Czytaj książkę: «Les millionnaires de Paris»
Octave Féré, Eugène Moret
Les millionnaires de Paris

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066331535
Table des matières
I MONSIEUR COQUILLARD.
II LES GENS QUI S’AMUSENT.
III UNE MENACE DE MORT.
IV CE QU’IL EN COUTE D’ÊTRE DUCHESSE.
V ÊTRE AIMÉE.
VI LA COMTESSE DE BOISSIÈRES.
VI LA SÉDUCTRICE.
VIII UN MANIEUR D’ARGENT.
FAIRE ET DÉFAIRE.
X L’ENNEMI AU FOYER DOMESTIQUE.
XI LES DEUX VOLONTÉS.
XII UN AVIS INUTILE,
XIII OU L’ON JOUE.
XIV UNE PARTIE D’AMATEUR.
XV UNE HAINE AU BERCEAU.
XVI LA COMÉDIE DE LA PAUVRETÉ.
XVII LE TESTAMENT.
XVIII LE PÈRE VIDE-GOUSSET,
XIX MACHOIRE-D’OR.
XX L’APPÉTIT VIENT EN MANGEANT.
XXI LA VEILLÉE DE LA MALADE.
XXII L’ATTAQUE NOCTURNE.
XXIII L’EMPOISONNEUSE.
XXIV LES DÉPOUILLES D’UN MILLIONNAIRE.
XXV DIEU VENGE LES SIENS.
ÉPILOGUE
I
MONSIEUR COQUILLARD.
Table des matières
Le mariage avait eu lieu dans la matinée à Saint-Thomas d’Aquin.
Après la bénédiction nuptiale donnée par l’abbé Chérot, chanoine honoraire de l’église métropolitaine, en présence d’un cardinal, de plusieurs sénateurs, de membres du Corps législatif et du conseil d’Etat, au milieu d’un concours prodigieux de personnages officiels, de gens de robe, d’épée et d’une foule brillante, et surtout du monde riche, on s’était rendu à l’hôtel de l’avenue de la Grande-Armée.
A quatre heures, on abandonnait l’hôtel et l’on se dirigeait vers le château de Riberolles.
Riberolles est situé à quatre lieues de Paris, entre Sarcelles et Villiers-le-Bel, vingt bonnes minutes avant d’arriver à Ecouen.
Bâti sous Louis XIII, restauré sous Louis XV, vendu au duc de Roquencourt en1786, devenu la propriété d’un fournisseur des armées de l’empire, il avait été acheté, sous la Restauration, par le baron de Lagarde, colonel des gardes du corps, et revendu, après1840, à un nommé Coquillard, ancien quincaillier et marchand de nouveautés.
Il y avait pas mal d’années écoulées depuis cet achat. Coquillard était toujours propriétaire de Riberolles, et ne paraissait pas songer à s’en défaire.
Il faut dire que si Riberolles n’avait jamais appartenu à un propriétaire plus roturier, il n’en avait jamais eu non plus qui fût plus à son aise.
Ni la fortune des ducs de Roquencourt, ni celle des Lagarde, ni celle des Wermeresse qui avaient un moment passé par Riberolles, n’égalait celle de François-Joseph Coquillard, arrivé à Paris en1827, avec trois francs dix sous dans sa poche, ainsi qu’il le rappelait lui-même à l’occasion, avec une parfaite bonhomie et sans nul esprit de vantardise ou de fausse modestie.
Ce jour où nous le surprenons, Coquillard mariait la troisième de ses quatre filles.
Le mari se nommait Carlos-Alfonso, duc de Silva Rivarez; c’était un Espagnol.
Le beau-père avait tenu à ce que la fête donnée par lui fût à la hauteur de l’union que sa fille contractait.
Aussi, Riberolles, bouleversé depuis un mois, offrait-il un aspect féerique, et son possesseur rappelait-il, en magnificence, Fouquet, le fameux surintendant des finances, conviant le Roi-Soleil à sa propriété de Vaux.
Il était alors six heures environ, et le rendez-vous était pour sept.
Le jour commençait à tomber. Le soleil s’était dérobé derrière les grands châtaigniers du bois d’Ecouen. Le ciel, assombri, s’obscurcissait davantage et une brise fraîche soufflait depuis un moment par rafales avec plus d’intensité.
Les voitures arrivaient de toutes les directions, et, après avoir stationné dix minutes devant la magnifique grille d’honneur ouverte à deux battants et faisant face au perron, tournaient par l’avenue sablée et prenaient la file.
Ce n’était alors qu’allées et venues, équipages se croisant, cochers se toisant du haut de leurs sièges, valets empressés ouvrant les portières, les refermant et courant essoufflés, gardes-chasse en uniforme, remplaçant les agents de police, et faisant de l’ordre avec du désordre.
Déjà quelques torches apparaissaient dans la cour, trouant l’atmosphère de leurs panaches enflammés. Les appariteurs de la fête, en dépit du vent qui soufflait fort, accrochaient les lanternes vénitiennes et chinoises à toutes les branches du jardin anglais, qui a remplacé les anciens parterres méthodiques du château primitif.
Sur chaque marche du grand escalier garni de fleurs se tenait un domestique en grande livrée, un flambeau à la main.
A sept heures précises les portes de la salle à manger furent ouvertes et les convives prirent place à une table resplendissante.
Cette salle à manger était une ancienne salle des gardes, occupant tout le rez-de chaussée de l’aile droite, boisée en vieux chêne sculpté et historié, meublée dans le style Louis XIII, avec des portières en tapis de haute lice.
Cette salle était ainsi depuis un siècle et demi; Coquillard avait eu l’intelligence et le tact de n’y rien changer. Elle apparaissait bardée de fer comme un preux du moyen-âge, étincelante sous l’acier poli de ses panoplies et toute fière et superbe encore sous la vétusté de ses boiseries et de ses tentures.
Pour l’heure, elle contenait au moins trois cents curieux et, parmi nombre de noms bourgeois et titrés seulement à la Bourse, les plus beaux noms de France, et, à coup sûr, les plus belles femmes de Paris. Ces raouts de la haute finance sont aujourd’hui le terrain où toutes les aristocraties se donnent volontiers et égalitairement rendez-vous.
Le diner était splendide; est-il besoin de le dire? Il arriva un moment où la table présenta un coup d’œil féerique et merveilleux. Les valets continuaient à circuler derrière les convives, apportant imperturbablement de nouveaux plats et versant sans se fatiguer, en annonçant:
–Château-Yquem!
–Malvoisie!
–Chypre!
On trempait les lèvres à la mousseline du cristal et l’on dressait des dithyrambes en l’honneur de la ravissante jeune fille et du noble jeune homme dont on célébrait l’alliance. Les hommes avaient des regards d’admiration, des fusées d’esprit, d’à-propos, de galanterie française. Les femmes apparaissaient plus charmantes, animées par cette gaieté et cet entrain.
A un moment, et par un coup d’archet inattendu, une musique vive, bruyante et cependant harmonieuse, se fit entendre.
Le temps s’était rasséréné; les fenêtres s’ouvrirent; on étouffait, et, au dehors, la nuit, éclairée par un quartier de lune, était tiède et douce. Les jardins et le parc, illuminés par les lanternes coloriées, ressemblaient à un autre salon, un salon discret, réservé, plein de doux mystères et de riantes solitudes La musique trouvait un écho sonore et poétique dans les bouquets touffus et les massifs ombreux.
Quand on se leva de table, l’animation était à son épanouissement; les hommes étaient attentionnés, les femmes acceptaient leur bras, s’y appuyaient doucement, et, d’une oreille distraite, écoutaient les riens aimables qu’ils leur adressaient, pensant peut-être à un autre qui en aurait dit moins, mais qu’on eût entendu avec plus de plaisir.
Et l’on entra dans les salons, où déjà arrivait un renfort d’invités, appelés seulement pour la fête de nuit. Grâce à ce supplément ou à ce complément, Riberolles offrit ce soir-là la répétition d’un de ces immenses et vertigineux raouts dont on n’a le spectacle que dans les. grandes réceptions du monde officiel et dans quelques hôtels placés comme celui de notre personnage principal, l’enrichi Coquillard, sur les confins des mondes les plus divers, et spécialement ce monde qui n’a pas d’antécédent, et que notre époque a créé: le monde parisien.
C’est dans ces occasions et dans ces parages qu’on voit se croiser et se côtoyer, sans pourtant que la fusion aille plus loin que le seuil, les éléments de la vraie aristocratie, de la société riche, et à bas bruit du demi-monde, le plus ingénieux de tous à se glisser partout, par la raison qu’il n’a ses entrées nulle part.
Bientôt les femmes se détachèrent en grappes joyeuses et entrèrent en confidences. Chuchotements entremêlés çà et là de quelques éclats de rire. L’orchestre jouait du Cimarosa, la magnifique ouverture del Matrimonio segreto, cette page si éloquente et si passionnée du grand maître. Puis, des motifs gais et piquants de Don Pasquale, le chef-d’œuvre de la musique bouffe de Donizetti, vinrent faire contraste. Il y eut des applaudissements prolongés dans l’autre pièce.
–Moi, j’adore la musique, dit une des jeunes femmes du balcon à sa voisine, et vous?
–Oh! moi, c’est différent, ce n’est pas la musique que j’adore, c’est l’émotion qu’elle me donne.
Il y avait là d’ailleurs un essaim de belles mignonnes qui s’adoraient trop elles-mêmes pour adorer quelque autre ou quelque autre chose. Dans un des salons voisins, ces messieurs étaient groupés et taillaient déjà de petits bacs. On n’était pas sorti de table qu’après avoir fumé un cigare, on faisait ruisseler l’or sur les tapis.
C’est le siècle.
Deux portes plus loin, on commençait à danser dans le salon Pompadour. Autour des tables étincelantes de bougies, près des jeux, se tenaient plusieurs groupes d’hommes devisant et discutant.
–Eh bien! mon cher Jacques Raymond, dit un jeune homme de vingt-cinq à vingt-sept ans à un compagnon de son âge, parions-nous?
–Jamais, répondit l’interpellé, qui paraissait singulièrement absorbé par la contemplation de tout ce qui se passait autour de lui.
–Si puritain que cela, fit en riant le vicomte du Barral, le premier des deux amis.
–De ma vie, je n’ai touché une carte, ni parié une obole.
–Mon cher, on t’élèvera une statue. en bronze; tu n’es pas seulement docteur en médecine, tu es maître en philosophie.
–Merci. Mais, en attendant, toi qui connais les êtres, explique-moi donc chez qui nous sommes ici?
–N’es-tu donc pas invité?
–Invité, si l’on veut, par ricochet, sur un mot d’un ami que je n’ai même pas rencontré céans, si bien que, sans la chance que j’ai eue de t’y trouver, je n’y connaîtrais pas une âme.
–Comment, ingrat, tu ignores chez qui tu as si bien dîné ce soir?
–Non pas, mais je sais tout juste que ce Lucullus s’appelle Coquillard et qu’il fête le mariage d’une de ses filles, –il parait qu’il en a de rechange,–à un étranger qui s’appelle Rivarez, et qui est duc, je crois.
–Eh! mais, cher docteur, tu en sais déjà pas mal long; et je gage que bien des gens que voilà n’en connaissent pas autant.
–Il m’a suffi de lire ma carte d’invitation, et je t’avoue, en voyant ces splendeurs, que je ne serais pas fâché d’avoir quelques notions plus précises sur le Coquillard dont je suis l’hôte.
–Malheureux!... s’écria l’ami sur un ton de déclamation comique, tu ne sais pas ce qu’est Coquillard?
–Je l’avoue à ma honte, mais je l’avoue.
–Enfin, tu arrives du fond de la Sénégambie; c’est une raison et une excuse.
–Est-ce un fermier général?
–Ne les avons-nous pas supprimés?
–Alors, si ce n’est pas un nabab, je donne ma langue aux chiens et je retourne au Sénégal.
–C’est tout simplement, mon cher, un ancien boutiqui er.
–Tu te moques de moi.
–Pas le moins du monde, et si le mot t’effarouche, mettons commerçant... mais commerçant en boutique. Tu n’as donc jamais observé cela, toi qui te piques d’observation! Le comptoir, à notre époque, est la base la plus solide des fortunes opulentes et des avenirs fastueux.
–Ce monsieur Coquillard est alors fort riche?
–Immensément, mon très-cher.
–Et combien de fois a-t-il fait faillite?
–Mon cher Raymond, tu mets cette fois le doigt sur une des plaies saignantes de notre ’époque, mais enfin, la société n’est pas encore si gâtée qu’il ne s’y trouve d’honnêtes gens; que diantre, il n’y a pas de vertueux que ceux qui n’ont pas le sou! Nous comptons aussi des riches qui n’ont tué ni père ni mère. Notre hôte de ce soir n’a jamais eu un billet en retard, et c’est peut-être autant en vertu de cette ponctualité qu’à cause de son intelligence qu’il a inspiré la confiance et fait cette grosse fortune.
–Tant mieux; je jouirai sans arrière-pensée de cette hospitalité princière qu’il offre si largement. Ton millionnaire me plaît, et si je fais sa connaissance, ce sera du moins de bon cœur. Et puis, ajouta en riant le voyageur, comme j’aime à m’instruire, je tâcherai de savoir quel a été son procédé.
–Il ne demandera pas mieux que de te l’expliquer; il aime assez à raconter son histoire. Je ne sais si ceux qui l’écoutent en profitent; toujours est il qu’il est bel et bien, à l’heure que voici, dix-huit ou vingt fois millionnaire, et que son comptoir est devenu une des maisons de banque les plus solides de la place.
–Et qu’il marie sa fille à un duc de Rivarez, un des grands noms d’Espagne.
–Oui, noblesse d’Espagne. noblesse décavée; beau. coup de titres, peu de réaux.
–Pour cela, je m’en doute un peu.
–C’est évident, mais si Coquillard eût voulu, il eût tout aussi bien trouvé pour gendre un gentilhomme d’aussi bonne maison, et, qui plus est, fort riche. Celui-ci plaisait à sa fille, il le lui a donné; c’est là tout le secret.
–Mais alors, ses autres gendres?
–Ses autres gendres, c’est une affaire différente, quant à la fortune du moins, car il n’est pas homme à contraindre l’inclination de ses enfants. C’est un type, te dis-je, et des plus rares.
Sa fille aînée a épousé un financier, le baron Taboureau, et la seconde un marquis, M. de Saint-Coppens, un fonctionnaire en train de devenir conseiller d’Etat.
–Décidément, tu stimules mon envie d’entrer en connaissance avec notre amphitryon. Il doit être assommé de gens qui ont quelque chose à lui demander; moi, je ne veux rien de lui; cela le changerait du moins.
–Tu as peut-être plus raison que tu ne crois, mon philosophe. M. Coquillard est une individualité digne de ton intérêt et l’une des plus étonnantes, je ne crains pas de le dire. D’une intelligence hors ligne, d’une probité à toute épreuve, il possède à la fois la rouerie du paysan, la finesse du bourgeois de Paris et la naïveté d’un enfant.
Jacques Raymond allait répondre, quand la parole se trouva subitement arrêtée sur ses lèvres par la présence même du millionnaire.
C’était un homme de cinquante-cinq à cinquante septans, d’une taille au-dessus de la moyenne, d’un maintien ferme et d’une attitude qui ne manquait ni de noblesse ni de dignité, en dépit d’un commencement d’obésité assez accusé. Les épaules étaient larges, la poitrine forte, les jambes solides, les bras musculeux et la main lourde et épaisse. On sentait que cet homme avait dû toujours travailler, qu’il avait lutté avec courage et qu’il avait gagné sa position à la force du poignet.
Sous une couche de bonhomie qui n’était nullement jouée, la tête était intelligente et fine.
Mais ce qu’on pouvait alors remarquer sur ses traits, c’était une profonde tristesse, qu’il faisait d’immenses efforts pour dissimuler, et qui reprenait le dessus dès que l’homme ne se sentait plus observé.
Se croyant isolé dans la pièce abandonnée par les amateurs de jeu et de danse, sur le pas de laquelle se trouvaient Jacques Raymond et le vicomte du Barral, il poussa un soupir et sembla heureux de pouvoir, à la dérobée, donner cours à l’amertume de ses pensées.
Il s’approcha de la cheminée, et, s’appuyant contre la tablette de marbre, il se prit à deux fois la tête dans les mains, et ferma les yeux comme pour mieux suivre le fil d’une idée qui l’obsédait.
–On ne dirait jamais que cet homme-là est vingt fois millionnaire, dit le vicomte à l’oreille de son ami.
–Et surtout qu’il marie sa fille aujourd’hui, ajouta Jacques Raymond.
Le vicomte eut un rire un peu sérieux.
–Eh! mon cher, s’écria-t-il, c’est peut être là la compensation. Qui sait? comme dit un grand écrivain que tu connais, si cet homme était aussi heureux qu’il est riche, il n’y aurait plus de place pour le bonheur des autres. Il attire les millions, mais il ne peut conquérir l’insouciance du pauvre et la sérénité de l’homme modeste. Tiens, veux-tu gager que, si nous rentrons dans Paris à cinq heures du matin, nous rencontrerons des ouvriers allant à leur travailles balayeurs faisant leur besogne, et des chiffonniers cherchant leur vie dans les ruisseaux, riant aux éclats et chantant des chansons folles?.
–Diable! mais sais-tu qu’en quittant Paris, il y a quatre ans, j’ai laissé un gentilhomme et un viveur, et que je retrouve un philosophe, et, Dieu me pardonne, un démocrate!
–Quatre ans, mon cher Raymond, c’est long et cela vous donne le temps de réfléchir. Mais ma démocratie est très-modérée, à te l’avouer, et ma philosophie intermittente; mais comme la force des convictions n’empêche pas celle des sentiments, et que j’aperçois là-bas une aimable femme à laquelle j’ai depuis longtemps deux mots à dire et qui va m’échapper si je n’y prends garde, je...
–La robe violette?
–Es-tu fou?... une douairière!... c’est la robe de taffetas bleu... à tout à l’heure.
Les deux jeunes gens se saluèrent de la main, et Jacques Raymond resta seul.
Il alla à la fenêtre, l’entr’ouvrit, regarda quelques minutes dans le parc, alors très-éclairé et presque aussi animé que les salons; puis, ne sachant trop que faire de sa personne, au milieu de ce monde dont les visages lui étaient inconnus, il marcha devant lui, un peu au hasard, et involontairement intrigué par le souci profond que lui seul peut-être, dans cette fête, avait surpris sur le front de l’amphitryon.
Il lui semblait que ce nuage recélait un mystère, un drame peut-être, et ce soupçon, cette découverte occupaient son esprit observateur plus que les féeries et les joies bruyantes qui le sollicitaient.
Il n’avait pas fait vingt pas qu’il se trouva près d’un groupe qui entourait Coquillard.
