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Frédéric Le Play
L'organisation du travail, selon la coutume des ateliers et la loi du Décalogue

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066335724
Table des matières
AVERTISSEMENT
CHAPITRE I er
§ 1 er
§ 2
§ 3
§ 4
§ 5
§ 6
§ 7
§ 8
§ 9
§ 10
§ 11
§ 12
§ 13
§ 14
§ 15
§ 16
§ 17
§ 18
CHAPITRE II
§ 19
§ 20
§ 21
§ 22
§ 23
§ 24
§ 25
CHAPITRE III
§ 26
§ 27
§ 28
§ 29
§ 30
§ 31
§ 32
CHAPITRE IV
§ 33
§ 34
§ 35
§ 36
§ 37.
CHAPITRE V
§ 38
§ 39
§ 40
§ 41
§ 42
§ 43
§ 44
§ 45
§ 46
§ 47
§ 48
§ 49
CHAPITRE VI
§ 50
§ 51
§ 52
§ 53
§ 54
§ 55
§ 56
§ 57
§ 58
§ 59
§ 60
§ 61
§ 62
§ 63
§ 64
§ 65
§ 66
§ 67
§ 68
§ 69
§ 70
§ 71
§ 72
DOCUMENTS ANNEXÉS
DOCUMENT A
DOCUMENT B
DOCUMENT C
DOCUMENT D
DOCUMENT E
DOCUMENT F
DOCUMENT G
DOCUMENT H
DOCUMENT J
DOCUMENT K
DOCUMENT L
DOCUMENT M
DOCUMENT N
DOCUMENT O
DOCUMENT P
DOCUMENT Q
DOCUMENT R
AVERTISSEMENT
Table des matières
L’Empereur a daigné me consulter, en 1858 et en 1868, sur le malaise et l’antagonisme qui envahissent, depuis 1830, les ateliers de travail de l’Occident. Chaque fois il a fixé son attention sur le même fait: il a été heureux d’apprendre que le bien-être et l’harmonie se conservent dans une foule d’établissements français ou étrangers; que dès lors, en imitant ces modèles, on peut sûrement guérir le mal, sans recourir aux panacées des réformateurs contemporains.
L’Empereur voit la véritable organisation du travail dans la Coutume, constituée par la pratique même de ces ateliers modèles (§§ 19 à 25). Mais, en se référant à l’avis des légistes et à l’opinion dominante du pays, il conserve des doutes sur les causes du mal actuel (§§ 26 à 32) et sur les moyens de réforme (§§ 33 à 37). Il verrait donc avec satisfaction que la libre discussion vînt lever les objections opposées à la réforme, et résoudre les difficultés de l’exécution.
J’ai tenté une première fois, en 1864, de répondre à ce désir (R). Je recommence aujourd’hui cette tentative, pour un but plus spécial et avec des termes plus précis. Dans ce nouvel ouvrage, comme dans les précédents, je pars d’une vérité fondée à la fois sur l’expérience et la raison.
Tandis que, depuis deux siècles (§ 17), les riches oisifs, les sceptiques, les lettrés et les gouvernants inculquent l’erreur à la nation, puis s’éteignent, pour la plupart, sans postérité, certaines familles de tout rang, vouées à l’agriculture, à l’industrie et au commerce, prospèrent et se perpétuent sous la salutaire influence du travail, de la Coutume et du Décalogue. Ces familles, même dans les plus humbles situations, possèdent la science la plus utile, celle qui maintient l’union parmi les hommes. Elles se reconnaissent toutes à un même caractère: elles exercent sur leurs collaborateurs et leurs voisins l’autorité légitime qui se fonde sur le respect et l’affection. Elles peuvent être justement nommées «les Autorités sociales (§ 5)»; et, en fait, chez les peuples prospères, elles dirigent partout la vie privée (§ 67) et le gouvernement local (§ 68).
Les familles qui ont occupé cette situation, en France, aux grandes époques de prospérité (§§ 14 et 16), ont été détruites ou amoindries par l’absolutisme des souverains et la corruption des cours, puis par les persécutions exercées au nom du peuple. Mais de nouvelles familles se reconstituent sans cesse par le travail, le talent, la vertu; et nulle race, en Europe, ne donne à cet égard de plus beaux exemples (§ 18). Ces familles rempliraient le rôle qui leur appartient chez tous les peuples prospères, et elles rétabliraient promptement le bien-être et l’harmonie, si elles n’étaient pas désorganisées sans relâche par deux lois de la révolution (§§ 42 à 49), et dominées partout par les fonctionnaires (§ 54). La restauration de ces autorités naturelles amènera enfin l’ère nouvelle qui ne put s’ouvrir en 1789; car elle rétablira sans secousse les bons rapports sociaux qui furent successivement détruits par la corruption de l’ancien régime et les violences de la révolution. Comme au XVIIe siècle (§ 16), le bienfait de la paix sociale se liera naturellement, dans la pensée des populations, au souvenir de la dynastie qui aura provoqué la réforme (§ 72).
Je me reporte souvent à cette vérité, en constatant la stérilité des changements qu’on apporte, depuis 1789, aux formes de la souveraineté (§ 8, n. 12 à 14), avec une mobilité de vue et une persistance de méthode qui rappellent la périodicité des saisons. Le but, que nous cherchons si haut, est près de chacun de nous. Il faut revenir aux institutions qui donnèrent à nos aïeux la prospérité, et qui la conservent encore chez les peuples classés au premier rang dans l’opinion des européens (§§ 62 à 66). Tout en adoptant les formes de notre temps, il faut replacer la société sur ses bases éternelles: la vie privée, sur le foyer, l’atelier, la paroisse et la corporation (§ 67); le gouvernement local, sur le département rural et la commune urbaine (§ 68 ); le gouvernement central, sur la province et l’État (§ 69). Il faut, en un mot, réformer les seules institutions qui n’aient pas varié depuis le régime de la Terreur (§ 37).
Dans ce livre, comme dans les précédents, je n’enseigne aucune vérité qui me soit propre, et je me renferme dans un rôle plus modeste. Pénétré d’abord, comme les hommes de mon temps, des erreurs qui règnent en France, je me suis efforcé de revenir au vrai. A cet effet, j’ai recherché, pendant de longs voyages, les Autorités sociales qui résident sur leurs établissements; et ma mission se réduit à exposer les vérités qu’elles m’ont enseignées. J’aurais atteint le but indiqué par l’Empereur, si j’avais résumé clairement leurs pratiques et leurs opinions.
Mon enquête reste plus que jamais ouverte; car le présent ouvrage, en coordonnant les faits déjà recueillis, offre le meilleur moyen de les compléter. Je continue donc à faire appel aux Autorités sociales de la France et de l’étranger. Je les prie de me signaler les résultats d’expérience que je n’aurais pas assez mis en lumière. Je réclame surtout ces informations pour les pratiques de la vie privée et du gouvernement local qui assurent la paix publique, sous les régimes de contrainte comme sous les régimes de liberté (§ 8). J’examinerai, avec la déférence due à leurs auteurs, les documents nouveaux qui me seront communiqués, et j’en tiendrai compte dans une autre édition.
L’honorable imprimeur qui entreprend l’édition de cet ouvrage pratique lui-même la Coutume des ateliers, et il en démontre les bienfaits par son exemple (Q). Il n’a vu, dans cette publication, qu’un nouveau moyen de repousser des erreurs dangereuses et de propager les vrais principes de l’organisation du travail. Adoptant la règle que j’ai toujours suivie, il m’a spontanément offert de consacrer les profits éventuels de l’entreprise à une œuvre permanente tendant au même but. Les hommes qui voient les dangers actuels de l’Europe et l’urgence de la réforme comprendront l’opportunité de nos efforts. J’ose espérer qu’ils nous donneront leur concours, soit pour répandre la vérité contenue dans ce livre, soit pour mettre en lumière une vérité complète, soit enfin pour organiser une propagande plus méthodique et plus efficace.
CHAPITRE Ier
Table des matières
LA DISTINCTION DU BIEN ET DU MAL
§ 1er
Table des matières
NÉCESSITÉ DE LA DISTINCTION PRÉALABLE DU BIEN ET DU MAL.
Les règles essentielles à l’organisation des ateliers de travail se confondent, à beaucoup d’égards, avec les principes généraux de la constitution des sociétés. Je me trouve donc souvent conduit, dans le cours du présent ouvrage, à rappeler ceux de ces principes qui sont contestés de notre temps. Cette obligation m’est particulièrement imposée dans ce premier chapitre: mais ici, comme dans les chapitres suivants, je n’étends jamais ces aperçus au delà des questions usuelles ou des notions générales de géographie et d’histoire qui sont strictement indispensables à l’exposé de mon sujet.
L’intérêt universel qu’excite en Occident la question du travail provient surtout du mal qui règne dans beaucoup d’ateliers, et qui trouble l’ordre social. Mais jusqu’à présent ce mal est moins étendu que ne le croient ceux qui en souffrent; et mon premier soin est de prémunir le lecteur contre les conclusions trop générales qu’on tire souvent, parmi nous, des faits qu’on a sous les yeux.
Les deux régions extrêmes de l’Europe offrent un contraste marqué, en ce qui concerne l’organisation du travail et les rapports mutuels des patrons et des ouvriers. En Orient, on voit rarement les dissensions intestines se produire au sein des ateliers voués à l’agriculture, aux exploitations de mines et de forêts, aux industries manufacturières, au commerce, et, en général, aux arts usuels. La paix s’y maintient à la faveur de certains usages également respectés des patrons et des ouvriers. En Occident, beaucoup d’ateliers conservent ce même état d’harmonie; d’autres, au contraire, s’écartant de la tradition, tombent dans un état d’antagonisme qui n’est pas moins dangereux pour les nations que pour les familles.
Le désordre ne peut s’introduire parmi les populations qui pratiquent les travaux mécaniques des arts usuels sans s’étendre aux classes qui se livrent aux arts libéraux fondés surtout sur les travaux de la pensée. Souvent même ce sont ces classes qui, par leurs erreurs et leurs vices, prennent l’initiative de la corruption ou retardent l’avénement de la réforme: de là le principe énoncé par un grand homme d’État, dans son testament politique . Ces funestes influences ont régné en France, à l’époque actuelle (§ 17), plus que dans toute autre contrée de l’Europe: elles sont surtout venues des gouvernants ou des lettrés; et elles ont successivement amené, avec des caractères pernicieux qui étaient oubliés depuis huit siècles (§ 14), la décadence morale sous l’ancienne monarchie, l’instabilité sous les révolutions de notre temps. Cependant, si le mal des ateliers de travail n’est ni le plus dangereux ni le plus profond, c’est de beaucoup le plus apparent; c’est également celui qui fournit maintenant à nos révolutions périodiques leur personnel et leurs moyens d’action. Après avoir décrit, dans un autre ouvrage, les caractères généraux des deux groupes de professions, je me trouve donc amené, selon le désir exprimé par l’Empereur, à revenir spécialement sur les ateliers des arts usuels. C’est principalement en ce qui touche ces ateliers que je rechercherai les vraies pratiques de l’organisation du travail.
J’insiste souvent dans cet ouvrage sur le rapprochement de deux vérités. L’antagonisme social apparaît dans les ateliers, et le malaise se développe parmi les populations, dès qu’on abandonne les pratiques qui caractérisent les ateliers prospères, et il suffit de revenir à ces pratiques pour remédier au mal. Mais l’abandon des bons usages résulte presque toujours de l’oubli des principes; en sorte que, pour introduire la réforme dans les mœurs ou les institutions, il faut d’abord la faire pénétrer dans les esprits. J’en conclus, en ce qui touche la distinction du bien et du mal, qu’il importe de rappeler aux populations désorganisées par les discordes sociales de l’Occident plusieurs notions primordiales, qui se transmettent, avec la Coutume, dans les ateliers où la paix continue à régner.
C’est l’exposé de ces notions qui est l’objet de ce chapitre. Je ne présenterai à ce sujet qu’un résumé sommaire, sans produire les développements donnés dans mes précédents ouvrages. J’y ajouterai toutefois quelques considérations qui sont pour les chapitres suivants une introduction nécessaire.
§ 2
Table des matières
LE BIEN ET LE MAL DANS L’ATELIER DE TRAVAIL.
Au milieu de la diversité des hommes et des choses, la meilleure organisation du travail se reconnaît partout à certains sentiments et, plus visiblement, à certaines pratiques traditionnelles. Ces pratiques deviennent rares dans plusieurs régions de l’Occident; mais elles se révèlent souvent à l’observateur qui étudie l’ensemble de l’Europe, à celui surtout qui s’impose l’obligation de séjourner parmi les familles de tout rang, attachées aux ateliers jouissant de la considération publique.
Ces familles possèdent le bien-être physique, intellectuel et moral; elles ont toute la stabilité que comporte la nature humaine; enfin, dans leurs rapports mutuels, elles offrent un état complet d’harmonie. Cette heureuse situation se manifeste elle-même par des indices fort apparents. Les individus sont contents de leur sort, et ils sont attachés à l’ordre établi. Les classes ouvrières, en particulier, montrent une extrême répugnance pour tout changement; en sorte qu’une fonction essentielle aux classes dirigeantes (§ 3) et aux Autorités sociales (§ 5) consiste à faire naître autour d’elles le goût des innovations utiles. Les tendances opposées se rencontrent tout au plus chez quelques individus pervers; et elles ont un caractère purement accidentel. D’ailleurs, ces symptômes de désordre, rapprochés de la pratique vicieuse des opposants, blessent l’opinion publique et affermissent le règne du bien dans tous les cœurs.
Dans cette organisation, la paix acquise à l’atelier ne s’étend pas toujours à la province et à l’État (§ 69). Mais, lorsque les passions politiques divisent les classes dirigeantes et donnent naissance aux guerres civiles, la discorde ne pénètre pas dans le personnel du travail. Les ouvriers se bornent à épouser la cause de leur patron, et ils se groupent autour de lui pour le défendre.
Quand les classes dirigeantes échappent à ces passions, le mérite de l’organisation sociale est toujours décelé par un caractère saisissant qui dispense, au besoin, le voyageur de toute observation approfondie. La paix publique se maintient partout, sans l’intervention d’aucune force armée; la police locale est exercée par des agents qui ne portent qu’un insigne inoffensif de l’autorité publique . Souvent même, pour réduire encore les frais du service, on se borne à exposer, de loin en loin, cet insigne à la vue des populations .
Les ateliers de travail, lorsqu’ils sont désorganisés par l’erreur et la corruption des hommes, offrent des caractères inverses de ceux que je viens de décrire.
Les familles sont livrées au malaise et à l’instabilité. Celles qui coopèrent aux mêmes travaux sont, en outre, agitées par l’antagonisme. Souvent ce même fléau divise ceux que Dieu, dans sa bonté, avait unis par les liens les plus intimes: les maris et les femmes, les pères et les enfants, les maîtres et les serviteurs. Aigris par la souffrance et l’isolement, les individus ne s’attachent point à l’ordre de choses qui les entoure. Ils sont mécontents de leur situation et avides de changement.
Quand la guerre civile est suscitée par l’antagonisme des classes dirigeantes, les ouvriers se coalisent ouvertement contre leurs patrons. Quand la paix publique n’est pas ostensiblement troublée, la discorde intestine cesse parfois d’être apparente; mais elle tend à éclater dès qu’une cause nouvelle d’agitation survient au milieu de ce calme trompeur. Ce déplorable état de la société se révèle partout au voyageur par l’organisation militaire donnée aux polices locales.
L’absence ou la présence habituelle d’une force armée, dans les diverses parties d’un même empire, sont un des sûrs indices de la répartition du bien et du mal. Ainsi, dans les campagnes de l’Angleterre et de l’Écosse, les constables chargés de la police locale sont seulement munis de baguettes. Dans les agglomérations manufacturières (§ 29) de ces mêmes provinces, ils sont, en outre, pourvus de quelques moyens cachés de défense. En Irlande, ils sont ostensiblement armés comme les sergents de ville à Paris et les gendarmes ruraux de la France entière.
§ 3
Table des matières
LE PERSONNEL DU TRAVAIL ET LES CLASSES DIRIGEANTES.
Pour achever ces définitions du bien et du mal, je dois donner ici quelques explications sur la distinction que j’ai signalée incidemment (§ 1 et 2) entre les classes dirigeantes et le personnel des ateliers de travail.
Ainsi que je l’ai indiqué ci-dessus (§ 1er), je considère surtout, dans cet ouvrage, la situation des personnes attachées aux ateliers des arts usuels. Celles-ci forment partout, à vrai dire, la masse de la nation, et les caractères distinctifs de la constitution sociale résultent des rapports établis entre ces personnes et les classes dirigeantes. Je désigne sous ce nom l’ensemble des individualités éminentes (trop souvent étrangères à la conduite des ateliers) qui dirigent la société, soit en usant de pouvoirs formels conférés par les institutions publiques, soit en s’appuyant sur des influences morales dérivant de la tradition, de la richesse, du talent ou de la vertu. Or il existe presque partout un contraste frappant entre ces deux classes en ce qui touche la propagation du bien et du mal.
Les peuples sauvages ou barbares pourvoient péniblement à leurs besoins, à l’aide de travaux grossiers, ou de pratiques violant plus ou moins la loi morale. Ces peuples sont presque entièrement absorbés par ces travaux; mais ils n’y trouvent guère que des conditions d’abaissement. Ils ne peuvent sortir de leur état d’infériorité que sous la direction d’un petit nombre d’hommes, la plupart étrangers, qui ont conquis leur autorité par le talent et la vertu.
Les peuples civilisés présentent, de loin en loin, les masses arrivées à la vertu sous la direction de gouvernants dignes de leur situation. Par la bienfaisante influence de la Coutume et de la loi morale, les ateliers de travail s’élèvent à une grande perfection; et les populations s’assurent toutes les formes du bien-être matériel, intellectuel et moral. En même temps la nation atteint un haut degré de puissance, grâce au concours de classes dirigeantes incorporées à la race, sorties de familles-souches (§ 6), morales et fécondes, créées par le travail. Mais cette prospérité, à mesure qu’elle se développe, tend à se limiter par ses succès mêmes, sous les impulsions de l’orgueil et de la richesse. Les dépositaires de l’autorité politique ou religieuse, choisis de préférence dans les classes riches, commencent ordinairement à propager le mal: car c’est dans cette situation que les hommes s’attribuent le plus aisément les satisfactions du vice, tout en en rejetant les inconvénients sur le public . Les classes dirigeantes, perverties par l’oisiveté, ne se bornent pas à corrompre les peuples par le mauvais exemple, en s’abandonnant à tous les écarts inspirés par les passions sensuelles et les intérêts égoïstes. Saisies parfois d’une sorte de vertige, elles se livrent, contrairement à leurs intérêts les plus évidents, au prosélytisme de l’erreur et de la destruction: on les voit alors saper par leurs discours et leurs écrits, comme par leur pratique, les croyances religieuses, l’esprit de famille, les traditions de hiérarchie et, en général, les idées et les sentiments qui jusque-là avaient fait la force de la société. Les cours de l’Europe ont offert ce triste spectacle pendant toute la durée du XVIIIe siècle. Elles ont ainsi provoqué le cataclysme social dont la révolution française a été le plus sanglant épisode, et dont le contre-coup s’étend plus que jamais à toutes les régions du Continent. Enfin, l’aberration est parfois poussée au point que la loi elle-même, attaquant la propriété, et par suite la famille et la religion, provoque sans relâche, malgré les volontés individuelles, la désorganisation de la société. Telle est, par exemple, depuis quatre-vingts ans la conséquence du régime de succession imposé à la France par le gouvernement de la Terreur (E). Sous la pression de la loi, exercée par une armée d’officiers publics (§ 46) et secondée par de mauvaises passions (D), la notion de la propriété s’est tellement faussée qu’elle n’implique plus que l’idée d’une jouissance personnelle. C’est ainsi, notamment, que les héritiers du foyer ou de l’atelier de leurs ancêtres ne se croient plus liés par aucun devoir, soit envers les serviteurs qui y étaient attachés, soit envers la famille et la patrie. Sous l’empire de ce régime antisocial, on voit tous les jeunes gens issus des classes dirigeantes réclamer la richesse en vertu d’un droit de naissance absolu, plus général et plus scandaleux par conséquent que l’ancien droit d’aînesse (§ 43). Il n’y a donc pas lieu de s’étonner si le personnel du travail se détache des hommes qui possèdent les ateliers sans accomplir aucun devoir; s’il conçoit du mépris pour ceux qui ne voient dans les produits du travail que le moyen de vivre dans l’oisiveté et la débauche; si enfin ce mépris s’étend au principe même de la propriété et engendre le communisme.
