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Claude Tillier

De choses et d'autres : vingt-quatre pamphlets


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066322175

Table des matières

COMMENT L’ASSOCIATION PEUT ÊTRE REMPLACÉE.

Premier Pamphlet.

SAINTE FLAVIE.

Deuxième Pamphlet.

SAINTE FLAVIE.

Troisième Pamphlet.

QUELQUES PAMPHLETS DE MES ADVERSAIRES.

Quatrième Pamphlet.

DU PAMPHLET.

Cinquième Pamphlet.

A M. DUFÊTRE, Evêque de Nevers, SUR L’INDEMNITÉ DE ROUTE QUI LUI A ÉTÉ ALLOUÉE PAR LE CONSEIL GÉNÉRAL.

Sixième pamphlet.

Distribution de Prix AUX ÉCOLES CHRÉTIENNES.

Septième Pamphlet.

Distribution de Prix AUX ÉCOLES CHRÉTIENNES.

Huitième Pamphlet.

UNE CROIX DE PLUS.

Neuvième Pamphlet.

M ME DÉAL.

Dixième Pamphlet.

DOTATION DU DUC DE NEMOURS.

11 e , 12 e et13 e Pamphlets.

DOTATION DU DUC DE NEMOURS. Suite.

DOTATION DU DUC DE NEMOURS. Suite et fin.

COMME QUOI J’AURAIS VOULU ME VENDRE A M. DUPIN.

14 e , 15 e et16 e Pamphets.

DEUX ÉPISODES D’UNE TOURNÉE ÉPISCOPALE.

A mes Abonnés.

QUELQUES MOTS SUR UN MANDEMENT.

17 e et18 e Pamphlets.

DES JÉSUITES.

19 e et20 e Pamphlets.

UN ÉVÊQUE DE VILLAGE.

Vingt-unième Pamphlet.

PRÉFACE DU22 e PAMPHLET.

DES BANQUEROUTES.

22 e et23 e Pamphlets.

UN QUART D’HEURE DE CONVERSATION ENTRE MON SAINT PATRON ET LE BON DIEU.

Vingt-quatrième Pamphlet.

A mes Abonnés.

DE CHOSES

ET D’AUTRES.

VINGT-QUATRE PAMPHLETS,

Par C. Tillier.

NEVERS

IMPRIMERIE DE C. SIONEST.

COMMENT L’ASSOCIATION PEUT ÊTRE REMPLACÉE.

Table des matières

Premier Pamphlet.

Table des matières

Décidément l’Association est morte! On l’a laissée mourir de faim, l’infortunée! Il ne reste plus qu’à écrire sur sa tombe comme on écrit sur celle de tous les trépassés, pour peu qu’ils aient de neveux: elle fut bonne citoyenne, elle laisse des amis inconsolables!

Cependant une fin si déplorable n’a pu désarmer la colère de ses ennemis; ils disent d’elle, les infâmes qu’ils sont, les choses les plus propres à offenser l’honneur et la délicatesse de son ombre. Ainsi un certain E flanqué d’un certain G, s’est permis d’affirmer qu’il y avait eu lutte entre notre défunte amie et l’Echo de la Nièvre.

O E impie! ô misérable G! soyez maudits entre toutes les lettres de l’alphabet! que M. Pierquin de Gemblou, le terrible Pierquin de Gemblou, bâtisse sur vos têtes avec sa plume un gros traité en pierre de taille comme il l’a déjà fait à l’égard de l’Y.

Quoi! il y aurait eu lutte entre l’Association et l’Écho de la Nièvre.

Où l’auteur des spirituelles initiales que je viens de signaler au mépris des honnêtes gens, a-t-il donc pris cette malencontreuse idée? l’a-t-il traduite du hollandais? l’a-t-il exhumée de quelque bouquin de la bibliothèque royale? ou bien aurait-il eu la mauvaise fortune de la rencontrer en allant à la recherche du bonheur. Ce monsieur n’a donc pas un ami lettré qui revise ses articles; ne sait-il donc point la différence qu’il y a entre une lutte et une déconfiture; ne se souvient-il donc plus de cette grande huée que l’Association a soulevée contre les homélies de sa gazette épiscopale; ne comprend-il donc pas que dans l’histoire de ces prétendues luttes dont il ajourne le récit en1850, le titre de vaincu serait encore trop honorable pour l’Echo de la Nièvre; les seules dépouilles opimes que son héros ait remportées sur l’Association, c’est son vieux drapeau qu’il a bravement acheté à l’encan pour la somme de5francs. Vous voyez que l’Echo de la Nièvre achète à bon marché ses triomphes. Moi, dont l’Association était un peu la chair de ma chair et l’os de mes os, l’imputation que lui adresse le compère de l’Echo, m’a profondément affligé. J’ai passé sous la châsse de Ste-Flavie, et je lui ai demandé ou l’humilité de M. Dufêtre, pour supporter cette mortification, ou le sublime courage de M. Avril pour la traduire devant la jurisprudence Bourdeau; mais hélas elle ne m’a pas exaucé, Dieu ne m’a rien envoyé que le paragraphe que vous venez de lire.

Le fait est que l’Association a laissé un vide dans le département; ceux qui criaient le plus haut contre ses prétendues violences, sont les premiers à s’affliger de sa disparution; car ainsi va le monde, c’est toujours quand les gens ne sont plus qu’on les regrette. Hélas j’en sais quelque chose moi, des regrets que la défunte laisse après elle; je pourrais dire comme disait Énée à Didon, en lui racontant le siège de Troie: j’en suis le témoin et la victime! Vous êtes bien heureux vous qui n’avez été ni parent ni ami de l’Association, quand on vous rencontre on vous demande comment vous vous portez, comment se portent votre femme et vos enfans, et cela ne laisse pas que de flatter votre amour-propre d’homme et de père de famille. Mais moi quand on m’aborde, on me demande, sans même se donner le temps de m’ôter son chapeau; et votre journal, quanu reparaîtra-t-il? quand aurons-nous un journal? je suis obligé de leur répondre ce que disait un philosophe grec à Périclès: monsieur, quand on veut qu’une lampe éclaire, il faut avoir soin d’y mettre de l’huile.

Le département se passe très-bien de journal, me dit quelqu’un; un département qui fume a assez de la feuille de préfecture pour allumer son cigare. Pardon, Monsieur, c’est se passe très-mal, qu’il faut dire. O rentiers, heureux volatiles qui pouvez bâtir votre nid partout où il vous convient, si j’avais vos ailes dorées, je ne voudrais point m’arrêter dans un département qui n’aurait point de journal; j’aurais toujours peur qu’un mandat d’amener ne vint me saisir au moment où je vais me mettre à table, ou bien que quand je prends le frais à ma porte, un bon gendarme ne vint me demander mes papiers, ou encore que quelque perfide délateur ne me fît délivrer la croix d’honneur à mon insu.

Un journal est utile à tout le monde, aux grands comme aux petits, aux forts comme aux faibles. En vain certains grands seigneurs du régime actuel auxquels la presse a fait leur réputation, affectent pour ses criailleries un superbe dédain. Il n’est personne, si hautes que soient ses échasses, qui puisse dire qu’il n’aura jamais besoin que le journal lui vienne en aide; car le fort et l’oppresseur de la veille est souvent le faible et l’opprimé du lendemain. Le journal est utile aux citoyens, non seulement par ce qu’il dit, mais encore par ce qu’il peut dire. L’arbitraire est un poltron hargneux, le titre seul d’un journal le fait reculer, comme avec un pistolet non chargé vous faites quelquefois reculer un voleur. Prenez une feuille de papier, badigeonnez-là d’un peu de politique, et comme ces crânes de régiment qui se font appeler bras-de-fer, sans-quartier, mange-monde, brise-montagne, appelez-vous le Patriote, l’Impartial, l’Indépendant, vous ferez une peur terrible à l’administration, vous ne l’empêcherez pas de toucher ses appointemens, mais vous troublerez sa digestion, vous lui ferez faire de mauvais rêves, et du diable, si en votre présence, elle s’avise de maltraiter qui que ce soit.

Et vous, qui dites matin et soir, mon Dieu délivrez-nous du journal! mon Dieu, paralysez la main qui écrit contre nous! mon Dieu, faites que cet homme n’ait plus de quoi acheter un paquet de plumes et une bouteille d’encre de la petite vertu! Craignez que Dieu dans sa colère n’exauce vos imprudentes litanies. Le journal vous défend contre vos propres excès, c’est pour vous un garde-fou salutaire qui s’oppose à ce que vous vous précipitiez dans le ridicule et dans l’absurde.

Ainsi, pour n’en citer qu’un exemple, un respectable prélat s’est promené pendant une huitaine, la crosse à la main, dans son diocèse; bien que ses très-chers frères, sur la parole de l’Echo de la Nièvre, attendissent de lui des miracles, ses journées n’ont été marquées que par de longs et bons dîners. Or, à son retour, cet homme, trois fois saint et trois fois vénérable, monte en chaire et nous dit avec son éloquence abondante et facile: «Non, mes très-chers frères, ce n’est point une tournée épiscopale que j’ai faite, c’est une course triomphale que j’ai fournie!» Je ne suis pas, moi, et je vous en remercie, ô mon Dieu, de ces frondeurs impies qui trouvent que le langage tenu par monseigneur est peu convenable dans la bouche d’un prélat envoyé de Dieu pour nous enseigner l’humilité et les autres vertus chrétiennes, que dans cette occasion monseigneur ressemble un peu à ces empiriques nomades qui ont toujours la bouche pleine des succès qu’ils viennent d’obtenir. Je trouve, que quand on a triomphé pendant huit jours de suite, il est bien naturel d’en faire part aux populations parmi lesquelles on a triomphé, et même de leur donner avis par l’Echo de la Nièvre, afin qu’elles n’en ignorent, qu’on les a converties. Mais enfin, il n’est dans l’évangile rien qui ressemble au langage de M. Dufêtre. Jésus-Christ ne proclamait point à Jérusalem qu’il avait triomphé à Samarie! Il s’est même avancé jusqu’à dire: quiconque s’élève sera abaissé, quiconque s’abaisse sera élevé; il n’y a pas que je sache d’exception pour les évêques. Assurément M. Dufètre sait mieux que Jésus-Christ, comment un chrétien doit se conduire, mais comme c’est au goût de Jésus-Christ qu’il faut faire, parce que c’est lui seul qui absout ou qui condamne, qui punit ou qui récompense, je crains fort que M. Dufêtré n’ait un peu reculé dans ses bonnes grâces, et que les articles de l’Echo de la Nièvre ne suffisent point pour le remettre bien en cour céleste. Or, j’ose affirmer que si l’Association eut vécu, M. Dufètre eut craint de nous parler de sa huitaine triomphale. L’Association lui eut donc rendu un service que son ange gardien n’a pu lui rendre.

Je vous ai déduit do mon mieux les avantages qui résultent pour tout le monde de la publication d’un journal, et vous conviendrez qu’il valait autant vous parler de cela que d’autre chose; mais gardez-vous d’aller conclure de là que je veux vous faire un journal. Un journal coûte fort cher, et n’en fait pas qui veut. Nous avons la petite vanité, nous autres français, de nous croire le peuple le plus civilisé du monde, et cependant chez nous l’homme pauvre, fut-il plein des vérités les plus utiles et les meilleures à dire, n’est qu’une boîte fermée: il faut que ses idées meurent étouffées sous l’épais couvercle de nos lois fiscales, que sa lampe s’use lentement sous le boisseau. On nous dit que la presse est la plus grande puissance des temps modernes, cela peut être vrai, mais cette majesté qui porte une plume pour sceptre, et dont le doigt est tout noir d’encre, voyez un peu comme la liberté donnant le bras à l’ordre public la traite: il faut qu’elle écrive sur du papier timbré comme un huissier et un garde-champêtre.

Grace aux amabilités du régime constitutionnel, le journalisme est non seulement le plus dangereux de tous les métiers, mais encore celui sur lequel l’impôt pèse de la manière la plus oppressive. Un petit journal paie son existence plus cher au gouvernement qu’une grosse usine. Ainsi l’Association, pendant la dernière année qu’elle a vécu, a rapporté au fisc environ deux mille cinq cents francs; et un journal quotidien qui aurait dix mille abonnés ne verserait pas au trésor, pour droit de timbre et de poste, moins de220,000francs. Vous voyez que l’état s’approprie au moins les neuf-dixièmes des rudes labeurs du journalisme. S’il rendait aux journalistes ruinés tout l’argent qu’il a reçu d’eux, les malheureux auraient de quoi rouler carosse.

Ajoutez à cela qu’un journal est astreint à un cautionnement comme un percepteur. Or, à quoi bon un cautionnement pour un journal? Est-ce qu’il a entre les mains, des deniers appartenant à l’état! est-ce qu’il peut vous emporter un centime. C’est, dites-vous, pour répondre des amendes qu’il peut encourir; mais alors pourquoi ne pas soumettre tous les citoyens à un cautionnement, puisqu’ils sont tous susceptibles d’encourir des amendes? pourquoi même ne pas mettre le gérant d’un journal sous la surveillance de la haute-police, afin qu’on puisse toujours s’assurer de sa personne, quand il sera besoin de l’envoyer en prison.

Si encore vous pouviez faire en sorte que vos écus vous revinssent intacts et sans avoir été échancrés par les dures molaires du fisc, mais le parquet est là, les griffes tirées, qui guette votre cautionnement comme un chat guette sa souris. Dites un mot de trop, effleurez d’une épigramme l’inviolable dynastie, et vous êtes ruinés, et non seulement vous êtes ruinés, mais encore soumis aux rigueurs de la détention la plus rude. N’est-ce pas que c’est un pays bien civilisé que celui ou on est puni plus sévèrement pour avoir eu de l’esprit qu’un banqueroutier pour avoir ruiné vingt familles.

Si toutefois à force de précautions oratoires et de réticences vous échappez à la cour d’assises, vous tombez nécessairement dans les filets de la jurisprudence Bourdeau; vous ne pouvez vivre qu’à la condition d’attaquer les actes des fontionnaires, mais osez discuter le moindre fonctionnaire qui aime les bonnes œuvres, et vous saurez ce qu’il vous en coûtera. Souvent une réputation qui ne vaut pas une vieille pièce de trente sous effacée, on vous l’estimera dix mille francs. Vous aurez beau dire par l’organe de votre avocat que cette réputation était détériorée, les juges ne vous écouteront pas. Ces sortes de réputations, quand on les insulte, et les carreaux de vitres fêlés quand on les casse, c’est la même chose: cela se paie toujours comme du neuf.

Or, allez donc faire un journal de l’opposition dans un pareil monde. Vous vous étonnez quelquefois que malgré la guerre d’extermination que les chasseurs font aux lièvres, il existe encore un assez bon nombre de ces estimables rongeurs. Étonnez-vous donc plutôt qu’il existe encore des journaux de l’opposition malgré la guerre que leur fait le régime actuel. Toutefois, si j’étais quelque peu riche, ces considérations ne m’arrêteraient pas; d’abord si la prison que le conseil général nous a votée s’exécute, ce sera un plaisir d’aller en prison; ensuite, autant dépenser son argent en timbre et en amendes, qu’en Champagne drogué et en maitresses frélatées; mais malheureusement pour vous et surtout pour moi, je suis pauvre entre ceux qui sont très pauvres; si par un effort désespéré, je parvenais à faire le cautionnement du journal, je ne pourrais plus payer mes frais d’impression; or, à quoi sert de se donner bien de la peine à fondre la cloche, quand on n’a pas de quoi faire le battant.

Nous avions prié nos amis de nous assister d’un millier de toutes petites actions pour faire notre cautionnement, mais les uns ne sont pas riches et les autres ne sont pas prêteurs, la plupart d’entre eux n’ayant pas répondu à notre appel, j’avais eu l’idée de m’adresser à nos ennemis, je leur aurais dit les prenant par les sentimens:

Vous, monseigneur, vous aimez beaucoup les reliques, et bien, vous babillerez de velours et vous coifferez de longues tresses blondes tous les vieux os qui sont dans les catacombes, vous leur ferez guérir la cataracte, les douleurs de dents, et les cors aux pieds, toutes les maladies enfin qu’il vous conviendra, et je n’éleverai pas la moindre objection contre l’authenticité de vos miracles, vous en serez quitte pour la bagatelle de mille écus, dont je suis prêt à vous donner quittance; il faudrait que la fabrique n’eut pas mille écus dans lacaisse pour que vous refusiez des offres aussi avantageuses; vous pouvez même prendre un abonnement pour toutes les petites peccadilles qui échappent dans l’année à votre clergé; si vous mettez cette pieuse idée à exécution, vous serez étonné de la douceur de mes prix.

Vous, honorable M. Avril, vous êtes un grand homme, vous ne pouvez dire le contraire. Vous êtes jurisconsulte, vous êtes publiciste, vous êtes poète, vous êtes philosophe, vous seriez théologien si on vous en priait; il serait en un mot plus court de dire tous ce que vous n’êtes pas, que tout ce que vous êtes. En votre qualité de fabricant de fer laminé, vous vous connaissez en charrues, en bœufs, en moutons, en chevaux, en domestiques fidèles à leurs maîtres, et c’est par vos mains que ces lauréats de diverses espèces sont couronnés; vous labourez très-bien avec le bec de votre plume; ce serait un magnifique spectacle de vous voir avec M. Dupin aîné, autre laboureur de comice, vous courbé sur la charrue, et lui pressant les bœufs de l’aiguillon, quels beaux chiffons de papier vous feriez pousser dans vos sillons.

Vous comprenez que chacun de vos mérites est justiciable d’un écrivain qui tient à faire rire ses lecteurs. Si vous les payiez ce qu’ils valent, vous n’en seriez pas quitte pour dix mille francs, rien que Bras-de-Fer vaut cette somme; mais je veux vous traiter en ennemi généreux; ce qui est passé est passé, et je ne vous en demande rien. Cependant vous avez fait dernièrement un traité dans lequel vous avez très-bien prouvé que la mendicité devait être abolie, vous n’y avez oublié qu’une chose, c’était d’indiquer les moyens qu’il faut prendre pour l’abolir; d’un autre côté, un apothicaire de mes amis a fait un très-beau mémoire sur les chenilles. Ce savant homme y prouve très-bien, que ces vilains animaux doivent être détruits, mais il se tait sur les moyens de les détruire, eh bien, donnez-moi les mille écus que vous avez reçus de l’Association pour faire de bonnes œuvres, et je ne vous comparerai pas à cet homme; je vous donne dix minutes pour réfléchir. considérez d’ailleurs que de cette façon, les bonnes œuvres que vous avez faites avec notre argent vous appartiendront en propre, et quand vous serez amené devant Dieu, St-Yves lui-même ne pourra Vous en contester la propriété.

L’aristocratie de Clamecy, de Clamecy champ fécond en épis, mais où croît une poignée de grands imbéciles de pavots, qui veulent absolument élever leur tète rouge et inodore par dessus les blés, eut aussi figuré sur mon registre, mais je lui aurais fait une déduction raisonnable, attendu que M. Paillet n’est plus conseiller, et qu’il semble vouloir renoncer à la société de sa canne; mais ces velléité de paix et de conciliation, ma férocité naturelle les a surmontées. Selon aucuns, je suis une bête féroce, tout ce qui me distingue de la race féline, c’est ma pipe et mon palletot; or une bête féroce ne vend pas sa proie, surtout quand elle est grasse comme celle que je tiens sous ma griffe.

Et pourtant ce sillon que l’Association a commencé, il faut qu’il se continue; il reste devant nous de grands espaces en friche à féconder, quand je n’y ferais croître qu’un épi, je ne croirais pas avoir perdu ma peine, je me suis fait l’ouvrier du peuple, et tant qu’il me battra un peu de sang dans les veines, je n’abandonnerai point ma tâche. Et remarquez-le bien, car je ne veux point me donner auprès de vous un mérite que je n’ai pas, c’est moins un acte de conscience que j’accomplis, qu’une jouissance que je me donne. J’obéis à un instinct puissant, sem-celui qui pousse le chien contre la bête carnassière des forêts; je suis né faible et souffreteux dans le camp des pauvres, et aussitôt que mon cerveau à pu produire quelques pensées, aussitôt que ma plume a su écrire quelques lignes, j’ai protesté contre la domination triviale du riche. Je n’étais qu’un petit moucheron, et c’est précisément contre le plus gros animal du système, contre le roi de Clamecy, M. Dupin aîné, que j’ai essayé mon aiguillon, je n’ai pas la prétention de lui avoir fait beaucoup de mal; mais du moins j’ai mêlé, aux acclamations que tout un peuple de flatteurs lui envoyait, un bourdonnement désapprobateur qui a été entendu. Lui, l’énorme mamout, il n’a pu m’écraser sous sa lourde patte, et moi je l’ai bien souvent piqué au museau

Quelques-uns ont dit que j’avais attaqué le grand homme parce qu’il m’avait refusé un emploi. Si j’avais voulu comme tant d’autres déserter notre vieux drapeau déchiré, peut-être m’eut-on acheté quelque chose; il n’eut pas été tout-à-fait impossible au pauvre maître d’école de se faire un martinet d’or; mais le plat et monotone bonheur du riche ne me convient point; c’est le ciel bleu de l’Egypte que ne traverse aucun nuage, c’est le souffle toujours tied que l’éternel printemps vous jette à la face, c’est l’éternel cantique que les élus chantent dans le paradis, toujours sur le même air, c’est l’immuable sourire d’une statue qui vous regarde toujours du même œil, et que par fois vous souffletteriez.

Il me faut à moi les luttes de l’opposition; si j’étais désarmé de ma plume, ma vie serait vide et ennuyée comme celle du vieux capitaine mis à la retraite, je mourrais de gras fondu, vous me passerez facilement cette expression, vous qui ne hantez point les salons au milieu des liesses d’une riche sinécure.

Je ne prétends point remplacer l’Association, mais dans le vide qu’elle a laissé, en attendant que d’autres mettent un clou, moi j’y mettrai du moins une cheville. Cette cheville, c’est vingt-quatre petits pamphlets que je prétends vous faire. A la fin de l’année ils composeront un volume qui aura pour titre: De Choses et d autres. De quoi vous parlerai-je, je n’en sais rien encore. Nous aviserons à cela quand j’aurai la plume à la main. Vous me. permettrez d’être comme ces aventureux chevaliers qui ne choisissaient leur route que quand ils étaient en selle; toutefois, le titre de mon volume vous dit un peu que j’aborderai tous les sujets qui seront à votre convenance et à ma portée. Du reste, je compte sur vous pour donner de la variété à mes petites publications, et j’espère bien que vous en ferez le meilleur tiers.

