Czytaj książkę: «Histoire intime du Second Empire»
Édouard Ferdinand de La Bonninière Beaumont-Vassy
Histoire intime du Second Empire

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066329341
Table des matières
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
I
Table des matières
La France en 1848. — Ses tendances et ses aspirations. — Situation morale de Louis-Napoléon vis-à-vis de la France, de l’étranger et de sa propre famille. — Protestation déposée aux archives de la Haye. — Lettre du roi Louis au Saint-Père. — Réponse de Louis-Napoléon au roi Jérôme. — Mot 3e Pie VII au cardinal Consalvi. — Attitude des puissances ètrangères après le coup d’État et la proclamation de l’Empire. — Sourde hostilité du tzar Nicolas. — Le rapport de M. Troplong. — Composition du Sénat. — Couplets contre les nouveaux sénateurs. — Le vote négatif de M. Vieillard.
Après le 24 février 1848, celte journée des Dupes qui vit renverser le trône constitutionnel du roi Louis-Philippe, après les élections qui suivirent, premier essai du suffrage universel, quand. on comprit, en un mot, que le prince Louis Bonaparte, élu à plusieurs reprises représentant du peuple, allait être appelé définitivement et sérieusement, cette fois, sur la scène politique, quelle était la situation morale de ce personnage vis-à-vis de la France, de l’étranger et, enfin, de sa propre famille?
En France, au milieu du désarroi causé par la proclamation de la République, le peuple des campagnes, voyant surgir tout à coup ce nom glorieux, ce nom encore plein de prestige, s’y rattacha, tout d’abord, comme à une espérance, et cette espérance, qu’on le comprenne bien, était celle du renversement de la République, forme gouvernementale qu’on n’aimait point. En province, les villes, excepté les grands centres manufacturiers, partageaient ces idées sans se préoccuper autrement du candidat qui, portant le nom de Napoléon, devait nécessairement, comme le premier, faire un jour son coup d’État et s’emparer personnellement du pouvoir en jetant, comme au 18 brumaire; l’assemblée républicaine par les fenêtres.
Voilà quelle était alors, en France, l’opinion brutale des masses. Qu’on ne s’en étonne pas: ainsi que je l’ai dit dans les Mémoires secrets du XIXe siècle, j’ai eu sous les yeux un très-curieux document classant et calculant les forces réelles sur lesquelles la République pouvait compter à Paris et dans les départements. A Paris, il y avait à cette époque quinze cents républicains; dans les départements, vingt-cinq mille.
Quant à l’étranger, où le point de vue n’était pas le même, les cabinets européens étudiaient ou faisaient étudier la personnalité du prince Louis Bonaparte, qu’ils ne connaissaient que fort peu et sous des auspices assez défavorables. Louis-Napoléon, comme il se faisait appeler maintenant, n’avait, en effet, laissé aux États-Unis que le souvenir d’une conduite plus qu’irrégulière dont les entraînements de la jeunesse pouvaient, d’ailleurs, excuser les égarements; en Angleterre les renseignements étaient de nature diverse, parce que le prince, tout en ayant été admis dans les hautes sphères sociales, avait plongé quelquefois jusque dans les bas-fonds de la ville de Londres.
Dans tous les cas, il est certain que tous les cabinets européens ne le prenaient que pour «le fils de la reine Hortense,» ce qui provenait de l’attitude même de la famille Bonaparte à son égard tant qu’il avait été sous le cou p de l’insuccès et du ridicule de ses tentatives de revendication dynastique.
Voyons donc quelle était cette attitude. Il est des points historiques d’une certaine nature qu’il ne conviendrait d’affirmer qu’entouré de documents d’une authenticité absolue, mais sur lesquels on peut loyalement chercher à s’éclairer. Il est singulier et curieux, d’ailleurs, que ce soit la famille Bonaparte elle-même qui ait pris soin de fournir à la postérité les seules preuves qu’elle puisse avoir sur un de ces points délicats.
Au moment de son abdication, le roi Louis de Hollande avait déposé aux archives de la Haye une protestation solennelle contre les héritiers que lui avait donnés la reine Hortense. Je n’ai point ici à apprécier la convenance et l’opportunité de cette pièce, mais seulement à constater son existence bien connue d’ailleurs.
Plus tard, en 1831, lors du soulèvement des Romagnes, auquel prirent une part active les deux fils de la reine Hortense, après l’affaire de Forli, l’ex-roi de Hollande, dans un nouvel accès d’exaspération, que l’histoire doit mentionner, renouvela sa protestation avec un luxe de détails et de preuves qui témoignent de ses convictions profondes et aussi d’une profonde étude des faits. Dans cette pièce, il confirme d’une façon par trop saisissante les indiscrétions du public au sujet de l’aîné des fils de la reine Hortense. Quant au futur Napoléon III, il le renie absolument avec une énergie et une sorte d’éloquence qui étonnent le lecteur et jettent, en même temps, une attristante lumière sur la froide corruption du Directoire et de l’Empire. Sa lettre, adressée au pape et publiée pour la première fois par l’auteur admirablement renseigné du livre intitulé : «Le dernier des Napoléon», est aussi un document bien étrange:
«Saint-Père, écrit le roi Louis, mon âme est accablée de tristesse, et j’ai frémi d’indignation quand j’ai appris la tentative criminelle contre l’autorité de Votre Sainteté.
«Ma vie déjà si douloureuse devait donc encore être éprouvée par le plus cruel des chagrins, celui d’apprendre qu’un des miens ait pu oublier toutes les bontés dont vous avez comblé notre malheureuse famille.
«Le malheureux enfant est mort; que Dieu lui fasse miséricorde! Quant à l’autre, qui usurpe mon nom, vous le savez, Saint-Père, celui-là, grâce à Dieu, ne m’est rien, etc., etc.»
Je m’arrête dans celte citation pour ne pas franchir les bornes des convenances. L’auteur du livre déjà mentionné a été plus loin.
La jalousie hautement manifestée, les colères, les reproches du roi Jérôme et de son fils qui prétendaient, dans certains moments de mauvaise humeur, que le prince Louis avait usurpé leur place, n’étaient pas de nature à combattre dans l’opinion des gens renseignés les impressions produites par des documents de cette nature. Un jour, l’ex-roi de Westphalie, devenu maréchal de France et gouverneur des Invalides, ayant terminé une vive mercuriale adressée à Napoléon III, par la phrase sacramentelle: «Vous savez bien, d’ailleurs, que vous tenez notre place et que vous n’avez rien de Napoléon... — Pardon, dit le nouvel Empereur, j’en ai la famille.»
C’était donc pour les cabinets étrangers le fils de la reine Hortense qui montait sur le trône. Quant à la France, que lui importait, après tout? Lorsque, dans des temps révolutionnaires, un peuple énervé et effrayé de l’avenir se jette, pour ainsi dire, entre les bras d’un homme, général ou prince, qu’il considère comme un protecteur, comme un sauveur, s’inquiète-t-il de la provenance? se préoccupe-t-il beaucoup de l’origine? Sans doute, un nom glorieux lui sourit davantage qu’un nom plus obscur. Mais, avant tout, ce qu’il demande c’est qu’on lui rende les services qu’on lui a promis: le calme, l’abondance, la sécurité, et l’homme qui lui donne ces biens précieux, qu’il soit ou non un pseudo-Napoléon, n’en devient pas moins une idole passagère, qui doit (selon lui) laisser dans l’histoire une page des plus brillantes.
Ce n’est que lorsque le voile est tombé, lorsque l’illusion a disparu, quand la paix promise s’est transformée en guerres désastreuses, l’abondance en détresse, la sécurité en épouvante, et que tout tombe dans une catastrophe facile à prévoir pour les uns, inconcevable, inouïe pour la masse, que l’on songe à dire: Mais celui que nous avions choisi pour le placer au gouvernail, ce n’était pas l’homme que nous supposions; nous avons été trompés!
Eh bien! c’est souverainement illogique. Vous avez cédé à un entraînement irréfléchi dans votre ignorance des hommes et des choses; il fallait réfléchir, il fallait se renseigner.
Je disais donc que les cabinets européens voyaient surtout dans l’élu du 10 décembre le petit-fils de Joséphine de Beauharnais, mais ils pouvaient en même temps se rappeler une conversation du cardinal Consalvi avec le pape Pie VII. Au moment de la chute de Napoléon Ier, le cardinal Consalvi disait au pape: «C’est étonnant! dans cette nombreuse famille, il n’y avait qu’un homme; celui-là en cage, il ne reste plus rien! — Il reste la reine Hortense», dit Pie VII
Et, en effet, à dater de cette époque, elle devint, en quelque sorte, l’âme du parli bonapartiste, et si les Cent jours eurent pour lui une issue si fatale, il n’y eut pas de sa faute; depuis, toutes les inspirations raisonnables du parti vinrent d’elle.
Louis-Napoléon pouvait donc posséder la hardiesse, l’instinct gouvernemental et toutes les séductions de sa mère, la femme la plus séduisante de son temps.
Lorsque, poussé par MM. de Morny et de Saint-Arnaud, il se décida, après tant d’hésitations, à faire le coup d’État du 2 Décembre, acte évidemment peu moral, mais sauveur, comme on disait alors, et (il ne faut pas craindre de l’affirmer hautement) qui évita au pays la crise effroyable dont il était menacé d’une façon certaine, lorsqu’il exécuta ce coup d’État, disons-nous, deux puissances étrangères, seules, témoignèrent tout d’abord de leur mauvaise humeur, l’Angleterre et les États-Unis. Les autres virent d’assez bon œil le changement qui venait de s’opérer en France et remplaçait le système parlementaire par un régime quasi absolu. Lors de la transformation généralement prévue de la présidence décennale, demandée par Louis-Napoléon, en monarchie impériale, il n’y eut que la Russie, c’est-à-dire le tzar Nicolas, qui témoignât de son mécontentement, lequel se traduisit, par parenthèse, d’une façon absolument puérile: dans la formule des lettres de créance, le terme employé de souverain à souverain et consacré par l’usage, est, on le sait, «monsieur mon frère» ; eh bien, l’empereur Nicolas ne voulut pas traiter le nouvel élu du suffrage universel en France sur un pareil pied d’égalité, et, repoussant cette fraternité toute de courtoisie pour lui substituer une autre formule assez singulière, il termina la dépêche par ces mots: de Votre Majesté, «le bon ami».