Au reste, l’exercice des pouvoirs publics, alors même qu’il n’est point aggravé par la possession de la richesse, est toujours corrupteur, quand il n’a pas pour contre-poids d’énergiques influences morales (§ 8). Il produit surtout ses ravages parmi les classes vouées à l’oisiveté ; mais il n’épargne pas non plus les classes vivant du travail de leurs bras, lorsque, dans une grande nation, les institutions leur confèrent, en dehors du contrôle de leurs intérêts immédiats, certaines attributions de la souveraineté (§ 69). C’est ainsi qu’aux États-Unis le régime électoral, en déviant des Coutumes locales confirmées par la loi (§ 69, n. 24), et glissant sur la pente du suffrage universel absolu, proscrit de plus en plus les gens de bien (§60, n. 26), et contribue, non moins que l’abus de la richesse, à la corruption qui se montre de toutes parts dans ce grand empire.
Ainsi, les influences qui poussent au mal les peuples prospères sont plus variées que celles qui ramènent au bien les peuples souffrants. Chez un peuple dégradé, la masse vouée aux travaux manuels ne saurait se réhabiliter sans l’avénement de nouvelles classes dirigeantes: mais, chez un peuple prospère, elle peut contribuer, comme celles-ci, à ramener la corruption. J’aurai occasion de montrer, par deux exemples, la diversité de ces influences. En Angleterre, en effet, le personnel du travail s’est désorganisé lui-même en abandonnant la Coutume, et en se plaçant ainsi en dehors de l’ordre moral (§ 29). En France, au contraire, Louis XIV et son successeur, en violant la loi morale, ont d’a bord corrompu les classes dirigeantes; puis celles-ci ont, de proche en proche, désorganisé le personnel des ateliers (§ 30). Le grossier concubinage, qui désole aujourd’hui les ateliers parisiens, procède directement de l’adultère qui fut institué avec éclat à la cour de Versailles (§ 17).
Les mœurs des populations subissent, de nos jours, dans l’occident de l’Europe une transformation profonde. L’antagonisme social, ce symptôme redoutable de la maladie des nations, ne se développait autrefois (§14) que de loin en loin, aux sommets de la société : maintenant il envahit en outre les ateliers, avec tous les caractères de la permanence. De là semble résulter, pour les peuples de cette région, un affaiblissement qui ne saurait trop attirer l’attention de leurs gouvernants. Saisies d’une sorte de vertige, toutes les grandes nations de notre continent subissent aujourd’hui l’invasion du mal. Les gens de bien qui devraient diriger l’opinion publique se divisent de plus en plus, tandis qu’un accord sans précédents s’établit entre tous ceux qui visent au renversement de l’ordre social. Enorgueillies par une prospérité due aux traditions (§ 14) qu’elles méprisent maintenant, les classes dirigeantes oublient les salutaires avertissements donnés par les préceptes de la religion et par les enseignements de l’histoire (§§ 12 à 17). Cette décadence morale est surtout provoquée par un nouveau genre d’erreur qui, s’appuyant sur la prétendue doctrine du progrès absolu (§ 58), signale l’avènement d’une ère indéfinie de prospérité, que les peuples devraient attendre d’un aveugle destin, sans être tenus de la mériter par le dévouement, le sacrifice personnel et le patriotisme.
§ 4
Table des matières
LA COUTUME DES ATELIERS ET LA LOI DU DÉCALOGUE.
La corruption provient, en général, des classes dirigeantes (§3); et elle peut parfois avoir sa principale source dans le personnel des ateliers. Dans ce dernier cas le mal peut être propagé, soit par les patrons, soit par les ouvriers. Mais, au milieu de cette diversité d’origines, le mal n’a, à vrai dire, qu’une seule cause première, la transgression de la loi morale.
La meilleure expression de la loi morale est le Décalogue de Moïse,complété par l’Évangile ; car les populations qui en respectent le mieux les commandements sont précisément celles qui jouissent, au plus haut degré, du bien-être, de la stabilité et de l’harmonie. L’ensemble des pratiques établies sous cette influence, dans l’exercice des professions usuelles, constitue partout la meilleure organisation du travail, celle que l’on peut nommer, par excellence, la Coutume des ateliers, ou simplement la Coutume. Les sceptiques, qui depuis trois siècles repoussaient le principe de toute religion, s’accordaient généralement à reconnaître l’excellence de la doctrine chrétienne. De nouveaux docteurs la traitent avec mépris; mais ils parlent au nom d’une science qui déclare expressément ne tenir aucun compte de la morale, de la raison, ni du bien-être de l’espèce humaine (§ 39).
La nature de mon sujet me ramène souvent aux rapports intimes qui existent entre la conservation de l’ordre social et l’observation du Décalogue, entre les pratiques essentielles à la Coutume et les forces morales dont elles émanent. Je me suis donc appliqué à simplifier, autant que possible, ces rapprochements; et, dans ce but, j’ai habituellement groupé les préceptes du Décalogue sous deux titres principaux, savoir: le respect de Dieu, du père et de la femme (1er, 2e, 3e, 4e, 6e et 9e commandements); l’interdiction de l’homicide, du vol et du faux témoignage (5e, 7e, 8e et 10e commandements). Cette distinction tend à passer dans les lois de certains peuples européens. La législation, qui a créé les plus fortes races, leur imposait, sous peine de punitions sévères, la pratique du Décalogue entier (§8). Mais en France, depuis la révolution, on ne comprend guère que les commandements du second groupe dans le domaine du Code pénal. Cette tendance n’est pas celle de tous les peuples prospères, surtout en ce qui touche le respect de la femme (§48). Mais les dures épreuves de l’expérience nous ramèneront tôt ou tard à une meilleure pratique. En cette matière, comme en toute autre, l’extension de la liberté ne se justifie que si elle se montre compatible avec la conservation du bien-être matériel et de l’ordre moral.
§ 5
Table des matières
LES AUTORITÉS SOCIALES, GARDIENNES DE LA COUTUME.
Les peuples s’élèvent difficilement au plus haut degré de bien-être et d’harmonie. Ceux qui y sont parvenus éprouvent encore plus de difficulté à se préserver de la corruption, qui émane alors de la puissance et de la richesse.
Les populations adonnées aux professions usuelles résistent, en général, mieux que les autres classes à l’invasion du fléau. Les principaux foyers de résistance se trouvent dans les ateliers des patrons qui, pendant les époques de décadence, conservent fidèlement la Coutume des temps de prospérité. Ceux qui ont la richesse, le talent et la vertu nécessaires pour accomplir cette mission, ceux qui par leur ascendant personnel contre-balancent l’action corruptrice des gouvernants et des riches oisifs, ces hommes, dis-je, ont tout droit d’être nommés excellemment les Autorités sociales. La Coutume des ateliers est assise sur des bases encore plus solides, lorsque la loi morale est fortement enracinée, non pas seulement chez le patron, mais chez les simples ouvriers.
Ces Autorités, ainsi que j’ai pu le constater dans le cours de longs voyages, se reconnaissent en tous lieux aux mêmes caractères. Elles gardent religieusement la Coutume des ancêtres, pour la transmettre aux descendants. Elles sont unies à leurs ouvriers par les liens de l’affection et du respect. Dans toutes les contrées et dans toutes les professions, elles n’ont pas seulement la même pratique, elles résolvent de la même manière les questions de principe qui donnent lieu de nos jours à des discussions sans fin; et cet accord même est le plus sur criterium de la vérité. Après avoir résisté, mieux que le reste de la nation, à la corruption propagée aux mauvaises époques par les gouvernants, elles sont, aux époques de réforme, les meilleures auxiliaires de ces derniers. Les Autorités sociales exercent aussi leur influence au dehors de leurs ateliers; et elles occupent toujours un rang élevé dans les associations privées vouées au bien public (§ 67), dans la paroisse et dans le gouvernement local (§ 68), lorsque le peuple, jouissant de son libre arbitre, en fait bon usage. Partout, au surplus, elles sont signalées au voyageur par l’estime et la reconnaissance des populations.
Les Autorités sociales ne se rencontrent pas seulement dans la grande industrie, c’est-à-dire dans les ateliers desservis par de nombreux ouvriers, elles se trouvent également à la tête de petits établissements à familles-souches (§ 6), où l’atelier se confond avec le foyer. Le père, qui est aussi le patron, est associé à un héritier marié dans la maison: il s’adjoint, en outre, pour ouvriers les parents célibataires qui s’attachent au foyer des ancêtres, les enfants adultes qui n’ont point encore créé au dehors un établissement avec leur dot, enfin, au besoin, dès compagnons et des apprentis admis sur un pied d’égalité au sein de la famille, en qualité de domestiques. Le moyen âge, où se trouve l’origine des plus solides institutions de l’époque actuelle, a créé, avec un égal succès, les Autorités sociales des grands et des petits ateliers (§ 14). Depuis lors, ces types se sont conservés en se modifiant selon le besoin des temps, lorsqu’ils n’ont point été systématiquement détruits par les tyrannies monarchiques ou populaires. Dans l’agriculture comme dans l’industrie manufacturière, ils abondent chez les peuples où les gouvernants ont respecté les libertés privées (§ 67) et locales (68). A la vérité, l’invention d’une multitude d’outils ingénieux, l’emploi de la houille et des machines à vapeur, enfin l’importance croissante du haut commerce international attribuent généralement aux grands ateliers les surcroîts énormes de production que le commerce réclame de notre temps. Mais les petits ateliers ont pris également une certaine part à l’extension du travail. En France, des modèles excellents de ces petits ateliers ont résisté aux influences corruptrices exercées successivement par l’ancien régime en décadence et par la révolution (§ 17). Chez nous comme en Allemagne, ils se maintiennent dans certains districts ruraux éloignés des villes et des grandes voies commerciales. Les Autorités sociales qui dirigent ces petits ateliers offrent d’admirables types qu’on chercherait en vain parmi nos agglomérations manufacturières, ou dans nos villages ruraux à banlieues morcelées (§ 46). Elles conservent les vieilles traditions de vertu et de frugalité, tandis que les Autorités placées plus haut dans la hiérarchie sociale gardent plus spécialement, avec les sentiments d’honneur, les plus brillantes qualités de la race. Elles seront, les unes et les autres, les auxiliaires de la vraie réforme, si celle-ci ne se fait pas trop attendre; c’est-à-dire si elles n’ont pas été préalablement détruites par l’action dissolvante du Code civil (K).
§ 6
Table des matières
LA COUTUME SOUS LES TROIS RÉGIMES DE LA FAMILLE.
La pratique de la Coutume et les préceptes du Décalogue, qui en sont le fondement, ne se conservent chez un peuple que si chaque génération a le pouvoir de les inculquer à celle qui la suit. Or l’étendue et l’efficacité de ce pouvoir varient singulièrement sous les trois régimes de la famille.
La famille patriarcale constitue le régime sous lequel la Coutume se conserve le mieux. Elle est encore fort répandue dans l’Orient (§9). Sous ce régime, les parents gardent toujours auprès d’eux tous leurs fils mariés et les enfants issus des mariages. Restant, avec une autorité complète, en contact continuel avec les jeunes générations, ils transmettent sans effort à celles-ci les croyances, les idées et les pratiques établies au foyer et à l’atelier des ancêtres . Après la mort des vieux parents, le nouveau chef de famille, soumis depuis plus d’un demi-siècle à la Coutume, ne manque pas, à son tour, de l’imposer à ses enfants. Chez les peuples prospères, ce régime n’offre que des avantages, en ce qui touche l’organisation sociale de l’atelier. Mais, en ce qui touche les procédés techniques du travail, il peut dégénérer en routine, si les jeunes gens n’ont pas l’occasion de s’instruire par des voyages, si d’ailleurs les classes dirigeantes, et en particulier les Autorités sociales, ne propagent pas, dans une juste mesure, le besoin des innovations (§ 2).
La famille instable constitue le régime où la jeunesse subit le moins l’influence de la tradition. Les jeunes adultes abandonnent le foyer paternel dès qu’ils peuvent se suffire à eux-mêmes; ils ne sont aucunement tenus de conserver la mémoire ou la Coutume des ancêtres; et ils ne se transmettent que les pratiques strictement indispensables à la conservation de la race. Avec ces formes absolues, la famille instable ne se rencontre guère que chez certains peuples sauvages et dégradés. Cependant, depuis l’institution du partage forcé des héritages (E), elle s’introduit de plus en plus en France; et elle y est déjà caractérisée par plusieurs traits saillants. Les enfants ressentent peu l’influence des parents; souvent même ils sont moins que chez les sauvages en contact avec eux. Les adultes se marient hors du foyer où ils sont nés; et ils ne rattachent leurs vues d’avenir ni à ce foyer, ni à l’atelier des parents. Après la mort de ceux-ci, les enfants ne sont tenus de pratiquer aucun des devoirs tracés par la Coutume des ateliers. Ils ont même le droit de désorganiser le foyer, le domaine rural ou la manufacture des ancêtres et de s’en partager les lambeaux. Ils n’ont point, par conséquent, à s’inquiéter du sort des ouvriers domestiques ou des familles, dont ce droit de partage détruit les moyens d’existence. Sous ce régime, le travail offre une instabilité extrême. A la vérité, il se concilie souvent avec le perfectionnement rapide des méthodes et même avec la prospérité commerciale des ateliers. Mais, comme je le montrerai dans la suite de cet ouvrage, il n’est compatible ni avec la paix sociale et l’expansion de la race, ni avec le respect de la Coutume et du Décalogue.
La famille-souche offre, entre les deux types extrêmes de la famille, une admirable organisation, qui conjure à la fois les inconvénients de la routine et de l’instabilité. Elle est représentée par des types excellents dans toutes les localités prospères de la région centrale et de l’Occident (§ 9). Sous ce régime, le père transmet le foyer et l’atelier des ancêtres à celui de ses enfants qu’il juge le plus capable de remplir envers la famille, les ouvriers, la localité et l’État, les devoirs tracés par la Coutume. De concert avec cet héritier, qu’il s’associe aussitôt que possible, il dote ses autres enfants avec l’épargne réalisée pendant le cours d’une génération. Il laisse d’ailleurs à ces derniers toute liberté de s’établir dans les carrières qui répondent le mieux à leurs goûts. Ceux qui fondent, dans la métropole ou aux colonies, de nouveaux ateliers pour l’exploitation des arts usuels ne sont nullement tenus de se conformer à une tradition. Ils abordent sans aucune entrave toutes les entreprises que peut suggérer l’esprit d’innovation. Rien ne les empêcherait même de créer une meilleure Coutume, si celle qui règne depuis les premiers âges n’était pas fondée, comme le Décalogue, qui en est inséparable, sur la nature même de l’humanité. La famille-souche, basée sur la liberté testamentaire, assure à la race tous les avantages de la fécondité. Elle fait une large part, dans les nouvelles familles, à l’esprit d’innovation; mais elle conserve, dans les maisons anciennes, les avantages moraux et matériels qui se transmettent avec le culte des tombeaux, les affections du foyer et la Coutume de l’atelier. Elle a fourni dans tous les temps et offre encore aujourd’hui les meilleurs types des sociétés européennes. C’est du sein des familles-souches les plus modestes que sortent habituellement, grâce au dévouement et aux sacrifices des parents et de l’héritier, les grands talents et les grandes vertus qui illustrent les sociétés prospères. Cet état de choses était fréquent chez les paysans et les gentilshommes agriculteurs de Gascogne et de Normandie: il en est encore ainsi dans les provinces basques, dans beaucoup de provinces allemandes et dans les Iles Britanniques. Je connais en Angleterre une maison où dix cadets, dotés et protégés par la famille, ont tous conquis par le travail une fortune supérieure à celle de leur aîné. Richement établis dans les colonies, ils n’ont pas cependant de plus grand bonheur que de venir, avec leurs familles, célébrer les fêtes de Noël dans le foyer modeste où ils sont nés.
Tandis qu’au sein des classes riches, la famille instable ne produit guère, à chaque génération, qu’un fils souvent insoumis et dissipateur, la famille-souche, dans les mêmes conditions, donne moyennement, outre l’héritier conservateur de la tradition nationale, deux à trois fils, qui assurent aux colonies, comme à la métropole, tous les avantages dérivant d’un caractère entreprenant et d’un sage esprit d’innovation.
§ 7
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LA PROSPÉRITÉ OU LA DÉCADENCE DANS L’ATELIER ET LA NATION.
Quand les Autorités sociales font leur devoir, c’est-à-dire, quand elles conservent parmi leurs collaborateurs les pratiques du Décalogue et de la Coutume, tout en préservant de la corruption leur propre famille, elles offrent, par cela même, à l’ensemble du corps social les premiers éléments du bien-être et de l’harmonie. Cependant, cet état de prospérité n’est définitivement acquis à une nation que si l’accord établi entre les populations et les Autorités sociales règne également entre ces dernières et les gouvernants préposés à la direction des localités, de la province et de l’État.
Les conditions de l’accord à établir entre le souverain, les gouvernants, les Autorités sociales qui dirigent les arts usuels, et les hommes éminents qui cultivent les arts libéraux, constituent, à vrai dire, le problème du gouvernement. J’ai traité ce problème dans un précédent ouvrage . Je l’introduirai de nouveau, en termes très-sommaires, dans le dernier chapitre de celui-ci (§§ 61 à 70), et je mentionnerai, en outre, dans le paragraphe suivant, les deux solutions principales auxquelles on ne peut se dispenser de faire allusion en étudiant une branche quelconque de la réforme sociale.
La prospérité d’une nation se développe, comme je dirai (§ 8), sous deux régimes fort différents; mais elle se reconnaît partout à des caractères identiques. Les croyances religieuses sont gravées dans tous les cœurs. L’harmonie et le bien-être se révèlent dans les rapports mutuels des classes par la paix publique, dans la famille par la fécondité. Une jeunesse nombreuse, dressée à l’obéissance et au travail, suffit amplement à l’extension des ateliers, au recrutement des armées et à la multiplication de la race dans de florissantes colonies, conquises sur les régions incultes de la planète.
La décadence d’une nation coïncide toujours avec la désorganisation des deux régimes qui créent la prospérité. Elle se manifeste chez les individus par la perte des croyances, dans la famille par la stérilité, dans l’État par la guerre civile. La population, stationnaire ou décroissante, portée aux révolutions et à l’antagonisme, ne suffit plus ni aux besoins des ateliers, ni à la défense du sol. Se maintenant avec peine dans ses anciennes limites, la race ne prend aucune part aux nouveaux établissements que les peuples prospères fondent toujours en dehors de leurs métropoles. Ces caractères se sont de plus en plus accusés, en France, dans les générations successives de l’époque actuelle (§ 17), aussi bien sous l’ancien régime en décadence que dans l’ère actuelle de révolution. Ils ne sont plus guère masqués que pour les écrivains qui, s’inquiétant peu de l’ordre moral, prennent exclusivement la richesse et les satisfactions sensuelles pour mesure de la prospérité (§ 29). Quant à ces satisfactions elles-mêmes, l’histoire enseigne qu’elles prendraient bientôt fin, si l’on ne parvenait pas à donner un autre cours au mouvement qui nous entraîne.
§ 8
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LE BIEN ET LE MAL SOUS LES DEUX RÉGIMES DE CONTRAINTE ET DE LIBERTÉ
Le règne du bien dans la famille, l’atelier et l’État, ou, en d’autres termes, la prospérité d’une nation, se résume donc dans un certain accord des institutions et des mœurs. Les lois religieuses et civiles tendent également à soumettre les familles aux principes du Décalogue et les ateliers aux pratiques de la Coutume (§ 19). Les Autorités sociales (§ 5) et les gouvernants se concertent pour conjurer la corruption qui émane, soit de l’instinct du mal que ramènent sans cesse les jeunes générations , soit de la richesse que la prospérité accroît de plus en plus, au grand danger de l’ordre moral. Cet heureux accord se montre rarement dans l’histoire: il s’est cependant produit, de loin en loin, depuis les premiers âges de l’humanité, sous l’influence de deux régimes sociaux qui se proposent le même but, mais qui l’atteignent par des voies différentes.
Sous le premier régime, la souveraineté réside exclusivement dans un monarque ou dans un petit nombre d’hommes. La loi religieuse et la loi civile ont également pour sanction la force publique. Selon la doctrine adoptée avec les formes les plus absolues de ce régime, le souverain a reçu de Dieu à la fois et le dépôt de toute autorité, et l’obligation de donner en toutes choses l’exemple du bien. Ce privilége et ce devoir sont également réunis chez les gouvernants auxquels le souverain délègue le pouvoir; en sorte que la mission de ceux-ci consiste surtout à réprimer toutes les manifestations du mal dans l’État et la province (§ 69). Les Autorités sociales (§ 5) ont un profond respect pour le souverain et ses représentants: elles acceptent avec déférence leurs enseignements ou leurs ordres; et elles imposent à leur tour, dans le gouvernement local (§ 68), dans l’atelier (§ 19) et dans la vie privée (§ 67), la pratique du bien aux populations dressées elles-mêmes, par la tradition, au travail et à l’obéissance. Il semble qu’on ne peut mieux désigner cette organisation qu’en l’appelant Régime de contrainte. Ce régime, même avec une doctrine et une pratique imparfaites, a souvent donné de grands résultats. La Russie, qui réunit la plupart des caractères assignés ci-dessus à la prospérité (§ 7), en offre de nos jours un exemple. Jusqu’en 1861, elle l’a appliqué, avec des formes dures, à l’organisation du travail. Elle continue à imposer, au besoin, par la force du bras séculier, la pratique du culte national. Elle a ainsi donné d’énergiques croyances à ses populations: elle leur a inculqué notamment, en présence de la mort, une sérénité qui frappe tous les observateurs.