Plus par désœuvrement que par curiosité, il prêta l’oreille.
Bientôt il eut un haussement d’épaules et un sourire de dédain. Le millionnaire était littéralement envahi par une foule de flatteurs et de solliciteurs, et, par bienveillance naturelle ou par avidité du repos, il promettait tout ce qu’on lui demandait.
Il y en eut un qui réclama l’appui du millionnaire à la chancellerie. Il s’agissait d’un bout de ruban qu’il voulait avoir à la boutonnière de son habit noir. Coquillard promit.
En ce moment il eût fait la promesse d’un trône à qui lui eût donné le repos.
Sa préoccupation était évidemment vive. Notre jeune observateur, attaché sans s’en rendre lui-même compte à l’étude de ce personnage singulier, la sentait grossir et avait le pressentiment qu’au milieu de ces joies surchauffées et de ces démonstrations enthousiastes, cet homme appréhendait un malheur.
Après les solliciteurs, vinrent les complimenteurs, dont le but, pour être déguisé, était complétement le même, et qu’il fallut subir également jusqu’au bout.
Dans le nombre, quelques-uns n’ayant pas d’idée avouée se croyaient néanmoins obligés de payer l’hospitalité qu’on leur offrait par une phrase banale ou un mot creux.
–Voilà, mon cher ami, un mariage qui doit vous combler de joie, lui dit le banquier Tinaud, venant à lui la main ouverte.
–En effet, répondit Coquillard, sans trop savoir ce qu’il disait.
–Savez-vous, Coquillard, que vous êtes un heureux mortel, lui dit le marquis de Courtemanche, à qui l’âge permettait une certaine liberté de langage. Vous voilà à la tête de fiers gendres.
Coquillard eut un sourire triste.
–Peste, vous n’avez pas l’air enchanté, mon cher. Un Silva Rivarez, une des plus vieilles familles de Castille: que vous faut-il de plus? Un La Rochefoucauld ou un Montmorency?
–Je demande tout simplement que ma fille soit heureuse.
–Avez-vous quelques raisons déjà pour douter de son bonheur?
–Aucune, marquis, fit vivement l’interpellé.
–Vous me rassurez.
–Recevez mes félicitations, dit un petit jeune homme qui, depuis quelques mois, se jetait dans les affaires de Bourse et courtisait Coquillard de très-près.
Ce dernier ne savait comment échapper à cet entourage, quand il rencontra le bras d’un ami sincère auquel il se cramponna avec ardeur.
Celui-ci était un camarade des anciens jours, un brave papetier de la rue Saint-Roch, un boutiquier qui n’avait pas fait fortune et se contentait d’assurer à sa vieillesse une modeste aisance. Pour Coquillard le millionnaire, c’était l’ami solide, celui qui vous dit en face ce qu’il pense et qu’on aime quand même; c’était celui surtout chez qui, quand il pouvait fuir les relations que nécessitait sa position, il allait manger la soupe avec plaisir.
–Emmène-moi, Duviquet, lui dit il à l’oreille, ces gens-là m’obsèdent.
–Que ne le leur dis-tu? fit l’autre d’un ton bourru.
–Tu crois que cela se fait ainsi?
–Et ce sont toutes ces sollicitations et tous ces compliments qui te donnent un air si malheureux; tu dois, cependant, y être habitué.
–Sans doute; mais ce n’est pas cela.
–Ah! qu’est-ce donc?
–J’ai hâte de voir se terminer cette fête et de fuir à cent lieues d’ici... J’ai des idées noires.
Duviquet serra le bras de son ami.
–Regretterais-tu ce mariage? dit-il avec sollicitude.
–Peut-être.
–Ah çà, mais, tu n’étais donc pas libre?
–Mon cher, dans la vie, on l’est et on ne l’est pas.
–Qu’est-ce que tout cela?... La fortune vous rendrait-elle absurde ou esclave?
–Ni l’un ni l’autre, je te prie de le croire, mais on ne peut nier qu’elle oblige à de rudes nécessités. Ainsi, par exemple, j’eusse été très-heureux de marier Blanche à un très-brave garçon de notre monde qui l’aurait adorée, qu’elle eût aimé et qui fût resté mon ami en même temps que mon gendre.
Tout cela aurait marché comme sur des roulettes. Mon gendre m’aurait secondé dans les différentes opérations auxquelles je me livre en ce moment. Je lui aurais fait gagner des millions; il m’aurait béni.
Nous aurions été fiers l’un de l’autre, et ma fille m’aurait à peine quitté. Tandis que...
–Mais qui t’a empêché de suivre ton idée?
Tout, mon cher. Mes deux autres gendres, Taboureau, le gros financier qui a épousé Renée, le marquis de Saint-Coppens, le mari d’Olympe, mes deux filles aînées, Blanche elle-même. «Vous vous devez à votre position, m’a-t-on dit. Il nous faut un beau-frère que nous puissions voir,» m’ont soufflé le marquis et Taboureau, «Nous ne voulons pas que notre sœur soit moins que nous,» m’ont répété les deux filles. Quant à Blanche, elle m’a dit nettement: «Petit père, ma sœur Renée est baronne, Olympe est marquise, moi, je veux être duchesse.»
–C’est clair, cela... oh! quelle éducation!
–Tu vois d’ici mon embarras. Et moi qui avais en tête le fils d’un usinier pour Blanche. Comme tu dois penser, il m’a fallu céder. Il m’en reste une, je vais chercher un prince, ajouta-t-il en souriant péniblement.
–Dis donc, sais-tu qu’il est fort heureux que tu n’en aies pas une cinquième, il te faudrait un monarque.
–Eh1par le temps qui court, les trônes sont un peu au rabais, on a de la peine à trouver des candidats.
Heureusement, ajouta-t-il, entraînant toujours son ami du côté où la foule était le plus disséminée, je suis bien tranquille avec ma dernière. Geneviève a été élevée par moi, je lui ai fait donner une instruction plus solide que brillante, et depuis plusieurs années elle n’a été entourée que de gens simples et bons. Aussi n’y a. t il aucune vanité chez elle et fera-t-elle ce que je désirerai. Celle-là, fit le millionnaire souriant en lui-même, c’est la dernière joie de ma vie.
–Ta pauvre femme, qui était bonne cependant, a été bien coupable, Coquillard.
–Sans doute, sans doute, mais que veux-tu, je gagnais beaucoup d’argent, tous les jours on habitait un hôtel plus beau, les chevaux piaffaient dans l’écurie et les courtisans dans l’antichambre. Hermance a un peu perdu la tête, elle a élevé ses filles pour être de grandes dames.
–Et toi, tu laissais faire?
–Moi, j’étais occupé.... ma vie ne se passait pas dans l’intérieur. Quand je me suis aperçu que j’avais des en fants, c’étaient déjà de grandes et belles filles qui, quoique excellentes personnes, n’étaient pas bien loin de mépriser leur bonhomme de père.
–Voilà.
–Quand Hermance est morte, j’ai voulu réformer tous ces errements, mais il était trop tard: l’aînée était mariée, la deuxième sur le point de l’être, et la troisième ne parlait de rien moins que d’être duchesse.
–Eh bien quoi, après? fit Duviquet, les voilà mariées selon leurs goûts, n’est ce pas? Maintenant laisse-les s’arranger.
–Et si elles ne sont pas heureuses?
–Tu as fait ce que tu devais.
–Non, je ne l’ai pas fait, voilà ce qui me chagrine. Ainsi, pour Blanche je me suis laissé influencer, je n’ai pas agi avec la prudence nécessaire à un père de famille. j’ ai.
Coquillard, avant de parler, jeta un regard inquiet autour de lui.
–J’ai bien peur, dit-il à voix si basse qu’à peine Duviquet l’entendit, j’ai bien peur d’avoir été joué.
–Que m’apprends-tu là?
–Rien de ce jeune homme ne me semblait clair. J’ai pris alors mes renseignements, il m’a été confirmé que c’était un Rivarez; ceci est incontestable; mais que m’importe a moi un vrai Rivarez, si c’est un débauché et un dissipateur! Au dernier moment, alors qu’il était bien tard pour reculer, j’ai appris qu’il était en grande partie ruiné et que son existence a été des plus orageuses.
–Il fallait rompre.
–Oui, c’est vrai; c’est aussi l’idée qui m’est venue. Mais je ne suis pas le maître. Mes gendres s’en sont mêlés.
–Aïe! aïe! Taboureau, je gage, dit le confident, qui paraissait professer une médiocre estime pour ce personnage.
–Oui, Taboureau surtout. Je ne sais quelle entente il y a entre lui et le duc, mais il y a quelque chose, et ce quelque chose m’inquiète.
–Le fait est que M. Taboureau, insista l’honnête Duviquet, n’est pas un financier comme un autre. Toi, tu as une maison de banque au grand jour, où tout se tient et marche droitement. Ton gendre, au contraire, ton gendre, ce n’est pas la banque qu’il fait, c’est un trafic.... Je suis fâché de te dire cela, mais tu sais aussi bien que moi à quoi t’en tenir: je ne voudrais pas tremper le bout de mon petit doigt dans ses opérations.
Coquillard ne repartit aucune parole, il soupira et secoua soucieusement la tête. La préoccupation qui l’obsédait venait peut-être de là.
–Enfin, reprit Duviquet, c’est lui qui t’a forcé la main.
–D’abord, puis il a eu le talent de mettre son beau-frère le marquis dans son jeu: «Qu’est-ce que cela peut vous faire, m’a expliqué celui-ci, que ce garçon ait mangé son bien et largement vécu? Vous êtes riche pour lui, et jeunes, nous l’avons tous été.–Excepté moi, ai-je dit.» Saint-Coppens m’a ri au nez. «Vous n’êtes pas gentilhomme, vous,» m’a-t-il répliqué.
–Dame! il paraît qu’au jour d’aujourd’hui les gentilshommes, et même ceux qui ne le sont pas, mènent la vie de ce train avant le mariage.
–J’ai bien peur que celui-ci ne continue après.
En ce moment apparut dans la salle presque déserte où se promenaient lentement les deux amis, une toute jeune fille qui poussa une exclamation joyeuse à la vue de Coquillard.
–Enfin, je te trouve, s’écria-t-elle.
Il se retourna et sourit à l’enfant.
–Tu me cherchais donc?
–Si je te cherche, voilà plus de deux heures, monsieur, que je fais des perquisitions et que j’envoie des agents dans toutes les directions.
–Petite folle.
À quelques pas il y avait un jeune homme que nous connaissons déjà pour l’avoir entendu, et qui paraissait alors sous l’empire d’un charme extraordinaire.
C’était Jacques Raymond.
Il avait suivi Coquillard et ne regardait plus que la belle jeune fille qui venait soudain d’apparaître.
Dissimulé à demi derrière un rideau, il avait peine à détacher ses regards de sa personne.
On eût dit, en effet, que celle-ci éclairait toute la pièce de son sourire. Elle avait dix-sept ans à peine, était grande et forte pour cet âge, la taille élancée et la tête haute.
On devinait un peu l’enfant gâtée dans cette belle fille toute sémillante et volontaire.
Elle devait avoir des caprices soudains et des désirs bruyants.
On devait entendre sa petite voix argentine se grossissant à plaisir, en prenant les tons les plus chauds et les plus caressants.
Capricieuse, fantasque, volontaire, vive, elle était tout cela. L’ange, comme on le voit, ressemblait de bien près à un démon, mais le démon était joli comme l’ange et en avait aussi toutes les solides qualités. Au demeurant, mettons que c’était un lutin.
La bonté éclatait dans ses yeux bleus comme un ciel de printemps, et le rire s’épanouissait sur ses lèvres rouges à force d’être roses.
Il y avait des trésors de tendresse et d’amour au fond de ce petit cœur qui battait trop vite, et qui dans son expansion ne demandait qu’à se confier.
On ne pouvait pas dire, en effet, qu’elle souriait souvent, car tout son visage était un sourire.
Le souci, il est vrai, n’avait jamais creusé ses plis sur ce front rayonnant. Le chagrin n’avait jamais attristé ces beaux yeux qui s’ouvraient démesurément grands comme pour mieux se mirer dans leur bonheur. Aucun regret du passé, aucune appréhension de l’avenir n’avaient assombri ce visage que la grâce et la joie faisaient radieux.
Aussi, comme Jacques Raymond l’avoua plus tard, Geneviève, la dernière des filles de Coquillard, lui était-elle apparue comme une fleur rare au milieu d’un buisson d’épines, comme une vierge au fond d’un groupe de bacchantes.
Alors, heureuse d’avoir retrouvé son père, dont elle n’avait pas été sans remarquer la tristesse et sur le compte duquel elle avait été un instant inquiète, elle l’entraîna dans la foule.
–Allons, petit père, lui glissa-t elle à l’oreille, montre-toi donc joyeux. Le jour où on marie sa fille on doit avoir beau visage. Chasse toutes tes vilaines pensées. Je le veux, entendez-vous, monsieur? Tiens, voilà M. le comte d’Arnethal. Salut, monsieur le comte.
–Me laisseras-tu tranquille, petit démon! disait Coquillard, tout ragaillardi par cette voix fraîche et pure qui savait si bien trouver le chemin de son cœur.
Mais, pendant que le millionnaire s’éloignait avec sa fille, la curiosité de Jacques Raymond fut attirée soudain du côté du balcon par un bruit inaccoutumé et un mouvement plein d’anxiété.
II
LES GENS QUI S’AMUSENT.
Table des matières
Hommes et femmes se précipitaient aux fenêtres, les ouvraient toutes grandes et, se haussant sur les pieds, se penchaient pour regarder au dehors.
–C’est abominable, disaient quelques voix, une nuit de noces, cela ne s’est jamais vu.
–Bah! répondait-on à quelques pas, c’est très-piquant, au contraire. Gavarni n’eût pas trouvé celle-là. Bravo Chapuzet!... bravo Donrémy!...
Ce qui avait lieu était étrange, en effet, pour la circonstance.
Une dispute s’était élevée dans la salle de jeu entre deux jeunes gens du même cercle, MM. de Chapuzet et Donrémy. Certains mots malsonnants s’en étaient suivis, et, grâce à quelques amis maladroits, l’injure, de part et d’autre, était devenue si violente et si flagrante que sur l’heure un duel avait été décidé.
En moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, les deux jeunes gens s’étaient procuré des témoins et étaient sortis.
Les joueurs de profession et tout le personnel appartenant à la vie parisienne sont trop habitués à ces sortes d’incidents pour s’en émouvoir. Le jeu n’en fut pas plus interrompu, dans le salon où celui ci venait d’éclater, qu’il ne l’est à Bade ou à Hambourg, quand la détonation d’un pistolet annonce qu’un ponteur malheureux vient de se. faire sauter la cervelle.
Par un accord tacite, et comme il n’y avait presque que des hommes dans la pièce où la scène avait eu lieu, on évita l’esclandre, et c’est ce qui permit aux deux adversaires de s’éloigner et de disparaître, avant qu’aucune intervention féminine ou autre pût s’interposer et essayer une conciliation.
Lorsque l’affaire s’ébruita dans les autres salons et arriva à celui où l’on dansait, Chapuzet et Donrémy étaient devenus introuvables, et l’émoi était extrême dans la portion sage et sensible de l’assemblée.
Quelques voix s’élevèrent:
–Courez après eux!... Rejoignez-les!...
Le maître de la maison donna des ordres à plusieurs valets dans ce sens, mais les minutes, qui passent si lentement en telles circonstances, s’écoulaient et l’on ne voyait personne revenir.
Ce fut seulement alors que chacun se précipita aux fenêtres,–les joueurs toujours exceptés, bien entendu, étant trop attachés à leur tapis vert et trop supérieurs à de si vulgaires émotions.
Les deux adversaires et leurs témoins avaient, en effet, saisi l’instant où la fête était dans son ardeur pour disparaître et chercher un endroit écarté, sûr et propre à une affaire de ce genre.
Cependant, les orchestres, étrangers à l’effarement général, continuaient les morceaux commencés, Musard luttait contre Boïeldieu, et sur les balcons, les femmes se penchaient, cherchant d’un regard effrayé et avide à saisir, à la lueur argentée de la nuit, la trace des antagonistes; mais les précautions étaient bien prises, on ne devait ni les retrouver ni les revoir cette nuit-là.
Ce duel était destiné d’ailleurs à avoir des suites funestes pour l’un des adversaires, car leur acharnement était, comme il arrive souvent, en raison de leur grande intimité passée.
C’étaient deux camarades d’enfance. Leurs familles se voyaient et se recevaient. Il y avait quelques mois Donrémy avait été sur le point d’épouser la sœur de Chapuzet; la chose n’avait manqué que par des circonstances indépendantes de la volonté des deux jeunes gens.
Cependant, ils étaient partis dans un tel état d’exaspération, que les personnes qui avaient assisté à leur dialogue entrecoupé et étouffé sentaient qu’un malheur était dans l’air.
–C’est terrible! murmura quelqu’un.
–Silence!... firent ceux qui craignaient de voir la fête interrompue ou gâtée.
Ce fut un mot d’ordre, pas une parole ne revint sur ce sujet, et l’on continua la danse, le jeu, les divertissements, la musique.
–Eh bien! qu’est-ce que tu dis de cela? fit le vicomte du Bairal, qui se trouvait en face de Jacques Raymond.
–Ma foi, mon cher, dit celui-ci, encore huit jours comme cela, et je ne m’étonnerai plus de rien, mais, pour le moment, j’avoue que je suis légèrement ému.
–Oh! tu t’y feras très-vite.
–Si je croyais le contraire, je quitterais immédiatement la France, et je ferais voile pour d’autres mondes. Cette génération-là me semble atteinte jusqu’à la moelle. Si d’ici à dix ans elle n’a pas été absorbée par la population saine, ce pays tout entier sera abâtardi.
–Tudieu! comme vous le prenez de haut, monsieur le philosophe, fit la voix d’un jeune homme qui passait. Un duel, une nuit de fête, des femmes aux balcons prêtes à jeter leurs bouquets auvaincu, mais c’est très-pittoresque cela.
–Oui, c’est à donner le vertige.
En prononçant ces mots, Jacques Raymond se détacha du petit groupe, se dirigea vers la serre où ne se trouvaient que de rares amateurs, les derniers incidents et l’animation des jeux et de la danse ayant attiré tout le monde dans les galeries.
Il n’en avait pas fait le tour, qu’il fut heurté par un jeune homme venant à sa rencontre sans le voir, marchant plié en deux en se dirigeant vers une porte donnant sur le parc.
Au choc, il recula d’un pas, et le jeune homme, tiré de son absorption par la secousse, releva la tête, se redressa à moitié, machinalement balbutia un mot d’excuse et voulut passer.
