Czytaj książkę: «George Sand»
E. Caro
George Sand

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066075798
Table des matières
CHAPITRE PREMIER
LES ANNÉES D'ENFANCE ET DE JEUNESSE
DE GEORGE SAND
LES ORIGINES ET LA FORMATION DE SON ESPRIT
CHAPITRE II
HISTOIRE DES OEUVRES DE GEORGE SAND
L'ORDRE ET LA SUCCESSION PSYCHOLOGIQUE DE SES ROMANS
I
II
III
IV
CHAPITRE III
LES SOURCES DE L'INSPIRATION DE GEORGE SAND
LES IDÉES ET LES SENTIMENTS
CHAPITRE IV
L'INVENTION ET L'OBSERVATION CHEZ GEORGE SAND. SON STYLE. CE QUI DOIT PÉRIR ET CE QUI SURVIVRA DANS SON OEUVRE
CHAPITRE V
LA VIE INTIME À NOHANT
LA MÉTHODE DE TRAVAIL DE GEORGE SAND
SA DERNIÈRE CONCEPTION DE L'ART

GEORGE SAND. REPRODUCTION DU DESSIN DE COUTURE.
CHAPITRE PREMIER
Table des matières
LES ANNÉES D'ENFANCE ET DE JEUNESSE
DE GEORGE SAND
LES ORIGINES ET LA FORMATION DE SON ESPRIT
Table des matières
«On ne lit plus George Sand», nous dit-on. Soit; mais, ne fût-ce que pour l'honneur de la langue française, on reviendra, nous le croyons, sinon à toute l'oeuvre, du moins à une partie de cette oeuvre épurée par le temps, triée avec soin par le goût public, supérieure aux vicissitudes et aux caprices de l'opinion. Quand on nous a demandé de rassembler nos souvenirs sur cet auteur et de les faire revivre dans ce temps si étrangement dédaigneux et si vite oublieux, on est allé au-devant d'un secret désir que nous avions de faire appel, un jour ou l'autre, à nos impressions d'autrefois, de les ranimer par une nouvelle lecture, de les produire à la lumière en les rectifiant et les tempérant par l'expérience acquise et la comparaison. Sand! cette syllabe magique résumait pour nous des journées de rêveries délicieuses et de discussions passionnées. Elle représente tant de passions généreuses, tant d'aspirations confuses, de témérités de pensée, de découragements profonds, d'espérances surhumaines mêlées à l'élégante torture du doute! c'était en une seule conscience, en une seule imagination, une partie d'une génération qui se tourmentait vaguement au milieu d'un état de choses prospère et tranquille en apparence, aux approches de 1848, comme si la tranquillité un peu monotone des événements était une excitation à désirer autre chose, à souhaiter l'émotion, à se précipiter dans l'inconnu des faits ou des idées: génération heureuse, en somme, bien que déjà remuée par des pressentiments obscurs. Une vague idée de réforme ou de rénovation sociale, plus ardente que précise, planait dans beaucoup d'esprits, agités sans trop savoir pourquoi. C'était le temps où un jeune homme «ayant le tourment des choses divines», comme disait George Sand, pouvait se donner la joie d'entendre, dans la même journée, les appels splendides de Lacordaire à Notre-Dame, et, le soir, l'émouvante voix de Mlle Rachel au Théâtre-Français dans quelque grande tragédie, ou bien encore s'enivrer de la prose exquise et presque rythmée d'Alfred de Musset, révélé sur la même scène. On lisait quelque grande et profonde poésie de Victor Hugo sur la mort récente de sa fille; on discutait sur tel ou tel portrait des Girondins de Lamartine; on dévorait la Mare au Diable, ce petit chef-d'oeuvre de poésie rustique qui rachetait par son charme l'erreur prolixe du Meunier d'Angibault.
C'était un temps saturé d'idées et d'émotions, singulièrement caractérisé par un de ces grands poètes qui disait alors: «La France s'ennuie», et, chose plus singulière, qui le lui faisait croire, confondant l'ennui avec la secrète fermentation des esprits, mécontents du présent qui ne leur donnait pas assez d'émotions.
Je prends les années déjà lointaines de 1846 et 1847, parce qu'elles marquent l'apogée d'influence et de gloire où s'éleva le nom de George Sand, une gloire formée dans la tempête. On n'a pas perdu le souvenir des polémiques exaltées dont George Sand était alors l'occasion ou le prétexte. Doit-on s'étonner, si l'on y réfléchit, que cette renommée brillante et orageuse oscillât, au souffle des opinions contraires, entre l'admiration et l'anathème? Bien peu d'esprits gardaient la mesure à son égard. C'étaient tantôt des fureurs justicières et vengeresses contre une réformatrice audacieuse, tantôt une idolâtrie lyrique comme les oeuvres qui en étaient l'objet, une acclamation bruyante en l'honneur des idées et des principes confondus, dans une sorte d'apothéose déréglée, avec la puissance de l'inspiration et la beauté du style. Toutes ces passions sont bien tombées aujourd'hui. Il y a place maintenant, à ce qu'il semble, au milieu d'une indifférence réelle ou affectée, pour un jugement plus impartial, peut-être pour une admiration mieux raisonnée et plus libre. En tout cas, s'il est vrai que ce soit l'oubli qui ait fait disparaître également les deux partis, celui de l'injure et celui de la louange à outrance, s'il est vrai qu'on ne lise plus même les oeuvres qui ont été le prétexte enflammé de tant de jugements contradictoires, notre étude aura un mérite, celui d'une exploration dans des régions devenues inconnues, quelque chose comme un voyage de découvertes.
De cette année de 1847 remontons de quelque quinze ou seize ans en arrière, vers la fin de l'hiver de 1831, où George Sand vint s'installer à Paris avec le berceau de sa fille et son très léger bagage, quelques cahiers griffonnés à Nohant au milieu du bruit des enfants, sans une connaissance, sans un appui dans le monde des lettres, au milieu de ce vaste désert d'hommes, dont plusieurs étaient des concurrents redoutables, armés pour la lutte et prêts à défendre contre la nouvelle venue tous les accès des librairies, des journaux et des revues. J'ai essayé souvent de me représenter l'état d'esprit de la baronne Aurore Dudevant, quand, à l'âge de vingt-sept ans, elle vint tenter l'avenir dans l'ignorance complète de ses forces, transfuge volontaire de la maison et de la vie conjugales, prête à faire pour son compte, et peut-être aussi pour l'instruction des autres, l'épreuve de ce grand problème, l'indépendance absolue de la femme. Quelle nature déjà complexe! Que d'influences contradictoires s'étaient croisées et mêlées en elle! À la voir à sa table de travail, dans sa mansarde du quai Saint-Michel, affublée de sa redingote en gros drap gris, ou bien encore à la suivre avec ses amis berrichons au restaurant Pinson, à l'estaminet, aux musées, aux concerts, au parterre des théâtres le soir des premières représentations, naïvement curieuse de tout ce qui intéressait alors la jeunesse intelligente, de tous les événements littéraires et politiques des assemblées, des clubs et de la rue, qui donc reconnaîtrait dans cet étudiant quelque peu tapageur l'élève mystique du couvent des Anglaises, l'humble et douce amie de la soeur Alicia, ou bien encore la pastoure des champs du Berry, l'aventureuse et rêveuse enfant des bruyères et des bois? Ce petit jeune homme déluré qui fait le soir de si gaies promenades dans le quartier Latin avec une troupe de camarades, sous la conduite d'un très vieux jeune homme vaniteux, Henri Delatouche, le chef de la bohème littéraire de ce temps,—cet observateur vagabond, ce novice romancier, c'est une femme, très sérieuse au fond, qui a connu déjà de mortelles tristesses, qui a beaucoup vécu par la douleur, si la douleur fait vivre, qui a souffert dans toutes ses affections intimes, qui a été meurtrie par tous les liens de la famille; ces liens étaient même devenus pour elle un supplice insupportable par la fatalité des circonstances et sans doute aussi par cette autre fatalité que chacun porte en soi et dont chacun est l'industrieux et cruel artiste. Elle vient essayer de se refaire à Paris une existence nouvelle, en dehors de toutes les lois de l'opinion et de tous les instincts de son sexe. Elle veut mettre la nature elle-même dans son jeu et la contraindre à son caprice; elle virilise autant qu'elle peut sa manière de vivre, son costume, ses goûts, ses opinions, son talent. Elle va essayer de toutes les doctrines qui circulent à travers le monde, qui lui font espérer un meilleur avenir pour l'humanité; elle a toutes les curiosités intellectuelles; elle va les expérimenter sur le vif; elle a l'impatience généreuse et déréglée du vrai absolu, et ce qu'elle a conçu comme vrai, elle n'imagine pas qu'on puisse l'ajourner un seul instant.