Cette action bienfaisante de la souveraineté unie à la religion a été le point de départ de beaucoup de peuples qui occupent une grande place dans l’histoire; mais, en général, elle n’a pas eu une longue durée. Les gouvernants ont été bientôt envahis parla corruption qui émane, avec une force presque irrésistible, de l’exercice du pouvoir. Souvent ils ont perdu, pendant une suite de générations, le sentiment des devoirs que pratiquaient leurs ancêtres: ils ont eux-mêmes propagé le mal qu’ils auraient dû réprimer, et ils ont fait naître la décadence. Cependant une certaine prospérité a pu se maintenir avec les bonnes mœurs, malgré la corruption des gouvernants, lorsque ceux-ci ont évité le scandale et laissé le gouvernement des localités (§ 68) aux Autorités sociales. Celles-ci se sont utilement interposées entre les populations et les fonctionnaires: dès lors le mal, cantonné, pour ainsi dire, dans les régions supérieures de la société, n’a point pénétré au sein des ateliers. La Turquie offre l’exemple d’un tel régime de contrainte, désorganisé en partie par la corruption qui a longtemps régné près des sultans. Mais elle possède encore beaucoup d’éléments de régénération: car une foule de localités, peuplées de chrétiens et de musulmans, ont conservé, entre autres pratiques saines, des libertés privées et locales que l’Occident pourrait envier. La Russie a profité également, pendant le siècle dernier, de ce bienfait des autonomies locales. Grâce aux libertés qu’elles ont conservées, les communes rurales de ce grand empire ne paraissent pas avoir sérieusement souffert de la corruption qui régnait à la cour de Catherine II.
Sous les types du second régime qui s’écartent le plus du premier, la souveraineté réside dans la nation représentée par la majeure partie des citoyens. La loi religieuse est imposée aux individus, non plus par la force publique, mais seulement par les impulsions de la conscience. La loi civile laisse également à celle-ci une part d’action beaucoup plus grande; et, en conséquence, elle s’occupe moins de conserver les pratiques de la Coutume dans l’atelier, ou le respect du Décalogue dans le gouvernement local, la province et l’État. La prospérité se produit sous ces influences, quand la contrainte morale qui vient de la conscience individuelle est plus efficace que la contrainte légale qui, sous le précédent régime, est exercée par les gouvernants et les Autorités sociales. En appelant cette organisation sociale régime de liberté, je me à l’usage et à la préoccupation dominante de mes concitoyens, plutôt que je n’exprime la vraie nature de l’institution. Plusieurs peuples de l’Occident se proposent d’atteindre, sous ce nom trompeur (§ 57), parla voie des révolutions, un idéal dont ils s’éloignent sans cesse. Au contraire, les peuples, grands ou petits, riches ou pauvres, qui s’en rapprochent le plus sont précisément ceux qui emploient le moins, dans leurs programmes politiques, le mot liberté. J’ai souvent fait cette remarque en Angleterre et en Biscaye, c’est-à-dire chez les deux peuples où la prospérité est le mieux établie, en même temps que la contrainte morale a le plus d’empire.
Au surplus, les moyens propres aux deux régimes diffèrent moins que ne le supposent ceux qui réclament avec bruit certaines formes, plutôt que le fond même, de la liberté. Pour se convaincre de cette vérité, il suffit de comparer, chez les divers peuples, l’état de la religion, c’est-à-dire le trait le plus important de leur organisation sociale.
D’après une opinion répandue, les États-Unis d’Amérique seraient la nation la plus prospère de notre époque. Chez cette même nation serait établie la distinction la plus complète entre la loi religieuse et la loi civile, ou, en d’autres termes, entre les Églises et l’État. Ces deux jugements ont été souvent reproduits; mais je les trouve chaque jour plus contestables, surtout quand je rapproche le passé du temps actuel. G. Washington, J. Adams, J. Madison et leurs contemporains, qui créèrent par leur ascendant personnel le gouvernement des États-Unis, sont restés jusqu’à ce jour les plus illustres représentants du caractère américain. Or ces grands hommes furent tous formés, dans leurs colonies natales, sous les régimes de contrainte les plus énergiques. Ces régimes identifiaient tellement le christianisme et le gouvernement, que plusieurs lois locales, celles du Connecticut, par exemple, établissaient une religion d’État, et punissaient de mort l’hérésie, le blasphème, l’adultère et l’outrage envers les parents. A l’aide du temps, les Coutumes avaient atténué la rigueur de ces lois; mais, lors de la guerre de l’indépendance, elles continuaient toutes à faire respecter le Décalogue. La constitution des États-Unis, inaugurée en 1789, et les amendements qui y ont été apportés (§ 60), n’ont guère, en fait, modifié ces Coutumes. Les mœurs et les institutions cherchent encore visiblement le royaume de Dieu et sa justice. Il n’est donc pas vrai de dire que les Américains soient devenus indifférents à l’observation de la loi religieuse. A la vérité, les croyances se sont affaiblies, depuis quelques années, dans plusieurs localités; mais il s’en faut de beaucoup que cet affaiblissement ait coïncidé avec le progrès des mœurs. Les bons exemples que donnait autrefois l’Amérique sont peu à peu remplacés par des traits de corruption et de cynisme qui sont pour l’Europe un sujet d’étonnement. L’antagonisme social, la guerre civile et l’assassinat politique, qui ont récemment désolé ce pays, prouvent qu’il a perdu un des plus saillants caractères de la prospérité (§ 7). Cette crise, il faut l’espérer, sera de courte durée; mais, en attendant les résultats que fournira un jour l’histoire de cette grande nation, personne n’est autorisé à conclure du passé que la prospérité d’un peuple grandit à mesure que la distinction entre la loi civile et la loi religieuse devient plus absolue. D’un autre côté, l’Angleterre et la Biscaye, qui offrent les plus beaux types de liberté parmi les grandes et les petites nations, restent attachées fermement à une religion d’État. Mais leur prospérité semble croître à mesure que cette religion est moins soutenue par la contrainte. Si l’expression, régime de liberté, peut être approuvée parla science sociale, c’est surtout lorsque les institutions, même en présence d’un culte d’orthodoxes, garantissent une liberté complète aux dissidents. D’ailleurs, selon la définition donnée ci-dessus, la prospérité ne se maintient que si les consciences n’usent de leur liberté que pour se soumettre mieux aux prescriptions de la loi divine.
Les peuples qui, sous les deux régimes, s’élèvent à la prospérité, offrent beaucoup d’analogie dans plusieurs de leurs institutions. Le contraste qui existe dans l’organisation de la souveraineté s’efface à mesure qu’on se rapproche du gouvernement local et de la vie privée. Sous les régimes de liberté, comme sous les régimes de contrainte, en Angleterre, en Biscaye, en Suisse, en Scandinavie, comme en Russie, en Prusse et en Turquie, la vie locale jouit d’une complète autonomie, sous le contrôle des gouvernants et le patronage des Autorités sociales (§ 5). J’ajoute qu’en étudiant dans leurs détails les diverses constitutions européennes, j’ai souvent constaté que l’action de la souveraineté était parfois plus gênante, sous les régimes de liberté , que sous les régimes de contrainte.
Enfin les deux régimes offrent encore une analogie saisissante. La corruption, lorsqu’elle commence à s’y introduire, a presque toujours la même origine, c’est-à-dire l’oubli du devoir chez ceux qui exercent l’autorité. Les comices populaires et les souverains absolus désorganisent également la Constitution lorsque, ayant à déléguer leurs pouvoirs, ils préfèrent la flatterie et le vice à l’indépendance et à la vertu. Il serait même facile de prouver par l’histoire que la corruption des électeurs n’a pas été moins funeste aux peuples que celle des rois.
Dans l’ère de révolution qui reste ouverte en France depuis 1789, les deux régimes ont été également faussés par l’oubli du Décalogue et de la Coutume (§§ 30 à 32). A vrai dire, nos quatre régimes de liberté, comme nos quatre régimes de contrainte, ne se sont rattachés que de nom aux vrais types que j’ai définis. En ce qui concerne l’organisation de la souveraineté, les premiers régimes qui suivirent la révolution s’écartèrent de toutes les traditions connues, et n’eurent qu’une existence éphémère. Les suivants se sont plus rapprochés des exemples donnés par des peuples stables, et cependant aucun d’eux n’a atteint la durée d’une génération. Ces échecs subis par toutes les formes de souveraineté s’expliquent par une même cause que je développe plus loin (§§ 61 à 71). La révolution a donné à la vie privée (§ 67) et au gouvernement local ( § 68 ) une organisation qui viole également les traditions de la vieille France et la pratique actuelle de tous les peuples prospères. Cette organisation est incompatible avec tout ordre social: elle ne saurait donc réussir ni avec le régime de contrainte, ni avec le régime de liberté. Nous avons échoué dans toutes nos tentatives de réforme: car, sous la domination abusive des fonctionnaires et des légistes (§ 54), nous conservons invariablement les seules institutions qu’il faudrait changer. Cependant les inconvénients d’une centralisation exagérée ont été signalés par le souverain. La même critique a été reproduite par S. A. I. le prince Napoléon et par des hommes d’État qui ont occupé de hautes situations dans l’empire. Il y a donc lieu d’espérer que cette partie de la réforme ne se fera plus longtemps attendre.
§ 9
Table des matières
LA GÉOGRAPHIE DU BIEN ET DU MAL.
Une des données essentielles à une judicieuse réforme du travail est la connaissance des ateliers qui se distinguent entre tous par la pratique du bien ou du mal, par l’état de prospérité ou de décadence. J’ai longtemps regretté de ne pas trouver, à ce sujet, des informations précises dans les récits des voyageurs; aussi me suis-je appliqué à m’éclairer directement par l’étude comparée des peuples européens, et beaucoup d’hommes éminents ont bien voulu me seconder dans ces recherches. Ces travaux offrent déjà un faisceau d’observations méthodiques qu’on peut opposer utilement aux erreurs propagées par l’ignorance et les passions. Ils constituent, en quelque sorte, une géographie du bien et du mal dont je signalerai ici les traits principaux.
En Europe, certaines nations doivent surtout leur originalité à des qualités ou à des défauts portés à l’extrême. Elles sont souvent citées dans cet ouvrage, où la distinction du bien et du mal se fonde principalement sur l’observation comparée des peuples. Elles forment deux groupes principaux, séparés par une région centrale dont les mœurs n’offrent, en général, que des caractères mixtes. Le groupe oriental s’étend, le long de la frontière d’Asie, de l’océan Glacial à la Méditerranée: il comprend les trois États scandinaves, la Russie avec ses nomades, la Pologne, la Hongrie et la Turquie. Le second groupe, contigu à la Manche et à l’Atlantique, comprend surtout les régions manufacturières de la Grande-Bretagne, des Pays-Bas, de la Belgique, des États allemands, de la Suisse et de la France. Pour abréger le discours, je distingue ces deux groupes sous les noms d’Orient et d’Occident. Par leur caractère mixte, sinon par la situation géographique, les deux péninsules de la Méditerranée se rattachent à la région centrale. Les États de cette région offrent d’ailleurs, çà et là, des petits peuples qui se placent au premier rang par leurs vertus et leur originalité. Tels sont les Basques et les Catalans, en Espagne; les Lucquois et les Bergamasques, en Italie; les six petits cantons catholiques, en Suisse; les Tyroliens et les Carinthiens, dans l’empire autrichien; les paysans de la Westphalie et du Lunebourg hanovrien, dans l’Allemagne du Nord.
Les ateliers ruraux et manufacturiers où se pratique le bien, où règne la prospérité fondée sur l’harmonie, sont le trait caractéristique des organisations sociales de l’Orient. Ils deviennent relativement plus rares dans la région centrale, ils sont presque partout en minorité dans l’Occident; enfin ils manquent à peu près complétement dans les agglomérations manufacturières contiguës aux rivages de l’Atlantique. L’étude comparée de l’Orient et de l’Occident ne signale pas seulement ce contraste par des faits apparents, elle permet aussi d’en reconnaître les causes.
Dans les contrées qui confinent à l’Asie et à l’océan Glacial, plusieurs causes générales, intimement liées au climat, au sol et à l’éloignement des mers navigables, aident à la fois les peuples à vivre dans le bien et à se préserver du mal. La rigueur du climat réprime l’appétit sensuel le plus dangereux . Les territoires incultes offrent aux populations d’abondantes ressources et de faciles moyens d’établissement. La nature des productions du sol et l’absence des grandes voies commerciales se prêtent peu aux accumulations de richesse, puis aux développements d’orgueil et de scepticisme qui, à toutes les époques et sur toutes les scènes de l’histoire, ont été les sources de corruption. En outre, une foule de Coutumes locales, dérivant pour la plupart de ces causes premières, contribuent encore à conserver l’état traditionnel de bien-être, de stabilité et d’harmonie. Parmi les conditions naturelles, les institutions et les mœurs qui tendent à fixer le régime du bien dans ces régions, j’ai observé, en première ligne: chez les nomades, la vie pastorale, liée à la possession indivise de forêts et de steppes fertiles; dans les contrées glaciales, les travaux de la pêche, de la chasse et du pâturage, avec les influences morales émanant des luttes salutaires de l’homme contre la nature; chez les Scandinaves sédentaires, l’alliance de l’industrie manufacturière, de l’exploitalion des forêts et de l’agriculture, la conciliation du patronage seigneurial et de la liberté individuelle, la permanence des engagements volontaires ( § 20 ) dans les ateliers de travail; en Russie, les engagements forcés réciproques entre les patrons et les ouvriers, le partage périodique de la terre arable, la triple protection assurée aux individus par la famille patriarcale, l’organisation communale et le patronage seigneurial; en Turquie, les engagements demi-forcés, admirablement tempérés, en présence de deux religions rivales, par les habitudes de patronage, de tolérance et d’égalité; en Hongrie, l’organisation féodale, conservant un excellent régime de propriété et une race de paysans pourvus de la quantité de terre qui suffit au bien-être d’une famille ; enfin, dans les forêts, les mines et les usines domaniales de la Hongrie, de la Carinthie, de la Carniole et du Hanovre, un antique régime de patronage assurant aux établissements la main-d’œuvre à bas prix, et aux ouvriers une complète sécurité d’existence .
Dans les contrées manufacturières confinant à l’Atlantique, les causes générales, liées à la nature des lieux, agissent pour la plupart dans un sens opposé. Le climat, plus méridional, se prête moins à la conservation des bonnes mœurs. Le sol, complétement approprié à la culture, n’offre aux populations non propriétaires ni moyens de subsistance, ni facilités d’établissement. Les mines de fer et de houille (§ 29), répandues avec profusion dans le sol, assurent à l’industrie manufacturière des moyens d’action presque illimités, en ce qui touche le matériel, la chaleur et la force motrice. L’Océan fournit des communications faciles et économiques pour importer les matières premières produites dans toutes les contrées maritimes, et pour exporter, en retour, les produits manufacturés. Enfin, la richesse, qui se développe rapidement dans des conditions si favorables au travail, exerce son action délétère sur les classes dirigeantes. Sous cette influence, les gouvernants et les clercs sont particulièrement enclins à oublier leur devoir, et en situation de corrompre le corps social. Les mœurs et les institutions, quoique supérieures sous beaucoup de rapports à celles de l’Orient, agissent souvent dans le même sens que les causes naturelles. Ainsi, les individualités éminentes ont mille moyens de s’élever rapidement au-dessus de la situation où elles sont nées; mais, en revanche, on voit s’accumuler aux derniers rangs des masses incapables de se suffire à elles-mêmes. Ces masses restent privées du bien-être et de la sécurité qui, sous les régimes de l’Orient, sont garantis par l’abondance du sol inculte et par la conservation des régimes de contrainte. L’état de souffrance qui résulte de l’ensemble de ces causes est habituellement aggravé, pour la majorité des populations ouvrières, par trois circonstances principales. En premier lieu, la multiplicité des moyens de production provoque entre les ateliers de travail une concurrence exagérée: elle fait naître des alternances d’activité fiévreuse ou de chômage forcé ; et, ainsi, elle expose successivement les ouvriers au double danger d’une abondance corruptrice et d’un pénible dénûment. En second lieu, même aux époques d’activité commerciale, les ouvriers, arrachés brusquement aux salutaires influences de la vie rurale et agglomérés au contact des corruptions urbaines, subissent tous les maux qu’engendre la réunion du vice et de l’imprévoyance. En troisième lieu, même dans les cas rares où le bien-être individuel pourrait être amené par les chances heureuses du commerce et la conservation de l’ordre moral, l’instabilité des engagements, l’antagonisme social, les grèves et leurs débats irritants, les maladies et les morts prématurées viennent soumettre des familles entières à de cruelles souffrances .
Cependant, même en ce qui touche l’organisation. du travail, une multitude de traits excellents justifient le prestige attribué à l’Occident par l’abondance des capitaux, par la supériorité des moyens de production et d’échange. Beaucoup d’Autorités sociales ont conservé dans leurs ateliers tous les bienfaits de la Coutume. Dans ce cas, l’harmonie sociale atteint un degré de perfection que je n’ai jamais observé dans les localités les plus prospères de l’Orient. Même dans les agglomérations manufacturières, envahies par le vice et l’antagonisme, certains ouvriers, surtout lorsqu’ils conservent les croyances religieuses, acquièrent des qualités intellectuelles et morales qui ne se rencontrent point parmi les populations les plus recommandables de la région forestière et pastorale . Dans ces mêmes agglomérations, comme j’en ai fait ci-dessus la remarque, les grands talents s’élèvent à leur vraie place plus aisément que dans les contrées où le classement social s’opère surtout sous l’empire de la Coutume. Mais cette élévation n’est pas sans mélange de mal: car l’avénement rapide des talents ne se concilie pas toujours avec la conservation des antiques vertus. Les grandes situations, conquises au prix de pénibles efforts, accroissent singulièrement l’éclat donné à l’Occident par l’extension du commerce et l’accumulation de la richesse; mais, quand l’ordre moral s’affaiblit, elles ne sont une source de bonheur ni pour les nouveaux enrichis ni surtout pour le corps de la nation. Les Autorités sociales de l’Orient, qui se corrompent ou s’endorment dans des situations traditionnelles, sont parfois moins hostiles aux réformes que certains parvenus de l’Occident. Plusieurs de ceux-ci, en effet, contents du régime où ils ont obtenu la fortune et les honneurs, sont peu enclins à modifier les institutions qui retiennent les masses imprévoyantes dans la souffrance. Ces masses ont plus besoin de protection que d’indépendance; aussi ont-elles moins d’inclination pour les hommes qui s’élèvent rapidement que pour ceux qui conservent la situation des ancêtres aux divers niveaux de la hiérarchie . On comprend que la paix publique soit mal assurée dans les pays où les efforts de travail viennent seulement de la jeunesse pauvre et des parvenus, où les descendants des Autorités sociales ne conservent pas l’habitude du travail et le sentiment des devoirs liés à la possession de la richesse (C). On ne peut admirer sans réserve un ordre de choses où les grandes capacités s’élèvent plus haut qu’ailleurs, mais où les faibles de corps et d’esprit tombent beaucoup plus bas.
§ 10
Table des matières
LE BIEN ET LE MAL DANS L’HISTOIRE.
La distinction du bien et du mal reste jusqu’à ce jour moins nette encore en histoire qu’elle ne l’est en géographie. Les erreurs inextricables au milieu desquelles nous vivons dérivent, en général, d’une même cause. La plupart des écrivains auxquels le public demande à tort ses notions d’histoire sont loin d’être des historiens; et l’on s’étonnera un jour qu’ils aient pu momentanément recevoir ce titre. Ils ne se proposent guère, en effet, d’exposer les vérités de la science; ils ne tendent, à vrai dire, qu’à amuser ou à flatter leurs lecteurs. Pour atteindre ce but, ils ont habituellement recours à trois procédés: ils passent sous silence les faits, peu dramatiques, qui se rattachent à la pratique du bien et qui font naître la prospérité (§ 7); ils s’appesantissent, au contraire, sur les entreprises conseillées par l’esprit du mal; ils s’appliquent à les rendre attrayantes, tant qu’elles ont pour elles l’éclat et le succès; puis, quand le récit arrive aux catastrophes, ils attribuent la décadence, non aux hommes ou aux choses qui ont été l’objet de leurs prédilections, mais à une fatalité qui pèserait successivement sur toutes les nations et sur toutes les races.