A première vue, on pouvait croire qu’il était ivre. Mais Jacques Raymond, physiologiste d’une rare pénétration, demeura saisi de la décomposition de ses traits et de l’expression égarée de ses yeux.
Se plaçant dans l’allée droite de manière à lui barrer le chemin, il le prit sans affectation par le bras, et lui dit;
–Vous ne me devez point d’excuses, monsieur.
–Pardon, fit le jeune homme, il faut que je passe.
–Mais vous vous soutenez à peine!
–Laissez-moi... laissez-moi...
–Non! tant que vous ne m’aurez pas dit où vous allez, fit Jacques avec une voix pleine d’autorité. On parle déjà d’une méchante affaire éclose dans ce bal. Ce serait trop de deux, et votre agitation me fait craindre...
–Quant à cela, tranquillisez-vous, monsieur, je n’ai pas d’affaire d’honneur... au contraire, acheva-t-il si bas qu’il ne devait pas se croire entendu.
Mais le jeune docteur avait l’oreille subtile.
C’était un excentrique, ainsi qu’il est permis d’en juger par ce que nous savons déjà de lui. De plus il était excité par tout ce qu’il voyait depuis quelques heures. L’état de dévastation, l’émoi, la physionomie de ce jeune homme l’intéressaient.
–Il vous arrive une catastrophe?... dit-il.
–C’est vrai; mais, de grâce, encore une fois, livrez-moi passage.
–Non, si vous ne répondez pas à ma question. Où allez-vous?
–Eh! monsieur, ne lé voyez-vous pas? je fuis cette maison, où j’ai perdu une somme que je ne possède pas.
–Ah! ah! considérable?
–Enorme pour moi, quinze cents louis.
Il y eut un silence d’une seconde, pendant lequel le regard de Jacques Raymond, s’étant dirigé au delà des galeries vitrées, vit scintiller, dans les clartés de la lune, l’eau d’un étang profond, séparé de la serre par un petit pont de deux à trois mètres.
Il tressaillit, et reportant son attention sur son interlocuteur:
–Vous n’irez pas de ce côté, dit-il, avec un sourire mélancolique et bienveillant. Vous êtes mon prisonnier.
–Je vous supplie... laissez-moi... j’ai hâte... il le faut!
–Chut!... Voici du monde.
En effet, on venait.
Le jeune homme, qui se nommait Durocq et était caissier dans une maison de banque, avait perdu une somme trop forte pour lui, et avait fini par jouer sur parole.
Leur partie terminée, quelques-uns des joueurs à la table desquels la chose s’était passée, se rappelant son trouble et la brusquerie de sa sortie, s’étaient mis à sa recherche.
–Du courage! lui souffla le jeune docteur à l’oreille.
–Ah! enfin, le voilà! dit un des survenants; je savais bien qu’il n’était pas loin. Que vous a-t-il donc pris, mon cher?... Diable! Aussi vous jouez un jeu d’enfer!
–Messieurs, dit Jacques Raymond, d’une voix très-calme, ce jeune homme n’a sans doute pas sa raison; mais il parait qu’il lui manque quinze cents louis qui lui sont indispensables; vous êtes tous beaucoup au-dessus d’une telle affaire; faisons-lui cette somme.
Un rire moqueur fut toute la réponse.
–Je mets cent louis, dit Jacques Raymond, tirant son portefeuille.
–Et moi pas un sou, fit une voix.
–Et moi pas davantage, dit une autre.
–Il n’avait qu’à ne pas jouer, ajouta-t-on.
En ce moment, le malheureux, qui avait su échapper à la surveillance dont il était l’objet, se précipita vers la petite porte, et, voulant l’ouvrir, brisa les vitres avec sa tête.
Jacques Raymond ne fit qu’un bond jusqu’à lui, et, le renversant, le maintint à terre de ses bras robustes.
–Laissez-moi! laissez-moi!... hurlait l’ insensé.
–Abandonnez ce malheureux à lui-même! dit un homme âgé, dont la poitrine était amplement pourvue de décorations étrangères. Je le connais, c’est le caissier d’une de nos fortes maisons de banque. Il aura puisé dans sa caisse, et il a perdu un argent qui ne lui appartenait pas. Qu’il aille se faire pendre ailleurs.
Jacques Raymond comprit tout.
–Vous vous trompez, monsieur, dit il, ce jeune homme n’a rien volé et ne doit rien à personne, ou du moins il a de quoi payer... Il est ivre de punch et d’exaspération d’avoir perdu, voilà tout; il avait en effet quinze cents louis sur lui, mais il les a encore, car ils viennent de s’échapper de sa poche.
Et comme un sourire d’incrédulité courait sur toutes les lèvres:
–Les voilà, messieurs, dit Jacques Raymond ramassant à terre une liasse de billets de banque.
Personne ne fut dupe de ce dénouement, mais, comme, en somme, il terminait une situation qui menaçait de devenir périlleuse pour la bourse de chacun, on s’en contenta et le groupe se dispersa.
Quant à Jacques Raymond, il glissa son portefeuille dans la poche du caissier infidèle et se disposa à se retirer aussi.
–Vous me sauvez plus que la vie, lui dit ce jeune homme, qui revint à lui et lui donna sa carte; je suis d’ailleurs d’une famille riche, et je pourrai un jour m’acquitter avec vous. Quant à ma reconnaissance, je demande au ciel qu’il m’aide à vous la prouver.
Jacques Raymond s’inclina, touché de l’accent de ces paroles.
–Je ne demande pas mieux que de vous revoir, dit-il.
Durocq quitta aussitôt Riberolles et se fit reconduire à Paris. Quant au jeune docteur, il se disposait de même à s’éloigner et faisait un dernier tour de salon dans l’espoir de retrouver le vicomte du Barral.
La fête d’ailleurs touchait à sa fin. Les intrépides seuls dansaient encore. Le parc se faisait désert et dans la salle la foule devenait moins compacte.
Sur la route, un bruit confus de voitures se croisant annonçait le départ de beaucoup d’invités.
Notre héros, n’ayant pu mettre la main sur le vicomte, allait donner des ordres pour faire avancer son coupé, quand il voulut une fois encore traverser la grande salle qui, en dépit des nombreux départs, était toujours très-brillante.
Avouons que ce n’était plus au vicomte du Barrai qu’il songeait. Malgré lui, et sans qu’il se rendît un compte bien exact de la pensée qui le possédait, il errait comme une âme en peine au milieu de ce monde étincelant, cherchant un visage qu’il ne retrouvait plus et dont il avait gardé le souvenir.
Autour de lui, il y avait des femmes superbes, richement vêtues, disparaissant sous la soie, le velours et la dentelle, ruisselantes de diamants, et dans ce parterre magnifique, il ne cherchait que sa violette au doux parfum.
Mais il ne respirait que l’odeur âcre d’une nuit de plaisirs qui finit, Geneviève avait disparu.
Renonçant à une plus longue recherche, il allait décidément partir.
Soudain, une plainte étouffée sortant d’une pièce voisine frappa son oreille.
Il s’arrêta interdit et écouta.
De nouvelles plaintes succédèrent.
–Quelqu’un souffre ici, se dit-il.
Il traversa la pièce dans laquelle il se trouvait et ouvrit avec précaution une porte. Aux plaintes plus accentuées qui lui arrivèrent alors plus directement, il comprit qu’il approchait de la personne malade, et ce fut avec timidité qu’il souleva la portière qui la lui dérobait.
Mais à peine eut-il aperçu celle-ci, qu’il poussa un cri et ne fit qu’un bond jusqu’à elle.
–Qu’avez-vous, mademoiselle, s’écria-t-il, qu’avez-vous?
Dans un grand fauteuil, Geneviève était étendue, pâle, en proie à d’horribles souffrances.
A ses côtés était une jeune fille qui la soignait et que Jacques Raymond devina être sa camériste.
Le jeune homme leva les yeux sur celle-ci et l’interrogea.
–Mon Dieu, monsieur, répondit cette fille, je n’en sais pas plus que vous. Mademoiselle se porte ordinairement très-bien et a été toute la journée en parfaite santé. Elle a dîné comme tout le monde, et pas le moindre symptôme d’indisposition ne s’est révélé de la soirée.
–Mais, alors?
–Quand tout à l’heure, elle s’est trouvée subitement comme étourdie, prise de vertige, et n’a eu que le temps de courir à moi pour tomber dans mes bras; je l’ai amenée ici, et nous attendons le docteur Poncet, qui doit être à Riberolles et que j’ai fait prévenir.
Tout en écoutant la camériste, Jacques Raymond ne quittait pas Geneviève des yeux, et paraissait suivre avec une attention marquée les troubles qui se reflétaient sur son visage.
–Mais cette enfant ne peut attendre, dit-il; elle est beaucoup plus mal que vous ne croyez.
–Ah! mon Dieu, monsieur, vous m’effrayez.
–Ce médecin est-il bien encore ici?
–Mais, je le pense; je l’ai vu il n’y a pas une heure.
–Ah!. depuis une heure.
En ce moment, un domestique entra vivement et annonça que le docteur Poncet était reparti dans la voiture d’un de ses amis.
–Mon Dieu, comment faire? s’écria la camériste.
–C’est bien, dit Jacques Raymond au domestique; fermez la porte et laissez-nous.
Puis se tournant vers l’assistante:
–A défaut de l’expérience du docteur Poncet et vu la gravité du moment, permettez-moi d’utiliser les quelques connaissances que je possède; je suis médecin.
–Oh! alors, monsieur, c’est la Providence qui vous envoie. Voyez vite l’état de notre chère malade; je suis sa sœur de lait, et je l’aime plus que moi-même.
–J’en ai vu assez, mademoiselle, pour savoir que cet état est grave et qu’il nécessite de prompts secours.
–Mon Dieu! si M. Coquillard vous entendait, le pauvre homme!.
Jacques Raymond fit signe à la jeune servante de ne plus l’interrompre, et se penchant vers la malade, il appuya doucement sa tête endolorie contre le dossier du fauteuil et se mit à l’examiner avec attention.
Sa main froide et blanche dans la sienne, il resta ainsi plusieurs minutes.
La malade ne disait rien et se laissait ausculter et considérer en silence.
Son pouls était irrégulier; parfois des mouvements convulsifs s’emparaient de tout son corps, sa gorge était brûlante, sa bouche sèche et ses lèvres décolorées. Par instants, une sueur froide perlait sur son front.
–Vous avez soif? lui dit Jacques Raymond.
–Oh! oui, fit-elle avec effort.
–Où souffrez-vous?
–Là, dit-elle, portant vivement la main sur sa poitrine.
Bientôt des phénomènes nerveux se déclarèrent et un commencement de vomissements eut lieu.
Jacques Raymond écrivit une ordonnance, la signa, et, sonnant un domestique, recommanda la plus active célérité.
–Maintenant, dit-il à la suivante, ce qu’il faut, c’est de transporter immédiatement mademoiselle dans sa chambre et dans un lit bien chaud.
Pendant ce temps, vous enverrez un homme de confiance derrière le domestique qui a l’ordonnance afin de le presser davantage.
Nous n’avons pas deux minutes à perdre.
–Mais qu’est-ce que cela peut être, mon Dieu!
Le jeune homme ne répondit rien.
En ce moment, Coquillard, qui venait d’apprendre l’indisposition de sa fille, accourait hors d’haleine.
Il entra précipitamment, la regarda, et pâlit.
–Ma fille! ma fille! s’écria-t-il.
Le jeune homme mit un doigt sur ses lèvres.
–Mais, qu’a-t-elle?... qu’a-t-elle?... monsieur, répondez-moi.
Il n’entendit même pas, il était alors tout à la malade, prise de violentes suffocations.
–Mais elle se meurt! s’écria le malheureux père hors de lui.
–De grâce, taisez-vous, monsieur, dit Jacques Raymond, à qui l’on apportait alors les premiers médicaments qu’il avait demandés, mademoiselle n’est pas en danger.
–Vous me répondez de la sauver?
–Je vous en réponds.
–Oh! monsieur, toute ma fortune.
Jacques Raymond sourit faiblement.
On enveloppait alors, sur ses indications, la malade dans une couverture bien chaude et on l’emportait.
Le jeune docteur suivit.
Coquillard, qui était resté en arrière, le rejoignit incontinent.
–Monsieur, dit-il, je n’ai pas l’honneur de vous connaître, mais j’ai confiance en vous comme dans un prince de la science, dites-moi, sincèrement si ma fille est sérieusement malade?
–Oui, monsieur, mais, je vous le répète, grâce au remède énergique que je vais lui appliquer, il n’y a pas danger pour sa vie.
–Mais qu’est-ce donc?... Mon Dieu! répondez-moi, qu’est-ce donc?
Coquillard, de pâle, devint livide; son regard inquiet chercha à lire dans les yeux du jeune docteur.
–Supposeriez-vous... ces douleurs... cette crise.
Jacques Raymond ne le laissa pas achever:
–Pas un mot de plus, fit-il; l’important, pour le moment, est de la sauver. nous la sauverons.
Coquillard resta seul au haut de l’escalier.
Cet homme qui avait convié à sa table les plus hauts personnages et fait danser dans ses salons la noblesse de France; cet homme qui mariait sa fille à un grand d’Espagne et était archi-millionnaire erra deux heures dans les corridors de son château devenu désert, jetant un regard désespéré du côté de la petite chambre où se décidait le sort de sa fille, et dont il n’osait pas franchir le seuil.
–C’est que je n’ai plus qu’elle, murmurait-il, comme s’il eût dit: C’est tout ce que je possède de fortune et d’enfants!
III
UNE MENACE DE MORT.
Table des matières
Trois semaines environ après la splendide fête de Riberolles, dont tous les journaux avaient parlé et dont le bruit n’était pas encore éteint, un jeune homme, monté sur un magnifique cheval de race et suivi d’un valet à livrée noire et blanche, gravissait lentement l’avenue des Champs-Elysées.
Il pouvait avoir de vingt-huit à trente ans au plus. De belle taille et d’une suprême distinction, son visage commandait à première vue le respect, la considération et la sympathie. Sa barbe flottait à la brise, tant elle était soyeuse. D’un brun noir, elle éclairait une peau d’un blanc mat. Le front était vaste, proéminent, l’œil d’un bleu sombre, doux et expressif à la fois.
Les manières étaient simples, aisées et aristocratiques. A côté de l’homme du monde et de l’homme de goût, on devinait l’homme instruit, le touriste et l’artiste.
Il était vêtu d’un pantalon gris clair, d’un gilet de soie et d’une redingote boutonnée militairement.
Un bout de ruban rouge, si imperceptible qu’à peine on le voyait, indiquait qu’il était chevalier de la Légion d’honneur.
Il était alors deux heures de l’après-midi, et l’avenue des Champs-Elysées était encore en partie déserte, car ce n’est que vers quatre heurés que les équipages commencent à monter au bois..
Le jeune homme paraissait d’ailleurs jouir de cette demi-solitude. Il fumait lentement, jetant autour de lui un regard vague et paraissant plongé dans une foule de pensées qui tour à tour l’assiégeaient et l’absorbaient tout entier.
Arrivé à la hauteur de l’Arc de l’Etoile, il traversa la place, poussa devant lui dans l’avenue de la Grande Armée et s’arrêta en face d’un magnifique hôtel, dont la façade principale donnait sur l’avenue de l’Impératrice.
La porte-cochère franchie, il sauta à bas de cheval, et, jetant les rênes à son domestique, qui l’avait rejoint, il gravit le premier étage d’un spacieux escalier qui s’ouvrait sur un perron richement sculpté et à balustres de marbre.
Quelques minutes après, il était dans un salon splendide, en face d’une belle jeune fille qui accourait à lui et lui serrait les mains.
–M. Coquillard est absent? dit le visiteur, qui n’était autre que Jacques Raymond.
–Il n’y a pas dix minutes qu’il est sorti.
–C’est jouer de malheur... heureusement...
La jeune fille sourit.
–Ne me faites pas de compliment, monsieur, cela vous est défendu.
–Et pourquoi?
–Songez donc, un médecin, mon docteur.
–Je ne le suis plus, Dieu merci!
–Vous m’abandonnez?
–Je ne l’ai été que par circonstance. Nous n’étions pas à Paris; j’étais seul auprès de vous; le cas était urgent; je vous ai sacrifiée à mon inexpérience.
–Et vous m’avez sauvée, dit Geneviève d’un ton ému.
–Ne croyez donc pas cela.
–Je le sais.
–Comment le sauriez-vous?
–Je l’ai senti.
–Alors, je le veux bien; ce m’est trop glorieux, et je ne suis pas assez modeste pour renier une telle cure.
–Et promettez-moi une chose, dit la jeune fille, c’est que, si je venais à être reprise de ces horribles douleurs, vous ne permettiez pas à d’autres de me soigner.
–Il est à Paris des médecins célèbres dont les noms vous offriront plus de garanties...
–Je n’en veux pas.
–Et dont les connaissances sont assurément plus solides.
–Mais pourquoi tant de modestie? Etes-vous ou n’êtes-vous pas médecin?
–Certainement, mademoiselle, si ce que vous appelez être médecin consiste à avoir passé par une série d’assez médiocres examens, et à avoir reçu un jour, de par la docte faculté, le droit de médicamenter et de tuer à tort et à travers tous les malheureux qui viennent implorer votre prétendue science, je suis médecin. Mais si vous désignez par ce titre un homme instruit, profondément versé dans la connaissance du corps humain et dans celle de la nature, un praticien expérimenté, devinant le mal qu’on ne sait lui avouer, et trouvant le remède nécessaire, en vérité, mademoiselle, j’ai honte de l’avouer, mais je l’avoue: je ne suis pas médecin.
–Vous n’exercez donc pas à Paris?
–Ni à Paris, ni nulle part. Je ne suis d’ailleurs ici que depuis quelques semaines. J’arrive d’Egypte.
–Ah! vous aimez les voyages?
–Beaucoup... Depuis que je suis au monde, j’ai toujours voyagé.
–Ce doit être bien amusant, fit l’enfant avec une naïveté admirable.
Jacques Raymond sourit.
–Quelquefois, dit-il, quand on n’est pas à la veille d’être coupé en deux par un requin, dévoré par un tigre ou dépecé tout vivant par les Indiens.
–Comment, vous avez failli être tout cela!
–Et bien d’autres choses encore.
–Racontez-moi donc cela.
–Aujourd’hui? ce serait bien long.
–Vous avez vu l’Amérique?
–J’ai fait le tour du monde.
Geneviève rapprocha sa chaise et le regarda avec admiration.
–Oh! il n’y a pas à me féliciter de mes prouesses, dit le jeune homme, car, lorsque j’ai commencé mes pérégrinations, j’avais tout au plus dix ans; vous voyez que mes premiers souvenirs doivent être assez confus.
–Vous avez quitté Paris si jeune?