Il faut dire la vérité aux morts pour instruire les vivants. Or, la vérité est que l’Association se trouvait fille de trop grande maison pour s’occuper de ces trivialités qu’on appelle des communes. Il fallait être au moins chef-lieu d’arrondissement pour arrêter son attention; pour moi, qui n’ai pas la rédaction si fière, je ferai à vos réclamations un accueil empressé et même reconnaissant. Pour peu que vos notes soient susceptibles de passera l’état de pamphlet, je les ferai entrer dans mes publications, et même, je leur y donnerai une place d’honneur. Il n’est pas besoin pour cela qu’elles prennent l’habit habillé d’un beau style et qu’elles soient brodées de brillantes métaphores. Ne vous gênez pas, adressez-les moi telles qu’elles seront tombées de votre plume. Vous savez que pour faire un civet il faut un lièvre; or, envoyez-moi le lièvre et je vous ferai le civet.

Mais direz-vous, quel sera le prix de vos pamphlets, voilà assurément le point culminant de la question. Il faut que vos intérêts se concilient avec les miens; car, s’il est juste que vous ayez de la marchandise pour votre argent, il est juste aussi que j’aie de l’argent pour ma marchandise.

Certain marchand d’Y, lettre dont il a découvert la bifurcation, m’a reproché que j’écrivais pour gagner de l’argent; je ne comprends pas trop ce que l’illustre linguiste a voulu me prouver par un argument de cet acabit. Où donc a-t-il vu que le salaire dépréciait l’ouvrier; parce que l’officier est soldé, son dévoument pour la patrie en est-il moins honorable, le sacardoce, pourvu qu’on l’exerce bien toutefois, en est-il moins une chose sainte, parce que le prêtre reçoit un traitement, et l’épicier lui-même est-il un personnage moins important, moins municipal, moins consulaire, parce qu’il vend son huile et son vinaigre. Je suis hélas de cette multitude qui ne peut vivre que de son travail, comme je ne sais qu’écrire un peu, il faut nécessairement pour vivre que j’écrive. J’espère chers et anciens abonnés que vous ne trouverez pas cette prétention exorbitante. Je crois donc que je puis en conscience vous faire payer mes petits pamphlets75centimes; s’il me vient deux cent cinquante abonnés, je pourrai vivre en écrivant; mais soyez tranquilles je ne deviendrai jamais assez riche pour faire banqueroute de deux ou trois cent mille francs.

Eh mais, pourquoi ne ferai-je pas valoir ma marchandise comme tant d’autres enfleurs de prospectus? Je vous prie donc d’observer que s’il y a dans mes pamphlets moins de lettres que dans l’Association, il y aura par compensation plus de choses faites exprès pour vous; toujours est-il que vous serez débarrassé de ce fatras d’insignifiantes nouvelles, dont tout journal est fatalement enveloppé comme tout melon est enveloppé de son écorce écorce d’autant plus épaisse que le journal et le melon sont plus mauvais. Du reste, ceux auxquels, il suffît d’être abonnés à un certain nombre de syllabes et de feuilles de papier, peuvent s’adresser à l’Echo de la Nièvre.

Ce prospectus sera ma première livraison, je l’ai fait de telle façon qu’il peut vous tenir lieu d’un pamphlet. S’il n’a pas l’honneur de vous agréer, tant pis pour moi, ce sera de ma faute, et je vous promets bien de ne pas vous accuser de mauvais goût; mais dans ce cas faites-moi le plaisir de me le renvoyer, car autrement je vous compterais au nombre de mes abonnés; je sais bien que je ne puis vous imposer l’obligation d’aller remettre à la poste un paquet que je vous adresse, mais c’est un service personnel que je vous demande; vous concevez que je ne puis envoyer mes pamphlets qu’à ceux qui seront dans l’intention de me les payer; c’est d’ailleurs pour vous une affaire de conscience. Quiconque reçoit, s’oblige moralement à donner. Ainsi donc, comme je vous tiens tous messieurs et mes dames pour de fort honnêtes gens, il est bien entendu que je pourrai considérer comme miens abonnés, ceux d’entre vous qui garderont mon premier pamphlet, et leur adresser les vingt-trois autres.

Ces clauses arrêtées, agréez.

C.T.

S’adresser (franco) à M. SIONEST, imprimeur, rue des Merciers, 16, à Nevers.

SAINTE FLAVIE.

Table des matières

Deuxième Pamphlet.

Table des matières

Procédons comme ces gens qui mêlent toujours à l’histoire qu’ils ont à raconter des faits et gestes de leur crû.

Il était sept heures du matin; une pensée fatale m’avait éveillé; j’allais en pélerinage à St.– Cyr; je voulais demander pardon à Dieu d’avoir crû, sur la foi du Constitutionnel et des périodes de MM. Quinet et Michelet, à la résurrection des jésuites, aux envahissements du parti prêtre, à ces tentatives de soustraction frauduleuse qu’on impute aux évêques, relativement à l’instruction secondaire, et aussi d’avoir interrompu, par demau-vaises et intempestives railleries, cet hosanna que l’Echo de la Nièvre chantait si bien en l’honneur de M. Dufêtre.

Ces lugubres préoccupations troublaient le peu de raison que j’ai; je me voyais irrémissiblement condamné aux supplices des impies; déjà je sentais dans la moelle de mes os ces ardeurs préliminaires que doit éprouver un poulet à rôtir, alors qu’il exécute son premier tour de broche; j’entendais sous mes pieds comme un bruissement de flammes souterraines; les grands arbres du Château exhalaient une odeur de soufre ou de chair rôtie–je ne saurais trop dire laquelle–Les chansons des petits oiseaux, qui gazouillaient joyeusement dans le feuillage, me faisaient l’effet de ces gémissements et de ces grince– mens de dents dont parle l’Écriture; et telle était la sombre teinte de mes préoccupations, qu’un des apprentis de l’imprimerie m’ayant souhaité le bon jour, je le pris pour un des sbires de l’enfer qui venait exécuter un mandat d’arrêt sur mon ame.

Tout-à-coup des chants de lutrin éclatèrent à mon oreille; je m’approchai: deux rangées de femmes de toutes couleurs et aussi de toute vertu, formaient, sur la place Ducale, comme deux haies en fleurs au milieu d’une prairie, un gracieux chemin de traverse. Au-dessus de ces gazes et de ces rubans, la mitre de M. Dufâtre, élevait avec une grande majesté son double pignon, et le bec de corbin de sa canne épiscopale resplendissait au soleil, entouré d’une pléiade de tonsures.

C’était le chapitre qui se livrait à la fatigante manœuvre de la procession.

Quoi! me dis-je, trois processions en quinze jours, quand la révolution de juillet a à peine toléré que les processions missent la tête hors de leur église. Il paraît que le goût des processions est une des vertus de M. Dufètre que l’Echo de la Nièvre n’a pas encore éditées. O Nevers, vieux et rude forgeron, décidément le respectable prélat veut faire de toi un moine; si tu n’y prends garde, il te mettra au cou la plus lourde de ses médailles, et enchaînera d’un triple chapelet tes mains industrieuses. Faites-vous donc chanoine pour dormir la grasse matinée! sous la crosse de cet évêque, le métier de chanoine va devenir plus fatigant que celui d’un officier de dragons, et les blanches joues de nos vierges vont s’imprégner de tant de soleil, que leurs mères elles-mêmes craindront de les embrasser.

Ayant dit cela, le repentir que j’éprouvais d’avoir trop cru aux jésuites et pas assez à la simplicité apostolique de M. Dufètre, commença à s’émousser.

Je m’approchai de rechef. Une belle jeune fille de cire blonde était portée sur une civière triomphale, attelée de huit gros lévites, caparaçonnés de chasubles d’or; sa tète était parée d’une perruque blonde, frisée à l’instar de Paris, par le fer habile de M. Mativet. Elle était vêtue de velours écarlate, comme un César de Rome; sa petite main, qui semblait modelée pour tenir un éventail, portait une lourde palme d’or; peut-être même avait-elle sur le front une couronne de vierge; je compris que cette jeune demoiselle devait être l’héroïne de la procession, et je m’informai qui elle était.

C’est une nouvelle débarquée, me dit une de ces femmes hardies dont la langue n’a point de sexe; lisez, Monsieur, ajouta une respectable matrone de la société, en me présentant la brochure de M. l’abbé Gaume, lisez, et convertissez-vous!

Un instant, madame, répondis-je à la matrone; on ne se convertit pas comme cela; permettez que je lise d’abord la brochure de M. l’abbé Gaume, et s’il y a lieu de se convertir, on se convertira.

J’ouvris donc la sainte brochure, et voici ce que j’y trouvai:

«Si vous demandez à la belle inconnue d’où elle est, elle vous répondra: je viens de la ville sainte des martyrs, je m’appelle Flavie; or ce nom, la position de la sainte dans les catacombes, les données historiques, tout se réunit pour établir que notre illustre martyre appartient à la famille Flavia, famille impériale, d’où sortirent Titus, Vespasien, Domitien.»

Quoi, me dis-je, voilà tout ce que cette jeune romaine peut répondre aux fidèles qui lui demandent: qui êtes-vous! Je doute fort qu’un bon gendarme qui la rencontrerait sur la grande route, se contentât de cette réponse. En vérité, si cette dame est canonisée, le pape prend moins de précautions pour faire un saint, que M. le préfet pour délivrer un port-d’armes. Mais peut-être M. l’abbé Gaume a-t-il mal entendu. Interrogeons nous-même la sainte, et nous verrons ce qu’elle nous répondra.

Lors donc que la procession fut définitivement terminée et que le sermon abondant et facile de M. Dufètre se fut tari jusqu’à sa dernière syllabe, je m’agenouillai devant la châsse de la noble inconnue, et je lui dis, avec toute cette politesse dont vous me savez susceptible:

–Je vous prie, Madame, de ne point prendre en mauvaise part la question que je vais vous faire; elle ne m’est inspirée que par le vif intérêt que je vous porte: en vous voyant si belle et surtout si bien coiffée, un protestant lui-même vous adorerait, jugez donc si moi qui suis......

–Pas tant de compliments, Monsieur, me répondit la belle inconnue, me prenez-vous pour une grisette; allons au fait, s’il vous plait.

–Eh bien oui, Madame, allons au fait. J’ai lu dans M. Gaume que vous veniez de la ville sainte des martyrs; cependant, je vous le confesse, à votre costume, et surtout à votre perruque blonde, je serais tenté de croire,–et je dis tenté, parce que c’est sans doute une tentation du mauvais esprit,–que vous avez eu pour dernier domicile la boutique d’un coiffeur, ou que vous vous êtes furtivement échappée de quelque cabinet de cire dont le cicérone vous a peut-être fait des propositions tendant à effaroucher votre vertu.

–Monsieur, me dit la sainte, avec un gracieux sourire, sourire plus gracieux que ces petits éclairs roses qui entr’ouvrent par une belle nuit l’azur des cieux, il est bien vrai que mon fémur et un morceau de mon crâne,–car hélas, en fait de substance calcaire, c’est tout ce que je possède,–viennent de la ville que dit M. Gaume; mais ma robe écarlate, ma perruque blonde que vous trouvez si bien, et ma pâle et touchante beauté, je ne sais d’où elles viennent et par quelles mains elles ont été faites.

Du reste, je n’ai qu’à me louer de M. Gaume; au lieu de me traiter comme ces vulgaires martyrs qu’on expédie de Rome par le roulage avec une simple lettre de voiture, il m’a amenée sur ses genoux, le galant homme qu’il est; en attendant qu’on m’eut préparé à la cathédrale un logement convenable, il m’a placée dans une riche maison où on a eu pour ma personne les attentions les plus délicates. J’ai été nuit et jour éclairée par des cierges, et on a mis auprès de moi une garde, de peur que je ne m’ennuyasse dans mon oisiveté, et qu’il ne me vint de mauvaises pensées.

–Nous nous écartons un peu de la question; permettez-moi de vous demander s’il est bien vrai que vous vous appeliez Flavie?

–Rien n’est plus certain, Monsieur.

–Qu’est-ce qui le prouve, Madame.

–Ce qui le prouve, c’est le témoignage de M. Gaume; il a lu ce nom écrit sur le couvercle de mon cercueil.

–Voilà, madame, un petit nom de jeune fille envers lequel le temps qui a déchiré tant de feuillets de nos histoires, qui a effacé sur la poussière de ce monde tant d’empreintes de capitales et d’empires, qui a rayé de la mémoire des générations tant de noms de peuples, de grands hommes et de conquérants, a été bien galant et bien respectueux. Mais quoi, madame, vous êtes martyre et vous avez un cercueil: voilà qui me paraît un peu extraordinaire. Si vous êtes une véritable martyre, et qu’on vous ait trouvée en possession d’un cercueil, il faut que vous l’ayez dérobé à quelque voisin distrait ou peu soigneux. Du reste ces sortes d’expropriations ont eu lieu plus d’une fois dans les catacombes.

Quand les martyrs avaient passé par la dent des bêtes ou par les tenailles ardentes du bourreau, leurs restes défigurés étaient jetés pêle-mêle, comme un tas de décombres, à la grande voirie des catacombes; si quelqu’un de ces suppliciés eût été par miracle rendu à la vie, un mois ou deux après son exécution, il eût eu bien de la peine sans doute à reconnaître lui-même, au milieu de cette; défroque humaine, les membres qui lui avaient appartenu. La jeune vierge eût bien pu prendre la poitrine velue d’un soldat, ou mettre à la suite de sa blanche épaule, le bras d’un de ses persécuteurs; et vous, madame, vous voulez qu’une main pieuse ait pu retrouver, dans ce tas de débris qui s’entassaient chaque jour l’un sur l’autre, votre fémur et un petit morceau de votre crâne; mais alors il aurait fallu que le bourreau, dans la prévision des hautes destinées qui vous attendaient, eût étiqueté vos glorieux ossemens.

Et d’ailleurs, quel est le tyran qui permette d’élever des tombeaux à ses victimes! Voyez l’inquisition, souffrait-elle que les hérétiques cherchassent dans les cendres de ses auto-da-fé les restes mal éteints de leurs parents et de leurs amis, et les enfermassent dans un cercueil; puis-je admettre qu’un tyran idolâtre ait été plus humain envers des sujets rebelles qui faisaient ouvertement la guerre à ses dieux, que des prêtres du Christ envers des malheureux qui n’étaient coupables le plus souvent que de se mal conformer aux exigences de leur église.

Ne m’objectez point, madame, que vos parents vous ont secrètement creusé un cercueil, j’aurais la douleur de vous contredire. Les romains qui avaient fait les catacombes en connaissaient les chemins aussi bien que nos ancêtres dans la foi. Ils devaient veiller à ce qu’on ne réhabilitât point par les honneurs du tombeau des cendres qui avaient subi la flétrissure de leurs bourreaux; s’ils eussent souffert qu’il en fut ainsi, ils eussent perdu tout le bénéfice de leur cruauté; et, certes, quand on fait tant que d’être persécuteur, on veut que ce soit pour quelque chose. Nous ne pouvons raisonnablement admettre que vos tyrans aient fait comme le tigre, qui ne s’occupe plus de sa victime après qu’il l’a déchirée.

Je vous ferai du reste observer, madame, que Jésus-Christ, votre divin maître et le mien, n’a qu’un cénotaphe. Peut-être y aurait-il quelque inconvenance de votre part, vous qui étiez encore il y a trois mois du commun des martyrs, de prétendre à un vrai tombeau, quand le premier et le plus grand des martyrs n’en a qu’une apparence. A Dieu ne plaise, madame, que je veuille dépouiller votre beau front de cette blanche couronne roses qui vous va si bien; mais de deux choses l’une, il faut que vous renonciez ou à votre cercueil ou à votre palme d’or.

–Eh bien je garde ma belle palme d’or; mais alors, monsieur, adorez-moi bien vite.

–Un peu de patience, madame; quoi vous voulez que je vous adore avant que votre identité soit constatée. A votre tour, me prenez-vous donc pour un conclave? Le nom de Flavie est sans doute un doux et joli nom. Il soupire dans mon oreille comme la dernière vibration d’une note qui se meurt. Ce nom, dans la langue de Cicéron, veut dire blonde, et c’est sans doute pour cette raison que M. Gaume vous a décorée d’une perruque blonde; mais un prénom, si joli qu’il soit, ne vaut pas un acte de naissance. Il y avait sans doute à Rome, de votre temps, un millier de vierges qui s’appelaient Flavie, comme du nôtre il y a à Nevers une cinquantaine de vierges qui s’appellent Adèle ou Caroline; et même, s’il faut tout vous dire, je tiens d’un savant de mes amis, très fort sur la vie des Césars, qu’il existait sous le régne de Domitien deux Flavie, qui faisaient un assez mauvais usage de leur corps. Je vous prie de croire, madame, que je ne fais ici aucune allusion qui vous soit personnelle; mais enfin ces deux harmonieuses syllabes, la seule chose qui reste avec votre fémur et un peu de votre crâne, de votre gracieuse hypostase ne peuvent constater à quelle famille vous apparteniez; avec ces six lettres vous ne pourriez hériter de vos parents; vous ne pourriez, s’il vous plaisait de renoncer à votre titre de vierge, contracter mariage, et je doute fort qu’au cas ou il vous conviendrait de retourner à Rome, M. Bouziat vous délivrât un passe-port.

–Mon Dieu, monsieur, que vous êtes obstiné, me répondit la sainte; vous n’avez donc pas lu ce qu’a écrit M. Gaume. «Mon nom de Flavie, ma position dans les catacombes, les données historiques, tout se réunit pour établir que je suis de la famille Flavia, qui a donné à Rome plusieurs empereurs, et que j’étais proche parente de Domitien.»

–Hélas, madame, votre nom de Flavie n’établit point du tout que vous descendez de la famille Flavia. J’aimerais autant dire qu’une jeune fille, parce qu’elle s’appellerait Blondine, descendrait de l’illustre famille des Blondin, ou que tel domestique, qui se nomme Martin, est un Martin du nord-est ou du nord-ouest, animal à sang froid ayant dans les veines les mêmes atomes que M. Martin du Nord.

Quant à votre position dans les catacombes, ce n’est pas. non plus un argument sans réplique. D’abord, comment a-t-on pu constater votre position dans les catacombes, quand de tout ce qui fut vous, les lions n’ont épargné qu’un morceau de votre crâne et votre fémur; ensuite M. Gaume devrait bien nous dire quelle était la position des membres de la famille Flavia dans les catacombes; gîsaient-ils sur le dos ou sur la poitrine, sur le côté droit ou sur le côté gauche; regardaient-ils l’orient ou l’occident; avaient-ils leurs mains étendues sur leur tète ou modestement croisées sur leur nombril. En supposant que votre position dans les catacombes établisse quelque chose, vous êtes bien heureuse que personne n’ait interverti la position de votre fémur et de votre morceau de crâne; car alors, adieu votre parenté avec les empereurs. Mais aussi M. Gaume est-il bien sûr que durant cette longue série de siècles, aucune main profane ne vous ait fait, en vous dérangeant dans votre cercueil, de faux titres de noblesse.

Puis, à quel titre les ossemens de la famille Flavia se trouvaient-ils dans les catacombes? est-ce comme os de païens ou comme os de martyrs. Si vous dites que c’est en qualité d’os de martyr, pourquoi les noms de ces illustres personnages ne sont-ils pas écrits dans le martyrologe, et comment savez-vous qu’ils ont été martyrs; si c’est comme os de païens seulement, alors les dépouilles des idolâtres étaient confondues avec celles des chrétiens, et dans ce cas, quelle confiance Voulez-vous que nous ayons en vos reliques. Vos catacombes, c’est un sac au fond duquel il y a moitié serpents moitié anguilles; qui nous dit que le pape a eu la main assez heureuse pour n’en tirer que des anguilles.

Les données historiques pourraient bien établir quelque chose; malheureusemeut M. Gaume, semblable à ce perfide gargotier qui n’ayant pas de lapin vous fait une gibelotte de matou, au lieu de nous faire votre histoire nous fait celle des catacombes. Cependant avant de vous adorer, il est bon que nous sachions qui vous êtes, en quoi consiste votre martyre et à quelle occasion vous avez–comme ils disent-trempé votre robe dans le sang de l’agneau; car enfin, si vous étiez un de ces chrétiens fanatiques, semblables au Polyeucte de Corneille, qui s’étant mis en tête que le paganisme devait vider le monde, par cela seul que la croix s’était montrée dans quelque faubourg de Rome, couraient sus aux statues des dieux partout où ils les rencontraient, vous sentez que nous ne pourrions vous accorder nos hommages; dans ce cas ce serait la rébellion aux lois que nous consacrerions, et non seulement vous vous seriez mise en insurrection contre les autorités constituées, mais encore contre les préceptes de Jésus-Christ, qui dit formellement dans son évangile:

«Rendez à César, ce qui appartient à César.»

Vous comprenez, du reste, qu’il est permis à chacun d’avoir sa conviction, et que si nous voulons que les autres respectent nos croyances, il faut aussi que nous respections les leurs. Je suis bien sûr que M. Gaume se fâcherait, si quelque ultrà-protestant, sous prétexte que Luther condamne la confession, venait mettre en pièces son confessionnal.

Ainsi pour nous résumer, quand M. Gaume nous dit: le nom de la sainte, sa position dans les catacombes, les données historiques, tout se réunit pour établir, etc., etc., il ne fait rien autre chose qu’une addition de zéros. Pour moi, comme je tenais à vous raconter votre propre vie, j’ai, pendant le sermon de M. Dufêtre, cherché qui vous étiez dans Godescar, l’historien le plus complet des bienheureux; mais il n’y est pas plus question de vous que de moi, de votre martyre que de mes pamphlets; il serait donc fort possible que ces jeunes vierges qui délaissent leur tricot ou leur tapisserie pour votre autel, se prosternassent devant une vénérable matrone qui a eu des brus et des gendres autant qu’Hécube, peut-être même... Pardon, Madame, j’allais dire une grosse sottise en même temps qu’une grosse impiété. Mais enfin je ne conçois pas cet acharnement que met M. Gaume à établir votre parenté avec Bomitien: comme si la rose et la ciguë pouvaient croître sur la même tige. A votre place, je saurais très mauvais gré à ce chanoine de l’horrible lignage qu’il m’attribue, et quand il viendrait me dire devant ma châsse:

«Depuis long-temps je répands mon ame en votre présence, vous suppliant etc., etc.»

