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Ernest d' Hervilly
Héros légendaires

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066315450
Table des matières
Le Roi Dagobert
L’Ogre
L’invincible Malbrouck
M. Dumollet
Barbe-Bleue
Nicodème
Lustucru
Le Roi d’Yvetot
Famille de Facétieux
Matamore
Mayeux et Polichinelle
Janot
Le Songe d’une nuit d’hiver
Colin Tampon
Artaban — Edme Champion
Rois singuliers
LE ROI PÉTAUD
THÉODORE PREMIER ET DERNIER
LE ROI DE RATONNEAU
Roger Bontemps
Richard Whittington et son chat
Jean de Nivelle et Cadet Rousselle
CHANSON DE JEAN DE NIVELLE
CADET ROUSSELLE
M. de la Palisse
Robinson

Le Roi Dagobert
Table des matières

Dagobert Ier était mort depuis plus de mille ans quand Molière donna sa comédie des Fâcheux.
Et ce fut bien heureux pour le poète!
Car si le roi Dagobert, que la chanson, infiniment trop populaire, hélas! qualifie de bon, bien à tort, attendu qu’il n’y allait pas de main morte quand il s’agissait de faire passer les gens, et par milliers, de vie à trépas. — si le roi Dagobert, dis-je. avait été encore vivant sous Louis XIV, il n’aurait pu écouter sans fureur la spirituelle satire du chasseur des Fâcheux, et il aurait prié son royal cousin de lui en livrer l’auteur, pieds et poings liés, pour en disposer à sa guise.
Le sage saint Éloi aurait eu beau lui dire:
— O mon Roi, nous ne sommes plus au VIIe siècle, et ce sont les mœurs d’à présent...
Le roi Dagobert aurait répondu en grinçant des dents:
— Ce grimaud est le dernier des misérables, et il convient de le supprimer illico!
— Mais, Sire!...
— Il n’y a pas de mais!... Sans doute, et je l’accorde volontiers, ce Molière a raison de faire dire à son fâcheux:
Dieu préserve, en chassant, toute sage personne
D’un porteur de huchet qui mal à propos sonne,
car un chasseur qui donne mal à propos du cor dans une chasse est digne des plus grands supplices; mais ce Molière se rend coupable d’un crime de lèse-majesté en se moquant des chasseurs en général et même des porteurs de huchet, car sans les chasseurs et surtout sans les sonneurs de huchets, de cornets, de grand cor, de trompe à deux ou à six tours, je serais aujourd’hui, moi le roi Dagobert, moi le Nemrod mérovingien et chevelu, moi enfin le chasseur sans pareil, je serais, mon brave Éloi, absolument ignoré du monde entier, et plus anéanti dans les royales poussières de Saint-Denis qu’un grain de sable au fond de l’océan. Donc, en raillant les chasseurs qui seuls perpétuent mes exploits et mon nom dans la mémoire des fils des Francs. Molière insulte mes infatigables amis et moi-même; donc Molière mérite la mort.


— O mon Roi!
— Non, non! Qu’on l’attache, non par sa perruque, mais par ses propres cheveux, à la queue de divers chevaux, et fouette cocher.
— Sire, encore un mot?
— Parle.
— Réfléchissez, Sire, avant d’en arriver à cette extrémité regrettable. Écoutez les avis désintéressés de votre orfèvre, de votre ministre, de votre ami. Vous ne vous en êtes jamais mal trouvé, je pense.
— Non, ça, c’est vrai.
— Eh bien, épargnez Molière. C’est un homme d’esprit et de bon sens. Vous fûtes jadis un amateur fin de beaux émaux, de joailleries pleines d’art, de monnaies bien frappées. Molière est une intelligence superbe, un artiste de grand goût, un homme marqué au bon coin. Laissez-le vivre.

— Allons, je t’accorde cela; Molière vivra et moi aussi, longtemps encore, en dépit de sa boutade contre la chasse et les chasseurs.
Deux siècles plus tard, la conversation entre le roi Dagobert et son fidèle orfèvre et maître des monnaies aurait pu prendre une tournure différente, et saint Éloi aurait pu invoquer de bien autres arguments.

En effet, au XVIIIe siècle, les antiques paroles comiques relatives à Dagobert que des générations de chasseurs et de piqueurs avaient adaptées, pour se les bien graver dans la mémoire, aux mots ou sons primitifs d’un certain air de chasse, avaient été considérablement revues et surtout augmentées.
Aux premiers couplets, brodés sur les paroles du moyen-âge, s’étaient ajoutés, de siècle en siècle, des couplets composés sans doute après boire à la fin des franches lippées des jours de chasse. Et le refrain de chasse était devenu, petit à petit, une interminable complainte.
L’époque moderne elle-même n’est pas restée en arrière. Elle a apporté sa part poétique à ce monument grotesque.
Voici quelques couplets de la chanson:
C’est le roi Dagobert
Qui met sa culotte à l’envers;
Le grand saint Éloi
Lui dit: «O mon roi,
Votre Majesté
Est mal culottée.
— C’est vrai, lui dit le roi,
Je vais la remettre à l’endroit.»
Le bon roi Dagobert
Faisait peu sa barbe en hiver;
Le grand saint Éloi
Lui dit: «O mon roi,
Il faut du savon
Pour votre menton.
— C’est vrai, lui dit le roi,
As-tu deux sous? prête-les-moi.»

Le roi faisait des vers,
Mais il les faisait de travers;
Le grand saint Éloi
Lui dit: «O mon roi,
Laissez les oisons
Faire des chansons.
— C’est vrai, lui dit le roi,
C’est toi qui les feras pour moi.»
Le bon roi Dagobert
Chassait dans les plaines d’Anvers;
Le grand saint Éloi
Lui dit: «O mon roi,
Votre Majesté
Est bien essoufflée.
— C’est vrai, lui dit le roi,
Un lapin courait après moi.»
Le bon roi Dagobert
Allait à la chasse au pivert;
Le grand saint Éloi
Lui dit: «O mon roi,
La chasse aux coucous
Vaudrait mieux pour vous.
— Eh bien! lui dit le roi,
Je vais tirer, prends garde à toi.»
Le bon roi Dagobert
Avait un grand sabre de fer:
Le grand saint Éloi
Lui dit: «O mon roi,
Votre Majesté
Pourrait se blesser.
— C’est vrai, lui dit le roi.
Qu’on me donne un sabre de bois.»
Le bon roi Dagobert
Se battait à tort à travers;
Le grand saint Éloi
Lui dit: «O mon roi,
Votre Majesté
Sciera tuer.
— C’est vrai, lui dit le roi.
Mets-toi bien vite devant moi.»
Le bon roi Dagobert
Voulait s’embarquer sur la mer;
Le grand saint Éloi
Lui dit: «O mon roi.
Votre Majesté
Se fera noyer.
— C’est vrai, lui dit le roi.
On pourra crier: Le roi boit!»
Après la campagne de Russie et le retour précipité de Napoléon Ier, on chanta:
Le Roi faisait la guerre,
Mais il la faisait en hiver;
Le grand saint Éloi
Lui dit: «O mon roi,
Votre Majesté
Se fera geler.
— C’est vrai, lui dit le roi,
Je m’en vais retourner chez moi!»
Mais c’est le XVIIIe siècle qui a le plus contribué à l’accroissement de la légende cynégétique du bon roi Dagobert.
Aussi, au XVIIIe siècle, si, revenu de nouveau à la vie, le roi Dagobert avait pris encore une fois le parti des chasseurs qui font vivre son nom, le brave saint Éloi lui aurait répondu:
— La chanson populaire que vous savez, Sire, proclame, — à côté de cent sottises qu’une connaissance plus approfondie de l’Histoire aura bien de la peine à détruire dans l’esprit de la foule. — ces deux vérités exactes: la première, que vous fûtes un grand et intrépide chasseur; la seconde, que vous écoutiez assez docilement les avis de votre Éloi, tout en les recevant d’abord avec quelque ironie.
— C’est vrai, Éloi, et puis?
— Eh bien. Sire, à mon avis, ne prenez pas aussi haut la défense des chasseurs et de leur chanson...
— Et pourquoi cela?
— Pour deux raisons. D’abord cette chanson, si la Reine l’examine de près, vous attirera quelques désagréments dans votre ménage; nous en reparlerons tout à l’heure. En second lieu, si vos réclamations forcent l’Histoire à examiner, de près aussi, ce que la chanson rapporte de vous, la partie ignorante de la nation française apprendra enfin, à votre dam, qu’au lieu d’être le bon roi conciliant et goguenard qu’elle connaît, vous n’avez été qu’un barbare vaniteux ajoutant les brillants vices romains aux sauvages mœurs d’un Franc; que vous étiez un chasseur farouche, c’est vrai, mais aussi un débauché terrible, un ivrogne et un abominable bourreau, digne petit-fils de ces monstres qui s’appelaient Chilpéric et Frédégonde.
— Eh! eh! saint Éloi, vous allez un peu loin!
— Vous savez bien que non, Sire! Croyez-moi, les peuples de France vous soupçonnent bien de quelque insensibilité, puisque la chanson dit que vous m’envoyâtes noyer, moi votre vieil ami, avec vos chiens couverts de gale; mais ils ignorent que, froidement, après avoir offert l’hospitalité en Bavière à dix mille Bulgares chassés par les Avares, vous les avait fait égorger en une seule nuit, parce qu’ils vous gênaient et que vous n’en saviez que faire...