–Non, pas Paris, dit-il, car je n’ai pas l’honneur d’être Parisien, et je n’ai vu cette ville qu’à l’âge de vingt ans. Mon père, d’origine française, était Anglais, et ma mère Italienne. Tous les deux aimaient les voyages, et se fixaient difficilement plus de trois mois dans un endroit. Dans une ville du Nord, où nous étions depuis quelques jours, ma mère mourut subitement. Mon père, pris d’un chagrin mortel, quitta la ville aussitôt, et, m’emmenant avec lui, se mit à courir le monde. Nous fîmes ensemble un petit voyage qui dura environ dix sept ans, et mon pauvre père ne s’arrêta que lorsque la mort le lui commanda à son tour, à plus de mille lieues de son pays.
–Dix-sept ans! s’écria Geneviève... Mais je n’aurais pas un instant de répit, moi.
–Si vous voulez admettre, dit Raymond, que dans ces dix-sept années vous n’auriez pas couché huit jours dans le même lit quand vous en auriez eu un.
–Quand j’en aurais eu un?
–Ah! mademoiselle, vous pensez qu’on a toujours un lit à sa disposition en voyage! Bien heureux souvent quand nous avions seulement un bout de toile pour nous abriter de la violence des vents, une couverture de laine pour nous préserver de la fraîcheur du sol, quelques branches sèches pour faire du feu et protéger notre sommeil contre les bêtes féroces, une arme pour nous défendre à notre réveil contre les sauvages, et assez de bonheur pour, après plusieurs jours de marche, trouver une source où nous désaltérer.
–Mais ce n’est plus du tout un plaisir que de voyager de cette façon! s’écria Geneviève avec une petite moue.
–Et vous ne voulez pas en essayer?
–Non, certes.
–Vous avez raison.
–Mais j’y songe. C’est au milieu d’une telle existence que vous avez trouvé le moyen de poursuivre vos études?
–Mon père y tenait absolument; c’était un homme très-instruit, médecin lui-même et excellent praticien, un des hommes incontestablement les plus savants que j’aie jamais approchés. Il me fit lui-même toute mon éducation, et nous ne séjournâmes à Montpellier, où je pris mes inscriptions à l’Ecole de médecine, que le temps absolument nécessaire pour passer mes examens.
Mon père m’avait tout appris, et il faut dire aussi qu’il feuilletait sous mes yeux un livre plus grand, plus immense que ceux dont on se sert dans les classes. J’avais devant moi le globe entier, la nature dans ce qu’elle offre de plus admirable et de plus mystérieux à l’étude de l’observateur J’ai étudié l’histoire sur les lieux mêmes où elle s’est accomplie, les simples sur le sol qui les produit. Mon père ne me laissait rien effleurer; il voulait tout savoir, tu ut creuser. Grâce à lui, je crois avoir appris quelque chose.
–Beaucoup, monsieur, j’en suis sûre.
–Beaucoup, eneffet, dit Jacques Raymond en souriant, puisque je suis arrivé à être convaincu qu’il me reste tout à apprendre.
–Alors, dit en riant Geneviève, insouciante comme une enfant de son âge, vous allez tuer beaucoup de malades pour faire votre apprentissage.
–Je n’en tuerai aucun.
–Voyez-vous cela, comme si c’était possible, et si au monde il y avait un médecin.
–Je n’en tuerai et n’en guérirai aucun, dit Jacques Raymond, par la raison que j’aurai bien soin de ne pas exercer.
–Dans l’intérêt de vos malades?
–D’abord, et dans le mien ensuite. Je suis suffisamment riche, et j’ai l’intention de ne faire juste assez de science que pour me distraire, et vivre ensuite à ma guise.
–Et laisser vivre les autres.
–Allons, dit-il, riant de grand cœur, je vois que je n’ai pas été trop maladroit avec vous et que la santé vous est tout à fait revenue.
–Avec la malice, n’est-ce pas?
–Je vous l’ordonnerai au besoin comme remède souverain.
–Contre quoi?
–L’ennui.
–Je ne m’ennuie jamais.
–Alors, je vais profiter de cette assurance pour vous laisser seule; j’ai quelques visites à rendre et je ne dois pas oublier que je dois être présenté ce soir chez votre beau-frère.
–Mon beau-frère?... Lequel?... J’en ai trois beaux-frères, à présent.
–C’est beaucoup.
–Dites que c’est trop.
–Pour l’heure, je n’en connais aucun, et je débute par le marquis de Saint-Coppens.
–Vous y verrez probablement ma sœur la duchesse; quant a son duc, à vous parler franc, je n’y liens pas du tout. Il me plaît médiocrement ce monsieur-là, ajouta-telle avec sa petite moue.
–Age sans pitié, fit Jacques Raymond. Est-ce qu’on dit comme cela tout ce qu’on pense, mademoiselle?
–Et pourquoi ne le dirait-on pas puisqu’on le pense?
–L’adorable enfant, pensa-t-il, plus ému de ce tête-à-tête qu’il ne le voulait paraître et émerveillé de tant de candeur et de franchise.
Quelques minutes après, il remontait à cheval et redescendait les Champs-Elysées au galop.
Il demeurait rue Matignon. En un quart d’heure il fut chez lui, et une heure après il faisait atteler et montait dans un phaéton qu’il conduisait lui même. Il traversa le pont de la Concorde et gagna le faubourg Saint-Germain.
Il rendit quelques visites, comme il l’avait dit, dîna rue de Bellechasse, rentra à son hôtel à huit heures, et il se disposait à faire un bout de toilette pour se rendre chez la personne qui devait le présenter au marquis, quand il trouva un domestique qui l’attendait et lui remit un pli cacheté.
Il brisa vivement l’enveloppe et lut;
«Ma fille, depuis une heure, est reprise des douleurs «que vous savez; je n’ose taire venir un autre médecin; je «vous attends. C’est vous qu’elle demande.
«COQUILLARD.»
–Mais cela est impossible, se dit il. Voilà trois semaines que je la vois presque tous les jours, et qu’elle va admirablement. Aujourd’hui, je l’ai quittée à trois heures, et elle ne s’était jamais si bien portée. Que diable! j’aurais entrevu un symptôme, j’aurais deviné quelque chose.;. C’est impossible.
Et tout en parlant ainsi, il écrivait rapidement un mot pour prévenir son ami, le remit à quelqu’un de sa maison, et, remontant aussitôt dans sa voiture, il prit la direction de l’Arc de l’Etoile.
Inquiet, agité, il allait comme le vent.
Malgré lui et tout en se répétant que Coquillard était un fou qui s’effrayait à tort et s’exagérait à plaisir le fait d’une simple indisposition, il était sous le coup d’une émotion extraordinaire.
Il savait à quel péril elle avait échappé une première fois, quel art il avait fallu pour la remettre sur pied; serait-il aussi heureux une seconde fois?.
Puis... Il n’osait achever.
C’était un monde de pensées qui l’agitaient alors.
Il brûla le pavé, passa comme un éclair entre les voitures qui se croisaient et lui obstruaient la route, et arriva comme une bombe dans la cour de l’hôtel du millionnaire.
Il munta.
Il était au chevet de Geneviève.
En moins de cinq minutes, il avait palpé, ausculté, vu, ordonné, et un quart d’heure après, sortant doucement de la chambre de l’enfant, assoupie et abattue, il entraînait M. Coquillard dans une autre pièce; et, refermant la porte avec soin, il se plaçait en face de lui, et, le regardant bien dans les yeux, lui disait:
–Il faut que nous causions, monsieur.
Coquillard était pâle et consterné.
–Qu’allez-vous donc me dire? fit-il avec un accent poignant.
–Ne le devinez-vous pas?
–Si c’est pour m’apprendre que l’heure est venue de me résigner à un grand malheur, vous savez bien que c’est inutile. Cette enfant-là est ma dernière, celle qui fait toute ma consolation. Si elle mourait, je mourrais avec elle.
Ceci était dit simplement, avec calme, mais il y avait une douleur si vraie dans ces quelques paroles, que Jacques Raymond sentit les larmes lui monter aux yeux.
–Non, dit-il, il n’est pas question de cela en ce moment. Votre fille a été atteinte plus gravement il y a trois semaines, et je l’ai sauvée. Son état, à l’heure qu’il est, ne m’inspire aucune inquiétude. Je suis arrivé à temps, et, dans trois jours, s’il ne survient pas d’autre accident du genre de celui qui a provoqué cette crise, il n’y paraîtra pas.
–Mais, alors...
–Ecoutez-moi, monsieur Coquillard.
–Avez-vous quelque raison de craindre?
–Que le malheur conspire contre nous, oui.
Coquillard se leva tout tremblant.
–Vous m’effrayez... achevez, je vous en conjure.
–Le mal qui a saisi mademoiselle Geneviève une première fois, en pleine nuit de bal, en quelques minutes, alors qu’elle est dans toute la plénitude de sa jeunesse et de sa force, est incompréhensible. Aussi n’ai-je pas voulu remonter à la source. J’ai recherché le remède, je l’ai trouvé, je l’ai appliqué et j’ai réussi, voilà tout.
–Cependant... j’ai cru deviner en vous observant pendant que vous l’examiniez...
–Oui, quelques mots à double entente me sont échappés. Une ombre de soupçon s’est trahie dans mon étonnement. Mais depuis je me suis rétracté; j’ai déclaré que l’appréciation m’avait fait défaut. L’important était la guérison. J’ai guéri, mais en aveugle; je n’avais rien vu et rien pu voir. La science est encore à l’état élémentaire. Une plaie saigne, le médecin la cicatrise avec succès alors même qu’il reste impuissant à en reconnaître la nature.
Tel était mon cas. Je ne voulais pas, d’ailleurs, que ma première impression eût été la bonne. Il eût fallu être fou pour y croire. Je n’y croyais sérieusement plus. Aujourd’hui, au contraire...
–Aujourd’hui? répéta Coquillard haletant.
–Il me faut y revenir et insister, dit Jacques Raymond avec effort.
Coquillard, qui avait fait quelques pas dans la pièce, se laissa tomber sur le canapé. Il était livide.
–Qui voulez-vous qui me tue ma fille?... Car je vous ai compris... c’est bien là ce que signifient vos paroles embarrassées, fit-il avec abattement et comme se refusant aussi à croire à la réalité des soupçons que le jeune médecin lui avait communiqués depuis la nuit fatale.
–Eh bien! c’est vrai. J’ai des preuves irrécusables d’un poison violent, dit Jacques Raymond, d’une voix claire et précise.
–C’est impossible! s’écria le millionnaire en bondissant de son fauteuil; impossible! impossible!...
–C’est le mot que je me répète depuis trois semaines; mais je viens, ce soir même, d’acquérir une nouvelle preuve que je n’avais que trop bien vu.
–Mais alors... ma pauvre fille! mon Dieu!.
–Je vous le répète, vous n’avez rien à craindre, j’ai mis le doigt sur le mal, et je saurai le combattre, mais ce que j’ai pu faire aujourd’hui, le pourrai-je demain?
–Oh! monsieur Raymond, ne quittez plus cette maison; demeurez ici, veillez nuit et jour sur mon enfant!
–Nous allons immédiatement prendre toutes les dispositions nécessaires pour parer à une telle situation, et je n’ai pas besoin de vous assurer que je ferai bonne garde. Si d’ailleurs vous voulez faire venir d’autres médecins, nous pourrons de concert.
–C’est inutile, inutile, s’écria vivement Coquillard, du moment que vous êtes là et que vous me répondez de la vie de ma fille.
–Je peux me tromper; je ne suis pis un praticien éprouvé.
–Ne venez-vous pas de vous prononcer d’une façon?...
–Sans doute, mais quel homme est infaillible, dans notre art surtout!
–Je vous sais honnête homme, et quoique je vous connaisse depuis bien peu de temps, j’ai en vous une immense confiance qui n’a d’égale que ma sympathie. Le jour où vous tremblerez, vous me le direz nettement, et je ferai appel à autant de médecins que vous voudrez. Mais autrement je ne veux que vous au chevet de ma fille.
–Je vous remercie de tant de confiance, monsieur, et cela me permet, non pour vous affermir dans cette résolution qui me semble excessive, mais pour au moins vous tranquilliser, dit Jacques Raymond, de vous confier que, médecin très inexpérimenté dans la pratique des maladies courantes, je le suis moins dans le cas qui nous occupe ici. Par le fait même de mes études et de mes voyages, je suis spécialement versé dans la toxicologie.
–Vous le voyez bien, j’ai tout intérêt à me confier à vous.
–Mais que risquez-vous, tout en vous fiant à moi, de recourir à d’autres lumières?
Coquillard parut en proie à une perplexité terrible.
–Voulez-vous donc, dit-il, me forcer à parler quand je voudrais me taire? Certes, si la vie de ma fille est en danger, j’appelle tout le monde médical à son secours, mais autrement, et vous-même me donnez l’assurance du contraire, à quoi bon ébruiter ce malheur qui m’accable, introduire ici, en même temps que les hommes de science, les hommes de justice et provoquer un affreux scandale!
–Vous craignez le scandale, monsieur, dit Jacques Raymond d’une voix sévère, en le regardant fixement.
–Et qui ne le craindrait pas à ma place, dit Coquillard levant un front timide, ne suis-je pas millionnaire et n’est-ce pas toujours un crime d’être riche? J’ai des ennemis.
–Vous avez des ennemis?
–Il faut bien le croire.
–Sans doute... Mais ces ennemis, les connaissez-vous?
–Non. murmura le millionnaire en baissant les yeux.
–Alors, comment les combattre?
–Voulez-vous que j’appelle le préfet de police chez moi? dit Coquillard.
–Non, puisque vous craignez, et peut-être à bon droit, d’éveiller la curiosité publique; mais permettez-moi alors de veiller moi-même sur votre fille.
–Si je vous le permets, mais je vous en conjure!
–M’aiderez-vous dans mes recherches?
–Pouvez-vous en douter?
–Eh bien! commençons. Quels sont les gens que vous employez?
–Tous gens de confiance et que j’ai depuis longtemps à mon service.
–Il y a cependant ici un criminel.
–C’est impossible, ce ne saurait être ici.
–Mademoiselle Geneviève était-elle sortie aujourd’hui?
–Non pas que je sache.
–Elle n’a donc rien pris au dehors. Eh bien, ce matin elle n’avait pas la moindre atteinte du mal dont elle est frappée ce soir. Le poison employé date de trois heures au plus. Le criminel est dans cette maison, je le répète et je le soutiens.
–Tous mes domestiques me sont dévoués et tous adorent ma fille qui est pour chacun une providence.
–Pour de l’argent, on fait bien des choses!... murmura le jeune homme.
–Le malheureux... mais qu’il vienne me trouver, je le couvrirai d’or, moi.
–Oui, mais il ne peut venir... On n’avoue pas aussi facilement le crime qu’on veut commettre ou dont au moins on a accepté la complicité.
–Mais qui soupçonner? mon Dieu, qui?... qui donc?.
–Et dehors?... l’ennemi, le vrai criminel, celui qui paie.
–Oh! je ne sais, je ne sais. ma tête se perd... Monsieur, j’en deviendrai fou!.
–Eh bien! laissez-moi, et je vous jure qu’avant qu’il soit huit jours, je l’aurai trouvé, moi.
Coquillard était tellement ému et agité qu’il ne savait que répondre et n’articulait que des mots sans suite.
–Je me livre à vous, s’écria-t-il, s’abandonnant dans les bras de Jacques Raymond, sauvez-la et vous me demanderez ce que vous voudrez.
Le jeune docteur lui prit la main, qu’il pressa dans les siennes.
–Ne vous engagez pas. car vous ne savez pas tout ce que je pourrai implorer de vous.
–Que m’importe, si vous la sauvez!
–Et, si c’était. si je l’aimais... elle.
–Je vous avais deviné, mon ami, dit Coquillard, toujours triste, mais un pâle sourire sur les lèvres, aimez-la bien et qu’elle vous aime aussi, la pauvre enfant, car elle aura trouvé en vous un digne et brave garçon, que je serai heureux d’appeler mon fils.
–Oh! monsieur, s’écria Jacques Raymond, ne me faites pas mourir de joie!
–J’ai assez de grands seigneurs dans ma famille, dit le millionnaire; depuis longtemps, voyez-vous, je cherchais un simple homme de cœur.
IV
CE QU’IL EN COUTE D’ÊTRE DUCHESSE.
Table des matières
–Dans les trois semaines qui venaient de s’écouler, Coquillard, quoique vivement inquiété par la maladie foudroyante et inexplicable de Geneviève s’était rendu plusieurs fois à l’hôtel Sabastiano, situé rue Saint-Florentin, et qu’habitait sa troisième fille, Blanche Coquillard, duchesse de Rivarez.
On se rappelle les pensées sombres qui avaient poursuivi le millionnaire dans la nuit même de ce mariage, et avaient, pour lui seul, changé cette nuit de fête en une nuit de torture.
Ce mariage avait été décidé et consommé avec une rapidité vertigineuse, et à peine devenait-il une réalité que le malheureux père le regrettait et se demandait si, par sa faiblesse ou son imprévoyance, il n’avait pas laissé sa fille courir à un abîme.
Des mots étranges avaient frappé à plusieurs reprises son oreille; de singuliers rapports lui avaient été faits; des demi-confidences avaient été entendues par lui; une lettre anonyme l’avait un moment complètement bouleversé.
Or, aussitôt que l’état de Geneviève le lui avait permis et qu’il avait acquis de ce côté une ombre de sécurité, il s’était fait transporter à l’hôtel Sébastiano et avait sollicité de Blanche une entrevue intime.
Après Geneviève, c’était celle-là que le millionnaire préférait, et c’est avec une suprême émotion qu’à la suite de son mariage il l’aborda pour la première fois.
Le père et la fille étaient seuls, dans une petite pièce tendue de tapisseries sombres, donnant sur les jardins de l’hôtel.
Coquillard s’assura encore qu’aucune oreille indiscrète ne pouvait surprendre l’intimité de cette entrevue, et, regardant sa fille en face et lui prenant la main:
–Blanche, lui dit il, où est ton mari?
–Mais je ne sais, mon père, répondit-elle, à son cercle probablement.
La conversation languit quelques minutes, puis Coquillard, la relevant brusquement, rapprocha son fauteuil de celui de la jeune duchesse, et, lui serrant les deux mains avec une tendresse plus marquée:
–Blanche, dit-il, réponds-moi franchement, sans détours et comme tu peux le faire à ton meilleur ami, es-tu satisfaite des événements qui viennent de s’accomplir?
–Mais sans doute, fit celle-ci étonnée.
–Es-tu heureuse?
–Comme vous me demandez cela?
–Réponds-moi.
–Pourquoi ne le serais-je pas? J’ai un mari jeune, beau, aimable, dont chacun apprécie les hautes manières et les solides qualités.
–Oui, dit Goquillard en hochant la tête, je sais que ta vanité est satisfaite, puisses-tu ne pas payer cette satisfaction trop cher.