Je lui répondrais, M. Gaume, allez répandre votre ame ailleurs.

–Apprenez, monsieur, me répondit la vierge, que je ne fais de malhonnêtetés à personne.

–Et bien soit, madame, que M. Gaume répande son ame devant vous tant qu’il lui plaira, mais franchement, est-ce que vous faites des miracles?

–Certainement, monsieur, me répondit-elle.

–Alors, donneriez-vous bien un peu d’esprit à l’Echo de la Nièvre.

–Pourquoi non, monsieur, la puissance de Dieu est infinie.

–Inspireriez-vous bien un petit discours de dix minutes, au député de l’arrondissement de Cosne.

–Cela ne me paraît pas impossible; Dieu a bien tiré une source d’eaux vives d’un rocher.

–Et le roi de Clamecy, M. Dupin aîné, l’homme au boutoir, feriez-vous bien en sorte, qu’ayant parlé blanc, il ne dît pas noir.

–La langue et la pensée des mortels sont entre les mains de Dieu, mon cher M. Claude.

–Enfin, madame, pourriez-vous élever d’un cran plus haut, M. Dufètre dans sa propre estime.

–Oh! pour cela, monsieur, c’est impossible.

–Je m’en doutais, madame; du reste, dans la prière que M. Gaume nous propose de vous adresser, je lis après l’invocation et entre deux parenthèses: (exprimer ici la faveur qu’on demande pour oi ou pour les autres à la sainte.) D’abord, Mme, je vous ferai observer que demander à Dieu une faveur, c’est presque toujours le tenter; cet emploi, par exemple, que je le prie de me faire obtenir, ou d’autres en sont plus dignes que moi, ou j’en suis plus digne que les autres; or dans le premier cas, je demande à Dieu un acte d’iniquité, et dans le second je l’insulte en doutant de sa justice. Mais de quel genre sont les faveurs que vous faites obtenir? Accordez-vous des bureaux de tabac, des perceptions, des justices de paix; procurez-vous un bon numéro aux conscrits, placez-vous les domestiques sans maîtres, faites-vous retrouver les objets perdus, préservez-vous de la croix d’honneur.

–Ma spécialité, monsieur, c’est la guérison des maladies. N’avez-vous pas lu dans M. Gaume qu’il s’échappait du tombeau des martyrs une vertu secrète qui guérit les infirmités de l’âme et les maladies du corps.

–Prenez garde, madame, en France on ne peut guérir sans être médecin ou officier de santé. Je dois vous en prévenir, vous êtes justiciable d’un article du code pénal qui condamne à la détention les sorciers, les rebouteurs, et les donneurs de remèdes. Quelle douleur pour M. Dufêtre, s’il vous voyait, vous qu’il promenait naguère triomphalement par la ville, arrachée de votre châsse par de barbares gendarmes, et conduite en prison avec ignominie: le respectable prélat en éclaterait d’indignation, comme une pièce d’artillerie trop chargée.

–Je vais vous raconter un miracle que j’ai fait dernièrement, et vous comprendrez facilement que je n’ai rien à craindre du parquet.

Voici le fait: ces jours passés une femme m’amène une espèce de petit aveugle, elle le plante à genoux devant ma châsse, lui pose un chapelet entre les mains, et lui ordonne de réciter. Or, cette vieille imbécile m’avait amené un aveugle de bon aloi, et il fallait que je lui rendisse la lumière; vous concevez que j’aurais autant aimé qu’elle se fût adressée à un oculiste. Quand le gamin eut bien tourné et retourné son chapelet, on lui met un morceau d’étoffe sous les yeux, et on lui demande de quelle couleur il est, il répond sans hésiter qu’il est rouge, or l’étoffe était noire; on lui en présente un second, un troisième, un quatrième, tous les chiffons enfin que les vieilles femmes ont dans leurs poches, toujours ce vilain petit éraillé devinait à l’envers; et personne là, pas le moindre sacristain pour le souffler; vous concevez, monsieur, quelle dut être ma confusion, une proche parente de Domitien, rester en figure d’âne devant tout le public de la neuvaine; je suais sous le velours de ma pourpre, comme si j’eusse eu une fièvre cérébrale; je me repentais presque de m’être laissée faire martyre par M. Gaume, et s’il se fût trouvé là, je lui aurais donné de ma palme d’or au visage.

–Quoi! madame, vous vous seriez portée à cette extrémité.

–Sans doute, monsieur; une sainte n’aime pas plus qu’une autre qu’on la ballotte. Heureusement un bon jeune homme me vint en aide: il s’approche de mon aveugle, et passant une rose sous son nerf olfactif, mon ami, lui dit-il, qu’est-ce cela? alors les yeux du malade s’illuminant tout-à-coup, il répondit: monsieur, c’est une rose. C’est ainsi que je guéris ce petit malheureux de sa cécité. Bon jeune homme, va, si jamais tu veux une place.... dans le banc d’œuvre, tu peux t’adresser à moi.

–Voilà certes un miracle très-bien exécuté; mais cependant il me vient un scrupule: comment se fait-il donc que ces miracles que j’entends raconter par les vieilles femmes, soient toujours l’œuvre de saints de bas étage, de ces saints infimes qui n’ont pas même reçu les honneurs du calendrier, auxquels on ne souhaite jamais leur fête, saints qui font abstinence de plain-chant, et ne reçoivent à la Toussaint pour eux tous, deux ou trois cent mille qu’ils sont, qu’une grand’messe indivise, dont il faut qu’ils vivent toute l’année.

Ainsi donc, pour ne parler que de ce diocèse, à La Charité, c’est le cœur de Sainte-Marie de Chantal qui s’amuse à tacher de sang le satin de son reliquaire; à Cosne, c’est Sainte-Brigitte qui a la manie de réparer de ses propres mains son éternelle église, et qui communique à l’eau bénite de sa mare, mare sainte et privilégiée, dont les grenouilles ne doivent jamais mourir, la vertu de laver toutes les plaies et de guérir toutes les maladies. A Tannay, c’est votre sœur, la fraiche et grosse Agathe, qui remplaçant dans l’arrondissement de Clamecy, la Lucine des anciens, féconde les femmes frappées de stérilité, et emplit de lait les mamelles arides; aussi, sous Napoléon qui aimait beaucoup les conscrits, avait-elle une statue d’argent. A Nevers, enfin, c’est vous, Madame, vierge obscure, martyre ignorée, et que MM. Gaume et Dufêtre ont seuls l’honneur de connaître, qui ouvrez à la lumière les yeux pleins de ténèbres. Le soit changée en un moine immonde? à la place de ces marches triomphales qui resplendissaient des dépouilles de tout l’univers, qu’as tu mis? des processions, traînant à leur suite des prêtres rapés, et un long amas d’hommes en guenilles. Un suisse de cathédrale, arlequin chamarré de ridicules oripeaux, fait maintenant résonner sa hallebarde sur les dalles du Capitole, et meurtrit la poussière des Paul-Emile et des Scipion. Rome, ville de misère et d’opulence, ville de servitude et de despotisme, ville de prêtres en serge et de cardinaux en velours, si tes saints peuvent pour toi quelque chose, demande-leur donc un rabat plus propre pour mettre sur ta thiare.

Je ne doute pas madame, que cette pincée de votre cendre, que M. Gaume aurait pu nous apporter dans sa tabatière, soit plus puissante que tout le reste des catacombes; mais enfin vous-même, quel acte de protection avez-vous accompli en notre faveur, et comment, depuis tantôt trois mois que vous êtes ici, nous sommes-nous aperçus de votre présence. Voyons-nous le commerce reprendre ses balances et sa demi-aune, et le crédit, devenu moins cauteleux, nous r’ouvrir son escarcelle; avez-vous tari ces pluies incessantes, qui après avoir noyé nos tyre, vous eussiez eu l’honneur d’être un grand capitaine, eussiez-vous accordé à quelques obscurs soldats de votre armée une distinction que vous auriez refusée à vos plus illustres lieutenants. Je ne puis vous accorder, toute belle que vous êtes, que Dieu soit moins juste et moins reconnaissant que ne le serait la tourbe des mortels.

Je raisonnais dernièrement de ces sortes de miracles avec saint Claude, mon vénérable patron, qui porta la crosse et la mître dans la capitale de la Franche-Comté, et voici ce qu’il me disait:

Mon cher Claude, Dieu est engagé envers ses créatures par les qualités qui constituent son essence, par sa sagesse, par sa bonté, par sa justice, comme ses créatures le sont envers lui pour les devoirs qu’il leur a imposés. D’après ce principe, tu conçois qu’il ne peut y avoir de passe-droit à sa cour. Si Dieu accordait à une fillette de vingt ans, sous prétexte qu’elle a été vierge, un privilége qui me serait refusé à moi, vieux saint à barbe, qui ai vécu quatre-vingts ans dans les privations du célibat, le bonheur de le voir face à face et d’entendre son orchestre d’or, ne me retiendrait pas là haut cinq minutes; je déposerais ma barbe et mon auréole au pied de son trône éternel, et j’irais dès demain m’engager dans les dragons.

Cher patron, lui répondis-je, sous la grande épée du maréchal Soult, ce serait bien pis encore.

C.T.

(La fin au troisième pamphlet.)

SAINTE FLAVIE.

Table des matières

Troisième Pamphlet.

Table des matières

D’un autre côté, madame, c’est une chose grave que d’interrompre les lois de la nature; les lois de la nature, c’est la charte de l’univers, et je ne sais trop si Dieu, alors qu’il en suspend l’exécution, ne commet pas une illégalité; d’ailleurs, c’est sur ces lois éternelles que la conservation de la société est fondée, et que les lois humaines ont leur base; il n’y aurait plus rien de stable, rien d’assuré parmi nous, si nous avions en France trois à quatre cents bienheureux qui eussent le privilége des miracles; à quoi servirait-il, par exemple, que moi médecin, j’achetasse bien cher un diplôme du gouvernement, si le patron du lieu pouvait me faire concurrence; que je plaidasse contre mon curé, si quelque martyr de son église lui faisait gagner sa cause; que je misse, pauvre conscrit, la main dans l’urne du tirage, si la moitié des jeunes gens de ma classe, au moyen d’un médaillon de quatre francs, ou d’un cierge allumé devant un autel, pouvaient se procurer un numéro libérateur; que j’établisse un moulin sur un cours d’eau, si d’un souffle une vierge pouvait tarir mon ruisseau, et le faire sortir à une lieue de là, sur la propriété du marguiller de la paroisse; enfin que j’achetasse à rente viagère le bien de quelque vieil individu cassé et décrépit, si son patron pouvait faire vivre mon homme trois cents ans.

D’une autre part, que signifierait notre régime constitutionnel, si quand les députés de l’opposition ont voté, quelque saint comblé de plain-chant par un ministre, changeait dans la boîte parlementaire la couleur de leurs boules; et notre code pénal et nos gendarmes, de quelle utilité nousserait tout cela: quand la cour d’assises aurait condamné un accusé à mort, cet homme, ressuscité par miracle, reviendrait le lendemain à son domicile et reprendrait tranquillement, et sans qu’on pût l’inquiéter, Je cours de ses occupations, car il aurait subi sa peine.

–Vous le voyez donc bien, madame, si Dieu suspendait les lois de la nature, il faudrait qu’il eñt des motifs très graves pour en venir à ces mesures extrêmes; ce serait, par exemple, pour faire comprendre aux incrédules, par une éclatante démonstration, qu’ils ne sont que des imbéciles; que lui qui ramassait des copeaux dans l’atelier de son père, lui que les juifs ont pendu comme un vil scélérat, il est bien celui qui a allumé notre soleil, qui a suspendu notre terre dans l’espace, et qui nous a mesuré l’Océan dans le creux de sa main; et aussi pour confondre ces raisonneurs insensés, qui entassant syllogisme sur syllogisme et dilemne sur anthimême veulent, semblables aux géants de la fable, le chasser de son ciel. Mais dans ce cas il ne ferait pas de ces miracles obscurs, contestables, qui ont besoin d’être appuyés d’un certificat de médecin, miracles semblables à celui que fit autrefois mon oncle Benjamin à Moulot, que la plupart contestent, et qui ne convertissent personne, miracles enfin qu’on vilipende dans la rue, tandis qu’on les sonne et qu’on les psalmodie à l’église. Dieu sait trop bien ce qu’il a à faire pour compromettre sa dignité par un acte de toute-puissance inutile; il opérerait au contraire de ces miracles éclatants, qui frappent tous les yeux et saisissent tous les esprits. Ainsi, il ferait tous les dimanches apparaître le soleil surmonté d’une croix éclatante, à l’instar de la boule dé Charlemagne, oubienil graverait sa signature en lettres rouges, sur la blanche surface de la lune en son plein, ou bien encore, les jours de fête solennelle, écartant cet immense rideau d’azur qui nous cache les magnificences du paradis, il se montrerait à nos yeux dans toutes les splendeurs de la divinité. Du moment que Dieu ne fait point de ces grands et insignes miracles, il est naturel de conclure qu’il n’en fait plus du tout; ou bien il faudrait dire que sa puissance est restreinte à de tout petits et insignifiants miracles, comme la puissance d’un roi constitutionnel est restreinte à des ordonnances.

–Je vous ai laissé aller jusqu’au bout, monsieur; mais selon vous, les martyrs, ce n’est donc que racaille, lors même qu’ils réunissent sur leur blason une couronne de vierge à leur palme; si telle était votre opinion, monsieur, vous devriez bien me prier de vous en guérir.

Vous autres gens du siècle qui levez une lèvre dédaigneuse sur les martyrs, vous rendez à vos grands hommes un culte d’admiration, vous décernez à leurs cendres les honneurs du triomphe, vous leur dressez sur vos places publiques des statues de pierre et de bronze; vous avez toujours la bouche emplie de leurs noms; cependant M. Dufètre, vous l’a dit, les martyrs sont autant au-dessus de vos grands hommes, que les cimes rayonnantes de la cathédrale, sont au-dessus de la poussière de la rue. Vous avez dû être bien mortifié, Monsieur, quand avec sa voix de grosse cloche, le vénérable prélat s’est écrié: vous aussi vous avez vos saints, mais ces saints, quels sont-ils...........

Il ressort clair comme le jour de ses paroles, que votre ex-panthéon était un mauvais lieu, hanté par des vauriens, qui avaient eu l’impiété de gagner des batailles à la France, ou de l’éclairer par les rayons de leur génie. Ce réceptacle de gloires immondes, de ces gloires qui ont brillé durant votre révolution, comme les éclairs dans un orage, vous l’appeliez un temple, et vous avez même eu l’insolence d’écrire sur le fronton, en guise d’enseigne: Aux grands hommes, la patrie reconnasisante. M. Dufêtre, dans sa jeunesse, a eu l’occasion de lire cette inscription, et voyez monsieur, comme ce digne prélat est sensible, son cœur en a saigné, il en saigne toujours de désespoir, et peut-être comme le cœur de St.– Marie de Chantal, si merveilleusement doué par Dieu, il saignera encore dans le cerceuil.

–Certes, madame, Dieu n’a pas envoyé M. Dufêtre parmi nous pour avoir tort; s’il a contre lui l’opinion de la France, qui s’obstine sottement à battre des mains au nom de ses grands hommes, il a pour lui celle du révérend père Loriquet; et qui pourrait nier qu’à eux deux, l’un le révérend père Loriquet, pamphlétaire jésuite, l’autre M. Dominique Dufêtre, recruteur de congrégations, ils ne forment la partie la plus éclairée de la nation; mais s’il convient au vertueux prélat d’insulter nos saints, qu’il nous permette du moins d’apprécier ses martyrs.

A Dieu ne plaise que je veuille rabaisser les martyrs; ces convictions inflexibles qui meurent plutôt que de céder, ces dévouements qui se laissent torturer par le bourreau, et montent d’un pas ferme à l’échafaud sont sans doute, à quelque cause qu’ils appartiennent, de belles et grandes choses; mais enfin, ces martyrs quels sont-ils? des hommes qui ne sont connus que par leurs supplices, souvent que par un nom furtivement gravé sur une muraille, et auxquels on a fait un autel de leur échafaud.

L’homme qui veut regarder le soleil met sa main devant ses yeux, de peur d’en être ébloui; quand j’examine ainsi le martyre religieux, je ne vois dans cette action qu’on a couronnée d’une si grande auréole, qu’un acte d’intérêt bien entendu et même un acte d’égoïsme; car enfin, qui peut nier qu’il n’y ait de l’égoïsme à se débarrasser d’une vie qui peut être utile à ses semblables, parce qu’on trouve l’occasion de s’en défaire avantageusement.

Vous dites à un homme, livre au bourreau tes membres à torturer, sinon tu seras jeté, comme un vil copeau, dans un feu qui ne s’éteindra jamais; assurément, s’il n’est pas un insensé, un brute esclave de l’instinct de la conservation, il préfèrera le bourreau, qui ne torture que quelques heures, au feu qui dévore incessamment; il ne fait en cela que suivre ce vulgaire axiome qui nous guide dans toutes les situations de la vie: de deux maux, il faut choisir le moindre. Il y a là moins que le prosaïque courage de celui qui se fait arracher une dent pour se soustraire à ce feu invisible qui lui brûle les gencives, ou qui se fait couper une jambe que déjà la gangrène mord de sa dent empoisonnée, pour reculer d’une année ou deux le terme de sa vie.

Mais si vous dites à cet homme, tu passeras des mains ardentes du bourreau dans un lieu d’éternelles délices; si surtout vous ajoutez, avec M. Gaume, dans ce style éclatant et pittoresque dont les prêtres seuls ont le secret: Sur ton corps plus pur et plus brillant que le diamant, resplendiront comme autant de rubis et d’émeraudes les glorieuses blessures que tu auras reçues; tu précéderas dans la liturgie et dans les honneurs de l’église, les pontifes, les docteurs, les prêtres, tous ceux enfin qui ne sont point martyrs; dans le ciel, tu seras assis sur un de ces trônes sublimes qui approchent de plus près le trône éternel de Dieu. Cet homme –et c’est du reste ce que faisaient les martyrs– courra avec empressement au-devant des supplices, jaloux de gagner consciencieusement sa place au paradis il excitera lui-même la cruauté du bourreau; quelques tortures qu’il subisse, il ne se plaindra que d’une chose, c’est qu’on ne le fait pas encore assez souffrir. Vous avez proposé à cet heureux homme le marché le plus avantageux qu’on puisse offrir à un mortel, et vous vous récriez d’admiration parce qu’il l’accepte; mais qu’y a-t-il donc là de si beau, de si grand, de si généreux, et que diriez-vous donc de ce soldat qui se laisse trouer la poitrine par vingt baïonnettes ennemies, plutôt que de dire un mot qui soit fatal aux siens. Moi qui vous parle, si j’avais une faveur à demander à Louis-Philippe, ce ne serait, je vous l’assure, ni une perception, ni un bureau de tabac, ni même un porte-feuille de ministre; mais j’irais trouver M. Dupin aîné et je lui dirais: roi de Clamecy, faites en sorte je vous prie, que votre cousin Louis-Philippe m’accorde un petit martyre; du reste, si le grand homme refusait d’apostiller ma pétition, sous prétexte que je ne suis pas électeur, je n’en resterais pas inconsolable, je vous prie de le croire.

Tout le mérite donc, que je reconnaisse à nos martyrs, c’est d’avoir cru aux promesses de l’église; si la crédulité fait les sots, la foi fait les saints, je le sais, je me soumets, et je dis priez pour nous; mais je m’abstiens d’admirer. Non, la foi ne peut suffire pour élever un simple cordonnier, qui toute sa vie n’a fait que des souliers, mais qui a cru, au-dessus de nos grands hommes; on aura beau l’écrire et le prêcher, je n’admettrai jamais qu’une couronne toute sèche de martyr, efface ces couronnes de lauriers que le génie, donnant la main à la vertu, a décernées.

Ce sont les services rendus aux hommes qui font les belles actions; les vertus stériles et les plantes qui fleurissent avec éclat, mais sans donner de fruits sont choses que je prise fort peu. Et que nous importe à nous du sang inutilement versé, du sang que la terre boit aujourd’hui, et dont la pluie lavera demain jusqu’à la moindre trace. Savez-vous quels sont les véritables martyrs: ce sont ceux qui sont morts pour leur pays, c’est d’Assas, c’est Barra, c’est Viala, ce sont les soldats de ces quatorze armées qui sont tombés à la frontière en défendant la liberté de la France. Et eux pour prix de leur dévouement, qu’ont-ils reçu de la patrie? les uns un morceau de bois, pour remplacer la jambe que le boulet leur avait tuée, et les autres un roulement de tambours et une couche de chaux vive sur leur fosse: voilà les hommes dont il importe de faire rayonner la tombe! et pourtant ce sont eux que les prêtres choisissent pour objet de leurs stupides dédains. Il appartient bien à ceux qui ont grandi et engraissé sous les tranquilles voûtes d’une cathédrale, d’insulter ceux qui ont mené la dure vie des champs de bataille. Venez donc mettre à côté de cette existence glorieuse, pleine d’un bout à l’autre de combats et de victoires, votre existence, remplie de plain-chant et de grand’messes, que nous voyions celle qui a été la plus utile à la patrie. Vous croyez avoir fait une bien rude pénitence, parce que vous vous êtes assujettis rigoureusement à des exercices de moines? mais que diriez-vous donc, si vous aviez porté jusqu’à votre vieillesse, le lourd fardeau de la discipline? vous qui ne pouvez traverser une place sans avoir un parasol sur votre tète, comment vos joues molles et rebondies, se seraient-elles accomodées du soleil de l’Egypte. Croyez-vous, en cas que vous portiez un cilice, que la cuirasse d’un carabinier, ou le sac d’un fantassin, ne vaillent pas bien votre cilice? vous êtes saints entre tous, vertueux entre tous, parce que vous jeûnez aux jours indiqués par l’église, et que le vendredi vous vous contentez de frais légumes, de poissons choisis sur les marchés, de gras oiseaux pêchés dans les marécages; mais eux, ces hommes que la guerre nous a dévorés, ils ont fait des campagnes sans pain, sans habits, sans chaussure, et tandis que vous vous étendiez mollement dans vos lits bien blancs et bien bassinés, ils s’endormaient sanglants, meurtris, affamés, et sans se plaindre de Dieu, qui leur faisait une vie si dure, sur la neige de leur bivouac. Vous auriez voulu peut–être qu’ils combattissent de la main gauche, afin de faire le signe de la croix de la main droite. Vous croyez sans doute, avoir plus fait pour votre pays, parce que vous avez remercié dieu de ses victoires, que ceux qui les ont remportées. Et que seriez-vous, ministres du seigneur, si à ce grand cri de détresse poussé par la convention: la patrie est en danger! au lieu de courir à leurs armes, ils se fussent contentés d’égrener un chapelet entre leurs doigts? que seriez-vous, si les femmes, qui ont nourri ces hommes de fer du lait ardent de leurs mamelles, eussent été vierges; et que serie-zvous encore si Napoléon eut été évêque? Un prêtre grec chanterait la messe dans votre cathédrale, ou un ministre protestant ferait le prêche dans votre chaire; le martyre de ces hommes que vous traitez en ennemis, vous a été plus utile que tous ceux que vous préconisez, car en défendant votre patrie, c’est aussi votre foi et votre autel qu’ils ont défendus.

