Czytaj książkę: «L'Ile des parapluies, aventures du gâte-sauce Talmouse»
Ernest d' Hervilly
L'Ile des parapluies, aventures du gâte-sauce Talmouse

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066316617
Table des matières
AVANT-PROPOS
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
XXVI
XXVII
XXVIII
XXIX
XXX
FAUNE ET FLORE DE L’ILE DES PARAPLUIES

A MARIE, A EUGÈNE VIOLLAT,
la sœur et le frère
de leur vieil ami,
E. D’H.
AVANT-PROPOS
Table des matières
«Les personnes capables, à qui j’ai communiqué cette Relation, m’ayant unanimement assuré que, malgré ses défauts, ils espéroient qu’elle seroit favorablement reçüe du Public, je me suis abandonné à leurs sentimens, en consentant qu’elle fût imprimée.
«Si ce petit livre n’est pas absolument indigne de Vous être offert, puissiez-vous ne pas dédaigner de Vous en faire quelque amusement, dans les moments de Votre loisir.»
HENRY LÉGUAT, gentilhomme bressan; Dédicace de ses «Voyages et Aventures» à Henry Grey, marquis et comte de Kent. 1721.
Chers et jeunes Lecteurs,
L’auteur des présentes Aventures de Talmouse n’a rien à ajouter, rien à retrancher, au modeste préambule du narrateur français d’autrefois.
Il se borne donc à le reproduire, mot à mot, en guise de préface.
Il l’accompagne toutefois de ses vœux pour le maintien de Votre bonne santé et de ses souhaits pour le succès de Vos études.
E. D’H.

I
Table des matières
LA TOURTE EN RETARD
— C’est étonnant, madame Durand!... s’écriait M. Durand, papetier parisien, rue d’Hauteville, le soir du dernier dimanche de septembre 1887, en présence des siens et de quelques amis, tous réunis à sa table avec l’espoir, bien légitime, de dîner confortablement. — C’est étonnant, madame Durand!... Il est, montre en main, sept heures cinq...
— Vingt! hasarda un convive affamé.
— Cinq! Je vais comme la Bourse. — Mais, n’importe! Il est sept heures, sonnées depuis longtemps, et nous attendons toujours la Tourte; une Tourte commandée pour six heures!...
— Pour cinq heures trois quarts, papa! — Par précaution...
— Bon! De mieux en mieux! La Tourte est en retard d’une grande heure! C’est toujours la même chose, madame Durand! Cette sotte de Clète aura sans doute commis quelque grossière erreur en faisant sa commande...
— Non, mon ami. Cette pauvre Clète vient de me le répéter, les larmes aux yeux, elle a donné exactement l’heure, le nom, le prénom et l’adresse... Mais sous votre République! monsieur Durand..., les pâtissiers sont les maîtres, et ils se moquent de tout!...
— C’est ce que nous verrons, madame Durand, et il est bien inutile de mêler la politique là-dedans. Quand cette Tourte et... ce gâteau, je crois? arriveront enfin ici, vous les renverrez, voilà tout, et du diable si je les paie!...
A cette parole de l’implacable M. Durand, un long murmure d’effroi et de révolte grondante, comme il s’en élève sur les radeaux perdus en pleine mer, circula parmi les assistants. Ils avaient lampé la soupe, mastiqué un bœuf bouilli à peu près aussi savoureux qu’un fragment de câble mouillé d’eau de mer sous les tropiques, et grignoté de tristes hors-d’œuvre. Mais ils avaient compté se rattraper sur une Tourte aux godiveaux réparateurs. Ils protestaient donc contre son renvoi, à l’unanimité.
La même scène et les mêmes clameurs se produisaient régulièrement, tous les dimanches, chez les Durand, entre six heures et demie et sept heures.
— Eh bien! poursuivit M. Durand, vaincu par la rumeur générale et par sa propre voix intérieure, j’apporte un amendement au paragraphe. On acceptera la Tourte... et le gâteau, mais pas un sou de pourboire au gâte-sauce! Vous m’entendez, madame Durand, pas un sou! Vous incriminez à tort les sentiments du patron. C’est le patronet qui est fautif. Je connais leurs allures, aux gâte-sauces! Est-ce que je ne les vois pas, tous les jours, devant ma vitrine, arrêtés pendant des heures, examinant successivement mes plumes, mes crayons, mes compas, mes pains à cacheter, etc., tandis que le soleil fond, dans la manne qui tient leur tête bien à l’ombre, de délicats édifices en sucre filé, mêlé de roses...
— Parbleu! Mais, ajoute un ami, les stations devant les boutiques, ce sont encore de véritables bienfaits pour le consommateur! car les gâte-sauces ont des habitudes bien autrement pernicieuses. Pour jouer au bouchon, par exemple, ils déposent leur manne sur le premier banc venu, où les vol-au-vent et les savarins subissent les impertinences des chiens rôdeurs...
— C’est donc pour ça qu’il n’y a jamais qu’une écrevisse sur les Tourtes? Les autres, les chiens s’en font des bisques dans leur pauvre petit estomac, c’est bien évident.
— Bah! murmura un sage convive, instruit par une longue expérience, nous la mangerons tout de même, la suprême écrevisse!
— Oui, si la Tourte apparaît avant minuit!...
— Plus une tourte est en retard, plus elle est près d’arriver...
— Un bel axiome à se mettre sous la dent!
L’entrée solennelle de la bonne, Clète, —avec la Tourte! — interrompit les orateurs, qui devenaient amers et acerbes.
Il y eut comme un roucoulement de joie autour de la table.
— Vous l’avez secoué, je pense, ce garçon?
— Ah! je vous crois, monsieur, et comme un prunier!
— Et pas de pourboire, n’est-ce pas?... Mme Durand a dû vous le dire?...
— Pas un centime! Je lui aurais plutôt donné une claque.
— Et qui était-ce, celui-là ?
— C’est ce grand flin de Talmouse, madame. Vous savez, celui qui est déjà venu dimanche dernier. Un garçon long comme un jour sans pain, avec des oreilles évasées, le visage tout pâle et rempli de taches de son.
— C’est bon; il n’a que ce qu’il mérite!... Merci, Clète. Allez soigner votre salade, ma fille, et pas trop de vinaigre.
— Et maintenant, dit M. Durand, à la Tourte! Allons, bon! Elle est au roux! Et il n’y a pas même une écrevisse!
— C’est étrange. Clète l’a commandée au blanc, comme toujours.
— Oui, et comme toujours, elle est au roux! C’est étonnant, madame Durand!...
— Allons, allons, ne la laissons pas refroidir davantage.
— Enfin!... Excusez-nous. Qui veut du couvercle?
— Moi! cria tout le monde.
II
Table des matières
TALMOUSE
Les vœux des Durand sont comblés. Qu’il n’en soit plus question.
Mais disons pourquoi la Tourte de famille fut en retard, ce dernier dimanche de septembre, de beaucoup plus de quarts d’heure que les dimanches précédents.
Talmouse, le grand flin au visage pâle constellé de taches de rousseur, dont les oreilles débordaient, largement, de chaque côté de sa toque blanche, n’était pas un gâte-sauce plus flâneur que ses confrères. Il l’était autant. Mais seulement pendant la semaine. Le dimanche, au contraire, il s’efforçait, réellement, de contenter tout le monde et son maître.
Ainsi, le jour où il apparaît dans ce récit, Talmouse, sifflant sous sa manne et marchant rondement, ne s’était arrêté que deux fois dans son essor, depuis qu’il l’avait pris au seuil de l’officine patronale. La première fois, ç’avait été pour son plaisir. Il avait assisté avec une satisfaction sans égale à la course, disons au véritable match, tacitement engagé entre trois individus qu’éperonnait leur âpre espoir d’arriver premier à une place, aperçue enfin, et vacante par un hasard extraordinaire, à l’impériale d’un omnibus. La lutte engagée au pied du véhicule par les concurrents essoufflés fournit à Talmouse un délicieux spectacle. La seconde fois, ce fut pour son instruction que le gâte-sauce serra son frein. Voyant un monsieur de bel aspect s’apprêter à faire renouveler l’éclat de sa chaussure, il s’immobilisa en se disant: «Je vais me payer ça!» Et il avait contemplé et enregistré d’un bout à l’autre les détails des us et coutumes du cireur à médaille en activité, d’un air de profond intérêt, et comme trouvant cette manœuvre éminemment suggestive.
Après quoi, sifflant de nouveau, il était reparti sous petite vapeur, mais déterminé à ne plus rien voir de gai ou de curieux sur sa route, car il songeait tout à coup aux Durand éperdus!
Il allait, méprisant même les abois des chiens derrière ses talons, l’œil charmé par le simple jeu des nuages, et regardant en l’air, autant que le lui permettait, bien entendu, sa manne qu’il maintenait d’une main, tandis que l’autre était insérée dans la poche de sa cotte à raies bleues.
La rencontre soudaine d’un de ses souliers et d’un corps mou, ramena ses regards vers le sol.
Il y aperçut un beau et gros portefeuille. Il se baissa avec des prodiges d’équilibre pour assurer un niveau constant, dans les bains-marie, aux sauces confiées à ses soins, et ramassa l’objet perdu, qu’il examina, ouvrit, explora.
A la vue d’un grand nombre de solides papiers imprimés de toutes les nuances, illustrés de figures symboliques, dames et messieurs, et de signatures illisibles, que ce vaste portefeuille renfermait dans ses entrailles, Talmouse murmura avec un dédain parfait:
— Ollala! — Tout ça, c’est de l’english!
Puis, après une seconde de réflexion, il reprit:
— Oui, mais ça ressemble aux machins que j’ai vus chez les changeurs, sous des sébiles? ça vaut peut-être de l’argent? Eh bien, il doit être frais, le monsieur qui a perdu ça! Mais, où est-ce qu’il demeure? — Pas de carte! Pas de lettre que je puisse comprendre! — En route pour chez le commissaire, alors! — Ah! bien oui, mais, et les Durand qui attendent leur Tourte! — Diable! C’est égal, faut faire comme dans les journaux.
