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Frédéric Le Play

Les Ouvriers Européens

Les travaux, la vie domestique et la condition morale des populations ouvrières de l'Europe


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066327644

Table des matières

AVERTISSEMENT.

INTRODUCTION.

PREMIÈRE PARTIE. EXPOSÉ DE LA MÉTHODE APPLIQUÉE, DANS CET OUVRAGE, A L’OBSERVATION DES OUVRIERS.

CHAPITRE PREMIER. DÉFINITIONS ET FAITS GÉNÉRAUX CONCERNANT L’OBSERVATION ET LA DESCRIPTION MÉTHODIQUE DES OUVRIERS.

CHAPITRE II. ANALYSE DES MOYENS D’EXISTENCE DES OUVRIERS; ÉTABLISSEMENT DU BUDGET DES RECETTES D’UNE FAMILLE.

CHAPITRE III. ANALYSE DU MODE D’EXISTENCE DES OUVRIERS; ÉTABLISSEMENT DU BUDGET DES DÉPENSES D’UNE FAMILLE.

PREMIÈRE SECTION. DÉPENSES CONCERNANT LA NOURRITURE.

DEUXIÈME SECTION. DÉPENSES CONCERNANT L’HABITATION.

TROISIÈME SECTION. DÉPENSES CONCERNANT LE VÊTEMENT.

QUATRIÈME SECTION. DÉPENSES CONCERNANT LES BESOINS MORAUX, LES RECREATIONS ET LE SERVICE DE SANTÉ.

CINQUIÈME SECTION. DÉPENSES CONCERNANT LES INDUSTRIES, LES DETTES, LES IMPOTS ET LES ASSURANCES.

CHAPITRE IV. BALANCE DES DEUX BUDGETS; DÉFICIT OU EXCÉDANT; ÉPARGNE ANNUELLE.

DEUXIÈME PARTIE. ATLAS OFFRANT L’APPLICATION DE LA MÉTHODE A TRENTE-SIX MONOGRAPHIES PARTICULIÈRES.

I. BACHKIRS PASTEURS DEMI-NOMADES DU VERSANT ASIATIQUE DE L’OURAL (RUSSIE ORIENTALE) , (OUVRIERS CHEFS DE METIER ET PROPRIÉTAIRES DANS LE RÉGIME MIXTE DES NOMADES ET DES PEUPLES SÉDENTAIRES) D’APRÈS LES RENSEIGNEMENTS RECUEILLIS SUR LES LIEUX, EN SEPTEMBRE1853, PAR MM. A. DE SAINT-LÉGER ET F. LE PLAY.

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES DÉFINISSANT LA CONDITION DES DIVERS MEMBRES DE LA FAMILLE.

II. PAYSANS-AGRICULTEURS ET CHARRONS (A CORVÉES) DES STEPPES DE TERRE NOIRE D’OREMBOURG (RUSSIE MÉRIDIONALE) (PROPRIÉTAIRES-OUVRIERS ET OUVRIERS CHEFS DE MÉTIER DANS LE SYSTÈME DES ENGAGEMENTS FORCÉS) D’APRÈS LES RENSEIGNEMENTS RECUEILLIS SUR LES LIEUX, EN SEPTEMRRE1853, AVEC LE CONCOURS DE M. ET DE Mme N. TIMACHEFF, PAR MM. A. DE SAINT-LÉGER ET F. LE PLAY.

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES DÉFINISSANT LA CONDITION DES DIVERS MEMBRES DE LA FAMILLE.

III. PAYSANS-AGRICULTEU RS, PORTEFAIX ET BATELIERS–ÉMIGRANTS (A L’ABROK) , DU BASSIN DE L’OKA (RUSSIE CENTRALE) , (PROPRIÉTAIRES-OUVRIERS DANS LE SYSTÈME DES ENGAGEMENTS FORCÉS) (LES MEMBRES ÉMIGRANTS TRAVAILLANT TEMPORAIREMENT EN QUALITÉ DE JOURNALIERS OU DE TÂCHERONS, DANS LE SYSTÈME DES ENGAGEMENTS MOMENTANÉS) , D’APRÈS LES RENSEIGNEMENTS RECUEILLIS SUR LES LIEUX, EN JUIN1853, PAR MM. A. DE SAINT-LÉGER ET F. LE PLAY.

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES DÉFINISSANT LA CONDITION DES DIVERS MEMBRES DE LA FAMILLE.

IV. FORGERON ET CHARRONNIER DES USINES A FER DE L’OURAL (RUSSIE SEPTENTRIONALE) (TÂCHERONS ET OUVRIERS-PROPRIÉTAIRES DANS LE SYSTÈME DES ENGAGEMENTS FORCÉS) D’APRÈS LES DOCUMENTS RECUEILLIS SUR LES LIEUX, EN1844, AVEC LA COLLABORATION DE M. DANILOFF, PAR M. F. LE PLAY.

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES DÉFINISSANT LA CONDITION DE L’OUVRIER ET DE SA FAMILLE.

V. CHARPENTIER ET MARCHAND DE GRAINS DES LAVERIES D’OR DE L’OURAL (SIBÉRIE OCCIDENTALE) (JOURNALIER ET OUVRIER CHEF DE METIER DANS LE SYSTÈME DES ENGAGEMENTS FORCÉS) , D’APRÈS LES DOCUMENTS RECUEILLIS SUR LES LIEUX, EN1844, AVEC LA COLLABORATION DE M. RHODION RIABOFF, ANCIEN PROFESSEUR, PAR M. F. LE PLAY.

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES DÉFINISSANT LA CONDITION DE L’OUVRIER ET DE SA FAMILLE.

VI. FORGERON DES USINES A FER DE DANEMORA (SUÈDE SEPTENTRIONALE) (TACHERON DANS LE SYSTÈME DES ENGAGEMENTS VOLONTAIRES PERMANENTS) , D’APRÈS LES RENSEIGNEMENTS RECUEILLIS SUR LES LIEUX, EN1845, PAR MM. A. DE SAINT-LÉGER ET F. LE PLAY.

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES DÉFINISSANT LA CONDITION DE L’OUVRIER ET DE SA FAMILLE.

VII. FONDEUR DES USINES A COBALT DU BUSKERUD (NORWÉGE MÉRIDIONALE) (JOURNALIER DANS LE SYSTÈME DES ENGAGEMENTS MOMENTANÉS) , D’APRÈS LES DOCUMENTS RECUEILLIS SUR LES LIEUX, EN1845, PAR MM. P. BENOIST D’AZY, A. DE SAINT-LÉGER ET F. LE PLAY.

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES DÉFINISSANT LA CONDITION DE L’OUVRIER ET DE SA FAMILLE.

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES DÉFINISSANT LA CONDITION DE L’OUVRIER ET DE SA FAMILLE.

IX. IOBAJJY OU PAYSANS-AGRICULTEURS (A CORVÉES) DES PLAINES DE LA THEISS (HONGRIE CENTRALE) , (PROPRIÉTAIRES-OUVRIERS DANS LE SYSTÈME DES ENGAGEMENTS FORGÉS) , D’APRÈS LES RENSEIGNEMENTS RECUEILLIS EN1846PAR M. F. LE PLAY ET COMPLÉTÉS EN1850PAR MGR HORWATH, ÉVÊQUE DE CSANAD.

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES DÉFINISSANT LA CONDITION DE L’OUVRIER ET DE SA FAMILLE.

X. FONDEURS SLOVAQUES DES USINES A ARGENT DE SCHEMNITZ (HONGRIE) (TACHERONS ET OUVRIERS PROPRIETAIRES DANS LE SYSTÈME DES ENGAGEMENTS VOLONTAIRES PERMANENTS) , D’APRÈS LES RENSEIGNEMENTS RECUEILLIS SUR LES LIEUX, EN1846, AVEC LE CONCOURS DE M. A. SAGLIO, PAR M. F. LE PLAY.

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES DÉFINISSANT LA CONDITION DES DIVERS MEMBRES DE LA FAMILLE.

XL COMPAGNON DE LA CORPORATION FERMÉE (INNUNG) DES MENUISIERS DE LA VILLE DE VIENNE (AUTRICHE) (TÂCHERON, DANS LE SYSTÈME DES ENGAGEMENTS MOMENTANÉS) , D’APRÈS LES RENSEIGNEMENTS RECUEILLIS SUR LES LIEUX, EN MAI1853, PAR MM. A. DE SAINT-LÉGER ET F. LE PLAY.

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES DÉFINISSANT LA CONDITION DES DIVERS MEMBRES DE LA FAMILLE.

XII. CHARBONNIER DES ALPES DE LA CARINTHIE (EMPIRE AUTRICHIEN) (OUVRIER DOMESTIQUE DANS LE SYSTÈME DES ENGAGEMENTS VOLONTAIRES PERMANENTS) , D’APRÈS LES RENSEIGNEMENTS RECUEILLIS SUR LES LIEUX, EN1846, AVEC LE CONCOURS DE MM. P. BENOIST-D’AZY ET A. SAGLIO, PAR M. F. LE PLAY.

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES DÉFINISSANT LA CONDITION DE L’OUVRIER.

XIII. MINEUR ET FONDEUR DE LA CORPORATION DES MINES DE MERCURE DE LA CARMOlE (EMPIRE AUTRICHIEN) (TÂCHERON DANS LE SYSTÈME DES ENGAGEMENTS VOLONTAIRES PERMANENTS) . D’APRÈS LES DOCUMENTS RECUEILLIS SUR LES LIEUX, EN1846, PAR M. F. LE PLAY.

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES DÉFINISSANT LA CONDITION DE L’OUVRIER ET DE SA FAMILLE.

XIV. MINEUR DE LA CORPORATION DES MINES D’ARGENT ET DE PLOMB DU HAUT HARTZ (HANOVRE) (TÂCHERON ET OUVRIER-PROPRIÉTAIRE DANS LE SYSTÈME DES ENGAGEMENTS VOLONTAIRES PERMANENTS) , D’APRÈS LES DOCUMENTS RECUEILLIS SUR LES LIEUX, EN1845, AVEC LE CONCOURS BIENVEILLANT DE Mme ALBERTS ET LA COLLABORATION DE M. DEGENHARDT DE CLAUSTHAL, PAR MM. A. DE SAINT-LÉGER ET F. LE PLAY.

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES DÉFINISSANT LA CONDITION DES DIVERS MEMBRES DE LA FAMILLE.

XV. FONDEUR DES USINES A FER (AU BOIS) DE L’HUNDSRUCKE (PRUSSE RHÉNANE) (JOURNALIER ET OUVRIER-PROPRIETAIRE DANS LE SYSTÈME DES ENGAGEMENTS VOLONTAIRES PERMANENTS) , D’APRÈS LES DOCUMENTS RECUEILLIS SUR LES LIEUX, EN1851, PAR M. F. LE PLAY.

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES DÉFINISSANT LA CONDITION DE L’OUVRIER ET DE SA FAMILLE.

XVI. ARMURIER DE LA FABRIQUE DEMI-RURALE COLLECTIVE DE SOLINGEN (PRUSSE RHÉNANE) (TACHERON DANS LE SYSTÈME DES ENGAGEMENTS MOMENTANÉS) , D’APRÈS LES RENSEIGNEMENTS RECUEILLIS SUR LES LIEUX, EN SEPTEMBRE1851, AVEC LE CONCOURS DE M. E. HÖLLER, PAR M. F. LE PLAY.

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES DÉFINISSANT LA CONDITION DE L’OUVRIER ET DE SA FAMILLE.

XVII. TISSERAND DE LA FABRIQUE DEMI-RURALE COLLECTIVE DU RHIN (PRUSSE RHÉNANE) (TÂCHERON DANS LE SYSTÈME DES ENGAGEMENTS MOMENTANÉS) , D’APRÈS LES RENSEIGNEMENTS RECUEILLIS SUR LES LIEUX, EN1848, PAR MM. A. DE SAINT-LÉGER ET A. COCHIN.

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES DÉFINISSANT LA CONDITION DE L’OUVRIER ET DE SA FAMILLE.

XVIII. HORLOGER (PREMIER TYPE) DE LA FABRIQUE URBAINE COLLECTIVE DE GENÈVE (SUISSE) (TÀCHERON DANS LE SYSTÈME DES ENGAGEMENTS MOMENTANÉS, ASPIRANT À DEVENIR OUVRIER CHEF DE METIER) , D’APRÈS LES DOCUMENTS RECUEILLIS SUR LES LIEUX, EN1848, AVEC LA COLLABORATION DE MM. LES PASTEURS MUNIER ET LEFORT, PAR M. F. LE PLAY.

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES DÉFINISSANT LA CONDITION DE L’OUVRIER ET DE SA FAMILLE.

XIX. HORLOGER (DEUXIÈME TYPE) DE LA FABRIQUE URBAINE COLLECTIVE DE GENÈVE (SUISSE) (TACHERON DANS LE SYSTÈME DES ENGAGEMENTS MOMENTANÉS) , D’APRÈS LES RENSEIGNEMENTS RECUEILLIS SUR LES LIEUX, EN1848, AVEC LA COLLABORATION DE MM. LES PASTEURS MUNIER ET LEFORT, PAR M. F. LE PLAY.

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES DÉFINISSANT LA CONDITION DE L’OUVRIER ET DE SA FAMILLE.

XX. PAYSAN-AGRICULTEUR (MÉTAYER) DE LA VIEILLE-CASTILLE (ESPAGNE) (OUVRIER-TENANCIER DANS LE SYSTÈME DES ENGAGEMENTS MOMENTANES, EN VOIE DE DEVENIR PROPRIETAIRE-OUVRIER) , D’APRÈS LES RENSEIGNEMENTS COMMUNIQUÉS, EN1847, PAR MM. RATIER, A. PAILLETTE ET SERGIO SUAREZ.

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES DÉFINISSANT LA CONDITION DE L’OUVRIER ET DE SA FAMILLE.

XXI. MINEUR-ÉMIGRANT ET PAYSAN-AGRICULTEUR DE LA GALICE (ESPAGNE) (TÂCHERON ET OUVRIER-PROPRIÉTAIRE DANS LE SYSTÈME DES ENGAGEMENTS MOMENTANÉS, EN VOIE DE DEVENIR PROPRIETAIRE-OUVRIER) D’APRÈS LES RENSEIGNEMENTS RECUEILLIS SUR LES LIEUX EN1833ET COMPLÉTÉS EN1848, AVEC LA COLLABORATION DE M. P. CIA, PAR M. F. LE PLAY.

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES DÉFINISSANT LA CONDITION DE L’OUVRIER ET DE SA FAMILLE.

XXII. COUTELIER DE LA FABRIQUE URBAINE COLLECTIVE DE LONDRES (TÂCHERON DANS LE SYSTÈME DES ENGAGEMENTS MOMENTANÉS) , D’APRÈS LES RENSEIGNEMENTS RECUEILLIS SUR LES LIEUX, EN1851, PAR M. F. LE PLAY.

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES DÉFINISSANT LA CONDITION DE L’OUVRIER ET DE SA FAMILLE.

XXIII. COUTELIER DE LA FABRIQUE URBAINE COLLECTIVE DE SHEFFIELD (YORK SHIRE) (TÂCHERON DANS LE SYSTÈME DES ENGAGEMENTS VOLONTAIRES MOMENTANÉS) , D’APRÈS LES RENSEIGNEMENTS RECUEILLIS SUR LES LIEUX, EN1851, PAR M. F. LE PLAY.

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES DÉFINISSANT LA CONDITION DE L’OUVRIER ET DE SA FAMILLE.

XXIV. MENUISIER DE LA VILLE DE SHEFFIELD (YORK SHIRE) (JOURNALIER DANS LE SYSTÈME DES ENGAGEMENTS MOMENTANÉS) , D’APRÈS LES RENSEIGNEMENTS RECUEILLIS SUR LES LIEUX, EN1851, PAR M. F. LE PLAY.

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES DÉFINISSANT LA CONDITION DE L’OUVRIER ET DE SA FAMILLE.

XXV. FONDEUR DES USINES A FER A LA HOUILLE DU DERBYSHIRE (JOURNALIER DANS LE SYSTÈME DES ENGAGEMENTS VOLONTAIRES PERMANENTS) , D’APRÈS LES RENSEIGNEMENTS COMMUNIQUÉS, EN1850, PAR M. T. SMITH.

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES DÉFINISSANT LA CONDITION DE L’OUVRIER ET DE SA FAMILLE.

XXVI. BRASSIER OU JOURNALIER-AGRICULTEUR DES VIGNOBLES DE L’ARMAGNAC (GERS) (JOURNALIER DANS LE SYSTÈME DES ENGAGEMENTS VOLONTAIRES PERMANENTS) , D’APRÈS LES RENSEIGNEMENTS COMMUNIQUÉS, EN1850, PAR M. D’ABADIE DE BARRAU.

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES DÉFINISSANT LA CONDITION DE L’OUVRIER ET DE SA. FAMILLE,

XXVII. JOURNALIER-AGRICULTEUR DU MORVAN (NIÈVRE) (JOURNALIER DANS LE SYSTÈME DES ENGAGEMENTS MOMENTANÉS) , D’APRÈS LES RENSEIGNEMENTS RECUEILLIS SUR LES LIEUX, DE1839A1850, PAR MM. A. DE SAINT-LÉGER ET F. LE PLAY.

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES DÉFINISSANT LA CONDITION DE L’OUVRIER ET DE SA FAMILLE.

XXVIII. JOURNALIER-AGRICULTEUR DU MAINE (SARTHE) (JOURNALIER DANS LE SYSTÈME DES ENGAGEMENTS MOMENTANÉS) , D’APRÈS LES RENSEIGNEMENTS RECUEILLIS SUR LES LIEUX, EN1848, AVEC LE CONCOURS DE M. DE LOUVIGNY, PAR M. A. DE SAINT-LÉGER.

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES DÉFINISSANT LA CONDITION DE L’OUVRIER ET DE SA FAMILLE.

XXIX. PEN-TY OU JOURNALIER-AGRICULTEUR DE LA BASSE BRETAGNE (FINISTÈRE) (JOURNALIER DANS LE SYSTÈME DES ENGAGEMENTS MOMENTANÉS, EN VOIE DE DEVENIR OUVRIER-TENANCIER ET, PLUS TARD, PROPRIETAIRE-OUVRIER) D’APRÈS LES RENSEIGNEMENTS COMMUNIQUÉS, EN1851, PAR M. A. DUCHATELLIER.

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES DÉFINISSANT LA CONDITION DE L’OUVRIER ET DE SA FAMILLE.

XXX. MOISSONNEUR-ÉMIGRANT ET PROPRIÉTAIRE-CULTIVATEUR DU SOISSONNAIS (AISNE) (JOURNALIER ET OUVRIER-PROPRIETAIRE DANS LE SYSTÈME DES ENGAGEMENTS MOMENTANÉS) , D’APRÈS LES RENSEIGNEMENTS RECUEILLIS SUR LES LIEUX, DE1848A1850, PAR M. DE BARIVE.

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES DÉFINISSANT LA CONDITION DE L’OUVRIER ET DE SA FAMILLE,

XXXI. FONDEUR DES USINES A FER (AU BOIS) DU NIVERNAIS (NIÈVRE) (JOURNALIER DANS LE SYSTÈME DES ENGAGEMENTS VOLONTAIRES PERMANENTS, EN VOIE DE DEVENIR OUVRIER-PROPRIETAIRE) D’APRÈS LES RENSEIGNEMENTS RECUEILLIS SUR LES LIEUX, EN1842, SUR LES INDICATIONS DE M. F. LE PLAY, PAR M. H. MALINVAUD,

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES DÉFINISSANT LA CONDITION DE L’OUVRIER ET DE SA FAMILLE.

XXXII. MINEUR DES MONTAGNES MÉTALLIFÈRES DE L’AUVERGNE (PUY-DE-DÔME) (TÂCHERON ET OUVRIER-PROPRIÉTAIRE DANS LE SYSTÈME DES ENGAGEMENTS MOMENTANÉS) , D’APRÈS LES RENSEIGNEMENTS RECUEILLIS SUR LES LIEUX, EN1850, SUR LES INDICATIONS DE M. F. LE PLAY, PAR M. E. LANDSBERG.

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES DÉFINISSANT LA CONDITION DE L’OUVRIER ET DE SA FAMILLE.

XXXIII. TISSERAND DE LA FABRIQUE URBAINE COLLECTIVE DE MAMERS (SARTHE) (TACHERON DANS LE SYSTÈME DESENGAGEMENTSMOMENTANÉS) , D’APRÈS LES RENSEIGNEMENTS RECUEILLIS SUR LES LIEUX, DE1848A1850, AVEC LE CONCOURS DE MM. DE LOUVIGNY ET PÉLISSON, PAR M. A. DE SAINT-LÉGER.

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES DÉFINISSANT LA CONDITION DE L’OUVRIER ET DE SA FAMILLE.

XXXIV. MARÉCHAL-FERRAN T ET PROPRIÉTAIRE-CULTIVATEUR DU MAINE (SARTHE) (OUVRIER CHEF DE METIER ET PROPRIETAIRE DANS LE SYSTÈME DU TRAVAIL SANS ENGAGEMENTS) , D’APRÈS LES RENSEIGNEMENTS RECUEILLIS SUR LES LIEUX, EN1848, AVEC LE CONCOURS DE M. DE LOUVIGNY, PAR M. A. DE SAINT-LÉGER.

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES DÉFINISSANT LA CONDITION DE L’OUVRIER ET DE SA FAMILLE.

XXXV. MAÎTRE-BLANCHISSEUR DE LA BANLIEUE DE PARIS (SEINE) (OUVRIER CHEF DE METIER ET PROPRIETAIRE DANS LE SYSTÈME DU TRAVAIL SANS ENGAGEMENTS) , D’APRÈS LES RENSEIGNEMENTS RECUEILLIS SUR LES LIEUX, EN1852, SUR LES INDICATIONS DE M. F. LE PLAY, PAR M. E. LANDSBERG.

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES DÉFINISSANT LA CONDITION DE L’OUVRIER ET DE SA FAMILLE.

XXXVI. CHIFFONNIER DE PARIS (SEINE) (OUVRIER CHEF DE MÉTIER DANS LE SYSTÈME DU TRAVAIL SANS ENGAGEMENTS) , D’APRÈS LES RENSEIGNEMENTS RECUEILLIS SUR LES LIEUX, EN1849ET EN1851, PAR MM. A. COCHIN ET E. LANDSBERG.

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES DÉFINISSANT LA CONDITION DE L’OUVRIER ET DE SA FAMILLE.

APPENDICE.


PARIS

IMPRIMÉ PAR AUTORISATION DE L’EMPEREUR

A L’IMPRIMERIE IMPÉRIALE

M DCCC LV


AVERTISSEMENT.

Table des matières

Livré depuis vingt années environ à une suite d’études concernant l’extraction et l’élaboration des métaux usuels, j’ai été naturellement conduit à observer la condition des ouvriers attachés aux usines métallurgiques, et subsidiairement celle des agriculteurs parmi lesquels ces ouvriers se recrutent, ou qui entreprennent, pour le service des mines et des usines, le transport des combustibles, des minerais et des autres matières premières. Le prix de revient des métaux se compose, en effet, pour la majeure partie, des frais qu’entraîne la subsistance de ce personnel: l’économie des ateliers métallurgiques, je dirai même le principe des procédés techniques qu’on y emploie, ne sauraient donc être étudiés d’une manière philosophique, à moins que l’on n’ait préalablement déterminé les conditions essentielles de l’existence des populations attachées à ces travaux.

La nature même de mon sujet m’a conduit à étendre ces recherches à toutes les contrées de l’Europe, et même à plusieurs régions de l’Asie. J’ai donc observé des types d’ouvriers formés sous l’influence d’organisations sociales fort diverses; et la comparaison de ces types m’a fait entrevoir plusieurs conclusions qui n’ont rien de nouveau sans doute, puisqu’elles ne sont qu’un résumé de la tradition européenne, mais qui ne sont peut-être pas suffisamment connues de tous ceux qui interviennent par leurs fonctions ou par leurs écrits dans la direction des sociétés de l’Occident. Les faits que révèle l’observation méthodique sont souvent en contradiction avec leurs opinions ou avec leurs doctrines; et plus d’une fois il m’a suffi de citer ceux qui étaient à ma connaissance pour modifier les idées de personnes ell en raison de leur position ou du mérite de leurs travaux, ont, en ce qui concerne les questions économiques et sociales, une autorité à laquelle il ne m’est pas permis de prétendre. Ayant ainsi constaté que des documents exacts ne sont pas moins utiles aux questions de cette nature qu’à celles qui constituent ma principale étude, j’ai pensé qu’un exposé de mes observations sur les ouvriers européens pourrait aider à la solution de plusieurs problèmes qui s’agitent aujourd’hui. Telle est la pensée qui m’a déterminé à sortir momentanément du cercle de mes travaux ordinaires, et à publier l’ouvrage que je soumets au jugement du public.

Qu’il me soit permis de rendre ici un témoignage de reconnaissance à feu M. Legrand, qui a longtemps dirigé, en qualité de sous-secrétaire d’État des travaux publics, le corps des ponts et chaussées et des mines; à M. le comte Duchâtel et à feu M. Martin (du Nord), anciens ministres de l’intérieur et du commerce: ces hommes d’État ont bien voulu accorder à mon ouvrage un intérêt particulier, et j’ai reçu d’eux plusieurs missions qui m’ont permis den étendre le plan à toutes les catégories d’ouvriers.

Je suis également fort redevable à M. le Ministre de la justice, à MM. les Membres du Comité scientifique de l’Imprimerie impériale, et particulièrement à M.J. Dumas, sénateur, ancien ministre du commerce et de l’agriculture, pour le bienveillant appui qu’ils ont accordé à cette publication.

Parmi les personnes qui m’ont aidé à recueillir les matériaux que j’ai mis en œuvre, je dois citer en première ligne mon ami M. le comte A. de Saint-Léger, ancien membre du conseil général de la Nièvre, dont la collaboration mest acquise depuis longtemps. Il s’est associé à la plupart des voyages que jai entrepris depuis1836; il a accompli seul, en1848, plusieurs voyages en France et en Allemagne; et tout récemment il a bien voulu partager les fatigues d’un voyage en Russie et en Sibérie, dans lequel nous avons étudié les trois types de nomades, d’émigrants et de paysans sédentaires, dont la description est présentée en tête de l’Atlas formant la seconde partie de cet ouvrage. Partout ses connaissances spéciales m’ont été d’un grand prix en ce qui concerne les ouvriers-agriculteurs; les habitudes conservées traditionnellement dans l’administration de ses propriétés du Morvan ont contribué à nous faire entrevoir plusieurs principes essentiels des anciennes institutions économiques de la France; et les observations que nous avons faites en commun, dès l’année1839, sur les populations agricoles de cette partie du Nivernais ont été le point de départ des monographies groupées dans l’Atlas. Tout en restant seul responsable des imperfections de cet ouvrage, je dois donc reporter en partie à mon ami les faits utiles et les idées justes qu’on y pourra trouver.

Plus récemment, mon ami M. Augustin Cochin, maire du Xe arrondissement de Paris, a bien voulu me prêter son concours pour observer les ouvriers parisiens; il a également pris part aux études relatives à plusieurs ouvriers étrangers. Les relations de patronage et de bienfaisance qu’il entretient conformément à ses traditions de famille ont été pour moi la source d’utiles renseignements; j’y ai surtout trouvé des indications pratiques pour apprécier la condition des populations urbaines de l’Occident.

Parmi plusieurs centaines d’études que j’ai faites en Europe, j’ai choisi de préférence, pour composer l’Atlas, celles dont les éléments ont été réunis avec le concours de savants, de chefs d’industrie et de propriétaires habitant les localités que j’ai successivement parcourues; j’en ai tiré occasion de placer en tête des monographies de l’Atlas les noms des collaborateurs qui ont le plus contribué à l’achèvement de mon entreprise. J’ai trouvé, en outre, un concours empressé clans plusieurs personnes que je n’ai pu citer de cette manière: au premier rang de celles-ci je dois nommer M. le prince A. Demidoff, qui a bien voulu mettre à ma disposition les faits constatés dans ses propriétés de Russie et de Toscane; c’est également pour moi1111devoir de mentionner: pour la Suède, M.C.F. Woern, de Baldersnaes, et M. le baron P.A. Tamm, d’Osterby; pour la Russie, M. le général Tcheffkine, membre du Sénat, M. le prince Ouroussoff, gouverneur de Nijni-Novogorod, M. le colonel A. Péretz et M. le capitaine Vlangaly, du corps des ingénieurs des mines; pour les provinces polonaises, M. Puslowski; pour l’Allemagne du Nord, MM. les professeurs Mitscherlich et G. Rose, de Berlin, et M. de Dechen, président du conseil supérieur des mines de Bonn; pour l’Italie, M. Ubaldino Péruzzi, ancien gonfalonier de Florence; pour l’Angleterre, M.T. Twining, de la société des arts, et feu G. Porter, du bureau de commerce de Londres; pour la France, M.H. de Sénarmont, ingénieur en chef des mines, M. le comte de Bizy, M. le comte L. de Kergorlay, M. le docteur Ferrand de Missol et M.H. Maistre, de Villeneuvette. Je suis aussi très-redevable à mes anciens élèves, MM. P. Benoist d’Azy et A. Saglio, qui m’ont accompagné dans plusieurs voyages, et à M. Landsberg, qui m’a secondé dans la rédaction de l’Atlas. Enfin, parmi les personnes auxquelles je dois des documents précieux qui n’ont pu entrer dans le cadre de cet ouvrage, je citerai surtout: pour l’Algérie, M. Nestor Urbain; pour les deux Amériques, M. Sumner, de Boston, et M.P. Gia, ingénieur des mines à Cuba; pour l’Inde, M.A. de Closets, de Porto-Novo. Leurs études fourniraient les premiers matériaux de l’ouvrage plus complet et plus étendu (voir l’Appendice) qu’il serait facile d’exécuter aujourd’hui pour toutes les régions du globe.

Le plan que j’ai suivi est sommairement exposé dans la table des matières consignée ci-après; à la suite de cette table, le lecteur trouvera l’explication des signes fréquemment employés, entre parenthèses et a titre de renvois, dans les quatre subdivisions de l’ouvrage.

LES
OUVRIERS EUROPÉENS.

Table des matières

INTRODUCTION.

Table des matières

1.

Contraste existant, en Europe, dans la condition et dans les tendances des ouvriers de l’Orient et de l’Occident; problèmes à résoudre; réformes à accomplir.

Les deux régions extrêmes de l’Europe présentent aujourd’hui un spectacle bien différent: tandis que les populations du Nord et de l’Orient vivent, pour la plupart, satisfaites de leur sort, dans un état de quiétude qui frappe tous les observateurs, celles de l’Occident, poussées par la nécessité ou excitées par une sorte de vertige, ne cessent de s’agiter pour modifier leurs habitudes et leurs institutions. Les études que résume cet ouvrage ont donné occasion de constater ce fait, qui domine, sous plusieurs rapports, les questions sociales posées à notre époque: la situation comparée de ces populations se révèle surtout dans l’atlas, composé de 36monographies, offrant la description d’autant d’ouvriers agriculteurs ou industriels. Ces types, observés dans toutes les contrées de l’Europe, jettent quelque lumière sur le caractère propre des civilisations de cette partie du monde; ils fournissent, en particulier, des résultats précis sur l’état de bien-être relatif des diverses populations, et donnent ainsi l’explication du singulier contraste qu’on vient de signaler.

Le bien-être d’une famille appartenant à la classe ouvrière est fondé, dans tout état de civilisation, sur deux éléments essentiels: le travail, qui crée les moyens d’existence; la prévoyance, qui en règle l’emploi. Or l’amour du travail fait souvent défaut dans les sociétés peu avancées; la prévoyance y est plus rare encore. Chez les peuples mêmes que l’opinion générale et d’irrécusables symptômes placent a la tête de la civilisation (43) (voir l’avertissement), ces vertus ne sont développées dans les masses que d’une manière imparfaite. Les sociétés ne pourraient donc se conserver, si les institutions ou les mœurs ne suppléaient, dans la mesure commandée par l’imperfection des classes imprévoyantes, à l’insuffisance des individus. Ce besoin est tellement impérieux, les classes populaires tombent dans une situation si violente dès qu’il cesse d’être satisfait, que les moyens employés pour y pourvoir forment partout, à vrai dire, le trait le plus saillant de chaque organisation sociale. A cet égard, l’Europe offre encore, dans ses diverses subdivisions, trois régimes dominants (5) qui se sont produits successivement dans l’histoire des peuples les plus avancés, de même que l’enfance, la jeunesse et la virilité, se succèdent dans le cours des existences individuelles.

Le régime des engagements forcés, adopté pour les populations dont le sens moral est peu développé, celui qui exige de la classe supérieure et du Gouvernement le moindre effort d’intelligence, celui enfin qui, au point de vue pratique, peut être considéré comme le plus simple et le plus efficace, consiste à laisser peu d’ouverture au libre arbitre des ouvriers, et à rejeter sur les maîtres (5) la responsabilité de leur bien-être. Cet ordre de choses, décrit dans le présent ouvrage par plusieurs exemples remarquables, règne encore, avec une multitude de nuances, dans une moitié de l’Europe, particulièrement en Russie et dans les provinces slaves de la Turquie et de l’Europe centrale [monographies I à VI, VIII et IX]; d’une part, on y impose le travail à l’ouvrier, dans des conditions fixées par la loi et par la coutume; de l’autre, on soumet le patron à l’obligation de pourvoir en toute éventualité aux besoins de l’ouvrier et a ceux de sa famille, en attribuant à ce dernier une véritable hypothèque légale sur les produits du travail. Dans toute constitution fondée sur ce principe, et où l’ordre social est convenablement garanti, les obligations qui pèsent sur les deux classes de la société s’aggravent ou s’allégent dans des proportions qui se correspondent exactement. On prendrait, du reste, une idée fort inexacte des sociétés où règne le régime des engagements forcés, si l’on pensait que les populations, tout en jouissant de la sécurité et du bien-être qui en résultent, souffrent impatiemment l’état de dépendance qui leur est imposé. Partout où cet ordre social n’est point faussé par la décadence des mœurs, et où les patrons remplissent honorablement leurs obligations, les ouvriers montrent un attachement passionné pour les institutions et une insurmontable aversion pour le changement. L’aveugle obstination qui pousse les populations à conserver le régime établi s’étend même aux détails qui, en se modifiant, exerceraient sur leur bien-être l’influence la plus heureuse et la plus immédiate; elle est poussée a ce point, que l’autorité des patrons est souvent impuissante pour amener le moindre progrès dans les habitudes sociales et dans les procédés de travail.

Dans plusieurs contrées du Nord, dans le centre et dans l’occident de l’Europe, où l’amour du travail s’est développé dans les masses par une longue succession d’influences tutélaires, on a pu, sans compromettre le bien-être des familles, faire jouir les sociétés des avantages assurés par le régime des engagements volontaires permanents, qui implique un plus grand développement de liberté individuelle. Mais, chez aucune nation, la prévoyance et les qualités morales qui s’y rattachent ne sont encore ni assez éminentes, ni assez répandues, pour qu’on puisse se passer de certaines institutions protectrices favorisant la transition de l’état présent vers le régime de libre arbitre, dont les peuples paraissent incessamment se rapprocher. Ces institutions, fruit de l’expérience et de la nécessité, concilient, partout où elles fonctionnent convenablement, la liberté nécessaire aux individualités les plus distinguées, avec la protection dont ne sauraient se passer les classes placées, sous le rapport de la moralité, de l’intelligence et de l’énergie, a un niveau moins élevé. Peu connues pour la plupart, parce qu’elles reposent sur la tradition et les mœurs, plutôt que sur des lois écrites, ces institutions, dont la description se trouve également dans plusieurs monographies de l’atlas [VII, X a XVII, XX, XXI, XXVI, XXVII, etc.], sont dominantes, ou, du moins, fort répandues en Suède, dans l’Europe centrale et dans beaucoup de provinces du Midi et de l’Occident; elles peuvent encore être considérées comme le véritable fondement des sociétés européennes. Dans cet ordre social, les conditions qui assurent le bien-être et la sécurité des populations ne sont plus formellement imposées par la loi; mais les familles acceptent avec reconnaissance lordre légué par la tradition, et maintenu de génération en génération, conformément a la tendance générale des moeurs ou des lois, et surtout par la bienveillante sollicitude des propriétaires et des chefs d’industrie. Ce régime, où le patronage de la classe supérieure exerce presque toujours une influence prépondérante, donne, plus que le précédent, satisfaction aux nobles exigences de l’individualité humaine: il se prête mieux aussi a ce mouvement de progrès (5) qui est devenu, pour tous les membres de la société européenne, une préoccupation générale et presque une con dition d’existence. Les individus, en effet, n’étant plus liés absolument par lordre ancien, peuvent s’élever a une condition supérieure, lorsqu’ils sont doues de qualités éminentes. Cet. essor continuel des familles les plus distinguées initie, par la force de l’exemple, les populations au désir des perfectionnements: la constitution sociale réunit donc, dans une juste mesure, le respect de la tradition, qui assure le bien-être du plus grand nombre, avec l’esprit d’innovation, qui favorise le succès de la minorité d’élite. Le progrès social n’est plus exclusivement confié, comme dans le régime précédent, à l’initiative des classes dirigeantes; adoptant docilement l’impulsion générale qui leur est imprimée, mais cessant d’être passives, les classes populaires apportent elles-mêmes un large contingent aux tentativesdamélioration qui, désormais, préoccupent si vivement la société européenne.

Ce régime de tradition et de patronage, qui a succédé, pour la majeure partie des peuples européens, au régime des engagements forces, a ete modifie lui-même dans plusieurs États, et remplacé, sous l’empire d influences assez diverses, par le régime des engagements momentanés. La propagation des institutions démocratiques a parfois eu pour résultat d’amoindrir l’influence des classes supérieures, ou même de détruire les grandes situations sociales: il en est résulté, pour la classe la plus nombreuse, l’obligation de pourvoir elle-même, sous la responsabilité des chefs de famille, aux nécessités de son existence. Cette transformation a pu s’accomplir progressivement sans entraîner la décadence des nationalités, et même avec avantage pour le caractère moral des populations [VII (B), XIX (B), XX (A)], en Norwége, dans plusieurs cantons de la Suisse et dans plusieurs provinces de l’Espagne, chez des races offrant, pour ce régime, une aptitude spéciale: elle a surtout réussi dans les localités largement pourvues de biens communaux exploités dans le système de l’indivision, avec le concours de fortes institutions municipales [VII, XVIII a XXI]. En Angleterre, en France, en Belgique, dans le nord-ouest de l’Allemagne, les mêmes tendances politiques, combinées avec les modifications profondes introduites, sous l’influence d’inventions mémorables, dans la technologie industrielle, ont également rompu, dans beaucoup de provinces, les anciennes habitudes de patronage. Ce changement de régime, où le bien et le mal se manifestent simultanément, a entraîné des conséquences d’autant plus graves, qu’il a pris les sociétés au dépourvu, et s’est accompli, pour ainsi dire, sous les yeux de la génération actuelle. La circonstance la plus caractéristique de la nouvelle organisation sociale qui tend a se constituer, est l’avénement subit de grandes agglomérations d’ouvriers (29), établies à proximité des bassins houillers qui abondent dans cette région de l’Europe. Dans ces métropoles industrielles, le maître et l’ouvrier, devenus étrangers l’un a l’autre, se lient à peine par quelque contrat éphémère, et restent indépendants de toute obligation réciproque. Renonçant parfois aux bienfaits de la vie sédentaire, et aux conquêtes qui semblaient définitivement acquises à la civilisation, l’ouvrier cesse de s’attacher à l’atelier qui l’emploie, à la maison qu’il habite, au sol qui l’a vu naître: on le voit même, en certains cas, revenir aux habitudes des peuples placés au degré inférieur de l’échelle européenne [I, §1er]. Trop souvent ces nomades d’un nouveau genre tombent au-dessous de ces derniers, sous le rapport de la moralité et du bien-être, et les enquêtes officielles constatent que cette infériorité est accompagnée des circonstances les plus affligeantes pour l’humanité [XXII (A), XXIV (A)].

Ce nouvel ordre de choses semble envahir fatalement toutes les régions industrielles de l’Occident, en même temps qu’un progrès incontestable se manifeste dans toutes les branches de l’activité humaine: de nouveaux types, étrangers aux sociétés anciennes, se développent dans toutes les classes, témoignages vivants de ce double mouvement de progrès et de décadence; nonobstant les forces nouvelles qui surgissent de toutes parts, on voit une sorte d’ébranlement se communiquer de proche en proche à tous les éléments de l’ordre social. Ces symptômes opposés se manifestent surtout dans les États éprouvés par des commotions politiques: une multitude d’individualités éminentes y surgissent incessamment des rangs inférieurs de la société et portent la civilisation occidentale à une hauteur inconnue des âges précédents; mais, en même temps, les masses, abandonnées sans direction et sans assistance aux impulsions de leur libre arbitre et aux dangers de lisolement, s’agitent pour trouver la sécurité qui est leur premier besoin. Par un renversement complet des tendances propres aux autres régimes sociaux, ce sont les classes les moins éclairées qui montrent le plus d’ardeur pour les innovations. Mais ce besoin de changement est aussi aveugle que l’est, dans le régime opposé, lattachement aux anciens usages: trop souvent il met momentanément les masses a la disposition d’hommes mal intentionnés exploitant à leur profit les passions populaires; et c’est ainsi que plusieurs sociétés de l’Occident sont incessamment menacées d’une catastrophe qui mettrait à néant l’œuvre des siècles.

Dans les lieux où de telles misères se sont développées, où fermentent de tels éléments de dissolution sociale, les gouvernements ou les classes chargées de l’administration publique encourent une grave responsabilité. On conçoit que, pour remédier aux maux qui se sont produits, ils aient a faire des efforts qui ne sont nullement nécessaires au milieu de civilisations moins avancées. La nécessité des réformes que cet état de choses commande est vivement appréciée de tous les hommes éclairés: elle est désormais l’une de leurs principales préoccupations.

Les réformes que commande la situation actuelle des ouvriers doivent être basées sur la connaissance des faits qui les concernent.

Toutes les fois qu’une grande nécessité se fait sentir, des hommes surgissent en foule pour y donner satisfaction. Depuis longtemps déjà, et surtout a notre époque, il sest produit une multitude de systèmes généraux ayant pour objet l’amélioration du sort des classes souffrantes et la réorganisation de la société. Sans entrer ici dans l’examen de ces systèmes, il est irrécusable qu’aucun d’eux n’a obtenu, à un degré suffisant, la sanction de l’expérience. Les hommes voués a la pratique du gouvernement et ceux dont la haute autorité domine en quelque sorte l’opinion publique, s’accordent à penser, nonobstant la diversité de leurs tendances politiques et administratives, que les théories générales exposées jusqu’à ce moment sont incompatibles avec les faits, et ne sauraient être utilement appliquées. A la vérité, les écrivains voués à la propagation de ces théories en expliquent parfois l’insuccès par l’égoïsme des classes préposées au gouvernement des sociétés. Mais l’observation attentive de l’Europe dément cette accusation: il n’existe point de gouvernements ayant le désir, encore moins le pouvoir, de repous ser une amélioration qui serait réclamée par l’opinion publique. Ce qui manque au contraire, aux hommes d’État ayant à prendre l’initiative des réformes, c’est le concours de ces opinions unanimes déterminant sûrement la voie où les sociétés doivent s’avancer. Aujourd’hui, ainsi que cela a eu lieu dans le passé, l’ignorance et les préjugés sont les principaux obstacles au progrès. Mais, a notre époque aussi plus que jamais, l’humanité, obéissant à un irrésistible besoin d’améliorations, est prête à accepter toute vérité empreinte du cachet de l’évidence.

Si les sociétés de l’Occident ne peuvent guère s’appuyer sur des doctrines générales pour remédier aux désordres qui se sont produits dans leur sein, elles ne sont point cependant restées inactives: chaque jour on y adopte des réformes partielles dont l’utilité n’est point douteuse; et, à ce sujet, il importe de le constater, les tentatives les plus heureuses, et qui réunissent le mieux l’assentiment général, sont celles qui peuvent s’appuyer sur la pratique même des autres sociétés. Les succès déjà obtenus semblent donc déterminer le caractère de ceux qu’on doit attendre de l’avenir. Il est probable que la réforme continuera à se produire au moyen d’une suite de solutions spéciales indiquées par l’expérience, et qu’elle ne sortira pas d’un seul jet du cerveau d’un penseur. Pour atteindre le but, il faut donc entrer plus profondément et avec plus de méthode dans la voie de l’observation: sous ce rapport, la science sociale suivra, dans son développement progressif, les mêmes phases qu’ont parcourues l’astronomie, la physique, la chimie, l’histoire naturelle, et, en général, les connaissances fondées sur l’observation des faits.

Dans la première période de l’histoire de ces sciences, en effet, la description et le classement des phénomènes tenaient peu de place: ils étaient, d’ailleurs, subordonnés à quelque idée conçue a priori, à quelque théorie fondée sur un fait saillant, mais incomplétement observé. Dans la dernière période, aussi féconde que l’autre avait été stérile, la méthode contraire a été suivie. On s’est soustrait par degrés, autant que le comporte la faiblesse de l’esprit humain, au joug des idées préconçues; on a pris l’étude attentive des phénomènes pour base de leur appréciation; on n’a tenu ces phénomènes pour suffisamment connus que lorsqu’on a pu en donner le poids, la mesure ou l’image exacte; et c’est alors seulement qu’on a cru pouvoir en présenter la théorie. Sous l’empire de cette méthode, les forces les plus précieuses, celles qui s’emploient à la recherche de la vérité, ne s’épuisent plus dans des discussions sans fin; les controverses scientifiques, promptement ramenées a la vérification contradictoire de certains faits, sont désormais tranchées par la force même de l’évidence.

La science sociale, au contraire, est restée dans l’état d’impuissance qui a caractérisé la première période des sciences naturelles; elle se compose surtout de systèmes qui se révèlent, en général, par l’antagonisme mutuel de leurs auteurs; en sorte quil est vrai de dire que cette science a pour ennemis les plus ardents ses propres adeptes. Les débats concernant l’organisation du travail, de la propriété, des échanges, sont presque aussi épineux que l’étaient, pendant les derniers siècles, ceux qui concernaient la transmutation des métaux, la panacée universelle, le phlogistique, etc.; ils s’éteindront sans retour possible, comme ces classiques controverses, sous l’influence de la méthode expérimentale.

Ce rapprochement entre les principes qui doivent présider au progrès de la science sociale et des sciences physiques ne préjuge rien contre la différence profonde qui doit être maintenue dans lappréciation de faits essentiellement différents, il ne doit point non plus donner le change sur le caractère de la méthode qui doit être appliquée a lobservation des faits sociaux. Par leur nature même, ces faits sont places a la portée de l’observateur encore plus que ceux qui se rattachent a lensemble et aux détails du monde physique. Pour en acquérir une connaissance suffisante, il n est nullement nécessaire de recourir à des procédés d’une précision extrême, tels que ceux, par exemple, qui conviennent aux études de physique, de chimie et d’astronomie. Sans doute la convenance de rapprocher toujours les faits matériels de considérations appartenant à l’ordre moral donne lieu à quelques difficultés spéciales; mais cet obstacle est moins difficile à franchir que ne lont ete ceux dont l’esprit humain a triomphé dans d’autres genres de recherches.

Pour prévenir toute controverse sur les règles de morale et de justice d après lesquelles les faits seront appréciés, il convient d’écarter les considérations secondaires pour s attacher aux principes primordiaux adoptés par les nations civilisées. Ainsi, en ce qui concerne la constitution de l’industrie et la direction à donner au gouvernement des classes ouvrières, on ne se croira pas autorisé à trancher les questions conformément à des idées préconçues touchant la liberté des transactions, ta fixation des salaires, l’intervention de l’État, l’association des travailleurs, ou tout autre principe exclusif d’organisation sociale; mais on n’hésitera pas à constater que de deux systèmes sociaux mis en pratique dans des conditions analogues, le meilleur est celui qui garantit le mieux la moralité et le bien-être des familles, ainsi que l’affection mutuelle des maîtres et des ouvriers. Afin qu’aucun vague ne puisse subsister sur ces appréciations, on prendra pour mesure de la moralité et du bien-être certains faits dont l’importance est universellement reconnue. On affirmera, par exemple, qu’une famille est placée dans de bonnes conditions lorsque son chef, modéré dans ses goûts, juste et affectueux envers ceux qui dépendent de lui, trouve dans un travail régulier des moyens assurés de subsistance; lorsque la femme, fidèle à ses devoirs d’épouse et de mère, fait régner l’ordre et la propreté dans l’habitation et dans les vêtements; lorsque les enfants sont respectueux envers leurs parents; lorsque tous enfin accordent aux vieillards, aux infirmes et aux malades le respect, l’affection et les soins qui leur sont dus. Tout système nouveau d’organisation qui compromettrait la sécurité de la famille, ou qui tendrait à affaiblir ces vertus acquises, sera considéré comme défectueux, alors même que, sous d’autres rapports, il se montrerait conforme aux tendances générales de la civilisation.

Tels sont les principes suivis dans cet ouvrage pour constater la condition des ouvriers européens; telle est la règle morale d’après laquelle les faits ont été appréciés: il reste à indiquer les considérations qui ont déterminé le choix des procédés pratiques d’observation.

3.

Appréciation des deux procédés communément employés pour observer les faits sociaux: supériorité des enquêtes directes sur les recherches statistiques.

Les moyens d’investigation suivis, jusqu’à présent, par les gouvernements et parles particuliers qui ont étudié avec le plus de succès les questions sociales, se rattachent à deux principes différents et dont il est utile d’apprécier ici fa valeur.

Le premier moyen d’investigation, celui des statisticiens, a eu, jusqu’à ce jour, pour base principale, les documents numériques fournis par l’autorité publique touchant le système financier, la défense du pays, l’administration de la justice, etc. Il est employé surtout dans les États où la centralisation administrative a pris un grand développement, où le Gouvernement exerce, avec le concours de ses agents, des fonctions confiées ailleurs à des particuliers, et où, tout au moins, il intervient par sa surveillance dans les principales branches de l’activité nationale. Les résultats que le Gouvernement constate dans le cours de son action sont de véritables observations auxquelles leur origine officielle communique un cachet spécial d’authenticité. Les statisticiens se sont donné la mission de coordonner ceux de ces résultats qui peuvent s’exprimer en chiffres, et ils en ont déduit des moyens assez exacts de comparer, sous divers rapports, la puissance relative des États.

Cependant, ces comparaisons n’ont pas toujours la justesse et l’étendue désirables. Les statisticiens ne disposent pas des moyens d’observation, et ils doivent se contenter de ceux qui sont mis en oeuvre dans un but étranger à la science: ils ne peuvent donc embrasser les branches les plus essentielles de l’activité sociale, qui sont toujours confiées à l’initiative individuelle, même dans les États où l’action gouvernementale a le plus d’étendue. Les tentatives faites pour rattacher à la statistique les opérations de l’agriculture, de l’industrie et du commerce, ont ordinairement échoué. C’est en vain qu’on a essayé de combler ces lacunes en faisant appel au bon vouloir des particuliers et des compagnies industrielles ou en chargeant les agents de l’autorité publique de recueillir directement les données qui ne sont point fournies par l’exercice de leurs fonctions officielles; ces recherches ont rarement conduit à des résultats dignes de confiance, soit parce que les agents employés manquaient de bonne volonté ou d’aptitude spéciale, soit parce qu’ils ne disposaient pas de l’autorité nécessaire pour triompher des difficultés qu’elles soulèvent.

Les statisticiens ont été moins heureux encore dans les études qui se rattachent plus spécialement à la nature intime de l’homme, à l’appréciation des conditions sociales, à la comparaison des qualités morales et intellectuelles, et, en général, aux éléments qu’il faut prendre en considération pour constater la situation des populations ouvrières. Les causes de cette impuissance sont évidentes: les résultats officiels concernant l’ensemble d’un pays font abstraction de toutes les considérations qui ne se rattachent qu’accessoirement au fait qui intéresse l’autorité publique; ils ne tiennent compte ni de la nature spéciale des individus, ni du caractère propre au milieu dans lequel ils vivent; les données officielles négligent donc les laits principaux que la science doit considérer quand elle veut arriver aux conclusions qui intéressent les existences individuelles ou les diverses catégories sociales. Ainsi, en comparant, pour deux pays d’égale population, les crimes et les délits constates par le relevé des jugements rendus par les tribunaux, on pourra être conduit a émettre, touchant la moralité relative des populations, des conclusions fort inexactes. Pour se convaincre des erreurs que comportent les appréciations de ce genre fondées sur une simple comparaison de chiffres, il suffira de constater, par l’observation directe, les inégalités existant entre les institutions et les moeurs des deux pays, en ce qui concerne l’efficacité des moyens de répression, la vénalité des juges, l’arrivée incessante d’hommes vicieux étrangers au pays, etc.

Assurément, des savants ingénieux, en élaborant les résultats fournis par la statistique, ont parfois surmonté les difficultés inhérentes à l’insuffisance ou au défaut de spécialité des observations officielles; ils ont heureusement complété, par des appréciations morales, par des distinctions tirées d’observations particulières, les conclusions fournies par le simple rapprochement des chiffres. Cependant, ces méthodes mixtes n’offrent plus la rigueur propre à la méthode pure: elles exigent, de celui qui les emploie, des qualités qui se trouvent rarement réunies, une grande rectitude de jugement, une impartialité complète, une connaissance approfondie du sujet. Lorsque ces qualités font défaut, l’emploi des méthodes mixtes peut conduire à des conséquences fort inexactes; on a souvent fait remarquer avec raison que l’art de grouper les chiffres permettait de démontrer avec un certain degré de vraisemblance toute conclusion établie a priori.

En résumé, la méthode des statisticiens n’est pas l’observation directe des faits; c’est la compilation et l’interprétation plus ou moins plausible de faits recueillis à des points de vue fort différents, étrangers pour la plupart à l’intérêt scientifique. Malgré leur généralité apparente et leur séduisante régularité, les documents statistiques ont médiocrement contribué au progrès de la science sociale. Les hommes d’État en ont parfois tiré un utile secours pour défendre une thèse déterminée, mais ceux qui ont l’expérience des affaires en ont rarement fait la base de leur politique et de leur administration.

Beaucoup de personnes pratiquent pour elles-mêmes, sur une échelle plus ou moins vaste, une seconde méthode d’investigation qui diffère, par plusieurs points essentiels, de celle des statisticiens. On ne s’y propose pas d’embrasser, dans un cadre général, toutes les questions sociales, on étudie chaque question séparément, en la circonscrivant autant que possible, afin de la traiter plus complétement, et de tirer des conclusions plus d’utilité pratique. Au lieu de considérer d’un point de vue unique, pour chaque question spéciale, l’ensemble d’un pays, on s’attache, autant que le comporte le sujet, à des cas particuliers ou à des localités spéciales, qu’on envisage sous tous les aspects. L’observation n’est plus confiée à une multitude d’agents chargés d’exécuter un acte matériel ou de constater un fait avec une rigueur méthodique, mais bien à quelques hommes spéciaux versés dans la connaissance du sujet, et qui ne séparent jamais le fait matériel des considérations morales qui en déterminent l’importance ou qui en fixent le caractère précis. Dans ce système, on n’est plus obligé d’arriver à la connaissance des faits spéciaux par des inductions plus ou moins éloignées; on les constate directement aux sources même de l’observation. Cette méthode directe est employée journellement avec succès pour la conduite des grandes opérations de commerce et d’industrie; elle est appliquée avec plus de succès encore dans quelques États à l’administration publique. En Angleterre, par exemple, lorsqu’il y a lieu d’introduire une modification dans l’administration générale du pays, dans les intérêts privés ou dans la condition de certaines classes de la société, le Parlement ordonne une enquête où lon constate l’état actuel des choses et le résultat probable de la mesure proposée. Les personnes chargées de conduire cette enquête sont toujours en petit nombre; elles sont désignées au choix du Gouvernement par une aptitude spéciale que des travaux antérieurs ont mise en lumière, et elles reçoivent, pour l’accomplissement de cette mission, des pouvoirs étendus. Elles ont le droit de citer devant elles tout sujet de la Grande-Bretagne dont elles espèrent recevoir des renseignements utiles; elles l’interrogent sous la foi du serment; elles peuvent le frapper d’une amende s’il ne se rend pas à leur citation ou s’il dissimule visiblement la vérité. Parmi les enquêtes de ce genre, les plus riches en informations utiles, on peut citer celles qui ont eu pour objet, depuis1830, les corporations municipales, et surtout les ouvriers employés dans l’agriculture, dans les mines et dans les manufactures. C’est à la suite de ces enquêtes qu’ont été modifiées les opinions économiques les plus enracinées; de cette époque aussi datent ces mémorables réformes [XXV (B)] dont la promulgation, en inaugurant une ère nouvelle, a vraisemblablement préservé ce pays des perturbations qui, depuis lors, ont frappé plusieurs États de l’Occident. Cette période des travaux parlementaires de la Grande-Bretagne a mis dans tout son jour l’utilité pratique que la science sociale peut tirer de la méthode directe d’observation. Le cadre des enquêtes parlementaires n’est pas, d’ailleurs, arrêté d’une manière absolue; l’expérience a prouvé qu’il y avait avantage à laisser, sous ce rapport, une grande latitude aux personnes chargées de les diriger, aussi bien qu’à celles qui ont à rendre compte des résultats de leur pratique et de leurs réflexions. On a pu souvent constater les avantages dus à cette élasticité du cadre des enquêtes; parfois, un résultat inattendu, indiqué par la déclaration spontanée d’une personne expérimentée, a imprimé tout à coup une direction nouvelle aux recherches, et exercé en définitive, sur les réformes projetées, une influence prépondérante. On pourrait désirer, cependant, que, sans rien perdre de leur liberté d’allures, les enquêtes anglaises fussent conduites avec plus d’ordre et de précision. Des améliorations introduites, sous ce rapport, n’enlèveraient rien à l’utilité spéciale de ces travaux, elles permettraient souvent d’en tirer, pour la science sociale, des conséquences plus fécondes.

