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Clovis Grosset
Histoire de Megève pendant la Révolution française

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066333485
Table des matières
PRÉFACE.
HISTOIRE DE MEGÈVE
AVANT-PROPOS.
PREMIÈRE PARTIE.
DEUXIÈME PARTIE.
CHAPITRE PREMIER.
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
CHAPITRE V.
CHAPITRE VI.
CHAPITRE VII.
CHAPITRE VIII.
CHAPITRE IX.
CHAPITRE X.
CHAPITRE XI.
CHAPITRE XII.
CHAPITRE XIII.
CHAPITRE XIV.
CHAPITRE XVI.
CHAPITRE XVII.
CHAPITRE XVIII.
CHAPITRE XIX.
CHAPITRE XX.
CHAPITRE XXI.
CHAPITRE XXII.
CHAPITRE XXIII.
CHAPITRE XXIV.
CHAPITRE XXV.
CHAPITRE XXVI.

PRÉFACE.
Table des matières
L’histoire générale ne peut étudier les faits que de haut et en grand; les détails s’effacent à ses yeux. Sans doute, la vérité ne devra pas nécessairement être altérée sous une plume impartiale; mais la vraie physionomie de l’époque n’y sera reproduite que d’une manière incomplète. Au contraire, par sa nature même, la monographie retrace avec toutes leurs nuances les faits et les actes de la vie locale. Elle devient indispensable pour suivre pas à pas les pensées et les actions de nos aïeux. Elle seule nous dira s’ils ont obéi à une pression étrangère, si les hommes du moment exprimèrent les sentiments de la masse, s’ils ont lutté contre le courant qui, à certaines époques, redoublait avec violence ses efforts contre les œuvres des siècles passés et contre ce que tant de générations d’hommes avaient fondé, respecté et honoré.
L’opportunité des travaux de détails se rencontre surtout avec les grandes époques des bouleversements sociaux; car alors les actes extérieurs revêtent souvent des couleurs fausses; le courage lui-même se dissimule en présence des dangers qu’on lui fait entrevoir pour le paralyser. Alors l’instinct de la prudence commande la réserve et la discrétion, parfois sous peine de mort; l’âme et le cœur du pays voilent leurs impressions; la conscience publique n’ose plus élever la voix, et, tandis que les actes officiels se plient sous la pression du pouvoir, les vrais sentiments des populations se réfugient dans l’ombre et le silence. Plus tard, pour les retrouver, l’historien devra étudier sur le théâtre même de la lutte; il devra interroger ou les souvenirs des vieillards qui s’éteignent chaque jour, ou quelques notes ignorées et incomplètes, restées enfouies dans les papiers des familles et si difficiles à exhumer.
La révolution de 89 et la terreur qu’elle traîna à sa suite forment précisément une de ces époques.
Aujourd’hui les passions sont calmées, les acteurs ont, disparu de la scène du monde; quelques rares témoins existent encore: le moment est venu de tout recueillir et de tout dire. C’est là une étude nécessaire, ne fût-ce que pour prévenir des erreurs historiques que fonderait l’examen des données officielles dépourvu de tout contrôle.
En Savoie, il existe plusieurs recueils inédits de notes sur la révolution; M. Burdet Aimé (Palais de l’Isle) en a consulté un, rédigé jour par jour, jusque dans les cavernes et les bois où la persécution pourchassait le zélé et courageux abbé Blanc. Des annotations journalières nombreuses aussi, mais sans liaison, existent dans ma famille. A Megève, le dernier plébain, témoin survivant à tant de ruines, écrivit un travail méthodique. C’est lui qui sera notre guide, et pourtant nous nous sommes fait un devoir de contrôler ses indications et de les corroborer, tantôt par la tradition locale, tantôt par les registres officiels.
Sans amertume, mais avec une sincérité entière, nous avons rappelé les souffrances imposées à notre pays. Chacun verra que l’hésitation, le manque d’initiative et d’entente au sein du parti politique le plus nombreux, ont aidé puissamment au succès passager des fléaux tolérés par les vues impénétrables de la Providence. Chacun aussi puisera, là, des leçons pour le jour où notre patrie verrait se déchaîner de nouveaux orages.
En vain, dans son triomphe, l’impiété a voulu et pu imposer son niveau égalitaire par la haine, l’orgueil et l’ingratitude; en vain elle a renversé, dépouillé, proscrit; jamais elle ne réussit à étouffer les sentiments et les convictions de la masse du peuple. Les principes religieux se conservèrent vivaces et leur germe mutilé a repris une nouvelle vigueur aussitôt que l’arc-en-ciel brilla sur un coin de l’horizon.
A côté de ce premier fruit que nos vœux désirent rattacher à notre œuvre, s’en joindra, nous l’espérons, un second. Puissions-nous trouver, dans les autres paroisses de la Savoie, des imitateurs qui soient nos maîtres! Alors, éclairée, grâce à tous les faits locaux, l’histoire générale pourra être établie sur des bases solides et vraies.
En attendant, nous avons cru être utile à la patrie, en groupant les dates et les faits d’une époque qui eut des grandeurs au milieu même des ruines et du sang, comme encore en reliant l’histoire d’une localité aux actes de la vie nationale. Et pius est patria facta referre labor, disait Ovide dans son exil.
Si Megève a eu des jours sombres, si quelques-uns de ses enfants ont été coupables, disons hautement que l’ensemble de la population a conquis une place honorable, par sa foi constante comme par son dévouement religieux; en assurer le souvenir auprès des générations à venir est pour nous un devoir.
A. DESPINE.
HISTOIRE DE MEGÈVE
Table des matières
AVANT-PROPOS.
Table des matières
Les petites villes de la Savoie sont fort peu connues, et cependant elles ont une personnalité, une tradition, une histoire vive de couleur; dans un cadre restreint, leurs annales offrent souvent des phases semblables à celles des nations, et là aussi se retrouvent des enseignements qui ne sont pas sans valeur. Il est donc utile de dire quelques mots de Megève, par forme de préambule aux souvenirs historiques dont nous allons présenter le tableau.
Des renseignements préliminaires seraient superflus, si ces notes embrassaient l’origine de Megève; mais l’auteur n’ayant pas à sa disposition les archives locales, dont autrefois on lui refusa la lecture, n’a pu traiter que la période de la révolution française. Cette époque, d’ailleurs, présente une physionomie si différente de celle des temps antérieurs, qu’elle pouvait être dessinée isolément. Chaque jour déchire une page et enlève de ce monde quelque témoin d’une histoire qui remonte à quatre-vingts ans: aussi le pays gardera-t-il sa gratitude à tous ceux qui travaillent à fixer d’une manière ineffaçable les faits et les idées de cette période si désastreuse, bien que si intéressante à tous les points de vue. Parfois, un sentiment de délicatesse fait garder le silence sur les actes de ce temps riche en faits, ou plutôt sur les hommes qui y prirent une part trop grande. Mais, selon la belle pensée de Chénier: «Il
«n’est pas vrai que les événements désastreux
«doivent être effacés du souvenir des hom-
«mes. Cette pensée n’est digne que d’un être
«pusillanime; ils doivent y vivre à jamais, au
«contraire, pour leur inspirer sans cesse une
«nouvelle horreur, pour armer sans cesse le
«genre humain contre ces fléaux, dont le germe
«est toujours subsistant, quoique caché.» Ces paroles si justes nous font repousser le sentiment contraire, qui est exagéré, à notre avis. D’un côté, les patriotes républicains de 93 ont cessé d’exister; de l’autre, leurs familles, si même elles ont échappé à la réprobation du Ciel qui les frappe presque toujours, sont innocentes des fautes commises il y aura bientôt un siècle. Enfin, l’histoire ne mériterait plus confiance, lorsqu’elle s’imposerait d’être muette ou de ne désigner que par initiales les artisans des actes que sa mission l’oblige à reproduire. La génération présente a droit de les connaître Pour son instruction, surtout lorsque ces actes appartiennent à la vie publique.
Pénétrées de ces considérations, des plumes plus autorisées que les nôtres n’ont reculé devant aucun récit, quelque douloureux qu’il pût être: nous rencontrerons donc, espérons-le, indulgence pour notre franchise, surtout qu’elle sera entière et qu’elle s’est imposé le devoir d’éviter tout esprit de dénigrement individuel.
PREMIÈRE PARTIE.