— Nécessité politique, saint Eloi!
— Soit. La chanson ne dit pas non plus que vous êtes mort à trente-six ans à peine, de la suite de vos excès de toute sorte. Vous vous piquiez de lettres étrangères, comme votre grand-père Chilpéric...
— Et de théologie aussi, mon cher saint Éloi; mais ce que la chanson a tort de ne pas mentionner, ce sont mes fondations pieuses... ou plutôt celles que vous faisiez avec mes libéralités. Enfin, j’ai honoré en votre personne un grand artiste et je l’ai mis à même, ce qui est plus rare, de se livrer à la réalisation de ses rêves, en lui confiant des métaux et des pierreries.
— C’est vrai, Sire, et je ne vous ai pas volé d’un liard.
— Non, au contraire. Avec les matières précieuses qu’un autre orfèvre me demandait pour fabriquer un siège royal, vous, vous m’en avez fabriqué deux, et d’une élégante magnificence.

— Sire...
— Aussi votre probité et votre désintéressement joints à votre talent m’ont fait vous choisir pour mon conseiller, mon ministre, mon orfèvre, mon monétaire et mon ami.
— Je vous aimais, Sire, en dépit de vos faiblesses, de vos fautes, de vos crimes.
— Je le savais bien. Aussi, je vous écoutais avec soumission, et la chanson le dit.
— En cela, elle ne ment pas.
— Alors, si elle ne ment pas, cette chanson, pourquoi disiez-vous tout à l’heure, mon frère Éloi, qu’elle pourrait apporter quelques troubles dans mon ménage.
— Certainement, Sire. si la Reine en avait connaissance...

— La Reine? Quelle Reine, Éloi! Ou plutôt laquelle? Car, comme vous le savez, j’eus trois femmes, toutes trois légitimes, en même temps. Enfin de quelle Reine parlez-vous? Est-ce de Gomatrude, de Manthilde, ou de Raguetrude?
— De celle que vous voudrez, ô mon Roi! Croyez-vous qu’elle serait satisfaite d’apprendre ce que vous en révélez, d’après la chanson de ces mêmes chasseurs qui ont tout votre cœur à présent.
— Bah? Et qu’est-ce que chantent ces chasseurs? Je ne me le rappelle plus.
— Hélas! Sire, ils changent:
Le grand saint Éloi
Lui dit: «O mon roi,
Vous avez la peau
Plus noir’ qu’un corbeau.
Bah! bah! lui dit le roi,
La Reine l’a plus noir’ que moi.»
Ah! ça, ce n’est pas galant, j’en conviens; mais je n’ai jamais fait cet aveu. Ces chasseurs sont des imposteurs dangereux, et ils me feraient avoir des querelles dans mes ménages. Je ne les défends plus: ils sont très coupables. Qu’on les attache par les cheveux à la queue de divers chevaux.....

— Sire, c’est inutile, ils sont morts.
— Vraiment il est affreux de voir ainsi travestir l’Histoire.
— Chut, ô mon Roi, et pour tout au monde n’en appelez pas à l’Histoire. Il ne serait pas bon pour vous, encore une fois, de réveiller ce chat qui dort. Il a des griffes.
— Et vous me les faites sentir diablement.
— Chut encore, Sire! — Ne parlez pas de diables, car ils vous connaissent bien...
— Moi? moi qui ai achevé et doté la basilique de Saint-Denis!
— Justement, à Saint-Denis même.
— Où est mon fauteuil de bronze, dans le Trésor!
— A Saint-Denis même, Sire, bien des siècles avant cette absurde chanson de chasseurs qui a si étrangement déguisé votre histoire véritable, un sculpteur qui n’aimait pas la musique, assurément, mais qui se souvenait sans doute de vos... peccadilles..., a sculpté un bas-relief où vous êtes représenté réclamé par des diables auxquels vous échappez à grand’peine...

— Ah! le misérable! Qu’on l’attache par les cheveux à la queue...
— Et fouette cocher! Sire. Mais il est trop tard. — Et d’ailleurs les chroniques existent et elles relatent ce qui a donné lieu à cette œuvre d’art. C’est la vision d’un ermite. Cet ermite habitait près de Stromboli. La bouche du volcan était regardée comme l’entrée de l’enfer. Or, une nuit, cet ermite vous vit, vous, bon Roi Dagobert. passer dans une barque emportée par des diables. Vous alliez être englouti dans les flammes, lorsque survinrent trois saints pour lesquels vous aviez une dévotion particulière et qui vous délivrèrent.

— Oh! soient remerciés saint Maurice, saint Martin et saint Denis!
— Sans doute. Mais reconnaissez. Sire, que l’on ne vous croyait guère digne du Paradis au moment de votre mort, et c’est pourquoi, loin d’invoquer l’Histoire, gardez le silence, si vous êtes prudent, — et ne parlez même pas de la chanson...... ....

Nous qui ne sommes pas les amis de ce Dagobert si mal connu; nous que sa chanson éclatante trouble, en automne, dans les bois, et au printemps, par les jours de carnaval, dans la ville, nous n’avons pas l’indulgence de l’honnête saint Éloi, et nous avons cru devoir mettre en parallèle l’histoire et la chanson de cet homme qui fut l’un des fléaux couronnés sous lesquels gémirent nos pauvres aïeux.
L’Ogre
Table des matières

Je tiens l’histoire suivante d’un homme fort aimable, mais arracheur de dents de son état, je dois l’avouer, ce qui vous laisse, ô lecteurs, toute liberté de penser ce que vous voudrez de la véracité du narrateur et de la vraisemblance de certains faits contenus dans son récit.
Un soir de 1870, peu après l’investissement complet de Paris, me disait ce... consolateur de l’humanité souffrante, je vis arriver chez moi une brave femme de mon quartier qui me supplia de la suivre immédiatement, afin de donner les secours de mon art à quelqu’un de dangereusement malade.
Le mot me donnait à réfléchir. Mon art? Sans doute on peut se faire arracher une dent, même pendant un siège, cela est certain, et de plus, en y réfléchissant, on arrive de trouver logique l’idée de diminuer le nombre de ses dents au moment où diminue aussi ce qui les nécessite. Pourtant, un instant après, je fus convaincu que la bonne femme, trompée par un léger subterfuge de ma façon, et lisant sur une plaque de cuivre à ma porte les deux lettres D. M. qui signifiaient Dentiste Mécanicien, avait cru y lire Dentiste Médecin. De là sa visite et son appel à mon art!
L’humanité me faisait un devoir de ne pas détruire son erreur, car, si je ne suis pas médecin, je sais assez bien conseiller et soigner les malades. Aussi je suivis la bonne femme sans retard.
En route, elle m’informa qu’elle tenait un hôtel garni dans les environs et que c’était dans un cabinet de cet hôtel que j’allais trouver la personne en question.
— Mais j’ai peur que vous n’arriviez trop tard, fit-elle avec une réelle bonté. Voilà bien des mois que je n’ai vu la couleur de son argent, à ce pauvre homme, et je crois bien qu’il n’a pas mangé son saoul depuis des mois plus nombreux encore. Je ne veux pas le tourmenter. Tout le monde souffre à présent. Ce n’est donc pas le moment de montrer les dents.
Je pensais en moi-même que la brave femme émettait sans s’en douter, hélas! une opinion qui m’allait au cœur, car on ne me montrait guère les dents, en effet, depuis pas mal de semaines.
Enfin nous arrivons à l’hôtel. Précédé de la loquace propriétaire, je grimpe beaucoup d’étages et enfile de nombreux corridors, et nous voilà devant le numéro du malade.
L’hôtelière frappe, refrappe. Point de réponse. La clef était à la porte. On ouvre. Un grand silence dans le cabinet. Nous nous approchons du lit. Hélas!
La bonne femme avait conjecturé avec justesse: Le secours arrivait trop tard.
Le malade avait cessé de vivre.
Un regard promené dans la chambre me révéla l’affreuse misère du défunt. A part les objets nécessaires et qui faisaient partie du mobilier, il n’y avait rien, linge ou vêtements de rechange, qui indiquât que l’infortuné eût jamais possédé quelque chose à lui. Il n’y avait même pas de chaussures, chose étrange, souliers, espadrilles ou chaussons, sur le parquet.