Heureusement des esprits éminents ont enfin aperçu ce triste état de l’histoire. Imitant ceux qui cultivent les sciences exactes, et indifférents au suffrage d’un public frivole, ils se dévouent à fonder leur science sur les traces authentiques du passé. Ces vrais historiens figurent au nombre des gloires les plus solides de notre époque. Ils ne s’adressent guère jusqu’à présent qu’aux hommes studieux; mais, à la longue, leurs travaux ne manqueront pas de renouveler à fond l’opinion égarée. Je me suis éclairé auprès d’eux, autant que les circonstances me l’ont permis; et je puis résumer en peu de mots les notions du vrai et du faux que j’ai puisées dans leurs écrits et leurs entretiens.
Pendant les époques vouées au bien, les événements sont uniformes et offrent peu de retentissement. Les familles mettent leur gloire à élever une nombreuse jeunesse qui dépasse les ancêtres en talent et en vertu. Les Autorités sociales propagent autour d’elles le respect du Décalogue et de la Coutume. Établies, pour la plupart, à la campagne, elles emploient les fruits du travail à assurer le bien-être des populations, à améliorer leurs résidences, à développer leurs ateliers et à fonder de florissantes colonies. Sous le régime de contrainte, comme sous le régime de liberté (§ 8), le souverain et ses agents laissent aux Autorités sociales le soin du gouvernement local (§ 68); ils bornent leur action à faire régner dans l’État l’ordre moral et la paix publique. Ces époques, peu favorables aux effets de style que recherchent les historiens classiques, échappent, en outre, à leur attention en raison de leur courte durée.
On a souvent affirmé que l’humanité est naturellement portée vers le bien, et que le mal provient seulement des institutions sociales. Cette fausse doctrine érige, pour ainsi dire, en dogmes deux sentiments fort dangereux: le mépris de toute autorité, et l’amour des révolutions. Depuis quatre-vingts ans, la France, plus que toute autre nation, a répandu ces erreurs dans l’Occident; et j’ai souvent constaté que nul effort ne ramène au vrai ceux qui fondent le succès de leur carrière sur la propagation de ces prétendus principes. Il est vrai que certains hommes, abandonnés à leurs tendances naturelles, inclinent constamment vers le bien, surtout depuis que Jésus-Christ a donné au monde le modèle de la perfection; mais d’autres, en plus grand nombre, pratiquent le mal avec persistance; et presque tous montrent l’association continuelle des deux propensions. Les institutions sont bonnes ou mauvaises, selon qu’elles favorisent l’un ou l’autre de ces instincts opposés; elles ont, d’ailleurs, pour criterium les résultats, c’est-à-dire les phénomènes de prospérité ou de décadence (§ 7).
Les historiens classiques ont propagé beaucoup de fausses impressions sur les phénomènes de prospérité ou de décadence, comme sur l’origine du bien et du mal. Ils ont habituellement méconnu les vérités suivantes qui dominent ces phénomènes.
Les progrès de la richesse et de l’art, qui excitent surtout leur admiration, importent à la prospérité des peuples beaucoup moins que l’amélioration de l’ordre moral; et quand ces progrès se produisent seuls, ils engendrent rapidement le mal. Les inventions mémorables, qui ont eu lieu de notre temps dans les arts usuels et dans les sciences physiques, n’entraînent nullement des découvertes correspondantes dans l’ordre moral. Loin de là, l’esprit d’innovation est aussi stérile dans l’ordre moral qu’il est fécond dans l’ordre matériel. A aucune époque de son histoire, un peuple n’est fatalement voué ni au progrès ni au déclin. Il ne passe pas nécessairement, comme chaque individu, de la jeunesse à la vieillesse. Il peut, en se corrompant, tomber dans la décadence; mais il retrouve la prospérité en revenant à la vertu.
L’action physique du sol et du climat contribue beaucoup au bien-être ou au malaise d’une race d’hommes; mais elle peut être dominée par les influences qui émanent du mépris ou du respect de la loi morale. Cette action se modifie elle-même selon la nature de la résidence et des travaux. Ainsi, il existe un contraste profond entre les peuples nomades et les peuples sédentaires. Le contraste est encore apparent, chez les nomades, entre les chasseurs et les pasteurs; chez les sédentaires, entre les habitants des villes et ceux des campagnes. La différence est même fort apparente chez les populations rurales, selon qu’elles habitent les montagnes vouées à l’élevage, ou les plaines à céréales; selon qu’elles cultivent des domaines agglomérés à foyer central, ou des domaines relevant de villages à banlieues morcelées (§ 46). Sous ce rapport, l’histoire du genre humain se résume en quelques traits.
Les fertiles steppes de la haute Asie offrent, sous un climat tempéré , loin des grandes voies commerciales, d’inépuisables ressources à l’industrie pastorale. Depuis les âges les plus reculés, les pasteurs nomades de cette région constituent, en quelque sorte, le grand réservoir du genre humain. Ils ont toujours prospéré au moyen d’une seule institution, la famille patriarcale (§ 6). Soumis à l’autorité la plus bienveillante et la moins corruptible, vivant dans l’abondance sans pouvoir accumuler la richesse, cultivant leur intelligence par la méditation, sans échapper à la salutaire influence des travaux manuels, ces peuples ont toujours réussi mieux que les autres à pratiquer le bien et à repousser le mal (§ 64). Les peuples agriculteurs, qui jouissent de vastes pâturages indivis, restent à peu près dans les mêmes conditions s’ils conservent, avec la famille patriarcale, la pratique des résidences rurales, à l’imitation des anciens Gaulois (§ 12) et des Franks (§ 14). Enfin, lorsque le sol est complétement approprié à la culture et converti en propriétés individuelles, les agriculteurs cèdent à de nouveaux besoins: ils abrogent la famille patriarcale, bâtissent des villes, créent des manufactures, exploitent le commerce et s’adonnent aux arts libéraux; mais alors ils ne résistent à la richesse et à l’orgueil, fruits habituels de la prospérité, qu’en adaptant leurs institutions à ces conditions nouvelles. Ils doivent plus que jamais appuyer sur la foi et la raison leurs mœurs et leurs coutumes; en même temps ils doivent être fort attentifs à conjurer, par la loi écrite, les aberrations de l’initiative individuelle et de l’esprit d’innovation. Parvenues à cette situation, les sociétés peuvent mieux s’élever au bien par d’admirables élans; mais elles sont moins assurées de se préserver du mal. A l’époque même où on les admire le plus, elles sont déjà parfois moins saines que brillantes. Enfin, la prospérité cesse, et la décadence devient inévitable, si les mœurs et les institutions se corrompent. Les plus redoutables symptômes de cette corruption sont l’oubli du Décalogue, l’abandon de la Coutume, la propagation de la famille instable, la création de capitales somptueuses livrées au luxe et à la débauche, l’abus de la richesse ou de la puissance, et spécialement la conquête des petites nations. Tous les peuples fameux de l’antiquité, privés des bienfaits du christianisme, ont, à la longue, subi ces influences: ils ont d’abord cédé à l’invasion du mal; puis ils se sont abîmés dans une irrémédiable décadence .
Sous l’influence du christianisme, les peuples sédentaires réussissent mieux que les païens à conserver l’ordre moral au sein de la prospérité. Ils ne se préservent pas complétement de l’orgueil et de la corruption qu’engendrent la science, la richesse et la puissance; mais ils gardent plus de force pour réagir contre le mal et pour revenir au bien. Les catastrophes sociales, symptômes évidents de la décadence, viennent promptement rappeler aux peuples égarés l’instabilité et le danger des biens de ce monde, qui n’ont point pour fondements la crainte de Dieu et le respect de la loi morale. A la vue de ces biens qui leur échappent, les peuples comprennent la vérité des enseignements de la religion; et ils sentent le besoin d’obéir aux grands hommes qui, par leurs discours ou leurs exemples, conservent encore les préceptes du Décalogue et les pratiques de la Coutume. Seuls, les pasteurs nomades et les agriculteurs à domaines agglomérés échappent à ces alternances de corruption et de réforme. Seuls ils conservent cette solide prospérité qui se révèle non par la richesse, l’éclat et la puissance, mais par le travail, la frugalité et la vertu.
L’histoire, parvenue à la hauteur de sa mission, devrait surtout signaler les causes qui portent les peuples au bien ou au mal, à la prospérité ou à la décadence. Les vrais historiens de notre temps commencent à mettre ces causes en lumière: et l’on entrevoit l’ensemble des monuments qu’ils élèvent ainsi pour les localités, les provinces et les nations. Chaque œuvre, lorsqu’elle sera achevée, comprendra quatre parties: une galerie des objets produits par le travail de l’homme depuis les temps les plus reculés ; une bibliothèque de tous les documents écrits; une chronologie complète des faits historiques, justifiée par des renvois aux objets et aux documents ; enfin une suite de monographies spéciales et locales, reproduisant avec toutes les ressources de la science et de l’art la suite des événements, en même temps que l’aspect des choses et le caractère des hommes, de ceux surtout qui, par la pratique du bien ou du mal , ont le plus influé sur le sort de leurs contemporains.
Quand la méthode historique aura été définitivement fixée par l’accomplissement de ces travaux, le temps de l’histoire générale sera venu; mais la première place n’y sera plus occupée, comme dans les œuvres de la plupart des classiques, par les conquérants, par les gouvernants fastueux qui ont enrichi les villes en ruinant les campagnes, et, en général, par de prétendus héros qui ont été, à vrai dire, les fléaux de l’humanité. Les grandes époques de l’histoire ne seront plus liées exclusivement à ces funestes célébrités: elles se rattacheront surtout aux vrais grands hommes dont la mémoire a été trop souvent négligée, c’est-à-dire à ceux qui ont aimé la paix, honoré les Autorités sociales, fortifié la vie rurale, respecté les autonomies locales, protégé les petites nations et, en un mot, créé sans bruit la prospérité publique sur la pratique de l’ordre moral.
Alors on verra apparaître dans toute leur clarté les faits essentiels aux sociétés humaines, et la loi générale de l’histoire : d’un côté, les petites nations pastorales et rurales, conservant les traditions du vrai et du bien dans leurs steppes et leurs montagnes ( §§ 64 et 65 ), loin des mauvaises influences émanant des villes et de la richesse; de l’autre, les grandes nations, créant leurs cours fastueuses, leurs redoutables armées, leurs villes vouées au luxe et aux arts libéraux, ravageant et illustrant le monde tour à tour, pendant leurs alternances périodiques de vice et de vertu, de décadence et de prospérité.
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LES SIX PÉRIODES DE L’HISTOIRE, SUR LE SOL DE LA FRANCE.
Depuis l’avènement de Louis XIV, nos gouvernants ont détruit, avec le respect de la Coutume, un des fondements de toute prospérité. Ils prétendent conduire les peuples dans des voies toutes nouvelles; et s’ils font parfois allusion aux temps passés, ce n’est que pour affirmer la supériorité absolue de leur époque. Ces prétentions ont été généralement encouragées par les écrivains classiques ; elles sont cependant à la fois condamnées, et par les récentes découvertes des savants, et par les dures épreuves que les Français subissent depuis deux siècles. Les fausses théories, propagées au sujet de l’histoire de France, contribuent singulièrement à perpétuer l’état actuel de souffrance. Elles rétrécissent l’esprit français. Elles étendent, en quelque sorte, un bandeau sur nos yeux; car elles nous empêchent de voir des vérités fondamentales dont nos émules savent tirer un grand profit. La réfutation de ces théories est une des conditions préalables de la réforme.
J’ai saisi avec empressement toutes les occasions qui se sont offertes de connaître l’opinion des vrais savants sur la distinction du bien et du mal dans notre histoire. En attendant qu’un écrivain compétent traite enfin cette grande question, je résumerai ici en peu de mots les résultats de mon enquête.
En ne considérant que les faits essentiels, je vois apparaître successivement, sur notre territoire, trois périodes de réforme et de prospérité, alternant avec trois périodes de corruption et de décadence. Je crois utile de les mentionner séparément; mais, pour ne point m’écarter de mon sujet principal, je n’insisterai quelque peu que sur les trois dernières; car, selon la remarque de M. Augustin Thierry (§ 10, n. 2), c’est surtout par leurs jugements sur ces périodes que nos écrivains favoris ont altéré en France la notion de la vérité.
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1re PÉRIODE (1600 A 300 AVANT J.-C.): LA PROSPÉRITÉ DES GAULES PASTORALES ET AGRICOLES.
Les races de l’Orient qui, dès les époques les plus reculées, vinrent successivement s’établir sur le territoire des Gaules, s’y trouvaient, aux temps historiques, partagées en un grand nombre de clans ou de tribus. Plusieurs de celles-ci étaient profondément divisées par les mœurs et les traditions. La plupart, au contraire, étaient unies par la communauté d’origine. Quelques-unes, tout en gardant leur individualité et leur indépendance, constituaient des confédérations fondées sur des institutions positives.
Les premiers immigrants s’adonnèrent surtout à la chasse, c’est-à-dire à la première industrie qu’exercent les races nomades, arrivant au milieu des forêts où abondent les grands animaux sauvages. Obligés de lutter sans cesse pour se procurer leur subsistance et pour défendre le gibier contre les incursions des peuplades contiguës, les premiers Gaulois se rapprochaient, par l’ensemble de leurs habitudes, des Indiens chasseurs qu’on peut encore observer de nos jours, aux mêmes latitudes, dans les forêts de l’Amérique du Nord. Elles se distinguaient surtout par leurs fermes croyances en Dieu et en la vie future, par le mépris des souffrances physiques et de la mort, par la barbarie de leurs trophées de guerre, par une confiance excessive dans leur personnalité, par leur répugnance contre toute autorité qui ne reposait pas sur une supériorité évidente. Ils l’emportaient par deux traits principaux sur toutes les races primitives dont l’histoire ait gardé le souvenir. Ils acceptaient l’autorité d’un corps de prêtres, de savants et de juges, les Druides, qui se recrutaient librement, sans esprit de caste, parmi les plus éminentes individualités de toutes les tribus, et qui vivaient, loin des bourgades gauloises, disséminés par petits groupes au milieu des forêts. Plusieurs tribus accordaient au caractère de la femme un respect qui ne s’est offert au même degré chez aucune autre race. Ils attribuaient un rôle important à la vierge et à la mère dans le culte, dans la famille, dans l’apaisement des querelles survenues entre les clans, et même dans les rapports internationaux .
Fortifiés par ces bienfaisantes influences, les Gaulois réagirent peu à peu, sans se corrompre, contre la rudesse et la férocité de leurs mœurs. Le régime de communauté établi dans chaque clan, selon le génie de la race, fut moins souvent troublé par les prétentions individuelles. Les rivalités traditionnelles des divers clans furent également atténuées par les Druides, qui exerçaient un haut arbitrage sur la race entière, et qui réunissaient dans leurs écoles la jeunesse de toutes les classes dirigeantes. L’influence sociale des femmes s’employa également à adoucir les mœurs et à calmer les dissensions intestines. D’un autre côté, les Gaulois commencèrent de bonne heure à tirer parti des qualités de leur territoire; et les géographes anciens se plurent à signaler les avantages qui leur étaient assurés par la nature . L’industrie pastorale, importée par tous les immigrants, avec le bœuf et le mouton, des steppes asiatiques et pontiques , se développa rapidement sur les hautes montagnes, le long des cours d’eau et dans les clairières des forêts: elle donna aux populations des moyens réguliers de subsistance et des habitudes sédentaires. Le travail agricole, également importé par plusieurs tribus, avec le froment et d’autres céréales, vint plus tard accroître les ressources alimentaires et affermir la stabilité. De petites bourgades, régies par des chefs librement élus, se multiplièrent sur la lisière des forêts, à proximité des eaux vives, des prairies et des champs. Des résidences isolées, accompagnées de métairies, s’élevèrent de toutes parts, près des hauts pâturages et au milieu des forêts offrant des conditions favorables à la chasse, à l’élevage des troupeaux et à la nourriture des porcs. La prospérité devint générale et se manifesta par son symptôme habituel, la fécondité des familles. Elle atteignit ses plus grandes proportions au VIe siècle avant Jésus-Christ, et se conserva jusqu’à la fin du IVe sans altération sérieuse. Ces trois siècles formèrent la grande époque de la Gaule. Ce fut alors que les races gauloises balancèrent la fortune de Rome, firent trembler les peuples de la Grèce et débordèrent, en quelque sorte, sur l’Europe méridionale, depuis l’Atlantique jusqu’au Pont-Euxin.
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2e PÉRIODE (300 AV. J.-C. — 496 AP. J.-C.): LA DÉCADENCE DES GAULES, SOUS LA DOMINATION DES CITÉS ET LA CENTRALISATION DES ROMAINS.
Cette prospérité, en créant la puissance et la richesse, fit naître les passions et les vices qui suscitent habituellement la décadence. L’oubli de Dieu, l’orgueil et tous les maux qui en dérivent, se développèrent alors rapidement chez un peuple impressionnable, qui avait dû ses succès à la valeur des individus plutôt qu’à l’organisation de la société ; qui n’avait pas réussi à constituer la propriété libre et individuelle; qui enfin, voulant dominer les autres peuples, n’avait pu asseoir chez lui le principe d’autorité, ni dans la famille, ni dans le clan, ni dans la nation.
Les familles enrichies par l’industrie manufacturière, l’exploitation des mines et le commerce, prirent peu à peu l’influence qui avait appartenu jusque-là aux familles illustrées par de grands services. Le système électif et le régime des clientèles accordèrent bientôt aux largesses des riches l’autorité qui appartenait précédemment à la sagesse des Druides et au courage des guerriers. A partir de ce moment, l’activité nationale sembla adopter pour but le luxe des vêtements, des meubles et des repas. Alors s’organisèrent de toutes parts, au grand étonnement des voyageurs, ces immenses et interminables banquets auxquels les nouveaux patrons convoquaient leurs clients, souvent même des populations entières
La décadence, due à un progrès de richesse qui n’avait pas pour contre-poids le progrès des mœurs, fut singulièrement aggravée par le changement des habitudes de résidence. L’exemple des colonies étrangères du littoral méditerranéen, les rapports établis avec les colonies gauloises de la Cisalpine, les expéditions dirigées vers les régions méridionales, firent naître l’admiration pour la civilisation matérielle des Grecs et des Romains. Les nouvelles classes dirigeantes exagérèrent désormais, au lieu de le réprimer, l’instinct funeste qui avait toujours porté la race gauloise à constituer des agglomérations travaillées par des discordes intestines. Elles abandonnèrent peu à peu leurs domaines à foyer central (§ 46) des rivages de la Manche, des Pyrénées et des autres pays d’élevage, les bourgades à banlieues morcelées (§ 46) des vallées ou des plaines à céréales, et même les résidences d’été des montagnes et des forêts (§ 12). Elles se groupèrent avec leurs richesses dans des cités entourées de murs, et elles constituèrent ainsi naturellement la domination abusive qui fut dès lors exercée par ces cités sur les campagnes. Cette domination contribua beaucoup à la désorganisation sociale de la Gaule. Les faibles liens qui, sous un régime de partages incessants, rattachaient les tenanciers aux propriétaires, subirent, par l’absentéisme de ces derniers, un nouveau relâchement. Les fécondes habitudes du patronage rural furent remplacées par les stériles débats du forum. Les satisfactions, fondées sur le luxe et la violence, remplacèrent celles qui étaient autrefois demandées au travail et à la paix. Enfin, le développement des cités, en concentrant les moyens de défense et d’attaque, organisa, à vrai dire, l’antagonisme des tribus gauloises, et substitua les guerres générales aux simples luttes de localité.
C’est ainsi que les forces morales et intellectuelles des Gaulois s’affaiblirent, pendant que celles des Romains grandissaient, sous les influences opposées. Tandis que ces derniers se fortifiaient à l’intérieur par la concorde, imitaient les bonnes pratiques de leurs ennemis (§ 62), perfectionnaient la discipline, la tactique et l’armement de leurs troupes, les Gaulois, affaiblis par les discordes intestines et s’exagérant la supériorité de leur race, se faisaient un point d’honneur de demander seulement leurs succès guerriers à la valeur individuelle. Ils méprisaient les moyens de défense, et repoussaient les armes perfectionnées. Ils poussaient l’aveuglement au point de négliger l’art de tremper leurs aciers, dans le temps où ils prodiguaient l’or et l’argent dans leurs costumes de guerre. L’histoire a suffisamment indiqué comment la Gaule dut la perte de son indépendance aux dissensions, à l’imprévoyance, à la présomption et à l’indiscipline de ses races héroïques. Après la conquête, la domination des cités, soumises elles-mêmes à la centralisation de Rome, détruisit peu à peu une nationalité qui reposait depuis quinze siècles sur les mœurs pastorales et agricoles. L’abus de la richesse vint tarir plus que jamais les vraies sources de la prospérité. L’absentéisme des grands propriétaires amena la ruine des tenanciers, puis la désorganisation de l’agriculture. Les riches Gallo-Romains consommèrent improductivement dans les cités les produits de leurs domaines. Ils oublièrent complétement les traditions de leur race; et ils devinrent, autant que les agents du fisc romain,. les auxiliaires de la corruption qui émana de l’autorité sans contrôle des empereurs. Le temps d’arrêt n’apparut, au milieu de cette corruption, qu’après la chute de l’empire, lorsque les Franks, maîtres de la Gaule, commencèrent avec Clovis à se convertir au christianisme.