Pour déterminer les améliorations que réclamé la situation actuelle des classes ouvrières, les hommes d’État et les économistes du continent ne peuvent mieux faire nue de suivre la voie ouverte par le Gouvernement assez heureux et assez sage pour avoir accompli, dans cette direction, et sans rien compromettre, les réformes les plus radicales; c’est, en effet, le système qu ont adopte de préférence les personnes qui, dans ces derniers temps, ont dirigé leurs études vers le même but. En France, par exemple, il a été appliqué avec succès, sous la haute direction de l’Académie des sciences morales et politiques, par d’habiles observateurs qui ont constaté personnellement tous les faits qu’ils ont décrits. L’impulsion donnée par l’Académie à ce genre d’études prouve qu’elle apprécie la supériorité de la méthode des enquêtes directes, nonobstant la juste importance que les formes gouvernementales donnent, en France, à la méthode des statisticiens.

4.

Utilité de l’étude comparée des ouvriers européens pour les reformes a accomplir dans l’Occident; exécution de cette étude; plan de l’ouvrage.

L’utilité de la méthode directe d’observation s’est, révélée avec des caractères frappants dans le cours des études qui ont été le point de départ du présent ouvrage; l’auteur, en effet, en a recueilli les premiers matériaux avant de penser que ceux-ci pussent devenir l’objet d’une publication spéciale (voir l’avertissement). Et cependant, il a suffi de comparer quelques données partielles, recueillies dans ce système, pour entrevoir la portée des conséquences quon pouvait déduire d’études plus complètes. Son attention commença surtout à se diriger vers cette partie accessoire de ses travaux, lorsqu’il eut constaté les différences considérables qui existent entre les ouvriers métallurgistes de la France et de l’Angleterre, et ceux qu’il avait eu occasion d’observer dans les usines du Nord et de l’Orient.

Dans la zone manufacturière de l’Occident, qui, nonobstant sa faible étendue, exerce sur le reste du monde une influence si considérable, le temps des ouvriers est ordinairement consacré à un seul genre de travail: l’existence des familles y repose presque exclusivement sur le salaire, c’est-à-dire sur une rétribution proportionnelle au travail accompli par l’ouvrier. Sauf quelques anomalies accidentelles, les occupations, les recettes et les dépenses, restent invariables à toutes les époques de l’année; en sorte que la situation d’une famille a pu souvent être résumée par l’établissement d’un budget hebdomadaire. Il en est autrement dans le reste de l’Europe, et même dans les districts agricoles intercalés au milieu des districts manufacturiers. Indépendamment du salaire proprement dit, les ouvriers y reçoivent ordinairement des usufruits de propriétés immobilières, des droits d’usage sur les propriétés contiguës à leurs habitations, enfin une multitude de services, de denrées et d’objets de consommation. Ces allocations en nature offrent une diversité infinie, selon les lieux, les temps, les professions et les conditions sociales; elles n’ont pas seulement pour objet de rétribuer l’ouvrier en proportion du travail accompli; elles tendent aussi à lui assurer en toute éventualité, des moyens de subsistance proportionnels aux besoins de la famille. Ces modes de rétribution jettent une extrême variété dans les recettes et les dépenses de chaque famille; ils fournissent, en outre, à tous ses membres, l’occasion d’exercer une multitude d’industries accessoires, dont les produits, venant se joindre à ceux du travail principal, contribuent encore à introduire de la complication dans le budget domestique. C’est ainsi qu’il existe peu de familles qui ne cumulent avec l’occupation spéciale de leurs chefs quelques-unes de celles que fournissent les cultures propres à la localité; l’exploitation des animaux domestiques; la fabrication des tissus dans l’intérieur du ménage; la chasse, la pêche, la cueillette des fruits et des plantes sauvages; les récoltes de combustibles, les spéculations qui se rattachent aux travaux mêmes de la famille et à diverses entreprises de commerce et de transport, etc. D’un autre côté, les institutions et les moeurs concourent souvent à assurer aux ouvriers la possession des instruments de travail qu’ils emploient, soit pour leur profession spéciale, soit pour leurs occupations accessoires. Dans ce cas, ils joignent, aux diverses ressources qu’on vient d’indiquer, des recettes ayant plus ou moins le caractère des revenus que les classes aisées de la société tirent de leurs capitaux ou de leurs propriétés immobilières. L’ouvrier européen, dans l’état actuel de la civilisation, n’est donc point, tant s’en faut, un simple salarié (5): presque toujours il participe, en outre, de la condition de propriétaire et de chef d’industrie. Ce caractère complexe jette dans son existence une variété que ne soupçonnent guère les personnes qui ont entrepris seulement quelques observations sommaires sur la zone manufacturière de l’Occident.

Cette complication et cette variété ne se révèlent pas, d’ailleurs, tout d’abord à l’observateur: pour constater les nuances décrites dans les monographies qui constituent cet ouvrage, l’auteur a dû se mettre en contact intime avec les populations qu’il avait à étudier. Par un séjour prolongé dans l’habitation des familles, objet spécial de ces descriptions, il s’est initié peu à peu à la connaissance de leur langage, de leurs habitudes, de leurs besoins, de leurs sentiments, de leurs passions et de leurs préjugés. Il s’est mis en garde contre les déclarations inexactes ou intéressées; il s’est surtout appliqué à vaincre l’hésitation on la répugnance que les gens opposent souvent à des investigations dont ils ne comprennent pas d’abord le but et la portée. Il s’est astreint, en un mot, à pour suivre l’étude de chaque type aussi longtemps que les résultats, n’étant point suffisamment contrôlés l’un par l’autre, ne lui offraient pas toutes les garanties désirables d’exactitude.

Il n’y a pas seulement un intérêt cle science ou de curiosité à étudier comparativement la condition des ouvriers européens; les hommes d’État trouveront dans ces recherches de solides points d’appui pour résoudre les questions signalées au début de cette introduction, et surtout pour accomplir les réformes que commande la situation actuelle de plusieurs catégories d’ouvriers occidentaux. L’auteur espère que la démonstration de cette vérité résultera des faits exposés dans cet ouvrage: les développements de ce genre qui peuvent entrer dans le cadre de cette introduction se réduisent à un petit nombre de considérations.

Les ouvriers du Nord, de l’Orient et du Centre, vivent, à beaucoup d’égards dans la même condition où se trouvaient, il y a peu de temps encore, ceux des régions envahies aujourd’hui par le régime manufacturier. Lne étude générale de l’Europe est donc utile, même aux personnes qui ne se préoccupent que de l’Occident, ne fût-ce que pour les éclairer sur les traditions qu’il est souvent indispensable de connaître pour faire une appréciation exacte du temps actuel. Ces sortes d’investigations offrent un caractère spécial d’opportunité en France, où des révolutions politiques et sociales ont brusquement modifié l’esprit des temps passés; où les écrivains les plus goûtés du public, en se vouant à la défense du nouvel ordre social, ont été naturellement conduits à méconnaître les avantages, que présentait, au milieu de beaucoup d’abus, l’ancien régime économique. Personne ne saurait craindre aujourd’hui le retour de ces abus: le moment semble donc venu de jeter sur le passé un regard plus impartial. Or, pour remonter à la connaissance de ce passé, il n’est pas nécessaire d’attendre l’avénement d’un de ces historiens qui, par un privilége du génie, ont le pouvoir de faire revivre en quelque sorte pour leurs lecteurs l’esprit des générations éteintes; il suffit souvent d’observer les faits qui se montrent encore à nos yeux. Dans l’ordre économique, en effet, beaucoup d’institutions anciennes se sont conservées çà et là sur notre sol [XXVI (A), XXXI (B), etc.]. Nous pouvons donc, remonter par l’observation à l’intelligence de faits que l’ignorance ou les préjugés nous font voir aujourd’hui sous un jour inexact. On peut trouver, d’ailleurs, des enseignements non moins précieux dans les organisations analogues qui subsistent encore, à titre d’institutions dominantes, dans les États du Nord et de l’Orient.

En ce qui concerne spécialement la condition des populations ouvrières, il semble que, pour revenir à l’intelligence du passé, et pour apprécier d’un point de vue élevé la situation actuelle de l’Occident, on ne peut mieux faire que d’étudier l’état présent des choses dans les contrées où les procédés de l’agriculture et de l’industrie, l’organisation du travail et les rapports mutuels des diverses classes de la société, sont restés, jusqu’à ce jour, sur les mêmes bases où ils se trouvaient, en France, dans le cours des derniers siècles. Les observations de ce genre, dont le résumé est offert dans les quatorze premières monographies de l’atlas, concernant la Russie, les États Scandinaves, la Turquie, la Hongrie et les autres Etats de l’Europe centrale, offrent, sous ce rapport, un premier faisceau d’indications utiles; elles démontrent que, si les institutions anciennes se prêtaient moins que celles qui ont été récemment établies dans l’Occident à l’essor de lindustrie et a l’élévation rapide des individualités éminentes, elles offraient, en revanche, a toutes les classes de la société une sécurité dont le défaut se fait cruellement sentir aujourdhui, surtout aux individualités inférieures et aux classes imprévoyantes. La comparaison méthodique de deux régimes spécialement organisés, l’un pour la stabilité, l’autre pour le progrès, sera féconde en enseignements; elle permettra souvent de trouver dans les indications de l’expérience les moyens de concilier deux besoins sociaux également impérieux.

En choisissant parmi les observations qu’il a faites par centaines dans le cours de ses nombreux voyages, les36types d’ouvriers dont la description forme l’objet spécial de cet ouvrage, lauteur s’est préoccupé des considérations qui viennent d’être exposées. Il ose espérer que l’étude de ces monographies sera utile à le solution des questions générales que soulève l’amélioration du sort des classes ouvrières; il pense surtout que cette étude indiquera suffisamment la méthode d’observation qu’il faut suivre pour recueillir, en vue de chaque question spéciale, de plus amples informations. Au lieu de procéder par l’une de ces théories générales dont on a tant abusé en fait d’études sociales, il s’est appliqué à mettre sous les yeux du lecteur les faits qu’il a recueillis, en laissant à chacun le soin d’en tirer les conclusions.

Cependant, l’auteur a dû considérer que plusieurs lecteurs éprouveront le désir de voir coordonner les considérations générales qui se rattachent à ces travaux. En conséquence, il a jugé utile de joindre à l’atlas, partie essentielle de l’ouvrage, le livre Ier qui comprend l’exposé de la méthode employée pour l’observation, et le résumé final ou se trouvent indiquées les principales conclusions à déduire de l’ensemble des faits observés.

PREMIÈRE PARTIE.
EXPOSÉ DE LA MÉTHODE
APPLIQUÉE, DANS CET OUVRAGE, A L’OBSERVATION DES OUVRIERS.

Table des matières

CHAPITRE PREMIER.
DÉFINITIONS ET FAITS GÉNÉRAUX CONCERNANT L’OBSERVATION ET LA DESCRIPTION MÉTHODIQUE DES OUVRIERS.

Table des matières

5.

Définitions concernant les ouvriers et les rapports qui les lient, soit entre eux, soit avec les autres classes de la société.

La première difficulté que soulève une étude méthodique sur les ouvriers européens est la définition précise des personnes qui peuvent être groupées sous ce titre. Or, en approfondissant ce sujet, on ne tarde pas à comprendre qu’il est assez difficile de distinguer, d’une manière absolue, des autres classes de la société, les personnes que la langue française désigne sous le nom générique d’ouvriers. Ce nom n’a point d’équivalent précis dans toutes les langues, spécialement dans celles de l’Orient, parce que les personnes auxquelles cette dénomination s’applique y sont placées dans une condition différente de celle qui leur est acquise en France et dans les autres États de l’Occident. D’ailleurs, il existe presque partout une transition tellement insensible entre les ouvriers proprement dits et les personnes appartenant aux autres classes, qu’on aperçoit difficilement la limite qui les sépare. La classe chargée des travaux manuels de l’agriculture et de l’industrie se confond, sous plusieurs rapports, par ses types inférieurs, avec les personnes qui, sous le nom générique de domestiques, sont exclusivement attachés au service des personnes; d’un autre côté, les types les plus distingués de cette même classe se rattachent, par une multitude de nuances, aux propriétaires et aux chefs d’industrie, c’est-à-dire aux personnes possédant les propriétés immobilières ou ayant la direction des opérations industrielles et agricoles. On éprouve des difficultés du même genre pour choisir les expressions propres à caractériser les principales catégories d’ouvriers, les institutions sociales qui les régissent, les rapports qui les lient aux autres classes de la société, etc. L’auteur a dû, en conséquence, se préoccuper sérieusement de fixer méthodiquement le langage convenant à l’ordre de faits qu’il avait à décrire.

En histoire naturelle, en chimie, en physique, et, en général, dans toutes les sciences d’observation où de nouveaux faits viennent sans cesse se révéler, on résout les difficultés relatives au langage en créant des expressions nouvelles qui s’appliquent, soit à ces faits eux-mêmes, soit aux nouvelles méthodes à l’aide desquelles les faits sont coordonnés.

Le progrès de la science démontrera peut-être un jour la nécessité de recourir aux mêmes moyens pour la description méthodique des faits sociaux. Le langage littérairedaucune nation ne peut suffire à exprimer toutes les nuances qu’il y a lieu de distinguer dans l’existence des populations laborieuses (19): cette insuffisance devient plus évidente encore lorsqu’on veut adapter ce langage aux faits analogues en apparence, mais différents en réalité, qui se produisent dans les pays étrangers, sous l’influence d’un autre sol, d’un autre climat, d’autres productions naturelles, d’autres mœurs, d’autres institutions. L’une des principales causes de la confusion qui a régné, jusqu’à ce jour, dans les discussions soulevées par les divers systèmes sociaux, et des erreurs qui se remarquent dans les jugements portés sur les pays étrangers, se trouve certainement dans l’insuffisance du langage et clans les malentendus qui en résultent.

Il semble cependant que, dans l’état actuel des choses, il convient de garder une extrême réserve dans ces tentatives de nomenclatures spéciales. L’auteur n’a pas pensé, par exemple, que les considérations exposées ci-dessus pussent l’autoriser a créer, pour ce premier essai d’une méthode scientifique, des expressions nouvelles applicables à des faits qu’on est habitué à considérer comme suffisamment définis par cela seulement que la connaissance semble en être vulgaire. Il s’est astreint a la convenance de n’employer que des expressions appartenant à la langue française et, autant que possible, au langage littéraire. Mais, en même temps, pour éviter toute chance de méprise, il a pris soin de définir nettement le sens quil a attribue aux expressions générales dont il a dû faire usage, à défaut de termes spécialement appropriés à son sujet.

Pour circonscrire la classe de personnes que cet ouvrage concerne, l’auteur s est rapproche autant que possible du sens qui est généralement attribué, en France, au mot ouvrier, dans le langage ordinaire. Les limites de cette classe ont été déterminées, chez les types inférieurs, par la condition que leurs travaux ne se rapportent pas essentiellement au service des personnes: chez les types les plus élevés, par la condition que la rétribution accordée au travail manuel ait plus dimportance que les recettes qu’ils doivent, en outre, à leur qualité de propriétaires ou de chefs d’industrie. En résumé, on n’a soumis à l’observation et l’on n’a compris dans le présent ouvrage, sous le nom générique d’ouvriers, que les personnes exerçant un travail manuel (autre que le service personnel du maître), participant plus ou moins de la condition de propriétaire ou de chef d’industrie, ayant pour principal moyen d’existence la rétribution accordée à ce travail.

Considérés dans les situations qu’ils peuvent occuper entre ces limites extrêmes, les ouvriers se subdivisent naturellement en sept types principaux, dont la distinction est fréquemment établie dans le cours de cet ouvrage, savoir: les ouvriers-domestiques, les journaliers, les tâcherons, les ouvriers ayant, en outre, les qualités de tenanciers, de chefs de métier ou de propriétaires, enfin les propriétaires travaillant principalement pour leur propre compte.

Les ouvriers ne peuvent, en général, se créer, par leur seule initiative, des moyens d’existence: pour atteindre ce but, ils doivent se lier à des maîtres disposant des moyens de travail et des clientèles, ou se réunir à diverses sortes d’associations: ces relations sont ordinairement fixées par des engagements dont la nature est en rapport avec le caractère de l’organisation sociale.

On distingue deux sortes principales d’associations, les communautés et les corporations. Le mot communauté, dont la signification est fort étendue, est exclusivement employé dans cet ouvrage avec l’une de ses acceptions; on l’applique aux sociétés d’ouvriers exploitant, soit avec des intérêts communs plus ou moins intimes, soit avec des intérêts distincts, mais à titre indivis, une propriété immobilière, un fonds d’industrie ou une clientèle. Le mot corporation est également employé dans l’une de ses acceptions particulières; il s’applique à toutes les sociétés d’ouvriers dont les membres sont liés par des intérêts collectifs autres que ceux des communautés, ces intérêts étant toutefois d’une nature plus spéciale que les rapports généraux établis entre les individus d’un même état par la religion et le Gouvernement.

Les personnes ou les institutions que concerne chacune de ces définitions offrent, à ne considérer que les sociétés européennes, une extrême variété. En comparant ces sociétés, on serait conduit à de graves erreurs, si l’on appliquait à ces expressions un sens trop absolu; pour être dans le vrai, il faut donc modifier ce sens selon la nature des organisations sociales. Il existe en effet, dans toute société, certaines conditions primordiales d’une influence prépondérante, dont le changement implique une modification radicale dans la condition physique et morale des classes de la population et des individus. Au premier rang de ces circonstances caractéristiques, il faut citer la mobilité ou la fixité des habitations, la nature et la durée des engagements qui lient les ouvriers aux maîtres, la proportion relative du sol inculte et du sol approprié à la culture, etc. A ce point de vue général, il y a lieu de distinguer quatre systèmes principaux: le premier comprend tous les peuples nomades qui n’ont une certaine importance qu’à l’extrémité orientale de l’Europe; les trois autres, concernant les peuples sédentaires, sont caractérisés: l’un, par les engagements forcés qui lient à la fois les ouvriers et les maîtres; un autre, par les engaments contractés à titre permanent, mais par le libre consentement des deux parties; le dernier, enfin, par les engagements momentanés ou par l’absence de tout engagement réciproque.

Toutes ces définitions sont fixées par les exemples présentés dans l’atlas, c’est-à-dire dans les monographies qui forment la seconde partie de cet ouvrage: 1auteur en a présenté, en outre, un résumé sommaire dans le tableau suivant, qui détermine le sens attribué aux expressions concernant, d’une part, les diverses catégories d’ouvriers, de l’autre, les rapports qui lient ces ouvriers, soit aux maîtres, soit aux communautés et aux corporations dans les divers systèmes sociaux qu’on vient de mentionner.

DÉFINITIONDESOUVRIERS(1) ET DES RAPPORTS QUI LES LIENT AUX MAITRES(2), AUX COMMUNAUTÉS 3


DÉFINITIONS COMPLÉMENTAIRES ANNEXÉES PAR RENVOIS AU PRÉSENT TABLEAU.

(1) OUVRIERS : (Voir la définition donnée dans le tableau même.)

(2) MAÎTRES : Personnes disposant des moyens de travail et des clientèles ; employant les ouvriers à leur propre compte, moyennant une rétribution (salaire, subvention, prime, etc.) ; on désigne spécialement sous le nom de patrons les maîtres liés d’une manière permanente aux ouvries qu’ils emploient.

(3) ORGANISATIONS SOCIALES : (Voir les définitions données dans le tableau même.)

(4) PROPRIÉTAIRES : Personnes possédant (sauf les restrictions dérivant de l’organisation sociale) une propriété immobilière ; ayant pour principal moyen d’existence le revenu que donne ou que pourrait donner la location de cette propriété. Chez les nomades où il n’existe pas d’immeubles, la qualité de propriétaire est essentiellement attachée à la possession des troupeaux.

(3) CHEFS D’INDUSTRIE : Personnes exploitant une propriété immobilière, un fonds ou une clientèle, ayant pour principal moyen d’existence le bénéfice résultant de cette exploitation.

(6) RENTIERS : Personnes ayant pour principal moyen d’existence le revenu donné par une propriété mobilière.

(7) COMMUNAUTÉS : Association d’ouvriers exploitant en commun une propriété immobilière, un fonds ou une clientèle.

(8) CORPORATIONS : Associations d’ouvriers liés par des intérêts collectifs autres que ceux des communautés.

(9) SYSTÉME DU TRAVAIL SANS ENGAGEMENTS : Ce régime s’observe dans les contrées soumises au régime des engagements momentanés, plus ordinairement que dans celles où les autres systèmes sont en vigueur : il constitue un état d’équilibre dans lequel chaque travailleur est propriétaire ou chef d’industrie, où par conséquent, il n’existe, à vrai dire, ni maîtres ni ouvriers. Les chefs de métier, travaillant exclusivement pour une clientèle nombreuse et variée, se rattachent souvent à ce régime ; mais la classe qui le caractérise le mieux est celle des petits propriétaires ruraux ayant surtout pour clientèle le marché public, se maintenant fermement, de génération en génération, à la limite commune de la classe des ouvriers et de celle des propriétaires, par la force des mœurs, à la faveur des biens communaux et avec le coucours d’un système régulier de défrichement ou d’émigation. Cette classe est largement représentée en Suède et en Norwége, dans l’Europe centrale, en Suisse, etc partout elle contribue puissamment à la stabilité, à la force et à la grandeur de l’Etat.

(10) SALAIRES : Rétributions en argent ou en objets, accordées à l’ouvrier en proportion du accompli, et qui prennant fin aussitôt que, par une cause quelconque, le travail est sups

(11) SUBVENTION : Rétributions en objets ou en usufruits de propriétés, accordées en proport besoins de l’ouvrier plutôt qu’en proportion du travail accompli : les subventions sont or accordées pour toute la durée des engagements, et ne prennent point fin lorsque suspendu par une cause indépendante de la volonté de l’ouvrier.

(12) PRIMES : Rétributions qui ne sont proportionnelles ni aux besoins de l’ouvrier ni au mais qui lui sont accordées en raison de la qualité de son travail, de l’économie et des s apporte, de son assiduité, etc.

DANS LES DIVERSES ORGANISATIONS SOCIALES (3) DE L’EUROPE, ET AUX CORPORATIONS (8)


NOTES ANNEXÉES PAR RENVOIS AU PRÉSENT TABLEAU.

(a) Les définitions des trois premiers systèmes sociaux ne s’appliquent pas intégralement aux cas exceptionnels de corruption et de décadence qui peuvent se manister çà et là ; mais elles conviennent parfaitement à l’ensemble de l’Europe, pour lequel le mouvement de progrès ne peut être méconnu. On admet, dans cet ouvrage, qu’une société est en progrès lorsque la moralité, l’intelligence et le bien-être physique s’y développent dans toutes les classes. L’observation prouve qu’en même temps le sentiment religieux s’y maintient avec fermeté, surtout dans les classes dirigeantes.

(b) On ne considère explicitement, dans cet ouvrage, les ouvriers (mariés ou célibataires), qu’à dater du moment où ils ont quitté la maison paternelle ; les autres sont décrits implicitement avec le chef de famille chez lequel ils demeurent.

(c) On comprend sous le nom de chefs de ménage tous les ouvriers qui ne font pas partie d’un autre ménage ; on y rattache donc aussi les ouvriers (mariés ou célibataires) qui, ne pouvant être rattachés à la classe des domestiques, ne sont point logés dans leurs propres meubles.

(d) Les valeurs mobilières productives de revenu, que possèdent ordinairement les ouvriers non propriétaires. sont les animaux domestiques, le matériel et le fonds de roulement des travaux et industries : les ouvriers qui sont en voie de devenir propriétaires possèdent, en outre, quelquefois, une somme d’argent thésaurisée ou placée à intérêt.

(e) Les droits aux allocations des caisses d’assurances mutuelles s’arquièrent par des souscriptions régulières : ils sont en rapport avec l’importance de ces souscriptions et les chances de mutualité.

(f) Les propriétés immobilières que possèdent ordinairement les ouvriers sont : l’habitation ; un jardin portager ; un verger ; un terrain pour la production des pommes de terre, des céréales ou des matières textiles ; un vignoble ; une prairie ; une grange ; une étable ; une écurie ; etc.

(g) Les industries que les familles entreprennent ordinairement à leur propre compte, indépendamment du travail exécuté pour le compte d’un propriétaire ou d’un chef d’industrie, offrent, en Europe, une grande variété ; les plus habituelles sont : la culture des terres possédées ou louées par la famille, l’exploitation des animaux domestiques et une multitude de petites entreprises concernant la production des aliments ou des objets de vêtement et de mobilier.

(h) Les tenanciers se subdivisent en deux grandes catégories, selon la nature des prélèvements attribués au propriétaire de l’immeuble : on les nomme fermiers à partage, mégayers, colons partiaires, etc., lorsque le prélèvement du propriétaire consiste en une part de produits (souvent la moitié) proportionnelle à la production totale ; ou les nomme fermires proprement dits quand le prélèvement du propriétaire est formé par un abonnement fixe en travaux (corvées), en produits (redevances ) ou en argent (rente).

Dans les constitutions remontant à une époque ancienne il existe des classes spéciales de tenanciers jouissant, de génération en génération, du droit exclusif d’exploiter certains immeubles, à la charge de servir le prélèvement (fixe ou proportionnel) stipulé en faveur des auteurs de la concession et de leurs descendants. Cette classe de tenanciers-propriétaires, fort commune encore dans l’Orient et dans l’Europe centrale [IX] se restreint, depuis un siècle, sous l’influence des révolutions politiques et des lois nouvelles, chez les peuples où s’amoindrit le sentiment de la solidarité. Elle est encore représentée en France par plusieurs types intéressants, par exemple par le saulnier-lettrier de la Saintouge [XXXIV (A)].

(i) Ordinairement les ouvrirers ne s’établissent comme chefs de métier que lorsqu’ils ont pu acuérir la propriété du fonds et de la clientèle : on peut concevoir cependant des chefs de métier exploitant un fonds et une clientèle fournis par un prédécesseur : dans ce cas, un prélèvment aurait lieu au profit de ce dernier.

(k) On désignera chauqe ouvrier de la catégorie des ouvriers-propriétaires en plaçant avant le mot propriétaire le nom du type qui caractérise la condition dans laquelle s’exécute le travail principal ; ainsi l’on dira : journalier-propriétaire, tâcheron-propriétaire, etc., selon que l’ouvrier travaille principalement en qualité de journalier, de tâcheron, etc.

(l) On désignera chaque ouvrier de la catégorie des propriétaires-ouvriers en plaçant après le mot propriétaire le nom qui caractérise de la manière la plus spéciale le genre d’exploitation de l’ouvrier ; ainsi l’on dira : propriétaire-vigneron, propriétaire-agriculteur, etc., selon que l’ouvrier exploite une vigne, cultive les céréales, etc.

6.

Organisation de la famille dans les quatre systèmes sociaux de l’Europe.

Dans les quatre systèmes sociaux et pour les sept types d’ouvriers définis dans le tableau qui précède, l’organisation de la famille doit toujours être le point de départ de l’observation et du groupement des faits. Tous les peuples, en effet, admettent la famille comme base de la constitution sociale et des existences individuelles, c’est-à-dire qu’ils établissent, au moyen de la loi et de la coutume, une solidarité intime entre les personnes directement issues d’un même sang, en les obligeant, par exemple, a mettre en commun, selon des règles et avec des nuances variant à l’infini, leurs moyens de subsistance. Sous ce rapport, toutefois, il existe des différences en rapport avec celles qui ont été établies ci-dessus touchant les divers systèmes sociaux.

Chez les nomades [I (B)], tous les descendants directs d’un même père restent ordinairement groupés en faisceau; ils vivent sous l’autorité absolue du chef de famille, dans le régime de la communauté (5). Les troupeaux, les provisions de bouche, la majeure partie du mobilier, forment une propriété essentiellement indivise: la propriété personnelle ne comprend guère que les vêtements et les armes. Lorsque l’accroissement d’une famille ne permet plus à tous les membres de rester réunis, le chef provoque une séparation à l’amiable, et détermine la portion des propriétés communes qu’il y a lieu d’attribuer à la branche qui se sépare de la souche. D’un autre côté, la communauté se maintient souvent après la mort du chef de famille; dans ce cas, les collatéraux, même ceux qui ne sont unis que par des liens de parenté assez éloignés, restent unis sous la direction de celui qui peut exercer avec le plus d’ascendant l’autorité patriarcale: dans ce régime, l’organisation du travail et la constitution même de la société se résument presque entièrement dans la famille.

Cette prépondérance de la famille, base essentielle de la constitution des nomades, se retrouve chez la plupart des peuples sédentaires vivant sous le règne des engagements forcés [II à V, VII et IX]: elle forme, par exemple, le caractère distinctif des Slaves de la Russie, de la Turquie, de la Hongrie, etc. Cependant la fixité et la dimension restreinte des habitations, ainsi que la convenance de rapprocher l’ouvrier du lieu des travaux, opposent ici à l’agglomération des membres dune même famille des obstacles qui n’existent pas au même degré chez les nomades. Il est rare que tous les enfants restent, après le mariage, dans la maison paternelle; mais, du moins, la communauté de propriétés et de travaux subsiste aussi longtemps que la communauté d’habitation n’est pas devenue matériellement impossible. D’ailleurs, lorsqu’ils ont dû séparer leurs principaux intérêts, les nouveaux chefs de ménage restent encore associés sous plusieurs rapports, particulièrement en ce qui concerne la jouissance des pâturages et des terres arables, et même l’exercice de certaines industries. Il en résulte que les peuples soumis au régime des engagements forcés montrent, en général, pour les institutions communales, plus de propension que ceux qui ont adopté depuis longtemps les deux autres régimes, où les engagements soit permanents, soit momentanés, restent, en principe, subordonnés à la volonté des individus.

Chez ces derniers, en effet, le bien-être des individus n’est plus lié aussi impérieusement à l’agglomération des intérêts; à mesure que le libre arbitre se développe et que les moyens matériels de civilisation se perfectionnent, on peut, à la rigueur, se rapprocher progressivement de cette limite extrême, posée par les lois divines et humaines, où la communauté de la famille ne subsiste plus que pour les deux époux, leurs enfants non encore pourvus de moyens d’existence [XI à XXXVI], et tout au plus quelques vieux parents également dépourvus [XXII]. Débarrassée des entraves qu’implique le maintien de la solidarité dans un groupe nombreux d’individus, la famille, réduite à ces éléments indispensables, peut s’élever dans la hiérarchie sociale, si elle possède d’ailleurs les qualités intellectuelles et morales qui assurent le succès. Mais, en revanche, si ces qualités font défaut, elle peut être accablée dans son isolement par des misères et des causes de dégradation inconnues des peuples appartenant aux civilisations les plus imparfaites [XXVII, XXXVI]. Assurément, les lois ne provoquent point, en général, d’une manière positive, ces tristes conséquences chez les peuples civilisés; mais, lorsqu’elles excitent d’une manière trop directe les sentiments d’indépendance, au détriment des sentiments de solidarité, dans des sociétés où l’esprit religieux est imparfaitement développé, on voit commencer, pour les classes inférieures, une ère de décadence. Dans ces conditions, ainsi que l’ont prouvé plusieurs enquêtes officielles, l’homme peut oublier tous les sentiments qui maintiennent la famille, et tomber même, sous plusieurs rapports, dans une situation inférieure à celle dé la brute. La décadence devient plus imminente encore pour toutes les classes lorsque les lois favorisent, par des prescriptions spéciales, la tendance à l’isolement, et lorsque, faisant violence au voeu spontané des populations, elles enlèvent systématiquement aux individus les avantages dont les nomades eux-mêmes ne sont jamais privés; lorsqu’elles s’opposent, par exemple, d’une manière trop absolue, à la conservation des biens possédés à titre indivis par tous les membres d’une même famille.

Il s’en faut de beaucoup, cependant, que le progrès de la liberté, ce grand besoin des temps modernes, entraîne comme conséquence l’amoindrissement indéfini de la famille. La race anglo-saxonne, l’une de celles qui a le mieux compris l’intime connexion qui existe entre le développement de l’indépendance individuelle et celui de la civilisation, a cependant apprécié la nécessité de maintenir fermement l’organisation de la famille sous l’égide tutélaire de l’autorité pater nelle. Tout en laissant aux jeunes ménages mille voies ou vertes pour s’élever librement à une condition supérieure, la constitution anglaise conserve au père de famille le pouvoir qui lui est acquis, chez les nomades, en ce qui concerne la transmission des biens; elle confie à la plus prévoyante et à la plus énergique de toutes les forces sociales, à l’amour paternel, le soin d’assister et de diriger les jeunes générations; elle donne, par cela même, à l’organisation de la famille et de la propriété, une force qui s’affaiblit chaque jour dans les sociétés où les lois en prescrivant le morcellement des héritages, provoquent périodiquement la dispersion de la propriété, de l’industrie ou de la clientèle, qui assurait précédemment l’existence de chaque famille, et détruisent, en un mot, à chaque génération l’œuvre de la génération précédente. Les personnes qui connaissent le mieux les moeurs et le régime économique des deux grandes nations issues de la race anglo-saxonne, n’hésitent pas à voir, dans cette féconde combinaison de la liberté individuelle et de l’autorité paternelle, la principale cause de l’ascendant que prend cette race dans toutes les contrées où elle s’est une fois établie.

En résumé, le système des nomades et celui des engagements forcés se lient partout, en Europe, à une puissante organisation de la famille: dans les deux autres systèmes sociaux, le cercle de la famille et l’autorité de son chef s’amoindrissent, en général, à mesure que les individus jouissent plus complétement de leur libre arbitre. Il y a, cependant, sous ce rapport, des limites qui ne peuvent être impunément dépassées: on le constatera souvent dans la suite de cet ouvrage, les meilleures constitutions sociales sont celles qui conservent, en les pondérant avec sagesse, tous les grands principes auxquels la civilisation européenne a demandé, jusqu’à ce jour, la stabilité ou le progrès (43); celles, en particulier, qui concilient avec un développement considérable de la liberté pour tous les individus, la plus grande somme possible d’autorité paternelle [XXV (A)].

7.

Organisation des deux formes principales de l’association: des communautés et des corporations.

La famille n’est pas la seule institution où les individus de la classe ouvrière trouvent la direction et l’appui dont ils ne peuvent se passer. Dans toute société qui se maintient, il existe un ensemble de moeurs et d’institutions ayant pour but spécial de garantir les individus et les familles elles-mêmes contre les éventualités qui peuvent compromettre leur existence. L’organisation sociale doit tendre surtout à régulariser les moyens de subsistance, ou, selon l’expression à la fois concise et énergique de la prière des chrétiens, à assurer le pain quotidien. Pour que chacun ait, sous ce rapport, la sécurité qui est l’une des principales conditions du bien-être, il faut qu’une pensée prévoyante pourvoie à la conservation et à la distribution des aliments. Or, dans l’état actuel de la civilisation européenne et dans toutes les constitutions particulières qu’on y peut observer de nos jours, la prévoyance manque à la plupart des chefs de famille; parfois, elle n’est développée que chez une minorité imperceptible. Il faut donc que chaque système social ait des moyens spéciaux de suppléer à cette lacune morale: ces moyens se trouvent surtout dans les relations qui lient les ouvriers aux maîtres, aux communautés et aux corporations (5). Les influences tutélaires dérivant de ces relations forment peut-être le trait le plus distinctif de chaque système social. Et, s’il fallait résumer en quelques mots les faits complexes qu’on a dû consigner dans les trente-six monographies de cet ouvrage pour décrire la condition des familles et pour caractériser le milieu social où elles vivent, on pourrait renvoyer simplement au §13des observations préliminaires de chaque monographie ayant pour titre: Moeurs et institutions assurant le bien-être physique et moral de la famille.

Les communautés, selon la définition précédemment adoptée, sont les associations dans lesquelles les parties intéressées, réunissant leurs instruments de travail, exploitent en commun une propriété immobilière, un fonds d’industrie ou une clientèle. Chez les nomades, ce régime est une conséquence directe de la vie pastorale et de lorganisation de la famille [I §1er]: un groupe de tentes y a toujours le caractère d’une communauté de pasteurs, aussi bien quand les troupeaux appartiennent a un grand propriétaire que quand ils sont une propriété commune. Chaque individu faisant partie de ce groupe est toujours intéressé aux bénéfices de l’exploitation; il a droit, dans tout état de choses, à une part des produits dont le maximum est fixe par la nature même de ses besoins. Les individus les plus éminents ne pouvant s isoler sans succomber aux dangers qui résultent de l’instabilité de la vie nomade, doivent nécessairement employer, dans l’intérêt commun, leur activité et leur intelligence; et, pour que l’un deux s’élève beau coup au-dessus des autres, il faut qu’il fasse comprendre à la masse que cette ele vation assurera la prospérité commune. Dans ce régime, les individualités inférieures trouvent protection et assistance depuis la plus tendre enfance jusqu’à l’extrême vieillesse; on n’y voit donc jamais le dénûment et la misère rapproches de l’abondance et de la richesse.

Le principe de la communauté s’adapte également à l’organisation des peuples sédentaires; mais il y occupe d’autant moins de place, que la liberté individuelle a reçu plus de développement. Chez les demi-nomades soumis à la domination de la Russie (I §1er) et chez les Russes eux-mêmes (II à V), la terre arable, bien qu’exploitée ordinairement à titre individuel par chaque famille, est, au fond, possédée dans un régime d’indivision. Le caractère de la communauté est plus marqué dans plusieurs détails de l’industrie manufacturière de ce grand empire [IV (c)], et surtout dans les artèles établies dans les grandes villes et ayant pour objet l’exploitation de diverses clientèles [III (B)]. Les communautés industrielles se retrouvent encore çà et là, de nos jours, dans les autres régions de l’Europe, notamment chez les paysans fondeurs et forgerons de la Suède [VI (c)], chez ceux de la Westphalie et du pays bergamasque [XII (B)]. Jusqu’à ces derniers temps on a pu observer en France, dans le bas Nivernais [XXXI (B)], des associations agricoles fondées sur un régime de communauté plus complet et plus absolu que ceux qui existent dans l’Europe orientale. Mais, sauf ces exceptions, le principe de la communauté n’a été conservé dans l’Occident, sur une grande échelle, que par l’institution des biens communaux. On désigne ainsi des terrains possédés à titre indivis par certains groupes de population, et qui sont surtout consacrés à la production des fourrages, des combustibles et des bois d’œuvre. Les membres de la commune ayant droit à ce genre de propriété en jouissent au moyen de combinaisons fort différentes: tantôt en l’affermant à des particuliers et en se partageant la rente obtenue; tantôt en se partageant par parcelles les terrains eux-mêmes ou les produits qu’on en obtient; tantôt enfin, et plus ordinairement, en y nourrissant en commun, dans un régime de libre parcours, des animaux domestiques possédés par chaque famille à titre individuel. Les propriétés de ce genre ont encore, dans l’occident de l’Europe, une étendue considérable, et elles exercent souvent une influence prépondérante sur les habitudes des populations [XVII (A), XXI (B), XXIX (A), XXX, XXXII].

Les corporations (5) que l’on considère surtout dans cet ouvrage ont pour objet de garantir les ouvriers contre les privations résultant de la maladie, du chômage, de la disette, de l’incendie, d’une concurrence exagérée, etc., et, en général, de les soustraire à l’influence des éventualités fâcheuses qui peuvent compromettre l’existence des familles. A l’inverse des communautés, dont l’essence même est d’entraver plus ou moins, avec l’initiative individuelle, l’essor de l’agriculture et de l’industrie, les corporations n’ont cessé de se multiplier avec le progrès de la civilisation. Ce développement ne se remarque toutefois que dans celles de ces associations qui laissent à l’action des individus la plus grande somme de liberté. Ainsi les corporations urbaines d’arts et métiers, qui formaient la base de l’organisation industrielle du moyen âge, et qui établissaient entre les artisans des liens trop étroits et trop exclusifs, sont à peine représentées aujourd’hui dans le système européen [XI (A) et (B)]; on voit, au contraire, se propager de proche en proche, dans toutes les contrées, les associations de secours mutuels [XXIII (A)], qui se bornent, en général, à assurer les existences autant qu’on peut le faire sans toucher essentiellement au principe même de l’organisation agricole et industrielle, en laissant celle-ci subordonnée à la volonté et à l’initiative des individus.

Cependant, il faut le reconnaître, la sécurité des existences et un grand développement de liberté individuelle sont deux besoins qui, en beaucoup de cas, ne peuvent être simultanément satisfaits. L’expérience prouve que, pour certaines branches d’activité, d’une nature spéciale, il peut y avoir avantage à développer la force du principe collectif dans l’organisation même de l’industrie; aussi les grandes corporations de mines et d’usines métallurgiques de l’Allemagne et de la Hongrie [X, XIII et XIV] continuent à prospérer dans des conditions où auraient échoué des entreprises dans lesquelles le principe de l’action individuelle eût été plus marqué. D’un autre côté, dans plusieurs industries, exclusivement confiées à l’initiative individuelle, où la concurrence, vivement excitée, provoque des alternatives trop marquées de torpeur et d’activité fébrile, les associations de secours mutuels, organisées par les ouvriers, n’apportent aux privations imposées par les chômages que des palliatifs insuffisants; la force des choses a donc conduit, en certains cas, nonobstant les prescriptions formelles de la loi, à revenir au principe restrictif des anciennes corporations d’arts et métiers; c’est ce qui est arrivé, par exemple dans beaucoup de verreries du continent et dans les Unions de la fabrique de Sheffield [XXIII (B)].

8

Organisation du patronage.

Cette conciliation de la liberté individuelle et de la sécurité des existences est la grande difficulté de l’époque; c’est le problème vers lequel se dirige surtout aujourd’hui l attention des administrateurs et des hommes d’État. L’association des ouvriers nest pas la seule voie dans laquelle, jusqu’à ce jour, des solutions partielles aient été trouvées; dans plusieurs contrées de l’Europe, et même dans beaucoup de districts spéciaux de l’Occident, la force des moeurs donne satisfaction, par d’autres moyens, à ces deux grands besoins sociaux. Les ouvriers, jouissant en principe de la libre disposition de leurs personnes, restent, en fait, dans la plupart des cas, attachés indéfiniment aux mêmes industries et aux mêmes patrons; ceux-ci, de leur côté, sans être liés par aucune obligation formelle se croient tenus néanmoins d’assurer des moyens d’existence aux familles attachées à leurs maisons. Cette organisation, qu’on peut justement caractériser sous le nom de patronage, est encore fort répandue dans toute l’Europe: en Suède [VI], dans la région centrale [XII], dans l’Allemagne occidentale [XV], etc.; de nos jours même, ce régime est encore largement représenté dans les deux grands États de l’Occident [XXV à XXVII, XXXI, XXXII], nonobstant les atteintes qui lui ont été portées, en Angleterre par l’exagération du mouvement industriel, en France, par cette même cause et par l’influence des nouvelles lois civiles.

Partout où le patronage forme l’une des bases de la constitution sociale, ce régime se maintient par un ensemble de causes que signalent avec détail les monographies qui viennent d’être citées. Tantôt l’industrie, basée essentiellement sur l’emploi du combustible végétal et des moteurs hydrauliques, se trouve naturellement limitée dans ses moyens de développement, comme le sont les ressources mêmes fournies par les forêts et par les cours d’eau [VIII, XXXI]; tantôt des règlements spéciaux viennent circonscrire le champ d’activité ouvert à chaque chef d’industrie, et assurer la conservation de chaque édifice industriel élevé par les générations précédentes [VI (B)]; tantôt, enfin, la prospérité des entreprises est garantie contre les atteintes d’une trop vive concurrence par la supériorité de quelque élément local de la fabrication [VI §1er], par quelque qualité excellente des produits, par une antique renommée de loyauté scrupuleusement maintenue par les fabricants [XXXIII (B)], etc. Les patrons placés dans ces heureuses conditions de stabilité, se croient obligés eux-mêmes de maintenir leurs ouvriers dans un certain état de sécurité et de bien-être déterminé par la coutume. Ils ne concevraient pas, en général, qu’il leur fût permis de faire dépendre exclusivement, du salaire accordé au chef de famille, l’existence de la femme, des enfants et des vieux parents. Ordinairement, ils attribuent à la famille, à titre permanent, une habitation, des animaux domestiques et les dépendances territoriales qui sont nécessaires soit pour la nourriture des animaux, soit pour fournir aux gens la provision de légumes, de fruits, de boissons fermentées, de matières textiles, etc. Enfin, au lieu de consacrer exclusivement les familles au travail industriel, ils réservent une partie de leur temps pour la récolte de foins et de céréales, et, en général, pour les travaux agricoles qui, à un moment donné, exigent un grand développement de main-d’oeuvre. Dans ce régime, en un mot, on compense, autant que possible, par la permanence des conditions premières de l’entreprise, par la fixité des allocations annuelles faites aux ouvriers, et par la régularité des productions agricoles, l’instabilité qui forme le caractère dominant de l’industrie manufacturière. L’alliance de l’agriculture et de l’industrie en particulier offre aux populations de si solides garanties de bien-être, qu on la voit ordinairement subsister même dans les contrées où les habitudes de patronage sont tombées en désuétude; on peut s’assurer, en parcourant les36monographies, que cette combinaison des deux genres de travaux constitue une des bases essentielles de l’organisation européenne.

Malheureusement, les éléments de stabilité qu’on a précédemment énumérés manquent aujourd’hui à beaucoup d’entreprises industrielles; l’emploi du charbon de terre, comme agent calorifique et comme moteur universel, a fourni des moyens illimités de production aux établissements situés à proximité des bassins houillers qui abondent dans l’Occident. L’intervention de ce nouvel agent a produit l’impulsion inouïe imprimée aux manufactures européennes; mais, en même temps, elle a relâché les liens du patronage et suscité la plupart des difficultés que soulève aujourd’hui l’organisation industrielle [XXIV (A), XXXI (A)]. Une concurrence sans frein est venue mettre en question l’existence des établissements livrant au commerce des produits de qualité commune, c’est-à-dire, en d’autres termes, menacer la fortune de la majeure partie des producteurs [XXXIII (B)]; dès lors, les patrons se sont trouvés dans des conditions plus difficiles qu’autrefois pour remplir, envers leurs ouvriers, les obligations du patronage. En certaines contrées, nonobstant la proximité des exploitations houillères [XVII (B)], ces difficultés ont été atténuées par la sagesse de règlements locaux et surtout par la force des mœurs, qui n’ont pas permis l’établissement de nouvelles fabriques dans lesquelles les ouvriers auraient été accumulés dans des conditions d’instabilité trop dangereuses pour les familles elles-mêmes et pour la tranquillité publique; mais la même réserve n’a pas été gardée, en général, en Angleterre, en France et en Belgique. De grandes agglomérations d’ouvriers s’y sont formées subitement sur les bassins carbonifères [XXIII], en dehors des liens du patronage et de toutes les garanties de sécurité qu’offrait aux populations l’ancienne constitution européenne. C’est dans ces conditions que se sont développées ces misères et ces dégradations morales signalées par tant d’enquêtes officielles, comme les précurseurs d’un retour à la barbarie; c’est alors également que l’Angleterre, plus éprouvée que les autres nations, et revenant momentanément au régime restrictif dont on se flattait déjà que le progrès des moeurs avait fait justice, dut sauvegarder, par des mesures spéciales, l’existence de ses populations laborieuses [XXIV (A)].

9.

Caractères distinctifs des ouvriers qui prospèrent par l’exercice du libre arbitre: aperçu de leur distribution sur le sol de l’Europe.

Les ouvriers, considérés dans les quatre organisations principales de l’Europe, sous le régime des communautés, des corporations et du patronage, ou dans la plénitude de l’indépendance individuelle, forment d’innombrables variétés, que l’on peut subdiviser et classer à des points de vue tres-différents. C est ainsi, pai exemple, qu’en ayant égard seulement aux éléments essentiels de la vie domestique, de la rétribution accordée au travail et de la nature des choses possédées par la famille, on a été conduit à établir sept catégories, dont la définition est donnée en tête de ce chapitre (5) avec tous les détails nécessaires. On a eu soin, en outre, en présentant la description des trente-six types principaux d’ouvriers européens, d’indiquer, en tête de chaque monographie, celle de ces catégories a laquelle chaque type se rattache; il serait donc superflu d’insister ici davantage sur ce genre de distinctions.

Lorsque, sans s’arrêter à ces considérations secondaires, on s’efforce, selon l’esprit de la méthode exposée dans cet ouvrage, d’aller au fond des choses, on trouve bientôt que ces variétés de la classe ouvrière se rattachent toutes, en définitive, à deux types principaux: le premier type, trop rare encore dans l’état actuel de la civilisation, comprend les ouvriers qui, soutenus par le sentiment de la prévoyance, tendent incessamment à se constituer, par l’épargne, des propriétés, et, par suite, des revenus venant augmenter les ressources créées par le travail; le second type, incomparablement plus commun, comprend tous les individus dominés par la tendance inverse, et chez lesquels la consommation, devançant toujours les recettes, n’a d’autres bornes que celles du crédit, d’autre frein que la nécessité. Dès que l’on commence à analyser la vie domestique et à dresser le budget d’une famille, on voit apparaître, pour ainsi dire, dans chaque détail de son existence, l’une ou l’autre de ces tendances exclusives. Les cas intermédiaires, que l’on pourrait appeler l’état neutre entre ces deux préoccupations, ne sont que des exceptions dues à des anomalies de situation et de caractère, et qui se présentent à peine à l’observateur dans une étude générale.

Les lois politiques et sociales de chaque pays exercent assurément de l’influence sur le développement des sentiments de prévoyance parmi les classes laborieuses; cependant leur influence sur la production de ces deux types n’est nullement prédominante, puisque, sous ce rapport, on voit les tendances les plus opposées se manifester chez des populations faisant partie d’un même Etat. D’un autre côté, on ne saurait non plus considérer seulement l’une et l’autre tendance comme le résultat d’une disposition naturelle, qui, semblable aux facultés intellectuelles, par exemple, distingue essentiellement les individus développés dans le même milieu social. Les causes de ce phénomène, moins générales que les grandes influences politiques, ont cependant une sphère d’action plus étendue que les influences dérivant du caractère individuel.

Parmi les mobiles dominants que révèle l’observation, il faut compter en première ligne l’influence de la famille, de l’éducation première et du mariage; les habitudes communiquées par l’exercice même de la profession et par le système d’engagements; enfin, la direction générale imprimée aux moeurs des ouvriers, soit par l’ascendant des communautés, des corporations et du patronage, soit par l’exercice entier et soutenu du libre arbitre. On y doit comprendre également les tendances résultant du climat, de la constitution topographique, des productions naturelles, de la séparation ou de la combinaison des travaux agricoles et industriels. Le résultat et l’action combinée de toutes ces tendances est de favoriser ou de restreindre l’essor de la prévoyance chez presque toutes les familles d’une même région, d’une même commune, d’une même profession. Pour résumer en peu de mots l’état actuel des choses, on peut dire que, par suite de l’impulsion politique et sociale imprimée à l’Europe pendant les derniers siècles, la majorité des populations ouvrières a été léguée à notre époque dépourvue des sentiments de prévoyance, et que, jusqu’à ce jour, la tendance à la propriété par l’épargne ne se révèle encore, sous l’influence des causes précédemment indiquées, que chez les ouvriers de certaines régions, de certaines communes, de certaines professions.

Lun des résultats les plus instructifs à obtenir pour l’achèvement du plan d’études commencé dans cet ouvrage serait la détermination géographique de ces circonscriptions privilégiées. L’auteur a eu occasion d’en observer un assez grand nombre dans le cours de ses recherches: il y a recueilli les éléments de plusieurs monographies intéressantes, concernant, entre autres types, les portefaix et les bateliers émigrants de la Russie centrale [III], le marchand de grains de l’Oural [V], le fondeur de l’Hundsrucke [XV], le métayer de la Vieille-Castille [XX], le mineur émigrant de la Galice [XXI], le Pen-ty de la basse Bretagne [XXIX], le moissonneur émigrant du Soissonnais [XXX], le mineur de l’Auvergne [XXXII], le maréchal-ferrant du Maine [XXXIV], enfin le maître-blanchisseur de la banlieue de Paris [XXXV]. La supériorité de ces types ne peut être attribuée, en général, à des conditions locales plus favorables à l’agriculture et à l’industrie que celles qui règnent ailleurs; loin de là, dans plusieurs des contrées qu’on vient de citer, le sol, le climat et la situation géographique opposent ordinairement à l’activité de l’homme les plus grands obstacles. Pour subvenir aux nécessités de l’existence, plusieurs des types qu’on vient de citer doivent émigrer périodiquement, et chercher des moyens de travail sur un sol plus fertile, sous un climat plus doux, dans des lieux plus rapprochés des grandes voies commerciales. On ne peut même attribuer à une supériorité intellectuelle le rang distingué que ces ouvriers occupent dans la famille européenne, car, sous ce rapport, leurs aptitudes sont ordinairement moins développées que celles des classes laborieuses élevées au milieu des grands centres de population et d’industrie [XXXVI (A) (B)]. Les causes de leur succès appartiennent donc exclusivement à l’ordre moral; elles dérivent surtout de l’amour du travail et de la tempérance. Ces difficiles vertus sont elles-mêmes développées et maintenues, d’un côté, par le sentiment religieux, par l’autorité paternelle et par l’opinion publique qui n’admettent au mariage que des jeunes gens ayant donné à la société de suffisantes garanties; de l’autre, par l’inébranlable persévérance avec laquelle les ouvriers songent, dès le début de leur carrière, à jouir un jour, au lieu natal, de la considération et du bien-être qui s’attachent à la dignité de chef de famille et de propriétaire [III, XXI §12].

Cet ensemble remarquable d’habitudes existe au plus haut degré, en Espagne, dans les montagnes de la Galice, des Asturies et de la Biscaye; en France, dans celles du Limousin, de la Marche et de l’Auvergne; dans presque toute la Savoie; en Italie, dans les hautes vallées du Piémont, de la Lombardie, de l’État Vénitien, du Tyrol, et dans presque toute la chaîne de l’Apennin. Avec d’autres nuances et d’autres habitudes, la tendance à l’épargne et à la propriété distingue encore, à un degré éminent, les muletiers et les charretiers de plusieurs provinces espagnoles; les blanchisseurs, les maraîchers et les nourrisseurs de vaches de la banlieue de Paris; les faucheurs de la Normandie, de la Picardie et du Soissonnais; les peigneurs de chanvre et de lin de la Franche-Comté; les poêliers-fumistes de la vallée de Domo-d’Ossola (Piémont), les forgerons du Lucquois et du pays bergamasque; les forestiers émigrants de la Bohême, etc. On observe encore les mêmes qualités et des moeurs analogues chez certaines catégories d’ouvriers agriculteurs, de charretiers et de bateliers de l’Allemagne du nord et de la Scandinavie; chez les pêcheurs de plusieurs rivages de la Méditerranée et de la mer du Nord; chez les charretiers de la Russie méridionale et de la Sibérie; chez les agriculteurs et les éleveurs de chevaux de la vallée du Don; chez les bateliers du Wolga et de la Kama; chez les chasseurs des forêts septentrionales de la Russie, etc.

L’observateur qui se dévouera à ce genre d’études éprouvera une vive satisfaction à pénétrer dans ces oasis encore trop rares au milieu de la civilisation européenne; à rencontrer, parmi des hommes souvent incultes, l’indépendance véritable qu’engendre la propriété acquise par le travail. Nulle part ce caractère n’est plus marqué, ni mieux garanti par les moeurs locales, qu’en France, dans plusieurs des districts qu’on vient de citer. L’auteur n’est point en mesure de prouver que la France ait, sous ce rapport, une supériorité relative sur les autres peuples européens; peut-être quelques peuples, moins vivement engagés, en apparence du moins, dans la voie des réformes, l’Espagne par exemple, sont-ils parvenus à émanciper, sous l’influence de la propriété privée et des biens communaux, une proportion plus considérable de leurs populations ouvrières; il n’est pas douteux néanmoins qu’une enquête, dont le présent ouvrage indique le but et les moyens d’exécution, assignerait à la France un rang distingué. Il est également certain que les réformes appropriées à ses moeurs et à ses besoins, celles qui, nonobstant les passions et les préjugés, résulteraient d’une telle enquête, trouveraient un large point d’appui sur de nombreuses catégories d’ouvriers-propriétaires.

