Czytaj książkę: «Histoires de mariages»
Ernest d' Hervilly
Histoires de mariages

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066323301
Table des matières
I UN CANCRE FIEFFÉ
II LE PRÊTEUR SUR MOMIES
III CAGIRE ET GARRIGALADOUR
IV LE FOIE DE MULET
V MONSIEUR BÈDE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
VI SIGISMUND TOPSAIL
VII MON CAMARADE LE VENDU
VIII LA LETTRE A NEPTUNE
IX UN MARIAGE PRÉHISTORIQUE
x LA FILLE A FROMAGE
XI LE PANIER DE LA DAME
FRONTISPICE ET PORTRAIT
PAR
FELIX RÉGAMEY
PARIS
G. CHARPENTIER, ÉDITEUR
13, RUE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN, 13
1879
CE LIVRE EST DÉDIÉ
A SON AMI
GEORGES CHARPENTIER
PAR
LE FANTAISISTE PARISIEN IMPÉNITENT
ERNEST D’HERVILLY
HISTOIRES
DE MARIAGES
Table des matières
I
UN CANCRE FIEFFÉ
Table des matières
HISTOIRE RACONTÉE PAR M. E…
Le Doigt de la Providence se manifeste visiblement, à plusieurs reprises, dans le courant de ce récit, seulement,–il est noir.
Je m’explique:
Le roi nègre Rana-wah-go, plus connu sous le nom sans prétention de Boule-de-Suie, que lui ont décerné les équipages des navires qui viennent à la Côte des Dents (Guinée supérieure) faire un commerce d’échanges avec les souverains des pays de l’intérieur, a joué un rôle considérable et providentiel dans mon existence.
C’est lui qui a fait tourner bride à ma destinée.
Sans cet excellent Boule-de-Suie, pardon, sans l’intervention de S.M. Rana-wah-go, la douce et charmante créature que j’ai l’honneur d’avoir pour femme aurait été emmenée en esclavage conjugal par un certain capitaine Saint-Ideuc, et le reste de ma vie se serait passé dans les larmes et à jouer de la flûte, sans recevoir les compliments d’une épouse dilettante.
Car je suis musicien, vous le savez, et cela depuis mes plus tendres ans. C’est même ce tempérament musical, dont j’ai donné des preuves dès le berceau (elles étaient alors sans harmonie, je l’avoue) qui ameuta contre moi, au collège, les professeurs de toute espèce qu’il contenait et me fit acquérir la réputation d’un cancre fieffé.
Cancre fieffé je fus au collège–pour mes pions, et cancre fieffé je suis resté dans la vie,– pour ceux-là du moins à qui il me déplaît de montrer que je connais encore pas mal de petites choses apprises tout seul.
Je n’eus donc aucun prix au collège. Jamais, je le jure, jamais un accessit de n’importe quoi ne me tomba sur la tête! Seulement, en sortant du Mazas universitaire où, quoique innocent, j’avais été incarcéré pendant dix ans par la volonté de mon parrain et tuteur, M. Seuleunéer, marchand de grains à Cambrai, je savais tout ce qu’on n’apprend pas dans les salles d’études, depuis l’art de faire cuire une volaille à point jusqu’à la science des fonctions d’un garçon d’ honneur.
En outre je savais par cœur et récitais avec goût les plus beaux morceaux, prose ou vers, des poètes et des littérateurs qui sont l’honneur de la France contemporaine, et dont personne, dans les lycées, ne vous dit même le nom.
J’étais un cancre fieffé!
Si bien que le jour de ma libération, lorsque j’eus fini mon temps de bahut, qu’on me passe le mot, je faisais un cavalier modeste, point pédant, réservé, utile dans le monde, sachant donner le bras à une dame, lui glisser un coussin sous ses jolies bottines, ou reporter avec grâce sa tasse de thé vide sur une table; mais je n’étais pas bachelier!
Je ne dédaignais pas non plus d’écouter parler les vieillards. En une heure de temps, dans leur conversation, et malgré d’inévitables radotages, j’apprenais plus de choses sur les hommes et la vie, l’histoire sociale et naturelle, les usages, les mœurs, etc., que les livres classiques n’avaient pu m’en mettre dans la tête en dix ans.
En ma qualité de cancre fieffé et de musicien, je demandai à mon parrain Seuleunéer, marchand de grains à Cambrai, place du Saint-Sépulcre, la permission d’entrer au Conservatoire.
J’avais alors vingt ans.
Mon parrain Seuleunéer éclata comme un volcan qui aurait eu une éruption de colère. Quand il eut retrouvé son calme habituel, il me dit, très froidement, que si je voulais prendre la peine d’examiner ses comptes de tutelle, je verrais clairement que les frais de mon éducation et de mon entretien avaient absorbé, sauf une petite somme, l’argent que m’avait laissé mes parents.
Il était tout disposé, me dit-il encore, à pourvoir, de sa propre bourse, à tous mes besoins jusqu’au jour où j’aurais un établissement sérieux, mais à condition que je renoncerais à mes bêtises musicales.
Il dit «bêtises», oui, messieurs, et Apollon ne descendit pas pour l’écorcher vif.
A ce discours, je répondis:
–Mon cher parrain, je serais désolé de vous priver et de priver ma chère Henriette,–c’était le nom de la fille de M. Seuleunéer, et je l’adorais –d’une parcelle, même infinitésimale, de votre fortune. Ayez seulement l’obligeance de continuer à faire valoir le petit capital qui est mon bien particulier, et tout ce que je vous demande, c’est de m’en faire parvenir mensuellement la rente à Paris, où je serai demain, avant le coucher du soleil, si la vapeur n’est pas un vain mot.
–Tu pars, s’écria Henriette qui avait écouté cet entretien suprême avec effroi.
–Oui, ma mignonne. Je suis un cancre fieffé. Je sens bien que je ne pourrai jamais devenir ce que mon parrain, non sans raison (car l’art est long et la vie est brève), voudrait que je devinsse: un commerçant, un notaire, ou tout autre espèce d’homme considérable et posé. Je serai musicien. Cultivons notre jardin, a dit Candide…
–Tu mourras sur la paille, voilà tout.
–Peut-être, mon parrain, mais soyez sûr du moins que j’y mourrai honnêtement, et en gardant jusqu’au dernier moment le souvenir reconnaissant de ceux qui ont remplacé, auprès de moi, pauvre petit orphelin, les parents que la tombe m’a pris.
–Va donc à Paris! murmura M. Seuleunéer, et… et… quittons-nous bons amis. Si plus tard tu te ranges, si tu trouves que la vache enragée est indigeste, si tu prends enfin un métier, fut-il le plus humble, je serai là pour t’aider.