En vérité, lorsqu’à distance on étudie les effets et les causes des grands événements de l’histoire, l’esprit demeure quelquefois confondu de la puérilité, de l’insignifiance de certains actes qui pourtant ont produit des résultats d’une importance majeure, et ont eu les plus graves conséquences. Qui ne comprend qu’avec le caractère de Louis-Napoléon, le manque de courtoisie de l’empereur Nicolas n’ait beaucoup contribué à la première guerre du second Empire, ce régime qui devait être la paix?
Chose assez curieuse, Louis-Napoléon se serait personnellement parfaitement contenté de la présidence décennale qu’on venait de lui voter; mais cela ne faisait pas le compte de son entourage, qui avait le goût des grandes charges de cour et surtout le besoin des émoluments qu’elles comportent. Les ovations habilement préparées de son voyage dans le Midi, et l’expression, sincère sur beaucoup de points, d’ailleurs, de l’opinion des masses favorable au rétablissement de l’Empire, tranchèrent finalement la question dans son esprit. De retour à Paris après le trop célèbre discours de Bordeaux, il fit communiquer au Sénat, réuni extraordinairement le 4 novembre, un message préparé par le ministre d’État et qui, déclarant que la nation venait de manifester hautement sa volonté de rétablir l’Empire, exposait que, si le Sénat émettait le même avis, il jugerait certainement convenable de conserver la Constitution de 1852, les modifications qu’il serait indispensable d’y introduire ne touchant en rien à ses bases fondamentales.
Ce fut à M. Troplong qu’échut la tâche de rapporteur de la commission du Sénat. Par une coïncidence singulière, M. Troplong avait profondément étudié l’histoire des Césars romains, et cette période des annales latines si curieuse et si intéressante, en effet, était devenue le champ privilégié de ses investigations. Dans son rapport fort élégamment rédigé, il ne manqua pas d’aller chercher à Rome des analogies et des exemples, trouvant dans la fatigue des guerres civiles la raison suprême qui donna un trône au vainqueur de Pompée. M. Troplong avait mûrement composé son rapport et l’avait lu plusieurs fois à sa femme, dans le bon sens de laquelle il avait grande confiance. Il insistait sur ce fait qu’à la suite des grandes épreuves politiques, après les secousses sociales, les nations se jetaient volontiers dans les bras d’un homme fort que la Providence leur envoyait quelquefois. Cet homme fort s’était montré au 10 décembre 1848, au 2 décembre 1851, et la France lui avait confié son drapeau. Au reste, après l’amer sarcasme qui avait mis l’héritier d’une couronne à la tête d’une République, il était évident pour le rapporteur que la France, toujours démocratique par ses mœurs, ne cessait pas d’être monarchique par ses habitudes et ses instincts.
Le Sénat de fraîche date auquel s’adressait M. Troplong, et qui était alors présidé par le prince Jérôme Bonaparte, avait été assez difficile à former, non pas que les mérites abondassent et que les candidats assez connus pour être désignés naturellement par l’opinion fussent très-nombreux, mais parce que les demandes affluaient et que le palais de l’Élysée était quotidiennement assiégé par les solliciteurs depuis les événements du 2 décembre, auxquels, le succès étant acquis, chacun voulait désormais avoir pris une part active et donnait une bruyante adhésion. Ce qui paraîtra plus étonnant et ce qui est cependant parfaitement exact, c’est que dès le 10 décembre 1848, c’est-à-dire dès l’avènement à la présidence de la République du prince Louis-Napoléon, il se soit trouvé des gens qui, ne devinant l’avenir que dans leur intérêt personnel, mais ayant une certaine justesse de coup d’œil, comme la suite l’a prouvé, aient sollicité avec instances un fauteuil à ce Sénat conservateur qu’ils supposaient devoir faire partie des institutions du futur Empire. Ces demandes, rares et excentriques en 1848, s’étaient multipliées en 1849 et 1850. Seulement, le prince ayant, par ses hésitations, semblé ajourner les desseins qu’on lui supposait, dans les derniers mois de 1851, à la veille du danger, les sollicitations avaient cessé.
La Constitution établissait en principe que les fonctions de sénateur devaient être gratuites; «néanmoins, ajoutait l’article 22, le président de la République pourra accorder à des sénateurs, en raison des services rendus et de leur posilion de fortune, une dotation personnelle qui ne pourra excéder trente mille francs par an.» Mais, avec une prudente et habile réserve, le chef de l’État n’avait pas laissé entrevoir tout d’abord que cette dotation de trente mille francs, applicable seulement à quelques-uns, serait bientôt appliquée à tous, et, de la sorte, il s’était délivré d’un grand nombre de sollicitations besoigneuses.
Un décret du 26 janvier 1852 avait donné une première liste de sénateurs. Une seconde parut quelques mois plus tard. Elles alimentèrent la curiosité très-surrexcitée de la province et provoquèrent dans les salons de Paris, où l’opposition était alors fort à la mode, une foule d’observations ou seulement railleuses, ou sérieusement malveillantes.
On fit circuler à cette époque une pièce devers manuscrite qui, d’après certains indices, paraît avoir été composée au faubourg Saint-Germain, par quelque écrivain légitimiste. Elle est curieuse; j’en donne ici quelques strophes ou couplets (car cela se chantait peut-être); mais je ne prends que les moins malveillants:
Voyons cette liste servile,
Examinons tout ce frétin,
Et que notre crayon docile
En chaque nom trouve un butin.
La parole aura peu d’empire
Sur le Sénat conservateur,
Et, comme on n’aura rien à dire,
Achard est nommé sénateur.
Baraguey-d’Hilliers est un brave,
C’est bien peu. Beau-frère de Foy,
A la liberté qu’on outrage,
Il aurait dû garder sa foi.
Que fait là Beaumont (de la Somme)?
Hélas! agriculteur verbeux,
Avec ses discours il assomme
Ceux qu’il nourrit avec ses bœufs.
Si j’avais nom Caumont-la-Force,
Pour siéger en un tel Sénat,
Par jugement ou par la force,
Il faudrait qu’on m’y condamnât.
Drouyn de L’Huys est bien à plaindre;
Habile, honnête, haut placé,
Aujourd’hui, voilà qu’il fait craindre
De n’être plus qu’un déclassé.
Avec son creuset, sa cornue,
Au Sénat Dumas vient d’entrer;
Sa science est bien reconnue,
Mais pourra-t-il tout épurer?
Le tendre Fould, au jeu de Bourse
Sut gagner le cœur d’un ami,
Qui du Sénat a la ressource
Pour solder son compte à demi.
Ta vieille ardeur fleurdelysée,
Gautier, va donc se ralentir?
Sous les lambris de l’Élysée,
Le temps viendra la rafraîchir.
Wagram, que la branche cadette,
Pendant vingt ans traita si bien,
A-t-il donc su payer ses dettes
En chassant? Alors, c’est fort bien.
Mettre au Luxembourg Lawœstine?
Par lui ce poste est mérité,
Car des d’Orléans, en ruine,
Il fut toujours l’enfant gâté.
Non, Magnan n’est pas pour l’Empire!
En secret, le cœur contristé,
Les yeux vers Frohsdorf, il aspire
A nous rendre la royauté.
En faction, pauvre La Hitte,
Quelque temps tu vas sommeiller;
Mais, patience! en ta guérite
Henri viendra te réveiller.
De tous ses cousins qu’il honore,
Lucien Murat, seul, siégera.
Va pour Lucien! Heureux encore,
Qu’on n’ait nommé que celui-là.
Le La Grange, en France, pullule,
Et l’on en a même abusé ;
Pourquoi lui seul et quel scrupule?
Tous les autres ont refusé.
Il va, vient, jamais ne se pose.
Nez au vent et jarret de fer,
De rien, pour être quelque chose,
On voit toujours Lacrosse en l’air.
Au Luxembourg, lorsqu’il gravite,
Gauche, haletant, mal assuré,
Leverrier n’est qu’un satellite
Qui dans son cours s’est égaré.
Du vieux roi protégeant la fuite,
Regnault fut son loyal appui;
Qu’il soit sénateur! dans la suite,
On peut avoir besoin de lui
Sur la mémoire paternelle,
La Moskowa vient se hisser;
Il est un peu petit pour elle
Et son pied ne peut que glisser.
Et puis les fils dont la carrière
Se borne aux paternels exploits;
Le modeste la Riboisière,
Curial, Vicence, Lemarrois.
On voit dans cet obscur repaire
Le très-innocent Girardin,
Et Thayer, gendre de son beau-père,
A son frère donnant la main.
Enfin on trouve Ladoucette,
Qui vient, armé d’un lourd dossier,
Heurter sa nullité complète
Au mutisme de Lemercier.
Veut on savoir à quel diapason de haineuse malveillance et d’esprit de parti s’élevait quelquefois cette mazarinade qu’on faisait circuler sous le manteau? En voici deux spécimens, chacun d’un genre différent:
Lorsque Beauvau trouva facile
De ternir un nom glorieux,
Ségur-d’Aguesseau, plus habile,
Trouva moyen d’en ternir deux.
Saint-Arnaud, ministre docile,
Sera maréchal, nous dit-on.
Rien de mieux; il fut fort habile
A tourner autour du bâton.
Le sénatus-consulte qui rétablissait l’Empire fut adopté presque à l’unanimité, puisqu’un seul vote négatif vint protester contre les dispositions qu’il renfermait.
Cette voix solitaire faisant entendre son veto au milieu des adhésions bruyantes et des enthousiasmes trop souvent factices qui se produisent dans des circonstances semblables, c’était, on l’a su depuis, la voix sévère et convaincue de M. Vieillard, l’ancien précepteur du prince auquel on préparait un trône.
