Czytaj książkę: «Mémoires sur la campagne du corps d'armée des Pyrénées-Orientales en 1808»
Gabriel Laffaille
Mémoires sur la campagne du corps d'armée des Pyrénées-Orientales en 1808
Suivi d'un précis des Campagnes de Catalogne de 1808 à 1814

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066337667
Table des matières
AVANT-PROPOS.
CAMPAGNE DU CORPS D’ARMÉE DES PYRÉNÉES ORIENTALES EN 1808.
CHAPITRE PREMIER.
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
CHAPITRE V.
CHAPITRE VI.
CHAPITRE VII.
CHAPITRE VIII.
CHAPITRE IX.
CHAPITRE X.
CHAPITRE XI.
CHAPITRE XII.
CHAPITRE XIII.
CHAPITRE XIV.
PRÉCIS DES CAMPAGNES DE CATALOGNE DE 1808 A 1814.
CAMPAGNE DE 1808
CAMPAGNE DE 1809.
CAMPAGNE DE 1810.
CAMPAGNE DE 1811.
CAMPAGNE DE 1812.
CAMPAGNE DE 1813.
CAMPAGNE DE 1814.
1. SUR BARCELONE.
2. SUR LES RECONNAISSANCES DE CARDONE ET DE LÉRIDA FAITES EN 1808 AVANT LE COMMENCEMENT DES HOSTILITÉS.
3. SUR LE MONT-SERRAT.
4. TRADUCTION D’UNE LETTRE INTERCEPTÉE, QUI FAIT CONNAÎTRE CE QUI SE PASSA A TARRAGONE APRÈS LE DÉPART DE LA DIVISION CHABRAN.
5. EXTRAIT LITTÉRAL DE LA RELATION OFFICIELLE DE LA PREMIERE ATTAQUE DE GÉRONE, PUBLIÉE PAR LES ESPAGNOLS.
6. SUR LES SIÉGES DE GÉRONE.
7. TRADUCTION DE LA LETTRE ADRESSÉS PAR LE GÉNÉRAL EN CHEF ESPAGNOL VIVÉS AU GÉNÉRAL LÉCHI, ET RÉPONSES.
8. SUR LE GÉNÉRAL DUHESME .
9. SUR LE GÉNÉRAL LACY.
10. SUR L’EXPÉDITION MARITIME DES ANGLAIS CONTRE TARRAGONE EN 1813.
ERRATA.

AVANT-PROPOS.
Table des matières
La Campagne du corps d’armée des Pyrénées-Orientales ouvrit en Catalogne la lutte de Napoléon contre l’Espagne. Quoique nos succès y aient été mêlés de revers, elle peut figurer avec honneur dans nos annales militaires; mais on chercherait vainement à s’en faire une idée exacte par les ouvrages publiés jusqu’ici: les faits les plus importants y sont omis ou à peine indiqués.
Attaché à l’état-major du général commandant en chef, j’assistai à presque tous les événements de cette campagne: j’y pris même quelquefois assez de part. Ce général me chargea en 1809 d’en rédiger un Précis officiel; et désirant que j’en fisse encore une relation plus détaillée, il me communiqua sa correspondance et d’autres documents qu’il avait entre les mains. J’eus ainsi, peut - être plus que personne, les moyens de connaître la vérité ; mais trop d’obstacles s’opposaient alors à ce qu’on la mit au grand jour.
En 1819 et 1820, j’envoyai au dépôt central des fortifications deux Mémoires sur les Attaques de Gérone, et sur la Défense de Barcelone en 1808. C’était la Campagne du corps d’armée des Pyrénées-Orientales en deux parties séparées. Je les ai réunies depuis en une seule, et des considérations auxquelles je n’ai pu résister m’ont déterminé à la faire imprimer.
La guerre qui commença en 1808 dans la Catalogne n’eut presque jamais de liaison immédiate avec celle dont les autres parties de la Péninsule étaient le théâtre: elle n’en fut, pour ainsi dire, qu’un épisode dont le récit peut être fait séparément, sans perdre de son intérêt. Ayant commencé ce récit, j’ai cru devoir le continuer, mais en le resserrant dans un cadre beaucoup plus étroit, et je me suis borné à un Précis sommaire qui retrace fidèlement la marche, les vicissitudes et la fin de la guerre de Catalogne. J’ai ajouté quelques notes pour en faire mieux juger le caractère et les acteurs.
Je dois prévenir que dans ce Précis, et même dans les notes, je me suis particulièrement étendu sur les faits que j’ai été à portée de voir par moi-même: quelques-uns ne sont encore que très-peu ou très-mal connus, entre autres l’expédition maritime des Anglais contre Tarragone en 1813.
CAMPAGNE DU CORPS D’ARMÉE DES PYRÉNÉES ORIENTALES EN 1808.
Table des matières
CHAPITRE PREMIER.
Table des matières
Entrée des Français en Catalogne. — Occupation de Barcelone et du fort de Figuières.
Les Français étaient maîtres du Portugal, et les généraux Dupont et Moncey, à la tête de deux corps d’armée partis de Bayonne, avaient déjà pénétré dans l’intérieur de l’Espagne, lorsque, au commencement de 1808, un nouveau corps d’environ sept mille hommes fut rassemblé à Perpignan, sous le nom de Division d’observation des Pyrénées-Orientales. Il était composé, en très-grande partie, de troupes des royaumes d’Italie et de Naples, et se trouvait sous les ordres du général de division italien Léchi. Avant de faire entrer ce corps en Catalogne, Napoléon envoya un général français pour en prendre le commandement en chef. Ce fut le général Duhesme, qui avait déjà commandé comme lieutenant - général dans la campagne de Marengo .
Ce général arriva le 4 février à Perpignan. Le 9, il entra dans la Catalogne, se dirigeant sur Barcelone. Il traversa sans obstacle Figuières et Gérone. A Figuières, on logea même sans défiance une partie de ses troupes dans le fort. Le comte de Santa-Clara, capitaine-général de la Catalogne, s’apprêtait, non-seulement à les recevoir dans Barcelone, mais encore à les loger également dans la citadelle et dans le fort Mont-Jouy, lorsqu’on vit arriver en toute hâte, pour le remplacer, le comte d’Ezpéléta, un des hommes qui possédaient au plus haut degré l’estime et la confiance des Espagnols.
Ce nouveau capitaine-général, qui était parti de Madrid au premier avis du mouvement de nos troupes, envoya successivement deux officiers au-devant du général Duhesme pour le sommer de rétrograder, ou de s’arrêter du moins jusqu’à ce qu’on eût reçu les ordres de la cour d’Espagne. Voyant que ce général n’en poursuivait pas moins sa marche, et devant, d’après ses instructions, éviter tout motif et même tout prétexte de rupture, il prit le parti de le laisser entrer sans opposition dans Barcelone; mais, moins confiant que son prédécesseur, il se garda bien d’envoyer nos soldats dans la citadelle et le fort Mont-Jouy: il y distribua au contraire la plus grande partie des troupes espagnoles qui formaient la garnison de la place, et leur fit évacuer les casernes de la ville pour y loger ces nouveaux hôtes, qu’on regardait déjà comme très-suspects. Néanmoins le général Duhesme obtint que ses troupes monteraient la garde en commun avec cette garnison aux portes de la ville, et même à celle de la citadelle. Il établit à cette dernière porte, où les Espagnols n’avaient que vingt hommes, le poste principal de police, connu sous le nom de poste de la place, qui fut toujours composé d’une compagnie de grenadiers ou de voltigeurs.
Barcelone est située sur le bord de la Méditerranée, à trente lieues de la frontière de France, et presque à une égale distance des autres frontières de la Catalogne, dont elle est la capitale. Renommée par son commerce et ses manufactures, elle n’est ni moins célèbre ni moins importante comme place de guerre. Couverte d’un côté par la mer, protégée sur deux autres par la citadelle et par le fort Mont-Jouy, elle n’est vulnérable que du côté de la campagne, où elle est défendue par une bonne enceinte bastionnée, des demi-lunes, un chemin couvert, et un ouvrage détaché qu’on appelle le fort Pio.
A douze cents mètres au sud-ouest de la ville, le fort Mont-Jouy couronne le sommet de la montagne de ce nom, élevé de deux cents mètres au-dessus de la mer. Ce fort présente une triple enceinte du seul côté où il soit susceptible d’être attaqué : il n’en existe peut-être pas de plus difficile à prendre par un siège en forme.
La citadelle est très-forte aussi, quoique moins imposante au premier coup-d’œil; c’est un pentagone régulier, construit suivant le premier système de Vauban. Elle est placée à l’est de la ville, et touche à la mer par une lunette avancée qu’on nomme le fort Saint-Charles.
Le port est situé au pied du Mont-Jouy. Il est défendu par ce fort, par la ville et par la citadelle, mais plus immédiatement encore par les batteries de la Lanterne, ainsi nommées d’un phare élevé à leur côté sur la pointe de la jetée qui le borde. L’entrée en est fermée par un banc qui n’en permet l’accès qu’à de petits bâtiments de guerre, la passe la plus profonde ayant à peine douze pieds d’eau.
Entre le port et la citadelle se trouve le faubourg ou plutôt la nouvelle ville de Barcelonette, dont la fondation ne remonte qu’au milieu du siècle dernier: son emplacement tout entier est une alluvion de la mer. Le fort Saint-Charles, les batteries de la Lanterne, et une autre batterie intermédiaire, croisent leurs feux en avant de Barcelonette.
Dans l’angle que l’enceinte de la ville forme au pied du Mont-Jouy en s’éloignant du port, on voit s’élever, sous le nom d’Atarazanas, de vastes bâtiments qui renfermaient autrefois l’arsenal et les chantiers de la marine, long-temps florissante, de Barcelone, et qui depuis sont devenus des casernes et un très-bel arsenal de terre. Pour mettre, en cas d’émeute, les Atarazanas à l’abri d’insulte, les entrées en ont été couvertes par deux demi-bastions, qui en font une espèce de réduit ou de seconde citadelle. Toutes les portes de la ville sont également retranchées du côté de l’intérieur.
Le souvenir de l’esprit remuant des Catalans, et des longues révoltes qu’il a excitées, n’avait pas encore cessé de donner de l’inquiétude au gouvernement espagnol: il devait, à plus forte raison, en inspirer au général français. Suivant les ordres qu’il avait reçus, ce général avait annoncé qu’il devait marcher sur Cadix, et qu’il ne s’arrêtait à Barcelone que pour attendre la décision de la cour d’Espagne à ce sujet. La prolongation de son séjour dans la capitale de la Catalogne faisait de plus en plus ombrage aux habitants. Il se trouvait avec une poignée d’hommes au milieu d’une population de cent soixante mille ames, qui, au premier mouvement, eût été secondée par la garnison espagnole, jalouse des troupes françaises et presque aussi nombreuse qu’elles ( elle comptait près de cinq mille hommes). Pour la sûreté seule de ses troupes, il sentait la nécessité d’occuper la citadelle et le fort Mont-Jouy; mais il n’avait rien tenté pour s’en emparer, lorsque, le matin du 28 février, un aide-de-camp du ministre de la guerre arriva dans Barcelone, et lui remit une dépêche où ce ministre lui mandait que l’empereur le supposait en possession de la citadelle et du fort Mont-Jouy.
Le général Duhesme reconnut qu’il avait eu le tort de ne pas deviner les intentions de Napoléon; mais il l’effaça par sa promptitude à le réparer; et, avant de se livrer au sommeil, il put annoncer, le jour même, que ces intentions étaient remplies.
En mettant une compagnie d’élite tout entière de garde à la porte, ce général avait déjà fait un premier et très-grand pas pour surprendre la citadelle. Il s’agissait de faire encore les derniers sans donner l’éveil aux autorités espagnoles, qui, plus inquiètes de jour en jour, venaient de demander qu’on retirât cette garde.
Aussitôt après l’arrivée de l’aide-de-camp du ministre, le général Duhesme appela chez lui, pour se concerter avec eux, le général Léchi et le chef de bataillon Latour, qu’il avait nommés, à son arrivée à Barcelone, le premier, commandant supérieur, et le second, commandant d’armes de la ville. Ce dernier était chef d’un bataillon du 16e régiment d’infanterie de ligne, le seul bataillon français qui fit alors partie du corps des Pyrénées-Orientales. C’était justement sa compagnie de voltigeurs qui était ce jour-là de garde à la porte de la citadelle. Le plan de surprise ayant été arrêté par le général en chef, le commandant Latour se transporta sur-le-champ à cette porte, comme pour faire sa visite ordinaire des postes, et il donna ses instructions au capitaine, sans cependant le mettre entièrement dans le secret.
Dans l’après-midi, à l’heure accoutumée des exercices, ce même commandant conduisit son bataillon sur l’esplanade et les glacis qui séparent la citadelle de la ville. Il lui fit exécuter plusieurs évolutions, qui attirèrent une foule de curieux, parmi lesquels on remarquait une partie des officiers et des soldats de la garnison même de la citadelle. Enfin il les mit en bataille sur la chaussée qui conduit dans son enceinte, en appuyant une des aîles à la barrière du chemin couvert.