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3me PÉRIODE (496-1270): LA PROSPÉRITÉ PAR L’ÉMULATION DES DEUX CLERGÉS CHRÉTIENS, SOUS LES INSTITUTIONS FÉODALES.
La décadence, amenée par la désorganisation de l’empire et par l’invasion des barbares, continua à peser sur le pays longtemps après la conversion de Clovis et des Franks. Mais le christianisme, la féodalité et la monarchie féodale, en se superposant peu à peu, vinrent créer un ordre social tout nouveau. Sous leur influence, on vit renaître l’ordre moral et matériel, puis apparaître tous les symptômes de la prospérité.
Le christianisme avait déjà jeté de précieux germes de réforme au milieu de la corruption gallo-romaine. Dès le IIIe siècle, l’apostolat des Gaules était commencé, grâce au dévouement de sept évêques. Un siècle plus tard, l’œuvre avait produit de grands résultats; et, vers la fin du Ve siècle, au moment où l’empire se dissolvait, elle avait posé, par l’institution régulière des évêchés, les premiers fondements de la réorganisation du pays. Grâce à l’ascendant moral qu’ils avaient acquis, les évêques dominèrent promptement les races germaines, qui envahissaient la Gaule de toutes parts. En cela ils accomplirent une des plus utiles conquêtes dont l’histoire ait gardé le souvenir; car les barbares du Rhin, corrompus depuis longtemps par le contact des Romains, n’avaient pas conservé toutes les vertus de leurs ancêtres . Plus tard, le haut clergé, se recrutant surtout parmi les sommités de la hiérarchie féodale, établit des alliances abusives entre l’évêché et le fief: il prit le bras séculier pour auxiliaire habituel de la religion; trop souvent aussi il mit la religion au service de ses passions séculières. Les évêques laissèrent ainsi leur influence morale s’amoindrir; mais les ordres religieux et le bas clergé y suppléèrent amplement. Les moines continuèrent l’apostolat des premiers siècles; et ils conservèrent le dépôt des sciences et des lettres . La cure, stimulée par les vertus du cloître, et placée en contact intime avec les populations, conquit les âmes à Dieu par les enseignements et les exemples de chaque jour. Les deux clergés initièrent les classes dirigeantes à l’esprit de charité, que les anciens avaient peu connu; et ils continuèrent jusque dans les derniers rangs de la société l’œuvre des apôtres. Ils propagèrent dans tous les cœurs les sentiments de fraternité et d’égalité indiqués par la raison et la justice; et ils concilièrent ainsi les intérêts généraux de toutes les classes. Ils amenèrent sans secousse, à l’insu des Gallo-Romains et des Franks, des riches et des pauvres, des maîtres et des serviteurs, la plus grande révolution qui se fût encore accomplie au sein de l’humanité. Ils créèrent véritablement, au moyen âge, le nouvel ordre social et l’esprit moderne, dont l’origine est injustement attribuée, par plusieurs contemporains, à l’époque actuelle.
Les Franks, après avoir conquis par la force la souveraine puissance et la propriété du sol, ramenèrent sur le territoire de la Gaule deux éléments essentiels à la régénération du pays. Ils restaurèrent par leur pratique même les sentiments d’indépendance personnelle et d’initiative individuelle, que l’absolutisme des empereurs avait étouffés dans toutes les classes de la société, chez les Romains comme chez les peuples conquis. Méprisant, selon la coutume de leur race, le séjour des villes, ils rétablirent par le seul fait de leur résidence les libertés locales des campagnes; et ils mirent fin à la domination oppressive exercée par les classes urbaines sous le régime antérieur de décadence (§ 13). Les rois franks, en particulier, s’établirent tout d’abord sur de magnifiques domaines ruraux, au milieu de serviteurs et de tenanciers adonnés à la pratique de l’agriculture et des autres arts usuels. Imitée par les Leudes, puis par toutes les Autorités sociales qui prirent part à l’organisation de la féodalité, cette pratique fut l’une des origines principales de la prospérité matérielle et des grandeurs morales du XIIIe siècle. Les nouvelles classes dirigeantes, formées par la fusion insensible des Franks et des Gallo-Romains, créèrent à la longue les institutions et les mœurs des Français, en même temps que les clercs modifiaient les sentiments et les idées.
La monarchie vint, à son tour, coopérer à l’œuvre de régénération et compléter l’édifice de la féodalité. La paix publique était suffisamment assurée dans les domaines dépendant d’un même fief, et. dans les fiefs relevant de chacune des suzerainetés qui existaient en grand nombre sur le territoire de la France. Mais la guerre éclatait souvent entre les petits suzerains; en sorte que ceux-ci, les plus faibles surtout, étaient intéressés à organiser une paix durable. Ce grand résultat fut peu à peu obtenu, pour la majeure partie de la France, par l’établissement de la monarchie féodale, qui ne fut d’abord qu’une suzeraineté superposée à toutes les autres. Ce nouveau régime porta tous ses fruits lorsque le pouvoir du roi de France fut accepté par tous les grands vassaux, sans que ceux-ci eussent rien perdu de l’autorité qu’ils pouvaient utilement exercer, sans que la moindre localité cessât de relever directement de son seigneur.
Cette grande époque de bonnes mœurs, de paix intérieure et de prospérité eut pour apogée le règne de saint Louis (1226-1270). La France offrit alors les germes fort développés des meilleures institutions que les sociétés humaines aient créées jusqu’à ce jour. Les familles étaient organisées, dans la majeure partie de la France, selon les deux meilleurs types, et elles jouissaient dans la hiérarchie féodale d’une indépendance que les familles de notre temps seraient heureuses de posséder, devant les offices ministériels, le fisc et la bureaucratie. Les moindres communes avaient alors une autonomie vers laquelle nos grandes cités n’oseraient élever aujourd’hui leur pensée dans leurs plus vives revendications. Les ouvriers ruraux, exempts de toute dépendance personnelle , étaient liés à leurs patrons par des rapports permanents qui obligeaient également les deux parties, et par les autres pratiques essentielles à la Coutume des ateliers (§§ 20 à 25). Dans le moindre fief, dans la baronnie, qui offrait l’unité complète du gouvernement local, comme dans les circonscriptions plus étendues qui échelonnaient entre la baronnie et l’État, régnait toute l’indépendance compatible avec la conservation de l’ordre social. Quant au souverain placé au sommet de cette puissante hiérarchie, il se croyait lié envers ses sujets par des obligations fort impérieuses: il défendait le pays contre les agressions du dehors; il conservait à l’intérieur la paix publique; et il jugeait en appel certaines décisions rendues par les juridictions inférieures. Il conservait d’ailleurs, dans ses rapports avec les gentilshommes, la tradition de l’égalité originelle des Franks. Selon cette même tradition, il les associait au gouvernement de l’État; ainsi il rédigeait avec le concours des barons, dans des assemblées annuelles, les lois les plus importantes, celles qui tendaient à assurer la pratique du Décalogue ; enfin il donnait personnellement, avec les classes dirigeantes, l’exemple de cette pratique.
La prospérité du moyen âge, créée surtout par le christianisme, fut en outre provoquée par l’émulation qui, depuis l’invasion de l’Espagne par les Arabes (en 710), ne cessa de régner, en Occident, entre les chrétiens et les musulmans. La lutte portée en Orient par les croisades fut moins bienfaisante. L’impulsion donnée aux idées par cet immense déplacement d’hommes, se trouva définitivement plus que balancée par la corruption qui fut introduite en Orient parmi les croisés, et par l’oppression qui pesa en France sur les populations, en l’absence de leurs protecteurs habituels .
En résumé, la société féodale, éclairée par l’émulation des moines et des séculiers, stimulée par la rivalité des musulmans et des chrétiens de l’Occident, enrichie par l’agriculture et les métiers des communes urbaines, fortifiée enfin, au physique comme au moral, par la suprématie des résidences rurales, créa une constitution plus solide et plus libre que toutes celles du passé.
Les institutions, féodales acquirent chez les Français, sous le règne de saint Louis, le plus haut degré de perfection; mais elles régnèrent, avec des caractères analogues, chez tous les peuples de l’Occident. En Angleterre, elles se sont développées et ont abouti à la monarchie constitutionnelle, c’est-à-dire à la forme de gouvernement que les grandes nations prennent maintenant pour modèle. En France, il en a été autrement. Sous les influences que je signale aux trois paragraphes suivants, les Français ont sans cesse marché vers la monarchie absolue. Les prétendus progrès, qui, selon les banales déclamations des historiens, dateraient des derniers Valois, de Louis XIV et de la révolution, n’ont guère abouti, en fait, qu’à augmenter, à tous les degrés de la vie sociale, les attributions des gouvernants et la dépendance des gouvernés.
§ 15
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4me PÉRIODE (1270-1589): LA DÉCADENCE, PAR LA CORRUPTION DES CLERGÉS ET DE LA MONARCHIE, SOUS LES DERNIERS VALOIS.
La force du régime féodal se trouva dans ce fait qu’une multitude d’hommes prenaient, jusque dans les moindres subdivisions du territoire, toutes les initiatives que suggère l’esprit d’indépendance, fécondé par une bonne loi morale et une énergique volonté. Sa faiblesse résulta de l’absence habituelle des contrôles qui auraient dû surveiller et contenir ces initiatives. Les peuples souffrirent souvent des abus de l’autorité pendant les siècles qui suivirent l’invasion des races germaines. Au milieu de leurs souffrances, ils conçurent naturellement de vives sympathies pour deux institutions qui vinrent successivement organiser le contrôle des pouvoirs locaux: pour l’Église, qui tempéra par l’esprit de charité l’usage de la force, et qui inspira aux âmes d’élite les sublimes dévouements de la chevalerie; pour la monarchie, qui affermit la paix publique en groupant les forces éparses, et en établissant la justice du roi, avec le concours des légistes. Mais, en évitant un écueil, les populations se heurtèrent bientôt à un autre: l’exagération et l’abus, atténués au sein du corps féodal, prirent de grands développements parmi les auxiliaires de la papauté et de la monarchie féodale. Du IXe au XIe siècle, les papes, excités par l’opinion publique à s’immiscer dans les intérêts temporels, dominèrent de plus en plus les souverains laïques; mais la corruption des clercs grandit aussitôt (§ 14, n. 13) dans la même proportion que leur pouvoir. Certaines autorités ecclésiastiques s’habituèrent à compter sur la force du bras séculier, pour sauvegarder les croyances que leurs prédécesseurs faisaient naître par les efforts de leur éloquence et les exemples de leur vertu. Les admirables ressources morales et matérielles que le christianisme avait créées furent en partie neutralisées par les entreprises violentes des empereurs allemands contre la papauté, par les envahissements de l’Islam, par les machinations des antipapes, par les désordres qui furent la conséquence des croisades, et parles cruautés que suscita la répression des hérésies.
A la vue de ces maux, les peuples perdirent le souvenir des bienfaits que leur avait d’abord assurés l’immixtion des clercs dans le gouvernement temporel des États. Ils reportèrent sur la monarchie féodale toutes leurs espérances; et celles-ci s’accrurent singulièrement, vers la fin du XIIIe siècle, lorsque le règne de saint Louis eut montré l’heureuse influence qu’exercent, en ce qui touche les intérêts temporels, des autorités laïques sagement pondérées, soumises aux préceptes du Décalogue et de l’Évangile (§ 14). Mais là encore survinrent de graves mécomptes. Les successeurs de saint Louis ne respectèrent pas les libertés locales, qui avaient fait la grandeur de la féodalité. Abusés par les légistes, ils détruisirent les gouvernements locaux qu’ils auraient dù seulement contrôler, et ils prirent de plus en plus pour idéal l’absolutisme des empereurs romains. La corruption des gouvernants reparut avec ce triste régime: elle vint compléter le mal produit par l’absolutisme du clergé ; et, sous cette double influence, se produisit une nouvelle décadence de trois siècles.
Ainsi qu’il était arrivé précédemment, les caractères de cette quatrième période de notre histoire apparurent par degrés insensibles. De même que les semences de réforme avaient lentement germé au milieu de la décadence des Gallo-Romains, les symptômes d’une rechute s’étaient souvent montrés au milieu de la prospérité des sociétés féodales. Comme dans tous les temps, le mal inséparable de la nature humaine s’était perpétué par les guerres locales et les expéditions lointaines. Mais, dès le commencement du XIVe siècle, la corruption fut à la fois inoculée au corps social par les clergés que les peuples avaient enrichis, par les rois et les légistes que l’opinion avait grandis pour tempérer les abus de la féodalité.
L’Église romaine, qui pendant neuf siècles avait été l’exemple du monde, devint peu à peu l’un des foyers de la contagion. Ses désordres aboutirent parfois à une véritable désorganisation, pendant les querelles soulevées par l’élection des papes. La corruption cléricale se répandit en France, malgré les efforts ou les protestations de saint Bernard (1091-1153), d’Innocent III (1161-1216 ) , du cardinal Pierre d’Ailly (1350-1420) et du docteur Jean Gerson (1363-1429). Le mal introduit par les dignitaires ecclésiastiques se propagea peu à peu; et, au milieu du siècle suivant, il avait envahi la masse des deux clergés. Le spectacle de ces désordres contribua beaucoup au succès de la réforme protestante (1530-1540). Des hommes ardents se firent huguenots pour restaurer le règne du bien; mais, par cette résolution, ils fournirent à beaucoup d’autres l’occasion de troubler l’ordre social dans leur propre intérêt; et de là vinrent les passions, les guerres et les massacres qui signalèrent cette triste époque. Quant aux hommes modérés, ils s’indignèrent des scandales donnés, au nom de la foi, par des catholiques et des protestants également indignes du nom de chrétiens. Peu à peu la raison révoltée fit naître parmi eux le doute, puis le scepticisme, dont la tradition était oubliée par notre race depuis la dissolution de l’empire romain. Telles furent les dispositions d’esprit dans lesquelles Michel Montaigne écrivit ses Essais (1572-1580), et Pierre Charron son traité De la Sagesse (1601) .
En Italie, toutes les classes dirigeantes, agglomérées dans les villes où elles se plaisaient à créer leurs somptueuses résidences, s’étaient associées aux désordres des clercs. A Rome, Alexandre VI (1492-1503) et les Borgia, abusant des revenus de l’État romain et des dons de la chrétienté, avaient reconstitué en Occident les corruptions du paganisme. A Florence, les Médicis, les nobles et les bourgeois, enrichis par un commerce immense, devançaient à leur tour, dans le luxe et la débauche, les autres villes de la Péninsule.
En France, les rois, les princes apanagés, les seigneurs suzerains et leurs courtisans, établis désormais dans les villes, donnèrent souvent le mauvais exemple dès le début de cette époque. Mais la masse de la noblesse, fidèle à ses résidences rurales, conserva d’excellentes mœurs jusqu’à la fin du XVe siècle. Également apte aux travaux de la guerre et à ceux de l’agriculture, jouissant d’ailleurs d’une complète indépendance, elle fit souvent l’admiration des voyageurs qui visitèrent la France à cette époque. On s’explique donc la perturbation profonde que les guerres d’Italie, entreprises par Charles VIII, Louis XII et François Ier (1494-1525), jetèrent dans les idées et les mœurs de jeunes gentilshommes élevés avec les sévères habitudes de cette vie rurale. Dès la première campagne, la réputation de sainteté qu’avait, en Italie, la noblesse française se trouva perdue . Pendant leur séjour à Naples, Charles VIII et l’armée en vinrent à dépasser ceux qui leur avaient inoculé le mal: ils les scandalisèrent par leur corruption non moins que par leur arrogance.
François Ier et ses successeurs développèrent dans leurs cours fastueuses les vices importés d’Italie par les armées. Ils aggravèrent le mal en s’alliant aux Médicis et en attirant près d’eux une colonie d’Italiens. A partir de ce moment, les derniers Valois et leurs courtisans contribuèrent beaucoup plus que les clercs à détruire les vertus inculquées à la race française par huit siècles de progrès moral (§ 14). C’est sous cette double influence qu’on vit se produire successivement l’oubli du Décalogue et le retour aux idées du paganisme; une sorte d’institution de l’adultère, avec tous les autres désordres de la vie privée; l’affaiblissement des habitudes de liberté et de dignité personnelles, que les Franks avaient communiquées à la nation; la désorganisation de la vie publique, par les guerres politiques et religieuses; l’intervention du roi d’Espagne et du pape dans les discordes intérieures; le schisme, puis le scepticisme; enfin la conclusion suprême des époques de décadence, la chute de la dynastie.
§ 16
Table des matières
5me PÉRIODE (1589-1661): LA PROSPÉRITÉ, PAR L’ÉMULATION DES ÉGLISES CHRÉTIENNES, SOUS LES DEUX PREMIERS BOURBONS.
Deux règnes réparateurs comblèrent en partie l’abîme creusé par trois siècles de décadence, et rendirent à la France la prospérité. Les deux premiers Bourbons furent loin de posséder les quatre groupes de qualités nécessaires aux souverains qui, succédant à une longue époque de corruption, doivent lutter contre des passions subversives et faire appel au régime de contrainte (§ 8). Ils n’eurent à la fois, ni l’un ni l’autre, comme leur aïeul saint Louis, la vertu, la perspicacité et l’énergie. Mais chacun d’eux eut un jugement sain et s’en servit pour se compléter lui-même, en faisant appel à de grands hommes, et en les maintenant au pouvoir, malgré les intrigues de ses courtisans ou les révoltes de son propre orgueil.
Henri IV (1589-1610) posséda à un haut degré la perspicacité et l’énergie. Il conserva toute sa vie la corruption qu’il avait puisée à la cour des derniers Valois ; mais il s’attacha avec prédilection les hommes qui se distinguaient le plus par leurs vertus privées.
Pendant les dix premières années de son règne, le roi, grâce au concours de ses habiles collaborateurs, restaura complétement les affaires intérieures du royaume. Il supprima peu à peu l’immixtion des étrangers, c’est-à-dire le plus apparent symptôme de la décadence; puis, par un mélange de force et d’adresse, il mit fin à la guerre civile. Il tarit dans leur source l’antagonisme social et le scepticisme, en provoquant le retour aux pratiques du christianisme; et il atteignit ce but en établissant le premier, dans un grand État catholique, la liberté des dissidents. L’édit de Nantes (1598) fut le couronnement de l’édifice ainsi élevé à la paix intérieure. Il donna momentanément aux protestants des garanties qui étaient commandées par le souvenir de massacres récents, mais qui, étant au fond incompatibles avec la sûreté de l’État, furent supprimées sous le règne suivant. Malgré ce vice organique, l’Édit produisit presque immédiatement d’inestimables bienfaits: il ramena, par une émulation salutaire, les deux cultes rivaux à la pratique de leurs principes communs; et il rétablit parmi les classes dirigeantes l’observation du Décalogue.
Pendant la seconde moitié du règne, le roi s’adonna plus spécialement à la restauration des affaires étrangères, qui avaient été profondément désorganisées pendant les désordres de la Ligue. Il s’inspira constamment de deux principes qui dérivent de l’esprit de justice, et qui assureront toujours un légitime ascendant aux grandes nations. Il montra en toute circonstance un vrai respect pour l’indépendance des petites nations. Il fut toujours prêt à s’allier avec elles pour repousser les agressions de leurs puissants voisins.