E11dehors de ces populations d’élite, l’une des gloires de la civilisation européenne, on a trop souvent à constater, parmi les types inférieurs de la classe ouvrière, les défauts, les vices, les misères, qu’engendrent l’imprévoyance, la paresse et l’immoralité. Partout néanmoins où la sagesse des classes dirigeantes et l’initiative éclairée des Gouvernements maintiennent le jeu régulier des institutions, on constate un progrès incontestable dans la condition des populations laborieuses. La succession graduellement ascendante des conditions sociales montre d’abord, dans la région orientale, le pasteur des steppes, enlevé à l’incertitude et aux habitudes violentes de la vie nomade par le principe d’autorité, par lascendant de la religion chrétienne, et par l’attrait de plusieurs habitudes de la civilisation. Au-dessus de ce type, le paysan, qui ne s’était plié d’abord que par contrainte aux travaux de lagriculture, commence à apprécier la sécurité de la vie sédentaire et les jouissances du foyer domestique. A un niveau plus élevé, on voit la solidarité entre le paysan et le propriétaire, entre l’ouvrier et le chef d’industrie, s’établir par une succession de relations personnelles et par la communauté des intérêts. Plus haut encore, quand le sentiment de la responsabilité personnelle commence a se développer chez les chefs de famille, les propriétaires et les chefsdindustrie trouvent déjà avantage à élargir le cercle où s’exerce le libre arbitre de louvrier, sauf a restreindre, dans la même mesure, les charges de la protection et du patronage. Aux. niveaux supérieurs qu’on vient de signaler, l’ouvrier, habitué à subordonner ses actions à l’inspiration de la religion et des sentiments moraux, soutenu contre l’excitation des appétits physiques et le mauvais exemple des types inférieurs de la population, par l’habitude du travail, par la force de l’opinion publique, ou par l’appui bienveillant de ses chefs, touche enfin à cet état d’émancipation qu’aucun législateur ne peut ni improviser ni méconnaître, à l’indépendance individuelle reposant sur la propriété conquise par le travail et par l’épargne.

Chez les populations imprévoyantes, et, en général, pour les types inférieurs, ce progrès s’accomplit surtout à l’aide d’une puissante organisation de la famille et sous l’influence tutélaire des communautés, des corporations et du patronage; pour les types supérieurs, et, en particulier, chez les populations déjà initiées aux sentiments et aux habitudes de la propriété, le progrès résulte surtout de l’entière possession du libre arbitre.

Sans doute, cette marche ascendante n’est pas toujours visible, à un moment donné, pour toutes les populations, ni même, pour une localité déterminée, chez les ouvriers des principales professions; ici elle est retardée par l’ignorance et par les mauvaises passions; là, une marche rétrograde se manifeste momentanément sous l’influence de perturbations morales et de révolutions politiques contraires aux vrais besoins du pays. Partout l’observateur peut gémir de la lenteur du progrès lorsqu’il la mesure à la durée d’une vie humaine: tandis que, dans l’ordre physique, un court laps de temps suffit pour développer les produits de la terre, il faut, dans l’ordre moral, au moins l’espace d’une génération, souvent une suite de siècles, pour assurer définitivement à l’humanité la conquête d’une vertu ou d’une idée juste, pour la soustraire aux maux qu’engendre un vice ou un préjugé. Tout observateur qui ne tiendra pas suffisamment compte de ces anomalies et de ces lois pourra être conduit à douter du progrès, ou, du moins, à se faire une idée inexacte du travail d’émancipation et de transformation qui ne cesse de s’accomplir dans la société européenne au profit des classes laborieuses. Une étude plus patiente et plus large découvrira mille symptômes de ce progrès, accomplissement laborieux de la tâche suprême imposée aux efforts de l’homme par la volonté divine.

10.

Objet des observations à entreprendre; variété des faits, simplicité du tableau qu’on en peut tracer; résumé de la méthode.

Les considérations précédentes indiquent suffisamment que, pour apprécier sous son vrai jour la condition physique et morale d’une famille appartenant à la classe ouvrière, il faut préalablement constater, d’une part, la nature de l’engagement qu’elle contracte pour se procurer des moyens de travail, de l’autre, le niveau qu’elle occupe dans la série des types qu’on vient de définir.

Quant à la description même de cette condition, elle doit se composer essentiellement de l’analyse complète des ressources de la famille, et des moyens à l’aide desquels celle-ci pourvoit aux nécessités de l’existence. Pour réunir les éléments d’une telle description, il faut constater, en premier lieu, la nature des travaux exécutés par chacun des membres de la famille et la rétribution qui leur est accordée; en second lieu, les dépenses et les consommations de toute sorte qu’entraînent, selon les habitudes de la localité, les besoins physiques et moraux; en d’autres termes, il faut établir la comparaison méthodique des recettes et des dépenses de la famille.

Ces observations sont fort complexes: elles doivent embrasser une multitude de circonstances, car les plus humbles particularités de la vie domestique reçoivent une importance réelle de leur innombrable répétition et de l’étendue des intérêts qui s’y rapportent.

D’un autre côté, ces détails, déjà si nombreux quand on ne considère qu’une seule famille, semblent devoir revêtir, quand on passe d’une famille à une autre, et, à plus forte raison, quand on change de localité, une diversité presque infinie de nuances par l’effet des caractères et des passions individuelles; par la pression variée et inégale des Gouvernements et des lois; par l’influence plus variée et plus inégale encore du sol, du climat, de l’agriculture, de l’industrie et du commerce.

Si, comme on l’a établi précédemment, l’examen de ces questions est un devoir envers les classes souffrantes et un moyen indispensable de réforme pour les peuples occidentaux, on ne saurait délaisser cette étude à raison des difficultés qu’elle présente; mais il faut que les forces employées soient en proportion des obstacles a vaincre. Les hommes d’État du continent, à l’exemple de ceux de la Grande-Bretagne [XXIV (A)], doivent pourvoir, à tout prix, à ce que les faits soient constatés; par la seulement on pourra remédier aux maux actuels, conjurer les périls que l’avenir recèle, raffermir les situations ébranlées, et satisfaire tous les intérêts dans les limites tracées par la raison et par la justice. Cependant les difficultés d observation quon vient de signaler sont moins graves qu’on ne le croirait au premier aperçu: elles se présenteraient surtout dans l’étude des classes bourgeoises, et particulièrement de cette classe peu nombreuse de la société qui est parvenue aux plus hauts degrés de la richesse. En effet, les familles placées dans ces conditions ont la faculté de se soustraire, à l’aide des ressources dont elles disposent, à l’influence du milieu qui les entoure. Elles peuvent, par un simple effort de volonté, tirer des pays les plus éloignés les objets employés pour leur nourriture, leur ameublement, leurs vêtements, leurs récréations, etc.; faisant, en quelque sorte, violence à la nature, et renversant le cours des saisons, elles peuvent, à force d’art et de dépenses, faire croître près d’elles, à chaque moment, les productions d’un autre climat et d’une autre époque.

La fantaisie individuelle joue donc un grand rôle dans leur existence, et y introduit nécessairement beaucoup de diversité. Il en est tout autrement pour la classe ouvrière: l’imprévoyance, qui implique un état habituel de pénurie, ou la prévoyance, qui conseille l’économie dans les dépenses, mettent chaque famille dans la nécessité de pourvoir à ses besoins par les combinaisons les plus directes et les plus simples. Sa subsistance, alors même qu’elle ne dépend pas du labeur de chaque jour, se compose, en général, de produits obtenus dans la localité même par l’intervention prépondérante des agents naturels. Les moyens d’existence de l’ouvrier sont donc essentiellement subordonnés aux influences réunies du sol et du climat. Ces influences et les modifications qu’y apporte l’industrie humaine, restent ordinairement identiques sur de grandes étendues soumises aux mêmes conditions naturelles et habitées par les mêmes races d’hommes; de là résulte, pour ces régions, une remarquable uniformité dans les éléments fondamentaux de la vie des ouvriers. La tradition et la coutume, qui exercent tant d’empire sur les actions humaines, souvent une impulsion uniforme émanant du Gouvernement, de l’autorité religieuse, des propriétaires et des chefs d’industrie, consacrent à la longue les habitudes provoquées par la nature des choses et contribuent encore à les généraliser. Ces différentes causes, jointes à la similitude des occupations et des plaisirs, compriment ou neutralisent, chez les ouvriers d’un même district, d’une même race, d’une même profession, l’expansion des tendances individuelles; elles communiquent aux principaux détails de leur existence, comme un reflet de la constance et de la régularité que les naturalistes adonnés à l’étude du règne organique constatent chez les individus d’une même espèce. C’est par ce motif que les classes ouvrières donnent prise à une observation méthodique, et que l’observateur peut appliquer à des populations, ou, du moins, à des catégories entières, les faits constatés pour un petit nombre de familles; c’est aussi par cette même cause qu’on peut attendre, d’une méthode d’observation convenablement choisie, des résultats vraiment scientifiques.

Au reste, sur ce point comme en toute autre matière analogue, l’expérience est le meilleur moyen de conviction. Si, dans une même localité et pour une même profession, on étudie les conditions d’existence d’un certain nombre de familles moyennement composées eu égard au nombre et à l’âge de leurs membres, on arrive ordinairement à l’uniformité des résultats. Les nuances à constater, les types secondaires dont il faut tenir compte, ne se rencontrent guère que dans les districts manufacturiers et dans les grandes villes de l’Occident, où l’ouvrier, abandonné aux inspirations de son libre arbitre, est incessamment excité à adopter les habitudes des autres classes de la société.

Ces études, d’ailleurs, comme toutes celles qui embrassent de nombreux détails, offrent, à l’observateur qui les poursuit avec persévérance, des périodes fort différentes, eu égard au nombre et à l’importance des difficultés vaincues. Au début de l’observation, les faits semblent se multiplier à l’infini; le sujet se complique au delà de toute prévision; chaque effort nouveau fait surgir de nouveaux obstacles, et bientôt l’observateur, effrayé de son insuffisance, est tenté de renoncer à son entreprise. Cependant, s’il persiste, il atteint enfin une période où les faits se classent pour ainsi dire d’eux-mêmes dans un cadre uniforme, où la simplicité et la lumière succèdent à la complication et à l’obscurité.

C’est ainsi que, dans le cours des études spéciales qui ont donné naissance à cet ouvrage, beaucoup de détails qui se présentaient d’abord comme accidentels et dont la description ne semblait pas pouvoir conduire à des conséquences utiles, ont pu, à la longue, être rattachés à des lois évidemment essentielles au maintien des sociétés. Des faits qui n’offraient, au premier aperçu, que des anomalies bizarres, ont donné, après un mûr examen, une confirmation frappante de ces lois. Dès qu’on eut découvert les principales règles qui président à l’existence des populations laborieuses, on a pu singulièrement abréger l’étude de tous les types qui s’y rencontrent; dès lors, également, on a pu embrasser à coup sûr, dans chaque enquête spéciale, toutes les particularités que l’économiste et l’homme d’Etat ont intérêt à considérer touchant les travaux et la vie domestique des ouvriers.

D’un autre côté, on a atteint un résultat non moins important: à la facilité de l’observation est venue se joindre la simplicité donnée au compte rendu des faits. On a pu classer les résultats concernant les conditions les plus diverses et les civilisations les plus opposées dans un cadre tellement uniforme, qu’il est devenu possible d’embrasser d’un seul coup d’oeil les détails les plus complexes observés dans les divers foyers d’agriculture et d’industrie. La méthode que lon présente au public n’a été réellement fixée qu’à dater du jour où ce résultat a été obtenu. Dans les dix premières années consacrées à ces recherches, il fallait, en effet, adapter à la description de chaque nouveau type une nouvelle forme, qui, presque toujours, signalait des lacunes dans les observations antérieures; mais ce cadre, amélioré progressivement par des essais successifs, est devenu tellement complet, que, dans le cours des dix dernières années, il na plus été nécessaire de modifier en rien le plan suivi, sort pour l’observation, soit pour la description des faits nouveaux.

La méthode fixée par cette suite de travaux fait connaître la condition physique et morale des populations par la description complète d’un certain nombre de familles judicieusement choisies: elle rattache, d’ailleurs, la description de chaque famille à l’établissement de son budget; en d’autres termes, elle groupe dans le double cadre des recettes et des dépenses tous les détails relatifs aux travaux et à la vie domestique des ouvriers. Il n’est pas nécessaire de discuter longuement a priori la convenance de cette méthode: à cet égard, le meilleur moyen de démonstration est d’offrir au lecteur les applications qu’on en a faites aux cas principaux que présentent les civilisations européennes. Cependant il a semblé utile d’en justifier les principaux détails par quelques considérations sommaires exposées dans les chapitres suivants. Dès à présent, on peut faire entrevoir la justesse du principe sur lequel elle repose, en constatant que les actes de la vie humaine sur lesquels doit se diriger l’attention de l’économiste et de l’homme d’Etat se résument presque tous en une dépense de temps, en une production et en une consommation. Il arrive même souvent que les détails dont se préoccupent plus particulièrement les moralistes s’expriment, par le relevé des recettes et des dépenses, avec une précision aussi énergique, on pourrait ajouter aussi éloquente, que par le discours. On peut donc appliquer aux existences modestes qu’il s’agissait de décrire, l’axiome que plusieurs économistes ont énoncé d’une manière plus générale, en remarquant qu’un budget bien établi renferme implicitement la plus exacte appréciation de la richesse, de la puissance et du génie particulier de chaque nation.

Il existe cependant plusieurs particularités qui échappent à cette analyse financière de la vie humaine, ou qui ne s’y manifestent pas d’une manière assez marquée. D’ailleurs, ainsi qu’on l’a déjà indiqué, on ne peut apprécier exactement la situation d’une famille que lorsqu’on se fait une idée précise des engagements que l’ouvrier contracte à l’occasion de son travail, et du niveau auquel il se trouve placé dans la hiérarchie industrielle. Par ces motifs, on a toujours présenté, en tête de chaque description, des observations préliminaires qui définissent en quelque sorte la famille et le milieu social où elle vit, et qui, en même temps, servent d’introduction aux budgets des recettes et des dépenses.

Ainsi qu’on peut le constater en parcourant les36monographies de l’atlas, ces observations préliminaires, aussi bien que les budgets eux-mêmes, ont toujours été présentées dans un cadre uniforme: on y a établi, pour plus de clarté, 4subdivisions principales comprenant13paragraphes.

Dans la 1re subdivision, on décrit d’abord le lieu qu’habite la famille, en insistant principalement sur l’état du sol, de l’industrie et de la population; on définit ensuite sommairement la famille par son état civil, sa religion, ses habitudes morales, sa constitution physique et le rang qu’elle occupe dans l’ensemble de l’organisation sociale.

Dans la2e subdivision, on apprécie d’une manière générale les moyens d’existence de la famille par un texte concis, qui résume les détails essentiels consignés au budget des recettes.

Dans la3e subdivision, on résume d’une manière analogue les principaux détails du budget des dépenses, en décrivant la nature des aliments, la composition des repas, lhabitation, le mobilier, les vêtements, les récréations habituelles, toutes les particularités, en un mot, qui caractérisent le mieux le mode d’existence de la famille.

Dans la4e subdivision, on esquisse l’histoire de la population ouvrière, en décrivant les phases principales que présente l’existence des divers membres de la famille. On résume enfin toutes les observations faites dans la localité sur la constitution sociale, en signalant les moeurs et les institutions qui garantissent le bien-être de la population ouvrière contre les éventualités qui pourraient y porter atteinte.

La convenance de simplifier, autant que possible, l’exposé des faits groupés par cette méthode, a encore conduit à compléter, sous un autre rapport, les deux budgets. Les chiffres consignés dans ces derniers résultent souvent de calculs compliqués et de balances numériques partielles qui ne pourraient y figurer sans confusion, ou, du moins, dont la présence atténuerait le relief qu’il est nécessaire de donner aux faits principaux. Ce cas se présente surtout dans l’évaluation des recettes et des dépenses concernant les petites exploitations agricoles les élevages d’animaux, et, en général, les industries domestiques de toute sorte que les ouvriers européens entreprennent à leur propre compte, avec le concours de tous les membres de la famille. Pour éviter cet inconvénient, sans priver le lecteur des détails caractéristiques qui se rattachent à ces diverses entreprises et qui sont une garantie de l’exactitude des recherches, on se borne à indiquer le résultat essentiel, c’est-à-dire le bénéfice de chaque industrie, dans le budget des recettes. Quant aux comptes détaillés d’où ce résultat a été déduit, on les consigne dans une série de notes liées par des renvois aux articles correspondants du budget, et qui en sont, pour ainsi dire, les pièces à l’appui. A ces documents complémentaires on a dû joindre souvent quelques détails numériques concernant les autres catégories de recettes ou les industries ayant exclusivement pour objet la consommation domestique.

Pour tracer le tableau complet de l’existence d’une famille, on est souvent conduit à insister sur quelques questions générales concernant les lieux, les personnes, les industries et l’organisation sociale, et à les traiter avec plus de détails qu’on n’en pourrait faire entrer dans le cadre des observations préliminaires; dans ce cas, on se borne à les y indiquer, et on en renvoie le développement à des notes spéciales placées, comme les précédentes, à la suite des budgets.

Les notes annexées, par renvois, aux observations préliminaires et aux deux budgets, forment, dans ce système, quatre subdivisions. La première comprend les comptes des bénéfices résultant des industries entreprises par la famille à son propre compte; la seconde présente les comptes relatifs aux propriétés, aux droits d’usages, et aux allocations de toute nature que la famille reçoit à titre de subvention (13); dans la troisième, on réunit les données numériques diverses qui se rapportent à l’emploi du temps de la famille, et, en général, à tous les détails du budget des dépenses; dans la dernière, enfin, on consigne toutes les considérations générales qui, à raison de leur étendue, ne peuvent entrer dans le cadre des observations préliminaires.

Dans les localités où les ouvriers ne sont liés aux chefs d’industrie qui les emploient que par des relations de courte durée; dans les professions, comparativement rares, où les familles, étrangères à toute occupation agricole, se consacrent exclusivement au travail industriel, on peut décrire sommairement, au moyen d’un budget hebdomadaire, la condition de chaque famille. Ce cas se présente assez souvent, par exemple, pour plusieurs catégories d’ouvriers anglais. Mais ce laps de temps ne suffit plus lorsqu’on veut entreprendre une étude approfondie, parce que les moyens de subsistance, et, en particulier, les aliments, varient toujours dans une certaine mesure avec les saisons. Il en est surtout ainsi sur le continent, où l’agriculture joue ordinairement un rôle considérable dans l’existence des ouvriers; où la nature des travaux, des recettes et des consommations, subit, aux diverses époques de l’année, des modifications importantes. On ne peut donc, en général, tenir compte de tous les faits essentiels qu’en embrassant dans les appréciations le cours d’une année entière.

En résumé, la méthode qu’on vient de définir sommairement, et sur laquelle on présentera quelques développements dans les chapitres suivants, consiste essentiellement à établir, pour chaque famille soumise à l’observation, un budget annuel, composé de deux parties, dont le cadre reste invariable pour toutes les localités et pour toutes les catégories d’ouvriers. Ce budget est précédé d’une introduction où sont définies, d’une manière systématique, toutes les conditions d’existence de la famille: il est suivi de documents et de notes comprenant tous les détails importants de technologie et d’économie domestique, et toutes les considérations générales qui n’auraient pu entrer dans le cadre même de l’introduction et du budget, sans en détruire l’harmonie et la simplicité.

La méthode présente implicitement les moyens de contrôler les faits, et elle se prête facilement aux applications qu’on en peut faire. L’observateur se trouve obligé, en effet, de poursuivre ses recherches aussi longtemps qu’il n’a pas constaté une concordance parfaite entre les recettes et les dépenses de chaque ménage. Cette vérification, également applicable aux quantités et aux valeurs des objets produits ou consommés, offre les mêmes garanties d’exactitude qui se rencontrent dans la comptabilité en partie double et dans les calculs de chimie analytique. On aurait même employé avec succès, dans cet ouvrage, les formes et le langage de la comptabilité, si on n’avait pas craint de rendre les résultats moins intelligibles pour la majorité des lecteurs. Quant aux conditions de l’application pratique à la science et à l’administration, il semble qu’elles sont remplies pour un travail ou tous les détails essentiels sont présentés méthodiquement dans un cadre uniforme, à l’aide duquel, par conséquent, on peut comparer immédiatement les types les plus analogues et les plus opposés.

CHAPITRE II.
ANALYSE DES MOYENS D’EXISTENCE DES OUVRIERS; ÉTABLISSEMENT DU BUDGET DES RECETTES D’UNE FAMILLE.

Table des matières

11.

Définition des quatre sources de recettes des ouvriers: propriétés, subventions, travaux spéciaux, industries domestiques.

Les personnes qui n’ont observé que clans les grandes villes de l’Occident la condition des populations ouvrières, ne se font guère une idée de la multiplicité des ressources que les ouvriers européens, considérés dans leur ensemble, sont parvenus à se créer, et, par suite, de l’extension que doit comporter, dans une méthode générale d’observation, le cadre du budget des recettes d’une famille. La variété des recettes s’explique, en premier lieu; par le nombre presque infini cle combinaisons à l’aide desquelles on rétribue les travaux manuels, tantôt en proportion des besoins de la famille, tantôt en proportion du travail accompli. Elle tient, en second lieu, à ce que, selon la définition précédemment donnée (5), les ouvriers joignent plus ou moins à leur qualité propre celles de propriétaires et de chefs d’industrie, d’où il résulte qu’ils cumulent ordinairement, avec la rétribution accordée au travail manuel, diverses sortes de revenus et de bénéfices.

Les ouvriers-domestiques (5) forment la seule catégorie pour laquelle le budget des recettes se réduise habituellement à des éléments peu nombreux. Dans la plupart des cas, en effet, surtout en Occident, on n’a guère à considérer que des allocations annuelles d’objets en nature, faites a un célibataire, concernant la nourriture, le logement et le vêtement, complétées ordinairement par une rétribution annuelle en argent, au moyen de laquelle l’ouvrier pourvoit a ses récréations et aux autres nécessités accessoires de l’existence. Cependant, dans ces conditions mêmes, l’étude d’un système de rétribution proportionnel aux besoins ne laisse pas que de donner lieu à une certaine complication. D’ailleurs, quelques circonstances particulières, intimement liées a la tradition locale, et qui, par cela même, offrent de l’intérêt à l’économiste et à l’homme d’Etat, introduisent parfois une certaine variété dans le budget des célibataires domestiques. Ainsi le Pen-ty, ou journalier agriculteur de la basse Bretagne, placé, dans la première période de son existence, en qualité de domestique chez un propriétaire ou un fermier [XXIX S12], est autorisé par la coutume locale a posséder deux bêtes à cornes, qu’il élève et exploite à son profit, et que le patron doit nourrir à titre gratuit avec les autres bêtes de son troupeau. Les produits et les bénéfices obtenus par l’élevage et la vente de ces deux animaux fournissent toujours un article important au budget des recettes de cette catégorie d’ouvriers. Ces circonstances exceptionnelles ne se présentent point pour le charbonnier carinthien [XII], et le tableau qui le concerne caractérise assez bien la simplicité d’existence de la majeure partie des domestiques célibataires du Centre et de l’Occident. Dans le Nord et dans l’Orient, au contraire, et, en général, dans les contrées où l’ancienne organisation économique s’est conservée avec les anciennes mœurs, les ouvriers-domestiques ont une existence plus complexe, soit parce qu’ils sont admis au mariage dans la maison même du patron, soit parce qu’ils se rattachent plus ou moins, par leurs occupations accessoires, à la catégorie des tenanciers ou des chefs de métier. Il arrive souvent, par exemple, que les ouvriers-domestiques de la Scandinavie, de la Russie et de la Turquie, sont autorisés a entreprendre, à leur propre compte, au moyen d’instruments de travail fournis par les patrons, de petites cultures, des élevages d’animaux, des fabrications d’étoffes et de vêtements, et diverses industries ayant pour objet ou pour moyen la chasse et la pêche: on y voit même des ouvriers-domestiques entreprendre des opérations de transport, d’échange et de spéculation. Cependant, comme, dans tout état de choses, les ouvriers-domestiques doivent consacrer au service de leur patron la majeure partie de leur temps, ils ne peuvent jamais donner une grande importance à ces entreprises, quelque variées qu’elles puissent être. Cette nécessité imprime donc à leurs recettes un caractère de simplicité que la méthode met en évidence et qui distingue tout d’abord ces ouvriers des six autres types. Il suffit de jeter un coup d’oeil sur les divers tableaux de l’atlas, pour apprécier la différence qui existe, sous ce rapport, entre l’ouvrier-domestique déjà cité [XII] et les salariés ordinaires [VII, VIII, etc.]: la différence est encore plus tranchée lorsqu on prend pour l’autre terme de comparaison les ouvriers-tenanciers, chefs de métier ou propriétaires [II, XX, XXXIV].

Le cas le plus simple qui puisse se présenter pour les ouvriers chefs de ménage (5) serait celui ou la famille tout entière vivrait exclusivement du salaire accordé a son chef, pour une seule sorte de travail, en proportion des journées fournies. Le budget des recettes ne comprendrait qu’un seul article: pour l’établir, il suffirait de connaître, d’une part, la quantité de travail, c’est-à-dire le nombre de journées livrées par l’ouvrier; de l’autre, la rétribution accordée pour chaque unité servant de mesure au travail. Un tel exemple serait celui d’un salarié réduit à ses conditions les plus simples. Plusieurs écrivains, qui ont traité la question des salaires, semblent avoir admis implicitement que ce type était ordinaire en Europe; s’il existe en effet dans quelques districts manufacturiers de l’Occident, on est fondé à affirmer qu’il doit y être fort rare, et c’est à peine si on l’a rencontré dans le cours des études qui ont servi de point de départ au présent ouvrage.

Ordinairement les autres membres de la famille, la femme, les enfants, les parents faisant partie du ménage, se livrent eux-mêmes au travail, et en tirent des rétributions qui concourent au bien-être commun. En outre les membres les plus actifs, le père et la mère de famille, entreprennent habituellement, en dehors de leur profession spéciale, plusieurs sortes de travaux: ainsi, par exemple, pour certaines familles décrites dans l’atlas [II, III, VIII, etc.], le nombre de ces travaux s’élève à dix ou douze. On comprend que l’analyse détaillée de ces travaux et du salaire attribué à chacun d’eux introduise dans le budget des recettes une certaine complication.

D’un autre côté, on n’a guère eu occasion d’observer, en Europe, des familles vivant exclusivement du salaire attribué à leurs divers membres; et l’on peut même regarder comme exceptionnels les cas dans lesquels la famille ne cumule pas, avec les salaires, des ressources dérivant des trois autres sortes de recettes qu’il a paru nécessaire de distinguer dans le budget des ouvriers européens, savoir: les produits des subventions, les bénéfices d’industrie, et les revenus des propriétés. Ces dernières recettes deviennent souvent la principale source du bien-être de la famille, et il existe même beaucoup de populations ouvrières dont la langue usuelle ne peut exprimer par aucun équivalent le genre de rétribution que le mot salaire exprime dans l’Occident.

Le salaire, c’est-à-dire la rétribution proportionnelle au travail accompli, ne peut exister en effet, et par conséquent le mot ne peut avoir une signification précise, que dans le système des engagements momentanés ou du travail sans engagements (5). Dans les trois autres organisations sociales, où l’ouvrier et le patron sont liés indissolublement l’un à l’autre, ce dernier est forcément conduit à régler la rétribution due au travail, non sur le service qui lui est rendu, mais bien sur les besoins de l’ouvrier et sur ceux de sa famille. Tant que cette loi est respectée, la solidarité des deux classes de la société se maintient avec une fermeté qui a semblé souvent inexplicable aux personnes étrangères à l’esprit et aux moeurs des anciennes constitutions économiques de l’Europe; mais l’ordre public est compromis dès que cette impérieuse nécessité cesse d’être satisfaite, lorsque, d’ailleurs, les populations ne sont pas assez élevées en intelligence et en moralité pour se suffire à elles-mêmes (9). Toutes les langues de l’Orient, et précisément celles où le mot salaire fait défaut, ont, pour exprimer la rétribution proportionnelle aux besoins de la famille, une expression spéciale, qui, par contre, manque à la langue française moderne.

La coutume fixe, dune manière invariable, dans chaque groupe agricole ou industriel, les objets composant la rétribution régulière d’une famille: les besoins de l’homme étant permanents, on comprend, en effet, que ce genre de rétribution ne varie pas, ainsi que cela arrive en Occident pour le salaire. Dans l’impossibilité de désigner, par une expression propre, toutes les rétributions accordées d’après ce principe, on emploiera le mot subvention, qui, parmi ses diverses acceptions, comprend, en effet, le sens particulier qu’on lui attribue dans cet ouvrage. On désignera donc, dorénavant, sous le nom de subvention, toutes les rétributions qui, ne se mesurant point à la quantité de travail accompli, ne peuvent être considérées comme un salaire (5). La subvention est ordinairement établie en raison des besoins de la famille; elle est accordée, soit invariablement chaque année, soit seulement lorsque des besoins spéciaux se manifestent; elle ne prend pas fin, en général, quand le travail est suspendu ou ralenti par des crises commerciales, par la maladie, par les infirmités précoces de l’ouvrier, ou par toute autre cause indépendante de la volonté de ce dernier. Souvent même le bienfait des subventions continue à s’étendre sur la femme, les enfants et les vieux parents, en cas de mauvaise volonté ou d’inconduite notoire du chef de famille.

Les salariés, chefs de ménage, des diverses catégories (5), ceux surtout qui, par leur application au travail et leur tempérance, commencent à se rattacher à la classe des propriétaires, bornent rarement leur activité aux travaux qu’ils accomplissent pour le compte d’un chet d’industrie: ordinairement ils entreprennent, pour leur propre compte, les divers genres d’industrie qu’on vient de signaler comme une ressource exceptionnelle pour les ouvriers-domestiques. Ces industries sont presque toujours exercées avec le concours de tous les membres de la famille, et leur importance dans la constitution économique du pays consiste précisément en ce quelles créent des moyens de travail pour la femme, les enfants et les vieux parents. Parfois même ces industries accessoires sont exclusivement exercées par ces derniers, lorsque louvrier chef de famille est excité par son propre intérêt, ou obligé, par d’autres convenances, à consacrer tout son temps aux travaux de sa profession spéciale. Les industries que les familles entreprennent dans ces conditions offrent une variété dont on n’aurait pu se rendre compte avant d’avoir étudié, dans les moindres détails de leur existence, des ouvriers appartenant aux principales régions agricoles et industrielles de l’Europe: le lecteur en prendra aisément une idée en parcourant rapidement les énumérations consignées dans les monographies de latlas, a la4e section du budget des recettes. L’exercice des industries absorbe souvent un temps considérable, surtout pour les catégories supérieures d’ouvriers; il donne toujours lieu, même pour les types inférieurs, à des revirements nombreux d’argent et de matières: le budget prendrait une forme très-compliquée, si l’on devait faire figurer dans le cadre même du budget toutes les recettes et toutes les dépenses qui se rattachent à ces industries. On a évité cet écueil (10) en mentionnant uniquement, en regard de la désignation de chaque industrie, le bénéfice net que la famille en obtient. On a, d’ailleurs, conservé à la méthode toute la rigueur qu’on en doit attendre, en renvoyant aux pièces à l’appui tous les détails du calcul de ce bénéfice.

Les chefs de ménage appartenant aux types des salariés ne joignent pas seulement à leur caractère d’ouvrier celui de chef d’industrie; ils participent, en outre, plus ou moins, de la condition de propriétaire (5); c’est-à-dire qu’ils tirent de la possession d’une propriété immobilière un revenu [voir II, IX, XV, etc., ] qu on ne peut confondre avec les trois autres sortes de recettes précédemment définies. D’autres ouvriers, non encore pourvus d’immeubles, possèdent des sommes d’argent [XXIV, XXXI], ou d’autres valeurs mobilières [XX] qui, après avoir fructifié quelque temps encore, doivent servir à des acquisitions de ce genre. D’autres, enfin, qui, à raison de leur imperfection morale, des habitudes locales, ou de toute autre cause, ne doivent point s’élever à la condition de propriétaire, possèdent des objets mobiliers autres que ceux qui s’adaptent aux besoins spéciaux des personnes, et dont la famille tire un revenu, soit en les louant, soit en les employant pour l’exécution des travaux et pour l’exercice des industries. Parmi les valeurs mobilières de ce genre que possède ordinairement la classe ouvrière, il faut surtout citer les animaux domestiques, les outils, et, en général, le matériel spécial des travaux et industries [II, XXII, etc.]. La possession de ces objets, comme celle des immeubles, par cela même qu’elle assure un revenu indépendant du travail manuel, a une grande importance au point de vue social, car elle rattache, par une transition insensible, les types inférieurs de la classe ouvrière, aux moeurs et aux habitudes des classes supérieures de la société. Il y avait donc convenance à assigner, dans le budget des recettes, une4e subdivision aux revenus dérivant des propriétés de toute nature.

Il n’importe pas seulement d’attribuer, dans le budget, quatre sections distinctes à ces catégories de recettes; il y a encore une certaine utilité à les grouper dans l’ordre qui met le mieux en relief les faits les plus essentiels. Or, si l’on ne considérait que la valeur numérique des quatre sortes de recettes, il conviendrait de les consigner sur le budget, dans l’ordre même où bon vient de les définir; mais il en doit être autrement dans une méthode où bon se propose surtout d’apprécier les conditions de moralité, de sécurité et de développement progressif, que chaque organisation sociale assure aux divers types d’ouvriers. Pour satisfaire à cette nécessité, tout en respectant l’enchaînement naturel des faits et des idées, on a été conduit à consacrer aux revenus des propriétés la première section du budget, puis à énumérer successivement les produits des subventions, les salaires et les bénéfices d’industrie. Au reste, les considérations présentées dans les paragraphes suivants, touchant chaque groupe de recettes, en compléteront la définition et achèveront de démontrer l’avantage de l’ordre adopté.

12.

Considérations sur les trois catégories de propriétés et sur les revenus qui en proviennent.

La tente des nomades [I §10] et la hutte mobile de quelques ouvriers appartenant à la civilisation des sédentaires | XII §io] sont des objets mobiliers de peu de valeur: les familles qui en jouissent les possèdent ordinairement en toute propriété, au même titre que leurs vêtements. Il en est autrement des habitations fixes dont lemplacement, les matériaux et la construction, exigent une mise de fonds considérable. Pour que l’ouvrier s’élève à ce genre de propriété, ou pour qu’il la conserve lorsqu’elle lui a été transmise par héritage, il faut qu’il ait déjà atteint un assez haut degré de moralité et de prévoyance. L’observation prouve néanmoins, que la propriété de l’habitation est celle que les ouvriers européens recherchent avec le plus d’ardeur; et bon voit des familles pourvues d’une dose médiocre de moralité et de tempérance se soumettre, pour l’acquérir, à des privations qu’elles ne s’imposeraient pour aucun autre motif. C’est ordinairement par ce genre d’acquisition que débutent les ouvriers chez lesquels se développe le goût de la propriété [XXX §12]; partout où la conservation des anciennes habitudes de solidarité conseille aux patrons d’alléger leurs charges et de diminuer leur responsabilité, en développant chez leurs ouvriers les sentiments moraux et l’amour de la propriété, on a tiré les plus heureux résultats de cette tendance qui se lie aux sentiments les plus spontanés et les plus énergiques de l’humanité.

Les immeubles ruraux ont aussi un grand attrait pour les populations ouvrières: parmi ceux qui se trouvent le plus habituellement en leur possession, il faut citer d’abord les jardins propres a la culture des légumes, et, lorsque le climat le permet, les vergers plantés d’arbres fruitiers; souvent ces petites cultures sont considérées comme des annexes nécessaires de l’habitation. Beaucoupdouvriers possèdent, en outre, a une certaine distance de leur demeure, des champs consacrés à la culture des pommes de terre, du maïs, quelquefois des autres céréales; une prairie produisant le foin nécessaire à la nourriture des animaux domestiques; des terrains destinés a des cultures spéciales, telles que la vigne, le chanvre, le houblon, les melons, les courges, les concombres et autres cucurbitacées; enfin divers bâtiments ou appentis servant de grange, d’étable ou d’écurie.

Chaque constitution sociale se résume en grande partie dans les lois qui règlent la possession et l’usage des propriétés immobilières: le nom de propriétaire, donné à tous les possesseurs d’immeubles, n’implique donc pas, dans toutes les régions de l’Europe, la jouissance des mêmes droits. L’organisation même des nomades implique l’absence de toute propriété immobilière: les pâturages, alors même qu’ils sont exploités à titre exclusif par un groupe de familles, ne sont jamais subdivisés entre les divers chefs de ménage qui en jouissent tous à titre indivis, à peu près comme les communautés des peuples sédentaires jouissent ordinairement des biens dits communaux. Chez les paysans russes, les chefs de famille jouissent, en général, de tous les droits de propriété qu’ils peuvent exercer avec utilité pour eux-mêmes: à cet égard, les limites sont surtout établies par les droits des communautés dépendant d’un même seigneur, plus encore que par le droit de ce dernier; ordinairement l’appropriation du sol n’est fixée que pour un intervalle moyen de quinze ans, après lequel la totalité de la terre est soumise à un nouveau partage [I et II §6]. Chez les communautés adonnées à d’autres professions, et spécialement chez les exploitants de mines de l’Oural [IV et V], la propriété des prairies se transmet de génération en génération dans la même famille; nulle part le paysan n’est autorisé à donner hypothèque sur sa propriété, ni à la vendre à des personnes étrangères à la communauté dont il fait partie. Chez les Turcs, la propriété de la terre n’appartient qu’à Dieu; l’usufruit appartient à ceux qui, étant en possession, savent faire fructifier le sol et acquittent régulièrement les contributions dues à l’État et aux mosquées [VIII (A)]. Dans plusieurs parties de l’Europe centrale, en Hongrie [IX §6] et dans d’autres provinces de l’empire autrichien, les droits de propriété des classes ouvrières étaient encore, il y a quelques années, plus ou moins limités par le régime féodal. Dans l’Occident, en France, par exemple, les restrictions apportées au droit de propriété sont établies à un tout autre point de vue que dans les États du Centre et de l’Orient: elles n’ont plus pour objet la sécurité de la classe ouvrière ou la conservation des traditions sous l’influence de certaines classes de la société: les unes, de droit commun chez tous les peuples, comme l’expropriation exercée par l’État, se fondent sur certaines considérations d’utilité publique; les autres, et entre autres l’interdiction du droit de tester, sont surtout maintenues par les moeurs et par des préoccupations politiques.

Les animaux domestiques jouent un rôle essentiel dans l’existence des ouvriers européens: presque partout ce genre de possession est un indice assurédaisance et de bien-être; c’est aussi l’un des premiers symptômes du développement de la prévoyance et de l’aptitude pour l’épargne. L’acquisition des animaux est en effet plus facile que celle de l’habitation pour les ouvriers des types inférieurs; c’est-a dire pour ceux que les classes supérieures ont surtout mission d’initier aux sentiments que fait naître la propriété: elle peut avoir lieu par degrés et n’exige que des épargnes peu considérables. Une convenance sociale universellement reconnue a fait naître en Europe, depuis un temps immémorial, une multitude de combinaisons ayant pour objet d’assurer aux populations ce genre de propriété, et dont la description méthodique fournirait seule la matière d’un livre intéressant. Souvent les patrons, ou, à leur défaut, des fournisseurs spéciaux, livrent à crédit de jeunes animaux que les familles élèvent jusqu’au moment où elles peuvent en tirer parti et s’acquitter de l’avance qui leur a été faite; en outre, dans plusieurs cas, le patron met à la disposition de l’ouvrier des moyens d’élevage, le pâturage, la glandée, la litière, etc., a la condition de partager, après un délai déterminé, les produits obtenus ou les animaux eux-mêmes [XXVI, §6]. Tantôt l’ouvrier qui a pu acquérir des animaux avec le produit de ses épargnes, mais qui n’a point encore les moyens de les nourrir, les place momentanément à cheptel chez un voisin pourvu de pâturages ou de fourrages: celui-ci, après en avoir fait usage, les rend à l’époque convenue au propriétaire, qui trouve son bénéfice dans la plus-value qu’ils ont acquise [XX, §6]. Tantôt, au contraire, conservant la disposition de ses animaux, l’ouvrier est autorisé par la coutume à en nourrir aux frais du patron un nombre déterminé [XXIX, §12]. Dans beaucoup de contrées, des institutions positives, ou des moeurs ayant presque force de loi, permettent, aux ouvriers dépourvus de ressources de nourrir leurs animaux domestiques sur des pâturages indivis [I, II, VIII, XX, XXVIII (B), etc.], ou au moyen d’allocations d’herbes, de feuilles, de fruits provenant de forêts ou de diverses propriétés appartenant au domaine de l’État [XVII, §7]. Ailleurs, enfin, et surtout dans les contrées où le système des engagements momentanés prive les types inférieurs d’ouvriers du bienfait de ces institutions protectrices, l’esprit de charité des propriétaires, stimulé souvent par les derniers vestiges de la tradition, y supplée en accordant le droit de parcours pour quelques animaux indispensables à la subsistance des familles nécessiteuses [XXVII, XXVIII, §7].

Dans presque toute l’Europe, sauf dans la lisière méridionale qui confine au bassin de la Méditerranée, les vaches, les brebis et les chèvres; dans la région sud-est, les juments; les femelles de rennes, dans la région arctique, fournissent à la population le lait, l’un de ses principaux moyens d’existence. Il y a même des localités où l’établissement d’un jeune ménage est subordonné à l’acquisition préalable d’un de ces animaux [VI, VIII, XXIX, XXX]. Partout, en outre, les ouvriers obtiennent de l’exploitation des animaux domestiques des aliments d’une grande importance pour la consommation du ménage; souvent ils tirent parti de la force de ces animaux pour exercer l’industrie des transports [II, XX, etc.]. Parmi les genres ou les espèces entretenues pour ces diverses destinations, on peut citer, a peu près selon l’ordre d’importance, les gallinacés et les palmipèdes, les porcs, les moutons, les bœufs, les chevaux, les lapins, les pigeons, les abeilles, les vers à soie. En général, on peut considérer comme vivant dans un état habituel de bien-être les ouvriers qui peuvent conserver toute l’année et faire reproduire pour leurs propres besoins une ou plusieurs de ces espèces; l’impossibilité où sont beaucoup de familles de les entretenir au delà de la saison où abondent les moyens de nourriture doit être regardée, au contraire, comme un symptôme de pénurie ou d’imprévoyance. Cette distinction essentielle a toujours été établie dans le cadre du budget des recettes.

Les animaux domestiques, et en première ligne les vaches laitières, rendent des services si importants et si soutenus, qu’ils font souvent naître chez tous les membres de la famille des sentiments qu’on pourrait assimiler à la reconnaissance et à l’affection. Les vaches sont toujours l’objet de soins assidus; dans toutes les contrées de l’Europe, leur étable est placée à proximité de la pièce où se tient habituellement la mère de famille; en certains cas, elles sont admises en quelque sorte dans les communautés domestiques [XXIX, §10]. Aux époques de pénurie, il n’est pas rare de voir la famille s’imposer des privations pour ne rien retrancher à l’alimentation des animaux. Sous ce rapport, la possession des animaux domestiques élargit avec grande utilité, pour le développement moral des individus, le cercle de prévoyance et de sollicitude créé par l’institution du mariage et la constitution de la famille; elle est, pour les ouvriers des types inférieurs, l’occasion d’une véritable gymnastique morale; elle contribue en partie à établir la supériorité sociale qu’ont incontestablement les ouvriers ruraux sur ceux des villes, et à classer les premiers, aux yeux de l’économiste et de l’homme d’État, comme la véritable souche de la race, comme l’élément principal de la nationalité.

Le matériel des travaux et des industries est encore un genre de propriété qu’il convient de faire figurer dans le budget des recettes, puisqu’il concourt à la production aussi efficacement que les immeubles et les animaux. On comprend sous cette dénomination générale les ateliers et boutiques, les métiers et établis, les outils, les instruments, le mobilier industriel, les ustensiles, les armes et engins employés pour la chasse et la pêche.

Le fonds de roulement des travaux et industries doit y figurer au même titre. Ce fonds est rarement formé par une somme d’argent préalablement épargnée, puis employée a acquérir les semences, les jeunes animaux, les matières textiles et les autres matières élaborées par la famille. Ces objets, dus pour la plupart à l’accumulation progressive des produits de l’industrie domestique, constituent rarement une valeur réalisable de quelque importance; pour simplifier, on s’est ordinairement dispensé d’en tenir compte pour l’évaluation des propriétés et pour l’établissement du budget des recettes. Dans la plupart des cas, cette omission est d’autant plus convenable, que la valeur du fonds de roulement est à peu près balancée par les dettes que la famille a dû contracter pour l’acquisition des objets nécessaires a l’exercice des industries. On na porté en compte le capital du fonds de roulement et le revenu qui y doit être attribué que lorsqu’il est représenté par une valeur réalisable [XXXV].

La possession d’une somme d’argent ne figure guère parmi les propriétés des populations ouvrières que dans les contrées où règnent les habitudes de thésaurisation: ces dernières, elles-mêmes, fort communes encore chez certains peuples asiatiques, n’existent plus, comme fait général, que dans quelques districts de l’Europe orientale, par exemple, en Russie [III (J)]; en Turquie [VIII, §6|, où le prêt à intérêt est défendu par la loi, etc. Abandonnés à leur inspiration naturelle, les ouvriers, dans l’état actuel de la civilisation européenne, ne sont plus enclins a thésauriser, et ne sont point encore disposés à accumuler de l’argent pour en tirer un revenu en le plaçant a intérêt. Ainsi qu’on l’a fait remarquer précédemment, ils consentent à s’imposer la contrainte qu’implique la création des premières épargnes, en vue d’acquérir des animaux domestiques, une habitation, des immeubles ruraux, et en général les objets matériels dont la possession est pour eux la source d’avantages journaliers; ils sont moins touchés des avantages plus éloignés, non moins réels cependant, qui résulteraient du placement, à intérêt composé, de leurs épargnes annuelles.

Pour réagir contre cette tendance, et pour exciter les ouvriers à s’assurer les avantages inhérents à l’accumulation de sommes d’argent placées à intérêt composé, des personnes bienfaisantes et des Gouvernements ont fondé diverses institutions qui ont pris déjà un certain développement dans les districts manufacturiers où règne le régime des engagements momentanés, et qui sont généralement considérés comme de puissants moyens de moralisation et d’émancipation. Ces établissements, tels que les caisses d’épargne, les caisses de retraite, etc., sont pour la plupart très-connus; quelques établissements d’une nature plus spéciale, tels que les Land Societies d’Angleterre, sont signalés dans l’Atlas [XXIV (B)]; on croit donc inutile d’en reproduire ici la description.

Indépendamment des caisses où l’épargne s’accumule à intérêt composé, il existe dans l’occident de l’Europe une multitude d’institutions désignées généralement sous le nom de sociétés de prévoyance ou de secours mutuels [XXIII (A)]. Ces sociétés obligent les ouvriers qui s’y affilient à épargner des sommes dont la quotité est déterminée par les statuts et qui sont régulièrement prélevées sur le salaire. Les sommes ainsi réunies ne sont point laissées à la disposition des souscripteurs; elles ne leur sont acquises en tout ou en partie que dans des éventualités prévues, et qui peuvent ne pas se réaliser pour un souscripteur déterminé. Les sociétés de prévoyance se lient par une foule de nuances aux caisses d’épargne; elles en diffèrent, en général, en ce que le principe de la possession individuelle y est subordonné plus ou moins au principe de la mutualité ou de la communauté.

Le principe des sociétés de secours mutuels est si ancien dans l’économie industrielle de l’Europe, qu’on ne pourrait en trouver l’origine; il se trouve lié d’une manière plus ou moins intime à une multitude d’institutions collectives, qui florissaient au moyen âge; cependant il n’a jamais reçu un développement considérable tant que l’organisation des sociétés a reposé essentiellement sur la solidarité des maîtres et des ouvriers. Aujourd’hui même, les sociétés de secours mutuels sont peu connues dans les États du Nord, de l’Orient et du Centre, où cette solidarité s’est maintenue, et elles n’ont pris réellement un développement considérable que dans la région manufacturière de l’Occident, où les institutions, les moeurs et les nécessités dérivant de l’organisation même de l’industrie, tendent incessamment à assurer l’indépendance mutuelle du maître et de l’ouvrier.

Les sociétés de secours mutuels n’offrent pas, comme les caisses d’épargne, une mesure naturelle de la prévoyance: elles n’indiquent guère que les premiers germes de ce sentiment, et témoignent jusqu’à un certain point de l’impuissance où sont les associés, pris individuellement, de se suffire à eux-mêmes. Beaucoup de sociétés de ce genre doivent leur origine à la bienveillante initiative des patrons ou de réunions de personnes appartenant aux classes éminemment prévoyantes. Les dernières instructions, promulguées en Francepour favoriser le développement de ces institutions, ont parfaitement apprécié la haute portée de l’intervention des propriétaires et des chefs d’industrie. Les sociétés, établies en dehors de toute intervention des patrons, ont souvent échoué; celles qui ont réussi dans ces conditions ont dû s’adresser à des catégories d’ouvriers élevées au-dessus de la masse par leur intelligence et leur moralité; parfois elles n’ont pu faire naître les sentiments de solidarité entre les associés, qu’en excitant chez eux le point d’honneur et quelquefois un esprit d’hostilité contre les chefs d’industrie: il en est ainsi surtout des sociétés organisées en Suisse et en Angleterre pour conjurer les chances du chômage [XVIII, §13, XXIII (B)]. Ce fâcheux caractère d’antagonisme ne se trouve pas dans les sociétés organisées avec le patronage de membres honoraires, qui contribuent aux charges communes sans réclamer aucun avantage personnel, et qui d’ailleurs se rendent utiles par une intervention propre, et notamment par une participation dévouée à l’administration de la société. L’expérience prouve que cette intervention n’a rien d’humiliant pour ceux au profit desquels elle s’exerce, et qu’elle contribue efficacement à rétablir, jusqua un certain point, la solidarité des sentiments entre les ouvriers et les classes supérieures.

Les sociétés de secours mutuels se divisent en deux catégories principales. Les unes visent surtout à accumuler une somme, faisant retour a la famille dans une éventualité qui est ordinairement assez éloignée. Elles attribuent à la famille, dans les cas spécifiés par les statuts, des avantages dont la valeur actuelle peut se calculer d’après le montant des versements effectués et d’après les chances propres à ce genre d’éventualités; quelquefois aussi, cette valeur est directement indiquée par les sommes que chaque récipiendaire doit payer pour entrer immédiatement en jouissance des avantages assurés aux sociétaires. La caisse reste ordinairement engagée envers le souscripteur pendant un délai considérable, et aussi longtemps qu’elle n’a point été libérée par la réalisation de toutes les éventualités prévues. Le fait de l’affiliation à cette espèce d’associations équivaut donc, pour le souscripteur, à la possession d’un certain capital, dont le montant doit être considéré comme un genre spécial de propriété. Parmi les sociétés d’assurance fondées sur ce principe, on peut citer en première ligne celles qui allouent une pension ou une somme une fois payée à une ou plusieurs personnes après la mort du souscripteur; celles qui assurent une pension ou une somme au souscripteur lui-même devenu vieux ou infirme; celles qui se chargent des frais de sépulture, etc.

Les sociétés de la seconde catégorie sont organisées en vue de pourvoir à des éventualités qui doivent se réaliser dans un court délai: le mécanisme de chaque société consiste à répartir immédiatement, sur les individus frappés par les éventualités qu’on veut conjurer, la majeure partie des sommes versées par tous les souscripteurs, en sorte que les engagements mutuels de ces derniers et de la société peuvent se liquider pour ainsi dire à chaque instant. La qualité de souscripteur ne peut donc guère impliquer, pour ce dernier, la possession d’un capital. Les sociétés de ce genre les plus répandues sont celles qui assurent, en cas de maladies ou de blessures accidentelles, les secours de la médecine et de la chirurgie, et surtout un subside en argent tenant lieu du salaire; celles qui allouent des subsides dans les cas de chômage dus au manque de travail [XXIII (B)]; celles enfin qui conjurent une multitude d’éventualités telles que les incendies, les inondations, la grêle, les épizooties, les disettes, etc.

En résumé, les propriétés possédées par la classe ouvrière, et qui sont pour elle une source de revenus, forment trois subdivisions, qui sont représentées dans le budget des recettes par un pareil nombre de paragraphes, savoir:

Les propriétés immobilières, possédées à titre individuel par la famille, sauf les restrictions imposées à ce genre de possession par la constitution sociale;

Les valeurs mobilières, dont la location ou l’emploi assurent un certain revenu et qui sont ordinairement possédées à titre individuel et sans restriction, même dans le régime des engagements forcés;

Enfin, les droits aux allocations de sociétés de secours mutuels, possédés à titre indivis, et qui, se rapprochant sous ce rapport de plusieurs catégories importantes de subventions, forment une transition naturelle à la2e section du budget des recettes.

Il est souvent difficile de dresser l’inventaire complet des propriétés d’une famille; diverses considérations, parfois un sentiment peu réfléchi, conseillent aux ouvriers de dissimuler, sous ce rapport, une partie de leurs ressources: c’est du moins pour ce genre de faits qu’ils se prêtent le moins volontiers aux recherches qui les concernent. Il est, au contraire, assez facile d’évaluer les revenus qui dérivent des propriétés, une fois que la nature et l’importance de cette source de recettes ont été convenablement spécifiées. On constate les revenus d’une manière directe, lorsqu’il s’agit de propriétés données en location, et surtout de sommes d’argent placées à intérêt; il en est de même encore lorsque la valeur locative peut être établie par comparaison avec celle d’autres propriétés placées dans des conditions analogues. Cependant les ouvriers ne se déterminent guère à acquérir des propriétés qu’en vue d’en appliquer les produits à leurs propres besoins ou pour en faire l’objet d’une industrie; en conséquence, dans la plupart des cas, la valeur des produits, résultant de l’exploitation de la propriété, représente à la fois le revenu que celle-ci devrait donner à un propriétaire qui l’aurait affermée, le salaire afférant au travail des divers membres de la famille, toutes les autres dépenses de l’exploitation, et enfin le bénéfice que la famille doit retirer de son industrie. On détermine le premier élément, le seul qu’il convienne de faire figurer dans la première section du budget, en prenant pour base le taux moyen du revenu que produisent dans la localité les valeurs mobilières ou immobilières engagées dans les opérations de l’agriculture et de l’industrie; on contrôle cependant cette évaluation, en s’assurant qu’elle concorde avec celles qui entrent dans les balances établies pour chaque industrie dans les notes annexées aux deux budgets. Presque toutes les monographies de l’Atlas offrent, dans les notes consignées à la suite des budgets, plusieurs exemples de ces déterminatio de revenus et des vérifications qui s’y rapportent; l’étude spéciale de ces notes complétera, au besoin, les indications qu’on vient de présenter.

Un examen rapide de la première section des budgets de recettes compléter également les considérations exposées dans ce paragraphe, et pourra contribuer à les arrêter dans la pensée du lecteur, avec la précision et la netteté qui résultent de la vue des faits. On appréciera ainsi, sans effort de l’esprit, la diversité des propriétés dont jouissent habituellement les ouvriers européens, et le rôle important qu’elles jouent parmi leurs moyens d’existence.

13.

Considérations sur les trois catégories de subventions et sur leurs produits.

Les rétributions qui se règlent d’après le besoin des familles plutôt qu’en pro portion du travail accompli, en d’autres termes, celles qui dérivent de cette source de recettes que l’on désigne dans cet ouvrage sous le nom de subventions (11) l’emportent sur les propriétés, dans le système économique de l’Europe, à la fois par leur variété et par leur importance. Une impérieuse nécessité sociale, celle qui oblige les classes supérieures à assurer des moyens d’existence aux populations imprévoyantes qui ne peuvent se suffire à elles-mêmes, a suggéré, depuis un temps immémorial, la plupart des combinaisons que comportent, en chaque localité, le climat, le sol, les industries et surtout l’état intellectuel et moral des ouvriers. Il n’est peut-être pas de question sur laquelle la pensée humaine se soit portée d’une manière plus fréquente et plus assidue; il n’en est vraisemblablement aucune pour laquelle les solutions soient plus multipliées.

Etudiées d’une manière méthodique, les subventions dont jouissent les ouvriers européens se subdivisent d’abord en trois catégories principales qui forment autant d’articles spéciaux dans la seconde section du budget des recettes: les propriétés reçues en usufruit, les droits d’usage sur les propriétés, les allocations d’objets et de services.

Les propriétés reçues en usufruit par la majeure partie des ouvriers sont précisément de même nature que celles qui ne sont acquises en propre jusqua ce jour qu’à une faible minorité, et dont l’énumération a été faite au paragraphe précédent. L’habitation est la subvention la plus habituelle; viennent ensuite, selon l’ordre d’importance pour l’économie des familles, les immeubles ruraux, les animaux domestiques, puis, à un moindre degré, le matériel et le fonds de roulement des travaux et industries, enfin les sommes d’argent reçues en prêt, sans intérêt ou à intérêt réduit.

Les subventions de la deuxième catégorie, les droits d’usage sur les propriétés, sont au fond de même nature que les usufruits de propriétés; elles diffèrent de ces derniers, en ce qu’elles ne comprennent jamais l’usage exclusif de la propriété ni des produits qui en proviennent. Ces droits ont été, pendant les derniers siècles, et ils restent encore aujourdhui, pour une moitié de l’Europe, l’une des principales bases de l’économie sociale.