Au moment où ce bataillon était ainsi prêt à gagner brusquement, par une marche de flanc, la porte principale, le général Léchi passe à cheval devant ses rangs, suivi par le bataillon italien des Vélites, qui venait de manœuvrer également sur la Muraille de mer. Le général s’avance sur les ponts des fossés de la citadelle, annonçant qu’il va rendre visite au gouverneur. L’une et l’autre garde se mettent sous les armes et battent aux champs pour lui rendre les honneurs. La garde espagnole, voyant avancer les Vélites, fait un mouvement pour s’y opposer; mais elle est contenue par les voltigeurs français. Les Vélites et le bataillon du 16e entrent à l’instant dans la citadelle, où ils sont bientôt suivis par deux autres bataillons.
La garnison, cernée dans ses casernes et complètement surprise, n’était nullement en mesure d’opposer de la résistance; la pensée ne lui en vint même pas. Elle était composée de deux bataillons dés gardes espagnoles et wallonnes. Les officiers: confus demandèrent comme une grace de ne rentrer en ville que la nuit, n’osant soutenir les regards des habitants. Le gouverneur, plus confus encore, s’arrachait les cheveux de honte et dei désespoir.
Le général Duhesme, pendant qu’il se rendait ainsi maître de la citadelle, avait également fait marcher des troupes vers le fort Mont-Joùy; mais il ne fut pas si facile de s’en emparer. Gomme il est situé à un quart de lieue de la ville, et qu’on m’avait trouvé ni motif ni prétexte pour mettre une.garde française à sa porte, on ne put en surprendre l’entrée. Le commandant (c’était le brigadier Alvarez, le même qui défendit Gérone l’année suivante), le commandant, dis-je, fit lever le pont à l’approche de nos troupes, et refusa de les laisser entrer sans un ordre très-précis du capitaine-général.
Le comte d’Ezpéléta hésitait à donner cet ordre: le gouverneur de la ville, auquel le commandant du Mont-Jouy était subordonné , n’en envoyait que d’ambigus qu’Alvarez refusait de reconnaître. Le général Duhesme avait fait cerner le fort et parlait d’escalade, mêlant les menaces aux exhortations. La nuit survint. Plusieurs heures s’écoulèrent encore, sans qu’il pût rien obtenir; mais enfin, vers minuit, les portes du fort Mont-Jouy lui furent ouvertes, et de cet instant seulement, il put se regarder comme maître de Barcelone.
La journée avait été extrêmement critique. L’indignation des Catalans était montée au plus haut degré , lorsqu’ils avaient vu la citadelle surprise et le fort Mont-Jouy menacé. Pendant qu’on parlementait devant le fort, des attroupements nombreux s’étaient formés sur plusieurs points de la ville. Un soulèvement eût été inévitable sans les efforts du comte d’Ezpéléta pour le prévenir, et nos troupes eussent couru le plus grand danger. La prise du Mont-Jouy fit succéder aux imprécations et aux menaces l’abattement et la consternation.
Les troupes espagnoles n’avaient évacué qu’en frémissant les forteresses confiées à leur garde. Le lendemain, elles parcoururent la ville en tumulte, et assassinèrent quelques-uns de nos soldats, On rétablit l’ordre en sévissant sur-le-champ contre les assassins; mais, pour qu’il ne fût plus troublé , on jugea nécessaire d’éloigner une partie de ces troupes, et l’on envoya dans des cantonnements le régiment d’Estramadoure, qui était sorti du fort Mont-Jouy, et qui, n’étant pas retenu par la honte de s’être laissé surprendre, donnait le plus libre essor aux sentiments de vengeance qui l’animaient. Les deux bataillons des gardes espagnoles et wallonnes restèrent dans la place, ainsi qu’environ six cents soldats d’artillerie et quelques dépôts de divers régiments: c’étaient encore plus de trois mille hommes.
Napoléon fut à peine informé de la prise de la citadelle et du fort Mont-Jouy, qu’il ordonna au général Marescot, premier inspecteur-général du génie, d’aller visiter, comme si elles eussent déjà fait partie de son empire, Barcelone et les autres forteresses de la Catalogne plus rapprochées de la France. Ce général sentit combien il était contraire aux principes de la guerre de n’occuper qu’une seule place, séparée par plus de trente lieues de notre frontière . Il conseilla au général Duhesme de profiter de l’arrivée d’une seconde division qui lui était annoncée, pour mettre des garnisons dans le fort de Figuières et dans les places de Roses, Gérone et Hostalrich, qui n’étaient, pour ainsi dire, que les avant-postes de Barcelone du côté de la France.
Le général Duhesme avait déjà songé à se saisir du fort de Figuières: il avait même fait approuver son projet par le prince Murat, lieutenant-général de l’empereur en Espagne, qui lui avait envoyé l’ordre de l’exécuter; mais Napoléon avait, en toute hâte, contremandé cet ordre, qui était contraire à ses intentions; et il avait expressément ordonné de ne pas compromettre les troupes en les disséminant, et de les tenir toutes concentrées dans Barcelone.
Cependant, le général Marescot ayant particulièrement insisté sur l’importance du fort de Figuières, qu’il comparait à un fort de diamant, le général Duhesme se décida à le faire occuper; et, dans les premiers jours d’avril, lors de l’arrivée de la nouvelle division, il en fit surprendre l’entrée par un de ses bataillons, à peu près comme on avait surpris la citadelle de Barcelone. Mais, malgré toute sa déférence pour le premier inspecteur-général du génie, son ancien compagnon d’armes et son ami, il n’osa prendre sur lui de suivre également ses conseils pour Gérone, Roses et Hostalrich. Craignant même d’avoir trop fait en occupant le fort de Figuières, il pria ce général de rendre compte lui-même à l’empereur de cette occupation, et de provoquer en même temps celle des autres places.
Napoléon était à Bayonne, lorsque le général Marescot le rejoignit. Il venait d’attirer dans cette ville Ferdinand et toute la famille royale d’Espagne. Regardant comme assurée la possession de la Péninsule, il étendait déjà ses regards au loin sur l’Afrique; et, tout près de lui, aux portes mêmes de la France, il dédaigna de les abaisser sur des places fortes qu’on pouvait alors prendre sans coup férir, et qui devaient plus tard nous coûter tant de sang
Napoléon ne loua ni ne blâma le général Duhesme de s’être emparé du fort de Figuières; mais loin de lui donner l’ordre de s’emparer de Roses, Gérone et Hostalrich, ce général ayant représenté, quelque temps après, la nécessité d’envoyer du monde dans le fort de Roses pour le mettre à l’abri des entreprises des Anglais, il lui prescrivit de nouveau de tenir toutes ses troupes réunies dans Barcelone, et lui fit un reproche d’en avoir cantonné une partie à Mataro et dans les environs. Il ne semblait attacher alors, en Catalogne, d’importance qu’à Barcelone, et ne demandait au général Duhesme que de lui répondre de cette place et des troupes qu’il y commandait.
CHAPITRE II.
Table des matières
Composition du corps d’armée des Pyrénées-Orientales. — État de la Catalogne. — Émeute à Barcelone.
La division qui vint renforcer le général Duhesme était moins nombreuse que celle qu’il avait déjà sous ses ordres; mais elle était composée tout entière de Français, et l’organisation définitive du corps d’armée fit passer de son côté la supériorité du nombre, en incorporant dans ses rangs le bataillon du 16e, le 3e régiment provisoire de cuirassiers, et un bataillon suisse, qui étaient entrés dès le principe en Catalogne. L’autre division ne se trouva plus ainsi formée que d’Italiens et de Napolitains.
Voici quelle était, en troupes de toutes armes, la composition du corps d’armée:
INFANTERIE.

CAVALERIE.
Le 3e régiment provisoire de cuirassiers.
Le 3e» de chasseurs.
Le régiment de chasseurs du Prince, italien.
Le 2e régiment de chasseurs napolitains.
ARTILLERIE.
Une compagnie d’artillerie légère.
Une compagnie du 6e bataillon (bis) du train.
Une» d’artillerie à pied, italienne.
Un détachement du train de la garde»
Il n’y avait pas de troupes du génie dans le corps d’armée; mais on forma dans chaque division, pour faire le service de ces troupes, un détachement d’hommes tirés des différents corps d’infanterie, à qui l’on donna le nom de sapeurs provisoires.
L’effectif du corps des Pyrénées-Orientales était de douze à treize mille hommes; mais le bataillon du 2e, qui avait surpris le fort de Figuières, en resta toujours détaché, et ne vint jamais jusqu’à Barcelone.
Le bataillon des Vélites avait frappé les Espagnols par sa beauté : il continua de se faire remarquer autant par son excellente conduite que par sa brillante tenue.
La 1re division était commandée par le général Chabran, ayant sous ses ordres les généraux de brigade Goullus, Nicolas et Bessières: ce dernier, frère du maréchal du même nom, commandait la cavalerie.
Le général Léchi, qui était à la tête de la 2e division, était le plus ancien des généraux et le chef d’une famille très-puissante dans le royaume d’Italie. Lors des premières campagnes de Bonaparte, il avait joué un grand rôle dans la révolution de son pays, et il avait conservé depuis cette époque des relations intimes avec les généraux Murat et Berthier. Il n’y avait qu’un seul général de brigade pour l’infanterie de cette division: c’était le général Milossevitz, qui était Dalmate de nation, et qui sortait du service autrichien.
La cavalerie italienne et napolitaine était sous les ordres du général Schwartz, ancien colonel de hussards, né , comme l’indique son nom, dans les provinces allemandes.
Les chefs d’état-major des deux divisions étaient les adjudants-commandants Devaux et Léchi.
Le colonel Fabre, officier déjà avancé en âge, et depuis long-temps directeur des forges dans l’intérieur de la France, commandait l’artillerie du corps d’armée.
Il n’y avait point d’officier supérieur du génie, mais seulement quatre capitaines français et quatre lieutenants italiens. Le plus ancien de nous, le capitaine Ménard, fut le commandant de notre arme. Le général en chef, sur la recommandation du général Marescot, m’attacha à son état-major particulier, voulant que je n’eusse d’ordres à recevoir que de lui. Les capitaines Fleury et Lepoitevin furent attachés à la division Chabran; le lieutenant Grassi à la division Léchi, et les trois lieutenants Vincenzi, Vacani et Guaragnoni à la place de Barcelone, sous la direction immédiate du capitaine Ménard.
Le corps d’armée des Pyrénées-Orientales, comme presque tous ceux qui entrèrent en Espagne, en 1808, était composé de troupes de nouvelle formation, de régiments provisoires et de bataillons de dépôt. On y comptait beaucoup d’anciens officiers, mais peu de soldats qui eussent vu le feu. Il était d’ailleurs, comme on a déjà pu le juger, formé d’éléments assez hétérogènes, rassemblés de divers points de l’Europe. Les généraux avaient été pris, la plupart, dans les commandements de l’intérieur, où l’on ne voyait guère à cette époque que ceux que des blessures, des disgraces ou d’autres causes plus ou moins honorables avaient éloignés des armées actives. Les officiers généraux et particuliers étaient presque tous inconnus les uns aux autres: ils s’observaient d’un œil curieux en attendant le moment de l’épreuve. Ce moment n’était pas éloigné ; et plus d’un devait alors détruire par ses actions la réputation qu’il se faisait par ses discours.
Sentant le besoin d’instruire ses troupes, le général Duhesme les faisait exercer deux fois par jour. Il présidait aux manoeuvres et les commandait souvent lui-même. Il excitait ainsi l’étonnement et l’admiration des Espagnols, qui n’avaient jamais rien vu de semblable chez leurs généraux. Il ne veillait pas avec moins de soin au maintien de la discipline, et elle fut toujours rigoureusement observée dans Barcelone.
Loin de voir nos soldats se porter à des excès, on eut souvent occasion d’admirer leur patience et leur longanimité contre les provocations et les injures: assurément leur conduite ne contribua pour rien à faire naître l’insurrection en Catalogne. Cette insurrection tenait dans toute l’Espagne à des causes plus élevées: nos chefs et nos soldats s’y fussent-ils comportés partout de la manière la plus irréprochable, ils n’eussent pu la prévenir.
Avant de montrer comment elle vint à éclater en Catalogne, je crois devoir donner une idée sommaire de cette province. Le général Duhesme ne négligeait aucun moyen de la bien connaître. Il s’attachait avec le plus grand soin à recueillir des renseignements sur la nature et les ressources du pays, la situation des routes et des chemins, l’état des places fortes, l’esprit des habitants, enfin sur tout ce qu’il importe de savoir dans les contrées qui peuvent devenir d’un moment à l’autre le théâtre de la guerre.
La Catalogne est presque entièrement couverte de montagnes: à chaque pas elle présente des défilés. Ses rivières, l’Èbre excepté, sont en général de la nature des torrents, habituellement guéables, mais sujettes à s’enfler par des crues presque subites.
Elle compte un grand nombre de places fortes, et elle n’offre que très-peu de chemins praticables à l’artillerie. Elle n’est traversée que par trois grandes routes, qui partent de Perpignan, de Saragosse et de Valence pour aboutir toutes les trois à la capitale. La première, après avoir dépassé Gérone, se divise en deux, qui ne se rejoignent plus qu’à la porte de Barcelone: l’une, dite la Vieille-Route, passe sous le fort d’Hostalrich et dans Granollers, Moncade et Saint-André : l’autre, appelée la Nouvelle-Route ou la route de la Marine, joint le bord de la mer à Calella, et traverse ensuite Mataro, Mongat et Badalone. Les routes de Saragosse et de Valence se réunissent, à trois grandes lieues de Barcelone, au pont de Molins-de-Rey sur le Llobrégat. La première passe à Lérida, Igualada et Martorell: la seconde à Tortose, Tarragone et Villa-Franca.