Louis XIII (1610-1643) donna dès son plus jeune âge des preuves extraordinaires de jugement et de vertu. L’histoire n’a révélé jusqu’à ce jour, chez aucun souverain, une disposition aussi précoce à pratiquer la loi morale. Il témoigna en toute occasion son mépris pour les mœurs grossières qui avaient été propagées par les Valois, et qui se montraient, avec un cynisme incroyable, même chez les femmes chargées du soin de sa première enfance. Il fut naturellement porté à respecter Dieu 4. Accueillant avec répugnance les concubines et les bâtards dont la société lui était imposée , il fut cependant pénétré de respect et d’admiration pour son père et son roi . Il donna toute sa vie l’exemple de la chasteté : il réagit à sa cour contre les mœurs du règne précédent; et il contribua ainsi à la réforme intellectuelle et morale accomplie, au milieu de la société de cette époque, par Mme de Rambouillet, sa célèbre fille, et les nobles dames qui gouvernèrent, avec l’ascendant de l’esprit, de la grâce et de la vertu, les hôtels de Rambouillet, de Longueville, de Condé, d’Albret et de la Rochefoucauld. Malheureusement une éducation vicieuse et une constitution maladive entravèrent le développement de la perspicacité et de l’énergie qui se montrèrent souvent chez le roi; Mais ce prince eut le rare mérite de déléguer son autorité à Richelieu, et de la lui conserver avec autant de fermeté que d’abnégation. Conseillé par Richelieu mourant, il s’attacha ensuite Mazarin; il lui laissa, par testament, la direction de la Régence qui gouverna la France pendant la minorité de Louis XIV (1643-1651 ); il assura ainsi, jusqu’à la mort de Mazarin (1661), la continuation des meilleures traditions des deux règnes. La grande institution de Louis XIII et de Richelieu fut l’Édit de grâce (1629), qui, après la prise de la Rochelle, enleva aux protestants la liberté de la révolte, mais leur laissa toutes les libertés dont ils pouvaient faire un utile emploi. Jamais souverain, vainqueur de la rébellion, n’usa de la victoire avec plus de mesure et d’intelligence. Ici d’ailleurs la modération, unie à la force, se montra, comme toujours, féconde en bons résultats.
Sous le règne de Louis XIII, ainsi qu’aux précédentes périodes de prospérité (§§ 12 et 14), les croyances religieuses furent le vrai mobile de tous les progrès. Cette vérité eut alors un caractère particulier d’évidence: car la réforme fut presque instantanée; et il fut plus facile que jamais de rattacher à la cause première les quatre grands résultats qui se produisirent simultanément vers le milieu du XVIIe siècle.
Les protestants, n’ayant plus le pouvoir d’agiter l’État, ne pouvant guère compter, ni sur les faveurs de la cour, ni sur l’appui des gouvernants, mirent une ardeur inouïe à fonder leur influence sur l’agriculture, l’industrie manufacturière et les autres arts usuels. Les catholiques, de leur côté, suivirent peu à peu, quoique de loin, les protestants. Cette émulation se produisit, dans la paix des esprits, à une époque où les gouvernants des îles Britanniques et des États allemands, moins justes et moins perspicaces que Louis XIII et Richelieu, excitaient leurs peuples aux discordes religieuses. Elle amena bientôt un développement de travail et de richesse que l’Europe n’avait jamais connu.
L’émulation entretenue par la discussion pacifique des dogmes et des principes fut encore plus ardente; elle fut aussi plus particulièrement féconde pour les catholiques . Elle suscita chez ces derniers une foule d’individualités éminentes, parmi lesquelles brillèrent surtout François de Sales, Vincent de Paul, Jeanne de Chantal, Olier, de Rancé et Bossuet. Elle rendit à l’Église de France la sainteté et l’éclat qu’on n’avait guère revus depuis les temps de saint Louis et de saint Thomas d’Aquin.
Les armées françaises s’associèrent avec gloire à la propagation des principes établis par les deux premiers Bourbons. Elles en étendirent les bienfaits à l’Allemagne, de concert avec les Suédois: elles firent prévaloir, malgré la maison d’Autriche, la liberté religieuse et l’indépendance des petites nations. C’est par le dévouement à ces grandes causes que s’élevèrent tant d’hommes de guerre illustres, à la tête desquels brillèrent Turenne et Condé.
Le mélange de liberté, de réserve et de passion, qui caractérisa les controverses religieuses de cette époque, ennoblit singulièrement les esprits, et remplaça l’ancien antagonisme par d’admirables rapports sociaux. Gassendi, Peiresc, Fermat, Pascal et Descartes imprimèrent aux sciences une impulsion extraordinaire. Malherbe, Corneille, la Fontaine, Molière, Boileau , Racine, Ant. Arnauld, Lemaistre de Sacy, Nicole, Fléchier et Bossuet , donnèrent à la littérature française son plus haut degré de perfection. Enfin des femmes éminentes, dont les charmes et les vertus ont été souvent célébrés, groupèrent sous leur gracieux patronage les représentants de toutes les grandeurs de cette époque: elles fondèrent l’harmonie sociale sur la culture des sciences et des lettres, et sur la pratique de la vertu; elles communiquèrent à l’esprit français la grâce et la mesure, et elles introduisirent ainsi dans les mœurs la tolérance que les gouvernants avaient établie dans les lois. Sous ces divers rapports, elles élevèrent chacun de leurs salons à la hauteur d’une institution .
Ce fut alors que les classes dirigeantes de l’Europe, dominées par un juste sentiment d’admiration, adoptèrent la langue, les idées et les mœurs de la France . Heureux notre pays, si Mazarin, vainqueur de la Fronde en 1651, eût fait preuve du discernement que Richelieu montra, en 1629, après avoir vaincu les protestants révoltés. Que de maux nous eussent été épargnés depuis deux siècles (§ 17), si la noblesse, les parlements et la bourgeoisie, mis hors d’état d’abuser de leur pouvoir, avaient réussi dès lors à fonder les institutions qui auraient dù arrêter les usurpations et contrôler les actes de la royauté ! A cet égard, au surplus, Mazarin ne se montra, ni plus perspicace, ni plus modéré que les autres hommes d’État de ces deux grands règnes. Tous demandèrent la réforme aux faciles procédés du pouvoir absolu. Ils rétablirent la prospérité à l’aide d’institutions efficaces, mais dangereuses: car, dans les mains de successeurs inhabiles ou corrompus, le pouvoir absolu devait promptement ramener la décadence. Cependant l’absolutisme monarchique ou populaire, fondé sur la contrainte ou la violence, est resté, depuis la réforme des deux premiers Bourbons, le procédé favori des Français: il a pu momentanément obtenir de grands succès; mais il a toujours abouti à l’abus ou à l’impuissance.
§ 17
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6me PÉRIODE (DEPUIS 1661): LA DÉCADENCE, PAR LE SCEPTICISME, SOUS LA CORRUPTION DE LA MONARCHIE ABSOLUE ET LES VIOLENCES DE LA RÉVOLUTION.
L’époque précédente fut loin d’offrir une supériorité absolue sur celle de la féodalité (§ 14). La réforme des deux premiers Bourbons avait été plus rapide, la prospérité avait eu plus d’éclat; mais les résultats furent moins durables. Le nouveau régime offrait, en effet, deux vices qui avaient déjà ruiné l’ordre social sous la domination des Romains (§ 13) et des derniers Valois (§ 15).
Les classes influentes avaient heureusement réagi contre la corruption (§ 16); mais, au lieu de revenir aux habitations rurales des Gaulois (§ 12), des Franks et des seigneurs du XIIIe siècle (§ 14), elles avaient fixé à Paris leurs principaux établissements. La royauté elle-même s’était rattachée à la vie urbaine par sa résidence, ses mœurs et ses idées. En créant l’ascendant social de la France sur toutes les nations, elle avait effacé le souvenir de ses anciens abus et acquis beaucoup de force dans l’opinion des peuples. Mais en même temps elle avait cédé à l’entraînement qui porte les meilleurs pouvoirs à exagérer leur principe: elle avait affaibli outre mesure les initiatives individuelles et les autonomies locales qui, pendant huit siècles (§ 14), avaient lentement enraciné la prospérité dans notre sol, qui en outre, à l’époque suivante (§ 15), avaient résisté pendant trois siècles à la décadence émanant des clercs et des gouvernants.
A la fin de la cinquième période, la royauté avait acquis l’ascendant nécessaire pour faire le bien sans être entravée par aucune résistance; mais les Autorités sociales (§ 5) des campagnes et des villes avaient perdu les institutions qui leur permettaient autrefois de préserver les localités contre l’invasion du mal. Ces Autorités étaient désormais incapables d’opposer à la monarchie, devenue dominante, le contrôle que saint Louis avait exercé si utilement sur les pouvoirs locaux de la féodalité. De là, des éventualités redoutables qui ne tardèrent pas à se réaliser. Ce qui avait été fait par la vertu et le dévouement de quatre grands hommes, Henri IV, Louis XIII, Richelieu et Mazarin, fut détruit par les vices et l’égoïsme d’un seul roi. A la funeste influence dérivant de la corruption du souverain, vint se joindre la longue durée de son règne: tandis que l’action personnelle des deux premiers Bourbons ne s’était exercée que pendant un laps total de quarante - sept ans, celle de Louis XIV pesa pendant cinquante-quatre ans sur le pays.
Le règne de Louis XIV fut caractérisé par quatre circonstances principales. Il étala avec un cynisme inconnu jusque-là chez des chrétiens les désordres de la vie privée du roi. Il continua, et fit définitivement aboutir, la marche les gouvernements antérieurs vers le pouvoir absolu. Il détruisit les institutions et les mœurs, souvent même il découragea les hommes qui avaient créé le plus florissant royaume de l’Europe: il empiéta par ses actes et ses principes (n. 1) sur les libertés traditionnelles du clergé ; il épargna encore moins la noblesse; et il propagea ainsi cette triste égalité qui se produit par voie d’abaissement. Enfin il transmit à ses successeurs le royaume ruiné par la guerre et les impôts, affaibli par l’exécration des peuples, et complétement épuisé de grands hommes.
Cependant les nations ne sauraient passer sans transition, même sous les plus mauvais gouvernements, de la prospérité à la décadence. Les vertus et les talents créés sous le régime antérieur ne furent point subitement annulés par les vices et l’ignorance du roi. Aussi peut-on remarquer, dans ce qui a été nommé si improprement «le grand règne», deux parties assez distinctes: la première (1661-1682), marquée par le retour de la corruption des mœurs, avec la continuation de la prospérité intellectuelle et matérielle; la seconde (1682-1715), signalée, dans l’ordre intellectuel et matériel, comme dans l’ordre moral, par une décadence qui se continua jusqu’à la mort du roi.
Marié en 1660 à une princesse admirée pour sa grâce et sa vertu, le roi, dès 1661, choisit une concubine; en 1663, il lui donna un haut rang à la cour; il installa avec éclat une seconde concubine en 1668, six ans avant la retraite définitive de la première, puis une troisième en 1678. Dès 1673, il commença à légitimer ses bâtards, fruits d’un double adultère, affichant ainsi le mépris des lois divines et humaines. Dès le début du règne, le roi s’adonna également aux fastueuses constructions et aux goûts luxueux qui commencèrent la ruine de l’État et des familles appelées à la cour. Il pervertit ainsi, de proche en proche, les classes influentes, et notamment: les nobles établis en province, mais alliés aux courtisans; les financiers et les bourgeois, appelés en grand nombre aux fonctions publiques; les dignitaires ecclésiastiques, mêlés aux scandales et au luxe païen de la cour (§ 41, n. 5 et 6); enfin et surtout les écrivains subventionnés, qui affermirent pour longtemps la corruption en reprenant la tradition des panégyristes d’Auguste, et en renversant dans les travaux historiques la notion du bien et du mal. Pendant cette première partie du règne, le roi annonça bruyamment la volonté de gouverner lui-même; mais, en fait, pour l’administration générale comme pour la guerre, il délégua d’abord son autorité aux hommes que le règne précédent avait formés. Cependant, sous la pression d’un maître orgueilleux, ces hommes ne purent toujours rester dans la voie où Richelieu et Mazarin les avaient tenus. Ils obtinrent les brillants résultats qui ont été cités à tort comme l’indice de la supériorité du souverain, mais qui furent seulement l’emploi et souvent l’abus des forces accumulées par ses prédécesseurs. Cette prospérité était bien étrangère à la personnalité du roi; car elle s’éteignit à mesure que la mort lui enlevait ses auxiliaires. C’est ainsi que la mort de Turenne (1775), puis la démission de Condé après l’heureuse défense de l’Alsace, mirent fin à l’ère des conquêtes, et contraignirent le roi à conclure péniblement la paix de Nimègue (1778-1779).
Pendant la seconde partie du règne, les scandales donnés par le roi diminuèrent et prirent fin peu à peu, sous l’influence de Mme de Maintenon, d’abord gouvernante des bâtards de la deuxième concubine, puis unie au roi par un mariage secret (1684). Mais les avantages de ce retour vers le christianisme furent plus que balancés par l’extension de l’esprit de tyrannie, qui fut dès lors appliqué à la religion comme au gouvernement temporel. La persécution des protestants, qui avait commencé avec le règne, s’aggrava sans cesse, et aboutit enfin à la spoliation, à l’exil et aux massacres. Et, dans ce nouvel attentat contre la tradition et la justice, on rencontre encore les passions du roi opposées aux sentiments de ses meilleurs conseillers. Beaucoup d’évêques français approuvèrent après coup cet acte déplorable: aucun d’eux ne paraît l’avoir conseillé ; et quelques-uns s’opposèrent courageusement à la persécution . La révocation de l’édit de Nantes est l’évidente réfutation des panégyristes de Louis XIV. Elle fit déchoir la France de la haute situation où elle s’était élevée, surtout de 1629 à 1661 (§ 16): elle tarit l’une des principales sources de la prospérité intérieure, pour en répandre les bienfaits sur l’Angleterre, la Hollande et l’Allemagne du Nord; enfin elle souleva contre la France des sentiments de haine qui amenèrent bientôt les désastres d’Hœchstædt (1704), de Ramillies et de Turin (1706), d’Oudenarde (1708) et de Malplaquet (1709). La décadence de la fin du règne coïncide, en s’aggravant sans cesse, avec la mort ou la démission des derniers hommes de mérite que le règne précédent avait formés, savoir: de Colbert (1683 ), de le Tellier (1685), de Louvois (1691), de Luxembourg (1695), de Pomponne (1699), de Catinat (1701) et de Vauban (1707). Elle se produit d’ailleurs en même temps qu’arrivent aux affaires des hommes incapables, tels que Chamillard en 1699, Villeroi en 1701, et Voysin en 1709 . Ces deux derniers suivirent la tradition habituelle des favoris dans les cours tyranniques et corrompues: après avoir donné le spectacle de leur incapacité, ils se signalèrent par leur trahison envers le souverain qui leur avait confié l’exécution de son testament. Au surplus, les mémoires du temps ont suffisamment fait connaître la décadence morale ramenée au sein des classes dirigeantes par le prétendu «grand règne» : l’abaissement de la noblesse par les habitudes de domesticité organisées, depuis 1682, au château de Versailles ; la grossièreté de mœurs montrée, comme au temps de Henri IV, par les plus grandes dames de la cour ; enfin la haine de la religion et l’hypocrisie provoquées par la superstition et l’intolérance, qui se développaient chez le roi avec les défaillances de la. vieillesse et la crainte de la mort.
L’opinion publique est maintenant fixée sur les scandales qui signalèrent les déplorables gouvernements du Régent et de Louis XV; cependant elle peut être utilement complétée en quelques points. Le Régent ne fut pas, comme on l’a dit souvent, l’auteur de la corruption: il étala avec une cynique franchise celle que Louis XIV avait créée par l’exemple de sa vicieuse jeunesse, puis stimulée par l’intolérance de sa tardive vertu. Son gouvernement fut moins nuisible à la France que ne l’eût été, pendant le même laps de temps, la continuation du règne précédent. Il ne put introduire dans les habitudes de la cour la libre pratique du vice, sans tolérer jusqu’à un certain point la libre expansion de la pensée. Sans doute cette liberté s’employa souvent, dans le cours du XVIIIe siècle, à répandre le scepticisme, et par suite à désorganiser la société ; mais sous ce rapport elle n’eut pas une action plus funeste que le régime de contrainte et d’hypocrisie inauguré par Louis XIV. La liberté de l’erreur et du vice, l’une des nouveautés de l’ancien régime en décadence, fut d’ailleurs quelquefois un stimulant pour la vérité et la vertu. Elle épargna à la France l’un des plus grands avilissements que puisse subir une nation, la quiétude dans l’ignorance et la corruption. Elle assura indirectement, par la culture des lettres, la propagation des idées justes qui se rencontrent, au milieu de beaucoup d’erreurs, chez les grands écrivains de cette époque. Au milieu de la décadence qu’impliquait au fond la perte de l’ordre moral, elle conserva momentanément à la langue française l’ascendant qui lui était acquis depuis le siècle de Descartes . Le Régent et Louis XV suivirent d’ailleurs la marche des souverains précédents vers l’établissement du pouvoir absolu, et surtout vers la destruction du gouvernement local (§ 68). Ils enlevèrent, autant qu’il dépendit d’eux, la tutelle morale des populations aux Autorités sociales (§ 5), c’est-à-dire à ceux qui, sous la salutaire influence du travail, pratiquent le mieux la vertu. Ils ne demandèrent désormais à ces Autorités ni appui ni contrôle: ils instituèrent, pour les supplanter, des autorités factices, étrangères aux travaux des ateliers; et ils inculquèrent ainsi la corruption aux localités dépouillées de leurs franchises séculaires.
Louis XVI, suivant les traces de son aïeul saint Louis (§ 14), ramena enfin la vertu sur le trône. Le bon exemple, dont la France était privée depuis plus d’un siècle, fit naître de toutes parts l’espoir de la réforme, et provoqua un des plus admirables élans nationaux dont l’histoire ait gardé le souvenir. Malheureusement le roi ne possédait point les trois autres qualités nécessaires aux souverains et surtout aux réformateurs (§ 16): il avait peu de jugement et de perspicacité ; il était entièrement dépourvu d’énergie. Il ne put donc ni attirer à lui, ni maintenir au pouvoir les hommes qui eussent été capables de compléter son gouvernement.
Les assemblées révolutionnaires, qui envahirent progressivement l’autorité souveraine, furent encore plus impuissantes à constituer un gouvernement régulier; car tous les éléments d’organisation leur faisaient à la fois défaut. La Coutume, fondement des bonnes constitutions sociales, avait été discréditée à la fois par le vice des gouvernants et par l’erreur des encyclopédistes, Les traditions les plus indispensables à la vie journalière d’une société avaient été brisées avec les nobles, les clercs et les magistrats qui, au milieu de la corruption du siècle, s’étaient montrés fidèles à la Coutume, à la religion et à la monarchie. Dans toute l’étendue du royaume, les Autorités sociales avaient été privées de leur pouvoir légitime par les empiétements des fonctionnaires: elles n’avaient plus la force de réprimer les attentats commis contre la constitution nationale; mais elles refusaient du moins de s’associer à l’oppression, quand elles n’avaient pas le courage de la condamner ouvertement. Les assemblées, à mesure qu’elles s’avançaient dans les voies de la violence, furent donc conduites fatalement à s’appuyer sur les individualités les moins estimables. Parmi celles-ci, on vit de plus en plus dominer certaines notabilités scandaleuses du clergé et des anciennes classes dirigeantes; le personnel inférieur de l’ancienne bureaucratie; les légistes, qui continuèrent sous les nouveaux gouvernants la funeste mission qu’ils avaient remplie sous les monarques absolus (§ 15); des lettrés, corrompus par le patronage et les subventions des cours, ou égarés par des réminiscences classiques et une chimérique notion de la société ; enfin les hommes violents, habiles à soulever dans la rue les passions populaires, et à intimider dans le Parlement ces pusillanimes majorités qui autorisèrent la violation de toutes les lois divines et humaines.
Le gouvernement de la Terreur fut le terme extrême de ce mouvement. Il propagea dans la masse entière de la nation les vices et les erreurs qui, sous la monarchie absolue, avaient été inculqués seulement aux classes dirigeantes. Il introduisit, parmi les classes vouées aux travaux manuels, une corruption qui n’a pas cessé de croître en s’alliant à la perte des notions fondamentales de la vérité, et qui semble ramener certaines populations aux sentiments de la vie sauvage (J). Par des lois qui pèsent encore sur la France actuelle, il détruisit le respect de Dieu, du père et de la femme (§ 31); puis, comme conséquence immédiate, il fit tomber en désuétude les préceptes du Décalogue et la Coutume des ateliers. Il domina la raison par la force brutale, en exagérant jusqu’à l’absurde la notion de l’égalité. Il désorganisa ainsi, dans son principe, la hiérarchie indispensable aux peuples libres et prospères, celle qui se fonde sur la richesse unie au talent et à la vertu . Enfin il ouvrit pour longtemps l’ère des révolutions en excitant la nation française à chercher, sous une nouvelle forme, la pierre philosophale. Depuis lors, en effet, on prétend créer de toutes pièces un mécanisme de gouvernement qui n’emprunterait rien à l’expérience du passé, qui assurerait aux citoyens les bienfaits de l’ordre matériel sans leur imposer le respect de l’ordre moral. Les institutions privées qui datent de cette triste époque, semblent être conçues en vue d’une société où chacun aurait le droit de jouir de tous les avantages sociaux sans être tenu de remplir aucun devoir envers le foyer, l’atelier et le gouvernement local. Mais en même temps les institutions publiques tendent toutes à entraver, par l’immixtion de l’État, les plus légitimes exigences de l’intérêt local et de la vie privée.