— Tiens, c’est vrai, dit la bonne femme à qui j’en faisais l’observation; il avait pourtant une paire de bottes! Où diable sont-elles? Oh! Elles étaient assez grosses pour n’avoir pu disparaître dans un trou. Il a dû les vendre, voyez-vous, monsieur, et rentrer ici les pieds nus. Je ne sais pas ce qu’il faisait, cet homme-là. Il allait travailler dans les bois, à ce qu’il disait, et le soir il revenait, et il lisait toute la nuit, ou du moins il en avait bien l’air, car une chandelle lui durait à peine une nuit. Il lui en fallait toujours de nouvelles, et même ça me coûtait assez cher. Enfin, le voilà mort. C’est fini. Il n’en usera plus.
— Oui, ma bonne dame, et il n’y a plus pour vous qu’à aller faire votre déclaration et à attendre le médecin des morts.
Et je la quittai sur ces mots.
Le lendemain, l’hôtelière revint à la maison et m’apporta quelques feuillets manuscrits trouvés par elle sur une chaise, sous l’unique vêtement du mort de la veille.
— Lisez-moi ça, je vous prie, monsieur, car, c’est ennuyeux de le dire à mon âge, mais je n’ai pas été à l’école. Lisez, c’est peut-être un testament.
Or voici, continua le... réparateur de la mâchoire humaine, ce que contenait le mince manuscrit du mort:
«Qu’on n’accuse personne de ma mort: c’est à l’inanition que je succombe. Je n’ai pas eu la présence d’esprit de franc-filer au bon moment et ces quelques dernières semaines d’abstinence ont suffi pour m’amener à l’état où je suis en écrivant ces lignes. On comprendra sans peine que les privations, que d’autres supportent et supporteront vaillamment encore, m’aient si vite réduit à l’agonie, quand on saura que je suis (j’avoue enfin ce triste secret) un ogre, le dernier survivant de ces ogres dont la légende et même un peu l’histoire racontent l’appétit formidable et surtout... cannibalesque. Dieu soit loué, je n’ai pas à me reprocher d’avoir mangé des petits enfants comme mes ancêtres l’ont fait, à ce que disent les Contes, mais pour vivre, pour satisfaire aux demandes impérieuses et incessantes d’un estomac farouche, légué par une déplorable hérédité, j’ai mangé de tout; j’ai ingéré et digéré, en même temps que les comestibles français ou exotiques, des choses dont la description ferait frémir d’horreur. Parmi les plus honnêtes, je citerai pourtant les natures mortes, extrêmement mortes, hélas! que les peintres de ce genre de sujets laissent «à la pose» pendant des semaines entières, tandis qu’ils sont à boire des bocks dans les cafés. Après l’ouverture du Salon, je parcourais les ateliers de ces messieurs et j’emportais les poissons, les lièvres, les faisans et les crustacés dont le ton avait par trop changé. Enfin, avec cela et les morceaux que les halles me fournissaient soir et matin pour quelques sous, j’arrivais à «boulotter.» Je ne mangeais pas à ma faim, mais je vivais et j’étais quelques heures tranquille. Et pourtant, la nuit, que de fois, avec la sensualité d’un Cosaque, que de fois j’ai dévoré la chandelle de mon honnête hôtesse.
«Mais le siège est pour moi le dernier coup. Il n’y a plus à manger suffisamment pour un pauvre homme de mon espèce, à Paris.
«J’ai tout tenté. Je suis vaincu. J’ai faim et je meurs.
«Et tout à l’heure encore, hélas! j’essaierai d’un aliment suprême qui, s’il ne m’étouffe pas sur-le-champ, apaisera peut-être pour un instant mon féroce appétit.
«Je veux parler de mes bottes fées, léguées d’ogre en fils depuis des siècles, de mes chères bottes de sept lieues, si précieusement conservées par mes aïeux et par moi.
«Car le Chat-botté et le Petit Poucet les ont en vain dérobées jadis à mes ancêtres.
«Le Chat-botté, qui, lorsqu’il fut devenu riche, ne courait plus après les souris que pour se divertir, dit M. Perrault, les ayant laissées traîner un jour et le marquis de Carabas les ayant fait jeter aux ordures, nos bottes volées furent retrouvées un matin par d’autres ogres, les parents et les amis de ma famille.
«Car les ogres de jadis, je le dis avec orgueil, avaient beaucoup d’amis et étaient fort aimés des leurs; et la preuve, c’est que le Chat-botté et le Petit Poucet trouvent toujours les ogres en train de préparer quelque beau repas pour leurs camarades. C’est écrit.
«Oh! la chair fraîche!!!
«Mais c’est assez parler de moi, parlons un peu de ces admirables aïeux dont, je le confesse, si l’estomac était insondable, l’intelligence paraît avoir été fort mince.
«En effet, se changer en souris, à la demande d’un chat, c’est révoltant de naïveté !
«Il est vrai qu’ils avaient pour les excuser l’exemple de personnages considérables, un peu ogres aussi de toutes les façons, qui se sont laissé duper et vaincre par des ennemis petits et rusés: on se rappelle Polyphème et Ulysse, Goliath et David.
«Hélas! notre grand ancêtre à tous, le premier mangeur d’enfants irréfléchi dont fasse mention l’histoire mythologique, nous avait tracé la route des déceptions.
«Saturne, puisqu’il faut l’appeler par son nom, avalait gloutonnement, avec satisfaction, des cailloux recouverts de langes que son épouse Rhéa lui présentait comme sa propre progéniture, et il a sans doute transmis son manque d’esprit et de tact à tous ses descendants.
«Le brave Hercule lui-même, dans les comédies grecques, est traité sans cesse d’ogre insatiable et légèrement imbécile. Mais pourquoi plonger plus avant dans ma généalogie. Qu’il me suffise de dire que, comme ogre mangeur d’enfants, je repousse absolument et avec mépris cet Hérode qui tuait les innocents, non pour se nourrir, mais par un lâche calcul de féroce politique.
«D’où vient notre beau nom terriblement sonore, et dont je suis fier encore sur ce grabat? Voilà ce que beaucoup se demandent. Les uns le font venir de Og, le gigantesque et cruel roi de Basan dont parle la Bible; un être magnifique dont le corps couvrait sept arpents de terrain. Il eut, dit-on, la chance d’échapper au déluge en s’étalant la nuit sur le toit de l’arche. Mais, hélas! nul n’évite son sort, et plus tard il fut tué par les soldats de Moïse. D’autres érudits affirment que notre nom nous a été donné au ve siècle de l’ère chrétienne, à la suite de l’invasion formidable, dans la Germanie et jusqu’en Gaule, de sauvages dévastateurs appelés les Oïgours, avec lesquels marchaient les Hongrois, ou, comme on les a longtemps nommés, les Hongres.
«Oïgours, Hongres. Ogres, telle serait la gradation.

«Ces barbares étrangers, impitoyables, voraces, tuant tout, les enfants et les femmes, ces mangeurs de chair crue, ces buveurs de sang dans le crâne de leurs ennemis, laissèrent partout de leur passage une trace ineffaçable. L’épouvante qu’ils inspirèrent se perpétua proverbialement; et bien longtemps, des siècles après leur retraite, les mères faisaient encore taire leurs enfants criards en les menaçant de les faire dévorer par l’Hongre ou l’Ogre! M. Perrault, de l’Académie française, ne les a donc pas crées, il a ramassé le nom dans les contes de nourrice pour l’insérer dans les siens, et les ogres et leur réputation ont été ressuscités pour la plus grande terreur des petits enfants.
«Pour moi, je le répète, si j’ai soutenu la réputation de mes aïeux, c’est seulement à la manière de Gargantua et de Pantagruel. Il peut m’être beaucoup pardonné, parce que si j’ai beaucoup mangé, ce n’est pas de la chair fraîche et encore moins celle des petits enfants. J’ai croqué de nombreux marmots, mais métaphoriquement.
«Mais je m’arrête. La force m’abandonne comme elle abandonna Ferragus, le géant qui avait six coudées de hauteur, quand il fut occis par Roland. Mon Roland à moi, c’est la faim. Mais il fallait, en vérité, que la plus grosse ville du monde fût en péril pour que la mort atteignît le dernier des gros mangeurs de l’univers.
«Maintenant, tout est dit. L’heure est venue, sur le radeau de la Méduse où je m’éteins, de procéder au repas qui doit ou me permettre d’attendre, ou me tuer sur-le-champ.
«Je vais manger mes bottes de sept lieues!»
Ici s’arrêtait la confession du dernier des ogres.
Je rendis le manuscrit à la bonne femme, qui n’en revenait pas de cette révélation, et elle s’en alla, en hochant la tête, après m’avoir remercié.
L’invincible Malbrouck
Table des matières

Nous ne voudrions pas contrister les amateurs, collectionneurs et prôneurs des produits de l’ancienne imagerie populaire, parmi lesquels nous avons de bons amis.
Pourtant nous croyons de notre devoir de leur démontrer une fois de plus, en usant de la vieille métaphore du fleuve bourbeux qui roule quelques paillettes d’or mêlées à ses graviers et à ses vases, que l’imagerie populaire d’autrefois, si elle a servi de véhicule, de temps à autre, à de rares bonnes vérités et fourni parfois d’utiles renseignements, en revanche elle a surtout contribué à propager de fausses notions et des erreurs de toute sorte, historiques, religieuses, scientifiques, littéraires, orthographiques. Elle a surtout perpétué, comme les almanachs, des superstitions, des préjugés, des routines, des anachronismes de costumes et de décors. Enfin, elle a puissamment aidé à pervertir le goût et l’œil dans les classes paysannes en les accoutumant à supporter en paix de terribles assemblages de couleurs criardes et fausses de ton, et à regarder de grossiers dessins comme des œuvres d’artistes.
Pour les curieux instruits, cuirassés de bons principes esthétiques, rien de plus récréant, rien de plus intéressant à voir que l’imagerie de jadis. Sa contemplation est pour eux sans danger.
Mais pour les ignorants, c’est tout autre chose.
La Chanson et le convoi de l’invincible Malbrouck que nous avons sous les yeux en ce moment et qui sort des vieilles imprimeries de Metz va nous servir à prouver ce que nous avançons.
La gravure d’abord:
Dans le costume et dans les armes des personnages qui portent et entourent le prétendu cercueil, rien ne rappelle les armes ou le costume des soldats de la fin du règne de Louis XIV.
On dirait plutôt des gens de guerre du XVIe siècle.
Et même cela nous fait songer que Le Roux de Lincy, dans son recueil des chansons historiques de France, donnant comme moule de la complainte de Malbrouck la chanson du convoi du duc de Guise, il se pourrait bien que la gravure que nous avons sous les yeux soit le vieux bois qui a servi à illustrer le convoi du duc de Guise?
En tout cas, si cela est matière à réflexion pour nous, cet anachronisme de costume ne peut qu’induire en erreur les classes populaires.
Ensuite, et comme complément historique de la complainte de Malbrouck, où, bien entendu et comme il est d’usage dans les complaintes, il n’est fait allusion à aucun des traits et des actions véritables du héros qu’elles chantent, voici ce que l’imagerie populaire nous dit:
«Le célèbre Malborough naquit en Angleterre en 1650. Ce fut sous le maréchal de Turenne qu’il commença à porter les armes en France. Grand capitaine et négociateur habile, le duc de Malborough fit bien du mal à la royauté de Louis XIV. A Hochstett, à Oudenarde, à Ramillies, il se montra le digne émule de Condé et de Turenne; son nom faisait la terreur et l’admiration du soldat. Il fut tué à la bataille de Malplaquet, en 1723. à l’âge de soixante-treize ans.»
Relevons les légères erreurs de cette notice.
Oui, John Churchill, qui devint duc de Marlborough, et non Malborough, naquit en Angleterre à Ashe, comté de Devon, en 1650. C’est exact.