Jésus-Christ a fait sa religion pour le genre humain et non pour tel ou tel peuple; si la religion chrétienne était plus nationale, ce sont précisément ces hommes du Panthéon et des champs de bataille qui seraient ses saints et ses martyrs. Pourquoi cette grande pensée de Napoléon qui confondant tous les mérites ensemble, les couronnait de sa glorieuse effigie, n’a-t-elle pas été celle des fondateurs de notre église? Qu’importe pour celui qui a sauvé un peuple, un peu plus ou moins de dévotion, un doigt trempé plus ou moins profondément dans l’eau bénite.

Dieu, Madame, a-t-il donc tant besoin de prières. Et à vrai dire, s’il faut qu’il fasse droit aux oraisons qu’on lui adresse, de tous les coins du monde, qu’il réponde à tous nos saints patrons qui le tirant chacun de leur côté par sa robe, lui disent: Seigneur par-ci, mon Dieu par-là, je ne voudrais pas être à sa place. Mais si l’église ne veut point honorer nos grands hommes, au moins que ses ministres ne les insultent pas; car c’est par les grands hommes qu’elle a produits, qu’on est fier de sa patrie, et plus on est fier de sa patrie, plus on l’aime.

–Monsieur, revenons aux miracles: la bonté de Dieu est infinie; pourquoi ne prêterait-il pas aux saints un peu de sa toute-puissance pour guérir les infirmités des hommes.

–Quoi, madame, les infirmités qu’il a lui-même envoyées; mais il ressemblerait donc à ce médecin italien qui allait attendre les passans au coin d’une rue pour les frapper de son stylet, et venait ensuite panser leur blessure. Croyez-vous donc que Dieu, le roi de la terre et de tous ces mondes éparpillés comme une rayonnante poussière dans l’espace, Dieu qui a tant de choses à faire, s’amuse à guérir un enfant de la cataracte ou du prorigo; qu’il trouble cet ordre de choses établi par lui-même pour obliger un malheureux en lui ôtant son entorse ou en faisant tomber une taie de son œil? s’il lui convenait, pour un motif quelconque, de guérir une de ses créatures, au lieu de faire intervenir un saint, ne chargerait-il pas de la commission les drogues du docteur ou le bistouri du chirurgien.

Soit un homme auquel on dit: votre ennemi sape votre maison par les fondements, et qui refuse de se lever, puis qui se lève cinq minutes après pour ouvrir la porte à son chien tendant vers lui des pattes suppliantes. Si Dieu s’abstenait de faire des miracles, quand il s’agit de défendre ses autels, et s’amusait à faire de petits miracles de complaisance pour rendre la vue à celui-ci, l’ouie à celui-là, l’usage de son bras ou de sa jambe à un autre, le maître du ciel ne ressemblerait-il pas à l’homme de notre hypothèse.

–Mais monsieur, et les miracles de l’évangile?

–Chut, madame, n’entamons pas cette question, s’il vous plaît, j’ai peur qu’il y ait là devant votre châsse quelque mouchard qui nous épie; mais au lieu de discuter, agissons. Si vous pouvez faire des miracles dans l’intérêt d’un boiteux ou d’un aveugle, à plus forte raison pourrez-vous en faire dans l’intérêt de toute une commune. Je vous proposerais bien de prendre cette baroque église de Saint-Pierre qui rend tout redressement de la rue du Commerce impossible, et de la jeter ou bon vous semblerait, ou bien d’aller dans la vallée du Rhin choisir, pour faire niche aux protestans, trois à quatre beaux ponts que vous placeriez sur la Loire; mais j’aurais peur que ces gros et rudes miracles n’écorchassent vos belles mains; c’est un joli petit miracle, un miracle tout mignounn, vrai miracle de dame que je vous propose.

Au pied des Montapins, sur la route de Fourchambault est une fontaine que la limpidité de ses eaux a fait nommer la Fontaine d’Argent; allez nous la chercher dans le creux de votre main, et apportez-la sur la place Ducale, d’où elle s’épandra en ruisselets par tous les quartiers de la ville. Si vous vous tirez avec honneur de cette épreuve, non seulement je vous adorerai de ma personne, mais encore je vous amènerai ma femme et mes enfants, le chapelet aux mains et le scapulaire au cou, afin que de gré ou de force ils vous adorent. Si même Dieu poussé à bout par ces pamphlets impies où j’ai l’audace de mettre Jésus-Christ au-dessus de M. Dufêtre, m’affligeait d’une seconde fille, je voudrais qu’elle s’appelât de votre joli nom.

–Monsieur, dit la sainte, si vous ne venez devant ma châsse que pour me conter de pareilles sornettes, je me passerais bien de votre pratique.

–Madame, répliquai-je, n’empoisonnons point par des paroles acerbes le peu d’instants que nous avons à passer ensemble; mais à propos, est-il bien vrai que vous ayez pris notre heureuse cité sous votre protection.

–Je l’ai ouï dire par M. Dufêtre.

–Alors, je ne suis plus étonné que mon propriétaire m’ait augmenté hier de cinq francs le loyer de mon atelier,–mais au moins en ai-je pour mon argent–et de quel genre est votre protection: les banquiers nous prêteront-ils à cinq pour cent, le gouvernement nous revendra-t-il sa poudre et son tabac de régie à prix de facture; les tailleurs vaincus par cette vertu secrète qui sort du tombeau des martyrs, se résoudront-ils à coudre nos paletots, les banqueroutiers cesseront-ils d’être des gens comme il faut, les épouses seront-elles fidèles à leurs.........

–Quelle question, me répondit la sainte; comment une femme peut-elle trahir son époux.

–Entendons-nous, madame, c’est fidèles à leurs amants que je veux dire.

–Monsieur, faites attention avec qui vous êtes!

–Pardon, madame, je n’ai pas l’habitude de parler à des vierges; mais enfin quelles seront les limites du territoire protégé? s’étendra-t-il jusqu’aux confins de l’octroi, dépassera-t-il les faubourgs; ces riantes et joyeuses maisons de campagne, éparpillées autour de la ville comme des enfans jouant dans l’herbe autour de leur mère qui travaille, en feront-elles partie; combien de temps faut-il de Nevers pour avoir droit à votre protection; protégez-vous les voyageurs, protégez-vous ceux qui sont détenus dans les prisons de la ville; protégez-vous la garnison, est-ce avec armes et bagages ou sans armes et bagages; faut-il, pour être protégé par vous, acheter un de vos médaillons, ou le médaillon n’est-il pas de rigueur?

–Monsieur!!!! fit la sainte, avec un geste dans lequel je crus voir du Domitien?

–Eh bien oui! oui! oui! répondis-je épouvanté, vous nous protégez; nous ne pouvons certes avoir de meilleurs protecteurs que votre fémur et ce petit morceau de vôtre crâne. Dieu ne saurait manquer de faire exprès pour nous un petit ciel calqué et taillé sur le patron du département; ce petit ciel sera toujours plein de chaudes brises et de soleil, et ces gros vilains nuages qui versent la pluie n’oseront s’y présenter que quand ils seront mandés par le comice agricole.

D’autre part, lorsque la chenille vorace et le hanneton impie viendront au printemps pour dévorer nos récoltes en bourgeon, on enverra le sacristain de la cathédrale les prévenir qu’ils aient à vider les lieux; mais madame, une petite question s’il vous plaît: croyez-vous que si monseigneur de Rheims faisait venir de Rome des reliques, beaucoup de reliques, cent mètres cubes de reliques, la Champagne pouilleuse reverdirait?

–Cela n’est pas impossible, monsieur.

–Cependant, madame, il me vient un scrupule: s’il suffit, pour protéger une commune, d’un os de martyr enchâssé dans un reliquaire, comment se fait-il qu’il y ait des communes qui soient encore sans protecteur? Rome est une ville à double fond: sous la Rome vivante est la Rome morte, la Rome des consuls et des empereurs; il y a dans cet immense sépulcre, (M. Gaume le dit lui-même) des os de plusieurs millions de martyrs, or; si ces richesses calcaires étaient partagées entre toutes les églises du monde catholique, elles en auraient chacune plein leur sacristie. Que le curé de ces paroisses disgraciées, qui n’ont point de reliquaire ou dont les reliques sont tombées en désuétude, prenne la diligence et aille à Rome; il en rapportera non un morceau de crâne et un fémur,–ce n’est pas la peine d’aller à Rome pour si peu de chose–mais un, deux, trois squelettes à choisir. Cela ne revient, pour les frais de voyage et autres menues dépenses, qu’à cinquante écus pièce, et on a la décoration de l’Eperon d’Or par-dessus le marché. Moi qui vous parle, j’ai voyagé dernièrement sur l’impériale de la diligence, dans la société peu aimable de six squelettes bien complets, qui s’en allaient en Auvergne, et ils nous ont si bien protégés, que nous avons versé en foute.

Vous me répondrez à cela que lé pape est prudent, et qu’il ne lâche ses reliques qu’à bon escient; en cela à comme en toute autre chose, sa sainteté a grandement raison. Si tous les lieux de la terre avaient leurs reliques, Dieu ne saurait plus que faire de sa grêle, de ses trombes, de ses ouragans, de ses tremblements de terre, et ne trouvant plus d’endroits pour lancer son tonnerre, il serait obligé de le supprimer.

–Voilà, monsieur, précisément ce que j’allais dire.

–Permettez que j’aie encore un petit et dernier scrupule, madame: j’ai voyagé chez les protestants, là point de processions, point d’images, point de reliques, et partant point de protection divine; cependant ces campagnes maudites sont aussi vertes que notre terre bénie; les cités de ces infâmes sont aussi florissantes que nos villes les plus haut mitrées. Leurs magasins sont aussi brillants, aussi bien parés de jolies femmes que nos magasins catholiques, où la banqueroute se tapit sous le comptoir; leurs usines élèvent plus haut et plus fièrement que les nôtres leur panache de fumée; et plus d’un pays très apostholique et très romain, est l’humble vassal de cette industrie qu’exercent des mains réprouvées. Comment donc cela peut-il se faire, madame?

Un autre sujet d’étonnement pour moi, c’est que cette Italie si bien pourvue de reliques, si largement tonsurée et qui a bu tant d’eau bénite, soit pourtant si malheureuse; et Rome elle-même, madame, sa destinée est-elle bien brillante? tous les jours je me demande pourquoi elle ne fait point du noir animal de ses reliques; à quoi lui sert d’être non seulement la capitale, mais l’église du monde chrétien? le sceptre de l’univers s’échappait de sa main en même temps que la statue de Jupiter tombait des hauteurs du Capitole; sa puissance, sa gloire, ses grands hommes, tout s’en est allé avec ses dieux, et ses mamelles épuisées ne peuvent plus nourrir que des chanteurs et des capucins.

O Rome, Rome! voilà donc où ta catholicité t’a réduite. Au pied de ta croix, il ne vient plus, au lieu de lauriers en fleurs, que du chiendent et des orties; ta terre désolée ne produit plus qu’un peuple idiot et décrépit, triste regain d’une moisson de héros. Comment se fait-il donc que la reine des nations se soit changée en un moine immonde? à la place de ces marches triomphales qui resplendissaient des dépouilles de tout l’univers, qu’as tu mis? des processions, traînant à leur suite des prêtres rapés, et un long amas d’hommes en guenilles. Un suisse de cathédrale, arlequin chamarré de ridicules oripeaux, fait maintenant résonner sa hallebarde sur les dalles du Capitole, et meurtrit la poussière des Paul-Emile et des Scipion. Rome, ville de misère et d’opulence, ville de servitude et de despotisme, ville de prêtres en serge et de cardinaux en velours, si tes saints peuvent pour toi quelque chose, demande-leur donc un rabat plus propre pour mettre sur ta thiare.

Je ne doute pas madame, que cette pincée de votre cendre, que M. Gaume aurait pu nous apporter dans sa tabatière, soit plus puissante que tout le reste des catacombes; mais enfin vous-même, quel acte de protection avez-vous accompli en notre faveur, et comment, depuis tantôt trois mois que vous êtes ici, nous sommes-nous aperçus de votre présence. Voyons-nous le commerce reprendre ses balances et sa demi-aune, et le crédit, devenu moins cauteleux, nous r’ouvrir son escarcelle; avez-vous tari ces pluies incessantes? qui après avoir noyé nos prés renversent nos épis; et ces jours derniers, quand la Loire dévorait sous nos yeux un de nos plus jeunes concitoyens, êtes-vous venue lui arracher sa victime? cependant vous eussiez touché une prime de dix écus pour faire vos bonnes œuvres. Si votre protection est pour nous sans résultat, à quoi sert-il donc que vous nous protégiez; c’était bien la peine ma foi de disgracier ce pauvre St.-Cyr, qui se tenait si tranquille et si raisonnable sur son cochon, pour vous mettre à sa place. Voyez-vous là bas ce vieux Clamecy qui rit sous cape à votre nom: je suis bien sûr qu’il préfère la protection de M. Dupin aîné à la vôtre.

–Monsieur, me dit la sainte, je suis ici comme un roi au milieu des dévoûments équivoques de sa cour: vous qui avez quarante ans et au-delà, et qui parconséquent devez mieux que moi distinguer un masque d’une face vivante, une dévotion de chair, d’une dévotion de plâtre, tirez-moi d’un doute, je vous prie; est-il vrai que les prêtres croient à mes miracles?

–A la vérité, madame, j’ai vu bien des masques; mais que voulez-vous, il est des apparences si bien imitées qu’il faut en approcher de bien près pour les distinguer de la réalité.

Les prêtres croient-ils à vos miracles? j’en doute et voici mes raisons. Les prêtres en général se portent d’une manière florissante, c’est une qualité qu’on ne saurait leur refuser. Cependant il en est bien certains parmi eux qui sont atteints de quelques infirmités, ne serait-ce que de ces infirmités contractées par les jeûnes, les abstinences et les macérations de toute espèce qu’ils font subir à leur corps. Or, quand les prêtres ont la fièvre ou la colique, c’est toujours au médecin qu’ils s’adressent. Ce matin encore, à votre procession, j’étais auprès d’un vieux et respectable ecclésiastique qui s’en allait ployé sous un faix de quatre-vingts années, et se faisait de son valet une béquille. A ses côtés, des femmes se disputaient à qui passerait sous votre châsse, et lui, cet octogénaire tombant en ruines, il n’a pas le moindrement songé à en faire autant. Cependant quelque vénérables que soient les infirmités, je ne crois pas qu’on y tienne beaucoup.

Quant à M. Dufêtre, bien certainement il croit à vos miracles. Un prêtre ne saurait mentir, et un évêque le voudrait qu’il ne le pourrait pas. Voyez-vous, madame, un prêtre c’est la vérité qui en sor tant de ce puits impur ou le paganisme l’avait plongée revêtit sa nudité d’un rabat et d’un tricorne; la chaire doit, comme un témoin qui dépose, dire toute la vérité et rien que la vérité. Or M. Dufêtre, ne dirait pas rien que la vérité, si cherchant à nous faire croire à vos miracles, lui-même n’y croyant point; et dans ce cas, pour dire toute la vérité, il serait obligé de nous désabuser desdits miracles comme d’une superstition.

Ce serait pour lui non seulement un devoir de religion, mais encore un devoir d’humanité; et il faudrait qu’il n’y eut pas chez lui le moindre atome de St. Vincent de Paule pour qu’il s’en départit. De pauvres malades, que l’ordonnance du médecin a consignés dans leur lit, se traînent, madame, à grand renfort de béquilles au pied de votre autel et se prosternent devant vous sur des genoux ankilosés; ces pieux imbéciles en cherchant à se guérir des maladies qu’ils ont, se donnent des maladies qu’ils n’avaient pas. Et même l’an passé un malheureux père de famille était frappé d’une mort soudaine pour s’être plongé tout couvert de sueur dans les eaux miraculeusement salutaires de votre sœur Brigitte. Vous n’avez encore rien de semblable à vous reprocher, belle sainte, , j’aime à vous rendre cette justice; mais vous le voyez, cette médecine qui traite toutes les infirmités par des cierges et des neuvaines et qui au premier aspect paraît si innocente si bonne personne, elle est cependant plus fatale qu’un rebouteur à la santé publique.

M. le commissaire de police veille à ce qu’il ne soit porté aucune atteinte à la conservation des habitans de la commune; il pousse même la sollicitude sur ce point jusqu’à faire empoisonner vôtre chien de peur qu’il ne vous morde. Il pourrait, il devrait même vous mettre la main sur l’épaule; mais on conçoit qu’il ne l’ose pas, un acte de cette autorité empêcherait peut-être le ministre de la marine de lui faire tenir son orphelin de la Guadeloupe.

D’un autre coté le parquet décernerait très bien un mandat d’arrêt contre vous, pour exercice illégal de la médecine; mais le parquet est trop galant, trop parquet français, pour en venir avec une demoiselle à une aussi rigoureuse mesure.

Je ne vois donc que M. Dufêtre, qui soit à même d’intervenir dans cette affaire; d’un mot il peut jeter un rayon de lumière à travers cette épaisse et fatale ignorance qui compromet la santé de son troupeau; et pourtant ce mot il ne le dit pas. Il faut donc qu’il attende de vous quelque grand miracle, un miracle devant convertir les deux ou trois de ses diocésains, qui dans la dernière course triomphale, par lui fournie ont échappé à sa parole victorieuse.

–Oh! oh! fit la sainte, avec un joli petit bâillement. M. Dufêtre aurait bien dû m’épargner les fatigues de cette procession; je suis harassée; me faire promener sur la place Ducale par un soleil de 20à25dégrés, sans ombrelle et avec une robe de velours, voilà un procédé bien peu aimable!

–En toutes choses, lui répondis-je, M. Dufêtre ne considère que la plus grande gloire de Dieu. Quand il s’agit d’honneurs à recevoir au nom de son maître, il ne s’épargne pas plus que les autres, et paie bravement de sa personne. Ainsi lors de son entrée triomphale à Nevers, combien il a dû souffrir dans sa modestie, d’être exposé pendant trois heures et à bout portant aux acclamations de la foule. Et encore il est des infâmes qui révoquant en doute la simplicité de cet homme apostolique, prétendent qu’il se complaît au milieu de ces pompes mondaines, et qu’il aime l’évidence dorée du premier plan: les malheureux! mais ils ne conprennent donc pas que, si ce respectable prélat a exigé de M. le maire, tous les honneurs qui lui revenaient et même un peu plus qu’il ne lui en revenait, ce n’est pas pour lui qu’il les réclamait, c’est pour Dieu; c’est qu’il importait à la gloire de Dieu, que son représentant traversât le pont de Loire au bruit de l’artillerie.

Et à Donzy encore, où ce martyr de l’épiscopat a été appelé brutalement M. Dufètre tout court par le juge de paix. Pourquoi se plaignait-il que la garde nationale ne fut pas venue à sa rencontre, cela est facile à comprendre, c’est parce que Dieu eut été bien aise de voir la garde nationale de Donzy sous les armes.

–Monsieur, dit la sainte, cet appareil triomphal peut convenir aux grandeurs d’ici-bas, mais je doute fort qu’il convienne aux grandeurs du ciel. Le Dieu que nous adorons est né dans une crèche et mort sur une croix: ce n’est pas par un vain étalage de choses précieuses qu’il faut l’honorer; cette croix, vous devriez vous rappeler ce qu’elle représente, hommes insensés; c’est son gibet que vous couvrez d’une couche d’or si épaisse. Si Jésus-Christ pendant sa vie mortelle eût voulu se rehausser par un éclat étranger, n’avait-il pas à son service toutes les magnificences du ciel. Pourquoi ses serviteurs veulent-ils pour son image des honneurs dont il n’a pas voulu lui, pour sa personne; et ne ressemblent-ils pas un peu ici à ces adroits cuisiniers qui préparent à leur maître un ragoût qu’il n’aime pas pour s’en régaler eux-mêmes.

L’Évangile est-il meilleur pour être si bien relié; et quel précepte de morale mettent en honneur ces bruits de cloches dont on emplit la ville, ces chasubles qu’on promène par les rues, et ce lutrin qu’on transporte sur la place publique.

Hélas, monsieur, qu’est devenue la touchante et majestueuse simplicité de notre église primitive; où sont ces chrétiens avec lesquels j’ai prié dans les cryptes, où sont ces vieux évêques qui vivant dans la retraite et le dénuement absolu des choses d’ici-bas, ne voulaient faire de prosèlites que par l’exemple de leurs vertus.