On a d’abord peine à comprendre comment la France a pu supporter jusqu’à ce jour un régime si contraire à la pratique de tous les peuples libres et prospères; mais ce mystère s’éclaircit bientôt pour ceux qui, voulant améliorer cet ordre de choses, se heurtent aux objections (§§ 38 à 49) et aux difficultés (§§ 50 à 61) que la réforme soulève. Cette situation est la conséquence de deux désordres successifs. L’ancien régime est tombé dans le mépris en abusant de l’autorité. La révolution, en s’appuyant sur la violence, n’a pas toujours corrigé les abus; souvent elle a aggravé le mal et détruit le bien qui subsistait. Il résulte de là que, sur plusieurs points essentiels, la société actuelle offre à la fois les vices de l’ancien régime et ceux de la révolution.
Les nombreux gouvernements qui ont succédé au régime de la Terreur se sont tous efforcés d’atténuer l’effet des institutions de cette époque; mais ils n’en ont guère modifié les principes, soit qu’ils n’aient pas su distinguer le bien d’avec le mal, soit qu’ils n’aient point osé affronter les passions et les préjugés inculqués par ce régime à la nation. Depuis qu’ils sont entrés dans l’ère des révolutions, les Français se distinguent par un caractère qui est entièrement nouveau, même dans leur propre histoire. Ils flottent alternativement vers deux sentiments opposés: le désir d’échapper aux maux présents; la crainte de retomber dans les abus du passé. C’est ainsi qu’en soixante-deux années, depuis la prise de la Bastille jusqu’à l’avénement du second Empire, ils ont changé dix fois, et souvent par la violence, la lettre des institutions et le personnel du gouvernement.
§ 18
Table des matières
LES SYMPTÔMES D’UNE PROCHAINE RÉFORME.
Beaucoup d’hommes qui acceptent les faits et les principes exposés ci-dessus, ont cependant perdu, en ce qui touche la réforme, toute confiance en l’avenir. Ceux qui mettaient leur espoir dans certaines formes de gouvernement (§ 61), se découragent chaque fois qu’ils constatent l’impuissance de leur procédé favori. Ceux qui croient à la chute fatale de certaines nations voient dans nos catastrophes réitérées une nouvelle vérification de leur fausse théorie. Les uns et les autres se persuadent de plus en plus que les Français sont désormais incapables de remonter le courant qui, depuis deux siècles, les entraîne vers la décadence. Pour moi, j’ai été soutenu dans tous mes travaux par la conviction opposée; et je m’y assure davantage à mesure que je connais mieux les hommes du passé et ceux de mon temps. Je suis porté par les considérations suivantes à penser que la réforme est lion d’être impossible. Cette réforme serait aussi prompte que celles de Louis XIII (§ 16) et de Georges III (§ 30), si les bons citoyens qui aperçoivent le mal se concertaient et se dévouaient pour ramener le règne du bien.
Même après les deux siècles funestes qu’ils viennent de traverser (§ 16), les Français ne se sont point tous résignés à subir la décadence. Ils ne montrent qu’exceptionnellement cette quiétude dans la corruption qui régna longtemps chez certains peuples du Midi. Il est vrai qu’ils se sont constamment égarés dans leurs tentatives de réforme, soit avec les lettrés du siècle passé , soit avec les révolutionnaires et les légistes de l’ère actuelle ; mais du moins ils ont toujours manifesté un vif désir de restaurer un meilleur ordre de choses.
D’un autre côté, en se livrant à ces tentatives, les Français n’ont point montré cette légèreté et cette inconstance qu’on se plaît parfois à leur reprocher. On peut même dire qu’à certains égards ils ont eu trop de suite dans leurs idées et leurs actions. Ils ont supporté pendant un siècle les désordres de l’ancien régime en décadence, attendant avec une patience inaltérable que la monarchie absolue nous ramenât enfin, comme au temps de Louis XIII, à la prospérité (§ 16). Désabusés après une si longue attente, et tombant aussitôt dans une erreur nouvelle, ils ont demandé aux révolutions avec la même constance ce que l’ancien régime ne leur donnait plus. Jamais peuple ne fut plus longtemps fidèle à deux idées fausses, après avoir persisté pendant huit siècles dans une idée juste (§14).
Ce zèle pour la réforme, cette fidélité pour les principes, ne sont point éteints à notre époque. Ils porteront leurs fruits dès que la France sera rentrée dans les voies de la prospérité, c’est-à-dire, quand la distinction du bien et du mal aura été généralement établie dans les esprits et dans les cœurs.
Les préjugés et les passions qui, depuis le régime de la Terreur, ont empêché la réforme, ne pèsent plus sur la France aussi lourdement que par le passé. Dans la classe des gouvernants, ils se conservent surtout chez les légistes; mais la constitution actuelle s’est montrée, en certains cas plus apte que les précédentes à tempérer les fâcheux effets de leur influence . Les erreurs de l’ancien régime en décadence et de la révolution persistent jusqu’à présent chez les rentiers oisifs des villes et chez la jeunesse riche, qui dissipe en jouissances sensuelles l’épargne de ses aïeux; elles se répandent bruyamment chez les populations manufacturières, dont les orateurs fréquentent les nouveaux clubs de Paris et les congrès des pays voisins; elles se développent par une propagande moins apparente, mais plus redoutable, parmi les populations rurales, abandonnées sans patronage intellectuel et moral à la pernicieuse influence des agioteurs du sol et des cabaretiers. Mais depuis quelque temps ces erreurs sont combattues, parfois efficacement, par les hommes éminents, clercs ou laïques, dont la parole et les écrits amènent sous nos yeux une renaissance de la vie religieuse. Elles commencent à être repoussées avec plus de succès encore par une catégorie nouvelle d’écrivains qui ont conquis, grâce à des talents fort divers, la faveur du public, et qui, mieux que les écrivains religieux proprement dits, sont en situation de corriger l’opinion égarée . Ces travaux agissent sensiblemont depuis quelques années sur un grand nombre de mes concitoyens. Je rencontre chaque jour ces symptômes de réforme chez les patrons des grands ateliers manufacturiers et ruraux, chez leurs ouvriers ou leurs collaborateurs de tout rang, et chez cette saine partie de la jeunesse qui se propose d’arriver par le travail à la considération publique . Je vois même ces symptômes apparaître, de loin en loin, chez les légistes et les gouvernants, c’est-à-dire chez les classes qui, pendant les époques d’affaiblissement moral, sont les plus réfractaires aux réformes.
Je ne crains même pas que la réforme sociale de la France soit longtemps retardée par l’une des plus redoutables erreurs de notre temps, celle qui conseille de constituer par la violence les grands empires aux dépens des petites nations. Ces entreprises injustes pourront encore momentanément troubler la paix de l’Europe; mais plus les peuples auront à souffrir des maux de la guerre, et plus ils sentiront le besoin de rétablir, dans leurs relations mutuelles comme dans les rapports sociaux de chaque nation, la pratique de l’ordre moral. La France, depuis le règne de Louis XIV, a souvent donné, à ces deux points de vue, l’exemple du mal; mais, malgré ses erreurs et sa décadence partielle, elle est restée encore plus capable que ses principaux émules de reprendre l’initiative du bien. Elle n’a point complétement perdu la vertu sociale par excellence, signalée par Voltaire à l’un de ses augustes correspondants , celle qui la porta souvent à s’intéresser, sans arrière-pensée égoïste, à la prospérité des autres. Puisse-t-elle renoncer à l’esprit de conquête et aux autres idées fausses qui l’ont souvent égarée depuis deux siècles! Puisse-t-elle reconquérir son ascendant moral du XVIIe siècle, en reprenant les grandes traditions de cette époque: la propagande universelle de la vérité et le protectorat des petites nations!
La persévérance dans la recherche du bien et dans le dévouement à l’humanité, l’aptitude à distinguer le vrai d’avec le faux dans une langue que Descartes et ses contemporains adaptèrent spécialement à cette tâche, sont plus que jamais nécessaires aux peuples de l’Occident. Ces qualités ne seront pas moins honorées dans nos temps de guerres sociales qu’elles ne le furent pendant les guerres religieuses des XVIe et XVIIe siècles. Elles détruiront bientôt les erreurs de l’ancien régime et de la révolution, comme elles triomphèrent, après la chute des Valois, de la corruption propagée par les clercs et les souverains.
A la vérité, la corruption et l’erreur ont pris de nos jours des proportions inconnues au temps de Henri IV. Le mal, qui n’avait alors envahi que les classes dirigeantes (§15), s’est étendu, comme à l’époque des Gallo-Romains (§ 13), à la société entière. Le doute et l’antagonisme, qui ne se manifestaient que dans la religion, troublent aujourd’hui tous les autres éléments de la vie sociale. La nouvelle réforme sera donc plus difficile que la précédente; mais la reconnaissance de l’Europe, et l’ascendant moral accordé aux réformateurs, croîtront selon le même rapport que la difficulté de l’œuvre.
Les hommes capables de remplir cette mission ne font point défaut à la France actuelle. Les intelligences supérieures sont même plus communes aujourd’hui qu’elles ne l’étaient à la grande époque. Du moins le régime actuel est plus apte que celui de Henri IV et de Louis XIII à stimuler ces intelligences ou à les mettre en lumière; et je ne connais aucune race qui se livre à des efforts aussi soutenus pour conquérir, dans toutes les branches d’activité sociale, la fortune et les honneurs. Nos orateurs et nos écrivains, en particulier, offrent d’admirables talents; ils acquerraient bientôt une gloire égale à celle de leurs devanciers, si, au lieu de se neutraliser mutuellement par l’orgueil et l’erreur, ils s’unissaient dans une commune pensée de dévouement à la vérité. Ce qui leur manque, c’est l’unité d’impulsion qui, pendant le grand siècle (§ 16), fut imprimée à l’activité des Français: à la politique, par quatre hommes supérieurs; aux mœurs, par les femmes éminentes de l’hôtel de Rambouillet; aux arts usuels ou libéraux, par l’émulation des catholiques et des protestants; à la société entière, par l’esprit chrétien.
Comme aux deux époques précédentes de prospérité (§§ 14 et 16), la réforme viendra surtout du christianisme; mais elle ne s’accomplira pas nécessairement par les mêmes moyens. En présence d’autres désordres et d’autres ressources, elle prendra vraisemblablement des formes nouvelles. Pour prévoir les principaux traits du nouveau régime, il faut d’abord tenir compte des récentes invasions du scepticisme (§ 39), des maux inhérents aux agglomérations urbaines ou manufacturières (§ 29 ), et surtout des forces redoutables organisées par l’ambition des grands États (§ 69); il faut aussi considérer les institutions civiles et religieuses des peuples libres et prospères qui se préservent le mieux de ces fléaux (§§ 62 à 70). Or, plus j’étudie les hommes et les choses de notre temps, plus j’observe la pratique des Autorités sociales (§5), et plus je m’assure que la septième période de notre histoire, celle que la France entrevit en 1789, aura pour titre: La prospérité, par l’émulation de tous les chrétiens, sous le régime représentatif.
Confiant dans les forces émanant, sous cette influence, de la vraie notion du bien, je ne vois qu’un obstacle absolu à la réforme: les succès momentanés de ceux qui se flattent d’imposer leurs systèmes sociaux par la violence. C’est contre la violence que doivent s’unir désormais ceux qui croient posséder la vérité.
Au milieu des massacres qui, en juin 1848, jetèrent l’effroi dans nos familles, je compris l’urgence de la mission imposée sous ce rapport à tous les Français: je conçus le dessein de quitter les études qui avaient fait le charme de ma jeunesse , pour travailler, autant qu’il dépendrait de moi, à conjurer le retour de tels fléaux . Tout m’a conseillé depuis lors de m’attacher à cette entreprise: j’y ai été souvent encouragé, même par les partis dont je froissais certaines opinions; et je viens encore y donner suite aujourd’hui.
Après avoir établi, dans ce chapitre Ier, certains faits qui me paraissaient être le point de départ de toutes les questions sociales, j’arrive à ceux qui touchent de plus près au sujet spécial de cet écrit. Dans le chapitre II, je décris la Coutume des ateliers ou, en d’autres termes, les pratiques essentielles à une bonne organisation du travail. Il en est de cette Coutume comme de toutes les lois fondamentales: elle est d’une simplicité extrême, et il serait facile de la pratiquer, si elle n’était repoussée par le vice, l’erreur ou la passion. Aussi, tandis qu’un chapitre suffit pour indiquer l’excellence de la Coutume, il en faut quatre pour établir la nécessité d’y revenir. A cet effet je recherche, dans les chapitres III et IV, pourquoi les pratiques de la Coutume ont été abandonnées, et comment on pourra les restaurer. Enfin, dans les chapitres V et VI, je donne la réponse aux objections et la solution des difficultés qu’on oppose à la réforme.
CHAPITRE II
Table des matières
LA PRATIQUE DU BIEN, OU LA COUTUME
§ 19
Table des matières
LA COUTUME CONSERVE LE BIEN A L’AIDE DE SIX PRATIQUES ESSENTIELLES.
Les études faites dé nos jours sur les divers régimes du travail offrent une singulière particularité. Elles ne considèrent ni les remèdes propres à la guérison du mal qui règne en beaucoup de lieux, ni les pratiques qui correspondent ailleurs à l’état de santé. Elles traitent exclusivement des palliatifs applicables à un état de malaise qu’on nous signale souvent comme une inévitable conséquence des principes mêmes de l’ordre social.
Au nombre des palliatifs qui sont l’indice évident de ce malaise, on doit citer en première ligne les sociétés de secours mutuels et les associations de toute sorte qui remédient, plus ou moins, à l’imprévoyance et au dénûment; puis les sociétés de bienfaisance qui se proposent le même but, ou qui combattent les vices les plus dangereux, tels que le concubinage et l’ivrognerie. Ces institutions ont toutes un caractère commun: elles sont jugées inutiles dans tous les ateliers qui conservent un état traditionnel de prospérité ; elles sont repoussées par toutes les familles qui s’élèvent aux premiers degrés de l’aisance; elles disparaissent par conséquent dès que la réforme s’accomplit.
D’autres institutions du même genre sont créées, de nos jours, par la bienfaisance publique. Dans ces conditions elles sont également l’indice du mal; mais elles décèleraient l’état de santé si elles étaient créées par le mouvement spontané des populations. A cette catégorie de palliatifs se rattachent: les écoles de tout genre, les bibliothèques, les récréations choisies, les diverses sortes de caisses qui font fructifier les épargnes, et, en général, les institutions qui tendent à accroître le bien-être et la dignité des familles.
Les pratiques qui sont le vrai symptôme de la santé matérielle et morale des ateliers, celles que je nomme essentielles, se reconnaissent surtout à deux caractères: elles sont toutes abandonnées dans les groupes manufacturiers de l’Occident, où s’accumulent au plus haut degré les maux du paupérisme; elles sont toutes conservées dans les établissements et les localités où règnent l’harmonie, la stabilité et le bien-être. Elles peuvent se grouper sous les six titres suivants: 1° permanence des engagements réciproques du patron et de l’ouvrier; 2° entente complète touchant la fixation du salaire; 3° alliance des travaux de l’atelier et des industries domestiques, rurales ou manufacturières; 4° habitudes d’épargne assurant la dignité de la famille et l’établissement de ses rejetons; 5° union indissoluble entre la famille et son foyer; 6° respect et protection accordés à la femme.
Entre les steppes parcourues par les nomades d’Europe ou d’Asie (§ 64) et les rivages maritimes où abondent les métropoles manufacturières de l’Occident, on peut observer, de nos jours, les diverses organisations sociales qui ont régné à toutes les époques de l’histoire. Je les ai soigneusement étudiées à trois reprises, dans un laps de trente années; et j’ai été toujours amené, par l’observation directe comme par l’opinion unanime des vraies Autorités sociales, à la même conclusion: les six pratiques essentielles sont partout le signe certain de la prospérité ; l’abandon de ces mêmes pratiques coïncide inévitablement avec un état de décadence.
Ces pratiques font naître et conservent la prospérité, sous le régime de contrainte comme sous le régime de liberté : elles se concilient donc avec les deux systèmes opposés qui président au gouvernement des nations (§8). Elles se révèlent habituellement par certains caractères matériels; mais elles émanent au fond d’idées et de sentiments qui appartiennent à l’ordre moral et qui, aux bonnes époques (§§ 14 et 16), dominent l’ensemble de la société. A vrai dire, les six pratiques essentielles ne sont que l’application du Décalogue et de l’Évangile à la direction des ateliers de travail.
Pour présenter le tableau complet de ces pratiques, j’aurais à reproduire les matières traitées dans deux ouvrages étendus . Renvoyant à ces ouvrages pour les développements qu’on pourrait désirer, je me borne ici à l’indication des faits principaux. Je réduis d’ailleurs mon sujet à sa plus simple expression: à cet effet, j’écarte autant que possible les particularités spéciales aux peuples orientaux (§9), et je considère surtout les institutions et les mœurs qui se rapportent à l’Occident.
§ 20
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1re PRATIQUE: PERMANENCE DES ENGAGEMENTS RÉCIPROQUES (8 DU PATRON ET DE L’OUVRIER.
La permanence des engagements , sous le régime de liberté individuelle, est la plus haute expression de instabilité ; elle est aussi un indice certain de bien-être et d’harmonie. Elle règne, avec ses meilleurs caractères, lorsqu’un attachement traditionnel se maintient entre les générations successives de patrons et d’ouvriers. Cet état de choses, une fois établi, assure d’immenses satisfactions à tous les intéressés; aussi se conserve-t-il alors même que ceux-ci tendent momentanément à s’affranchir de la contrainte morale (§ 8), qui est le vrai lien social sous tous les régimes. Dans ces cas de défaillance, la bienveillance chez le patron, le respect chez l’ouvrier, et chez tous l’empire de la Coutume, conseillent d’attendre avec patience et indulgence les réformes individuelles. En général, quand un ancien état de permanence prend fin tout à coup, la rupture vient du patron plutôt que de l’ouvrier.
Par contre, le patron chez lequel la permanence se maintient est classé dans. l’opinion comme un précieux auxiliaire de la prospérité publique. Il est digne de tous les honneurs, surtout sous notre régime social, où tant d’influences s’emploient incessamment à ruiner la Coutume et à remplacer par l’antagonisme un ancien état d’harmonie. Parmi les devoirs qu’impose au patron la conservation de cette pratique, le plus nécessaire est l’éducation d’un successeur pénétré des obligations contractées par les ancêtres envers les ouvriers, garanties par la Coutume et transmises par la tradition locale avec la possession de l’atelier.
Depuis le commencement du siècle, et surtout depuis 1830 (§§ 29 et 30), cette pratique tombe souvent en désuétude dans les agglomérations manufacturières de l’Occident; mais partout le régime des engagements momentanés a fait naître la souffrance et l’antagonisme. Depuis lors, les ouvriers s’agitent sans relâche pour échapper à ces maux et retrouver la sécurité. Égarés, comme les patrons, par les erreurs qui sont la cause première du mal (§§ 26 à 32), ils cherchent le remède en dehors de la Coutume: ils s’épuisent en essais impuissants; et dans leur désappointement ils se font les auxiliaires d’hommes hostiles à la paix publique. Mais ceux-ci, loin de les remettre dans la bonne voie, les éloignent du but; car ils leur prêchent la transformation ou même le renversement des plus constantes traditions du genre humain. Ces vagues aspirations des ouvriers vers un ordre de choses inconnu ont déjà produit de grands maux. Elles réservent à nos sociétés de dures épreuves, si elles s’accréditent davantage malgré les enseignements de l’expérience et de la raison.
Les essais les moins dangereux qui aient été faits pour créer de toutes pièces ce régime inconnu, ceux qui se concilient avec le respect de la paix publique, offrent un exemple curieux des aberrations que suscite le mépris de la Coutume. La préoccupation dominante des novateurs est de supprimer la fonction sociale des patrons et de fonder les ateliers sur le principe d’association, c’est-à-dire sur des communautés formées par les ouvriers mêmes qui exécutent les travaux manuels. On ne saurait trop admirer les efforts de talent et de vertu à l’aide desquels on est parvenu à fonder, sur ce principe, un petit nombre d’ateliers prospères. Mais ces établissements exceptionnels ne jouent aucun rôle appréciable parmi les ateliers européens. Rien n’indique qu’il en doive être autrement à l’avenir .
Depuis les réformes opérées en Autriche (1849) et en Russie (1861), le régime de contrainte (§ 8) ne s’emploie plus guère en Europe pour assurer la permanence des engagements. Dans toutes les localités de l’Orient où je l’ai observé pendant vingt années, le régime des engagements forcés obligeait les deux parties, selon les prescriptions de Coutumes très-variées. Cependant les Coutumes offraient toutes ce caractère, que les patrons de l’Occident les auraient repoussées comme onéreuses pour leurs propres intérêts. Ce régime n’avait donc aucun rapport avec l’idée que soulève généralement, en France, le mot de servage. Au surplus, dans les modèles d’organisation sociale que l’Europe compte par milliers, la permanence des engagements se fonde exclusivement sur le libre accord des intéressés.