En achevant ce discours, qu’il prononçait mentalement, Talmouse remettait tous les papiers dans les poches du portefeuille. Parmi les derniers, il aperçut des billets bleus, en liasse.
— Ollala! mais je connais ça, moi! C’est de la Banque, ça. — Oui, voilà le portrait de je ne sais qui, avec sa cuvette à ailes sur la tête, en transparence. — Raison de plus pour ne pas garder ça une minute de plus!
Talmouse fourrait alors le portefeuille dans sa veste blanche, qu’un mouchoir à carreaux et divers objets faisaient bomber comme la poche d’une sarigue en voyage avec ses petits. Puis, rapide comme la flèche, une main à sa manne où les sauces ondulaient follement dans leurs bains-marie, l’apprenti pâtissier poursuivait sa carrière, interrogeant les sergents de ville sur la situation du plus prochain bureau de police.
Ayant enfin atteint un commissariat, où il fut reçu par un secrétaire soupçonneux et de mauvaise humeur, qui daigna lui déclarer tout d’abord que son supérieur n’avait pas commandé de tourte, attendu qu’il dînait en ville, Talmouse commença sa déclaration.
Mais, aux premiers mots, le secrétaire lui ordonna de se taire, et de répondre, et plus vite que ça, à un interrogatoire en règle.
— Votre nom? Votre adresse? Votre profession? Comment ces valeurs sont-elles parvenues entre vos mains?
— Mais, monsieur, d’abord, ce n’est pas entre mes mains, c’est entre mes pieds qu’elles sont arrivées...
— Ne riez pas, ou je vous fourre!... Votre nom?
— Mais mon nom ne fait rien à l’affaire. J’ai trouvé ça, je vous l’apporte, voilà tout. C’est mon devoir.
— C’est bon, c’est bon! Votre adresse, votre nom?
— En voilà des histoires! Eh bien! voilà le nom, et voilà l’adresse de mon patron; c’est écrit sur la manne. Lisez plutôt! «TALMOUSE, rue Montorgueil. » Moi, je m’appelle Alexandre-Nicolas Civet, mais, entre collègues, comme c’est l’habitude aussi entre clercs de notaire, on me désigne par le nom de mon patron.
— C’est bien. — Je n’ai plus besoin de vous. Allez et tâchez de marcher droit, ou vous aurez de mes nouvelles, mon garçon!
Talmouse s’en alla, et très vite, et même content d’en être quitte à si bon marché. Mais, une fois hors du sombre réduit du chien du commissaire, il s’écriait:
— Eh bien! en voilà un qui est peigné à rebrousse-poil! Ollala!
Vingt minutes plus tard, Talmouse était reçu par Mlle Clète, la bonne des Durand, de la façon gracieuse qu’on sait, et ses ustensiles vidés, il redescendait l’escalier, sans avoir empoché le plus petit pourboire.
Mais, en dépit de ses seize ans, Talmouse était un vrai philosophe, sans le savoir, et il avait encore dans le cœur quelque chose de plus que la philosophie, et ce quelque chose-là le consolait rapidement de tout.
Cependant, le soir de ce dernier dimanche de septembre, dans la mansarde où il couchait, toujours fort las, en compagnie de six ou sept camarades de son âge et de sa pâleur, il renaudait un peu, comme il disait, en additionnant dans sa tête les maigres petits profits de sa longue et fatigante journée, car il soupirait:
— Tout ça, ce n’est pas fait pour encourager les rosières!
Et il murmurait encore:
— Le chien du commissaire me traite comme un filou, les Durand me suppriment mes quatre sous. Ollala! merci!
D’un regard sans gaieté il contemplait en ce moment, par la lucarne de la mansarde, les innombrables toits sombres groupés devant lui, les maisons aux fenêtres brillantes encore, çà et là, et il écoutait, songeur, le roulement lointain des voitures dans les rues profondes.
— C’est égal, reprenait-il, ne nous plaignons pas! Pourvu que les seuls parents qui me restent soient contents, ça va bien, et je fais ce que je peux pour ça. Et ma famille, à moi, dame! c’est tout ça; c’est la ville et les faubourgs. Les voilà. mes parents; c’est Papa-Paris et c’est Maman-la-France!
III
Table des matières
AU HAVRE
Bien que le roulis d’un compartiment de troisième classe, combiné avec le contact permanent de ses banquettes de bois, pendant toute une nuit, réduise peu à peu les muscles humains à l’état de poires tapées, les touristes parisiens qu’emmène un train de plaisir sont en général d’une intarissable gaieté, même quand ils n’ont pas de «coin.»
Aussi le train de plaisir de Paris au Havre, un des derniers de la saison, qui se mit en route un samedi d’octobre, une semaine après l’aventure de Talmouse, ne dérogea-t-il pas plus que les autres à sa mission, qui est de signaler partout son passage nocturne par des chants, des rires et des cris d’animaux variés.
Mais parmi les voyageurs qui déwagonnèrent au Havre, au soleil levant, nul n’avait fait preuve d’un plus infatigable entrain qu’un jeune homme de seize ans, vêtu d’un modeste complet en toile grise et coiffé d’un chapeau de bambou tressé à Iokohama, ou ailleurs.
Tout le répertoire traditionnel du voyageur en train de plaisir avait été débité par lui, d’arrêt en arrêt, de l’antique: «Ohé ! Lambert!» au moderne: «C’est ta poire qu’il nous faut!»
Ce jeune homme, pâlot, taché de rousseur, et orné d’oreilles très développées, n’avait interrompu ses chants, lazzis et discours débordants de joie, que pour dévorer beaucoup de cervelas, trop peut-être. Mais ces petits festins à l’ail, bien sobrement arrosés d’eau claire à la buvette des stations, avaient eu l’avantage de permettre à certains de ses compagnons de fermer l’œil pendant quelques secondes.
Et, à ce point de vue, ils avaient béni parfois la charcuterie parisienne, oubliant la violence de ses parfums.
En sortant de la gare, au Havre, le joyeux garçon, entouré de trois amis improvisés en route, et qui avaient juré de ne plus le quitter de toute la journée, examina le ciel avec une certaine inquiétude.
Le soleil s’était bien montré à l’heure annoncée par les almanachs, mais déjà il s’était embrumé et une pluie fine voltigeait par les airs.
— Allons, bon! — voilà le temps qui se gâte!
— Mais non, ça s’en ira avec la marée, dit un passant matinal, havrais fier de son climat, et qui se serait plutôt fait couper en quatre que d’avouer que la pluie est en permanence au Havre, comme si la patrie était en danger de périr de sécheresse.
Pour laisser à la bienfaisante «marée» le temps de faire son prétendu office d’éponge, le jeune voyageur proposa d’entrer dans le premier débit venu et d’y goûter enfin sur place le fameux cidre de la Normandie.
La proposition fut reçue avec enthousiasme.
Et les touristes, poussant des cris de joie à l’aspect des mâts de l’arrière-port, et déjà comme grisés par les senteurs du brai et du galipot, entrèrent dans le premier débit venu, bras dessus bras dessous, en chantant:
Il n’a pas d’ parapluie!
Ça n’ fait rien quand il fait beau;
Mais quand il tomb’ de la pluie,
Il est mouillé jusqu’aux os!
Il n’y avait pas de cidre dans le premier débit venu!
Mais on leur offrit une goutte de tafia, qui leur sillonna le gosier d’un trait de feu.
Toussant et versant des larmes d’angoisse, le jeune voyageur s’écria, quand il reprit l’usage de sa langue:
— C’est un jus de Baba qui est un peu raide, celui-là ! — C’est égal, pas de cidre, en plein Havre, ça m’a donné un coup! — Il faut vite aller voir si la mer est encore à sa place. Voilà seize ans que j’en rêve.
Vers la fin de la journée, et de retour d’une excursion à Honfleur, pendant laquelle il avait dompté tout malaise en dansant en rond avec ses amis, sous une pluie battante, notre jeune Parisien aux larges oreilles, qui avait enfin bu du cidre authentique, visitait dans un bassin un gros trois-mâts-goëlette, d’ancien modèle, qui lui avait paru infiniment plus pittoresque que les splendides transatlantiques.
— Au moins, celui-là, disait-il à ses amis de rencontre, ça ne me rappelle pas les bateaux noirs du Pont des Arts. C’est un vrai, celui-là.
Pendant qu’il discourait de la sorte, il était examiné par un grand individu, assis sur l’avant, vêtu d’un uniforme de chef de cuisine, mais qui n’était pas d’une entière blancheur; cet individu, avec des mouvements de surprise de la tête et des épaules, avançant celles-ci, reculant celle-là, suivait tous les gestes du visiteur de son navire.
Il avait l’air parfaitement ahuri.
A un certain moment, ce cuisinier de mer mit une main au-dessus de ses sourcils, en abat-jour, puis grimaça, puis s’écria:
— Ohé ! du canot! ohé ! Talmouse!
Talmouse, — car c’était bien le grand flin en question qui visitait les curiosités du Havre, —regarda alors, attentivement, l’individu qui l’interpellait ainsi, par son surnom, si loin de Paris, et le reconnut pour un de ses anciens camarades de laboratoire.
Il s’élança vers lui, en lui décochant à son tour le pull up! des Anglais, qu’il parodiait de cette façon parisienne:
— Poûle!... coq! — Comment, c’est toi, mon bon vieux Vincent! — Ollala! — c’est donc à toi, ce bateau-là ?
— Non. J’en suis le cook, le Vatel, si tu le préfères. Pois-lard! lard-fayots. Gourganes, lard, et ainsi de suite, avec de la conserve de bœuf à la clef!
— Si c’est possible! Ollala!
Après cette exclamation, Talmouse présenta ses compagnons. Le cook leur serra la main comme à des amis de vingt ans. Puis l’on causa, en buvant un breuvage quelconque, dans la cuisine, où le chef les fit entrer.
— Mais comment es-tu au Havre? tu as donc fait fortune?