Plusieurs droits d’usage sont établis sur des propriétés dont les ouvriers jouissent a titre indivis, comme membres d’une communauté ou d’une corporation. Parmi celles-ci, on peut citer les ateliers industriels, et, en général, les instruments de travail exploités par des communautés de travailleurs; on y peut rattacher encore les fours a pain, les moulins à céréales, les étaux de boucherie, les pressoirs à vin, a cidre et a huile, etc., possédés à titre indivis par les habitants d’un même village. Dautres droits d’usage ont pour objet des produits accessoires provenant dexploitations agricoles dont les principaux produits sont récoltés par les propriétaires ou les tenanciers qui les dirigent; tels sont, surtout, les droits de glanage attribués à plusieurs populations du Centre, du Midi et de l’Occident, sur les récoltes de fruits et de céréales.

Cependant, ces diverses sources de recettes, qui ont reçu en plusieurs localités une certaine extension [VI (c), VIII et XX, §7], n’ont qu’une médiocre importance lorsqu’on les compare aux subventions établies sur les productions indépendantes du travail humain, et spécialement sur les produits spontanés des terrains non appropriés aux travaux de l’agriculture. Parmi les produits les plus essentiels appartenant a cette catégorie, il convient de citer au premier rang l’herbe, les plantes herbacées et les fourrages secs récoltés pour la nourriture des animaux domestiques, l’herbe et les plantes herbacées broutées par les mêmes animaux, enfin la litière récoltée pour leur consommation. Viennent ensuite les animaux sauvages, c’est-a-dire le gibier et le poisson, qui ne sont point l’objet d’un élevage spécial; les fruits sauvages et les champignons, qui sont pour les peuples du Nord une ressource de premier ordre; tous les produits forestiers proprement dits, et, en première ligne, le bois d’oeuvre et les combustibles; les tourbes, les roseaux et les autres produits spéciaux des lieux humides ou marécageux; divers matériaux et engrais fournis par les carrières, les minières, les rivages de la mer, des lacs et des fleuves; enfin, le fumier, les excréments d’animaux et divers objets trouves sur les voies publiques.

Les allocations d’objets et de services, c’est-à-dire les subventions de la troisième catégorie, sont faites en vue de pourvoir directement aux principaux besoins des familles, tandis que les usufruits et les droits d’usage ne tendent qu’indirectement au même but, en fournissant aux familles l’occasion de se livrer à un travail ou d’exercer une industrie. L’énumération des objets alloués à titre de subvention serait à peu près la reproduction textuelle de celle qui est adoptée au budget des dépenses pour les consommations de la famille; on a donc été naturellement conduit à y établir les cinq subdivisions adoptées dans ces dernières (17). Quant aux services alloués, ils concourent, en général, à la production d’un objet consommé par la famille, et se rattachent aux mêmes groupes que les objets eux-mêmes: telles sont, par exemple, les confections de vêtements exécutées à titre gratuit [XXIII, §7], ou les moyens de transport fournis par les chefs d’industrie, et à l’aide desquels certains ouvriers amènent au logis la provision de combustible [VIII, §7].

La détermination des valeurs à attribuer aux produits des subventions offre, en général, plus de difficultés que celle des revenus de propriétés. Il est rare, en effet, que l’on puisse baser cette détermination sur une appréciation directe du capital représentant la valeur de la subvention ou sur l’estimation de1intérêt à attribuer à cette valeur; il faut donc recourir à des méthodes indirectes qui, dans chaque cas particulier, sont indiquées par la nature même des faits. La méthode la plus générale consiste à comparer les recettes et les dépenses de toute sorte auxquelles donne lieu lindustrie fondée sur l’usage de chaque subvention, puis à rechercher, par comparaison avec d’autres faits analogues, quelle part de l’excédant des recettes représente la valeur des produits immédiats de la subvention. S’agit-il, par exemple, de déterminer la valeur à attribuer à l’herbe broutée par la vache laitière d’une famille sur un pâturage reçu à titre de subvention, on établira, d’une part, la valeur de tous les produits que la famille retire de l’entretien de cet animal, de l’autre, le montant de toutes les dépenses faites pour le même objet; l’excédant des recettes sur les dépenses représentera à la fois la valeur des produits du pâturage et le bénéfice dû à l’exploitation de la vache. Le total des deux éléments étant ainsi obtenu, la détermination de chacun d’eux ne comporte guère d’incertitude, puisqu’on peut prendre pour base d’évaluation, d’un côté, la quantité relative et la valeur des autres articles de nourriture, et, de l’autre côté, l’appréciation du bénéfice réalisé par la famille sur d’autres industries de même importance. Ces calculs portent, en général, sur de faibles valeurs, et les données arbitraires qu’ils comportent ne peuvent entraîner que des erreurs insignifiantes; d’ailleurs, ces erreurs mêmes n’influent pas sur le résultat définitif, puisqu’elles n’ont d’autre inconvénient que d’accroître ou de diminuer les recettes dérivant des subventions, au détriment ou au profit de celles qui proviennent des bénéfices d’industrie. Enfin, l’habitude de ce genre de calculs et la connaissance approfondie des faits qui se rattachent à la jouissance des subventions offrent, dans la plupart des cas, des moyens de vérification et de contrôle qui ne laissent rien à désirer touchant l’exactitude de ces déterminations. Ordinairement, les industries fondées sur l’usage des subventions ont peu d’importance, et l’on peut confondre, sans inconvénient, avec la valeur même des produits immédiats de la subvention, les bénéfices auxquels ces industries donnent lieu; c’est le parti auquel on s’est généralement arrêté dans cet ouvrage. Le lecteur trouvera, au reste, à ce sujet, de nombreux exemples dans les monographies de l’Atlas, à la deuxième section du budget des recettes, et surtout dans la2e série des notes annexées aux deux budgets, sous le titre de: Comptes relatifs aux subventions.

Le journalier-propriétaire du Soissonnais, décrit sous le no XXX, présentera, entre autres, à l’article des droits d’usage et sous les notes5et9, un exemple complet de la détermination de la valeur â attribuer à l’herbe broutée par une vache laitière sur un pâturage communal. Sur ce point spécial, comme pour la plupart des autres détails de la méthode, l’examen d’un cas particulier fournira plus de lumière au lecteur que tous les développements généraux qui pourraient être donnés dans le présent exposé.

14.

Considérations sur les travaux et les salaires des divers membres d’une famille.

Les travaux manuels auxquels est consacrée la3e section du budget doivent être, en chaque cas, l’objet d’une étude approfondie, non-seulement parce qu’ils constituent, en général, la principale source de recettes, mais encore parce que, étant le moyen essentiel d’activité de la famille, ils impriment à l’existence de cette dernière un cachet distinctif. L’analyse méthodique de tous les travaux exécutés par chaque membre de la famille est, au fond, la plus précise définition que l’on puisse donner de sa condition sociale et de ses habitudes morales et intellectuelles; et, d’un autre côté, les autres sources de recettes, bien que distinctes des salaires, c’est-à-dire des rétributions spéciales attribuées aux travaux manuels, sont, pour la plupart, liées à ces derniers de la manière la plus intime et la plus immédiate. Cette connexion a déjà été signalée pour l’évaluation des recettes dérivant des propriétés et des subventions (12et13); elle est encore plus évidente pour la4e source de recettes, les industries domestiques, qui, dans la plupart des cas, procèdent toutes immédiatement des travaux manuels. Ces divers motifs donnent lieu de conclure que, dans chaque cas particulier, l’analyse détaillée des travaux est la base essentielle du budget des recettes, et, en général, de toutes les observations concernant une famille d’ouvriers.

La3e section du budget des recettes se subdivise naturellement en autant d’articles qu’il y a, dans la famille, de membres voués au travail: l’ouvrier, chef de famille, puis sa femme, s’y placent d’abord au premier et au second rang. Les travaux des enfants, lorsqu’ils ont peu d’importance, s’y groupent en un seul article [VIII]; dans le cas contraire, ils forment l’objet d’articles séparés [II à IV, XVI]. Des articles spéciaux sont, en outre, consacrés aux vieux parents et aux membres collatéraux de la famille faisant partie du ménage et concourant, par leur travail, dans une proportion notable, au bien-être de la communauté IX

Les travaux de l’ouvrier chef de famille se subdivisent toujours en deux groupes, le travail principal et les travaux secondaires. Le premier caractérise la profession de l’ouvrier; il donne lieu à la principale recette du ménage, et détermine, en général, la condition physique et morale de la famille. Les derniers ne font défaut que dans des circonstances exceptionnelles; dans la plupart des cas, ils offrent une variété et une importance qu’on appréciera aisément en examinant sommairement cet article dans les diverses monographies de l’Atlas.

Il importe surtout de mentionner, à l’occasion du travail principal, le mode de rétribution et la personne pour le compte de laquelle le travail est effectué. Ces deux particularités, qui caractérisent l’organisation industrielle et le rang que la famille y occupe, sont indiquées, sous des formes et à des points de vue différents, dans le titre même de chaque monographie, dans les §§5et8des observations préliminaires, et enfin dans l’article 1er de la3e section du budget des recettes. Dans ce dernier article, en particulier, on spécifie, à la suite de la mention du travail principal, si ce travail est exécuté pour le compte d’un seigneur [IV], d’un patron [VI], d’un chef d’industrie [XII], de la famille elle-même [XXXIV], ou, enfin, au compte commun de la famille et d’un patron [XX]. Quant à la nature du travail, elle est également désignée dans ces mêmes passages, et spécialement au S8des observations préliminaires avec les détails suffisants pour une étude qui concerne spécialement les ouvriers, et dans laquelle il serait superflu d’accorder une attention particulière aux industries considérées en elles-mêmes.

Les travaux secondaires du chef de famille sont parfois entrepris au compte commun de la famille et d’un patron [XXVI]; plus ordinairement, ils sont exécutés exclusivement au compte de la famille, et ont pour objet l’exploitation des propriétés possédées en propre ou reçues en subvention, l’exercice des droits d’usage et des industries domestiques: la nature de ces travaux est donc suffisamment indiquée par les détails présentés (12, 13, 15) touchant ces diverses sources de recettes. Ils comprennent parfois quelques-unes des occupations qui sont ordinairement dévolues aux femmes, et que l’on a groupées dans tous les tableaux sous le nom de travaux de ménage, dans l’article2de la3e section. Ce cas se présente dans l’Orient, en Turquie, par exemple, où les hommes sont chargés des travaux de couture et spécialement de l’entretien du linge et des vêtements [VIII, SS8et10].

Le nouveau régime industriel, dont le principal foyer se trouve en Occident, et qui semble envahir, de proche en proche, les autres régions de l’Europe, tend, en général, à restreindre le nombre et l’importance de ces travaux secondaires, au profit du travail principal qui absorbe chaque jour plus exclusivement le temps et les forces de l’ouvrier. Tandis qu’en Orient la plupart des objets consommés ou employés pour les usages ordinaires de la vie sont le produit d’une industrie exercée au foyer domestique, on trouve en Occident des familles complétement inhabiles à la préparation ou à la fabrication d’un seul de ces objets. Les ouvriers de l’Occident, placés dans ces conditions, pourvoient à tous leurs besoins par voie d’achat, au moyen d’un salaire reçu comme rétribution d’un travail unique, uniformément répété chaque jour, chaque heure, ou chaque minute, ayant pour objet un seul détail d’une vaste fabrication, dont les produits, exportés au loin par le fabricant, restent entièrement étrangers à la consommation de l’ouvrier. L’homme d’État et l’économiste ne sauraient constater avec trop de sollicitude la direction exclusive imprimée aux travaux des ouvriers de l’Occident, et l’opposition qui existe, sous ce rapport, entre cette région et celles où l’on a conserve jusqua ce jour les habitudes de l’ancien régime industriel. On a constaté, en effet, dans plusieurs enquêtes officielles, qu’en balance des avantages qui lui sont propres, le nouvel ordre de choses exerce souvent une funeste influence sur le bien-être physique et le développement intellectuel et moral des ouvriers.

Plusieurs monographies de l’Atlas sont éminemment propres a caractériser les différences remarquables que présentent, en ce qui concerne la variété des travaux, les diverses organisations sociales; on pourra, par exemple, fixer ses idées sur ce point intéressant d’économie industrielle, en comparant la condition des ouvriers russes [I à V] à celle des ouvriers génevois [XVIII et XIX],

La mère de famille a, presque partout, pour travail principal, les nombreuses occupations que l’on peut grouper sous la dénomination générale de travaux de ménage, savoir: la préparation et la cuisson des aliments, les soins nécessaires aux jeunes enfants, le blanchissage et lentretien du linge et des vêtements, les soins de propreté concernant l’habitation et le mobilier, les soins nécessaires aux membres malades de la famille, etc. Dans l’état normal, cest-à-dire partout ou l’organisation de l’industrie respecte les convenances dérivant de la condition physique et morale de la femme, ces occupations jouent, dans l’existence de celle-ci, un rôle analogue à celui que remplissent les travaux de la profession dans l’existence du mari.

La mère de famille prend part à la plupart des travaux secondaires entrepris au compte de la famille: plusieurs de ces travaux sont pour elle une spécialité exclusive: elle s’y livre dans les moments de loisir laissés par les travaux de ménage qui la retiennent ou la ramènent nécessairement à la maison, à diverses époques de la journée. Elle exécute, de concert avec son mari, ou avec ses enfants en âge de travailler, la plupart des travaux qui se rattachent à l’exploitation des propriétés ou des usufruits, et à l’exercice des droits d’usage: on ne peut guère excepter du cercle ordinaire de ces occupations que les soins réclamés par les chevaux et les autres animaux de trait, et la chasse ou la pêche, qui exigent de trop longues absences et qui semblent, d’ailleurs, n’offrir de l’attrait aux femmes chez aucune race européenne; au contraire, la récolte des fruits sauvages et les soins à donner aux animaux domestiques entretenus spécialement pour les besoins de la famille, spécialement aux vaches laitières, aux porcs, aux volailles, etc., rentrent habituellement dans ses attributions exclusives. Il en est de même de presque tous les travaux qui se rattachent aux industries manufacturières pratiquées dans le ménage, et spécialement de celles qui concernent le vêtement. C’est ordinairement la mère de famille qui, avec ou sans l’aide de ses enfants, prépare et file les matières textiles. Elle confectionne les vêtements, soit avec des étoffes, au moyen de la couture, soit avec des matières filées, au moyen du tricotage; souvent même, elle fabrique, avec ou sans l’intervention du mari, les étoffes de lin, de coton et de laine, au moyen du tissage et du foulage, bien que ces dernières opérations, de même que le feutrage, soient, en plusieurs contrées, la spécialité exclusive des hommes. Ces travaux si variés n’ont pas toujours pour objet exclusif la consommation domestique; ils deviennent parfois la base de véritables industries ayant leurs débouchés hors du ménage, et formant une source importante de recettes en argent [XXXIII (A)]. AU nombre des travaux secondaires exécutés par les femmes, il faut encore citer la fabrication de la dentelle et d’une multitude d’objets de lingerie et de mercerie, divers services particuliers ou communaux exercés hors de l’habitation, tels que le blanchissage du linge et des vêtements, le service des personnes, les soins à donner aux malades, spécialité pour laquelle, dans tous les pays chrétiens, où ses facultés reçoivent leur libre développement, la femme présente une aptitude toute particulière. Dans certaines communes, ces occupations se complètent par l’exploitation du four banal, par divers autres travaux d’administration et de surveillance, trop souvent enfin par des fonctions qui ne conviennent ni à son caractère, ni à sa constitution physique: tels sont les travaux de charretage et de batellerie, le balayage public, le transport à dos des fardeaux appartenant au commerce ou aux voyageurs, des denrées alimentaires, des combustibles, etc.

Dans l’Orient, le régime de communauté qui règne presque toujours entre plusieurs frères mariés [II et III], allége singulièrement, pour les jeunes mères, le poids des travaux de ménage: chacune d’elles, en effet, ne se livre qu’a tour de rôle à ces occupations, et peut, en conséquence, consacrer à des travaux productifs la majeure partie de son temps.

Sous l’empire du nouveau régime manufacturier qui, depuis le commencement de ce siècle, a pris, en Grande-Bretagne et dans plusieurs régions du Continent, un développement si extraordinaire, il s’introduit une révolution profonde dans les occupations des femmes et des jeunes filles. Elles sont employées dans de grands ateliers au filage des matières textiles et à d’autres industries qui, dans l’ancien régime européen, ne forment pour elles qu’un travail accessoire exécuté près du foyer domestique. Parfois même, elles sont chargées de travaux, ceux des mines, pai exemple, qui, jusqu’à cette époque, n avaient jamais été imposés au sexe le plus faible. Ces travaux deviennent si exclusifs et si soutenus dans plusieurs districts manufacturiers de l’Occident, qu’ils atrophient, en quelque sorte, les aptitudes naturelles de la femme, celles surtout qui trouvent leur application près du foyer domestique. Dans ce régime, la vie de famille se trouve détruite par suite de la résidence habituelle de la mère hors de l’habitation: la femme, déchue des qualités propres à son sexe, devient trop souvent l’émule ou la rivale de l’homme.

L’étude de la condition faite aux mères de famille par chaque organisation sociale offrirait un haut intérêt, si elle pouvait être entreprise sur une large échelle, avec le concours de personnes vouées à la direction religieuse et au service médical des ouvriers: il en jaillirait une vive lumière pour une foule de questions sociales que la science ne peut guère aborder aujourd’hui. Un illustre médecin qui, dans sa longue pratique, a souvent constaté l’influence que l habitudes hygiéniques de la femme exercent sur le progrès ou le dépérissement physique de la race, a bien voulu, par ce motif, prendre intérêt aux premiers résultats consignés dans l’Atlas. Il pense que la société est profondément intéressée à connaître les occupations nuisibles à la santé de la jeune fille et de la mère de famille; qu’il y a non-seulement une question d’humanité, mais encore une spéculation d’économie publique à décharger la femme de services trop pénibles, pour ne lui confier que des occupations appropriées à son sexe et à ses forces. Le Gouvernement anglais a déjà pensé que cette grave question devait dans plusieurs cas, provoquer son intervention [XXV (B)].

L’exemple donné, sous ce rapport, par l’Angleterre devra être imité par d’autres États: l’analyse des travaux et, en général, de l’existence de la femme, faite d’après la méthode proposée dans cet ouvrage, démontrera parfois en effet l’urgence de profondes réformes. La base de toute amélioration dans la condition des classes ouvrières est la moralisation du foyer domestique: or, si, dans cette matière délicate, la dignité humaine repousse souvent les investigations officielles, les Gouvernements ne sauraient néanmoins s’abstenir, lorsque la nature des occupations, le régime industriel et, il est regrettable de le dire, les règlements publics, sont pour les populations laborieuses, des causes permanentes de désordre. D’ailleurs les autorités communales et les chefs d’industrie, dès qu’ils seront dirigés par la connaissance des faits, pourront efficacement pénétrer, sous ce rapport, dans le domaine où ne peut guère s’exercer l’intervention des Gouvernements.

Parmi les règlements publics qui peuvent influer de la manière la plus fâcheuse sur la condition sociale de la femme, il faut citer en première ligne les entraves opposées, dans plusieurs districts de l’Europe centrale et en Grande-Bretagne, à l’institution du mariage. A cette catégorie appartiennent par exemple les dispositions de la loi qui autorisent, en Angleterre, les personnes chargées de l’administration de la taxe des pauvres, à détruire le foyer domestique des ouvriers qui font appel, même dans des crises accidentelles, à l’assistance publique, et à soumettre séparément les divers membres de la famille au régime des maisons de travail [XXII (A)]. On y doit rattacher également les règlements qui, dans plusieurs États de l’Allemagne, interdisent le mariage aux indigents, et même aux ouvriers de plusieurs corporations industrielles, lorsqu’ils n’ont point atteint un âge avancé, ou un certain rang dans la hiérarchie de la corporation [XI (c), XIII (A), XIV, §12].

On a souvent constaté avec satisfaction, dans le cours des recherches qui ont donné naissance au présent ouvrage, que ces fâcheuses influences ne se trouvent pas dans les institutions publiques de la France. Des hommes éminents, et dont l’opinion fait autorité en Europe, ont pu reprocher à ce pays d’avoir, par l’émission de doctrines anti-religieuses et par des changements politiques imprudents, compromis la régularité du progrès moral et matériel de sa population ouvrière; mais ils ne sauraient du moins y découvrir les tendances immorales qu’on vient de signaler.

L’étude comparée des populations européennes mettra également en relief une conséquence honorable pour la France et qui doit donner confiance en son avenir, c’est que, dans aucune autre région du globe et chez aucune autre race, on ne trouve la femme aussi intimement associée aux travaux et aux pensées du mari, exerçant par conséquent sur la famille une influence aussi décisive et aussi tutélaire [XXX (A)]. Ainsi les monographies concernant l’ouvrier agriculteur du Soissonnais [XXX] et le maître blanchisseur de la banlieue de Paris [XXXV] révèlent, chez la mère de famille, des prodiges d’activité et d’énergie ainsi qu’une haute distinction morale. Les mêmes qualités se retrouvent aussi à un degré éminent chez plusieurs populations de l’Allemagne du Nord [XV] et de la Scandinavie [VII, §3.]

Les enfants apportent souvent un contingent utile au travail de la famille; et, par conséquent, ils contribuent pour une certaine part aux recettes qui en dérivent. Depuis la première enfance jusqu’à l’âge où ils peuvent se livrer à l’apprentissage ou à l’exercice d’une profession, ils secondent la mère de famille dans presque toutes ses occupations, particulièrement dans les travaux de ménage, dans la culture du jardin potager, dans les soins donnés aux animaux domestiques, dans la préparation des matières textiles. Souvent, c’est aux enfants que sont spécialement dévolus le glanage et la récolte des fruits sauvages, la conduite et la garde des animaux envoyés au pâturage. Chez les populations exclusivement agricoles, les enfants commencent ordinairement leur carrière en se plaçant en qualité d’ouvriers-domestiques (5) chez les propriétaires et les principaux exploitants de la contrée; pendant cette première période leur salaire reste souvent acquis à la famille, qui se charge alors de pourvoir aux frais de leur établissement; tantôt, au contraire, les jeunes gens disposent de ce salaire et ont a accumuler eux-mêmes, avant leur mariage, les sommes nécessaires à l’acquisition des vêtements, du mobilier, des animaux domestiques, etc.

Chez les peuples slaves, où la communauté d’intérêts se maintient ordinairement dans la famille, même après le mariage de plusieurs enfants, il y a presque toujours lieu d’analyser séparément les travaux d’enfants adultes [II à IV]; pour les peuples de l’Occident, au contraire, on peut souvent simplifier la3e section du budget des recettes, en indiquant en bloc et d’une manière sommaire la nature et les produits du travail des enfants [XV, etc.].

Dans l’Europe orientale, les enfants, jusqu’à l’époque de la puberté, ne sont astreints à aucun travail régulier; ils choisissent parmi les occupations de la famille celles qui ont pour eux le caractère d’une récréation ou d’un plaisir; toujours ils se développent dans l’état de liberté qui convient à leur âge. Sous l’influence du nouveau régime manufacturier, des habitudes diamétralement opposées tendent de plus en plus à prévaloir. Les machines qui forment les agents essentiels de ce régime, et qui s’emparent chaque jour de quelqu’une des fonctions précédemment attribuées aux ouvriers adultes, ne peuvent cependant se passer d’un certain effort dirigé par l’intelligence: cet effort, l’économie conseille de le demander aux femmes, aux jeunes filles, parfois même aux plus jeunes enfants. La nature des nouvelles méthodes de fabrication conduit donc les chefs d’industrie à imposer à la plus faible partie de l’espèce humaine des occupations qui, en raison de leur continuité, deviennent plus intolérables que les travaux les plus répugnants de l’ancien régime européen. Dans le Nord et dans l’Orient, où le régime des engagements forcés et celui des engagements volontaires permanents sont, jusqu’à ce jour, la base de la constitution sociale, il n’est jamais venu à la pensée d’un patron d’employer, même accidentellement, les enfants aux travaux qui leur sont habituellement imposés en Grande-Bretagne. Après avoir observé la triste condition faite aux enfants par le nouveau régime manufacturier de ce pays, des économistes, qui fondent d’ailleurs de grandes espérances sur la civilisation de l’Occident, ont été obligés de constater qu’une organisation essentiellement basée sur l’exercice du libre arbitre a soumis, à1111esclavage odieux et sans précédents, la plus faible, la plus innocente partie de la race humaine. Au reste, les hommes d’Etat de la Grande-Bretagne ont depuis longtemps condamné ces déplorables conséquences du nouveau régime. Abandonnant la maxime du laisser-faire, qui constituait la religion économique du pays, ils ont repris résolument, sur ce point, l’ancienne tradition européenne: ils ont soumis les manufactures à un système de réglementation qui, en principe du moins, assure aux femmes et aux enfants une condition plus supportable | XXV (B)]. Le même système a été adopté par les autres nations de l’Occident, où le développement trop rapide de l’industrie manufacturière commençait à produire des effets analogues.

Il convient de rattacher aux travaux exécutés par la famille ceux des ouvriers-domestiques faisant partie du ménage. En général, pour ce qui concerne l’existence de ces derniers, le meilleur système à suivre est de consigner dans le budget tous les détails intimement liés àl’existencede la famille et d’en élaguer tous ceux qui leur sont exclusivement personnels. On peut trouver sur les monographies XXXIV et XXXV de l’Atlas des applications de cette règle.

Après avoir déterminé, pour chacune des monographies consignées dans l’Atlas, la nature des travaux exécutés par les divers membres de la famille, on s’est appliqué à constater le nombre de journées consacrées à chaque travail, le salaire journalier et le total des salaires annuels: trois colonnes spéciales ont été consacrées, dans la3e section du budget, à ces trois sortes de renseignements. Cette détermination, toujours facile pour ce qui concerne le travail principal des ouvriers-domestiques et des journaliers, offre, au contraire, certaines difficultés à l’égard des ouvriers appartenant aux cinq catégories supérieures (5). Elle implique, en outre, de l’incertitude pour plusieurs travaux secondaires entrepris au compte de la famille: lorsque des travaux analogues ne sont pas dans la localité l’objet d’une rétribution spéciale, on se trouve exposé aux mêmes difficultés qui ont déjà été signalées pour les revenus des propriétés (12) ou les produits des subventions (13), et on la résout par les mêmes moyens. On estime directement la valeur de toutes les recettes et de toutes les dépenses effectivement faites par la famille à l’occasion du travail dont il s’agit: la différence représente le bénéfice de l’industrie, le salaire dû aux journées consacrées à ce travail, enfin, s’il y a lieu, la part à attribuer au produit des subventions ou au revenu des propriétés qui ont concouru à assurer les recettes de la famille. La valeur à attribuer à chaque élément partiel se détermine, à chaque cas particulier, tantôt par des moyens directs, tantôt par l’analogie, tantôt enfin par différence, lorsque les autres éléments sont connus. Les erreurs ou les données arbitraires que les évaluations de ce genre peuvent comporter ne changent en rien le résultat définitif: elles n’ont d’autre conséquence que d’altérer, selon une proportion peu importante, la valeur relative qui devrait être attribuée aux totaux partiels des quatre subdivisions du budget.

On n’a pas régulièrement compris, parmi les travaux productifs, les occupations qui se rattachent exclusivement au service des divers membres de la famille: les occupations groupées sous le nom de travaux de ménage sont particulièrement dans ce cas. On s’est toujours appliqué à évaluer aussi exactement que possible le temps quelles absorbent; mais en même temps on a rappelé qu’aucune valeur ne pouvait leur être attribuée: on a toujours indiqué, dans chaque cas particulier, les motifs des rares exceptions quon a cru devoir apporter à cette règle [XIX, XXII, XXXVI, §8].

L’évaluation du temps consacré à chaque travail, plus simple en général que celle des salaires, n’est cependant point exempte de difficultés, en ce qui concerne soit l’observation, soit la description des faits. A la suite de plusieurs essais, on s’est arrêté à la méthode suivante, qui a le double avantage d’être conforme à l’usage et d’exprimer les faits avec simplicité. Les travaux accomplis ont été évalués en journées: quant à l’étendue de la journée, elle ne varie guère qu’entre dix à douze heures de labeur effectif, et elle est déterminée dans chaque cas par la nature même des occupations et par un certain ensemble d’habitudes locales. Quelquefois l’évaluation du travail accompli par l’ouvrier se trouve exactement faite par la comptabilité même adoptée dans le genre de travaux que l’on considère. Plus ordinairement, pour les travaux de la femme surtout, cette estimation implique une enquête très-approfondie. Il a fallu, en quelques cas, passer plusieurs jours dans l’intérieur d’une habitation pour se rendre compte du temps consacré par la femme à ses nombreuses occupations. Cette appréciation offre, par exemple, des difficultés toutes spéciales pour les travaux de ménage, qui absorbent ordinairement de deux à six heures par jour, soit, par année, soixante à cent quatre-vingt journées de douze heures. Ces variations dépendent, en général, de causes qu’il est essentiel d’observer pour apprécier exactement la condition d’une famille. D’un côté, en effet, le temps consacré aux travaux de ménage augmente à mesure que la femme apporte plus d’attention à préparer une nourriture saine et à faire régner la propreté dans le mobilier et dans les vêtements; de l’autre, il diminue à mesure que le progrès des arts mécaniques, et, en général, des procédés industriels, dispense la femme d’accomplir certains travaux qui l’accablent dans les sociétés naissantes et dans les civilisations imparfaites [III (E)]. Ce détail, tout humble qu’il puisse paraître au premier abord, a donc une grande importance en ce qu’il initie forcément l’observateur à la connaissance intime des moeurs de la classe vouée aux travaux manuels.

15.

Considérations sur les industries entreprises par les familles d’ouvriers, à leur propre compte, et sur les bénéfices qui en résultent.

Les détails présentés ci-dessus touchant les travaux exécutés par l’ouvrier, la femme et les enfants, comprennent implicitement l’énumération des industries que la famille entreprend à son propre compte. On a également indiqué (14) comment la détermination des bénéfices produits par chacune de ces industries était intimement liée à celle des salaires et du revenu des propriétés. On trouvera, d’ailleurs, pour chaque monographie de l’Atlas, dans la première partie des notes annexées à chaque budget, de nombreux exemples de la détermination simultanée de ces éléments principaux du budget des recettes.

L’étude approfondie de quelques types d’ouvriers révèle bientôt le rôle élevé que jouent dans l’économie européenne les industries entreprises par les ouvriers, à leur propre compte; elle prouve que leur influence est encore plus grande peut-être au point de vue moral qu’au point de vue matériel. En premier lieu, elles constituent pour l’ouvrier ce qu’on pourrait appeler la gymnastique de la propriété: elles l’exercent à épargner, puis à conserver le capital nécessaire à l’exercice de ces industries, par conséquent à résister, en vue d’un avantage plus ou moins éloigné, à l’excitation des appétits matériels. En un mot, elles l’initient à la prévoyance et à la sobriété, et l’élèvent par là au-dessus des types inférieurs de l’espèce humaine. En second lieu, elles donnent des recettes variées, source d’aisance et de bien-être pour la famille, la plupart indépendantes des crises commerciales et industrielles et des autres événements qui compromettent ordinairement le salaire. Elles permettent à la partie la plus faible ou la moins valide de la famille, à la femme, aux jeunes enfants, aux vieillards, de contribuer au bien-être commun autant que pourrait le faire l’ouvrier lui-même; elles offrent donc à un haut degré une partie des avantages qui sont propres soit aux subventions, soit aux combinaisons modernes de l’industrie manufacturière (14); elles n’ont point, d’ailleurs, comme ces dernières, l’inconvénient d’amoindrir l’indépendance de la famille et l’influence morale qu’exerce sur la femme et sur les enfants le séjour constant près du foyer domestique. Enfin ces petites industries développent à un haut degré l’intelligence et l’habileté manuelle des divers membres de la famille: elles les habituent à combiner de petites opérations de technologie, de commerce et d’agriculture, et les exercent dès l’enfance à exécuter une multitude de travaux.

Les industries entreprises pour le compte de la famille ont une importance fort inégale selon l’organisation sociale du pays et selon le rang que louvrier occupe dans la hiérarchie industrielle. On observe d’un lieu a l’autre des différences encore plus prononcées pour ce qui concerne la part prise à ce genre de travaux, soit par l’ouvrier, soit par les divers membres de la famille. Le cadre du budget a été tracé de telle sorte que ces diverses particularités y pussent figurer dans le plus grand détail.

En général, pour une organisation sociale donnée, le nombre et l’importance de ces industries domestiques augmentent a mesure que louvrier s élève plus haut dans la série des conditions qui séparent le simple ouvrier domestique du propriétaire-ouvrier.

Souvent la première de ces conditions entraîne l’obligation de garder le célibat et l’interdiction de tout travail qui ne se rattache point directement au service du patron. Cependant, comme on l’a déjà indiqué précédemment, il existe a cette règle des exceptions qui se lient aux détails les plus caractéristiques de l’organisation sociale [XXIX, §7]; ces exceptions se présentent surtout dans les contrées où la condition d’ouvrier-domestique, essentiellement temporaire, nest qu’un stage dans lequel l’ouvrier fait l’apprentissage de la profession, et se procure, à l’aide de l’épargne, les moyens de devenir chef de ménage et de s’élever à une condition supérieure.

Les simples journaliers (5) se procurent souvent de grandes ressources par l’exploitation des animaux domestiques, par la culture des légumes et des fruits, par l’élaboration des matières textiles, et, en général, au moyen de cette classe d’industries qui peut être exercée avec un faible capital, et par l’emploi d’instruments de travail peu dispendieux. Plusieurs d’entre eux commencent même à annexer quelques spéculations au travail principal exécuté pour le comptedun chef d’industrie: ainsi, au lieu de recevoir les outils de ce dernier, comme le font encore la plupart des salariés, ils fournissent ces outils eux-mêmes, et trouvent dans cette combinaison un supplément de salaire qui, eu égard à la valeur intrinsèque de la fourniture, est ordinairement assez considérable. La portion de ce supplément qui excède l’intérêt et la détérioration du capital engagé est un véritable bénéfice d’industrie, qui doit être consigné dans la quatrième section du budget.

Les tâcherons (5) développent, en général, plus que ne le font les journaliers, le cercle des industries entreprises au profit exclusif de la famille: cette supériorité tient à la fois à ce qu’ils sont plus actifs et plus intelligents, a ce qu’ils disposent de ressources plus étendues, et enfin à ce qu’ils ont plus de liberté pour régler l’emploi de leur temps conformément à leurs convenances personnelles. Ils entreprennent sur une plus grande échelle diverses industries agricoles et manufacturières que l’on vient de citer pour les journaliers, et ils portent également plus loin l’esprit de spéculation. Leur spécialité consiste en effet à introduire, dans l’emploi de leur temps et dans les procédés de leur travail principal, une multitude de combinaisons ingénieuses à l’aide desquelles ils parviennent à exécuter, dans les mêmes conditions, plus de travail qu’un ouvrier ordinaire, et à obtenir en conséquence une rétribution plus élevée. Le supplément de salaire, obtenu dans l’unité de temps en sus de ce qui serait attribué à un simple journalier, peut être considéré comme le bénéfice d’une industrie propre au tâcheron, et qui consiste en partie à faire un meilleur emploi du temps, en partie à employer des méthodes de travail plus parfaites et plus expéditives, en partie enfin à garantir le chef d’industrie contre les pertes de temps, en prenant à leur charge toutes les pertes de ce genre qu’impliquent les incidents de la vie humaine. Le tâcheron entreprend souvent à son propre compte, non-seulement la fourniture des outils, mais encore celle du mobilier industriel, des ateliers et des matières premières du travail [XVI, XXXIII]. Moyennant un système de primes ou d’amendes établies selon la qualité des produits fabriqués, le tâcheron s’engage parfois à garantir une bonne fabrication, ou, du moins, à prendre à sa charge les risques d’une fabrication défectueuse [IV, VI]. Enfin, touchant encore de plus près à la condition de chef de métier, certains tâcherons engagent à leur propre compte des aides et surtout des apprentis [XVI, XXIII]: dans la spéculation fort complexe que cet engagement comporte, le tâcheron réalise ordinairement un certain bénéfice après avoir pourvu à toutes les dépenses concernant l’entretien de l’apprenti et l’achat des matières employées par ce dernier avec plus ou moins d’inexpérience.

On a cru devoir séparer en deux parties distinctes les deux éléments de la rétribution accordée pour leur travail principal aux deux catégories de salariés (5): on a consigné dans la troisième section du budget des recettes, en regard du travail accompli, la portion de cette rétribution qui n’a point le caractère d’une spéculation ou d’une industrie, en d’autres termes, le salaire que recevrait un journalier exécutant le même genre de travail en ne fournissant que son temps; d’après les considérations qui viennent d’être exposées, on a, au contraire, porté la seconde portion dans la quatrième et dernière section, en tête des diverses industries entreprises par la famille à son propre compte. Cependant, comme ces distinctions ne sont pas toujours établies dans la pratique, on a pris soin de totaliser dans chaque budget, à la suite des deux évaluations partielles, ces deux éléments de la rétribution journalière.

La spécialité des ouvriers-tenanciers, chefs de métier ou propriétaires, et celle des propriétaires-ouvriers (5), consiste à exercer à leur propre compte, ou à compte commun avec le patron, une branche principale d’industrie, indépendamment des industries accessoires qui peuvent être exercées, soit par l’ouvrier lui-même, soit par la femme et par les enfants. Ces cas rentrent identiquement dans ceux qui viennent d’être examinés; la seule différence est que les bénéfices dindustrie comparés aux salaires ont ici plus d’importance, et que le calcul de ces bénéfices comprend des éléments plus nombreux et plus variés [II, III, IX, XX, etc.].

16.

Observations sur l’ensemble du budget des recettes.

Les ouvriers reçoivent, sous deux formes différentes, en nature et en argent les revenus, les rétributions et les bénéfices provenant des quatre sources de recettes qu’on vient d’énumérer. En conséquence, deux colonnes ont toujours été consacrées à ces deux sortes de recettes, et la comparaison des totaux partiels de ces colonnes offre tout d’abord une indication intéressante touchant l’organisation économique au milieu de laquelle la famille est placée. La distinction des valeurs à consigner dans la colonne intitulée: valeur des objets reçus en nature, n’entraîne aucune difficulté quand les objets et les services reçus doivent être définitivement consommés par la famille; mais il en peut être autrement lorsque la famille les emploie dans ses propres industries et les transforme plus ou moins par le travail ou par l’échange.

Ainsi, lorsque l’ouvrier reçoit comme rétribution de son travail une quantité de blé d’une valeur de10francs à consommer pour la nourriture du ménage cette recette, portée dans la colonne intitulée: valeur des objets reçus en nature est balancée au budget des dépenses par une somme égale portée dans la colonne intitulée: valeur des objets consommés en nature. Au contraire, si l’ouvrier reçoit comme rétribution la jouissance d’un verger ayant une valeur locative annuelle de10francs; s’il réalise cette valeur en argent par la vente des fruits qu’il obtient; et si, enfin, il consacre cet argent à acquérir10francs de blé, on devra nécessairement consigner cette dépense dans la colonne intitulée: dépense en argent, mais on pourra la balancer de deux manières dans le budget des recettes: dans un premier système, on considérera que la jouissance du verger n’est qu’un moyen d’arriver à la recette en argent de10francs. En faisant abstraction de l’opération commerciale effectuée par la famille, on pourra donc inscrire dans la colonne intitulée: recettes en argent, la valeur de l’objet ou plutôt de l’usufruit réellement reçu en nature; l’un des avantages de cette manière d’opérer est qu’il y aura balance exacte, non-seulement entre les totaux des deux budgets, mais encore entre les totaux partiels des deux colonnes dont chaque budget se compose. Dans un second système, on exprimera le fait tel qu’il se produit, sans tenir compte des opérations que la famille entreprend entre la première recette et la dépense définitive. On portera donc la recette de10francs dans la colonne consacrée aux objets reçus en nature; il y aura toujours balance entre les totaux des deux budgets; mais les colonnes partielles ne se balanceront plus, puisqu’une recette en nature de10francs ne sera balancée que par une dépense en argent de pareille somme. On a généralement suivi le premier système en rédigeant l’Atlas annexé à cet ouvrage, parce que, indépendamment de l’avantage signalé ci-dessus, on réduit considérablement les chances d’erreur dans les calculs en multipliant les vérifications; on a d’ailleurs présenté par exception, dans la monographie XVI, l’application du second système.

L’un des moyens les plus exacts dont on puisse disposer pour apprécier la condition relative des familles appartenant aux classes supérieures de la société consiste à estimer, non-seulement leurs recettes annuelles, mais encore le montant de leur capital. Sous cette dernière dénomination, on comprend, d’une part, les propriétés immobilières et les valeurs mobilières produisant des revenus; de l’autre, les fonds et clientèles produisant des bénéfices, en d’autres termes, les sources de recettes des propriétaires et des chefs d’industrie. La valeur de ce capital n’est autre chose que celle qui est réalisée par ces derniers lorsqu’ils vendent, soit leurs propriétés, soit le fonds et la clientèle de leurs industries.

Une évaluation analogue peut être tentée pour les familles appartenant a la classe ouvrière. Le budget tel qu’il est établi pour chaque monographie de l’Atlas donnant directement le total des recettes annuelles, on se trouve naturellement conduit à rechercher le montant du capital équivalant à ces recettes.

Les propriétés productives de revenu, et surtout les petites industries entreprises par les familles, n’ont point toujours une valeur marchande comme les capitaux de même nature appartenant aux classes supérieures de la société, cependant, l’évaluation en peut toujours être faite approximativement par analogie.

Les subventions assurent un revenu fixe aux ouvriers au moins pendant la durée de leur vie active; ce revenu équivaut donc pour eux à la possession d’une valeur qu’on peut nommer capital des subventions, et qui s’évaluera assez approximativement, d après les règles suivies pour calculer le capital des rentes viagères. L’évaluation peut même se faire avec précision dans les contrées où les subventions, ayant pour base des propriétés données en usufruit ou des droits d’usage, sont de temps en temps rachetées par les nu-propriétaires, et ont, par conséquent, une véritable valeur marchande.

L’aptitude a exécuter des travaux manuels, par cela même qu’elle forme la principale source de recette des ouvriers, équivaut incontestablement pour eux a la possession d’un certain capital. Si des considérations morales de lordre le grave, si des impossibilités dérivant de la nature même de l’homme, si, enfin, les lois européennes n interdisaient pas l’aliénation de cette valeur, celle-ci trouverait naturellement évaluée par des contrats librement débattus, clans le quels les chefs d’industrie s’assureraient, par le versement de ce capital, le concours exclusif de leurs ouvriers. Mais, quoiqu’on n’en puisse constater la valeur par la réaction de l’offre et de la demande, ce capital existe aussi réellement pour l’ouvrier que l’immeuble pour le propriétaire: il peut donc, à un point de vue systématique, être porté en ligne de compte avec les trois autres sortes de capitaux précédemment définis.

On a tenté de faire cette évaluation du capital de chaque famille en adoptant des données uniformes qui établissent, sous ce rapport, une commune mesure entre les diverses familles décrites dans l’Atlas. Mais cette partie du travail est une mesure d’ordre plutôt qu’un résultat ayant, dès à présent, une importance réelle; il n’y aurait pas d’inconvénient à écarter ce genre d’indications du cadre du budget des recettes.

CHAPITRE III.
ANALYSE DU MODE D’EXISTENCE DES OUVRIERS; ÉTABLISSEMENT DU BUDGET DES DÉPENSES D’UNE FAMILLE.

Table des matières

17.

Subdivision du budget des dépenses en cinq sections.

Pour être complet, le budget des dépenses doit à la fois présenter, avec tous ses détails, le tableau del’existencede chaque famille, et fournir un moyen de contrôle pour le budget des recettes. Par suite du système adopté pour la rédaction de ce dernier (16), il faut, en effet, que l’emploi de toutes les recettes en objets, en services ou en argent, se trouve spécifié dans le budget des dépenses, et qu’en conséquence, sauf l’épargne réalisée ou la dette contractée pendant l’année que l’on considère, il y ait balance complète, non-seulement entre les totaux généraux, mais encore entre les totaux partiels de chaque budget (42). Quant au système à suivre pour le classement et la subdivision des dépenses, il doit tendre, autant que possible, à mettre en relief la condition physique et morale de chaque famille, et a faciliter les comparaisons qu’il est utile de faire, sous divers points de vue, soit entre les ouvriers d’un même district, soit entre les populations des différentes régions de l’Europe.

Les recettes d’une famille dépendent surtout de la condition de l’ouvrier, de la nature des travaux et de l’organisation de la société, c’est-à-dire de causes qui varient selon les temps et les lieux: il a donc fallu donner, dans le chapitre précédent, des développements assez étendus pour motiver la forme proposée pour le budget des recettes, et démontrer que le cadre embrasse tous les cas que présente la civilisation européenne. Les dépenses, au contraire, sont la conséquence de besoins dérivant de la nature même de l’homme: elles varient, à la vérité, selon les temps et les lieux, par des nuances d’un haut intérêt et que la méthode doit apprécier dans leurs moindres détails; mais toujours elles se rattachent à quelques besoins primordiaux qui déterminent forcément les principales subdivisions du budget des dépenses, et qu’il suffit de citer pour que la convenance en soit tout d’abord reconnue.

Les trois premières sections du budget des dépenses concernent les besoins physiques les plus impérieux: la nourriture, le logement et le vêtement; la quatrième comprend les dépenses relatives aux besoins moraux et à l’hygiène; dans la cinquième et dernière section, on a rejeté toutes les dépenses qui ne se rattachent à aucune de ces catégories, spécialement celles qui concernent les industries entreprises au compte de la famille, les dettes, les impôts et les assurances. Cet énoncé caractérise suffisamment les cinq parties du budget: la définition en sera, d’ailleurs, complétée par les considérations générales présentées dans les cinq sections suivantes: on y justifiera également les subdivisions secondaires établies dans chaque section.

PREMIÈRE SECTION.
DÉPENSES CONCERNANT LA NOURRITURE.

Table des matières

18.

Classification des aliments en7articles principaux.

Il est difficile, dans l’état actuel de la science, d’établir une classification méthodique parmi les substances que les ouvriers européens emploient pour leur nourriture. Les personnes qui font de l’hygiène une étude spéciale ne paraissent pas avoir, sur cette question, des idées arrêtées, même pour une région circonscrite: d’un autre côté, les ouvrages spéciaux n’ont pas encore accordé à cette matière l’importance qui lui est due. Pour obvier à cette absence d’indications scientifiques, on s’est attaché, en premier lieu, à déterminer, par l’observation, les aliments qui semblent se suppléer l’un l’autre dans le même lieu, on dans les diverses contrées, afin de les grouper dans la même classe. En second lieu, on s’est appliqué à discerner les groupes de substances qui jouent, dans l’alimentation humaine, des rôles différents, et qui, dans les cas les plus ordinaires, sont au moins représentés par un de leurs équivalents. En subordonnant, d’ailleurs, ces distinctions aux conditions de simplicité qui devaient être observées dans un exposé de ce genre, on a été conduit à grouper les objets alimentaires en sept articles principaux: les céréales, les corps gras, les laitages et les œufs, les viandes et les poissons, les légumes et les fruits, les condiments et les stimulants, les boissons fermentées.

19.

Art. 1ER. CÉRÉALES.–Blés des diverses régions; grains mondés, gruaux et farines; pains, bouillies, nouilles, etc.

Dans le système de l’Europe, les céréales doivent être placées, en raison de leur importance, au premier rang des substances alimentaires. Elles l’emportent en poids sur les autres catégories d’aliments. Quand une impérieuse nécessité oblige de simplifier le régime alimentaire, les céréales y deviennent tellement prédominantes, qu’elles absorbent plus des deux tiers de la dépense relative à la nourriture [XIII, XXXIII], ou la moitié de la dépense totale de la famille [XXXIII]. A mesure que l’aisance et le bien-être augmentent, les autres aliments, et surtout les corps gras, les viandes et les boissons fermentées, jouent, dans l’alimentation, un rôle plus considérable: et c’est ainsi que, dans certains cas, le rapport de la dépense en céréales à la dépense totale de la famille se trouve réduit au huitième [IX, XXIV, XXV], parfois même au douzième [XVIII, XXII].

La nature du grain ou du mélange de grains qui forme ce premier fondement de l’alimentation humaine est un des détails les plus importants de la vie domestique des ouvriers et de l’industrie agricole de chaque région. Pour la désigner, il existe dans toutes les langues de l’Europe un terme distinct du nom spécial donné à chaque sorte de grains. Le mot Bléest, dans la langue française, le meilleur équivalent de tous ces termes; il convient donc de l’employer pour désigner, selon les localités, le froment, le seigle, l’orge, l’avoine, le riz, le sarrasin, le maïs, ou le mélange de ces grains employés comme aliment journalier.

La nature du blé varie selon les contrées, par un ensemble de causes au premier rang desquelles figurent le climat, le sol, les produits agricoles et le degré d’aisance de la classe la plus nombreuse. Sous ce rapport, on distingue en Europe trois zones parallèles qui s’étendent dans la direction du sud-ouest au nord-est, depuis l’Atlantique jusqu’aux monts Ourals. La zone septentrionale a pour blé l’avoine (Avena sativa, L.); elle comprend les îles de l’océan Glacial, l’Ecosse et ses îles, le Jutland, la Norwége et la majeure partie de la Suède, la Finlande, le nord de la Russie et des monts Ourals jusqu’au59e degré. La zone méridionale a pour blé le maïs (Zea Mays, L.), et, dans une moindre proportion, le froment (Triticum sativum, L.D.); elle embrasse les deux péninsules, la France méridionale, la Carniole, la Grèce, les plaines de la Turquie, des Principautés du Danube et de la Hongrie, la Russie méridionale et la Crimée. Enfin, la zone centrale ou intermédiaire est surtout caractérisée par le seigle (Secale cereale, L.), l’orge (Hordenm vulgare, L.) et le froment, cultives ensemble ou séparément, et associés ça et là, vers le nord, a l’avoine, vers le sud, au maïs. A ces espèces principales se joignent quelques grains qui constituent des blés importants dans d’autres parties du monde, mais qui ne s emploient en Europe qu’accidentellement, et dans un nombre assez restreint de localités, tels sont: le riz (Oriza sativa, L.), le millet (Panicum miliaceum, L.) et le sarrasin (Polygonum fagopyrum, L.).

Le mode suivi pour la préparation et la cuisson des céréales mérite une attention particulière: les populations conservent, en général, ce détail de moeurs avec une opiniâtreté remarquable; on y trouvera parfois un moyen indirect d’apprécier le niveau de la civilisation, ou de constater, entre deux peuples, une différence ou une communauté d’origine.

Rarement, en Europe, le blé est soumis à la cuisson à l’état de grain monde; souvent, il est préalablement concassé en petits fragments qui reçoivent le nom de gruau; dans beaucoup de régions il est converti en une poudre fine nommée farine. Il est rare de voir la décortication, le concassage ou la mouture du grain former, comme cela a lieu fréquemment en Afrique et en Asie, une industrie domestique [III (E)]. La force mécanique de l’air et de l’eau, devenue, pour cet usage, d’un emploi général en Europe, exempte les populations ouvrières de cette région d’un immense travail. La farine, telle qu’elle est livrée par la mouture, ou après avoir été débarrassée du son, est élaborée suivant trois modes principaux.

Dans le premier mode, la farine, malaxée avec de l’eau et divers ingrédients, est abandonnée pendant quelque temps à une fermentation spontanée, qui, en développant des gaz, communique à la masse un certain degré de porosité. Ainsi préparée, la pâte est soumise à la cuisson dans un milieu porté à une haute température; on l’y maintient jusqu’à ce qu’elle ait perdu la majeure partie de l’eau mélangée, et ait acquis une consistance toujours solide, parfois très-dure. Les produits de cette manipulation ont été désignés, dans l’Atlas, sous le nom de pain, bien qu’ils puissent différer beaucoup de ceux auxquels les Français appliquent cette dénomination [VII, S9]. Ce mode de cuisson est le plus usité en France, le pays du monde où le pain proprement dit entre pour la plus grande part dans l’alimentation. Il est également fort commun en Angleterre et dans la basse Écosse, en Espagne, dans l’Allemagne septentrionale et en Scandinavie. Le pain lui-même y est consommé, tantôt à l’état solide, assaisonné par divers aliments, tantôt détrempé dans divers liquides, à l’état de soupe. La fabrication du pain, comme la préparation des autres aliments, est ordinairement à la charge de la mère de famille, lorsque celle-ci consacre tout son temps aux travaux domestiques: c’est l’une des premières occupations qu’elle abandonne, aussitôt qu’adoptant les habitudes de l’Occident, elle consacre régulièrement une partie de son temps au travail extérieur. Chez les populations agglomérées, le haut prix du combustible rend la cuisson du pain très-dispendieuse, lorsqu’elle n’est pas pratiquée sur une grande échelle, et, d’un autre côté, la rareté de l’emplacement ne permet pas d’annexer un four à chaque habitation: dans ce cas, la fabrication du pain est confiée à des artisans spéciaux, ou elle est exercée à l’aide de diverses combinaisons participant plus ou moins d’un régime de corporation.

Le second mode consiste à former, avec de la farine, de l’eau et parfois divers ingrédients, un mélange que l’on partage en fragments de formes et de grosseurs diverses, pour les soumettre à la cuisson dans de l’eau pure ou diversement assaisonnée. De là résulte une pâte demi-solide, cédant facilement à une faible pression. On consomme cet aliment, comme le pain à l’état de soupe, ou assaisonné au moyen de divers ingrédients; souvent on le soumet, dans un corps gras, à une seconde cuisson. Plusieurs de ces préparations sont usuelles dans l’est de la France, ou elles paraissent avoir été importées, par l’Allemagne méridionale, des provinces slaves de l’Autriche. On les y désigne, selon la forme des fragments, sous les noms de nouilles et de knotes, dérivés de deux mots allemands. Les nouilles (nom qui sera donné, pour simplifier, à toutes les préparations de cette nature) sont d’un usage habituel chez les populations slaves [VIII, XII]; parfois même elles sont employées a l’exclusion de toute autre préparation. La conversion de la farine en nouilles est une occupation toute domestique, qui ne peut, comme la boulangerie, constituer un art spécial; elle n’exige pas, à chaque fois, comme la fabrication du pain, une dépense considérable de temps et de combustible; mais, comme elle se répète chaque jour, souvent à deux repas, et comme, d’un autre côté, la préparation de la soupe aux nouilles est moins expéditive que la préparation de la soupe au pain, cette manière d’employer les céréales est en définitive peu avantageuse partout où la mère de famille trouve pour son temps un emploi lucratif. On prépare depuis longtemps en Italie, sous le nom de vermicelli et l’on commence à fabriquer usuellement dans plusieurs contrées de l’Occident des pâtes séchées et divisées, dont la cuisson absorbe moins de temps que les préparations de nouilles; mais cet aliment, toujours d’un prix élevé et d’un usage moins économique que le pain, est rarement employé par les ouvriers.

La troisième manière de préparer les farines de céréales consiste à les délayer avec le lait ou l’eau diversement assaisonnée, et à les soumettre immédiatement à la cuisson en agitant continuellement la masse jusqua ce que celle-ci acquière la consistance d’une bouillie plus ou moins claire, plus ou moins compacte Tantôt on accélère la cuisson de la bouillie en la coulant en couche mince sur l surface d’une plaque métallique fortement chauffée et enduite d’un corps gras: tantôt, au contraire, après avoir soumis la bouillie à une cuisson préparatoire, qui l’amène à l’état de pâte épaisse, on achève la préparation, comme pour les nouilles, en coupant la pâte par fragments et la cuisant de nouveau dans un corps gras. Dans une grande partie de l’Europe, les bouillies sont l’aliment principal des enfants du premier âge: elles forment la base de la nourriture chez quelques races de l’Occident, particulièrement chez les Bretons français et chez les Basques espagnols. C’est, en général, le mode de préparation que préfèrent les peuples qui se nourrissent surtout de maïs et de sarrasin: certains ouvriers d’Italie, notamment les forgerons bergamasques [XII (B)], en font un usage presque exclusif.

Divers modes de préparation et de cuisson des céréales sont fondés sur l’emploi du grain, concassé on simplement soumis à la décortication par des manipulations ingénieuses: ils sont, en général, plus économiques que ceux qui exigent la conversion préalable en farine. Le riz mondé et les gruaux d’orge, de millet, etc., sont d’un fréquent usage dans l’Europe méridionale, et surtout dans les régions contiguës de l’Afrique et de l’Asie. On n’a point eu occasion, dans le cours des études que résume le présent ouvrage, d’observer des populations vivant exclusivement de riz; mais il est vraisemblable que l’emploi d’un grain qui ne réclame pas les travaux pénibles de la meunerie et de la boulangerie, et dont la cuisson est presque instantanée, doit, toutes autres conditions égales, améliorer singulièrement la situation des populations ouvrières, en réduisant le temps réclamé pour les préparations d’aliments.

Ces considérations prouvent qu’il est utile de joindre à l’indication de la dépense en céréales une annotation constatant que les céréales se consomment à l’état de pain, de nouilles, de bouillies, de gruaux ou de grains mondés. Les investigations à faire pour cet objet se lieront d’ailleurs naturellement à celles qu’il convient d’entreprendre à l’occasion de la3e section du budget des recettes, pour apprécier le temps consacré par la mère de famille à la préparation de la nourriture (14).

20.

Art. 2. CORPS GRAS.–Beurres et fromages, graisses d’animaux terrestres; huiles de poissons et de végétaux.

Les corps gras, et surtout les graisses animales, paraissent être l’assaisonnement le plus indispensable des céréales. C’est, du moins, le seul produit qu’on voie employer concurremment avec ces dernières, d’une manière permanente, quand tous les autres aliments font défaut.

