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François Vidocq

Le paravoleur

L'art de se conduire prudemment en tout pays, notamment à Paris


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066334857

Table des matières

PRÉFACE.

GUERRE AUX ESCROCS, AUX FILOUS ET AUX VOLEURS.

CHAPITRE PREMIER. PRÉPARATIF DU DÉPART.

CHAPITRE II. LA ROUTE.–ANECDOTE.

CHAPITRE III. LES AUBERGES.

CHAPITRE III. IDÉE GÉNÉRALE DE PARIS.

CHAPITRE V. L’ARRIVÉE.

CHAPITRE VI. LES HOTELS GARNIS.

CHAPITRE VII. LES RESTAURATEURS.

CHAPITRE VIII. VISITES AUXQUELLES ON DOIT S’ATTENDRE.

CHAPITRE IX. LES CONNAISSANCES.

CHAPITRE X. DE LA MISE ET DE LA TENUE.

CHAPITRE XI. VISITES A FAIRE.

CHAPITRE XII. LES RUES DE PARIS PENDANT LE JOUR.

CHAPITRE XIII. DES MENDIANS. – ANECDOTE.

CHAPITRE XIV. LES ADRESSES. – ANECDOTE.

CHAPITRE XV DES AUDIENCES.

CHAPITRE XVI. DES BUREAUX.

CHAPITRE XVII. D ES RECOMMANDATIONS.

CHAPITRE XVIII. DES BUBEAUX DE PLACEMENT.

CHAPITRE XIX. CONTINUATION DU MÊME SUJET.–ANECDOTE.

CHAPITRE XX. DES AGENCES MATRIMONIALES. – ANECDOTES.

CHAPITRE XXI. DES ACHATS.

CHAPITRE XXII. PETITES AFFICHES.

CHAPITRE XXIII. AFFICHES. – ANNONCES A LA MAIN. – TITRES DE LIVRES.

CHAPITRE XXIV. LOTERIE ET MAISON DE JEU.

CHAPITRE XXV. DES CAFÉS.

CHAPITRE XXVI. CAFÉS-JARDINS.

CHAPITRE XVII. SPECTACLES.

CHAPITRE XXVIII. DE LA BONNE SOCIÉTÉ.

CHAPITRE XXIX. GRATIFICATIONS. – POUR-BOIRE.

CHAPITRE XXX. DES RUES DE PARIS PENDANT LA NUIT.

CHAPITRE XXXI. FILLES PUBLIQUES.

CHAPITRE XXXII. DU VOL ET DES VOLEURS.

CHAPITRE XXXIII. VOL AU BONJOUR.–BONJOURIERS.

CHAPITRE XXXIV. DES FLANEURS.

CHAPITRE XXXV. LES GRÈCES.

CHAPITRE XXXVI. LES RAMASTIQUES. ANECDOTE.

CHAPITRE XXXVII. VOL EXTRAORDINAIRE.



PRÉFACE.

Table des matières

IL n’y a pas long-temps encore qu’un provincial qui se disposait à venir à Paris, surtout s’il était d’une ville éloignée, faisait presque autant de préparatifs qu’un pélerin qui se dispose à passer en Palestine, et à visiter les lieux saints: il dressait l’acte authentique de ses dernières volontés, entendait une messe solennelle, recevait les derniers sacremens, et, le long de la route, récitait les prières des agonisans. Telle était la frayeur qu’inspirait Paris autrefois, telle était l’idée qu’on avait des périls qu’y courait un étranger, que, dans une famille, on regardait comme perdu celui de ses parens qui osait en entreprendre le voyage, et en braver le séjour.

Cette terreur, qui nous paraît aujourd’hui ridicule, était cependant fondée, et reposait sur des traditions et des souvenirs qui dataient du bon vieux temps, si préconisé de nos jours; du bon vieux temps qu’on cherche tant à nous ramener, pour l’édification de ce siècle maudit, si diaboliquement éclairé par la raison, les sciences et la philosophie. Nos bons grands-pères se souvenaient d’avoir entendu dire à leurs grands-pères, qui eux-mêmes le tenaient des leurs, qu’il fut une époque où l’amusement des jeunes seigneurs de la cour, voire des princes du sang royal, était de se porter nuitamment sur le Pont-Neuf, et là, l’épée au poing, d’attaquer en nobles coupe-jarrets les passans qui se trouvaient attardés, de les dépouiller de leurs manteaux; et quand ils osaient faire quelque résistance, de les percer de coups, et d’en jeter les cadavres dans la Seine.

Ils savaient, nos bons grands-pères, que sous le règne de Louis-le-Juste, dont on vient de relever la statue à la place Royale, pour la plus grande gloire de Richelieu, son ministre et son maître, et pour la satisfaction personnelle des membres obscurs de la famille de ce nom; ils savaient, dis-je, nos bons grands-pères, que Paris, livré à une horde de malfaiteurs et de brigands, tous attachés par la domesticité aux premières familles du royaume, était un théâtre permanent de meurtres, assassinats, violences et voleries; que la maison d’un citoyen était forcée toutes les nuits, et que, malgré les arrêts du parlement, les plaintes du Roi lui-même, la capitale de Sa Majesté Très-Chrétienne offrait à un homme paisible un asile beaucoup moins sûr que les grandes routes, lorsqu’elles étaient, de nos jours, parcourues dans tous les sens, par ces preux qui faisaient la guerre aux diligences en faveur de la bonne cause.