Déjà, à vingt-sept ans, que de régions d'idées n'a-t-elle pas explorées, en les traversant toutes sans se satisfaire et s'arrêter dans aucune! Comme Wilhelm Meister, elle peut compter ses années d'apprentissage, et d'un apprentissage si rude! L'Histoire de ma vie1 nous les fera parcourir, et nous suivrons, dans cet itinéraire exact, plus d'un sentier douloureux. Nous saisirons là, en même temps, les sources mystérieuses d'où jaillit son imagination naissante.
La première de ces sources, c'est à son origine même qu'il faut la rapporter. George Sand resta toute sa vie dans une dépendance assez étroite des influences qui pesèrent sur son berceau.
Fille du peuple par sa mère, fille de l'aristocratie par son père, elle devait, dit-elle, la plupart de ses instincts à la singularité de sa position, à sa naissance à cheval, comme elle le disait, sur deux classes, à son amour pour sa mère, contrarié et brisé par des préjugés qui l'ont fait souffrir ayant qu'elle pût les comprendre, à son affection non raisonnée pour son père, esprit frondeur et romanesque, qui, dans un intervalle de sa vie militaire, ne sachant que faire de sa jeunesse, de sa passion, de son idéal, se donne tout entier à un amour exclusif et disproportionné qui le met en lutte, dans sa propre famille, contre les principes d'aristocratie, contre le monde du passé; enfin à une éducation qui fut tour à tour philosophique et religieuse, et à tous les contrastes que sa propre vie lui a présentés dès l'âge le plus tendre. Elle s'est formée au milieu des luttes que le sang du peuple a soulevées dans son coeur et dans sa vie, «et si plus tard certains livres firent de l'effet sur elle, c'est que leurs tendances ne faisaient que confirmer et consacrer les siennes». Ajoutez à ces sentiments de solidarité et d'hérédité irrésistibles les tiraillements douloureux, les déchirements mêmes du coeur que lui imposent de cruels malentendus, perpétuellement balancée entre les emportements de sa mère et les mépris à peine dissimulés de sa grand'mère; véritable enfant de Paris, imbue des préjugés d'une race à laquelle elle n'appartenait cependant que d'un côté, on comprend à quelle école cette âme ardente, souvent muette par contrainte, fut soumise et quel fonds d'amertume elle dut amasser en elle contre cette différence des classes dont souffrit cruellement son enfance. À ce point de vue, la lecture des premiers volumes de l'Histoire de ma vie est singulièrement instructive et nous fait pénétrer dans les premières impressions auxquelles s'éveilla cette existence, bizarrement divisée, dès qu'elle prit conscience d'elle-même. De là ce qu'elle appela plus tard ses instincts égalitaires et démocratiques, qui ne furent que l'explosion de vieilles rancunes et de souffrances intimes, qui dataient de loin. Quand elle lut, encore enfant, les Battuécas de Mme de Genlis, un roman innocemment socialiste (sans que le nom fût encore prononcé), ce fut l'institutrice et l'amie des rois qui révéla à l'enfant rêveuse une partie de ses idées futures. Elle en resta toujours là, avec une naïveté que l'âge ne corrigea pas, à travers des lectures et des formules nouvelles qui amenèrent cette naïveté à déclamer plus d'une fois toujours très sincèrement, mais un peu au hasard.
Cependant, son imagination travaillait sans cesse, silencieusement et activement. Plus tard elle en retrouvait la trace et l'action naissante dans les souvenirs les plus lointains de sa vie. La vie d'imagination, disait-elle, avait été toute sa vie d'enfant. Elle se rappelait fort bien le moment où le doute lui était venu sur l'existence du père Noël, le grand distributeur de cadeaux à l'enfance. Elle le regrettait sincèrement. La première journée où l'enfant doute est la dernière de son bonheur naïf. «Retrancher le merveilleux de la vie de l'enfant, c'est procéder contre les lois mêmes de sa nature. L'enfant vit tout naturellement dans un milieu pour ainsi dire surnaturel, où tout est prodige en lui, et où tout ce qui est en dehors de lui doit, à la première vue, lui sembler prodigieux.» L'enfance elle-même, la naissance encore si voisine d'elle, ce flot de sensations qui lui apportent la nouvelle d'un monde inconnu, tout cela n'est-il pas un cours continu de merveilles? George Sand combat, en toute occasion, la chimère de Rousseau, qui veut supprimer le merveilleux sous prétexte de mensonge. Laissez faire la nature, elle sait son métier. Ne devancez rien. «On ne rend pas service à l'enfant en hâtant sans ménagement et sans discernement l'appréciation de toutes les choses qui le frappent. Il est bon qu'il la cherche lui-même et qu'il l'établisse à sa manière durant la période de sa vie où, à la place de son innocente erreur, nos explications, hors de portée pour lui, le jetteraient dans des erreurs plus grandes encore, et peut-être à jamais funestes à la droiture de son jugement et, par suite, à la moralité de son âme.»
Elle était née rêveuse; tout enfant, elle se perdait dans des extases sans fin qui l'isolaient du monde entier. L'habitude contractée, presque dès le berceau, d'une rêverie dont il lui était impossible plus tard de se rendre compte, lui donna de bonne heure l'air bête. «Je dis le mot tout net parce que toute ma vie, dans l'enfance, au couvent, dans l'intimité de la famille, on me l'a dit de même, et qu'il faut bien que ce soit vrai.» Ces crises de rêverie prenaient quelquefois une durée et une intensité extrêmes, comme il arriva dans les jours qui suivirent la mort de son père (elle avait alors quatre ans). Quand elle se fut fait une vague idée de ce que c'est que la mort, elle resta des heures entières assise sur un tabouret aux pieds de sa mère, ne disant mot, les bras pendants, les yeux fixes, la bouche entr'ouverte: «Je l'ai souvent vue ainsi, disait sa mère pour rassurer la famille inquiète; c'est sa nature; ce n'est pas bêtise. Soyez sûre qu'elle rumine toujours quelque chose.» Elle ruminait, en effet; c'était la forme habituelle d'une pensée active déjà. Elle a peint en traits expressifs ce premier travail tout intérieur de son imagination. De son propre mouvement, dans cette période de sa vie commençante, elle ne lisait pas, elle était paresseuse par nature et avec délices; elle avouait qu'elle n'avait pu se vaincre plus tard qu'avec de grands efforts. Tout ce qu'elle apprenait par les yeux et par les oreilles entrait en ébullition dans sa petite tête, elle y songeait au point de perdre souvent la notion de la réalité et du milieu où elle se trouvait. Avec de pareilles dispositions, l'amour du roman, sans qu'elle sût encore ce que c'était que le roman, s'empara d'elle avant qu'elle eût fini d'apprendre à lire. Elle composait des histoires interminables en les jouant avec sa soeur Caroline ou sa petite compagne Ursule. C'était une sorte de pastiche de tout ce qui entrait dans sa petite cervelle, mythologie et religion mêlées, dans la singulière éducation que lui donnait sa mère, artiste et poète à sa manière, «qui lui parlait des trois Grâces ou des neuf Muses avec autant de sérieux que des vertus théologales ou des vierges sages», en amalgamant les contes de Perrault et les pièces féeriques du boulevard, «si bien que les anges et les amours, la bonne vierge et la bonne fée, les polichinelles et les magiciens, les diablotins du théâtre et les saints de l'Église produisaient dans sa tête le plus étrange gâchis poétique qu'on puisse imaginer».