M. Vieillard prévoyait-il déjà l’avenir?
II
Table des matières
Première réunion à Compiègne après la proclamation de l’Empire. — C’est encore un ménage de garçon. — Aspirations de l’entourage à toutes les fonctions brodées de la future cour. — La marquise de Contades. — Son esprit et son influence. — Payement d’une ancienne dette. — Deux invitées à sensation. — Rumeurs et commentaires. — Inquiétudes de MM. de Morny et de Persigny. — Leur double démarche auprès de Napoléon III. — Ils échouent. — Opinion de M. Mocquard. — Décision de l’Empereur. — Le bouquet de violettes. — Annonce du mariage. — Couplets satiriques. — Soirée chez mademoiselle Constance. — Envoi d’un volume de Florian. — Préparatifs du mariage. — On veut éloigner miss Howard. — Son départ de Paris et son prompt retour. — La comtesse de Beauregard. — Dernière entrevue. — Le mariage. — Les épithalames.
La première réunion à Compiègne qui suivit la proclamation du second Empire ne fut pas réglée avec autant de minutie et d’étiquette que celles qui vinrent après. C’était tout simple; on en était encore au ménage de garçon. La maison n’était pas encore complétée et le pauvre Bacciochi avait un mal affreux à conduire sa barque au milieu des demandes, des réclamations et des exigences de toute sorte dont il était accablé.
On s’y préoccupait beaucoup, du reste, de cette formation de la maison civile du nouvel Empereur, qui très-probablement serait promptement suivie de celle d’une maison de l’Impératrice, puisque M. Troplong avait glissé dans son rapport l’expression engageante du désir «que dans un avenir peu éloigné une épouse vînt s’asseoir sur le trône qui allait s’élever et qu’elle donnât à l’Empereur des rejetons dignes de lui, dignes du pays.»
On ne rêvait donc dans l’entourage et parmi les familiers que de clefs de chambellans, de costumes d’écuyers et de préfets du palais; on allait même jusqu’à renouveler en imagination la jolie institution des pages, que Napoléon 1er n’avait pas dédaignée. J’ai connu un brave gentilhomme qui, possédant un fils dont les aptitudes en fait d’équitation donnaient déjà plus que des espérances, accourut à Compiègne pour solliciter par avance du nouveau souverain l’admission de ce jeune homme dans le corps des pages qui ne pouvait manquer d’être rétabli. «Des pages? en aurons-nous?» lui répondit Napoléon III en tournant sa moustache; et ce manque d’enthousiasme pour une institution qui lui semblait si nécessaire mécontenta fort son interlocuteur.
La marquise de Contades, fille du vieux général de Castellane, lequel allait dans un avenir très-rapproché recevoir le bâton de maréchal de France, animait de son esprit et de sa verve cette cour naissante où l’imagination marchait si vite et où l’on faisait tant de projets. Elle y exerçait une véritable influence et y recommanda au choix de l’Empereur plusieurs des futurs titulaires de sa maison civile, tels que chambellans et écuyers. Les premières journées de ce séjour à Compiègne, dont la fin devait être si curieusement marquée par la décision matrimoniale de l’Empereur, avaient vu la solution définitive d’une affaire d’argent assez singulière elle-même:
Louis-Napoléon avait en 1848, pour les frais de son élection et probablement avec la pensée que l’emploi de cet argent serait fructueux, emprunté une somme considérable, soixante mille écus romains, c’est-à-dire, trois cent vingt-quatre mille francs, au marquis Pallavicini, lequel avait pris hypothèque sur les domaines du prince situés dans les États pontificaux, près de Civita-Nova. Il avait été convenu que le remboursement de la somme totale n’aurait pas lieu avant le 15 janvier 1851, afin que le marquis Pallavicini pût, durant cet espace de temps, trouver pour ses fonds un placement convenable.
Mais le 15 janvier 1851, Louis-Napoléon n’était pas en mesure de rembourser son créancier. Il demanda plusieurs fois des délais, et le marquis Pallavicini finit par nommer le duc de Galliera son mandataire spécial pour toucher, en son nom, des mains du prince, les trois cent vingt-quatre mille francs, qui ne purent être intégralement rendus qu’en 1852.
On prétend qu’avant le coup d’État, le prince; causant avec M. Mocquard et quelques familiers, aurait dit qu’il ne serait pas impossible qu’il quittât l’Élysée pour la prison de Clichy, alors existante; ajoutant en riant: «J’ai toujours été habitué à avoir un factionnaire à ma porte.» Était-ce aux trois cent vingt-quatre mille francs du marquis Pallavicini qu’il faisait allusion alors? il avait d’ailleurs d’autres dettes que celle-là et plus urgentes encore, peut-être.
Mais bientôt, à Compiègne, tous les esprits, toutes les imaginations, absorbés jusque-là par des questions de détail souvent puériles, se concentrèrent fiévreusement sur un fait d’une importance capitale, et digne assurément d’inspirer l’émotion générale qu’il produisait.
Deux étrangères avaient été invitées à Compiègne et pour un certain nombre des personnes présentes c’étaient des inconnues. Il fallait, en effet, avoir fréquenté les salons du dernier règne, surtout les salons des grandes ambassades, pour se rappeler ces nouvelles venues à la cour de Napoléon III, qui lui-même, alors que toute la haute société les connaissait si bien, n’avait fait que les entrevoir une fois avant le voyage de Compiègne.
Ces deux invitées à sensation n’étaient autres que madame de Montijo et sa fille Eugénie, jeune Espagnole exceptionnellement douée au point de vue de la beauté et de la grâce, d’abord entrevue dans le grand monde diplomatique, plus répandue ensuite et ayant même, par l’effet naturel du charme de ses relations, su se créer à Paris quelques solides et sincères amitiés.
La comtesse de Montijo était la fille de M. Kirkpatrick, autrefois consul d’Angleterre dans un port d’Espagne; fort jolie dans sa jeunesse, elle avait épousé, un peu par hasard, le comte de Téba, cadet d’une grande famille espagnole, devenu comte de Montijo à la mort de son frère aîné, et elle en avait eu deux filles. L’une était devenue duchesse d’Albe et de Berwick en s’alliant au rejeton d’une des vieilles et nobles maisons de la Péninsule. Elle est morte à Paris en 1860. L’autre, par un jeu singulier et frappant de la destinée, devait s’asseoir sur le trône de France et en prendre, pour ainsi dire, possession de par le droit de la beauté.
Il faut bien le dire, le cadre dans lequel se produisait tout à coup cette individualité charmante était merveilleusement propre à en faire valoir les perfections. Ce mouvement, ces chasses que mademoiselle de Montijo suivait avec tant d’ardeur et d’habileté, car, même à côté de la marquise de Contades, entreprenante amazone, elle brillait, à cheval, par sa grâce et son intrépidité ; ces spectacles, ces petits bals intimes qui terminaient des journées si remplies, tout semblait réuni pour faire ressortir sa supériorité féminine. La sympathie naissante de Napoléon III pour la belle étrangère n’échappa pas longtemps aux regards et aux commentaires des invités, parmi lesquels se trouvaient plusieurs des membres de la famille impériale, entre autres les princesses Mathilde et Murât, les princes Napoléon, Murat et Lucien Bonaparte. Chacun se montrait naturellement très-attentif à tous les développements, à toutes les péripéties de celle romanesque aventure. MM. de Morny et de Persigny commencèrent à s’en inquiéter. M. de Persigny, le premier, s’en expliqua avec Napoléon III. Il le suivit un soir dans sa chambre à coucher au moment où il se retirait et commença à faire en plaisantant une allusion directe à la passion nouvelle de son maître. La physionomie froidement sévère de Napoléon III l’arrêta sur-le-champ. Il vit que le cas était sérieux et résolut aussitôt de tenter une attaque sérieuse. M. Fialin de Persigny, le compagnon des mauvais jours, avait, dans l’intimité, l’habitude de tutoyer son impérial ami.
Ses observations, qu’il voyait mal reçues, prirent un caractère de plus en plus violent a mesure qu’il s’animait, et en dépit de la présence dans un cabinet voisin du valet de chambre de l’Empereur.
Il réunit toutes les objections qui pouvaient être présentées, même celles résultant des cancans et commérages débités si légèrement sur le compte de mademoiselle de Montijo dans toutes les ruelles et dans tous les cercles, commérages basés sur le laisser aller de son éducation première, suivie de l’existence nomade, aux eaux, dans les hôtels, dans les lieux publics, à travers laquelle madame de Montijo avait promené la jeunesse de sa fille.
Voyant que ce genre d’arguments échouait complétement, M. de Persigny, saisissant son interlocuteur par le boulon de son. habit, alla jusqu’à lui dire; «Ce n’était ma foi pas la peine que tu fisses le coup d’État pour finir d’une telle façon.»
Cette scène avait été très-vive, et les éclats de la voix de M. de Persigny s’étaient même fait entendre au dehors, dans les couloirs du palais. M. de Morny reprit la même thèse le lendemain matin, mais avec le calme, la mesure d’un homme d’État doublé d’un homme de cour. Ses arguments furent surtout politiques, et il a dit depuis qu’une des meilleures raisons qu’il eût trouvées était de dire à l’Empereur que, puisqu’il n’attachait pas d’importance à ce que sa future épouse sortît d’une famille plus ou moins souveraine, mieux valait cent fois la prendre dans les rangs de la noblesse française que dans ceux de la noblesse étrangère. Inspirées par un zèle éclairé, présentées avec la modération qui lui était ordinaire, ces objections de M. de Morny ne produisirent aucun effet sur l’esprit de Napoléon III. Ce dernier parla un instant de l’impératrice Joséphine, puis ne répondit plus. Ce qu’il ne disait pas et ce que son interlocuteur devinait très-bien, c’était la passion violente qui le dominait.
