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Claude Lachaise
Topographie médicale de Paris
Examen général des causes qui peuvent avoir une influence marquée sur la santé des habitans de cette ville

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066336523
Table des matières
AVANT-PROPOS.
INTRODUCTION.
CHAPITRE PREMIER.
§ I.
§ II.
$ III.
CHAPITRE DEUXIÈME.
§ I.
§ II.
§ III.
CHAPITRE TROISIÈME.
§ I.
§ II.
§ III.
CHAPITRE QUATRIÈME.
§ I.
§ II.
§ III.
§ IV.
CHAPITRE CINQUIÈME.
AVANT-PROPOS.
Table des matières
EN prouvant que les hommes n’ont point été originairement divisés en classes distinctes, mais ne forment qu’une seule et même famille; en démontrant, en un mot, l’unité du genre humain, les écrits de Buffon, de Zimmermann, de Cabanis, de Leclerc et de Blumenbach, n’ont pas rendu moins évidentes les variétés qu’il peut offrir. Peut-être même pourrait-on trouver que les naturalistes aient, en général, trop restreint le nombre de ces variétés, et reconnaître qu’indépendamment de ces caractères principaux qui, se transmettant par voie de génération, ne peuvent s’effacer qu’insensiblement et au bout d’un temps considérable, et qui forment ce qu’on nomme improprement les races, il soit possible de rencontrer, dans l’examen particulier de chaque peuple, des différences assez tranchées pour servir de fondement à une multitude de divisions secondaires, mais toutes d’une égale importance. Quel que soit le nombre de ces divisions, tous ceux qui ont apporté un esprit philosophique dans l’étude de l’homme, sont d’accord sur les causes qui les produisent; tous les trouvent dans l’action constante et perpétuelle du climat sur l’économie humaine; tous montrent l’homme comme une image fidèle de la portion du globe qu’il habite. Omnia quœ è terrâ proveniunt, terrœ ipsius naturam recipiunt ac sequuntur, a dit Hippocrate: chaque latitude a son empreinte, chaque climat sa couleur . Mais, bien que le climat proprement dit ait produit des changemens assez remarquables pour servir de base à la distinction principale des variétés de l’espèce, il ne faut certainement pas en conclure qu’il soit besoin de causes aussi puissantes pour produire des différences parmi les hommes; l’observation la plus légère prouvera que l’exposition du sol, sa fertilité, sa sécheresse ou son humidité , la nature des vents, celle de l’air ou des alimens, ne sont pas des causes moins actives, et suffisent pour rendre compté de la différence des caractères physiques et moraux qu’on rencontre parmi les individus qui habitent le même pays, souvent la même ville. La recherche des causes de ce changement n’intéresserait le médecin que d’une manière accessoire, si elles se bornaient seulement à modifier l’homme dans l’état de santé parfaite; mais comme elles exercent encore une impression plus profonde, une action plus marquée, lorsque l’harmonie qui, dans cet état, existait entre les diverses fonctions, est rompue, leur étude approfondie devient ici du plus haut intérêt, et non-seulement jette le plus grand jour sur l’étiologie, mais rend raison des nuances infinies, des caractères même assez souvent très-saillans qui séparent les maladies renfermées dans les mêmes cadres nosologiques. Un examen comparatif des maladies décrites dans des pays différens, y fera toujours reconnaître, indépendamment de la fréquence ou de la rareté de quelques-unes, ici une différence sensible dans leur marche ou leur invasion, là une prédominance de quelques symptômes qu’on remarquerait à peine ailleurs. L’importance qu’attachait Baglivi à noter en tête de ses observations le lieu où elles avaient été recueillies, prouve assez combien il était pénétré de cette vérité. Avant de porter, en effet, un jugement trop prompt sur la fidélité d’une observation, on devrait examiner scrupuleusement toutes les circonstances qui environnaient ceux qui en ont fourni le sujet; car si des auteurs, auxquels il serait difficile quelquefois d’assigner la prééminence en mérite, offrent quelque contraste dans leurs descriptions, c’est que l’un donnait le résultat d’une expérience acquise dans un grand hôpital, celui-ci écrivait dans une ville, et celui-là observait dans la retraite le paisible et simple villageois. Or, la nature de l’homme malade était trop susceptible pour que chacune de ces circonstances ne produisît pas des effets particuliers. Maintenant, quand il a fallu déduire de ces observations diverses des corollaires qui servissent de principes élémentaires à la science; c’est-à-dire quand on a voulu désigner les signes généraux qui caractérisaient telle ou telle maladie, fallait-il faire autant de descriptions particulières qu’il y avait de circonstances susceptibles de les faire varier; ou bien se borner à prendre pour toutes des termes moyens, en appuyant particulièrement sur les caractères liés à l’essence même de la maladie, et qui sont presque invariables? La dernière de ces méthodes ayant prévalu, les pathologistes ont isolé chaque maladie, et l’ont présentée avec ses symptômes propres ou du moins les plus fréquens, abstraction faite de tous les accidens étrangers, d’une multitude d’épiphénomènes accessoires qui peuvent en faire changer l’aspect; en observant toutefois que la plupart des symptômes peuvent varier suivant la constitution atmosphérique, le sexe, l’âge, le tempérament, la profession, le régime du malade, et renvoyant à l’étude de la physiologie et de l’hygiène, la recherche du mode d’action de chacune de ces causes et de leur influence abstraite ou simultanée. La connaissance exacte de tout ce qui environne les habitans du pays où il veut exercer sa profession d’une manière honorable et distinguée, est donc, pour le jeune médecin, le premier but qu’il doit se proposer; car l’habileté avec laquelle il saura saisir les diverses modifications à apporter dans les principes généraux de traitement, le distinguera bientôt de celui qui aura dédaigné ces recherches.