’–C’est mal ce que vous me dites-là, mon père, ma vanité n’a rien à taire ici; ayant une sœur baronne et une autre comtesse, j’ai trouvé naturel d’être duchesse, mais j’ai surtout épousé un homme qui me convenait.
–Soit, n’en parlons plus, dit le millionnaire, qui n’avait pas pour habitude de tenir tête longtemps à ses filles, et réponds seulement à mes questions.
–Parlez.
–Tu aimes ton mari?
–Certainement.
–Et il t’aime, lui?
–Mais... j’ai tout lieu de le croire.
–Il te comble de caresses?
–Il me prouve au moins sa tendresse par tous les moyens qui sont en son pouvoir.
–Tu n’as pas alors le moindre reproche à lui adresser?
–Aucun. en vérité, mon cher père; vous me mettez là sur la sellette... et vous m’inquiéteriez volontiers.
Le visage de Coquillard s’éclaira.
–Eh bien, ma fille, lui dit-il, tes réponses me remplissent de joie; car ne crois pas que mon désir ait jamais été de recourir à des récriminations; au contraire, tu me donnes l’assurance de ton bonheur, tu m’en vois le premier tout heureux.
Après cette entrevue, il se trouva, en effet, plus tranquille; mais de nouveaux bruits ne lui permirent pas longtemps de s’endormir dans une trompeuse sécurité.
Huit jours après, il était près de sa fille et lui disait toujours de sa voix amicale et persuasive:
–Je ne doute pas, chère enfant, que tu ne sois heureuse, puisque tu me l’as assuré et que tu ne pourrais choisir un meilleur confident que ton père; mais dans l’intérêt même de ce bonheur tu dois me dire toute la vérité.
La jeune duchesse se taisait cette fois et paraissait contrainte.
–Voyons, insista Coquillard, tu sais que je suis un bon père et que ma fortune me permet de guérir bien des plaies. Pourquoi ne me dis-tu pas tout?
–Que voulez-vous dire? fit-elle en trahissant un trouble dont elle n’était plus maîtresse.
–Ta pâleur, dit le millionnaire, m’a déjà montré que j’avais frappé juste. Voyons, parle. Vous êtes gênés, n’est-ce pas? Ton mari n’a pas la grande fortune qu’il avait annoncée. Les immenses propriétés qu’il a portées sur son contrat sont grevées d’hypothèques. Cet hôtel n’est plus à lui. Ces voitures qui dorment sous la remise et ces chevaux qui piaffent dans l’écurie ne sont pas payés. Ce faux riche est poursuivi par une nuée de créanciers, et n’a recherché la main de la fille d’un bourgeois millionnaire que pour se sauver de l’abîme dans lequel il allait rouler.
–Oh! pour cela, c’est faux, s’écria la duchesse, pourpre de honte et se cachant le visage dans ses mains.
–Et pourquoi donc t’a-t-il épousée? dit Coquillard froidement.
–Parce qu’il m’aimait.
–Soit. Laissons de côté l’appréciation, et pour le moment contentons-nous d’étudier les faits. Ton mari t’a épousée parce qu’il t’aimait, cela ne fait nul doute, mais tu conviens qu’il est ruiné, poursuivi, endetté, et que la dot énorme que tu lui as apportée ne saurait suffire à le sauver.
–Mais, cette dot, il ne peut y toucher.
–Ceci est autre chose. Mais tu reconnais la vérité de tout ce que je viens de te dire.
–Mais d’où savez-vous cela?
–Qu’importe? je le sais, et c’est vrai.
–Eh bien, oui, fit la jeune femme, éclatant en sanglots et jetant ses bras autour du cou de son père; tout cela est vrai, et je n’osais vous le dire.
–Et pourquoi cette preuve de défiance envers moi?
–Oh! ce n’est pas envers vous, mon père, c’est envers moi même. Je me suis mariée presque malgré vous; j’ai voulu ce mariage à tout prix; je rougis d’être punie sitôt.
–Ainsi donc, dit Coquillard, qui suivait sa pensée, tu es mariée depuis un mois à peine, et tu connais déjà le fond de l’abîme dans lequel tu es tombée. Il ne t’a pas fallu davantage pour pénétrer la détresse de l’homme dont tu portes le nom. Sa situation est telle, qu’il n’a pas eu le pouvoir de fermer sa porte un mois à l’orage du dehors, et que, le lendemain de ton mariage, la tempête est venue s’abattre au pied de la couche nuptiale.
–Taisez-vous, taisez-vous, mon père! s’écria la pauvre jeune femme dans un état d’agitation extraordinaire; ne réveillez pas mes angoisses. Si vous saviez tout ce qui s’est passé ici, depuis huit jours que vous êtes venu!.
Oui, les cris que j’ai entendus, les atroces plaisanteries, les colères, les injures, les menaces qui se sont succédé. C’est un enfer que cette maison.
–Mais lui, que dit-il?
–Rien. Cette vie le laisse impassible, et quand il en est fatigué, il s’en va.
–Alors, vous n’êtes jamais ensemble?
–Presque jamais.
Le lendemain, Coquillard n’eut pas la peine de se faire conduire rue Saint-Florentin; dès le matin, à la première heure, c’était, la duchesse elle-même qui se présentait chez lui et venait se jeter dans ses bras.
–Qu’y a-t-il encore, ma pauvre enfant? demanda-t-il.
–Oh! je suis bien malheureuse, s’écria la jeune femme.
–Oui, des dettes, la ruine, la misère.
–Hélas!
–Voyons, dit-il, console-toi; il ne s’agit pas de se désespérer, mais d’étudier une situation fin face et de travailler à en sortir. Je regrette que ce mariage ait eu lieu; mais c’est un fait accompli, et il faut l’accepter avec résignation. Nous avons cru ton mari riche, il est pauvre; c’est un malheur si tu veux, mais ce n’est pas, toutefois, un malheur irréparable. Je suis riche, moi, assez riche pour satisfaire bien des caprices sans nuire à l’avenir de mes enfants. Que le duc vienne me trouver, qu’il m’explique avec franchise sa situation, et il faudra qu’elle soit bien mauvaise pour que je n’aie pas le moyen de la relever.
–O mon père, que vous êtes généreux, et que j’ai été inj uste envers vous!
–Si je ne t’ai pas dit cela plus tôt, c’est que j’ai voulu te laisser quelquesjours d’épreuves, et moi-même prendre bien le temps de réfléchir à ce que j’allais faire.
–Hélas! mon père, répéta la duchesse, je n’ai jamais douté de vos bontés, et veuillez bien croire que ce n’est pas une misérable question d’argent qui cause chez moi un tel désespoir.
–Mon Dieu, qu’est-ce donc?
–Mon père, mon mari ne m’aime pas.
–Ah!. ce que je craignais le plus!
–Il ne m’a jamais aimée.
–A mon tour, je te dirai: Qu’en sais-tu?... Il ne faut rien exagérer, et quand je t’ai questionnée l’autre fois, rappelle-toi que tu m’as rassuré.
–Je le sais.
Elle était toute frémissante et son corps tressaillait sous la secousse de mouvements convulsifs.
–Voyons, remets-toi; que peux-tu savoir aujourd’hui de plus qu’hier? Comme moi, il y a peu de jours, peut-être exagères-tu quelque triste côté de la situation?
–Non, je n exagère rien, mon père; je suis sûre.
Elle se mit à fondre en larmes.
Le pauvre père essayait en vain de la calmer.
–Oh! si vous saviez, dit-elle, ce que l’on souffre de se sentir trompée ainsi. Toutes les délicatesses de la femme se révoltent à la pensée monstrueuse qui a guidé cet homme dans l’union qui me tue. Oh! j’ai été aveugle jusqu’au bout, à force de vanité, et vous avez eu toujours raison. Oui, oui, vous l’avez dit, c’est pour payer ses dettes qu’il a recherché ma main, et aujourd hui que son crime est accompli, il ne prend même plus la peine de le dissimuler. Il a une maîtresse, une femme pour laquelle il s’est ruiné peut-être et pour laquelle il se ruinera demain, une femme qu’il affiche en plein Paris, et qui a osé venir le chercher jusque sous mes fenêtres.
Coquillard tremblait légèrement et était aussi pâle que sa fille.
–Ce que tu m’apprends là, mon enfant, dit-il avec effort, m’attriste profondément, mais il ne faudrait pas t’alarmer ni te décourager plus que de raison.
–Comment, quand mon mari me trompe outrageusement, et me ruine pour une créature infâme!
–Je sais bien, je sais bien... c’est dur... mais enfin, tu as voulu entrer dans le grand monde, épouser un homme recherché pour son train et ses manières. Eh bien, ce n’est pas heureusement ainsi partout, mais dans la sphère particulière de ce tout Paris, de ce high life, où tu as choisi ton mari, je me suis laissé dire que les choses ne se passent guère autrement. Un homme lancé a toujours une femme et une maîtresse... quelquefois même il en a plusieurs.
–Mais c’est abominable! je le répète, et vous, mon père, vous trouvez cela tout naturel, vous l’excusez!
–Je n’excuse pas, ma fille, j’explique.
Ah! certainement, c’est une des choses que je redoutais pour toi. Cela est loin de l’éducation que tu as reçue, des exemples que tu as eus sous les yeux avec ta digne mère, et que tu as appréciés depuis que tu as l’âge de raison.
Tu as voulu te lancer dans un monde nouveau; tu t’es laissé prendre aux apparences. Je ne te fais pas de reproches, je voudrais te venir en aide, et c’est pour cela que je te parle comme à une femme intelligente et supérieure.
–C’est-à-dire que la supériorité consiste à tout endurer, à subir l’outrage et la trahison sans se plaindre.
–Elle consiste surtout, ma pauvre enfant, à éviter le ridicule.
–Le ridicule?...
–Oui, le ridicule; car dans ton nouveau monde, dans le monde de ton mari, personne ne te comprendrait, si l’on t’entendait pousser les hauts cris pour cette aventure.
–Alors, dit la jeune femme avec une ironie poignante, il n’y a plus qu’à courber la tête, et à baiser les pieds de mon seigneur et maître.
–Il y a, ma fille, à maintenir ta dignité, et, crois-moi, si cet homme peut être corrigé et ramené, c’est uniquement par ce moyen.
Va je déplore autant que toi cette situation, tu sais si je m’en suis préoccupé et si j’eusse voulu la prévenir. Mais puisque le mal est fait, tâchons qu’il n’empire pas. Je me charge de parler au duc.
–Avec énergie, alors.
–Avec douceur, répondit Coquillard, triste, mais ferme. Il s’agit de ton bonheur. et du mien. Crois-moi; faisons abnégation de nos susceptibilités. C’est un devoir qui s’impose à toi; il faut le remplir jusqu’au bout.
La duchesse essuya violemment ses larmes avec une sorte de rage et de colère.
–Je vous écoute, dit-elle.
–Il faut ramener ton mari, je le répète.
–Le ramener... le disputer à une rivale, moi!...
–Le ramener à toi à force de tendresse, de soins, de prévenances et d’amour. Quand il verra quelle femme tu es et quel trésor il y a dans ton cœur, il rougira d’avoir pu te préférer une misérable et avide courtisane. Et il le– sentira, ou bien il n’y a plus rien en lui.
–Oh! comme les hommes se comprennent! s’écria la duchesse, regardant son père avec plus de colère que d’indignation.
–Je vais te donner, moi, dit Coquillard, l’exemple de la douceur et de la modération, peut-être même plus si tu veux. Tu m’as dit tout à l’heure qu’il s’était ruiné pour cette femme et qu’il était prêt à s’y ruiner encore.
–Oui, je le sais.
–Eh bien, depuis quatre jours, j’ai mis en campagne tout un monde pour connaître le nombre exact des créanciers de ton mari et le chiffre de ses dettes. Hier matin, j’avais appris ce que je voulais savoir. Hier au soir, tous ces créancieis dont j’avais les noms et les adresses avaient reçu une lettre de convocation pour se présenter rue Vivienne à mon comptoir.
–Allez-vous donc les payer?
–Tous.
–Après ce que vous savez?
–Il s’agit ici de l’honneur de ton mari, du mien, par conséquent, du tien, de celui des enfants qui peuvent porter un jour le nom de Rivarez. J’ai pensé surtout qu’il s’agissait de ton bonheur.
–Oh! mon père, s’écria la duchesse en saisissant les mains du vieillard et les couvrant de ses lèvres, que ne vous dois-je pas déjà? Comment reconnaître jamais un tel sacrifice de votre part?
–Je ne te demande rien, dit-il, que de me conserver ton amitié, et surtout. il appuya sur le mot. ta confiance.
–Mais, mon mari... Cet homme que, somme toute, je ne connais pas, si c’était vraiment un misérable et qu’il fût capable de ne payer votre sacrifice que par la plus noire ingratitude et peut être par d’autres infamies?
–N’es-tu pas là, toi? Que m’importe cet étranger en dehors de toi?
–Ne vaudrait-il pas mieux, par mesure de prudence, suspendre les paiements que vous avez annoncés et attendre?
–Non, dit Coquillard, ma parole est donnée, je paierai à l’heure dite.
–Quand bien même vous sauriez.
–Que pourrais-je savoir?... Avant toute chose je dois payer.
La duchesse releva la tête et considéra son père en silence.
Cet homme, qu’elle avait toute sa vie méconnu, prenait soudain dans sa pensée des proportions inconnues. Elle le devina dans une seconde. Elle comprit ce qu’il y avait d’honneur et d’honnêteté dans ce vieillard, simple et bon, que n’avaient effleuré ni l’ambition ni la vanité.
–A combien donc s’élève cette dette? demanda-t-elle d’une voix tremblante.
–A neuf cent mille francs, répondit-il.
V
ÊTRE AIMÉE.
Table des matières
C’était une journée d’hiver qui se préparait, une journée froide, terne et humide. La nuit, pesante et noire, commençait à peine à s’éclaircir. Des lueurs blafardes déchiraient le voile de brouillard qui enveloppait la grande ville et dessinait son ombre sur les murailles grises des hautes maisons du boulevard. Par échappées rougeâtres, le jour frappait contre les vitres des boutiques basses et obscures.
Au premier étage d’une maison moderne du boulevard de la Madeleine une fenêtre s’ouvrit, et un homme en robe de chambre apparut quelques secondes sur le balcon. Il pouvait avoir de quarante-cinq à quarante-sept ans. De moyenne taille, il était gros, trapu et de force à lutter contre plusieurs colosses. Il avait des épaules de largeur et d’épaisseur à faire l’office d’un porteur de la halle et des poings à assommer un bœuf.
Lourd, commun, vulgaire, il avait néanmoins une certaine distinction relative, et, s’il ressemblait à un cocher de fiacre par le physique, il eût pu être parfaitement un employé subalterne de quelque administration ou de quelque préfecture de province.
Quand on le regardait avec attention, on voyait alors qu’il était plus que cela, et l’on oubliait sa laideur pour ne remarquer que l’intelligence qui, malgré la rude enveloppe qui refroidissait sa physionomie, rayonnait dans ses yeux.
Sur ce corps rond, la tête ronde aussi était posée comme une bille de loto vissée à une bille de billard. Les cheveux coupés courts étaient jaunes avec un ton verdâtre. Les dents longues et écartées, la peau blanchâtre avec des plaques rouges aux parties saillantes. Le front bas et comme ramassé sur lui-même.
Une particularité qui ne contribuait pas moins à ajouter à la répulsion qu’inspirait ce visage aux tons fauves, c’était, au-dessous de l’œil et à la naissance du nez, un renfoncement, un aplatissement, comme un trou produit par une balle.
Cet homme, après avoir jeté un œil inquiet sur la longue ligne des boulevards, et s’être plusieurs lois penché sur le balcon, comme s’il cherchait quelqu’un sur le trottoir, rentra chez lui et ferma sa fenêtre.
Quelques minutes après, une voiture s’arrêtait devant la porte-cochère de cette même maison, et un homme âgé en descendait.
Ce dernier sonnait, franchissait le seuil de la porte, et était introduit aussitôt dans une vaste pièce, meublée confortablement, mais sans luxe apparent.
C’était d’ailleurs un cabinet de travail.
Au même instant, une porte du fond s’ouvrait, une large portière de reps se soulevait, et un homme apparaissait.
C’était le propriétaire du local, le personnage qui, quelques secondes, était apparu au balcon.
–Oh! docteur, fit-il courant au-devant du nouveau venu, comme vous avez tardé.
–Est-elle donc en danger?
–En danger, comme vous y allez, docteur; pourquoi pas morte, tout de suite? Dieu merci, nous n’en sommes pas là, mais depuis quelques jours, comme vous le savez, elle est très-souffrante et elle a passé une mauvaise nuit; j’ai donc cru prudent de vous faire appeler.
–Et vous av ez bien fait, dit le docteur.
–Ne seriez-vous donc pas venu aujourd’hui?
–Dans la matinée, probablement; mais votre appel m’a fait devancer ma visite de quelques heures.
Les deux hommes étaient debout. Ils ne prirent pas le temps de s’asseoir et, traversant la pièce, ils gagnèrent celle du fond.
Un quart d’heure après environ, ils reparaissaient et prenaient place au coin du feu qui flambait dans la vaste cheminée.
Eh bien, docteur, comment la trouvez-vous? demanda l’homme aux cheveux roux, dont nous ne dissimulerons pas plus longtemps le nom, et qui était connu dans la société parisienne sous celui de François Taboureau et sous e titre de baron.
Le docteur Rigault hésita à répondre.
–Mal, n’est ce pas? dit le baron avec une émotion si grande qu’il eut peine à se contenir.
–Mal. sans doute, dit le docteur, toujours avec quelque hésitation, mais pas en danger, vous aviez raison.
–Vous me l’assurez?
–Absolument.
–Ne me trompez pas, docteur.
–Pourquoi vous tromperais-je?... La santé de madame la baronne est certainement gravement compromise. Il y a là un état d’anémie persistant contre lequel tous nos remèdes ont jusqu’ici lutté sans succès. Mais, si nous n’avons pas réussi dans la guérison, nous avons fait beaucoup pour l’adoucissement du mal et la prolongation de la vie.
–La prolongation de là vie, répéta Taboureau, voilà qui est important, docteur.
Ce dernier leva les yeux sur le baron et parut étonné.
–L’air salin que madame la baronne a respiré ces derniers mois, continua-t-il, lui a fait grand bien. Ce qu’elle ressent aujourd’hui résulte d’un changement d’atmosphère un peu brusque. Mais ne craignez rien; patientez; qu’elle garde l’appartement et suive avec exactitude le régime tonique que j’ai ordonné, et, avant qu’il soit quinze jours, elle pourra sortir en voiture et ira tout à fait bien.
–Allons, dit le baron, se levant et tendant la main au docteur, vous me réconciliez avec la médecine.