–Encore un mot, mon cher parrain, un seul:–J’aime Henriette et j’espère bien que vous attendrez, pour la marier, que je sois.
–Il est trop tard, trop tard!–Jamais Henriette ne sera la femme d’un entêté joueur de lyre!
Il dit «joueur de lyre», avec un mépris extrême, et Apollon, provoqué pour la seconde fois, ne descendit pas de l’Olympe pour l’écorcher avec délices.
Pendant que nous nous livrions à cette joûte oratoire, la pauvre Henriette fondait littéralement en larmes.
Je me hâtai de prendre congé d’elle et de mon parrain, car mon cœur se brisait à la vue de la chère enfant.
Mais je n’eus pas le temps de leur dire adieu d’un air indifférent. Des pleurs jaillirent de mes yeux soudainement, comme je tenais le bouton de la porte.
Mon parrain s’attendrit à son tour. Ce fut une averse générale. Au bout d’un instant, nul n’aurait pu traverser la chambre à pied sec.
Je me précipitai donc dehors, tout ruisselant.
Il était temps!
Une minute de plus, en effet, et je jurais à mon parrain que je renonçais à la flûte, à ses pompes et à ses œuvres.
Le lendemain, j’étais à Paris. C’était l’époque de la rentrée au Conservatoire. Je m’y présentai, un professeur désagréable m’écouta, et je fus admis dans sa classe en qualité d’auditeur.
Mais nous voilà bien loin de l’excellent roi nègre Rana-wah-go. Revenons donc à ce souverain d’un brun foncé.
Le capitaine Saint-Ideuc, que j’ai à vous présenter, ramène tout naturellement Boule-de-Suie en scène. Boule-de-Suie était un des clients les plus remarquables du capitaine Saint-Ideuc. Celui-ci faisait, entre la Guinée et Anvers, avec escale principale à Dunkerque, un commerce lucratif de bêtes curieuses et même féroces.
En échange des animaux que lui livrait Boule-de-Suie, le capitaine Saint-Ideuc amenait à la côte des Dents des liqueurs d’une force extraordinaire, des Bibles de la société anglaise et des catéchismes catholiques, le tout pêle-mêle. Le capitaine Saint-Ideuc était très éclectique en matière de cultes. L’or était son dieu principal, il le célébrait seul avec une grande dévotion. Ce qui ne l’empêchait pas, en Europe, de se montrer parfait protestant quand il allait chercher une cargaison de Bibles à Londres, ou parfait catholique quand il obtenait à Cambrai un fort chargement de catéchismes et de «journées du Chrétien» destinés à la nourriture spirituelle des noirs plongés jusqu’au cou dans les ténèbres de l’ignorance.
Donc Boule-de-Suie était une mine d’or pour le capitaine Saint-Ideuc. Boule-de-Suie préférait, il faut l’avouer, le contenu des barils de faux rhum du capitaine au contenu de ses livres saints. Il se faisait néanmoins, là-bas, une grande consommation de ces bouquins, car les naturels impies avaient à la longue trouvé le moyen d’accommoder et de manger les peaux de leur reliure. Un ragoût de peaux de reliure était devenu, parmi les sujets de Boule-de-Suie, une friandise de high life, depuis que les délices de l’anthropophagie avaient été interdites, dans l’intérieur du pays, en exécution des ordres de la France et de l’Angleterre.
Après avoir mangé les reliures, les noirs, tout en fumant leur pipe, faisaient leur profit (quand ils savaient lire) des hauts enseignements renfermés dans les pages des livres sacrés.
Les bibles et les catéchismes servaient donc à la fois de nourriture spirituelle et matérielle aux noirs plongés jusqu’au cou, et même au delà, dans les ténèbres de l’ignorance.
Rana-wah-go, lui, n’avait aucun goût pour les fricassées de reliures, et c’était au rhum de la Jamaïque, fabriqué à Dunkerque, qu’il demandait de le consoler des déceptions du pouvoir unies aux tracasseries de ses innombrables épouses.
Le caractère trop agréable des principales épouses de Boule-de-Suie avait même réduit ce monarque, qu’elles tuaient à grand feu, à user fréquemment de ce reconstituant connu sous le nom d’huile de foie de morue.
C’était Saint-Ideuc qui avait conseillé au roi nègre de réparer ses forces en absorbant, matin et soir, de nombreuses coupes d’huile de foie de morue. Boule-de-Suie ne détestait pas l’huile de foie de morue, au contraire. Il trouvait seulement le breuvage un peu fade, et pour lui donner du ton, il avait inventé d’y ajouter du rhum et beaucoup de malaguette, le poivre du pays.
A l’aide de cet excellent régime, le potentat couleur de cirage s’inclinait chaque jour un peu plus vers la tombe.
Pourtant, il avait encore un espoir. La dernière fois que Saint-Ideuc était venu à la côte des Dents, il avait promis à Rana-wah-go de lui rapporter, à son prochain voyage, mais en échange d’animaux carnassiers de grande taille, un remède infaillible, un élixir d’une vertu formidable.
Confiant dans cette promesse, ayant rempli ses parcs de fauves terribles, Boule-de-Suie attendait impatiemment le retour de son étrange médecin blanc.
Ce que faisait celui-ci, pendant que les populations de la côte des Dents interrogeaient chaque jour l’horizon et demandaient au ciel de ramener bientôt l’ami du roi et le grand fournisseur de rhum du pays, je vais vous le dire.
Il était assis–et ceci se passait le lendemain du jour où je partis pour Paris–dans un petit estaminet de Cambrai, l’estaminet de La barque légère, en face de mon parrain Seuleunéer.
A côté d’eux, sur la table, se dressaient deux chopes à demi vidées, mais soigneusement recouvertes, comme c’est l’habitude, par un couvercle mobile en étain.
Ils causaient d’affaires de cœur et d’affaire d’argent.
Mon parain Seuleunéer, vivement poussé par le capitaine, lequel était de passage à Cambrai pour l’acquisition d’un solde d’ouvrages pieux de M. de Ségur,–reliés en veau, bien entendu, et qui sont fort goûtés en Guinée,– mon parrain Seuleunéer réfléchissait à la demande brusque que venait de lui faire, carrément, le capitaine.
Le capitaine lui avait demandé la main de sa fille Henriette.
–Je serai de retour dans six mois, mon vieux camarade, disait Saint-Ideuc, avec une cargaison d’animaux magnifiques dont je me déferai avantageusement sur le marché d’Anvers.