Si les ouvrages d’Hippocrate sont une source éternelle où la médecine-pratique ira sans cesse puiser et s’enrichir, son Traité de l’eau, de l’air et des lieux, servira éternellement de guide à tous ceux qui voudront étudier l’influence du climat sur l’homme; c’est dans cet ouvrage, qui offre partout l’empreinte d’une méditation profonde et les vues philosophiques les plus élevées, qu’on voit le savant et respectable vieillard observer, avec une exactitude dont lui seul est capable, les rapports intimes de l’homme avec tout ce qui l’entoure, décrire les nuances et les formes différentes qu’imprime au corps humain chaque région de la terre, et se servir avec habileté des liens qui unissent étroitement le physique et le moral, pour expliquer les mœurs, les goûts, les diverses conventions sociales, le degré d’énergie et de courage de chaque peuple. Montesquieu écrivit plus de deux mille ans après Hippocrate; il ajoute de grandes idées à celles du père de la médecine, développe ses principes avec une éloquence brillante et une dialectique profonde, en fait une heureuse et juste application aux institutions politiques; et l’Esprit des Lois, en plaçant son auteur au rang des publicistes les plus célèbres, devient l’un des ouvrages qui ont le plus contribué à la gloire littéraire et philosophique du dix-huitième siècle. Mais Hippocrate ne s’arrêta pas à l’étude de l’homme sain; il décrivit, avec la dernière exactitude, les maladies épidémiques, conseilla d’avoir égard non-seulement à la différence des âges, des sexes et des tempéramens, mais insista particulièrement sur les exercices, les coutumes et la manière de vivre des malades, et décida judicieusement que la constitution de l’air ne suffit pas pour expliquer pourquoi les maladies épidémiques sont plus cruelles pour les uns que pour les autres: La première chose, dit ce grand homme, que doit faire un médecin en arrivant dans une ville qu’il ne connaît pas, c’est d’examiner avec soin son exposition par rapport aux vents et aux differens levers et couchers du soleil; parce qu’il y a bien de la différence entre une ville exposée au nord et celle qui l’est au midi, entre une ville exposée au levant et une autre qui l’est au couchant; il doit de plus considérer si le sol est nu et sec, ou couvert d’arbres et humide; s’il est enfoncé et brûlé par des chaleurs étonnantes, ou si c’est un lieu élevé et froid; il doit enfin examiner le genre de vie et le régime auxquels les habitans se plaisent davantage. C’est de semblables observations qu’il doit partir pour juger du reste. Le médecin qui sera instruit de toutes ces circonstances, ou du moins de la plupart d’elles, sera en état de bien connaître la nature des maladies qui sont particulières à la ville où il arrive pour la première fois, ou qui sont communes à tous les pays, de manière qu’il ne sera ni embarrassé dans leur traitement, ni exposé aux erreurs que doivent naturellement commettre ceux qui négligent ces connaissances préliminaires. «Tel est l’homme sur la terre, au milieu de ses
» productions sans nombre devenues son inépuisable
» héritage. S’il est le dominateur de presque
» toutes, il est aussi plus ou moins modifié par
» l’usage de toutes; elles lui communiquent diversement
» de leur propre nature. L’air, le sol, le
» territoire, la chaleur, la froidure, le jour, la
» nuit, le régime végétal et animal, la chair du
» quadrupède ou du poisson, la fécule des céréales
» ou le fruit sucré des palmiers, le moût fermenté
» du raisin ou l’infusion de la feuille du thé , le
» vêtement de soie ou les tissus de coton et de
» laine, tout nous change, excite, ralentit, altère
» le concert de nos fonctions; et si nous considérons
» encore que telles plaines fertiles sont propres
» à l’agriculture, à la vie civilisée, tandis que telle
» chaîne aride de montagnes, ou tel désert de
» sables ou de rocailles, ne peuvent nourrir que
» des tribus errantes ou des peuplades sauvages;
» que des rivages poissonneux, des îles, des archipels
» portent à une vie commerçante et maritime,
» libre et agitée comme les flots et les tempêtes,
» nous comprendrons comment l’homme
» n’est sur la terre que ce que l’a fait la nature. Il
» établit d’après elle ses institutions; il modifie ses
» lois suivant les conditions où elle le place; il
» éprouve les affections endémiques circonscrites
» en chaque lieu; il a divers genres de santé
» comme de maladies. S’il traverse une zone pour
» en habiter une autre, il est forcé de s’acclimater
» ou de périr, et cette plante humaine a dû être
» formée la plus flexible, la plus molle, la plus
» variable de toutes les autres productions du
» globe, pour se naturaliser si universellement à
» la surface de notre planète.» (Virey, Dictionnaire des sciences médicales; Géographie médicale.)