Ceux qui se disent les successeurs des apôtres, ceux qui se laissent appeler les envoyés de Dieu par leurs flatteurs, ce n’est plus au cœur du chrétien, c’est à ses yeux qu’ils s’adressent. Au lieu de parler à sa raison et à son ame, ils étourdissent son oreille par un continuel bourdonnement de psaumes et de cloches; ils lui donnent des fêtes aujourd’hui à cet autel, demain à cet autre; ils l’amusent par des processions mêlées de mascarades, où le sauveur des hommes; est représenté par un enfant portant un agneau sous son bras; ils donnent, comme les frères ignorantins à leurs élèves, des médaillons aux dames qui ont été bien sages. Cette grande et sévère figure de Jésus-Christ qui jette du haut de sa croix un regard mélancolique sur le monde, ils l’atiffent de soie, de dentelles et de verroterie, comme une sainte Renne.

Grâces à ces continuelles cérémonies, le dogme qui impose des sacrifices est délaissé pour le culte qui donne des spectacles. Cette dévotion hypocrite des italiens, dévotion toujours prosternée; et qui brûle tant de cierges, a succédé à la piété féconde de nos pères. Cette foi des anciens temps qui défrichait les solitudes de la Gaule, qui mettait des ponts sur ses fleuves, qui maçonnait dans les nuages les flèches dentelées de nos cathédrales, qui jetait des armées de paysans et d’ouvriers sur des plages lointaines, qu’est-elle devenue? Hélas, monsieur, ce n’est plus qu’un soleil d’hiver qui brille, mais ne fait rien éclore.

Ces gens qu’on appelle sans cesse à l’autel, au lieu de payer Dieu en bonnes œuvres, le payent en pratiques religieuses; et tous les ans à Pâques, ils vont avec confiance demander leur quittance à leur confesseur; quelles bonnes œuvres, en effet, voulez-vous attendre d’hommes qui croient qu’avec des neuvaines ils achèteront la rémission de leurs péchés.

Ces femmes en robe, et ces autres femmes en paletot, que vous prenez pour des hommes, ce sont en apparence d’excellents chrétiens; il n’y a pas de troupe mieux disciplinée: vous leur dites à genoux, et ils s’agenouillent; redressez-vous, et ils se redressent; faites le signe de la croix, et ils le font; mais allez demander à celles-ci pour vêtir et rassasier les pauvres, cet or et ces diamans dont elles frelatent leur beauté, œuvres et pompes de satan auxquelles pourtant elles ont renoncé lors de leur baptême, et à ceux-là cet habit d’homme comme il faut, taillé à Paris par les ciseaux et pressé par le passe-carreau d’un homme de génie, et vous verrez ce que c’est que leur piété.

J’ai vu, en traversant la France, des hommes noirs qui s’agitaient, qui criaient, qui gesticulaient, qui déclamaient leurs livres, qui faisaient à grand renfort de cimbales et de grosse caisse des recrues pour leurs congrégations, qui cherchaient enfin à se rendre importans par les attaques qu’ils dirigeaient contre tout le monde et par celles qu’ils provoquaient contre eux-mêmes; j’ai demandé à M. Gaume quels étaient ces hommes, et il m’a dit que c’étaient des jésuites.

Je suis sainte, monsieur, mais je n’ai point les préjugés de ma caste, et Dieu m’a lait la grâce de détester les jésuites. J’ai ri de pitié en voyant ces prêtres charlatans vouloir achalander leur église par les mêmes moyens qu’un marchand achalandé sa boutique, et je me suis étonnée que tous les chrétiens sincères et éclairés ne se réunissent pas pour les combattre. Car ces gens-là, en voulant relever leur domination abattue, perdront le peu de religion qui reste en votre France.

Le genre humain est sorti de ces superstitions qui faisaient la puissance des prêtres; leur noire soutane ne peut plus déteindre sur les constitutions; le peuple souverain ne va plus à confesse, et son front est trop haut pour que leur main puisse atteindre à sa couronne.

Pour être quelque chose, il faut que le prêtre redevienne ce qu’il était autrefois, un disciple de Jésus-Christ, un simple ministre de l’évangile, qu’il ne se tienne point clos et immobile dans son presbytère, tel qu’un saint dans sa niche; qu’il se mêle au peuple, comme le faisait son divin maître, qu’au lieu d’aller boire du vin rouge ou jouer à la bouillote chez le notaire et le percepteur de la commune, il entre dans les chaumières, qu’il s’asseie à l’humble foyer sur l’escabelle du pauvre; que désespérant de convertir ses paroissiens en masse et par arrondissement, comme a le bonheur de le faire de M. Dufêtre, il les prenne homme par homme, et conscience par concience, qu’au lieu de leur faire un sermon, il converse familièrement avec eux, qu’il écarte doucement et avec la sollicitude attentive d’un médecin qui lève un appareil, les voiles qui enveloppent leur esprit, et qu’aprês les avoir ébranlés par la puissance de ses paroles, il les persuade par l’exemple de ses vertus; qu’il soit, partout où il entre, suivi de la paix et de la concorde; qu’il réconcilie les ennemis, qu’il prévienne les procès, qu’il joue comme Jésus-Christ avec les petits enfants, qu’il trinque, sobrement toutefois, avec le père de famille, qu’il ait le mot pour rire avec les jeunes filles de la maison, et qu’au besoin, de crainte que le tentateur ne se mêle de ce qui le regarde, il les marie avec leurs amoureux.

A cette condition les prêtres seront beaucoup encore, ils seront plus que vous, plus que moi, plus que le seigneur du château voisin, plus que le maire de la commune, plus que le sous-préfet de l’arrondissement, et s’il faut tout vous dire, je ne connais point de rôle plus honorable et plus digne d’un homme que celui d’un pasteur régnant sur sa paroisse par l’ascendant de ses vertus.

–Ce que vous dites là, madame, est bien pour une sainte; mais puisque vous avez tant de bon sens, vous devez vous apercevoir que vous êtes ici un sujet d’oisiveté pour beaucoup, et que votre présence porte préjudice à un grand nombre de pauvres familles; pendant que ces femmes récitent leur chapelet devant votre châsse, ce n’est pas vous qui raccommodez les hardes de leurs enfants et faites bouillir le potage de leur mari; et je suis bien sûr que plus d’une ne rentre chez elle qu’avec la crainte d’être battue. Croyez-moi, rendez votre perruque blonde au coiffeur, vendez votre robe rouge et votre palme au profit des pauvres, et retournez à Rome. Nous avons assez de saints que nous ne ne prions pas, sans qu’on nous en amène encore de nouveaux; vous comprenez, madame, qu’une ville ne change pas de saints comme elle change de conseillers municipaux.

C. T.

QUELQUES PAMPHLETS
DE MES ADVERSAIRES.

Table des matières

Quatrième Pamphlet.

Table des matières

Voyez un peu comme j’étais sot. Je me figurais que j’étais le seul pamphlétaire dela Nièvre; que j’avais sucé tout le fiel du département aux mamelles de ma mère, et que cette argile, dont on faisait le reste de mes concitoyens, était pétrie, comme la pâte de jujube, avec du sucre et de la fleur d’orange. J’aurais surtout garanti la mansuétude des prê tres. Une noire vipère au fond d’un bénitier, m’eût étonné moins et moins effrayé qu’une parole méchante tombée de la bouche d’un homme à soutane. Voici du reste ce que je m’imaginais des prêtres: le jour de leur consécration, un ange, pendant leur sommeil, avait extrait délicatement leur cœur de leur poitrine, Le tordant, il en avait exprimé toutes les choses impures qui sont dans le nôtre, et l’avait doucement remis à sa place.

Maintenant, je reconnais mon erreur. Je n’ai que ma part de méchanceté, et bien juste. Il y a dans ce département au-delà de trois cent mille pamphlétaires; et à Nevers, d’après le dernier recensement, il en est un peu plus de dix-sept mille, pamphlétaires en jupes de bure, en robe de soie, en faux toupet, en perruque, en bottes, en sabots, en tricornes; et tel qui m’appelle infâme pamphlétaire, est lui-même un pamphlétaire très-infâme. Entre les pamphlets de ces gens-là et les miens, toute la différence qu’il y a, c’est que les leurs ont la pointe émoussée, au lieu que Mais quoi! lorsque la mouche vous mord, si sa morsure n’enfle pas comme celle de la guêpe, devez-vous lui en savoir beaucoup de gré.

Du reste, chers abonnés, on ne peut toujours se fendre la bouche à faire de grandes phrases. Je veux vous donner aujourd’hui quelques échantillons des mille et mille pamphlets qui se chuchottent contre moi. Vous verrez que, si quelque chose manque à mes adversaires, ce n’est assurément pas la méchanceté.

Le premier et le plus joli peut-être, est l’œuvre d’un docteur en théologie. Ce savant ne connaît ni métaphore, ni hyperbole, ni ironie. Il a fait toute sa rhétorique sans se permettre la moindre figure. Pour lui les mots n’ont que la valeur que leur donne le dictionnaire de l’académie, et les phrases ne signifient que ce que disent les mots. Il est peu gentil et quelque peu vieux le cher homme; eh bien! si une jeune et folâtre béate lui disait en plaisantant: M l’abbé, je raffole de vous, rien ne lui paraîtrait plus sérieux. De sa vie il ne la verrait, et si elle demeurait à la porte de la Barre, il s’enfuirait, avec ses in-folio, sur le quai de Loire. Je suis bien sur qu’il a pris à la lettre ce mot de l’évangile: heureux les pauvres d’esprit, et que, si par cas fortuit, il lui échappait un mot spirituel, il irait s’en confesser de suite; au demeurant, c’est un homme de sience et de bon sens.

Maintenant revenons au pamphlet du révérend. Le révérend dînait chez un fonctionnaire et disait: cet écrit–c’est de mon pamphlet qu’il parlait–est plein d’ordures, il est d’un cinisme dégoûtant; Voltaire et Marat, ont pu penser de pareilles choses, mais ils ont eu la pudeur de ne pas les écrire.

Que dites-vous de ce petit morceau? Marat et Voltaire, qui ont pu penser que M. Dufètre péchait un peu du côté de la simplicité et de la modestie; mais qui ont eu la discrétion de n’en rien dire à personne Je ne suis pas riche, mais je donnerais bien cinquante francs, pour que l’Echo de la Nièvre eut dit de telles choses.

Le révérend ajoutait: cet homme,–c’est moi, maintenant qui suis sur la sellette du révérend, –a une ame vile; imaginez-vous, monsieur, imaginez-vous, madame, qu’il voulait se vendre à M. Avril, pour la somme de mille écus.

Mais objecta quelqu’un, dont j’ai l’honneur d’être connu, c’est sans doute là une plaisanterie de pamphlétaire. C. Tillier, sait bien qu’il vaut à peine quinze cents francs. Or quand on a envie de vendre, on ne surfait pas de moitié sa marchandise.

C’est une infamie de plus, mon cher monsieur, poursuivit le révérend, presque scandalisé de ce qu’on n’était pas de son avis; rien n’est plus certain, il veut se vendre: il se vendrait à un marchand d’hommes, s’il avait les qualités requises pour remplacer. Il s’est offert à monseigneur lui-même; je n’ai pas de conseil à donner à ce sage prélat; mais à sa place, j’achèterais le quidam par souscription; nous l’emploirions à faire des cathéchismes ou à composer de l’onguent contre la morsure de la vipère noire.

Qu’est-ce monsieur, fît l’unique et officieux auditeur du révérend, que cet onguent contre la morsure de la vipère noire.

Quoi, monsieur, vous ne connaissez pas l’onguent contre la morsure de lavipère noire? La vipèrenoire, c’est l’incrédulité, l’onguent, c’est la doctrine chrétienne, un livre magnifique, monsieur, qui fait partie de la bibliothèque formée par monseigneur, pour orner l’esprit, former le cœur et raffermir les croyances religieuses de ses ouailles. Quand on se môle de faire des pamphlets, voilà monsieur, comme il faut en faire; tenez, je vais vous en citer un passage:

«Messieurs et Mesdames, Vous allez voir ce que vous allez voir: une chose merveilleuse que vous n’avez pas encore vue. Et cependant, Messieurs et Mesdames, en fait de bêtes et en fait d’hommes, en fait d’inventions et en fait de remèdes, que n’avez-vous pas vu?

» Des chiens savants qui jouent aux échecs, comme feu M. de Talleyrand aux protocoles: vous en avez vu. Des puces militaires faisant l’exercice en douze temps, et capables de former la première batterie d’artillerie à cheval de cette brave garde nationale parisienne dont nous sommes tous susceptibles de marcher avec: vous en avez vu. Des artistes en vers, en prose, en législature, en philosophie, dont les yeux ornés de doubles lunettes ne les rendent pas très-capables de distinguer nettement le bout de leur nez, et qui se flattent de lire dans la nue: vous en avez vu. Des veaux blancs à deux tétes, et des chevaliers tricolores à quatre, à huit, à dix, à treize consciences: vous en avez vu. Les quatorze mille vérités de la Charte constitutionnelle: vous les avez vues. Les cendres du grand Napoléon: vous les avez vues. Du bitume de toute qualité et toute couleur, vous en avez vu. . . . . . . . . .

» Ainsi, Messieurs et Mesdames, prenez une boîte de mon onguent, respirez-en seulement l’odeur, et vous pouvez voyager dans tous les lieux infectés de la vipère noire, fréquenter nuit et jour les malheureuses victimes de ses morsures contagieuses, avec la même assurance que le médecin visite les lazarets de pestiférés, lorsqu’il a sous le nez son flacon de vinaigre des quatre ministres, pardon, des quatre voleurs.»

Et tout le livre, monsieur, est de cette force.

Pouah! firent tous les convives. Cette exclamation ne découragea pas le docteur et il poursuivit: Imaginez-vous, monsieur, que l’an passé, j’ai, sans le savoir, voyagé avec ce drôle–c’est toujours de moi qu’il est question–oui, nous avons fait deux myriamètres côte à côte. Il m’a brûlé la moitié de mon tricorne avec son cigare, et il ne m’a pas seulement dit: excusez.

Et le saint homme semblait éprouver les deux sentiments que voici: d’abord, une sorte d’étonnement, de ce qu’il ne fut pas rayonné de lui, alors que nous étions sur le même coussin, quelque chose qui m’eut sanctifié; puis, cet effroi qu’éprouverait une jeune fille, si sa femme de chambre venait lui dire que dans le panier à ouvrage, qui était tout-à-l’heure sur ses genoux, il y avait une vipère noire.

Excellent prêtre, va, heureux ceux qui dînent avec toi, surtout si on leur sert de bon Champagne, et qu’ils aient une jolie voisine.

Vous comprenez, chers abonnés, que je ne suis pas assez docteur en théologie, pour me mettre en souci de tels propos; si je les consigne ici, c’est qu’il est bon qu’on se fasse une idée de la portée d’esprit de ceux qui sont chargés d’enseigner les choses saintes à nos jeunes prêtres, et de la charité de tous ces professeurs d’évangile; du reste, ne me demandez pas le nom de ce spirituel abbé, je ne vous le dirais pas, quand bien môme vous me mettriez à la question, j’aurais peur, que M. Dufêtre lui donnât de l’avancement.

Le second pamphlet est de M. Paillet. M. Paillet a fait contre moi des pamphlets qui valent beaucoup mieux que celui-ci. Ainsi il m’a fait condamner à huit jours de prison; ainsi quand il était du comité cantonnai mais qu’importe, je vous donne son pamphlet pour ce qu’il vaut

D’abord, il faut vous dire que de son vivant, M. Paillet jouissait de l’estime de ses concitoyens, sa canne inclusivement; il parlait sans trève et sans repos de l’estime de ses concitoyens. Vous lui eussiez dit, au cercle littéraire de Clamecy: M. Paillet, vous avez fait une grande faute de littérature en tirant cette bille au doublé; vous lui eussiez dit, dans un bal aux frais de la ville, M. Paillet vous avez mal exécuté cet en-avant-deux, il vous eut répondu, se rejetant fièrement en arrière: apprenez, monsieur, que je jouis de j’estime de mes concitoyens; mais je ne sais comment, cela se fit, bien qu’il jouît de l’estime de tous ses concitoyens, M. Paillet fut tué raide aux dernières élections municipales, et Dieu sait ce que sa fin déplorable a coûté de larmes aux ménétriers, et aux divers employés des bals bourgeois. M. Micot, en fut indisposé de chagrin, son épouse en eût des vapeurs, et pendant trois jours, tous les violons salariés du canton, exhalèrent des sons plaintifs de leurs cordes. Cependant, M. Paillet revient. D’abord, il revient le samedi de chaque semaine à son audience, ensuite il revient tous les soirs au cercle littéraire de Clamecy, dont ses talents au billard et à l’impériale, deux genres de littérature qu’il possède à un haut degré, l’avaient fait nommer président.

Or, audit cercle littéraire, après avoir lu mon premier pamphlet, il ouvrit, pour me servir de l’expression de Virgile, la bouche en ces termes: mais cet homme demande l’aumône? Je soupçonne fort M. Paillet, d’avoir fait un peu de théologie.

Ses collégues ébahis attendaient qu’il s’expliquât; mais le grand trépassé se drapa majestueusement dans son linceul et se tut; c’en était fait, le coup était porté. Ce trait de littérature m’avait mis hors de combat; celui qui fait des sabots pour vivre, travaille; mais celui qui gagne sa vie en écrivant mendie, cela est évident, et si évident qu’un célèbre avocat du crû la confirmé; ainsi il ne me reste plus qu’à briser ma plume et à épandre mon encre de la petite vertu dans le ruisseau; bien heureux encore si, quand j’irai revoir mon pays natal, M. le maire de Clamecy, qui est l’avocat ci-dessus, ne me fait pas arrêter comme vagabond.

Et pourtant ce M. Paillet, je l’avais amnistié à l’occasion du baptême du comte de Paris. O clémence humaine, ne feras-tu donc jamais que des ingrats!

Je sais les égards qu’on doit aux grandeurs déchues, aussi ne voudrais-je rien dire qui fut trop dur à cette ame en peine, et même si elle avait besoin de quelques de profundis, j’en aurais à son service; mais il ne faut pas que M. Paillet abuse de sa qualité de défunt pour attaquer les vivants; je n’admets pas que la grande infortune dont il a été frappé, lui confère le droit d’insolence. Les ruines, si elles veulent être respectées, ne doivent pas faire tomber leurs pierres sur les passants.

Toutefois, j’ai de l’obligation à M. Paillet; si je ne suis plus maître d’école, c’est à ses complots que je le dois; je me contenterai donc de lui répondre qu’il me prend pour un autre; peut-être me prend-il pour un homme dont je vais vous raconter l’histoire en peu de mots; car ce n’est pas une trop belle histoire: l’individu qui en est le héros pourra quelque jour être mis au rang des avoués célèbres, mais je doute fort que sa biographie fasse jamais partie du Plutarque de la jeunesse.

Le héros donc de mon histoire, était sous la restauration un pauvre petit clerc rapé, besogneux, dînant de peu et déjeûnant à peine, très actif du reste, très griffonneur, mais au demeurant, ne sachant ou prendre une charge, et attendant qu’il lui en tombât une du ciel. En ce temps-là, un avoué de l’arrondissement se fit destituer, et notre petit monsieur, de demander sa charge: il dit tant et tant de patenôtres à la porte des ministres, à là porte de madame d’Angoulême, à la porte du roi de France et de Navarre, à la porte des valets de chambre du palais, qu’on lui fit la charité de la charge de son confrère, et à vrai dire, il est le seul homme au monde auquel ledit confrère ait fait du bien.

Or, il advint qu’à son tour la restauration fut destituée, alors notre avoué se mit à déblatérer contre la restauration, comme s’il n’eut fait que cela de sa vie.

A la vérité, disait-il, cette dynastie a rendu un grand service à la France en me faisant avoué, je ne puis dire le contraire; mais son parjure a effacé tout le mérite de cette action: je ne la connais plus. Il fut d’abord tout liberté, tout ordre public; mais la liberté étant tombée dans la disgrace de la cour, il finit par n’être plus qu’ordre public. A cette époque il prit une canne, porta le ventre en avant et rejeta les épaules en arrière, pose symbolique qui indiquait la stabilité du gouvernement en même temps que l’importance du personnage. Vous sentez que les bienfaits de la restauration devaient brûler les mains à ce généreux patriote, aussi n’avait-il rien tant à cœur que de s’en débarrasser. Il eût bien pu, comme tant d’autres, donner sa démission, mais le député de l’arrondissement eût été assailli de pétitions au sujet de sa succession et il voulait épargner cet embarras au grand homme. Ayant donc trouvé un bon prix de sa charge, il la lava.

Louis-Philippe, ô mon roi, s’écria-t-il alors, tu le vois, je n’ai plus rien à cette coupable dynastie, gratifie maintenant ton serviteur d’un bon emploi!

Mais, me dit quelqu’un, cet homme ressemble beaucoup à un mendiant qui, sa besace pleine, va vendre le pain qu’il a ramassé, et revient dire à d’autres portes: un morceau de pain, s’il vous plaît, pour ce pauvre homme qui meurt de faim. Monsieur ou madame, allez demander cela à M. le maire de Clamecy, qui apprécie si bien la mendicité, et laissez-moi, achever mon histoire.

Il n’y avait pas pour le moment d’avoué destitué dans le pays. Le héros infortuné de cette histoire fut donc obligé de se contenter d’un emploi non traficable. A la vérité cet emploi lui donne peu de peine et ne lui rapporte pas mal d’argent; mais il est toujours fort désagréable de ne pouvoir revendre ce qui ne vous a rien coûté. Ce qui console, du reste, cet honnête fonctionnaire, c’est que quand l’âge le forcera d’abdiquer, il pourra revendre à son successeur sa robe et ses vieux rabats.

Si M. Paillet me prenait pour ce grand mendiant, il me ferait beaucoup trop d’honneur; j’avoue en toute humilité que je ne suis pas digne de délier les cordons de sa besace, et môme que je n’aurais pas la force de la porter.

Adieu, M. Paillet; quoiqu’il advienne, c’est un suprême adieu que je vous fais. J’aurais pu répondre plus au long à votre pamphlet, mais j’ai craint de faire de la peine à votre canne, à votre canne, veuve inconsolable, qu’on voit toutes les nuits rôder autour de la boîte où les électeurs vous ont enterré, et qui s’en retourne chancelante, désespérée, et jetant comme un bruit de gémissements sur le pavé, parce que votre main ne s’est pas appuyée sur sa pomme. On dit même que dernièrement elle a battu votre greffier qui, l’ayant rencontrée dans la rue, voulait la ramener à la maison. Toujours est-il que je perds en vous un beau sujet de pamphlet, M. Paillet.