Cette fermentation d'images qui se réalisaient en scènes fantastiques au dedans d'elle-même et qu'elle essayait de réaliser mieux encore dans ses jeux au dehors, se modifiait, mais ne disparaissait pas quand elle passait du petit appartement de la rue Grange-Batelière, où elle demeurait à Paris avec sa mère, à la maison de Nohant, qui appartenait à Mme Dupin. Là c'était une tout autre existence, de tout autres aliments pour la vie ruminante. En dehors des heures d'étude, où elle n'apportait qu'une régularité extérieure, elle vivait volontiers en compagnie des petits paysans du voisinage, dans les pâtureaux où ils se réunissaient autour de leur feu, en plein vent, jouant, dansant ou se racontant des histoires à faire peur. Elle s'animait, elle s'exaltait de leurs terreurs. «On ne s'imagine pas, disait-elle en se rappelant cette période de son enfance, ce qui se passe dans la tête de ces enfants qui vivent au milieu des scènes de la nature sans y rien comprendre, et qui ont l'étrange faculté de voir par les yeux du corps tout ce que leur imagination leur représente.» C'est là qu'elle s'essayait de bonne foi à ce genre d'hallucination particulière aux gens de la campagne, guettant l'apparition de quelque animal fantastique, le passage de la grand'bête que presque tous ses petits compagnons avaient vue au moins une fois. Elle était la première aux contes de la veillée, lorsque les chanvreurs venaient broyer le chanvre à la ferme. Malgré toute la bonne volonté qu'elle y mit, elle déclare qu'elle ne put jamais obtenir la moindre vision pour son compte; elle ne put réussir à être complètement dupe d'elle-même; mais l'ébranlement de l'imagination et des nerfs persistait; elle en ressentait une sorte de frémissement et de volupté; toute sa vie elle aima à raviver le plaisir frissonnant que lui donnaient les émotions de ce genre. De toutes ces inventions rustiques qu'elle recueillait avidement, de ces visions du soir qu'elle sollicitait dans la campagne, il y avait juste de quoi troubler un instant sa cervelle et lui ravir quelques heures de sommeil. Au fond, ce n'étaient que des matériaux qu'elle amassait dans son magasin d'images; elle les accumulait dans son incessante rêverie, pour l'oeuvre future dont elle n'avait pourtant aucune idée; elle était artiste déjà et se dédoublait comme le font les artistes, à la fois auteur et acteur dans ces petits drames qu'elle se jouait à elle-même. Plus tard elle consacra des études nombreuses à ce genre de littérature, la littérature de la peur, qu'elle avait expérimentée sur elle-même, le Diable aux champs, les Contes d'une grand'mère, les Légendes rustiques, le Drac, etc., etc. Elle avait fini par se faire, sur ce sujet, une érudition très curieuse dont elle s'amusait non sans un peu de frayeur. L'élément fantastique lui semblait être une des forces de l'esprit populaire. Elle se plaisait surtout à le saisir chez des populations qui ne semblent pouvoir réagir que par l'imagination contre la rude misère de leur vie matérielle. Le Kobold en Suède, le Korigan en Bretagne, le Follet en Berry, l'Orco à Venise, le Drac en Provence, il y a peu de ses romans d'aventures qui ne garde quelque souvenir de ces noms, quelque impression de ce genre, et qui ne soit une de ses rêveries d'enfance continuée.
C'est ainsi qu'elle prélude à ce songe d'âge d'or, à ce mirage d'innocence champêtre qui la prit dès l'enfance et la suivit jusque dans l'âge mûr. Malgré ces préoccupations assez sombres, elle n'était pas triste pourtant; elle avait ses heures de franche, d'exubérante gaieté. Sa vie d'enfance et d'adolescence fut une alternative de solitude recueillie et d'étourdissement complet. Au sortir de ses longues rêvasseries, elle se livrait avec une sorte d'ivresse à des amusements très simples et très actifs qui faisaient le plus singulier contraste aux yeux des personnes habituées à la voir vivre. C'étaient «les deux faces d'un esprit porté à s'assombrir et avide de s'égayer, peut-être d'une âme impossible à contenter avec ce qui intéresse la plupart des hommes, et facile à charmer avec ce qu'ils jugent puéril et illusoire.... Je ne peux pas, disait-elle, m'expliquer mieux moi-même. Grâce à ces contrastes, certaines gens prirent de moi l'opinion que j'étais tout à fait bizarre.»
Cette vie intérieure, qu'elle portait déjà si vive et si intense dans le secret de sa pensée, manqua prendre un autre courant et une direction toute nouvelle, grâce à un assez grave événement; ce fut une crise religieuse qui, vers la seizième année, se déclara chez elle. À la suite de déchirements de coeur qui se renouvelaient sans cesse et de quelques révélations maladroitement cruelles qui lui furent faites sur le passé de sa mère, Aurore avait résolu de renoncer à tout ce qui devait mettre dans l'avenir un plus grand intervalle entre sa mère et elle, qui vivaient généralement séparées; elle voulut renoncer à la fortune de sa grand'mère, à l'instruction, aux belles manières, à tout ce qu'on appelle le monde. Elle prit en horreur les leçons de son pédagogue Deschartres, dont elle a immortalisé plus tard la figure, les vanités, les ridicules et la rude honnêteté; elle se révolta, elle tourna à l'enfant terrible.
Mme Dupin, ne pouvant venir à bout de sa révolte, résolut de la mettre au couvent des Anglaises, qui était alors la maison d'éducation en vogue à Paris pour les jeunes filles de la haute société. La jeune pensionnaire, qui arrivait là le coeur brisé des dernières luttes entre sa mère et sa grand'mère, les deux êtres qu'elle chérissait le plus, se reposa délicieusement dans cet abri. Elle nous a raconté avec un charme exquis, dans l'Histoire de ma vie, son séjour au couvent, égayant son récit de quelques vifs portraits de soeurs et de pensionnaires, décrivant les moeurs et les habitudes, les salles d'étude et les chambres, nous intéressant à ces petits drames de la vie des religieuses, aux querelles des élèves, à leurs raccommodements, aux fautes et aux punitions encourues ou subies, à cette oisiveté errante dans les couloirs, dans les souterrains et sur les toits du couvent, à la recherche d'un secret qui n'avait jamais existé et de victimes imaginaires dont on ne savait pas même les noms, mais qu'on voulait délivrer d'une captivité romanesque. C'est déjà, en action, la conception qui se réalisera dans plusieurs de ses romans et qu'elle semble poursuivre sans cesse, les mystères de la Daniella, de la Comtesse de Rudolstadt, du Château des Désertes, de Flamarande et de tant d'autres récits où l'invention se complique de surprises matérielles, de labyrinthes, de dédales d'architecture fantastique, et où l'on croirait assister à une secrète collaboration d'Anne Radcliffe avec un écrivain de génie. Il y a de ces idées fixes dans George Sand. Celle-là s'était annoncée de bonne heure.