Si quelqu’un de son entourage avait pu, en cette circonstance grave, exercer sur son esprit une influence sérieuse, c’eût été cependant le comte, depuis duc, de Morny. Curieuse figure historique que celle de ce personnage complexe, homme d’énergie et d’action sous les agréables apparences et le vernis du mondé, nature parfaitement organisée pour les grandes affaires, et réunissant toutes les séductions, toutes les forces. du pouvoir. Jamais ministre de l’intérieur ne rédigea mieux une dépêche aux agents supérieurs de son administration; jamais, dans l’exercice de l’autorité, on ne donna des ordres plus pratiques et plus précis; vigueur, initiative, sûreté de coup d’œil, sang-froid et, encadrant tout cela, une sorte d’aisance élégante qui trahissait toujours l’homme de salon, tel était l’ensemble de ses qualités gouvernementales. Type particulier du gentilhomme financier qui n’existait pas autrefois, mais que les mœurs actuelles expliquent, M. de Morny a trouvé dans les partis de très-violents détracteurs. On lui a reproché, et souvent très-amèrement, de s’être trop complaisamment engagé dans les affaires industrielles et financières, et le fait est qu’il est allé très-loin dans cette voie et a quelquefois dépassé les limites permises à un homme politique; mais, en même temps, tous étaient forcés de confesser son énergique habileté et la dignité de sa conduite au moment où parut le déplorable décret concernant les biens de la famille d’Orléans.
Dans tous les cas, il ne réussit pas mieux auprès de Napoléon III que l’irrascible et bizarre Persigny, qui l’avait si mal remplacé au ministère de l’intérieur.
De tous ces conseillers intimes de Napoléon III, le chef de son cabinet, M. Mocquard, fut, on ne sait pourquoi, le mieux disposé, dès le principe, à admettre favorablement le choix que l’Empereur semblait faire. Peut-être, avec sa finesse ordinaire, avait-il compris tout d’abord qu’il serait au moins inutile de lutter contre une résolution déjà formée dans l’esprit de son maître, dont il connaissait le caractère autant qu’il était possible de le connaître. Je reviendrai ultérieurement sur cette figure très-intéressante du chef du cabinet de Napoléon III, pour signaler le rôle si important qu’a joué M. Mocquard et l’influence occulte, mais considérable, qu’il a exercée sur les décisions politiques et privées du règne.
La résolution de l’Empereur, en ce qui touchait ce mariage, était bien prise, en effet; il cédait à sa passion que les obstacles ne faisaient qu’irriter. L’issue de cette intrigue matrimoniale ne fut bientôt plus douteuse pour personne, et, un soir, comme on dansait, sans cérémonie, dans la galerie des Chasses, mademoiselle Eugénie de Montijo s’étant embarrassée dans les plis de sa longue robe et ayant fait une chute sans gravité, l’expression d’inquiétude qui se manifesta soudain sur le visage ordinairement impassible de Napoléon III, ne put que confirmer la nature et la vivacité de ses sentiments dans l’esprit de toutes les personnes qui assistaient à cette petite scène, au nombre desquelles je me trouvais moi-même. Un bouquet de violettes, offert par Napoléon III au moment d’un dîner, fut le signe convenu entre les deux éminents personnages de l’irrévocable décision prise par lui d’épouser la comtesse de Téba et de l’associer à ses futures destinées. Assurément, ni l’un ni l’autre ne voyait alors de nuage dans son horizon; pas même un de ces «points noirs» qui ont tant égayé l’Europe dans les dernières années de l’Empire.
De Compiègne, la grande nouvelle se répandit bien vite jusqu’à Paris, où elle fut assez diversement accueillie. La haute société, légitimiste et orléaniste, railla et fit des bons mots. La bourgeoisie étonnée échangea sourdement des objections qui n’étaient pas exemptes de malveillance: une Espagnole sur le trône! L’influence cléricale n’allait-elle pas apparaître sous peu et n’allait-on pas entrer dans la voie de tout sacrifier aux intérêts catholiques? On sait que c’est là un grand épouvantail pour la classe moyenne à Paris, et puis on faisait remarquer que la nouvelle Impératrice n’apportait avec elle ni alliances politiques ni dot princière. Sa beauté, dont on parlait beaucoup déjà, voilà tout ce qu’elle avait à échanger contre une couronne. C’était assurément quelque chose, disaient les sceptiques; on comptait aussi sur une énergie dont la jeune femme paraissait capable et qui pourrait un jour se trouver une qualité précieuse chez la compagne de Napoléon III.
Quant au peuple, auquel le romanesque n’a jamais déplu, habitué à voir dans les féeries les rois se marier selon leur cœur, sauf, au besoin, à épouser des bergères, estimant que la plus belle était la plus digne de s’asseoir sur le trône, à leur côté, il partageait assez cet avis, et voyait là un abandon des traditions qui ne lui déplaisait pas.
La famille de l’Empereur, pour laquelle il avait déjà tant fait, s’inclina d’assez bonne grâce devant sa volonté, sauf le prince Napoléon. Sa sœur, la princesse Mathilde, plus sensée et plus dévouée, dit, à propos du prochain mariage de son cousin: «Les sœurs de Napoléon Ier ont fait des difficultés pour porter la traîne de la robe de l’Impératrice lors de la cérémonie; quant à moi, je n’en ferai certainement aucune.»
Et pendant que l’on préparait les communications officielles à faire aux grands corps de l’État, la verve railleuse des adversaires se répandait dans toutes les sphères sociales en diatribes, en jeux de mots, en couplets. Le déchaînement des colères sourdes fut même plus grand, à cette époque, qu’il ne l’avait été après le coup d’État. On fit circuler ces quatrains d’origine inconnue:
Chacun son goût et sa marotte:
Les cheveux roux sont en faveur,
Rien ne peut plaire au carotteur.
Autant que la couleur carotte.
Et cet autre après la célébration du mariage:
Depuis que de César, en ses sacrés parvis,
Un archevêque a béni l’amourette,
Notre-Dame de Paris,
C’est Notre-Dame de Lorette.
Tout le monde connaît la chanson populaire qu’on répandit dans les faubourgs, qu’on osa même coller, une nuit, sur les murs des Tuileries, et qui commence par ce couplet:
Amis du pouvoir,
Voulez-vous savoir
Comment Badinguette,
D’un coup de baguette,
Devint par hasard
Madame César?
On m’a dit que l’auteur de cette chanson, fort peu littéraire d’ailleurs, et pleine de grossiers défauts de versification, était un ouvrier ou contre-maître des faubourgs. J’ai vainement cherché à approfondir ce mystère. La légende veut qu’après l’audacieuse apposition de son œuvre sur les murs des Tuileries, il ait été découvert et arrêté par la police, puis transporté à Cayenne. Rien de certain sur ce point.
Il y eut à cette époque une soirée donnée par mademoiselle Constance, l’actrice, et où se trouvaient réunies bon nombre de celles des princesses de la rampe qui avaient paru dans les parties galantes de Compiègne et de Saint-Cloud. Dans un moment d’épanchement, l’une des plus séduisantes de ces dames dit naïvement à sa voisine: «Ah! ma chère, si j’avais su! — Et moi donc! reprit son interlocutrice. — Si nous avions su! ajoutèrent en chœur un certain nombre d’entre elles. — Eh bien! si vous aviez su? demanda un auteur dramatique qui se trouvait là, que serait-il donc arrivé ? — Il serait arrivé que l’une de nous serait Impératrice. — Oui, mais vous ne saviez pas. — Hélas! mais nous pouvons nous venger. — Ah! par exemple expliquez-moi cela. — C’est bien simple: j’ouvre une souscription pour acheter le plus bel exemplaire qui existe des amours d’Estelle et de Némorin, par M. de Florian. Nous le ferons relier en superbe chagrin noir et nous marquerons à l’intérieur du volume, avec un ruban vert, comme ceux dont les bergers amoureux ornent leurs chapeaux, à la page 57, le passage suivant: «Bientôt Némorin connut toute la violence du feu qui le dévorait, mais il n’était plus temps de l’éteindre.»
«Tout dit, craignez de perdre un jour
De la belle saison d’amour;»
et nous enverrons le volume au nouvel époux.»
On m’a assuré que le livre relié en chagrin noir était parvenu à l’Empereur, mais l’envoi ne fut naturellement pas signé, et pour cause.
En présence des grands corps de l’État, Napoléon III prononça ces paroles: «Quand, en face de la vieille Europe, on est porté par la force d’un nouveau principe à la hauteur des anciennes dynasties, ce n’est pas en vieillissant son blason et en cherchant à s’introduire à tout prix dans la famille des rois qu’on se fait accepter, c’est bien plutôt en se souvenant de son origine, en conservant son caractère propre et en prenant franchement vis-à-vis de l’Europe la position de parvenu, titre glorieux lorsqu’on parvient par le libre suffrage d’un grand peuple.» Ce fier langage avait un grand défaut, celui de n’être pas conforme à la réalité des faits. L’Europe à laquelle on s’adressait se rappelait fort bien que c’était après avoir frappé à bien des portes princières qui ne s’étaient point ouvertes, quel Empereur avait songé à l’alliance matrimoniale qu’il concluait en se donnant la qualification de parvenu. Celle qualification elle-même, qui pouvait (quoique ce ne fût pas dans l’intention du nouvel Empereur des Français) paraître quelque peu provoquante aux yeux des vieilles dynasties de l’Europe, cette qualification elle-même était fort discutable; car, lorsqu’on prenait le nom de Napoléon III, lorsqu’on se posait, par conséquent, comme successeur des deux premiers Napoléons, il n’était guère possible de se vanter de n’être qu’un parvenu.
Mademoiselle de Montijo et sa mère avaient, depuis la notification officielle du mariage, été installées au palais de l’Elysée. Là, elles ne recevaient plus qu’un nombre assez restreint de leurs anciennes connaissances, qui toutes, naturellement, saluant le soleil levant, seraient aisément devenues ambitieuses et gênantes. Parmi les exceptions se trouvait madame Gould, femme d’un négociant anglais qui avait fait fortune en Portugal et s’était retiré des affaires en venant habiter Paris. C’était une amie d’assez vieille date, à laquelle la comtesse de Téba, devenue Impératrice, fit don, ne pouvant pas la nommer dame du palais, comme madame Gould l’aurait désiré, disait-on, d’un superbe médaillon orné de son portrait, preuve ostensible de son amitié, que madame Gould paraissait très-fière de porter.