Voici maintenant quelques pamphlets de la façon des béates. Il y a à mon égard un schisme dans la congrégation de M. Gaume: beaucoup de ses vierges prétendent que je me meurs par la protection de Sainte Flavie; beaucoup aussi, plus impatientes que les autres, veulent que je sois déjà mort, très mort, et même enterré. Je me meurs, soit; cela est possible. Il y a long-temps, en effet, que les années de la jeunesse, ces beaux oiseaux de passage qui fuient aux approches de l’hiver se sont envolées de moi. J’ai fait plus de la moitié de mon voyage; déjà je suis sur l’autre versant de la vie, terre morne où il reste à peine aux arbres quelques feuilles, et dont le ciel gris et gypseux, est plein de neiges qui voltigent. Or, quand on est arrivé à cette pente, on roule plutôt qu’on ne descend. Mais que je sois mort, je le conteste. Voilà du reste un miracle qui est hoc à sainte Flavie; que je meure aujourd’hui, que je meure demain, que je meure dans dix ans, les vierges émérites de M. Gaume ne manqueront pas de dire que c’est leur sainte qui ma tué.

Ces menaces d’une mort prochaine m’effrayaient; je l’avoue; mais saint Claude, mon vénérable patron, m’est apparu une de ces dernières nuits; Ne crains rien, cher Claude, m’a-t-il dit, Jésus-Christ a lu tes pamphlets, il les approuve, et s’il ne s’y abonne point, c’est seulement pour ne pas désobliger M. Dufêtre. C’est toi qui défends la religion, et ceux qui l’attaquent, c’est cette tourbe de jésuites qui la manipulent, qui la façonnent dans l’intérêt de leur ambition, comme si elle était leur chose. Tu tousses, je le sais, de là haut je t’entends tousser, et, sans compliment, je trouve que tu tousses très bien; mais ne prends point de sirop de gomme, c’est un liquide insignifiant; couche-toitôt, lève-toi tard, et va t’imprégner de l’air salutaire de la campagne. Je n’affirme pas que ce régime te guérira, je ne suis pas moi un de ces saints empiriques qui font la médecine, comme s’ils avaient besoin de cela pour gagner leur vie. Mais si sainte Flavie touche à ta poitrine, elle apprendra ce que c’est qu’un Claude: d’un coup de ma crosse je lui mets son fémur en cent morceaux.

–Cher patron, lui répondis-je, est-ce que par hasard votre crosse serait plombée? Mais en tout cas, vous ne voudriez pas en faire usage contre une femme, vous êtes trop franc-comtois pour cela.

–Une femme, me répondit-il, une femme, qu’est-ce que cela signifie? La méchanceté est-elle donc inviolable, du moment qu’elle est jointe à la faiblesse? Et toi-même, Claude, tout Claude que tu es, t’abstiens-tu de tuer une puce qui t’a mordu, par la raison que tu es plus fort qu’elle?

Là-dessus, je m’inclinai, et mon saint patron disparut, ne laissant d’autres traces de sa présence, que quelques fils de son interminable barbe.

Mais voyez un peu, mes abonnés, quelle idée ces saintes femmes, élevées à l’école des prêtres et nourries du corps et du sang de Jésus-Christ, se forment des objets de leur culte; leurs superstitions sont-elles moins féroces que celles des sauvages qui engraissent leurs idoles de chair et de sang humain? Quoi! voilà une jeune fille qu’elles adorent entre tous les saints, pour laquelle leur capricieuse dévotion a délaissé le grand St.-Cyr lui même, et elles s’imaginent qu’elle va assassiner par miracle un pauvre écrivain, père de famille du reste, pour quelques phrases qui ont mal sonné à ses oreilles! s’il en était ainsi, elle serait certes beaucoup plus proche parente de Domitien, que ne l’établissait sa position dans les catacombes.

Mais alors moi, que vous traitez d’impie, je vaux beaucoup mieux que vos saints. Dieu sait toutes les plaisanteries que l’Echo de la Nièvre a faites contre moi quand j’étais l’Association. Deux fois par semaine il m’appelait patriote, indépendant et vertueux: or voyez un peu comme c’est agréable d’être traité de vertueux par l’Echo de la Nièvre. Cependant je ne suis pas allé attendre ledit Echo au détour d’une rue, et je n’ai perforé aucune de ses neufs colonnes avec ma bonne lame de Tolède. Si ces saintes femmes écrivaient ce qu’elles disent, elles feraient contre la religion le plus sanglant de tous les pamphlets; de cette idée que les saints assassinent ceux qui les raillent, à cette conclusion qu’il faut assassiner ceux qui raillent les saints, qu’elle distance y a-t-il donc?

D’autre part, un curé, je ne dis pas de ma paroisse, car je ne sais guère de qu’elle paroisse je suis, s’est permis de m’excommunier. Comme ce pamphlet est antidaté d’au-moins trois cents ans, je n’en parle que pour la forme. Ce ministre de l’évangile s’imaginait, sans doute, que ma femme me servirait à dîner au bout d’une perche, que mon valet de chambre ferait mon lit avec des pinces et que mon chien, cessant tout rapport avec un hérétique, refuserait de me donner la patte; mais je le préviens pour sa gouverne que rien de semblable ne s’est passé; il y a plus, hier j’étais témoin à la justice de paix, et on m’a déféré le serment comme aux autres.

Passons maintenant à M. Dufêtre. M. Dufêtre a prêché contre moi; or, comme j’écris ici et que M. Dufêtre prêche là bas, il est difficile que nous nous entendions. Pour éviter cet inconvénient, désormais j’enverrai mes pamphlets à M. Dufètre, j’espère que de son côté, quand il lui prendra fantair de moi dans sa chaire, il m’invitera à son sermon; de cette façon, nous serons les meilleurs ennemis du monde.

Mais ce n’est pas là tout; M. Dufètre a dit dans des lieux à moi inaccessibles, que j’étais un esprit infernal. Comme le digne prélat ne peut ni se tromper, ni tromper les autres, j’ai douté un instant de ma nature. A la vérité, je n’apercevais sur mon front aucun stygmate, pas le moindre bouton, pas la plus insignifiante verrue, mais cela ne me tranquillisait qu’à demi; enfin j’essayai de faire le signe de la croix, et l’opération ayant très-bien réussi, je fus complettement rassuré.

Mais sérieusement, M. Dufètre, pourquoi donc suis-je un esprit si infernal? Est-ce parce que j’ai révoqué en doute l’identité de votre sainte. Mais vous-même, vous avez dit quelque part que vous étiez presque sûr qu’elle était parente de Domitien. Si vous en êtes presque sûr, vous n’en êtes pas entièrement sûr; si vous n’en êtes pas entièrement sûr, vous en doutez, et si vous en doutez, vous êtes vous même Un esprit infernal: la logique n’a pas deux poids et deux mesures.

Est-ce parce que je ne veux pas croire à ces absurdes miracles que des jésuites vont colportant parmi le peuple, à ces enfans guéris par l’application d’une image, à ces lettres écrites du ciel par Jésus-Christ et qui donnent de son style épistolaire une si malheureuse idée. Mais ces misérables charlatans dignes tout au plus d’être écoutés par ces chrétiens de foire qui achètent les bagues de St.– Hubert pour se préserver de la rage, rapetissent Dieu avec toutes leurs jongleries; ils le rendent ridicule, ils dépouillent sa face de ses rayons resplendissans et nous le montrent sous les traits grotesques d’une caricature. Lui, l’auteur de toute intelligence et de toute raison, ces mauvais porteurs de tricorne le feraient volontiers passer pour un imbécile. S’il avait fait tout ce qu’ils racontent de lui, le sceptre de l’univers commencerait à trembler dans sa main caduque, et il ne serait pas trop tôt qu’il confiât à un conseil d’archanges le gouvernement des mondes. Que dire en effet d’un Dieu qui écrit aux hommes pour se plaindre qu’il est trahi par eux, et leur recommande de bien garder sa lettre? Ce ciel où tant de soleils resplendissent, cette terre si féconde, si parée et qui nourrit tant d’êtres à ses larges mamelles, n’est-ce pas là des miracles assez éclatants pour révéler sa grandeur, sans que de maladroits serviteurs lui prêtent, croyant ainsi le rehausser, le rôle d’un écrivain public, d’une médecine ou d’un emplâtre. Mais ces colporteurs de miracles, ces marchands de reliques, ne s’aperçoivent donc pas que, dans l’intérêt passager de leurs ambitions impies, ils ruinent la religion en la livrant aux dérisions des incrédules; ne se rappellent-ils pas que Voltaire avec les légères, mais retentissantes boulettes de sa plaisanterie, a plus endommagé nos autels que tous les philosophes du dix-huitième siècle avec les gros canons de leur logique; et d’ailleurs cet axiome: on ne croit pas au menteur, alors même qu’il dit la vérité, croient-ils qu’ils n’en sont pas justiciables comme les autres? La plupart des chrétiens d’aujourd’hui ne savent des choses saintes que ce qu’ils en entendent dire à l’église; leur raison aventureuse, éclose au soleil ardent de nos révolutions, ne se soumet plus à l’autorité des prêtres; quand ces prêcheurs de miracles apocryphes leur enseigneront les vraies vérités de la réligion, ils leur riront à la face; ils prendront pour de la fausse monnaie l’or le plus pur de l’évangile; dans le ministre de Jésus-Christ, ils ne verront toujours que le charlatan; à ses arguments les plus victorieux, ils opposeront cette objection profondément stéréotypée dans leur esprit: il a déjà voulu me tromper, il peut bien vouloir me tromper encore. Quelle confiance, en effet, peuvent-ils avoir dans la parole de ce jésuite qu’ils surprennent à chaque instant en flagrant délit d’absurdité? Ils n’ont certes pas trop de toute leur foi pour admettre les mystères du christianisme, sans qu’on leur en fasse dépenser une partie à croire de ridicules miracles.

Est-ce parce que j’ai attaqué vos neuvaines? Mais la prière que Jésus-Christ a faite pour nous ne vaut-elle pas bien toutes celles que peut composer M. Gaume. Jésus-Christ savait probablement aussi bien que vous tout ce qui est bon aux chrétiens. Or, si les neuvaines sont pour nous un moyen de salut, pourquoi ne nous les recommande-t-il pas dans son évangile; si au contraire elles ne sont qu’un vain bruit, que des genoux souillés d’une inutile poussière, pourquoi faire dépenser à ces pauvres femmes leur temps dans une opération frivole. Soit une heure qu’elles perdent avec votre sainte, et supposons qu’elles soient mille; si pendant neuf jours elles travaillaient toutes les mille une heure pour les pauvres, elles pourraient changer en chauds vêtements les haillons d’une cinquantaine d’entre eux. Et quand bien môme elles n’auraient procuré ce bien-être qu’à un seul pauvre petit enfant grelottant dans ses guenilles: un malheureux soulagé n’est-il pas plus agréable à Jésus-Christ que toutes ces mauvaises phrases, algues plutôt que fleurs de rhétorique que lui fait jeter M. Gaume par ses béates.

Est-ce enfin par ce que j’ai effleuré vos congrétions de mes railleries. Homme ingrat! au lieu de m’en vouloir de ce que j’ai dit, remerciez-moi donc plutôt de n’avoir pas dit davantage. Le cœur vous a saigé de désespoir à vous, quand vous avez lu sur le frontispice du Panthéon: aux grands hommes la patrie reconnaissante; je n’ai pas dit pour cela que vous fussiez un esprit infernal, ni même un jésuite. Eh bien! j’éprouve, moi, la même douleur, quand je vois maneuvrer par la ville ces régiments de femmes que vous commandez en colonel et dont le suisse de la cathédrale se fait le tambour major; et je ne conçois pas comment il se trouve des mères qui y laisssent enrôler leurs filles. Quel avantage trouvent-elles donc à vous confier la direction de ces jeunes ames, à vous qui ne savez ni ce que c’est qu’un enfant, ni ce que c’est qu’un père. Nous ne voulons pas, nous, faire de nos filles des vierges, des religieuses, des saintes à miracles; nous voulons qu’elles soient mères de famille, parce que c’est pour cela, et rien que pour cela, que Dieu les a faites. Or, cette dévotion surchargée de pratiques de cent sortes et toute hérissée de scrupules que vous leur inspirez sera-t-elle bien de mise dans leur ménage, à moins que ce ne soit un sacristain qu’elles épousent. Pendant qu’elles seront à l’église ou qu’elles suivront la procession, leur mari bercera-t-il l’enfant ou fera-t-il bouillir la marmite conjugale. Est-ce avec des lambeaux de sermon qu’elles le retiendront au logis, et lorsque s’approchant d’elles, il se sera deux ou trois lois piqué aux épines de leur vertu, ne laissera-t-il pas sa sainte dans sa niche pour aller chercher des distractions là où on ne parle ni de l’enfer ni du paradis.

Et sans que nos femmes se mêlent à nos luttes politiques, n’est-il pas bon qu’elles, aussi, elles aient une ame citoyenne, oui une ame citoyenne! d’abord, afin que nos enfants entendent dès leur berceau prononcer avec amour le nom de la patrie; puis afin qu’elles n’abusent point du pouvoir décevant de leurs charmes pour nous détourner, nous, leurs époux, des devoirs que nous avons à remplir envers la France.

Et qui sait d’ailleurs ce que l’avenir nous réserve; qui sait si ces canons qui sont depuis si longtemps assoupis sur leurs affuts ne se réveilleront pas, et si nous n’aurons pas encore besoin des blanches mains de nos femmes poumons pétrir du salpêtre? Est-ce dans vos congrégations que nous trouverons de ces jeunes filles qui se seraient crues flétries par l’attouchement d’un traître, de ces épouses qui vendaient leurs bijoux pour que leur mari put aller rejoindre le drapeau national à la frontière, de ces mères qui étaient à demi-consolées quand leur fils avait pour linceul la terre d’un glorieux champ de bataille. Qui êtes-vous, vous qui voulez qu’on vous laisse pétrir à votre gré l’ame de nos enfants! votre patrie est-elle en France ou à Rome, avez-vous une famille, à quoi tenez-vous, pour qui travaillez-vous, que laissez-vous après vous, quels rejetons pousseront de vos racines, êtes-vous autre chose qu’un pieu stérile enfoncé dans le sol de la France? Vous voulez l’éducation de notre jeunesse, mais vous vous trouvez bien comme vous êtes, sans doute; donc vous façonnerez vos élèves à votre image; or, quel germe de liberté et de patriotisme avez-vous rencontré que vous ne l’ayez écrasé sous vos pieds?

Savez-vous, pour en revenir à vos congrégations, ce qui est arrivé ici sous les derniers mois de l’empire? Tandis que la France, épuisée de sang, se défendait encore du tronçon de son épée contre l’Europe entière, un prêtre français se mettait tous les matins à la tête de nos vierges et leur faisait faire le chemin de croix pour le succès des armées coalisées. Oui, on faisait prier ces malheureuses jeunes filles pour que nos soldats tombassent sous les balles des Prussiens, et que la Restauration arrivât à nous avec tous ses transfuges sur leurs cadavres, et leurs mères n’en savaient rien! Et pendant ce temps-là peut-être, quelques-unes, prosternée à un autre autel, demandaient à Dieu le salut d’un fils ou d’un époux expirant sur notre dernier champ de bataille. Voilà comme on dirigeait nos jeunes filles; et qui sait encore si cet abominable prêtre ne leur a pas dit qu’elles pouvaient, sans pécher, laisser un immonde cosaque se vautrer sur leur couronne.

A quoi sert-il d’ailleurs que nos filles aillent faire par la ville étalage de leur chasteté, représentée ar un cordon bleu; les vierges qui vont ainsi sont-elles plus chastes que celles qui, pudiquement cachées derrière les blancs rideaux de leur chambrette, rajeunissent, avec leur industrieuse aiguille, le linge de la maison ou les vêtements de leurs jeunes frères. Cette blanche vertu de jeune fille dont vous voulez qu’elles fassent parade dans vos fêtes, vous les exposez précisément à la tacher. C’est quelque chose de joli sans doute que ces deux fraiches guirlandes que vous suspendez à votre procession; mais parmi ces roses, quelques-unes ne laissent-elles point tomber de leurs pétales aux fanges de la rue, et même si l’on cherchait bien, ne trouverait-on pas au calice d’aucunes quelque poussière laissée par l’aile d’un papillon.

Directeurs des ames, êtes-vous donc si étrangers aux choses de la vie, que vous ne sachiez pas que des hommes démesurément corrompus, ennemis infatigables de la chasteté des femmes, guettent vos vierges au passage, et que, tandis qu’elles vont le front baissé sous leur voile, ils les analysent, ils les discutent comme des objets d’art, et choisissent parmi elles celle qu’ils veulent faire tomber dans leurs embuches, sont-ce vos bedeaux qui repousseront avec leur batte les regards passionnés des beaux fils? C’est une chose déplorable à dire, mais il est bien des liaisons peu honnêtes qui ont commencé à la procession et qu’on n’est jamais venu vous faire bénir à l’église. Que diriez-vous donc d’un berger qui, fier de son troupeau, le ferait parader au front d’un bois devant une rangée de loups, afin que ces féroces animaux puissent choisir la grasse brebis que le lendemain ils attaqueront; et cependant voilà, dans l’intention d’honorer Dieu, ce que vous faites. Allez, ne venez jamais m’emprunter ma fille pour parer vos processions, j’aurais la douleur de vous éconduire.

Voilà, dans la simplicité de mon cœur, ce que je pense; et j’ai cru servir la religion en le publiant. Si pour cela je suis un esprit infernal, alors je me fais gloire de n’être pas chrétien; car ce n’est plus du ciel, c’est de l’enfer que la vérité nous arrive.

C.T.

DU PAMPHLET.

Table des matières

Cinquième Pamphlet.

Table des matières

C’était le19août. L’Écho de la Nièvre m’était malencontreusement tombé sous la main. Était-ce un trait des vengeances de sainte Flavie, je n’en sais rien; mais que mes détracteurs n’aillent pas arguer de là que je lisais l’Écho de la Nièvre. Non, je le jure à la face du département, je ne lisais point l’Écho de la Nièvre; seulement, je le parcourais, enjambant lestement, d’un paragraphe à un autre, comme un saute-ruisseau qui traverse une rue pleine d’immondices. Je me heurtai–sans me faire de mal toutefois–contre cette fameuse lettre de M. de Lamartine au Bien public de Mâcon. Vous savez comme rédige l’Écho de la Nièvre: il extrait, extrait, extrait, et il met sous bande; voilà comme il se procure du talent et de l’esprit: ce n’est pas plus difficile que cela. Otez-lui sa plume et laissez-lui ses ciseaux, ses tartines n’en perdront pas un centigramme de leur poids. Aussi je soupçonne fort le rapace confrère, d’avoir fait son apprentissage d’écrivain sur l’établi d’un tailleur.

Toutefois, n’allez pas lui dire: M. l’Écho, c’est à votre journal, et non aux Débats, non au Globe, non à la Presse que je suis abonné, il vous répondrait très-pertinemment: monsieur, vous ne perdez point au change.

Mais notre vieux découpeur d’articles n’a pas la main heureuse: le mauvais l’attire. Il pose toujours et fatalement sa droite à côté du bon: parmi cent pièces d’or, il choisirait un sou de Monaco.

N’y eût-il qu’un seul crapaud dans un vivier rempli de magnifiques poissons, s’il y jette l’épervier, c’est le crapaud qu’il péchera. Ainsi a-t-il fait, relativement à la lettre de M. de Lamartine: il a pêché son crapaud, et il l’a mis triomphalement sur le gril. De ces pages magnifiques où tant de beautés de pensée et de style resplendissent, il extrait les lignes suivantes:

«Le misérable métier de pamphlétaire quotidien dégraderait la vérité même. Les journaux ne sont point les gladiateurs salariés de la malignité publique. Se servir de la presse pour de pareils usages, c’est une profanation d’un des plus beaux dons de Dieu. La presse est sainte, car, après avoir été l’instrument qui a nivelé le monde, elle est aujourd’hui l’instrument qui doit y semer l’ordre nouveau, la religion, la liberté et la paix.»

D’abord, ce n’est pas au pamphlet que s’adresse la muse de M. de Lamartine. Assurément, il n’a pas voulu insulter mémoire de Paul-Louis Courrier et la gloire encore militante de M. de Cormenin. C’est le journalisme de l’opposition qu’il veut atteindre; mais l’illustre poète trempe, sans s’en apercevoir, le bout de sa plume dans l’infâme pamphlet? Il croit chanter et il crie; fallait-il donc qu’en indiquant à son compatriote du Bien Public la voie qu’il croit bonne à suivre, il insultât le journalisme qui marche dans une autre voie. La main qui se lève pour montrer, doit-elle nécessairement retomber sur la tête de quelqu’un; et le fanal qui jette aux navires ses lointains rayons, est-il obligé de brûler son rivage. M. de Lamartine est dans son droit, sans doute; la mission de la Presse est d’attaquer comme de défendre; mais au moins, il ne faut pas flétrir chez les autres ce qu’on fait soi-même, et peut-être avec moins de raison qu’eux, et se croire saint quand on les appelle infâmes.

M. de Lamartine, pense-t-il être le seul en France qui ait une conscience à lui? Pourquoi les écrivains qu’il attaque ne seraient-ils pas d’aussi bonne foi dans leur opposition qu’il l’est lui, aujourd’hui, dans la sienne, et qu’il l’était autrefois dans son ministérialisme. Que gagnent-ils–puisque diffamation il y a–à diffamer? Des amendes qui les ruinent, et des détentions qui leur prennent les belles années de leur jeunesse. M. de Lamartine est un si grand homme, que je suis très-contrarié de n’être point de son avis; mais j’aime mieux être de l’avis d’un autre grand homme appelé Blaise Pascal. Je crois à la loyauté de témoins qui déposent sur le seuil de la prison et sous les ongles tranchants du fisc.