Table des matières
Megève, auquel on réunit Demi-Quartier lors du démembrement du marquisat de Cordon, fait partie du canton de Sallanches, arrondissement de Bonneville (Haute-Savoie). Sa population, qui, en 1580, formait environ 350 à 360 feux, ne s’est guère accrue, car, en 1807, elle s’élevait à 2,500 habitants, et aujourd’hui elle est de 2,700. Son histoire remonte haut; dans le douzième siècle, les Bénédictins fondèrent un prieuré dépendant de l’abbaye de Saint-Michel de la Clusaz en Piémont, et desservirent pendant fort longtemps cette paroisse. Vers la fin du XVIe siècle, le prieur Jean Firmin, autrement Fabius de Trivulce, gentilhomme et clerc de Milan, résigna ce bénéfice au collége des Jésuites de Chambéry, établis depuis peu par S. A. R. Emmanuel-Philibert, sur les instances du Père Ducodret de Sallanches. Cette union fut confirmée à Rome par saint Pie V, dont la bulle Exigit est datée des nones de juillet 1571; mais, des difficultés s’étant élevées, Grégoire XIII convalida cette union par la bulle Exhibita, datée des calendes de septembre 1572. On connaît très-peu les prieurs bénédictins; les seuls dont les noms soient parvenus jusqu’à nous, sont: Pierre, 1202; Henri de l’Hôpital, 1226; Ricard, 1296; Jean de Saint-Theudet, 1336; Bertrand de Malcorm, 1370; Aimon de Chissé, 1387, qui devint évêque de Nice; Raymond de Ray (de Retz), 1390; Henri de Compey, 1443-1460; Georges de Compey, 1461-1516; Angelon de Bellegarde, 1537; Fabio de Trivulce, 1539-1571. Depuis ce dernier, le prieur de Megève fut le révérend Père recteur du collége de Chambéry et les Jésuites conservèrent le bénéfice jusqu’à la suppression de leur compagnie. Il serait trop long d’énumérer ici la liste de cette seconde série de prieurs: leurs noms appartiennent plus directement à l’histoire du collége de Chambéry.
L’église paroissiale, sous le vocable de saint Jean-Baptiste, constituait une des quatre plébainies du décanat de Sallanches. Elle était desservie par un plébain et par plusieurs altariens dont le nombre n’était point limité, puisqu’on l’a vu s’élever quelquefois jusqu’à quinze.
Quelques noms historiques se rattachent à cette localité. Le P. Ange, capucin, fut apôtre avec saint François de Sales, en Chablais.
La famille des de Capré, seigneurs de Megève, établie en Savoie dès le XIIe siècle, a donné plusieurs illustrations. François, mort président de la Chambre des Comptes, exerça ses talents diplomatiques au service de Madame Royale (Chrestienne de France), pour régler les affaires d’Etat avec le cardinal de Richelieu et Louis XIII: nous avons de lui plusieurs ouvrages importants. Son fils Hyacinthe, remarqué par son goût dans la littérature et la poésie, fut chargé d’une mission secrète pour négocier auprès de Louis XIV les préliminaires du traité d’Utrecht, qui posa la couronne royale au front des princes de Savoie, etc.
Mgr Conseil, premier évêque de Chambéry, était né à Megève le 13 mars 1716.
Le Dr Socquet, docteur en médecine, professeur de mathématiques, de physique et de chimie, a laissé des ouvrages estimés: il était né en 1771.
Enfin, le général Muffat de Saint-Amour combattit sous le prince Eugène au siége de Turin, se distingua à Péterwardein et à Bellegarde, obtint plusieurs décorations en Allemagne et fut élevé au titre de comte, ainsi qu’au grade de lieutenant-maréchal ès-armées, gouverneur de Pavie et colonel propriétaire d’un régiment de dragons (Reisang), au service de S. M. I. et Catholique. Né en 1662, il mourut de ses blessures le 16 mai 1734 et fut enterré à San-Benedetto dans le duché de Mantoue. Ce fut lui qui dota Megève d’un petit collége, qui augmenta les revenus de son hospice, etc., etc.
D’autres noms moins historiques pourraient encore être rappelés, si cette étude entrait dans le cadre de notre travail.
Aujourd’hui, obéissant au mouvement de centralisation qui se déclare si meurtrier à l’autonomie des localités restreintes, Megève a cessé d’être chef-lieu pour se voir relier à Sallanches et graviter autour de Bonneville. Situé au centre d’un plateau élevé de 1100 mètres, Megève forme une vallée allant du nord au midi, entre les contreforts du Mont-Blanc, c’est-à-dire le mont Joli et la chaîne des Aravis. C’est là qu’Arly Prend sa source; la végétation y est généralement abondante et l’agriculture s’y améliore de jour en jour. Grâces à une route départementale, Megève se relie vers le sud à Ugines par Flumet et vers le nord à Sallanches par Combloux. Du côté du sud-est, un sentier, suivant le pas de Sion, conduit dans la vallée de Beaufort: c’est la dernière commune du Faucigny, formant frontière à l’arrondissement d’Albertville.
Abordons maintenant les notes historiques.
DEUXIÈME PARTIE.
Table des matières
De 1789 à 1809.
CHAPITRE PREMIER.
Table des matières
INTRODUCTION. En 1789, Megève semblait être à la veille de goûter le bien-être qu’il désirait depuis si longtemps, et pour l’acquisition duquel ses habitants venaient de s’imposer de bien lourds sacrifices. Soumis depuis plusieurs siècles à des seigneurs temporels, ils se voyaient enfin avec bonheur libres de presque toutes les lisières féodales. Plus d’hommes-liges ni censats, plus de servis ni de redevances, plus d’échûtes, omnimodes, etc., etc.; les champs qu’ils cultivaient leur appartenaient irrévocablement. Ce résultat, il est vrai, avait été chèrement payé par des sacrifices considérables, que l’on évalue généralement à quatre-vingt mille livres pour le complet affranchissement de Megève et de Demi-Quartier. Les réformes déjà réalisées par le Souverain dans ses Etats et celles qu’il avait encore promises auraient allégé les charges non encore éteintes. La gabelle du sel devait être diminuée; la perception des dîmes qui, sous les Jésuites de Chambéry, devenus prieurs de Megève en 1571, avait si souvent occasionné des procès fâcheux, et qui se trouvait alors entre les mains de l’économat royal, la perception des dîmes, dis-je, allait être simplifiée. Le révérend plébain, ainsi que ses vicaires, dont les réclamations incessantes n’avaient pas encore pu obtenir la portion congrue imposée aux prieurs comme gros décimateurs, pouvaient espérer une prochaine augmentation. En un mot, le Souverain et le Sénat, prévoyant sans doute les tristes événements dont le signe précurseur grandissait à l’horizon, se montraient prêts à concéder toutes réformes utiles et propres à combler le gouffre qui s’ouvrait sous leurs pieds.
Le clergé de Megève, portant dans les actes publics le titre de vénérable, et dont les membres étaient assez souvent désignés sous le nom de chanoines, se composait alors des prêtres suivants: Révérend Jean-Baptiste-Clément Berthet, né en 1727, et plébain de Megève depuis 1776; Jean-Marie Socquet, sacristain, né le 13 février 1720; François Marie Duvillard, chantre, né le 12 novembre 1721; Jean-François Grosset-Janin, chantre, né le 11 novembre 1731; Jean-François Chabord, né le 1er novembre 1737; Jean-François Coutin, vicaire, né le 28 décembre 1742; Jean-Baptiste Rey, régent, né le 21 juillet 1748; Jean-Claude Gaddan, né le 5 mars 1743; Etienne-François Orsy, vicaire et régent, né le 24 mai 1750; Jean-Marie Clément-Berthet, dit le Boiteux, né le 14. février 1764; Joseph-Marie Grosset-Grange, vicaire à Pratz, né le 6 août 1742, et Charles Joly, régent au même lieu, né le 4 octobre 1748.
Le nombre des ecclésiastiques n’était point limité : tous les enfants de Megève, engagés dans les Ordres sacrés, étaient de droit agrégées à ce corps respectable. Ces prêtres nombreux, loin de nuire à la piété des fidèles, favorisaient au contraire la solennité du culte, laquelle les habitants de Megève ont toujours été fortement attachés.
Voici comment se faisaient les offices religieux: les premières Vêpres étaient chantées à l’église la veille des fêtes de Noël, des Rois, de Pâques, de l’Ascension, de la Pentecôte, du Corps-de-Dieu, de saint Jean-Baptiste, de la Dédicace de l’église paroissiale, de l’Assomption et de la Toussaint. Il en était de même pour Matines et Laudes, qui se récitaient simplement au chœur; mais les petites heures étaient dites solennellement avant la grand’messe du jour.
«Nous chantons, ajoute le plébain, les pre-
«mières vêpres de chaque dimanche et fêtes
«de commandement, quoiqu’il n’y ait aucune
«fondation à ce sujet, mais simplement pour
«favoriser la dévotion du peuple.»
Tous les jours, à cinq heures du soir en été et à quatre heures en hiver, on récitait l’antienne, le verset et l’oraison de la sainte Vierge selon le temps, c’est-à-dire, l’Alma Redemptoris, l’Ave regina ou le Salve, etc., le samedi, devant l’autel du Rosaire, les dimanches et les autres jours de la semaine devant le grand autel, et on disait ensuite la prière du soir. Le vendredi, on faisait encore suivre cette dernière du chant du Stabat et de celui du Gaude le samedi et les dimanches. Outre ces pieuses pratiques, il y avait chaque année la station du carême et une mission de dix en dix ans, fondée par le plébain Blaise-Gaspard Orsy.