Dans cette compagnie de jeunes filles fort indisciplinées, dont quelques-unes l'entraînaient soit à leur suite, soit à leur tête, sa gaieté, un instant assoupie, se réveilla et même à l'excès; elle devint diable, elle aussi, un nom caractéristique choisi par les pensionnaires qui ne voulaient se classer ni parmi les sages, ni parmi les bêtes. Puis tout d'un coup, après deux années d'études fort irrégulières et agitées, après qu'elle eut épuisé des amusements qui n'avaient guère de diabolique que le nom, et qui se réduisaient à un mouvement sans but, à la rébellion muette et systématique contre la règle, une révolution vint à s'opérer dans son esprit. «Cela s'était fait tout d'un coup, comme une passion qui s'allume dans une âme ignorante de ses propres forces.» Un jour arriva où son amour profond et tranquille pour la mère Alicia ne lui suffit plus. «Tous ses besoins étaient dans son coeur, et son coeur s'ennuyait.» Sous une vive impulsion, qui ressemblait à un coup de la grâce, elle se sentit transformée. Elle entendit, elle aussi, un jour, dans un coin sombre de la chapelle où elle s'abîmait en méditations, le Tolle, lege de saint Augustin, qu'un tableau naïf représentait devant elle. Tout d'un coup elle se donne, sans réserve, sans discussion, à la foi qui l'envahit; elle n'était point lâche, nous dit-elle, et se fit un point d'honneur de cet abandon total. Elle subit jusqu'au bout «la maladie sacrée»; la dévotion s'empara d'elle; elle connut les larmes brûlantes de la piété, les exaltations de la foi, et parfois aussi elle en ressentit les défaillances et les langueurs. La fièvre mystique l'agitait, comme saintement égarée, sous les arceaux du cloître; elle usait ses genoux, elle répandait son âme en sanglots sur le pavé de la chapelle où elle avait eu sa révélation. Plus tard elle reprendra les souvenirs de cette période de sa vie dans un récit brûlant d'amour divin, dans Spiridion, ou plutôt dans les premières pages du récit; car il arrive un moment où l'âme tendrement exaltée du jeune moine est en proie à des troubles et à des visions d'un autre genre qui le détournent de la foi simple et le jettent dans des voies nouvelles. Mais le début du roman garde l'empreinte d'une grande et sincère émotion religieuse qui ne se rencontre nulle part, dans la vie de l'auteur, au même degré qu'au couvent des Anglaises. Comme il arriva pour le jeune moine Spiridion, la vie vint bientôt chez elle troubler ce beau rêve mystique, déconcerter l'extase et apporter des éléments nouveaux qui modifièrent profondément l'impression reçue. Mais elle en conserva toujours un germe d'idéalisme chrétien que les accidents de la vie, ses aventures mêmes ne purent jamais étouffer et qui reparaissait toujours après des éclipses passagères.
La fièvre religieuse s'apaisa bientôt, à son retour à Nohant, où la rappelait la sollicitude un peu inquiète de sa grand'mère et où des incertitudes cruelles sur une santé précaire l'obligèrent à rentrer dans les soucis de la vie pratique. Pendant les dix derniers mois que dura la lente et inévitable destruction d'une vie qui lui était chère, Aurore vécut près du lit de Mme Dupin, ou seule dans une tristesse presque sauvage. Cette mélancolie profonde n'était un instant suspendue que par des promenades à cheval, «par cette rêverie au galop», et sans but, qui lui faisait parcourir une succession rapide de paysages, tantôt mornes, tantôt délicieux, et dont les seuls épisodes, notés par elle et consignés dans ses souvenirs, étaient des rencontres pittoresques de troupeaux ou d'oiseaux voyageurs, le bruit d'un ruisseau dont l'eau clapotait sous les pieds des chevaux, un déjeuner sur un banc de ferme avec son petit page rustique André, stylé par Deschartres à ne pas interrompre son silence plein de songes. C'est alors qu'elle devint tout à fait poète par la tournure de son esprit et par la sensation aiguë des choses extérieures, mais poète sans s'en apercevoir, sans le savoir.
En même temps elle prenait la résolution de s'instruire et se mit avec ardeur à des lectures qui l'attachèrent passionnément. Elle sentait le vide qu'avait laissé dans son esprit son éducation dispersée et fortuite sous la discipline bizarre de Deschartres ou sous la règle trop indulgente du couvent. Elle se mit à lire énormément, mais avec une curiosité tumultueuse, sans direction et sans ordre. Un nouveau changement se fit à cette époque dans son esprit. Elle abandonna l'Imitation de Jésus-Christ et le dogme de l'humilité pour le Génie du Christianisme, qui l'initiait à la poésie romantique plutôt qu'à une forme nouvelle de la vérité religieuse. Bientôt elle passa à la philosophie; chaque livre nouveau marquait en elle comme une nouvelle ère. Je ne connais rien de dangereux comme la métaphysique, prise à grande dose et sans méthode par un esprit ardent et complètement inexpérimenté. Il y a pour ces jeunes intelligences un égal péril ou de s'attacher exclusivement à une doctrine, quand on est incapable de l'examiner avec sang-froid, et d'y puiser l'enthousiasme exclusif d'un sectaire, ou bien de tout confondre et de tout mêler dans un éclectisme sans jugement, de rapprocher par des affinités de sentiment des noms et des dogmes disparates, comme Jésus-Christ et Spinoza. La jeune rêveuse ne put échapper à ce double péril: elle passa tour à tour de l'enthousiasme qui confond tout à l'enthousiasme qui s'attache exclusivement à une pensée ou à un nom, tout cela au gré de la sensation présente ou du caprice de l'imagination. Mais elle augmentait rapidement son capital de connaissances, qui fut bientôt considérable, bien qu'assez mal classé. Sans façons, elle s'était mise aux prises avec Mably, Locke, Condillac, Montesquieu, Bacon, Bossuet, Aristote, Leibniz surtout, qu'elle mettait au-dessus de tous les autres comme métaphysicien (ce qui était une vue et une préférence heureuses), Montaigne, Pascal. Puis étaient venus les poètes et les moralistes, La Bruyère, Pope, Milton, Dante, Virgile, Shakespeare; le tout sans idée de suite, sans programme d'études, comme ils lui tombèrent sous la main. Elle s'emparait de cette masse tourbillonnante d'idées avec une étrange facilité d'intuition; la cervelle était profonde et large, la mémoire était docile, le sentiment vif et rapide, la volonté tendue. Enfin Rousseau était arrivé; elle avait reconnu son maître, elle avait subi le charme impérieux de cette logique ardente, et son divorce avec le catholicisme fut consommé.
Dans ce conflit d'opinions et de doctrines, sa force nerveuse s'était épuisée à essayer de tout comprendre, de tout concilier ou de choisir. René de Chateaubriand, Hamlet de Shakespeare, Byron enfin avaient achevé l'oeuvre. Elle était tombée dans un désarroi intellectuel et moral, dans une mélancolie qu'elle n'essayait même plus de combattre. Elle avait résolu de s'abstenir autant que possible de la vie; elle avait même passé du dégoût de la vie au désir de la mort. Elle ne s'approchait jamais de la rivière sans éprouver dans sa tête comme une gaieté fébrile, en se disant: «Comme c'est aisé! Je n'aurais qu'un pas à faire.» Oui ou Non?—Voilà ce qu'elle se répétait assez souvent et assez longtemps pour risquer d'être lancée par le Oui au fond de cette eau transparente qui la magnétisait. Un jour, le Oui fut prononcé; elle poussa son cheval hors de la voie marquée par le gué, dans le hasard des eaux profondes. C'en était fait d'elle et des chefs-d'oeuvre futurs, si la bonne jument Colette ne l'avait sauvée, d'un bond extraordinaire, hors du gouffre.