Enseigne des gardes à dix-sept ans, il porta effectivement les armes en France, ou plutôt en Flandre, mais pour la France, l’Angleterre étant alors l’alliée de Louis XIV. Turenne le remarqua et le grand roi le félicita.
Il montrait déjà de belles qualités militaires, c’est vrai, mais s’il n’avait pas été très favorisé alors par la favorite de Charles II, la duchesse de Cleveland, et si sa propre sœur Arabella n’avait pas été la favorite du duc d’York, il est probable que son avancement aurait été beaucoup moins rapide qu’il ne le fut. Churchill devint colonel à vingt-deux ans.
Il fut dans la suite grand capitaine et négociateur habile. De plus, grâce à sa propre femme, Sarah Jeanning, qui dominait entièrement la reine Anne et la pétrissait comme une cire molle, il eut la chance inouïe de pouvoir projeter, faire adopter et mener à bonne exécution, presque sans contrôle, les actes politiques qui ruinèrent la royauté de Louis XIV et le pauvre pays de France. Mais s’il ruinait notre pays, ce grand Anglais ne se contentait de cette seule gloire. Il était thésauriseur comme pas un et insatiablement avide de richesses. Il s’en procurait par tous les moyens. Jeune, il trichait au jeu à la cour de Charles II et se faisait doter par la favorite du roi; dans l’âge mûr, il puisait à pleines mains dans les indemnités de guerre payées par les vaincus.

Il est malheureusement très exact encore qu’à la bataille de Hochstett ou Hochstadt (que les Anglais ont appelée Blenheim), ainsi qu’aux batailles d’Oudenarde et de Ramillies, il battit les généraux français, en digne élève des grands hommes de notre pays, Condé et Turenne.
Mais s’il gagna, hélas! la bataille de Malplaquet, avec une extrême difficulté d’ailleurs, et au prix de pertes énormes en hommes, artillerie et étendards, il est faux de dire qu’il y ait été tué et qu’il y mourut à l’âge de soixante-treize ans.
En cet endroit de la notice historique, il y a un entassement fait comme à plaisir de folles erreurs.
Premièrement, la bataille de Malplaquet fut perdue par nous en 1709 et non en 1723; deuxièmement, le duc de Marlborough n’y fut pas tué.
Troisièmement, enfin, même en admettant qu’il y fût mort, il il n’y serait pas mort à l’âge de soixante-treize ans, attendu qu’il n’en avait alors que cinquante-neuf.
La vérité, c’est que le 8 juin 1716, il fut frappé d’apoplexie en son château de Blenheim, lequel lui avait été donné par la reine Anne, et avait coûté au peuple anglais douze millions et demi. Il y vécut, si cela s’appelle vivre, dans un état d’enfance jusqu’en 1722.
Sa veuve, qui ne monta jamais à la tour du château de Blenheim pour voir venir son page tout de noir habillé, ne mourut que vingt-deux ans après lui!
C’est une longue inconsolabilité ?
Voici maintenant la suite de la notice donnée par l’imagerie populaire.
«Dans cette bataille, si glorieuse pour les Français, le maréchal de Villars fut blessé au genou, lorsqu’il allait envelopper le duc de Malborough et l’écraser entre les deux ailes de l’armée française. C’est au bivouac de Quesnoy, où se répandit le bruit de la mort de Malborough, qu’un chansonnier badin lui composa cette oraison funèbre. Cette chanson fit fureur à la cour; adoptée par la bourgeoisie de Paris, elle passa successivement de ville en ville, de pays en pays, et se perpétua jusqu’à nos jours.»
Commentons et rectifions.
Oui, la bataille de Malplaquet fut glorieuse pour la France, et évidemment si Villars n’y avait pas été blessé, ce général, aidé du brave et dévoué Boufflers aurait sans doute battu l’ennemi complètement.
C’est en effet, de l’avis unanime des historiens, au bivouac du Quesnoy, où l’armée française reprit haleine après Malplaquet, que fut composée par des soldats anonymes la complainte que tout le monde connaît, sur le bruit de la mort de Marlborough.
Elle est d’une haute fantaisie, et, comme nous l’avons dit, ne rappelant en rien les exploits ou le caractère du général anglais, elle pourrait parfaitement s’appliquer à tout autre personnage.

Mais si la chanson fut pendant un temps en vogue dans l’armée, elle ne fit nullement fureur à la cour de Louis XIV, et la bourgeoisie d’alors l’adopta si peu que, soixante ans à peine après la mort réelle de Marlborough, on ne chantait guère cette complainte que dans les campagnes où l’avaient rapportée les soldats redevenus laboureurs.
Et encore ne la chantait-on plus qu’à cause de son air plaintif et gracieux.
Quant à la bourgeoisie de Paris et des villes, elle l’ignorait parfaitement.
La preuve, c’est que nul n’en savait plus rien, lorsque, par suite d’un hasard tout à fait singulier, Marlborough et sa complainte, celle-ci ressuscitant celui-là, revinrent à la mémoire publique en 1783.
Ce hasard, le voici:
En 1783 — l’année où Montgolfier lançait son premier aérostat, où le chanteur Garat se révélait, l’année où Robespierre, alors avocat obscur à Arras, plaidait dans un procès pour le maintien d’un paratonnerre sur un toit, l’année où Mesmer exploitait le magnétisme animal, où Diderot mourait, où paraissaient les Confessions de Jean-Jacques; en 1783, une heureuse et simple villageoise, comme dit le cousin Jacques qui l’a célébré dans un poème, allaitait l’enfant de Marie-Antoinette et de Louis XVI.

Un jour, cette heureuse et simple villageoise, qui portait le nom prédestiné de Mme Poitrine, ou que l’on désignait ainsi à la cour, se mit à bercer le royal marmot en lui chantant une vieille chanson.
Marie-Antoinette l’entendit. Elle fut charmée par l’air, et les paroles la firent sourire.
Elle interrogea Mme Poitrine sur cette berceuse bizarre.
Mme Poitrine lui répondit qu’elle l’avait apprise de sa propre mère et que cela s’appelait la complainte et le convoi de l’invincible Malbrouck.
La reine apprit à son tour la chanson et la fredonna.
A l’instant la cour la répéta, bien entendu, avec transport, et la transmit à la ville, où il n’y eut pas jusqu’aux petits Savoyards qui ne la chantassent.
C’est alors, et seulement, que la chanson de Malbrouck fit fureur à Paris; que le nom du héros anglais, absolument oublié par la foule, éclata de nouveau dans toutes les bouches et se grava dans les mémoires, pour jamais cette fois.
Il n’en est plus sorti depuis.
Tout fut «à la Malbrouck» pendant un an et plus, à partir du jour ou Mme Poitrine révéla qu’il y avait eu un Malbrouck et une complainte faite sur ce général soixante-quatorze ans auparavant.
Cannes, peignes, chapeaux, chignons, habits, boutons, ragoûts, tout était à la Malbrouck.
Et nous avons nous-mêmes, à cette heure, pendu à notre muraille un plat à barbe en faïence qui date de cette époque, et au fond duquel on lit ces mots qui témoignent de l’engouement du temps:
AU RAZOÏER
A LA MALBROU
On ne parlait que de Malbrouck. On peignait et on gravait son convoi et sa complainte jusque sur les éventails.
Nicolet jouait Malbrouck en pantomime à grand spectacle.

Beffroy de Reigny (le cousin Jacques), auteur d’opuscules humoristiques, d’agréables comédies et de charmants airs, composa, pour répondre au vœu général, un poème en «prose rimée» de quelques centaines de vers qu’il intitula: Marlborough, et dédié au Dauphin en maillot.
Il obtint un grand succès qu’il ne méritait pas. Mais ce poème contient du moins pour nous la preuve que ce fut bien la nourrice du Dauphin qui apporta à Paris la complainte oubliée.
Heureuse et simple villageoise,
O toi qui reçus de Louis
La gloire d’allaiter son fils.
Aimable enfant!....
L’air qu’a fredonné ta nourrice
Quand tu reposais sur son sein
Fit naître chez moi le caprice
Des vers que t’adresse ma main;
Du Héros que Paris révère
Ma voix consacrera le nom.
Nom fortuné ! qui fut, dit-on,
Chanté par ton auguste mère.
Paris était alors réellement fou de Malbrouck ainsi que de sa complainte.
Et c’est ce qui explique pourquoi Beaumarchais faisait chanter Chérubin sur l’air à la mode, dans Figaro, quelques mois plus tard. Il était sûr d’avance du succès de cette chanson langoureuse et naïve.
Chose singulière, cet air, doux et berceur dans la complainte. plaintif et passionné dans la romance de Chérubin, peut être terrible et navrant à l’occasion.
Car, nous ne l’apprenons à personne, Victor Hugo a écrit, pour être chantées sur l’air de Malbrouck, les funèbres lamentations d’une pièce des Châtiments, le Sacre:
Dans l’affreux cimetière,
Paris tremble, ô douleur, ô misère!
Dans l’affreux cimetière
Frémit le nénuphar (ter).
En écrivant le mot de «Châtiments,» nous nous souvenons, à propos de Malbrouck, que Napoléon 1er, dans son adolescence, avait reçu, comme tout le monde en province, le contrecoup de l’enthousiasme de Paris pour la chanson de Mme Poitrine.