— Pas encore, répondit Talmouse, mais ça viendra. Qu’on m’offre une chance, et tu verras si je ne m’y accroche pas ferme!
— Alors, c’est ton patron qui t’a payé le voyage?
— Le patron!... ah! bien oui! — C’est toute une histoire! c’est très long à dire. En deux mots, voilà : — J’ai trouvé un portefeuille. Je l’ai porté chez M. le commissaire. Le commissaire, qui est plus malin que moi, a trouvé de suite l’adresse du propriétaire, et celui-ci a voulu me voir. Il est venu chez mon patron. Il faut te dire qu’on m’avait forcé de déclarer mon nom au bureau. Il m’a offert une récompense, je n’en ai pas voulu. Le monsieur m’a dit comme ça, alors, que ça lui ferait de la peine si je faisais le fier. C’est un Anglais, Business, Business, et il demeure au Havre, justement; pas en ce moment, mais toute l’année. Enfin, il m’a tant tourmenté, que je lui ai dit: — «Eh bien, voilà : c’est mon rêve de voir la mer! si vous voulez me payer un train de plaisir, ça me fera joliment plaisir. Justement je vais être sans place, à cause d’une tourte que j’ai portée en retard le jour de votre portefeuille. Je suis libre.» — Alors, ce monsieur a ri. Et il m’a dit: — «Je suis forcé de rester à Paris ces jours-ci, sans cela je vous emmènerais tout bonnement avec moi au Havre. — Mais comme le train de plaisir est pour demain, je vous l’offre, bien volontiers, et avec de quoi manger un morceau là-bas. Ne me refusez pas! — A votre retour, et si vous ne tenez pas à une place à Paris, écrivez-moi. Voilà mon adresse au Havre. Je me charge de vous.» — Et voilà comment, mon bon Vincent, je suis au Havre, en rentier, et c’est rudement joli!
— Et avec un «sac?»
— Ollala! non!... Le dîner de ce soir, le moyen de «boulotter» en route, et de quoi verser au bureau de placement, demain, à Paris, voilà toute ma fortune. Il ne m’en faut pas davantage.
— Tu as fait ton devoir, et c’est très bien, mon garçon! — Maintenant, il faut changer ton programme; c’est moi qui offre à dîner, et en ville, ce soir. Ces messieurs ne seront pas de trop.
— Bien aimable. Mais nous irons aussi de notre petite monnaie!
— Comme vous voudrez! il y a de la place, au Havre! — A présent, démarrez. Moi, je vais me changer. Dans une demi-heure je vous rejoins. Allez m’attendre sur ce quai, là-bas, au Rendez-vous des Baleiniers.
— C’est entendu. Mais pas de retard!... Il ne faudrait pas manquer le train de retour.
IV
Table des matières
LA FIÈVRE DES DIAMANTS
A l’époque où Talmouse «se payait» enfin la vue de la mer, le Havre, ainsi que beaucoup d’autres ports européens, américains, asiatiques, était le rendez-vous d’innombrables émigrants d’un genre nouveau. Venus de tous les coins du monde aux lieux d’embarquement qui leur offraient une traversée plus ou moins rapide, mais au meilleur marché possible, ils convergeaient tous sur un point unique: le Cap.
Tous arrivaient, enfiévrés par les nouvelles merveilleuses, quelque peu grossies en route. qu’on recevait des Champs de diamants récemment découverts alors, et exploités au Nord-Est de la colonie anglaise et sur ses frontières mêmes.
A la suite des milliers d’aventuriers de toute espèce qui se voyaient déjà, en rêve, en train de fouiller et de laver la fameuse terre bleue où dormaient, depuis des siècles, d’énormes diamants de toutes les couleurs, se pressaient des hordes de mercanti, aux teints et aux langages bigarrés, qui comptaient rapidement s’enrichir aussi, non pas à la façon des diggers, le pic et le crible à la main, mais en leur vendant énormément cher le superflu, et surtout le nécessaire, à Kimberley, à Baberton, à Prétoria, etc., enfin dans toutes les nouvelles villes du Pays des diamants, villes déjà considérables bien qu’improvisées, et bâties pour la plupart—selon l’expression américaine — «en caisses d’emballage.»
1887 était la grande année de l’entraînement général des chercheurs de diamants, et d’or à défaut de diamants, vers l’Afrique australe.
Et de même qu’on voit à Paris, aux jours de fête, les véhicules les plus étranges, les plus défectueux, carrioles, coucous et tapissières, sortir soudain de remises ignorées pour s’offrir au public, qui les accepte avec reconnaissance, de même, dans tous les ports, en 1887, des navires de tout gabarit et de tout tonnage, navires de réforme, radoubés, repeints, remâtés, voiliers ou paquebots, français ou étrangers, attendaient les émigrants pressés de partir ou d’être transportés avec économie.
The Raven (le Corbeau), trois-mâts-goëlette américain de huit cents tonneaux, sur lequel le bon Vincent exerçait les fonctions de cook et surtout de boulanger, comme il avait oublié de le dire à son ami Talmouse, appartenait au genre démodé de ces voiliers racoleurs que les besoins de l’émigration, en 1887, amenaient en foule dans les ports du littoral de la Manche, et qui se chargeaient de tout et de tous, au plus juste prix.
Le camarade de Talmouse y avait pris du service, poussé par son humeur aventureuse et son goût de la mer, après plusieurs autres campagnes heureuses à Sierra-Léone et sur les côtes des pays noirs; mais, en lui-même, il comptait bien, une fois arrivé à Cap-Town, dire bonsoir au vieux navire, et se rendre aux Champs des diamants, d’une manière ou d’une autre, sans bourse délier bien entendu, et, finalement, monter une cantine dans les nouveaux Établissements, où la soif et la faim sont ce qui manque le moins.
Un petit pécule, tendrement respecté et grossi, qu’il portait sur son cœur, faute de cachette plus sûre à bord, était la base solide de son futur commerce.
Ses talents culinaires lui procuraient et le transport gratuit, et le moyen de nourrir son magot et lui-même.
Quand il rejoignit Talmouse au Rendez-vous des Baleiniers, il avait résolu en lui-même de déterminer son jeune ami à le suivre au Cap de Bonne-Espérance, car alors, songeait-il joyeusement, avec un camarade de ce calibre-là, le voyage deviendrait une véritable partie de plaisir.
— Il ne lâchera pas l’occasion de faire fortune, si jamais elle s’offre; voilà ce qu’a dit Talmouse. Eh bien! je la lui offre! Le navire sera en partance dans six jours. Il est sans place. Il adore la mer. Ça ira tout seul. Je l’engagerai comme aide de cuisine.
Aux Baleiniers, il fit tout de suite part de son idée au jeune garçon. Talmouse l’écouta froidement. Il ne dit pas non, mais il fit des objections.
— Et d’abord, dit-il gravement, est-ce que je serai de retour pour l’ouverture de l’Exposition? Car, tu comprends, Vincent, moi, j’ai posé..., enfin, j’ai vu poser la première pierre de la Tour Eiffel, et je veux être là, avec ou sans fortune, avec ou sans manne sur la tête, mais enfin présent, en bon Parisien de la rue Beaubourg (et, à ce propos, ils n’étaient pas difficiles, jadis, sur les bourgs!); enfin, je ne veux pas manquer à son inauguration. — Moi, absent! au Centenaire! Ollala!... Qu’est-ce que diraient Papa-Paris et Maman-la-France?
A cela, le bon Vincent répondait:
— Voyons, nous sommes au commencement d’octobre 87, mon petit. Le temps de faire notre affaire là-bas, de réaliser et de revenir..., ça nous prendra bien?... Bah! nous serons à Paris bien avant le Ier mai 89, parbleu!
— Mais, c’est que, moi, je n’ai rien... Dans les romans maritimes que j’ai lus, le soir, sous les becs de gaz, en portant mes tourtes, il est toujours question d’une pacotille: cotonnade rouge, verroteries...
— Ah! Eh bien?... Eh bien! mais, pour une occasion comme celle-là, unique, et sans que ça t’humilie, tu pourrais..., ton monsieur au porte-feuille..., qui est courtier, je suppose, ou armateur, ou enfin un gros bonnet d’ici...; eh bien! puisqu’il a dit qu’il se chargeait de toi..., il te viendra en aide. Va le voir!...
— Mais il est à Paris...
— Pour l’instant, oui; mais il va revenir bientôt, m’as-tu dit?
— C’est vrai.... c’est possible...
— Alors, c’est bien simple. Ces messieurs vont reprendre le train tout seuls. Toi, tu resteras ici à l’attendre, et ne t’inquiète de rien; j’en fais mon affaire. Mais allons dîner, d’abord!
On alla dîner. Le cook raconta ses aventures. Il battit le briquet si bien et si longtemps sur l’imagination de Talmouse que celle-ci, excitée d’autre part par les exhortations de ses compagnons de voyage, prit feu à la fin.
— Qu’est-ce qu’il me faut? Peu de chose, en somme: des chemises de flanelle, un sac, du fil et des aiguilles. Des riens. Pas de rasoir, je n’ai pas de barbe; pas de pipe, je ne fume pas.
— Il te faut aussi une literie, deux couteaux et pas mal de pantalons de toile.
— Bon! Le monsieur au portefeuille me prêtera quelques sous; je les lui rendrai au retour, à ce qu’il voudra pour cent. Je n’ai besoin de la permission de personne. Et puis, s’il y a du vilain coton, là-bas, si je... Eh bien! Maman-la-France en sera quitte pour me faire mettre, rue Beaubourg, n° 5, une plaque de marbre avec cette inscription: «Ici est né Alexandre-Nicolas Civet, dit Talmouse, mort dans un voyage autour du monde...»
— Elle n’aura pas cette peine-là, mon gas! Tu seras revenu pour ouvrir l’Exposition de 89, avec M. Grévy...
— Alors, c’est entendu. Je reste au Havre!
— Oui, et tu verras comme c’est amusant de voyager sur mer.
— Mon rêve depuis le maillot!
— Tu entendras «souffler la baleine,» peut-être.