Une multitude d’observations recueillies par quelques voyageurs infatigables, sur les maladies des peuples des climats éloignés, fit sentir combien serait importante pour la médecine l’étude exacte et rigoureusement déterminée des liaisons que présente la constitution physique et morale de l’homme avec le pays qu’il habite; étude dont les difficultés étaient naturellement aplanies par les progrès de la physique, qui fournissait les instrumens propres à calculer les diverses conditions et les influences de l’air atmosphérique. Plusieurs Mémoires, rédigés dans ces vues, parvinrent à la société royale de médecine, et réveillèrent l’attention de cette célèbre compagnie sur ce genre de recherches dont elle prévit les heureux résultats; et l’empressement qu’elle mit à demander à ses correspondans des détails topographiques sur les lieux qu’ils habitaient, donnait droit d’espérer qu’en rassemblant et en classant avec méthode les observations éparses, on obtiendrait une topographie générale de la France, et par suite une géographie médicale complète qui nous manque encore, et qui eût si évidemment hâté les progrès de la science. Une semblable marche, adoptée par les médecins, n’aurait point assurément pour résultat de résoudre une de ces questions frivoles capables de satisfaire une vaine curiosité , ou d’ajouter au luxe de littérature médicale; mais, en rendant raison des variétés sans nombre dont sont susceptibles toutes les maladies, et des causes qui les déterminent, elle éclairerait l’hygiène publique et fournirait des indications du plus haut intérêt pour la médecine-pratique.
En examinant les topographies médicales insérées parmi les Mémoires de plusieurs sociétés savantes, ou faisant partie de la collection des thèses inaugurales des diverses facultés, on est étonné de ne rencontrer presque partout que des propositions d’hygiène, applicables à une contrée entière, ou à un département, et de voir les grandes villes, pour ainsi dire, oubliées, ou n’être indiquées que comme servant de point de départ dans la description générale. On reconnaît bientôt combien sont peu spécieux les motifs qui doivent servir d’excuse à une pareille manière de voir: en effet le premier de ces motifs, c’est que l’heureux habitant des villes sait, par son industrie et tous les moyens dont il peut disposer, maîtriser, pour parler ainsi, la nature, et rendre nulles pour lui les influences plus meurtrières. Si l’homme des champs éprouve plus vivement les dures impressions du climat proprement dit, il respire un air qui n’est pas souillé par les émanations qui s’élèvent de rues étroites, bourbeuses et encombrées, qui n’est pas infecté par l’accumulation de familles nombreuses dans la même maison, souvent dans la même pièce. Liberté , sérénité de l’air, paysages agréables, promenades faciles, tout concourt dans sa paisible retraite à entretenir chez ce dernier la paix de l’ame et la santé du corps; et si des travaux excessifs et trop continus abrègent souvent, il est vrai, la longueur de sa vie, il reste, du moins pendant sa durée, le plus ordinairement étranger à une foule d’affections nerveuses qui naissent du commerce même de la société, et qui sont si fréquentes dans les grandes cités, au milieu du tumulte des villes populeuses, dont les habitans sont énervés, les uns par les excès de la mollesse, de l’oisiveté, du luxe et des plaisirs, les autres accablés sous le poids du travail, des vices crapuleux et du désespoir qu’engendre le tableau de leurs misères opposé à la fortune de leurs voisins. «Les hommes, dit l’éloquent Rousseau, ne sont pas faits pour être entassés en fourmilière; plus ils se rassemblent, plus ils se corrompent. Les infirmités du corps, ainsi que les vices de l’ame, sont l’infaillible effet de ce concours trop nombreux. L’homme est de tous les animaux celui qui peut le moins vivre en troupeau. Des hommes entassés comme des moutons, périraient tous en très-peu de temps.» Otons à cette idée ce qu’a pu lui donner d’exagéré le voile de la mélancolie à travers lequel voyait souvent le citoyen de Genève, et nous aurons une vérité incontestable. L’expérience de tous les siècles n’atteste-t-elle pas, en effet, que c’est dans les grandes villes que les agens de destruction s’accumulent, se multiplient et déploient toute leur funeste activité ? Mais les causes qui produisent d’aussi grands maux sont indestructibles, puisqu’elles sont une suite inévitable de la réunion d’un grand nombre d’individus dans une étroite circonscription. En s’élevant à leur considération, la médecine parvient à connaître leur nature et leur mode d’action; et, si elle n’est jamais assez heureuse pour les annuler toutes, elle propose du moins les moyens de modérer ou d’enchaîner leur activité et de suspendre leurs effets destructeurs. La police de salubrité n’est donc, à proprement parler, que l’hygiène publique mise en action; elle recherche et surveille toutes les causes qui peuvent altérer la santé publique, pour les détruire ou les éloigner, les suspendre ou les affaiblir; elle s’exerce en conséquence sur l’habitation du citoyen, sur l’air qu’il respire, les alimens dont il se nourrit, et même sur ses habitudes sociales; l’homme opulent dans ses plaisirs, le laborieux artisan dans ses ateliers, l’indigent dans son réduit obscur, reçoivent ses bienfaits, éprouvent indistinctement l’heureux effet de son exercice.