–Oui, vraiment! disait mon parrain.
–Oui, mon cher. On manque d’animaux féroces dans les ménageries d’Allemagne. J’ai reçu des commandes des muséums. Mon chargement réalisé, je me trouverai à la tête d’une fortune, qui grossit depuis longtemps, et je renonce à la mer.
–Oui, vraiment!
–Je viens prendre mes invalides à Cambrai. Votre fille et moi nous soignons vos vieux jours. Je vous raconte mes aventures. Nous sommes tous très heureux, et nous avons des bottes d’enfants.
–Mais, Henriette?… elle aime un petit jeune homme. mon filleul.
–Elle l’oubliera, son petit jeune homme, votre filleul! parbleu!
–Vous croyez?
–J’en suis certain.
–Alors, nous verrons… dans six mois.
Ce fut sur ce mot terrible–que j’appris par une lettre d’Henriette, car la chère enfant m’instruisait de tout ce qui se passait à Cambrai–que se séparèrent mon parrain et le misérable capitaine.
L’air de flûte que je jouai ce jour-là, en apprenant cette horrible nouvelle, fut lugubre. Je me crus perdu à tout jamais. Je composai même un morceau de circonstance que j’intitulai: Sombres regrets!
Le lendemain, je reçus une nouvelle lettre plus navrante encore que celle de la veille. Henriette m’avouait que son père avait donné sa parole au capitaine et qu’elle serait la femme de ce long-courrier, dès son retour. Larmes, crises de nerfs, annonce de mort prochaine, rien n’avait pu fléchir le vieux grainetier. Il avait juré! Le capitaine était parti radieux.
Mais, ajoutait la brave fille, en post-scriptum: –«Cet horrible mariage n’aura pas lieu. Je te le promets à mon tour, et je te le jure. Laissons passer le temps. Soyons patients. Travaille. Deviens un grand musicien.»
Cet encouragement qui n’avait pourtant que deux lignes, me remit un peu de baume au cœur J’entrevis des jours meilleurs. Il m’est impossible, en six mois, pensai-je, de devenir l’égal de Meyerbeer, mais je ferai tant des lèvres et des mains,–avec ma flûte–que je réussirai certainement d’ici là à me créer une position solide en donnant des leçons. Alors, fier, de l’argent plein les poches, j’irai à Cambrai et je dirai à mon parrain:–Je suis établi, donnez-moi Henriette, et au diable le capitaine!
Consolé par cette perspective riante, je fis à l’instant un nouveau morceau musical de circonstance, d’une gaieté tendre, d’un ton. bleuâtre, si j’ose m’exprimer ainsi, et que j’intitulai: Espoir fleuri!
Les mois se passèrent, j’étais toujours auditeur. L’époque du retour de l’infâme Saint-Ideuc approchait avec une rapidité extraordinaire. Bientôt ce ne furent plus des mois, mais des semaines, des jours, que je vis s’enfuir sans m’apporter la position sociale rêvée par mon parrain pour le mari de sa fille.
Enfin un matin, quelques jours avant la date fatale, les démarches que je faisais en vain depuis quelque temps,–flûte à part, hélas!–dans les corridors d’un ministère, furent couronnées d’un plein succès. On me proposa de concourir pour une place d’aspirant surnuméraire. J’acceptai avec reconnaissance! J’eus à subir un petit examen, et comme j’étais un cancre fieffé, je le passai brillamment. J’avais d’ailleurs pour moi les recommandations des dames auxquelles, dans les salons, j’avais donné le bras, glissé un coussin sous les pieds, ou pris leur tasse de thé vide. Les vieillards que j’écoutais complaisamment me furent aussi fort utiles. Ils patronnèrent chaudement un jeune homme qui, disaient-ils, étaient réellement digne d’intérêt..
Mon brevet d’aspirant surnuméraire en poche, je me rendis à Cambrai plein d’une noble fierté, et je l’exhibai aux yeux de mon parrain, d’un air de triomphe.
–Hélas, mon pauvre ami, me dit ce bon vieillard, il est trop tard. Je suis touché de ton sacrifice; mais il est trop tard. Henriette épousera le capitaine Saint-Ideuc. J’ai donné ma parole.
–Je le sais, mon cher parrain, mais j’ai votre parole aussi et je suis le premier en date. J’ai fait selon votre désir. Je ne suis plus musicien militant. Accordez-moi la chère petite.
–Impossible, j’ai juré.–Je le regrette, mais j’ai juré. Un grainetier sexagénaire ne connaît que son serment.
Je renonce à peindre ma douleur et celle d’Henriette.
Nous obtînmes cependant de mon parrain, visiblement ému par notre détresse, la promesse que si le capitaine n’était pas revenu à Cambrai quinze jours, ou même un mois, après l’expiration de la date fixée pour son retour, il se considèrerait comme libéré de tout engagement.
Le mois de délai s’écoula. Saint-Ideuc ne parut point sur l’horizon, et pour cause.
Et cette cause, nous l’apprîmes par la lettre suivante que publia un journal de Dunkerque:
–«Le10du mois dernier, à cinq heures du matin, l’homme de vigie du navire de l’État le Souffleur, qui se trouvait alors à400milles au large de la côte des Dents (Guinée supérieure), aperçut à l’horizon un bâtiment dont les allures étaient étranges et les manœuvres incompréhensibles. Il virait de bord à chaque instant, comme s’il eût été manœuvré par des fous. Le commandant du Souffleur fit exécuter des signaux auxquels il ne fut pas répondu. Alors, soupçonnant qu’il avait en vue un bâtiment négrier dont l’équipage était en révolte, il fit armer un canot, en confia le commandement à un enfant de notre ville, le jeune Pluvinage, aspirant de 2e classe, et lui donna l’ordre d’aller visiter le mystérieux navire inconnu. Le jeune Pluvinage atteignit bientôt les flancs du bâtiment suspect, et, le revolver au poing, monta à l’abordage suivi de ses hommes. Quelle ne fut pas leur surprise en se voyant reçus sur le pont par un lion exténué, mourant de faim. Ils tuèrent le lion, et passèrent outre. En arrivant sur le gaillard d’arrière, leur étonnement prit des proportions colossales en constatant qu’une foule de singes avaient pris en main la roue du gouvernail, qu’ils faisaient tourner dans tous les sens, au gré de leurs caprices, ce qui amenait les changements inouïs remarqués dans la marche du vaisseau. Ils s’aperçurent aussi, non sans horreur, que la mâture et les vergues étaient remplies d’énormes serpents. Dans les entreponts, qu’ils visitaient avec effroi, ils virent çà et là des squelettes humains complètement rongés. A côté d’eux se trouvaient les cadavres de panthères et d’hyènes.