§ 21
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2me PRATIQUE: ENTENTE COMPLÈTE TOUCHANT LA FIXATION DU SALAIRE.
L’entente continuelle du patron et de l’ouvrier, en ce qui touche la fixation du salaire, a pour symptôme l’absence de tout débat irritant. Elle démontre l’excellence de leurs rapports en constatant que ceux-ci sont à l’épreuve de la difficulté qui est, dans l’Occident, la principale source de l’antagonisme. Elle témoigne également d’un état général de bien-être, qui dispose l’ouvrier à se contenter de sa situation, et qui permet au patron d’accorder ce qui est nécessaire à la subsistance des familles. Elle prouve enfin qu’un besoin commun de stabilité domine les intérêts contradictoires que met en présence la fixation du salaire.
Les grèves et les calamités qui en dérivent sont, au contraire, le symptôme habituel des localités où règnent l’antagonisme, l’instabilité et le malaise. Ce désordre ne tarde pas à se produire, quand la corruption des mœurs et surtout l’amour désordonné du gain font tomber en désuétude la permanence des engagements (§ 20). Ce sont encore certains patrons qui, sous ce rapport, sont le plus enclins à violer la Coutume. Quand le commerce hausse le prix et accroît la demande des produits manufacturés, ils veulent à tout prix augmenter leur production: ils débauchent par l’appât d’un salaire exagéré les ouvriers de leurs concurrents et même ceux des ateliers ruraux du voisinage. Puis, dès que les demandes et les prix se réduisent, ils ne se font aucun scrupule de mettre leurs ouvriers dans l’alternative de rester sans emploi ou de se contenter d’un salaire qui ne répond plus aux besoins des familles. Dès que la Coutume a été ainsi violée, les ouvriers ne manquent pas de prendre leur revanche lorsque le commerce redevient plus actif; et c’est ainsi que l’antagonisme envahit de proche en proche les manufactures, les domaines ruraux et la société entière.
Cependant, même dans les contrées que désole cette guerre sociale, les meilleurs patrons réussissent à en préserver leurs ateliers; et s’ils doivent subir le contre-coup des oscillations de salaire provenant du dehors, ils règlent eux-mêmes les tarifs, sans aucun débat et à la satisfaction de leurs ouvriers. C’est à ce caractère qu’on distingue le mieux les Autorités sociales au milieu des nations livrées à l’antagonisme et à l’anarchie.
L’assiette du salaire dépend de la nature du travail et surtout du caractère de la population. A mesure que la prévoyance, la perspicacité et l’énergie se développent parmi les ouvriers, on voit apparaître trois régimes principaux. Sous le premier régime, la rétribution de l’ouvrier est proportionnelle au temps du travail: elle s’applique aisément à tous les travaux et à tous les caractères; elle convient surtout aux populations vicieuses ou imprévoyantes; elle est adaptée le mieux possible à leurs infirmités intellectuelles ou morales quand le patron fournit du travail en tous temps, et livre à prix réduit, aux époques de disette, le blé nécessaire à la subsistance des familles . Sous le second régime, la rétribution se compose d’une certaine part du produit, fixée par la tradition: elle convient surtout à la production ou à l’extraction des matières brutes, d’une faible valeur, ayant un débit facile dans chaque localité. Sous le troisième régime enfin, la rétribution est proportionnelle à la quantité de travail accompli. L’ouvrier s’élève au rang d’entrepreneur en se chargeant, à prix fait, d’une subdivision du travail de l’atelier; parfois même il engage des salariés à son propre compte, et devient un véritable chef de métier. Dans cette situation, le succès ne lui est acquis que s’il possède la prévoyance et les ressources nécessaires pour conjurer les mauvaises chances de ses entreprises successives. Ces chances, dans certaines industries complexes, amènent parfois un mécompte. Le soin de les apprécier et la nécessité de vaincre les obstacles imprévus développent singulièrement la perspicacité et l’énergie de l’ouvrier; et, sous cette influence, certains entrepreneurs ne tardent pas à s’élever au premier rang parmi les patrons.
Ces moyens employés pour asseoir le salaire ont assurément leur importance dans le régime du travail; mais ce ne sont après tout que des mécanismes dont l’action bienfaisante dépend surtout des forces morales qui sont inhérentes aux systèmes ou propres aux intéressés. Aussi on a toujours fait fausse route quand on a voulu réorganiser le travail à l’aide d’une formule générale fondée sur l’un de ces mécanismes ou sur quelque combinaison financière. Sauf en certains cas particuliers, on a échoué, parce qu’aucune formule de ce genre ne saurait s’adapter à la diversité extrême des hommes et des industries. Au contraire, la Coutume, comme le Décalogue, est partout applicable.
§ 22
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3me PRATIQUE: ALLIANCE DES TRAVAUX DE L’ATELIER ET DES INDUSTRIES DOMESTIQUES, RURALES OU MANUFACTURIÈRES.
Sous tous les régimes, le travail des ateliers agricoles fournit aux ouvriers l’existence la plus sûre, et aux nations leurs meilleurs éléments de prospérité. Cependant, depuis les derniers Valois, la plupart de nos gouvernants ont méconnu cette vérité. Leur politique a eu souvent pour résultat de développer à tout prix les manufactures, et de désorganiser les domaines ruraux. Ces domaines ne reprendront leur rang à la tête des ateliers de travail que quand la sollicitude du gouvernement se révèlera, non plus seulement par les discours officiels, mais par les réformes indispensables .
Sous l’ancien régime européen, il existait toujours une alliance intime entre le travail agricole et le travail manufacturier. Cette organisation avait surtout pour but d’assurer aux ouvriers la continuité du travail et la permanence des moyens de subsistance, et elle s’attachait spécialement à conjurer les crises du commerce et les chômages périodiquement ramenés par le cours des saisons, A cet effet, on joignait aux domaines ruraux des ateliers où s’élaboraient les matières premières produites dans la localité ou importées du dehors; ailleurs on annexait aux grandes manufactures des dépendances rurales ou forestières. Selon le procédé le plus habituel et le plus sûr, chaque patron encourageait ses ouvriers à entreprendre, à leur propre compte, une multitude d’industries domestiques, rurales ou manufacturières. Celles-ci suppléaient aux travaux de ses ateliers quand survenaient certains chômages exceptionnels; elles fournissaient toujours des occupations lucratives aux membres de la famille que l’âge, le sexe et la Coutume retenaient au foyer de la famille.
L’alliance du travail agricole et du travail manufacturier est encore fréquente dans les grands ateliers du Nord et de l’Orient; dans le reste de l’Europe elle devient plus rare en dehors des grands domaines ruraux ou des grandes exploitations forestières et métallurgiques. Mais les petites industries domestiques conservent partout un certain développement, même chez les ouvriers des manufactures agglomérées; et elles acquièrent une grande importance chaque fois que l’ouvrier peut joindre à son foyer certaines dépendances rurales.
Les travaux agricoles que j’ai vu pratiquer habituellement par les familles des ouvriers qui s’adonnent aux travaux des manufactures, varient selon l’organisation locale de la propriété, le climat, et le degré de perfection donné au régime du travail par l’accord du patron et de l’ouvrier. En France, j’ai souvent trouvé quatre sortes d’industries; et je les ai rangées dans l’ordre suivant, où figurent d’abord celles dont l’usage est le plus fréquent: la culture d’un jardin potager fournissant à la famille les légumes, les fruits et les plantes aromatiques; un élevage d’abeilles, de volailles et d’autres petits animaux tirant surtout leur nourriture du parcours autorisé par le patron ou par les propriétaires voisins; l’engraissement d’un ou de deux porcs, nourris, selon les cas, par le ménage, le jardin, le parcours et des combinaisons variées; enfin l’exploitation d’une ou de deux vaches laitières, dont la nourriture provient d’une prairie possédée ou louée par la famille, du parcours sur les biens communaux et de diverses subventions qui varient à l’infini. La culture du jardin est acquise, même aux plus pauvres familles; les autres exploitations, en s’y ajoutant successivement dans l’ordre indiqué, constituent pour des familles plus aisées trois degrés croissants de bien-être.
Ces petites industries donnent à la mère, aux filles, aux jeunes enfants et aux vieux parents un travail lucratif et approprié à leurs forces. Elles assurent aux familles un état de bien-être et de sécurité dont on pourra se faire une idée en se reportant au budget des soixante-treize familles décrites dans les deux ouvrages souvent cités (O et P). Elles attachent les populations au sol; elles permettent au chef de famille et à ses fils de prospérer avec un salaire relativement peu élevé. Sous ces divers rapports, elles contribuent beaucoup à maintenir les deux précédentes pratiques.
Cette salutaire organisation se maintient sous une forme particulière, depuis un temps immémorial, même pour les grands travaux intermittents des villes et des capitales. Ces travaux sont confiés à de petits propriétaires ruraux, établis dans les régions montagneuses des provinces et des États contigus. Chaque année, au printemps, les chefs de famille, accompagnés de leurs fils adultes, et laissant sur le domaine patrimonial le reste de la famille, viennent fournir la main-d’œuvre que réclament la construction ou l’entretien des habitations et des voies publiques; puis ils retournent, à l’arrière-saison, faire les semailles, les plantations et les autres ouvrages de leurs domaines.
A Paris, on s’est imprudemment écarté de cette coutume séculaire, en 1841, lors de l’établissement des fortifications, et, depuis 1852, dans l’ère des travaux extraordinaires qui s’est perpétuée jusqu’à ce jour. La plupart des anciens ouvriers émigrants ont été remplacés par des ouvriers sédentaires; et ceux-ci sont exclusivement employés à des travaux urbains qui ont cessé d’être intermittents. Ces ouvriers comprennent instinctivement l’instabilité de leur condition: réunis à ceux qui, par centaines de mille, exercent des professions étrangères, au fond, à la vie urbaine, ils constituent le plus redoutable foyer de souffrance et d’antagonisme qu’on ait jamais vu chez un peuple civilisé. Malheureusement toutes les influences concourent en France, depuis deux siècles, à ruiner l’ancienne organisation. Nos gouvernements ne voient plus l’idéal de la prospérité dans de riches campagnes habitées par les classes dirigeantes. Comme ceux de Rome et de Babylone, ils ont concentré autant que possible dans la capitale les forces vives du pays. Nos municipalités ont été conduites par le faux régime des octrois, et elles ont d’ailleurs mis une sorte d’amour-propre à augmenter sans relâche la population de leurs villes . Enfin les partis hostiles au gouvernement établi ont toujours vu croître avec une satisfaction secrète les masses, d’où semble devoir sortir l’armée d’une prochaine révolution.
En Angleterre, les populations manufacturières ont été encore plus accumulées sur des bassins houillers qui offrent, plus que ceux du Continent, les sources de chaleur et de force motrice nécessaires aux ateliers. La séparation des deux sortes de travaux s’y trouve commandée à la fois par l’excessive agglomération qui prive les habitations de toute dépendance rurale, et par la fausse science qui subordonne les lois sociales aux lois économiques (§ 29). Imbus de cette doctrine, beaucoup de patrons se flattent d’étendre jusqu’aux plus extrêmes limites les bienfaits de la division du travail; et, à ce point de vue, ils interdisent absolument aux familles de leurs ouvriers toute occupation étrangère au travail de la manufacture . En comparant certains groupes concurrents du Continent et de l’Angleterre qui ont fait l’objet de mes études spéciales, j’ai souvent constaté que cette pratique n’était pas mieux justifiée par la prospérité de la manufacture que par la stabilité de l’ordre social. Cette remarque s’applique notamment aux fabriques de coutellerie ou de quincaillerie de l’Angleterre, de l’Allemagne et de la France .
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4me PRATIQUE: HABITUDES D’ÉPARGNE ASSURANT LA CONSERVATION DE LA FAMILLE ET L’ÉTABLISSEMENT DE SES REJETONS.
L’épargne s’élève au rang de pratique essentielle, lorsqu’elle figure régulièrement dans le budget de la famille, et correspond au moins au dixième de la recette. Elle est un symptôme évident de bien-être physique; car elle prouve que la famille a un superflu. Elle signale aussi la présence de certaines qualités morales; car les individus témoignent alors, par leur frugalité volontaire, qu’ils ont la force de réprimer leurs passions et de contenir leurs appétits.
L’épargne accumulée pendant toute la durée d’une génération procure, chez le patron comme chez les ouvriers, une éducation et un établissement convenables à tous les enfants qui doivent se créer une carrière au dehors. Elle permet donc à chaque père de laisser le foyer domestique avec ses dépendances, le mobilier et les instruments de travail à celui de ses enfants qu’il juge le plus apte à conserver la tradition des ancêtres. L’épargne permet en même temps aux nouvelles générations de patrons et d’ouvriers de continuer les bons rapports établis dans l’atelier par la Coutume.
L’épargne pourvoit ainsi à deux convenances également impérieuses dans une bonne organisation sociale. Elle ouvre toutes les carrières désirables à la population surabondante, qui ne peut trouver emploi dans l’atelier où travaillaient les ancêtres. Elle conserve, sans aucune perturbation, des coutumes qui assurent le bien-être des générations successives et qui constituent, dans leur ensemble, les plus solides fondements de la nationalité.
L’épargne des patrons et celle des ouvriers sont également nécessaires aux nations prospères, soit pour favoriser dans les colonies l’expansion de la race, soit pour conserver ou développer chez les familles de la métropole le bien-être acquis par les générations antérieures. Cette bienfaisante pratique féconde toutes les autres. Elle a fait pendant des siècles la grandeur de la France; et elle assure aujourd’hui la prépondérance aux nations qui sont restées fidèles à la Coutume des ateliers européens. Quand on remonte à l’origine des grands hommes qui, dans les derniers siècles, ont jeté un si grand éclat sur le nom français, on arrive bientôt à quelque famille modeste qui s’est élevée lentement par l’épargne. Tout en conservant son rang aux degrés moyens ou inférieurs de la hiérarchie, cette famille a pu mettre en relief, par un judicieux emploi de son épargne, les facultés éminentes de l’un de ses rejetons . C’est l’épargne du père et le dévouement de l’aîné qui firent sortir autrefois, de nos petits domaines ruraux, tant de cadets illustres.
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5me PRATIQUE: UNION INDISSOLUBLE ENTRE LA FAMILLE ET SON FOYER.
La cinquième pratique fixe pendant des siècles au foyer, bâti par le fondateur d’une famille, les générations successives de ses descendants. Elle ne constitue pas seulement un des traits essentiels aux bons ateliers de travail: elle est indispensable à la dignité de la famille. Telle est surtout l’opinion des peuples qui, sous la direction des Autorités sociales, ont défendu leurs libertés locales contre les tyrannies monarchiques ou populaires. Cette pratique est particulièrement chère aux nations qui, dans leurs transformations progressives, se sont toujours attachées à l’égalité légitime fondée sur les mœurs, et non sur la violence ou sur les mots (§ 59).
Cette pratique est à peu près universelle dans le nord, l’orient et le midi de l’Europe: et elle est encore fort répandue au centre et dans l’occident. Elle résiste de nos jours, dans des localités entières de cette dernière région, aux influences perturbatrices émanant des révolutions, des corruptions urbaines et des agglomérations manufacturières. Ces influences agissent, au contraire, avec une force irrésistible dès que les populations ont accepté les facilités d’établissement que présentent les foyers pris en location. Ce désordre social se lie en France aux régimes de la famille instable (§ 6) et du partage forcé (§ 32): il y a pris, même chez les familles riches, une extension qui est pour tous les Européens un sujet d’étonnement et de blâme .
L’union de la famille et du foyer est l’une des conditions premières du régime de contrainte et de dépendance réciproques de l’ancien régime européen, qui s’est perpétué jusqu’à nos jours dans la région orientale. Elle se conserve, avec la Coutume, sous le régime de liberté, à la faveur de trois combinaisons principales, qui sont elles-mêmes subordonnées à l’état intellectuel et moral de la population. Les chefs de famille, quand ils ont assez de discernement et d’empire sur leurs appétits pour éviter les embûches des prêteurs d’argent, possèdent habituellement leur foyer sous le régime de la propriété libre et individuelle. Quand ces qualités font défaut, les patrons y suppléent, autant que possible, en organisant, au profit des familles attachées à leurs ateliers, soit un régime d’usufruit perpétuel, soit un système de subventions permanentes qui dure autant que l’engagement, et qui se maintient souvent pendant une suite de générations.
On pourrait, à première vue, expliquer simplement par une cause économique le bien-être relatif des populations qui possèdent en permanence leur foyer; et il leur est, en effet, fort doux de n’avoir point à prélever un prix de location sur leurs salaires ou leurs bénéfices. Toutefois un examen plus attentif montre bientôt que ce bien-être résulte surtout d’un ensemble de causes morales. A cet égard, toute la population est convaincue que l’acquisition préalable du foyer est un devoir impérieux pour toute famille nouvelle qui prétend à la considération de ses pairs. Les parents se préoccupent constamment d’assurer, autant qu’il dépend d’eux, cet avantage aux enfants qui ne doivent pas se fixer dans la maison paternelle. Les patrons montrent la même sollicitude à l’égard des nouvelles familles qui désirent s’attacher à leurs ateliers. Mais ce sont surtout les femmes qui, aux époques de prospérité, se font sous ce rapport les auxiliaires de l’ordre moral, de même qu’aux époques de décadence elles deviennent les principaux agents de la corruption. Quand la cinquième pratique est en honneur, aucune jeune fille ne consent à entrer en ménage dans une habitation qu’elle ne possède pas en propre avec son mari; en sorte que le plus vif attrait de l’humanité excite, chez les jeunes gens des deux sexes, des efforts de travail et d’épargne qui sont relativement rares lorsque ce stimulant a été une fois détruit par le régime des locations.
L’effet moral de ces efforts continue à se faire sentir alors même que le résultat matériel est atteint. La recherche préalable du foyer prépare très-bien le jeune ménage aux habitudes d’épargne (§ 23), comme aux autres pratiques que je viens de signaler. Elle exerce même une influence indirecte, mais très-réelle, sur l’organisation des manufactures. Les populations qui mettent au premier rang des besoins la possession du foyer, recherchent les fabriques rurales près desquelles elles peuvent aisément pourvoir à ce grand intérêt. Celles qui se dispensent des efforts qu’impose, au début de la vie, l’acquisition du logis, s’habituent pour la plupart à rechercher les satisfactions sensuelles que ne donne guère la vie rurale; et elles se dirigent de préférence vers les fabriques urbaines, parce que l’opinion publique y tolère l’abandon des plus salutaires pratiques de la Coutume.
La quiétude qu’engendre en Orient (§ 9), jusque dans les plus pauvres familles, la possession permanente du foyer domestique, est le trait de mœurs qui m’a fait d’abord ouvrir les yeux sur la fausseté de certaines doctrines propagées en Occident sur l’organisation des sociétés. Il y a, en effet, un véritable aveuglement à proclamer la supériorité absolue des nouvelles pratiques qui ont substitué à cette quiétude les récriminations et les haines au milieu desquelles nous vivons.
Les partis qui troublent depuis quatre-vingts ans la France par leurs opinions contradictoires, pourraient trouver dans la question du foyer une occasion d’unir leurs efforts pour une réforme féconde: car il s’agit à la fois du bien-être individuel et de la dignité nationale. L’œuvre semblera facile, sinon de courte durée, à ceux qui sauront employer la vraie méthode, c’est-à-dire qui étudieront préalablement tous les détails de la cinquième pratique. Les vrais amis du peuple, ceux qui manifestent leur dévouement par des faits plutôt que par des paroles, s’appliqueront à cette réforme dès qu’ils en auront compris la nécessité. Ils agiront à coup sûr, parce qu’ils trouveront d’excellents modèles dans les innombrables localités où les populations entières possèdent, sans aucune exception, leurs foyers domestiques.
Cette réforme n’est pas moins nécessaire que la restauration des autres éléments de l’ordre moral; et, par l’évidence même des bienfaits qui en émaneront, elle semble être la plus opportune et la plus facile. Le Décalogue et la Coutume rétabliront aisément ce que l’erreur et la révolution ont détruit. La supériorité actuelle des nations occidentales sur les peuples des autres temps et des autres régions est, à beaucoup d’égards, une réalité ; mais elle serait, en somme, mal justifiée si la masse de ces nations devait rester dépourvue d’une propriété qui fut acquise au moyen âge aux plus pauvres familles, et qui leur est universellement conservée dans l’Orient. Les vraies conditions de la réforme apparaîtront à tout homme qui, en étudiant le présent, se reportera au passé : au premier rang figureront toujours la tempérance chez l’ouvrier, le dévouement chez le patron, et chez tous le sentiment de la solidarité. Il est évident d’ailleurs que la réforme est impossible dans les conditions actuelles: elle ne serait qu’un cercle vicieux, si une loi antisociale continuait à détruire l’œuvre de ces vertus privées (n. 3).
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