Nos bons grands-pères, j’en reviens toujours à eux, avaient donc raison de ne penser à Paris qu’en tremblant, et de regarder comme bien aventuré l’homme téméraire qui osait s’enfermer dans son enceinte. Mais, ce que ne savent pas ceux qui ne se nourrissent que de traditions reculées, et qui datent de loin, c’est qu’à ce siècle un peu turbulent succéda un siècle doux, poli, chaste, chaste surtout, dont le neveu de Louis XIV et son arrière-petit-fils furent les deux flambeaux. Ils ne savent pas, ces braves gens, que depuis que les grands seigneurs n’assassinent plus, le métier est décrédité, et que ceux qui l’exercent sont saisis par la justice, qui les pend le plus vite et le plus haut qu’elle peut; ils ne savent pas, enfin, qu’à Paris, la vie d’un homme est aussi en sûreté qu’ailleurs, pourvu qu’il ne tombe pas entre les mains de la faculté.

Je dis, ils ne savent pas, et j’ai tort, car ils savent aujourd’hui. Depuis la révolution, il est tant venu d’hommes à Paris, qui sont retournés sains et saufs dans leur village, qu’on a fini par comprendre que cette ville n’était pas tout-à-fait l’antre du lion, ou la caverne de Cacus, et que, si l’on y entre, on en sort parfois. Dès-lors la province s’est aguerrie, si bel et si bien, que de toutes parts il arrive à Paris une nuée de gens qui, il y a soixante ans, n’auraient pas même osé parler de ce terrible voyage sans avoir la chair de poule.

On a raison de ne rien redouter; mais on aurait tort de ne rien craindre. Le règne de la violence est passé, les assassins ne sont plus; mais celui de l’adresse a commencé, et les industriels sont là: une guerre permanente de ruses existe entre celui qui possède et celui qui n’a rien, et le provincial, qui vient à Paris pour y jouir de quelques jours de plaisir, est exposé à des attaques si vives et si répétées, que c’est un grand bonheur s’il échappe sans laisser sur le champ de bataille une bonne partie de ses plumes.

C’est pour lui que j’ai composé ce petit livre. Je veux qu’il puisse parcourir Paris de nuit et de jour sans tomber dans aucun piège; je veux qu’il rentre sous le chaume paternel candide et pur comme il en est sorti; je veux, enfin, qu’il retourne chez lui sans être corrompu, et surtout sans avoir été volé.

Sans avoir été volé...., c’est beaucoup! car, pour en venir là, il faudrait qu’il ne fît rien faire au tailleur, qu’il ne fréquentât point les restaurateurs, qu’il n’assistât point à la représentation d’une pièce de la nouvelle école, qu’il n’achetât point les œuvres de M. Victor Hugo, qu’il ne Sans avoir été volé;... allons, cela ne se peut pas. Eh bien! qu’après n’avoir été volé que le moins possible.

Pour cela, je le prends dans son village, au milieu de ses dieux domestiques; je lui montre les précautions qu’il doit prendre, avant son départ, pour assurer le repos de sa maison pendant tout le temps que durera son absence. Je monte en diligence avec lui, je prends place à son côté, et lui sers de Mentor, pendant le voyage plus ou moins long qu’il entreprend. Dans les auberges, je partage son dîner, je couche le soir dans sa chambre et ne le quitte pas un instant, que je ne l’aie déposé sain et sauf dans la cour des messageries.

Arrivé à Paris, l’honnête provincial dont j’entreprends l’éducation devient plus que jamais l’objet de ma sollicitude. En effet, c’est sur le terrain glissant qu’il va fouler, qu’il a le plus besoin d’un guide et d’un appui. Je m’attache à lui; je lui indique ce qu’il doit faire dans chacune des circonstances où il se trouve; je le conduis par la main; je lui dis à chaque pas: Garde à vous! S’il trébuche, je le soutiens: je lui dévoile les ruses que les filoux de toute espèce emploieront contre lui. Certes, on n’en peut faire davantage: s’il est volé après cela, ce n’est pas ma faute, et je puis avoir la conscience nette.

Quand je lui dé voile les ruses que les filous emploieront contre lui, je n’ai pas la prétention de les lui dévoiler toutes. Il est des secrets de métier que tout le monde ne connaît pas; ceux-là, je suis forcé de les taire, et pour cause: j’indique du moins ceux qui mont été révélés par les maîtres; quant aux autres, il faudrait, pour les bien posséder, avoir passé quelques années au bagne, et tout le monde ne peut pas, comme M. Vidocq, se vanter de cet honneur-là.

Quoique je sois forcé de convenir que mon travail est incomplet sur un certain point, je suis assuré que sur tous les autres il est aussi étendu qu’il a besoin de l’être, et que l’étranger qui, sans s’attacher au ton frivole de cette préface, l’étudiera, et en mettra les maximes en pratique, s’en trouvera bien pour sa bourse, son honneur et sa santé.

GUERRE
AUX ESCROCS,
AUX
FILOUS ET AUX VOLEURS.

Table des matières

CHAPITRE PREMIER.
PRÉPARATIF DU DÉPART.

Table des matières

LE provincial qui se dispose à faire un voyage à Paris, ne dicte plus, comme autrefois, son testament, ne reçoit plus les sacremens avant de se mettre en route. Aujourd’hui, ces précautions sont a peu pr es inutiles; mais il n’en est pas moins nécessaire de faire certains préparatifs qui ne sont ni aussi effrayans, ni aussi solennels, et que je vais indiquer ici.