Chaque grande route est fermée par une ou plusieurs places; celle de Perpignan par Figuières, Gérone et Hostalrich; celle de Saragosse par Lérida; celle de Valence par Tortose, le fort du Col de Balaguer et Tarragone; et toutes les trois par Barcelone, où se trouve leur point de concours.
Ce ne sont pas là toutes les places fortes de la Catalogne. Il y à de plus Roses, qui défend, près de l’extrême frontière, un mouillage utile pour l’attaque comme pour la défense; la Seu d’Urgel, qui intercepte le chemin de la vallée du Ségre, le plus direct pour marcher des Pyrénées-Orientales vers le cœur de l’Espagne; et Cardone enfin, qui, placée au milieu des montagnes et ne gardant ni passage ni point militaire d’une grande importance, semble être un refuge ménagé pour les temps de malheur.
La Catalogne a près d’un million d’habitants. Elle ne produit ni la quantité de grain ni la quantité de bétail nécessaire à leur subsistance: elle est obligée d’en tirer la plus grande partie du dehors. L’Aragon, la France et la mer la lui fournissent.
On ne peut reprocher aux Catalans la paresse dont on accuse trop généralement les Espagnols. Actifs et laborieux, ils suppléent par leur industrie et leur travail à la fertilité qui manque à leur sol. Leurs manufactures sont plus considérables que celles de tout le reste de l’Espagne. Le commerce leur a procuré de grandes richesses, et l’on s’en aperçoit principalement le long des côtes: il n’est peut-être pas de pays qui offre une suite d’aussi beaux villages que ceux qu’on trouve de Barcelone à Calella.
Le costume des paysans catalans annonce l’aisance: nulle part on n’en voit de mieux vêtus. On en trouverait difficilement aussi qui fussent plus endurcis à la fatigue, à l’intempérie des saisons, et surtout à la marche. Ils sont remarquables par leur force et leur agilité. Ils le sont peut-être encore plus par beaucoup d’esprit naturel, et par une fierté de caractère qui les éloigne des bassesses et des supplications. Cette fierté se peint sur leur figure, ainsi que dans leur démarche; et, suivant l’expression d’un de nos historiens, on les prendrait, à les voir, pour des grenadiers déserteurs.
La population dans les villes n’est pas, à beaucoup près, aussi belle que dans les campagnes. Elle paraît avoir été abâtardie par le luxe et la corruption, particulièrement dans les classes les plus élevées. Et ce n’est pas dans la Catalogne seule qu’on fait cette remarque: on la fait également dans les autres parties de la Péninsule, et surtout parmi les grands d’Espagne.
Pour l’administration, la Catalogne est divisée en douze corrégiments qui sont en général plus petits que nos départements, mais plus grands que nos districts ou arrondissements de sous-préfecture. Ils ressortissent tous, pour la justice, d’une audience, qui siège à Barcelone, et qui, sous plusieurs rapports, est semblable à nos anciens parlements Il y a pour toute la province, sous le titre de capitaine-général un commandant supérieur, dont l’autorité s’étend sur le civil comme sur le militaire.
L’esprit d’indépendance, ou si l’on veut, de révolte des Catalans, était passé en proverbe. Le gouvernement espagnol était loin de le croire entièrement éteint. Les soins qu’il prenait encore pour le comprimer entretenaient l’ancienne animosité des Catalans contre les Castillans; mais cette animosité n’était rien, comparée à leur haine pour les Français; haine qu’ils avaient sucée avec le lait, et dont l’origine remonte aux guerres de Louis XIV, ou peut-être plus haut encore .
Quoi qu’il en soit, on pouvait aisément prévoir que, si les hostilités commençaient en Catalogne, les montagnes, les défilés, les places fortes, le défaut de chemins et la difficulté des subsistances opposeraient de grands obstacles aux Français; mais ils devaient en attendre de plus grands encore du caractère bien connu des habitants.
Dans la Catalogne, comme dans tout le reste de l’Espagne, on avait applaudi avec des transports de joie immodérés à la chute du prince de la Paix. On l’attribua d’abord aux Français. La haine dont ils étaient l’objet en fut pendant quelque temps assoupie; mais elle se réveilla avec plus de fureur lorsqu’on fut détrompé, et qu’on vit chaque jour se déchirer quelques parties du voile qui couvrait les desseins de Napoléon.
D’autres causes augmentaient encore le mécontentement à Barcelone. Quoique l’Espagne et l’Angleterre fussent en guerre, cette ville avait conservé une grande partie de son commerce maritime. L’arrivée des Français avait entièrement arrêté ce commerce, et elle avait ainsi entraîné l’interruption du travail des manufactures, qui occupait auparavant la plus grande partie de la population. L’oisiveté et la misère pouvaient la pousser à tous les excès. Les habitants riches, qui redoutaient ces excès pour eux-mêmes, vinrent au secours des ouvriers sans travail par des offrandes volontaires. Les troupes françaises suivirent elles-mêmes cet exemple, et firent en leur faveur le sacrifice de quelques jours de solde; mais la fermentation n’en allait pas moins croissant: elle semblait à tout moment prête à produire une explosion terrible.
Les événements du 2 mai, à Madrid, frappèrent les provinces de stupeur; mais ils ne comprimèrent le feu de l’insurrection que pour le faire éclater avec plus de violence quelque temps après. Ce fut dans ces circonstances qu’on vit paraître en Catalogne un décret du prince Murat, lieutenant-général du royaume d’Espagne au nom de Charles IV, qui, dans l’espoir chimérique de gagner les Catalans, leur rendait le droit de port d’armes, dont ils avaient été privés, ainsi que de leurs autres priviléges, après la guerre de la succession. Ils s’empressèrent de profiter de ce droit, sans même cacher le dessein de tourner leurs armes contre nous. En les achetant, non plus avec mystère, mais avec une sorte d’ostentation, ils semblaient nous annoncer qu’ils nous apprendraient bientôt l’usage qu’ils savaient en faire.
A la vieille haine nationale et aux nouveaux motifs qui animaient le peuple contre nous, il faut ajouter l’influence des prêtres et surtout celle des moines: craignant pour leur existence future, si nous étions maîtres en Espagne, ils nous représentaient comme des ennemis déclarés de la religion. Les miracles, les prophéties, les apparitions, les calomnies les plus atroces, les nouvelles les plus absurdes, tous les moyens enfin étaient mis en œuvre, et ils l’étaient avec le plus grand succès, pour irriter de plus en plus contre nous les hommes ignorants et superstitieux de ces contrées. L’exaspération des Catalans était portée à son comble; et ils eussent probablement donné au reste de l’Espagne l’exemple de l’insurrection, s’ils n’avaient été contenus par la présence de nos troupes au sein de leur capitale, et par l’harmonie qui paraissait régner entre le général français et le capitaine-général espagnol. Cependant des mouvements populaires eurent lieu dans plusieurs villes de la Catalogne; à Barcelone même il y eut, le 28 mai, une émeute assez considérable.
Une populace nombreuse, à laquelle se joignirent plusieurs canonniers espagnols, assaillit à coups de pierres et de poignards les soldats français sans armes qui, à l’heure de la retraite, traversaient pour se rendre à leurs casernes la promenade de la Ramble. Les officiers qui se trouvaient sur cette promenade fondirent l’épée à la main sur les assaillants, et assurèrent la retraite des soldats; mais ils étaient repoussés à leur tour, lorsque le chef d’escadron Ordonneau, premier aide-de-camp et chef d’état-major du général Duhesme, accourut avec un fort piquet, et dispersa la foule sans tirer un coup de fusil. Le comte d’Ezpéléta, à la tête des principales autorités de la ville, s’empressa de se porter lui-même sur la Ramble, et acheva de rétablir la tranquillité. Il y eut deux ou trois Espagnols de tués: trois ou quatre de nos soldats avaient été assassinés à coups de poignards.
Si les instructions du prince Murat eussent été suivies à la lettre, cette émeute eût pu coûter cher aux habitants de Barcelone; car ce prince avait recommandé au général Duhesme, s’ils faisaient le moindre mouvement, de leur donner une forte leçon, semblable à celle qu’il avait donnée lui-même, le 2 mai, aux habitants de Madrid. Mais, sans renouveler des scènes sanglantes, nos troupes, par leur seule contenance fière et menaçante, produisirent un effet beaucoup plus salutaire. Elles étaient constamment sur le qui vive. Dès le premier avis du mouvement de la Ramble, elles avaient couru aux armes; et dans un instant toutes étaient à leurs postes, prêtes à foudroyer ce qui ne serait point rentré dans l’ordre. Jusqu’à ce jour, les Catalans, pleins de jactance, avaient pris pour de la faiblesse notre soin scrupuleux pour le maintien de l’ordre et de la discipline. Ils ne parlaient que de renouveler sur nous, au premier signal, les Vêpres siciliennes; et, nous regardant comme une proie facile à dévorer, ils croyaient presque nous faire grace en nous épargnant. L’appareil qu’ils nous virent déployer en cette occasion les fit tomber dans un excès opposé. D’une confiance aveugle ils passèrent à une frayeur plus aveugle encore; et les hommes les plus exaltés s’empressèrent de quitter la ville pour aller prêcher le soulèvement au-dehors, ou pour se rendre à Valence, où l’on avait déjà levé l’étendard de l’insurrection.
Cette première émigration contribua puissamment à assurer la tranquillité de Barcelone. Les habitants se bornèrent à exciter ou à favoriser la désertion parmi nos soldats et parmi les soldats espagnols. Ils réussirent complètement auprès de ces derniers, qui désertaient en foule et en plein jour, sans que leurs officiers pussent les retenir. Quelques Italiens et beaucoup plus de Suisses et de Napolitains suivirent leur exemple, attirés par la forte paie qu’on leur promettait chez les insurgés. Mais les soldats français dénoncèrent eux-mêmes les hommes qui tentaient leur fidélité. On en arrêta ainsi deux ou trois qui furent jugés, et subirent la peine portée contre les embaucheurs par les lois de tous les pays.
De tous les corps que nous avions trouvés et qui étaient restés à Barcelone, le bataillon des gardes espagnoles était celui qui laissait le plus hautement éclater sa haine contre nous. Cette haine s’était déjà signalée par une rixe sanglante entre un piquet de ces gardes et un piquet du bataillon des Vélites, qui, suivant l’usage établi depuis notre entrée dans la place, occupaient en commun le poste de la Porte-de-Mer. Ils en étaient venus aux mains avec tant d’acharnement, que trois hommes avaient été tués, les deux officiers et plusieurs soldats blessés. Il avait fallu la présence du général en chef et celle du comte d’Ezpéléta pour faire cesser ce combat, qui pouvait exciter une commotion générale. C’était aussi parmi les gardes espagnoles que la désertion était la plus forte. Leurs officiers, craignant de se trouver sans soldats, demandèrent qu’on fît sortir le bataillon de la ville. Il eût été peut-être aussi dangereux que difficile de le retenir: on l’envoya à Villa-Franca, à dix lieues de Barcelone.
Les canonniers et les hommes des dépôts de divers régiments qui étaient dans la place à notre arrivée avaient déjà presque tous disparu. Il ne resta que le bataillon des gardes wallonnes, dont les officiers étaient Français la plupart, et dont les soldats les plus mutins avaient déjà passé aux insurgés.
Tel était l’état des choses en Catalogne dans les premiers jours de juin, lorsque le général Duhesme reçut, par un courrier expédié de Bayonne, l’ordre de faire marcher sur Valence la division Chabran.
CHAPITRE III.
Table des matières
Départ de la division Chabran. Première expédition du Mont-Serrat. Insurrection de la Catalogne. Première affaire du Llobrégat. Poste de Saint-Pierre-Martyr. Retour de la division Chabran. Combats d’Arbos et de Villa-Franca. Deuxième expédition du Mont-Serrat. Affaire de Mongat. Prise de Mataro.
Napoléon qui, lorsque l’Espagne était encore tranquille, avait tant recommandé au général Duhesme de concentrer tout son corps d’armée dans Barcelone, et qui, pour ne pas en distraire quelques bataillons, avait négligé de s’assurer des forteresses les plus importantes, ne craignit plus, au moment où l’insurrection éclatait de toutes parts, de détacher et de faire marcher sur Valence la plus nombreuse et la plus sûre des deux divisions qui composaient ce corps d’armée. Le général Duhesme sentit qu’on allait ainsi allumer en Catalogne l’incendie qu’on voulait éteindre ailleurs; mais il n’osa désobéir à un ordre formel. Il chercha seulement à tirer un dernier service des troupes qu’il allait perdre, en les faisant passer par les villes de Tarragone et de Manrèse, où des mouvements insurrectionnels s’étaient déjà manifestés. Il fit prendre au général Chabran la route de Tarragone; et il détacha de sa division deux bataillons, qu’il dirigea sur Manrèse avec un bataillon et deux escadrons napolitains. Le général Schwartz, qu’il mit à leur tête, devait fouiller le couvent du Mont-Serrat, où il existait, disait-on, un grand dépôt d’armes et de munitions, continuer ensuite sa marche sur Manrèse, pacifier cette ville, et détruire les moulins à poudre qui s’y trouvaient. Ayant ainsi rempli l’objet principal de sa mission, il devait pousser jusqu’à Igualada, et de là revenir sur Barcelone avec les Napolitains, après s’être assuré que les deux bataillons français pourraient sans difficulté poursuivre leur route et aller rejoindre leur division du côté de Lérida. Les ordres reçus de Bayonne prescrivaient au chef de cette division de se porter à la hauteur de Sarragosse, et de combiner son mouvement, de manière à pouvoir arriver en masse à Valence avec le maréchal Moncey, qui s’y dirigeait d’un autre côté.