Maintenant est-ce avec plus de fondement qu’on a objecté que les changemens à faire dans les villes, sous le rapport de la salubrité , que l’hygiène publique, ne regardaient que faiblement le médecin et étaient du ressort immédiat du gouvernement et de ses préposés? Mais dans quelle vue présume-t-on que le gouvernement se charge de l’instruction première des médecins, accorde des distinctions et des marques particulières de faveur à toutes les sociétés médicales, si ce n’est de leur imposer l’obligation de dévoiler à sa sollicitude tout ce qui pourrait conspirer contre la santé de leurs concitoyens, et de diminuer, de concert avec lui, les causes si nombreuses d’insalubrité que recèlent les grandes réunions? Quelle part n’ont pas eue à la gloire de nos armées ces hommes philanthropes, ces médecins dont le zèle et l’activité égalèrent le savoir, et qui préservèrent si souvent nos soldats des périls auxquels les exposaient un air vicié par tant de corps en putréfaction, et leur apparition brusque sur une terre étrangère? Il ne pouvait être indifférent pour ces phalanges victorieuses de camper au voisinage d’un marais ou dans un lieu sec et élevé, de choisir une plaine exposée au vent du nord plutôt qu’au sud, d’adopter indifféremment tel genre de vie et de nourriture, de se permettre l’usage des eaux de ce fleuve, et de proscrire celles de celui-là. Qu’on examine les écrits où ces hommes nous ont communiqué le fruit de leur expérience, et on ne trouvera la description d’aucune maladie régnant d’une manière générale, sans qu’elle ne soit précédée d’un examen détaillé, d’une topographie exacte des lieux qui en ont été le théâtre.
INTRODUCTION.
Table des matières
PARIS cette ville immense qu’on nomme à juste titre la métropole de l’univers, la capitale de l’esprit et des arts, le séjour favori du luxe et des plaisirs, a offert de tout temps un champ fertile aux réflexions du philosophe, du politique et de l’historien. Les premiers, appuyant sans cesse sur l’inconstance et la légèreté de ses habitans, ne leur rendent même pas la justice de remonter à la source de ces prétendus défauts, ou se plaisent à en donner des explications assez peu plausibles. Les historiens cherchent dans les débris de l’antiquité à reconnaître l’origine de son nom ou à découvrir l’époque de sa fondation, donnent des renseignemens plus ou moins exacts sur les accroissemens qu’il a successivement éprouvés, décrivent ses monumens; mais tous négligent ce qui a rapport à la santé de ses habitans, ou Wseules lignes qu’ils consacrent à ce sujet ne sont placées çà et là que comme des supplémens à des matières faussement jugées plus importantes. Cependant, quoique Paris ait été rarement le théâtre d’épidémies, ces fléaux destructeurs qui ont tour à tour ravagé les grandes villes, il serait contraire au raisonnement et à l’expérience de présumer qu’il ne renferme aucune cause d’insalubrité ; ces causes sont constamment en raison directe du nombre des habitans d’une ville, et du peu d’espace qu’elle occupe eu égard à ce nombre; on est seulement en droit de conclure que nulle part la police n’exerce une surveillance aussi active. Avouons cependant que cette surveillance est souvent en défaut, et qu’il existe mille abus qui échappent à l’œil de l’autorité, ou sur lesquels elle ne saurait étendre son action, et dont le médecin peut souvent reconnaître seul les funestes effets.