Les Rothschild, les Aguado faisaient partie des élus, ainsi que cet affreux Mérimée, affreux, non pas au physique, car c’était au contraire un fort bel homme, mais au moral, à cause de ce scepticisme égoïste qu’il ne prenait même pas la peine de dissimuler et qui faisait le fond de son caractère. Quoiqu’il fût dès cette époque extrêmement intime et assidu, on ne disait pas encore, cependant, qu’il eût épousé secrètement madame de Montijo. Si ce bruit fût alors parvenu aux oreilles de l’Empereur, cela l’aurait-il arrêté dans l’exécution de son dessein? On peut dire qu’avec son caractère il eût peut-être été ébranlé par cette considération plus que par toutes les raisons politiques si chaleureusement développées devant lui. Mais de là à dominer entièrement sa passion il y avait encore bien loin.
La maison de l’Empereur et celle de la future souveraine devaient être bientôt composées et formées selon les traditions du premier Empire. Par un décret en date du 51 décembre 1852, furent nommés dans la maison de l’Empereur: premier aumônier, l’évêque de Nancy, monseigneur Darboy, la future victime des fureurs de la Commune de Paris en 1871, singulier et triste rapprochement! grand maréchal du palais, le maréchal Vaillant; premier préfet du palais, le colonel, depuis général de Béville, tout naturellement désigné à la faveur de Napoléon III par l’habileté et la discrétion avec lesquelles il avait, au 2 décembre, accompli la délicate mission de porter les décrets à l’imprimerie nationale et de les faire imprimer sous ses yeux; grand chambellan, le duc de Bassano, qui, pour cette haute position de cour, abandonnait le poste de ministre de France à Bruxelles; choix heureux sous tous les rapports, car le duc et la duchesse de Bassano, née d’Hoogworst, et morte aujourd’hui, ont rendu par leurs formes pleines d’aménité et de courtoisie de véritables services au gouvernement impérial; premier chambellan, le comte Bacciochi; grand écuyer, le maréchal de Saint-Arnaud; imitation du premier Empire, où plusieurs des grandes charges de cour étaient remplies par des maréchaux dont ces sinécures dorées doublaient presque les appointements; premier écuyer, le colonel, depuis général Fleury; souvenir naturel d’un dévouement qui en a fait le Junot du second Empire; grand veneur, le maréchal Magnan; premier veneur, le colonel, depuis général Edgard Ney; grand maître des cérémonies, le duc de Cambacérès, l’aîné des neveux de l’archi-chancelier, ancien pair de France sous Louis-Philippe, nom qu’il était tout simple, d’ailleurs, de retrouver parmi ceux des dignitaires du nouvel Empire. Des chambellans, des préfets du palais, des maîtres et aides des cérémonies, des aides de camp, officiers d’ordonnance et écuyers complétaient la maison civile et la maison militaire de l’Empereur.
Au milieu des préoccupations que lui causaient tous les arrangements intérieurs et les préparatifs que nécessitait la réalisation du grand acte qu’il allait accomplir, une idée dominait la pensée de Napoléon III; c’était celle d’éloigner miss Howard qui, grâce à la discrétion du petit cercle dont elle était entourée, en était encore à ignorer tout. Il chargea le fidèle M. Mocquard d’aller trouver son ancienne maîtresse et de lui persuader de faire un voyage à Londres pour s’y aboucher avec un certain Jack-Young-Fitzroi, qui tenait une sorte de cercle que Louis-Napoléon avait fréquenté durant son séjour en Angleterre, et qui prétendait avoir des lettres de lui qu’il saurait publier au besoin. M. Mocquard devait offrir à miss Howard de l’accompagner dans ce voyage. Ils partirent ensemble, en effet; mais, arrivée à Boulogne, miss Howard ayant lu dans un numéro du Moniteur qui venait de paraître un article relatif au mariage de l’Empereur avec la comtesse de Téba, elle comprit qu’on voulait l’éloigner et qu’elle était dupe d’une mystification; il y eut là une scène violente; en dépit des prières et même des menaces de Mocquard, qui voulait absolument l’embarquer pour l’Angleterre, miss Howard reprit le chemin de Paris, où elle rentra dans son hôtel de la rue du Cirque. Là, une nouvelle surprise l’attendait: elle trouva deux de ses meubles forcés. Ces meubles renfermaient des papiers secrets d’une grande importance pour elle, notamment sa correspondance avec Louis-Napoléon; ce dernier, redoutant la colère de son ancienne maîtresse en apprenant son mariage, avait prudemment fait enlever par la police des documents qui auraient pu devenir compromettants pour lui.
Miss Howard épuisa sa colère en vaines déclamations. «Si l’Empereur, disait-elle, s’alliait à quelque maison souveraine, s’il épousait une princesse de sang royal, je ne me plaindrais pas.» Plaintes inutiles et regrets superflus; l’Empereur, qui avait été instruit de suite de son retour à Paris, crut cependant devoir faire quelque chose pour la calmer; il lui envoya dire qu’il la faisait comtesse de Beauregard et lui donnait la terre et le château de ce nom. Il ne s’en tint pas là, d’ailleurs, pour acquitter sa dette de reconnaissance envers une femme qui avait engagé sa fortune pour la réussite du coup d’État, et avait plusieurs fois tiré Napoléon III d’une situation difficile, notamment en 1851, en acquittant des billets protestés chez Montaut, changeur au Palais-Royal. Voici, du reste, la note manuscrite trouvée aux Tuileries après le 4 septembre 1870:
«J’avais promis 3 millions, plus les frais d’arrangement de Beauregard, que j’évaluais tout au plus à 500,000 francs.

Cette note, écrite de la main de l’Empereur, fixe absolument l’opinion sur la quotité des sommes reçues par miss Howard, à laquelle son titre et sa fortune ne profitèrent guère, par parenthèse, car après avoir épousé à Florence un homme qui la rendit très-malheureuse, elle voulut revoir Paris en 1865, et y mourut subitement celte même année.
Peu de temps après le mariage de l’Empereur, et après en avoir reçu le titre de comtesse; elle s’était décidée à se rendre en Angleterre afin de disparaître un moment aux regards curieux et railleurs des adversaires de l’Empire. Elle écrivit alors à Napoléon III la lettre suivante: «Sire, je vais partir. Je me serais aisément sacrifiée à une nécessité politique, mais je ne puis vraiment vous pardonner de m’immoler à un caprice. J’emmène avec moi vos enfants (c’étaient ceux de la blanchisseuse de Ham qu’elle élevait) et, nouvelle Joséphine, j’emporte votre étoile; je sollicite seulement une dernière entrevue pour vous faire un adieu éternel. J’espère que vous voudrez bien ne pas me la refuser.»
Cette lettre lui avait été très-probablement dictée. Dans tous les cas, sa demande fut exaucée: l’Empereur se rendit incognito rue du Cirque et eut un dernier entretien avec celle qui si longtemps avait été pour lui une providence.
Revenons au mariage.
Après avoir constitué une maison civile de l’Empereur, on s’occupa de celle de l’Impératrice. Elle fut d’abord composée: d’une grande maitresse, la princesse d’Essling; d’une dame d’honneur, la duchesse de Bassano; de six dames du palais, mesdames Gustave de Montebello, Feray, de Pierres, Lezay-Marnesia, de Malaret et de Las Marismas; d’un grand maître, le comte ensuite duc Tascher de la Pagerie; d’un premier chambellan, Charles Tascher de la Pagerie, d’un chambellan, le vicomte Lezay-Marnesia, et d’un écuyer, le baron de Pierres. Depuis lors, la maison de l’Impératrice s’accrut de dames du palais, de chambellans, d’écuyers et même de demoiselles d’honneur. L’impératrice désigna pour sa lectrice une ancienne amie, une seconde madame Gould, nommée madame de Vagner.
La date du mariage religieux fut fixée au 50 janvier. La malignité publique s’était emparée du mot parvenu, prononcé par l’Empereur dans son discours aux grands corps de l’État, et on lança encore le quatrain suivant:
Parvenu se pose en Titus,
Mais il agit en sens contraire,
Car il compte pour jours perdus
Tous ceux qu’il passe sans mal faire.
Il y eut un assez grand nombre d’arrestations de gens qui, soit au quartier Latin, soit dans les cafés des boulevards, s’étaient permis des plaisanteries sur la fiancée de l’Empereur: un commis de M. Ritter, coulissier, rue de Hanovre, fut jeté en prison pour des paroles inconvenantes relatives au mariage; deux ouvriers du boulevard Beaumarchais qui, sur le même sujet, échangeaient entre eux des propos malsonnants, furent également saisis par la police. Dans un café de la place des Victoires, un jeune homme eut l’imprudence de raconter à des amis qu’à Spa il avait dansé plusieurs contredanses avec mademoiselle Eugénie de Montijo, qui lui avait semblé avoir autant d’entrain que de charmes; il fut arrêté en sortant du café. Un auteur dramatique qui, lors de l’arrivée à Paris de madame de Montijo et de sa fille, se disait épris de celte dernière, eut le même sort ainsi que bon nombre de correspondants de journaux étrangers qui, en Belgique surtout, publiaient les informations de Paris les plus hostiles et les plus outrageantes.
Celles de ces mesures qui furent connues firent beaucoup crier le public, et cependant il était fort naturel, comme M. de Morny le reconnut lui-même, que l’Empereur ayant fait un choix matrimonial, il en défendît et en fît respecter l’objet.
Le 29 janvier 1853, à huit heures du soir, le duc de Cambacérès, grand maître des cérémonies, se rendit au palais de l’Élysée avec deux voitures de la cour entourées d’une nombreuse escorte. Il allait chercher mademoiselle de Montijo ainsi que sa mère, pour les conduire aux Tuileries, où devait avoir lieu la cérémonie du mariage civil; les voitures s’arrêtèrent, en revenant, au pavillon de Flore, où le duc de Bassano; grand chambellan, le maréchal Saint-Arnaud, grand écuyer, le colonel Fleury, premier écuyer, des chambellans et des officiers d’ordonnancé attendaient l’arrivée de la future souveraine.