–J’espère, dit celui-ci, que vous ne vous brouillerez jamais avec le médecin.
Le baron reconduisit le docteur jusqu’à la porte.
–Quand reviendrez-vous? lui dit-il au moment où il s’éloignait
–Mais, dans quelques jours.
–Revenez demain, je vous prie.
–A demain donc, reprit le docteur en souriant.
A peine le baron était-il seul qu’il quittait son cabinet, et, traversant un corridor et deux autres pièces, pénétrait dans la chambre à coucher de sa femme.
Celle-ci, enveloppée d’un peignoir de cachemire blanc, était étendue sur un grand fauteuil, la tête enfouie dans un oreiller, et les pieds dans une chancelière.
–Pourquoi à une heure aussi matinale n’êtes-vous pas au lit, ma bonne amie? dit Taboureau.
–Vous savez que je préfère être ainsi, répondit la jeune femme, il me semble que je me repose mieux, et puis, je vois sur le boulevard et cela me distrait.
–Le docteur aimerait mieux que vous reposiez tout à fait.
–Votre docteur... il me fatigue.
–D’ailleurs, il ne vous trouve pas mal ce matin.
Elle eut un sourire pâle.
–Je crois qu’il n’en sait pas plus que moi.
–Pourquoi cette idée, chère amie? Le docteur Rigault est un excellent médecin, très-estimé de ses collègues. Il est chevalier de la Légion d’honneur depuis quelques années, et voit la plus belle clientèle de Paris.
–Vous me donnez là, en effet, de bien bonnes raisons.
–En voulez-vous consulter un autre?
–C’est inutile, mon ami. Je vais aussi bien que je puis aller, et tous les médecins de la terre ne pourraient rien en ce moment.
–Peut-être qu’avec des soins?.
–Je n’en manque pas avec vous, et d’ailleurs mon état n’est pas aussi grave que vous paraissez le croire.
–Vous me voyez tout à fait heureux, chère amie, de votre foi dans l’avenir, dit le baron qui s’était assis aux pieds de sa femme et qui se leva. Surtout ne vous laissez manquer de rien et ne vous fiez pas trop à vos domestiques; appelez-moi de préférence sans hésiter. Voyez-vous, si d’ici quelques jours vous n’alliez pas mieux, je serais presque d’avis que vous retournassiez à la campagne.
–Est-ce le docteur Rigault qui a dit cela?
–Non, c’est moi-même.
–Eh bien, nous verrons cela; pour le moment, je ne me sens pas mal du tout.
Le baron s’éloigna et la jeune femme resta seule.
Chétive et pâle, c’était une nature essentiellement maladive que cette créature. Elle avait vingt-cinq à vingt-six ans, et en paraissait vingt à peine, tant elle était frêle et mignonne.
Elle était jolie. Ses yeux, d’un bleu clair, avaient une douceur enfantine. Ses cheveux, d’un blond cendré et qu’elle vait à profusion, tombaient sur ses épaules en grappes molles et encadraient à ravir sa tête alanguie. Malheureusement la maladie penchait son front et mettait de la pâleur sur ce masque étiolé. Elle dépérissait. Elle se mourait et le savait. Cette pensée jetait des ombres plus fortes sur tous ses traits pâlis déjà effilés par la souffrance.
Elle se nommait Renée, elle était la fille de Coquillard. Fille aînée et fille d’un millionnaire, elle avait épousé un autre millionnaire dans la personne de Taboureau.
Vers onze heures, on ouvrit sa porte et une toute jeune femme entra doucement et vint s’asseoir à ses côtés.
C’était sa sœur, Blanche Coquillard, la nouvelle duchesse de Silva Rivarez.
Les deux sœurs s’embrassèrent cordialement et se rapprochèrent pour causer.
Blanche ressemblait beaucoup à Renée.
C’étaient les mêmes traits, la même douceur dans le regard, le même sourire dans l’expression.
Mais la duchesse avait dix-neuf ans et la maladie ne l’avait jamais atteinte. Elle était aussi plus grande et plus forte.
La santé resplendissait sur ce beau front un peu fier et rayonnait dans ces grands yeux largement ouverts. La bouche était fraîche et souriante. Les dents divinement belles. Les cheveux, blonds comme ceux de Renée, mais d’une teinte moins pâle, étaient soyeux et épais à la fois, et retombaient en boucles plus provoquantes sur son cou d’une blancheur de cygne.
L’une avait déjà vécu, l’autre naissait à la vie et la respirait à pleins poumons.
Elle était mise à ravir et avec un goût exquis.
–La délicieuse toilette, dit Renée.
–Tu trouves?
–Te voilà déjà une dame.
–Faut-il donc bien longtemps pour cela? je me suis mariée si tard!
Renée eut un sourire.
–Tu veux dire trop tôt, fit-elle.
–Pourquoi cela?... es-tu folle, à vingt ans; tu t’es mariée à seize, toi.
–Oh! oui, beaucoup trop tôt.
–Mais tu as un mari qui t’adore!
–C’est vrai, il en est parfois gênant.
–Il va au devant de toutes tes volontés?
–Il veut même que je sois malade pour avoir le droit de me soigner. Il m’accable de médecins et de médicaments.
–Plains-toi donc!
–Si je tousse, il se figure que je rends l’âme.
–Eh bien?
–Si je pleure, il se figure que je me regrette.
–Mais c’est charmant, tout cela.
–Il se trompe: ce n’est ni moi ni lui; c’est un autre.
–Un autre?
–Un autre qui n’existe pas, ou plutôt que je ne connais pas, c’est l’inconnu. C’est cet idéal qu’on poursuit toujours, et qu’on ne rencontre jamais. Jeune fille, vois-tu, j’avais fait un rêve; mariée, je le continue.
La duchesse n’osait répondre, et cependant les paroles lui brûlaient les lèvres.
–Ton mari a vingt ans de trop pour toi, voilà toute la vérité.
–S’il n’avait que cela de trop.
–Petite méchante.
–Il me déplaît et m’ennuie... mais il m’adore. Je n’ai plus rien à dire.
–Absolument rien, madame.
–Et le tien, comment va-t-il?
–J’allais t’en parler, mais je n’ose plus.
–Tu me refuses ta confiance?
–Non; mais, vois-tu, je vais avoir l’air de t’humilier si je te conte mon bonheur.
–Al’humilier?
–Te faire de la peine, peut-être?
–A moi? et parce que tu serais heureuse!
On eût dit une mère que cette petite baronne. Elle n’avait que six à sept ans de plus, mais elle était mariée depuis huit à un homme qui en avait quarante-six. Son mari était laid, et elle ne l’aimait pas. Elle se mourait d’une maladie de poitrine et d’illusions rentrées. Sa sœur était femme depuis deux mois; c’était une enfant pour elle.
–Rapproche ton fauteuil, lui dit-elle, et conte-moi ta joie. Cela te fera plaisir; car, comme dit le poète: Un souvenir heureux est peut-être sur terre plus vrai que le bonheur!
–Et toi?
–Mais moi, ma chère Blanche, c’est la coupe de vie que tu approches de mes lèvres. C’est le foyer que tu allumes et à la flamme ardente duquel je vais réchauffer mon cœur transi. Te savoir heureuse, c’est une joie pour moi qui t’aime, t’entendre parler de ton bonheur, c’est me chanter la plus délicieuse chanson qui puisse charmer l’oreille d’une recluse.
–Que tu es bonne!
–Ah çà, tu l’aimes donc bien, ton duc? .
–Si je l’aime! si tu savais!...
–Oui, je sais: il est jeune, il est beau, il est noble, il a été fort entouré, ton grand d’Espagne.
Il y eut une lueur triste dans le sourire étincelant de l’heureuse duchesse.
–Voila, dit-elle, qui a fait mon malheur pendant un mois.
–Comment cela?
–Il avait une maîtresse... pour laquelle il s’était ruiné.
–C’est grave.
–Et le premier mois de notre ménage, il me délaissait pour elle.
–Et tu parles de ton bonheur, pauvre amie! dit Renée, qui eut un véritable serrement de cœur.
–Oh! c’est que tout cela est changé. Il ne l’aime plus, il ne l’a jamais aimée; il m’a tout conté. Oh! c’est une lugubre histoire!
–Si elle a eu son dénouement, n’en parlons plus.
–Cette femme est une mauvaise créature qui avait accaparé ce pauvre duc. Il est faible, très-faible. Tous les hommes qui ont l’air vaillant comme cela, sont petits et faibles devant nous. Il avait fait la rencontre de cette femme je ne sais où, en Italie, je crois.
–Pas si loin.
–Qu’en sais-tu?
–Oh! absolument rien; mais comme il est banal de se rencontrer sur le boulevard des Italiens, on finit toujours par croire qu’on s’est rencontré au bout du monde.
–Tu as décidément bien de l’expérience, dit la duchesse qui passa son doigt rose dans les belles boucles blondes des cheveux de Renée; or, admettons qu’ils ne se soient pas rencontrés en Italie; du reste, tu l’as vu, je n’en étais pas bien sûre, mais, pour son malheur, il n’est que trop vrai qu’ils se sont rencontrés quelque part. Cette femme est un vampire, elle lui a sucé le cœur et la fortune. Puis quand, lassé et dégoûté, il a voulu se marier, elle l’a poursuivi et menacé de faire scandale, et de crainte que j’apprenne quelque chose, il a continué, après son mariage, à aller chez elle.
–Mais.
–Attends donc! Quand il n’y allait pas de lui-même. elle venait le chercher, et un jour, de mes fenêtres, j’ai vu sa voiture stationner devant ma porte, et le duc y monter avec elle.
–C’est abominable, cela!
–Quand il a va que je savais tout, que cette femme, n’ayant plus rien à m’apprendre, ne pouvait rien contre lui, il l’a immédiatement quittée, il est revenu à moi.
–Sérieusement?
–Il avait des dettes, oh! des dettes, ma pauvre Renée, à en perdre la tête. Il était poursuivi, il allait être mis en prison, que sais-je? Tout son patrimoine s’était dépensé pour cette femme.
–Elle et d’autres.
–Peut-être bien, mais elle surtout. Alors j’ai eu recours à notre père, et pour ramener le bonheur chez moi, il a tout payé.
–Ah!.
–Cela t’inquiète?
Renée pressa la main de Blanche.
–Tu sais le cas que je fais de l’argent et si j’en manque ici; mais que mon mari n’en sache rien!
–Pourquoi?
–Ignores-tu comme il est intéressé?
–Ton mari le saura. Il le saura parce que notre père le lui dira. La somme est trop importante pour qu’il n’en soit pas fait mention dans les papiers de notre père, et je n’ai pas voulu qu’aucune de mes sœurs fût lésée dans cette affaire.
–Tu as eu tort; mais du moment qu’il s’agit de comptes, ne parlons plus de cela, laissons nos maris s’arranger. Tu disais donc que le duc avait complétement abandonné cette vilaine femme et était revenu à toi.
–D’une façon absolue. Il s’est révélé à moi tout ce qu’il était, un cœur d’or, une âme d’élite.
–Je vois que de ton côté tu le paies vaillamment de retour.
–Qu’est ce que tu veux, c’est mon mari.
–C’est une raison.
–Et puis il est si doux, si bon. C’est un lion au milieu des autres hommes, c’est un enfant à mes genoux. Oh! ne crois pas que ce soit la vanité qui m’attire près de lui. Certainement il n’est pas le premier venu, c’est un personnage, c’est un homme qui compte dans la société. Il y a fait parler de lui et y possède de chauds amis. Son nom, l’illustration de sa famille, ses duels et jusqu’à ses bonnes fortunes et son inconduite en font une individualité dont une femme peut être fière, sinon à juste titre, au moins avec quelque excuse.
La jeune femme hochait la tête.
–Mais ce n’est pas pour cela que je l’aime, je te jure, reprit la duchesse, ce n’est même pas pour son esprit que l’on cite dans le monde, c’est pour les qualités de son cœur, c’est pour la tendresse dont il est plein et qu’il répand sur moi, c’est pour l’amour qu’il me donne et dont je suis tout heureuse, c’est pour les bonnes paroles qui tombent de ses lèvres quand il me dit de sa voix si douce et si caressante: «Vois-tu, chère amie, il arrive un moment dans la vie où l’homme le plus dissipé se lasse de ces amours de passage qui autrefois faisaient toute sa félicité, il vient un jour où ces femmes que l’on aimait, on les méprise, où ces plaisirs qui vous attiraient, on les repousse, où on éprouve un besoin de vivre d’une autre vie, de s’asseoir comme je suis là à un foyer honnête, près d’une femme qu’on adore, et qui est celle qu’on a choisie pour toute son existence.»
–Aiais, sais-tu que c’est très-joli cela, dit Renée. Le baron m’aime beaucoup; mais il ne me dit pas de si belles choses.
–Aussi, depuis un mois que tout cela est terminé, le duc ne me qui te pas, nous n’avons qu’une voiture; c’est la même qui nous conduit au Bois et aux Italiens. C’est tout au plus s’il disparaît quelques heures dans la journée pour aller à son cercle. Le soir, il est toujours là; et si nous n’avons ni soirée, ni réception, c’est au coin du feu et dans l’intimité qu’il me répète qu’il m’aime.
La petite baronne était toute pensive.
–Eh bien, dit la duchesse, tu n’as pas du tout l’air de prendre part à ma joie, ainsi que tu me l’avais promis... Seriez-vous jalouse, Renée?
–Non, mais je suis inquiète.
–Inquiète, et pourquoi?
–Cela tient peut-être un peu à mes humeurs noires, mais mon organisation est telle, que la pensée du bonheur me fait seule frissonner.
–Quelle idée!
–Pense donc un peu, maintenant que te voilà si heureuse, si fière de ton mari, et si joyeuse de ton bonheur, si, par une catastrophe que je ne veux pas prévoir, l’orage allait revenir dans ta maison et le trouble dans ton cœur?
–Heureusement, cela est impossible.
–Tu vois comme tu serais malheureuse, puisque tu n’admets même pas la possibilité d’un tel revers.
La duchesse allait répondre, quand un domestique, entr’ouvrant la porte, annonça M. le marquis et madame la marquise de Saint-Coppens.
Les deux sœurs se levèrent aussitôt comme pour aller à la rencontre des nouveaux venus; mais elles ne bougèrent pas et eurent le temps d’échanger un regard profond et expressif qui disait à la fois tout leur embarras et leur ennui.
La marquise entrait alors comme une bombe et courait elle-même aux deux sœurs, qu’elle embrassait sur le front avec un baiser bruyant.
Madame de Saint-Coppens, ainsi qu’on le sait, n’était autre que la deuxième des filles de Coquillard.
Renée, Olympe et Blanche, le hasard les réunissait toutes trois, il ne manquait plus que Geneviève, alors malade et retenue au lit, pour que la descendance du millionnaire fût au complet.
Olympe avait vingt-deux ans. Elle n’était pas plus belle que ses sœurs, mais elle était à coup sûr d’une beauté plus étincelante. C’était, si l’on peut s’exprimer ainsi, une beauté tapageuse. Elle était grande, forte, ample de formes. Blanche pâlissait à côté de la magnificence de cette taille pleine d’audace et de fierté, et quant à Renée, malgré le charme répandu sur ses traits si délicats, elle ressemblait à une pauvre petite fleur étiolée dont un souffle de vent aurait brisé la tige.
Les trois sœurs étaient blondes, mais avec une nuance différente, partant d’une teinte pâle chez Renée pour arriver à la lueur ardente chez Olympe.
Les trois sœurs avaient été richement dotées de ce côté. Les boucles alanguies de Renée pouvaient rivaliser en profusion avec les nattes serrées de Blanche, mais quant aux cheveux d’Olympe, c’était une masse compacte et confuse, une crinière d’or, qu’elle relevait sans art au-dessus de sa tête, et qui s’échappant roulait à terre jusqu’à ses pieds.
Du reste, dans cette femme tout répondait à l’idée delà force et de la passion. Ses traits n’avaient ni la finesse de ceux de Renée, ni la noblesse de ceux de Blanche, mais accusaient le mépris et le dédain. Elle devait être orgueilleuse jusqu’au bout des ongles et ambitieuse à en mourir. Dans ses yeux se trahissaient toutes les passions et toutes les ardeurs. Ses lèvres étaient rouges et puissantes. Le sang mordait sa peau d’une blancheur laiteuse, et lui donnait des transparences provoquantes.
Sa robe à longue traîne balayait le parquet. Ses cheveux d’or s’épandaient autour d’elle. Son bras nu chargé de bracelets sortait de sa manche de velours à crevés de satin blanc. Un cachemire des Indes enveloppait ses épaules frissonnantes, et couvrait de son luxe de haut ton le décolleté de son corsage et la légèreté orgueilleuse de sa tenue.
Son nom, sa fortune, la position de son mari lui permettaient de fouler aux pieds ce qu’elle appelait le préjugé, et d’étaler dans le monde des toilettes et un langage que toute autre eût payé du prix de sa considération.
Elle s’était assise bruyamment, avant qu’on eût d’ailleurs songé à l’en prier, et parlait avec volubilité.
Rien de sérieux, rien de sincère dans ce flux débordant comme d’une cascade et dénotant aux premiers mots la jeune femme frivole et mondaine.
L’intimité qui existait entre Renée et Blanche avait cessé depuis l’arrivée d’Olympe.
Les trois sœurs se regardaient, s’observaient, s’étudiaient et surtout veillaient à ne point se livrer.
Mais au quatrième plan, et qui eût pu être au vingtième, était un autre personnage.
C’était le marquis de Saint-Coppens.
Après avoir salué et s’être informé avec onction de la santé de ses deux belles-sœurs, qu’il traitait avec un respect plein de solennité, il s’était assis, lui aussi, mais sans bruit et complétement à l’écart.
S’ennuyant à ne rien faire ’et ne prenant aucune part à la conversation qui s’engageait à côté de lui, il avait atteint un album qui traînait sur une console et le feuilletait avec complaisance.
Le marquis de Saint-Coppens était un homme de petite taille, étriqué de sa personne, et dont la tête malingre reposait sur un corps plus chétif encore. Quand il parlait, ses défauts physiques, au lieu de s’effacer, s’affirmaient davantage. Il avait la parole sourde et aiguë, la prononciation défectueuse; il était myope et avait une oreille paresseuse.
A côté de la riche carnation de sa femme, ce petit homme faisait peine à voir. Il dormait les yeux ouverts, il mangeait comme un enfant. On eût dit-que, frappé d’anémie depuis sa naissance, il n’avait pas six mois à vivre, et qu’il assistait à sa propre décomposition.
Cet homme était le produit d’une génération hâtive et fatiguée. Il était né rue Cassette, à Paris, dans ce pâté de maisons qui avoisinent la place Saint-Sulpice.
