l’accouplement de deux individus aussi rapprochés que possible par leur constitution physique. » Ne nous dites plus, par exemple, que «le mariage entre le charollais et le durham n’est point à proprement parler un croisement, car pour le coup ce serait «heurter trop directement le bon sens.»
En dehors de la vérité scientifique, que nous espérons avoir démontrée, nous tenons à tirer cette double conclusion, que c’est du croisement de nos races indigènes qu’on doit attendre, d’une part, la prospérité de l’agriculture française, et, d’autre part, le bien-être des classes ouvrières. Produire, dans un temps donné, une quantité double de viande que par le passé, tel est forcément le résultat qu’on obtient en entretenant, comme l’Angleterre le fait, un bétail plus précoce que le nôtre, c’est-à-dire qui, dans moitié moins de temps, arrive à son complet développement et à un engraissement parfait.
M. le baron Paul Thenard, dans un article «sur les races précoces,» que nous trouvons dans la revue scientifique les Mondes, après avoir cherché à démontrer qu’il fallait à chaque peuple, et selon le degré de latitude qu’il habitait, un régime différent, particulier, prétend que, «sous notre climat, l’usage des viandes ultra-adipeuses serait funeste à la santé publique.» Nous ne saurions partager les craintes du neveu du célèbre chimiste; il est encore loin le jour où on pourrait redouter pour le peuple l’abus des viandes adipeuses, voire même ultra-maigres. D’ailleurs, la viande des animaux précoces n’est pas nécessairement adipeuse: elle sera, chez nous, ce que l’engraisseur voudra qu’elle soit, fin-grasse ou seulement demi-grasse. Il faut vraiment n’avoir jamais mangé de roastbeef, de gigot ou de jambon en Angleterre, pour admettre comme «très-spirituel» le propos de la «ménagère» cité par M. Thenard. Les bons mots, tels que ceux-ci, par exemple, ne passeront jamais pour des raisons: «Quant à sa viande (celle de l’Angleterre), dit l’interlocutrice de M. Thenard, véritable diminutif du poisson de l’Esquimau, elle ressemble à une éponge sans goût qu’on aurait trempée dans la graisse: c’est de la mie de pain avec de la chandelle.»
M. Thenard pense que «le régime anglais est le régime esquimau diminué et le régime français amplifié. » Au risque de souhaiter à nos compatriotes une ressemblance quelconque avec les Esquimaux, nous faisons des vœux pour qu’ils mangent beaucoup de viande telle que celle qu’on consomme au delà de la Manche, au risque encore, comme le dit l’écrivain des Mondes, «de rompre cet équilibre entre le système respiratoire et le système digestif, qui est indispensable, et que nous rencontrons si facilement et si heureusement avec le pain et le vin. Hélas! cet équilibre obtenu avec le pain et le vin ne se rencontre pas si «facilement» que M. Thenard le croit. De même que ce n’est qu’aux jours de foires ou de noces que le paysan d’une grande partie de la France mange de la viande de boucherie, de même aussi ce n’est guère que dans ces circonstances qu’il boit du vin à ses repas. Voilà la vérité, et nous disons que tout ami de l’humanité, aussi bien que tout économiste sensé, doit travailler à la solution du problème que nous croyons résoudre par l’introduction des races précoces, afin de mettre fin à une situation indigne d’un pays essentiellement agricole comme le nôtre.
Qu’on cherche ce résultat par un chemin ou par un autre, par la diminution du prix de revient ou par l’élévation des salaires, il faut avant tout que la marchandise existe sur le marché. Eh bien, la viande ne s’y trouve pas en quantité suffisante pour répondre aux besoins de la population. Non, «l’idée de la vie à bon marché » n’est pas une «comédie de circonstance; » c’est une aspiration très-légitime et très-honorable d’économistes plus ou moins heureux dans leurs solutions, voilà tout. Ce mot de comédie nous blesse lorsqu’il vient à propos d’une question de subsistance. Cette comédie n’est que le triste drame qui se joue trop souvent dans la demeure de ceux dont les bras sont les instruments de notre bien-être, bien-être auquel la France doit s’efforcer de convier tous ses enfants.
Nous ne pouvons mieux terminer cette étude qu’en citant les lignes suivantes, empruntées au docteur Bertillon, passage qui résume éloquemment notre pensée sur l’avenir de la zootechnie: «... Il n’y a plus qu’à coordonner l’enseignement, du passé avec la méthode et les données journalières de la science moderne, pour fonder l’art de domestiquer, d’acclimater, de modifier au gré de nos désirs l’organisme. animal. Il est certain que l’homme a créé le chien, probablement le froment, et maintes autres prétendues variétés domestiques, qui méritent au moins le nom d’espèces; il a créé le mulet, le léproïde, et déjà un grand nombre d’autres hybrides dont un bon nombre sont indéfiniment féconds. Il a rendu si mobiles les organismes domestiques, que l’art anglais se charge, en un nombre déterminé de générations, de créer un type de pigeon conforme à la fantaisie d’un demandeur! Qui ne voit que c’est là le commencement d’un art immense, l’art de créer et d’adapter à nos besoins, à nos goûts, à notre domicile, la substance vivante de deux règnes...
«Mais ces difficultés sont accidentelles et temporaires; elles sont bien moindres que celles dont les acclimatements connus ont déjà triomphe par un peu de hasard et par un temps immense. L’art, inspiré par la science, surprend aujourd’hui les secrets de ces triomphes; il supprimera le hasard, il abrége les temps!
«Alors, comme la matière brute nous est déjà soumise, nous sera soumise aussi la substance vivante!»
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