On a plein droit, sans doute, d’être étonné, surtout depuis le renouvellement des sciences physiques en France, que l’histoire médicale de la capitale ait fourni la matière d’un si petit nombre d’ouvrages, Observons néanmoins que le plan généralement adopté pour toutes les topographies médicales, et dont quelques thèses inaugurales offrent de beaux modèles, est plutôt applicable à un département entier qu’à une ville considérée d’une manière abstraite; et que l’importance que plusieurs médecins ou naturalistes attachèrent (pour Paris ) à l’étude de certains objets qui entraient à la vérité dans le plan général, mais qui, pour une grande ville, ne devaient être envisagés que comme tout-à-fait accessoires, ou simplement indiqués pour compléter le cadre, durent constamment détourner de l’idée d’une topographie complète, ou du moins exagérer les difficultés qu’on aurait à vaincre pour son exécution. Des moyens plus qu’ordinaires durent paraître indispensables pour l’étude de l’air atmosphérique et de l’influence sur le corps humain des substances diverses qui le constituent, quand la description des carrières de cette ville, l’analyse de ses eaux minérales, l’étude des plantes qui croissent naturellement ou artificiellement sur son sol, l’histoire des milliers d’insectes et autres animaux qui peuplent ses environs, avaient déjà exercé la plume de quelques hommes d’un mérite supérieur, et donné séparément naissance à plusieurs ouvrages aussi remarquables par leur volume que par l’exactitude des descriptions et l’érudition qui les enrichit.
M. Ménuret, le même qui fit insérer dans le Journal de médecine militaire plusieurs observations intéressantes sur l’influence de la position des pays, publia cependant en 1786, sous forme de lettres, un Essai sur la topographie physique et médicale de Paris. Cet ouvrage contient des vues générales de quelque intérêt, mais manque essentiellement de descriptions positives, de faits propres à la ville; l’auteur multiplie à chaque instant les digressions étrangères à son sujet, et, quand il s’agit de faire quelque application médicale, il semble se complaire à n’employer que le vieux langage de, la médecine, et à se tenir constamment beaucoup au-dessous de l’état de la science; on peut en juger par ces phrases extraites de la seconde édition qui a paru en 1804: «J’envisage d’abord la position de la ville relativement au feu, à l’air, à l’eau et à la terre, les quatre élémens.... (en développant les causes qui expliquent la fréquence ou le caractère de quelques maladies ): la bile, ayant peu d’activité, s’épaissit facilement, s’arrête dans les couloirs, les engorge, donne lieu par là aux resserremens du ventre, aux jaunisses, aux coliques hépatiques, aux embarras et obstructions du foie.... L’humidité de l’air concourt principalement à amener cette dégénération fréquente qui forme les différens épanchemens de sérosité dans les capacités, et surtout dans le tissu de la peau.... Le travail et la contention d’esprit affaiblissent le ressort de la tête.... De toutes les humeurs qui peuvent former un, aiguillon propre à agacer les nerfs, il n’y en a point de plus puissant que celui que fournissent les humeurs utérines, altérées par leur séjour ou leur reflux.» Au reste l’étendue de l’ouvrage justifie pleinement le titre d’Essai que l’auteur lui a donné lui-même, car il forme un volume de 500 pages environ, format in-12, et dont 150 à peu près sont consacrées à des réflexions sur l’électricité, le magnétisme, l’inoculation et la vaccine.
Un médecin, nommé Audin-Rouvière, a aussi publié une légère dissertation sur les substances qui peuvent influer sur la santé des habitans de Paris; ce travail semble avoir été copié sur le même modèle que le précédent; seulement il a été réduit à des proportions plus faibles, et écrit avec aussi peu de précision; mais l’auteur y a ajouté une description succincte des différens hôpitaux et hospices de cette ville.
Cependant le besoin d’un travail plus complet se faisant sentir, en même temps que le nombre des matériaux disponibles pour sa confection donnait lieu de l’espérer, plusieurs sociétés engagèrent de nouveau les médecins à s’en occuper; et à différentes époques, quelques philanthropes, médecins ou magistrats, proposèrent, par l’intermède de ces mêmes sociétés, des sommes d’argent ou des médailles pour celui qui approcherait le plus près du but. Sans obtenir entièrement le résultat désiré, ces propositions excitèrent néanmoins le zèle de quelques jeunes médecins, et il parut successivement plusieurs Mémoires sur la description médicale de divers quartiers. Le plus remarquable est, sans contredit, celui de la division des Areis, que M. Nacquart lut à la séance de rentrée de la Société de médecine, le 30 octobre 1809.