«La lecture des papiers du bord leur révéla le mot de l’énigme. Le navire en question,–le Miroir de justice, capitaine Saint-Ideuc,– transportait en Europe une formidable cargaison d’animaux féroces.
«Ces terribles passagers trouvèrent un jour, on ne sait comment, le moyen de s’échapper de leurs cages, se rendirent dans les entreponts où ils attaquèrent les matelots et leurs chefs, qui se défendirent longtemps et finirent par succomber.
«Du reste, les regrets et la compassion que pourrait faire naître leur fin déplorable, seront absolument effacés dans tous les cœurs, quand on apprendra que le capitaine Saint-Ideuc faisait la traite des noirs en même temps que le commerce des bêtes fauves. Ce misérable marin a reçu le juste châtiment de ses derniers crimes envers l’humanité.»
Mon parrain Seuleunéer retrouva le premier la parole après cette nouvelle stupéfiante. Il la retrouva pour s’écrier:
–Un négrier!–J’aurais donné ma fille à un négrier!
–Il est de fait qu’un musicien vaut encore mieux, peut-être, fis-je doucement.
Mon parrain ne dit pas oui, positivement, mais il me tendit les bras.
Nous nous y jetâmes Henriette et moi, et toutes nos peines furent oubliées. Que Boule-de-Suie soit béni!
Et le lendemain, sans que mon oncle s’y opposât, installé, ma flûte à la main, sur les sacs de graines de sa boutique, je me mis à composer une marche nuptiale destinée à être jouée le jour de notre mariage. On l’intitula: Félicité!
Le morceau fini, je l’exécutai et mon parrain le trouva superbe.
II
LE PRÊTEUR SUR MOMIES
Table des matières
HISTOIRE RACONTÉE PAR M.D.
Cette histoire,–je suis véritablement tout honteux d’avoir à vous l’avouer, Mesdames,– se passe, ou plutôt s’est passée dans la Basse-Égypte, il y a quelques années,–trois mille environ.
J’avais pourtant résolu, pour suivre la mode régnante, et docile aux conseils éclairés d’une critique bienveillante que la poésie et l’ethnographie «embêtent» au suprême degré, de ne plus aller chercher mes sujets au Japon, ni dans aucun des autres pays qui ont l’impertinence d’être situés au delà des fortifications de Paris; J’aurais peut-être poussé jusqu’à Puteaux néanmoins. Concession innocente, en vérité! Dans cette intention, j’avais même écrit les cinq premières lignes d’un interminable roman sur les angoisses réellement trop peu observées jusqu’à présent de la vie d’un manicure pour dames; pauvre garçon qui porte sur son cœur un sachet de rognures d’ongles adorés, et j’avais déjà trouvé pour cette aimable étude psychologique un titre éminemment moderne et naturaliste: Monsieur Un Tel (de Puteaux), sa dame et leur demoiselle. Mais à la sixième ligne, j’ai bien senti que j’étais extraordinairement incapable d’être jamais autre chose qu’un vil écrivain tout à fait dépourvu d’un impitoyable scalpel, et je suis vite revenu, tout hérissé d’horreur, à mes chers petits moutons fantaisistes, nourris d’une herbe infiniment plus réelle qu’on ne croit, entre parenthèses, et décidé à continuer de cueillir çà et là des fleurs plus ou moins exotiques en évitant de décrire avec une exactitude sans bornes les brins et l’odeur du fumier où elles peuvent pousser.
Donc, la courte histoire suivante se passe, comme j’ai eu l’honneur de vous en avertir, dans l’Heptanomide, à Mannower «la Bonne-Place», que nous appelons aujourd’hui tout uniment: Memphis.
Bien que nourri des meilleurs auteurs, je vous épargne la description de cette antique cité consacrée à défunt dieu Ptah, et qui se nommait aussi, par suite, «–la Demeure de Ptah»–Hà-ka Ptah, d’où les Grecs ont tiré Égypte.
C’était une ville énorme. Au treizième siècle de l’ère des chrétiens, il fallait encore une demi-journée de marche pour traverser son emplacement marqué par ses ruines.
Mais assez d’une érudition facile, uniquement puisée aux excellentes sources que chacun peut consulter. Je renvoie les curieux aux traités spéciaux, ornés de planches, qui ont été écrits sur la matière. Ils sont égayés de cartes agréablement coloriées, où l’on voyage sans fatigue.
Il s’agit ici d’un jeune homme orné d’une paire d’yeux brillants, d’une longueur et d’une noirceur tout à fait osiriennes, et dont la calasiris, qui était le vêtement national d’alors, ne faisait aucun pli sur son torse puissant. Le flâneur le plus distrait a pu remarquer, en effet, sur les peintures et les bas-reliefs collectionnés au Louvre, combien la race égyptienne, race aux jambes un peu grêles, avait les épaules amples et les pectoraux prononcés.
Ce beau jeune homme, qui serait bien autrement intéressant, sans doute, s’il s’appelait Bertrand, et s’il demeurait rue du Four-Saint-Germain, au cinquième, habitait, à Memphis, le quartier sacerdotal du Mur-Blanc, et il se nommait Pahétar, je suis forcé de le dire.
Ce Pahétar était amoureux, devait beaucoup, et n’avait pas, ou plutôt n’avait plus, de quoi s’offrir même une coupe de hacq, cette boisson rafraîchissante, faite avec de l’orge, qu’on pourrait qualifier de petite bière, si elle eût été parfumée avec du houblon. Pahétar buvait de l’eau du Nil.
Comme la plupart des hommes, et même des dieux, ce Pahétar avait eu un père. Celui-ci, dûment embaumé et aromatisé, était depuis longtemps emprisonné, pour des séries de siècles, dans une gaîne de carton peinte et dorée, à l’époque où son fils menait une vie si peu agréable.
Il reposait, debout, le long du mur, suivant l’usage, dans la chambre sépulcrale que la famille avait fait bâtir dans l’immense nécropole située à une lieue (ouest) de Memphis, et les inscriptions dont son sarcophage était comme tatoué, rappelaient, entre autres choses, que «Autef, noble chef, avait été chargé, en son vivant, de l’approvisionnement de la table des grands dignitaires, de l’alimentation aux jours des panégyries, et de la distribution des étoffes.»