Cette complainte lui était si bien présente à l’esprit que jamais, au dire de témoins, il ne montait à cheval, dans la cour des Tuileries, au moment d’entreprendre quelque campagne, sans entonner à mi-voix:
Malbrouck s’en va-t-en guerre,
Mironton, mironton, mirontaine!
Et même à Sainte-Hélène, le nom du général anglais étant venu dans la conversation, à propos d’une marche, l’Empereur dit à M. de Las Cases, qui a noté le mot:
— Voilà pourtant ce que c’est que le ridicule: il stigmatise tout, jusqu’à la victoire!
Puis il fredonna très bas, après un moment de silence:
Ne sait quand reviendra!
La gloire de Malbrouck n’a peut-être pas été stigmatisée, mais sa mémoire a été bien étrangement travestie par sa complainte en France. Si Napoléon avait retenu seulement quelques couplets de la chanson célèbre, en revanche ses soldats la savaient par cœur et la chantaient partout.
Ils la chantaient tant et si bien, en même temps que la Marseillaise et Cadet Rousselle, au pied des Pyramides, que les Égyptiens en retinrent à la fin l’air, lequel fut, comme toute nouveauté, colporté très rapidement de lèvre en oreilles par les Musulmans, à d’énormes distances de son point de départ.
M. de Chateaubriand a déclaré avoir entendu l’air de Malbrouck en Orient.
Il a même dit, à ce propos, qu’il croyait cette mélodie originaire de la Palestine d’où elle aurait été rapportée en France par les Croisés au moyen-âge.
Mais M. de Chateaubriand a peut-être tout simplement entendu l’air apporté au contraire de France en Orient par les soldats de la République.
C’est une explication à laquelle il n’a pas songé cependant.
Il ne nous reste plus maintenant qu’à reproduire ici les couplets de la mémorable complainte.
Elle ne dut pas primitivement être aussi longue, et nous soupçonnons fort l’époque où eut lieu sa renaissance, c’est-à-dire 1783, d’avoir ajouté pas mal de strophes — les cinq dernières particulièrement — au texte de Louis XIV.
MORT ET CONVOI DE L’INVINCIBLE MALBROUCK
Malbrouck s’en va-t-en guerre,
Mironton, mironton, mirontaine,
Malbrouck s’en va-t-en guerre,
Ne sait quand reviendra (ter).
Il reviendra z-à Pâques,
Mironton, mironton, mirontaine,
Il reviendra z-à Pâques,
Ou à la Trinité.
La Trinité se passe,
Mironton, mironton, mirontaine,
La Trinité se passe,
Malbrouck ne revient pas.
Madam’ monte à sa tour,
Mironton, mironton, mirontaine,
Madam’monte à sa tour,
Si haut qu’ell’ peut monter.

Elle aperçoit son page,
Mironton, mironton, mirontaine.
Elle aperçoit son page,
Tout de noir habillé.
Beau page, ah! mon beau page.
Mironton, mironton, mirontaine.
Beau page, ah! mon beau page,
Quell’ nouvelle apportez?
Aux nouvell’s que j’apporte,
Mironton, mironton, mirontaine,
Aux nouvell’s que j’apporte,
Vos beaux yeux vont pleurer.
Quittez vos habits roses,
Mironton, mironton, mirontaine,
Quittez vos habits roses
Et vos satins brochés.
Monsieur d’Malbrouck est mort,
Mironton, mironton, mirontaine,
Monsieur d’Malbrouck est mort,
Est mort et enterré.
J’l’ai vu porter en terre,
Mironton, mironton, mirontaine,
J’l’ai vu porter en terre
Par quatre z-officiers.
L’un portait sa cuirasse,
Mironton, mironton, mirontaine,
L’un portait sa cuirasse,
L’autre son bouclier.
L’un portait son grand sabre,
Mironton, mironton, mirontaine.
L’un portait son grand sabre,
L’autre ne portait rien.
A l’entour de sa tombe,
Mironton, mironton, mirontaine,
A l’entour de sa tombe.
Romarins l’on planta.
Sur la plus haute branche,
Mironton, mironton, mirontaine,
Sur la plus haute branche
Le rossignol chanta.
On vit voler son âme,
Mironton, mironton, mirontaine,
On vit voler son âme
Au travers des lauriers.
Chacun mit ventre à terre,
Mironton, mironton, mirontaine,
Chacun mit ventre à terre,
Et puis se releva.
Pour chanter les victoires,
Mironton, mironton, mirontaine,
Pour chanter les victoires
Que Malbrouck remporta.
La cérémoni’ faite,
Mironton, mironton, mirontaine,
La cérémoni’ faite,
Chacun s’en fut coucher,

Les uns avec leurs femmes.
Mironton, mironton, mirontaine,
Les uns avec leurs femmes,
Et les autres tout seuls.
Ce n’est pas qu’il en manque,
Mironton, mironton, mirontaine,
Ce n’est pas qu’il en manque,
Car j’en connais beaucoup.
Des blondes et des brunes,
Mironton, mironton, mirontaine,
Des blondes et des brunes,
Et des châtain’s aussi.
J’n’en dis pas davantage,
Mironton, mironton, mirontaine,
J’n’en dis pas davantage,
Car en voilà z-assez.
M. Dumollet
Table des matières

Charles-Boniface Dumollet — tels sont les nom et prénoms authentiques de ce célèbre provincial — apparut pour la première fois, au XIXe siècle, sur la scène parisienne, par une chaude soirée d’été, le 8 août 1808.
Il arrivait alors de Saint-Malo, où il était «le plus fort marchand de bas.»
Mais, au XVIIe siècle, il était déjà venu à Paris sous le nom de M. de Pourceaugnac, gentilhomme Limosin, et Molière lui servait de cicérone.
En 1808, ce furent Désaugiers et Gentil qui le présentèrent, et fort gaîment, au public.
Le public lui fit un accueil enthousiaste.
Quelques critiques le reconnurent bien, en dépit de son nouveau nom et de son costume moderne, et même ils le dirent; mais la foule, qui, en général, sait moins son Molière que les critiques, répondit que cela lui était bien égal et que M. Dumollet, le plus fort marchand de bas de Saint-Malo, lui plaisait infiniment.
— D’autant plus, ajoutait-elle, qu’il vient à nous sous les traits d’un acteur bien aimé, Brunet.
Donc M. Dumollet, simple personnage de comédie, se révéla à Paris en 1808 au théâtre des Variétés Panoramas, dans un vaudeville intitulé : les Trois Étages ou l’Intrigue sur l’escalier.
Vaudeville amusant, rempli de jeux de mots assez neufs et dans lequel les personnages portent des noms au goût du temps: M. Pathos, poète, par exemple, et M. Grantdeuil, médecin!
Molière eût souri peut-être à ce dernier nom!

Comme M. de Pourceaugnac, M. Dumollet vient à Paris pour y chercher la fiancée qui lui a été promise, et en même temps pour voir la «capitale,» et pour s’y amuser comme il convient au plus fort marchand de bas de Saint-Malo, c’est-à-dire à un négociant dont la fortune est ronde, attendu que les bas sont toujours très demandés à Saint-Malo, bien que dans cette ville, où les mollets eurent tant à souffrir des crocs des chiens, jadis, leur vogue soit un peu apaisée.
Mais ce pauvre M. Dumollet, à peine débarqué, excite le rire de la foule parce que les cahots de la diligence et les aventures qui lui sont arrivées en en descendant lui ont tourné ses faux mollets sens devant derrière. Il a un torticolis. De plus on lui a volé sa bourse. Enfin, il a failli être écrasé et il meurt de faim.
Il entre en scène en s’écriant:
— «Le diable soit des vélocifères et des voleurs! Voilà pourtant le plus fort marchand de bas de Saint-Malo sans sol, ni maille!»
Avant son arrivée, comme dans M. de Pourceaugnac, un complot a été formé pour empêcher M. Dumollet de séjourner à Paris et surtout pour le faire renoncer à ses projets de mariage à n’importe quel prix.
Un concierge, un perruquier, un amoureux et la fiancée de M. Dumollet elle-même sont d’accord pour berner le pauvre homme.
On essaye de l’envoyer à Meulan sans même avoir déjeuné, pour y chercher son futur beau-père; puis on veut le confier aux bons soins de M. Grantdeuil, médecin; il y échappe; mais il commet la généreuse imprudence d’acheter ferme (trois cents écus) une tragédie en vers sans fin de M. Pathos. C’est une générosité intéressée d’ailleurs, car avec la pièce il a acheté le droit de la signer, en cas de succès, et d’apporter sa gloire aux pieds de sa fiancée. La pièce tombe, et M. Dumollet aussi, mais dans une cave. A peine en sort-il qu’il apprend que sa promise est veuve de trois maris, qui, chose curieuse, sont tous morts dans la huitaine de leur mariage.
M. Dumollet est épouvanté et se repent amèrement d’avoir quitté son commerce de bas de Saint-Malo.
Mais ce n’est pas en 1808, dans les Trois Étages, qu’il retourne enfin dans son pays, c’est dans le Départ pour Saint-Malo, autre vaudeville sur le même sujet et des mêmes auteurs, joué quelques mois plus tard (succès oblige), que l’on voit M. Dumollet, absolument dégoûté de Paris, de ses pompes, de ses œuvres et de ses demoiselles, faire son paquet pour aller retrouver ses pénates.

Il en a assez de la capitale, où il a été le jouet de tous et de toutes, où même un coup de pistolet, qu’il tire dans un noble but, va atteindre sur un toit un chat qui passe, lequel tombe sur M. Dumollet en l’égratignant.