L’appréciation de M. de Lamartine a du reste le défaut d’être un peu surannée. Depuis M. de Marcellus de la restauration, jusqu’à M. Liadières de la dynastie de juillet, une grosse d’orateurs bien pensants et mieux payés encore, ont dit la même chose, à peu près dans les mêmes termes. Que quelque canard égaré rencontre le cygne de Mâcon dans les belles eaux où il se baigne, soit, cela n’est pas sa faute; mais qu’il aille salir ses blanches ailes dans la mare verdoyante et pourrie où s’ébat la troupe barbottante des canards, voilà ce qu’il ne devrait point se permettre.

Toutefois, quittons les étangs de Mâcon et revenons à l’Echo de la Nièvre. Pourquoi a-t-il extrait ces malencontreuses lignes de la lettre de M. de Lamartine? N’y a-t-il dans son fait que du mauvais goût? Serait-ce, par hasard, qu’il fait allusion à mes pamphlets? Oui! tel a dû être son dessein; je reconnais la manière de procéder de notre ancien adversaire. Quand il se hasarde à tirer, il se cache volontiers derrière un autre; il aime d’ailleurs l’esprit tout fait, et soit pauvreté, soit avarice, en fait d’imagination, nul plus que lui ne craint la dépense.

Ah! monsieur, me dit quelqu’un, cela ne peut avoir de suites; riez de l’Écho de la Nièvre quand il se rencontre sur votre passage, à la bonne heure, mais ne l’acceptez pas pour adversaire. Riposte-ton à un vieillard goutteux qui vous donne un coup de sa béquille? poursuit-on un méchant enfant qui vous jette une pierre et s’enfuit?–Vous en parlez bien à votre aise, vous, monsieur, qui n’avez été qu’ennuyé par l’Écho de la Nièvre; mais je vous répondrai par des exemples tirés de notre histoire: le chevalier Macaire s’est bien battu en duel avec un caniche de Montargis, et Louis XIII a bien tiré l’épée contre le mulet de Bautru. Oui, le sort en est jeté, je prends l’extrait pour une allusion à mes pamphlets, et je me commets avec l’Écho de la Nièvre. Du reste, je n’ai pas autre chose à faire.

Vous dites que le métier de pamphlétaire est un métier infâme; mais donnez-nous donc au moins vos raisons. Il y a certes, de bien sottes gens, mais il n’y a point de sots métiers; tout métier a de l’esprit quand il est fait tel qu’il doit l’être: ainsi l’a décidé la sagesse des nations. J’ai beaucoup de déférence pour l’opinion de l’Écho de la Nièvre, mais quand sa sagesse se trouve en désaccord avec celle des nations, je ne puis faire autrement que de lui donner tort.

Dans le métier de pamphlétaire comme dans tous les autres, comme dans le métier de doreur d’hémistiches, comme dans le métier de bedeau d’évêché et de tambour de préfecture, il y a des hommes qui déshonorent la profession, comme il y en a qui l’honorent. Mais ceux qui la déshonorent, leurs confrères sont-ils responsables de leur turpitude. Je suppose que l’Écho de la Nièvre se trouvé en présence d’une barre d’acier, traitera-t-il cette barre d’infâme métal, parce qu’on en fait des poignards pour assassiner aussi bien que des instruments pour guérir; et moi-même, est-ce qu’il m’est jamais arrivé d’insulter l’encre de la Petite Vertu, sous prétexte que l’Echo écrit avec.

Mais savez-vous quels sont ceux qui déprécient le pamphlet: ce sont ceux qui sont impuissants à faire des pamphlets, ceux dont le fiel infécond ne peut rien produire, ceux qui n’ont à mettre au service de leurs colères que de plates et triviales injures incessamment répétées. Ces fanfarons effrontés de la presse ministérielle qui n’ayant à leur côté qu’un fourreau, veulent faire croire qu’il y a dedans une épée, une épée qu’ils ne tirent jamais, parce qu’ils craignent de blesser leurs adversaires. Oh! si au lieu de cette épée de sous-préfet, de cette épée de suisse de cathédrale, ils avaient une véritable épée, s’ils pouvaient obtenir, par ordonnance royale, un peu d’esprit, d’imagination et de style, comme ils obtiennent la croix d’honneur, vous verriez quelles terribles estafilades ils nous feraient; comme les bonnes plaisanteries, comme les sanglantes dérisions, comme ces ardentes épigrammes qui s’attachent à la peau, ainsi qu’un trait goudronné aux flancs d’une tour, et dont il faut long-temps porter la cicatrice, partiraient dru et serrées de leur plume. Oh! oui, ils déprécient le pamphlet, comme le sot déprécie l’esprit, comme la vieille décrépite et édentée, dont les yeux ardents pleurent ainsi qu’un tison de bois vert, déprécie la jeunesse et la beauté; gras et podagres renards qui ont queue de plomb et pattes de laine, ils s’indignent de voir l’oiseau becqueter les raisins de la treille, et quand ils ont bien sauté à l’entour, ils décident qu’ils sont pleins d’une liqueur empoisonnée.

Entre ces gens-là et nous, il y a guerre, guerre acharnée; ils veulent ne nous rien rendre de ce qu’ils nous ont pris, et nous, nous voulons tout avoir. De notre part c’est la guerre que faisait Spartacus aux légions de Rome. Nous accourons sur le champ de bataille avec les armes les plus dures, les mieux trempées que nous puissions trouver, tant pis pour eux, si leurs armes ne valent pas les nôtres. De quel droit se plaignent-ils que nous leur fassions trop de mal, quand ils nous font, eux, tout le mal qu’ils peuvent nous faire? Faut-il donc, parce que leur épée est trop courte, que nous rognions notre épée; et moi qui suis moucheron, suis-je obligé d’arracher mon dard et de me couper les ailes, parce que ce gros bœuf, mon adversaire, qui écrase ma touffe d’herbe sous ses pieds n’a que deux cornes immobiles, plantées à perpétuité dans son front? En vérité, ces messieurs devraient bien faire régler par arrêté de préfecture le nombre et la profondeur des blessures que nous avons le droit de leur faire.

C’est un misérable métier que celui de pamphlétaire, me disent-ils du haut de leur chaire et d’en bas de leurs journaux. Je comprends; mes pamphlets les gênent, et ils seraient bien aises que je n’en fisse plus. Mais c’est comme si les bédouins de l’Algérie chantaient au général Bugeaud: enclouez vos canons; vous êtes un misérable de nous attaquer avec de l’artillerie, quand nous n’en avons point. Non, mes honnêtes et scrupuleux ennemis, ne comptez point que je me laisserai impressionner par vos criailleries; ce serait aussi par trop niais de ma part. L’arme dont je me sers est bonne, elle est dure, elle est pointue, elle est tranchante, elle perce et elle estafile; je ne veux pas la briser pour vous faire plaisir.

Vous m’appelez faiseur d’infâmes pamphlets, misérable pamphlétaire. Voilà les seuls pamphlets que vous sachiez faire, vous, et vous les faites; vous n’avez qu’un vieux débris, un fil usé de lanière pour battre ma réputation, et vous l’en frappez. Mais peu m’importe comment vous m’appeliez, pourvu que je vous tienne saignans et terrassés sous mes verges. Loin de me blesser, vos injures me sont agréables; je les reçois comme un hommage; elles prouvent que mes coups tombent d’aplomb. Je suis un homme féroce, moi, un tigre, quelque chose de plus encore: quand je bats quelqu’un, je veux qu’il crie. Mais où avez-vous donc vu qu’une épithète fût un argument, et surtout une preuve: parce que vous m’appelez infâme, cela veut-il dire que je le sois; si je vous appelais, moi, illustres, immortels, serait-ce une raison pour que vous allassiez à la postérité? Ces épithètes, dont un parti croit flétrir d’honnêtes gens, elles sont, à la vérité, répétées de confiance par un chœur de badauds, mais elles ne durent que quelques heures. C’est la boue que des ivrognes jettent à une statue, et que la pluie lave le lendemain. Sous la restauration, les hommes de la convention s’appelaient régicides; les soldats de la république, des buveurs de sang, et ceux de l’empire, les brigands de la Loire. Mais aujourd’hui, écoutez comme on les appelle.

De leur côté, les jésuites écrivaient que Pascal était un tison d’enfer, et le procureur généra! De Broé traitait Courrier de vil pamphlétaire; ces lâches insultes ont-elles fait tort à la mémoire de ces deux grands écrivains, et n’aimeriez-vous pas mieux être leur glorieuse cendre, que votre obscure personne?

Quoi, d’une part je fais des livres infâmes, de l’autre tous les crimes qu’il fallait commettre pour allumer les foudres de l’excommunication–quand l’excommunication était un foudre–je les ai commis, et tous tant qu’ils sont, ils ne peuvent me répondre que par quelques épithètes anonymes, furtivement placardées à la suite de mon nom; mais il est aussi trop commode de répondre à des pages de raisonnements par un adjectif. Apprenez à un perroquet ces quelques mots: Claude est un infâme, Claude est un impie, Claude est un misérable, et pourvu que quelque chat philosophe ne torde pas avant le temps le cou à votre dialecticien, il sera centre moi un adversaire aussi puissant que vous.

Oh ! M. Dufêtre, voyez donc comme donnent vos soldats armés de cierges; comme ils gagnent leur ration de pain bénit. Ils ne savent qu’insulter l’ennemi que vous leur avez donné à combattre; s’ils avaient des canons, ils les chargeraient avec de la boue.

J’ai là sous les yeux votre biographie de prédicateur répandue par la ville avec profusion, et je ne sais par quelles mains, et j’y lis ces lignes:

«Monseigneur Dufêtre, depuis le jour de son entrée dans la milice sainte, est ce soldat sans cesse debout sur les remparts d’Israël, appuyé sur de vieilles armes noircies au milieu des combats; entouré de ses trophées, il est là, l’oreille attentive, toujours prêt à repousser les attaques de l’ennemi du salut, etc. etc.»

Eh bien! l’ennemi du salut est arrivé! Que tardez-vous à prendre vos armes noircies, et que faites-vous là haut sur votre rempart? Puisque vous avez l’oreille attentive, vous devez entendre la foule éplorée de vos béates qui vous crie; Monseigneur Dufêtre, cher monseigneur Dufètre, descendrez-vous de là haut! et cependant vous ne descendez pas. À quoi vous sert donc tout ce Fénélon dont vous êtes empreint? Cette parole abondante et facile que vous épanchiez partout sur votre passage, comme un sac délié épanche sa graine, n’est-elle bonne qu’à célébrer la gloire des frères ignorantins. Est-ce pour dénoncer les impies au ministre et non pour les combattre que Dieu vous a envoyé dans ce diocèse. Votre tribune catholique, dont vous me menaciez, quand sortira-t-elle de votre sacristie? Est-ce donc l’arche de Noé à bâtir, ou quand elle sera faite, craignez-vous de n’avoir personne pour mettre dedans?

Vous avez des armes noircies, et moi je n’ai à la main qu’une frêle houssine, que craignez-vous de descendre de votre rempart? en une minute vous aurez fait de moi un trophée. Je vous en préviens, en loyal ennemi, votre silence à l’égard de mes pamphlets vous fait tort; on dit que vous ne remportez de trophées sur l’ennemi du salut que quand il est absent; que vous ne savez tuer que des mannequins; qu’il faut, puisque vous ne me répondez pas, que votre cause soit bien mauvaise, ou que vous aviez peu de confiance dans la puissance de votre dialectique.

Après cela, vous en ferez ce que vous voudrez, cela m’est bien égal, je vous l’assure.

Mais abstraction faite de moi, pourquoi le pamphlet est-il infâme, pourquoi les pamphlétaires sont ils des misérables? L’infâme pamphlet! le misérable pamphlétaire! docteurs, vous avez bientôt tranché la question. Mais vous êtes un peu excoriés; vous me faites l’effet de malfaiteurs qui se plaignent d’avoir été mal menés par la patrouille.

Le pamphlet est-il donc infâme de droit? Apporte-t-il en naissant sa tache d’infamie comme l’homme sa tache de péché originel: est-il comme Je bourreau infâme, quoi qu’il fasse et aussitôt qu’il apparaît dans la rue, roquets et molosses, ont-ils le droit d’aboyer sus? et pourquoi en serait-il ainsi, pourquoi serait-il plus infâme que le feuilleton, que le premier Paris, que l’histoire et même que la méditation poétique? Ne peut-il, comme les individus susnommés, s’enrôler sous un saint drapeau, Est-il l’ennemi naturel et nécessaire de tout ce qui est gloire, vertu, grandeur, comme le chat l’est de la souris? Son encre se solidifierait-elle dans sa plume s’il voulait défendre une bonne cause. Hélas! non; l’Onguent contre la morsure de la Vipère noire, ce pamphlet qui défend avec tant de puissance de logique et tant d’agrément de style la doctrine chrétienne en est la preuve; mais on le juge sur le nom qu’il porte ce pauvre pamphlet. O vulgaire! t’ameuteras-tu donc toujours contre des noms? une soutane passe, et tu dis voilà un homme pieux; si c’est un uniforme, tu dis voilà un brave; mais regarde-donc au moins ce qu’il y a sous cette étoffe. Si j’avais donné à mes petits livres le titre de Sermons, tous ces badauds qui m’appellent l’infâme pamphlétaire, m’appelleraient le pieux Claude.

Sans doute le pamphlet est infâme, quand il a recours à la diffamation, quand il descend jusqu’à la calomnie; mais qui de nous procède ainsi? Si je voulais remuer votre fumier, j’y trouverais des tas d’horribles choses. Dites, vous qui écrivez maintenant avec de l’eau bénite, quand vous nous accusiez d’avoir provoqué les luttes sanglantes de Clermont, d’être les complices de Quenisset, était-ce de la charité chrétienne que vous faisiez?

Mais, moi, soit rédacteur de l’Association, soit pamphlétaire, quand vous ai-je calomniés? citez-moi une ligne faite par ma plume, qui soit pour vous une calomnie; et pourquoi vous calomnierais-je! la calomnie est l’arme du faible, et c’est vous qui êtes le faible. Vous! car pour m’attaquer vous vous cachez derrière un nom; vous! car ce que vous avez à me dire, vous me l’envoyez dire par M. de Lamartine.

Et à ne considérer que vos éloges, ces éloges que vous distribuez dans l’intérêt de votre marmite, à tous ceux qui peuvent vous aider ou vous nuire, sont-ils donc bien plus moraux que mes critiques? Qui de nous a pris la plus honorable tâche? Quand je vois un homme qui corrompt, je dis il corrompt, vous, vous le niez; quand un homme se vend, je dis voilà un homme qui se vend, vous, vous répondez, c’est un homme qui se détrompe, Quand un homme abandonne sciemment les intérêts de la France, je dis il trahit son pays, vous, vous prétendez qu’il le sert; et pourtant c’est vous qui êtes la presse sainte, et moi la presse impie. C’est vous qui m’appeliez infâme! En vérité, de la manière dont va le monde aujourd’hui, si une querelle s’élevait entre les ombellifères et les graminées, ce serait la ciguë qui reprocherait à l’épi d’être un poison.

Vous défendez au pamphlet les personnalités; mais il faudrait plutôt les lui recommander. N’êtes-vous pas bien aises d’avoir un magistrat, qui fait gratuitement la police morale de la ville? Qui êtes-vous donc, vous, pour prétendre à l’inviolabilité? cette étoffe d’inviolabilité est rare en France, il n’y en a que de quoi faire un manteau, et ce manteau c’est le roi qui le porte. Quoi! vous voulez être un personnage important, et vous vous fâchez de ce qu’on critique vos actes: ne vous êtes-vous donc fait acteur qu’à la condition d’être applaudis? si vous ne voulez pas qu’on marche sur votre ombre, il ne faut pas aller dans la rue. Mais ces personnalités que vous reprochez au pamphlet, elles tournent au profit de tout le monde. Voici un monsieur qui a la manie d’être un grand personnage; il s’est attaché une clochette au cou afin de ne point faire un pas que la ville n’en soit instruite; il fait plus de bruit dans la rue qu’une compagnie de fantassins qui passe tambours battants. Il écrirait volontiers sur son chapeau, comme le Guillot de La Fontaine: c’est moi qui suis dans cette ville le protecteur de l’agriculture, du commerce et de l’industrie; parce qu’il remue beaucoup ses bras et ses jambes, sa langue et sa plume, il se croit un prodige d’activité. Or, si cet homme accapare–comme c’est son dessein– toute l’attention publique, il n’en restera plus pour le mérite modeste, pour l’homme qui se dévoue en silence aux intérêts de son pays. Et pourtant chacun a droit selon ses œuvres, aux coups de chapeau que décerne la cité. Le pamphlet a donc raison de rappeler à l’ordre celui qui en prend une trop grosse ailleurs, n’est-ce pas une bonne œuvre et une œuvre d’autant meilleure qu’elle ne coûte rien à personne, que de chercher à guérir cette pauvre vanité hydropique?

Vous seriez bien aise, n’est-ce pas, quand un intarissable bavard vous étourdit depuis une heure de son tic-tac importun, que le maître du salon lui fît comprendre qu’il ennuie; or, n’est-ce pas ce que fait le pamphlet à l’égard de certaines gens qui, n’étant bons qu’à rédiger des factures, étourdissent la ville de leurs écrits philantrophiques. Un homme, qui n’est que banquier et rien de plus, a donné un bon dîner à son député, pour cette action d’éclat il a reçu la croix d’honneur; le pamphlet perce la foule de ceux qui le saluent et lui dit: monsieur, ce n’est pas vous qui avez gagné cette décoration, c’est votre cuisinière, c’est à elle que reviennent tous ces hommages. En défendant les droits de ce pauvre cordon-bleu, dont le gouvernement a méconnu les services, n’est-ce pas un acte généreux qu’il accomplit, et la presse sainte de M. de Lamartine, pourrait-elle faire mieux.

Si dans une distribution de soupe, vous voyiez un homme vendre sa ration à son voisin, et apporter de nouveau son écuelle à remplir, ne diriez-vous pas à cet appétit frauduleux: mon ami, vous larronnez la portion d’un autre. Le pamplet a-t-il donc tort, quand à un homme, qui ayant reçu du gouvernement une charge en pur don, la vend et en sollicite une autre, il dit la même chose? Souvent ce que vous prenez de la part du pamphlet pour une outrageante personnalité, ce n’est qu’un acte de bienveillance, un bon conseil qu’il inflige. Ainsi quand il voit un savant estimable, bâtir un gros traité entre les deux branches d’un Y, il lui dit, monsieur vous perdez, dans un travail stérile, votre esprit et vos veilles, de même que vous diriez à un homme que vous rencontreriez semant des aiguilles dans un champ, qu’il perd son temps et sa marchandise. Ce savant s’irrite contre l’officieux pamphlétaire et prétend qu’il écrit en style de corps-de-garde, c’est de rigueur; mais le pamphlet n’est-il pas meilleur pour lui en celte occasion que ce perfide ami qui lui caresse les oreilles de ces douces paroles: poursuivez, grand homme, pour le bien de l’humanité, le cours de vos recherches; vous avez déjà trouvé la bifurcation de l’Y, peut-être finirez-vous par découvrir que l’O est elliptique, et l’I simple rectiligne.

Et cette plume de pamphlétaire qu’il faut toujours tenir comme un glaive, croyez-vous qu’elle ne soit pas lourde à porter, qu’elle ne fatigue point les doigts qui la conduisent? En ce moment je suis là, accoudé sur la fenêtre de mon atelier, contemplant cette belle vallée de la Nièvre qui s’emplit d’ombre et ressemble, avec sa forêt de peupliers, à un champ garni de gigantesques épis verts; le soleil se couche derrière moi; ses derniers rayons allument, comme un brâsier, les ardoises du moulin; ils illuminent la cîme vacillante des peupliers et bordent de franges roses les petits nuages qui passent à l’horizon. Dans le lointain, les pâles fumées de Pont-Saint-Ours, ondoient et s’en vont, emportées par le vent, comme une procession de blancs fantômes qui défile. La Nièvre, cette laborieuse naïade que les tanneurs forcent du matin au soir à laver leurs peaux, a fini sa journée; elle se promène libre et tranquille entre ses roseaux et clapotte doucement sous les racines des saules. A cette heure si belle et si douce, je sens à ma vieille lyre de poète une corde qui se réveille; j’aimerais à décrire ces riants tableaux, et peut-être du fond de cette encre immonde, amènerais-je quelque paillette d’or au bec de ma plume; mais hélas! quand je voudrais peindre et chanter, il faut que j’écrive, que je martelle des phrases aggressives contre mes adversaires. Ce faisceau de flèches ébauchées qui est là sur ma table, il faut que je le garnisse de pointes. Quand mon ame s’emplit comme ce vallon de paix et de silence, il faut que j’y tienne la colère éveillée; quand je voudrais pleurer peut-être, il faut que je rie.

Derrière cette verdure étrangère et cette traînée bleuâtre de collines que je ne connais pas, sont les premiers arbres qui m’ont abrité, les premières collines que j’ai foulées; c’est de ce côté que s’envolent mes pensées, semblables à des pigeons qui, lâchés sur une terre lointaine, s’enfuient à tire-d’aile vers le colombier natal. C’est là qu’est ma mère, mon frère, mes amis, tous ceux que j’aime et dont je suis aimé. Quelle destinée m’a donc éloigné de ces lieux! Pourquoi ne suis-je point là avec ma femme et mes enfants! Pourquoi ma vie ne s’y écoule-t-elle pas doucement et sans bruit comme l’eau claire d’un ruisseau! Hélas! ce même soleil qui s’est levé sur mon berceau, il ne se couchera donc point sur ma tombe. Maudits soient ces imprudents persécuteurs qui m’ont appris que j’avais une arme redoutable, en me forçant à me défendre. Loup féroce, c’est pourtant en léchant leur sang, que cet appétit du sang m’est venu! Et que m’importe à moi que ce journal prêche et que cet évêque fasse le journaliste. Cruel pamphlet, laisse-moi un instant avec mes rêves. Ces oiseaux aux plumes blanches et roses, tu les effarouches des éclats stridents de ta plaisanterie. Laisse-moi passer et repasser la main sur leurs ailes, peut-être, hélas! ne reviendront-ils plus de sitôt; et d’ailleurs, ces messieurs sont-ils si pressés qu’on les fustige?