Pahétar, fils de Autef, avait galamment dévoré jusqu’au dernier petit lingot d’or de son héritage, en compagnie de joueuses de harpes aux hanches étroites, beautés aussi âpres sur le chapitre des transactions du commerce d’amour que le sont, avec d’autres hanches et sous un autre costume, les joueuses de chien-vert et de lansquenet de nos jours de progrès.
Abandonné des amis qu’il avait comblés de repas délicieux, avec cadeaux au dessert, pendant ses jours d’opulence, fui par les dames de plaisir, il était réduit pour vivre, et pour deux autres motifs que nous révèlerons bientôt, à utiliser les talents qu’il avait acquis en fréquentant l’atelier des meilleurs artistes de la ville.
S’étant fait graveur, scribe lapidaire, sigilliste, il passait des semaines et des mois à une hauteur considérable, le long d’un mur de temple ou de palais, suspendu à une corde de palmier, comme un badigeonneur moderne, occupé tout le jour à graver des inscriptions louangeuses à la mémoire d’un Pharaon quelconque, et appartenant à une dynastie dont je passerai prudemment sous silence le numéro d’ordre.
On lui doit, par exemple, des «bulletins de victoire» de ce genre:
–«J’en tuai un sur deux. Je construisis un mur devant les grandes portes de la ville; je fis écorcher les chefs de la révolte et je couvris ce mur avec leurs peaux. Quelques-uns furent murés vifs dans la maçonnerie. Je fis assembler les têtes en forme de couronnes et les cadavres transpercés en forme de guirlandes.»
Chaque fois que revenait sous son ciseau le nom du Pharaon qui s’était si abominablement conduit à la guerre, le pauvre Pahétar était bien obligé de lui ajouter les trois initiales dues à la majesté royale: V.S.F. (vie, santé, force), mais il le faisait en soupirant; car il était bon, quoique patriote, et il n’aimait pas cette façon de traiter des ennemis vaincus.
Un nom qu’il aurait volontiers fait suivre des initiales V.S.F., c’était celui de Taéï, ravissante jeune créature qui pensait gracieusement à lui, et souvent, dans le quartier du Mur-Blanc, et qu’il adorait; mais Taéï, gardée par des parents avares comme un joyau précieux qu’elle était, ne devait appartenir à Pahétar qu’en échange d’une somme considérable versée ès mains du père et de la mère de Taéï.
Taéï était l’un des deux motifs, le second, quoique cela puisse paraître étrange, pour lesquels Pahétar restait pendu comme une araignée au bout de son fil contre les murs des temples ou des palais, buvant de l’eau claire et ne mangeant que les graines grillées de ce fruit aquatique en forme de pomme d’arrosoir, si fréquemment peint ou sculpté par les Égyptiens, qui est le fruit du nymphœa nelumbo, le lotus à fleur rose.
Ce qu’il épargnait sur sa nourriture, il le gardait pour grossir un mystérieux pécule.
Pahétar inscrivait donc, soit dans le basalte, soit dans le granit, soit dans le gypse, au grand dommage de ses mains effilées, les louanges des vainqueurs les plus impitoyables ou des dieux les plus incompréhensibles.
Mais comme c’était un fantaisiste,–ce qui explique suffisamment la tendresse impardonnable que j’éprouve pour lui–et comme il ne gravait pas pour son plaisir les paragraphes de l’effroyable moniteur officiel des Pharaons, il s’amusait–pour se distraire–à inciser la pierre, en des endroits où le chef des travaux ne pouvait guère s’aventurer, de façon que les hiéroglyphes pussent être lus par des ignorants ou par des étrangers peu versés dans la connaissance des caractères égyptiens, d’une manière toute différente et surtout beaucoup plus gaie.
Il avait appris de son ex-ami Amenemha, «maître du langage sacré, scribe royal, grand officier de la maison du roi,» combien il est facile en interprétant des textes lapidaires anciens et rongés par le soleil en outre, et de prendre un caractère pour un autre et de faire de grotesques contre sens dans la traduction des cartouches sculptés.
C’est pourquoi,–histoire de rire un peu de la postérité–Pahétar se complaisait malicieusement à créer des difficultés inextricables pour l’esprit des savants de l’avenir, lorsqu’ils chercheraient à déchiffrer les inscriptions murales de Memphis, ou les stèles de sa nécropole.
C’est à ce facétieux jeune homme, évidemment, que sont dûs les labyrinthes philologiques et paléographiques où, à moitié fous, ont erré pendant près d’un siècle les égyptologues européens, depuis le père Kircher jusqu’aux émules laborieux et sagaces du courageux Champollion.
Quand le gai et beau Pahétar,–car il était beau et gai, quoique ruiné, le jeune fils du noble Autef,–ne burinait pas sur les murs des édifices publics des cartouches guerriers ou religieux, au milieu des allées et venues bruyantes des colombes et des cigognes, il gravait, dans son propre domicile, sur le ventre de scarabées de pierre dure ou de métaux précieux, les sceaux qui servaient de chatons aux bagues des riches habitants de Memphis.
Le soir, après le travail, il grignotait ses grains de lotus, croquait une galette de dourah et s’abreuvait de l’eau du Nil.
Il aurait pu se nourrir plus convenablement, s’il l’avait voulu, mais, pour mettre de côté l’argent destiné à l’achat de Taéï et à l’accomplissement d’un devoir plus impérieux encore, et que nous dirons dans un instant, il se privait même d’un humble plat de lentilles ou d’une figue fraîche.
Cet impérieux devoir, ce motif puissant d’une abstinence héroïque chez un ami du vin de palmier et de la bonne chère, c’était le paiement d’une dette sacrée.
Au crépuscule de sa joyeuse vie, Pahétar avait emprunté sur la momie de son père, Autef, le noble chef.
Un usurier du quartier Ankhataoui, le quartier des joailliers, des courtisanes et des marchands étrangers, le quartier dont on parlait le soir, avec enthousiasme, dans les haltes des caravanes, lui avait avancé une forte somme sur ce gage, qui laisserait très froids sans doute les marchands d’argent d’aujourd’hui.
Mais alors l’emprunt sur momie paternelle était parfaitement admis et légal.
Le taux de l’intérêt variait seul à la fantaisie ou selon la rapacité du prêteur. Celui qui obligea Pahétar en cette occasion, l’avait fait assez généreusement.
L’imprévoyant Pahétar avait dissipé le produit de cette importante affaire en peu de semaines, aidé par les joueuses de harpes à hanches étroites, aux cheveux tressés en franges de tapis, dont il a été fait mention déjà; or le moment de restituer le capital mangé, avec les intérêts, s’approchait avec la vitesse du vent du sud, et cette pensée brûlait l’âme du malheureux jeune homme comme le vent ci-dessus nommé brûle les papyrus dans les marais.