Les deux colonnes partirent de Barcelone le 4 et le 5 juin. La première marcha sur Tarragone sans trouver d’obstacles. La seconde, commandée par le général Schwartz, n’en trouva pas non plus jusqu’au village de Bruch, situé à huit lieues de Barcelone, au pied de la célèbre montagne de Mont-Serrat. Mais, en avant de ce village, au point où le chemin de Manrèse se sépare de la route de Lérida, elle fut attaquée par une troupe de paysans et de déserteurs embusqués entre les arbres et les rochers. Elle les mit en fuite avec la plus grande facilité, et atteignit en les poursuivant la Casa-Masana, maison bâtie à l’embranchement du chemin de Manrèse et de celui qui conduit au couvent du Mont-Serrat.
Le général Schwartz ne voyait plus d’ennemis devant lui: rien ne paraissait s’opposer à ce qu’il continuât sa marche;mais il entendit le tocsin sonner de tous les côtés. A ce signal d’un soulèvement général, il crut devoir renoncer à son expédition, et il reprit avec toutes ses troupes, tant françaises que napolitaines, le chemin de Barcelone.
Les habitants des environs accoururent aussitôt à sa poursuite; et déjà sur ses derrières ils travaillaient à lui couper la retraite. Il fut forcé de s’ouvrir un passage à travers la petite ville d’Esparaguéra, composée d’une seule rue qu’ils avaient barricadée. Il avait deux canons de 4: au passage d’un pont, qu’on avait commencé de détruire, l’un de ces canons tomba dans un ravin. Il était déjà nuit. Après quelques efforts inutiles pour le retirer, la colonne, obligée de l’abandonner, poursuivit sa marche avec précipitation, toujours harcelée sur ses flancs et sur ses derrières. Elle traversa Martorell, où heureusement elle ne trouva point les mêmes obstacles qu’à Esparaguéra; et elle ne s’arrêta que lorsqu’elle fut arrivée sous les murs de Barcelone.
Ainsi, dès le premier jour des hostilités, les Catalans, encore sans chefs et presque sans armes, virêtit nos troupes fuir devant eux. La nouvelle d’un Succès aussi inespéré, le premier qui fut remporté par les Espagnols dans cette guerre, se répandit avec la rapidité de l’éclair et avec toute l’exagération de l’orgueil national. Elle acheva d’enflammer tous les esprits, qui n’étaient déjà que trop préparés à un soulèvement. On courut aux armes de tous les côtés; et l’on peut dire avec raison que ce fut du Mont-Serrat que partit l’étincelle qui embrâsa toute la Catalogne. Aux yeux des Catalans, elle parut descendre du ciel même. Ils ne purent croire qu’un corps de ces troupes françaises si renommées se fût ainsi retiré devant un essaim de paysans sans une intervention surnaturelle; et ils en attribuèrent l’honneur à Notre-Dame du Mont-Serrat, dont ils sont habitués dès l’enfance à entendre raconter des miracles sans nombre. L’insurrection éclata sur tous les points. La ville de Gérone, dont la position était si importante pour nos communications avec la France, fut des premières à y prendre part. Mataro, où la bonne discipline des troupes françaises nous avait fait beaucoup d’amis, fut entraînée par l’exemple général. Des juntes ou comités insurrectionnels se formèrent dans tous les chefs-lieux des corrégimens. Des bandes de déserteurs, de contrebandiers, d’hommes sans aveu, (car ce sont presque toujours ces hommes-là qu’on voit figurer les premiers dans les révolutions, même les plus légitimes, parcouraient les villes et les bourgs, et les forçaient à se déclarer contre nous, en égorgeant sans pitié les gouverneurs, les magistrats, les habitants paisibles qui voulaient maintenir la tranquille. Ce fut ainsi que périt le gouverneur de Villa-Franca
Jugeant dès le premier instant Je caractère que prenait l’insurrection, le général Duhesme n’hésita point à rappeler le gros de la division Chabran, qu’il n’avait laissé partir qu’à regret. Il fut obligé, pour lui faire parvenir ses ordres, de se servir de la voie de la mer ses communications par terre étant déjà toutes interceptées.
Le combat de Bruch avait eu lieu le 6 juin. Dès le lendemain les insurgés étaient répandus en foule autour de Barcelone; quelques-uns vinrent jusqu’au pied des glacis attaquer un de nos caissons de cartouches et faire feu sur les sentinelles des remparts; mais la masse, dirigée par des moines et des déserteurs, prit position sur le Llobrégat, s’appuyant aux deux villages de Saint-Boy et de Molins-de-Rey, qu’ils armèrent de canons, de barricades et d’abattis.
Les habitants de Barcelone manifestaient une joie insultante, et cherchaient à semer le découragement parmi nos troupes. Le général Duhesme en sentit davantage la nécessité de tomber sur ce premier rassemblement, qu’il était d’ailleurs nécessaire de dissiper pour ouvrir le passage à la division Chabran. Dès le 8, il avait porté les avant-postes en avant de Saint - Féliu, à plus de deux lieues de Barcelone. Le 9, il reconnut la position des insurgés; et le 10, à une heure du matin, il marcha pour les attaquer, à la tête de quatre bataillons et des deux régimens de cavalerie, italien et napolitain, qui lui restaient.
Au point du jour, toutes les troupes étaient rendues vis-à-vis de leurs points d’attaque respectifs. Deux colonnes, commandées par le général Schwartz et par le chef d’escadron Ordonneau, passèrent le Llobrégat, l’une auprès de Saint-Boy, et l’autre devant Saint-Jean, village intermédiaire entre Saint - Boy et Molins-de-Rey. Elles avaient de l’eau jusqu’au milieu du corps. Deux hommes se noyèrent: un troisième fut tué par un boulet au milieu de la rivière; mais le passage forcé, il n’y eut plus de résistance. Saint-Boy, où l’on sonnait en vain le tocsin, fut emporté et livré aux flammes: les insurgés y perdirent leurs canons et s’enfuirent dans les montagnes. Dans le même temps, Molins-de-Rey était attaqué, et malgré ses barricades, enlevé au pas de charge par le général Milossevitz.
Ce brillant succès nous coûta fort peu de monde. Une partie des troupes rentrèrent le jour même dans Barcelone avec le général en chef, traînant à leur suite deux canons de bronze pris sur les insurgés. Nous avions jeté dans la rivière quelques mauvaises pièces en fer qu’ils avaient mises en batterie à Saint-Boy. Nous avions aussi repris le canon qu’avait perdu le général Schwartz .
Pendant que nous combattions sur le Llobrégat, une bande d’insurgés était descendue de l’ermitage de Saint-Pierre-Martyr pour intercepter nos communications et tomber sur nos soldats isolés. Cet ermitage est situé sur la pointe méridionale de la chaîne de montagnes qui, à une lieue de distance de Barcelone, borne la plaine entre le Bésos et le Llobrégat, dont les embouchures, l’une au nord et l’autre au midi, sont à-peu-près aussi à une lieue de cette place. Le général Duhesme jugea convenable de s’en emparer et de le retrancher. Le 11, avant la pointe du jour, il y fit marcher deux bataillons, l’un par Esplugas et l’autre par Sarria. Le premier (avec lequel je me trouvais) suffit pour en chasser les insurgés. Ils y laissèrent les dépouilles sanglantes de plusieurs de nos soldats tombés sous leurs coups. On s’occupa de suite à fortifier ce poste. Un bataillon resta pour protéger les travailleurs. L’autre alla rejoindre à Molins-de-Rey le général Léchi, que le général en chef avait envoyé au devant de la division Chabran.
Les insurgés s’étaient portés de l’autre côté du Llobrégat sur les hauteurs du village de Paléja. Ils étaient encore en nombre considérable, et l’on remarquait parmi eux plusieurs moines qui, parcourant leur ligne, semblaient les exciter et les encourager au combat. Aussi ne furent-ils débusqués de leur position qu’après une assez longue résistance. La division Chabran ne paraissait pas encore; mais enfin, sur le déclin du jour, nous la vîmes arriver.
Le général Chabran s’était présenté le 7 juin devant Tarragone, dont les portes lui avaient été ouvertes sans difficulté. Le 8, il avait déjà mis son avant-garde en marche sur le chemin de Lérida, lorsqu’il reçut l’ordre de retourner à Barcelone. Il la fit rétrograder sur-le-champ; et le lendemain, il repartit de Tarragone avec toutes ses troupes, après avoir reçu les protestations du gouverneur et de Soutes les autres autorités, ainsi que la parole d’honneur des officiers du régiment suisse de Wimpfen qui s’y trouvait en garnison, que, loin de prendre part à l’insurrection, ils emploieraient toute leur influence pour l’empêcher d’éclater dans cette place.
A cette époque, les chefs civils et militaires, et presque tous les habitans qui avaient quelque chose à perdre, tremblaient encore à la seule idée de lutter contre le pouvoir colossal de la France. Ils semblaient déplorer l’aveuglement de leurs compatriotes; mais la suite prouva combien peu l’on devait compter sur leurs discours. Changeant bientôt de conduite et de langage, après avoir commencé par plaindre les insurgés, ils les excitèrent eux-mêmes et finirent par les diriger.
Prévoyant combien il lui serait difficile de tenir la parole qu’il avait donnée, le colonel de Wimpfen, qui était de bonne foi, avait prié le général Chabran d’emmener avec lui son régiment à Barcelone; mais ce général n’avait pas cru devoir le faire. Ce fut un malheur qu’il n’acceptât pas cette proposition et ne laissât pas, à la place du régiment suisse, une garnison française à Tarragone. S’il avait pris ce parti, il eût changé le coure des événements, non-seulemen t de la campagne de 1808, mais encore de toute la guerre de Catalogne; car cette place ne fût pas alors devenue le plus ferme boulevart des insurgés de cette province, et ils n’y eussent pas trouvé pendant trois ans un refuge assuré contre la poursuite de nos armées .
En allant à Tarragone, la division Chabran avait vu partout sur sa route, comme il avait été prescrit par le capitaine-général de la Catalogne, les autorités des villes et des autres, communes venir au devant d’elle en signe de soumission. Il n’en fut pas de même à son retour. Dès la seconde journée, la petite ville d’Arbos s’opposa à son passage, tandis qu’une nuée d’insurgés l’attaquait en queue du côté de Vendreil. Ceux-ci furent dissipés en un clin d’oeil; mais les habitants d’Arbos, barricadés dans leurs maisons, se battirent avec fureur et opposèrent une longue et imprudente résistance, dont le résultat fut l’incendie de leur ville et la mort d’un grand nombre d’entre eux. Les Français eurent de leur côté six hommes tués et quinze blessés.
Le même jour, un rassemblement nombreux, soutenu par deux batteries de deux canons de gros calibre chacune, voulut encore les arrêter à Villafranca; mais il ne put tenir devant eux, et se dispersa dès la première attaque, abandonnant la ville à leur merci.
Les habitants, du moins la plus grande partie y ne s’étaient pas joints aux insurgés; mais, comme dans de pareils moments on distingue rarement les innocents des coupables, ils n’en craignaient pas moins le pillage de leurs maisons. Ils ne désespérèrent pas cependant de la justice ou de la générosité des Français, et ils ne l’implorèrent pas en vain. La ville fut entièrement épargnée. Nos soldats la traversèrent sans commettre le moindre désordre, et allèrent bivouaquer trois lieues plus loin.
Le lendemain, la division n’eut plus d’insurgés à combattre; mais elle fut très-retardée dans sa marche à travers les montagnes par des coupures qu’ils avaient faites sur la route. Le soir, elle opéra sa jonction avec le général Léchi en avant de Molins-de-Rey; et le corps d’armée des Pyrénées-Orientales se trouva de nouveau réuni tout entier.
Le général Duhesme, voulant venger l’affront que nos armes avaient reçu sous le Mont-Serrat, y dirigea le général Chabran avec toute sa division. Elle campa le i3 en avant de Martorell, après avoir chassé les insurgés des montagnes environnantes. Arrivée le 14 près de Bruch, elle faisait une halte, lorsqu’elle fut tout-à-coup assaillie par une fusillade très-vive, qui causa un instant de surprise et de désordre, parce qu’on ne voyait point d’ennemis. Ils étaient embusqués, comme le 6 juin, au pied du Mont-Serrat. Les voltigeurs français s’élancèrent pour les attaquer, et les virent presque aussitôt fuir devant eux. Ce n’étaient qu’une bande de déserteurs et quelques compagnies de volontaires nouvellement formées.
La division s’attendait à marcher sur le couvent du Mont-Serrat, et de là sur Manrèse; mais, à son grand étonnement et à celui des Espagnols eux-mêmes, son chef, sans aller plus loin, la fit revenir sur ses pas, et la ramena tranquillement à Barcelone. Elle ne fut suivie par aucun ennemi.
Dans cette seconde retraite du Mont-Serrât, moins concevable encore que la première, les Catalans virent un nouveau miracle de la Vierge qu’on révère sur cette montagne. Ils se confirmèrent dans l’idée que le ciel se déclarait pour eux, et cette idée doubla leurs forces et leurs espérances.