O mes amis, que faites-vous en ce moment? tandis que je suis là pensant à vous et entouré de vos chères images, vous entretenez-vous de moi sous vos tonnelles? Voici l’heure où ma mère se repose à l’ombre de son petit jardin; je suis bien sur qu’elle rêve de moi en arrosant ses fleurs; peut-être dit-elle mon nom à sa petite-fille. O ma mère! si je vous écris moins souvent, c’est ce dur métier de pamphlétaire qui en est la cause; mais soyez tranquille, je n’attendrai point pour vous revoir, que l’hiver ait mis entre nous ses neiges. Quand ce ciel commencera à blanchir, que ces arbres se teindront de jaune, qu’un plus pâle sourire sera venu aux lèvres de l’automne, j’irai m’asseoir à votre foyer et rajeunir ma poitrine à cet air que vous respirez. Ces beaux chemins où j’ai tant rêvé, tant fait de vers perdus, comme le chant des oiseaux dans l’espace, je veux me promener encore entre leurs grandes haies pleines déjà de pourpre et d’or, et. toutes brodées de clochettes blanches, et ce sera pour la dernière fois peut-être .

Je veux encore écouter les flots amis de ma rivière de Beuvron, et les écouter long-temps. L’eau qui mord par le pied mon vieux saule de la petite Vanne, l’a-t-lle renversé? a-t-il encore à ses racines beaucoup de mousse et de petites fleurs bleues? Je veux encore passer une heure sous son ombre, contemplant tantôt ces noirs rubans d’hirondelles qui flottent dans les cieux, tantôt ces longues traînées de feuilles jaunes qui s’en vont tristement au courant de l’eau comme un convoi qui passe, et tantôt aussi ces pâles veilleuses, tant redoutées des jeunes filles, et qui sortent de terre semblables à la flamme de la lampe qu’il leur faudra bientôt allumer. Ces images de deuil plaisent à mon ame; elles la remplissent d’une tristesse douce et presque souriante. Je me représente l’année comme une femme phtysique qui, sortant d’une fête, dépouille lentement et une à une les parures dont elle était revêtue, pour se coucher dans son cercueil. Mais adieu ma mère, adieu mon vieux Clamecy, on m’appelle; je me suis fait l’exécuteur des colères de la société, et il faut que ma tâche s’accomplisse.

Eh! que disais-je tout-à-l’heure? que cette pénalité morale, appliquée par le pamphlet, aux délits que les lois ne peuvent atteindre, produisait un résultat utile à tous.

Mais ce n’est pas seulement dans ces petits duels d’homme à homme que le pamphlet sait combattre; il a une arme plus lourde que celle du ridicule. Dans toutes ces grandes luttes où la liberté des hommes est mise en question, il est au premier rang, armé de sa bonne épée, et son effort est presque toujours décisif. Avant qu’il sût écrire, il faisait déjà des révolutions.

A Rome, une aristocratie avare et insolente a fait tomber le peuple du haut de la souveraineté dans la servitude, et de la servitude dans la misère. Un pamphlétaire seul ose venir en aide à cette foule qu’on tyrannise: c’est Caius, l’aîné des Gracques; il est du sang des oppresseurs, il a sa part de leur autorité usurpée, il est assez grand pour devenir le premier parmi eux; mais ce cœur-là, serviteurs de toutes les autorités constituées, il ne battait pas comme les vôtres.

Tiberius s’arme du pamphlet–du pamphlet parlé, vous entendez–et il le fait éclater et retentir comme la foudre; mais lui, ce n’est pas à des hommes comme les vôtres, comme vos bourgeois parvenus, comme vos notabilités inconnues, comme vos grands seigneurs brodés de laine qu’il s’adresse; c’est au sénat, c’est aux consuls, c’est à tout le corps des patriciens, aux ancêtres des conquérants lu monde. Cette grande personnalité n’est pas trop vaste pour son étreinte, et longtemps il la tient pantelante et tout épuisée d’haleine, contre sa robuste poitrine. Il périt assassiné, mais la lutte n’est pas terminée.

Un autre pamphlétaire, le frère du premier, son rère par la destinée, hélas, ainsi que parle sang, prend sa place; il meurt comme lui, comme sont morts, du reste, la plupart de ceux qui ont pris la défense du peuple.

Qui viendra maintenant au secours de cette mulitude abandonnée! Sa lâcheté et son ingratitude, n’ont-elles point découragé tous ses défenseurs? Non; un troisième pamphlétaire grandit dans l’ombre; mais à cette tribune où il doit monter, il y a deux marches, qui sont des cadavres, les cadavres de ses frères. Il y monte cependant, et...... vous savez le reste. Mais ce sang ne reste point infécond, le peuple est réhabilité, il remonte enfin au rang dont on l’avait fait descendre. O Gracques! Gracques!–et que ne puis-je écrire ce nom comme je le prononce dans mon cœur:–qui n’aimerait mieux mourir comme vous, que d’être gras comme tant d’autres!

Mais cette aristocratie défaillante a besoin, à son tour, qu’on la protège. C’est dans son sein même, comme au sein d’un cadavre éclosent les vers qui le dévorent, que sont ses plus redoutables ennemis. Catilina et un tas de patriciens dégradés, tous gens perdus de dettes et de débauches, conspirent contre la république. Il leur faut, pour payer leurs créanciers, les dépouilles de l’univers et, dans une orgie faite avec le sang d’un esclave, ils ont juré le massacre du sénat et l’incendie de Rome. Ils ont une armée d’assassins à leurs ordres, ils comptent dans le sénat de puissants auxiliaires, à la tête desquels est César, César déjà grand par sa parole avant de l’être par son épée. Ils ont tous cette audace désordonnée qui décuple comme la folie la force des hommes, et lance, ainsi que la poudre lance le boulet, tous les moyens d’action qu’on possède contre un obstacle.

Cette Rome si puissante, tandis que ses armées menacent l’Asie et l’Afrique, que ses aigles sont aux extrémités connues du monde, elle va périr sous des poignards, comme un roi qu’on assassine dans sa chambre, tandis que ses gardes veillent aux portes du palais, et ce grand sceptre avec lequel les patriciens gouvernaient les nations, va tomber tout entier aux mains d’un bandit. Heureusement, elle a pour consul un pamphlétaire. Cicéron monte à la tribune, et il accable Catilina de cet admirable pamphlet connu sous le nom de première Catilinaire. Le brigand vaincu s’enfuit devant ces ardentes personnalités, comme devant l’épée flamboyante de l’ange s’enfuyait le premier homme. La conspiration périt avec son chef sous les coups de Petreius et la liberté peut encore se traîner en boitant et en chancelant jusqu’aux champs de Pharsale.

Maintenant, à la place de Cicéron mettons l’Écho de la Nièvre avec son horreur des personnalités. Le voilà consul; il est à la tribune; écoutez!! D’abord il procède par un pompeux éloge de Catilina; car enfin Catilina peut réussir. Il loue la noblesse de sa naissance, son courage et même la faculté qu’il a de bien supporter le Falerne; puis il ajoute: Pères conscrits, je vous dois la vérité, et j’aurai le courage de la dire tout entière. S’il était vrai que cet illustre patricien eût conçu le dessein de nous massacrer tous et de brûler Rome, il ne serait pas tout-à-fait exempt de reproches. Mais dans ce cas j’ai la confiance qu’il reviendra à des sentiments plus romains; ses hautes vertus et ses antécédents nous en donnent la garantie; quant à ces vils, à ces infâmes, à ces misérables prolétaires qui ont pris une part quelconque au complot, il faut qu’on les égorge jusqu’au dernier; le salut de la république l’exige. Voilà comme l’Écho eut sauvé Rome.

Dix siècles s’écoulent, et le pamphlet s’est fait théologien. C’est dans la bouche de Luther et de Calvin qu’il a mis sa langue de fer. Le pape, ce roi en surplis qui courbait toutes les majestés du monde sous sa main bénissante, il est vaincu et presque détrôné par deux moines pamphlétaires; tandis que la moitié de ses sujets lui échappe, l’autre moitié se désabuse. Car le coup que Luther a porté à son infaillibilité, a retenti d’un bout de la chrétienté à l’autre. Le prestige qui entourait cette mystérieuse puissance est dissipé; cet esprit d’examen qui avait fait triompher la religion chrétienne des absurdités du paganisme, et que les prêtres avaient étouffé lorsqu’ils n’en eurent plus besoin, il se réveille et secoue son flambeau au milieu des ténèbres du monde. L’église, avec tous ses conciles, n’est plus assez forte pour imposer silence à la raison. Les rois agenouillés se relèvent, les peuples se relèvent ensuite. L’excommunication n’est plus qu’un tonnerre postiche qui lance à peine de loin en loin quelques impuissants éclairs, et le maître du monde chrétien, renversé de sa niche sublime, est redevenu, ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être, le chef de l’église.

Mais après avoir renversé la puissance des papes, le pamphlet, entre les mains de Blaise Pascal, renverse la puissance des jésuites. Cependant Pascal, cet infâme pamphlétaire, il est un des hommes les plus vraiment chrétiens de son époque. Sa vie est simple et désintéressée comme celle d’un apôtre; quand il parle des grandeurs de la religion chrétienne, cette plume de colibri, avec laquelle il écrivait les Provinciales, se change en une plume d’aigle. Sa pensée s’élève alors à des hauteurs ou Bossuet lui-même n’a pu monter. Les jésuites sont vivaces et ils ont repoussé de leurs racines; mais ces prêtres sinistres portent toujours à leur épaule le stygmate ardent dont les a marqués Pascal; ils sont obligés de dissimuler leur nom. S’ils rentrent en France, c’est à petit bruit, à l’aide de faux passe-ports et par des issues secrètes, et partout où ils se montrent, la clameur publique éclate contre eux. Sans le vieux pamphlet de Pascal, ces avides écornifleurs d’honneurs, d’influence et de richesses, au lieu d’en être encore à essayer, sur la populace de nos églises, l’effet de leurs faux miracles et de leurs saints controuvés, seraient depuis long-temps dans la plénitude de leur puissance, et le monopole de l’éducation publique serait déjà entre leurs mains.

Mais ai-je besoin pour réhabiliter le pamphlet de ces exemples choisis parmi les hommes. Scribes et Pharisiens de notre temps, vous connaissez sans doute l’évangile? N’est-ce pas que la morale de ce divin livre est bien aussi pure que la morale du journal des Débats, et que celui qui l’a écrit pourrait bien être aussi honnête que vos congréganistes. Cependant le pamphlet s’y rencontre de page en page; l’évangile c’est la ruche qui est pleine de miel, mais qui est pleine aussi d’aiguillons. Cette parole si calme, si sereine, quand elle développe les sublimes vérités du christianisme, cette parole qui devient presque tiède quand elle exprime l’amour du ciel pour la terre, tout-à-coup vous l’entendez gronder, et la voici qui éclate en sanglantes personnalités. Jésus-Christ, le meilleur des pères et le plus doux des maîtres, ce roi de tous, qui voulait qu’on laissât les petits enfants venir à lui et qui abaissait, pour les bénir, ses mains jusqu’à leurs blondes têtes, quand les Scribes et les Pharisiens viennent se heurter contre lui, il devient un pamphlétaire inexorable.

Jésus-Christ est beau, certes, quand sur la montagne il instruit cette multitude de pauvres gens qui ont quitté leurs maisons pour le suivre, et se sont enfoncés après lui dans le désert, sans s’inquiéter d’où le pain leur viendrait; mais il n’est ni moins beau, ni moins grand quand, tout resplendissant d’une sainte colère, il chasse du temple ces marchands qui en avaient fait une boutique, qui avaient transformé l’autel de Dieu en un comptoir. Il est beau encore quand, brisant les fils de cette dialectique captieuse où voulaient l’enserrer les docteurs de la loi, il les enferme à leur tour dans ses paraboles, et armant de pointes de fer son inflexible parole, il les fustige jusqu’à ce qu’ils saignent; et encore quand il met à nu toutes leurs hypocrisies, qu’il écarte l’herbe et les fleurs sous lesquelles se cachaient ces hideux sépulcres et qu’il montre au peuple la pourriture qui est au fond. Et que ces colères du christ ne vous étonnent point! il est bon sans doute plus qu’aucun homme ne peut l’être; mais il n’y a point de véritable bonté sans haine des méchants, et de dévouement aux hommes, sans indignation contre ceux qui les oppriment. Délier les chaînes sous lesquelles le genre humain est accablé, et faire en même temps honte à cette poignée de maîtres barbares qui l’ont réduit à ce misérable état, telle est la double tâche que Jésus-Christ s’est imposée.

Qui sait même si ce ne sont point ses victorieuses attaques contre le clergé biblique de Jérusalem qui l’ont conduit à son calvaire. Cette coupe de fiel et de vinaigre qu’on lui fait boire, n’est-ce pas pour le pamphlétaire qu’elle est préparée. Le peuple n’est point féroce quand il est abandonné à lui-même, et le peuple de Dieu ne pouvait être un peuple de barbares. Il refusait de croire à la divinité de Jésus-Christ; mais les vertus de l’homme privé et les enseignements sublimes du philosophe devaient racheter cent fois à ses yeux les torts du faux messie, et quand bien-même, Jésus eut pris le titre de Fils de Dieu pour donner plus d’autorité à sa doctrine, à cette doctrine libératrice qui devait affranchir le genre humain, était-ce un peuple réduit en esclavage qui devait lui en faire un crime?

Otez de cette foule qui le suit à son calvaire, en le poursuivant de ses insultes, quelques Phariséens et deux ou trois docteurs de la loi, et tous ces hommes égarés tomberont à ses pieds, et le supplieront de répandre sur eux ses divines paroles. Non, je ne puis croire autrement, c’est une haine de prêtres démasqués dans leur hypocrisie et froissés dans leur orgueil, qui a poussé les juifs à tremper leurs mains dans le sang du Christ; car les prêtres de tous les cultes–les prêtres catholiques exceptés, cela va sans le dire–sont toujours les mêmes: ils pardonneront plutôt dix insultes faites à leur Dieu, qu’une insulte à leur personne. Malheur, éternellement malheur à qui les touche!

Du reste, si je ne craignais de blesser l’amour-propre de M. Dufêtre, en le comparant à Jésus-Christ, je dirais que, comme ce divin pamphlétaire, notre digne prélat assaisonne toujours de quelques traits de satire les enseignements qu’il nous donne. À mon premier pamphlet je vous en fournirai la preuve.

Auprès des grands pamphlétaires que je viens de dire, M. Dufètre inclusivement, je suis assurément fort peu de chose, et rien si vous le voulez. Mais à quoi me servirait-il d’être Cormenin ou Paul-Louis Courrier pour le résultat que je veux produire? Il n’est pas nécessaire d’avoir une hache pour couper quelques ronces, et qu’est-il besoin d’être ouragan, quand on n’a que quelques cierges à éteindre?

Je ne suis qu’un fétu, soit; mais ce fétu, aucuns quand il s’est logé sous leur paupière, l’ont pris pour une poutre. Vous, cependant, grands écrivains, faiseurs d’enthousiasme commandé, à quoi vos feuilles sont-elles bonnes? Celles qui sont tombées hier de votre arbre, il vous serait aussi difficile de les retrouver que les feuilles des bois que les ouragans du dernier hiver ont emportées. Ce tas d’articles religieux que vous avez faits pour M. Dufêtre, ont-ils ajouté un pouce à sa taille? Vous l’ayez aidé de tous vos efforts à monter sur son grand piédestal, mais il est resté sur la première marche comme une statue que ses câbles rompus ont abandonnée. Parce que vous ouvrez la bouche bien grand, vous croyez que vous faites beaucoup de bruit. Cette cloche, que vous appelez votre journal, il y a dix ans que vous la sonnez, et vous ne vous êtes pas encore aperçus qu’elle na point de battant. Il y a plus, médecins ignares, vos remèdes font un effet contraire à celui que vous en attendez; vos éloges blessent plus que votre blâme; et je suis bien sûr que M. Dufètre s’en priverait volontiers, à la condition que je lui ferais grace de mes critiques.

Mais moi, si petit qu’il soit, mes pamphlets ont un résultat, et voilà ce qui excite votre colère. Que vous importerait, en effet, que votre ennemi parlât mal de vous, s’il s’adressait à un sourd? Votre sainte, qu’est-elle devenue? qui parle encore de ses miracles? qui achète ses médaillons protecteurs? qui récite la prière de M. Gaume? pourquoi se tient-elle, pauvre vierge délaissée, triste et boudeuse, dans sa chapelle? pourquoi M. Dufètre ne lui permet-il plus de voir personne? n’est-ce pas parce que mes pamphlets l’ont réduite à l’expression qu’elle doit avoir, à une pincée de poussière. Pour M. Dufètre, s’il est un peu descendu dans l’admiration publique, je ne m’en attribue point le mérite; il s’élevait sur la pointe des pieds pour se grandir, il ne pouvait long-temps se maintenir dans cette position fatigante: ses talons sont retombés sur le sol; cela devait arriver tout naturellement, et sans que personne s’en mêlât. Mais vous, ses porteplumes, n’avez-vous pas subi un peu, sans vous en apercevoir du reste, l’influence de mes pamphlets. Ces pétarades d’articles religieux que vous lâchiez à chaque instant, ne me semblent plus aussi fréquentes, et vos tartines de pain bénit ont un peu, je crois, diminué de longueur; quand je n’aurais produit que ce résultat, vos abonnés me devraient une couronne.

Ce nom de pamphlétaire que vous me jetez, je le ramasse, je m’en fais un titre de gloire. Dire la vérité aux hommes, c’est, quoique vous en écriviez, un noble métier. Peu m’importe que quelques vieilles cigales et deux ou trois scarabées qui n’ont plus d’ailes, fassent bourdonner autour de moi leurs petites colères, j’ai la conscience d’avoir fait un bon usage du peu d’intelligence que Dieu m’a départi. J’aime mieux être en paix avec moi-même qu’avec autrui, et je préfère mon estime à celle d’un ramas de badauds qui ne me connaissent, ni ne me comprennent.

Comme écrivain, qu’ont-ils à me reprocher? J’ai toujours pris parti pour le faible contre le fort, toujours demeuré sous les tentes déchirées des vaincus et couché à leur dur bivouac. J’ai bien, à la vérité, biffé quelques épithètes trop somptueuses que certains ajoutaient à leurs noms; j’ai bien crevé à quelques amours-propres bouffis leur vessie; mais les gens que j’ai traités ainsi, ils étaient du parti qui nous est opposé, et j’avais le droit de rogner leur importance. Je n’ai point outrepassé envers eux les droits de la guerre: quand ils se plaignent de moi, c’est comme si un vieux kaiserlich se plaignait d’avoir été blessé à Austerlitz par un soldat français.

Ce sont des personnalités, soit; mais chacun a sa manière de faire la guerre; les uns tirent à ceinture d’homme et sur les masses, moi je choisis mon ennemi et je l’ajuste. Quand c’est un personnage empanaché qui passe à ma portée, je lui donne toujours la préférence.

Je n’ai qu’un nom ignoré, perdu parmi ces noms que la cité roule tous les jours dans sa vaste bouche; toutefois, j’ai la prétention de croire que ma plume est utile à quelques-uns. La haie est humble, ses rameaux trempent dans l’herbe, mais elle pique de ses épines le malfaiteur qui veut envahir l’héritage d’autrui; elle donne ses fleurs sauvages à la bergère qui passe, et les petits oiseaux tressent en sureté leur nid entre ses branches: j’aime mieux être une humble haie qu’un grand arbre inutile. Celui qui fait un métier infâme, c’est celui qui vend au pouvoir un vieux couton de plume dont une pauvre femme ne voudrait pas pour balayer son foyer; celui qui dans un intérêt d’argent passe sa vie à mentir et à tromper, et celui-là je ne voudrais pas être à sa place.

Donc je suis un pamplétaire; mais suis-je bien un impie, ainsi que les prêtres voudraient le faire croire à leurs béates? un impie selon la religion des prêtres, je ne m’en défends pas, mais selon celle de Jésus-Christ, je proteste. Et qu’est-ce que le juge suprême, si je comparaissais demain à son tribunal, aurait donc tant à me reprocher. Je n’ai point empli mes mains d’argent? je n’ai point trafiqué de ma pensée, je l’ai donnée aux hommes telle que Dieu me l’envoyait, comme l’arbre leur donne ses fruits. J’ai pris des mains de Dieu ma ration de pain quotidien sans jamais lui en demander une plus grosse; quand ce pain est noir, je ne me plains point, quand il est blanc je le mange de bon appétit; mais blanc ou noir je n’en laisse jamais pour le lendemain; je vais droit devant moi sans regarder en avant, sans regarder en arrière, ne cherchant qu’à éviter le caillou qui est à mes pieds et ne l’évitant pas toujours. Lorsque je rencontre une mauvaise herbe sur mon chemin, je l’arrache, quand c’est une bonne graine, je fais un trou en terre et je l’y dépose; si elle ne vient pas pour moi elle viendra toujours pour un autre; je fais comme le papillon qui jouit de l’été sans songer que l’hiver est au bout, et pour les quelques jours qu’il a à rester sur la terre, ne se donne pas la peine de se bâtir un nid. J’engage mes enfants à faire comme moi, je leur légue mon exemple, c’est la meilleure des richesses, et pour celle-là du moins, ils ne paieront pas au gouvernement de frais de succession. Je prie rarement Dieu, et voici pourquoi: parce que Dieu sait mieux que moi ce qu’il doit faire, parce que je crains de lui demander des choses qui ne me soient pas bonnes, parce que sans que nous le lui demandions, tous les matins il fait lever son soleil, et tous les ans il couvre la terre d’herbes, de fruits et de moissons; enfin parce que Dieu, du moment qu’il nous a créés, est obligé de pourvoir à nos besoins, et qu’il ne peut ressembler à ces mauvais pères qui ayant fait un enfant vont l’abandonner à la porte d’un hospice. Je ne l’adore pas non plus, parce qu’il n’a pas besoin qu’on l’adore, parce que l’homme ne peut rien. pour sa satisfaction, parce que d’ailleurs ces hommages que la foule lui adresse, ce sont les adulations de créatures intéressées, qui veulent aller en paradis; mais quand j’ai un sou qui ne me sert pas, je le donne à un pauvre.

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Data wydania na Litres:
16 stycznia 2025
Objętość:
481 str. 2 ilustracji
ISBN:
4064066322175
Wydawca:
Właściciel praw:
Bookwire
Format pobierania:

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