Dans la zone septentrionale, près des rivages de la mer Glaciale, on fait principalement usage des graisses de poissons, d’oiseaux aquatiques, et de quelques animaux terrestres. Le beurre, extrait du lait de vache, ne commence à être employé d’une manière usuelle que vers le60e degré de latitude nord: il domine toujours dans les plaines de la zone centrale, mais il est souvent remplacé, dans les montagnes, par le beurre de brebis. Aux beurres, s’associent, dans cette même zone, les graisses des animaux qui y prennent leur développement le plus complet; tels sont particulièrement le bœuf, le mouton, le porc, les volailles et diverses sortesdoiseaux. Dans la zone méridionale, la haute température s’oppose, pendant la majeure partie de l’année, à la conservation et au transport du beurre: le pays, d’ailleurs, manquant de pâturages, est souvent impropre à la production du lait pendant une grande partie de l’année; on y supplée par les fromages de ( vache, de chèvre et de brebis, qu’on peut considérer comme des préparations de ( beurre rendues consistantes par la fermentation, par la dessiccation, et par un mélange de matière caséeuse. Cest ainsi que les populations du nord de l’Italie trouvent une nourriture a la fois simple et succulente dans l’association du fromage et de la farine de maïs consommés à l’état de bouillie. E11outre, dans cette même zone, on remplace souvent le beurre par les graisses animales employées dans la zone centrale, et spécialement par le saindoux ou graisse de porc. l

Les huiles végétales ont, dans l’alimentation, un caractère mixte, en ce sens qu’elles servent d’équivalent à des subsistances assez différentes, sans y suppléer d d’une manière complète; cependant leur principale destination est de remplacer d les corps gras animaux. C’est ainsi qu’on les emploie dans la région qui confine à la Méditerranée: l’huile d’olive, en particulier, y doit être considérée comme ti un aliment de premier ordre. Cependant on n’y a point observé de populations po vivant exclusivement de céréales et d’huile; tandis qu’il en existe beaucoup da le centre et clans le nord de l’Europe qui ne joignent aux céréales aucun corps gras autre que le beurre [XXIX, XXXII, XXXIII] Dans tous les cas qui ont été observés, l’usage de lhuile d’olive, le plus substantiel de tous les corps gras végétaux, est complété, même chez les ouvriers les plus sobres, par la consommation d’une certaine quantité de graisse animale [XXI], L’huile d’olive ne concourt guère à l’alimentation des ouvriers que dans la région de l’olivier: on y supplée ailleurs par les huiles extraites des produits fournis par l’agriculture ou par les forêts: dans l’Europe centrale, par les huiles extraites des graines de crucifères, des fruits du hêtre, du noyer, etc.; dans le Nord et dans l’Orient, par les huiles de sésame, de lin, de chènevis, de pavot, etc.

21.

Art. 3. LAITAGES ET OEUFS. (Équivalents partiels des corps gras.)

Le lait avec ses dérivés et les oeufs ont été classés, à raison de leur importance, comme une des principales subdivisions du régime alimentaire; néanmoins ils doivent être considérés, à beaucoup d’égards, comme l’équivalent des corps gras. Dans la majeure partie de la zone centrale, en effet, le lait remplace à peu près complétement les corps gras, particulièrement pour les ouvriers qui n’ont point à exercer de grands efforts [XXVII, XXIX]; mais la conversion préalable de cet aliment en beurre et en fromage paraît être une condition nécessaire d’hygiène pour les ouvriers, les forgerons et les fondeurs, par exemple, qui, ayant à faire un grand développement de forces, doivent y prendre exclusivement les principes animaux de leur alimentation.

22.

Art. 4. VIANDES ET POISSONS.–Viandes de boucherie et de porc, gibiers, volailles, poissons et crustacés.

Tous les physiologistes s’accordent pour signaler l’heureuse influence que l’usage de la viande exerce sur la constitution physique des populations. L’observation prouve, cependant, que cet aliment fait complétement défaut à des catégories entières d’ouvriers douées de vigueur et d’énergie, tandis que, jusqu’à ce jour, on n’a point constaté qu’il soit possible de renoncer, d’une manière permanente, à l’usage des corps gras ou du lait. Dans beaucoup de cas ou elle entre régulièrement, et à faibles doses, dans l’alimentation, la viande agit principalement par la graisse qu’elle renferme. Dans plusieurs districts agricoles de France, d’Italie et d’Espagne, les populations ne mangent de la viande qu’une fois l’an, le jour de la fête patronale [XXVII, XXVIII]. Ce régime n’est pas toujours imposé par un état habituel de pénurie; on le voit se maintenir même parmi des ouvriers qui jouissent d’une certaine aisance [XXI].

La viande de bœuf ne joue un rôle capital dans la nourriture des ouvriers qu’en Russie [I à V], en Scandinavie [VI, VII], en Hongrie [IX, X], en Angleterre et dans la basse Écosse [XXII à XXV]; dans les autres parties des Iles Britanniques et du Continent, la grosse viande n’entre dans l’alimentation qu’à titre exceptionnel, par exemple lorsqu’un animal est tué par accident [I, XXXI]. La viande de veau est, au contraire, fort en usage dans toutes les parties de la zone centrale du Continent, où l’on exploite la vache en vue de la production du lait. Les viandes consommées le plus usuellement par les ouvriers européens sont le mouton, la chèvre et surtout le porc, sous les nombreuses préparations qu’on lui fait subir. Le gibier, dans les régions boisées du Nord et de l’Orient, forme un élément essentiel de la nourriture des ouvriers [I à VII]; il en est de même des volailles, particulièrement en Hongrie [IX], dans le Béarn [XXVI], etc.

Les poissons et les crustacés ne paraissent pas remplir, dans l’alimentation, un rôle aussi utile que les viandes; l’usage en est moins général encore. Dans certaines zones on en consomme des quantités considérables, non pas que les populations les recherchent avec empressement, mais parce qu’ils constituent une nourriture très-économique. L’abondance ou la rareté du poisson est une des circonstances qui, dans des conditions d’ailleurs identiques, influe quelquefois d’une manière prépondérante sur le prix de la main-d’œuvre et sur le bien-être des classes laborieuses. Sous ce rapport, plusieurs zones littorales de l’Angleterre, comparées à la zone centrale, offrent des différences extrêmement remarquables. Les poissons de mer, sur tous les rivages maritimes de l’Europe; le saumon, dans les rivières des Iles Britanniques, de l’Allemagne du Nord, du Danemark et surtout de la Scandinavie [VI et VII]; les esturgeons, dans les grands fleuves de la Russie, offrent aux populations riveraines des ressources d’une importance incalculable. Sous ce rapport, comme sous beaucoup d’autres, l’Europe est une des régions les plus heureusement douées; sa configuration physique, qui présente presque partout un contact intime entre les terres et les mers, lui assure à peu de frais dimmenses moyensdalimentation. Un observateur qui étudierait méthodiquement les rivages maritimes de ce Continent y recueillerait, à ce point de vue, les matériaux dun ouvrage intéressant; il y trouverait de précieuses indications sur les moyens que pourraient employer les principales nations maritimes pour accroître la masse des produits animaux servant à la nourriture des ouvriers.

23.

Art. 5. LÉGUMES ET FRUITS.–Tubercules, légumes farineux, légumes verts à cuire, légumes racines, légumes épices, salades, champignons, cucurbitacées, fruits farineux à pepin et à noyau, baies.

Les légumes, considérés relativement à leur abondance et à leur emploi dans la nourriture de l’homme, peuvent être classés en huit groupes principaux, représentés presque toujours dans chaque centre de population par quelque produit spécial, ce sont: les tubercules, les légumes farineux secs, les légumes verts pour la cuisson, les légumes racines, les légumes épices, les salades, les champignons et les cucurbitacées qui forment la transition des légumes aux fruits.

La pomme de terre, le principal des tubercules cultivés en Europe, est devenue, en plusieurs régions, un des éléments principaux de la nourriture. Les opinions les plus opposées ont été émises sur les résultats de l’introduction de ce légume, qui ne date guère que du commencement de ce siècle. Des physiologistes éminents considèrent comme une erreur d’hygiène et comme une sorte de calamité publique la substitution de la pomme de terre aux céréales lorsqu’elle est adoptée dans une proportion considérable par des populations mal pourvues d’ailleurs de nourriture animale. L’observation semble indiquer, en effet, que cette substitution entraîne une diminution de force musculaire et d’énergie physique. Aucun ouvrier dont la nourriture a pour base principale la pomme de terre n’exécute des travaux comparables à ceux qui sont accomplis par le forgeron bergamasque nourri principalement de maïs; nulle part, au reste, la pomme de terre ne paraît avoir été complétement substituée aux céréales. L’Angleterre et la basse Ecosse semblent être les contrées où l’on fait de la pomme de terre l’emploi le plus intelligent [XX à XXV]. Les ouvriers y obtiennent un régime fortifiant, en associant, à une masse dominante de ce légume, une proportion notable de viandes et de boissons fermentées.

Les légumes farineux secs, les pois de toute espèce, les haricots, les fèves, les lentilles, sont spécialement cultivés dans le midi de l’Europe et dans la région adjacente de la zone centrale. Les observations recueillies en France, en Italie, en Portugal et en Espagne, où l’on en fait un grand usage, donnent lieu de penser qu’ils peuvent remplacer sans inconvénient un certain équivalent de céréales: leur culture, d’ailleurs, se marie avantageusement à celle des grains, en sorte qu’elle peut à la fois accroître et varier les ressources alimentaires d’un pays. Les ouvriers aisés de la zone septentrionale recherchent souvent comme un mets de choix [VI] les légumes farineux importés des régions situées plus au sud. En résumé, ces légumes, de même que la pomme de terre, employés en proportion modérée, introduisent dans la nourriture une variété utile au point de vue hygiénique, et réduisent, sans dommage pour la population, la consommation des céréales; ils ne sauraient, toutefois, remplacer complétement ces dernières. Les céréales, au contraire, employées indépendamment de ces deux légumes, ne paraissent laisser dans l’alimentation aucune lacune essentielle.

On n’a point eu occasion d’observer en Europe un seul régime alimentaire où manquent complétement les légumes verts, consommés après la cuisson. Les observations faites à l’occasion de longues navigations ou de séjours prolongés dans les régions polaires prouvent qu’une privation trop prolongée de ces produits exerce une fâcheuse influence sur la santé; peut-être est-il vrai de dire qu’ils constituent un besoin plus impérieux que la viande. Les choux forment en Europe la subdivision principale de ce groupe; ils sont, par excellence, le légume européen. Ils réussissent parfaitement jusqu’à une latitude fort élevée, par exemple, dans les districts de mines situés dans l’Oural, au delà du58e degré; c’est à peu près le dernier produit que le sol y livre au moyen de la culture à la nourriture de l’homme [I à VII]; aussi sa récolte donne-t-elle lieu à l’une des fêtes les plus populaires de ces contrées [IV §11]. Les procédés employés pour la conservation des choux, dans l’Allemagne du Nord, en Danemark, en Scandinavie, dans le nord de la Russie, c’est-à-dire dans les régions où règnent de longs hivers, forment un des détails les plus importants de l’économie domestique [XVII (c)]. Après les choux, on peut citer, comme se rattachant à la même catégorie, les légumes farineux mangés verts, avec ou sans cosses, les épinards, et la plupart des légumes du groupe des salades, qui ont, sous cette forme, un second emploi.

Les légumes racines, les carottes, les navets, les scorsonères, les betteraves, n’ont la saveur délicate qui les fait rechercher que dans la région chaude ou tempérée de l’Europe. Leur rôle paraît surtout consister à étendre le volume de la nourriture, et à favoriser la digestion sans trop exciter l’estomac; ils contribuent aussi à assaisonner les mets d’une manière agréable. Lusage en est recherché, surtout par les enfants et par les femmes [II §9], alors même que le climat ne comporte qu’un développement incomplet de ces végétaux [I à V],

Les légumes épices figurent, au moins par une de leurs variétés, dans tous les régimes alimentaires de l’Europe. On les emploie à la fois comme assaisonnement et comme excitant: le piment, l’oignon et l’ail, s’y trouvent au premier rang; ils acquièrent même, dans plusieurs contrées appartenant à la région chaude, une importance de premier ordre. Les diverses sortes de radis, de raves et de raiforts, sont presque partout, et jusque dans les régions froides de l’Europe, un aliment recherché. A ce même groupe se rattachent encore les oseilles, une grande variété d’herbes aromatiques, et surtout les feuilles d’ombellifères (fenouil, persil, cerfeuil, etc.).

Les salades, végétaux a organes foliacés et tendres qui se mangent a l’état cru, occupent, dans l’alimentation, une place dont l’importance augmente a mesure qu’on se rapproche des limites méridionales de l’Europe; cependant, même dans la région la plus septentrionale, les populations recherchent avec empressement tous les végétaux qui ont la consistance assez délicate et la saveur assez douce pour être employés sans cuisson. Il est, en outre, digne de remarque que plusieurs végétaux appartenant aux autres groupes de légumes se mangent aussi à l’état cru, en proportion d’autant plus grande que le climat est plus chaud: les légumes épices sont particulièrement dans ce cas.

Dans quelques districts du Centre et du Midi, les champignons sont à peu près inconnus des populations ouvrières; souvent même ils sont redoutés comme substances vénéneuses. Il n’existe guère, en Europe, de grandes régions où ils ne jouent un certain rôle dans la nourriture; mais ce n’est que dans la région septentrionale qu’ils peuvent être considérés comme un aliment de premier ordre. On les recherche surtout à raison de leur légèreté et de leur parfum savoureux: ils s’associent avec succès à toutes les viandes et à la plupart des mets. Les populations du nord de la Russie, qui les trouvent avec une prodigieuse abondance dans leurs forêts, en font, comme pour les choux, des conserves qui rendent de grands services pendant les longs hivers de ce pays [IV, V],

Le dernier groupe, formant la transition des légumes aux fruits, est représenté en Europe par une demi-douzaine d’espèces et beaucoup de variétés dont le nombre augmente avec la chaleur du climat; la plus précieuse de toutes les espèces est le concombre ordinaire (cucumis sativus L.), qui, par une exception assez rare, se développe au voisinage de la région polaire comme dans la zone méridionale. Dans toute l’Europe, et surtout dans le Nord, on en fait, au moyen du sel et du vinaigre, des conserves qui jouent un rôle important dans l’alimentation. Le potiron (cucurbita maxima L.) est un aliment fort utile dans la zone centrale; les autres espèces, le melon (cucumis melo L.), le pépon (cucurbita pepo D.), la pastèque (cucurbita anguria D.), ne font partie de l’alimentation des classes ouvrières que dans la région méridionale. Des quantités considérables de ces cucurbitacées croissent presque sans culture et se consomment pendant deux mois environ en quantités considérables, spécialement dans la vallée du Don et dans la Russie méridionale, en Hongrie [IX], dans la Turquie d’Europe [VIII], en Grèce, en Italie, dans la France méridionale, et dans la péninsule ibérique.

Les fruits n’ont pas dans l’alimentation de l’homme la même importance que les légumes; pris en quantité modérée, ils sont précieux pour l’hygiène, mais, dans la plupart des cas, ils sont des objets de luxe plutôt qu’un article indispensable de la nourriture. Beaucoup de fruits proviennent d’arbres, d’arbrisseaux et de végétaux sous-ligneux croissant presque sans culture; souvent, pour les obtenir, il suffit d’un faible effort de la volonté et de la prévoyance. On éprouve donc toujours un sentiment pénible à voir, dans les plus beaux climats de l’Europe, des populations entières dépourvues de ces fruits savoureux qui pourraient être obtenus avec le moindre effort de la culture. Sous ce rapport, il est vrai de dire quune abondante production de fruits est chez les peuples méridionaux une excellente mesure de l’intelligence, des habitudes laborieuses et de la recherche du comfort.

Les fruits européens se divisent en deux groupes qui sont caractéristiques pour chacune des zones extrêmes du Midi et du Nord, en ce sens que la proportion des fruits de chaque zone diminue en général à mesure que l’on se rapproche plus de la zone opposée.

Les fruits du premier groupe proviennent d’arbres ou d’arbrisseaux qui, a raison de leur degré d’importance, peuvent être classés à peu près dans l’ordre suivant: la vigne, l’olivier, le châtaignier, les pommiers, les poiriers, les pruniers, le noyer, l’oranger et le citronnier, les cerisiers, les pêchers, les abricotiers, les amandiers, le figuier, le dattier, les sorbiers, les alisiers, les néfliers, le noisetier, les chênes et les pins à fruit doux, etc. Les uns, comme l’olivier, l’oranger et le citronnier, le dattier, les chênes à fruit doux, etc., sont spéciaux à la région la plus chaude de l’Europe; d’autres, comme la vigne, le châtaignier, le noyer, les pêchers, les abricotiers, les amandiers, le figuier, etc., pénètrent plus ou moins loin dans la région tempérée sans perdre de leurs qualités; plusieurs, tels que les pommiers, les poiriers, les pruniers, les cerisiers, etc., ne prennent que dans cette dernière région leur plus complet développement. Ces fruits disparaissent peu à peu aux approches de la zone septentrionale: le noisetier, l’un de ceux qui persistent le plus loin, ne donne guère de fruits au delà du 55e degré; le pin cembro seul (pinus cembra L.) donne des fruits très-recherchés par les populations, dans les forêts du Nord, au delà du60e degré [IV. V].

Quelques-uns de ces fruits ont toute leur qualité à l’état sauvage; la plupart n’arrivent a la perfection qu’au moyen de la greffe ou de la culture; en général. leur production implique beaucoup moins de main-d’oeuvre que celle des lég et des céréales. Eu égard au rôle qu’ils jouent dans l’alimentation, ils se subdi en deux catégories principales: les fruits farineux (châtaignes, amandes noi settes, glands, etc.) et les fruits à pepin et à noyau. Les premiers et noiles châtaignes, sont un aliment de premier ordre dans la région méridionale: des populations entières de la France, de l’Espagne, du Piémont et de la Corse, s’en nourrissent presque exclusivement, pendant une moitié de l’année en Les associants en les associant à un corps gras. Les châtaignes paraissent être le seul produit qui, dans le systè européen, se substitue temporairement, d’une manière complète, aux céréales

Les fruits du second groupe ou de la région septentrionale croissent spont nément, sans aucune intervention de l’homme, avec une abondance dont pourrait se former une idée exacte, lorsqu’on n’a pas parcouru ces contrées dant les mois de juin et de juillet. Ils se composent essentiellement de baies, pro venant, soit de végétaux herbacés ou sous-ligneux, soit de petits arbrisseau croissant sur les terrains tourbeux, dans les clairières des forêts et même sur l surfaces où la végétation forestière est très-développée. Ceux de ces végétaux qui contribuent le plus à la nourriture des populations ou qui servent de pâture i une multitude d’animaux sauvages appartiennent aux genres ronce (rubus L.) fraisier (fragaria L.), airelle (vaccinium L.), etc., et comprennent au moins une dizaine d’espèces principales. Cette récolte, qui n’a d’autres limites que la quantité de bras qu’on y peut employer, est d’une véritable importance pour les ouvri pour les ouvriers métallurgistes, pour les chasseurs et les pêcheurs du nord de la Russie, de la Finlande et de la Scandinavie. Ces fruits se mangent soit dans leur état naturel on mêlés au lait, soit cuits et assaisonnés de diverses manières. En les associant au miel, au sucre, aux spiritueux, on en fait des conserves qui, pendant les longs hivers de ces climats, introduisent dans la nourriture une agréable variété

Plusieurs causes contribuent à restreindre rapidement, dans la direction du nord au sud, la production spontanée des baies. En premier lieu, plusieurs espèces sont propres à la région polaire, et ne peuvent croître dans la région tempérée; tel est le cas, pour l’une des plus savoureuses baies du Nord, le rubus arcticus L qu’on ne rencontre guère, en Russie et en Scandinavie, qu’au nord du59e degré En second lieu, les terrains tourbeux et les abris d’arbres résineux nécessaires à leur développement spontané disparaissent peu à peu, par suite de la chaleur du climat ou en raison du progrès des cultures; enfin les espèces telles que le fraisier (fragaria vesca L.), le framboisier (rubus idœus L.), le myrtille (vaccinium myrtillus L.), qui trouvent, sous des latitudes plus méridionales, le sol et le climat convenables, y sont presque toujours étouffés par la puissante végétation des arbres feuillus, contre laquelle elles n’ont point à lutter dans les forêts du Nord.

En raison même de cette extrême abondance, on ne cultive point les fruits baies près des limites de la région septentrionale: à mesure qu’on avance vers le Sud, les premiers fruits qu’on trouve dans les jardins unis aux cultures des légumes, sont les trois espèces de groseilles (ribes grossularia, rubrum, nigrum L.) et la framboise; les baies provenant de plantes herbacées et dont la culture exige plus de temps, sont rarement cultivées parles ouvriers, du moins pour leur propre usage.

24.

Art. 6. CONDIMENTS ET STIMULANTS.–Sel, épices, vinaigres, matières sucrées, boissons aromatiques.

Sous la dénomination de condiments et stimulants, on a réuni un groupe de produits qui ne se rattache a aucune des catégories précédentes, et qui comprend lui-même cinq subdivisions principales: le sel, les épices, les vinaigres, les matières sucrées, les boissons et les aliments aromatiques.

Le sel marin est au nombre des matières presque indispensables à l’alimentation humaine. Les faits observes en Europe prouvent que la privation en devient très-pénible pour un adulte quand la consommation annuelle tombe au-dessous de4kilogrammes. Lorsque le prix du sel n’est pas très-élevé, la consommation s’élève en moyenne beaucoup au-dessus de cette limite, particulièrement lorsque les familles ont lhabitude de préparer des conserves salées de viandes, de poissons, de légumes, de champignons, etc. [IV à IX, XV, etc.].

Les vinaigres forment un condiment moins indispensable sans doute que le sel, mais qui fait cependant partie de l’alimentation de tous les peuples européens. On les obtient par des procédés extrêmement variés, par la fermentation des spiritueux, des matières sucrées ou des céréales et de leurs dérivés: presque partout cette fabrication constitue un détail original et curieux de l’économie domestique [XXIV, §9]. Le vinaigre a pour destination principale l’assaisonnement des salades: il est également fort employé pour la préparation des diverses sortes de conserves, pour la confection de certains mets de viandes et de légumes, etc.

Les épices, et en première ligne le poivre, forment, dans les pays chauds surtout, un des stimulants les plus généralement employés: elles sont ordinairement réputées indispensables, et il est assez rare qu’elles puissent être complétement remplacées par les végétaux à saveur forte, que l’on a décrits précédemment sous le nom de légumes épices. Ce sont à peu près les seules substances tirées d’un pays lointain (10) qui entrent usuellement dans l’alimentation des ouvriers européens; mais, comme elles ne sont employées qu’à faible dose, elles ne chargent jamais le budget que d’une dépense insignifiante.

Les matières sucrées n’entrent que pour une proportion peu importante dans la nourriture des ouvriers: l’usage en est encore inconnu chez beaucoup de populations rurales. Les districts manufacturiers de l’Angleterre, de la basse Écosse, du nord de la France, de la Belgique et de l’Allemagne du Nord, les grandes villes de l’Europe et les districts ruraux adjacents à ces principaux centres de population, sont les seules localités dans lesquelles les matières sucrées puissent être considérées comme intervenant d’une manière régulière dans l’alimentation. Les sucres bruts et la mélasse sont particulièrement employés dans les régions centrales et occidentales [XI, XVIII, XIX, XXII à XXV]. Dans quelques cantons de la zone méridionale, et surtout dans le Nord, on fait principalement usage de miel [I à V]: la culture des abeilles réussit, en effet, aussi bien dans les grandes forêts d’arbres résineux de la Russie [III §1er] et de la Scandinavie que dans les steppes et les coteaux riches en fleurs qui confinent aux rivages de la mer d’Azof, de la mer Noire et de la Méditerranée.

L’usage des boissons aromatiques se lie ordinairement, d’une manière intime, à celui des matières sucrées: les boissons les plus usuelles sont préparées avec le thé et le café. Le thé, employé seul ou concurremment avec le café, est aujourd’hui un aliment usuel pour les catégories d’ouvriers qui consomment de grandes quantités de sucre, en Grande-Bretagne [XXII à XXV] et en Hollande; les ouvriers russes en font aussi un usage habituel dans plusieurs villes [III (1)], et même dans quelques districts ruraux. Sauf dans les localités qu’on vient de citer, le café est la principale boisson aromatique du Continent, particulièrement dans le nord de la France, en Belgique, dans le nord de l’Allemagne, dans la plupart des villes du Centre et de l’Occident et dans quelques districts de la Turquie. On a eu souvent occasion de constater que l’usage de ces deux boissons, qui ne s’est introduit que depuis une époque récente dans l’économie européenne, s’y propage suivant une progression assez rapide: cette remarque s’applique surtout au café, qui forme aujourd’hui un élément essentiel de la nourriture de plusieurs catégories d’ouvriers des Flandres et de l’Allemagne du Nord [XVII]. Consommé d’abord comme objet de curiosité, ou à titre de récréation, dans les villes, dans les marchés, dans les foires et autres lieux de réunion, le café devient peu à peu un aliment ordinaire, même pour les populations rurales. On a quelquefois cité la consommation du café comme une mesure du degré d’aisance auquel sont parvenues les populations ouvrières. En comparant, sous le rapport du régime alimentaire, d’une part, l’une des familles de l’Occident qui consomment le plus de café [XVII], de l’autre, plusieurs familles de l’Orient et du Nord chez lesquelles l’usage des boissons aromatiques est tout à fait inconnu [II, IV, V, VIII, etc.], on constatera aisément que ce mode d’appréciation est loin d’être infaillible. D’habiles observateurs pensent même que la substitution des boissons aromatiques à des aliments plus substantiels et moins excitants est, au point de vue de l’hygiène, un fait regrettable. Cette remarque s’applique surtout aux ouvriers des deux sexes et de tout âge employés dans les manufactures de fils et de tissus de soie, de laine et de coton; car c’est ordinairement par les travailleurs de cette catégorie [XVII] et par ceux des industries urbaines [XI, XVIII et XIX, §9], que se propage l’emploi des boissons aromatiques. Souvent, on substitue au thé, et surtout au café, des équivalents d’origine locale, la fleur de tilleul, la chicorée et la carotte torréfiées, etc. Il y a même lieu de penser que l’usage de plusieurs infusions de plantes indigènes était habituel dans plusieurs localités, à l’époque où le thé et le café commencèrent à se répandre en Europe.

25.

Art. 7. BOISSONS FERMENTÉES.–Eaux-de-vie, vins, bières, boissons diverses.

Les boissons fermentées sont moins indispensables à l’alimentation que les produits des groupes précédents, ou du moins que l’un des produits de chacun de ces groupes: il existe en Europe beaucoup d’ouvriers qui ne consomment jamais de boissons fermentées, ou qui n’en font usage que d’une manière accidentelle, particulièrement à titre de récréation. Des personnes appartenant à toutes les classes de la société, affiliées aux sociétés dites de tempérance, s’interdisent systématiquement, par une obligation religieuse, l’usage, même modéré, de toute liqueur fermentée. Il n’est pas rare de rencontrer chez les peuples protestants du Nord, particulièrement en Grande-Bretagne et en Norwége [VII (B)], des catégories entières d’ouvriers qui se soumettent à cette obligation. L’influence que les boissons fermentées exercent sur l’hygiène et la constitution physique de l’homme donne lieu a beaucoup de controverses. Les propagateurs des sociétés de tempérance ne se fondent pas seulement sur ce que l’interdiction absolue est l’unique moyen pratique de couper court aux maux résultant de l’usage immodéré des liqueurs fermentées; ils professent que ces boissons, alors même qu’elles sont légères et prises a faibles doses, attaquent, à la longue, l’estomac et les organes de l’intelligence: opposant la brièveté actuelle de la vie humaine à la longévité primitive, dont témoignent les livres religieux, ils attribuent surtout à la propagation de l’emploi des spiritueux la décadence de la constitution physique des races humaines. La comparaison des populations qui s’abstiennent complétement de spiritueux [XXVII] et de celles qui en font habituellement usage, au risque d’en abuser quelquefois [I à V], ne confirme point cette doctrine. Beaucoup d’observations semblent indiquer, au contraire, qu’une certaine dose de boissons fermentées est indispensable aux ouvriers dont la profession implique un déploiement considérable de force musculaire; les ouvriers métallurgistes, qui ont à exercer de grands efforts sous le rayonnement d’une chaleur intense, rentrent particulièrement dans cette catégorie. Au reste, l’expérience universelle, qui, pour l’hygiène, aussi bien que pour l’ensemble des habitudes sociales, est un des plus sûrs moyens d’appréciation, semble indiquer qu’une proportion de boissons fermentées, toujours modérée, mais croissant en chaque lieu avec la rudesse des travaux, d’un lieu à l’autre, en proportion de l’âpreté et de l’humidité du climat, exerce sur la constitution physique une salutaire influence. D’un autre côté, les populations ouvrières ne peuvent se procurer les boissons fermentées qu’après avoir pourvu aux besoins plus impérieux; il en résulte que l’usage habituel ou la privation de ce groupe d’aliments est un des plus sûrs indices auxquels on puisse recourir pour apprécier l’état de bien-être ou de pénurie d’une famille, surtout chez les populations rurales [XXVI et XXVII]. D’un autre côté, l’emploi exclusif des spiritueux comme aliment régulier, ou les excès commis en dehors de la consommation régulière du ménage, sont également un moyen sûr de constater le niveau intellectuel et moral auquel les populations sont parvenues.

Dans les régions chaudes et tempérées de l’Europe, les boissons alcooliques s’extraient pour la plupart de certains fruits: les plus importantes s’obtiennent par la fermentation spontanée du jus de raisin, de pommes et de poires; de ces mêmes boissons on obtient, en outre, par distillation, des spiritueux riches en alcool, que, nonobstant la diversité d’origine, on désigne sous le nom générique d’eaux-de-vie.

Dans la région septentrionale, on fabrique rarement des boissons avec le jus des baies qui y croissent en si grande abondance; mais, après y avoir développé la fermentation alcoolique, on en extrait quelquefois une eau-de-vie par distillation. Les boissons fermentées se fabriquent principalement, dans toute l’étendue de cette région, au moyen des céréales; les méthodes fort diverses qu’on y emploie [V (E) consistent, en général, à délayer ou à dissoudre dans l’eau les principes les plus nourrissants du grain brut ou préalablement torréfié, concassé ou converti en farine, parfois même amené à l’état de pain; le liquide suffisamment chargé est ensuite abandonné à la fermentation alcoolique. Les boissons ainsi obtenues offrent une multitude de nuances provenant de la nature de la matière première, du degré de concentration, et surtout des substances qu’on y ajoute, afin de leur donner une saveur caractéristique. Bien qu’elles diffèrent souvent beaucoup des boissons connues en France sous ce nom, on a groupé, dans les tableaux de l’atlas sous le nom générique de bières, toutes les boissons fabriquées d’après cette formule générale. Les bières sont un aliment précieux, dont les qualités nutritives et les propriétés stimulantes peuvent être portées à un plus haut degré que celles des vins ordinaires; aussi la consommation s’en augmente-t-elle chaque jour, même clans les pays vignobles. Elles jouent un rôle essentiel dans l’alimentation des ouvriers et spécialement des fondeurs et des forgerons, en Grande-Bretagne, clans l’Allemagne du Nord, en Scandinavie et en Russie [II à VII, XIV, XVI, XXII à XXV].

Dans ces mêmes contrées du Nord où le climat ne permet pas d’extraire une boisson du jus des fruits, on prépare concurremment avec les bières une troisième catégorie de boissons fermentées au moyen cle matières sucrées, d’épices et d’aromates (poivre, cannelle, citron, menthe, etc.). Les hydromels (boissons préparées avec le miel) sont d’un usage très-répandu dans plusieurs districts cle l’empire russe; il en est cle même en Grande-Bretagne des boissons préparées avec le sucre de canne, et qui, selon l’état de la matière sucrée et la nature de l’aromate, sont connues des ouvriers sous les noms de pop, tricklebeer, etc. [XXIII, XXIV].

Enfin les peuples pasteurs de l’Orient préparent, avec le lait de divers animaux, des boissons fermentées qui jouissent cle qualités remarquables: parmi celles cle ces boissons qui appartiennent au sud-est de l’Europe, on peut citer l’airhan, et surtout le khoumouis préparé avec le lait de jument [I (L)].

26.

Mention des aliments préparés et consommés en dehors du ménage.

Les ouvriers chefs de ménage sont souvent obligés, par la nature même de leur profession, de s’éloigner de l’habitation au point cle ne pouvoir toujours y prendre leurs repas; parfois même ils doivent entreprendre de véritables émigrations temporaires [XXI, XXX. La nourriture qu’ils consomment pendant ces absences momentanées donne lieu ordinairement a des combinaisons économiques toutes spéciales, qu’il est utile cle distinguer de celles qui se rapportent à la consommation normale du ménage. Tantôt, comme le font les ouvriers agriculteurs cle la Dalécarlie employés momentanément clans les fonderies de cuivre de Fahlun, ils emportent avec eux une provision de céréales, produit de la culture domestique; tantôt, au contraire, ils doivent consacrer une partie du salaire à l’achat de tous les articles de nourriture; ailleurs, enfin, ils reçoivent, en tout ou en partie, a titre de subvention, leurs principaux aliments. Toutes ces circonstances doivent être soigneusement spécifiées, car elles se rattachent a des détails de moeurs caractéristiques [II, XII, XXVIII]. En conséquence, la première section du budget des dépenses est subdivisée en deux articles dont le second comprend, lorsqu il y a lieu, la désignation des aliments consommés en dehors du ménage par les divers membres de la famille.

DEUXIÈME SECTION.
DÉPENSES CONCERNANT L’HABITATION.

Table des matières

27.

Location et entretien du logement et de ses dépendances; influences morales dérivant de la possession et de la jouissance de l’habitation.

Les dépenses relatives a l’habitation forment la seconde subdivision du budget et comprennent quatre articles principaux: la location et l’entretien du logement, l’entretien du mobilier, le chauffage et l’éclairage.

Lorsque la rétribution de l’ouvrier est établie, au moins partiellement, dans le système des subventions, le logement en forme presque toujours un des principaux éléments. C’est le premier besoin auxquel doivent pourvoir les chefs d’industrie qui veulent plier des nomades aux habitudes de la civilisation. Dans les contrées où l’ouvrier est déjà initié aux moeurs sédentaires et même jusqu’à un certain point aux sentiments de prévoyance, c’est aussi l’un des derniers besoins qu’on juge prudent d’abandonner aux incertitudes qu’implique le système exclusif du salaire. Dans tous les cas, la condition physique et morale des populations dépend intimement des innombrables combinaisons au moyen desquelles on parvient à assurer aux ouvriers la jouissance du logement. Cet ordre de faits doit donc attirer d’une manière spéciale l’attention des hommes d’État.

L’importance qu’il convient d’accorder à la question du logement tient surtout à ce que ce genre de jouissance contribue plus que tout autre à développer chez l’ouvrier le goût de la propriété et les sentiments moraux qui s’y rattachent.

Dans l’état actuel de la civilisation européenne et en dehors de quelques districts privilégiés, il n’existe pas un ouvrier sur dix qui, devenant tout à coup possesseur d’une somme d’argent, ait assez d’empire sur lui-même pour la conserver intacte et pour se contenter du surcroît d’aisance produit par l’intérêt de cette somme. Cette remarque, qui s’applique à toutes les races et à toutes les régions, est l’un des points de départ essentiels de toute tentative d’amélioration sociale. Un immense mouvement de fraternité qui conduirait à répartir entre toutes les familles ouvrières le capital disponible de l’Europe, n’aurait d’autre résultat que de faire dissiper en consommations folles les neuf dixièmes de ce capital. L’aptitude du propriétaire ne se communique pas en effet par la simple allocation de la chose a posséder; elle ne dérive même pas nécessairement de l’aptitude plus ou moins grande à acquérir; elle réside tout entière dans la tempérance qui règle les besoins physiques en maintenant la dépense au-dessous de la recette, et dans la prévoyance qui conserve la chose épargnée. Cette imprévoyante philanthropie, en excitant d’insatiables appétits, provoquerait donc la dégradation des classes laborieuses; elle arrêterait immédiatement la marche de cette émancipation réelle qui s’accomplit chaque jour, trop lentement sans doute, mais au moins d’une manière sûre et progressive, sous l’influence du travail, de la tempérance et de l’épargne. La Providence a ainsi tracé les voies qui conduisent à la propriété: comme la terre de Chanaan, la propriété ne peut s’acquérir que par une longue suite d’épreuves; ceux-là sont de faux prophètes qui promettent aux classes dépourvues l’admission immédiate dans la terre promise!

Il faut constater cependant que beaucoup d’ouvriers européens, plus de la moitié peut-être, ont atteint un niveau moral assez élevé pour posséder en toute propriété l’habitation de la famille. Tel ouvrier qui ne résistera pas à l’attrait des jouissances physiques qu’il peut se procurer immédiatement au moyen d’une somme d’argent, qui n attachera a la conservation de cette somme aucune satisfaction personnelle, naura pas même la pensée de se procurer ces jouissances en aliénant sa chaumière, le jardin et l’étable qui y confinent ou les animaux qu’il y nourrit; souvent même on le verra, comme le paysan russe, consacrer ses loisirs à orner sa demeure, et trouver dans cette occupation sa plus agréable diversion au travail. Cette différence profonde entre les sentiments éveillés par la possession de l’habitation de la famille ou par la possession d’une somme d’argent est la conséquence d’une inclination fondamentale de la nature humaine. Parvenu à un certain degré de civilisation, l’homme attache un intérêt intime aux lieux où se sont accomplis les principaux événements de la vie domestique, la mort des parents, la naissance des enfants, etc.; encouragés par l’exemple, fortifiés par l’habitude, ces sentiments peuvent acquérir une énergie comparable, à quelques égards celle que la religion inspire. Il faut, au contraire, un développement assez considérable d’intelligence et de moralité pour apprécier les avantages inhérents à la conservation d’un capital placé à intérêt, et surtout pour se pénétrer des devoirs que la possession de ce capital impose envers la famille et la société. Il faut également exercer un certain empire sur ses passions pour préférer la sécurité et l’indépendance qu’assure la perception d’un intérêt annuel aux jouissances éphémères mais beaucoup plus larges qu’on peut tirer de la consommation immédiate de ce capital. Il n’entre pas au reste dans le plan de cet ouvrage d’analyser les causes de cette tendance caractéristique des populations ouvrières; on se borne à la signaler comme un fait qui se manifeste dans toutes les contrées de l’Europe

On a dit que la majeure partie des ouvriers européens était préparée à posséder l’habitation de la famille; cela n’est vrai toutefois qu’avec certaines restrictions au droit de propriété, sous une influence protectrice et même sous une pression plus ou moins directe exercées, soit par les patrons, sort par les institutions ou les mœurs. Ces restrictions, ces influences, doivent peser d’autant plus sur la population, qu’il est plus nécessaire de garantir les femmes et les enfants contre les maux que peut entraîner l’imprévoyance ou l’imperfection morale des chefs de famille. Sous ce rapport, la condition actuelle des ouvriers offre une multitude de nuances à étudier: on trouvera résumée dans ce seul détail la série des institutions qu’on emploie, dans le système européen, pour transformer les nomades en populations sédentaires; pour substituer de proche en proche aux types inférieurs qui abondent encore, les types distingués dont s’honore le plus la civilisation, ceux par exemple qu’on a observés en Allemagne, en Espagne et en France, et qu’on a décrits dans l’Atlas sous les nos XV, XXI et XXX.

Le lecteur apprécierait l’importance de ces considérations en comparant dans l’Atlas les deux types du forgeron russe [IV] et du mineur galicien [XXI]. En vertu de subventions (13) établies sur les bases les plus libérales, la famille du premier jouit de son habitation avec tous les droits de propriété qu’elle peut avoir intérêt à exercer: elle n’en peut pas néanmoins disposer au même titre que le mineur galicien. Ce dernier jouit de son habitation et de ses dépendances sans autres restrictions que celles qui sont établies par les lois générales de l’Espagne, peu différentes, sous ce rapport, des lois françaises; il ne dépend que de lui par conséquent d’hypothéquer ou de vendre sa propriété et d’en réaliser la valeur en argent. Cette liberté ne lui est jamais nuisible, parce qu’ayant acquis lui-même son petit domaine à force de travail, de privations ou d’épargne, il ne saurait, dans aucun cas, être conduit à en dissiper la valeur en jouissances physiques. Il en serait tout autrement pour le forgeron russe, qui tient sa propriété moins de ses propres efforts que des obligations imposées à son seigneur. L’octroi de la même liberté serait pour lui un don funeste, car elle le livrerait, comme une proie assurée, aux usuriers qui pullulent autour des classes imprévoyantes, aussitôt que les institutions laissent celles-ci sans défense. Le débitant patenté d’eau-de-vie, le colporteur et l’épicier [IV §6], spéculant sur les passions et sur l’inexpérience de louvrier, ne tarderaient pas, s’ils étaient autorisés à poursuivre le remboursement de leurs avances, à devenir en fait propriétaires de l’habitation. L extension prématurée du droit de propriété n’aurait ici d’autre résultat que de dégrader par l’ivrognerie le chef de la famille, et de priver celle-ci d’un de ses principaux moyens d’existence.

Le système européen ne tend pas seulement à mettre les droits de la propriété en harmonie avec le développement intellectuel et moral des populations, il s’applique à en faire naître le goût dans beaucoup de cas où la propriété n’existe point encore. L’exemple de l’ouvrier mineur du Hartz décrit dans l’Atlas, sous le no XIV, fera comprendre toute la portée des ressources qu’on pourrait tirer, même dans les villes, de la propriété de l’habitation pour rehausser le niveau intellectuel et moral des classes laborieuses.

Etabli sous un climat sévère, voué à l’exploitation de gîtes métallifères produisant peu de bénéfices, le mineur du Hartz ne possède aucun capital productif de revenu, et il ne songe point à s’en constituer un à l’aide de ses épargnes. Mais ladministration supérieure, qui dirige ce district de mines, à la fois pour le compte du souverain et de diverses compagnies privées, a posé en principe que, nonobstant les vicissitudes provoquées par la nature des mines et par l’état du commerce, la population ouvrière doit constamment prélever sur les produits bruts ce qui est indispensable pour subvenir aux nécessités de l’existence. Elle a réuni, a cet effet, tous les ouvriers dans une vaste corporation (7), où, par une série de dispositions ingénieuses, on garantit à chaque individu un certain minimum de bien être. Les combinaisons adoptées tendent autant que possible à dissimuler l’intervention de l’autorité et a relever louvrier à ses propres yeux. Fondées en général sur une profonde étude du cœur humain, ces institutions ont une efficacité qui manque souvent à celles qu’on a improvisées dans l’Occident depuis le commencement de ce siècle, sous linspiration d’un dévouement sincère à la cause de classes souffrantes. En ce qui concerne l’habitation des ouvriers, on s’est arrêté a la combinaison suivante, dont une longue expérience a démontré les avantage L’administration supérieure bâtit les habitations, mais elle en attribue aux ouvriers la propriété nominale. Aussitôt qu’une maison nouvelle est achevée, ou lorsque la mort d’un père de famille rend une maison vacante, l’administration appelle à l’enchère tous les chefs de ménage non pourvus, et qui, en attendant, occupent à loyer une portion de maison qui leur est cédée par un camarade. L’acquéreur emprunte nominalement à l’administration la valeur totale du prix d’achat, et en même temps il donne hypothèque pour une somme égale. Il s’oblige, en outre, à laisser prélever sur son salaire une retenue hebdomadaire, dont le minimum, destiné à servir l’intérêt de la dette, est calculé sur le taux de4p. o/o du prix d’acquisition. Les ouvriers qui, par une rare exception, visent à devenir réellement propriétaires, supportent, en outre, une retenue supplémentaire consacrée à l’amortissement de la dette. En réalité, le mineur du Hartz est, devant l’administration supérieure, dans la position d’un locataire devant son propriétaire ou plutôt d’un ouvrier subventionné pour la durée cle sa vie, devant son patron; néanmoins, cette acquisition fictive a, pour l’ouvrier, aussi bien que pour l’administration, des avantages que l’observation révèle tout d’abord. L’ouvrier acquiert plus de valeur à ses propres yeux; il manifeste par sa conduite plus de respect pour lui-même, plus d’attachement à ses devoirs. Cédant à la tendance qu’inspire ordinairement l’exercice de la propriété, espérant profiter un jour de la plus-value qu’il donne à sa maison par ses soins, l’ouvrier se plaît à employer ses loisirs en travaux d’amélioration et d’entretien. L’hypothèque même, attribuée à l’administration supérieure; protége naturellement l’ouvrier du Hartz contre les prêts usuraires; dans aucun cas, d’ailleurs, les avances faites par les marchands du pays ne peuvent être productives d’intérêt ni créer un droit sur la propriété de l’ouvrier débiteur. En outre, la classe des marchands, et en général celles qui ne s’appliquent pas directement a l’exploitation des mines, des forêts et des usines, sont contenues dans de strictes limites par l’ensemble des institutions locales; ainsi, par exemple, aucun individu, appartenant à ces classes, n’est admis à concourir à conditions égales avec les ouvriers pour l’acquisition des maisons dans les principales villes de mines.

Les avantages matériels que les ouvriers et l’administration trouvent dans cette combinaison sont évidents. L’ouvrier propriétaire peut sous-louer à d’autres personnes, à des chefs de ménage non encore pourvus, à des célibataires, à des veuves, etc., la portion de l’habitation qui n’est point indispensable à sa famille; par ce moyen, il ramène souvent la dépense qui reste à sa charge au-dessous du taux d’une véritable location. L’administration, de son côté, est dispensée des soins et de la dépense qu’entraînerait l’entretien des habitations directement concédées à titre de subvention. Elle fait accepter sans résistance aux ouvriers des conditions d’exiguïté qui paraîtraient dures peut-être, si elles n’étaient pas provoquées par l’intérêt même des locataires.

Dans le cours des observations faites sur les ouvriers du Hartz, on s’est appliqué à découvrir quelques ouvriers ayant amorti une partie de leur dette: on a pu constater ainsi que ce régime, bien qu’il ne donne, en général, aux travailleurs que l’apparence de la propriété, développait cependant des sentiments et des habitudes d’une haute portée. Le cas le plus intéressant qu’on ait observé est celui d’un mineur de la ville de Clausthall, âgé de soixante ans, qui, n’ayant jamais eu d’enfants, se trouvait, ainsi que sa femme, dans des conditions exceptionnelles d’aisance. Sa situation se résumait ainsi: à trente-quatre ans, il avait acheté au prix de1,480francs la maison qu’il habitait, et, suivant l’usage, il avait donné tout d’abord hypothèque à l’administration supérieure pour la totalité de cette somme. Depuis l’époque de l’acquisition, il avait fait prélever sur son salaire, outre la somme annuelle de59fr. 20c., représentant l’intérêt du capital prêté au taux de4pour100, une légère annuité qui, après vingt-six ans, avait réduit la dette de340francs. D’un autre côté, le désir de tenir sa maison en bon état d’entretien, et même d’y introduire plusieurs améliorations importantes, l’avait conduit à emprunter à diverses reprises une somme de60francs: l’amortissement ne s’élevait donc qu’à280francs, non compris la plus-value acquise par la maison, et que le propriétaire estimait à une somme plus considérable. En racontant l’histoire de sa propriété, dont il se plaisait à faire admirer la bonne tenue, le bon vieillard laissait percer la satisfaction qu’il éprouvait à avoir atteint ce résultat par une vie entière d’ordre et de tempérance. La pensée que sa veuve jouirait du capital ainsi accumulé, et ne serait pas réduite au seul subside accordé par la corporation, répandait évidemment un sentiment de quiétude sur ses derniers jours. Ces tendances morales ne prennent pas le même développement et n’ont pas surtout le même succès chez les ouvriers chargés de famille; mais, si la majorité ne s’élève pas à la propriété, c’est qu’elle est placée dans des conditions plus difficiles que celles qui règnent dans tout autre groupe industriel de l’Europe. Pour maintenir en activité des exploitations dont les recettes balancent a peine les dépenses, l’administration supérieure a dû abaisser les salaires jusqu’aux limites tracées par la satisfaction des besoins les plus indispensables; en sorte que, par une exception fort rare en Europe, l’épargne, pour un ouvrier placé dans des conditions moyennes, est réellement impossible. Mais les germes développés par une direction morale et intelligente portent leurs fruits dès qu’une circonstance exceptionnelle soustrait une famille aux charges qui pèsent sur le plus grand nombre, ou lui assure un supplément de ressources. Cette application à l’épargne, au milieu d’une existence dont la sévère régularité serait intolérable pour les plus pauvres ouvriers de nos grandes villes de France et d’Angleterre, révèle toute la puissance des ressources qu’on peut tirer, pour la moralisation des classes laborieuses, de l’initiation au sentiment de la propriété. Il est évident, du reste, que l’établissement et le maintien d’un tel régime exigent, de la part de l’administration supérieure, une persévérante sollicitude, et qu’ils impliquent un contraste frappant avec les habitudes de simplification et de laisser-faire qui tendent à prévaloir dans le régime manufacturier de l’Occident (9).

Dans la majeure partie de l’Europe, une maison d’ouvrier a pour dépendance nécessaire un jardin ou un verger, dont la surface comprise, dans la plupart des cas, entre deux et trois ares, atteint rarement huit ares. L’ouvrier, dans ses moments de loisir, plus ordinairement la femme avec le concours des enfants et des vieux parents, y cultivent les légumes et les fruits nécessaires à la consommation du ménage. Les pommes de terre et les cucurbitacées, qui exigent un vaste emplacement, ne se produisent guère dans le jardin proprement dit: lorsque la famille entreprend cette culture, elle a recours à un terrain spécial, loué à prix d’argent ou reçu à titre de salaire ou de subvention, du propriétaire ou du chef d’industrie pour le compte duquel l’ouvrier travaille habituellement [XXVI, XXVII]; il en est souvent de même pour la culture du chanvre nécessaire à la production de la toile domestique [XXXI],

28.

Acquisition et entretien du mobilier: féconde influence des efforts faits par les jeunes gens pour acquérir le mobilier nécessaire à leur ménage.

Dans l’Europe orientale, où les familles se contentent de quelques objets de vaisselle en bois ou en métal, où l’on n’emploie, comme moyen de repos, que des coussins et des nattes simplement étendus sur le sol [VIII §10], l’acquisition première d’un mobilier n’entraîne qu’une faible dépense. En Occident, au contraire, où les plus pauvres ouvriers [XXVIII] considèrent comme objets de première nécessité des lits garnis de draps, une vaisselle composée à la fois de poteries vernissées, de faïences, de verreries et d’objets en métal, plusieurs meubles en bois poli, etc., l’achat d’un mobilier implique une mise de fonds d’une véritable importance.

Pour les régions agricoles placées hors de l’influence des moeurs urbaines, des coutumes établies par une expérience séculaire fixent, d’une manière à peu près invariable, la composition du mobilier de chaque famille. L’opinion publique, en interdisant le mariage à ceux qui n’en sont pas encore pourvus, oppose un frein salutaire aux unions prématurées; elle fait concourir un des plus vifs instincts de l’humanité à développer dans la jeunesse les habitudes de travail et de prévoyance. C’est surtout en considération de cette action tutélaire qu’on a consacré, dans chaque monographie de l’Atlas, un paragraphe spécial (le §10) à l’inventaire du mobilier. Les personnes qui voudront bien diriger leur attention sur ce détail des moeurs populaires ne tarderont pas à entrevoir, par ce seul exemple, que les principales causes du progrès des classes ouvrières sont souvent celles qui se remarquent le moins dans la constitution sociale, et dont le législateur n’a jamais eu à s’occuper. Ces personnes se trouveront peut-être ensuite plus disposées à reconnaître que ce progrès, dans les États où il est momentanément interrompu, doit se fonder sur la réforme des mœurs, encore plus que sur celle des institutions.

Malheureusement, l’interruption brusque des traditions, provoquée par les révolutions politiques, le relâchement de l’autorité paternelle, l’excitation désordonnée imprimée par l’industrie aux mouvements de population et surtout la tendance qu’ont aujourd’hui les propriétaires et les chefs d’industrie à se dispenser des devoirs du patronage (8), ont, depuis un demi-siècle, altéré considérablement ces anciennes moeurs dans les villes et dans les districts manufacturiers de l’Occident. Beaucoup d’ouvriers, cédant à un attrait irréfléchi, contractent des unions prématurées sans avoir réuni les objets mobiliers nécessaires au ménage, sans s’être initiés par le travail et l’épargne à la dignité de chefs de famille, réservant ainsi à leurs enfants comme à eux-mêmes un avenir de misère et de privations. Dautres ouvriers, qui ont pu faire des économies avant le mariage, donnent dans une autre aberration: au lieu de se contenter du mobilier qui convient à leur condition, ils s’appliquent à imiter le luxe des classes bourgeoises. En tenant compte des pertes de toute nature qui résultent de ces imprudentes acquisitions, on trouve souvent qu’elles l’emportent sur les sommes qui manquent plus tard à la famille en présence de besoins essentiels. L’étude concernant un ouvrier de Genève, consignée dans l’Atlas sous le no XVIII, offre un exemple frappant de ce genre d’imprévoyance dans un jeune ménage que distinguent d’ailleurs de solides qualités morales.

29.

Chauffage: importance et variété des questions qui se rattachent a l’approvisionnement de combustible.

Toutes les populations ouvrières de l’Europe consomment une certaine quantité de combustible pour la cuisson des aliments et pour le chauffage des habitations: le chauffage domestique, eu réunissant sous ce nom les deux emplois, est donc un des besoins indispensables à la conservation de la vie humaine. La quantité de combustible nécessaire à chaque famille augmente progressivement du sud au nord, d’abord parce que la rigueur croissante du climat oblige a développer dans l’habitation une plus forte dose de chaleur artificielle, puis parce que la nature des productions et les prescriptions de l’hygiène impliquent l’usage dune moindre proportion d’aliments crus. Les moyens auxquels les populations ont recours pour se procurer le combustible se rattachent intimement a des considérations d’une haute importance. Envisagée dans son ensemble, la question de la distribution du combustible constitue, en effet, de nos jours, une des données premières de l’économie sociale, et cette influence ne cessera de grandir aussi longtemps que la vapeur devra être considérée comme lagent moteur pai excellence. Aucune autre cause, dérivant de lordre matériel, n’a autant contribue a modifier dans l’Occident la situation des classes ouvrières et même l’ensemble des relations sociales [XIII (c), XXXI (A)]. Tandis que, dans le Nord et dans l’Orient, les populations restent uniformément distribuées sur le territoire, comme les forêts et les eaux motrices, on les voit chaque jour, dans la région opposée, se concentrer davantage a proximité des grands bassins houillers, devenus des sources inépuisables de force motrice et de chaleur artificielle. Il est désormais constaté que la transformation brusque qui s’opère dans les idées et dans les habitudes de l’Occident, et que l’ébranlement social qui en est la conséquence, sont en grande partie le résultat de cette concentration. Depuis que lindustrie manufacturière est devenue une puissance de premier ordre, on ne peut plus méconnaître les relations qui lient, d’une manière intime, la condition sociale et la répartition des populations ouvrières à la distribution géographique et à l’abondance relative des houillères et des forêts.

Considérée seulement au point de vue de l’approvisionnement de chaque famille, la question du combustible fournit des indications sûres pour apprécier le degré de bien-être dont elle jouit, et la nature des relations qu’elle entretient avec les chefs d’industrie et, en général, avec les classes supérieures de la société. Une large consommation de combustible, n’étant pas indispensable à la conservation de la vie humaine, c’est, en général, sur cet article que se restreignent le plus les ouvriers dont les moyens d’existence sont insuffisants. Dans plusieurs grandes villes, à Paris, en particulier, le haut prix du combustible pèse d’une façon cruelle sur les classes pauvres. Il s’en faut de beaucoup, assurément, que Paris présente des tableaux de souffrance et de dénûment comparables à ceux qu’on observe à Londres et dans plusieurs centres populeux des Iles Britanniques; mais il n’existe vraisemblablement pas de lieu où la pénurie du combustible engendre de si affligeants détails. Toute personne qui aura consacré quelques journées de la saison rigoureuse à visiter les familles indigentes de cette capitale appréciera la bienfaisante influence des institutions encore en vigueur dans la majeure partie de l’Europe, et qui assurent aux ouvriers, par voie de subvention, leur provision de combustible. Le système de la subvention est ici tellement indiqué par la nature des choses, qu’on l’a conservé jusqu’à ce jour, même dans les contrées où les ouvriers sont tenus de pourvoir, au moyen du salaire, à tous leurs autres besoins. Au milieu des modifications qu’on apporte incessamment à l’ancien régime économique, l’allocation de combustible, en proportion des besoins, est la dernière subvention à laquelle les populations consentent à renoncer: on les voit, soumises sous les autres rapports à l’autorité des lois, maintenir par la force, sur ce seul point, les prétentions fondées sur d’antiques usages et sur la tolérance traditionnelle des propriétaires de forêts.