Comme un homme qui se rend à Paris, ne peut pas calculer à quelle époque seront terminées les affaires qui l’y amènent, ni dire: je serrai de retour tel ou tel jour, il faut qu’avant de partir, il dispose les choses de telle manière, que sa maison ne souffre point d’une absence qui sera nécessairement plus longue qu’il ne le présume. S’il a des paiements a faire, il faut qu’il les assure, à moins qu’il ne vienne à Paris pour y opérer des ventes ou des recouvremens, et qu’il ne soit à même d’envoyer, quand il le faut, des fonds chez lui.

Il est bien, s’il en est a son premier voyage, qu’il s’informe auprès des personnes qui ont habité Paris, des usages qui y sont adoptés, des habitudes locales; il ne se mettra point complètement au courant par quelques renseignemens incomplets, mais aura l’air moins gauche en arrivant, et cela.... a bien son mérite.

Il est bon de se munir de quelques lettres de recommandation. Ce n’est pas qu’a Paris on ait grand égard pour ces sortes de lettres, et qu’on se jette à la tête de ceux qui en sont porteurs. La politesse des Parisiens est franche, moins maniérée que celle de province, mais un peu froide, et cela est presque forcé. Si un habitant de la capitale était obligé de se prodiguer a ses amis, et encore aux amis de ses amis, il ne lui resterait bientôt plus de temps pour ses propres affaires, et sa maison deviendrait un hôtel garni. Sans faire grand fonds dessus, il est bien pourtant de demander des lettres de recommandation, elles auront pour résultat quelques invitations agréables et des renseignemens utiles à celui qui débute sur un théâtre où il ne connaît personne.

En province, quand un habitant fait le voyage de Paris, on a l’habitude de le charger d’une multitude de commissions de toute espèce. Voisins et voisines viennent l’assaillir huit à dix jours à l’avance. L’un le prie de voir tel parent dont il n’a pas de nouvelles depuis vingt ans, et qui demeurait près des Invalides lorsqu’il a écrit pour la dernière fois; un autre, de découvrir un cousin qui était, avant la révolution, dans la bouche du roi, et qui n’a pas, depuis1789, donné le moindre signe de vie; une coquette le charge de passer chez sa marchande de modes et sa couturière, pour voir la nouvelle forme des chapeaux et la coupe des robes; une dévote, de lui apporter les cantiques spirituels du séminaire de Saint-Sulpice; un ancien militaire, de solliciter auprès du ministre la liquidation de sa pension de retraite, etc., etc., c’est à n’en plus finir.

Un homme prudent qui vient à Paris, doit bien se persuader que les courses y sont fort longues, qu’il fera bien des démarches inutiles, qu’il éprouvera bien des lenteurs et des remises, qu’il n’a pas trop de tout son temps pour ses affaires personnelles, et que se charger de celles de toute sa commune est se mettre dans l’impossibilité de rien faire. Si donc il veut utiliser son voyage, le rendre le moins long et le moins coûteux possible, il doit refuser avec politesse les commissions dont ses indiscrets voisins veulent le charger.

Le voyageur qui a des malles pesantes, fera bien de les expédier par le roulage à l’avance et bureau restant, et de ne se charger que d’un sac de nuit contenant les effets dont il aura besoin pendant la route. S’il fait marcher ses malles avec lui, il doit les corder et se les adresser, bien qu’il doive les retirer lui-même; cette dernière précaution est fort utile pour faciliter les recherches et prévenir les erreurs a l’arrivée.

On doit se munir d’un foulard ou d’une casquette pour se couvrir la tête pendant la nuit. Le classique bonnet de coton apprête à rire; s’il est blanc, il donne au voyageur une tournure de malade; s’il est à raies bleues, rouges, blanches, etc., il lui donne l’air d’un charretier.

CHAPITRE II.
LA ROUTE.–ANECDOTE.

Table des matières

JE n’ai rien à recommander au voyageur qui brûle la route en chaise de poste, seul et moelleusement assis sur des coussins, si ce n’est de se distraire le plus qu’il pourra, soit en observant les points de vue que sa course rapide lui met a chaque instant sous les yeux; soit en parcourant les livres dont il n’aura pas manqué de s’approvisionner au départ, s’il redoute les ennuis du chemin; soit enfin en dormant, s’il n’aime ni la lecture, ni le spectacle des beautés naturelles.

Quant à celui qui voyage par les voitures publiques, j’ai plusieurs recommandations importantes a lui faire.

La première, qui ne tient qu’aux usages et au savoir-vivre, est de se comporter décemment, de n’incommoder personne; de ne point laisser échapper de mots qui puissent faire rougir les dames, s’il fait route avec elles; au contraire, de leur témoigner beaucoup d’égards et de déférence.

Ce que je recommande particulièrement, et plus encore que la politesse, c’est la prudence. Comme en voiture publique on a besoin de distraction, on en cherche autour de soi, et l’on devient facilement expansif; le second jour du voyage, on regarde déjà ses compagnons comme des connaissances. Il faut se défier de cette démangeaison de trop parler, qui vient aisément chatouiller un voyageur: c’est une imprudence de se livrer étourdiment, de raconter ses affaires, ses relations sociales, ses chagrins et ses plaisirs domestiques, la nature de sa fortune et de ses biens, le but du voyage que l’on entrepend, etc. Tous ces détails sont inutiles, et le plus souvent dangereux à faire connaître. Il est des personnes pour qui ils ne sont que fatigans, et qui n’en recueillent pas un mot; mais il en est d’autres qui n’en perdent rien, et s’en servent plus tard, pour tendre au narrateur indiscret des pièges dans lesquels il sera pris.