A la dernière scène, au moment de s’embarquer de nouveau dans une horrible diligence. qu’on aperçoit pleine de nourrices et d’enfants indisposés, M. Dumollet est reconduit par cet ironique refrain inoublié et qui sera peut-être immortel:
Bon voyage,
Cher Dumollet!
A Saint-Malo débarquez sans naufrage!
Bon voyage,
Cher Dumollet!
Et revenez si ce pays vous plaît!
Revenez, lui dit un personnage, d’un ton de bonté :
Si vous venez revoir la capitale,
Méfiez-vous des voleurs, des amis,
Des billets doux, des coups de la cabale,
Des pistolets et des torticolis!
TOUS
Bon voyage,
Cher Dumollet!
etc.
Alors, furieux. M. Dumollet se retourne vers ses persécuteurs et leur jette cet adieu à la face, comme Pourceaugnac:
Allez au diable, et vous et votre ville,
Où j’ai souffert mille et mille tourments!
Puis, s’adressant aux spectateurs:

Il vous serait cependant bien facile
De m’y fixer, messieurs, encor longtemps;
Pour vous plaire, je suis tout prêt
A rétablir ici mon domicile.
Faites connaître à Dumollet
S’il doit rester ou faire son paquet?
M. Dumollet resta, et resta même très longtemps à Paris sur les affiches des théâtres.
Les pièces où il paraissait furent jouées de longs mois de suite et reprises souvent.
Enfin, en 1812, le Mariage de M. Dumollet, du même auteur, eut encore un succès fort honorable, bien que ce ne fût qu’un succès de regain.
Grâce à la bouffonnerie de ces divers vaudevilles que Désaugiers qualifie lui-même des Folies en un acte, grâce à l’esprit original de Brunet, la vogue de M. Dumollet fut extrême. On le dessina. On le peignit. L’imagerie populaire en donna, dit-on, des traits que nous n’avons pu nous procurer. Enfin, et uniquement à cause de M. Dumollet, le souvenir des dangers que jadis on avait courus en arrivant de nuit à Saint-Malo fut ravivé dans la mémoire publique.
Nombre de Parisiens tremblèrent rétrospectivement pour leurs mollets, en se rappelant que les fameux chiens de la ville existaient encore, — en petit nombre, il est vrai, — moins de quarante ans avant l’arrivée de M. Dumollet à Paris.
Il est de fait que du XIIe siècle à 1770, — assurent les meilleures autorités, — les bas et même la chair des imprudents qui se hasardaient autour de Saint-Malo, passé dix heures du soir, couraient d’épouvantables périls.
Comme les navires, à sec sur le rivage, pouvaient être dévalisés la nuit dans le port, il avait été établi à leur usage une garde de dogues, pour l’entretien desquels on payait aux portes de la ville un Droit de Chiennage.
Ces dogues, parfaitement dressés, étaient renfermés pendant le jour. On les lâchait la nuit, et malheur à qui les rencontrait alors. Ils étaient féroces, et se conduisaient exactement comme les chiens de Jézabel.
Au point du jour, la trompette de cuivre du chiennetier, leur gardien et leur nourrisseur, se faisait entendre, et les molosses revenaient docilement au chenil.
L’aventure affreuse, souvent racontée, d’un officier de marine mis en pièces par ces animaux trop zélés, aventure qui ne paraît pas être apocryphe, motiva, dit-on, leur suppression en 1770.

C’est égal, pendant bien des années, il dut y avoir de fameux accrocs irreprisables aux bas des bourgeois dans un port si pourvu de chiens, et cela explique la prospérité du commerce spécial où s’enrichirent les ancêtres de M. Dumollet et leur notable descendant.
Un mot pour finir:
— Quoi qu’on en ait dit, M. Dumollet, ce fils de Pourceaugnac, n’est, pas plus que ce dernier, un portrait peint d’après un modèle vivant.
Et on le savait parfaitement à Saint-Malo, en 1808, car loin de regarder l’illustre Dumollet comme une satire parisienne décochée à la bourgeoisie de la ville, on en rit beaucoup et, à l’exemple des bourgeois de Limoges à propos de M. de Pourceaugnac, on ne vit dans M. Dumollet qu’un provincial quelconque, naïf et confiant, qui va se fourrer imprudemment dans un guêpier, au lieu de chercher autour de lui le bonheur et les satisfactions que réclame un cœur sage.
Barbe-Bleue
Table des matières

On est d’accord sur le pays d’origine du conte de Barbe-Bleue, ce terrible apologue dont l’une des morales (nous en demandons bien pardon aux lectrices) est que la curiosité féminine, dédaignant trop souvent la réalité pour l’ombre, est incessamment renaissante, quoique incessamment châtiée.
Ce pays d’origine, c’est la Bretagne.
De la Bretagne, berceau de bien d’autres légendes aussi singulières et aussi farouches, le conte est arrivé et s’est implanté en France et à l’étranger, dès le XIVe siècle, à l’aide des voyageurs, et surtout des nourrices, les uns et les autres auditeurs, puis narrateurs à leur tour du fameux récit.
Et c’est bien évidemment de souvenirs d’enfance, semés dans sa tête par les narrations de la nourrice qui l’éleva, que le bon Perrault a tiré le premier de ses Contes de la Mère l’Oye; car tel est le titre primitif du recueil qu’il publia sous le nom de son fils, Perrault d’Amancour, un enfant alors.
Le texte lui-même, dans sa naïveté exquise, est un écho fidèle des paroles familières d’une bonne femme, et non leur interprétation revue, corrigée et augmentée par un écrivain savant.
Perrault n’y mit pas du sien, comme on dit. Il avait trop d’esprit pour ne pas laisser au récit de sa nourrice la fleur et le charme d’un conte sans façon.
Il n’y ajouta rien que des virgules et des points, et il lui conserva ainsi la saveur rustique dont il avait été ravi dans son enfance et qui nous a tant plu aussi au même âge.
Mais de ce que Barbe-Bleue est originaire de la Bretagne, contrée où les exemples de méchants seigneurs mauvais maris et bourreaux de leur femme ne sont point rares, du reste, il ne faudrait pas en conclure, comme le font beaucoup d’historiens et de commentateurs modernes, que l’original de Barbe-Bleue soit assurément le breton Gilles de Laval, baron de Retz, plus connu dans l’histoire sous le nom de Maréchal de Retz, lequel, après avoir été l’un des glorieux compagnons d’armes de Jeanne d’Arc, devint, en 1440, le monstrueux héros d’une épouvantable cause célèbre.
Après une lecture attentive des publications diverses faites à propos de cette cause célèbre, dont toutes les pièces existent et ont été publiées, in-extenso, dans ces dernières années, le maréchal de Retz serait plutôt, à notre avis, l’un des perpétueurs de la sanglante réputation des Ogres, c’est-à-dire un massacreur d’enfants et non un meurtrier d’épouses
Par conséquent, à notre avis, il n’a pu fournir le type de Barbe-Bleue et ses crimes n’ont pu servir de point de départ au conte.
En voici nos raisons:
D’abord, observation entre parenthèses, le maréchal de Retz avait la barbe rouge ou rousse, et on ne voit pas pour quel motif la tradition l’aurait transformé en barbe bleue?
Ensuite, la tradition donne sept femmes à Barbe-Bleue (bien que la légende, même la légende écrite, y compris celle de Perrault, ne précise nullement ce nombre fatidique), or le maréchal de Retz n’avait qu’une seule femme, Catherine de Thouars, qu’il ne tua point.
De sorte qu’un seigneur à barbe rouge, n’ayant qu’une femme, ne nous semble pas du tout pouvoir être pris au premier abord pour l’original d’un homme à barbe bleue, ou bleu noir, ayant eu plusieurs femmes et les ayant égorgées ou pendues toutes!
Enfin, et c’est pour nous la preuve décisive que Gilles de Laval et Barbe-Bleue sont deux êtres absolument sans lien entre eux, même dans la légende, le maréchal de Retz fut accusé et convaincu dans son procès (procès instruit, grâce au courage d’un évêque, ami des opprimés et des victimes) d’avoir mis à mort, en son château, pendant plusieurs années, de la façon la plus barbare, plus de cent quarante-neuf petits garçons ou adolescents, dont on retrouva les squelettes.
Le misérable, dit-on, se servait de leur sang dans des opérations magiques ayant pour but la recherche de l’or.
Mais de femmes sacrifiées, point.
Le maréchal de Retz, condamné au supplice du feu, ne le subit que mort (on l’étrangla dans sa prison), et son corps fut mis en cendres dans la plaine de la Magdeleine, à Nantes, le 25 octobre 1440.
L’illustre Michelet, qui a donné de cette affreuse aventure un récit sommaire des plus saisissants, ajoute qu’à la suite de ce procès, et pour ménager l’honneur et le nom de la famille, on attribua à un partisan anglais, surnommé Blue-Barb, les crimes inouïs du maréchal de Retz.
Et le peuple breton aurait vite substitué dans sa mémoire l’étrange surnom au nom véritable du coupable, dans les récits ultérieurs du procès de Vannes.
Admettons ce Blue-Barb, dont nous avons vainement cherché la trace, il n’en resterait pas moins un meurtrier d’enfants et de jeunes gens, un Ogre réel dont il est impossible de s’expliquer la confusion avec un assassin d’épouses nombreuses, tel que le Barbe-Bleue du conte.
Pour nous, nous croyons le conte de Barbe-Bleue bien antérieur au procès de Gilles de Laval, et nous le croyons basé, dès son apparition au XIIIe siècle, sur les récits de pèlerins revenant d’un sanctuaire breton, sanctuaire dont nous allons parler tout à l’heure, après avoir ajouté qu’aux récits primitifs de ces pèlerins s’annexèrent, plus tard, les souvenirs et les récits des marins bretons qui fréquentaient le port de Londres, alors que l’Angleterre voyait Henri VIII, l’implacable hérétique à la barbe d’un noir azuré, épouser successivement six femmes, en peu d’années, répudiant les unes, décapitant les autres.