Le général Chabran dit, dans son rapport au général en chef, que le chemin du couvent du Mont-Serrat était coupé et miné en divers endroits, qu’il était fermé par un pont-levis, défendu par plusieurs batteries, et semé d’obstacles de toute espèce. Les insurgés avaient en effet amené quelques mauvais canons en arrière de Bruch; mais les mines, le pont-levis et la plupart des autres obstacles étaient entièrement imaginaires. On en eut la preuve sept mois plus tard, lorsque, sans même en avoir reçu l’ordre, (ce qui le fit mettre en prison au fort Montjouy), l’adjudant-commandant Devaux pénétra jusqu’au fameux couvent à la tête d’une faible partie de cette même division Chabran. qui toute entière avait paru reculer à la seule vue des rochers du Mont-Serrat.
Les deux faibles engagements qui avaient eu lieu près de Bruch méritaient à peine le nom de combats: ils n’en eurent pas moins une influence prodigieuse. Les batailles de Marathon et de Platée ne furent pas célébrées dans l’ancienne Grèce avec plus d’enthousiasme. Il fut proposé d’éléver un monument à Bruch, avec ces inscriptions pompeuses:
Les Français, qui avaient passé partout, ne purent passer ici.
Ici furent vaincus, le 6 et le 14 juin 1808, les vainqueurs de Marengo, d’Austerlitz et d’Iéna. Mais ce monument néanmoins ne fut jamais exécuté.
Cessant de craindre pour Tarragone et pour Manrèse, les insurgés ne songèrent plus qu’à nous enfermer dans Barcelone du côté de la France. Ils portèrent presque toutes leurs forces au nord de cette ville, et ils en réunirent la majeure partie, au nombre de plus de dix mille hommes, sur le point de Mongat, où la nouvelle route de Gérone est barrée par un contre-fort des montagnes qui s’étend jusqu’à la mer. La gauche de leur position était flanquée par deux frégates anglaises, qui depuis notre arrivée à Barcelone en bloquaient étroitement le port. Elle était encore défendue par le château de Mongat et par deux batteries placées sur les côtés de la route, qui avait été rendue impraticable par deux coupures très-larges et très - profondes. Cette gauche pouvait être regardée comme inattaquable. Mais il n’en était pas de même de la droite qui, s’étendant vers le haut des montagnes, n’avait pas les mêmes appuis. Elle était en l’air, comme on dit vulgairement; et cela n’échappa point à l’œil exercé du général Duhesme.
Ce général avait déjà reconnu la position le 16. La nuit suivante, il se porta devant Mongat avec la division Léchi; et le 17, au point du jour, tandis que par des démonstrations d’attaque il attirait l’attention des insurgés sur leur gauche et sur le centre, il les fit tourner sur leur droite par un bataillon italien et par le régiment d’infanterie napolitaine, commandé par le colonel Pégot. Cette manœuvre, que nous le verrons répéter souvent, et dont cette fois il confia la direction au chef d’escadron Ordonneau, eut le succès le plus complet. Les insurgés, pris en flanc et de revers, furent mis en pleine déroute. Nous restâmes maîtres du château de Mongat et de quatorze canons.
Pendant qu’à la tête de la division Léchi, le général en chef forçait la position de Mongat et rouvrait ainsi la route de la Marine, les deux bataillons français du 37e et du 93e forçaient également, entre Moncade et Saint-André, le défilé que forme l’autre route de Gérone au point où elle est resserrée entre le Bésos et le pied des montagnes. Ce défilé était aussi défendu par des coupures et par quatre canons; mais les insurgés n’en furent pas moins culbutés, et ils perdirent leurs canons comme à Mongat.
Ce ne furent pas encore là les derniers que nous prîmes dans cette journée. Le général Duhesme était rentré dans Barcelone; mais il avait ordonné au général Léchi de marcher avec sa division sur Mataro. On pensait que cette ville n’opposerait aucune résistance. C’était le vœu des habitants; mais ils n’osèrent pas même le manifester. Ils étaient comprimés par un petit nombre d’hommes audacieux, presque tous étrangers à leurs murs, et qui, pour en défendre l’entrée, avaient amené plusieurs canons sur la route de Barcelone. Le général Léchi leur envoya des parlementaires: il les reçurent à coups de fusil. Alors ce général donna le signal de l’attaque; et dans un instant les canons furent enlevés. Les Italiens et les Napolitains entrèrent dans la ville de toutes parts; et moins heureuse que Villafranca, Mataro ne fut pas sauvée du pillage.
CHAPITRE IV.
Table des matières
Première expédition de Gérone.
DÈS que le général Duhesme fut instruit de la prise de Mataro, il se détermina à marcher sur Gérone, et à pousser même jusqu’au fort de Figuières, qu’il savait bloqué par les insurgés. Il ordonna au 3e régiment provisoire de cuirassiers, ainsi qu’aux bataillons du 37e et du 56e, de suivre la division italienne; et il partit lui-même de Barcelone dans la nuit pour aller rejoindre cette division à Mataro.
Arrivé le 18 au point du jour dans cette ville, il communiqua son dessein au général Léchi; mais il vit avec chagrin ce général s’y montrer tout-à-fait contraire, et s’efforcer de l’en détourner, par la crainte surtout de manquer de vivres et de munitions. Sacrifiant pour le rassurer une partie de son projet, il lui promit de ne pas aller plus loin que Gérone, et même si cette place n’ouvrait pas ses portes, de ne pas rester plus de vingt-quatre heures sous ses murs. Il donna des ordres pour faire arriver de Barcelone un renfort de munitions, et il fit partir sur-le-champ l’avant-garde pour Arens-de-Mar, afin d’y faire préparer des vivres pour toute la colonne .
Le reste de la division italienne se mit en mouvement peu d’heures après. Le régiment des cuirassiers et les bataillons du 37e et du 56e formaient l’arrière-garde.
Le passage de ces bataillons à travers Mataro donna lieu à une scène attendrissante. Ils avaient été en cantonnement dans cette ville, et ils s’y étaient fait aimer. En revoyant les soldats qui avaient logé chez eux, les habitants, les femmes surtout, qui étaient tristement assises à la porte de leurs maisons, s’élançaient dans leurs rangs et les embrassaient en fondant en larmes. Ils semblaient ainsi leur dire: «Ah! que n’êtes-vous entrés les
«premiers dans notre ville! nous n’aurions pas,
«dans ce moment, à gémir sur son pillage et sa
«dévastation.»
Toutes les troupes prirent pour deux jours de vivres à Arens-de-Mar, et le soir même, elles continuèrent leur marche sur Calella. Le général Duhesme sentait combien il importait d’arriver rapidement devant Gérone pour profiter de la première impression faite sur les esprits par la déroute de Mongat; mais avant la fin de la journée, il eut déjà lieu de reconnaître que cette déroute n’avait produit rien moins que de l’abattement.
La nouvelle en était à peine parvenue à Gérone, qu’on avait expédié des ordres pour faire lever en masse les habitants du pays que nous allions traverser; et deux officiers étaient partis en poste pour les diriger contre nous. Ils parvinrent à former un rassemblement nombreux, et ils le portèrent aux défilés de la route entre Saint-Pol et Calella. Ils commencèrent des coupures et des barricades; et ils employèrent pour les défendre les canons des batteries de la côte.
Ces travaux n’étaient qu’ébauchés, lorsque la tète de notre colonne parut. Elle prit les canons et força les défilés sans presque ralentir sa marche. Les insurgés se rallièrent devant Calella et revinrent à la charge; mais ils furent encore battus et dispersés. L’un des deux officiers envoyés de Gérone fut tué dans le premier combat; on trouva sur lui les ordres de la junte insurrectionnelle qui s’était organisée dans cette ville.
Nos troupes passèrent la nuit du 18 au 19 à Calella et à Pinéda. Le lendemain elles ne virent plus de grands rassemblements; mais elles essuyèrent souvent le feu des paysans embusqués dans les bois et dans les parties couvertes du terrain qui borde la route. Les habitants des villages avaient tous abandonné leurs maisons, et ils rôdaient continuellement autour de notre colonne. Ils faillirent, au milieu même de cette colonne, surprendre le général en chef: son escorte et son état-major furent obligés de les charger.
Le 19, l’avant-garde coucha à trois quarts de lieue de Gérone. Le 20 au matin, elle se présenta devant cette place, précédée par un officier envoyé en avant pour la sommer.
Toutes les troupes arrivèrent successivement, et s’étendirent à droite et à gauche de la route de Barcelone. Le général Léchi, avec le gros de sa division, prit position à droite sur les hauteurs de Palau. Les cuirassiers et les bataillons du 37e et du 56e campèrent dans la plaine à gauche, avec un bataillon napolitain. Le régiment de chasseurs de la même nation s’avança jusque sur le Ter.
Gérone est située sur la route de France à Barcelone, à 20 lieues de cette place et à dix de la frontière. Elle est divisée par la petite rivière de l’Ogna en deux parties, la ville proprement dite ou la ville haute, et le Mercadal ou la ville basse. La ville haute, qui borde la rive droite de l’Ogna jusqu’à son embouchure dans le Ter, n’était fermée que par une ancienne muraille flanquée de tours; mais l’approche en était défendue par plusieurs forts et redoutes, élevés à l’Est et au Nord sur les montagnes au pied desquelles elle est bâtie . Le Mercadal avait une enceinte terrassée et bastionnée, mais sans demi-lunes, chemin couvert, ni contrescarpe revêtue.
Le général Duhesme s’était flatté qu’à la vue de ses troupes, Gérone, encore hors d’état de défense, lui ouvrirait ses portes sans résistance, comme Tarragone avait fait au général Chabran. Il était persuadé que c’était le vœu des officiers du régiment irlandais d’Ultonia, qui formait la garnison de la place; et il avait emmené de Mataro un prêtre et un autre personnage marquant, pour qu’ils fissent aux habitants la peinture des maux qu’une imprudente résistance avait attirés sur leur ville, et que par la crainte des mêmes maux ils achevassent de les déterminer à se soumettre. Il avait été déjà désabusé en partie de ses espérances, en lisant les ordres trouvés sur l’officier espagnol tué en avant de Calella; mais il le fut encore mieux sous Gérone même, lorsqu’il vit une artillerie nombreuse et bien servie saluer la tête de l’avant-garde, et le poursuivre lui-même sur tous les points autour du Mercadal, dont il fit la reconnaissance sur-le-champ.
Le tocsin sonnait sans relâche dans toutes les églises. L’officier envoyé en parlementaire fut retenu prisonnier. Un habitant de Mataro, par les quel on avait cru devoir faire précéder et annoncer les deux députés, fut également arrêté ; et, de peur d’aventurer leur vie, on n’osa pas faire entrer dans la ville ces députés eux-mêmes.
A peine arrivé, on désespérait déjà du succès de l’expédition. «Que faut-il faire à présent, demandait le général Léchi, s’applaudissant tout bas de l’avoir désapprouvée?» Le général Duhesme lui propose de reconnaître la place avec lui. Mais voyant qu’il s’en défendait comme d’une chose inutile: «Eh bien! lui dit-il, qu’on fasse ramasser toutes les échelles que l’on pourra trouver dans les environs.»
J’offris de me charger de ce soin, que je regardais comme le plus important, si l’on voulait tenter une attaque, et qui me semblait devoir particulièrement concerner les officiers de mon arme. Mais au lieu d’accepter mon offre, le général Duhesme m’ordonna de me rendre sur le Ter; et par cet ordre, donné évidemment dans le seul but de m’éloigner, il me confirma dans l’idée où j’étais déjà, que ce n’était point par l’emploi réel de la force qu’il voulait essayer de réduire Gérone.
Cependant, presque au même instant, j’entendis le chef-d’escadron Ordonneau, qui paraissait avoir été le principal conseil et posséder seul le secret de son général dans cette entreprise, se proposer lui-même pour conduire une attaque contre la ville haute, ne demandant que deux compagnies d’élite, et point d’échelles. Je vis en même temps le général Duhesme accepter sans balancer la proposition de son aide-de-camp et chef d’état-major, se disposer à lui confier, non pas deux compagnies seulement, mais toutes les compagnies d’élite de la division Léchi, et donner sur-le-champ l’ordre de les réunir.
Trois obusiers furent placés sur les hauteurs de Palau pour seconder l’attaque de la ville haute; mais ils furent loin de produire un effet favorable. La plupart des obus éclatèrent en l’air avant d’arriver sur la ville; et les affûts, sortis de l’arsenal de Perpignan où ils étaient depuis la paix de 1794, se démontèrent d’eux-mêmes après quelques coups. Cette batterie fut ainsi bientôt réduite au silence et les défenseurs de Gérone crurent que c’était par l’effet de leur artillerie.
Le chef d’escadron Ordonneau ne s’en avança pas moins bravement avec ses compagnies d’élite le long de l’Ogna. Battu de front par la ville, et de flanc par les forts des Capucins et du Connétable, il ne put arriver jusqu’aux murailles. Il fit alors quelques mouvements qui semblaient.menacer ces forts mêmes; maris il ne put résister long-temps aux feux dirigés contre lui, et il ne fut bientôt plus occupé qu’à s’en couvrir à la faveur des ressauts du terrain et des sinuosités des bords de l’Ogna.