Il est surtout très-dangereux d’agiter en voiture, et en présence de gens que l’on ne connaît pas, des questions qui se rattachent à la politique et au gouvernement, et de faire de l’opposition sans but ni utilité. Cette conduite est d’abord indécente dans un étranger, qui doit se taire sur les lois d’un pays qui le protège, sur des usages dont il ne connaît pas l’esprit, et auxquels il n’est tenu de se soumettre qu’aussi long-temps qu’il le voudra. Quant a un Français, il lui est permis de désirer une amélioration dans le régime social sous lequel il doit toujours vivre, mais ce n’est pas dans une voiture publique qu’il doit faire le frondeur. Il ne sait avec qui il se rencontre; l’imprudente manifestation d’une opinion hardie peut avoir pour lui des conséquences graves, et quelquefois même compromettre des gens qui ne sont pour rien dans ses étourderies. En voici un exemple:

Le fils d’un imprimeur de Paris, nommé P., avait, pour une chanson un peu frondeuse, été condamné à six mois d’emprisonnement et3,000francs d’amende. L’affaire en était restée là, et le jugement n’avait pas reçu d’exécution quatre ans et demi encore après son prononcé. On pouvait croire que le procureur du roi, trouvant la punition trop forte pour le délit, voulait tenir le jeune homme sous la main de la justice, et le forcer, par la crainte, à être sage pendant les cinq ans, après lesquels la prescription était acquise. P. était donc libre, et on ne lui disait rien. Un de ses cousins nommé P. comme lui, revenant un jour, avec plusieurs amis, de Claie, par la galiote, se permit, ainsi qu’eux, une conversation fort inconvenante sur les affaires du jour. Un magistrat qui se trouvait là sans être connu, les avertit de leur imprudence, en leur disant qu’ils ne savaient pas devant qui ils parlaient ainsi. Les jeunes gens, au heu de profiter de cet avis, qui leur eût suffi s’ils eussent conservé un reste de raison, le repoussèrent avec mépris, et traitèrent insolemment de mouchard, de dénonciateur, celui qui le leur donnait. Un magistrat ne pouvait pas laisser une pareille offense impunie; arrivé à Paris, il fit a qui de droit la déclaration de ce qui lui était arrivé. Comme dans la conversation le nom de P. avait été prononcé plusieurs fois, et qu’il l’avait retenu, il le répéta. On fouilla les dossiers de la police correctionnelle, on trouva le jugement rendu quatre ans et demi auparavant contre P., fils de l’imprimeur, on en munit un commissaire de police, qui vint un beau matin prendre le jeune homme dans son lit, et le conduire à Sainte-Pélagie. P. se récria, se plaignit de ce qu’on l’avait laissé si long-temps sans rien lui dire, pour lui faire subir sa condamnation au moment qu’il la croyait oubliée: on lui répondit que, s’il fût resté tranquille, il était à présumer qu’on l’eût laissé atteindre le terme fixé pour la prescription; mais qu’il s’était conduit avec tant d’imprudence tel jour dans la galiote de Claie, qu’il avait mis l’autorité dans l’impossibilité d’avoir plus long-temps pour lui de l’indulgence. P. se défendit de ce nouveau grief, prouva que ce jour-là il n’était pas sorti de Paris: cela fut reconnu; mais il était en prison, il dut y rester six mois pour la condamnation, et six mois pour l’amende qu’il ne pouvait ou ne voulait pas payer.

Lorsqu’on a voyagé de Lyon ou de Marseille à Paris, avec trois ou quatre personnes, et que la nécessité de se distraire, a établi une espèce de familiarité entre des hommes qui ne se connaissaient pas, deux jours auparavant, il ne faut pas croire qu’on a formé une liaison, et qu’à Paris on a le droit de relancer jusque chez elles les personnes avec qui on a fait la route. L’intimité que des voyageurs ont contractée ensemble finit dans la cour des messageries, a la descente de la voiture. Là, chacun se salue, se sépare, souvent pour ne plus se rencontrer, ni même se reconnaître. Les offres de service que l’on peut avoir reçues ne sont que des choses de forme que l’on doit bien se garder de prendre au mot, et ce serait se tromper étrangement, que de croire qu’un homme avec qui on a voyagé quelques jours, et de qui on a reçu des politesses, est devenu tout-à-coup un ami et un protecteur auquel on puisse recourir au besoin.

Il y a plus. Un provincial et un étranger doivent se tenir en garde contre celui qui les accable de prévenances et d’offres bienveillantes. Les hommes ne se passionnent pas subitement les uns pour les autres, et celui qui se jette à la tête d’un voyageur qu’il ne connaît pas, a deviné en lui une matière à travailler, et une victime à dépouiller d’une manière ou d’une autre.

Un provincial ne doit point manifester une admiration niaise pour les belles choses qui frappent ses yeux en entrant à Paris, s’il arrive par la barrière de l’Etoile, et un étranger son dégoût pour les masures dont il est offusqué, s’il entre par la barrière d’Italie et la sale rue Moufetard. Tous deux doivent attendre avant de juger la capitale du monde civilisé. Le premier y trouvera de quoi perdre un peu de son enthousiasme: le second, de quoi revenir sur le jugement trop précipité qu’il aura prononcé d’abord.