Je suis loin, sans doute, d’avoir la prétention de donner à l’ouvrage que j’offre, sur la topographie médicale de Paris, tous les développemens dont il est susceptible; une semblable tâche serait aisément jugée au-dessus de mes forces, si déjà un arrêté des membres du Conseil de salubrité, qui décidèrent de l’exécuter eux-mêmes, ne prouvait suffisamment qu’elle exigeait les connaissances les plus étendues; et si d’autre part, l’ajournement indéfini de cette entreprise ne faisait pressentir les difficultés qu’on aurait à vaincre et le temps qu’elle nécessiterait. Je crois seulement avoir donné à cette histoire médicale plus d’étendue qu’on ne l’avait fait jusqu’à présent, et être entré dans des détails dont l’omission me semble être la première cause du caractère incomplet que présente tout ce qui a été écrit à ce sujet, et dont la connaissance est assurément de quelque intérêt pour la médecine pratique. Mon intention n’était pas primitivement de donner de la publicité aux observations de genres divers que j’avais recueillies à différentes époques; quelqu’abus qu’on ait fait dans les préfaces de cet aveu d’insuffisance, je dois à la vérité de dire que mon premier but en cela était de m’instruire, et de chercher ainsi à parvenir, d’une manière insensible, à la juste appréciation des causes qui pouvaient imprimer une nature particulière aux maladies que j’aurais à traiter dans une ville où je m’étais constamment proposé d’exercer la médecine. Ayant, par la suite, rapproché ces diverses observations pour en déduire des conséquences générales, j’ai tracé un tableau synoptique qui m’indiquât la place relative que chacun des faits devait occuper pour que leur ensemble prît la forme d’un corps complet. Me trouvant alors plus à même de juger des peines qu’un semblable travail occasionerait à celui qui voudrait l’entreprendre d’un seul trait, j’ai cru devoir rendre le mien public, et j’ai été guidé en cela autant par la certitude d’éviter aux jeunes médecins des recherches souvent difficiles et toujours peu attrayantes, que par l’espoir de contribuer réellement, pour ma part, en quelque chose au bien-être de mes concitoyens. Je pressens à combien d’objections donnera naissance une telle prétention. La première sera, sans doute, que l’histoire médicale d’une ville ne peut sortir que de la plume d’un homme qui s’y livre à l’exercice de la médecine depuis un grand nombre d’années; j’en reconnais toute la justesse, mais j’observerai que, pour Paris, une telle occupation paraîtra toujours incompatible avec les agrémens d’une clientelle nombreuse et brillante. Quant aux médecins qui se livrent particulièrement à la partie scientifique ou littéraire de l’art, ils préféreront traiter une matière neuve qui contribuera plus directement à leur gloire. Le peu d’empressement qu’on a, jusqu’ici, apporté à répondre aux demandes réitérées d’une topographie médicale complète de Paris, et que l’Académie royale de médecine a cru devoir renouveler dans une de ses premières séances, par l’organe de l’un de ses membres les plus distingués, M. le docteur Double, montre que dans ce que j’avance je m’éloigne peu de la vérité. Or, je crois qu’il vaut mieux que le travail laisse quelque chose à désirer, que de voir des vœux tant de fois émis rester constamment sans résultat. D’ailleurs, quel encouragement flatteur et quel heureux présage de succès ne trouvais-je pas dans l’approbation dont l’Académie a daigné honorer cet ouvrage, sur le rapport que lui en a fait, dans sa séance générale du 26 décembre, l’illustre professeur Chaussier, au nom de la commission qu’elle chargea de l’examiner et de lui en rendre compte?
Il restait maintenant à savoir quelle méthode, ou mieux, quel plan je suivrais dans l’examen des divers agens qui pouvaient avoir une influence quelconque sur la santé des Parisiens, ou sur le caractère de leurs maladies; j’avoue que j’ai pensé ne devoir m’astreindre en cela à aucune marche adoptée ailleurs; persuadé qu’il n’y avait rien d’irrévocablement déterminé à cet égard, j’ai classé les matières dans l’ordre qui m’a semblé le plus convenable, pour qu’elles fussent rapprochées selon les points de contact ou les rapports d’affinité qu’elles offraient mutuellement.
Cet ouvrage se compose de cinq chapitres, eux-mêmes divisés en plusieurs paragraphes.
Le premier chapitre comprend la position relative et directe de la ville, sa figure, son étendue, une légère esquisse des accroissemens qu’elle a successivement reçus, et tout ce qui a rapport à sa température, prise dans un terme moyen pour chacune des différentes époques de l’année.
Le second, l’histoire naturelle du lieu même et de ses environs; c’est-à-dire: 10 l’étude du sol proprement dit, des diverses sortes de terrain qui le constituent, et des sources mi nérales qu’il renferme; 2° des réflexions générales sur le caractère que le climat imprime aux plantes, l’indication de celles qu’on rencontre le plus fréquemment parmi les vénéneuses, et l’époque de la floraison d’un grand nombre de végétaux; 3° une notice sur plusieurs espèces animales venimeuses,
Le troisième, un examen des causes principales qui peuvent avoir une influence marquée sur la salubrité de Paris, tant celles qui dépendent des localités, que celles qui sont propres à la ville elle-même; ainsi dans le premier cas, les rivières, les différentes inégalités du sol, les eaux stagnantes, les forêts; dans le second, la construction des habitations, la disposition des rues, l’influence des arts et métiers, des voiries et des cimetières sur l’air atmosphérique; enfin seront consignées dans ce chapitre des observations détaillées d’hygiène publique et privée, propres à chacun des douze arrondissemens, et aux différens quartiers qui les composent.
Le quatrième chapitre contient tout ce qui est directement relatif à l’étude physique et morale de l’homme; des paragraphes particuliers seront destinés, 1° au mouvement général de la population, c’est-à-dire, au nombre des habitans, des mariages, des naissances, des décès, et aux différentes réflexions médicales ou médico-philosophiques qui se rattachent naturellement à chacune de ces matières; 2° au tableau de la constitution physique et morale du Parisien, et à l’influence de cette constitution sur la cause, la nature et la marche de plusieurs maladies; 3° à la nourriture et aux différens genres d’exercices.