Cette attaque, si toutefois on peut lui donner ce nom, ne servit qu’à redoubler la confiance des Géronais. Leurs longs cris de joie vinrent jusqu’à nous sur le Ter, entre Salt et Sainte - Eugénie, et nous n’en devinâmes que trop la cause.
Le général Duhesme avait ordonné au colonel des chasseurs napolitains Zénardi de tenter le passage du Ter, n’ayant peut-être pas entièrement renoncé au projet d’aller débloquer le fort de Figuières. Ce colonel, qui n’avait point d’infanterie avec lui, essaya faiblement de passer devant un rassemblement de paysans postés sur les hauteurs de la rive opposée; et bientôt il y renonça tout-à-fait.
Rien ne me retenant sur la rive du Ter, je la quittai pour retourner auprès du général en chef. Je ne le trouvai plus sur les hauteurs de Palau: il s’en était éloigné pour se porter vers les bataillons français et napolitain, qui étaient postés dans la plaine, devant le Mercadal. M’étant dirigé du même côté, je rencontrai ces bataillons en marche dans un ravin qui les dérobait à la vue; et, loin devant eux, je trouvai, accompagné d’un seul domestique, le général Duhesme qui examinait attentivement la place. Le mauvais succès de son aide-de-camp lui avait causé un chagrin profond qui était empreint sur tous ses traits. Il voulait à tout prix effacer l’impression de ce mauvais succès; et déjà, par ses ordres, une nouvelle batterie de deux pièces avait été placée en avant de Sainte-Eugénie, et lançait des obus contre la ville, où ils endommagèrent plusieurs bâtiments.
A peine l’eus-je rejoint, qu’il m’annonça qu’il allait donner l’assaut. Ne croyant plus les objections de saison, je me bornai à lui répondre: «Attendez
«du moins qu’il soit nuit, et que j’aie fait
«apporter des échelles.» Il parut y consentir, et se dirigea d’abord avec moi vers Sainte-Eugénie; mais il me quitta bientôt pour retourner vers la ville.
D’après l’ordre que je l’avais entendu donner le matin, j’avais à tout événement fait ramasser, par les chasseurs napolitains, toutes les échelles des villages de Salt et de Sainte-Eugénie. J’en choisis dans le nombre douze à quinze des plus longues; et je doutais encore beaucoup qu’elles le fussent assez, excepté une cependant, qui était très-haute et presque assez large pour deux hommes de front, mais aussi fort lourde et fort incommode: c’était une espèce de grand brancard, dont les échelons, très-écartés, étaient fort difficiles à monter.
Au lieu de me donner pour le transport des échelles des hommes de son régiment, le colonel Zénardi ramassa dans le village des soldats français qui étaient venus chercher des vivres; et ce fut avec ces soldats, pris sans les ordres de leurs chefs, que je pus me mettre en mouvement, lorsque le jour touchait à sa fin.
Arrivé au lieu où je croyais retrouver le général en chef, je n’y revis plus un seul homme. Soit que les échelles fussent arrivées trop tard au gré de son impatience, soit que plutôt il n’eût jamais eu réellement l’intention de s’en servir, et qu’en me laissant les aller chercher, il n’eût encore songé qu’à m’écarter, parce que je prenais la chose trop au sérieux, ce général avait, sans les attendre, lancé lui-même les troupes contre la place.
Les voltigeurs français, arrivés à portée de fusil, avaient commencé à tirailler contre la place, comme ils font en rase campagne: ils avaient ainsi donné l’éveil aux batteries des remparts, qui avaient répondu en faisant pleuvoir la mitraille sur les assaillants. Le plus grand nombre s’étaient déjà cachés dans les replis du terrain ou dispersés dans la campagne; mais les plus braves s’étaient précipités dans les fossés, où ils couraient en vain de tous côtés pour trouver quelque moyen de pénétrer dans la place.
Résolu d’aller aussi tête baissée dans une entreprise que je regardais comme un coup de désespoir, je continue d’avancer avec mes échelles. Pour obliger les soldats qui les portaient à braver la mitraille, j’exhorte, je prie, je menace, je frappe même. Je parviens enfin à gagner le bord du fossé ; et, malgré l’obscurité de la nuit alors très-profonde, je vois accourir vers moi une partie de ceux qui s’y étaient jetés.
Gardant pour moi la grande échelle, que je n’avais jamais quittée, parce que c’était la seule sur laquelle j’osasse bien sûrement compter, je leur livre les autres plus faciles à manier. Je dresse la mienne contre le rempart; et pour mieux exciter par mon exemple, je réclame à haute voix l’honneur de monter le premier. Il m’est cédé par le sergent-major des voltigeurs du 37e, Deguercy, qui avait déjà le pied sur le premier échelon; mais je ne suis pas encore au haut, que l’échelle est renversée, et que je suis précipité avec elle dans une cunette d’eau bourbeuse qui régnait au pied du rempart.
Quoique trempé, froissé et meurtri par tout le corps, je ne sors pas de l’eau que je ne sois parvenu à faire redresser l’échelle; et je remonte encore le premier. Un soldat, qui monte après moi, est tué en touchant le parapet. Le brave Deguercy nous suit, mais il est blessé et forcé de descendre. Je reste seul, et ce n’est qu’après quelques instants qu’un voltigeur vient se placer à mon côté.
Le moment était décisif. L’artillerie de la place avait cessé son feu: les derniers coups de fusil avaient été tirés sur nous, au moment où nos têtes dépassaient le parapet, par des hommes qui avaient aussitôt disparu: les remparts étaient déserts. Mais de notre côté il ne monte plus personne, ni à mon échelle, ni à aucune autre: celles que j’avais remises à la troupe n’avaient pas même été dressées contre les murailles, excepté une seule, à laquelle il n’était monté que le jeune Pouilly, officier de cuirassiers attaché à l’état-major du général en chef. Il était parvenu à la hauteur d’une embrasure; le pied lui ayant manqué, il s’était laissé glisser jusqu’en bas, et il était revenu auprès de mon échelle, où s’étaient aussi ralliés les officiers et les soldats qui restaient encore dans le fossé.
Je ne conservais plus d’espoir de succès, et ne pouvais néanmoins me résoudre à descendre, lorsqu’on vint nous annoncer que deux parlementaires étaient sortis de la ville pour capituler, et que le général Duhesme avait ordonné qu’on se retirât. Cela me fut ainsi répété par le chef de bataillon napolitain Ambrosio, qui était du très-petit nombre d’officiers qui n’avaient pas quitté le fossé ; et je descendis enfin, avec le regret amer de voir manquer un coup de main, qui, contre ma propre opinion, eût très-bien pu réussir.
Nous n’étions plus que quelques hommes. Notre retraite se fit sans précipitation, et sans qu’elle fût troublée par un seul coup de fusil. Les deux échelles restèrent dressées contre les remparts, attestant aux habitants de Gérone le danger qu’ils avaient couru.
On ne peut nier que nos troupes, presque en entier composées de conscrits, n’étaient guère mûres pour un coup de vigueur tel que l’attaque de vive force d’une place de guerre, attaque qui, d’après tous les calculs, devrait même échouer faite par les plus vieux grenadiers. Mais si, comme on n’en peut guère douter, le général Duhesme n’eut d’autre dessein que de faire des démonstrations plus ou moins prononcées contre Gérone , celle qu’il dirigea sur le Mercadal fut, par mon opiniâtreté, poussée beaucoup plus loin qu’il ne pouvait espérer; et peu s’en fallut qu’indépendamment de ses chances directes de succès, son effet moral, le seul sur lequel il dût compter, ne fût réellement de nous donner la ville. Notre escalade jeta une telle frayeur parmi les habitants, que non-seulement ils ne retinrent point prisonnier, comme le premier, un second officier que le général Duhesme leur avait encore envoyé pour les sommer, mais qu’ils firent sortir eux-mêmes deux parlementaires, dont l’arrivée fit croire un instant à la reddition de la place.
L’un de ces parlementaires était le major du régiment d’Ultonia, et l’autre, un des membres de la junte. Ils assurèrent que les officiers, la junte elle-même et tous les principaux habitants ne demandaient pas mieux que de recevoir les Français dans la ville, mais qu’une populace en furie y faisait la loi, et qu’ils ne pouvaient répondre ni qu’elle respectât les usages ordinaires de la guerre, ni qu’elle eût aucun égard aux conditions qu’ils pourraient arrêter. Ils ajoutèrent que leur vie même ne serait pas en sûreté, s’ils rentraient à l’instant dans la place; et ils demandèrent qu’il leur fût permis de passer la nuit au milieu des Français; ce qu’on leur accorda sans difficulté.
Ils rentrèrent dans la ville au point du jour, après avoir promis de revenir avec une réponse positive à sept heures du matin. Mais on les attendit en vain jusqu’à dix. Désespérant alors de les voir reparaître, le général Duhesme mit ses troupes en mouvement pour retourner sur Barcelone.
Elles s’étaient à peine éloignées que les deux mêmes parlementaires revinrent; et ils furent très-étonnés de ne pas les retrouver. Quoique ce retour fût un peu tardif, quelques personnes en conclurent que la place se fût rendue, si nous étions restés seulement un jour de plus sous ses murs; mais dans le corps d’armée on ne partagea point cette opinion, qui cependant était peut-être bien fondée.
Telle fut la première attaque de Gérone, que j’ai cru devoir retracer avec quelque détail, parce qu’elle eut une grande influence sur les événements du reste de la campagne. Jusque-là, les insurgés avaient toujours été facilement battus: tout le monde a du courage contre un ennemi qui fuit. Mais, sous Gérone, la fortune ne fut pas pour nous, et l’on apprit à connaître quelques officiers. Le général Duhesme eut toujours dans la suite une prédilection marquée pour ceux qui s’étaient bien montrés dans cette occasion.
Le soir du 21, notre avant-garde coucha à Tordéra: les autres troupes bivouaquèrent entre les villages de la Granote et de Masanet. Nous y trouvâmes, en grande abondance, des vivres de toute espèce, que les habitants, surpris par notre retour imprévu, n’avaient pu emporter en s’enfuyant. Cette abondance rappela avec amertume au général Duhesme que c’était principalement la crainte de manquer de vivres, témoignée par le général Léchi à Mataro, qui l’avait engagé à ne faire, pour ainsi dire, que paraître devant Gérone. Il regarda cette précipitation comme la première cause de son mauvais succès, et il se promit dès-lors de retourner sur cette place avec un autre général.
Cependant les habitants de Gérone, avertis de notre départ par leurs parlementaires, parcouraient nos camps abandonnés et ne pouvaient croire encore à notre retraite. Ils la regardaient comme une ruse de guerre; et dans le milieu de la nuit, nous fumes réveillés par un grand feu d’artillerie et de mousqueterie, parti des remparts de leur ville, où, sur une fausse alerte, on s’était imaginé que nous renouvellions l’attaque de la veille .
Le 22, la colonne coucha à Pinéda et à Calella, et le 23 à Mataro, où le général Duhesme laissa pendant quelques jours la division italienne. Pour lui, il rentra, le jour même du 23, à Barcelone. Les troupes françaises qui avaient fait partie de l’expédition y rentrèrent le lendemain.
Dans notre retraite, nous ne fûmes point harcelés par les habitants; mais ils nous firent un autre genre de guerre plus dangereux. A Tordéra, vingt de nos soldats furent égorgés, pendant leur sommeil, dans un jardin où ils avaient bivouaqué. Plusieurs autres avaient eu le même sort dans des habitations isolées; on avait traîné leurs cadavres sur la route, et suspendu à des arbres leurs uniformes sanglants pour les étaler à nos yeux.
En général les Français qui avaient le malheur de rester en arrière ou de s’écarter de la colonne étaient presque tous massacrés; et ils l’étaient par les mêmes hommes qui avaient disparu de leurs maisons à l’approche de cette colonne. Ces hommes cruels ne se bornaient pas à leur ôter la vie. Le plus souvent ils commençaient par les mutiler de la manière la plus horrible. Quelquefois ils les brûlaient, et il y en eut même qu’ils enterrèrent vivants. Tout concourait ainsi à donner à cette guerre un caractère plus prononcé de fureur et de barbarie. Nos soldats indignés exerçaient de terribles représailles: ils mettaient le feu à toute maison d’où partait un coup de fusil: ils ne faisaient grâce de leur côté à aucun habitant pris les armes à la main; mais on ne les vit jamais imiter les raffinements de cruauté dont ils étaient si souvent les victimes ou les témoins.
CHAPITRE V.
Table des matières
Deuxième affaire du Llobrégat. Prise de Martorell. Préparatifs du siège de Gérone. Ravitaillement du fort de Figuières. Marche sur Gérone.
Pendant notre expédition de Gérone, les insurgés avaient de nouveau réuni des forces considérables sur le Llobrégat. Le régiment suisse de Wimpfen s’était joint à eux, malgré la parole donnée par les officiers au général Chabran; mais ils n’osaient encore s’y fier, et ils l’avaient distribué par détachements sur toute la ligne, sans lui confier un seul poste où il ne fût mêlé avec eux.
Cette ligne s’étendait de la mer à Molins-de-Rey. Ils avaient élevé des retranchements devant Saint-Boy et vis-à-vis du gué de Saint-Jean: ils avaient établi une batterie de trois canons sur les hauteurs en face du pont de Molins-de-Rey; et ils tenaient en réserve une batterie de deux pièces bien attelées, pour la porter, au moment du besoin, sur les points le plus menacés.