La mémoire de ce terrible épouseur se greffant sur les récits des pèlerins revenant de l’antique sanctuaire de Sainte-Triphine (et non Trophime, comme on l’a souvent écrit), sanctuaire où l’on voyait peinte l’histoire d’une femme martyrisée par son époux, a dû assurer évidemment à l’histoire d’un mari tuant plusieurs femmes, la vitalité dont elle jouit encore partout sous le nom de Barbe-Bleue.
Ce n’est point l’avis des écrivains qui pourtant ont eu connaissance des découvertes faites en 1850 à la chapelle de l’église Saint-Nicolas, située près de Bieuzy, dans le Morbihan, mais tel est le nôtre jusqu’à preuve absolue du contraire.
Arrivons à présent à la légende de sainte Triphine, véritable point de départ du conte de la femme curieuse punie par un mari barbare.
L’Indépendance du Morbihan fit, dans son numéro du 18 février 1850, le récit suivant, que nous abrégeons:
«En réparant la voûte de la chapelle de l’église Saint-Nicolas, on a découvert de curieuses fresques du XIIIe siècle, qui représentent la légende de sainte Triphine.
«Les scènes qui retracent ces tableaux offrent une remarquable analogie avec le conte populaire de Barbe-Bleue. On voit la sainte, fille d’un duc de Vannes, épouser un seigneur breton; un second compartiment montre le mari prêt à quitter son château et remettant à sa femme une petite clef.
«Les fresques suivantes font voir: Sainte Triphine pénétrant dans un cabinet où plusieurs femmes sont pendues; puis interrogée par son époux qui la regarde d’un air menaçant; puis la sainte en prière, appelant sa sœur, qui se tient à une fenêtre; dans le dernier tableau le farouche seigneur pend sa femme, mais ses frères accourent, avec saint Gildas, qui la ressuscite.»
Que sont devenues ces fresques? Ont-elles été conservées, ou bien, de nouveau recouvertes de badigeon, ont-elles été détruites pendant les réparations de la chapelle? Nous l’ignorons.
Quoi qu’il en soit et leur découverte prouvant leur existence, nous pouvons dire qu’elles devaient singulièrement frapper l’imagination rêveuse des paysans bretons au XIIIe siècle et que les pèlerins revenant de la chapelle devaient nécessairement échafauder sur ces scènes étranges des récits non moins singuliers, où le nom de sainte Triphine et celui de saint Gildas étaient à la longue omis, puis oubliés, tandis que le souvenir du seigneur inconnu qui pend la sainte après avoir pendu plusieurs autres femmes, y prenait la place principale.
Et c’est ainsi que naquit l’histoire de la dernière femme de notre Barbe-Bleue et de sa fatale curiosité.
Mais pourquoi, dira-t-on, ce mari cruel aurait-il été désigné par le surnom de Barbe-Bleue?
Ce surnom, c’est là notre hypothèse, est né tout naturellement de l’aspect même du personnage en question, pourvu d’une barbe devenue peu à peu bleuâtre, ou même très bleue, par suite des altérations que l’air, l’humidité et le temps font subir à certaines couleurs des fresques, et assez rapidement.
Tout le monde a remarqué, en visitant les musées ou les cathédrales, que les bleus des divers genres de la peinture ancienne, au milieu de l’affadissement et de la caducité des autres couleurs, gardent non seulement leur ton primitif, mais semblent prendre en quelque sorte, par contraste, de l’intensité.
On ne voit qu’eux tout d’abord. Ils s’imposent à l’œil.
Eh bien, nous supposons. — et c’est une opinion que bien des peintres consultés par nous ont admise, — que l’auteur inconnu des fresques bretonnes avait peint la barbe de son seigneur avec un ton noir, obtenu à l’aide d’un mélange de palette qui a passé au bleu au bout d’un certain nombre d’années.
De là l’observation toute simple faite et transmise par les paysans, les pèlerins et les visiteurs de jadis que dans la chapelle de Saint-Nicolas on voyait un homme — à barbe bleue — pendant des femmes, et dans les récits de veillées, quand on racontait, quand on amplifiait la mystérieuse histoire représentée sur les murs de la vieille chapelle, on n’apppela plus le mari bourreau que l’Homme à la barbe bleue, et enfin Barbe-Bleue tout court.
Les années s’écoulèrent, nombreuses; les fresques s’éteignirent. négligées, devinrent à peu près inintelligibles aux regards, mais le bizarre surnom de Barbe-bleue surnagea vivant, dans la mémoire publique, avec les bribes de la légende transformée de plus en plus, surtout après Henri VIII.
Enfin, à la légende du martyre local de sainte Triphine se substitua le conte, devenu international, de Barbe-Bleue, le mari qui ne veut pas qu’on fouille dans ses petits secrets!
Conte que chacun sait, grâce au petit livre où Perrault l’a enregistré pour jamais, il y a deux cents ans.

C’est un conte de bonne femme, répétons-le, mais de bonne femme tant soit peu malicieuse, et désireuse de plaire à son sexe, quels que soient les torts d’une femme dans l’affaire, car, après la mort vengeresse de Barbe-Bleue, la bonne femme nous fait voir l’heureuse veuve se remariant à son gré, s’amusant fort avec l’argent de son défunt époux et plaçant ses frères dans les mousquetaires du roi!
Il n’y avait qu’une femme et une bonne pour montrer la... curiosité d’une épouse récompensée de la sorte!
Car enfin, qu’il eût la barbe bleue ou noire, son mari lui avait bien défendu de regarder dans le petit cabinet..., et elle y a mis le nez, malgré tout!
Ce qui constitue au moins un fort péché !
Nicodème
Table des matières

Un jour, de très bonne heure, un ami auquel j’avais servi de témoin lors de son mariage, un an auparavant, fait bruyamment irruption chez moi. Du plus loin qu’il m’aperçoit il me tend des bras fraternellement ouverts. C’est un Méridional. Il a l’air ravi et un tant soit peu hagard d’un homme éperonné par une heureuse nouvelle à la fin d’une longue et accablante nuit blanche.
Je cède à l’invitation de ses grands diables de bras. Je m’y précipite, surpris, inquiet même; nous échangeons gauchement, du meilleur cœur du monde, une sorte d’embrassade de théâtre. Puis, libéré de l’étreinte, je l’interroge du regard. Il essuie ses yeux où évidemment c’est le bonheur seul qui larmoie; il se mouche, et s’écrie:
— C’est un garçon, mon ami, c’est un garçon!
— Un garçon?... Ah! j’y suis! Oui, oui, oui, je comprends: Vous avez un héritier!... ah bah! — Un garçon!
— Depuis ce matin; énorme, mon cher, énorme.
— Naturellement. C’est le mot de tous les papas, le premier jour. Mais, tous mes compliments! Et, à la maison, on va bien, j’espère?
— La mère et l’enfant se portent comme...
— Comme des charmes, c’est entendu... C’est un cliché, mais il est toujours agréable de l’entendre sortir de la bouche des gens qu’on aime.
— Je suis au comble du bonheur.
Cela dit, mon ami s’assied, éponge et maîtrise de nouveau ses larmes et son émotion, et repart:
— Vous savez, nous ne voulons pas d’autre parrain que vous? Je viens vous en prévenir. Il n’y a pas à dire mon bel ami...
— Je ne vous dirai pas mon bel ami; mais, en vérité, réfléchissez..., vous connaissez... mes sentiments... Je ne pratique nullement... Il me semble assez difficile de faire un chrétien.
— Ta, ta, ta, ta, il n’y a ni sentiment ni opinion qui tienne... C’est un véritable service d’ami que je vous demande de me rendre. car enfin si...
Ici mon ami édita quelques nouveaux pleurs, soupira, puis continua:
— Car si je venais à mourir, mon fils trouverait en vous...
— En moi? — Ah, sacristi!... un fichu parrain! Quel beau cadeau vous lui faites! Aucun foin dans les bottes! La paille de Job tout au plus. — C’est égal, puisque ça vous fait plaisir.... monsieur votre fils sera tenu par moi sur les fonts... Mais, sacrebleu, ne mourez pas!
— Et puis, la commère est charmante! reprend avec gaieté mon ami, absolument rasséréné.
— Il fallait donc le dire tout de suite! — Eh bien, c’est convenu; en avant les dragées.
— Que je vous suis obligé, merci bien!
— Il n’y a pas de quoi. — Ah..., à propos, voilà le moment venu, mon cher papa, voilà l’instant précis pour vous de mettre en pratique votre fameuse théorie.
— Qu’est-ce à dire? — Ma théorie...
— Oui, votre chère théorie! — Vous soutenez depuis longtemps que le choix d’un nom et d’un prénom n’exerce aucune influence sur la destinée de l’homme qui les porte...