Enfin le cinquième et dernier chapitre est entièrement réservé à la coïncidence des maladies avec les principales époques de l’année; rapport des saisons et des maladies que la médecine-pratique désigne sous le nom de constitutions médicales. A cette occasion j’ai cru indispensable de rappeler la part pour laquelle chaque mois contribue à compléter le nombre total des décès que présente l’année moyenne.
Ayant cherché à donner à ce travail la forme d’une hygiène parisienne, j’ai senti combien la description des objets qui devaient le composer, exposée d’une manière abstraite, eût été monotone et même peu importante; aussi le plus ordinairement j’ai fait suivre ou précéder leur examen positif de l’état désirable; j’ai déterminé de combien chacun de ces objets s’éloignait de cet état, et tâché de désigner la voie par laquelle on pourrait les ramener à des conditions plus favorables. Sans doute on s’attend à rencontrer, dans la topographie médicale d’une grande ville, des considérations relatives aux différens hospices et hôpitaux qu’elle renferme. Je conçois que d’immenses avantages doivent résulter de l’histoire médicale de ces théâtres de la douleur, de cet asile des calamités humaines; mais, craignant que leur description ne m’entraînât au-delà des bornes que je m’étais prescrites, j’ai jugé convenable de me borner à les indiquer, me réservant d’amples détails pour un ouvrage que je me propose de publier, dans d’autres temps, sur la statistique médicale des établissemens publics les plus remarquables de la ville de Paris; je regarde même comme une véritable digression, la réfutation de quelques-uns des motifs qui semblaient avoir décidé le transport de l’hôpital principal ( l’Hôtel-Dieu ), dans un lieu plus convenable.
CHAPITRE PREMIER.
Table des matières
§ I.
Table des matières
De la position relative et directe de Paris.
CAPITALE du royaume de France, chef-lieu de la préfecture du département de la Seine, ancienne province de l’Ile-de-France, Paris est situé dans le huitième climat, à 20 degrés 21 minutes 50 secondes de longitude, et 48 degrés 51 minutes 20 secondes de latitude, prises à Notre-Dame; mais, suivant Cassini, à 19 degrés 51 minutes 3o secondes de longitude orientale, et 48 degrés 5o minutes 10 secondes de latitude septentrionale, prises à l’Observatoire; à 200 lieues de la Méditerranée, 5o de l’Océan, 145 des Alpes, 200 des Pyrénées; 98 sud-est de Londres: 270 nord-ouest de Vienne, 280 nord-est de Madrid, 277 nord-est de Rome, 500 nord-ouest de Constantinople, 600 sud-ouest de Moscou, 240 sud-ouest de Copenhague, 380 sud-ouest de Stockholm, etc.
Cette ville occupe, sur les rives de la Seine qui la traverse en grande partie de l’est à l’ouest, un emplacement formé par une plaine assez découverte, mais offrant une multitude de petits coteaux qui donnent lieu à des élévations, des pentes, des bas-fonds, et d’où résultent nécessairement de fréquentes inégalités dans le plan des rues, l’exposition et l’aspect des maisons. La hauteur moyenne de son sol peut être évaluée à 120 pieds au-dessus du niveau des eaux de l’Océan. Sa figure est arrondie, ou mieux, a la forme d’un oval allongé de l’orient à l’occident; sa circonférence, en comprenant la partie des faubourgs comprise dans l’enceinte des boulevards extérieurs, est de 24 kilomètres, ou 6 lieues; son plus grand diamètre, se dirigeant du sud-est au nord-ouest, suivant une ligne qui de la barrière du Trône se rendrait à celle de l’Etoile, a 6 kilomètres environ, ou une lieue et demie; le plus petit, c’est-à-dire celui qui, dans la direction du sud-ouest au nord-est, coupant ainsi la Seine à angle droit, partirait de la barrière de Sèvres pour se rendre à celle de Belleville, peut avoir 5 kilomètres ou une lieue un quart; ce qui offre en résumé une superficie de 54,996,800 mètres carrés, dont 31,926,000 sont couverts d’habitations; et ce qui donne aux lieux découverts le 13e et demi environ de la surface totale de la ville. Guillaume de Lisle, savant géographe, lut à l’Académie royale des sciences, en 1725, une dissertation dans laquelle il compare la grandeur de Paris à celle des plus grandes villes, et la trouve supérieure à celle de Londres et de Rome, assure que Constantinople n’est pas plus grand, si on retranche les jardins du sérail; et ajoute qu’il n’est pas possible de comparer la grandeur des villes de l’Orient avec celle de Paris, si l’on fait attention à l’étendue excessive des jardins de Turquie et de Perse, et au peu d’élévation des maisons de la Chine qui n’ont presque jamais qu’un seul étage. Ces rapports de comparaison sont aujourd’hui à peu près les mêmes.