Le général Duhesme avait résolu de les attaquer le 27 juin, et il avait en conséquence rappelé de Mataro la division Léchi. Il voulait, comme la première fois, percer leur centre, en passant le Llobrégat devant Saint-Jean; mais une crue imprévue rendit le gué impraticable; et la hauteur des eaux n’ayant pas même permis d’établir un pont dans la nuit, comme il l’avait ordonné, il fut forcé de différer l’attaque.
Je lui proposai alors de passer le Llobrégat sur des barques à son embouchure, sous la protection des bâtiments de guerre français que nous avions dans le port de Barcelone (il y avait une goélette et un brigantin). La nuit suivante, j’allai reconnaître cette embouchure, par son ordre, avec un officier de marine; et nous découvrîmes, en la remontant, un gué qui nous était inconnu, et dont il fut décidé qu’on se servirait pour le passage projeté.
L’attaque fut de nouveau fixée au 30 juin. Les journées du 28 et du 29 furent employées en reconnaissances, dans l’une desquelles le général Duhesme fut atteint à la cuisse par une balle morte.
Le 30, la majeure partie de la division française, commandée par les généraux Goullus et Bessières, était rendue avant le jour au nouveau gué. Des chaloupes armées et plusieurs barques, conduites par l’enseigne de vaisseau Laugier, commandant de notre station maritime, étaient déjà à l’embouchure du Llobrégat pour protéger le passage ou donner les moyens de l’opérer, si une nouvelle crue rendait le gué impraticable ou trop difficile. Leur secours ne fut pas nécessaire: quoique la rivière fût encore assez haute, nos troupes la passèrent rapidement. Elles attaquèrent sur-le-champ les postes ennemis, les mirent en fuite, et firent quelques prisonniers.
Elles remontèrent ensuite la rive droite du Llobrégat, prenant à revers les positions des insurgés, et chassant successivement tout ce qui se trouvait devant elles. Le major Hambourg qui, avec les chasseurs du Prince, faisait une fausse attaque devant Saint-Jean, voyant les ennemis abandonner leurs retranchements, passa la rivière qui était redevenue guéable sur ce point, les chargea, et leur fit une soixantaine de prisonniers.
Cependant le général Léchi se portait avec sa division sur Molins-de-Rey. Un bataillon napolitain, commandé par Ambrosio, passa la rivière à un gué au-dessus du pont, tandis que le bataillon des Vélites s’avançait avec intrépidité sur le pont même. Les insurgés furent mis dans une déroute complète. Ils voulurent sauver leur batterie volante par la route de Villafranca; mais le colonel Zénardi la poursuivit avec les chasseurs napolitains, et parvint à s’en emparer.
Le résultat de cette affaire fut la dispersion des forces ennemies rassemblées sur le Llobrégat, la prise de leurs cinq canons, et plus de deux cents prisonniers, presque tous suisses. Ce résultat eût encore été plus brillant, si le général Goullus n’eût pas fait une halte et fût arrivé à temps, suivant le plan du général en chef, pour couper aux insurgés la retraite sur Villafranca.
Le général Duhesme avait suivi de la rive gauche du Llobrégat la marche des différentes colonnes. Après le temps nécessaire au repos des troupes, il ordonna au général Léchi de marcher sur Martorell, où se trouvait avant l’attaque le quartier-général des insurgés. Cette ville est dans un défilé au milieu des montagnes, au confluent de la Noya et du Llobrégat. Vers le milieu de sa longueur, on tourne à droite pour traverser le Llobrégat sur un pont en pierre d’une seule arche fort élevée, où les voitures ne peuvent passer; sur la rive opposée, on remarque à la tète de ce pont un arc de triomphe antique, qui, suivant une tradition peu vraisemblable, aurait été élevé par Annibal à la mémoire de son père. A la sortie de la ville, on passe la Noya sur un pont en bois, qui fait partie de la grande route de Barcelone à Sarragosse.
En allant, vers la fin du mois de mai, reconnaître Lérida et son château, j’avais aussi reconnu Martorell en passant. Le général Léchi demanda de m’avoir avec lui; et il me confia le commandement de son avant-garde, à laquelle le général en chef me permit de joindre les sapeurs provisoires de la division Chabran. Le capitaine Fleury, chef du génie à cette division, voulut marcher lui-même à la tête des sapeurs.
De Molins-de-Rey à Martorell, la route n’est qu’un long défilé, facile à défendre des deux rives du Llobrégat. Nous nous attendions à de grands obstacles; mais nous ne trouvâmes de résistance qu’à Martorell même. L’entrée en fut défendue par une fusillade assez vive, qui partait du pont du Llobrégat et des environs de l’arc de triomphe. Nos troupes hésitaient à se jeter dans la ville: j’y entrai le premier, et marchai sur-le-champ au pont du Llobrégat. L’ennemi n’y tint point: il y était déjà battu par l’artillerie du général Léchi, qui nous soutenait de très-près.
Nous étions maîtres de la ville; mais la tête de l’avant-garde se trouvait de nouveau arrêtée à la porte sur la Noya. Postés sur les hauteurs de la rive opposée, les insurgés battaient le pont dans toute sa longueur, enfilaient la porte et une partie de la rue qui y conduit. Je m’y portai rapidement; et, le premier encore, je m’élançai sur le pont, sans tenir compte de leur feu. Nos troupes aussitôt me suivirent en courant; et dans quelques minutes, nous n’eûmes plus d’ennemis devant nous.
Le capitaine Fleury, qui en fait d’intrépidité ne le cédait jamais à personne, s’était précipité avec moi sur le pont de la Noya, ainsi que dans la ville, et il m’avait dépassé sur le pont du Llobrégat. On nous accusa de témérité tous les deux; mais cette témérité était plus apparente que réelle; car il avait été facile de remarquer que les insurgés ne tenaient jamais lorsqu’on les abordait franchement, tandis qu’ils résistaient long-temps, et nous tuaient toujours plus ou moins de monde, lorsqu’on tâtonnait devant eux.
Rentré dans Martorell, j’y trouvai le général Léchi, qui m’annonça l’intention de brûler cette malheureuse ville, où il n’était pas resté un seul habitant. J’intercédai en sa faveur; mais ce fut sans succès. Le lendemain matin, les troupes y mirent le feu avec beaucoup d’ordre et de loisir. Les flammes s’élevaient déjà de tous côtés dans les airs, lorsque nous repartîmes pour Barcelone .
C’était le premier incendie que j’eusse vu exécuter de sang-froid long-temps après le combat. Ce fut aussi le dernier dans cette campagne. On sentit que de pareils moyens ne faisaient qu’exaspérer de plus en plus les habitants, et finissaient toujours par tourner contre nous.
Un mois ne s’était pas encore écoulé depuis le commencement des hostilités, et déjà le corps d’armée des Pyrénées-Orientales avait livré quinze combats, pris cinquante canons et dispersé dans trois grandes affaires les masses des insurgés, qui prétendaient le bloquer dans Barcelone. Battus dans toutes les occasions aux environs de cette place, ils parurent, pendant quelque temps, renoncer à ce dessein. Le général Duhesme ne voyait ainsi plus rien qui l’empêchât de parcourir la Catalogne dans tous les sens: il eût pu même espérer de la soumettre entièrement, si elle n’avait pas eu de places fortes; mais ces places lui opposaient des obstacles qu’il n’était pas en son pouvoir de surmonter.
Il sentait chaque jour de plus en plus toute l’étendue de la faute qu’on avait faite en n’occupant point Gérone. Il brûlait du désir de la réparer. Sa première tentative, où il s’était trop légèrement flatté que la célérité et l’audace pourraient tenir lieu de préparatifs et de forces, n’avait fait qu’irriter davantage ce désir.
Dans l’état de la guerre à cette époque, toutes ses troupes n’étaient pas nécessaires pour garder Barcelone. A peine de retour dans cette place, il s’était empressé d’écrire au major-général de Napoléon, pour proposer le siége de Gérone, offrant de l’entreprendre lui-même ou d’y concourir avec la plus grande partie de son corps d’armée; et il s’était occupé sans retard à tout préparer pour être en mesure de le faire ainsi.
Par ses ordres, le colonel Fabre dut former un parc de siège. L’arsenal de Barcelone renfermait en pièces d’artillerie et en approvisionnements de tout genre ce qui était nécessaire et au-delà ; mais les moyens de transport manquaient. C’est ce qui fit sans doute que le parc ne fut composé que de deux canons de seize, quatre mortiers et trois obusiers de gros calibre, deux à trois cents bombes et d’autres projectiles et munitions en proportion. On y ajouta un approvisionnement d’outils de sapeurs, et un grand nombre d’échelles, fortes, légères, s’ajoutant les unes au bout des autres, excellentes enfin pour un assaut.
Ces préparatifs eussent probablement fait réussir notre premier coup de main sur Gérone; mais ils étaient tout-à-fait insuffisants pour en faire le siège en règle; et le nombre de troupes qu’on pouvait emmener ne l’était pas moins. Je crus devoir le dire et le répéter au général Duhesme avec une entière franchise; mais, à moins d’être arrêté par un ordre supérieur, il était irrévocablement décidé à tenter de nouveau sa fortune contre Gérone.
Tout semblait d’ailleurs conspirer autour de lui pour l’affermir dans sa résolution. Parmi les officiers du génie même, j’étais le seul qui élevât une voix importune pour la combattre: ceux qui auraient pu me seconder ne voulaient voir dans un siège qu’une occasion de se signaler. Le colonel Fabre, dont l’opinion devait être du plus grand poids, ne semblait pas douter que son artillerie ne réduisît Gérone. Quant aux officiers des troupes, le général en chef avait su faire passer dans leurs ames l’ardeur qui l’animait lui-même. Ces officiers soupiraient après le moment du départ, et se donnaient rendez-vous sous Gérone, comme s’il se fût agi d’un tournoi, ou qu’ils eussent eu chacun un affront à venger sous ses murs.
Cependant, avant de s’engager définitivement dans une telle entreprise, le général Duhesme désirait avoir l’assentiment, au moins tacite, de Napoléon. Il attendait avec une vive impatience la réponse du major-général, lorsqu’il en reçut des dépêches par un bateau de poste, qui entra dans le port de Barcelone malgré la croisière des Anglais.
Le major-général lui mandait que le général Reille, aide-de-camp de l’empereur, était parti pour aller réunir à Bellegarde une division de trois à quatre mille hommes. «Il est nécessaire,
«ajoutait-il, qu’aussitôt que vous aurez soumis les
«environs de Barcelone, vous vous mettiez en
«marche sur Gérone pour rétablir les communications
«entre Barcelone et le général Reille, qui
«incessamment va marcher sur Figuières.» Le bateau de poste avait aussi apporté une lettre de ce général, où il annonçait qu’il avait ravitaillé le fort de Figuières, et que, aussitôt qu’il aurait réuni toute sa division, il marcherait sur Gérone.
La dépêche du major-général ne parlait pas du siège de cette place. Mais dire de rétablir les communications de Barcelone avec Figuières, n’était-ce pas dire de prendre Gérone, sans laquelle certainement ces communications ne pouvaient être rétablies? Le général Duhesme put donc croire que Napoléon ne désapprouvait pas le projet de siège, et qu’il avait même autorisé son aide-de-camp à coopérer à l’exécution. Il se hâta de répondre au général Reille qu’il serait du 20 au 23 juillet sous Gérone, avec tout ce qu’il pourrait emmener de Barcelone en moyens de siège; et il l’engagea à s’y trouver de son côté à la même époque, avec tous ceux qu’il pourrait tirer de Figuières et de Perpignan.
Dès le commencement des hostilités, le fort de Figuières avait été bloqué par les insurgés. Il était gardé par un bataillon français d’environ six cents hommes, commandé par le colonel Piat. Il n’avait rien à craindre d’une attaque; mais il ne renfermait pour toutes provisions de bouche que quinze mille rations de biscuit, qu’heureusement le général Duhesme y avait fait jeter quinze jours avant l’insurrection. La ville de Figuières avait mieux aimé se laisser écraser par les bombes du fort que de fournir des vivres à la garnison. L’empereur avait envoyé au général Duhesme l’ordre de faire partir le général Léchi de Barcelone, pour organiser un corps sur les hauteurs de Bellegarde; mais, lorsque cet ordre parvint, les communications par terre étaient interceptées, et le général Léchi ne voulut pas s’exposer aux dangers de la traversée par mer. Napoléon prit alors le parti de le remplacer par le général Reille. Ce général, à peine arrivé sur la frontière, marcha, sans perdre un instant, sur Figuières, à la tête des premières troupes qu’il trouva sous sa main. Il mit en fuite les insurgés, ( 3 juillet ) débloqua le fort, et y fit entrer un convoi de vivres. Il retourna ensuite sur Bellegarde, pour y attendre le reste des troupes qui devaient composer sa division. C’est de là qu’il avait écrit pour annoncer son premier succès et ses projets ultérieurs.