Dans les contrées où le combustible abonde, les ouvriers consomment des bois de corde [I à VIII, XXVI, etc.] ou du charbon de terre [XVI, XXII à XXV]; dans celles ou ces combustibles de choix sont à un prix élevé, ils mettent à profit les branchages et les débris provenant de l’abatage et de la mise en oeuvre du bois, les fragments de bois mort récoltés dans les forêts, etc.; ailleurs, ils tirent parti des houilles menues impropres à d’autres usages en les moulant en briquettes au moyen d’une matière argileuse, et en leur donnant ainsi, pour l’emploi sur la grille du foyer, de la consistance et de la durée. Dans les régions privées à la fois de forêts et de houillères, et par exemple sur cette longue zone de terrains marécageux comprenant le centre et le nord-ouest de l’Irlande, les plateaux élevés (moors) de la Grande-Bretagne, les marais du nord de la France, de la Belgique, de la Hollande, du nord de l’Allemagne et du Danemark, les marais des plaines et des montagnes de la Scandinavie, de la Finlande et de la Russie, les ouvriers tirent presque exclusivement de l’exploitation des tourbières leurs moyens de chauffage. Enfin, dans les contrées encore plus dépourvues de combustibles, les populations doivent se contenter d’herbes séchées, de roseaux, de paille, de fumier ou même d’excréments d’animaux. L’usage exclusif de ces derniers combustibles est l’une des particularités qui frappe le plus le voyageur qui parcourt pour la première fois les steppes [I (A)] de l’ancien et du nouveau monde

L’affouage en combustible dans les riches contrées forestières du Nord et l’Orient, est considéré comme un droit imprescriptible, alors même que la population, par son origine et par ses occupations, n’a rien de commun avec le propriétaire des forêts qu’elle habite. Ainsi, en Russie, dans le bassin de la haute Kama, plusieurs villages, dépendant du domaine de la couronne, établis au milieu de forêts appartenant à des particuliers, y prennent, comme s’ils usaient d’un droit naturel, le bois de chauffage qui leur est nécessaire; ce droit ne pourrait être à plus forte raison, contesté aux populations attachées a ces mêmes propriétés La subvention atteint parfois, dans ces contrées, 53,ooo kilogrammes par ménage [II (15)]; ordinairement elle n’a d’autres limites que les besoins des famille En beaucoup de localités, le droit à la subvention de bois de chauffage n’a été aucunement altéré par la réforme des institutions qui attachaient l’ouvrier au sol Reprenant en principe la libre disposition de sa personne, mais restant lié en fait au propriétaire du sol par une solidarité morale, l’ouvrier a conservé, sous ce rapport, tous les priviléges que lui assurait l’ancien régime; cet ordre de choses se maintient, par exemple, en Suède, en Hongrie et dans une partie des provinces slaves de l’Europe centrale. Dans quelques provinces de la Russie, en Allemagne, en France, en Italie, en Espagne surtout, les populations groupées par communes ont souvent acquis a une époque ancienne, et conservent, avec une ténacité inébranlable, une partie des forêts environnantes; elles les cultivent en commun et s’en partagent les produits annuels par diverses combinaisons administratives. Celles-ci ne sont pas toujours en harmonie avec les principes de l’art forestier, mais elles conjurent, du moins, la pénurie qui se fait trop souvent sentir dans les localités ou les ouvriers ne jouissent pas des mêmes avantages.

Les révolutions qui ont brusquement changé les moeurs et les institutions de plusieurs États de lOccident, de la France en particulier, ont eu souvent pour effet de relâcher ou de rompre la solidarité morale qui unissait autrefois l’ouvrier au propriétaire de forêts. Souvent aussi les propriétés forestières ont passé en de nouvelles mains, et on a pu remarquer que les nouveaux venus n’ont pas toujours compris aussi noblement que leurs prédécesseurs les devoirs moraux qu’inspire la qualité de propriétaire. Dans ce cas, l’ouvrier, devenu étranger au propriétaire du sol, n’est plus admis à jouir de l’ancienne subvention, et cependant les conditions du salaire ne lui permettent pas plus que par le passé d’acheter le combustible nécessaire à la famille. Cette situation difficile faite à la population, l’excitation produite par des besoins urgents, le souvenir d’anciens droits brusquement abolis, provoquent des conflits et des aggressions, cause de démoralisation pour l’ouvrier, d’irritation pour le propriétaire, de trouble pour le pays, de décadence pour l’ordre social [XXVIII (A)]. En beaucoup de lieux, à la vérité, l’honnêteté des populations, la bienveillance des propriétaires, les derniers vestiges de la tradition, atténuent les inconvénients du nouvel ordre de choses; mais il n’en demeure pas moins évident que l’impulsion donnée aux idées et aux relations sociales tend à isoler chaque classe de la société dans les limites de son droit strict, au détriment de celle qui ne peut se passer d’appui. On ne saurait donc mettre trop d’empressement à réagir contre cette tendance, ou du moins à remédier, par des institutions et des habitudes nouvelles, à une cause imminente de désorganisation sociale. Sans doute, ce n’est pas seulement en ce qui concerne l’approvisionnement de combustible que se révèlent les inconvénients attachés à la rupture des liens qui, dans toute société bien organisée, unissent les propriétaires et les ouvriers; on a cru devoir, néanmoins, placer ici ces réflexions, parce qu’aucun détail de la vie domestique des classes laborieuses n’est plus propre a en démontrer la justesse, et à mettre à nu une des principales plaies de notre civilisation. Il est, au reste, à remarquer, que c’est surtout par les faits concernant la propriété forestière, que la nouvelle économie sociale de lOccident [XV §7] et surtout de la France [XXXI (A)] s’écarte des voies tracées par l’expérience et pai la tradition. On peut constater, en consultant plusieurs parties de l’Atlas [VI (B), XII (A), XIV (B), XVII (A)], les différences qui distinguent aujourd’hui le régime français de celui qui domine encore dans les autres contrées, et que l’on peut assez convenablement nommer le régime européen. Les vices de l’organisation nouvelle pèsent surtout sur les propriétaires; aussi les administrateurs les plus éclairés des autres régions de l’Europe, ceux qui se montrent le plus disposés à adopter, sous d’autres rapports, les principes de la civilisation occidentale, comprennent-ils difficilement que la France puisse maintenir les institutions et les habitudes qui se rattachent aujourd’hui à l’exploitation de sa richesse forestière.

L’ouvrier pourvu de la subvention de bois de chauffage doit ordinairement en opérer la récolte et le transport. Dans le Nord et dans l’Orient, le chef de famille, aidé danimaux de trait, est presque toujours chargé de ce travail [I a IX, etc.] dans lOccident, ou ce service ne supplique guère qu’à du bois mort ou a menus végétaux, il est dévolu presque exclusivement aux femmes et aux enfants cest un des pénibles labeurs imposés à la partie la plus faible de la popu tion; cest aussi une des occupations les plus contraires à la constitution physique des femmes et des jeunes filles (14). Lorsque les lieux de récolte se trouvent a une grande distance de l’habitation, celles-ci doivent, en effet, consacrer une partie considérable de leur temps à transporter de lourds fardeaux [XXVIII §8].

Il existe peudexploitations carbonifères ou d’usines consommant de grandes quantités de combustible minéral où ce dernier ne soit également accordé en nature aux ouvriers en raison des besoins. En Angleterre même, beaucoup de chefs d’industrie ont conservé cet usage, bien que, sous tous les autres rapports, ils tendent incessamment a simplifier leur administration, et à repousser systématiquement les derniers vestiges du régime des subventions. C’est ainsi, par exemple, que les ouvriers des grandes usines à cuivre du pays de Galles reçoivent presque toujours en nature leur approvisionnement de combustible.

30.

Eclairage: diversité des habitudes concernant ce détail d’économie domestique.

L’éclairage, dernière catégorie de dépenses qu’il y ait lieu de rattacher à l’habitation, n’est qu’un besoin d’ordre secondaire pour les ouvriers des régions chaudes et tempérées de l’Europe, où la durée du jour suffit aux travaux de chaque saison. Cette dépense figure à peine dans le budget de plusieurs ouvriers agriculteurs de l’Occident [XXVII]. Les frais d’éclairage augmentent cependant d’une manière sensible à mesure que les populations apprécient mieux les jouissances que peuvent donner, pendant les soirées d’hiver, la lecture, la conversation, les réunions de voisinage, etc.; sous ce rapport, cet article de dépense est parfois une excellente mesure de la culture intellectuelle [XIX, XXXVI] et de la sociabilité [XX, XXI, XXVIII] de chaque famille. Dans tous les cas, pour des conditions sociales identiques, la consommation augmente à mesure qu’on se rapproche plus des régions boréales; et, pour les ouvriers du nord de la Russie, par exemple [III, IV], les quantités de matières consommées pour l’éclairage deviennent fort considérables.

Une mèche plongée dans l’huile de poisson est le moyen d’éclairage le plus usité sur le littoral de la mer Glaciale; dans la vaste région boisée qui s’étend plus au sud, on emploie surtout des fragments de bois résineux diversement préparés, parfois des matières enduites du goudron extrait soit de bois résineux, soit de l’écorce et des racines du bouleau. A mesure qu’on se rapproche de la région centrale, on voit associer à ces moyens d’éclairage les chandelles fabriquées avec la graisse animale, diverses préparations de résine et de suif, des huiles végétales brûlées au moyen de mèches et de lampes plus ou moins perfectionnées. Les populations retiennent souvent avec opiniâtreté le mode d’éclairage que la tradition leur a transmis; souvent l’observation de ce détail d’économie domestique, comme celui qui se rapporte à l’emploi des céréales (19), peut servir à constater l’identité ou la diversité des races; parfois aussi il conserve la trace d’anciennes subdivisions administratives et politiques. Dans le Nord et dans l’Orient, les circonscriptions territoriales sont parfois signalées par la forme donnée aux torches ou aux fragments de bois résineux; en parcourant certains districts agricoles situés en France, au nord de la Loire, le voyageur s’aperçoit ordinairement qu’il approche des limites de l’ancienne province de Bretagne, en voyant faire usage d’une petite chandelle, mélange de résine et de graisse animale, qu’on désigne dans cette contrée sous le nom d’oribus [XXVIII, XXXIV].

TROISIÈME SECTION.
DÉPENSES CONCERNANT LE VÊTEMENT.

Table des matières

31.

Achat et entretien des vêtements: importance des considérations qui se rapportent à la confection des étoffes et des vêtements.

Les procédés, les habitudes et les combinaisons économiques, au moyen desquels les familles se procurent les vêtements, constituent dans leur ensemble une question d’un haut intérêt: on en déduit d’utiles aperçus sur les moeurs de chaque famille et même sur la civilisation au milieu de laquelle cette famille est placée.

Les deux régions extrêmes de l’Europe, qu’on se trouve souvent amené à mettre en parallèle parce qu’elles forment les deux pôles opposés du système social, offrent, sous le rapport du vêtement, des différences encore plus radicales que pour les autres détails de la vie domestique.

Les peuples pasteurs, encore a demi nomades [I], qui habitent, au midi de l’Oural, la contrée contiguë aux steppes des Kirghiz, tirent presque exclusivement de la culture de leurs troupeaux et du travail domestique leurs moyens d’existence. Les vêtements, en particulier, y sont fabriqués dans l’intérieur de chaque ménage avec la laine et le cuir des animaux. Le peu de linge dont on fait usage s’y confectionne également avec le chanvre brut que la famille obtient en échange de quelques produits des troupeaux, lorsqu’elle ne le cultive pas elle-même. Les emmes ont pour spécialité le filage et le tissage de la laine et du chanvre, la teinture des étoffes et la confection des vêtements; les hommes s’occupent souvent de soumettre les cuirs au tannage. Tout au plus voit-on naître chez ces peuples la tendance à obtenir, par voie d’échange, les chaussures de cuir et les vêtements qui, à raison de leur longue durée, ne seraient confectionnés que de loin en loin dans le ménage.

Dans les districts manufacturiers de l’Angleterre, les familles ne prennent jamais part à la confection des étoffes: les femmes ne s’occupent presque jamais de la confection des vêtements, et il est même déjà fort rare qu’elles se livrent d’une manière suivie aux travaux d’entretien. Toutes ces opérations y restent étrangères à l’éducation de la classe ouvrière. Telle ouvrière anglaise, dont l’existence est consacrée à exécuter avec une rare habileté un détail de la fabrication du fil de coton, serait incapable de prendre part à la confection des étoffes grossières, fruit de l’industrie domestique de l’Orient [I (5et6)]

Pour les populations de l’Europe orientale, le vêtement est le résultat combiné de l’industrie pastorale exercée en communauté et du travail de la famille. Ce moyen d’existence, aussi bien que la nourriture qui s’obtient à peu près dans les mêmes conditions, ne peut donc être compromis que par des circonstances accidentelles, dont l’influence d’ailleurs ne s’étend jamais au delà de certaines limites. Il en résulte que les populations ne sont jamais obligées de renoncer, sous ce rapport, à leurs habitudes de propreté et d’élégance. La diversité des occupations, qu’implique la fabrication de l’étoffe la plus simple, initie les populations à la connaissance générale des procédés industriels; elle provoque un usage régulier des organes physiques, elle développe surtout la force des bras et l’adresse de la main.

Dans les districts manufacturiers de l’Occident, où chaque famille ne subvient à ses besoins qu’au moyen du salaire, cette unique ressource se trouve souvent restreinte, tantôt par des causes spéciales à la famille, tantôt par des crises commerciales, plus redoutables pour elles que ne le sont pour les populations orientales les calamités atmosphériques et les épizooties | II et III]. Obligée, dans ces moments de pénurie, de consacrer toutes ses ressources aux besoins les plus impérieux, c’est-à-dire aux principaux articles de nourriture, la famille doit alors renoncer à toute acquisition de vêtements; souvent même la pénurie est portée à ce point, que la famille doit se créer par l’aliénation momentanée ou par la vente de ses meilleurs vêtements un supplément de ressources; car, dans l’état d’imprévoyance où vivent la plupart des ouvriers, ces objets forment à peu près le seul capital réalisable de la famille. Alors on voit pulluler ces infortunés à peine couverts de haillons, hôtes habituels de certaines cités manufacturières, l’un des plus affligeants spectacles que puisse offrir l’humanité et dont aucun exemple ne se rencontre dans l’Orient, même aux derniers rangs des tribus nomades. Il semble que, pour abaisser l’orgueil humain, la Providence ait voulu placer cette indescriptible misère au contact de toutes les ressources de l’industrie, de toutes les splendeurs de la richesse. E11aucun lieu du monde, ce contraste n’est aussi frappant qu’à Londres et dans la plupart des grandes villes des Iles Britanniques. D’un autre côté, les ouvriers appliqués pendant toute leur vie à la répétition d’un simple détail mécanique, ne disposant plus en réalité que d’une faculté, d’une aptitude, d’un organe, ne peuvent même, durant les chômages de la machine dont ils dépendent, se livrer à l’une de ces industries domestiques qui, dans l’ancienne économie européenne, sont, en toute éventualité, pour les familles, une ressource assurée.

Les étoffes de laine et de chanvre, les cuirs et les peaux, qui forment, dans le Nord et dans l’Orient, la base de l’habillement, ont, en général, une longue durée: malgré la recherche qui se montre dans la forme des vêtements de ces contrées, les familles n’ont en somme à consacrer à la confection proprement dite qu’une faible dépense de temps. Il en est autrement dans l’Occident; les étoffes de coton et de laine que les manufactures livrent aux ouvriers à très-bas prix ne fournissent qu’un service éphémère: la dépense de la confection l’emporte souvent sur celle de l’achat des étoffes, et, dans tous les cas, elle grève considérablement le budget des familles qui restent étrangères à cette occupation [XXIII, XXIV]. Dans les contrées où le système manufacturier n’est point poussé jusqu’à ses extrêmes limites, c’est-à-dire où les femmes consacrent aux travaux du ménage la majeure partie de leur temps, celles-ci retrouvent dans la confection des vêtements fabriqués avec les étoffes de courte durée une partie des avantages que leur donnait autrefois la fabrication des solides étoffes domestiques. Le temps qui était précédemment consacré au filage l’est aujourd’hui au tricotage et à la couture. Les populations qui se distinguent encore le plus dans l’Occident par la décence et la propreté des vêtements sont celles ou les femmes sont initiées à la pratique de ces deux sortes de travaux. Dans plusieurs districts ou le bien-être de la population s’est trouvé compromis par une brusque rupture de la tradition et par l’envahissement des habitudes propres au régime manufacturier, on peut observer dans les jeunes ménages des symptômes frappants de régénération: et ceux-ci doivent être surtout attribués à l’influence des écoles qui initient les jeunes filles à l’apprentissage de tous les travaux qui conviennent à leur sexe [XXXII §3]. En traçant le cadre des budgets, on s’est appliqué à mettre en relief les principales nuances qu’on vient d’indiquer; on y a particulièrement mentionné le temps consacré par la mère de famille aux divers détails de la confection des étoffes et des vêtements.

Dans la majeure partie de l’Europe, les populations ont adopté, depuis une époque fort ancienne, et conservé jusqu’à ce jour un vêtement en harmonie avec les convenances dérivant du climat, de l’âge, de la profession; sous ce rapport, souvent aussi par l’élégance et l’aspect pittoresque, ce vêtement l emporte de beaucoup sur le costume uniforme que la civilisation impose a toutes les classes supérieures. Ce sont ces costumes locaux qui donnent aujourd’hui, aux yeux des peintres, tant d’intérêt à la Norwége, au nord de la Suède, aux pays slaves, aux principautés du Danube, à la Hongrie, à la Turquie d’Europe, à la Grèce, et même à plusieurs provinces de l’Allemagne, de l’Italie, de l’Espagne et de la France. Plusieurs considérations importantes se rattachent à ce détail de mœurs. On s’est donc attaché, dans chaque monographie, soit à l’occasion de la troisième section du budget des dépenses, soit dans le paragraphe consacré à l’inventaire des objets mobiliers de la famille, à présenter sur la composition du vêtement des détails circonstanciés, surtout dans le cas où l’ancien costume national a été conservé. Lorsque les études dont l’Atlas offre le spécimen seront entreprises sur une grande échelle (43), et avec un concours d’aptitudes qu’un seul observateur ne peut réunir, il serait à désirer qu’un dessin, joint à la description de chaque famille, portât tout d’abord à la connaissance du lecteur une multitude de détails précis touchant la constitution physique de la race, l’habitation, le mobilier et le vêtement.

L’abandon du costume national commence ordinairement dans les grandes villes: de là, il se propage graduellement au milieu des populations rurales, en même temps que les étoffes manufacturières se substituent aux étoffes domestiques. Cette modification d’habitudes, commandée peut-être par les nécessités du nouvel ordre social, présente, comme toute réforme prématurée, en ce qui concerne les classes ouvrières, d’assez graves inconvénients. La conservation d’un costume distinctif pour chaque contrée rappelle utilement à l’ouvrier le souvenir de la race, de la nation, de la province, de la profession: il entretient chez lui des sentiments de solidarité plus réels, plus féconds en conséquences morales, plus utiles en résumé à la civilisation, que ne peuvent l’être les sentiments développés sous l’influence d’une aspiration vague vers l’égalité des conditions et l’unité européenne. L’adoption d’un costume uniforme tend à effacer prématurément ces nuances; et parfois elle détruit jusqu’au sentiment de dignité personnelle qu’elle semblerait devoir stimuler. Rien n’est plus triste, en effet, que de voir les ouvriers plus ou moins aisés, et les diverses classes nécessiteuses dont regorgent les grandes villes, user à tour de rôle les vêtements de rebut des classes supérieures de la société, d’après un rang fixé tantôt par de louables sentiments d’économie, tantôt par une gêne momentanée, par la misère permanente [XI §7], ou par la déchéance de tous les sentiments moraux. L’ouvrier pauvre, dégradé par la malpropreté et l’intempérance, peut encore, dans l’Europe orientale et dans la plupart des districts agricoles du Continent, conserver un reste de dignité sous les débris dun vêtement confectionné pour lui dans des temps plus heureux: il n’en reste plus de trace sous les haillons de l’opulence des grandes villes. Quelques quartiers de Londres, de Manchester, de Glasgow, et surtout la ville de Dublin, présentent, à cet égard, des types qu’aucune imagination ne saurait deviner.

Les habitudes relatives au costume des enfants se recommandent aussi à l’attention des observateurs, parce qu’elles donnent une juste idée de l’aisance réelle, de la moralité et de la distinction de la famille. La tenue négligée des enfants est, en effet, un des premiers symptômes de lamoindrissement des ressources du ménage ou de l’imperfection morale des parents. L’importance qu’attachent certaines populations pauvres à ne couvrir les enfants que de vêtements confectionnés pour eux, et relevant, malgré la grossièreté de l’étoffe, les formes gracieuses du premier âge, offre un contraste frappant avec la tendance qu’ont ailleurs les chefs de famille aisés à ne faire porter aux enfants que des vêtements hors d’usage, sans même se soucier de les approprier à leur taille. Ces habitudes correspondent évidemment à des nuances du cœur humain essentiellement différentes, et il y a un intérêt réel à les constater. Plusieurs pauvres districts du Nord et de l’Orient offrent, sous ce rapport, de touchants tableaux d’affection paternelle; et ces exemples prouvent que le goût et la valeur moral, des ouvriers ne se mesurent pas toujours à l’importance de leurs recettes annuelles ni même au développement de leur intelligence.

Dans les anciennes habitudes européennes, le vêtement des ouvriers se composait essentiellement de tissus de laine et de chanvre, dont la durée égalait parfois celle de la vie humaine. Les coutumes entretenues par l’esprit de prévoyance et qu’on a déjà signalées a loccasion du mobilier (28) pouvaient don s’étendre aux objets de vêtement. Lopinion obligeait les jeunes gens aspirant au mariage à se procurer préalablement un trousseau considérable. L’acquisition d ces solides vêtements impliquait à la vérité l’immobilisation d’un capital important; mais les patrons, unis à leurs ouvriers par une intime solidarité, tenaient à honneur qu’il en fût ainsi, bien que les charges entraînées par ces acquisition préalables retombassent en partie sur eux: par leurs conseils et par leur concours ils assuraient donc le maintien de ces antiques coutumes. Celles-ci, au reste ont conservé beaucoup de force sur le Continent, si ce n’est au milieu des districts manufacturiers. Dans le Nord et dans l’Orient, le don d’une belle pièce de vêtement est encore la principale récompense d’un ouvrier ou d’une personne appar tenant à une classe plus élevée [IV §10].

Ces tendances, ces habitudes, s’effacent chaque jour dans l’Occident, où l’unique préoccupation de l’industrie, stimulée par les nécessités de la concurrence, est d’obtenir le travail humain au plus bas prix possible, et de réduire à ses moindres limites le capital engagé correspondant, soit à un nombre donné d’ouvriers, soit à une puissance mécanique déterminée. Dans cette direction, les propriétaires et les chefs d’établissements industriels sont naturellement conduits à provoquer la réduction du capital consacré par leurs ouvriers à l’acquisition du mobilier et des vêtements. Les achats de vêtements, au lieu d’être faits pour toute la durée de l’existence, tendent à devenir une dépense hebdomadaire comme l’acquisition des aliments. Les études consignées dans l’Atlas sous les nos VIII et XXVIII, et qui concernent l’une et l’autre la classe la moins aisée, dans les localités prises pour exemple, caractérisent parfaitement l’opposition qui existe entre la situation des Orientaux largement pourvus de vêtements de laine et celle des Occidentaux réduits à l’usage de quelques vêtements de coton.

Les peuples de l’Orient, sollicités par un sentiment de dignité personnelle, attachent à la possession de beaux costumes un intérêt particulier. C’est sous cette forme que s’accumulent les épargnes de la famille: on ne craint pas, même dans les classes inférieures, d’acheter des objets d’un haut prix et de longue durée, parce que la coupe et la couleur des vêtements, appropriées aux convenances du climat et de la profession, restent invariables. D’ailleurs, chez les peuples où le prêt à intérêt est interdit par la loi religieuse, le désir de donner une destination utile aux épargnes conduit souvent à introduire dans l’habillement une grande quantité de métaux précieux. Le véritable caractère de cette coutume se manifeste surtout chez ceux qui emploient dans ce but les monnaies d’or et d’argent. A ce sujet, le lecteur pourra se reporter aux faits et aux considérations présentés dans l’Atlas pour l’une des familles d’ouvriers orientaux qui se distingue par la grâce du costume et par la richesse de ces ornements accessoires [VIII §10et (c)].

32.

Blanchissage des vêtements et du linge: diversité des habitudes concernant ce détail d’économie domestique.

Le blanchissage du linge et des vêtements est, dans la majeure partie de l’Europe, une occupation domestique; aussi l’a-t-on classé parmi les travaux de ménage qui sont ordinairement exercés par la mère de famille, avec ou sans l’aide des enfants. Ce travail n’est exécuté à prix d’argent et hors du ménage que dans des circonstances exceptionnelles, et, par exemple, pour des objets de toilette exigeant une préparation spéciale [XXVIII D. 3e Son], dans le cas où4 mère de famille est chargée, en dehors du ménage, de travaux très-absorbants, lorsque le logement trop exigu ne présente aucun moyen de séchage, etc. Le temps réclamé par le blanchissage augmente, en général, avec le progrès de la civilisation, soit parce que l’usage du linge et les habitudes de propreté se répandent davantage, soit parce que les vêtements de coton se substituent progressivement a ceux de peau, de cuir et de laine.

Les opérations de blanchissage s’exécutent dans toute l’Europe à peu près par les mêmes procédés, soit au moyen du savon seul, soit à l’aide de lessives chaudes préparées avec des alcalis ou extraites des cendres de végétaux. Cependant l’observateur, a loccasion de ce détail d’économie domestique, aura souvent a constater diverses nuances qui caractérisent un développement plus ou moins prononcé des habitudes de propreté, cest-à-dire l’un des principaux symptômes dune civilisation perfectionnée. Les ouvriers des grandes villes, placés en contact intime ave les classes bourgeoises, sont à la fois ceux qui sentent plus vivement le besoin d’une certaine recherche dans la propreté du linge et du vêtement, et qui le moins en position d’y satisfaire par l’industrie domestique. C’est pour eux surtout que se produisent les circonstances exceptionnelles précédemment indiquées. même que pour les industries qui se rattachent à la confection des vêtements, la mère de famille commence ordinairement à renoncer à l’industrie du blanchissage, soit pour se livrer à un travail plus avantageux, soit pour réaliser quelques économies sur le loyer de l’habitation ou sur l’achat du mobilier; puis, devenue inhabile à ce travail, manquant de l’outillage et de l’emplacement qu’il exige, elle ne peut plus même s’y livrer lorsque toute autre occupation lucrative vient à lui manquer. Cette circonstance aggrave singulièrement l’état de misère provoqué par l’inhabileté à confectionner les objets de vêtement. Ici encore se manifeste l’inconvénient de ces spécialités d’aptitude trop exclusives (14), contractées sous l’influence de la division indéfinie du travail, et qui tiennent chaque membre de la famille dans une inaction forcée lorsque les occupations industrielles manquent complétement. En résumé, le principe de la division du travail conduit de plus en plus les ouvriers occidentaux à faire exécuter en dehors du ménage le service du blanchissage: guidés par le principe opposé, les Orientaux comprennent toujours dans l’industrie domestique tous les détails de ce service; souvent même ils y rattachent la fabrication du savon [I (7)].

Quelques villes manufacturières possèdent, en ce qui concerne le blanchissage des vêtements, des institutions qu’il serait utile de propager. A Genève, chaque maison affectée au logement des ouvriers et de la petite bourgeoisie contient deux pièces spécialement affectées au blanchissage; l’une au rez-de-chaussée pour la lessive et le savonnage, l’autre à l’étage supérieur pour l’étendage et le séchage du linge. Toutes les familles de la maison se concertent pour en faire usage à tour de rôle; elles jouissent ainsi, à la fois en communauté et en toute liberté, de dépendances considérables qu’il serait trop dispendieux et d’ailleurs inutile d’annexer à chaque habitation. Les lavoirs publics, récemment établis dans les grandes villes manufacturières de la Grande-Bretagne, et qui se propagent dans plusieurs villes du Continent, sont une extension du même principe. Ces établissements assurent la communauté des moyens de blanchissage a tous les habitants d’un grand quartier: fondés sur une grande échelle, ils comportent l’application de méthodes perfectionnées à toutes les subdivisions du travail, et, par là, ils diminuent, suivant une proportion considérable, les dépenses de combustible et de main-d’oeuvre. Cette innovation est un grand bienfait pour les classes pauvres dans les conditions où elle a été réalisée jusqu’à ce jour. Envisagée comme tendance générale, elle n’est peut-être pas sans inconvénients: elle constitue un nouvel envahissement de l’industrie manufacturière sur les travaux de ménage; elle a d’ailleurs pour effet d’agglomérer les femmes en grand nombre, et de les soustraire momentanément à la tutélaire influence du foyer domestique.

QUATRIÈME SECTION.
DÉPENSES CONCERNANT LES BESOINS MORAUX, LES RECREATIONS ET LE SERVICE DE SANTÉ.

Table des matières

33.

Importance des appréciations concernant cette catégorie de dépenses.

Les dépenses groupées dans cette quatrième section du budget concernent le culte, l’éducation des enfants, les secours et aumônes accordés aux pauvres, les récréations, les solennités de famille, les secours de la médecine et de la chirurgie; elles se rattachent, en un mot, aux combinaisons ayant pour but de pourvoir aux besoins de l’âme, de développer l’intelligence, de faire diversion aux fatigues du travail, et de conserver le corps en santé. A l’exception des récréations qui, pour la majeure partie des ouvriers, se composent plutôt de plaisirs matériels que de jouissances dérivant de l’ordre moral, les besoins de cette catégorie n’entraînent que des dépenses peu importantes; il est utile néanmoins de s’enquérir, autant que possible, de la satisfaction qui y est donnée: ces sortes de recherches, en fournissant le fond des remarques consignées dans les observations préliminaires (§§3, 4et5) de chaque monographie, donnent le moyen de définir, sous plusieurs points de vue essentiels, les familles soumises à l’observation.

34.

Culte, secours et aumônes: haute influence du sentiment religieux chez les populations où se développe l’exercice du libre arbitre.

Les principales dépenses concernant l’exercice du culte, la rétribution du clergé et lentretien des établissements religieux, sont ordinairement supportées par ladministration publique et communale ou par les propriétaires; elles sont rarement a la charge des populations. Presque toujours cependant celles-ci ont à subvenir a quelques frais de ce genre, qui se perçoivent conformément aux institutions et aux moeurs du pays, tantôt par une contribution régulièrement assise, tantôt sous forme de redevance volontaire. Les populations animées par une foi vive attachent ordinairement une grande importance à conserver, au moyen de cérémonies religieuses, le souvenir des parents morts, et elles n’hésitent pas à supporter dans ce but des dépenses considérables. La célébration régulière de ces anniversaires et la pompe qui y est déployée sont, en beaucoup de cas, une excellente mesure de l’énergie ou de la délicatesse des sentiments moraux. Ces touchantes coutumes se trouvent également développées aux deux extrémités de l’Europe: en France, dans plusieurs provinces de l’Ouest; en Russie, chez les chrétiens et les musulmans des provinces de l’Oural [I (E), II (G)]. Par contre, le manque de ferveur religieuse annule souvent cette catégorie de dépenses [VI, XVIII, XXII, XXVIII, etc.].

Lorsqu’on approfondit les considérations présentées dans le premier chapitre de ce livre (5), touchant la définition des sept catégories d’ouvriers, on reconnaît bientôt que le principe de ces distinctions appartient surtout à l’ordre moral. Le rang occupé par les divers types d’ouvriers dans la hiérarchie sociale est toujours en rapport avec le développement qu’ont pris chez eux les sentiments de prévoyance. Cette grande vertu, qui modère les appétits matériels et qui conseille incessamment l’épargne, est, pour les individus, comme pour les peuples considérés dans leur ensemble, le commencement de la liberté: c’est elle surtout qui provoque, dans toutes les organisations sociales, l’émancipation des classes inférieures, et qui, dans l’Occident, rattache incessamment à la classe bourgeoise les individualités les plus énergiques et les plus éminentes de la classe ouvrière.

Aux derniers rangs de la société, où la prévoyance fait si souvent défaut, cette vertu ne peut être trop encouragée: quoi que puissent faire les personnes chargées de la direction morale des classes inférieures, celles-ci pècheront toujours à cet égard par défaut plutôt que par excès. Il en est autrement chez les catégories que l’on a désignées sous les noms de chefs de métier et d’ouvriers-propriétaires (5), et, en général, chez les individus qui forment la transition de la classe ouvrière à la classe bourgeoise. Ces derniers n’ont conquis pour la plupart la position qu’ils occupent, qu’en subordonnant toutes leurs actions, toutes leurs pensées, à une préoccupation ardente pour le gain et pour l’épargne. Si donc cette préoccupation, lorsqu’elle a produit ses fruits, n’est pas tempérée par un nouvel ordre de sentiments moraux, l’ouvrier n’aura échappé aux instincts grossiers qui dégradent les classes inférieures que pour tomber dans des vices plus odieux, l’égoïsme, l’insensibilité et l’avarice. A mesure qu’il s’élève dans la hiérarchie sociale, et qu’il se rapproche de la condition de propriétaire et de chef d’industrie, l’homme exerce sur ses semblables une action plus prononcée: il a sous son autorité et sous sa dépendance d’autres hommes placés dans des conditions diverses, mais ayant tous plus ou moins besoin d’assistance et de protection: dès lors commencent pour lui de nouveaux devoirs dont la gravité et l’étendue augmentent à mesure qu’il s’élève davantage. Il n’a plus seulement à songer à son propre bien-être et à celui de sa famille; l’harmonie sociale ne peut être conservée dans la sphère de son action, que si sa sollicitude s’étend à toutes les familles qui dépendent de lui. La préoccupation personnelle, qui jusqu’alors était sa principale vertu, devient pour la société une cause de perturbation, si elle n’est pas complétée et ennoblie par un large sentiment de solidarité et de patronage.

Malheureusement, l’homme, abandonné à ses inspirations naturelles, est raremènt doué d’une manière assez heureuse pour que cette modification des sentiments et des habitudes marche de front avec le progrès de sa condition sociale. Tel individu, qui a pu surmonter mille obstacles pour s’élever au rang de propriétaire ou de chef d’industrie, trouvera rarement en lui-même les ressources morales nécessaires pour prendre les vertus et pratiquer les devoirs de sa nouvelle condition [XXXVI (B)]. On a souvent remarqué que les individus récemment affranchis de la dépendance que la nature même des choses impose aux classes ouvrières étaient plus durs pour leurs subordonnés que ceux qui, nés dans une situation plus élevée, ont acquis, dans la tradition de leur race et par l’exemple de leur famille, le sentiment des devoirs imposés à leur condition. Les constitutions sociales qui ont le plus marqué dans l’histoire de l’Europe, et qui ont porté les peuples au plus haut degré de bien-être, se rattachent à deux principes opposés, mais qui s’inspirent également de ces grandes lois de la nature humaine. Les unes, maintenant autant que possible la stabilité des conditions, confient la tutelle des classes inférieures à certaines familles, où se transmet héréditairement, par la force des mœurs, le sentiment de cette obligation; les autres, proscrivant, au contraire, tout classement héréditaire, et admettant, sans distinction d’origine, les individualités éminentes à franchir tous les degrés de la hiérarchie sociale, soumettent la société à une pression assez énergique pour que la notion des devoirs envers les classes inférieures se développe chez les individus à mesure qu’ils s’élèvent à un plus haut rang. Dans les premières sociétés, lordre se conserve par les sentiments d’honneur et de devoir, par cet adage de lancienne aristocratie française, noblesse oblige; dans les autres, il est surtout maintenu par la puissance du sentiment religieux. La supériorité chaque jour plus évidente de l’Europe moderne paraît tenir surtout à ce que ses diverses constitutions sociales, devenant moins exclusives que par le passé, s assimilent incessamment ce qu’il y a de plus fécond dans chacun de ces principes. Les sociétés qui, a notre époque, concilient le mieux le progrès avec la conservation de lordre social sont celles qui, sous la haute influence du sentiment religieux, maintiennent la transmission héréditaire des grandes vertus sociales, tout en appelant incessamment aux premiers rangs, sans distinction de classe, les individualités les plus éminentes.

Ces considérations exigeraient sans doute plus de développements si lon avait à insister sur la condition morale des classes supérieures de la société; mais elles suffisent pour faire entrevoir le rôle que la religion, considérée dans ses rapports avec l’économie des sociétés, exerce sur l’émancipation des classes ouvrières. Elle favorise le développement de la prévoyance chez les types inférieurs, en comprimant les instincts les plus grossiers; elle exerce sur les types plus distingués une influence encore plus féconde, en leur communiquant une force qu’ils trouveraient rarement en eux-mêmes et en leur assurant les ressources morales nécessaires pour résister à l’exagération de cette vertu. Les sentiments religieux forment le contre-poids naturel des habitudes qu’engendre une préoccupation continuelle pour le gain et l’épargne; ils initient naturellement l’ouvrier à l’intelligence des nouveaux devoirs qu’implique le passage à une condition plus élevée. Pour apprécier la portée du progrès qui se manifeste au milieu des classes ouvrières, il est donc nécessaire de constater si le développement du sentiment religieux marche de front avec celui de la prévoyance. Sous ce rapport, le symptôme le plus décisif est de voir les populations concilier une disposition prononcée pour l’épargne avec la tendance à assister, par des secours et par des aumônes, les individus plongés dans le dénûment. On a cru, par ce motif, devoir consacrer un article spécial à ce genre de dépenses, dans la4e section du budget.

L’observation prouve que, chez les populations composées surtout de ces types inférieurs où la prévoyance fait défaut, l’habitude de la bienfaisance et la sympathie pour les souffrances du pauvre ne sont pas nécessairement liées aux habitudes religieuses. Dans cet état primitif des sociétés, les propensions naturelles prennent leur libre essor: l’homme y cède à l’impulsion de l’âme, qui porte à secourir ceux qui souffrent, comme à l’excitation des sens, qui entraîne l’abus des jouissances physiques. Contenue dans de justes bornes par les institutions, cette spontanéité, exempte de calcul et de réflexion, donne, encore aujourd’hui, un charme inexprimable aux moeurs des peuples du Nord et de l’Orient. Il est touchant de voir ces peuples, médiocrement doués d’ailleurs sous le rapport moral, pratiquer l’hospitalité et l’aumône, non comme des devoirs, mais comme des actes dérivant naturellement de la condition même de l’homme. De telles moeurs ne peuvent exister que dans les constitutions sociales où les rangs sont invariablement fixés, où la masse la plus nombreuse, tranquille sur son avenir, est exempte des préoccupations qu’implique la responsabilité personnelle et des soins qu’engendre le désir d’atteindre une condition plus élevée. Elles se modifient aussitôt que ces préoccupations et ces soins deviennent partie intégrante de l’existence humaine. Les calculs de la prévoyance se substituent dès lors, dans tous les actes de la vie, aux simples impulsions du cœur et des sens, et c’est alors que la religion doit nécessairement intervenir pour conserver l’harmonie entre les diverses classes de la société. Dans chaque cas, l’observateur doit apprécier ces dispositions morales avec les principales nuances qu’on vient d’indiquer: il doit constater si la bienfaisance s’exerce par l’impulsion naturelle des moeurs [I à III D. 4e Son, XXXV §3], ou si, au contraire, elle est inspirée par la réaction de l’esprit religieux contre l’amour du gain et l’habitude de l’épargne [XXX §3].

35.

Instruction des enfants; considérations graves qui se rattachent à l’organisation de l’instruction primaire.

Une bonne organisation de l’instruction primaire est un des meilleurs moyens de développer utilement chez les individus l’exercice du libre arbitre (9), et de provoquer, par suite, le progrès de la civilisation; l’observation prouve en effet que les peuples qui exercent aujourd’hui le plus d’ascendant sur les autres sont précisément ceux chez lesquels cette organisation est la plus parfaite.

On apprécierait cependant d’une manière inexacte la situation d’une grande partie de l’Europe, si l’on attribuait, à l’instruction telle qu’elle est aujourd’hui! donnée dans les écoles publiques, une importance trop absolue. Plusieurs populations complétement illettrées offrent aujourd’hui un développement remarquable de bien-être, d’intelligence et de moralité; souvent même on constate, chez les peres de famille appartenant à ces civilisations arriérées, beaucoup de finesse, de discernement et d’ascendant personnel, et ces qualités s’y transmettent sans effort, de génération en génération, par l’exemple des vieux parents, par la simple pratique de la vie, en un mot par la seule influence de la tradition [I, III. §5]. L’introduction de l’instruction primaire dans les sociétés ainsi constituées peut, au premier abord, offrir des inconvénients et imprimer aux esprits un ébranlement dangereux, si elle n’est point accompagnée des ménagements convenables. En ce moment encore, on trouve, aux deux extrémités de l’Europe [III, XXI XXIX, §3], des populations chez lesquelles les pères de famille, tout en appréciant es forces qu’on peut tirer de l’instruction, en repoussent cependant le bienfait pour leurs entants, dans la crainte de voir diminuer chez eux le respect de l’autorité paternelle, base de la constitution sociale.

Dans l’état actuel de la civilisation européenne, il existe cependant contrées où le développement des jeunes populations reste exclusivement ab donné à ce régime de tradition. Aux éléments de l’instruction religieuse, ralement donnée par le clergé, se joint maintenant presque partout un se, génément intellectuel comprenant la lecture, l’écriture, des notions de calcull rarement des notions et des exercices pratiques touchant la géographie sciences naturelles, les petits travaux de technologie usuelle, etc. Il serait superflu d’insister ici sur les faits qui se rattachent à l’enseignement primaire des classes populaires: l’attention publique est maintenant dirigée sur cette tion d’une manière spéciale. On se bornera à constater ici que les études cernant les travaux et la vie domestique des familles pourront fournir de cieuses données aux personnes chargées de propager et de perfectionner l’éduca tion populaire. Pour atteindre ce but, pour rendre accessible à tous l’éducation intellectuelle, il ne suffit pas en effet d’établir des écoles ou même d’exempter de toute rétribution les enfants appartenant aux classes les moins aisées, il importe en outre, que le temps consacré à l’étude par ces derniers n’enlève pas à la famille une ressource indispensable. Ainsi qu’on l’a fait remarquer dans le chapitre récédent (14), les enfants concourent fréquemment au bien-être de la famille une industrie appropriée à leur âge, particulièrement en conduisant au pâtura les animaux domestiques. Ce sont précisément les familles les plus pauvres qui pendant la durée de la belle saison, attachent le plus de prix à cette coopération [XXVII, XXVIII]. Pour assurer aux enfants placés dans cette condition le bienfait de l’instruction sans priver les familles de leurs moyens essentiels d’existence il faut d’abord subordonner le régime des écoles à la condition actuelle des popula tions. Plus tard, en partant de cet état de choses et en suivant l’exemple donne par plusieurs États allemands, il restera à modifier avec prudence les habitudes de travail, et à les plier, sans souffrance pour les familles, à la nécessité désormais reconnue d’une propagation générale de l’éducation intellectuelle. Si cette réforme capitale est plus avancée en Allemagne qu’elle ne l’est en France, ce n’est pas que cette nécessité sociale y soit mieux appréciée; mais l’organisation provinciale de l’Allemagne, qui place chaque gouvernement à proximité des faits a toujours permis aux personnes chargées de diriger les écoles populairesd’approprier l’enseignement au régime économique des diverses localités. En France, où depuis soixante ans on procède par des lois générales applicables à l’ensemble du territoire, on n’a pas toujours tenu compte, dans la mesure convenable, des nécessités locales. Des résistances, fondées sur la nature des choses, ont donc, en beaucoup de cas, frappé de stérilité les plus généreuses tendances du Gouvernement. A ne considérer que ce seul motif, une enquête méthodique sur la condition des classes ouvrières est donc plus nécessaire en France que dans tout autre pays.

36.

Récréations. Étude des occupations au moyen desquelles les ouvriers font diversion au travail.

Le travail est le fondement de toute société; la quantité de travail exécutee par la population mesure donc, sous plusieurs rapports, le niveau auquel celle-ci est parvenue en ce qui concerne la moralité, l’intelligence et le bien-être physique. Cependant le travail ne doit point absorber toute l’activité du corps et de l’esprit: la conservation d’un juste équilibre dans l’ensemble des facultés exige que lhomme se livre périodiquement à des exercices physiques et intellectuels essentiellement distincts du travail proprement dit. La religion, qui consacre souvent dans lordre économique, aussi bien que dans l’ordre moral, les lois imposées a la nature humaine, admet l’interruption périodique du travail au nombre de ses prescriptions principales.

Les exercices religieux, surtout dans les pays catholiques [XI (D)], et la culture des relations de famille, constituent en Europe, et vraisemblablement chez tous les peuples inities aux premières habitudes de civilisation, le meilleur moyen de reposer le corps et la pensée des fatigues ou des préoccupations inhérentes au labeur quotidien; ils absorbent la majeure partie du temps qui n’est consacré ni à la profession, ni au sommeil; ils sont l’unique source de la diversion au travail dans les contrées ou le sentiment religieux est très-développé, où les liens de parenté ont beaucoup de force, ou le climat et l’ensemble des institutions impriment aux moeurs une grande sévérité.

Toutefois, dans le cas le plus ordinaire, le travail, la religion et la famille, ne remplissent pas toute la vie humaine; l’homme est plus ou moins attiré vers certaines occupations ou certains emplois de temps étrangers à ces influences, et qu’on a désignés dans cet ouvrage sous le nom de récréations.

La nature des récréations en usage chez les différents peuples est une des principales manifestations extérieures de leur condition physique et morale. A cet égard, comme pour beaucoup d’autres détails de l’existence, le climat joue souvent un rôle prédominant. Dans le Nord, et jusque vers le milieu de la zone centrale, la consommation de quelques aliments de choix et surtout des boissons fermentées, est la récréation favorite des ouvriers; au contraire, à mesure qu’on se rapproche des limites extrêmes de la zone méridionale, ces plaisirs perdent leur attrait, et ce n’est que par exception qu’on se livre à l’usage des spiritueux; les récréations les plus recherchées sont les spectacles publics, les fêtes, la promenade, la musique, la danse, les jeux d’adresse et de hasard. Ces deux tendances opposées se balancent à peu près également dans la région centrale qui s’étend entre les embouchures du Danube et de la Loire.

Les solennités célébrées à l’occasion des anniversaires, des fêtes religieuses, ou d’événements propres à la localité, sont chez tous les peuples une source importante de récréations; des repas pris en famille en sont ordinairement le principal incident. Dans l’Orient, où les populations disposent d’une nourriture abondante, ces repas sont caractérisés par des mets copieux et variés [II, IX, §9]; mais, dans les localités mêmes où la pénurie se fait habituellement sentir, où, par exemple, la viande n’entre qu’à titre exceptionnel dans le régime alimentaire, les familles tiennent à se dédommager au moins une fois l’an des rigueurs de ce régime. C’est ainsi que les plus pauvres réussissent ordinairement à se procurer un bon repas chaque année, en France, le jour de la fête patronale du village [XXVII, XXVIII], en Angleterre, le jour de Noël [XXII §11].

L’usage de narcotiques (ceux-ci ne comprennent guère, en Europe, que les préparations de tabac) se lie à l’une des dispositions les plus singulières de l’organisation humaine: il forme un genre spécial de récréation recherché dans tous les climats, par toutes les races, et qui chaque jour entre, sur une plus grande échelle, dans les habitudes européennes. Il y a lieu de regretter, sous plusieurs rapports, que les classes laborieuses adoptent de proche en proche une habitude impérieuse, imposant au budget une dépense qui pourrait trouver un plus utile emploi: on éprouve surtout ce sentiment en voyant l’usage du tabac se propager chez les ouvriers des villes qui ont à leur portée des récréations moins dispendieuses et plus favorables au développement de l’intelligence. Mais, d’un autre côté, l’observation attentive des faits révèle dans le tabac, considéré comme objet de récréation, une spécialité à laquelle, dans beaucoup de cas, rien ne saurait suppléer. Cette vérité devient évidente quand on s’identifie pour quelque temps avec certains types d’ouvriers voués à une existence sévère, et qui ne peuvent trouver aucun moyen de distraction dans les circonstances où ils sont placés. L’auteur a surtout été amené à cette conclusion en étudiant la vie du charbonnier de Carinthie et du mineur du Hartz, décrits dans l’Atlas sous les numéros XII et XIV. Après avoir envisagé les privations qu’imposent à ces ouvriers, sous un climat sévère, l’exercice d’industries pénibles dont les produits pourvoient à peine aux besoins les plus indispensables, il a cherché en vain quelle diversion autre que l’usage du tabac pourrait leur être donnée; comment, par exemple, avec une dépense annuelle de10francs environ, le mineur du Hartz pourrait se procurer autrement une sensation agréable mille fois répétée chaque jour, soit aux moments de repos, soit pendant l’exercice même du travail.

Les plaisirs de l’intelligence liés avec discernement aux relations de famille et de voisinage, variant d’ailleurs selon le climat, les lieux, le caractère de la race et les occupations dominantes, forment la récréation la plus convenable pour les ouvriers comme pour les autres classes de la société. Les lectures en commun, les récits faits à haute voix par des personnes ayant le don d’exciter l’attention des auditeurs, des cours à la fois instructifs et amusants, sont depuis longtemps passés dans les moeurs de certaines populations: les veillées d’hiver de plusieurs provinces de France et d’Espagne [XX, XXVIII], les cours publics de Paris et de la plupart des grandes villes de l’Occident [XVIII], pourraient être le point de départ d’une multitude d’institutions nouvelles qui exerceraient sur le bien-être des ouvriers la plus heureuse influence. Guidés par ces considérations, plusieurs chefs d’industrie s’appliquent avec succès à imprimer une meilleure impulsion aux moeurs publiques: ils pensent qu’après avoir organisé les travaux, et créé pour les ouvriers des moyens convenables d’existence, ils ont encore à leur ménager des récréations dont l’attrait puisse les soustraire à des habitudes grossières. L’étude méthodique des récréations populaires adoptées en diverses contrées fournira d utiles modèles a consulter dans une matière où le désir du bien pourrait souvent conduire a l’utopie; elle permettra aussi quelquefois de trancher des questions qui se rattachent au programme de l’instruction primaire et sur lesquelles il s est élevé beaucoup de controverses. Tel détail d’instruction, inutile à la rigueur pour l’exercice même de la profession, sera maintenu dans le programme, non parce qu’il donne satisfaction à quelque conception théorique sur l’utilité du développement intellectuel; mais parce qu’il initiera plus tard l’ouvrier aux jouissances de certaines récréations morales dont la pratique a depuis longtemps constaté l’efficacité, et que la sollicitude du patron aura mises à sa portée.

37.

Importance du service de santé au point de vue moral; organisations diverses de ce service.

Les secours réguliers de la médecine manquent encore, dans la majeure partie de l’Europe, aux populations ouvrières disséminées, et spécialement aux ouvriers agriculteurs placés hors du rayon des villes. Cependant l’organisation du service médical est indispensable à toute société civilisée, moins encore pour alléger les souffrances physiques que pour donner satisfaction à des besoins moraux de l’ordre le plus élevé. Tout être sensible qui voit son semblable, et surtout un membre de la famille, accablé par la maladie, ne se résigne qu’avec douleur à le voir privé des secours de l’art. Ce genre d’abandon est peut-être celui qui est senti le plus vivement par les natures distinguées; et, d’un autre côté, il est facile de constater que les familles qui se sont habituées à laisser sans secours leurs malades sont atteintes par cela même d’une véritable dégradation morale. Lors même qu’on mettrait en doute, ainsi qu’on l’a fait souvent, l’utilité pratique de la médecine, telle qu’elle est exercée en beaucoup de lieux, on ne pourrait donc méconnaître la fâcheuse influence qu’exerce, au point de vue moral, l’absence de ce service. C’est par ce motif qu’on a cru devoir rattacher les dépenses concernant l’hygiène aux autres besoins moraux groupés dans la quatrième section du budget.

Les nécessités mêmes qu’on vient d’indiquer n’ont jamais permis que le service de la médecine manquât d’une manière absolue: dans les contrées les plus dépourvues, il est représenté par quelques institutions grossières qui donnent au moins satisfaction à d’impérieuses préoccupations. D’ailleurs, le service de la chirurgie, spécialement en ce qui concerne les accouchements et les blessures, est partout exercé par des praticiens qui suffisent partiellement à leur tâche, et qui interviennent quelquefois dans le domaine de la médecine. En outre, la confiance publique, provoquée par la nécessité, appelle au traitement des maladies des personnes dont la vocation naturelle a été développée par la tradition, par l’observation et par la pratique. L’aptitude médicale se manifeste surtout chez ceux que la profession dispose à la méditation; elle est marquée chez les femmes auxquelles une occupation sédentaire, peu fatigante pour le corps, laisse entièrement libre l’usage de la pensée; telles sont les ouvrières qui, n’ayant point à vaquer aux travaux de ménage, se livrent exclusivement à la couture, au filage, au tricotage, à la fabrication de la dentelle, etc. La propension pour ce genre d’études est plus rare parmi les hommes, qui doivent, en général, concentrer sur leur industrie toutes les facultés de leur intelligence, ou chez lesquels l’activité de la pensée est amortie par des travaux épuisants. Plus enclins, d’ailleurs, que les femmes aux jouissances physiques, les hommes sont aussi moins disposés à consacrer leurs loisirs au soulagement de leurs semblables.

Cependant les hommes s’adonnent aussi à l’art de la médecine dans les pays de montagnes et de forêts, où les travaux agricoles sont peu développés et où le pâturage est l’industrie dominante. La classe des bergers peut alors se recruter d’hommes énergiques et intelligents, qui se trouvent naturellement initiés aux plus grossières pratiques de l’art de guérir par les soins qu’exigent les animaux malades, qui peuvent d’ailleurs développer incessamment par la réflexion, dans la solitude, les conclusions que leur fournit une expérience journalière.

Quel que puisse être le jugement de la science sur l’utilité des services médicaux organisés sur de telles bases, on ne peut nier que les médecins empiriques n’obtiennent de véritables succès dans le traitement des maladies dominantes, et que la confiance publique ne soit parfois justifiée [I, II, III, VIII, XXIX, etc., S4]. Il serait à désirer que des savants spéciaux, dont le concours serait nécessaire à l’achèvement d’un travail d’ensemble (43), traitassent les questions de ce genre, dont nous avons seulement marqué la place dans notre méthode. Ces observations compléteraient un article intéressant du budget des dépenses; elles fourniraient la matière des observations à insérer en tête de chaque budget (S4), touchant la constitution physiologique de la famille et l’hygiène locale. Enfin, la recherche des recettes pharmaceutiques transmises par la tradition de chaque pays ne serait peut-être pas sans utilité pour la science médicale elle-même [I §4].

Il s’en faut de beaucoup d’ailleurs que les populations éloignées des villes soient partout privées des secours de la médecine régulière: les propriétaires et les chefs d’industrie en assurent souvent le bienfait à tous les ouvriers places dans leur dépendance; il y a même lieu de remarquer que le principe de la subvention tend à se propager sous cette forme dans toutes les parties de l’Europe, même dans les localités où, sous tous les autres rapports, il tend a se restreindre [IV a VI, VIII, XI, XXVI, XXVII, etc.]. De toutes les industries pratiquées hors des villes, l’industrie minérale est celle qui assure le mieux aux classes ouvrières l’assistance des hommes de l’art. Les hôpitaux et l’ensemble des institutions de thérapeutique et d’hygiène annexés aux principales exploitations domaniales ou privées de l’Europe soutiennent souvent la comparaison avec les établissements modèles des grandes villes. C’est ainsi que les hôpitaux établis au milieu des exploitations d’or, de cuivre et de fer de la Sibérie, ne seraient déplacés ni a Paris, ni à Londres, et pourraient être considérés comme un progrès pour beaucoup de villes importantes de l’Europe. Au reste, on a plusieurs fois constate, dans le cours de ces études, que cette heureuse influence de lindustrie minérale s’étend aux autres détails du régime économique des ouvriers [IV, XIV, XXXII, etc.]: aucune autre branche d’activité humaine n’offre plus d’exemples utiles aux hommes d’État et aux économistes, qui comprennent la nécessité de puiser dans les indications de l’expérience les moyens d’améliorer la condition des classes ouvrières.

Les secours de la médecine, de la chirurgie et de la pharmacie, sont accordés, à titre de subvention, non-seulement par les propriétaires et les chefs d’industrie à leurs propres ouvriers, mais encore par l’État, par des administrations spéciales, par les communes et par la bienfaisance privée, à des populations entières.

L’administration des hôpitaux de Paris, par exemple, accorde gratuitement ces secours à la majeure partie de ceux qui croient devoir les réclamer; elle subvient aux dépenses considérables qui lui sont imposées, en partie par des impôts prélevés sur l’ensemble des contribuables, en partie et surtout au moyen des revenus de propriétés immobilières spécialement affectées à ce service. Par une dérogation spéciale, la loi a autorisé pour cette destination l’existence de biens en mainmorte qu’accroissent incessamment des legs émanant de personnes bienfaisantes. Le principe sur lequel reposent les hôpitaux de Paris et, en général, ceux des grandes villes, soulève de graves controverses. Lorsque l’on considère d’une part l’étendue des souffrances que ces établissements soulagent, de l’autre l’impossibilité actuelle d’asseoir sur un principe différent les mêmes moyens d’assistance, on ne peut assurément songer à porter dans le régime établi une perturbation brusque. Mais, d’un autre côté, en examinant la question à un point de vue élevé de morale et de justice distributive, on ne peut logiquement approuver un système qui dispense les familles de soigner leurs malades; qui rompt la solidarité des patrons et des ouvriers en un point où la plus naturelle impulsion du cœur humain tendrait à la maintenir; qui, d’ailleurs, exempte les industries urbaines des charges pesant sur les industries des campagnes [XI §7]. Sous ces divers rapports, les hôpitaux et, en général, le régime de l’assistance publique tel qu’il tend à s’organiser en France, soulèvent des difficultés du même ordre que celles qui dérivent, en Angleterre, du principe de la taxe des pauvres [XXII (A)].