Pahétar savait que la loi du prêt sur momie, œuvre du pharaon Aseskaw, V.S.F. (ne l’oublions pas), ne plaisantait pas avec les débiteurs de son genre singulier, lorsqu’ils laissaient protester leur sceau apposé sur un papyrus de premier choix, solide à durer des milliers d’années.
Aussi travaillait il comme un esclave, se serrant le ventre comme un avare, pour arriver à s’acquitter au temps fixé, dut-il perdre à jamais l’espoir d’obtenir Taéï pour épouse, en l’achetant à beaux sekels comptants.
La loi du prêt sur momie,–(que les incrédules consultent à ce sujet Hérodote et Diodore, l’un d’Halicarnasse et l’autre de Sicile, mais tous deux très «amusants» à lire)–«autorisait tout particulier à mettre en gage la momie paternelle, mais elle permettait au prêteur de disposer du tombeau de l’emprunteur.»
«Au cas où la dette n’était pas payée, le débiteur ne pouvait obtenir sépulture pour lui ou pour aucun des siens dans la tombe paternelle ni dans aucune autre tombe.»
Son corps était abandonné en pâture aux gypaëtes et aux chacals.
Pour un Egyptien pieux,–et tous l’étaient –l’idée de ne pouvoir soustraire l’enveloppe de son âme, pendant ses migrations d’outre-tombe, à la corruption et aux bêtes sauvages, constituait un infernal supplice, une épouvantable damnation.
Aussi le prêt sur momie était-il toujours religieusement remboursé à l’échéance.
Jamais aucun des engagements de cette nature, qui vraisemblablement devaient se négocier et se passer à l’ordre d’autrui, comme les autres valeurs, ne fut protesté.
Il était toujours payé à présentation, à moins qu’il n’eût été renouvelé, bien entendu. Mais un effet de cette espèce funèbre était-il renouvelable? Mystère!
Aucun détail là-dessus n’a été fourni par les Livres des Morts, dont chaque momie avait un exemplaire sur la poitrine, et qui ont été retrouvés en si grand nombre dans les hypogées d’Égypte.
Hérodote lui-même, si bavard, bavard vénérable du reste, sur tous les autres détails de la législation égyptienne, reste muet sur le cas en question.
Entre parenthèses, ce brave Hérodote est véritablement un bavard extraordinaire. Il entass renseignements sur renseignements à propos de tout, mais, sur de certains sujets, les dieux étrangers par exemple, dont il semble avoir très peur, il a des pudeurs et des hésitations des plus comiques. A chaque instant, près de nommer une divinité, il s’arrête, semble baisser les yeux, et murmure:–«Tout le monde comprendra ma réserve»; ou bien: «Il me serait pénible de le dire»; ou bien: «On me saura gré de garder le silence»; ou: «Qu’on me permette de me taire»; ou encore: «Il serait peu convenable de le rapporter.»
Ah! ce n’est pas un naturaliste (côté des romanciers) qui imiterait la discrétion du vieil historien; il dirait tout, et même autre chose encore!
Mais revenons à Pahétar.
Le pauvre garçon se tuait à la tâche comme un condamné éthiopien pour se libérer envers son créancier funéraire et pour amasser la rançon nuptiale de Taéï.
Taéï, chère fille, pour lui donner du courage, chantait chaque soir, en se promenant dans son petit jardin, une vieille chanson d’amour que son amant entendait avec délices, car il rôdait pendant la nuit autour de la demeure de sa bien-aimée.
Voici cette chanson dont trois mille années n’ont pas altéré la grâce tendre:
–«Tous les oiseaux de Pount (l’Arabie heureuse)
« Ils s’abattent sur l’Egypte,
«Enduits de parfums.
«Celui qui vient en tête, il saisit mon ver (l’appât),
«Apportant de Pount l’odeur qu’il exhale,
«Et les pattes pleines de gommes (aromatiques).
«Je désire que tu nous les fasses prendre ensemble,
«Moi, seule avec toi!»
Oh! comme Pahétar, en revenant à son modeste logis, après avoir entendu la symbolique invitation de Taéï, était plein du désir de chasser, seul avec elle, les jolis oiseaux du pays de Pount!
Un jour qu’il venait de graver sur un pylone, suspendu entre le ciel et la terre, quelques-uns des différents noms qualificatifs du Nil:–Seigneur des poissons,–créateur du blé,–ami des pains,–irrigateur des vergers,–porteur de barques pleines de bonnes choses,–il consacra l’instant de repos qu’il s’accordait après son rude travail à l’examen des maisons, entourées de maigres jardins, de la portion du quartier du Mur-Blanc qui, tel un plan en relief, s’étalait au-dessous de lui.
Ici, on en conviendra, on pourrait placer une forte description du quartier du Mur-Blanc, vu du sommet d’un polygone. Elle ne demanderait certainement pas plus d’une trentaine de pages. Ce qui n’est guère. Cependant nous ne les écrirons pas. Nous ne feindrons donc pas de croire que Pahétar contemplait plus attentivement ce jour-là que tout autre le coin de ville où il était né, afin d’en glisser le tableau sous les yeux du lecteur.
Pahétar regardait en effet bien vaguement: 1o Le lacis des ruelles étroites, bordées de lignes continues de petites maisons basses en briques crues, recouvertes d’un toit plat herbeux, et cernées à leur pied d’un mince filet d’ombre; 2o les obélisques roses dressant dans l’azur vif leur pyramidion scintillant; 3o les cours intérieures trouées de citernes rondes qui semblent des paillons d’étain cerclés d’un ruban vert; 4o les grandes voies poudreuses, les places inondées de soleil, où se meuvent des centaines de points noirs; 5o les temples innombrables et les chapelles émergéant de la masse rousse des blocs de maisons; 6o les bouquets de palmiers immobiles et de sycomores poussiéreux; 7o les rangées d’ibis sur le rebord des terrasses blanches; 8o les vergers roussis; 9o au delà des murailles de la ville, les ondulations des collines lybiques et arabiques; 10o ..... mais en voilà assez déjà.
Ce que le jeune artiste distinguait surtout dans l’agglomération des masures groupées autour des temples, sur lesquelles il planait, ce qu’il couvait d’un œil attendri, c’était, imperceptible et perdue dans la masse générale, l’humble bâtisse cuite et recuite par le soleil où, dans l’ombre de sa chambre de jeune fille, la belle Taéï lissait sans doute ses admirables cheveux noirs, en agaçant de son peigne, avec gaieté, de temps à autre, un chat roide et pensif, juché sur un coffre et s’imprégnant de la chaleur ambiante avec gravité ainsi qu’il sied à un animal vénéré.