On se dirigea vers l’appartement dit salon de Famille; à l’entrée du premier salon du palais, le prince Napoléon et la princesse Mathilde, sa sœur, attendaient la fiancée impériale, qu’ils conduisirent à l’Empereur; celui-ci, entouré du prince Jérôme, son oncle, des ministres, cardinaux, maréchaux et amiraux, la reçut solennellement, et la cour se rendit alors en cortège dans la salle des Maréchaux, où devait avoir lieu la cérémonie. Le ministre d’État, M. Fould, auquel incombait, en cette circonstance, la charge d’officier de l’État civil, était entouré des témoins de la future Impératrice. C’étaient MM. le marquis de Valdegamas, ministre d’Espagne à Paris, le duc d’Ossuna, le marquis de Bedmar, grands d’Espagne de première classe, le général Alvarez de Toledo et le comte de Galve, parent de mademoiselle de Montijo; les témoins de l’Empereur étaient le prince Jérôme, son oncle, et le prince Napoléon, son cousin.
L’ancien registre de l’État civil de la famille impériale avait, particularité assez curieuse, été conservé par des dévouements subalternes; il reparut dans cette circonstance solennelle, et ce fut sur ses pages, après l’acte d’adoption par Napoléon Ier d’Eugène, fils de Joséphine, et celui mentionnant la naissance du roi de Rome le 20 mars 1811, que fut inscrit l’acte qui sanctionnait l’union de Napoléon III et de la comtesse de Téba.
Le lendemain, le cortège nuptial se dirigeait vers Notre-Dame, splendidement préparée à le recevoir avec ses quinze mille bougies éclairant les riches tentures dont on avait paré les vieux arceaux gothiques. Comme la veille, le grand maître des cérémonies était allé chercher à l’Élysée la fiancée impériale, ainsi que sa mère; l’Empereur, avant de monter dans le carrosse d’apparat qui devait le conduire à la vieille basilique, parut avec sa future épouse au balcon des Tuileries et la présenta aux troupes qui étaient massées dans la cour et sur la place du Carrousel, puis le cortège se mit en marche. On avait sur le conseil de M. de Persigny, qui aimait à entrer dans ces sortes de détails, cherché autant que possible à imiter celui du mariage de Napoléon Ier. Le nombre des voitures était le même: trois carrosses à six chevaux étaient occupés par les titulaires des grandes charges de la cour, la princesse Mathilde, la comtesse de Montijo, le prince Jérôme et son fils. Un intervalle de trente pas les séparait du carrosse impérial, le même qui avait servi au sacre de Napoléon Ier, voiture splendide de dorures et d’ornements, traînée par huit chevaux de robé pareille, escortée aux portières de gauche et de droite par le grand écuyer, le grand veneur, le général commandant la garde nationale de Paris et le premier écuyer. Ce magnifique cortège était précédé d’un escadron des Guides, corps nouvellement formé et suivi d’une division de grosse cavalerie. La foule se pressait sur son passage et n’était que difficilement contenue par la double haie formée par la garde nationale et l’armée qui tenaient chacune un des côtés de la chaussée. Tous les yeux étaient tournés vers la voiture impériale, car la plus vive curiosité régnait dans les masses populaires, avides surtout de contempler les traits de la belle étrangère qui avait su inspirer au nouvel Empereur une résolution de cette nature. Le. peuple de Paris, je l’ai déjà dit, aime beaucoup le romanesque et l’imprévu; son imagination naturelle et le goût du théâtre ont développé en lui des instincts particuliers qui, en cet instant, trouvaient un aliment naturel dans le spectacle qui se déroulait devant lui.
En de telles circonstances, il est difficile de ne pas trouver des poëtes plus ou moins bien inspirés, plus ou moins bons courtisans, qui s’empressent d’accorder leur lyre et d’invoquer le dieu Hymen. Cette fois, ce furent MM. Arsène Houssaye, Méry, Philoxène Boyer, Belmontet, qui se chargèrent de ce soin. On remarqua surtout dans ce débordement de poésie ces quatre vers délicats et galants, qui sentaient d’une lieue la poudre à la maréchale:
D’un bonheur qui nous fuit, ah! bénissons les causes.
Fêtons d’un même accord Eugénie et les roses.
Hymen, tourne longtemps le fuseau de l’amour,
Et prolonge la nuit jusqu’à la fin du jour.
III
Table des matières
Une dépêche confidentielle du duc de Bassano. — Journal d’un travail secret de gravure. — Mademoiselle de Montaut, héritière du sieur Laie. — Un secret d’État. — Détails. — Histoire du comte Camerata. — Sa mort. — Faits étranges. — Mademoiselle Marthe. — Ministère de la police générale. — Inspecteurs généraux et spéciaux de la police. — Mot du chancelier Pasquier. — La police un peu dans tout.
J’ai dit que le duc de Bassano avait échangé contre la dignité de grand chambellan la haute position diplomatique qu’il occupait à Bruxelles. Avant de quitter ce poste, il eut l’occasion de rendre à la famille Bonaparte un singulier, mais très-réel service, que les découvertes et indiscrétions postérieures ont, du reste, rendu inutile. M. de Bassano n’en avait pas moins agi en fonctionnaire éclairé et en fidèle serviteur.
Voici ce qu’il écrivait, à la date du 20 mars 1852, avant le mariage de l’Empereur, à une personne qui fut sans doute M. Mocquard:
«Monsieur, j’ai à vous faire une communication d’une nature assez étrange. Vous jugerez si elle mérite d’être portée à la connaissance du prince-président. Voici ce dont il s’agit:
«Il parait qu’en 1810 et, plus tard, en 1812, avant la campagne de Russie, S. M. l’Empereur ordonna de fabriquer une quantité considérable de faux billets de la banque d’Angleterre et de celle de Russie. Cette fabrication, dirigée par le ministère de la police, fut entourée du plus grand mystère, et la gravure des planches fut confiée à un sieur Lale, graveur habile du Dépôt général de la guerre. A une époque qui n’est pas précisée, le sieur Lale adressa à un des frères de Sa Majesté un récit circonstancié de la part qu’il avait prise à cette opération; il l’intitula: «Extrait du
«journal du travail de gravure qui m’a été confié
«pour le service particulier du cabinet secret
«de S. M. l’Empereur.» A sa mort, le manuscrit original de cette relation était parmi ses papiers, ainsi qu’une lettre du duc de Rovigo et une autre du sous-directeur du Dépôt de la guerre, se rattachant toutes deux aux circonstances que je viens de mentionner. Une des héritières du sieur Laie, mademoiselle de Montaut, sa nièce, se trouva en possession de ces trois pièces. Malgré le secret qu’elle garda scrupuleusement à leur sujet, leur existence ne resta pas ignorée. Des personnes hostiles aux gloires de l’Empire lui firent, à plusieurs reprises, l’offre de sommes importantes si elle voulait consentir à leur laisser ces pièces auxquelles on se proposait de donner de la publicité. Mademoiselle de Montaut ne voulut pas, par un sentiment de probité et de loyauté qui lui fait honneur, se prêter à ces perfides desseins. Elle refusa donc constamment, malgré l’état de gêne où elle vivait, les offres avantageuses qui lui étaient faites. Elle résolut de ne jamais se dessaisir des documents que le hasard avait placés entre ses mains, si ce n’était pour les remettre fidèlement un jour à l’héritier de l’Empereur. Elle désire maintenant accomplir le devoir qu’elle s’est imposé, et elle m’a prié de faire parvenir ces papiers au prince.
«Je m’acquitte de la mission qu’elle m’a confiée, et je vous envoie ci-joint, monsieur, les trois pièces dont il s’agit. Si vous avez le temps d’y jeter les yeux, vous vous convaincrez qu’il convenait que les révélations qu’elles contiennent ne fussent pas livrées aux ennemis du prince et de S. M. l’Empereur.
«Mademoiselle de Montaut n’a pas la pensée de vouloir mettre un prix à la remise de ces papiers; elle n’a pas fait la moindre mention à cet égard; mais je crois devoir vous faire connaître sa position. Elle est absolument dénuée de fortune; elle n’a d’autres ressources que son travail. Elle est en ce moment institutrice des enfants du prince de Chimay. C’est une personne très-distinguée et très-méritante sous tous les rapports.»
A cette lettre étaient jointes les trois pièces en question. Dans la première, datée du 12 août 1812, le colonel Muriel, sous-directeur du dépôt général de la guerre, se plaint au sieur Lale de son éloignement momentané du Dépôt. Il lui demande la preuve que c’est par suite d’un ordre du gouvernement qu’il manque aux engagements qu’il a pris. La seconde renferme une attestation du duc de Rovigo, ministre de la police, que le sieur Laie est chargé de dresser des cartes très-secrètes pour le cabinet de l’Empereur, et a reçu l’ordre de ne communiquer absolument avec qui que ce soit, excepté avec les artistes nécessaires à la confection de l’ouvrage.
La troisième renferme la relation, sous forme de journal, des faits qui se sont produits à propos du travail qui lui a été confié pour le service particulier du cabinet secret de l’Empereur. Cette relation, adressée à un des frères de Napoléon Ier, le roi Joseph très-probablement, débute ainsi:
«Il ne m’appartient pas d’approfondir les vues du gouvernement de cette époque, ni les motifs qui le forcèrent à adopter un pareil parti, pour porter à ses nombreux ennemis un coup qui devait amener la ruine complète de leurs ressources financières, ce qui devait paralyser avec le temps le nerf des opérations militaires de leurs armées, et les forcer à respecter l’indépendance de la France, à lui procurer une paix durable qu’elle avait acquise au prix de la valeur de ses nombreux guerriers, commandés alors par le plus grand capitaine de l’Europe, l’Empereur, votre auguste frère. Ma position, à cette époque, était de me soumettre aux ordres du gouvernement et de repousser avec indignation toutes propositions qui auraient eu pour but de prévenir les ennemis de la France des moyens que l’on employait contre eux.»