La mort de sa grand'mère, dont elle raconte les derniers moments avec une douleur sans phrase et une sincérité touchante, termina la période d'initiation. La séparation entre les deux familles paternelle et maternelle fut consommée, légalement au moins, par l'ouverture du testament. Sa mère, prévenue par quelqu'un, connaissait depuis longtemps la clause qui la séparait de sa fille; elle savait aussi l'adhésion donnée à cette clause. De là de nouvelles tempêtes. On y céda dans une certaine mesure. Aurore dut rompre avec ses parents de Villeneuve, à qui elle était recommandée par le voeu de la morte. Ce fut un nouveau déchirement de famille.
Pour obvier à une situation fausse et parfois intolérable, Mme Dupin conduisit un jour sa fille à la campagne, chez des amis qu'elle avait rencontrés trois jours auparavant et qui se trouvaient être les meilleures gens de la terre, les Duplessis; ils habitaient avec leurs enfants une belle villa de la Brie. Mme Dupin promit de venir la chercher «la semaine prochaine». Elle l'y laissa cinq mois, et c'est là que se fit, un jour, le mariage qui devait clore tout naturellement des relations de famille orageuses et parfois même extravagantes et constituer pour la jeune femme une existence normale en espérance.
Ici encore les déceptions ne manquèrent pas. Aurore passait pour une riche héritière, d'assez belle figure et d'un caractère gai, quand elle n'était pas en contact avec les emportements et les irritations de sa mère, qui avaient le privilège de la rendre affreusement triste. C'est dans la famille Duplessis qu'elle rencontra le fils naturel d'un colonel en retraite, M. Dudevant, dont la fortune était en rapport avec la sienne et qui la prit tout de suite à gré, «tout en ne lui parlant point d'amour, et s'avouant peu disposé à la passion subite, à l'enthousiasme, et, dans tous les cas, inhabile à l'exprimer d'une manière séduisante». On fit à Aurore la plaisanterie de la traiter comme sa femme future; il n'en fallut pas davantage. Elle se maria presque passivement, comme elle faisait tous les actes extérieurs de sa vie. Le mariage eut lieu en septembre 1822; ils partirent pour Nohant, où sa première occupation, pendant l'hiver de 1823, fut le souci de la maternité qui se préparait pour elle, à travers les plus doux rêves et les plus vives aspirations. La transformation fut complète pour elle. Les besoins de l'intelligence, l'inquiétude des pensées, les curiosités de l'étude comme celles de l'observation, tout disparut, dit-elle, aussitôt que le doux fardeau se fit sentir. «La Providence veut que, dans cette phase d'attente et d'espoir, la vie physique et la vie du sentiment prédominent. Aussi les veilles, les lectures, les rêveries, la vie intellectuelle en un mot fut naturellement supprimée, et sans le moindre mérite ni le moindre regret.» Son mari était une nature négative et tatillonne; il passait sa vie à la chasse; elle, sans un seul point d'appui autour d'elle, s'abstint de rêver; elle fit des layettes avec une ardeur et bientôt une maestria de coup de ciseaux qui la surprirent elle-même.
Sauf l'épisode de la maternité, les commencements de cette existence nouvelle furent assez ternes. Ce ne fut que par accident que revinrent plus tard des accès de cette exaltation douloureuse qui avait fait jusque-là son secret supplice et, ce qui est plus dangereux, sa secrète et chère volupté. Quelques années se passèrent dans une sorte de tranquillité prosaïque et de bonheur négatif. Le rêve semblait s'être enfui bien loin; deux beaux enfants grandissaient autour d'elle. Elle était devenue, s'il faut l'en croire, une campagnarde engourdie, en apparence au moins; elle s'appliqua même à devenir une bonne femme de ménage, ce qui est plus difficile encore. Si sa pensée travaillait encore solitairement dans la condition très bourgeoise où elle semblait condamnée à vivre, la jeune mère n'avait pas le pédantisme de ses agitations morales; personne n'en avait le secret ni même le soupçon autour d'elle, et quand elle eut écrit ses premiers romans, un de ses plus chers amis, un habitué de Nohant, le Malgache, lui écrivait: «Lélia, c'est une fantaisie. Ça ne vous ressemble pas, à vous qui êtes gaie, qui dansez la bourrée, qui appréciez le lépidoptère, qui ne méprisez pas le calembour, qui ne cousez pas mal et qui faites très bien les confitures.» Quand définitivement son intérieur fut troublé, vers 1831, quand les projets d'un avenir à sa guise eurent pris le dessus, quand on lui eut accordé une misérable pension et la liberté, qui devait plus tard se transformer en une séparation légale à son profit, quand elle fut arrivée à Paris pour y courir les risques effrayants d'une existence complètement affranchie, ce fut alors que l'on connut Mme Sand, une femme nouvelle avec un nom nouveau. Ce fut Henri Delatouche qui la baptisa ainsi. Sand restait indivis entre Jules Sandeau et elle, réunis par une collaboration pour la première oeuvre. On fut vite d'accord sur les prénoms. Sandeau garda le sien; George était synonyme de Berrichon. «Jules et George, inconnus au public, passeraient pour frères ou cousins.» Les deux noms conquirent bientôt une célébrité qui les sépara de plus en plus l'un de l'autre.
Nous ne racontons pas une biographie, nous essayons seulement de tracer une esquisse psychologique. Notre dessein était de noter les épreuves diverses et les phases intellectuelles qui avaient marqué la jeunesse de Mme Sand. Elle arrivait à la vie littéraire avec un fonds de souffrances très réelles, bien qu'exagérées sans doute par une imagination forte, d'émotions intimes et d'agitations religieuses, irritée plutôt qu'apaisée par des lectures sans règle, avec une sensibilité aiguë et raffinée, un dédain profond pour les vérités relatives dont il faut bien parfois se contenter dans le train du monde, la haine instinctive de tous les jougs qu'impose la loi ou l'opinion, l'horreur innée de tout ce qui engage la liberté de la pensée ou celle du coeur. Ajoutez à cela qu'elle se trouve, presque à son coup d'essai et par le miracle d'une nature prodigue, en possession d'un style merveilleux, qui semble fait tout exprès et comme préparé pour recevoir son ardente pensée, qui s'était formé tout seul et sans conseils, depuis la longue série des petits cahiers consacrés à l'épopée de Corambé jusqu'au premier roman qu'elle donnera au public.
Comment se fit la première révélation de son talent d'écrire? il est curieux d'en connaître l'origine. Ce fut vers la fin du dernier automne qu'elle passa à Nohant. Elle avait beaucoup lu Walter Scott, dont les traces se retrouvent dans plusieurs de ses romans.