Son père, ancien garde du corps, et l’un des plus beaux hommes de la Restauration, lui avait donné le jour dans un âge avancé Sa mère, phthisique au troisième degré, était morte quelques mois après l’avoir mis au monde. Il avait été élevé par une douairière qui avait rêvé d’en faire un savant et un grand seigneur, et n’avait réussi qu’à produire un pauvre hère maladif et malheureux.
Un sang déjà vieux dans les veines, il n’avait été nourri pendant quinze à seize ans que de gâteaux à la crème et de bonbons à la vanille. La douairière l’adorait, mais son adoration se produisait à la façon de ces femmes qui ont un oiseau en cage, et qui, sous prétexte de lui rendre la vie agréable, passent la leur à le tracasser.
Enfermé du soir au matin dans un salon froid et solennel, le petit marquis n’avait eu pour horizon dans toute sa jeunesse que la rue Cassette et le visage refrogné et encapuchonné de sa vieille tante, la marquise douairière de Komarec. La journée du dimanche seule faisait exception. Ce jour-là, on allait à la messe. aux vêpres et au salut à Saint-Sulpice. Pendant vingt ans, ces trois cérémonics, se renouvelant quatre fois par mois, furent les seules distractions du futur conseiller d’Etat. La science qu’on lui avait imposée si longtemps à dose renforcée n’avait pas profité à son cerveau malade. Il était resté ignorant et était devenu imbécile.
Poussé très jeune dans la carrière diplomatique par la marquise de Kornarec qui avait à cette occasion déployé toute son activité et s’était servie de toutes les influences qu’elle avait su conserver au faubourg Saint-Germain, le petit Saint-Coppens avait occupé très-vite certains emplois recherchés et obtenu rapidement un poste élevé.
Attaché de divers consulats, vice-consul, le marquis appartenait comme auditeur au conseil d’État, où il avait promesse et certitude de devenir conseiller.
Ce n’était pas néanmoins que l’ambition l’eût mordu au cœur. A dire vrai, il était aussi indifférent pour les honneurs qu’il l’était pour la fortune et les plaisirs. C’était un homme sobre, sage, rangé, méthodique, ne demandant rien autre chose qu’à se coucher de bonne heure et à ne point faire de fausse digestion. Mais sa femme, qui ne l’avait épousé ni pour sa personne, ni pour son patrimoine très peu considérable, était ambitieuse pour deux, et s’était juré qu’elle serait un jour la femme d’un conseiller d’Etat.
Il faut avouer, du reste, qu’elle l’avait fait vite avancer depuis qu’elle l’avait pour mari. Il avait doublé les étapes et était resté émerveillé lui-même de la rapidité avec laquelle il passait par-dessus la tète de plusieurs de ses collègues autrement capables que lui.
Cela tenait à un mystère dont il n’avait pas la clef, et qu’il ne se fatiguait point à approfondir. Il n’était point fier, ni vaniteux, et ne mettait pas son avancement sur le compte de son mérite Cela provenait, pensait il, des idées saines, conservatrices, qu’il avait toujours professées, de son amour pour la majorité et de son dévouement à la dynastie.
Comme opinion, somme toute, il n’en avait guère, et, quant aux principes, il ignorait complétement ce que ce mot baroque voulait dire.
Sa femme, on le comprend, faisait peu de cas de lui. Elle l’approuvait dans ses idées sages et peu compromettantes parce qu’elle y trouvait son compte, mais l’estimait à sa juste valeur.
Olympe n’avait ni éducation morale, ni instruction solide, ni intelligence hors ligne, mais elle avait une pénétration qu’elle tenait du père Coquillard, et qui l’éclairait souvent.
Il y avait un quart d’heure qu’elle était en présence de ses deux sœurs, et celles-ci n’avaient pu encore placer un mot.
Elle parlait de ceci, de cela, et surtout de tout ce qui avait rapport à elle.
Profondément personnelle, elle rapportait tout à elle-même, se couvrait volontiers en public du masque de la vertu, quitte à en rire devant sa conscience, et occupait la moitié de sa vie à des riens pour avoir le droit d’arborer franchement le mal l’autre moitié.
Blanche se leva, embrassa Renée avec effusion et mit un baiser froid sur le front d’Olympe.
–Madame la duchesse, dit celle-ci avec emphase.
–Madame la marquise, répondit l’autre, non sans ironie.
–Et quand verrons-nous vos salons? demanda la première avec un petit ton protecteur.
–Mais... bientôt.
–Laisse-lui donc au moins le temps de jouir en paix du rayon lumineux de la pleine lune de miel, dit la baronne.
–Comment, cela dure si longtemps!
–Je suis très-heureuse, dit Blanche, répondant à haute voix à une pensée secrète d’Olympe.
–Je n’en doute pas, chère amie, et je t en félicite.
La duchesse de Rivarez se retira.
–Oh! la pauvre enfant, s’écria la marquise après son départ; quelle naïveté, quelle candeur, et elle se croit heureuse!... Mais qui suppose-t-elle donc avoir épousé?.
–Un homme qui l’adore.
–Est-ce qu’il y a encore de ces hommes-là?
–Elle le croit.
–Et elle a tort; la vérité est qu’elle est la femme d’un dissipateur qui la ruinera et ruinera notre père si nous n’y prenons garde. Ce Rivarez!... Enfin!... Je soupçonne, moi, que nous sommes appelées à voir des énormités.
Renée, soit qu’elle n’eût pas meilleure opinion du mari de Blanche que sa sœur et qu’elle ne voulût pas néanmoins l’approuver hautement, soit qu’elle redoutât une discussion, ne répondit rien, et la conversation retomba dans le domaine de la banalité.
Quant à la duchesse de Rivarez, elle était montée dans sa voiture qui l’attendait à la porte et avait donné ordre au cocher de se presser. Son mari devait déjeuner avec elle, et elle ne voulait point qu’il l’attendit. C’étaient deux tourtereaux. Ils déjeunaient, dînaient ensemble, passaient la plus grande partie des soirées dans l’intimité. Ils ne se quittaient en quelque sorte pas, et le monde parvenait à peine à les distraire de leur amour.
Quel changement dans ce Rivarez, que l’on avait toujours connu débauché, joueur, grand coureur de ruelles et d’aventures. Quelle joie pour le cœur de Blanche de l’avoir dompté. Comme elle était fière d’être la duchesse de Rivarez, la femme aimée de cet homme que tant de femmes avaient poursuivi du charme de leur séduction, et qu’il délaissait pour ne plus voir qu’elle.
Tout heureuse, elle se pelotonnait au fond de son coupé, songeant les yeux fermés au bonheur qui l’attendait. Mais la route était longue. Elle mit la tète à la portière et regarda dans la rue. Quoique le temps fût sombre, le pavé glissant, le ciel gris et la température humide, elle trouva qu’il faisait bon et beau. Il y avait tant de soleil dans son cœur que les rayons en débordaient et faisaient chaud autour d’elle. Elle allait le voir, lui qu’elle voyait tout le jour et pas encore assez. C’était lumineux devant elle. Dans la lueur, il était debout, grand, beau, resplendissant, les yeux pleins de flammes,–matière et esprit. Quelle magnifique chose... l’amour.
Tout à coup elle tressaillit.
Sa voiture était arrêtée. Il y avait encombrement, et pendant que les cochers et les valets s’invectivaient, d’autres voitures arrivaient encore, coupés, remises, landaus, huit-ressorts, et le désordre augmentait.
C’est alors que, cherchant d’un œil distrait la cause de son retard, elle aperçut le nombre grossissant de voitures, et parmi elles un fiacre, un simple fiacre, dans lequel il y avait un homme et une femme.
Cet homme et cette femme, elle ne fit que les entrevoir, à travers la vitre, à distance, et soudain, pâle, épouvantée, elle se rejeta au fond de sa voiture.
Mais un sourire était venu bien vite effleurer sa lèvre et rallumer son regard éteint.
–La peur, se dit-elle, ce que c’est... Je l’aime et je la hais, et tous deux je les vois partout.
L’encombrement cessait. Elle eut le courage de s’approcher et de pencher la tête au dehors. Son coupé fuyait alors au galop. Le fiacre partait en sens opposé.. Les deux voitures se croisèrent. Blanche poussa un cri. Ils y étaient bien tous deux, au fond du fiacre maudit, sur la banquette graisseuse où s’étaient avant eux assis des commis et des grisettes, des bourgeois et des rouliers, eux, le duc de Rivarez et cette femme Coralie Darbo, que l’on nommait dans le monde la comtesse de Boissières.
Ils y étaient.
Leur haleine tiède qui, se confondant, ternissait la vitre grossière du véhicule crotté... Peut-être leurs mains étaient-elles croisées l’une dans l’autre et leurs lèvres men teuses de concert blasphémaient-elles?...
Le coup fut terrible autant qu’il était imprévu. La duchesse se leva pour donner un ordre, crier d’arrêter et de courir à cette voiture, mais elle retomba épuisée, suffoquée.
Quand, arrivé à l’hôtel, le valet ouvrit la portière et descendit le marchepied, on la trouva évanouie. On la porta dans sa chambre et on l’étendit sur son lit. Le docteur fut appelé en toute hâte. Longtemps on la crut morte. Morte était la grande illusion de sa vie. être aimée.
VI
LA COMTESSE DE BOISSIÈRES.
Table des matières
Elle existe quelque part, cette union de deux âmes qui se comprennent et s’aiment. L’amour est de ce monde. Jacques Raymond était au chevet de Geneviève et veillait sur elle avec la sollicitude du médecin et de l’amant. Ils étaient fiancés. Un soir, Coquillard avait mis la main de sa fille dans celle du jeune homme, et, les réunissant toutes deux dans les siennes, il leur avait dit:
«Aimez-vous; cet amour sera ma consolation.»
Cette parole était grosse de regrets dans la bouche du millionnaire. Geneviève l’avait compris et avait baissé la tète. Quant à Jacques Raymond, il avait répondu à la preuve d’affection qui lui était donnée par une douce et profonde étreinte.
Le mariage était donc décidé. Jacques Raymond avait ses entrées libres dans la maison et y venait tous les jours. Il y venait pour apporter ses soins vigilants à la malade, pour faire bonne garde au chevet de la victime; il y venait enfin pour réchauffer son cœur aux rayons célestes de l’immense bonheur de sa vie nouvelle.
Depuis qu’il veillait, il n’y avait pas eu de rechute et pas l’ombre d’une tentative criminelle. Il recommençait à douter de sa science et à espérer dans une prompte guérison. L’avenir lui apparaissait plein de sérénité, Le bonheur, d’ailleurs, eût suffi pour l’aveugler. Il eût vu le poison qu’il l’eût peut-être nié.
La convalescence, néanmoins, était longue; le pouls revenait lentement; le désordre de l’organisme se trahissait dans chaque effort que la malade faisait pour triompher du mal. Elle avait peut-être été beaucoup plus éprouvée que le jeune docteur ne l’avait pensé d’abord.
Mais les soins si attentifs et si dévoués de ce dernier, la volonté et la jeunesse devaient l’emporter sur la force du mal, et l’on pouvait prévoir le moment où la pauvre enfant allait complétement renaître à la vie.
Jacques Raymond épiait cet instant avec une joie inquiète mais puissante. Il ne dormait pas la nuit, dans la pensée que la journée serait plus longue le lendemain près d’elle. Le matin, il arrivait et ne la quittait que pour lui laisser le temps de reposer. Une femme n’aurait point eu les prévenances dont il l’entourait. Une sœur aurait montré une tendresse moins intelligente. Une mère aurait failli dans la tâche qu’il s’était imposée et qui était alors pour lui toute la joie de son âme.
Le matin où nous retrouvons le docteur dans la chambre de la convalescente, étudiant son visage, s’inquiétant des moindres détails de sa nuit, inspectant tout autour de lui et ne permettant pas qu’aucune tisane et aucun aliment approchassent de ses lèvres avant d’avoir été vérifiés par lui, il fut rejoint par Coquillard, qu’il n’avait pas rencontré la veille.
Le millionnaire resta quelques minutes dans cette chambre et lui glissa à l’oreille qu’il avait à l’entretenir en particulier.
Le jeune médecin endormit alors doucement la malade et, se retirant sans bruit, fut bientôt en présence du vieillard.
–Comment la trouvez-vous? lui demanda vivement celui-ci.
–Mais, très-bien.
–Vous ne me trompez pas?
–Vous seriez le dernier que je tromperais dans une aussi douloureuse circonstance.
–Je la trouve bien abattue.
–C’est l’effet de certaines potions narcotiques que je suis obligé de lui faire prendre pour combattre une crise qui s’annonçait et que j’avais à redouter. Je vous le répète, elle va aussi bien qu’il est possible. Le mal suit un cours régulier et il n’y a aucun danger à redouter.
Le front du millionnaire s’éclaircit.
–Je vous avoue, dit-il, qu’un moment, quand je me suis approché de son lit et que je l’ai vue si abattue, j’ai été inquiet; mais maintenant que je suis plus tranquille, je vais pouvoir vous parler à l’aise et à cœur ouvert. Quand voulez-vous nous marier?
Jacques Raymond s’attendait si peu à cette question, que n’avaient nullement amenée les paroles précédentes, qu’il en resta comme abasourdi.
–Mais..., dit-il, d’abord il y a une question de santé; puis.
Coquillard l’arrêta.
–Oh! l’on peut se marier sans bruit et sans fracas.
–Ce serait mon avis.
–Et c’est le mien. Mais écoutez-moi. Si je vous ai fait cette question, à laquelle il était difficile, je l’avoue, de répondre, c’est que je tenais à vous embarrasser et, vous faisant toucher la plaie du doigt, bien vous montrer dans quelle voie vous vous embarquiez.
–Je ne vous comprends pas.
–Vous allez me comprendre. Le millionnaire et le jeune médecin se rapprochèrent.
–Geneviève a été empoisonnée, dit Coquillard.
–Peut-être.
–Ne cherchez pas à le nier pour essayer de me tromper et pour vous tromper vous-même.
–Ce peut être encore le fait d’un accident.
–A deux reprises différentes?
–Les mêmes causes subsistant, le fait a pu deux fois se reproduire.
–Certainement tout est possible, mais ici les probabilités sont tout autres, et vous avez conclu d’une manière définitive il y a quelques jours, et ici-même, à un empoisonnement.
–Où voulez-vous en venir?
–A ceci, c’est que ce qui a pu arriver peut arriver encore. On a attenté deux fois à sa vie, on peut y attenter une troisième.
–En admettant cette hypothèse d’une façon absolue, soit, mais aujourd’hui je veille et j’empêche par ma présence, mes soins et mon expérience, que le crime arrive jusqu’à elle.
–Pourrez-vous toujours veiller?
–Quand Geneviève sera ma femme, la tâche ne me sera que plus facile.
–Les malheureux qui en veulent à sa vie trouveront toujours bien moyen de l’atteindre.
–Mais alors...
–Et qui sait si le mariage que nous arrêtons n’est pas de nature à précipiter l’horrible dénouement ; qui sait si, vous-même, le fait de cette alliance ne va pas désigner votre poitrine au poignard d’un assassin!...
–Oh! pour ce qui est de moi.
–Votre mort causerait celle de ma fille, si la sienne n’avait pas déjà causé la vôtre.
Jacques Raymond regarda son interlocuteur avec une vive anxiété:
–Allez-vous m’apprendre, dit-il d’une voix tremblante, qu’il me faut renoncer à la main de Geneviève?
–Non, mon ami, dit Coquillard, ce n’est pas cela que je veux vous dire, mais j’ai voulu vous éclairer sur notre situation respective. J’ai voulu vous montrer tous les périls que vous alliez affronter en entrant dans ma famille.
Des périls...
–Il est inutile, voyez-vous, Raymond, de se le dissimuler davantage, dit Coquillard d’une voix émue. J’ai des ennemis, de nombreux et puissants ennemis.
–Mais ces ennemis, quels sont-ils? Si vous les connaissez, on peut les combattre et les écraser.
–Et comment les connaîtrais-je? pas un ne se montre à visage découvert; les moyens les plus lâches sont les leurs,
–Mais aux coups ne reconnaissez-vous pas la main qui les porte?
–Non, je cherche en vain autour de moi. Ma richesse est sans doute la raison de cette haine, et cependant plus je plonge dans mon passé, plus je relève la tête avec un sentiment d’orgueil. Je le dis sans vanité, mais aussi sans crainte: je n’ai pas dans ma vie une action dont un honnête homme ait à rougir. D’heureuses circonstances ont secondé mes efforts et facilité ma tâche. J’aurais pu, cela est incontestable, travailler autant et réussir moins bien. La fortune est arrivée à moi sans alliage, et je n’ai fait aucune bassesse pour la mériter.
Raymond serra la main de Coquillard avec émotion. Celui-ci reprit:
–Je n’ai pas marié mes filles comme je l’aurais voulu. J’ai obéi à certaines influences, à des pressions qui m’ont dominé; et j’ai déjà payé bien cher les torts de ma faiblesse. Mais, somme toute, elles ne sont pas malheureuses et appartiennent à d’honnêtes gens.
Taboureau occupe dans le monde de la finance un poste considérable, et deviendra dans la suite un des manieurs d’argent les plus occupés. Certes, je préférerais le voir dans des affaires nettes et liquides comme les miennes, mais enfin il faut accepter les situations qu’on n’a pas créées.
Marié deux fois, il aimait sa première femme; il adore la seconde. Pas plus que la baronne, la marquise de Saint-Coppens n’aurait le droit de se plaindre. Celle-ci a un excellent mari qui n’a d’autre volonté que la sienne, et qui, de plus, est un homme dont on se plaît à reconnaître les nobles qualités.
Quant à Blanche, je la plains davantage, et je regrette son mariage. Le duc est un dissipateur sur lequel on ne peut rien fonder de sérieux, mais je le crois un honnête homme; c’est un gentilhomme. Je paierai demain comme j’ai payé hier, et j’achèterai peut-être ainsi le bonheur de ma fille.
Ce ne sont donc pas mes gendres qui peuvent être mes ennemis, poursuivit le millionnaire, en traînant sa parole comme un homme qui éprouve la nécessité de se convaincre lui-même; je n’ai pas d’autres parents que des cousins éloignés, que j’ai tous faits riches, et qui ne vivent pas auprès de moi.
J’ai des amis, je connais beaucoup d’indifférents, je ne me vois pas d’ennemis, et cependant, ils existent, mon cher Raymond; car je les sens; hier, ils en voulaient à ma vie; aujourd’hui ils en veulent à celle de mon enfant.
–A votre vie, à vous?
–Oui.
–Vous auriez ressenti quelque atteinte....
–Raymond, dit vivement Coquillard, je me suis juré de ne rien dire sur ce sujet, j’ai déjà trop dit; permettez-moi de ne pas répondre.
–Soit.