Le revenu de la plébainie n’était pas considérable; le presbytère, dont l’entretien restait à la charge des décimateurs, se trouvait en fort mauvais état, et exigeait des réparations urgentes que l’on avait négligées depuis son rétablissement après l’incendie de 1728. Le Prieur de Megève payait annuellement au plébain, à titre de prébende, la modique somme de seize livres trois sols et quatre deniers; aussi peut-on dire sans crainte que ce revenu, réuni aux autres redevances que percevait le plébain, n’aurait Jamais pu suffire à sa subsistance, si, depuis longtemps, la population n’eût fait un grand nombre de fondations pour assurer une honnête existence au clergé qui la desservait. L’inventaire de ces fondations, à forme de procès-verbaux, dressés les 20 et 21 décembre 1792, en exécution de l’article cinquième du décret de l’Assemblée nationale des Allobroges, en porte le capital à 146,431 livres 12 sols 11 deniers, lequel, à raison du quatre pour cent, produisait le revenu annuel de cinq mille huit cent cinquante-sept livres anciennes quatorze sols. Chaque prêtre avait droit à acquitter les fondations pour jouir du revenu qui y était attaché. Le plébain exerçait en outre un droit de prémice consistant en trois quarts d’avoine que chaque faisant feu devait lui payer. On ne saurait donc évaluer au juste le traitement qu’il percevait, mais celui des autres prêtres pouvait facilement arriver à la somme de sept cents livres. C’est du moins ce qui résulterait d’une déclaration faite par Rd Jean-Pierre Joly pendant qu’il desservait Ayse, et dans laquelle il affirmait que la part des revenus qu’il pouvait percevoir à Megève, avant la Révolution, était de sept cent trente-quatre livres dix-huit sols.
L’église paroissiale, agrandie en 1687, était convenablement pourvue d’ornements et de vases sacrés; sa vaste enceinte ne renfermait pas moins de dix autels, dont le plus beau, le plus riche, était le maître-autel, dû à la générosité d’un enfant de Megève, Jean Périnet, négociant à Vienne en Autriche. Les autres autels étaient ceux qui suivent: 1° Notre-Dame des Anges et des Carmes; 2° Saint-Georges et Saint-Christophe; 3° Notre-Dame de Bethléem et de Saint-Joseph; 4° Notre-Dame du Puy, de Saint-Bon et Saint-Eloi; 5° Saint-Antoine, Saint-Théodule et Saint-Maxime: 6° Saint-Michel et Saint-Pierre; 7° Saint-Félix; 8° Saint-Claude, Saint-Guillaume, Sainte-Marie Magdeleine, N.-D. des Grâces et Saint-François de Sales; 9° enfin du Rosaire.
Au dehors et dans l’enceinte de la paroisse s’élevaient avec leurs gracieux clochetons une foule de petites chapelles; on eût dit que chaque hameau, chaque village avait voulu posséder dans son sein une petite représentation de la mère-Eglise, et dédier une maison à Dieu. C’étaient d’abord, sur le cimetière, la chapelle de Sainte-Anne, Sainte-Catherine, Saint-Blaise et Saint-Loup; au collége Saint-Amour, celle des saints Pierre et Jean l’Evangéliste; à l’hospice, celle de Notre-Dame des Ermites, aujourd’hui des Sept-Douleurs; à la Molettaz, celle de Notre-Dame de Pitié, Saint-François d’Assise, Saint-Jacques, Saint-Lazare et Saint-Nicolas Tolentin; à Oudier, celles des Saint-Michel et Saint-Nieolas; à Darbon, celles de Saint-Jacques et Saint-Philippe; aux Cretets, de Notre-Dame de l’Assomption; au Petit-Bois, des Saints Sébastien, Symphorien et François Xavier; aux Chosaux, de Notre-Dame des Ermites et Saint-Gervais; aux Pectoraux, de N.-D. des Grâces et St-Guérin; au Mâx, des St-Barthélémy et Saint-Clair; au Planey, de Notre-Dame des Carmes, Saint-Pierre, Sainte-Brigitte et Saint-Donat; au Calvaire, près le village de Glaize, celle de la Passion; au Villard, celle des Saints Laurent et Martin; à Cassioz, de Saint-André et Sainte-Barbe: En tout seize chapelles, auxquelles on pourrait ajouter celle de la Tonnaz à Praz. L’on y célébrait plus de quinze cents messes annuelles, selon la teneur des fondations. Le jour des patrons de ces chapelles était chômé par les habitants du hameau, et alors la sainte messe ainsi que la prédication avaient lieu dans la chapelle rurale. Aujourd’hui, le plus grand nombre de ces édifices subsistent encore, et ils sont généralement bien entretenus; quoique la révolution en ait détruit plusieurs, leur nombre, loin de diminuer, a plutôt augmenté, surtout depuis qu’un homme puissant en paroles et en œuvres, le vénérable Martin, curé si regretté de la paroisse, réalisa la pensée et le pieux dessein de retracer d’une manière sensible les souffrances du divin Maître sur la voie douloureuse de Jérusalem au Calvaire.
Le siècle sourit à la vue de ces constructions rustiques, de ces modestes chapelles, et il affirme que le monde n’en est point meilleur! Sans doute, le nombre des édifices voués au culte ne donne pas partout et toujours la mesure exacte des sentiments religieux, mais n’est-il pas à la physionomie d’une paroisse ce que des couleurs vives et franches sont à la santé ? Si de belles conteurs sont parfois un signe menteur, on le reconnaît à des symptômes qui en avertissent. De même, lorsque la piété de la population n’est pas en rapport avec ses édifices relgieux, l’atonie, la stérilité en œuvres de-bienfaisance ou l’état de dégradation des monuments de piété accusent sa situation. Mais, nous pouvons le dire hautement, aucun de ces signes ne se rencontre à Megève.
L’institution charitable de l’hospice, fondé en 1696 par le vénérable Blaise-Gaspard Orsy, plébain, était florissante; son revenu, au montant de 1403 liv. en 1765, de 2621 en 1788, grandissait chaque année. L’établissement ne renfermait pas moins de vingt-six pauvres, qui trouvaient dans cette maison si bien désignée sous le nom seul de Charité, les secours temporels et spirituels. Tout disait le bonheur et la prospérité des habitants de Megève: pourquoi le souffle trop souvent dévastateur de la démocratie allait-il passer? les efforts de plusieurs siècles devaient être renversés en quelques années. A la veille d’une révolution, la France semait des maximes incomprises: notre chère Savoie se laissait entraîner; Megève comptait déjà quelques patriotes dont les aspirations, encore contenues, rêvaient un funeste triomphe.
Dans l’état de sa paroisse, dressé en 1788, le plébain entrevoyait cet avenir; son style, ordinairement si gai, revêt un caractère de tristesse lorsqu’il parle de l’état moral de ses paroissiens.
«Il n’y a que trop de cabarets, disait-il, qui occasionnent l’ivrognerie, le jeu, les veillées prolongées et par suite la profanation du dimanche. Plusieurs ne font aucune difficulté de vaquer à certains travaux les jours de dimanche, de commercer avec les étrangers qui viennent en ces jours-là, ou de prononcer beaucoup de malédictions contre les bestiaux; plusieurs superstitions sont encore généralement pratiquées, etc., etc.» Le récit que nous essayons ne justifiera que trop à quel point l’impiété d’un petit nombre était arrivée; nous citerons sans crainte les noms des plus ardents patriotes, leurs actes publics, les ravages qu’ils ont semés dans notre chère paroisse. Leur place doit être marquée dans l’histoire.
Puissent ces exemples écarter à tout jamais des temps aussi malheureux! Jetons les yeux sur ce passé, ne craignons pas. «L’imagina-
«tion, disait La Harpe, longtemps flétrie par
«des souvenirs douloureux, se reporte invo-
«lontairement vers le passé qu’elle accuse.
«Ne l’oublions point, ne l’oublions jamais, afin
«que jamais il ne revienne.»
Voilà le mobile qui nous anime, la pensée qui nous a dirigés dans le récit qui va suivre.
CHAPITRE II.
Table des matières
La France marchait en pleine révolution. Deux assemblées avaient changé la face du pays et déjà le sang coulait. Le clergé et la noblesse étaient proscrits; les prêtres officiels, privés du costume ecclésiastique, oubliaient parfois dans le mariage leur plus saint devoir. Le roi, successivement dépouillé de toutes ses fonctions et Prérogatives, était prisonnier au Temple. Enfin les rapports de la France avec les puissances étrangères devenaient hostiles, et elle voyait refuser ou renvoyer plusieurs de ses représentants.
Explosive de sa nature, favorisée par les principes qu’elle proclamait, la révolution, par son essence même, était appelée à déverser sur les nations voisines; aussi l’agitation ne tarda pas à pénétrer en Savoie. Des agents révolutionnaires, des commis-voyageurs subventionnés y firent de la propagande, s’adressant aux jeunes gens à tête exaltée, et nouant au milieu d’eux les liens toujours non avoués des sociétés secrètes. Alors parut le Premier cri de la Savoie vers la liberté, pamphlet qui, selon l’auteur, était destiné à réveiller l’attention de ses compatriotes sur l’abîme profond où ils étaient et à les détourner d’un gouvernement qui les maintenait dans un néant absolu .
Cet opuscule révolutionnaire, dû à la plume d’un Savoisien résidant à Paris, circula rapidement de main en main, et il ne tarda pas à être suivi d’une multitude d’autres du même genre. Les esprits s’échauffèrent, et, oubliant le règne paternel de leur roi, ils appelèrent de leurs vœux l’imprudente application d’un système qui devait logiquement conduire au régime de la Terreur.
«Chambéry, dit S. Em. le cardinal Billiet, eut un petit soulèvemeut qui fut bientôt comprimé ; à Thonon, cinquante ou soixante individus, échauffés par leurs idées patriotiques et par le vin, parcoururent la ville armés de fusils, de sabres ou de bâtons. Dans la nuit du 7 juin 1791, ils se portèrent aux prisons et forcèrent le concierge à leur livrer un nommé Charles, arrêté depuis quelques jours... La nuit suivante, ils s’attroupèrent de nouveau au nombre de quatre-vingts, sonnèrent le tocsin, crièrent au feu et troublèrent toute la ville .»