Elle ébauchait, pendant ces mois tristes, à travers ses longues promenades, l'idée d'une espèce de roman qui ne devait jamais voir le jour et qu'elle écrivit sur la tablette d'une vieille armoire, dans l'ancien boudoir de sa grand'mère, près de ses enfants: «L'ayant lu, dit-elle avec candeur, je me convainquis qu'il ne valait rien, mais que j'en pouvais faire de moins mauvais», et comme elle était alors très préoccupée du choix du métier qui lui assurerait sa liberté à Paris, elle vint à penser qu'en somme il n'était pas plus mauvais que beaucoup d'autres qui, tant bien que mal, faisaient vivre. «Je reconnus que j'écrivais vite, facilement, longtemps, sans fatigue; que mes idées, engourdies dans mon cerveau, s'éveillaient et s'enchaînaient, par la déduction, au courant de la plume; que dans ma vie de recueillement j'avais beaucoup observé et assez bien compris les caractères que le hasard avait fait passer devant moi, et que, par conséquent, je connaissais assez la nature humaine pour la dépeindre.» Cela l'encouragea dans sa tentative; elle en conclut que, de tous les petits travaux dont elle était capable, la littérature proprement dite, dont elle avait le goût et l'instinct confus, était celui qui lui offrait le plus de chances de succès comme métier. Elle fit son choix. Mais elle avait bien hésité auparavant; elle avait essayé des portraits au crayon ou à l'aquarelle en quelques heures. C'était ressemblant, paraît-il, mais cela manquait d'originalité. Elle crut un instant avoir trouvé son aptitude véritable: elle peignait avec goût des fleurs et des oiseaux d'ornement, des compositions microscopiques sur des tabatières et des étuis à cigares en bois de Spa. Elle faillit même en vendre un quatre-vingts francs, chez un marchand à qui elle l'avait confié. À quoi tiennent les destinées littéraires! Si elle en avait obtenu cent francs, ce qu'elle demandait en tremblant, sans croire que ce fût possible, Consuelo et la Mare au Diable n'auraient jamais paru. Heureusement la mode de ces objets passa vite, et Mme Dudevant fut obligée de chercher ailleurs ce qu'elle avait cru trouver là, son gagne-pain. Le mot est d'elle; il était strictement vrai dans les conditions qui lui étaient faites. Elle avait à payer de son travail son passage à travers la vie libre, après qu'elle avait d'abord et de guerre lasse abandonné tous ses droits à son mari, pour racheter son indépendance. Ce mari, que nous ne retrouverons pas sur notre chemin, sans être précisément une réalité offensive dans les premières années, sans être d'ordinaire ni méchant ni brutal, s'était arrangé de manière à devenir insupportable et à rendre la vie commune bien difficile à une femme d'un caractère solitaire et assez sauvage, qu'on ne pouvait ni asservir ni réduire dans ses habitudes et ses goûts. Quelques autres défauts, plus graves, paraît-il, vinrent s'ajouter aux difficultés conjugales et décidèrent une séparation, qui, d'abord partielle et librement consentie, devint définitive.
Il arriva enfin un jour où Mme Dudevant reconquit son droit entier à l'indépendance qu'elle avait tant de fois souhaitée. En 1836 un jugement du tribunal de Bourges prononça la séparation à son profit et lui laissa l'éducation des deux enfants. Mais déjà elle avait fait l'essai dangereux de la célébrité littéraire par des oeuvres qui avaient surpris l'attention publique. Elle y était arrivée avec les qualités dont nous lui avons vu faire l'essai dans la retraite, intérieurement si agitée, où elle avait vécu: l'habitude des longues rêveries, qui était devenue un abri contre la vie réelle, une sensibilité très vive pour toutes les formes de la souffrance humaine, une bonté qui fut pour elle une source d'inspirations et en même temps une occasion perpétuelle d'erreurs et de malentendus dans son existence; enfin une imagination inépuisable dont elle avait suivi en secret, avec délices, les jeux et les combinaisons tour à tour ravissantes et terribles, jusqu'au jour où elle imagina de les jeter dans le public, qui s'en éprit passionnément et acclama le nom de l'enchanteresse. On lui donna presque aussitôt sa place, et ce fut souvent la première, dans cette illustre pléiade de romanciers qui embrassait les noms si divers de Balzac, d'Alexandre Dumas, de Jules Sandeau, et dans laquelle le nom de George Sand garda son éclat personnel sans rien emprunter aux astres fraternels et voisins.
NOTES:
1
Sa grand'mère était la propre fille du maréchal Maurice de Saxe et d'une des demoiselles Verrière, bien connues au XVIIIe siècle. Son grand-père était le célèbre M. Dupin de Francueil, que Jean-Jacques Rousseau et Mme d'Epinay désignent sous le nom de Francueil seulement, et qui, à l'âge de soixante-deux ans, était encore un reste d'homme charmant du dernier siècle. De ce mariage était né Maurice Dupin, un militaire, brillant causeur la plume à la main, un peu trop ami des aventures, qui, très jeune, unit son sort à celui d'une fort aimable et spirituelle modiste de Paris, contre le gré de Mme Dupin, tour à tour indulgente et courroucée. Maurice Dupin eut, en 1804, une fille, Aurore, qui devait illustrer le nom de George Sand.
CHAPITRE II
Table des matières
HISTOIRE DES OEUVRES DE GEORGE SAND
L'ORDRE ET LA SUCCESSION PSYCHOLOGIQUE DE SES ROMANS
Table des matières
Quelle idée George Sand se faisait-elle du roman quand elle entreprit d'écrire pour le public? Même en faisant aussi large que l'on voudra la part de la spontanéité, peut-on croire que cette intelligence, si richement douée et si féconde, ait marché tout à fait au hasard, dans les voies qui se sont offertes à elle, avec l'indifférence banale d'un talent qui ne vise qu'au succès, ou bien s'est-elle développée selon la règle inaperçue, mais active, d'instincts énergiques et permanents? Elle va répondre pour nous:
«Je n'avais pas la moindre théorie quand je commençai à écrire, et je ne crois pas en avoir jamais eu quand une envie de roman m'a mis la plume en main. Cela n'empêche pas que mes instincts ne m'aient fait, à mon insu, la théorie que je vais établir, que j'ai généralement suivie sans m'en rendre compte, et qui, à l'heure où j'écris, est encore en discussion. Selon cette théorie, le roman serait une oeuvre de poésie autant que d'analyse. Il y faudrait des situations vraies et des caractères vrais, réels même, se groupant autour d'un type destiné à résumer le sentiment ou l'idée principale du livre. Ce type représente généralement la passion de l'amour, puisque presque tous les romans sont des histoires d'amour. Selon la théorie annoncée (et c'est là qu'elle commence), il faut idéaliser cet amour, ce type par conséquent, et ne pas craindre de lui donner toutes les puissances dont on a l'aspiration en soi-même, ou toutes les douleurs dont on a vu ou senti la blessure. Mais, en aucun cas, il ne faut l'avilir dans le hasard des événements; il faut qu'il meure ou triomphe, et on ne doit pas craindre de lui donner une importance exceptionnelle dans la vie, des forces au-dessus du vulgaire, des charmes ou des souffrances qui dépassent tout à fait l'habitude des choses humaines, et même un peu le vraisemblable admis par la plupart des intelligences. En résumé, idéalisation du sentiment qui fait le sujet, en laissant à l'art du conteur le soin de placer ce sujet dans des conditions et dans un cadre de réalité assez sensible pour le faire ressortir.»
George Sand n'a pas été infaillible dans l'application de cette théorie. Il lui est arrivé plus d'une fois d'idéaliser dans le chimérique et le faux. Mais c'était là l'erreur de son jugement, non de ses instincts; elle restait fidèle d'intention à sa théorie, alors même qu'elle la trahissait. Cette théorie paraît bien simple et bien grande, par comparaison surtout avec ce qui s'est vu plus tard.
À travers toutes les aventures de sa vie réelle et de sa vie littéraire, George Sand garda intact son culte de l'idéal, elle resta poète. Le goût changeant des générations nouvelles ne lui ravira jamais cet honneur. C'est dans une conception poétique que naissent ces récits si riches, si variés, qui souvent s'altèrent dans la suite des événements, mais qui toujours ont des commencements merveilleux.