–Parlons de vous, mon ami, car j’en viens forcément à mon idée: Qui vous dit que cette haine qui nous poursuit, ma fille et moi, ne va pas vous atteindre aussi?
–Partager les périls de celle que j’aime est un bonheur pour moi, la défendre est un devoir.
–Eh bien, s’il en est ainsi, dit Coquillard en prenant la main du jeune homme, que ce mariage se fasse donc le plus tôt possible. Vous vous compromettez, et peut-être la sauvez-vous. Pardonnez-moi d’être égoïste pour ma fille. Une fois marié, vous l’emmènerez loin, bien loin; je la perdrai, mais elle vivra.
–Je suis prêt à tout pour prouver à elle ma tendresse, à vous mon dévouement.
Il y eut une pause.
Coquillard était, ainsi qu’il lui arrivait souvent, sous le poids d’une préoccupation visible, et l’on eût dit, aux inflexions que prenait sa voix en prononçant certains mots et certains noms, qu’il parlait autant pour se convaincre lui-même que pour convaincre son auditeur. Il cherchait à s’affirmer le bonheur de ses filles et l’honorabilité de leur alliance; mais assurément des nuages cruels assombrissaient son esprit.
Le nom de Taboureau surtout avait de la peine à sortir de ses lèvres; l’éloge officiel qu’il se croyait tenu de faire de ce personnage lui prenait à la gorge.
–Ce soir, dit-il enfin, je ne puis me dispenser de paraître chez les frères Buttler, deux financiers d’une grande habileté, et qui sont en ce moment à la tête d’une opération immense, où, à coup sûr, ils vont s’enrichir encore. Ces messieurs nous réunissent pour causer, et en même temps donnent une réception princière. Il ne serait pas mauvais qu’on vous vît avec moi, et que déjà je vous présentasse à quelques personnes comme mon futur gendre. Cela engagera et avancera l’affaire.
–Je suis à vos ordres.
–Eh bien, à ce soir.
Jacques Raymond retourna au lit de Geneviève, et la trouva aussi bien que possible. Rassuré de ce côté, il quitta l’hôtel, repassa chez lui dans la journée, dîna chez le vicomte du Barral, fit une nouvelle visite à Geneviève, et prit le millionnaire qui l’attendait.
Une heure après, il se promenait au bras de son futur beau-père, dans le salon des frères Buttler.
Il y avait là nombreuse compagnie: des banquiers, des gros financiers, des agents de change, des spéculateurs, des employés supérieurs des compagnies financières et des fortes maisons de banque de Paris, des négociants de haute lignée, riches et fort simples, et, comme il s’en glisse partout, des intrigants. Ce mélange est une fatalité de l’agglomération d’une grande capitale.
Tout ce monde-là était charmant et avait le rire sur les lèvres. L’heure de la Bourse était passée et les affaires suspendues, ils parlaient volontiers d’autre chose que de la hausse et de la baisse. Les plus acharnés se montraient profonds politiques au point de vue de leurs intérêts. Les optimistes approuvaient Je dernier discours du ministre d’Etat, les pessimistes se plaignaient avec aigreur de la ligne de conduite du gouvernement; bref, personne n’était d’accord et tout le monde s’entendait.
A côté de ce groupe d’hommes posés, sérieux et infatigables s’en glissaient d’autres moins solennels.
Ceux-là agitaient les questions les plus diverses. On parlait du dernier cotillon qui avait eu lieu chez le marquis de Saint-Coppcns et du raout du prince de Vallonstein. Les uns prédisaient un avenir immense à la petite Léontine qui venait de débuter dans un rôle de cocodette aux Folies; les autres s’extasiaient sur les mérites de la chanteuse en vogue et riaient à gorge déployée des cascades des deux comiques des Boudes.
De la politique, ils ne voyaient que le côté finance: du théâtre, que le côté camique; de l’amour, que le côté luxurieux.
Çà et là quelques femmes se mêlaient aux groupes et glissaient leurs pointes.
Ce n’étaient ni les moins justes, ni les moins aiguës.
Notre héros assistait avec une certaine curiosité à un spectacle nouveau pour lui. Il n’était pas façonné au bagout parisien et ne se doutait pas qu’il est d’un homme bien posé et répandu de savoir au juste à quelle hauteur la petite Phrasie peut lever la jambe sur la musique d’Offenbach.
Il en eut bientôt assez et se disposa discrètement à s’en aller.
Le vicomte du Barral, entouré de quelques jeunes hommes et de quelques femmes jeunes et belles, l’aperçut et fit un pas vers lui.
–Très-cher, s’écria-t-il, tu fais nos délices depuis plus de dix minutes. Madame prétend que tu arrives des pays froids et que lu t’ennuies ici. Madame la comtesse de Boissières, au contraire, que voici et que je te présente, se fait forte de te prouver que tu es amoureux.
–Madame la comtesse se trompe, dit Jacques Raymond qui salua la femme qu on lui présentait avec une familiarité qui l’ eût étonné, si elle etait venue de tout autre que de son ami, assez coutumier du fait.
–Alors, tu n’es pas amoureux?
–Je demande d’abord à savoir ce qui me vaut cette agréable supposition, dit-il en riant.
–Mais vos airs ténébreux, monsieur, dit la comtesse. Jacques Raymond allait répondre, quand le vicomte lui coupa la parole.
–Cher ami, un instant, dit-il, il ne faut pas que ces dames s’imaginent avoir affaire à un sauvage du Nouveau Monde. Il est de toute nécessité qu’elles soient bien convaincues qu’elles traitent avec un homme civilisé, qui, pour être d’humeur sombre et rébarbative, n’en est pas moins un profond appréciateur de leurs mérites et un excellent ami pour moi.–Permets-moi de te présenter.
Et avant que Jacques Raymond eût le temps de placer un mot il était poussé dans le groupe et entouré.
–Oui, messieurs et mesdames, s’écriait le petit vicomte, un géologue distingué, un voyageur infatigable, un savant émérite, un médecin de grand talent, un helléniste remarquable, un philosophe de la haute école, cinquante mille francs de revenu, célibataire et bon garçon.
–Allons, dit Jacques Raymond dont la nature se pliait mal à ces plaisanteries de mauvais goût et qui prit néanmoins dans la circonstance le parti d’en rire, c’est fort heureux que tu finisses par quelque chose de vrai, je n’aurai point la peine de me fâcher et je continuerai à accepter mes amis tels qu’ils sont.
La conversation s’engagea alors sur un ton général. Mais Jacques Raymond qui écoutait peu et parlait encore moins, regardait autour de lui et, dissimulant son étonnement et sa curiosité sous une apparente distraction, attendait avec quelque impatience le moment de se retrouver seul avec le vicomte pour l’interroger.
Il y avait deux femmes près de lui. L’une était d’une beauté et d’un caractère banals. Il l’avait entrevue et n’y pensait plus. Mais quelle était l’autre?...
Cette autre qu ’on lui avait présentée sous le titre et le nom de comtesse de Boissières, et qui, par certaines questions, s’adressant directement à lui, provoquait sa réponse et de ses deux yeux noirs le regardait avec une étrange persistance?
Elle pouvait effleurer la trentième année et elle avait la fraîcheur d’une femme de vingt ans.
Elle était surtout d’une beauté extraordinaire.
Malgré lui et quoique son cœur fût rempli, Jacques Raymond regardait cette femme avec une certaine admiration, tant sa beauté exerçait de séductions autour d’elle. On eût pu dire de la comtesse de Boissières comme autrefois de la princesse de Chimay: «Quand elle apparaissait dans un salon, elle faisait le jour et la nuit; le jour pour elle, la nuit pour les autres.»
Elle était grande. Son cou puissant et relié aux épaules par de fortes attaches supportait sa tête superbe et d’un ovale si parfait, qu’elle eût défié le ciseau du statuaire le plus habile. Le front seul péchait et s’aplatissait aux tempes, mais les cheveux qui, eux, étaient une merveille, le dissimulaient. L’oreille mince, délicieusement sculptée et subissant une légère courbe à sa partie supérieure, apparaissait entre les flots d’ébène de cette chevelure si épaisse et si lourde, qu’aucun peigne n’était assez fort pour la contenir au sommet de la tête.
Les lèvres étaient d’un rouge ardent, le nez effilé et aux narines roses et frémissantes, les yeux noirs, vifs, profonds, pleins de flammes, la main amincie, blanche, nerveuse avec les ongles transparents. Le sang courait sous l’épiderme avec violence et faisait un transparent généreux à la peau d’une blancheur maie. La lumière mordait à même dans cette chair ferme et l’éclairait de ses tons chauds. Cette femme s’exprimait avec art et parlait avec passion.
Bon gré, mal gré, il fallut la suivre, et une demi-heure après, Jacques Raymond était encore là causant et lui répondant. Elle savait... Cette femme avait voyagé, vécu, aimé.
Jacques Raymond prit plaisir à l’entendre.
Quand le groupe se dispersa, elle montra quelque peine à s’éloigner, et enveloppant le jeune docteur d’un regard inquiet et persistant:
–Je demeure rue de La Rochefoucauld, dit-elle; je reçois les mardis; puis-je espérer vous voir quelquefois chez moi, monsieur le docteur?
Jacques Raymond s’inclina et promit.
–Mardi prochain? dit-elle.
Il hésita, elle insista.. du regard; il s’inclina.
–Merci, fit-elle.
Et se tournant vers le vicomte du Barrai:
–Je compte sur vous, vicomte, pour rappeler à monsieur la promesse qu’il vient de me faire.
–C’est inutile, madame, dit Raymond, je m’en souviendrai.
Quand elle fut partie, il courut à Barral qui s’éloignait.
–Un mot, dit-il.
–Quoi?
–Quelle est cette femme?
Le vicomte eut un éclat de rire.
–Mais c’est Coralie, pardieu!... Tu ne la connais pas?. Tu la connaîtras.
Il n’en demanda pas davantage. La réponse du vicomte, et surtout le ton sur lequel elle était faite, lui disait suffisamment ce que, dans sa naïveté, il n’avait pas aussitôt deviné.
Il s’étonna un instant de la bizarrerie des choses, de l’impudence du masque, de son inexpérience parisienne, il fit en quelques minutes l’histoire de cette femme, dont la beauté et l’esprit l’avaient un moment frappé, puis s’étant dit qu’il lui manquerait de parole et qu’il n irait pas chez elle, il n’y pensa plus.
Il quitta le salon, rentra chez lui, et le lendemain il était au lit de Geneviève, soignant celle-ci et ne vivant plus que par le souffle de la pauvre enfant au front pâli, qu’il aimait de toutes les forces de son âme.
Mais la comtesse de Boissières, Coralie, comme avait dit le vicomte du Barral, ne l’avait pas oublié, et le mardi s’étant passé sans sa visite, il reçut le surlendemain un petit mot de reproche et une nouvelle invitation.
Il ne répondit ni ne bougea.
Nouvelle lettre et nouvelles instances... de sa part, même silence. Alors le vicomte du Barral vint le trouver et lui dit:
–Mon cher, on a le droit de n’être pas Parisien, mais on n’a jamais celui d’être un imbécile. La comtesse est tout simplement la plus jolie femme de Paris, si tu n’en sais rien et si tu ne l’as pas vu, je te l’apprends. De plus, c’est la femme à la mode, et celle qui donne le ton non-seulement à certaines femmes, mais au faubourg. Il y a des hommes, et j’en connais, qui donneraient leur fortune pour passer une heure dans son boudoir. Eh bien, mon cher, tout le monde n’y passe pas, et elle a assez d’observation des convenances pour être admise, tolérée, si tu veux, dans le monde où tu l’as vue.
–Je veux bien le croire, dit Jacques Raymond, qui éclata de rire au nez de son ami.
–Ris tant que tu voudras, mais laisse-moi te dire que tu joues en ce moment un rôle absurde. Tu pourrais être dans vingt-quatre heures l’homme le mieux posé de Paris et tu refuses.
–Pour qui me prends-tu? fit Raymond.
–Allons, bon, tes grands airs; je connais cela, je les ai quelquefois. Eh bien, soit, tu te moques de la célébrité et tu as raison; tu fais mieux, tu la méprises.
–Oh! oui; je suis absolument étranger à cette ambi-Lion. Votre monde est une macédoine qui m’étonne, dont je m’amuse à ma manière, mais où je n’éprouve nul désir de briller.
–Et tu n’as peut-être pas tort. Mais cela t’empêche-t-il d’être poli, convenable, de rendre visite à une femme jolie, qui t’en prie.... et cela s’oppose-t-il à ce que tu jouisses de certains priviléges attachés par grâce d’état à ta personne et qu’on veut bien t’octroyer?
–Ah çà, mon cher, tu ne sais donc pas une chose, dit Raymond en regardant le vicomte en face.
–Laquelle?
–Je vais me marier.
–Oh! quelle nouvelle! Mais tout le monde ne parle que de cela. Tu éponses la dernière des Coquillard; je te félicite... jolie et quelques biens... Mais, mon cher, c’est vieux comme la bataille de Fontenoy, cette nouvelle-là. A la Bourse, elle ne ferait aucun effet. C’est connu, archi-connu. Tout Paris en a causé une heure. En ce moment, il est bien plus question de la petite danseuse du Lyrique, qui fait de son pied tout ce qu’elle veut, même des pieds-de-nez aux fauteuils.
–Paris a été bien bon de s’occuper de moi, dit Raymond.
–Ce n’est pas de toi, mon cher, c’est de Coquillard. Est-ce toi le millionnaire?... Deviens millionnaire, millionnaire s’entend de plusieurs millions, de beaucoup de millions, et c’est de toi qu’on s’occupera.
–Bref, je me marie, tu le sais; tu vois maintenant pourquoi je suis obligé à certaines réserves... qui sont dans mes goûts, d’ailleurs, ajouta Raymond,
–Oh! mais pas du tout! Ce garçon-là me fera mourir– par sa candeur.
–Dis ma sottise.
–Pourquoi ne le dirais-je pas!... C’est la vérité. La naïveté touche à l’enfantillage et effleure la folie. Fuir, le salon d’une jolie femme, parce qu’on va se marier!... D’abord, l’es-tu, marié? Non. Profite donc d’un instant de répit, d’une dernière heure de complète indépendance. Puis, quand bien même tu le serais... Mais, ah çà! d’où viens-tu? On t’a donc changé en voyage?... Le mariage, mon cher, n’est jamais une chaîne que pour la femme. C’est la manifestation la plus évidente de la liberté. On se marie pour être libre.
–J’aime mieux te faire gagner ton procès que de prendre la peine de discuter contre toi. J’irai faire une visite à ta comtesse. Es-tu content?
–Cela dépend.
–Oh! alors...
–Quand iras-tu?
–Mardi.
–Non, lundi, elle sera seule.
–Mais je n’ai pas besoin de tête-à-tête, moi.
–Oh! le malheureux! Enfin!... va pour mardi; mais sois aimable.
–Je ne te comprends plus.
–Tu parles cependant plusieurs langues.
–Oui, mais pas la tienne.
Les deux amis se serrèrent la main et eurent un franc
rire.
–Allons, c’est convenu, dit le vicomte, j’annonce ta visite à la comtesse et ton horreur des guerres civiles.
–Mais je ne veux pas la guerre.
–Je le crois bien. avec, une femme. et une jolie femme.
Le vicomte se retira, et Raymond qui, cette fois, se crut formellement engagé, le mardi suivant, parut chez la comtesse.
On ne lui fit pas de reproches et on l’accueillit comme un vieil ami de la maison, un peu plus cérémonieusement peut-être, mais avec non moins de cordialité.
Il fut sensible à la délicatesse du procédé; il promit de revenir, et il revint.
La comtesse de Boissières portait un nom honorable, le nom d’un homme qui, dans un transport d’amour, l’avait épousée et en était mort de désespoir.
En mourant, le digne homme n’avait pu emporter son nom et l’avait laissé à la belle Coralie, née Darbo, qui s’en servait comme d’une clef d’or pour forcer certaines portes qui autrement fussent restées fermées.
Il en résultait que si Coralie avait ses entrées larges dans un monde interlope dont elle était la reine, la comtesse de Boissières avait un pied dans une sphère plus relevée.
Les femmes se plaignaient bien un peu, haussaient les épaules et détournaient souvent la tête, mais les hommes ont des indulgences terribles pour les beautés triomphantes, et les femmes cédaient le pas à leur rivale toute-puissante.
En dehors de chez elle, Jacques Raymond rencontra donc quelquefois la comtesse de Boissières dans le monde.
Elle se montrait pleine de prévenances et de grâces à son égard; il répondait à ses avances avec froideur et avec une réserve calculée.
Elle s’en plaignait, il s’en défendait et ne changeait ni de tactique, ni de conduite.
–Savez-vous que vous êtes un homme comme je n’en ai jamais vu? lui dit-elle un jour.
–C’est que vous avez toujours vécu, lui répondit-il avec une franchise presque brutale, dans un monde frivole et peu scrupuleux, qui a pour principe de n’obéir qu’à ses instincts.
Elle parut frappée de cette réponse et en garda quelque temps rancune à celui qui l’avait faite. Mais elle revint bientôt à lui et se montra plus charmante encore que par le passé.
–C’est étonnant, se disait Jacques Raymond qui n’avait jamais cessé de passer une partie de ses journées près de Geneviève convalescente, et dont les yeux pouvaient être charmés, mais dont le cœur n’avait jamais tressailli dans son commerce avec la comtesse,–c’est étonnant comme cette femme est indulgente à mon égard.
S’il eût été plus familiarisé avec Je langage parisien, il se fût servi d’une autre expression et se fût depuis longtemps aperçu de l’étrangeté de sa conduite.
Néanmoins, il ne pouvait se dispenser de se présenter quelquefois rue de la Rochefoucauld, et il le faisait avec amabilité, mais avec l’arrière-pensée de cesser bientôt ses visites et n’attendant qu’un prétexte pour disparaître.
Il s’offrit à lui et il le saisit, sans trop considérer s’il mettait toute la raison de son côté.
C’est le propre des gens faibles ou bons de s’arranger pour avoir tort.
Il était question des femmes, surtout de certaines femmes, et un sujet aussi scabreux demandait à être traité avec une grande habileté et une plus grande réserve.
Notre héros fit tout le contraire. Irrité des poursuites de la comtesse, et ne sachant comment s’en défendre, il profita de la circonstance pour tomber à bras raccourci sur les malheureuses.
Il ne laissa ni une plume à leurs ailes, ni un sourire à leurs lèvres. Il se montra le Desgenais implacable, le censeur inexorable et ne fit rien pour dissimuler le peu d’estime et tout le dégoût que les femmes de ce monde lui inspiraient.
S’il était une maison où il fût imprudent de s’exprimer ainsi, c’était chez la comtesse de Boissières, dont l’existence n’était un mystère pour personne.
Darmowy fragment się skończył.