Megève eut aussi son soulèvement, bien que d’un différent caractère. Les patriotes s’étaient Procuré en secret le modèle du costume républicain, et avaient habilement gagné un jeune tailleur, qui se chargea de le confectionner, sans mesurer la portée et les conséquences de ses actes. Au jour donné, que l’on croit être celui de l’entrée de Montesquiou à Chambéry, les affidés revêtirent l’uniforme et se hasardèrent à paraître en public; cependant ils n’osèrent Point encore se coiffer du fameux bonnet rouge, qu’ils cachaient sous leur vêtement. Cette profession patente d’adhésion à la révolution et cette audace irritèrent la population du bourg à tel point, que les innovateurs furent poursuivis à coups de pierres et hués sans miséricorde. Quelques personnes armées de hoyaux se mêlèrent aux poursuivants, et un patriote eut le pan de sa veste coupé. Ce burlesque trophée de victoire resté entre les mains de la foule ne la satisfit point; elle se porta sous la fenêtre du tailleur soupçonné, et là, tandis que quelques hommes plus hardis le cherchaient dans sa maison, la multitude réclamait à grands cris qu’on le jetât par la fenêtre. Fort heureusement, ce malheureux avait trouvé une retraite sûre, et le sang ne coula pas encore. Enfermé dans une garde-robe, dont sa pauvre mère cacha la clef, il put échapper aux perquisitions jusqu’à ce que la foule, se dissipant, se reconnut enfin honteuse d’une violence si contraire aux habitudes de notre pays.
Cependant l’assemblée législative, dont l’ambassadeur s’était vu refusé par la cour de Turin, affectait de trouver dans les préparatifs de celle-ci un motif pour s’emparer de la Savoie. Le 1er septembre 1792, et, toutefois, procédant avec hésitation, elle avait d’abord fait notifier au général Montesquiou, par le général Servan, ministre de la guerre, qu’elle renonçait à l’invasion; mais en présence du facile succès que lui assurait la surprise, elle le laissa libre d’agir.
Montesquiou quitta donc son camp des Adrets le 18 septembre; le lendemain, il était à Barreaux, d’où fut lancée sa première proclamation, datée du 21. Sans autre déclaration de guerre, il pénétra sur le territoire savoisien; exécutant ainsi l’ordre d’attaquer qui lui avait été communiqué le 11. Par une ruse de guerre, il laissa croire aux soldats qu’il voulait lutter contre l’Espagne; aussi les espions sardes ne transmirent-ils que cet on-dit à leur roi, et celui-ci, entretenu dans une confiance trompeuse, n’a organisé aucune résistance.
Le 23, les troupes françaises avaient coupé l’armée sarde, dont une partie s’était repliée sur Montmélian et l’autre sur Annecy. Le 20, Montesquiou avait déjà reçu aux Marches une députation de Chambéry; le 21, avec cent cavaliers, huit compagnies de grenadiers et quatre canons, il se détermine à transporter à Chambéry son quartier général. A son arrivée, la municipalité, en habit de cérémonie, lui offre les clefs de la ville. Les soldats sont invités à un banquet public, et vers deux heures de l’après-midi, on put lire la proclamation suivante, ultérieurement affichée dans toutes les communes:
LIBERTÉ. ÉGALITÉ.
De la part de la nation française,
Guerre aux despotes, paix et liberté aux peuples!
Donné à Chambéry, le 24 septembre 1792, l’an IV de la liberté et le premier de l’égalité.
Le général de l’armée française,
MONTESQUIOU.
Ce fut le 26 septembre que cette proclamation fut publiée à Megève, où elle causa une consternation générale. Après l’invasion de la Savoie, une division du régiment suisse de Roemander avec une autre du régiment de Maurienne, de garnison à Carouge, se virent obligées de gravir nos montagnes pour n’être pas coupées par l’ennemi dans leur retraite. Elles tentèrent d’abord le passage de Notre-Dame de la Gorge, mais une grande quantité de neige nouvelle les contraignit à rétrograder et à passer par Megève, où elles logèrent.
Ces troupes, composées de douze cents hommes, se dirigèrent, le lendemain, par Mâx à Hauteluce en traversant la montagne de Véry. C’était le 2G septembre; les habitants de Mégève, requis pour le transport des bagages, ne firent aucune difficulté ; ceux de Montjoie, au contraire, s’esquivèrent la nuit suivante. Arrivés à Hauteluce, les habitants de Beaufort, désireux d’échapper à l’embarras de loger les troupes et de fournir les convois, semèrent le bruit que les Français étaient à la poursuite. Nos braves compatriotes continuèrent donc leur route, et sans-décharger ils poussèrent jusqu’au bourg Saint-Maurice, où les corps détachés furent réunis. Cette marche forcée et précipitée causa la perte de nombreux chevaux. Si l’on en croit le récit du plébain à qui j’ai emprunté ces détails, les pertes subies par les habitants de Mégève auraient été de plus de cent louis d’or. Tel fut le premier bénéfice de l’invasion française; pourtant ce n’était là qu’un prélude: on verra plus loin les charges énormes qu’entraînèrent après elles la liberté tant prônée et la république qui avait promis d’abolir les impôts des ci-devant tyrans.
La nouvelle de l’occupation de Chambéry surprit et consterna; chacun pressentait la nature des actes des conquérants, dont la propre patrie était bouleversée. Un spectacle déchirant vint justifier des appréhensions, hélas trop fondées. Plusieurs évêques français, plusieurs prêtres et nobles s’étaient réfugiés en Savoie, dans l’espérance d’y trouver asile et sûreté. L’invasion, qui anéantissait cette espérance, les obligeait à fuir de nouveau... «Alors, dit le plé-
«bain, on vit une multitude de prêtres de tout
«âge voyageant à pied, souvent avec des sou-
«liers et des vêtements en mauvais état, par
«des chemins devenus horribles à cause de la
«fréquence des pluies. La noblesse de Savoie
«vint encore grossir ce cortége, et le paysan,
«d’ailleurs si sensible aux pertes temporelles,
«accablé en ce moment par les dangers que
«courait sa récolte, oublia ses propres mal-
«heurs pour compatir à celui de ces infor-
«tunés.»
A Megève, cette émigration portait à croire que les prêtres savoyards seraient bientôt poussés sur la même route; les habitants en foule accoururent vers l’église, assiégeant de jour et de nuit les confessionnaux; chacun voulut régler les intérêts de sa conscience, recevoir un dernier mot de consolation et d’espoir, et bénir encore ce clergé qui depuis si longtemps faisait la gloire et l’honneur de son pays. Les communions furent fréquentes; on eût dit une suite d’exercices religieux et de fêtes, un second retour de l’an mille. Ce souvenir arrachait encore des larmes à notre bon plébain, alors que dans l’exil et caché au fond d’une retraite, il le consignait dans son intéressant récit de la révolution à Megève.
Le 3 octobre, lorsque l’armée française eut occupé tout le duché, le commissaire général Vincent, en qualité de régent de l’intendance générale pour la république, ordonna que l’ancienne administration de la Savoie continuerait provisoirement à être exercée quant à l’ordre judiciaire, aux finances et à l’instruction publique, jusqu’à ce que par un vœu libre la Savoie eût manifesté le mode de gouvernement qu’elle voulait adopter. La mesure pourrait aujourd’hui paraître généreuse; quoique, si l’on en croit Montesquiou, les sympathies entières du pays convergeassent vers la France.
La sanction par le peuple ne devait pas tarder: aussi, le 25 septembre, Montesquiou écrivit à la Convention qu’on pensait ici à un 84e département, mais, le 29, le généra! Servan lui répondait qu’on ne pouvait l’autoriser à rien modifier; qu’il appartenait aux comités de se prononcer et que les généraux français devaient maintenir l’indépendance des opinions et des votes.
Le 24 septembre, la Convention avait dirigé vers la Savoie trois commissaires, auxquels elle adjoignit le ci-devant abbé Simond Philibert de Rumilly. Ceux-ci, par une proclamation du 6 octobre, invitèrent tous les Savoisiens à statuer sur la forme de gouvernement, et le même jour la Société des amis de la liberté et de l’égalité de Chambéry arrêta d’envoyer quatre commissaires dans chaque province, avec mission de publier la proclamation et d’inviter toutes les communes à nommer un député, aux fins de délibérer sur les intérêts de la patrie et d’apporter à Chambéry les vœux sur le choix d’un gouvernement. Cette réunion publique était fixée dans l’église paroissiale de Chambéry pour le 21 octobre, dimanche.
En 1792, au mois d’octobre, la Savoie se trouvait donc dans la même situation que la France avait traversée en 1789, à la veille des états généraux. On y suivait la même marche, les mêmes idées, les mêmes intrigues; aussi les conséquences en seront-elles semblables, et fatales à la Savoie comme elles l’étaient déjà pour la France. De cette réunion, formée par des députés de chaque commune, surgira une assemblée, sœur cadette de la constituante, et qui, croyant renaître à la vie antique, se parera du nom d’Assemblée nationale des Allobroges.