— Ah! Qu’est-ce que c’est que ça?
— Tu verras; je ne t’en dis pas davantage. Je te laisse le plaisir de la surprise.
— Est-ce que nous passerons au Banc de Terre-Neuve? On m’a dit que, la nuit, on entend de très loin les fameux chiens aboyer...
Ah! mais non; nous n’allons pas par là ! Nous lui tournerons le dos. Nous descendrons tout au bas de l’Afrique; tu verras Madère, d’abord; ensuite les Canaries...
— Le pays des serins?
— Parfaitement; et le Sénégal et le Congo, —de loin, par exemple, — et puis l’île Sainte-Hélène...
— C’est une fameuse promenade!
— Et nous n’aurons pas froid, cet hiver surtout...
— Ah bah!... Ollala, ça me va!
— Et je te montrerai la Croix-du-Sud.
— Hein?... Tu dis?...
— Eh bien! oui; les plus belles étoiles du ciel, de l’autre côté de la boule du monde, quand nous ferons du Sud...
— Ah! je voudrais déjà y être!
— On part dans six jours; six ou huit...
— Pas avant?
— Non. Il faut attendre ton monsieur, pas vrai?
— C’est juste.
— Allons, trinquons encore une fois avec ces messieurs, et en route pour la gare! Voilà l’heure qui pique à tous les clochers... Nous allons leur faire un pas de conduite.
— En roule!
Le surlendemain, Talmouse et Vincent avaient une entrevue avec M. Haviland, l’homme au portefeuille, lequel était de retour à son 0ffice de la rue de Paris.
Celui-ci ne se refusa pas à venir en aide à l’honnête gâte-sauce, mais il le pria de bien réfléchir avant de se lancer dans une expédition de ce genre.
Le résultat des réflexions de Talmouse fut que le samedi 15 octobre, à la marée du soir, il sortait des jetées du Havre, à bord du Corbeau.

V
Table des matières
PICOLO ET COL-RAIDE
Quarante-cinq jours se sont écoulés depuis que le Corbeau a quitté le Havre, avec beau temps, belle mer et belle brise, emportant Talmouse en qualité officielle d’aide de cuisine.
Mais il n’y a guère aidé, à la cuisine, — au grand déplaisir de son ami Vincent, — pendant les dix premiers jours doublés, hélas! d’autant de nuits!
Malgré la «beauté » des éléments, malgré les réconfortants administrés par le cook, tantôt sous forme de jus de citron, tantôt sous forme de bousculade, Talmouse était resté sur sa maigre couchette, pantelant et geignant, sans boire ni manger (au contraire!), et, vaincu par le mal, en dépit de tout son courage, il n’avait ouvert la bouche que pour gémir entre deux spasmes:
— Ollala! ma pauvre rue Beaubourg, où es-tu?
Ou bien:
— Ollala! Maman-la-France, je te regrette joliment, va!
C’est en vain que Vincent lui criait:
— Veux-tu bien «fermer le panneau!» Si tu continues comme ça, tu vas faire pleurer les poissons.
Talmouse, très misérable, languissant, répondait:
— Est-ce que nous allons toujours danser comme ça! Il y a une tempête, bien sûr?
— Mais non! beau temps, belle brise, belle mer, comme dit le capitaine.
— Ah! c’est égal, je me suis payé un train de plaisir un peu trop prolongé, mon bon Vincent! Il n’y a pas assez de stations sur la ligne!
— Ah! dame, il n’y aura pas de relâche!
Enfin le mal céda. A la hauteur des Açores, Talmouse commençait, sans étourdissements, ce qu’il appelait: ses études de pied marin. La guérison était complète, et Talmouse arpentait solidement le pont, comme un vieux mangeur d’étoupe, en vue de Madère. Aux Canaries, bien que toujours pâle sous son béret bleu, il sifflait de nouveau, comme autrefois sous sa manne, et pelait des pommes de terre, sans faire aucune attention aux farces du roulis.
Un gigantesque émigrant, un Hollandais, musicien nomade, dont le fifre était l’instrument favori, et qui comptait, non sans raison, car les diggers sont des danseurs forcenés aux jours de repos, gagner une jolie somme dans les bars et les cantines des Terres à Diamants, était devenu l’ami de Talmouse, qu’il avait affectueusement aidé dans ses études de pied marin.
Ce grand Hollandais, rose, blond, et fort maigre, s’était constitué le cicérone de Talmouse.
Le soir du jour où l’on signalait les Canaries, il lui fit voir, tout en l’air, dans les nuages, le fameux pain de sucre du pic de Ténériffe.
— Oui, c’est un peu plus fort que Montmartre!... Mais, ajouta le gâte-sauce avec orgueil, la tour de M. Eiffel sera plus haute que ça encore!
— Non, mon garçon. La tour de M. Eiffel n’aura que trois cents mètres, et ce petit pic-là, que je vois pour la troisième fois, il a près de quatre kilomètres de hauteur; un peu moins que le mont Blanc.
— Pas possible! Vous en êtes sûr, Picolo?
— Sûr et certain, mon garçon. Mais pourquoi m’appelez-vous toujours Picolo?... J’ai nom Conraert Van Beerstraaten.
— C’est trop long! J’aime mieux vous appeler comme votre petit instrument. C’est un picolo, pas vrai?
— Mon fifre? oui...
— Eh bien! alors..., à moins que ça ne vous contrarie..., je vous appellerai toujours Picolo. C’est un surnom bien amical. Et nous sommes amis, pas vrai?
— Farceur de petit Parisien!
— Paris! oh! cher Papa-Paris! il est joliment loin, lui!... Mais, bah!... Il ne faut pas s’affliger. Il n’est pas perdu; il ne s’envolera pas! Je le retrouverai, Paris, et à sa place, pardine!
— Certainement! Et je voudrais être aussi sûr, moi, de retrouver ma vue d’autrefois, mon pauvre œil droit...
— Dites donc l’œil de tribord! — Tribord, droite! bâbord, gauche!... Vous n’êtes pas marin pour deux sous, Picolo? — Et qu’est-ce qu’il a donc, votre écubier de tribord?
— Mon écub...? Ah! mon œil!... Il a, qu’il a été opéré de la cataracte; et le gauche n’est pas bien solide non plus. Enfin! il faut se résigner... et jouer du fifre jusqu’à la fin des fins, même si je deviens aveugle!...
— Allons, allons, calmez-vous, Picolo; ça n’ira pas jusqu’à la clarinette sur un pont! Mais l’ennuyeux, c’est qu’il vous faut porter des lunettes avec du taffetas vert autour. Vous avez l’air, comme ça, de l’omnibus de Montpernasse avec ses lanternes éteintes. C’est même cette ressemblance-là qui m’a touché au cœur, quand je vous ai vu à bord.
— Respectez votre ancien, monsieur Talmouse!
— Il n’y a pas d’offense... A présent que j’ai vu le pif de Ténéric, non! le pic de Ténériffe, mon bon monsieur Picolo, qu’est-ce que vous allez me montrer ces jours-ci?
— Les îles du Cap-Vert, si nous ne passons pas trop au large, et alors nous serons en face du Sénégal.
— Merci! Il fait déjà assez chaud comme cela!
— Dame, mon garçon, nous franchissons le premier tropique, le Cancer, et nous passerons le second aussi, plus tard, après avoir traversé la Ligne.
— Quelle ligne? la ligne flottante ou la ligne de fond? Je connais que celles-là, à Paris, et même je pince gentiment le goujon à la ligne flottante.
— Je vous parle de l’Équateur, une ligne de savants, qui coupe en deux, par le milieu, la grosse pomme terrestre, si bien que le morceau d’en haut, où nous sommes encore, s’appelle l’hémisphère boréal. Après la Ligne, nous descendrons dans l’autre morceau, qui est l’hémisphère austral.
— Et le thermomètre montera toujours!...
— Ah! mais non! Il fera même un peu bien frais, au-dessous de l’autre tropique, le Capricorne!
— Ma foi, je n’en serai pas fâché ! Vive le Capricorne!
— Nous verrons si vous direz toujours cela!
Picolo, le grand Hollandais, n’était pas le seul ami que l’obligeance et la bonne humeur de Talmouse lui eussent acquis parmi les passagers du Corbeau.
Un gros petit homme avait été également attiré, comme le fer par l’aimant, vers le joyeux aide du maître-coq, et ce gros petit homme, absolument chauve, mais porteur d’une longue barbiche de chèvre sous le menton, était un Anglais qui n’avait rien du flegme traditionnel de ses compatriotes. M. Hutchinson était toujours souriant, bavard et gesticulateur, au contraire.
Ce qu’il avait de commun avec ses compatriotes, par exemple, c’était l’emploi incessant, à propos de tout et à propos de rien, de la locution à tout faire all right! presque aussi usitée dans le Royaume-Unique ce goddam! qui, d’après Figaro, forme le fond de la langue anglaise.
Cet all right! répété à tout bout de champ, amena bien vite Talmouse, quand il se fut lié avec le gros petit homme, à ne désigner celui-ci que par les deux mots en question, dont il estropiait malicieusement la prononciation, et qu’il proférait ainsi: Col-Raide!
M. Hutchinson, de même que Conraert Van Beerstraaten, avait accepté, en souriant, le surnom dont Talmouse l’avait baptisé ; mais tandis que mynheer Van Beerstraaten ripostait à Talmouse en l’appelant Talmousse, M. Hutchinson appelait le gâte-sauce: mister Talm-Haouse.
M. Col-Raide était ce qu’on nomme, en France, dans l’argot du métier, un Chineur.
Commerçant ambulant, il allait de pays en pays, récoltant, raccommodant, recouvrant des parapluies et des ombrelles, et les revendant avec un honnête bénéfice. Le grand carquois qui battait ses flancs, sur la terre ferme, ne renfermait pas seulement des parapluies d’occasion, M. Col-Raide en colportait aussi de tout neufs, fabriqués en France, ou ailleurs, et qu’il cédait à des prix plus élevés, en les qualifiant de parapluies anglais quand il avait affaire à un client français, et de parapluies français quand il avait affaire à un client anglais.