Il est inconvenant de se moquer de cette niaiserie native, dont on déclare en province les Parisiens atteints et convaincus. Les Parisiens ne sont point ce que des auteurs plus satiriques que bons observateurs les proclamaient jadis; et ces badauds donneront, s’il n’y prend garde, plus d’une leçon au provincial qui croit pouvoir impunément se moquer d’eux.

CHAPITRE III.
LES AUBERGES.

Table des matières

J’AI peu de chose à dire sur la conduite à tenir dans les auberges, sinon qu’il faut y prendre le temps comme il vient et le dîner comme il se trouve. Il est de mauvais ton de se récrier contre le vin, contre les mets, contre le prix du dîner qui est ordinairement fixé: tout le bruit que l’on fait en pareil cas se perd dans les airs. L’hôte, calme, immobile, est un roc qui a brisé les vagues de la colère de bien des voyageurs, et que n’ébranlera pas la vôtre. Il ne vous connaît pas, il ne vous reverra jamais; l’important pour lui n’est pas que vous trouviez sa cuisine bonne et ses vins délicats, mais que vous les payiez.

A la table de l’auberge on est tenu à des égards vis-à-vis de ses compagnons, et surtout de ses compagnes de voyage; mais on ne doit pas oublier que l’affaire principale pour laquelle on y est assis, est de manger. Il faut donc le faire avec promptitude, parce que le temps que l’on a à donner à cette occupation, qui a bien son mérite, est sévèrement mesuré, que le conducteur est là, que les postillons attèlent, et que l’on va partir.

Il faut donc ne pas se confondre en civilités, et n’être poli que tout juste. On doit surtout redouter ces commis-voyageurs, qui sans perdre un coup de dent, et oublier les meilleurs morceaux, ont toujours quelque histoire facétieuse à dire, quelque sermon burlesque à débiter. Le provincial qui reste devant eux la bouche béante et la fourchette en l’air, s’amuse beaucoup sans doute, mais ne mange pas, et quand il faut partir il se trouve qu’il a dîné de rire, comme les écuyers de Beauce déjeunaient de bâiller.

Si l’on doit craindre de trop écouter, il faut craindre aussi d’en trop dire. La conversation d’un voyageur qui dîne, doit être brève; il ne doit jamais questionner, et si on le questionne, il doit répondre en peu de mots, et n’employer, s’il se peut, que des monosyllabes.

Voici un modèle de dialogue qu’un voyageur fera bien d’étudier.

Un plaisant rencontra un jour un Carme qui, armé d’un grand appétit, prenait sa réfection dans une auberge. Voyant le bon père procéder à cette œuvre avec une véritable dévotion, il entreprit de l’en distraire par une conversation qui lui fît perdre de vue son sujet. Voici comme il y réussit.

Il l’aborde et lui dit, d’un air d’intérêt: Bonjour mon père, êtes-vous du couvent de cette ville?

–Oui.

–Comment est votre couvent?

–Beau.

–Combien y êtes-vous de pères?

–Neuf.

–Votre règle est-elle sévère?

–Non.

–Comment vivez-vous?

–Bien.

–Que mangez-vous?

–Pain.

–Quel pain?

–Bis.

–Quoi de plus les jours gras?

–Chair.

–Quelle chair?

–Bœuf.

–Quelle autre encore?

–Veau.

–Quelle volaille?

–Oie.

–Quel potage mangez-vous les jours maigres?

–Riz.

–Que met-on dedans pour l’accommoder?

–Lait.

–Ce potage, comment est-il?

–Bon.

–Que vous sert-on après?

–OEufs.

–Comment les mangez-vous?

–Cuits.

–De quelle manière?

–Durs.

–Que mangez-vous encore en Carême?

–Pois.

–Quels pois?

–Secs.

–Quand on vous fait de la soupe, que met-on dedans?

–Choux.

–Quels choux?

–Verts.

–Et pour assaisonnement?

–Lard.

–Vous ne mangez pas de fruits?

–Si.

–Et quels?

–Noix.

–Que buvez-vous à déjeuner?

–Vin.

–Quel vin?

–Blanc.

–A dîner?

–Vieux.

–Et de l’eau?

–Point.

–Comment buvez-vous en été?

–Frais.

–Et l’hiver?

–Chaud.

–Quel est le meilleur buveur du couvent?

–Moi.

–Combien videz-vous de bouteilles sans perdre la raison?

–Dix.

Quelque chose que fit le plaisant, il ne put arracher du bon religieux d’autres réponses que celles-ci, et le distraire de l’ouvrage dans lequel son esprit était absorbé.

Si l’on couche dans une auberge, il faut s’attendre, malgré la demande que l’on fait de draps bien blancs de lessive, d’en avoir qui auront déjà servi à d’autres voyageurs, et qu’on aura tout simplement repassés et repliés avec soin. Souvent cela est sans inconvénient, mais aussi cela peut avoir des suites graves. Quand on fait un voyage un peu long, il est donc prudent de porter ses draps et de les faire mettre tous les soirs dans le lit qu’on doit occuper.

Un voyageur qui se respecte, s’abstient de rien dire aux servantes d’auberge qui le servent, quelque gentilles qu’elles soient d’ailleurs. Elles appartiennent de droit aux postillons, aux rouliers, et il ne convient pas à un homme bien élevé d’arriver après tout ce monde-là. D’ailleurs les souvenirs que l’on conserve de ces faciles conquêtes sont quelquefois bien cuisans et bien longs.

CHAPITRE III.
IDÉE GÉNÉRALE DE PARIS.