Après ce préambule, Lale commençait sa relation. Au début de l’année 1810, il se trouvait employé en qualité de premier graveur d’écriture au Dépôt général de la guerre. Il avait alors dix ans d’exercice et, comme tous les graveurs employés dans cet établissement, il gravait pour la ville, le matin et le soir, après les travaux du Dépôt.
Il reçut un jour la visite d’un personnage qui lui était inconnu. Celui-ci lui proposa la gravure d’une planche, qui offrait dans son exécution de très-grandes difficultés, l’original parfaitement exécuté à Londres, faisant partie d’un texte gravé en taille douce avec le plus grand soin. L’ouvrage, disait-il, était venu entre les mains d’un libraire de Paris qui désirait le compléter, et plusieurs cuivres se trouvant égarés, il s’agissait d’imiter servilement l’original. Laie se chargea de ce travail et, quinze jours après, il fit tirer des épreuves de sa planche, qu’il remit au personnage en question. Ce dernier parut émerveillé du travail, paya et disparut.
Quinze jours plus fard, il se présentait de nouveau et engageait Lale à l’accompagner chez le libraire, propriétaire de l’ouvrage. Lale l’accompagna, en effet, et sa surprise ne fut pas médiocre lorsque, arrivé devant l’hôtel du Ministère de la police générale, son compagnon l’invita à y entrer avec lui.
Introduit dans un petit salon et abandonné par son introducteur, il resta pendant près d’une heure à réfléchir sur son aventure. Enfin, un coup de sonnette vint lui annoncer qu’il allait être introduit. Il s’entendit appeler, traversa plusieurs pièces et se trouva dans le cabinet du premier chef de division de la police secrète, qu’il salua profondément et prit pour le ministre Fouché lui-même. «Je suis aux ordres de Votre Excellence, dit-il; veut-elle bien me donner connaissance du motif qui m’amène devant elle? — Je ne suis pas le ministre, répondit en souriant le chef de division, mais je suis chargé par lui de vous entretenir d’un travail qui va vous être confié et qui demande de votre part la plus grande discrétion. Vous en serez chargé seul, et vous répondrez de la régularité de son exécution. J’ai fait prendre des renseignements sur votre moralité ; je n’ai rien oublié de ce qui pouvait nous donner la certitude que vous réunissez les capacités nécessaires pour entreprendre le travail que le gouvernement va vous confier. C’est à vous, monsieur, de répondre à ce que nous avons droit d’attendre de vous: zèle et discrétion, voilà quelle doit être la règle de votre conduite. Vous allez être dépositaire d’un grand secret d’État; c’est à vous à vous tenir en garde contre tout interlocuteur qui voudrait le connaître et à nous prévenir de suite. Il faut dans cette affaire beaucoup de désintéressement et ne point sacrifier l’intérêt du gouvernement au profit de ses ennemis, qui ne manqueraient point de vous abuser par de séduisantes promesses, mais qui vous abandonneraient lorsqu’il s’agirait de nous rendre compte de voire trahison. — Je vous remercie, monsieur, de vos bons avis, reprit Laie; et je vous prie de me faire connaître le travail dont il est question. »
M. Desmaret (c’était le premier chef de division de la police secrète) sortit alors de son bureau une liasse énorme de billets de la banque d’Angleterre. Il plaça sur la table l’épreuve de la planche que Lale avait gravée et dit à celui-ci que cette gravure avait été vue par le ministre, qu’elle avait été comparée avec l’original et qu’elle s’était trouvée dans toutes ses parties d’une parfaite ressemblance. «Il nous est donc démontré, ajouta M. Desmaret, que vous pouvez imiter ces billets; ils sont gravés en taille-douce et paraissent offrir à l’œil moins de difficulté dans leur exécution que la page que vous avez gravée. Ce travail sera de longue durée; ce n’est qu’un commencement d’opération qui, par la suite, doit en amener d’autres; vous seul serez chargé de l’exécution de toute la gravure du cabinet secret de l’Empereur, et pour vous prouver combien est grande la confiance que nous mettons en vous, vous êtes chargé de nous faire connaître un imprimeur en taille-douce qui réunisse, sous le rapport de l’habileté et de la moralité, toutes les qualités nécessaires à une pareille opération. »
Laie fit choix d’un imprimeur en taille-douce qui travaillait pour son compte, jouissait d’une excellente réputation et était d’un caractère peu communicatif. Il l’introduisit auprès de M. Desmaret et se retira à l’écart pour ne point assister à leur conférence. Trois jours après, à huit heures du soir, l’imprimeur, qui se nommait Malo, arrivait chez lui accompagné d’un M. Terrasson, commissaire du gouvernement, chargé spécialement de la surveillance du travail. Il fit choix d’un cabinet à côté de la pièce où Lale s’était installé pour travailler à sa gravure et, le lendemain, il apporta une presse. Cette presse était destinée à l’impression des épreuves des planches gravées par Lale, afin d’éviter des démarches multipliées qui auraient entraîné une grande perte de temps pour arriver aux corrections desdites planches. Seulement on adapta une chaîne aux croisettes de la presse et on y plaça un fort cadenas dont la clef fut remise au sieur Malo.
Lale occupait, dans le faubourg Saint-Jacques, une petite maison composée de deux étages et d’un jardin, dont il était le seul locataire. Le premier étage avait trois croisées en face de la rue des Ursulines et n’était accessible à aucun voisin. La chambre d’entrée et la chambre à coucher de Lale avaient vue sur le jardin, qui était contigu à celui des Sourds-Muets. Le second étage était disposé de la même façon; même vue, même isolement. Ce logement était admirablement choisi pour la besogne qu’on y voulait faire.
Elle marcha vite cette besogne. Lale l’activa autant qu’il était en son pouvoir, sur les instances du gouvernement. Dans le commencement, il ne gravait pas ses planches avec beaucoup de sécurité, parce qu’il n’avait pas encore reçu l’autorisation du ministre, quoiqu’il la lui eût fait demander plusieurs fois. Enfin, le duc de Rovigo, qui venait de remplacer Fouché, ayant pris connaissance du travail, accorda cette autorisation. si impatiemment attendue.
Lale en était à sa sixième planche gravée, ce qui, par le fait du tirage, devait déjà donner une très-grande quantité de. billets faux, lorsque l’agent Terrasson se présenta chez lui à neuf heures du soir. Il lui donna l’ordre de placer dans son portefeuille les six cuivres dont la gravure était terminée et de l’accompagner. Tous deux furent bientôt en train de s’acheminer vers le boulevard Montparnasse, par une nuit si obscure que Lale ne put s’empêcher de faire observer à son compagnon que le boulevard était bien peu fréquenté à cette heure. «Si des malveillants venaient nous attaquer, ajouta-t-il, et m’enlever mon portefeuille? — Rassurez-vous, dit Terrasson, nous avons derrière nous trois gaillards qui ne tarderaient pas à nous secourir: pensez-vous que je m’aventurerais à cette heure si je n’étais point surveillé ?»
Ils arrivèrent ainsi au numéro 25 du boulevard; c’était près la rue de Vaugirard. «Remarquez bien, dit Terrasson, la manière de sonner à la porte de cette maison.» Il sonna deux fois à intervalles égaux, puis mit la cloche en branle pendant dix minutes environ. Alors, un homme de forte taille vint ouvrir et refermer de suite la porte; parvenu à l’extrémité d’un long couloir, l’agent prit les mêmes précautions; la seconde porte s’ouvrit, ils traversèrent un petit jardin et pénétrèrent dans une grande pièce au rez-de-chaussée où se trouvait un cabinet particulier pour M. le directeur Fain, frère du secrétaire de l’Empereur. Lale fut présenté au directeur, qui l’accueillit bien et l’invita à l’accompagner à l’imprimerie; elle servait de dortoir aux imprimeurs ainsi qu’aux employés de la maison; les lits étaient à bascule et paraissaient être renfermés dans des armoires; on passa dans une seconde pièce, et Lale fut bien surpris d’y trouver Malo qui achevait de monter les presses qui devaient fonctionner le lendemain matin. C’était, en effet, un homme d’une discrétion à toute épreuve, qui avait gardé le silence même vis-à-vis de son camarade. Le directeur fit connaître Lale aux portiers de la maison, il leur donna l’ordre de le laisser entrer à toute heure de la nuit, et lui recommanda à lui-même d’observer exactement la consigne, sous peine de rester à la porte. Le plus grand silence régnait dans cette maison et la discrétion des employés était absolue. Le traitement des ouvriers imprimeurs était de neuf francs par jour, plus la nourriture. C’étaient des hommes mariés et d’une bonne conduite, pour la plupart d’un âge avancé. Lale s’était contenté du traitement qui lui avait été alloué par le ministre et qui s’élevait au double des appointements qu’il recevait comme premier graveur au département de la guerre, avec promesse d’une gratification que les événements ultérieurs l’empêchèrent de toucher. Dès qu’il fut parfaitement au courant des habitudes et des détails de la maison, il prit congé et retourna chez lui, toujours accompagné de Terrasson et de ses agents.
Assurément, cette imprimerie clandestine était admirablement organisée et dissimulée, et le gouvernement aurait pu la croire à l’abri des investigations extérieures; mais il avait compté sans ses propres agents, et c’est un côté assez comique de cette mystérieuse aventure: il existait alors un certain commissaire de police nommé Maçon, qui passait pour l’homme le plus habile du monde, et qui, chargé spécialement de la police des Halles, étendait plus loin sa surveillance officieuse par suite d’une exubérance de ce zèle contre lequel M. de Talleyrand avait le soin de prémunir ses employés; or, le commissaire Maçon avait été prévenu par ses agents qu’il existait sur le boulevard Montparnasse, au numéro 25, une imprimerie suspecte; que l’on y voyait souvent entrer des gens qui, par leur mise, annonçaient de l’aisance; que d’autres y étaient admis portant sous leurs bras des portefeuilles de ministres; qu’on y introduisait plusieurs fois dans la journée des provisions de bouche considérables en raison du petit nombre de personnes qui entraient et sortaient de cette maison. Le commissaire prit donc la résolution de la faire investir et de saisir tout ce qu’elle contenait.