Il se rendait, comme tous les passagers du Corbeau, aux Villes en caisses d’emballage des terrains diamantifères, parfaitement renseigné, par certains de ses aventureux confrères, sur le débit fructueux des parasols et des parapluies d’Europe dans les pays brûlés du soleil. Luxe et joie du travailleur noir, fort demandés par le colon blanc, très appréciés par le coolie chinois, quand son petit pavillon national en papier verni vient à lui faire défaut, le parapluie et le parasol trouvent des débouchés permanents dans tous ces établissements, qui sortent, comme des champignons, d’une terre où, disait Col-Raide, il ne pousse pas seulement, en fait d’arbres, de quoi faire un mât d’en-tout-cas.
— Savez-vous, mister Talm-haouse, qu’à Kimberley, par exemple, qui est une grosse ville maintenant, avec des maisons véritables, on a transformé les parasols en quatrième page de journal?
— Bah!
— On y colle des affiches, et on les confie à de pauvres diables qui se promènent par les rues, la tête à l’ombre, annonçant à tous que «le Old-Tom (gin), le vermout irréprochable et le Stout supérieur, se trouvent chez Blackfoot, Buschman street... West! Venez tous! venez tous!...»
— Bon!... Ces pauvres hommes-sandwiches de Paris, qui reçoivent tant d’averses, devraient bien adopter ce système-là !
— De sorte, ajoutait Col-Raide, que je m’en vais au Cap, comme les camarades. Et, de là, sans me fatiguer, à petites journées, par le chemin de fer, les carrioles, les chariots, ou même à dos de bœuf, s’il le faut, j’irai tout doucement, jusqu’au nord de Baberton, chinant et travaillant en route, et toujours à l’ombre, puisque j’en vends!
Embarqué l’un des derniers, M. Hutchinson avait eu le désagrément de voir ses caisses de marchandises éparpillées çà et là, dans les cales. Plusieurs même avaient été arrimées dans l’entrepont, sous des prélarts, où elles faisaient assez l’effet d’un joli rendez-vous de cercueils.
— Et ce n’est pas gai à voir, disait Talmouse, de qui était la remarque.
VI
Table des matières
LE SOUFFLE DE LA BALEINE
Quarante-cinq jours s’étaient donc écoulés depuis qu’on avait perdu de vue la terre de France, et, comme Picolo l’avait annoncé à Talmouse, le Corbeau avait même effectué depuis longtemps le passage de la Ligne avec la Cérémonie d’usage encore sur nombre de bâtiments; car le vieux Père Neptune ne lâche pas facilement ses droits, et il est toujours prêt, comme jadis, à couper le nez du navire dont le capitaine hésiterait à racheter l’éperon. Le Corbeau avait déjà franchi plusieurs fois la Ligne, et cependant le vieux Neptune exigea le péage, surtout de la part des passagers, un tas de terriens hérétiques qu’il était bon de baptiser un peu.
Talmouse fut, comme tous ses compagnons, mitraillé par le cortège de Neptune, blanchi de farine, noirci de suie, plongé dans une baille pleine d’eau, aspergé, inondé.
Mais il avait pris sa revanche en noyant les autres à son tour sous des torrents d’eau salée.
Talmouse avait vu la mer «lamper,» lumineuse comme une omelette au rhum qui s’éteint ici pour flamber plus loin; il avait admiré les orages du Pot-au-Noir avant la Ligne; il avait mangé du poisson volant. Cependant une chose manquait encore au bonheur de Talmouse, quarante-cinq jours après son départ du Havre.
Il n’avait pas entendu «souffler la baleine!»
Pourtant son bon ami Vincent lui avait bien promis, au Rendez-vous des Baleiniers, qu’il entendrait, distinctement, un jour ou l’autre, ce souffle mystérieux!
Un soir, comme il lui rappelait sa promesse, le cook le regarda d’un œil sévère, interrogateur, et lui dit:
— C’est que tu te lèves trop matin, mon petit. Les paresseux sont mal vus à bord, c’est vrai, mais eux seuls entendent «souffler la baleine... »
— Tiens! en voilà une idée?...
— C’est à prendre ou à laisser... Essaie seulement, deux ou trois fois, de rester sur ton matelas, au réveil, et tu entendras le cétacé !...
Le lendemain matin, décidé à tenter l’expérience, Talmouse fit la sourde oreille quand la cloche sonna à toute volée, et lorsque l’un des hommes de la «Bordée» descendante, un tribordais ce jour-là, se mit à hurler à la Bordée endormie: As-tu entendu? En bas, Bâbordais! debout au quart, debout!
Il se dorlota quelques instants, puis, sans se presser, il s’habilla et se rendit à la cuisine où il trouva les feux déjà allumés par Vincent, lequel l’accueillit avec un sourire des plus aimables.
— Tu vas bien, dit le cook, très bien, mon garçon, continue!...
— Le lendemain, quand on appela au quart les tribordais endormis, le brave Talmouse s’étendit voluptueusement sur sa couchette, où il refit un bon petit somme.
La face de Vincent était plus que jamais épanouie quand Talmouse fit enfin son apparition devant lui.
— Je crois que la baleine est arrivée dans nos eaux. Elle suit notre sillage, mon garçon, dit le maître-coq. Ouvre bien les oreilles demain matin, et ferme les yeux.
Oui, mais, le lendemain, à l’aube, Talmouse, qui n’était pas de la rue Beaubourg pour des prunes, se demanda si le sourire et le ton goguenard de Vincent ne voilaient pas quelque plaisanterie maritime encore inédite pour lui, et, en conséquence, quand on appela les bâbordais au quart, il se cacha le mieux qu’il put dans un coin de son cabanon, en laissant sur son matelas une sorte de fantôme de lui-même composé d’une vareuse et d’un bonnet de laine.
Bien lui en prit, car cinq minutes après cette opération, une voix terrible fit entendre ces mots:
— La Baleine va souffler!
En même temps le jet retentissant d’une lance à eau entra par la porte du cabanon, et tomba sur le prétendu dormeur, inondant la couchette d’une trombe salée.
Mais Talmouse en fut quitte pour un simple bain de pieds dans son coi n.
Quelques instants après, il révélait sa ruse au bon Vincent, en se tordant de rire. Mais le bon Vincent était très vexé, et son aimable sourire avait «viré de bord.»
Col-Raide et Picolo, à qui Talmouse raconta son entrevue sans danger avec la fameuse Baleine de l’Atlantique, répandirent l’histoire à bord, et elle valut au gâte-sauce cet éloge d’un vieux de la cale:
— Quel matelot ça ferait, ce mousse-la!
Tout en essuyant averses diluviennes, tornades, grains et coups de vent, dont il tressaillait et gémissait de tous ses vieux membres, le Corbeau poursuivait rondement sa route, poussé par les vents alizés sur les eaux, — les plus profondes et aussi les plus salées de l’Atlantique, — qui ondulent en lames immenses entre Sainte-Hélène et la côte d’Afrique.
On avait dépassé l’île célèbre, et l’on faisait même du Sud, plus bas que le tropique du Capricorne.
Le navire s’avançait, solitaire, souvent sous d’interminables brumes, parfois dans les beaux temps; et, sur la grande route liquide, si fréquentée autrefois, mais que le percement de l’isthme de Suez a faite si déserte à présent, c’est à peine s’il échangea les saluts et les questions d’usage à de longs intervalles, à coups de pavillons, avec deux ou trois navires qu’on croisa.
Talmouse trouvait le temps long.
Les trente-neuf autres passagers du Corbeau étaient de son avis.
— Et pas moyen de jouer au bouchon sur cette balançoire! s’écriait Talmouse, fatigué du loto du dimanche.
En revanche, il dansait le soir à corps perdu, malgré la chaleur, aux sons du fifre de Picolo, qu’accompagnaient divers instruments familiers à d’autres émigrants.
Enfin, quand le monde l’en priait, à l’Avant, —et même aussi parfois à l’Arrière, — car il avait une voix agréable bien qu’un peu trop langoureuse, comme beaucoup de Parisiens de son âge et de sa condition, Talmouse chantait les refrains les plus en vogue chez Maman-la-France au moment de son départ. Des Blés d’or à En r’venant d’la Revue, il déroulait tout son répertoire, à l’applaudissement général.
En r’venant d’la R’vue obtint même un succès double et singulier. Le premier couplet fit brusquement changer de route à un albatros infatigable qui volait parallèlement au navire depuis huit heures; l’oiseau géant sembla se décrocher soudain du ciel et tomber dans l’eau pour n’y plus rien entendre. Mais le dernier couplet provoqua une culbute extraordinaire, hors de l’eau, chez un vieux et fidèle marsouin qui accompagnait le Corbeau, et passait ordinairement son temps à plonger d’un côté pour reparaître de l’autre, et vice versa, instantanément. Le marsouin avait également l’air d’essayer de fuir la chanson jusque dans les hauteurs du ciel.
Assurément, l’habitant de l’eau comme l’habitant de l’air n’aimaient pas cette musique-là.
Pendant que Talmouse chantait, pendant que Picolo jouait du fifre, mister Col-Raide réparait et parait un lot de parapluies d’occasion, et il en vendait aux amateurs.
Malgré le culte fervent qu’ils rendaient à Apollon et à Mercure, les Dieux des Beaux-Arts et du Commerce, réunis à bord du Corbeau, sous des latitudes dont le chiffre était augmenté chaque jour, de la façon la plus satisfaisante, au dire du capitaine, un vrai découragement, un énervement profond avaient fait invasion dans l’esprit des émigrants et des trois amis.
— Nous n’arriverons jamais, soupirait Talmouse. Nous sommes sur le Vaisseau-Fantôme! En voilà pour l’Éternité à errer sur les mers. Je connais ça, moi, j’ai lu son histoire, sous les becs de gaz, quand je portais mes tourtes!
— Patience, mon cher monsieur Talmousse. Nous approchons! J’ai entendu dire à l’amiral, ce matin, que nous étions déjà à plus de deux mille quatre cents lieues...