Parfois, Pahétar regardait immédiatement au dessous de lui, sa propre petite maison où dormait, dans un joli coffret finement décoré d’émaux bleus, oranges et verts, la somme lentement amassée à la suite de longs mois de travail et de privations, et dont le total suffisait presque déjà au rachat de sa créance et à l’achat de Taéï.
Tout à coup, il songea avec une inquiétude vive, qu’il était parti le matin sans avoir refermé le précieux coffret après en avoir compté et recompté le contenu.
Comme il faisait cette réflexion désagréable, il aperçut un grand singe cynocéphale qui escaladait les murs de séparation des jardins et des cours, s’arrêtant pour extraire de sa toison quelque indiscret parasite, puis reprenant le cours de ses exercices gymnastiques.
Pahétar respectait infiniment les faits et gestes des singes sacrés. Leurs excursions autour des temples où ils adoraient le soleil levant,–à ce qu’assuraient du moins les prêtres qui en pre– naient soin,–trouvaient en lui un censeur indulgent. Il éprouvait même une certaine sympathie à l’égard de ces fantaisistes velus, et quand il avait à sculpter leur profil d’un sérieux comique sur la paroi de quelque édifice, il le faisait avec infiniment de plaisir.
Cependant il trouvait parfois que les cynocéphales de son quartier se permettaient bien des choses, notamment de gâter les provisions de bouche du pauvre monde, et d’en voler les meilleurs morceaux, à commencer par les œufs des oies dont ils laissaient la coquille parfaitement vide dans les basses-cours.
Le cynocéphale dont les sauts et les gambades avaient attiré soudain l’attention de Pahétar, prenait des précautions quasi humaines pour s’assurer s’il n’était point observé, avant de se glisser furtivement dans l’intérieur des maisons. On l’ n voyait ensuite sortir avec précipitation et s’entuir à grands pas, les bajoues gonflées.
Ces allures de voleur faisaient sourire Pahétar.
Il pensait que les fruits de ses voisins devaient subir de terribles assauts.
Quand il vit l’animal entrer dans sa propre maison, il eut l’âme fort égayée.
–Ce larron à quatre mains va être volé à son tour, se dit-il. Mon buffet est vide!
Pourtant quand le singe reparut sur le seuil de la maison de Pahétar, celui-ci constata que les bajoues de l’animal étaient distendues d’une façon absolument insolite.
–Qu’a-t-il donc pu me dérober? se demanda-t-il, en regardant le cynocéphale qui escaladait de nouveaux murs et toits et galopait de terrasse en terrasse en toute hâte.
Comme il se faisait cette question, il perdit de vue le singe qui disparut derrière les murailles d’une chapelle consacrée au dieu Thot, protecteur des arts et des lettres, dont le fronton se dressait, au loin, au-dessus des plates-formes gazonnées d’un tas pressé de cabanes populaires.
Un soupçon cruel traversa l’esprit du jeune homme en ce moment.
Il se rappela son coffret laissé entr’ouvert, et frissonna d’angoisse tout d’abord.
Puis il rit largement, se moquant de sa peur, en murmurant:
–Les singes préfèrent les dattes aux sekels d’or. Que je suis sot!
Néanmoins il descendit rapidement de son échafaudage et retourna chez lui d’un pas pressé.
Il constata d’un coup d’œil, en arrivant dans le réduit où gisait son trésor, que le singe, à défaut de dattes, avait enlevé le contenu de la boîte précieuse.
Il vit alors clairement qu’il était la victime, ainsi que plusieurs de ses voisins sans doute, de l’habileté d’un singe dressé à voler les objets d’or et d’argent par quelque misérable prêtre des environs, probablement par l’unique pastoph ore de la chapelle de Thot, vers laquelle le singe, ses exploits accomplis, s’était dirigé avec tant de vitesse.
Pahétar entra dans une colère désespérée et attesta les dieux qu’il tirerait une vengeance éclatante du misérable prêtre.
Il se sentait perdu. Il lui devenait impossible de rembourser à temps le prêt fait sur la momie paternelle, et c’était de la folie de songer maintenant à acquérir la main de Taéï!
Il gémit douloureusement, affaissé sur son lit.
Il s’écriait, les larmes aux yeux:
–Mon corps sera dévoré par les animaux sauvages dans les sables, et mon âme ne fera point partie des âmes bienheureuses qui, tour à tour, rament sur la barque de Ra, au lever de l’aurore!
Il disait encore:
–Adieu, Taéï! Tu seras bientôt la femme de ce riche porte-ombrelle du roi, qui te poursuit de ses vœux en même temps que moi, et comme je ne puis plus à présent apaiser la soif d’or de tes parents, ils te vendront sans doute à ce vaniteux porte-ombrelle qui a déjà fait orgueilleusement graver sur le premier registre de sa future stèle funéraire «qu’il a été honoré de la faveur royale dès sa sortie du sein de sa mère!»
Ainsi s’exclamait le malheureux jeune homme, et il ajoutait mille autres paroles touchantes sur l’ignominie de sa sépulture et sur le renversement affreux de ses espérances d’amour.
Mais il songeait aussi qu’il lui serait bien difficile, à lui chétif, de traîner devant la Justice un prêtre de Thot, un homme vénérable, puissant, protégé par cent lois redoutables, et que, d’ailleurs, le seul témoin qu’il pût invoquer, en cette affaire, était un singe intelligent, mais privé de la parole.
Après avoir bien pesé le pour et le contre, il prit la résolution de chercher à punir le pieux malfaiteur d’une façon adroite, impunément, secrètement, mais en renonçant à lui faire restituer la somme volée, hélas!
Il s’y prit de la façon suivante pour arriver à ses agréables fins.
Le soir même, sans perdre le temps en lamentations vaines, il construisit dans une des chambres de sa maison une vaste cage ou plutôt un grand et solide trébuchet. Au lieu de grains, comme l’oiseau qu’il voulait y prendre était un singe, et un singe filou, il mit en guise d’appât les quelques petits lingots d’or oubliés dans le coffret par l’ami et pourvoyeur du détestable prêtre de Thot, protecteur des lettres et des arts.
Puis, son ouvrage achevé, il retourna à ses sculptures comme si le cours de sa vie avait continué d’être le même pour lui. Il avait son plan.
Un jour, deux jours, trois jours se passèrent sans que le cynocéphale donnât signe d’existence. Il explorait évidemment d’autres quartiers.