— Sans doute! Qu’on s’appelle Pierre ou Paul, cela est sans importance. On est surtout le fils de ses œuvres, et le nom le plus commun peut un jour...
— Ne développez rien. Je n’ai pas l’intention de discuter. J’abonde dans votre bon sens, au contraire. Nous faisons un essai. Votre fils, âgé d’à peu près deux cent cinquante minutes à l’heure qu’il est, n’a pas encore de prénom. Voilà l’instant de se livrer à une expérience. Vous me choisissez pour parrain. Très bien. J’accepte et je demande à doter votre fils du prénom de Nicodème.
— Nicodème?
— Eh bien, oui, Nicodème. Cela doit vous être parfaitement égal.
— Nicodème?... mon Dieu! je ne dis pas... Les prénoms sont faits pour distinguer entre eux les enfants d’une même famille... et sur les actes, comme prénoms, à la suite... Certainement... je suis tout prêt.... personnellement;... mais on l’appellera, tous les jours, par exemple, d’un petit nom plus... moins... Enfin... nous en reparlerons;... ma femme donnera son avis...
— Ah! mais non! — Je réclame comme parrain, et d’accord avec votre théorie, le droit de nommer l’enfant, et de l’entendre appeler du nom que je choisis, au hasard du calendrier.
— Mais c’est que réellement Nicodème?... Enfin, voyons, réfléchissez, mon bien bon; voyez-vous d’ici l’enfant à la pension, au collège, avec ce nom de Nicodème qui fera pouffer de rire ses camarades et dont souriront les professeurs.
— Et pourquoi?
— Pourquoi?... Que sais-je!... Mais parce que Nicodème est Nicodème... Nicodème! Quel nom! Nicodème! Encore si vous aviez la fantaisie de lui donner l’un de ces noms de ces pauvres saints qu’on dédaigne toujours: Lô, Maur ou Mandé... Mais Nicodème!
— Oui, ça rime avec tarte à la crème, assez mal du reste, mais enfin qu’est-ce que cela peut vous faire, à vous?
— A moi, rien; c’est évident. — Mais à l’enfant! Ce nom-là sera pour lui partout, à tout âge, une source de mauvaises plaisanteries, de vexations, de crève-cœur même... Quand il sera grand, beau! Quel nom pour un amoureux, pour un fiancé !
— Mais pourquoi le trouvez-vous si singulier.
— Ce n’est pas singulier que je le trouve, c’est ridicule. Nicodème! — C’est le nom d’un sot, d’un niais... et, je crois, d’un acteur de parade de foire!... que voulez-vous que je vous dise de plus?...
— Rien, mon ami, seulement que vous désertez vos principes, que vous piétinez votre théorie, que vous êtes un philosophe renégat sans courage et sans foi.
— Soit! mais, cap de biou, ce que je suis surtout aujourd’hui, c’est père, et je ne consentirai jamais à laisser appeler mon fils Nicodème, non, mille fois non!
Après cette explosion, mon ami usa de son mouchoir avec emportement et frotta son visage en sueur.
— Ami, remettez-vous d’une alarme si chaude, lui dis-je alors du ton de l’exempt de Molière. Non. nous n’appellerons pas mon filleul de ce nom qui vous déplaît. Et pourtant il fut celui d’un homme de grand cœur..., une âme d’élite.
— Un homme de grand cœur? — Quoi! ce personnage de théâtre?.... cet imbécile..., ce grotesque..., ce nicodème?
— Un instant! — Nous parlerons de celui-ci, auquel vous faites allusion, tout à l’heure; et d’abord ce n’était pas du tout un imbécile, tant s’en faut..., mais poursuivons. — Oui, le premier Nicodème, le seul dont l’histoire fasse mention, fut un héros, un homme à vénérer, qui ne craignit pas de rester fidèle à ses convictions; au contraire, il les proclamait au moment où il y allait de la vie à le faire.
— Et quand cela? Où donc?
— Le lendemain d’une exécution et fort loin d’ici, il y a très longtemps.
— Bah?
— Oui, il se déclara publiquement le partisan, le disciple d’un vaincu, d’un condamné, mort d’un supplice infâme, et cela devant les juges qui avaient envoyé cet ami et ce vaincu à la mort.
— Mais où donc?
— A Jérusalem, il y aura bientôt deux mille ans, quand Jésus fut crucifié.
— A Jérusalem? Pourtant ce n’est pas de saint Pierre qu’il s’agit?
— Ah! mais non! Mon héros n’a pas été béatifié, c’est vrai, mais il n’a pas non plus renié son maître au chant du coq, ce qui vaut mieux peut-être.
— Et cet homme alors, vous dites, c’est...
— C’est ce Nicodème dont vous trouvez le nom si ridicule et si inadmissible.
— Mais, enfin, mon cher, l’employé de la mairie lui-même hésiterait peut-être en souriant à inscrire le nom de
Nicodème sur son registre.
— Je ne vous dis pas le contraire. Mais le dédain de l’employé de la mairie ne saurait empêcher que Nicodème, sénateur juif, pharisien, homme considérable, riche, ait eu la bravoure (voyez l’Évangile de saint Jean) d’aller déclarer qu’il était l’admirateur et l’ami de Jésus, le misérable exécuté. Il aida ensuite Joseph d’Arimathie à ensevelir le corps, qu’il parfuma avec cent livres de myrrhe et d’aloès fournies par lui.

— Certes, je confesse que voilà un bel exemple de fidélité et de foi; celui qui l’a donné au monde était digne du parfait et inaltérable respect de la postérité. Comment se fait-il donc que son nom ait pris, dans la mémoire populaire, une si étrange signification? Car, il n’y a pas à dire, c’est un nom ridicule de nos jours, Nicodème, en France surtout.
— Eh! oui, c’est vrai. Et c’est encore là un de ces phénomènes mystérieux qu’on cherche le plus souvent en vain à s’expliquer et à expliquer aux autres que cette métamorphose bizarre d’un homme ou d’un nom opérée dans l’esprit public, après un certain nombre de siècles.
— A qui la faute?
— A personne et à tout le monde; mais les faits sont là. Ainsi le roi Dagobert, qui fut en somme un Don Juan barbare, viveur et chasseur, et fort cruel parfois, passe dans la mémoire de la foule pour une sorte de joyeux bonhomme très conciliant, tandis que le nom de Nicodème, bien avant la fin du XVIIIe siècle (où il devint le nom du célèbre héros des comédies du cousin Jacques), était déjà transformé en synonyme de niais et de diseur d’âneries rustiques.
— Mais pourquoi cela, encore une fois?
— Ah! j’ai beaucoup cherché, et on l’a cherché beaucoup sans doute avant moi, le pourquoi de cette transformation étrange, et je crois qu’il faut accepter en définitive l’opinion de quelques philosophes, à savoir que les deux premières syllabes du nom de Nicodème, prononcées plus ou moins nettement, ont offert à nos aïeux une assonance et ensuite une ressemblance avec le mot nigaud: — nigaud, nigaudême, nicodème. Et ils ont fini par voir dans Nicodème un excellent sobriquet qu’ils ont répété sans s’enquérir de sa source.
— C’est possible.
— Possible ou non, la chose s’est produite assurément, et comme je vous l’ai dit. Bien avant le cousin Jacques, qui fut le créateur, en 1791, du personnage de Nicodème dans la fameuse comédie de Nicodème dans la lune, le surnom de Nicodème était donné ironiquement aux pauvres gens arrivant de la campagne ou à des citadins naïfs, et on les traitait de grands «Nicodèmes» en oubliant parfaitement le noble Nicodème de l’Évangile.

— C’est malheureux! Mais on ne peut nier que le nom soit absolument discrédité de nos jours. Il serait extrêmement difficile de remonter ce courant. Nicodème, c’est pour toujours peut-être, à Paris, un niais, et c’est tout dire, un niais!
— D’accord, et pourtant la mémoire populaire est encore prise ici en flagrant délit d’erreur. Le Nicodème dont elle se souvient encore à présent, c’est le Nicodème inventé par Beffroy de Reigny dit le cousin Jacques, homme de beaucoup d’esprit et musicien charmant, dont beaucoup d’ariettes ont fait le tour du monde. Or ce Nicodème, ce personnage de foire, comme vous le disiez à tort tout à l’heure, est un charmant Nicodème, d’infiniment de bon sens naïvement exprimé. Il est loin d’être un imbécile et son éloquence est très vive. Le cousin Jacques n’a pris du Nicodème alors connu que le nom et lui a donné la gaieté et la finesse.
— En somme, cher ami, selon vous, et je vous l’accorde volontiers, le nom de Nicodème devrait signifier soit héroïsme et fidélité, si l’on se souvient de l’Évangile, soit esprit et bon sens, si l’on se reporte aux différents Nicodèmes du cousin Jacques, —et jamais stupidité grotesque, comme le croit l’opinion générale.
— Parfaitement.
— Hélas! le monde l’ignore, mon bien bon, mais je souhaite que votre petite protestation le lui fasse connaître. Quant à moi, quelque convaincu que je sois maintenant de l’honorabilité, de l’intelligence, de la beauté même que devrait avoir le nom de Nicodème pour l’esprit public, je ne le ferai point porter à mon fils, je le jure.
— Tant pis, mon cher, car voici comment le cousin Jacques le fait s’exprimer, en son patois, dans la Lune où il est arrivé par ballon, cet honnête Nicodème, digne descendant de Jacques Bonhomme. Comme il vient de parler franchement et librement à un archevêque lunaire, quelqu’un lui dit de respecter au moins l’habit du puissant personnage, Nicodème répond:
«Oh! dit Nicodème, l’usage était aussi dans mon pays de s’ mett’ à genoux d’vant des habits; mais d’puis que l’ peuple a voulu faire usage du sens commun que l’ bon Dieu li a donné comme à vous autres, i’n’se met p’us à genoux que d’vant son créateur, et i’n’estim’ les gens qu’autant qu’i’sont dans leux état... Par exemple moi, je n’sis qu’un pauvre campagnard, eh ben, je n’me fais pas valoir p’us qu’je n’sis. J’travaille parc’ qu’on n’est pas v’nu au monde pour ne rian faire, et si l’bon Dieu m’avait fait pour êt’ ministre, ou archevêque, j’regard’rais ça comme une charge d’plus; — j’port’rais l’habit d’ordonnance; et je n’m’amus’rais pas à courir les lièvres, ou à quêter des pensions à la cour pour n’avoir rien fait... On n’a jamais d’temps d’reste quand on veut faire son d’voir.»
— Ce sont les paroles d’un brave homme et d’un patriote, mais, c’est égal, mon enfant ne s’appellera pas Nicodème.
— Mais je le sais bien! — Et je n’attends pas cette récompense de mes efforts. Il n’en aura pas moins été intéressant pour moi, —et pour vous, peut-être, — d’avoir essayé d’aider la Vérité à sortir de son puits. On n’y réussit pas souvent; mais de l’avoir tenté, cela soulage la conscience.
Mon ami, ces mots ouïs, se leva, serra chaleureusement mes mains entre les siennes, m’invita à dîner, et s’en fut chez lui gai comme un pinson.
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