De son côté, le gouvernement était informé que, depuis quelques jours, plusieurs individus rôdaient autour du jardin de l’imprimerie du boulevard; le rapport en avait été fait au ministère, et des mesures de précaution avaient été prises à l’effet de déjouer toute entreprise dirigée contre la sûreté de la maison.
Cependant, grâce aux profondes combinaisons du commissaire Maçon, un mardi, à deux heures du soir, le coup de sonnette se faisait entendre. Conformément à la consigne, le premier portier ouvrit à l’instant; il se vil aussitôt prendre à la gorge, se défendit avec courage et cria: «Au secours!» L’alarme se répandit bien vite dans la maison; les ouvriers se saisirent à l’instant de tout ce qui se trouvait sous leur main.
A la seconde porte d’entrée, ils s’aperçurent que deux agents s’étaient glissés furtivement par une petite fenêtre qui donnait sur le couloir. Ces deux hommes avaient pénétré en enfonçant avec leurs pieds cette petite croisée, dans la cuisine qui communiquait à un escalier dérobé, celui de l’imprimerie. Ils furent à l’instant saisis et terrassés par les ouvriers. Pendant ce temps, M. Fain, qui entendait frapper à coups redoublés à la seconde porte d’entrée, la faisait ouvrir, et était saisi à l’instant par le commissaire Maçon qui le tenait serré à la gorge. A peine l’infortuné directeur pouvait-il parler. Il conjura le commissaire de lire la pièce qu’il tenait à la main; mais le farouche fonctionnaire ne voulait rien entendre et criait à ses nombreux agents d’appeler la force armée qui cernait le jardin et la maison.
Le parti assiégé tint bon et disputa le terrain pied à pied; les coups de canne roulaient de la part des agents de police; les employés de la maison ripostaient avec des instruments de cuisine dont ils s’étaient emparés au moment du combat; il y eut des blessés de part et d’autre et le plancher était couvert de sang. Enfin, le commissaire Maçon, ayant pris connaissance du sauf-conduit et reconnu les signatures de l’Empereur et du ministre de la police, se rendit à discrétion; pâle et tremblant, il devint à l’instant l’homme le plus pacifique du monde. Présentant à M. Fain les plus humbles excuses, il ordonna à ses agents de se rallier et renvoya la force armée qui lui servait d’escorte; puis, honteux et confus, il se replia lui-même sur la préfecture de police, dont il n’aurait jamais dû sortir sans ordre. Mandé auprès du ministre le lendemain de cette affaire, il s’en fallut de très-peu qu’il ne fût révoqué de ses fonctions.
Étrange et amusante aventure que celle de ce gouvernement pris en flagrant délit par ses propres agents, trop bien dressés!
Bientôt on ne s’en tint plus à la fabrication des faux billets de la banque d’Angleterre. Lale raconte qu’après l’interruption de ce premier travail il fut appelé de nouveau au ministère de la police générale et que, là, M. Desmaret lui annonça qu’il allait être chargé d’un travail important qui exigeait de sa part autant de discrétion que le premier et serait plus compliqué, mais qui offrait cet avantage qu’il pourrait être morcelé, divisé, de façon à ne point être deviné par ceux qui y seraient employés secondairement. Cette fois il s’agissait d’imiter les assignats et le papier de banque de la Russie. Ces billets, sur papier de couleur, étaient mal gravés, les caractères typographiques en étalent mauvais, mais les signatures s’en trouvaient très-compliquées; seulement, elles pouvaient se graver à l’eau forte et même assez promptement.
On se mit à l’œuvre. Dix planches gravées sortaient de chez Laie; elles étaient portées à l’imprimerie du sieur Malo, rue de Vaugirard, n° 26, près du magasin d’équipements militaires, vaste hôtel que le ministère avait fait louer et où étaient installées vingt-trois presses en taille-douce qui fonctionnaient tous les jours jusqu’à onze heures du soir. L’imprimerie typographique, dirigée par M. Fain, était toujours dans le local du boulevard Montparnasse, jadis assiégé par la police, à portée de celle de Malo.
Plus de sept cents planches furent gravées en moins de trois mois; le tirage que l’on fit, dit Lale, a dû être considérable, puisqu’il a duré jusqu’à l’époque des revers de l’armée française en Russie; les billets étaient jetés sur le carreau d’une chambre remplie de poussière et retournés dans tous les sens avec un balai de cuir; ils s’amollissaient ainsi, prenaient une teinte cendrée et paraissaient à l’œil avoir passé par beaucoup de mains; on les groupait en liasses et on les expédiait de suite au ministère.
Lorsque arriva la campagne de France, l’anxiété de Laie augmentait à chaque nouveau succès des Alliés. «L’invasion de la capitale arrivée, dit-il, quelle dut être ma position! Ceux qui avaient le plus gagné dans cette affaire s’expatrièrent, et moi, qui avais eu la direction des deux opérations, je restai au milieu des étrangers, ennemis de mon pays, qui pouvaient d’un moment à l’autre se saisir de ma personne et m’envoyer graver en Sibérie. Grâce à Dieu, il n’en fut rien.»
La relation du sieur Lale ne renferme pas moins de vingt-huit ou trente pages. J’en ai extrait ce qu’elle présente de plus curieux: on ne peut, après en avoir pris connaissance, que reconnaître le zèle intelligent de M. le duc de Bassano et le service qu’il rendait à la famille Bonaparte en transmettant à Napoléon III les papiers conservés par mademoiselle de Montaut.
Peu de temps après le mariage de l’Impératrice, il se passa un fait fort étrange et qui jusqu’ici n’a pas été suffisamment éclairci.
Le comte Camerata, parent de l’Empereur comme petit-fils de la princesse Élisa Bacciochi, était un jeune homme charmant et distingué sous tous les rapports. Lors de la récente formation du conseil d’État, il y avait été compris en qualité de maître des requêtes et avait déjà donné la mesure de son intelligence et de sa capacité.
Il paraît que ce jeune homme, intéressant à tous les points de vue; avait ressenti pour la comtesse de Téba et avant le mariage de cette dernière, une passion ardente, insensée, que la brusque détermination de Napoléon III et l’événement qui s’en était suivi n’avaient pu que comprimer sans l’étouffer. Reçu aux Tuileries avec toute la distinction et l’empressement que motivaient si bien ses qualités aimables, il n’avait eu que trop d’occasions de revoir l’objet de ses pensées constantes et de son culte secret. Quelle imprudence commit-il au milieu des bruyants ébats d’une fête à la cour? Risqua-t-il une déclaration à son impériale danseuse et celle-ci s’en plaignit-elle à Napoléon III? Une lettre fut-elle glissée par lui et tomba-t-elle entre les mains de quelque dame du palais? Toujours est-il qu’il fut prié de se retirer et qu’un agent de la police secrète fut chargé de l’accompagner chez lui. On ne sait ce qui se passa alors. Cet agent secret était un Corse du nom de Zambo; y eut-il une discussion violente entre lui et le jeune homme qu’il était chargé de garder à vue, sans doute, jusqu’à ce qu’une décision souveraine intervînt pour prescrire au jeune audacieux de quitter la France? Zambo obéit-il simplement à un mouvement personnel de fureur sauvage en pensant à l’injure que son souverain aurait reçue? Ce qu’il y a de certain, c’est que l’infortuné Camerata reçut derrière la nuque un coup de pistolet qui lui fit sauter la cervelle.
Maintenant, voici où l’histoire devient plus singulière encore: l’agent secret Griscelli, qui a publié des mémoires où percent à chaque instant la vanité et l’outrecuidance, mais qui renferment beaucoup de choses vraies, lesquelles perdent à être racontées dans un style fanfaron, l’agent Griscelli, Corse de naissance, après avoir présenté l’affaire Camerata à peu près comme je viens de le faire, ajoute ceci:
«M. Piétri et moi, instruits de ce qui venait d’arriver, courûmes chez le prince (Griscelli veut absolument faire un prince du comte Camerata); mais, quand nous arrivâmes, il était mort. Le préfet de police se jeta sur le corps de son ami en pleurant comme un enfant. Quelques minutes après, il se leva. Je n’avais pas versé une larme. Nous fermâmes la porte et nous passâmes par les Tuileries, où l’on dansait encore. En entrant chez le concierge, j’appris que Zambo était rentré, puis ressorti quelques instants auparavant. M. Piétri et moi nous rentrâmes à la préfecture.....
«Le matin, en me levant, j’eus comme un éblouissement sanguin. Une heure après, sans autre idée que celle de venger l’ami de mon bienfaiteur, je me présentai chez M. Piétri et lui demandai un passe-port pour Londres. Il me regarda en face, puis me dit ces mots: «Nous sommes Corses, va, je t’ai compris; que la vengeance ne se fasse pas attendre! — Comptez sur moi; dans quarante-huit heures au plus, tout sera fini. Pendant ce temps, si l’on me demande au Château, vous direz que je suis malade.» Il m’embrassa et me donna mille francs. Trente-sept heures après, j’étais de retour, après avoir couché sous le pont de Londres, complètement défiguré et poignardé, Zambo, l’assassin du prince Camerata. La police de Londres, malgré toute son intelligence, ne put jamais reconnaître le cadavre (une bouteille de corrosif lui avait brûlé la figure), ni découvrir le coupable.
«Environ quinze jours après le bal des Tuileries, j’avais accompagné Leurs Majestés impériales à Saint-Cloud, et je me promenais dans la cour, quand Napoléon m’ordonna par une fenêtre de monter au salon. Dès que je fus en sa présence, Sa Majesté impériale, devant l’Impératrice, me demanda: «Connaissez-vous Londres? — Oui, sire. — Quand y avez-vous été ? — Lorsque Sa Majesté impériale m’y a envoyé porter une lettre à M. de Persigny. — Mais vous y avez été depuis? (Il me disait cela en me regardant en face.) — Oui, sire, répondis-je en le regardant également en face, le jour où M. Piétri m’a donné un passe-port. — Sempre la vendetta! dit Napoléon. — Sono Corso! répondis-je.»
Darmowy fragment się skończył.