Pahétar devenait très mélancolique.
Et c’était d’un burin sans conviction, le quatrième jour, qu’il écrivait sur le granit de son pylone ces litanies du soleil levant, du resplendissant Ra, debout au seuil de sa cabine sur la barque mystique:
«Fort est Ra; faible, l’impie!
«Haut est Ra; foulé, l’impie!
«Vivant est Ra; mort l’impie!
«Rassasié est Ra; affamé, l’impie!
«Lumineux est Ra; terne, l’impie!
«Bon est Ra; mauvais, l’impie!
«Puissant est Ra; nul, l’impie!
«Ra existe; Apap est anéanti!
Pahétar souhaitait naturellement à l’infâme prêtre de Thot toutes les disgrâces qui atteignent l’Impie, et il demandait ardemment à tous les dieux (Thot excepté, car le protecteur des Arts et des Lettres s’était bien mal acquitté de sa tâche en cette occasion), d’anéantir son ennemi comme le fut Apap, le ténébreux Apap.
Le cinquième jour, une joie délicieuse coula, –tel un filet d’eau glacée dans le gosier d’un voyageur qui marche au soleil,–dans le cœur de Pahétar.
Le cynocéphale, plein de confiance, les bajoues flottantes au vent, l’air plus avisé que jamais, pénétra de nouveau dans la maison du sculpteur d’hiéroglyphes.
Il n’en ressortit pas.
Du haut de son pylone, Pahétar constata ce fait charmant, et il s’écria:
–Haut est Ra; foulé l’impie!
Sans attendre davantage, il quitta son atelier volant, et retourna chez lui.
Le singe s’était pris au trébuchet, et derrière les forts barreaux de sa prison, il grommelait avec une fureur concentrée en découvrant ses gencives roses, hérissées de crocs formidables.
Pahétar se coucha tranquillement, après avoir soupé de grand appétit en présence du voleur, auquel il n’offrit même pas une tasse d’eau.
Le lendemain matin, l’animal implora de son geôlier, en tendant la patte d’un air attristé, un morceau de n’importe quoi arrosé d’une goutte d’un liquide quelconque.
Pahétar, inflexible, mit devant la cage, mais à une distance que le bras du cynocéphale ne pouvait franchir, une gargoulette ruisselante et une galette de mil noir. Le singe fit de suprêmes efforts pour les atteindre.
Puis il passa dans une autre chambre et endossa un vêtement complet de prêtre de Thot, –robe de lin, sandales de papyrus, poitrinal à sept rangs de grains de pâte verte et jaune– qu’il avait confectionnés après avoir construit la cage.
A l’aide d’une vessie de porc dont il couvrit ses beaux cheveux, il se fit la tête rasée d’un serviteur des dieux. En outre, en quelques coups de pastels, il donna à ses traits l’air bénin, mystérieux et fatigué d’un pastophore.
Ainsi déguisé, il reparut devant le singe, tout à coup. Celui-ci grogna de satisfaction. Evidemment, il croyait reconnaître son maître. Ayant grogné, il tendit la main d’une façon très significative vers l’eau et le pain mis hors de sa portée.
Mais alors, gravement, le pseudo-prêtre de Thot, prit les objets ardemment convoités par le cynocéphale mourant de faim et de soif, les lui montra de loin, et les emporta impitoyablement dans la pièce voisine.
Le singe poussa des cris horribles.
Pahétar se débarrassa vivement de son costume, et retourna de nouveau vers son captif, auquel il accorda, en souriant, avec d’aimables paroles, un petit morceau de pain et un petit vase plein d’eau.
Le cynocéphale eut comme des larmes de reconnaissance dans ses yeux injectés de sang, en recevant ces maigres dons de la main de l’artiste. Il but avidement.
Le cœur de Pahétar souffrait. Il aimait les animaux. En outre, il était fort pieux. Il regrettait donc doublement d’être obligé de faire subir au cynocéphale sacré une épreuve aussi cruelle. Mais il avait à cœur de punir le prêtre de Thot, qui l’avait mis dans un embarras mortel. Aussi, pendant cinq jours, soir et matin, il renouvela la scène que nous avons esquissée.
Sous ses traits ordinaires, il se montrait d’une bonté providentielle, quoique très parcimonieuse, envers le pauvre singe; mais en costume de pastophore de Thot, il semblait un échappé des lieux infernaux aux yeux effrayants du cynocéphale exaspéré.
Aussitôt que le farouche animal apercevait le pan de la robe blanche et la tête rasée de celui qui lui arrachait sa nourriture et sa boisson, il entrait dans une rage inexprimable. Il s’élançait sur les barreaux de sa cage, les empoignait avec violence, les secouait avec furie, grinçant des dents, bavant une salive rougeâtre.
S’il avait tenu son tortionnaire entre ses doigts noirs, il l’aurait étranglé, en un instant.
Pahétar qui sculptait parfois gentiment en ronde bosse comme en bas-relief, confectionna une tête de prêtre rasé, au vilain teint jaune, qu’il plaça devant la cage du singe. Il arma en même temps celui-ci d’un bâton solide sur lequel il grava en relief fort saillant, une série de caractères sacrés, ignorés du vulgaire, et signifiant:–Voleur,–Infâme,–Débauché,– Maudit,–Misérable.
Le singe prit un plaisir féroce, avec son arme, à assommer autant que le lui permettait la distance à laquelle Pahétar l’avait solidement établie, la tête qui lui rappelait vaguement son bourreau quotidien.
C’était même sa seule consolation entre les maigres repas qu’il devait à la générosité de l’artiste.
Quand Pahétar jugea l’éducation affreuse de l’animal suffisamment complète, il redoubla,– sous son déguisement sacerdotal,–de mauvais traitements envers son prisonnier.
Puis, un matin, et c’était le jour de la grande Panégyrie du Mur-Blanc, fête solennelle des offrandes aux temples et des distributions royales au peuple, il ouvrit,–sous les traits du bon artiste,–la cage du prisonnier et lui confia le terrible gourdin sculpté par ses mains habiles.
Le cynocéphale, sans dire merci, sans jeter un regard en arrière, s’élança comme un fou hors de son cachot, franchit d’un bond la porte de la maison, et disparut en quelques secondes aux yeux de Pahétar qui, pensif, murmura:
–Et maintenant, il s’agit d’attendrir le vieil Akki, le prêteur sur momie du quartier Ankhataouï; j’irai demain lui demander un délai.
Cette décision arrêtée, Pahétar mit ses habits de fête et se rendit pieusement dans les Temples, en bon Égyptien qu’il était.
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