On comprend comment cette spontanéité d'une imagination dont j'ai essayé de retracer les origines troublées, qui ne se gouverne guère, qui s'excite elle-même, comment le souvenir des crises morales traversées, l'espoir confus d'un avenir où sa crédulité enthousiaste voyait éclore des rêves divins, comment toute cette nature inquiète, frémissante et superbe, avec ses illusions et ses vraies douleurs, va trouver d'instinct son expression dans des oeuvres étranges, audacieuses de pensée, d'un style exalté et inquiétant, gémissantes et passionnées, débordantes de lyrisme, à propos de l'amour, à propos de la religion, à propos de la vie humaine. Que si, de plus, on vient à penser que cet auteur est une femme froissée par la vie, déçue, irritée de mille manières, que jusqu'alors dans une existence très active au dedans, mais très solitaire et très retirée, elle est restée étrangère à tous les grands spectacles de la politique et de la société, et qu'elle se précipite dans ce monde inconnu, avec son inexpérience effrénée, ses vastes désirs et une compassion profonde pour les misères et les douleurs qui crient à travers l'humanité, et encore plus pour celles qui souffrent et saignent silencieusement: on comprendra que cette femme soit tout d'abord consternée et saisie à cette vue, comme toutes les belles âmes qui jugent le monde avec leur coeur et dont les aspirations sont violemment meurtries par la brutalité des faits. Elle demandera alors si à tant de maux il n'y a pas de remède.
Ce seront d'abord les préoccupations personnelles, religieuses et morales qui domineront son esprit et ses oeuvres. Puis ce sera le tour des préoccupations sociales. Alors, autour de cette femme inspirée, de ce poète applaudi, de cet écrivain déjà populaire, vous verrez se presser en foule les docteurs de la rénovation universelle, les empiriques et les utopistes, les sophistes et les rêveurs, les apôtres sincères et les charlatans de la question sociale, les exploiteurs et les exploités, les ambitieux et les naïfs. Ils ont trouvé dans George Sand l'éclatant porte-voix de leurs doctrines. C'est à qui lui proposera un plan nouveau, un système inédit, la philosophie, la politique, la religion de l'avenir. La nature de Mme Sand la prédisposait à subir le despotisme des convictions âpres et des imaginations fortes. Fanatique du bien absolu ou, à son défaut, d'un mieux immédiat, rêvé plutôt qu'expérimenté, plus paresseuse à concevoir l'idée qu'à la mettre en oeuvre, reconnaissant elle-même que l'initiative intellectuelle lui manque, elle laisse envahir toute une période de sa vie par l'utopie politique, par le vague désir d'un âge d'or sur l'avènement duquel tout le monde est d'accord autour d'elle, sans que chacun renonce à son plan pour le faire éclore, et à son programme particulier pour le réaliser. Enfin, un beau jour (oui, ce fut un beau jour pour son talent et sa gloire) elle éprouvera comme une grande lassitude de cette agitation d'idées dans le vide, de ces théories, immaculées et superbes tant qu'elles demeurent sur le trône intérieur de la pensée pure, et qui, dès qu'elles descendent dans les aventures de la politique active et dans les mouvements de la rue, se laissent avilir et souiller par les événements. Ce grand esprit, qui a l'horreur de la violence, rentrera en soi sous une impression de fatigue et de dégoût; elle fera, si j'ose dire, une retraite spirituelle en elle-même dans le sanctuaire de ses plus chers souvenirs; elle se rendra à l'appel énergique que lui font ses secrets instincts, trop longtemps froissés par la discussion violente et la lutte ingrate; elle reviendra à son goût pour la campagne, pour ces champs du Berry, théâtre de la première poésie de ses rêveries d'enfant; il y aura en elle comme une éclosion soudaine et inespérée de souvenirs frais et charmants, d'émotions exquises et saines. Enfin, nous nous reposerons avec elle de toutes les agitations et de toutes les haines; la douce lumière, un peu voilée, de la campagne natale finira par éclipser l'éclat fiévreux du réformateur, le rêve enflammé du poète humanitaire.
N'est-ce pas là précisément le cercle parcouru par Mme Sand, et cette page de biographie intime n'est-elle pas l'histoire en raccourci de ses oeuvres?
I
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La première période de sa vie littéraire est toute au lyrisme spontané, personnel. Et comme je voudrais faire ici un tableau non de fantaisie, mais d'histoire, avec la précision relative que comportent ces sortes de divisions d'un caractère tout psychologique, je crois pouvoir étendre cette première période de 1832 à 1840 environ. Dans cet intervalle de neuf années paraissent, coup sur coup, les chefs-d'oeuvre de la première manière, Indiana, Valentine, Jacques, André, Mauprat, Lélia et la charmante série des contes vénitiens2.
Rappelons rapidement le sujet des oeuvres principales. Nous verrons qu'elles procèdent toutes d'un fonds commun d'émotions et de douleurs personnelles, sans être pourtant la confidence et le récit de sa vie. Mme Sand a toujours protesté contre les applications trop strictement biographiques qui ont été faites de ses premiers romans.
Cependant il faut s'entendre sur ce point délicat. Indiana, elle nous l'assure, n'est pas son histoire dévoilée. C'était du moins l'expression de ses réflexions habituelles, de ses agitations morales, d'une partie de ses souffrances réelles ou factices; ce n'était pas sa vie, soit, c'était le roman ou le drame de sa vie, tel qu'elle l'avait conçu sous les ombrages de Nohant. Que ce ne fût pas, je veux le croire, une plainte formulée contre son maître particulier, c'était du moins une protestation contre la tyrannie dans le mariage, personnifiée par le colonel Delmare. C'était aussi la conception, l'idéal d'une femme aimante, telle qu'elle l'imaginait alors; c'est pour son propre compte qu'elle s'intéressait à la peinture d'un amour naïf et profond, exalté et sincère, passionné et chaste, que sa naïveté même trahit, que sa sincérité livre en proie et sans autre défense que le hasard à l'égoïsme voluptueux et féroce d'un homme du monde, et que sauve enfin du dernier désespoir un coeur héroïquement silencieux, un coeur digne d'elle, digne de la réconcilier avec la vie et l'amitié.—Valentine recommence, avec des détails ravissants et une poésie incomparable, ce thème du mariage impie et malheureux que les convenances sacrilèges du monde ont imposé, et qui traîne à sa suite les plus lamentables et tragiques douleurs, le réveil violent de la nature et du coeur, les ardeurs fatales, les tentations plus fortes que la volonté, la famille déshonorée, une noble maison brisée, un foyer anéanti.—Jacques, c'est son idéal de l'amour dans l'homme (comme Indiana est son idéal de l'amour dans la femme); c'est un stoïcien devenu amoureux avec la profondeur et l'élévation qu'un stoïcien peut mettre dans ces sortes de choses, avec un courage triste jusqu'à la mort dès qu'il pressent une faiblesse ou une trahison, un dévoué qui abdique sans éclat tous ses droits et se résigne au suicide pour épargner à Fernande, adorée jusque dans sa faute, l'humiliation de ses joies coupables et la honte de son bonheur adultère.—L'amour dans une nature gracieuse et faible qu'il exalte et qu'il brise, l'amour encore, mais dans une nature sauvage qu'il dompte et qu'il élève à la plus haute éducation de l'intelligence et du coeur, ce sont deux rêves sur les effets divers de la grande passion, c'est André, c'est Mauprat.—Lélia! Qui ne se rappelle toujours, après l'avoir lu une fois, ce poème étrange, incohérent, magnifique et absurde, où le spiritualisme tombe si bas, où la sensualité aspire si haut, où le désespoir déclame en si beau style, où l'esprit, ravi, étonné, scandalisé, passe brusquement d'une scène de débauche à une prière sublime, où l'inspiration la plus fantasque s'élance de l'abîme au ciel pour retomber au plus profond de l'abîme? C'est le doute qui blasphème, qui maudit, qui s'attendrit jusqu'à l'extase; c'est l'amour qui s'injurie lui-même sans pitié et qui analyse ses misères avec une sorte de fureur désespérée; c'est la foi qui tantôt se renie et tantôt se livre à ses transports; c'est l'idéal qui se déshonore dans les bras des prostituées, et qui demande à l'orgie l'impuissante consolation de ses rêves et de ses élans trompés. Ce lyrisme excessif, bien qu'il ait vieilli, offre encore au lecteur un spectacle étonnant où le vertige et la fièvre se mêlent à des aspirations de la plus grande beauté.—Dans Spiridion, le jeune moine Alexis, qui n'est pas sans ressembler beaucoup à George Sand elle-même en consultation auprès de Lamennais, représente l'âme en peine à la recherche de la vérité religieuse, touchée de l'idéal divin et le cherchant avec une douloureuse anxiété à travers les symboles et les livres, et surtout à travers les angoisses d'un vieux moine mourant qui lègue à son successeur la flamme, recueillie dans le feu de l'orage, mais la flamme où s'allumera la révolte religieuse et plus tard la Révolution.