Table des matières

LE voyageur approche de Paris, et avant de l’y introduire, je crois qu’il est de mon devoir de lui en donner une idée générale. Quant à la connaissance particulière il l’acquerra lui-même; puisse-t-il ne la pas payer trop cher: c’est ce que je cherche a lui éviter par mon livre.

Paris est la réunion de tous les contrastes: à côté de l’excessive opulence, on y trouve la plus affligeante misère; à côté du luxe le plus éblouissant se rencontre la plus triste nudité; des masures sont adossées à des palais.

L’étranger qui, sur les lectures et sur le rapport que lui ont fait des voyageurs soigneux de dissimuler la partie honteuse de leurs remarques; l’étranger, dis-je, qui se figure que cette capitale de la France et du monde civilisé ne renferme dans son enceinte que des gens riches, heureux, sans cesse occupés de leurs plaisirs, et toujours en contemplation devant les chefs-d’œuvre qui les environnent, s’en fait une très-fausse idée. Ces monuments somptueux qu’il regarde avec tant d’admiration et d’enchantement, ne sont pour ceux qui les voient tous les jours, qui les possèdent, et ne seront bientôt pour lui-même, qu’une masse de pierres arrangées avec simétrie et suivant quelques règles d’architecture; les plaisirs qui semblent naître sous les pas des Parisiens, ne s’achètent, et il l’apprendra à ses dépens, qu’au poids de l’or, et cet or il faut l’acquérir par le travail ou de toute autre manière.

Un séjour de quelques semaines aura bientôt désenchanté l’étranger; et quand il aura vu combien la vie du Parisien est occupée et remplie, combien le besoin de gagner lui impose de courses et de démarches, il commencera à comprendre qu’il n’habite pas tout-à-fait un pays de Cocagne.

Que dira-t-il quand il verra des jeunes gens, forts et vigoureux, consumer leur journée à déplier et replier des étoffes, pendant que, devant leur porte, passe une femme courbée sous une botte, et chargée d’un fardeau sous lequel ploierait un cheval. Quelle réflexion fiera-t-il quand on lui apprendra que des hommes fabriquent et vont essayer à la pratique, les corsets de nos élégantes, lorsque des femmes font de leurs mains, cette partie de notre habillement dont une pudique anglaise ne doit pas même entendre prononcer le nom, et que Louvet, dans son roman de Faublas, a nommé le vêtement nécessaire? Que pensera-t-il, quand on lui fera voir?.... que Paris est la ville des contrastes, comme je l’ai dit au commencement de ce chapitre, et que le travail y est aussi sévèrement imposé que partout ailleurs?

Les hommes arrivés de tous les pays, et qui forment le fond de la population de la capitale, viennent unir aux contrastes qui mussent de la différence des positions, sociales, celles qui ressortant de la figure, de la couleur, du langage et des inclinations natives. De la il résulte qu’il n’y a point à Paris de caractère fixe, ni de physionomie dé. cidée. Le Parisien de pure race, noyé dans les flots d’étrangers au milieu desquels il circule, n’est plus reconnaissable aujourd’hui: il a tant emprunté des uns et des autres, qu’il ne conserve rien de lui-même, qu’il est impossible de le bien définir; et le mouvement continuel de va et vient, qu’éprouve la population dont il fait partie, tend sans cesse à le dénaturer encore davantage.

Aux contrastes dont je parle plus haut, il faut encore unir ceux qui tirent leur origine de la présence ou de l’absence de principes religieux et de vertus morales: il faut donc s’attendre à rencontrer à Paris des hommes actifs, laborieux, sobres, tempérans, et des hommes paresseux, nonchalans, dissolus, débauchés. Il en est qui ne veulent devoir leur existence qu’a un travail honnête, et une foule qui la demandent à une industrie criminelle: vingt mille se lèvent tous les matins sans savoir comment ils dîneront, et à la fin de la journée, tous, les uns par force, les autres par adresse, ont conquis leur dîner. A cette occasion, j’emprunterai au spirituel auteur de l’Ermite de la Chaussée-d’Antin un passage qui peint parfaitement la classe la moins redoutable de ces nombreux industriels.

Voici comment s’exprime mon auteur: «Croira-t-on qu’il existe dans cette grande capitale une classe assez nombreuse de gens qui ne possèdent pas un sou, qui n’exercent aucune profession, qui n’ont ni parens ni amis, dont la conduite n’a rien de légalement répréhensible, et qui trouvent cependant le moyen de mener une vie assez douce? Voici la solution de ce singulier problème. L’nomme que nous prendrons pour type de l’espèce dont il est question, sort de chez lui de fort bonne heure: une pièce d’estomac de batiste, bien blanche et bien plissee, supplée à la chemise qui lui manque; une cravate noire lui donne un air militaire dont il peut tirer parti au besoin; le drap de son habit, vu de près, laisse un peu à découvert le travail du tisserand; mais, à tout prendre, il est proprement vêtu; il peut, sans être désagréablement remarqué, se présenter partout: c’est le point important. On l’a pris à témoin, la veille, dans un pari dont la perte entraîne un déjeuner au Rocher-de-Cancale, a la Porte-Maillot, ou sous la rotonde du Palais-Royal: il s’y trouve naturellement invité, et ne manque jamais d’arriver le premier au rendez-vous. Vers quatre heures, il entre dans une maison de jeu, examine attentivement la figure et la contenance des joueurs, et s’attache de préférence à l’étranger que la fortune favorise. Un joueur qui gagne dîne bien, et n’aime pas à dîner seul: notre homme accompagne le ponte heureux chez le restaurateur, s’assied a table avec lui, et dîne a ses dépens. Le dîner fini, il court au café Minerve, rendez-vous général des claqueurs dramatiques: il y a toujours quelque pièce nouvelle, quelque reprise, ou quelque rentrée d’actrice: notre homme est particulièrement connu du chef de file, à qui les billets sont prodigués dans ces jours solennels, il en obtient deux, court dans les galeries du théâtre, et propose à un provincial une entrée gratis que celui-ci accepte avec reconnaissance. Placés l’un auprès de l’autre, l’habitué raconte à son voisin toutes les anecdotes de coulisses, lui dit le nom de chaque acteur, lui apprend quel est l’amant de chaque actrice, et lui fait l’histoire des chûtes et des succès de l’auteur qu’on joue. L’offre d’un bol de punch ou d’un riz au lait, après le spectacle, ne saurait payer tant de complaisance: on se sépare très-satisfaits l’un de l’autre, avec promesse de se revoir le lendemain, et la connaissance intime commence, de la part de l’officieux désœuvré, par l’emprunt d’un ou de deux écus de six francs, qui servent à payer une quinzaine de la mansarde qu’il occupe rue Saint-Jean-de-Beauvais.»