— De la rue Beaubourg? De ma pauvre vieille rue Beaubourg! Ollala, Picolo! Je vois encore d’ici le marchand de frites du coin... Oh! qu’il est petit, petit, petit, à présent!
— Mais tu le reverras, voyons!... et de grandeur naturelle...
— J’y compte bien, mon cher Vincent! —C’est égal, il y a une petite trotte d’ici là. Et moi, dans les temps, qui croyais qu’il n’y avait rien de plus loin de Paris que Versailles!...
— A propos, mister Talm-haouse, nous allons avoir aussi des Grandes Eaux, et qui enfonceront celles de Versailles...
— Comment savez-vous ça, Col-Raide?
— Mais c’est un gabier qui me l’a confié. «Le bateau a été changé de linge, qu’il m’a dit, quand nous étions dans les beaux climats; il a mis sa plus grosse toile et doublé son cordon de montre, rapport aux zéphyrs du Sud.» Les jolis temps sont finis. On va être secoué.
— Oui, ajoutait Vincent, tous les hublots de la dunette ont été condamnés ce matin, il faut s’attendre à des poussées solides. Mais, tant mieux, si rien ne craque dans la baraque, nous pouvons être par le travers du Cap avant huit jours..., et vive la Baie-de-la-Table!
— Huit jours! et ce vieux Corbeau qui ne file jamais qu’entre neuf et dix nœuds!
— Dame, il n’est pas engagé pour les Régates...
— Il geint déjà assez comme ça, au moindre coup de mer!
— Bah! laisse-le crier!
VII
Table des matières
LES ROLLERS
Le 6 décembre, à l’aube, il faisait très froid, bien qu’on fût au commencement de l’été austral.
Une brume livide enveloppait le Corbeau.
L’Océan, terne, opaque, ondulait lourdement. Il n’y avait pas de brise.
— Voilà un joli calme, mes enfants, répétait Talmouse à tout venant. Hier, c’était une vraie partie de casse-cou sur les Montagnes-Russes! Mais aujourd’hui, jour de la fête de tous les garçons et la mienne en particulier, c’est du pur velours; c’est parfait. Bravo, saint Nicolas!
— A tes souhaits, Talmouse!
— Merci! — Le grand baquet est un peu tranquille, enfin. C’est dommage qu’au milieu de ce brouillard-là on ait l’air de naviguer dans un aquarium, et pas chaud, encore. Mais ne nous plaignons pas. Voilà des jours et des jours que notre bateau ressemblait trop à un petit bouchon au milieu du grand bassin des Tuileries. Ne nous plaignons pas!
La matinée s’écoula sans incident.
Après le dîner, la mer se mit à mousser, à crépiter, sans cesser d’allonger à l’infini, dans les brouillards, des lames pesantes comme du mercure, que le Corbeau escaladait et descendait assez facilement, en douceur.
Cependant, à chaque coup de tangage, Talmouse avait l’impression, dans les reins, d’un choc sourd produit comme par un tampon.
— Ollala! ça va me rendre poitrinaire!
Le vent était nul.
A l’excessive fraîcheur du matin avait succédé tout à coup une chaleur étrange, suffocante par instants, qui semblait couvée par le brouillard.
— On va éclore, tout à l’heure, disait Talmouse.
L’équipage et les passagers, quittant les vêtements de laine endossés depuis plusieurs jours, se mettaient à leur aise, du mieux qu’ils pouvaient. Mais une sueur poisseuse et lassante ne cessait de sourdre sur leur visage et sur tout leur corps. On soupa sans appétit.
Bien avant l’heure où l’on aurait vu se coucher le soleil, si le soleil s’était levé ce jour-là, ce qu’il ne fit pas, Talmouse appela l’attention de Vincent sur ce fait que les chats du bord, Miston et Pétrel, sortaient tout effarés des cales, ce qu’ils ne faisaient ordinairement, et avec le plus grand calme, que lorsque le crépuscule avait été avalé, comme d’une bouchée, et ce n’était pas long, par la nuit.
— Est-ce qu’on leur aurait marché sur la queue, en bas?
— C’est possible, répondait Vincent. — Mais comme ils sont caressants, aujourd’hui? Ils veulent grimper dans les bras de tout le monde! De quoi ont-ils peur?
— Mais, oui... C’est curieux. Ils ont bien dîné, pourtant. — Faut croire que les rats ont prémédité, là-dessous, quelque mauvais tour...
— Les rats! mister Talm-haouse!... Ah! que j’ai chaud!... Mais, goddam, il vient de m’en passer un dans les jambes, un rat!
En disant ces mots, Col-Raide, qui arrivait tout essoufflé et son crâne nu ruisselant comme une fontaine, montrait contre le plat-bord, dans un coin noir, un rat, effectivement, qui avait l’air fou, et essayait de grimper dans les literies encore exposées à l’air.
— Un rat! et Pétrel ne le sent pas, et Miston le laisse passer. Il y a une révolution dans la cale, alors! Le gouvernement de la vermine y est proclamé. Miston et Pétrel sont vendus au nouveau pouvoir! Ils ont mis la crosse en l’air!
— Je ne sais pas, dit gravement le grand Picolo, mais je n’aime pas ça, moi, les rats qui se révoltent et les chats qui embrassent les personnes tant que ça. On dit que c’est mauvais signe...
— Chut, fit Talmouse. Vous avez raison... Mais il ne faut pas le crier trop haut. J’ai lu, dans les illustrés, sous les becs de gaz, quand je portais mes tourtes, que c’est mauvais signe, en effet, de voir les rats d’un vaisseau changer leurs petites habitudes.
Vincent secouait la tête affirmativement.
Col-Raide, baissant la voix, dit à son tour:
— Le gabier m’a dit tout à l’heure, au tuyau de l’oreille, que dans les parages où nous sommes, et par des temps qui ont l’air tout bonasse comme celui-ci, il arrive souvent de l’Amérique du Sud des vagues aussi longues que le carême, hautes comme des falaises, qui vous prennent un navire comme une paille et le roulent pied par-dessus tête, étambot sur pomme de cacatois, vlan! ou bien le soulèvent si haut, tout à coup, pour le laisser retomber à plat brusquement, qu’il s’ouvre en deux, et coule à pic.
— Ollala! N-i-ni, c’est fini, alors!
— On appelle ces flots-là des rollers, des rouleurs.
Malgré ces détails peu rassurants et en dépit des manœuvres soudainement commandées qui leur firent connaître qu’on s’attendait à quelque «poussée» formidable venant, cette fois, du suroît (sud-ouest), lequel commençait à glapir dans les agrès, Picolo, Col-Raide, Talmouse et Vincent prirent le parti d’aller se coucher.
De lamentables cris d’oiseaux éperdus éclataient dans l’espace noir.
A l’intérieur des cabines hermétiquement closes, par ordre supérieur, la chaleur, supportable encore sur le pont éventé, était parfaitement intolérable.
Les cancrelats et les moustiques, dont le nombre semblait avoir crû d’une façon extraordinaire, sortaient tous de leurs cachettes, volaient, grimpaient, couraient bruyamment, tombant sur le visage et sur les mains des émigrants.
Seulement, chose singulière, ils oubliaient de les cribler de leurs exécrables piqûres et morsures ordinaires.
Ils ne les martyrisaient plus avec férocité, ils leur inspiraient à présent un affreux dégoût par leur contact permanent.
Le Corbeau s’était mis à rouler par saccades, et les poulies du gréement râlaient comme des agonisants.
Après deux heures passées, sans dormir, au tumulte du vent, au fracas des objets inconnus qui, partout, dans les ténèbres, se déplaçaient, tombaient, se brisaient, Talmouse et ses amis, n’y tenant plus, étouffant, se décidèrent à quitter leur infernale couchette, avec la rage de damnés qui se retournent sur leur gril.
Mais, comme ils se mettaient la tête dehors, un vent furieux, subitement, les prit par les cheveux comme s’il voulait les leur arracher, et Col-Raide, qui était chauve, crut son crâne empoigné par une main de fer.
Mais ils n’eurent pas le temps, du reste, de se communiquer leurs impressions, car le trois-mâts éprouva au même instant un choc épouvantable, comme si sa quille avait touché contre un rocher, puis il sembla se cabrer, et il s’enfonça ensuite, sans retour, dans une sorte de gouffre aux parois tournoyantes et qui mugissaient...
La catastrophe se produisit et s’acheva avec une rapidité foudroyante...
Telle fut la fin du voyage du pauvre vieux Corbeau.
A quel phénomène a-t-il dû son effroyable perdition totale?
Est-ce à un tremblement de mer, à une convulsion soudaine des abîmes devant l’éruption d’un volcan sous-océanien? A-t-il été enlevé dans la spirale d’une trombe prodigieuse, ou étreint par l’un des implacables tourbillons d’un cyclone? Est-ce enfin la volute désordonnée d’un roller qui l’anéantit! On l’ignorera toujours, car elle est close à présent et pour jamais, la bouche de ceux qui pourraient parler, et qui virent, de leurs yeux dilatés par l’angoisse suprême, la forme de la Mort, alors qu’elle fondait sur eux, hurlante et sans merci!
Et l’Océan passe et repasse sur leur tombe ignorée, qui garde son secret.
Hélas, les pauvres gens! qu’ils reposent en paix!

VIII
Table des matières
L’ÉPAVE
A travers les vastes et sombres lambeaux errants des brumes qu’a enfin écartelées le vent furieux de la nuit, l’Aurore, par fusées immenses, éphémères, frappe et illumine les houles de l’Océan calmé.
Des lueurs aux teintes de safran glissent et se balancent, un moment, sans cesse allumées, sans cesse éteintes, sur les crêtes mousseuses des vagues. Subitement éclatées ici, elles disparaissent soudain, pour se ranimer là-bas, splendides.
On dirait que des troupeaux prodigieux de gigantesques poissons aux écailles de cuivre nagent à fleur d’eau avec vélocité, puis plongent. pour reparaître plus étincelants encore au loin.