Dans les communes rurales de l’Occident, où il n’existe point de grands ateliers industriels, où il importe de retenir la population trop disposée à émigrer vers les villes et les districts manufacturiers, l’administration des secours médicaux est parfois organisée sur d’excellentes bases. Tel est le cas, par exemple, pour ces communes du nord de l’Espagne [XX, XXI], dont tous les habitants se cotisent pour rétribuer à frais communs un homme de l’art qui donne ses soins à titre gratuit a tous les malades. On peut également citer, comme méritant un éloge sans réserve, les associations qui se propagent maintenant dans l’ouest de la France [XXVIII §4], et qui ont pour objet de faire donner à domicile les secours médicaux aux indigents des campagnes. Les fonds fournis à ces associations par la bienfaisance privée sont employés en partie à acheter du linge et des objets de literie, en partie à rétribuer des médecins et des pharmaciens qui, entrant dans la pensée des fondateurs, se contentent des honoraires les plus modiques. Ces associations deviendront surtout fécondes, lorsque, au lieu de reposer exclusivement sur le principe de la charité, elles tireront aussi leurs ressources du principe des sociétés d’assurances mutuelles.

CINQUIÈME SECTION.
DÉPENSES CONCERNANT LES INDUSTRIES, LES DETTES, LES IMPOTS ET LES ASSURANCES.

Table des matières

38.

Dépenses concernant les industries domestiques.

Les sommes d’argent et les objets dépensés pour l’exercice des industries que la famille entreprend à son propre compte ont toujours été mentionnés en tête de la cinquième et dernière section du budget, sous le titre: Dépenses concernant les industries. La valeur totale de ces consommations augmente en général à mesure que la famille s’élève dans la hiérarchie sociale; elle l’emporte, en certains cas, sur la valeur de toutes les autres dépenses, c’est-à-dire de celles qui se rapportent aux besoins de l’existence. Mais les consommations qui concernent les industries se distinguent de ces dernières, en ce qu’elles sont essentiellement reproductives: elles sont balancées par des recettes qui offrent toujours un large excédant: il n’y a donc aucune convenance à les faire figurer explicitement dans le budget des dépenses au même titre que les consommations qui se rapportent aux besoins de la famille. Les recherches faites à cet égard démontrent même qu’en groupant des dépenses aussi différentes par leur nature et leur objet dénaturerait complétement les deux budgets où l’on se propose spécialement oh décrire et de comparer la vie domestique des familles: un exemple simple mettra cette vérité dans tout son jour. Si l’on considère deux familles placées dans des conditions identiques, recevant annuellement et dépensant chacune pour leurs propres besoins une somme de1,000francs, et ne différant que par la nature d’une occupation accessoire qui leur assure à chacune une recette évaluée 100francs; si l’on suppose, en outre, d’une part, que la première famille recoiv cette somme à titre de salaire pour un travail accompli pour le compte d’ maître; de l’autre, que la seconde famille réalise cette même somme à titre de bénéfice par l’exploitation d’une industrie domestique qui, pour une dépense montant à2,000francs, donne2,100francs de recette, il est évident que la situation réelle de ces deux familles sera très-diversement caractérisée dans le deux manières de grouper les recettes et les dépenses. Dans le système adopté pour la rédaction de l’Atlas, l’identité des conditions sera indiquée par celle des budgets; dans le système opposé, elle serait masquée par cette circonstance que le budget de la seconde famille serait porté de1,000à3,000francs.

Ces considérations n’infirment point, du reste, la convenance de mentionner dans tous leurs détails, sur le tableau relatif à chaque famille, les mouvements d’argent et de matières provoqués par les industries qu’elle entreprend à son propre compte: on y a pourvu complétement par les comptes consignés dans la première section des notes annexées par renvois aux deux budgets (10). On a d’ailleurs présenté un résumé de toutes ces dépenses dans l’article placé en tête de la cinquième section du budget; mais on les a indiquées seulement pour mémoire et on ne les a pas comprises dans les colonnes consacrées aux dépenses proprement dites.

On a fait exception à cette règle lorsque les familles emploient un ouvrier-domestique. D’un côté, on a fait figurer parmi les recettes de la famille celles qui sont dues au travail de cet ouvrier; de l’autre, on a compris parmi les dépenses du ménage celles qui concernent ce même ouvrier et qu’on n’aurait pu distinguer exactement de celles qui s’appliquent aux membres de la famille. Au contraire, on n’a point porté au budget les dépenses que l’ouvrier-domestique fait à son compte particulier, pour ses récréations et pour l’acquisition de vêtements et autres objets mobiliers qui sont sa propriété personnelle; mais, pour mentionner toutes les dépenses que cet auxiliaire impose à la famille, on a dû consigner dans le budget les gages qui lui sont payés, et au moyen desquels il subvient à ses dépenses personnelles et se constitue parfois une épargne. Ces gages forment l’un de ces articles exceptionnels qui figurent explicitement dans le budget des dépenses de certaines familles, sous le titre de Dépenses concernant les industries [voir XI, XXXIV et XXXV].

39.

Intérêt des dettes contractées pour les besoins de la famille ou pour l’acquisition de propriétés.

Les intérêts que doit servir la famille pour les dettes qu’elle a contractées forment une véritable dépense, qui ne peut se rattacher à aucune des précédentes sections: cet article n’entre, en général, dans le budget, que pour une somme peu importante. Les ouvriers appartenant aux types inférieurs n’ont point de dettes parce qu’ils nont point de crédit; dans plusieurs constitutions sociales, ils sont d’ailleurs plus ou moins protégés par l’influence des patrons ou par des institutions positives [II a V] contre leur imprévoyance naturelle et contre les manœuvres des usuriers qui voudraient les placer dans leur dépendance. Les dettes qu’ils contractent, soit envers les patrons [VIII S6], soit envers les propriétaires de leur habitation pour les arrérages du loyer [XXIII §6], ne portent jamais intérêt. Il en est de même, en principe, des avances que certains fournisseurs de denrées et de vêtements ne peuvent leur refuser dans des circonstances difficiles, et qui, pour beaucoup de familles, se transforment à la longue en une dette permanente, toutefois, les ouvriers qui se placent ainsi dans la dépendance continuelle de leurs fournisseurs payent quelquefois en réalité, à raison de l’exagération du prix de vente ou de la mauvaise mesure des objets livrés, 1111intérêt fort élevé pour leur dette. Des observations spéciales faites à ce sujet, en France et en Angleterre, ont démontré que les intérêts perçus de cette manière par les marchands dépassaient souvent15pour cent de la valeur des fournitures. Les ouviers appartenant aux types supérieurs, ceux surtout qui touchent à la classe des propriétaires, ne contractent des dettes que dans deux cas principaux. De ouvriers prévoyants, dont le budget se résume en une épargne annuelle, s’assrent parfois a l’avance le placement de cette épargne pendant plusieurs années, en achetant, à un prix modéré, une propriété immobilière, à la charge de payer dans cet intervalle au vendeur le prix principal et les intérêts [XV, XXI, XXX. Les ouvriers imprévoyants, qui, bien que propriétaires, ne peuvent maintenir leurs recettes au niveau de leurs dépenses, ou qui cèdent sans discernement a l’attrait des acquisitions de terres, ont ordinairement leurs propriétés grevées de créances hypothécaires. Les premiers s’élèvent incessamment dans la hiérarchie socia les autres marchent fatalement vers l’expropriation, à moins que les créanciers n’aiment mieux les garder dans leur dépendance, en leur laissant, avec la qualité apparente de propriétaire, toutes les charges de la propriété. Il importe que toutes ces nuances soient appréciées, et que le résultat en soit consigné sous le titre: Intérêt des dettes, dans la dernière section du budget.

40.

Impôts: considérations sur les impôts payés par les ouvriers.

L’impôt direct, c’est-à-dire celui qui s’établit, chez tous les peuples européens, sur les personnes, sur les habitations, sur les industries et sur les propriétés, ne retombe, dans aucune constitution sociale, sur les ouvriers appartenant aux catégories inférieures. La part d’impôt direct que supportent les autres augmente à mesure qu’ils se rapprochent davantage de la condition de propriétaire et de chef d’industrie [XV, XXI, XXX, XXXIV, XXXV].

Tous les ouvriers supportent, au contraire, les impôts indirects perçus implicitement dans le prix de vente de plusieurs objets de consommation, au premier rang desquels figurent, dans presque toute l’Europe, le sel marin, l’eau-de-vie, les boissons fermentées et le tabac. Le prix de fabrication du sel marin varie, dans les diverses contrées de l’Europe, de 1centime à7centimes par kilogramme; mais ce prix est ordinairement élevé par l’impôt, d’une somme supplémentaire de10centimes à30centimes; le bénéfice du marchand en détail et l’intérêt des sommes avancées au fisc en portent ordinairement le prix, pour l’ouvrier, à un taux total compris entre15centimes et5o centimes. Presque partout l’eau-de-vie pourrait être livrée à la consommation à un taux compris entre30centimes et5o centimes par litre: l’impôt et surtout le bénéfice du marchand en détail, qui grève lourdement cet article de consommation, en portent ordinairement le prix au delà de1franc. Par une disposition très-sage, la plupart des Gouvernements européens exemptent de l’impôt les boissons fermentées préparées pour la consommation domestique [I à V, XXIII]; elles grèvent, au contraire, plus ou moins fortement celles qui se consomment au cabaret. La part que prennent les ouvriers à l’impôt sur le tabac est plus variable que pour les articles précédents, soit parce que le tabac entre moins régulièrement dans leur consommation, soit parce que la quotité de l’impôt varie plus encore d’une contrée à l’autre.

On a, avec raison, mis en doute la question de savoir si les ouvriers sont réellement grevés des impôts indirects depuis longtemps passés dans les habitudes du pays. Lorsque la population surabonde, les salaires et les subventions accordés comme rétribution du travail sont presque toujours réglés en raison des besoins des familles; ils augmentent et diminuent dans une certaine mesure en proportion du prix des objets de consommation: le poids des impôts qui grèvent ces objets retombe donc en grande partie sur l’industrie à laquelle les ouvriers sont attachés, c’est-à-dire, en dernière analyse, sur les consommateurs des produits industriels. Il est donc plus difficile que ne le pensent certains économistes d’apporter, par la réforme de l’impôt, une amélioration permanente à la condition des ouvriers; il ne serait même pas difficile de prouver que plusieurs réformes conçues dans cet esprit ont produit un résultat fort différent de celui qu’on en attendait.

Des observations directes sur la condition physique et morale des ouvriers permettront souvent de trancher diverses questions concernant l’impôt, qui restent incertaines jusqu’à ce jour, parce qu’on n’en a guère cherché la solution que dans l’ordre du raisonnement. C’est ainsi, par exemple, qu’on pourra apprécier les véritables conséquences de la loterie, sorte d’impôt indirect conservé chez quelques peuples, abrogé chez d’autres, et au sujet duquel il s’est élevé beaucoup de controverses. Considérée dans son principe essentiel, et indépendamment des inconvénients que l’application a pu présenter, la loterie donne satisfaction à l’une des dispositions fondamentales de l’esprit humain; offrant à l’imagination toutes les perspectives qu’impliquent les chances aléatoires, elle permet à la classe la plus nombreuse d’élever sa pensée au-dessus des réalités de l’existence. En ce sens, il est vrai de dire que la loterie assure aux classes inférieures des jouissances plus permanentes et plus positives que celles qu’elles pourraient trouver dans la réalisation même des espérances qui y sont mises en jeu. Elle doit donc être envisagée comme une véritable récréation donnant, dans un ordre de sensations plus élevé, plus intellectuel, des jouissances analogues à celles qui dérivent de l’usage des narcotiques et des spiritueux: sous ce rapport, il serait logique de la maintenir jusqu’à ce qu’on ait mis à la portée des classes ouvrières une distraction moins nuisible ou plus moralisante. On a reproché à la loterie d’exercer sur les ouvriers une influence immorale, en les habituant à la pensée qu’on peut arriver a la fortune par une autre voie que celle du travail; mais il ne paraît pas que cette influence soit appréciable dans plusieurs provinces autrichiennes, où ce genre de recréation est généralement adopté par les classes ouvrières: on nen trouve aucune trace, par exemple, chez le charbonnier carinthien, décrit dans l’Atlas, et qui reçoit évidemment de cette institution des moyens de bonheur auxquels rien ne saurait suppléer [XII §11]. A la vérité, chez certaines natures ardentes, ce genre de plaisir amène des excès qui peuvent compromettre le bien-être des familles; mais ces excès sont infiniment moins fréquents et moins graves que ceux qui résultent de l’usage des spiritueux. On doit toutefois adresser à la loterie, considérée comme institution fiscale, un reproche grave, qui ne s’applique point aux impôts établis sur les spiritueux et les narcotiques. Aucun Gouvernement ne pourrait, sans tyrannie, proscrire l’usage de ces derniers: l’impôt établi sur leur consommation a donc un caractère moral, quand il n’est point accompagné de moyens de provocation. Les loteries, au contraire, ont toujours le caractère d’une provocation véritable adressée à de mauvais instincts, par cela même qu’elles sont établies par les Gouvernements: ces derniers sont donc moralement responsables de la perturbation qu’elles jettent dans l’existence de plusieurs familles; et c’est surtout cette dernière considération qui a déterminé la plupart des Gouvernements de l’Occident à abroger cette institution. Il faut constater cependant que la suppression de la loterie laisse une lacune essentielle dans les récréations accessibles aux catégories les plus nombreuses d’ouvriers: loin de les élever dans l’ordre moral et intellectuel, cette suppression a produit parfois un effet inverse, en donnant une impulsion nouvelle à l’usage des narcotiques et des spiritueux, quelquefois aussi aux jeux de hasard, qui, outre les inconvénients propres à la loterie, présentent ceux qui résultent de la perte du temps. Il semble que, tout en respectant les convenances morales imposées aux sociétés modernes, on pourrait trouver dans une bonne organisation des loteries les moyens de récréation qui manquent trop souvent à la classe la plus nombreuse. Si, de plus, on devait définitivement renoncer à la considérer comme un moyen d’impôt, les personnes chargées d’exercer envers cette classe les devoirs du patronage pourraient y joindre divers éléments de moralisation, conformes à la nature des hommes et des lieux. Sans atténuer en rien l’action stimulante que les loteries exercent sur l’imagination, et qui les fait vivement rechercher [XII, XIII, XXI, §11], on y trouverait un mobile puissant pour développer, chez les types inférieurs d’ouvriers, la tendance à l’épargne et le goût de la propriété.

41.

Assurances concourant à garantir le bien-être physique et moral de la famille.

Ainsi qu’on l’a déjà remarqué plusieurs fois, le plus grand besoin des familles, dans toute organisation sociale, est d’être assurée contre les éventualités qui peuvent inopinément tarir leurs moyens d’existence. Les classes inférieures se résignent aisément au régime le plus dur et le plus sévère pourvu que le pain quotidien leur soit garanti; mais elles tombent dans le découragement ou elles s’agitent dès que cette sécurité leur manque. Les véritables fondements de toute société se trouvent donc dans les institutions et les moeurs qui donnent satisfaction à cette grande nécessité.

Le problème à résoudre en chaque cas consiste à maintenir, aussi régulièrement que possible, les moyens d’existence que les familles tirent ordinairement du travail régulier, mais qui peuvent être momentanément restreints ou annulés par une multitude d’éventualités parmi lesquelles on doit surtout citer: les chômages provenant de crises commerciales, l’incendie, l’inondation, les sécheresses, la grêle et toutes les calamités atmosphériques; les guerres et les divers désordres sociaux; les maladies et les blessures, les infirmités précoces et la vieillesse; la mort prématurée du chef de famille, etc. On a déjà signalé (6à8) les principaux moyens à l’aide desquels chaque constitution sociale pourvoit à la solution de ce problème. Les ouvriers qui se distinguent par leur prévoyance et par l’ensemble de leurs qualités intellectuelles et morales trouvent en eux-mêmes, dans les conséquences immédiates de ces vertus, toutes les conditions désirables de sécurité; les ouvriers placés à un niveau moins élevé, tant pour la moralité que pour l’intelligence, ne peuvent, au contraire, trouver cette sécurité qu’en dehors d’eux-mêmes, et particulièrement dans la solidarité qui les unit aux classes supérieures de la société. Pour les premiers, l’assurance des existences individuelles s’établit, indépendamment de toute combinaison sociale, par la nature même des choses; pour les seconds, cette assurance ne peut être obtenue qu’au moyen d’une organisation particulière, entraînant des dépenses supportées tantôt parles ouvriers eux-mêmes, qui sont tenus d’y pourvoir, tantôt et plus communément par les chefs d’industrie, les communautés, les corporations, les municipalités, les provinces et l’État; tantôt, enfin, par la bienfaisance publique et privée. Toutes ces nuances sont indiquées avec détail, pour chaque cas particulier, dans le dernier article du budget ayant pour titre: Assurances concourant à garantir le bien-être physique et moral de la famille. On a, en outre, consacré à ces mêmes questions, dans chaque monographie, le §13des observations préliminaires, ayant pour titre: Moeurs et institutions assurant le bien-être physique et moral de la famille. Il serait superflu d’insister sur l’importance qu’il convient d’attacher à la rédaction de ces deux derniers articles du budget des dépenses et des observations préliminaires; ils ne forment pas seulement un complément indispensable de ce budget, ils constituent aussi le meilleur résumé qu’on puisse faire de la situation que chaque famille occupe dans le système social.

CHAPITRE IV.
BALANCE DES DEUX BUDGETS; DÉFICIT OU EXCÉDANT; ÉPARGNE ANNUELLE.

Table des matières

42.

Résultats à déduire de la comparaison des deux budgets.

Le résultat le plus important qui puisse se déduire de la comparaison des deux budgets des recettes et des dépenses est de constater s’ils se balancent par un déficit ou par un excédant. En disposant ces budgets d’après les bases indiquées dans les deux chapitres précédents, on s’est proposé surtout de mettre en relief cette conséquence qui, mieux que toute autre, caractérise la condition physique de chaque famille, et surtout le niveau moral auquel elle s’est élevée. A ce sujet on doit apprécier une multitude de circonstances, dont il importe d’offrir le résumé dans chaque +monographie.

Le budget d’une famille appartenant à la classe ouvrière ne peut se résumer régulièrement en un déficit que dans des circonstances exceptionnelles; un déficit permanent ne peut en effet se produire qu’aux dépens d’un capital antérieurement accumulé. Ce cas ne se présente donc guère que pour les ouvriers propriétaires exploitant sans discernement un capital acquis par héritage, ou cédant inconsidérément au désir d’étendre leurs entreprises au delà du cercle tracé par leurs ressources pécuniaires ou par leur aptitude.

Il existe dans l’occident de l’Europe plusieurs districts où les populations ouvrières, devenues surabondantes, n’ont point su remédier à cet encombrement par un système régulier d’émigration: les ouvriers de certaines professions n’y peuvent subvenir régulièrement aux besoins essentiels de l’existence. Ce cas a lieu surtout lorsque la population a augmenté en présence d’industries qui sont restées stationnaires [XXVII §12], ou lorsqu’une modification brusque dans les procédés de l’industrie a considérablement réduit les moyens de travail ou la rétribution qui y était précédemment accordée [XXXIII §13]. Le déficit permanent du budget est alors en partie masqué par les privations imposées à la famille, en partie comblé par la charité publique.

Le cas où le budget se balance chaque année par un excédant ou par une épargne est encore peu fréquent dans l’état actuel de la civilisation européenne; il s’en faut de beaucoup cependant qu’il se présente, ainsi que cela a lieu pour le cas de déficit, avec un caractère exceptionnel. Ainsi qu’on l’a plusieurs fois indiqué dans le cours de cet ouvrage (9), on peut observer en Europe des districts considérables où la population tout entière subordonne ses actes à la nécessité profondément sentie de maintenir ses dépenses au-dessous de ses recettes, et se livre à l’épargne avec une résolution passionnée. On a indiqué, en plusieurs occasions (27, 28, 31), les institutions, les moeurs et les mobiles d’un ordre plus individuel, qui concourent à développer chez les populations ouvrières la disposition qu’on peut justement appeler la vertu de l’épargne, car elle est le point de départ de leur émancipation progressive. En outre, en décrivant dans l’Atlas les ouvriers qui se rattachent à cette catégorie [V, XV, XX, XXX, etc.], on a joint à la mention explicite de l’épargne annuelle, au moyen de laquelle s’établit la balance des deux budgets, une indication sommaire des tendances qui animent, sous ce rapport, la famille, et de l’emploi qu’elle fait des sommes épargnées. Aucun détail n’est plus propre à caractériser ces individualités d’élite, qui forment, dans tout état de civilisation, la transition de la classe ouvrière aux classes moyennes.

Pour la majeure partie des ouvriers européens, souvent même pour des populations entières du Centre, du Nord et de l’Orient, la tendance à l’épargne ne se manifeste avec quelque régularité que chez les jeunes gens des deux sexes dans la période où, disposant de la plénitude de leurs forces et exempts de toute charge de famille, ils éprouvent le désir de s’établir comme chefs de ménage [XI §3]. Le produit des épargnes est ordinairement consacré à l’acquisition du mobilier, des vêtements, des animaux domestiques, des instruments de travail, et, en général, de tous les objets qui, dans les habitudes de la localité, sont jugés indispensables à l’établissement d’une famille. Mais la direction des idées change aussitôt que ce but est atteint: les familles, une fois constituées, cèdent, dans toutes leurs actions, à une préoccupation exclusive: elles ne songent plus qu’à s’attribuer toutes les jouissances physiques, plus rarement les délassements moraux et intellectuels compatibles avec leurs recettes. Presque toujours même elles s’efforcent d’anticiper sur l’avenir, et cette tendance n’a d’autres bornes que le crédit dont elles peuvent disposer. Ce détail de moeurs est tellement caractéristique pour certaines populations, qu’on y mesure souvent le degré de considération dont jouit une famille par le montant de la dette qu’elle peut contracter chez divers fournisseurs. Cette disposition générale se manifeste fréquemment dans les monographies de l’Atlas, bien qu’on y ait admis les ouvriers prévoyants dans une proportion moyenne beaucoup plus forte que celle qui peut être observée dans l’ensemble des États européens. Sur la plupart des tableaux, en mentionnant, pour ordre, l’épargne à la suite des budgets des dépenses, on a presque toujours eu à constater l’entraînement irrésistible qui porte les familles à élever constamment leurs dépenses au niveau de leurs recettes [I, II, IX, etc.].

L’un des détails les plus essentiels de la méthode exposée dans ce livre consiste à indiquer, pour les familles soumises à l’observation, les particularités qu’on vient de signaler, en regard de la mention de l’épargne annuelle, consignée invariablement à la suite du budget des dépenses. Ces indications fournissent, en effet, le plus sûr moyen d’apprécier les nuances morales, déjà atténuées en quelques localités, fort prononcées dans la plupart des autres, qui établissent surtout la distinction entre les classes supérieures de la société et les diverses catégories d’ouvriers.

DEUXIÈME PARTIE.
ATLAS
OFFRANT
L’APPLICATION DE LA MÉTHODE A TRENTE-SIX MONOGRAPHIES PARTICULIÈRES.

Table des matières

I.
BACHKIRS PASTEURS DEMI-NOMADES DU VERSANT ASIATIQUE DE L’OURAL (RUSSIE ORIENTALE),
(OUVRIERS CHEFS DE METIER ET PROPRIÉTAIRES DANS LE RÉGIME MIXTE DES NOMADES ET DES PEUPLES SÉDENTAIRES)
D’APRÈS LES RENSEIGNEMENTS RECUEILLIS SUR LES LIEUX, EN SEPTEMBRE1853,
PAR MM. A. DE SAINT-LÉGER ET F. LE PLAY.

Table des matières

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES DÉFINISSANT LA CONDITION DES DIVERS MEMBRES DE LA FAMILLE.

Table des matières

I.
DÉFINITION DU LIEU, DE L’ORGANISATION INDUSTRIELLE ET DE LA FAMILLE.

§1er. ÉTAT DU SOL, DE L’INDUSTRIE ET DE LA POPULATION.

La famille habite le village de Mochmet, entre Troïtzk et Ekaterinebourg, sur le versant sibérien de l’Oural, à25kilomètres environ du point de partage des eaux asiatiques et européennes, dans la partie supérieure de la vallée de Miask, par55o25’ de latitude N. et par57o52’ de longitude E. du méridien de Paris. Le sol, formé de roches stratifiées, cristallines, pénétrées de roches ignées, est riche en métaux et en espèces célèbres dans la science minéralogique. De riches alluvions aurifères, formées aux dépens de ces roches, s’étendent sur le fond des vallées et même sur des plateaux assez élevés. La production de l’or y occupe de nombreux ouvriers. Les puissantes montagnes de la contrée, dominées par le Taganaï, haut de1,100mètres, se raccordent les unes aux autres par des pentes douces accessibles aux troupeaux. Sauf les cultures de céréales et les petits enclos établis à proximité de quelques rares villages, le pays tout entier se présente tantôt comme une épaisse forêt, tantôt comme un riche pâturage, bien arrosé et ombragé de bouquets de bois et d’arbres isolés. Le climat est plus tempéré que celui des régions moins abritées situées, en Russie, aux mêmes latitudes; la neige couvre le sol d’une couche épaisse depuis le commencement de novembre jusqu’à la fin de mars, et se prête alors parfaitement au traînage. Les herbes propres à la nourriture des troupeaux sont déjà développées dans les montagnes au 1er mai, et s’y conservent jusqu’à la fin de septembre. Les lacs, les rivières et les forêts, offrent en abondance du poisson, du gibier, des animaux à fourrures, des champignons et des fruits sauvages.

La population locale se compose, pour la moindre partie, de Russes attachés aux usines à fer et aux exploitations aurifères, et, pour la majeure partie, de Bachkirs demi-nomades, tirant à la fois leurs moyens de subsistance de terres arables contiguës aux villages où sont établies les résidences d’hiver, et de troupeaux, de juments surtout, qui se transportent pendant la belle saison, avec la population tout entière, sur les pâturages des montagnes voisines.

Par suite de leur passion pour les habitudes de repos de la vie nomade (§3), les Bachkirs ne peuvent, à vrai dire, s’élever à la richesse; mais, par compensation, la jouissance d’un territoire considérable, possédé dans le régime de l’indivision, et l’organisation de la famille (§2), n’y comportent point le développement de l’indigence telle qu’on l’observe dans l’Occident. Dans tous les cas, l’abondance des moyens de subsistance, à défaut des institutions positives existant chez les Russes (II à V, §13), rend facile le soulagement de ceux qui tombent momentanément dans la détresse. Le degré d’aisance des familles se mesure surtout au nombre de femmes épousées par le chef de maison et aussi au nombre des juments et des autres animaux domestiques qu’il possède: sous ce double rapport, les chiffres suivants caractérisent assez bien l’état de fortune des dix-sept maisons du village:


La famille spécialement décrite dans la présenté monographie est celle de l’une des deux maisons qui possèdent trois juments et dont le chef n’a qu’une seule femme.

§2. ETAT CIVIL DE LA FAMILLE.

Une famille bachkire réunit ordinairement dans la maison paternelle tous les frères mariés; la communautédhabitation et d’intérêts se maintient souvent entre eux même après la mort du père. Laamille prise pour exemple comprend les ménages de deux frères ayant toujours vécu en communauté, sous l’autorité absolue de l’aîné; elle se compose des huit personnes énumérées ci-après:

Kourama-Tanzibaï, khoja (G), âgé de cinquante-neuf ans;

Joumaï, fille de Kourmane-Ilias, sa femme (en secondes noces), âgée de trente ans;

Baghaou-Dhin, leur fils, âgé de onze ans;

Zouléïkha, leur première fille, âgée de neuf ans;

Zoulkhoméda, leur seconde fille, âgée de six ans;

Zoulkhoïa, leur dernière fille, âgée de huit mois;

Moukhombet-Rachim-Tanzibaï, frère de Kourama, âgé de quarante-huit ans*

Marchéïa, sa femme, âgée de trente-deux ans.

Le chef de maison, Kourama, a été marié une première fois à Gihanbeka, morte après avoir donné le jour à deux filles, Khoulvadehr et Aïcha, âgées aujourd’hui de vingt-trois et de vingt-deux ans, résidant, avec leurs maris, dans deux villages voisins; il n’a pris sa seconde femme qu’après la mort de la première.

§3. RELIGION ET HABITUDES MORALES.

Tous les habitants du village appartiennent à la religion musulmane; une moitié environ suit les principales prescriptions du Khoran; le reste les néglige ou les enfreint ouvertement. Kourama, et, sous son influence, les autres membres de la famille, se distinguent par leur ferveur, et surtout par leur exactitude à remplir les devoirs des ablutions, de la prière, etc. (E) Cette disposition a élevé la famille au-dessus du niveau moral de la majorité des habitants, notamment en ce qui concerne les affaires d’intérêt.

Tous les enfants reçoivent les éléments de l’instruction primaire dans une école tenue par le moullah. Le goût pour l’instruction se développe de plus en plus. Les gens aisés du district envoient leurs garçons étudier, en qualité de pensionnaires, chez un maître célèbre établi à35kilomètres du village de Mochmet.

Le vice principal de la population est une propension invétérée à la paresse. Le terme des désirs de la famille la plus laborieuse est de posséder huit à dix juments, au moyen desquelles elle peut se soustraire à tout travail agricole et se nourrir presque exclusivement de khoumouis (L), avec un repos absolu pendant la vie nomade de l’été. Ce but atteint, la famille ne songe guère dorénavant à appliquer son travail à l’exploitation des admirables ressources du pays. Il en résulte qu’au moindre revers, à la première invasion d’une épizootie, par exemple, elle retombe dans la situation médiocre qui, dans toute la Bachkirie, dans le village de Mochmet en particulier (§1er), est le partage du plus grand nombre.

Les Bachkirs gardent certains égards les uns envers les autres dans leurs relations d’intérêt, mais ils n’hésitent guère à se livrer à la fraude dans leurs relations avec les Russes. Les moins scrupuleux vont jusqu’à tremper dans de faux témoignages, en vue d’extorquer une somme d’argent d’un homme riche menacé de quelque scandale. La responsabilité de cette dépravation semble parfois remonter aux fonctionnaires publics.

La surveillance des parents, qui tirent de grands avantages du mariage de leurs filles (F), la reclusion des femmes et l’ensemble des moeurs établies, s’opposent à toute corruption dans les rapports des deux sexes. Les femmes qui, à quelques égards, sont achetées par leurs maris (F), sont, en principe, devant ces derniers, dans un état de dépendance absolue; elles prennent la plus lourde part des travaux agricoles; elles supportent toutes les charges de la domesticité, jusqu’à l’obligation de seller le cheval du mari, chaque fois que celui-ci veut sortir. Mais leur autorité comme mère reste entière et elles jouissent, non moins que le père, du respect et de l’affection des enfants. En outre, là comme ailleurs, nonobstant l’autorité du mari, et par l’ascendant du caractère individuel, l’influence des femmes trouve souvent occasion de s’établir, même en ce qui concerne la gestion des intérêts de la communauté (H). Dans une maison où il y a plusieurs ménages et plusieurs femmes attachées à un même mari, c’est presque toujours la plus ancienne femme du khoja qui dirige les affaires intérieures de la communauté.

§4. HYGIÈNE ET SERVICE DE SANTÉ.

Sauf le frère cadet dont la vue est affaiblie, tous les membres de la famille jouissent d’une excellente santé: les deux femmes, en particulier, ont une vigoureuse organisation. La contrée est très-salubre, on n’y connaît guère de maladies épidémiques: le choléra même y a exercé peu de ravages. Les maladies dominantes sont plutôt celles du climat que de la localité: les affections rhumatismales et hémorroïdales, la dyssenterie et les fluxions de poitrine. La rareté des phthisies pulmonaires doit être remarquée et semble devoir être attribuée à l’usage du khoumouis. Beaucoup de personnes affectées de cette maladie viennent de loin chercher la guérison en s’établissant pendant l’été à proximité des tentes bachkires. L’usage du khoumouis exerce d’ailleurs une influence évidente sur le physique et le moral de la population; cette influence se manifeste par une torpeur et un état habituel de somnolence accompagnés de rêves agréables, offrant une certaine analogie avec les effets de l’opium. Les narcotiques proprement dits, le tabac à fumer et à priser, ne sont point inconnus dans le pays, mais sont d’un usage peu répandu.

La vaccine, propagée par les soins de l’administration, est le seul détail de la médecine exercé d’une manière régulière par des hommes de l’art, qui font des tournées à des époques déterminées. Dans la plupart des cas de maladie, les habitants de Mochmet s’adressent à des empiriques; ils ont aussi recours aux conseils du moullah (D). Le village offre des exemples remarquables de longévité.

§5. RANG DE LA FAMILLE.

Le caractère distinctif de l’organisation sociale décrite par la présente monographie est de réunir dans chaque famille les fonctions et les aptitudes qui, dans la civilisation occidentale, se partagent toujours entre un grand nombre de familles et d’individus. La famille prise pour exemple s’adonne également à l’agriculture et à l’industrie manufacturière; dans la répétition régulière des travaux annuels, ses divers membres prennent successivement le caractère de domestiques, de journaliers, de tâcherons, de chefs de métier, de propriétaires, etc. La propension des Bachkirs pour la paresse (§3) restreint à la vérité cette variété d’aptitudes développée à un si haut degré chez les Russes sédentaires de la même région (II §8); en outre, l’imperfection du système d’instruction (§12) prive ici les ouvriers des moyens de développement intellectuel dont jouissent les ouvriers de l’Occident [XIX (B)]; mais, par compensation, les loisirs de la vie nomade, les habitudes de méditation qu’elles font naître chez les individus les mieux doués, communiquent souvent a ceux-ci une distinction de manières, une finesse d’intelligence et de jugement qui se remarquent rarement au même niveau social, dans une civilisation plus perfectionnée.

II.
MOYENS D’EXISTENCE DE LA FAMILLE.


§7. SUBVENTIONS.

Chez les Bachkirs, de même que chez la plupart des peuples orientaux, on ne peut établir une démarcation bien nette entre les propriétés individuelles et les subventions émanant des communes. Le caractère de la propriété individuelle n’est réellement marqué que pour les maisons et leurs dépendances immédiates (jardins, chènevières, etc.).

La terre arable et les prairies où se récolte le foin sont attribuées aux familles et s’y transmettent de génération en génération avec des limites déterminées; par ce motif, on a classé, dans le tableau ce genre de biens parmi les propriétés. Cependant le droit exercé sur ces biens par la famille est plus restreint quil ne lest pour les propriétaires de l’Occident, et laisse encore une assez large part au droit de la communauté; celle-ci ne se borne pas à détacher de la réserve, jusqu’alors indivise des parcelles qu’elle concède aux familles qui sont en mesure d’en tirer parti; elle fait rentrer dans cette réserve des parcelles précédemment concédées à des familles qui, depuis plusieurs années, n’y font aucune récolte. Ce droit de reprise de la communauté n’est jamais, en fait, onéreux aux individus; il préserve au contraire, ceux-ci contre les fléaux de l’hypothèque et de l’usure.

Les droits d’usage attribués aux familles sur les pâturages d’été, sur les bois, le gibier, le poisson les fruits sauvages, etc., n’ont jamais le caractère d’une propriété privée; les individus n’en jouissent qu’en qualité de membres de la communauté, en se soumettant aux règlements promulgués par l’autorité administrative; on ne peut donc les considérer que comme des subventions. Le bois de charpente, nécessaire à la construction et à l’entretien des habitations, ne peut être coupé que sur l’approbation donnée par le chef du district forestier de Zlatooust, à la demande des ayants droit, visée par le vouiberni et transmise par le starchina (D). Chaque habitant peut couper tout le bois de feu nécessaire à sa consommation, mais il n’en peut vendre à des personnes étrangères à la communauté. Les droits de chasse, de pêche et de cueillette, sont encore moins réglementés; ils sont, en fait, à la disposition de tous, même des étrangers.

Les allocations de céréales faites à la famille par un gendre aisé, établi dans un village voisin doivent être en partie considérées comme une subvention [§8et (11)].

§8. TRAVAUX ET INDUSTRIES.

TRAVAUX DES HOMMES.

La principale occupation des hommes est la récolte des foins pour la nourriture des ani dant l’hiver. Les travaux secondaires concernent l’exploitation des subventions ci-dessus énumérées subvention la plus importante, celle des pâturages d’été, n’impose guère d’autre effort aux hommes que le montage et le pliage de la tente, lors des changements de lieu. Elle est, à vrai dire, pour l’occasion d’un repos presque absolu, lorsque les juments sont en assez grand nombre pour ceux-ci, tout le khoumouis nécessaire à la consommation de la famille. produire

Les deux frères chefs de famille décrits au présent tableau ont trouvé, grâce à leur ré d’hommes religieux et honnêtes, une occupation lucrative qu’ils ont acceptée avec empressement pour se soustraire à la nécessité de cultiver les céréales. Ils sont chargés de la garde d’une terre boisée en séquestre, dont la propriété, revendiquée à la fois par une communauté de Bachkirs du voisinage et par un particulier russe, marchand de Kichtim, ne sera établie que par la conclusion d’un procè Les agents chargés par le tribunal d’empêcher toute déprédation sur cette terre sont rarement présents délèguent leurs fonctions aux deux frères, en leur cédant une partie de leur salaire. Cette oc est venue utilement remplacer l’exploitation d’un bac, supprimé par suite de l’établissement d’un pont sur la route de poste voisine, exploitation que les deux frères avaient également entreprise pour se dispenser du travail agricole. pour se

TRAVAUX DES FEMMES.

Les principales occupations des femmes concernent les soins réclamés par les animaux domesti la récolte des foins, l’élaboration du lait fourni par les juments et les vaches; enfin (pour la estiques; de maison), la récolte des céréales chez l’un des gendres du chef de famille, qui alloue la provision céréales nécessaire à la famille, en partie à titre de salaire pour ce travail, en partie à titre sion de vention.

Les travaux secondaires ont pour objet les soins de ménage, la culture du jardin potager et l champs à chanvre et à lin; la fabrication des tissus de chanvre, de lin et de laine, la cueillette des champignons et des fruits sauvages.

TRAVAUX DES JEUNES ENFANTS.

Les deux aînés commencent à seconder leur mère et leur tante dans les travaux qui se rapportent au séchage des foins, au transport et à l’élaboration du lait, à la récolte des champignons et des fruit sauvages, à la récolte du chanvre, à la préparation de la filasse.

INDUSTRIES ENTREPRISES PAR LA FAMILLE.

L’énumération des industries se confond avec celle des travaux, puisque la famille travaille exclu sivement à son propre compte.

III.

MODE D’EXISTENCE DE LA FAMILLE.

§9. ALIMENTS ET REPAS.

Le mode d’alimentation varie essentiellement selon le degré d’aisance de la famille. Pendant la vie nomade de l’été, l’état de bien-être le plus recherché consiste à vivre exclusivement de khoumouis, auquel on joint, tout au plus une fois par jour, du gruau au lait; les Bachkirs les plus aisés sortent trois ou quatre fois par jour de leur état habituel de somnolence (S4) pour boire d’énormes quantités de leur aliment favori.

Les hommes de la famille décrite dans la présente monographie ne peuvent guère jouir chacun que deux jours par semaine de cet état d’inaction; le reste du temps, étant dispensés du travail agricole, ils ont à s’occuper au dehors, ainsi qu’il a été dit précédemment (S8); ils se nourrissent alors comme à l’époque de la vie sédentaire; cependant ils reviennent tous les deux jours à la tente, ou bien ils se font envoyer une petite provision de khoumouis.

Pendant la vie sédentaire, on fait régulièrement trois repas, ayant pour base le gruau au lait et l’airhan; on y joint souvent de la viande bouillie qu’on mange sans pain ni gruau, et une soupe au pain ou à la pâte faite avec le bouillon. Les jours de fête, alors qu’on reçoit un étranger, on mange de la viande rôtie dans la graisse ou dans le beurre de vache; dans ces mêmes occasions, on prépare quelquefois un mets nommé bichbarnak, composé de viande hachée, d’orge, d’oignon et de légumes assaisonnés de sel et de divers aromates. On considère aussi comme un grand régal un mets composé de viande de cheval (hit) et de pâte de farine bouillie avec du sel. La politesse oblige le maître de maison à prendre à la main, au début du repas, une certaine quantité de viande et à la présenter au convive auquel il veut surtout faire honneur.

Le thé est, pour tous les membres de la famille, un mets encore plus recherché que le khoumouis; l’achat de cette denrée absorbe toutes les sommes dont la destination n’est pas impérieusement fixée par d’autres besoins.

La famille observe scrupuleusement les prescriptions religieuses concernant l’abatage des animaux, surtout à l’occasion du Kourmane-Baïram(E).

§10. HABITATION, MOBILIER ET VÊTEMENTS.

La maison, construite en poutres équarries, assemblées à mi-bois aux extrémités, s’étend, avec ses dépendances immédiates, sur une surface de56o mètres carrés, savoir:


La maison, la chambre principale surtout, est tenue avec propreté; il y a, au contraire, beaucoup de négligence dans la tenue des cours, de l’écurie et des étables. Les fumiers, qui restent sans usagedans e pays, encombrent toujours les dépendances de l’habitation. La cheminée de cuisine, tchoual,composée dun mince cylindre d argile reposant sur une pierre plate, échancrée sur1m, 30de haut, et s’élar¬ s’élecvant au-dessus du toit, est disposée de la manière la plus heureuse à la fois pour le chauffage, pour l’éclairage et pour la cuisson des aliments.

La tente, habitation d’été, est spécialement décrite ci-après (c).

Le mobilier, établi en partie, comme la maison, sous l’influence de la civilisation russe, comprend:




§11. RÉCRÉATIONS.

Les plaisirs les plus recherchés sont les jouissances qui se rattachent à la vie nomade de l’été: l’usage du khoumouis, l’exemption de tout travail agricole, la prière et la méditation au milieu des beaux paysages où les tentes sont assises. Les Bachkirs les moins aisés, obligés de subir le travail agricole ou industriel, viennent au moins une fois par semaine aux tentes partager ces plaisirs: les jeunes garçons se disputent au jeu de balle, à la lutte, à la course, etc., des prix institués par les notables; ils se livrent aussi au chant et à la danse sans se mêler aux filles. Celles-ci, soigneusement voilées, vont, accompagnées de quelques vieilles femmes, se promener dans les bois du voisinage, y cueillir des fruits sauvages et des champignons, y faire une collation de thé en emportant à cet effet le samovar (§10).

Pendant la vie sédentaire, l’usage du thé est la récréation favorite; à défaut de ressources suffisantes, on infuse, à trois ou quatre reprises, les feuilles de thé, après les avoir autant de fois séchées. La famille trouve une grande satisfaction à traiter ses amis et surtout le moullah; dans ces occasions, on sert de préférence le thé et les mets de choix mentionnés au §9.

Les assemblées dites heummin figurent encore au nombre des principales récréations des hommes; on nomme ainsi les réunions d’ouvriers provoquées par un chef de maison qui, manquant de bras, a besoin de faire exécuter un travail urgent, tel qu’un charroi de matériaux, une récolte, une construction, etc. Le repas copieux qui termine toujours les journées est plus agréable aux invités que ne le serait le salaire équivalent [II, III, XXVI et XXIX].

IV.
HISTOIRE DE LA FAMILLE.

§12. PHASES PRINCIPALES DE L’EXISTENCE.

Les enfants sont soignés dans le premier âge avec sollicitude; ils se développent en toute liberté pendant la vie sédentaire et surtout pendant la vie nomade, qui leur offre un grand attrait. Vers l’âge de10ou de12ans, ils commencent à suivre, sous la direction du moullah, les exercices de l’école, où ils se trouvent réunis au nombre d’une vingtaine. Les filles, surveillées par une vieille femme, viennent à l’école jusqu’à l’époque de leur mariage; elles sont autorisées par l’usage à se découvrir la figure en présence du maître; elles se tiennent, d’ailleurs, dans une classe distincte de celle où se trouvent les garçons. Le moullah enseigne à ses deux catégories d’élèves, la lecture, l’écriture et le calcul; il les exerce surtout à la lecture du Khoran: les caractères écrits, analogues à ceux des Arabes, se tracent de droite à gauche.

Les hommes, à raison du délai nécessaire pour le payement du kolime (F), ne contractent guère leur premier mariage avant l’âge de25à30ans; les filles se marient de19à20ans. Les riches seuls sont en position d’épouser plusieurs femmes, et, dans ce cas, les mariages successifs ont lieu à des intervalles éloignés.

Le père de famille conserve ordinairement près de lui ses garçons mariés; il dispose en principe de tous les biens de la communauté; il en règle la transmission après sa mort, par un testament rédigé avec l’intervention du moullah; dans ce partage, il a ordinairement égard aux charges qu’impose le mariage, et il attribue aux garçons une part double de celle des filles. En cas de mort subite du père de famille, la mère, si elle existe encore, prend la direction de la communauté: l’un des garçons mariés, au moins, reste alors avec la mère; les autres peuvent constituer une nouvelle maison, en se retirant avec une part d’héritage fixée par l’usage ou réglée avec le concours du moullah et des anciens. Ces derniers interviennent également quand il y a lieu d’interpréter un testament ou d’établir un partage entre des orphelins, entre plusieurs veuves d’un même mari défunt, etc. Il n’est pas sans exemple qu’après la mort du chef de famille la communauté d’habitation et d’intérêts se maintienne entre ses veuves et les enfants des divers lits.

§13. MOEURS ET INSTITUTIONS ASSURANT LE RIEN-ÊTRE PHYSIQUE ET MORAL DE LA FAMILLE.

La sécurité des individus, dans le régime social décrit dans la présente monographie, repose, en premier lieu, sur l’organisation de la propriété (§7), qui supplée à l’imprévoyance individuelle et écarte les dangers de l’usure; en second lieu, sur un large système de subventions qui, lui-même, est la conséquence de l’abondance du sol disponible dans la banlieue du village de Mochmet; en troisième lieu et surtout, sur une puissante organisation de la famille, conservée par la tradition et par l’influence religieuse. Ce régime social assure ordinairement les avantages inhérents à toute communauté, à plusieurs jeunes ménages rapprochés par le lien du sang sous l’autorité absolue du chef de famille (khoja); il donne une situation convenable, soit à la tête des familles, soit dans les conseils d’anciens, aux individualités éminentes, et, d’un autre côté, il garantit les individualités d’ordre inférieur contre les conséquences de leur imprévoyance ou de leur inconduite, contre les dangers de l’incendie, des maladies, des épizooties et des désordres atmosphériques, c’est-à-dire contre les maux qui ne manqueraient pas de les accabler dans le régime de l’isolement. L’intérêt qui porte plusieurs ménages à rester unis est quelquefois combattu par des dissensions intérieures et surtout par la mésintelligence des jeunes femmes; sous ce rapport, le bien-être des familles se lie au maintien de l’esprit de tradition, de l’autorité paternelle et de l’ascendant religieux du moullah, qui s’emploient ordinairement à amortir l’effet de ces tendances individuelles. La population tout entière repousse avec opiniâtreté les innovations: cette disposition écarte les améliorations qui augmenteraient immédiatement le bien-être de chacun: mais, en revanche, elle contribue, avec les influences indiquées ci-dessus, à maintenir les avantages acquis.

BUDGET DES RECETTES DE L’ANNÉE.


BUDGET DES DÉPENSES DE L’ANNÉE.


NOTES ANNEXÉES PAR RENVOIS AUX OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES ET AUX DEUX BUDGETS.

Table des matières

I.
COMPTES DES BÉNÉFICES

RÉSULTANT DES INDUSTRIES ENTREPRISES PAR LA FAMILLE (À SON PROPRE COMPTE).

(1) Exploitation des animaux domestiques et des prairies.

Les animaux sont nourris pendant l’hiver avec le foin récolté par la famille dans ses deux prairies (S6); pendant l’été, sur les pâturages au milieu desquels la famille se transporte avec sa tente. Les moutons, laissés pendant l’été à la garde d’habitants pauvres qui restent à Mochmet, se nourrissent sur les pâturages communaux voisins de ce village.


(2) Garde d’une propriété mise sous séquestre jusqu’à la solution d’un procès qui tranchera la question de propriété.

La propriété de la terre en question, où se trouvent de beaux bois de construction, est aujourd’hui revendiquée a la fois par un marchand russe de Kichtim et par une commune bachkire établie près de cette terre. Les gardiens préposés par le tribunal à la conservation des bois de cette terre délèguent, avec la permission des autorités, cette fonction au chef de famille et à son frère, qui jouissent dans le pays d’une haute réputation de probité, et qui consacrent à cette industrie environ le tiers de leur temps.


(3) Culture du champ à chanvre et à lin.


(4) Culture du jardin potager.


(5) Fabrication des étoffes et confection des vêtements de chanvre et de lin.


(6) Fabrication des étoffes et confection des vêtements de laine.


(7) Fabrication du savon et des lessives alcalines.

Les matières premières sont les cendres du foyer et du poêle et les graisses provenant de l’abatage des animaux. L’appareil principal est le grand chaudron en fonte (§10), qui sert également pour la fabrication de la bière.


(8) Résumé des comptes des bénéfices résultant des industries (1à7).


II.
COMPTES RELATIFS AUX SUBVENTIONS.

(9) Exploitation, transport et préparation des bois de la forêt communale.


(10) Chasse, pêche et cueillette sur les propriétés communales.



(11) Travaux relatifs à l’allocation de céréales faite par l’un des gendres du chef de famille.

Le chef de famille, ayant peu de propension pour le travail agricole, se procure une partie de la provision de céréales qui lui est nécessaire en envoyant sa femme, à l’époque de la moisson, chez lun de ses gendres, qui cultive les céréales sur une grande échelle dans un village voisin. Le gendre, par reconnaissance pour le concours qui lui est donné à une époque où la main-d’oeuvre est rare, et aussi par acte de générosité envers son beau-père, qui a été peu exigeant pour la dot, lui accorde une quantité de céréales dont la valeur excède de beaucoup la valeur des journées de sa belle-mère, et qui doit être considérée en partie comme une véritable subvention.


III.
COMPTES DIVERS.

(12) Travaux et frais relatifs à l’entretien des bâtiments, de la tente et des divers mobiliers.


(13) Résumé des journées de travail fournies par les chevaux et les juments.


(14) Travaux et recettes relatifs aux journées d’heummin.


IV.
NOTES DIVERSES.

(A) Sur la constitution physique des steppes habitées par les nomades soumis à la Russie.

On nomme steppes les vastes plaines qui constituent la majeure partie de la Russie méridionale, de l’Asie orientale et de l’Asie centrale; ces dernières forment, depuis un temps immémorial, la patrie des peuples nomades. Les cours d’eau y sont rares, presque toujours encaissés au fond de ravins étroits; le sol et le climat ne comportent guère la croissance des arbres; ces régions sont donc exposées sans défense aux agents météorologiques et sont difficilement habitables durant les sécheresses de l’été et les froids de l’hiver. Les nomades qui les parcourent incessamment doivent donc, en général, se retirer dans quelques districts mieux habités que les autres, et surtout près des montagnes qui y confinent çà et là. En revanche, il s’y développe au printemps une luxuriante végétation de plantes herbacées appartenant aux genres poa, phleum, bromus, stipa, holcus, festuca, avena, veronica, salvia, lepidium, trifolium, melilotus, medicago, vicia, ervum, astragalus, etc. Au mois de juin, lorsque le vent agite ces grandes herbes, où les chevaux, les bœufs, les chameaux eux-mêmes sont à demi plongés, la steppe ressemble à un océan de fleurs et de verdure. Cette comparaison, qui se trouve depuis des siècles dans la poésie de ces peuples, se présente tout d’abord à la pensée du voyageur. La vue des steppes asiatiques en cette saison est un des plus grands spectacles naturels dont il soit donné à l’homme de jouir.

(B) Sur les nomades et les autres peuples musulmans de la Russie orientale.

Les vastes steppes (A) qui s’étendent en Asie le long de la frontière sud-est de l’Europe, et au sud des colonies agricoles de la Sibérie, sont habitées par des Kirghiz, musulmans nomades, organisés en trois provinces ou hordes soumises au protectorat de la Russie, et qui, sous ce rapport, ne sont point complétement étrangers à la civilisation européenne.

Le territoire de la petite horde longe la rive orientale de la Caspienne et du fleuve Oural, et dessine exactement de ce côté la limite de l’Europe. Il se compose essentiellement de steppes propres à l’élevage des chevaux et des moutons, subdivisées, conformément à d’anciens usages, entre les diverses tribus de la horde, par de longues zones orientées pour la plupart du nord au sud. Les familles de chaque tribu exercent, à titre indivis, dans la zone qui leur est attribuée, le droit de pâturage; elles s y transportent pour assurer la subsistance de leurs troupeaux, suivant un ordre fixe par le climat, les saisons, le développement des herbes, le régime des eaux, etc. Les membres de chaque famille vivent eux-mêmes dans un régime de propriété indivise, sous l’autorité absolue du père. Les seuls travaux à accomplir dans cet état de civilisation, savoir, les soins donnés aux animaux, la préparation de la nourriture et la confection des vêtements, sont exécutés par les femmes. Les aliments, ainsi que les objets de mobilier et de vêtement, sont fournis presque exclusivement par les troupeaux. Avec l’excédant des produits fournis par ces derniers, la famille se procure par voie d’échange, à proximité de l’une des villes de la frontière russe (Orembourg, Troïtzk, etc.), la provision de céréales et quelques ustensiles domestiques. Chaque famille acquitte, par lallocationdun mouton, l’impôt du à la Russie. Par dérogation à ces usages, maintenus à la fois par la tradition et par les prescriptions du Gouvernement russe, quelques familles, sans renoncer positivement à la vie nomade, commencent à semer des céréales clans la région contiguë à l’Oural au détriment du commerce établi sur cette frontière entre les Kirghiz et les cultivateurs russes.

Les contrées qui s’étendent, en Europe même, de la steppe des Kirghiz au Wolga, entre les parallèles de Samara et de Kasan, sont occupées par des musulmans qui paraissent appartenir à la même race que les Kirghiz dont il vient d’être question. Mais la civilisation s’y présente avec des caractères différents. En premier lieu, on y rencontre çà et là de grands établissements russes ayant pour objet l’agriculture et l’industrie métallurgique; c’est dans ces conditions, par exemple que se trouvent l’exploitation agricole décrite ci-après [II (E)], et les célèbres usines qui fondent les minerais de cuivre d’Orembourg et les minerais de fer à acier du Boulan. En second lieu les musulmans, qui forment le fond de la population, se distinguent aujourd’hui très-nettement des Kirghiz: on y remarque deux types principaux.

Les musulmans, qui demeurent près du Wolga et qui ont adopté les habitudes sédentaires de l’agriculture et du commerce urbain, sont connus sous le nom de Tatars; ceux, plus rapprochés de la steppe asiatique, qui, pendant la saison d’été, restent livrés à la vie nomade, sont généralement distingués sous le nom de Bachkirs. Le pays qu’habitent ces derniers comprend les deux versants du massif méridional des monts Ourals et forme l’extrémité sud-est de l’Europe. Par sa fertilité et par son aspect pittoresque (§1er), il se place au rang des contrées les plus renommées. Les caractères résultant de la constitution topographique et des moeurs de la population dominante sont si tranchés, que la société d’Orembourg a donné à cette région de plaisance, dans le dialecte français qu’elle emploie habituellement, le nom de Bachkirie.

La famille décrite dans le tableau appartient à cette contrée et à cette race de demi-nomades. Dans cette même partie de la Russie, et dans les steppes méridionales de la Caspienne, du Don et de la mer d’Azof, on rencontre souvent des familles d’artisans nomades, appartenant, pour la plupart, à la race des tsiganes, et qui exercent, outre plusieurs commerces clandestins, les professions de forgeron, de vétérinaire, etc.