Mais pendant que je converse avec le voyageur, la voiture qui l’amène a franchi la barrière, est entrée dans Paris, et le voilà au but de son voyage.

CHAPITRE V.
L’ARRIVÉE.

Table des matières

LORSQUE la voiture est entrée dans la cour des messageries, et que chacun descend de la prison ambulante, dans laquelle il est cahoté depuis plusieurs jours, l’arrivant, comme je l’ai dit ne doit témoigner aucun étonnement. Le bruit dont il est frappé, le mouvement qui l’environne, rien ne doit lui paraître étranger. Un air de stupéfaction ferait rire à ses dépens, allécherait bientôt un ou deux de ces honnêtes industriels, oisifs par calcul, observateurs par métier, qui flairent à cent pas, et reconnaissent, entre cinquante, la figure candide d’un provincial; il ne tarderait pas à avoir à sa suite un ou plusieurs officieux qui, s’il les accueillait, lui fourniraient bien d’autres motifs d’étonnement.

Comme je l’ai dit aussi, il faut bien se garder de croire qu’on a formé une liaison avec ses compagnons de route; qu’on est en droit de leur rendre visite, et de réclamer leurs bons offices. Tel homme qui, pendant plusieurs jours, vous a traité avec politesse, ne vous reconnaît déjà plus en mettant pied à terre, vous a oublié complétement quand il est entré chez lui, ou ne s’en souvient que pour amuser sa famille des ridicules qu’il croit avoir remarqués en vous. Je reviens sur ce point, parce qu’un provincial qui sort pour la première fois de son endroit, pourrait facilement s’y tromper, se faire recevoir avec froideur, par un compagnon de voyage dont il attendrait un accueil favorable et amical, ou, ce qui est pis encore, se jeter à la tête d’aventuriers et de fripons, qui, profitant de son inexpérience, le meneraient loin.

A mesure que les compagnons avec lesquels on a fait la route, se dispersent, on leur doit un salut et quelques mots de civilité. Il est bien de demander galamment pardon aux dames des petites incommodités qu’on a pu leur causer dans la voiture, leur présenter la main pour monter en fiacre, si elles en prennent un, et n’ont personne pour leur rendre ce léger service; après cela, il faut s’occuper de soi.

Quand les hommes de peine descendent les malles et valises, il faut reconnaître la sienne de suite, ne la point perdre de vue, et prendre garde qu’un voyageur commettant une erreur quelquefois volontaire, ne fasse enlever lestement une malle bien remplie et bien lourde, pour ne laisser, à la place, un mauvais coffre qui ne contient que des haillons. Il faut craindre aussi qu’un de ces industriels, qui surchargent le pavé de Paris, ne se présente hardiment comme voyageur, et ne fasse charger sous vos yeux la valise qui vous appartient, et ne disparaisse sur-le-champ. L’administration ne répond pas de ces accidens-là, qui sont rares, mais qui peuvent survenir.

Dès qu’un provincial et un étranger mettent pied à terre, ils sont assaillis de serviteurs officieux, de commissionnaires, qui leur offrent leurs services pour le transport de leurs effets. Si on prend le premier venu, on est exposé à se confier à un fripon qui, au premier détour, enfile une allée qu’il connaît, et qui conduit dans une rue écartée, où il disparaît sans qu’on sache ce qu’il est devenu. Si on a pris ainsi un commissionnaire au hasard, le meilleur parti est de marcher à côté de lui, ou sur ses talons sans le quitter de l’œil, et de le suivre hardiment dans tous les passages qu’il prendra.

Le moyen de ne courir aucun risque, est de choisir pour commissionnaire un homme porteur d’une plaque, sur laquelle est gravé en creux un numéro, et de bien retenir ce numéro dans sa mémoire, jusqu’à ce qu’on soit arrivé à l’hôtel. Pour surcroît de précaution, on peut, avant de lui confier sa malle, le présenter au bureau, et demander s’il y est connu. Quand les employés ont répondu de sa moralité, on n’a rien à craindre.

CHAPITRE VI.
LES HOTELS GARNIS.