L’un des grands rayons jaunes qui filtrent par les déchirures des nuées opaques, enflamme tout à coup, à peu de distance du lieu même où le désastre du Corbeau a été consommé, les hauts sommets d’un noir massif de rochers, solitaire en ce point de l’Océan.
Un instant, sous cette clarté brusque, deux cônes à base trapue qui dominent le vaste monceau de ces noirs rochers, brillent violemment, mais un nuage passe, le rayon fulgurant est comme soufflé ; tout redevient ténèbres grises.
Cependant peu après le soleil s’élève. Il escalade le rempart illimité et continu que font encore à l’horizon d’épais brouillards immobiles au ras des flots; il en dépasse les créneaux, et, par les embrasures, il darde enfin librement ses flèches incommensurables sur l’énorme étendue des eaux frémissantes qui s’irisent.
Alors, en même temps que se découpent avec netteté et que flamboient les deux larges cornes aux lignes dentelées que le massif rocheux dresse à son faîte vers le ciel, voici que sa base, muraille de basalte, presque partout perpendiculaire, se dessine à son tour et s’éclaire, rayée de traits d’ombre verticaux, tandis que le long de ce socle d’aspect désolé, au niveau de la mer, étincellent les têtes des îlots et des récifs égrenés çà et là, par centaines.
Mais que révèle encore la noble et superbe lumière de l’aurore, au moment où elle dompte et disperse victorieusement les brumes nocturnes?
Elle révèle, — sur une petite plage étroite, seuil sableux d’une espèce de porte naturelle qu’ouvre, dans la falaise, une fissure de son flanc, — le corps d’un noyé qui gît là, immobile.
Le sable qui sert de couche à cette épave humaine est noir comme le drap d’un catafalque.
Couche froide, affreuse et pourtant sûre. Elle est mouillée encore, mais elle sera bientôt sèche. Car le vent, muselé enfin, n’y apporte plus les embruns qui l’inondaient. Le flot est descendu d’ailleurs. Et puis le soleil, paternellement, l’éponge et la réchauffe.
Le corps qui a été jeté là par la terrible mer, sur cette couche de couleur sinistre, a pour ciel de lit et pour courtines l’emmêlement inextricable des tiges, des feuilles et des sommités d’une herbe de taille étonnante, d’une espèce de roseaux des sables d’une hauteur extraordinaire.
A leur pied, l’être humain qu’ils entourent et qu’ils abritent ressemble à Gulliver endormi dans les blés du pays des Géants.
A l’instant où l’astre magnifique ne dédaigne pas de faire pénétrer ses rayons joyeux et bienfaisants dans l’anse obscure en question, et lorsqu’il auréole de ses feux les récifs épars devant la côte austère, des millions d’oiseaux de mer, de toute espèce, saluent son arrivée avec une telle explosion de cris de joie rauques ou aigus, proférés ensemble et subitement, que les échos de la morne solitude lui répondent par des rugissements infernaux.
Toutes les meutes réunies de France produiraient à peine de semblables abois.
Et, au-dessus des écueils, au-dessus de la jungle touffue des graminées puissante, planent tout à coup d’innombrables vols, des spirales sans fin, des tourbillons palpitants d’ailes grises ou blanches.
La clameur des oiseaux réveillés est d’une si formidable acuité et si prolongée, qu’elle tire enfin du profond sommeil d’épuisement où il allait peut-être s’évanouir pour jamais, l’homme que les lames ont amené mourant sur le sable noir.
Il ouvre les yeux, les promène d’un air hagard sur le ciel, sur les rocs, sur les roseaux, puis il les referme. Mais il les ouvre de nouveau bientôt, et se met sur son séant.
Il regarde. Il écoute. Il se tâte. Il essaie de se lever. Le contact de ses vêtements mouillés, dont ses mouvements dérangent les plis rigides, le font frissonner des pieds à la tête.
Il porte la main à son épaule. Avec la vie lui est revenue la douleur. Il n’est pas un point de son corps qui ne soit plus ou moins contusionné, mais il sent à son épaule les profondes déchirures de la griffe d’un animal. De quel animal? — D’un animal qui est là, à côté de lui, inerte, hérissé, semblable à un vieux manchon mouillé.
Le ressuscité l’examine et dit avec abattement:
— Un chat?
Puis il le contemple de nouveau, le touche, le retourne. Le chat gémit lamentablement. Alors, l’homme murmure:
— Miston?
Oui, c’est Miston, l’un des chat du Corbeau, qui s’est accroché au premier venu instinctivement, quand s’est produite la catastrophe, et qui n’a pas lâché prise, au moment où ce premier venu a coulé avec les autres.
Et Miston a échappé à la mort avec ce premier venu, lequel maintenant reprend entièrement connaissance.
Ce premier venu, ce naufragé, c’est Talmouse.
Talmoùse, plus pâle que jamais, et vêtu uniquement d’une chemise déchirée en flanelle et d’un pantalon de toile.
— Ollala! gémit le gâte-sauce, est-ce que je rêve? est-ce que je suis vivant et éveillé ? Où me voilà-t-il donc? au Cap?
Talmouse se dresse péniblement sur ses pieds. Il fait quelques pas, les larmes aux yeux. Il se tord les mains. En face de lui, c’est l’immensité de la mer. Autour de lui, derrière lui, au-dessus des touffes sans fin des hautes graminées, s’élèvent des falaises, surmontées de collines qui se profilent au loin, sombres, ravinées, nues.
Talmouse se laisse tomber sur le sol. Il sanglote.
Le souvenir de ce qui s’est passé lui revient confusément à l’esprit: la nuit, le vent, sa sortie de la cabine, le choc épouvantable, puis la fuite du pont sous ses pieds, puis l’étreinte de l’eau glacée, puis l’étouffement, puis enfin... ce réveil, là, près de Miston, sur cette terre inconnue!
Et il soupire:
— Je ne suis pas mort. — Non! je ne dors pas. Non! Alors, c’est que j’ai fait naufrage! Moi, moi! comme dans les illustrés que je lisais, le soir, en portant mes tourtes, sous les becs de gaz... Ollala, lala lala!
Des pleurs brûlants coulent de ses paupières avec violence, quand sa mémoire lui rappelle le joyeux passé parisien.
Mais il vainc pour un moment son immense chagrin, se remet debout, et inspecte de nouveau ce qui l’environne.
— C’est haut comme Montmartre, au moins, tout ça, songe-t-il. Mais c’est le Montmartre des nègres, sans doute, car tout est noir ici, même le sable, où l’on dirait qu’on a répandu la suie de cent mille cheminées. — Ollala! et me voilà tout seul, tout seul, quand tout le monde est mort, tout seul comme le marquis de Carabas, avec un chat! Tout seul! Rien dans les mains, rien dans les poches!
Talmouse se tait et pleure encore, car il vient de se rappeler ses amis, ses compagnons de route. Tous perdus, tous noyés, évidemment; sans cela, ils seraient là, comme lui, sur le sable...
Mais s’ils étaient aux environs? Si les vagues les avaient jetés, comme lui, sur quelque plage voisine, appelant au secours?...
Soulevé par cette pensée, oubliant ses souffrances, il s’élance vers la falaise prochaine, il l’escalade en s’aidant des éboulis, des saillies des blocs, et parvenu à une centaine de pieds de hauteur, il jette partout des regards éperdus.
Il n’aperçoit que l’eau semée d’écueils: les uns près du rivage presque à sec, entourés d’algues énormes, car la mer est basse encore; les autres plus loin, déjà fouettés de jets d’écume. Au-dessus de sa tête, c’est toujours la masse des collines noires et désolées.
Alors il crie, à pleins poumons, sans relâche.
Il appelle Col-Raide! Picolo! Vincent!
Aucune voix ne répond à ses hurlements incessants.
Sur la plate-forme où il s’est arrêté, il s’accroupit alors, pris de vertige; il ferme les yeux. Le puissant murmure du flot qui revient emplit ses oreilles. Il en est comme bercé. Il s’endort, anéanti, sur ce lit périlleux, et des larmes ruissellent silencieusement et sans arrêt sur ses joues.
IX
Table des matières
UN PEU DE MUSIQUE
Quand Talmouse sortit enfin de l’accablement moral et physique où il était retombé, il avait l’esprit plus calme et le corps moins las, encore qu’il se sentît parcouru de confuses douleurs.
Avant de redescendre de la plate-forme dangereuse où un irrésistible besoin de sommeil l’avait surpris et anéanti de nouveau, il jeta un dernier regard triste et vague sur la mer.
Elle avait considérablement monté et paraissait battre son plein. Il devait être midi, vu la hauteur du soleil dans le ciel. L’eau avait recouvert la plupart des récifs isolés. De terribles lames, courtes et bruyantes, se ruaient contre les rochers qui formaient comme la première ligne de défense du massif principal. Mais, en arrière de ces brisants, et jusqu’à la côte, entre les îlots plus élevés qui émergeaient, toujours à sec et blanchis par les amas séculaires de la fiente des oiseaux, la mer circulait par grands courants bizarres, sans grande agitation. Elle semblait couler sur un fond étrange, jaune ou vert-bronzé, ondulant sans cesse, et comparable aux ramures compactes et mobiles des cimes d’une forêt noyée.
C’était, en effet, sur les cimes singulières d’une véritable forêt d’algues et de fucus monstrueux, flottants entre deux eaux, d’une longueur considétable et d’une grosseur qui leur permet de résister aux énormes, tractions subies pendant les bouleversements des tempêtes australes, que coulaient, entre les îlots, les larges nappes transparentes de la mer près d’être étale.
Talmouse avait vu de semblables goëmons formant comme des prairies immenses, à la surface des flots, durant le cours de son voyage, près du tropique du Cancer, mais il n’y fit pas attention.
Peut-être cependant les dimensions inouïes de ces plantes marines l’auraient-elles frappé d’étonnement, si, pendant qu’il les contemplait du haut de son observatoire, avec de cruels serrements de cœur, il n’avait pas entendu, soudain, parmi les bruits mourants du ressac à sa fin, des sons cadencés très lointains, aigus malgré la distance, et qui lui rappelaient des notes de musique...