Mais, avant de parler des œuvres de ce nouveau pouvoir, jetons un instant les yeux sur la sincérité des votes et des élections.
CHAPITRE III.
Table des matières
La Savoie étant conquise, Montesquiou l’occupant au nom de la République une et indivisible, les petits clubs se formèrent et dessinèrent les aspirations des meneurs: toute localité de quelque importance en organisa un. Là étaient ourdis les complots, se discutaient les moyens de sûreté personnelle et se préparaient les triomphes du nouveau régime.
Megève avait déjà son club, qui pouvait désormais revêtir le costume républicain, conspué naguère; ses membres, peu nombreux, étaient du moins d’ardents patriotes, très-probablement inscrits à la franc-maçonnerie. La voix du peuple les en a qualifiés de leur vivant, et d’ailleurs nul n’ignore le système habituel de la propagande révolutionnaire. Sans cela on ne saurait trop comment expliquer la fureur de quelques patriotes dans l’exécution des ordres les plus impies et les plus sacriléges, s’ils n’eussent obéi à un serment secret. Je ne parle pas des serments publics réclamés par les lois du temps, mais bien de celui que prête tout affilié aux sociétés secrètes, et on ne peut pas douter que Megève eût été travaillé sous ce rapport. Quoi qu’il en soit, ces associations perverses, hostiles à la religion, ces clubs infects, mûrissaient les projets les plus audacieux et les plus destructeurs de la société. Eux encore surveillaient partout et avec une attention soutenue l’exécution des décrets révolutionnaires, et ils en dénonçaient les violateurs; car, constatons-le, ceux-ci étaient nombreux, bien que mis aux prises avec de lâches dénonciations.
Pendant qu’à Chambéry la société des Amis de la liberté lançait ses arrêtés, à Paris les patriotes savoisiens formaient aussi un club des Allobroges, une légion des Allobroges; et même, détachée de celle-ci, une compagnie, sous les ordres de Dessaix, avait fait partie de l’expédition française en Savoie. En 1848, n’avons-nous pas vu la même tactique se reproduire sous une autre forme?
L’histoire nous a conservé les noms des quatre commissaires nommés pour publier la proclamation des représentants conventionnels. Ce furent les citoyens Yens-Roche, Jaquier, Tardy et Lassalle. Ne pouvant tout surveiller, ces quatre émissaires en déléguèrent d’autres à qui mission fut donnée de propager les principes de la liberté démocratique, et ceux-ci parcoururent les campagnes distribuant, affichant dans toutes les communes la proclamation des commissaires et l’adresse des jacobins de Chambéry.
Ces nouveaux missionnaires dirigés sur Megève, patriotes déclarés et des plus propres à remplir leur mandat, étaient les citoyens Vulliet et B...y, tous deux notaires à Sallanches. Armés des écrits révolutionnaires de Favre-Buisson et de Marin, ils arrivèrent le 14 octobre, jour de dimanche et fête de la Dédicace de l’église paroissiale. A l’issue de la grand’messe, le peuple fut convoqué par eux à l’église aux fins de connaître le mandat et d’entendre le développement donné aux principes de 1789. «Ces
«Messieurs, dit le plébain, étaient bien enco-
«cardés et le bonnet rouge en poche.» Les patriotes convaincus à l’avance formèrent d’abord seuls l’auditoire; il fallait qu’ils fussent dans la foule au moment du vote que l’on allait provoquer.
L’enceinte sacrée retentit alors de paroles qui jusque-là n’avaient point résonné sous ses voûtes sacrées; elle devint, selon la parole de l’Evangile, une caverne de voleurs: l’on y vit rouler les tables et les chaises des changeurs, qui devaient bientôt dénuder et abattre nos autels. La foule rentra peu à peu: consternée et saisie d’appréhension, elle prêtait l’oreille à ces deux apôtres, dont elle ne pouvait encore mesurer les actes sacriléges; toutefois elle pressentait le départ de ses prêtres.
Le peuple comprit bientôt ou plutôt crut comprendre lorsqu’il entendit rejeter impudemment la juridiction ecclésiastique, refuser la subordination à l’Eglise pour ne laisser subsister que l’obéissance envers le pouvoir temporel, prêcher la révolte contre le clergé, etc. Alors il se repentit d’être rentré à l’église... Cependant ce n’était là qu’un prélude, un moyen employé pour entraîner plus facilement les populations à secouer le joug de la religion et les lois du roi légitime. Satisfaits de l’air sombre et recueilli qui pesait sur la foule, les deux prosélytes de la liberté abordèrent enfin l’objet de leur mission. «La Convention nationale, dirent-ils,
«vient aujourd’hui, par ses représentants, vous
«rendre à la liberté et vous engager à choisir
«spontanément le mode de gouvernement qui
«vous plaira. Il est juste que le peuple souve-
«rain déclare le régime qui lui convient le
«mieux. Voudriez-vous former une république
«à part? Nous ne saurions le penser, car ce
«serait chose impossible. Aimeriez-vous mieux
«retourner sous les fers du despote de Turin
«lorsqu’une grande nation, qui se suffit à elle-
«même, vous tend les bras en même temps
«qu’elle rend libres les vôtres? Ce serait le
«plus déplorable excès de folie ou de fanatis-
«me. La seule idée d’un tel acte fait frémir!
«Séparez-vous donc des tyrans, unissez-vous
«à cette grande nation loyale et généreuse qui
«vient vous faire goûter les douceurs d’une li-
«berté trop longtemps ignorée. L’armée fran-
«çaise est devenue votre compatriote en fou-
«lant notre sol, que la misère et l’esclavage
«occupaient seuls. Les rois ne font que des
«traités de famille; ils immolent à cet intérêt
«le sang, les subsistances de leurs sujets et ils
«trafiquent même de leurs têtes. Un peuple
«libre vient vous offrir l’union et l’amitié ; par-
«tout où ce peuple voit des hommes, il les dé-
«clare ses semblables, ses égaux, les traitant
«comme des frères. Abandonnez le tyran de
«Sardaigne. La France n’est point venue dé-
«vaster vos campagnes. Ce que ses besoins
«exigeront, elle le demandera avec confiance,
«l’argent à la main. En respectant vos per-
«sonnes, vos demeures, vos propriétés, en
«vous offrant son amitié, le peuple libre veut
«partager avec vous le bien le plus cher à l’hom-
«me, celui de l’espoir..., et le sentiment n’en
«meurt jamais, pas même dans le cœur de l’es-
«clave. Jouissez-en donc sous sa protection:
«et que ceux qui désirent un bonheur si en-
«viable lèvent la main en signe d’acceptation.» Cette harangue, dont les lambeaux étaient empruntés à divers écrits révolutionnaires, produisit peu d’effet. «A peine aperçus-je, rap-
«porte le plébain, une vingtaine de mains, en-
«core remarquai-je que les manches étaient
«de drap fin et les boutons de couleur. Sans
«voir leur visage, il était aisé, ajoute-t-il, de
«conclure que ce n’étaient pas nos paysans.» Cette remarque naïve, mais judicieuse, montre assez que le plébain entend indiquer la catégorie où se recrutèrent les patriotes.
La majorité laissait juger par son silence que les habitants de Megève ne voulaient ni du régime démocratique ni de la France; une vingtaine de votes dans une assemblée de trois cents personnes avaient bien peu de valeur. N’importe, on battit des mains et on s’écria avec enthousiasme que le vœu général de l’assemblée adoptait l’incorporation à la République. On verbalisa donc dans ce sens, et cette comédie, burlesque (si elle n’eût pas dû conduire à de grands malheurs), fut présentée comme donnant l’expression des sentiments de la population.
Tout n’était pas fini; de même qu’un abîme appelle un autre abîme, cette cabale fut suivie d’une Seconde non moins audacieuse et non moins indigne. La proclamation du 6 octobre exigeait que chaque commune élût un représentant pour Porter à Chambéry les vœux et les réclamations. Cette élection eut lieu le même jour; les patriotes y étalèrent à plaisir leurs manœuvres pour dominer, et la pluralité des suffrages désigna le châtelain Jean Millon, patriote exalté et fort admirateur des nouveaux principes. Ce résultat surprit, et l’on ne tarda pas à connaître qu’un même individu avait émis en sa faveur jusqu’à quinze votes. Un pareil début suffisait à donner la mesure de la déloyauté de nos patriotes. «Le
«député eût mérité d’ailleurs depuis long-
«temps, par son zèle et son ambition, dit le
«plébain, d’être honoré de cette mission; il
«fut pour Megève et pour tout le district ce que
«Simond a été pour la Savoie et Robespierre
«pour la France.»
Ce jugement était peut-être exagéré ; cependant, il est vrai de dire que tant que Millon fut en place, il se montra un des plus ardents parmi les propagateurs et les exécuteurs des décrets révolutionnaires. Son choix et son acceptation comme membre du district de Cluses en sont la preuve la plus éclatante.