Table des matières

LE voyageur arrive à Paris, doit D’abord penser à se loger, c’est la première chose dont le besoin se fait sentir. Il est bien, avant le départ, de s’informer des personnes qui ont déjà visité la capitale, de l’hôtel qu’elles ont habité, et des sujets de satisfaction qu’elles peuvent en avoir eu; de cette manière, on sait où descendre, et l’on est à peu près certain d’être convenablement. Si on a négligé cette précaution, il est indifférent, ou de profiter de l’invitation que font des hommes apostés dans la cour des messageries, une adresse à la main, ou d’aller frapper au hasard à la première porte. C’est une chance à courir, mais elle n’est pas périlleuse, parce que si l’on n’est pas bien, on peut promptement se transporter ailleurs. Au surplus, les provinciaux et les étrangers peuvent être certains de trouver beaucoup d’égards et de prévenances dans les maîtres d’hôtels garnis; ils sont dans un pays où le besoin de l’argent donne à tout le monde une excessive politesse.

Comme les courses sont fort longues à Paris, le quartier que l’on doit habiter n’est pas indifférent. Il faut, autant qu’on le peut, se placer au centre des personnes que l’on doit visiter le plus souvent, ou du moins au milieu du plus grand nombre. Ainsi, un libraire fera bien de se loger dans les environs de la rue Saint-André-des-Arts; un marchand de vin, dans le voisinage de l’entrepôt; un banquier, dans la Chaussée-d’Antin; un armateur, dans le quartier de la Bourse, parce que de deux heures à quatre, il est certain de trouver réunie dans le même local, la plus grande partie des personnes à qui il a à parler; enfin, un commissionnaire fera bien de préférer la rue Bourg-l’Abbé, parce qu’il sera à peu près au centre des fabricans.

Je ne puis pas dire à un voyageur que prix il doit mettre à son logement, parce que cela dépend du rang qu’il tient, et de la fortune dont il jouit. Il trouvera des appartemens depuis30francs par mois, jusqu’à 12, 500francs et même plus, c’est à lui à compter avec sa bourse.

Le jour de son entrée, il doit déposer son passeport entre les mains du maître de l’hôtel; puis, inscrire son nom sur un registre visé de temps à autre par le commissaire de police du quartier qu’il habite. Cette obligation ne doit pas l’effaroucher; elle a pour but la tranquillité et la sûreté publique, si faciles à troubler dans une grande ville; il n’aura jamais de rapports directs avec la police, et autant qu’elle le pourra, elle veillera sur lui, sans qu’il la sente et l’aperçoive.

Le voyageur qui habitera un quartier populeux et bruyant, fera bien de choisir un appartement sur le derrière, parce que le roulement des voitures qui ne cesse, pour ainsi dire, ni nuit ni jour, est fort incommode pour un homme habitué au silence des petites villes. Comme il aura besoin de dormir après une journée employée en courses fatigantes, il doit s’arranger de manière à le faire tranquillement.

Il est de la prudence de s’informer de l’âge et des habitudes des locataires que l’on a pour voisins, surtout si l’on n’est séparé d’eux que par une mince cloison; cela pour plusieurs causes: d’abord, parce que si ce sont des gens bruyans, passant une partie des nuits, il est fort désagréable de ne pouvoir dormir que quand ils veulent bien vous le permettre; ensuite, parce que vous n’êtes plus chez vous maître de prendre le ton de voix qu’il vous plaît et qu’en parlant à un ami, à un avocat, vous courez le risque de confier le secret de vos affaires a des gens que vous ne connaissez pas, et que vous n’auriez pas choisis pour vos confidens.

Si vous avez quelqu’objet de prix, et d’un volume facile à soustraire aux yeux, vous ferez bien de le confier à la garde du maître de l’hôtel. Vous ferez bien également de ne point avoir à la fois de fortes sommes en argent; qu’il ne se trouve jamais dans votre secrétaire plus que le montant présumé de votre dépense de la semaine; versez le surplus chez votre banquier, ou, si vous n’en avez pas, confiez-le au maître de la maison.

Un voyageur qui ne veut pas compromettre sa santé, doit veiller à ce qu’on le serve en linge blanc, et vérifier lui-même les draps que l’on met pour la première fois dans son lit: ce n’est pas que les hôtels garnis ne soient tenus très-proprement à Paris, mais les domestiques ont quelquefois des distractions.

Dans chaque hôtel, les domestiques se chargent du soin de nettoyer les habits et de décrotter les bottes des locataires, et on paie leurs services à part. Quand on a un domestique à soi, on l’emploie à ce travail, comme aussi à faire des courses, dont se chargent également des commissionnaires attachés à chaque hôtel, et bien connus des maîtres qui en répondent au moins moralement.

Le voyageur auquel il arrive souvent des lettres fait bien d’en payer le port au fur et à mesure de leur arrivée. S’il dit qu’on les inscrive sur son mémoire, le portier qui les reçoit ordinairement, et qui n’en tient pas un compte bien exact, quand il se fera rembourser par le maître de l’hôtel, dans la crainte d’en oublier une, ne se fera pas toujours scrupule d’en déclarer deux ou trois de plus. Ceci n’est qu’une affaire de petite importance, mais dans un pays où l’argent se dépense si vite, il faut veiller à tout.

Quand on se trouve à Paris pendant l’hiver, et qu’on y doit passer plusieurs mois, il est bon de s’approvisionner de bois dans un chantier, si on a un appartement convenable pour cela, parce que le bois que fournissent les maîtres d’hôtel revient à un prix excessif. Il en est de même pour le vin, si on déjeune chez soi.

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Data wydania na Litres:
15 stycznia 2025
Objętość:
151 str. 2 ilustracji
ISBN:
4064066334857
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Właściciel praw:
Bookwire
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