À côté de ces grands romans il ne faut pas oublier des oeuvres moindres, non par le talent, mais par l'étendue. Qui ne connaît pas les nouvelles de Mme Sand l'ignore vraiment ou est exposé à la méconnaître dans l'étonnante souplesse de son art. À travers ses plus grandes oeuvres, à toutes les époques de sa vie, mais surtout dans la première période, se joue par intervalles un courant vif et bondissant d'esprit tout français, l'esprit renaissant du XVIIIe siècle, de fantaisie élégante et de curiosité aventureuse qui trouve à se répandre en liberté dans des fictions dont l'amour est le thème perpétuellement varié. A-t-on jamais manié l'ironie légère d'une main plus gracieuse que celle qui a écrit Cora, Lavinia, ou qui a tracé ces pages où la dernière marquise du XVIIIe siècle nous peint, en jouant avec son éventail, les moeurs et les caractères de son temps et nous raconte la seule émotion qui ait failli troubler le cours harmonieux d'une longue existence, vouée aux amours faciles! Et Lavinia, qui pourrait l'oublier? Nous gardons, longtemps après qu'elle a disparu, l'impression de ce sourire où a passé la maligne vengeance d'un coeur trahi, qui voit revenir à lui le transfuge et qui l'abandonne à son tour, avec une tristesse souriante, à ses remords vite consolés. Comme tous ces récits sont d'une invention naturelle, d'une allure vive, d'un tour et d'un style exquis! Metella nous montre, au vif et au naturel en même temps, l'art de peindre les troubles les plus graves du coeur, d'un trait discret qui laisse tout deviner presque sans rien marquer et en courant à la surface. Le Secrétaire intime, Teverino sont deux inspirations de la plus brillante poésie.
J'aime moins Leone Leoni, malgré la vigueur extraordinaire du ton, et je goûte médiocrement quelques pages dans la Dernière Aldini. La mère ne me plaît guère quand elle veut épouser son gondolier, et la fille m'effraye quand elle se jette à la tête du chanteur. Mais combien d'autres pages pleines de fraîcheur et d'éclat, et quel riant coloris! que de finesse et de grâce dans la scène où Lélio se trouve pour la première fois en tête-à-tête avec la jeune Alezia! quelle lutte ingénieuse, et le charmant triomphe pour tous les deux! L'éclat des grandes oeuvres de George Sand a été trop vif; elles ont été célébrées ou discutées avec trop de feu, pour que les nouvelles n'eussent pas un peu à en souffrir. Il y a là cependant quelques-uns des plus purs joyaux de cet écrin déjà si riche. Toutes les élégances de l'esprit s'y unissent comme pour faire un cadre d'or à un sentiment délicat. Grâce émue, fantaisie souriante, originalité tour à tour piquante et attendrie, que de dons aimables, et quel malheur que George Sand ne s'en soit pas contentée! Pourquoi a-t-elle voulu faire de son talent un instrument plus sonore, mais souvent faux, de doctrines mal étudiées?
De ces nouvelles, dont le cadre et le paysage sont empruntés à l'Italie et surtout à Venise, il faut rapprocher les Lettres d'un voyageur, publiées à différentes dates et à d'assez grands intervalles, mais dont les premières, les lettres vénitiennes, offrent un intérêt étrange et passionné que les autres n'ont pas au même degré. Ces premières lettres, vrai poème en prose, chroniques de voyage dans les Alpes et vers le Tyrol, récit de conversations ou d'impressions solitaires à Venise, sont l'expression attristée, dramatique, d'un esprit souffrant, malade, déjà cruellement éprouvé par la douleur, trompé par l'amour, comme si, après quelques années à peine d'expérience, il avait dû se démontrer à lui-même que les passions les plus romanesques ne sont pas à l'abri de la souffrance, pas plus que les existences les plus bourgeoises. C'est tantôt un jugement amèrement résigné sur la vie et les hommes, tantôt une plainte aigre, un cri d'angoisse, un de ces cris qui se font entendre à travers le monde, et qui ont un long retentissement. C'est, à coup sûr, la confidence la plus sympathique et la plus curieuse que Mme Sand nous ait donnée sur elle-même par la sincérité de l'accent, avec une exquise discrétion de la douleur. Dans ces simples pages s'agitent en une seule âme tous les sentiments les plus sacrés de l'âme; ils s'agitent, ils palpitent sous le voile; ni le sexe ni l'âge de ce pauvre et poétique voyageur de la vie ne s'y révèlent un seul instant; la passion et la souffrance y gardent une admirable pudeur, et le charme en est doublé.
Toutes ces oeuvres si diverses par la conception, par la fantaisie, par le cadre, portent la trace brûlante d'un esprit jeune. Le sujet, à peu près unique à travers la variété éblouissante des aventures, c'est la peinture de l'amour noble aux prises avec les tentations et les surprises de la vie, avec les défaillances ou les trahisons, ce sont les fortunes de ce pauvre et grand coeur humain dans ses élans trompés vers l'héroïsme et dans ses chutes prodigieuses; c'est aussi la lutte des âmes aimantes contre les perfidies du sort, qui les jette en proie à la violence; c'est la révolte de la nature contre les erreurs fatales de la société; c'est une protestation contre les servitudes du code, ou de l'opinion, en un mot, contre tout ce qui gêne le libre élan des amours vrais. C'est enfin la poursuite inquiète et passionnée de l'idéal religieux, d'un idéal souvent chimérique et troublé, mais ardemment espéré, entrevu à travers les doubles ténèbres de la superstition et du scepticisme. Telle est l'inspiration qui domine dans cette première période, et tel est le motif de ces premiers chants. Chacune de ces oeuvres est un poème consacré à l'amour divin et surtout à l'amour humain, tous les deux fort étonnés d'être si intimement mêlés et confondus. La question sociale ne paraît que dans un vague lointain et incidemment. L'idée d'une réformation ne va guère d'abord au delà du mariage, critiqué moins encore dans son principe que dans sa pratique. Elle écrivait alors, comme elle le dit, sous l'empire d'une émotion, non d'un système.
Darmowy fragment się skończył.