La commune de Demi-Quartier, débarrassée des patriotes par une heureuse circonstance, fut plus heureuse dans le choix de son représentant en la personne de l’économe royal du prieuré, Angelon Tissot, homme religieux, probe et dévoué à la bonne cause. Megève ne manquait pas en ce moment d’hommes justes: aussi, les premières élections municipales en font foi; mais les patriotes, craignant de les voir investis de l’autorité, ne reculaient devant aucune manœuvre, quelque basse ou injuste qu’elle fût, pour les écarter. En ce moment, l’élection d’Angelon Tissot n’était d’aucune portée; il devait même être dangereux d’exposer un homme de bien au milieu de tant de forcenés. Que ferait-il à Chambéry, dans l’assemblée, composée presque exclusivement de révolutionnaires? Sa voix serait-elle écoutée? Ne passerait-on pas à l’ordre du jour? Quoi qu’il en soit, son élection honore ses commettants, et, si son rôle fut infructueux, il restera du moins comme une protestation vivante contre ce qui pourrait être fait contrairement à la justice et à la religion.
Savait-on, d’ailleurs, à Megève, que tout était déjà conclu, que les protestations des communes et de leurs députés ne seraient qu’une chimère, et que, si on gardait une apparence de législation, elle était tout extérieure et uniquement afin de ne pas effaroucher les populations dès le prime abord? Malgré le civisme de son représentant, Megève avait en effet inséré dans son mandat les réserves les plus formelles en faveur de la religion catholique et de son culte sacré, pour lequel on prescrivait qu’il ne serait dérogé en aucune manière. Tous les vieillards interrogés sur ce point m’ont affirmé cette réserve; elle est unanime; quelques-uns même l’avaient consignée de leur propre main sur le papier. Demi-Quartier donna d’identiques Instructions à son député. Quelle différence entre ces deux personnages réunis à Chambéry! l’un, Malgré l’irrégularité et le vice de son élection, partait avec fierté, l’ambition dans le cœur, prêt à sacrifier les intérêts de sa commune pour arriver à une charge, se riant en secret des protestations qu’on lui confiait; l’autre, au contraire, se rendait à l’assemblée le cœur brisé de regrets et en prévoyant l’inutilité de ses démarches! Aussi verrons-nous bientôt qu’il quittera sa patrie avec le clergé fidèle, et que ses biens seront mis à l’enchère à vil prix par les patriotes. Voilà tout ce qu’il retira dans ces temps malheureux de son attachement à son Dieu et à son roi.
CHAPITRE IV.
Table des matières
La Savoie se modelait sur la France; le 21 octobre, les députés de toutes ses communes se trouvèrent réunis à Chambéry pour exprimer le vœu et les désirs de la population. Dans la première séance, tenue le même jour, on procéda à la vérification des pouvoirs; dans la seconde, l’assemblée examina les délibérations des communes, et le dépouillement établit que sur six cent cinquante communes, plus de six cents avaient voté pour la réunion à la république française. Les soixante et dix communes du Faucigny, dit Joseph Dessaix , avaient toutes voté pour la France; cela n’a rien de surprenant, les votes ayant été, sans doute, recueillis dans la plupart d’entre elles de la même manière qu’à Megève. La commune de Saint-Gervais, dit encore le même écrivain, avait donné plein pouvoir à son député sur ce point. Six communes du Faucigny déclarèrent qu’un intérêt particulier et de puissants motifs nécessitaient pour elles l’établissement d’un siége de justice et d’administration publique à Sallanches; qu’ainsi les vingt et une communes, se réunissant avec le chef-lieu, devraient être érigées en district eu égard à la grande distance qui les séparait de Bonneville, tandis que Sallanches était leur point central de réunion. Les procès-verbaux ne font connaître que quatre de ces six communes, savoir: Bellecombe, Crest-Voland, Saint-Nicolas-la-Chapelle et Combloux. La cinquième, nous le croyons, était Megève, qui, le 9 décembre, députa de nouveau Angelon Tissot à l’assemblée générale tenue le 15 du même mois à Sallanches, pour y prendre, avec les députés des communes du haut Faucigny, tous les moyens convenables aux fins d’ériger le bas en district distinct, et de constituer Sallanches en chef-lieu .
En prenant acte du vœu des communes, les députés de la Savoie, ainsi réunis dans la capitale, proclamèrent leur souveraineté et se déclarèrent constitués en Assemblée nationale des Allobroges. L’homme influent dans cette assemblée, qui siéga huit jours seulement, celui qui dirigea tout et dicta presque tous les décrets, fut le commissaire Simond. Suivons un instant les faits et gestes de cette constituante savoisienne.
«Dans sa séance du 23 octobre, dit S. E. le cardinal Billiet, elle prononça la déchéance de la maison de Savoie; ses membres prêtèrent ensuite le serment d’être fidèles à la nation, de maintenir la liberté ou de mourir en la défendant, puis, enfin, celui de ne plus reconnaître de royauté, ni de noblesse, ni rien qui pût blesser l’égalité.» Ne dirait-on pas le serment du Jeu de Paume prêté en 1789 par le tiers-état?
Le 22, après avoir fixé un traitement de 12 livres par jour aux députés, elle remplaça officiellement le nom de Savoisien par celui d’Allobroge; le 23, elle décréta que, parmi ses membres, ceux ayant des titres de noblesse devraient les déposer sur le bureau ou renoncer à leur députation. Le 26, elle reçut le vénérable évêque de Chambéry, Michel Conseil (de Megève) qui prononça le discours suivant:
«Citoyens,
«Le clergé de cette ville vient offrir ses hommages à la nation et l’assurer de son zèle à maintenir les vrais principes de la religion; il n’emploiera la confiance que les peuples pourraient lui accorder que pour leur inspirer la soumission aux lois qui caractérisera toujours le vrai citoyen. Nous sommes persuadés que cette glorieuse époque sera celle du bonheur et de la félicité de la nation allobroge, et que la postérité la plus reculée sera pénétrée de la plus vive reconnaissance pour le bienfait signalé que la république française vient de lui procurer .»
Vous vous trompez, pasteur vénérable, la postérité maudira au contraire la République française... je sais que les malheurs du temps vous imposaient votre langage; votre présence et vos avertissements ne pouvaient avoir la force de faire revenir à de meilleurs sentiments les esprits échauffés par la Révolution. Vous ne l’ignoriez pas; mais, ce que vous ne saviez pas encore, saint vieillard, c’est que vous seriez une de leurs premières victimes. Ecoutez plutôt ce qu’on va vous répondre. Le citoyen Doppet, prenant la parole, répondit en effet avec un ricanement de funeste augure que, «à la vérité, le peuple souverain ne tarderait pas à enlever au clergé tout ce qu’il possédait, mais que ceux de ses membres, qui sauraient accepter leur nouvelle position avec résignation, seraient bien payés de leurs sacrifices par l’estime et la confiance de leurs concitoyens, etc. .» Quelle poignante ironie, et surtout quelles espérances laissées à une adresse si confiante!... Il n’y avait pas à s’y méprendre, le clergé de Savoie ne pouvait plus se faire illusion, il allait être spolié comme celui de France.
Ce moment n’était pas loin, car l’Assemblée avait décidé la publication de la loi du 2 novembre 1789, par laquelle la Constituante s’était emparée en France de tous les biens ecclésiastiques; mais elle jugea opportun de différer quelques jours pour ne pas alarmer l’opinion publique; elle s’empressa cependant de prendre des mesures afin que rien ne pût lui échapper. Elle nomma des commissaires chargés de dresser note de tous les avoirs des communautés religieuses, en en puisant les éléments dans leurs registres. Le même jour, 26 octobre, elle porta un décret en vingt-six articles qui confisquait les biens du clergé séculier et régulier. Sous la dénomination de biens du clergé, elle comprit les prémices, dîmes, biens ruraux, édifices, créances, titres, etc., formant sa propriété ; toutes les bourses, capitaux, etc., formant la masse des possessions ecclésiastiques, et aussi les églises, oratoires, chapelles quelconques, ainsi que les meubles, effets, ustensiles en or et en argent qui s’y trouvaient.
Par l’article 5 du même décret, elle chargea les officiers municipaux et secrétaires des communes de faire l’inventaire de tous les biens de l’Église, tant mobiliers qu’immobiliers,
«avant lequel les administrateurs, receveurs,
«prieurs, etc. seront assermentés et sommés
«de dire la vérité.» L’article 9 confiait aux communes la surveillance de ces mêmes biens. Par l’article 11, elle supprima définitivement la dîme, de quelque nature qu’elle fût, à partir du 1er janvier 1793; mais, n’osant point encore spolier le clergé, elle décréta, par l’article 13, qu’à partir du 1er juillet 1793 le traitement des curés, dont le nombre s’élevait à plus de cinq cents individus, serait de douze cents livres dans les campagnes, de quinze cents dans les villes, outre le logement convenable et un jardin tel qu’il existe. Le traitement des vicaires devait être, à forme de l’article 22, de sept cents livres dans les campagnes et de huit cents dans les villes. L’article 15 supprimait tout casuel ecclésiastique, et, chose plus étrange encore, par l’article 15 l’Assemblée se chargeait de faire acquitter les fondations.
Dans la même séance, l’Assemblée prononça aussi la confiscation des biens appartenant aux émigrés, absents du pays dès le 1er août 1792 et qui n’y seraient pas rentrés dans deux mois. Le 27 octobre, elle abolit par un décret en huit articles la noblesse héréditaire, les livrées, les bancs, les fourches patibulaires, et enfin tous les droits féodaux. Le même jour, elle arrêta d’envoyer à la Convention de Paris une adresse exprimant, au nom du peuple savoisien, les sentiments qui l’animent . Le 29, elle élut les députés appelés à se rendre à Paris et les vingt et un membres de la Commission provisoire: après quoi elle prononça que les séances étaient finies et se déclara dissoute sous les auspices de la liberté et de l’égalité. Si l’on considère la nouveauté des circonstances, l’effervescence des esprits, la multiplicité des objets, etc., on conviendra sans peine que les députés n’auraient pu faire bien dans un temps plus long, et que des hommes du plus grand talent n’auraient pu faire mieux dans un temps aussi court. C’est la pensée de Joseph de Maistre .