(C) Sur la construction et l’ameublement des tentes habitées par les Bachkirs

La tente habitée par la famille pendant la vie nomade de l’été a la forme d’un tronc d base circulaire, surmonté d’une calotte sphérique. Elle a3m, 50de diamètre et2m, 60de à La charpente se forme d’un léger treillage en brins de bouleau de2à3centimètres de diamètre assemblés au moyen de bandelettes de cuir. Elle est couverte par deux enveloppes: l’une i en écorce de bouleau, l’autre extérieure, formée de forte toile de chanvre ou de feutre en poil de mouton. Au centre, sur le sol, se trouve un foyer entouré de quelques pierres, dont en poil s’élevant lentement, s’échappe par les interstices de l’enveloppe. Sur le pourtour, sont établis, part et d’autre de la porte unique de la tente, les vases et les ustensiles en bois et en is, de destinés à la préparation et à la conservation du beurre, de la crème, du lait, du khoumouis, du l’airhan (L), etc. Sur le sol, du côté opposé à la porte, sont déposés les coussins, les nattes et les tapis sur lesquels se tiennent, pendant la majeure partie de la journée, tous les membres de la famille. es de la

Les tentes des Bachkirs de Mochmet, au moment où les auteurs les ont visitées le tembre1853, étaient disposées, au nombre de quatorze, en ligne droite, et séparées7sep-l’autre par un intervalle moyen de2m, 5o. Une clôture en bois longeant à la même distance la ligne des tentes, défendait celle-ci de l’approche des animaux; dans l’intérieur de ce espace se trouvaient, près de chaque tente, de petites fromageries portatives, composées aire de1m, 6o de côté, portée à1m, 40au-dessus du sol, au moyen de quatre montants en en bois, couvertes avec des plaques d’écorce de bouleau. Ce petit camp était établi de la manière la plus pittoresque, au milieu de magnifiques prairies de montagnes, parsemées de bouquets de bo leaux et d’arbres verts, et surtout de pins sylvestres, d’épicéas et de mélèzes. ou-

(D) Sur l’organisation de l’administration et du culte musulman chez les Bachkirs

Le village de Mochmet est administré par un maire (vouiberni), élu par les habitants, etd la principale fonction est de présider à la distribution du bien communal, c’est-à-dire d’attrib des terres à ceux qui en manquent et d’en reprendre à ceux qui en ont en excès. Le starchina, nommé par les délégués de six villages voisins, approuve la nomination du vouiberni de ces mêmes villages, et revise au besoin les décisions de ces fonctionnaires. Le kanntonné, nommé par le gouverneur d’Orembourg, administre un district plus étendu nommé kannton, et révise les décisions des starchinas. Il existe onze kanntonné dans toute l’étendue de la Bachkirie: le chef-lieu du kann ton de Mochmet est situé à Mouinakova, à125kilomètres de ce village.

Le moullah établi dans chaque village occupe le grade inférieur de la hiérarchie ecclésiastique; il accomplit dans la mosquée les cérémonies du culte; il préside aux fêtes de nom des nouveau-nés, aux mariages, aux inhumations et à la célébration des anniversaires de la mort des parents Il intervient comme conseil, comme arbitre, souvent comme juge, dans les partages de biens ayant lieu après la mort du chef de famille, et dans les discussions que ces partages font naître Il donne l’instruction aux jeunes gens des deux sexes; en cas de maladie, il est souvent appelé à titre de médecin. Il est rétribué par les dîmes que stipule le Khoran, et par diverses allocations fixées pour chaque cérémonie (E). Le moullah du village de Mochmet, aujourd’hui âgé de70ans a été instruit d’abord par son père qui remplissait la même fonction, puis, par un savant maître établi à quelque distance, et qui jouissait dans le pays d’un certain renom. Vers l’âge de30ans ayant acquis une réputation de science et de moralité, il fut à son tour ordonné moullah par le chef ecclésiastique de la province, le mufti résidant à Oufa. En lui conférant ce grade, le mufti prit en considération les connaissances dont le candidat justifia par un examen, les rapports de l’akhoum et de quelques moullahs du pays, enfin, le désir exprimé par les habitants de Mochmet de se placer sous la direction religieuse de ce jeune homme. L’akhoum est un fonctionnaire ecclésiastique, intermédiaire par son grade entre le moullah et le mufti; celui qui a charge du village de Mochmet réside à Troïtzk.

(E) Sur les pratiques du culte et sur les dépenses qu’elles imposent à la famille.

Les pratiques qui absorbent le plus de temps sont la prière et les ablutions; le chef de famille, qui a dans le pays une réputation de sainteté, les accomplit avec un soin scrupuleux. Chaque jour, à trois heures du matin, il commence l’ablution de la tête, des pieds, des mains et de toutes les parties du corps qui peuvent être souillées par des excrétions; puis, il prie sur un tapis ou simplement sur un kaftan, en se tournant vers le midi et en faisant quatre génuflexions; les garçons âgés de15ans prient à ses côtés; les garçons plus jeunes se tiennent debout derrière lui; les filles prient avec la mère, enveloppées par les rideaux du lit. A deux heures après midi, le père fait sa seconde prière à genoux sur un tapis, après avoir ôté ses bottes, avec baisement du sol, cinq saluts et dix génuflexions. Vers la chute du jour, après de nouvelles ablutions, il fait la troisième prière avec neuf génuflexions, dont quatre avant et cinq après le coucher du soleil. Dans la règle, ces prières devraient être faites à la mosquée, mais l’usage permet de les faire soit au logis, soit sur le lieu des travaux. Chaque vendredi, jour de repos équivalant au dimanche des chrétiens, tous les habitants se réunissent à la mosquée pour y prier sous la direction du moullah.

Les dépenses relatives au culte sont de deux sortes: celles qui se reproduisent régulièrement chaque année et qui ont lieu à l’occasion de la fête du Kourmane-Baïram, de l’Ouraza-Baïram, des récoltes et des anniversaires de la mort des parents; celles dont le retour est accidentel et qui se rapportent aux naissances, aux mariages et aux inhumations. Les unes et les autres imposent à la famille une dépense moyenne annuelle de15fr. 85cent., savoir:


(F) Sur l’institution du mariage chez les Bachkirs.

La première condition du mariage est que le futur paye aux parents de la jeune fille une dot nommée kolime, et qui reste la propriété de ces derniers. Les hommes se déterminent dans leur choix en tenant compte de la situation sociale des familles et des rapports qui leur sont faits par de vieilles femmes ayant eu occasion de voir la jeune fille. Le kolime augmente en raison de l’aisance des familles, des perfections physiques de la fiancée, des imperfections et de l’âge du mari, du nombre de femmes qu’il possède déjà, etc. Le contrat est signé devant le moullah, assisté de six témoins; le futur paye immédiatement un premier à-compte sur le kolime, mais le mariage n’est célébré définitivement et la femme n’est remise à l’époux qu’après le payement intégral, qui exige ordinairement un délai de trois ou quatre ans. Il est permis au mari de se dédire et d’exiger la restitution du kolime, lorsque la femme lui est montrée. Les parents remettent à la jeune femme quelques animaux domestiques, des vêtements et des meubles; il est de rigueur que celle-ci apporte au moins dans le ménage les rideaux de son lit.

Le chef de famille décrit au présent tableau a été marié deux fois (S2); lors du premier mariage, il a payé, à titre de kolime, deux juments, un cheval et une somme de57francs; devenu veuf, il a dû payer, onze ans plus tard, lors du second mariage, trois juments, trois chevaux, deux vaches, quatre moutons et570francs.

Nonobstant ses formes spéciales, cette coutume a été établie, au fond, dans le même esprit qui a inspiré celles de l’Occident; elles tendent toutes à plier l’homme aux habitudes d’épargne et de prévoyance, par l’attrait qui le porte vers l’acte le plus important de la vie sociale [XVIII, XXI, XXX].

Les moeurs établies interdisent sévèrement le mariage entre des jeunes gens appartenant au même village.

L’accord a lieu ordinairement quand les filles sont déjà âgées de16ans; le mariage a lieu quand elles sont âgées de19à20ans, le futur est alors âgé lui-même de25à30ans: ce dernier est rarement en mesure, avant cet âge, de compléter le payement du kolime. Cette institution prévient donc naturellement les inconvénients des mariages prématurés.

(G) Sur l’autorité du chef de famille (khoja).

La situation de chef de maison a, dans la situation sociale des peuples orientaux, une importance qui peut être difficilement appréciée aujourd’hui des peuples de l’Occident. Ce chef exerce une autorité absolue sur tous les ménages partiels réunis dans la même maison; il distribue les travaux, fait les achats et les ventes, et dispose du fonds commun. Il règle avant sa mort le choix de son successeur et les conditions du partage qui peut survenir dans la communauté. La situation de khoja correspond à celle de starchi dans les familles russes [II et III].

(H) Sur l’autorité que les femmes bachkires peuvent acquérir dans la famille.

L’anecdote suivante vient à l’appui de l’observation présentée à ce sujet dans le §3. Les études dont il est rendu compte dans la présente monographie nous ont obligé d’absorber pendant trois jours le temps du chef de famille. Sa femme, impatientée à la fin des longueurs de notre enquête, l’apostropha devant nous en termes très-vifs et lui représenta que sa paresse était impardonnable, à une époque où les bras de la famille ne pouvaient suffire à la récolte des foins. Malgré notre présence et celle des enfants, le mari reçut cette observation avec déférence; il prit soin de calmer sa femme, en lui expliquant que notre générosité indemnisait largement la famille de cette perte de temps.

(K) Sur l’impôt payé par les Bachkirs.

L’impôt attribué principalement à l’entretien des Cosaques de la frontière se compose, selon les localités, de recrues, de chevaux ou d’argent. A Mochmet, l’impôt est exclusivement payé en argent, deux fois par année, en raison du nombre des personnes mâles faisant partie de la famille et constaté par le dernier recensement. On paye par personne mâle, au printemps, 57centimes; en automne, 2fr. 36cent. La famille comprenant trois personnes mâles paye annuellement8fr. 69cent.

(L) Sur la fabrication des boissons fermentées dites khoumouis et airhan.

Le khoumouis est une boisson fermentée ayant essentiellement pour base le lait de jument, mais qui admet souvent aussi une proportion de lait de vache variable selon les habitudes locales. Dans les saisons où ils vivent sous la tente, les habitants de Mochmet le préparent ainsi qu’il est indiqué ci-après.

Le lait des juments, recueilli chaque jour à six reprises différentes, est conservé jusqu’au soir dans un tonneau en bois; on mêle alors cette récolte de la journée avec un volume égal d’eau tiède et un demi-volume de lait de vache non écrémé; puis on verse ce mélange dans une grande outre en cuir fumé, ayant une contenance de60à70litres. Cette outre, placée à l’abri des courants d’air froid dans un point qui n’est pas tout à fait opposé à la porte de la tente (c), est soumise à l’influence de la chaleur douce du foyer; elle est d’ailleurs enveloppée d’un épais tapis de laine. Chaque soir, on remplit l’outre à khoumouis, ainsi qu’il vient d’être dit; chaque matin, on reprend et l’on verse dans un tonneau la provision de khoumouis réclamée pour la consommation de la journée. La quantité ajoutée ou reprise forme environ la moitié du contenu total de l’outre. Le liquide en élaboration dans l’outre est soumis constamment à une fermentation spontanée qui se manifeste par un dégagement de gaz. Une fois chaque semaine, on vide complétement l’outre à khoumouis pour l’exposer pendant quelques heures à l’action de la fumée et de la chaleur du foyer. La liqueur ainsi obtenue, conservée au frais sur le sol de la tente, a une couleur d’un blanc bleuâtre; elle a un goût assez agréable qui rappelle la saveur du poiré frais de Normandie. Elle ne charge jamais l’estomac, même lorsqu’on la boit, comme le font les Bachkirs aisés, en quantité considérable; elle procure seulement, dans ce cas, un sommeil tranquille.

L’airhan a pour base le lait de vache caillé et le petit lait, dont on a séparé la crème, destinée à la fabrication du beurre; cette matière est introduite, avec un volume égal d’eau tiède, dans un vase en bois de60litres, où l’on a eu soin de laisser une certaine quantité de la liqueur déjà fermentée. On agite la liqueur deux fois par jour, après avoir pris la provision nécessaire à la famille. La fermentation de l’airhan, comme celle du khoumouis, doit être constamment aidée par une douce température; pendant l’hiver, lorsque la famille habite le village, on conserve le vase où la liqueur se fabrique dans la pièce dite acheyeu (§10), en le tenant plus ou moins rapproché du tchoual (§10). L’airhan, d’un goût aigrelet, ne supplée pas, comme le fait le khoumouis, à toute autre nourriture: c’est simplement une boisson que l’on prend, comme les Russes le font du quass [V (E)], dans le cours des repas, principalement composés de viandes et de céréales.

II.
PAYSANS-AGRICULTEURS ET CHARRONS (A CORVÉES)
DES STEPPES DE TERRE NOIRE D’OREMBOURG (RUSSIE MÉRIDIONALE)
(PROPRIÉTAIRES-OUVRIERS ET OUVRIERS CHEFS DE MÉTIER DANS LE SYSTÈME DES ENGAGEMENTS FORCÉS)
D’APRÈS LES RENSEIGNEMENTS RECUEILLIS SUR LES LIEUX, EN SEPTEMRRE1853,
AVEC LE CONCOURS DE M. ET DE Mme N. TIMACHEFF, PAR MM. A. DE SAINT-LÉGER ET F. LE PLAY.

Table des matières

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES DÉFINISSANT LA CONDITION DES DIVERS MEMBRES DE LA FAMILLE.

Table des matières

I.
DÉFINITION DU LIEU, DE L’ORGANISATION AGRICOLE ET INDUSTRIELLE ET DE LA FAMILLE.

§1er. ÉTAT DU SOL, DE L’INDUSTRIE ET DE LA POPULATION.

Le village de T**, qu’habite la famille décrite dans le présente monographie, est situé par52o24de latitude N. et54o oo’ de longitude E. du méridien de Paris, entre Sterlitamak et Orembourg, sur le versant occidental ou européen de l’Oural, dans le pays de collines et de steppes [I (A)] qui forme la transition de ces montagnes aux plaines cultivées longeant la rive gauche du Wolga. Le sol est légèrement montueux; le fond du terrain appartient à la grande formation permienne qui, précisément à cet endroit, vient s’appuyer sur les masses carbonifères formant vers l’ouest la limite géologique de l’Oural. La surface est composée de ce riche dépôt de terre noire auquel les régions S.E. de la Russie d’Europe doivent leur fertilité. Le climat est moins tempéré que dans les contrées de l’Occident situées à la même latitude. La neige couvre ordinairement le sol du15novembre au15mars; la saison chaude dure du15mai au 15septembre. Les transports s’effectuent à peu de frais dans la première saison, par traînage; dans la seconde, sur les chariots à quatre roues (télègues) employés dans toute l’étendue de l’empire; ils sont à peu près impossibles aux époques qui forment la transition de l’une à l’autre saison. Les principales productions du pays compris en T** et Orembourg sont les moutons, les bœufs, les chevaux, les porcs, les volailles, le froment, le seigle, l’avoine, divers grains à gruaux (c), le lin et le chanvre, le concombre (cucurbita maxima L.D.), la pastèque (cucurbita anguria L.D.). Il faut également citer en première ligne d’admirables herbes croissant spontanément sur toute la contrée, dont une faible partie seulement est livrée à la culture: ces herbes fournissent aux cultivateurs les moyens d’entretenir des quantités d’animaux qui n’ont d’autre limite que le nombre de bras appliqués à la récolte des foins nécessaires pour l’alimentation pendant l’hiver. Parmi les productions spontanées, il faut encore citer une grande variété d’arbres feuillus croissant en beaux massifs (D), les baies de la région tempérée de l’Europe: la fraise (fragarica vesca L.), la framboise (rubus idœus L.), le cassis (ribes nigrum L.), le myrtille (vaccinium myrtillus L.), etc. Les fruits à pepin et à noyau n’y prospèrent point: cependant la merise (cerasus avium L.), rare dans les contrées plus septentrionales, commence à s’y montrer dans les forêts.

Les paysans cultivent et récoltent ceux de ces produits qui sont nécessaires pour les besoins de leurs familles: les seigneurs-propriétaires produisent en outre, pour l’exportation, les laines et les céréales. La rareté des bras ne permet pas aux seigneurs de se livrer à l’industrie manufacturière et de lutter avec les fabriques de la Russie centrale: les paysans se bornent à produire les étoffes nécessaires à la famille, et les seigneurs à convertir sur place une partie des céréales en eaux-de-vie, qui sont livrées aux magasins du Gouvernement, et qui, avec les laines, forment ordinairement dans ce district le principal revenu d’une grande propriété (E).

La famille est établie sur une propriété de167,000hectares répartis ainsi qu’il suit entre les divers genres de cultures et de productions:


La population consacrée à la culture s’évalue, selon la coutume adoptée en Russie, par unités dites tiaglo (B), correspondant à peu près aux ménages (mari, femme et enfants non mariés). Elle est répartie dans onze villages et comprend1,012tiaglo et4,724âmes. Chaque famille correspond, dans la plupart des cas, a deux ou trois tiaglo, en sorte que le nombre total des familles ou des maisons, monte environ à5oo. Dans l’état actuel des choses, la propriété présente par habitant35h35.

En échange de ces allocations de terre et des diverses subventions (R. 2e Son) que le seigneur doit donner, conformément à la loi ou à l’usage, tous les membres de la famille parvenus à la force de l’âge sont tenus, en principe, de travailler pour le seigneur trois jours par semaine. Les nombreuses fêtes chômées par prescription religieuse (F), les intempéries qui interrompent momentanément certains travaux, les excuses pour cause de maladies, enfin divers usages locaux, réduisent ici, dans la pratique, pour chaque adulte, la corvée à une moyenne de125jours par année. Pour les travaux de labour et de transport, chaque ouvrier mâle doit être seconde par un attelage de deux chevaux. Selon l’usage de cette localité, les hommes ne fournissent cette corvée entière que de19à52ans: de14à19ans et de52à55ans, ils sont tenus seulement à une demi-corvée; avant \k ans et après55ans révolus, ils sont dispensés de tout travail pour le seigneur. Les femmes fournissent la corvée entière de l’époque du mariage à â8ans; elles en sont complétement dispensées avant et après ces époques: il en est de même pour toutes les femmes mariées, quel que soit leur âge, qui ont plus de six enfants vivants.

Pour favoriser l’essor des familles les plus intelligentes et les plus morales, tout en maintenant entre elles légalité de droits, le seigneur distribue par la voie du sort100abroks (A) entre les paysans de sa propriété. Les familles auxquelles ce privilége est définitivement attribué l’achètent pour la plupart à prix d’argent à celles qui, ayant été favorisées par le sort, ne sont point assez habiles pour exploiter l’abrok à leur profit; elles sont alors exemptes de la corvée, à la charge d’acquitter envers le seigneur une contribution en argent de200francs par tiaglo. Dans la même intention, le seigneur accorde aux femmes de plusieurs familles quelques exemptions de travail d’hiver, à raison de12francs par personne exemptée.

Indépendamment des paysans, le seigneur entretient sur sa terre une classe particulière de gens dits dvarovié attachés exclusivement à son exploitation agricole et à son service personnel, savoir les bergers chargés de la garde des troupeaux, les artisans travaillant le bois, le fer, le cuir, etc., les employés chargés de l’administration des villages, de la fabrique d’eau-de-vie (E), des magasins seigneuriaux, enfin les domestiques attachés à la maison seigneuriale. La classe des dvarovié, qui tend toujours à s’accroître au delà des besoins, est une charge et presque toujours une source d’embarras pour l’administration d’une grande propriété russe (§3).

§2. ETAT CIVIL DE LA FAMILLE.

Jusqu’à ce jour, la famille russe reste organisée sur des bases essentiellement différentes de celles qui prévalent dans le centre et dans l’occident de l’Europe. Les personnes issues d’un même sang persistent dans la communauté de biens et de travaux aussi longtemps que l’étendue de la maison rend possible l’habitation en commun. Un père de famille conserve ordinairement près de lui plusieurs fils mariés, leurs femmes et leurs enfants; souvent même, après la mort du premier, les frères restent en communauté sous la direc tion de la mère ou du membre de la famille jugé le plus capable d’exercer les fonctions de chef (starchi). Cette réunion de trois générations ne permet pas d’user du nom de famille pour désigner les individus, et l’on s’est trouvé conduit depuis un temps immémorial à désigner chaque individu à la fois par son propre nom de baptême et par celui du père. La famille décrite au présent tableau comprend un starchi veuf, trois fils récemment mariés, avec trois brus et deux petits-enfants, plus une fille non encore mariée, en tout dix personnes. L’âge et le nom de chacun des membres de la famille ainsi que les relations de parenté sont indiqués ci-après:


§3. RELIGION ET HABITUDES MORALES.

La famille tout entière a été élevée dans la religion gréco-russe orthodoxe; elle remplit exactement ses devoirs religieux, obéissant en cela à la tradition, à l’impulsion d’une foi vive et aux pr criptions de la loi. A cet égard, elle suit exactement les pratiques qui sont, en Russie, d’un us presque universel (G).

Cette disposition est plutôt la conséquence d’une foi instinctive que d’un développement raisonne du sentiment religieux: elle ne préserve pas la famille d’une certaine inclination vers l’intempérance, la dissimulation, la supercherie ou même la fraude dans les transactions d’intérêt; mais e lui inspire une résignation stoïque dans les souffrances physiques et morales; elle contribue à maintenir le respect profond et la déférence absolue des enfants envers les parents; enfin elle inspire, en pré de la mort, une assurance et une sérénité qui ont un véritable caractère de grandeur. é; néan-

Il ne semble pas que les femmes soient soutenues par un profond sentiment de chasteté; néanmoins l’autorité paternelle et la précocité des mariages contribuent à entretenir de bonnes moeurs Lorganisation patriarcale de la famille, la sécurité dérivant de la protection accordée par le seigneur, l ampleur des moyens de subsistance dont chaque famille dispose, impriment aux relations sociales une convenance et une dignité qui se trouvent rarement à l’autre extrémité de l’Europe les même niveau de la société. Les fêtes religieuses et les anniversaires de famille réunissent sou et parents et les amis, et, dans ces circonstances, l’hospitalité est pratiquée de la manière la plus large la plus digne. Plusieurs familles, en profitant des concessions d’abroks (§1er), s’élèvent par l’ordre l’économie a une fortune considérable; mais cette préoccupation ne dégénère jamais en avarice sordide et ne conduit pas a méconnaître les obligations que chaque chef de famille doit remplir ses enfants, ses amis et la communauté dont il fait partie.

Il existe une opposition tranchée entre les habitudes des paysans et celles des dvarovié (§1er). Les loisirs d’une vie peu occupée, un contact trop intime avec la maison du seigneur à une époque les moeurs de la noblesse étaient moins régulières qu’elles ne le sont aujourd’hui, ont exercé sur ces derniers une fâcheuse influence. En fait, l’intérêt commun des paysans et du seigneur main ces deux classes une démarcation presque absolue. Le seigneur, pour ne point perdre un membre utile de la communauté, n’autorise pas le mariage d’un fils de dvarovié avec une fille de paysan, et, de son côté, un paysan, pour ne point introduire dans sa famille des habitudes de démoralisation ou tout au moins de paresse, n’accepterait pas comme bru une fille de dvarovié.

Les relations de la famille avec le seigneur sont excellentes; elles tiennent à la fois du respect et de la familiarité qui règnent entre des* enfants et leur père: elles sont exemptes des rivalités ou des oppositions d’intérêt que font souvent naître, dans l’Occident, la fixation des salaires ou des fermages, la délimitation des propriétés, le règlement des droits d’usage, la jouissance des droits de chasse ou de pêche. Jamais le seigneur n’entrave le droit que les paysans croient avoir à la propriété du sol arable, des pâturages, des forêts et des animaux sauvages. L’oppression ou les violences que le seigneur peut à la rigueur exercer ont toujours le caractère d’une exception individuelle: son autorité, loin d’être à charge au paysan, lui fournit un point d’appui presque indispensable pour la conservation de la propriété et pour le maintien de l’organisation patriarcale [III (D)]. Cet heureux état de choses est la conséquence d’une bonne tradition, qui dérive elle-même d’un profond sentiment d’égalité inspiré par la communauté de race et de foi religieuse.

Toutes les familles, sauf de rares exceptions, montrent beaucoup d’attachement pour les usages établis; elles repoussent instinctivement les innovations, même celles qui exerceraient l’influence la plus heureuse sur l’état de l’agriculture et sur la condition physique ou morale de la population.

§4. HYGIÈNE ET SERVICE DE SANTÉ.

Le physique des hommes est moins développé qu’il ne l’est dans d’autres parties de l’empire; les femmes sont peu fécondes: dans toute l’étendue de la terre il n’en est que cinq qui jouissent de l’exemption de travail accordée à celles qui ont plus de six enfants vivants. L’exercice des travaux agricoles, l’abondance et l’excellente qualité des aliments, la multiplicité des jours de repos et la salubrité du climat, contribuent d’ailleurs à maintenir en santé tous les membres de la famille. En cas de maladie, les médicaments sont fournis gratuitement par la pharmacie seigneuriale: sauf quelques cas exceptionnels, le service médical est abandonné à l’expérience des vieilles femmes de la famille ou à l’intervention d’empiriques qui obtiennent quelques succès. Les soins accordés aux enfants en état de santé ou de maladie sont peu intelligents: ainsi on a la coutume d’exposer les enfants à l’air, même dans les plus grands froids de l’hiver, lorsqu’ils souffrent le plus de la fièvre produite par la rougeole et par les autres maladies éruptives. La chirurgie est pratiquée d’une manière encore plus imparfaite: le service des accouchements en particulier est confié à des femmes ignorantes et inhabiles, qui se contentent d’une indemnité de12centimes.

§5. RANG DE LA FAMILLE.

Tous les membres de la famille remplissent devant le père (starchi), qui distribue les travaux et dispose des produits, le rôle d’ouvriers-domestiques; dans l’exploitation agricole du seigneur, où ils travaillent en qualité de corvéables accomplissant un certain nombre de journées de travail, ils ont, à beaucoup d’égards, le caractère de journaliers; souvent, néanmoins, la quantité de travail équivalente à une journée se trouve déterminée d’un commun accord entre les deux parties, et alors les ouvriers prennent le caractère de tâcherons. Ayant à acquitter envers le seigneur une corvée qui peut être considérée comme une redevance, les paysans ont par cela même le caractère d’ouvriers-tenanciers; mais, comme, d’un autre côté, ils ont un droit perpétuel de possession sur le sol qu’ils cultivent, la corvée est aussi l’équivalent d’un impôt, et les paysans ont incontestablement la qualité de propriétaires-ouvriers. Enfin les membres de la famille exercent exclusivement à leur profit, et avec des instruments qui leur appartiennent, des industries fort variées; ils se rattachent donc aussi à la catégorie des ouvriers chefs de métier. C’est ainsi qu’aux premiers degrés de la civilisation, l’ouvrier cumule la plupart des attributions qu’une organisation plus compliquée répartit ailleurs, à titre exclusif, entre les diverses familles, en raison de leur aptitude morale et intellectuelle. Sous ce rapport, comme à beaucoup d’autres points de vue, dans l’état actuel de l’Europe, il s’en faut de beaucoup que le progrès de la civilisation marche toujours de front avec le perfectionnement de la condition des individualités inférieures.

II.
MOYENS D’EXISTENCE DE LA FAMILLE.



§7. SUBVENTIONS.

Les principales subventions dont jouit la famille se rattachent aux droits d’usage sur les forêts, en vertu desquels la famille récolte le bois de chauffage et d’éclairage, le bois à charbon, le bois de construction pour l’entretien de l’habitation, des bâtiments et du mobilier consacrés à l’agriculture, le bois de charronnage et l’écorce de tilleul: on peut encore citer les droits de chasse, de pêche et de cueillette, qui ne sont soumis à aucune des restrictions en usage dans les régions du Centre et de l’Occident. Indépendamment de ces subventions permanentes, le seigneur accorde des secours à la famille dans toutes les circonstances où ses moyens d’existence se trouvent compromis, et, par exemple, en cas d’incendie, de disette, d’épizootie, de maladies épidémiques, etc. Cette conduite n’est pas seulement la conséquence des prescriptions de la loi ou de la générosité du seigneur; elle est dictée par l’intérêt même de ce dernier, qui ne peut compter, pour le succès de sa propre exploitation, que sur le travail des paysans amplement fournis de chevaux, de bestiaux, de semences et de moyens de subsistances. A défaut d’un sentiment plus noble, l’intérêt conduit donc le seigneur à intervenir par des subventions dans toutes les éventualités où les ouvriers de l’Occident doivent faire appel à la bienfaisance publique ou s’aider de ressources accumulées, soit par leur propre prévoyance, soit avec le concours de diverses catégories d’associations suppléant, sous ce rapport, à l’insuffisance des individus.

§8. TRAVAUX ET INDUSTRIES.

TRAVAUX DES HOMMES.

Ils ont principalement pour objet l’exploitation agricole de la famille et les opérations de même nature conduites en régie, à titre de corvée, au profit du seigneur: seulement, le père de famille ayant dépassé l’âge de55ans est, selon l’usage local (§1er), exempt de ce dernier travail.

Les travaux secondaires présentent une variété extrême et concernent l’abatage et le transport du bois de chauffage et d’éclairage, du bois à charbon, du bois de construction et de charronnage, l’extraction et le transport des écorces de tilleul pour la fabrication des sandales (lapti), la fabrication et le transport du charbon et des roues de chariot, la confection des sandales, le tricotage des gants d’hommes, les transports de denrées pour la consommation de la famille, l’entretien de l’habitation, des bâtiments agricoles et des mobiliers, la pêche, etc.

TRAVAUX DES FEMMES.

L’un des avantages de la communauté établie entre les divers membres de la famille tient à cette circonstance que les travaux de ménage sont exécutés à tour de rôle par chaque femme, et que le temps des autres peut être appliqué chaque jour à des travaux productifs. Grâce à cette circonstance, les travaux de ménage ne sont point ici l’occupation principale des femmes: celles-ci s’appliquent surtout comme les hommes à l’exploitation agricole de la famille ou à celle du seigneur: seulement la jeune fille non mariée (§2) travaille exclusivement au profit de la famille. Les femmes exécutent, de concert avec les hommes, les récoltes de foin et de céréales; elles sont plus spécialement chargées des sarclages et du battage des grains.

Les travaux secondaires que les femmes exécutent seules sont la culture du jardin potager, la confection des étoffes et des vêtements de chanvre et de lin, la confection des étoffes de laine, des vêtements de coton et de divers objets spéciaux d’habillement: elles ont, en outre, a fabriquer les torches d’éclairage dites loutchines, à faire la cueillette des fruits et des champignons, etc.

INDUSTRIES ENTREPRISES PAR LA FAMILLE.

Elles sont suffisamment définies par l’émunération qu on vient de présenter au sujet des travaux.

III. MODE D’EXISTENCE DE LA FAMILLE.

§9. ALIMENTS ET REPAS.

Le régime alimentaire de la famille est copieux et substantiel: il a pour bases les céréales, la graisse de porc, la viande de boucherie et la volaille. Pendant les nombreux caremes, qui sont observés avec une extrême rigueur (F), on mange surtout, avec les céréales, le beurre, le lait, les œufs, le poisson et les pois. De même que dans toute la zone méridionale de l’Europe, on mange en abondance diverses sortes de cucurbitacées (§1er). La boisson fermentée ordinaire est le quass [V (E)]; on y ajoute, aux jours de fête, aux anniversaires et aux autres solennités de famille, une boisson plus forte désignée sous le nom de braga [V (E)].

Les farines et les gruaux se préparent moyennant une rétribution légère (c) au moulin seigneurial: chaque jour, l’une des femmes prépare le pain frais nécessaire à la famille.

On fait toujours trois repas qui se prennent, dans l’été, à cinq heures, à onze heures et à six heures; en hiver, à six heures, à midi et à neuf heures. Chacun d’eux se compose ordinairement de deux mets qui, pour la généralité de leur emploi, peuvent être considérés comme ayant un caractère national: le chtchi, bouillon préparé avec diverses sortes de viandes et des choux conservés, et mangé avec du pam; le kacha, gruau cuit avec diverses graisses, du lait, du beurre, de la crême, des œufs, etc.

Ces aliments et ceux qu’on prépare avec vingt combinaisons différentes, les jours de fête et de réunion, sont cuits dans un four en briques qui sert à la fois de four à pain, de cuisine et de poêle, et qui forme la principale partie de chaque isba (§10): ce four est chauffé toute la journée; l’on y garde le chtchi et le kacha, que l’on ne prépare qu’une fois par jour, et qui y conservent toute leur qualité.

§10. HABITATION, MOBILIER ET VÊTEMENTS.

La maison, construite avec de grosses poutres non équarries, assemblées à mi-bois par leurs extrémités et calfeutrées avec de la mousse, s’étend avec ses dépendances sur une étendue de1,160mètres carrés, savoir:


La maison, couverte en planches, comprend: 1o une cave dont le sol est en partie de niveau avec celui de la cour, en partie de1mètre en contre-bas de celle-ci; 2o un palier couvert avec escalier ouvert sur la cour, mettant en communication les deux pièces suivantes, situé comme elles à1m, 20au-dessus du sol; 3o l’isba, principale pièce contenant le four, et servant à la fois de cuisine, de salle à manger et de chambre à coucher pour une partie de la famille; 4o une seconde pièce servant de chambre à coucher pour deux des jeunes ménages; 5o un magasin à vêtements (tchoulane). L’habitation est tenue avec peu de propreté; on y voit fourmiller de gros insectes qui paraissent appartenir à l’espèce blatta orientalis L. et que l’on désigne en russe sous le nom de taracanes: on les a vus arriver, de mémoire d’homme, de la Sibérie; ils s’avancent incessamment vers l’Occident, et sont déjà parvenus dans la Russie centrale. Les dépendances de l’habitation sont également mal tenues, et ne sont couvertes qu’avec du chaume: le froid et l’humidité pénètrent dans les écuries et les étables, et cette négligence explique en partie les fréquentes épizooties qui sévissent dans ce district, surtout sur les chevaux. Sur les personnes de la famille la propreté du corps est, au contraire, entretenue avec soin au moyen de bains de vapeur pris chaque semaine dans une dépendance spéciale de l’habitation. Toutes les parties de la maison, les granges, parfois les denrées, sont chauffées pendant l’hiver, ce qui explique l’énorme consommation de bois faite par la famille (D. 2e Son).

Le mobilier et les vêtements ont une valeur approximative de706IV. 06cent.; ils comprennent:



§11. RÉCRÉATIONS.

Les principales récréations communes à tous les membres de la famille sont les repas des jours de fête donnés à la maison ou pris chez les parents et les amis. Dans ces occasions, on mange une grande variété de mets (ordinairement six à huit par repas), comprenant, indépendamment des mets fondamentaux (§9), des soupes de viande aux navets (pakleopta), au vermicelle (lapcha), etc.; des viandes froides à la gelée (studine) ou des pâtés farcis; des rôtis de bœuf, de mouton, de cochon de lait, de poules, de canards, d’oies et de dindons; des boudins au gruau mangés frais lors de l’abatage des divers animaux; beaucoup de gruaux diversement assaisonnés de lait, de crème, de beurre, d’oeufs, etc.; des galettes, des bouillies frites, des flans (bléni) diversement assaisonnés de beurre, d’oeufs, de crème, de miel, etc. On achète ordinairement, pour chacun de ces repas, 0lit, 24d’eau-de-vie; on en compte moyennement29chaque année.

Les pomotch sont aussi une récréation agréable, tantôt pour les hommes seulement, tantôt pour la famille tout entière: on nommé ainsi les réunions d’un grand nombre de travailleurs provoquées par un chef de maison ayant à faire exécuter une besogne pressée, telle qu’une récolte de foin, l’abatage et le transport du bois nécessaire pour la construction d’une maison, etc. Une journée de pomotch n’est jamais payée a ceux qui y concourent; mais elle se termine toujours par un repas copieux et par une distribution d’eau-de-vie, qui ont beaucoup plus d’attrait que n’en aurait l’allocation d’un salaire. La famille, comprenant huit travailleurs valides, est rarement dans le cas d’organiser des pomotch à son profit; mais elle prend part plusieurs fois par an aux réunions de ce genre, provoquées par des parents ou par des amis chez lesquels les bras sont en nombre insuffisant. Les pomotch sont l’équivalent exact des heummin des Bachkirs [I], des grandes journées du Béarn [XXVI] et des dévès-bras de la basse Bretagne [XXIX]

Au printemps, dans la semaine qui précède la récolte des foins, les jeunes filles se promènent pai groupes en chantant, et s’arrêtent devant la maison seigneuriale, où elles exécutent une suite de danses d’un pas grave et lent, et avec des chants ayant, en général, un caractère mélancolique. Les jeunes gens observent ces jeux à distance sans s’y associer. Pendant l’hiver, les jeunes filles du village se réunissent chaque soir pour filer dans trois ou quatre maisons connues par le caractère honorable des chefs de famille: les jeunes gens se rendent, de leur côté, à ces veillées où se décident la plupart ces mariages.

IV.
HISTOIRE DE LA FAMILLE.

§12. PHASES PRINCIPALES DE L’EXISTENCE.

Les enfants, élevés dans chaque maison avec un grand nombre de frères et de cousins, ne connaissent pas l’isolement que le jeune âge a souvent à subir dans l’Occident. Ils ne reçoivent d’autre instruction que quelques notions religieuses données par le prêtre, et ils se développent en toute liberté, sans re a la familledautres services que quelques soins donnés aux animaux, et la cueillette des champignons et des fruits. A dater de14ans, les garçons travaillent à la fois pour la famille et pour le seigneur filles, au contraire, jusqu’à l époque de leur mariage, travaillent exclusivement pour la famille.

Les institutions et les moeurs provoquent, en général, les mariages précoces, savoir: pour les gar de17à20ans; pour les filles, de18à21ans. L’abondance du sol disponible, l’accroissement incessant des moyens de subsistance, ne laissent aux parents aucune inquiétude sur le sort réservé à une nouvelle génération; pour le seigneur comme pour chaque famille de paysan, l’accroissement population est un moyen assure de richesse et de bien-être. Les mariages précoces donnent satisfaction a1intérêt individuel. Les jeunes femmes trouvent dans leur nouvel état une indépendance et une considération qu’elles n avaient pas jusque-là; dans la communauté nombreuse où elles sont admises, elles se trouvent secondées par les vieux parents dans les soins qu’exigent les jeunes enfants en sorte qu’elles sont moins assujetties et moins chargées de travail que ne le sont les jeunes mères dans le système d’isolement qui prévaut de plus en plus en Occident dans l’organisation de la famille. De son côté, un garçon en âge de se marier a dans la communauté une situation peu agréable, insoutenable même à quelques égards: il lui est presque impossible, par exemple, de se procurer des vêtements convenables: ses belles-sœurs s’occupent naturellement, en premier lieu, de l’entretien du linge et des vêtements de leurs maris; les jeunes sœurs non mariées s’occupent surtout de la confection de leur trousseau; la vieille mere, lorsqu’elle existe encore, est absorbée par la direction supérieure des affaires de la famille ou par les soins que réclament son mari et ses petits-enfants; elle peut à peine s’occuper d’un fils adulte non marié; alors même qu’il n’y serait pas naturellement porté, ce dernier doit donc chercher dans le mariage le moyen de sortir d’une situation fausse et d’alléger ainsi la charge qu’il impose aux autres membres de la communauté.

L’aisance et le bien-être de la famille reposent essentiellement sur l’antique organisation qui fait vivre en communauté trois ou quatre jeunes ménages; et cet état de choses lui-même ne peut se maintenir que dans un ordre social qui confère au chef de famille une autorité absolue: l’autorité patriarcale est donc la clef de voûte du système social de la Russie; aussi les moeurs et les institutions tendent-elles à la maintenir.

Le régime patriarcal s’harmonise en Russie avec le classement naturel des influences: dans un ordre social où l’instruction ne contribue en rien au développement précoce de la jeunesse, où le savoir ne s’acquiert que par la pratique même de la vie et des relations sociales, les vieillards ont, en fait, une énorme supériorité sur les jeunes gens. Ceux-ci ont la conscience de leur infériorité, et, lorsqu’on s’enquiert, en Russie, de quelque fait auprès d’un homme de40ans, celui-ci ne manque jamais de répondre que ces lumières ne peuvent être convenablement fournies que par un plus ancien que lui. Ce régime est, d’ailleurs, corroboré par le sentiment religieux, et il est presque sans exemple qu’un fils arrive à une désobéissance formelle et se décide à encourir la malédiction paternelle. Dans les cas comparativement rares où l’ascendant du père ne suffit pas pour maintenir l’harmonie nécessaire à la vie commune, lorsque surtout les dissensions qui s’élèvent entre les belles-filles tendraient, en se développant, à provoquer la dispersion de la famille, le père a recours à l’autorité du seigneur. L’autorisation de celui-ci est, en effet, nécessaire en principe lorsqu’il y a lieu de diviser une famille: elle l’est également en fait, en ce sens que la construction d’une nouvelle habitation ne peut avoir lieu qu’au moyen de dispenses de travail et d’allocations de matériaux faites par le seigneur. De tels recours sont rares dans la terre de T**; mais, lorsqu’ils se présentent, le seigneur fait lui-même appel à une réunion formée de tous les anciens du village dont la famille fait partie. L’expérience lui a prouvé que le meilleur moyen de sauvegarder, en pareil cas, la responsabilité morale qui pèse sur lui est de prononcer conformément à l’opinion de ce conseil.

A la mort du père de famille, l’autorité qu’il exerçait passe, sauf la ratification du seigneur, à celui de ses frères ou de ses fils qu’il a désigné ou que la famille elle-même a dû choisir: en pareil cas, l’intérêt du seigneur et celui de la famille tout entière s’accordent pour attribuer l’autorité au membre le plus capable de l’exercer. Les mêmes influences et les mêmes intérêts interviennent quand le développement de la famille ne permet plus l’habitation en commun, lorsqu’il devient nécessaire de créer une nouvelle habitation [III (K)] et d’attribuer à la nouvelle branche une partie des bestiaux, des meubles et, en général, des biens acquis par la communauté.

§13. MOEURS ET INSTITUTIONS ASSURANT LE BIEN-ÊTRE PHYSIQUE ET MORAL DE LA FAMILLE.

Au milieu de l’abondance qui règne dans ce district, la tendance à l’épargne est fort peu développée: de là l’utilité des moeurs et des institutions qui réunissent plusieurs jeunes ménages sous l’autorité absolue de vieillards prudents et expérimentés. La sécurité des familles repose sur un ensemble de circonstances dont l’efficacité est évidente: sur l’étendue du sol disponible, sur le régime de communauté régnant dans chaque famille, sur le droit de propriété seigneuriale qui garantit le paysan de toute action usuraire, sur une grande variété de subventions régulièrement accordées par le seigneur, et, enfin, en cas d’événements graves et de calamités imprévues, sur les secours que le seigneur ne manque jamais de donner, pour satisfaire à la fois aux prescriptions de la loi, aux convenances tracées par les moeurs et aux suggestions de son propre intérêt.

Le système social dont les principaux traits sont esquissés dans cette monographie consiste donc essentiellement à subordonner triplement l’individu à la famille, au conseil communal, au seigneur. Les individualités éminentes qui, dans les systèmes sociaux de l’Occident, travaillent surtout à leur propre élévation, doivent, dans le système russe, se dévouer au bien-être des membres de la famille moins heureusement doués, à la prospérité de leur commune, à la splendeur de la maison seigneuriale, sauf, en cas de revers ou au déclin de l’âge, à trouver appui et assistance dans les trois groupes d’intérêts collectifs qu’ils ont dû servir dès le jeune âge.

Les avantages de ce système sont d’autant plus prononcés, que les individus ont moins de valeur propre; ils se manifestent particulièrement dans les localités où la moralité, le savoir, l’intelligence des intérêts sociaux, sont surtout le partage des personnes qui président à la direction des intérêts collectifs, c’est-à-dire du seigneur, du conseil communal, du père de famille. Et il faut reconnaître que là, en effet, se trouvent aujourd’hui les véritables forces de la société russe.

Mais les avantages de ce système diminueront; ceux qui sont propres au régime de l’Occident deviendront, au contraire, plus prononcés, à mesure que le perfectionnement des sentiments religieux et le progrès raisonné des moyens d’instruction assureront aux jeunes gens l’empire sur eux-mêmes, le savoir et la force d’initiative qui, dans le régime actuel, ne peuvent être acquis qu’aux hommes d’un âge avancé.

Le régime de l’abrok (A), qui soustrait la famille à la dépendance immédiate du seigneur, en la rattachant davantage au conseil communal, est un acheminement d’une importance considérable vers un nouvel état de choses, qui conciliera mieux que ne le fait actuellement, dans cette localité, le régime de la corvée, la liberté d’action nécessaire aux familles les plus morales et les plus entreprenantes, avec les habitudes de protection etdassistance dont le plus grand nombre ne saurait encore se passer. Le régime de l’abrok (dont la monographie no III offre un exemple remarquable) a fait de grands progrès depuis vingt-cinq ans, grâce à l’initiative éclairée du Gouvernement, qui l’a introduit, sans aucune réserve, dans tous les biens des domaines et des apanages: il est aujourd’hui dominant en Russie; il est l’avant-coureur d’un nouvel ordre de choses où seront sauvegardés tous les intérêts comme toutes les nécessités de la civilisation, s’il se produit sans secousse, sous l’influence régulière de l’esprit de progrès qui sollicite aujourd’hui tous les membres delà famille européenne.

BUDGET DES RECETTES DE L’ANNÉE.


BUDGET DES DÉPENSES DE L’ANNÉE.


NOTES ANNEXÉES PAR RENVOIS AUX OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES ET AUX DEUX BUDGETS.

Table des matières

I.
COMPTES DES BÉNÉFICES

RÉSULTANT DES INDUSTRIES ENTREPRISES PAR LA FAMILLE (À SON PROPRE COMPTE).

(1) Exploitation agricole; acquisition de céréales.



(2) Fabrication et transport du charbon de bois (pour la vente).


(3) Fabrication et transport des roues de chariot en bois (pour la vente).


(4) Transport de denrées et travaux de boucherie (pour la consommation domestique).

Les fils rapportent la majeure partie des denrées nécessaires au ménage, en revenant à vide d’Orembourg, où ils ont été porter les eaux-de-vie fabriquées et vendues au compte du seigneur, ou les charbons de bois fabriqués et vendus au profit de la famille.


(6) Culture du jardin potager (pour la consommation domestique).

Cette culture n’a encore, dans cette partie de la Russie, qu’une faible importance: le père de famille, inspiré par l’ancienne tradition du pays, repousse autant que possible les innovations de ce genre; cependant, par condescendance pour les femmes, qui recherchent les carottes et les navets comme mets de prédilection, il autorise la maîtresse à se procurer ces légumes à titre d’échange contre un volume égal de farine de seigle.


(7) Confection de tissus et de vêtements de chanvre et de lin (pour la consommation domestique).

Toutes les opérations concernant cette industrie, à l’exception de la teinture, qui s’opère en dehors de la famille au moyen d’ouvriers spéciaux, sont exécutées par les femmes pendant l’hiver.



(8) Confection de tissus et de vêtements de laine (pour la consommation domestique).


(9) Confection de vêtements de fourrures (pour la consommation domestique).


(10) Confection de vêtements de coton (pour la consommation domestique).


(11) Confection de sandales d’écorce de tilleul (lapti) (pour la consommation domestique).

Les hommes recueillent eux-mêmes la matière première dans les forets seigneuriales, et la mettent en oeuvre dans les soirées d’hiver.



(12) Confection de ceintures et de coiffures (pour la consommation domestique).


(13) Résumé des comptes des bénéfices résultant des industries (1à12).


II.
COMPTES RELATIFS AUX SUBVENTIONS.

(14) Pêche et cueillette.


(15) Récolte du bois de chauffage et d’éclairage dans les forêts seigneuriales.



III.
COMPTES DIVERS.

(16) Corvées exécutées à titre d’impôt seigneurial.

La corvée est à la fois un travail et un impôt: elle a donc pour la famille le double d’une recette et d’une dépense. caractère


(18) Travaux d’entretien des bâtiments et des mobiliers (y compris la récolte des bois d’oeuvre et de construction dans les forêts seigneuriales).


IV.
NOTES DIVERSES.

(A) Sur la distinction des deux régimes principaux de redevances (l’abrok et la corvée) auxquels les paysans russes sont soumis.

Dans les contrées de l’ouest, du centre et du nord de la Russie, où le sol est peu fertile, où où la population déja condensée s’applique avec succès à l’industrie manufacturière et aexploitation des mines et des forêts, les seigneurs abandonnent aux paysans la totalité du sol et a plète disposition de leur temps, a la charge par ces derniers d’acquitter une redevance no abrok [III]. Celle-ci, à certains égards, peut être considérée comme l’équivalent des fermages de l’Occident; elle en diffère cependant ordinairement par son caractère collectif, en ce qu’elle imposée, non aux individus, mais bien à la commune, qui répartit, sans intervention du seig les redevances entre les chefs de famille. tures,

Les ouvriers industriels de la Russie, ceux qui fournissent la main-d’oeuvre aux manu manufactures, aux transports, aux métiers et aux travaux de bâtiment dans les villes, etc., appartiennent presque tous a la catégorie des émigrants à l’abrok. L’absence prolongée de l’ouvrier, les famille; l’auto rables qu il peut trouver dans ces situations, ne le détachent pas cependant de la fami rité du père (§3), le droit du seigneur, le sentiment éclairé de son propre intérêt, une sorte de crainte instinctive de l’isolement, l’affection pour le lieu natal, etc., le ramènent toujours vers la petite communauté dont il fait partie.

Les ouvriers industriels employés par le seigneur lui-même, et en première ligne ceux qui sont attachés à lindustrie métallurgique, forment des catégories toutes spéciales, dont la condition est décrite en détail dans les monographies IV et V.

Dans les riches contrées agricoles du midi et de l’est, où les bras font encore défaut à la terre, les seigneurs ont intérêt à concéder seulement une portion de la terre aux paysans, et à cultiver en régie l’autre portion, en y appliquant les redevances en journées de travail fournies, à titre de corvée, par ces derniers. Le principe général qui règle cette redevance est que le paysan doit partager son temps par moitié entre l’exploitation du seigneur et l’exploitation de la famille (§1er). Ce régime de corvées est précisément celui qui est en vigueur dans la terre de T**, à laquelle est attachée la famille décrite dans la présente monographie.

(B) Sur la définition de l’unité corvéable dite tiaglo.

Partout où règne le régime de la corvée, on établit une unité à l’aide de laquelle s’évaluent les quantités de travail dues au seigneur et les attributions de terrain que le seigneur fait aux paysans. C’est ainsi qu’en Hongrie, avant1848, on calculait par sessio et par fractions de sessio [IX S1er]. En Russie, l’unité employée est le tiaglo: celle-ci correspond ordinairement à un individu marié, et chaque famille contient autant de tiaglo que de ménages partiels: cependant ce nombre peut être réduit, même par fractions, en raison de veuvages, de maladies ou d’infirmités, du manque de bestiaux, etc. Quand la terre commence à manquer, le nombre de tiaglo de chaque famille est toujours en rapport avec l’étendue de la terre qui lui est attribuée. Dans le cas contraire, la redevance due par chaque famille au seigneur se calcule toujours en raison du nombre des tiaglo; mais la quantité de terre attribuée n’est limitée que par les ressources de la famille, et surtout par le nombre des animaux qu’elle peut appliquer au labourage.

(C) Des céréales cultivées sur la terre de T**, et de leur emploi dans l’économie domestique.

Les céréales forment la base principale de l’alimentation de la famille: elles sont employées à la fois pour la préparation du quass et de la braga [V (E)] et pour la confection du pain, des bouillies et des gruaux. Ce dernier genre d’aliment, qui, dans les habitudes russes, est de première nécessité, se prépare dans le pays avec quatre sortes de grains: le sarrasin (polygonum fagopyrum L.), le millet (panicum miliaceum L.), l’orge (hordeum vulgare L.), et une sorte de froment connu dans la contrée sous le nom de polba.

Les grains sont convertis en farines et en gruaux dans le moulin seigneurial, moyennant une redevance modérée: cette entreprise donne lieu au revirement de valeurs indiqué sur le tableau suivant.

(D) Sur la végétation forestière de la contrée de T**.

Les arbres résineux qui peuplent exclusivement, sous la même latitude, les massifs de roches cristallines et carbonifères de l’Oural sont remplacés, à mesure qu’on se rapproche des collines et des steppes du terrain permien, par une proportion croissante d’arbres feuillus. Le pin sylvestre est à peu près le seul résineux qui se trouve encore avec quelque abondance dans la contrée de T**: sur1,00parties de bois sur pied existant dans les forêts, on peut attribuer approximativement aux diverses essences les proportions indiquées ci-après:

La régénération spontanée des forêts sur les espaces dénudés par la main de l’homme n’est point entravée par les obstacles qui ont, dans les steppes proprement dites, une si grande influence [I (A)]: on voit, à proximité du village de T**, une magnifique futaie de bouleaux régénérée spontanément de mémoire d’homme au milieu de vastes espaces dénudés par la culture, au moyen des semences d’un seul individu, dont les restes se voient encore au milieu de ce massif.

(E) Sur le système de culture, l’organisation économique et le produit net de la terre de T**.

Le principe de l’économie agricole dans la terre de T** est d’entretenir un troupeau de moutons aussi nombreux que le comporte le capital dont le propriétaire dispose: ce troupeau est quelquefois réduit brusquement par des épizooties qui sévissent avec une extrême rigueur. Ces moutons sont nourris pendant l’été sur les pâturages naturels; pendant l’hiver, à l’étable, avec le foin récolté. On cultive les céréales et surtout le seigle et l’avoine pour alimenter la fabrique d’eau-de-vie qui, avec la récolte de laine, donne le principal revenu de la terre; le surplus des céréales produites est vendu ou consommé pour la maison seigneuriale et pour l’entretien des dvarovié (§ 1er).

La terre arable est répartie annuellement, ainsi qu’il suit, entre les diverses sortes de grains:


La garde des moutons, la surveillance et l’administration de la fabrique d’eau-de-vie, des magasins seigneuriaux et le service de la maison seigneuriale sont confiés aux dvarovié. La culture, la récolte des foins et des céréales, le battage des grains, le service de la fabrique d’eau-de-vie, les approvisionnements de bois et les transports de produits de toute nature sont exécutés, à titre de corvée, par les paysans. Des Bachkirs demi-nomades, établis dans le voisinage, fournissent au besoin le supplément de main-d’oeuvre et d’animaux de trait nécessaire dans la saison des récoltes et des transports.

Les impôts sont à la charge des paysans, en sorte que, dans ce système, le produit net de la terre se compose à peu près de la somme des produits vendus, sauf une légère défalcation pour les salaires en argent et les appointements accordés aux bergers et aux employés de toutes catégories.

Le produit net de la terre de T** s’établit approximativement ainsi qu’il suit:


Ce produit est équivalent à179fr. 70c. par tiaglo ou à1fr. 09c. par hectare: si l’on considère que le quart de la surface de la terre concourt tout au plus à cette production, et que l’on n’emploie jamais les fumiers pour l’amendement des terres mises en culture, on se rendra compte des profits que l’avenir réserve aux exploitants de ces riches contrées.

(F) Sur les fêtes chômées et sur les jours d’abstinence observés en Russie.

Chaque administration russe disposant d’un grand nombre d’ouvriers, dresse ordinairement un calendrier spécial où les fêtes chômées sont indiquées par des couleurs particulières. Le nombre de ces fêtes monte à trente-cinq environ dans les administrations privées, et à quarante dans les administrations dépendant du domaine de la couronne ou des apanages. Un relevé fait sur les calendriers de la forge domaniale de Kamsko-Votkinsk, située, comme la terre de T**, sur le versant ouest de l’Oural, a indiqué, pour l’année1853, les résultats rapportés ci-après:


(G) Sur les pratiques du culte et sur les dépenses qu’elles imposent à une famille



(H) Sur les cérémonies d’un mariage de paysans, et, en général, sur les dépenses faites pour les récréations et les solennités de famille.

Dans la classe à laquelle appartient la famille décrite dans la présente monographie, riage donne lieu à trois cérémonies principales: les fiançailles chez le père de un ma-distribution des présents chez le père de la fiancée; le mariage à l’église et la fête du mariage chez le père du mari. mariage

La demande de mariage est adressée aux parents de la jeune fille par une fem du jeune homme: lorsqu’il y a accord, on se réunit chez le père de la jeune fille; celle-ci recoit un cadeau en argent en rapport avec la fortune de la famille du fiancé; ce cadeau 19fr. 41c. dans les trois mariages qui ont eu lieu dans la famille décrite dans la présente graphie (§2). On termine la réunion des fiançailles par une consommation d’eau-de-vie mono-trois litres.

La veille du mariage, les jeunes filles amies de la fiancée vont en corps, chez le fiancé cher une demi-livre de savon pour le bain de la fiancée: après avoir pris part à un repas chez le père de la fiancée, elles se rendent avec elle au bain, qui forme toujours une des dé ch de l’habitation (§10). Là ont lieu des chants de circonstance au milieu desquels dépendances exprime, souvent avec des accès de sensibilité nerveuse, le chagrin qu’elle éprouve à quitter famille et ses compagnes. On reconduit toujours en chantant la mariée chez elle, on l’habille et on l’amène à la réunion où doivent se distribuer les présents de noces. La mariée présente et plat un verre d’eau-de-vie à tous les invités, tandis qu’une femme, amie de la famille, offre, au nom de la fiancée, divers cadeaux consistant ordinairement en serviettes, mouchoirs, toile brodée ai etc. Pendant ce temps, les jeunes filles chantent en l’honneur des arrivants. En échange, les invités donnent à la mariée une série de présents, comprenant toujours une vache, change, les maux domestiques, des objets de ménage, de l’argent; on y ajoute toujours quelque argent les jeunes filles. La réunion se termine par une distribution de nourriture et de boissons. Ces cadeaux et la somme reçue aux fiançailles forment la fortune particulière de la jeune femme lui fournissent plus tard le moyen de subvenir aux dépenses de sa toilette, sans avoir me, et de recourir à la générosité du père de famille qui encaisse toutes les recettes de la communauté (J).

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Ograniczenie wiekowe:
0+
Data wydania na Litres:
11 października 2024
Objętość:
1480 str. 484 ilustracji
ISBN:
4064066327644
Wydawca:
Właściciel praw:
Bookwire
Format pobierania:

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