Affreuse et poignante illusion!
Il tendit l’oreille, néanmoins, de toute la force de sa volonté, et il écouta, ne respirant plus, le cerveau en feu...
Mais les sons musicaux étaient, à chaque instant, couverts par les ricanements et les plaintes des oiseaux voltigeant, sans effroi, autour et au-dessous de lui, ou cachés dans les touffes épaisses des roseaux du rivage.
Il écouta longtemps, en vain, et quoique dévoré de soif et l’estomac criant la faim, il resta exposé au soleil brûlant.
Tout à coup, au milieu d’une accalmie des voix criardes ou gémissantes des oiseaux, il perçut distinctement un fragment d’air, qu’il reconnut à l’instant comme celui d’une absurde chanson parisienne.
Et, à moitié fou, hébété par la surprise, oubliant le péril de sa position sur une pointe de roche, Talmouse bondit, et chanta, sanglotant et dansant:
Sur le bi, sur le bout,
Sur le bi du bout du banc!
Il écouta de nouveau, lorsque son esprit délirant se fut un peu apaisé. D’autres sons lui parvinrent, vifs, cadencés, inondant son cœur d’une subite espérance, car aucune méprise n’était plus possible.
Et Talmouse dansa de nouveau, criant, versant des torrents de pleurs:
Et c’était une nounou,
Sur le bi, sur le bout,
Sur le bi du bout du banc!
Puis, tombant à genoux, les mains jointes, il cria à travers ses larmes:
— Picolo est vivant! c’est son fifre!... Je ne suis pas seul ici!...
Au risque de se casser le cou vingt fois, Talmouse redescendit rapidement au bas de la falaise. Il courut, longeant la lisière des champs de roseaux, jusqu’à la petite plage où la mer l’avait apporté la nuit. Il y retrouva le chat Miston. lequel, séché et lustré de nouveau, tenait entre ses griffes un animal qui avait l’air d’un griffon havanais, sous son épaisse et longue toison blanche. Mais, aux deux pieds palmés et au bec crochu qui sortirent de cette grosse boule de duvet blanc, quand Talmouse l’arracha, non sans peine, d’entre les pattes du chat, le gâte-sauce reconnut qu’il avait affaire à un jeune oiseau de mer quelconque, expirant.
C’était, en effet, un albatros, éclos depuis quelques jours à peine, que Miston avait déniché dans les fourrés voisins.
L’oiseau, déchiré, saignait. Talmouse, tenant cette proie, hésitait, quoique affamé et altéré à en mourir, et son cœur défaillait, mais le besoin lui fit surmonter son dégoût. Il suça le sang qui coulait entre les plumes naissantes de l’oiseau. Puis il le rejeta au chat, qui se précipita sur son butin.
Quelque écœurant qu’il fût, ce breuvage inespéré redonna des forces au pauvre garçon. Il traversa la grève d’un pas plus solide, et gagna, à l’autre extrémité, un austère promontoire dont il tenta l’ascension avec un nouveau courage.
Arrivé sur une vaste et glissante plaque de matière granitique, sommet de ce promontoire, Talmouse promena sa vue sur les eaux qui baignaient l’autre côté des rochers.
Il aperçut, au delà d’un dédale d’îlots très rapprochés les uns des autres, une longue masse brune, qui lui sembla une île couverte d’une forteresse en ruines, et, plus loin encore, un pic isolé aux flancs abrupts, qui lui fit l’effet d’un donjon à moitié démoli.
L’aspect de ce pic, en lui rappelant si inopinément le donjon de Vincennes, amena sur ses yeux un voile humide. Il l’enleva, résolument, du revers de sa manche, se fit un porte-voix de ses mains réunies autour de ses lèvres, et, après avoir poussé de grands cris, il jeta dans l’espace, à plusieurs reprises, le nom de Picolo.
Après quoi, les jambes tremblantes, étouffant d’anxiété, il attendit, debout sur le piédestal où il avait grimpé.
La réponse à ses cris fut une série de coups de sifflet stridents et prolongés, suivis, après un silence, de l’appel aux armes de la Marseillaise!
Et cette réponse, qui enlevait à Talmouse, ivre de bonheur, toute espèce de doute sur l’existence et l’identité du musicien qui la lui envoyait à en perdre le souffle, sans arrêt, montait du centre des roches, — avidement cherchées et trouvées du regard par le jeune naufragé, — situées juste au-dessous du promontoire même où il se tenait, à peu de distance des falaises, au milieu de l’archipel et des îlots émergeant encore de la mer pleine.
Talmouse ne pouvait, de si haut, distinguer son ami perdu dans le chaos des écueils.
Mais le point particulier d’où lui venaient, sans cesse, en échos à ses cris, les airs qui lui étaient si familiers, il le remarquait, le notait dans sa tête avec précision. Enfin, sans le perdre de vue un seul instant, l’oreille au vent toujours, il descendit de son observatoire, du côté opposé à celui par lequel il y était arrivé, et se trouva sur une triste grève, aride, encombrée de blocs immobilisés là après avoir été lancés par d’antiques volcans, ou détachés du flanc des collines sous l’effort des siècles.
Une ceinture de ces mêmes roseaux géants qu’il avait longés sur l’autre plage cerclait la grève où il marchait, droit au rivage. Celui-ci ne se dressait pas verticalement, comme partout ailleurs, et il dominait même de peu les eaux murmurantes.
Des monceaux de rochers écroulés permettaient, avec un peu d’adresse et beaucoup de patience, de s’avancer, comme sur les restes d’une jetée, à une certaine distance dans la mer, après avoir quitté le rivage.
Talmouse, parvenu au sommet du dernier de ces éboulis, où le pulvérin des lamés le couvrait encore d’une fine pluie à laquelle il était loin de prendre garde, cria de nouveau et appela Picolo.
Cette fois, les sons du fifre lui vinrent de très près, traversant le tumulte de la mer, qui les affaiblissait, qui les couvrait parfois en partie, mais sans arriver pourtant à faire douter l’oreille de leur proximité.
Soudain, le fifre se tut, et Talmouse, épouvanté, se demandait déjà si Picolo, épuisé par l’effort suprême de cette musique enragée de désespoir, n’était pas tombé mort sur son récif, quand, à la pointe extrême d’une roche, il vit, —et avec quel transport de bonheur! — il vit le long Picolo, en personne, silhouette gesticulante, à moins de cent mètres de l’éboulis où il était juché lui-même.
Picolo regardait du côté de la terre, faisant flotter à bout de bras une étoffe quelconque.
Talmouse, rapidement, se dépouilla de sa chemise, l’agita au-dessus de sa tête, et héla le musicien avec de véritables hurlements.
Picolo se retourna brusquement, et, de ses pauvres yeux invalides, mais en se fiant plutôt à son oreille impeccable, il fouilla les roches du côté d’où partaient les cris de Talmouse, et que celui-ci redoublait.
Son œil de bâbord, le moins mauvais, remarqua enfin, non Talmouse, mais un objet mobile au milieu de l’immobilité des autres objets, et cet objet était le pavillon improvisé du gâte-sauce. Picolo poussa un cri terrible, et gesticula violemment quand il eut fait cette découverte.
Dès ce moment, les deux naufragés furent en communication réglée à coups d’étoffe, en échangeant des cris, faute de paroles.
Mais si Talmouse se savait parfaitement en présence de Picolo, ce dernier ignorait absolument qui pouvait le héler sur cette sombre côte.
Un homme était là, évidemment, un homme prêt à le secourir, puisqu’il était venu à sa recherche à travers les îlots, et cela lui suffisait pour l’instant. Il ne s’agissait plus, pour tous deux, que de prendre patience et d’attendre qu’à marée basse on tentât de se rejoindre.
De son côté, Talmouse, à propos de la marée baissante, avait fait une réflexion semblable, et il se mit à récolter sur sa roche et à manger, assis parmi les goëmons, des coquillages saumâtres et coriaces pour se rafraîchir et se soutenir un peu, en attendant que la rapidité des courants du jusant fût assez amoindrie pour lui permettre d’atteindre, en nageant de roche en roche, le refuge où se tenait l’infortuné Hollandais.
Tout en mâchant d’affreux mollusques amers, Talmouse disait aussi:
— Picolo nage mal, il me l’a dit; ce n’est qu’un musicien! Il me faudra donc, dans les mauvais endroits, si la mer ne découvre pas assez, le traîner à la remorque; mais avec quoi?
Avec quoi, en effet? les cordiers de Maman-la-France sont bien absents!
Sur le rocher, à peine grand comme la place Vendôme, où réfléchissait Talmouse, il y avait des amas de géants fucus desséchés. Le gâte-sauce, toujours songeant à la remorque qui lui faisait défaut complètement, remarqua que certains de ces goëmons étaient très longs et larges comme des baudriers. Il les mania. Ils lui semblèrent résistants.
— Si j’essayais de tresser ensemble plusieurs de ces gros varechs-là ? se dit-il.
Il mit son projet à exécution. Il obtint, en nouant bout à bout un certain nombre de tresses ainsi fabriquées, une façon de câble plat, qui lui rappelait, de très loin, les courroies de transmission qu’il avait vues dans des usines.
Il en éprouva la solidité, en attachant l’une des extrémités de sa courroie marine à une roche, et en tirant dessus, de toutes ses forces, à l’autre extrémité.
Le câble sauvage ne se rompit point.
— A moi le brevet! s’écria Talmouse. Il n’a pas bougé étant sec, je vais le mouiller, et il sera incassable.
Et il plongea dans l’eau le câble dû à son industrie, en ajoutant presque avec gaieté :
— Si le temps ne se gâte pas, si la mer a pitié de nous, ce soir, à l’heure du diner, — que nous ferons je ne sais pas comment, ni avec quoi, —Picolo et moi nous serons en sûreté sur la terre ferme.
Darmowy fragment się skończył.