CHAPITRE V.
Table des matières
La liberté démocratique faisait d’immenses progrès en Savoie, déjà Simond le représentant pouvait avec toute vérité dire à la Convention, le 21 novembre 1792, «que les Savoisiens avaient plus fait en moins de huit jours que l’assemblée constituante dans l’espace de trois ans.» La royauté et la noblesse abolies, les biens du clergé mis sous la main de la nation, tous les pasteurs non absolument indispensables supprimés, l’anéantissement de toute espèce de féodalité, sous quelque dénomination qu’elle existât, voilà le fruit des travaux de leurs représentants . Aussi, tout ce qu’il y avait de pervers put dès lors lever le masque impunément; on adora l’aurore de la liberté naissante en haine du despotisme mourant, et les premières démonstrations de ce nouveau culte se firent par la plantation d’un arbre qui, trompant ses propres auteurs, devait être le porte-étendard de la révolte et de l’anarchie.
Depuis un temps immémorial, Megève a toujours vénéré une antique statue de la Vierge située dans une petite grotte de la forêt des Crétets. L’origine de cet oratoire se perd dans la nuit des temps, et toutes les recherches faites jusqu’ici à ce sujet n’ont point pu l’éclaircir. Quoi qu’il en soit, ce lieu était devenu l’objet d’un pèlerinage très-fréquenté, surtout depuis qu’un événement singulier y détermina la construction d’une chapelle plus en harmonie avec le nombre des pèlerins venant de l’étranger. En effet, vers l’an 1740, le docteur Joseph Socquet, de la Faculté de Turin, de Paris et de Montpellier, etc., natif de Megève, passant de nuit sur la route qui conduit de Megève à Saint-Gervais, se trouvait en face de l’oratoire des Crétets, quand il se vit tout à coup assailli par Un loup.
En présence de ce danger, le pieux docteur tourna ses regards vers la Mère de Dieu et fit vœu de bâtir une chapelle près de l’oratoire, s’il échappait au péril. Il triompha heureusement de la bête fauve, et aussitôt il se mit en devoir d’accomplir sa promesse par la construction d’une gracieuse chapelle en l’honneur de Marie triomphant de la mort. Ce fut dans ce bois sacré que nos patriotes allèrent choisir leur idole. Par une vengeance impie, auraient-ils voulu consacrer à la déesse Liberté ce qui depuis si longtemps l’avait été à Marie? La plus belle pièce de sapin fut amenée et préparée par eux avec soin. On ne saurait dire le zèle qu’ils y mirent, l’habileté qu’ils déployèrent, les vœux qu’ils formèrent pour sa longue durée, j’allais dire leur tendre affection pour ce bloc de bois . Cependant leur intrépidité et leur dévouement n’allèrent pas jusqu’à oser braver l’opinion publique et à poser en plein jour l’idole sur son autel. Ils se rappelaient probablement le succès de leur première excursion républicaine et l’accueil qui l’avait suivi; il fallait d’ailleurs consommer un nouvel acte de fanatisme et d’impiété, auquel la nuit seule pouvait donner le temps et la tranquillité nécessaires.
Alors, comme aujourd’hui, on voyait sur la place publique une croix de mission reposant sur un énorme bloc de pierre. Pour consolider l’œuvre de sa prédication, le P. Vaubonne, jésuite, prédicateur de la mission fondée par le plébain Blaise Gaspard Orsy, avait planté avant son départ le signe sacré de notre rédemption au milieu des habitants de Megève. On raconte que, aidé par les hommes de bonne volonté, il se rendit avec eux au village de la Dy pour y prendre la pierre qui devait servir de base. Après avoir lui-même concouru à la charger, il s’y assit et on le conduisit ainsi avec la pierre jusque sur la place, où il affirma publiquement que jamais le bourg ne serait totalement incendié, tant que cette pierre subsisterait avec une croix: Ceci se passait pendant l’hiver de 1754.
Malgré la prédiction du père Jésuite, ce fut sur cette pierre que nos patriotes voulurent dresser leur autel. Ayant transporté la croix sur le cimetière à la place de celle qui venait de tomber de vétusté, ils dressèrent l’arbre de la liberté, le coiffèrent d’un bonnet rouge en fer-blanc, au dessous duquel ils avaient fixé une balance entre deux drapeaux avec cette devise, Libre ou mourir: puis, la cérémonie faite, chacun s’en fut coucher. Au matin, grande fut dans le bourg la rumeur publique à la vue de ce trophée du jacobinisme; plusieurs se contentèrent de verser des larmes, tandis que d’autres Proféraient des menaces grossissant avec rapidité et dont les effets ne furent détournés que par la prudence et des avis de modération. Cependant les patriotes arrivèrent pour fêter leur dieu; ce fut d’abord un concert suivi d’une danse exécutée autour de l’arbre par les patriotes avec leurs fidèles compagnes animées du même esprit. Une orgie succéda à ce culte non moins impie que cynique. L’arbre et ses atours avait coûté quatre-vingts livres de France, le banquet s’éleva à la même somme, et le conseil municipal dut en solder les frais! Il ne convenait pas, disait-on, qu’il refusât: c’eût été donner une preuve de l’incivisme le plus dégoûtant, Les prémices de la liberté coûtaient, on le voit, assez cher, et cependant ils n’étaient qu’un essai. Ce ne fut pas la dernière fois que la commune paya de semblables banquets.
Ce nouvel étendard augmenta la hardiesse des égaliseurs, et les ennemis de la croix se déclarèrent plus ouvertement contre ses disciples. Le clergé devint un objet de haine et d’attaques: le premier prêtre de Megève qui fournit une victime fut le pieux curé de Servoz, Jean-Baptiste Goddau. Après avoir vaqué toute la matinée, un jour de dimanche, aux fonctions ordinaires de son ministère, il fut accosté à l’issue des offices divins par deux mauvais sujets de sa paroisse, qui le couvrirent d’injures et lui demandèrent compte de quelques vases sacrés qu’il avait cachés pour les soustraire à la rapacité révolutionnaire. La présence des paroissiens empêcha ces deux forcenés de se porter sur lui à des violences, mais ne modifia pas leur dessein. Sur le soir, l’abbé étant sorti pour visiter un malade, les nouveaux libéraux le suivirent, et, le voyant entrer dans un sentier isolé, ils fondirent sur lui et le criblèrent de coups. Avec beaucoup de peine M. Goddau parvint à regagner la cure. Malgré ses blessures, il avait le courage de vouloir faire sa visite habituelle au Saint-Sacrement; on ne l’en dissuada qu’avec peine, en lui représentant qu’il devait se contenter en ce jour, à cause de ses blessures, de prier devant son crucifix. Ces précautions de la part de ses gens n’étaient pas sans raison, car on sut plus tard que les deux assassins s’étaient postés à la porte de la cure pour consommer leur forfait. Le saint curé n’avait pas besoin de nouveaux coups: ses blessures s’aggravèrent de jour en jour. Sentant sa fin approcher, il reçut les derniers sacrements avec la plus grande édification, fit son testament le 22 octobre 1792, et s’endormit ensuite paisiblement dans le Seigneur. Avant de mourir, il adressa à ceux qui l’entouraient la plus touchante exhortation sur les affaires du temps: il leur prédit que des loups ravissants ravageraient bientôt le troupeau de Jésus-Christ, et leur montra en peu de mots les moyens qu’ils devaient prendre pour éviter la séduction (1).
Ce digne ecclésiastique, d’abord vicaire à Magland, puis nommé à la cure de Servoz, laissa en mourant, dans les souvenirs de tous ceux qui l’avaient connu, la réputation d’un prêtre aussi zélé que plein de lumière. Megève peut donc se glorifier d’avoir produit le premier martyr de la révolution française en Savoie. La mort de l’abbé Goddau fut l’effet de la haine de la religion et du dévouement du prêtre à la défendre. On racontera plus loin le long martyre et la mort d’un autre enfant de Megève, plus célèbre par sa haute position et par sa fermeté invincible dans le devoir. Ce sont là des faits qui attachent une auréole à la paroisse, tout en laissant à la postérité l’obligation de l’exemple. Noblesse oblige.
Telle était cependant la frayeur inspirée par les jacobins ou patriotes, que, malgré les preuves les moins équivoques, ces deux assassins restèrent tranquilles dans leurs foyers et jouirent du bénéfice de l’impunité.
Ainsi, tandis que le clergé et les honnêtes gens étaient dénoncés et impitoyablement cités à la barre pour la moindre parole équivoque ou pour avoir rempli leurs fonctions, le crime restait impuni, malgré son insolente publicité. Et pourtant l’on proclamait hautement l’avénement de la liberté, l’émancipation des peuples, la chûte du despotisme, etc., etc. Tel est l’abîme où, dès ses premiers jours, la révolution avait précipité les esprits.