Au premier avis de l’insurrection de la Catalogne, Napoléon avait prescrit au général Duhesme de désarmer la ville de Barcelone, de manière à n’y pas laisser un seul fusil; d’approvisionner de vivres la citadelle et le fort Mont-Jouy; de prendre des otages; de les envoyer dans ce fort au moindre événement; et d’employer enfin, s’il le fallait, les moyens les plus violents pour garantir la sûreté et la subsistance de ses troupes: «la guerre, disait-il,
«justifie tout.» L’exécution des deux premières mesures était indispensable pour qu’on pût, sans imprudence, s’éloigner de Barcelone avec la plus grande partie des troupes; mais le désarmement de cette ville était une opération dangereuse et très-difficile. Le capitaine-général espagnol faisait craindre un soulèvement, si l’on ne la tentait avec tous les ménagements que rendaient nécessaires et l’esprit et la masse de la population. Il offrit de l’exécuter lui-même par des voies de douceur; mais ces voies de douceur n’ayant fait livrer que trois à quatre cents mauvais fusils, le général Duhesme vit bien qu’elles ne pouvaient suffire et qu’il fallait recourir à d’autres. Après avoir mis toutes ses troupes sous les armes, il fit faire des perquisitions dans les maisons particulières et surtout dans les couvents. Il parvint ainsi à trouver plus de quatre mille fusils, indépendamment d’un grand nombre de sabres et de poignards.
Il prit aussi diverses mesures pour approvisionner de vivres la citadelle et le fort Mont-Jouy, ainsi que pour assurer la subsistance journalière des troupes qu’il devait laisser dans Barcelone, sous les ordres du général Léchi. Le désarmement des habitants, et mieux encore l’entière dispersion des insurgés dans les environs, empêchaient de craindre alors pour la sûreté de ces troupes. Elles avaient d’ailleurs, en cas de danger pressant, une retraite assurée dans la citadelle et le fort Mont-Jouy, qui avaient été armés et mis en état de défense au moment de leur occupation.
Tranquille ainsi sur Barcelone, le général Duhesme ne songea plus qu’à sa nouvelle expédition. La division Chabran devait y marcher tout entière. Elle avait été envoyée dans le Vallés après la journée du 30 juin, et le 4 juillet elle était entrée à Granollers. Le 5, elle s’était présentée à l’entrée des défilés du Congost, qu’il faut traverser pour aller à Vique. Les insurgés, postés sur les montagnes voisines, s’étaient imaginé qu’ils l’avaient empêchée par leur présence de s’engager dans ces défilés. En ayant conçu de l’audace, ils étaient descendus de leurs montagnes, pour harceler notre avant-garde. Le général Bessières, qui la commandait, feignit de battre en retraite, pour les attirer dans la plaine. Ils donnèrent dans le piége et se précipitèrent à sa poursuite; mais ils se virent tout-à-coup enveloppés par nos chasseurs et par nos voltigeurs, et un grand nombre d’entre eux furent tués ou blessés.
Aussitôt après avoir reçu la lettre du général Reille, le général Duhesme ordonna au général Chabran de redescendre sur Mataro, de porter ensuite une partie de ses troupes à Arens-de-Mar, et de pousser des reconnaissances jusqu’à Calella; mais le général Chabran, écoutant trop, comme sous le Mont-Serrat, des bruits exagérés à dessein par les Espagnols, lui répondit que la route, qui de Mataro à Calella longe le bord de la mer, était presque partout coupée ou minée; qu’une flottille, composée d’une frégate anglaise, d’une demi-galère et d’un grand nombre de chaloupes canonnières, empêchait d’en approcher; qu’il était impossible enfin de s’avancer par cette route.
Le général Duhesme sentit la nécessité d’aller se mettre lui-même à la tête de la division Chabran. Il partit le 16 juillet de Barcelone pour se rendre à Mataro, et laissa des ordres au général Léchi pour le départ du parc de siége et du reste des troupes qui devaient marcher sur Gérone.
Arrivé à Mataro, il s’assura qu’en effet la route avait été coupée sur plusieurs points; mais les reconnaissances du général Chabran n’avaient point approché des coupures, et l’on ignorait encore leur véritable position. Le 16 même, il fit marcher le général Goullus avec sa brigade, pour chasser les insurgés des montagnes qui dominent la route entre Mataro et Arens; et il ordonna au général Chabran de s’avancer par cette route avec son artillerie et le reste de sa division.
Le général Goullus repoussa les insurgés après un combat assez vif, ou nous n’eûmes cependant qu’un petit nombre de blessés; mais au nombre de ces blessés se trouvait le chef de bataillon du 16e, Latour, qui, pour aller au siège de Gérone, avait quitté le commandement de la place de Barcelone, et qu’il fallut rapporter dans cette place .
Quant au général Chabran, le général en chef qui n’était parti de Mataro qu’une heure après lui le trouva, dans le lit d’un vaste torrent, à moins d’un quart de lieue de cette ville, arrêté avec toutes ses troupes par la vue de la flottille ennemie qui l’attendait pour le canonner. Il ne put s’empêcher de témoigner plus que de la surprise, et, se lançant lui-même le premier hors du torrent, il enleva les troupes qui, sans attendre d’autre ordre, s’ébranlèrent aussitôt pour le suivre.
Les feux de la flottille, dont on s’était fait une image terrible, ne furent presque plus rien dès qu’on osa les braver: nos boulets et nos obus les eurent bientôt éloignés, et les défilés qu’on n’osait aborder furent forcés presque en courant.
Nous trouvâmes la route coupée sur trois points en avant et en arrière d’Arens-de-Mar. Nous travaillâmes toute la nuit à la réparer; et dans la matinée du 17 notre artillerie put y passer.
Ce premier succès fit renaître la confiance: cependant la peinture qu’on faisait des énormes coupures que nous devions rencontrer encore avant d’arriver à Calella, détermina le général Duhesme à prendre une autre direction. Des habitants notables de Mataro assuraient qu’il était possible de passer avec de l’artillerie à côté du fort d’IIostalrich, et d’éviter ainsi la route du bord de la mer. Ils ajoutaient qu’avec de légers travaux, pour réparer un chemin déjà praticable aux voitures du pays, il ne serait pas difficile de conduire cette artillerie d’Arens-de-Mar à Saint-Célony, où l’on rejoindrait la vieille route qui passe par Hostalrich. Le capitaine du génie Fleury reçut l’ordre de travailler de suite à la réparation de ce chemin. Toutefois le général envoya le chef d’escadron Ordonneau reconnaître, avec deux bataillons, la route jusqu’à Calella, et il m’ordonna de l’accompagner.
La flottille obligea ces bataillons à marcher par les montagnes. Elle dirigea contre eux une canonnade si violente, que les habitants de Barcelone, qui l’entendaient distinctement, crurent qu’elle avait détruit au moins la moitié de nos troupes. Cependant, par un bonheur singulier, aucun de nos soldats ne fut tué, quoique plusieurs eussent leurs fusils brisés par des boulets.
Les bordées de mitraille de la frégate anglaise ne nous empêchèrent pas de reconnaître les coupures de la route. Elles se trouvaient entre Saint-Pol et Calella, et n’étaient qu’au nombre de deux; mais la dernière était vraiment effrayante. Elle avait été pratiquée, à l’aide de la mine, sur un point où cette route, resserrée par un rocher à pic fort élevé, formait contre le flanc de ce rocher une espèce de corniche, au-dessous de laquelle on voyait la mer à une très-grande profondeur.
Je ne crus pas impossible de réparer cette coupure; mais le chef d’escadron Ordonneau et les autres officiers qui la virent avec moi en jugèrent autrement. La description qu’ils en firent au général Duhesme ne fit que le confirmer dans le dessein de passer par la route d’Hostalrich. Il envoya cependant encore le lendemain, sous les ordres de l’adjudant - commandant Devaux, une nouvelle reconnaissance aux défilés de Saint-Pol, mais ce ne fut plus que pour donner le change à l’ennemi; et Ordonneau, le chef de confiance du général Duhesme, alla se mettre à la tête de l’avant-garde du côté de Saint-Célony.
Le parc de siège arriva le 19 à Arens-de-Mar, escorté par des troupes de la division Léchi. Le train d’artillerie du corps d’armée suffisant à peine pour le transport des pièces et des munitions de campagne, il avait fallu, pour transporter ce parc, trouver des voitures et des chevaux. On les avait demandés aux autorités espagnoles de Barcelone: elles promirent d’abord de les requérir chez les habitants, et puis, au moment du besoin, elles manquèrent à leur promesse.
On fut obligé d’employer les troupes à faire des visites domiciliaires; et l’on prit de force les chevaux, les mulets et les chariots qu’on put trouver; mais on n’en réunit ainsi qu’un nombre insuffisant; et notre parc de siège, déjà si incomplet, ne put pas même être emmené tout entier.
Il n’était pas encore arrivé à Arens, qu’on avait reconnu l’impossibilité de faire passer la grosse artillerie par le chemin de Saint-Célony, à cause d’une montée extrêmement rapide, qui se rencontre entre Arens-de-Mar et Arens-de-Mont. Il n’y eut plus alors à choisir: il fallut se résoudre à tenter la réparation des coupures de Saint-Pol.
Je l’entrepris dès le 19 même. La première coupure, comme celles que nous avions déjà réparées près d’Arens-de-Mar, n’était qu’un fossé très-large et très-profond. Il ne fallait que des matériaux et du temps pour en remplir le vide. Mais la seconde ne pouvait être comblée: tout ce qu’on y eût jeté aurait roulé dans la mer. Sa réparation présentait de grandes difficultés: je parvins cependant à les surmonter; et je réussis à suspendre et à fixer contre le rocher un énorme massif de bois et de terre, sur lequel nos plus grosses pièces purent passer sans l’ébranler.
Il ne fut pas facile de se procurer du bois. Les arbres étaient rares et dispersés à de grandes distances: il fallait les aller couper au loin et les traîner ensuite sur les flancs des montagnes à travers les ravins et les précipices. Dans les pas. sages les plus difficiles, nos soldats s’encourageaient en poussant des cris et faisant battre la charge, comme s’ils eussent marché à l’ennemi. Les boulets de la flottille, qui tombaient au milieu d’eux, et plus encore au milieu des travailleurs entassés autour de la coupure, loin de ralentir leur ardeur, ne faisaient que l’exciter davantage; et peut-être eût-il été impossible d’obtenir la même promptitude et les mêmes efforts, si le travail n’avait pas eu lieu sous le feu de l’ennemi.
Il fut exécuté par les deux bataillons du 7me et du 93me, qui repoussaient en même temps les insurgés du côté de terre. L’adjudant-commandant Devaux conduisait ces deux bataillons, et les animait encore plus par son exemple que par ses ordres, mettant lui-même la main à l’œuvre et ne s’éloignant pas un instant du bord de la coupure, qui était le point le plus périlleux.
La réparation de cette coupure, qu’on avait jugée impossible, fut terminée en moins de trente heures. Elle parut un tour de force, et le général Duhesme en vit le succès avec d’autant plus de joie qu’au dernier moment il en désespérait encore. Il ne pouvait trouver assez d’expressions pour me témoigner sa reconnaissance, croyant que je lui avais rendu le plus grand des services. Il avait craint d’être obligé de retourner avec honte sur ses pas, et il tirait de ces premiers obstacles vaincus le plus heureux augure pour le succès de son entreprise; augure trop flatteur que l’événement ne devait pas justifier.
Le soir même du 20, tout le parc de siège passa sur la coupure; et nos troupes allèrent camper entre Calella et Pinéda. Elles se composaient du régiment de cuirassiers et de la brigade d’infanterie de la division Chabran commandée par le général Nicolas, du régiment de chasseurs napolitains et de deux bataillons, l’un italien, l’autre napolitain, détachés, ainsi que ce régiment, de la division Léchi.
L’autre brigade de la division Chabran, commandée par le général Goullus, qui s’était avancée jusqu’à Saint-Célony pour protéger la réparation du chemin, suivit la route d’Hostalrich. Elle avait avec elle son artillerie de campagne et le régiment de chasseurs français, à la tête duquel marchait le général Bessières. Elle tint le fort d’Hostalrich bloqué pendant toute la journée du 21. La nuit suivante, l’artillerie passa, très heureusement, à portée de mousquet de ce fort, en suivant une direction tracée par le capitaine Fleury. Il y eut quelque désordre dans le passage des troupes: un bataillon resta égaré pendant plusieurs heures; mais enfin, le 22 au soir, toute la brigade opéra sa jonction avec la principale colonne.
Ce soir même, le général Duhesme se présenta devant Gérone avec cinq bataillons et deux régiments de cavalerie. Il en investit la partie occidentale, et provoqua par des feux de tirailleurs et par quelques obus une forte canonnade, afin d’avertir de son arrivée le général Reille qu’il ne supposait pas éloigné.
Le parc de siège et le reste des troupes arrivèrent le 23. Il y eut, pendant toute la journée, des escarmouches plus ou moins vives: les insurgés se montraient autour de nous de tous les côtés. Le général Duhesme, ne recevant pas de nouvelles du général Reille, envoya, le 24, au devant de lui le colonel des chasseurs napolitains Zénardi avec son régiment et deux bataillons. Ce colonel força le passage du Ter, qui était défendu par un rassemblement nombreux d’insurgés: il y perdit quelques hommes, entre autres le capitaine de chasseurs de Notaris, qui fut tué au milieu de la rivière. Ensuite il gagna la route de Figuières, et trouva le général Reille à Bascara sur la Fluvia.
Ce général, qui n’avait sans doute pas reçu la lettre où le général Duhesme lui donnait rendez-vous sous Gérone, parut étonné en voyant nos troupes. Il n’en marcha pas moins sur-le-champ vers cette place. Il prit position sur le Ter aux villages de Sarria et de Pont-Mayor, et se lia de suite par sa droite avec le général Duhesme.
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