A cette époque, c’est-à-dire vers la fin de 1792, les ordres émanés de Paris et de Chambéry se pressaient en foule: le banc du droit ne suffisait plus à contenir les affiches; chaque jour il fallait l’élargir afin de pouvoir offrir au peuple la lecture des nombreux décrets. Tacite, qui vivait dans un temps de désordre social, nous donne la raison de cette multitude de lois. «Plus un Etat est corrompu, dit-il, plus
«les lois qui le régissent sont nombreuses.
«Corruptissima respublica, plurimæ leges.»
Au fond, ces décrets ne contenaient guère que des termes nouveaux imposés au peuple: l’avocat s’appelait homme de loi; le médecin, le chirurgien, officier de santé ; le conseil de commune, municipalité ; le syndic, maire; le vice-syndic, adjoint; les conseillers, officiers municipaux, etc. Tant de termes inconnus dans tant de décrets jetaient en une singulière confusion l’esprit de nos braves paysans: ne pouvant se familiariser immédiatement avec eux, ils prenaient souvent l’un pour l’autre, et cela favorisa plus d’une fois les menées des patriotes.
Le 27 octobre 1792, l’assemblée des Allobroges décréta que l’encens serait brûlé dans les temples, seulement pour honorer la divinité ; qu’il ne serait offert à personne et que dans la distribution du pain bénit toute distinction serait abolie. Ce décret plut beaucoup à nos libéraux, qui se hâtèrent de le faire exécuter. «Sans entrer dans ces sentiments, qui
«ne venaient que d’un faux zèle pour la di-
«vinité et d’une fausse notion de l’égalité,
«disait à ce propos le plébain, on pouvait et
«on devait obéir; il ne fallait pas irriter, de
«crainte de tout perdre: il ne nous en coûtait
«d’ailleurs pas beaucoup; on n’aurait pu que
«rire de la scrupuleuse attention avec laquelle
«nos ennemis cherchaient à nous humilier, si
«on n’avait lu dans l’avenir un coup plus sen-
«sible préparé par toutes ces minuties.»
CHAPITRE VI.
Table des matières
Le 21 novembre 1792 marquait l’entrée des députés allobroges à la Convention. Doppet, prenant la parole, rendit compte de la mission dont ils étaient chargés et donna lecture des pouvoirs, ainsi que de l’adresse allobrogique, qui fut couverte d’applaudissements. Le 27, le citoyen abbé Grégoire monta à la tribune pour développer l’opinion des comités diplomatiques et de constitution sur l’annexion de la Savoie et fit à ce sujet un très-long rapport. Un seul député se leva pour le combattre; mais la question ayant été mise aux voix, la Convention déclara, au nom du peuple français, la réunion de la ci-devant Savoie à la République française.
Le même jour, elle adopta un décret en six articles portant que la Savoie formerait provisoirement un 84e département, sous le nom de département du Mont-Blanc; que les assemblées primaires et électorales se formeraient incessamment pour nommer dix députés à la Convention, etc. Villars et Doppet prirent encore la parole, à laquelle le président Grégoire répondit en résumant le bonheur de l’Assemblée .
Selon l’article 1er du précédent décret, quatre commissaires furent nommés pour organiser le nouveau département, savoir: Philibert Simond, l’abbé Grégoire, Hérault et Jagot: en d’autres termes, un prêtre apostat, un évêque constitutionnel et deux jacobins. Sous leurs mains, la Savoie fut divisée en sept districts, 83 cantons et 652 communes; malgré ses représentations, Megève fut enclavé dans le district de Cluses et forma le septième canton, comprenant le Demi-Quartier et Praz, avec une population de 3110 habitants et cinq électeurs.
Dans la séance du 3 décembre, le président de la commission provisoire de Chambéry annonça que l’annexion de la Savoie était adoptée par la Convention; la joie fut bruyante, les applaudissements répétés, le canon gronda et l’on dépêcha des courriers pour annoncer aux communes l’heureuse nouvelle. Une messe d’action de grâce et un Te Deum furent célébrés à la cathédrale par Mgr Conseil lui-même
«Peut-être, dit S. E. le cardinal Billiet, peut
«être ne voulait-il pas que sa cathédrale fût
«souillée par le capucin apostat Arnaud, qui
«s’était offert à la dire.» Chaque commune reçut ensuite l’ordre d’accomplir une cérémonie semblable. «Dieu sait, s’écriait notre plébain,
«avec quelle intention nous nous en acquittâ-
«mes! Dans les villes où il y avait une musi-
«que, ajoutait-il, cette cérémonie fut pro-
«longée durant une heure, et, comme par déri-
«sion, on y ajouta le Magnificat, qui permettait
«de réciter le verset Deposuit potentes de sede.
«C’est ainsi qu’on se moquait ironiquement du
«roi de Sardaigne, dont le berceau venait d’être
«brisé, et qu’on se jouait de la religion, par cela
«même que l’on affectait de protester en sa
«faveur dans les cérémonies religieuses.»
Un événement plus important grossit bientôt l’agitation des esprits: il s’agissait de procéder à la formation de la municipalité, selon les termes du décret d’annexion. A Megève, deux grands partis étaient en présence; le plus nombreux toutefois pensait sagement et ne voulait admettre en charge aucun patriote, mais une multitude de formalités à observer et auxquelles le simple paysan n’était point habitué favorisait singulièrement le parti opposé. Le bon sens néanmoins triompha de la cabale, des personnes éclairées et bien intentionnées vinrent en aide aux ignorants. L’affaire était grave, et, selon l’expression du temps, on se tint longtemps l’épée aux reins. «Je défie l’Assemblée natio-
«nale de Paris, écrivait le plébain, d’observer
«plus scrupuleusement les moindres syllabes
«du manifeste qu’on ne le fit à Megève.» Toutes les assemblées convoquées à ce sujet eurent lieu à l’église; elles y étaient généralement de trois ou quatre cents votants rassemblés au son de la grande cloche, et chaque fois on dressait exactement la liste des assistants.
Les enfants âgés de vingt ans furent habiles à voter comme leurs pères, mais les mendiants et les domestiques étaient exclus, quoiqu’on vécut sous le règne de l’égalité. Peut-être que la charité et la douceur, étant des vertus fort peu connues aux républicains, les patriotes désespéraient de l’appui de cette classe de citoyens. Voici maintenant les formalités prescrites pour les élections.
Le plus ancien des électeurs, appelé au fauteuil, présidait l’assemblée; par le premier scrutin, on choisissait à volonté un autre président pour les séances suivantes et trois scrutateurs chargés de dépouiller les votes. Chaque électeur écrivait sur un bulletin les noms de ceux qu’il désirait élire et les portait aux scrutateurs chargés de les déposer dans l’urne. Quand tous les bulletins étaient ainsi réunis, les scrutateurs les dépouillaient; la pluralité des voix désignait les élus. Leur proclamation immédiate avait lieu au son de la cloche, et on procédait de nouveau à l’élection des autres membres ou officiers de la municipalité. Plusieurs charges, celle du maire, entre autres, exigeaient la majorité absolue des votes, tandis que d’autres ne demandaient que la majorité relative.
L’élection du maire se répartit, sauf quelques voix isolées, sur deux têtes; savoir: M. Defforges, notaire, homme éminemment religieux, et le châtelain Jean Millon, secrétaire de la paroisse. Le premier fut élu à une forte majorité ; son succès affligea beaucoup le parti opposé, qui ne sut point contenir les frémissements de sa colère. M. Defforges avait déjà longtemps gouverné les affaires de la commune: il était tout à la fois homme d’une probité reconnue, plein de prudence et dévoué aux principes conservateurs; aussi son élection, consacrée par une écrasante majorité, réjouit-elle les amis de l’ordre et de la justice. Conduite par un semblable chef, la municipalité aurait refusé évidemment de se prêter à tous les actes impies qui furent commis plus tard, lorsque ce citoyen eut été mis dans les fers. Parmi les officiers municipaux la plupart avaient les mêmes intentions, les mêmes sentiments que leur chef, mais on en comptait aussi quelques-uns dont les instincts révolutionnaires sauraient se montrer en temps opportun. Je consigne ici les noms de cette première municipalité, tels qu’on les voit dans la signature des procès-verbaux du temps. Ils furent pour la commune de Megève: Angelon Tissot, Jean-François Morand, Jean-Michel-Clément Berthet, Jean Conseil, André Ours, Pierre Soquet-Clerc, Jean-Baptiste Coutin, Jean-Baptiste Briches, Jean-Baptiste Muffat-Jeandet; pour le Demi-Quartier, Jean-François Arvin-Berod, Joseph-Marie Joly-Pottuz, Jean Muffat-Jeandet, Jean-François Grosset-Grange, Jean-François Allard, Jean-Nicolas Chatron-Michaud, Ambroise Grosset, secrétaire. Ces premières élections eurent lieu les 4, 5 et 6 décembre 1792.
Cette nouvelle organisation du conseil municipal ne devait être que provisoire; les élus étaient simplement tenus au serment de remplir fidèlement leur charge, de maintenir la liberté et l’égalité. Les électeurs restaient affranchis de tout serment. Leur ligne de conduite, et par suite leur conscience, gardait liberté entière. Il n’en fut pas de même un mois plus tard. Pour le succès de sa cause, la république adopta le sentiment de Lysandre, qui disait que l’on doit amuser les enfants avec des hochets et les hommes avec des serments.
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