Indépendamment des fréquentes inégalités dont se trouve hérissé le sol même sur lequel repose directement Paris, il est dominé presque de toute part par des collines, dont quelques-unes s’élèvent, en forme de promontoires, à des hauteurs assez considérables; elles sont disposées de telle sorte que, sur la rive droite de la Seine, la ville est abritée au nord, au nord-est et à l’est; sur la rive gauche, au sud, au sud-ouest et à l’ouest; laissant ainsi dans la direction du sud-est au nord-ouest, qui est celle du bassin de la Seine, un horizon vaste et découvert. Les premières de ces collines, c’est-à-dire, celles qui sont sur la rive droite, sont très-rapprochées de la ville, dont les faubourgs viennent se terminer immédiatement au bas de leur pente; les secondes, au contraire, en sont éloignées, dans presque tous les sens, d’environ deux lieues. Les plus remarquables sont les buttes de Montmartre et de Chaumont, le coteau du Mont-Valérien et celui de Meudon; leur description trouvera naturellement sa place dans l’examen des causes qui, provenant des localités elles-mêmes, peuvent avoir quelque influence sur la salubrité de la ville.
§ II.
Table des matières
Notice historique sur son origine et ses accroissemens.
Les historiens ont vainement essayé, par des recherches minutieuses et des interprétations subtiles, à pénétrer dans l’obscurité qui enveloppe l’origine de Paris; une simple bourgade composée de maisons construites en bois et en terre, couvertes de paille, de chaume, et sans cheminées, renfermée entre les deux bras de la Seine, et environnée de toute part de marais, de collines et de bois; tel était, il y a dix-neuf siècles, c’est-à-dire avant l’invasion des Romains dans la Gaule, une ville aujourd’hui des plus grandes et des plus magnifiques de l’univers. Cette petite ville, que les Gaulois nommaient Lutèce, était, au rapport de César, le premier qui en ait parlé, la capitale de la province des Parisiens, l’une des soixante-quatre qui composaient l’État des Gaules. Camulogène en était le gouverneur ou souverain magistrat, lorsque Labiénus, lieutenant-général de César, en fit la conquête, l’an du monde (ère vulgaire) 3998; 56 avant Jésus-Christ. Ses habitans craignant d’être forcés dans leur île, marchèrent au-devant de l’ennemi; mais ils furent battus, et le vainqueur ne trouva que les tristes restes de la ville qu’ils avaient incendiée avant d’en sortir. Les Romains, voulant profiter de sa position avantageuse, la rebâtirent plus régulière, l’embellirent d’un palais, et la fortifièrent de murs, de tours et d’un château fort à l’extrémité de chacun des deux ponts, ( le grand et le petit Châtelet) Quatre cents ans s’écoulent alors sans que l’histoire fasse mention de Lutèce; enfin Julien l’Apostat, qui y fut proclamé empereur en 390, la montre toujours bornée par les bras de la Seine; car les remarques qu’il fait sur son climat, son terroir, ses vignes et ses figuiers, donnent à croire qu’il n’aurait pas manque de parler de ses faubourgs, si réellement ils eussent été considérables. Quelque temps après, les Francs se répandirent dans la Gaule, et Clovis poussa si loin leurs conquêtes, que, s’étant rendu maître de tout le pays, il en chassa les Romains, et établit Paris la capitale de son royaume, l’an 508.
Pendant l’espace de six cents ans, c’est-à-dire jusqu’au milieu du douzième siècle, le seul accroissement que reçut Paris consiste dans 2 ou 500 maisons éparses çà et là sur les bords de la rivière et dans les vignes qui couvraient la montagne Sainte - Geneviève. Philippe-Auguste, qui naquit en 1165, aima les lettres, accueillit et protégea les savans, et forma le projet de réunir dans une même enceinte une partie considérable de ces lieux éloignés, et de couvrir de bâtimens les espaces inoccupés; mais ce qui rend, pour nous, la connaissance de son règne importante, c’est que ce fut lui qui, à la sollicitation de Rigord son médecin et son historiographe, fit paver les rues de Paris. «La puanteur intolérable, dit ce dernier, qui s’élevait des boues et immondices de la ville, était si grande qu’elle pénétrait jusque dans le palais de nos rois, et le rendait presque inhabitable. Le roi, ajoute-t-il, prit la résolution de remédier à un mal si dangereux; et ce prince, sans s’étonner de la difficulté de l’entreprise, ni de la dépense prodigieuse qu’elle demandait, et qui a rebuté tous ses prédécesseurs, donna ordre au prévôt de Paris, l’an 1184, de faire paver toutes les rues et les places publiques, pour en faciliter le nettoiement; et ce qui rendit la ville beaucoup plus commode.» Un nommé Gérard de Poissy, riche financier, voulant participer à la gloire de cette entreprise, y contribua d’une somme considérable. Philippe-Auguste augmenta encore la salubrité de la ville, en faisant environner de murailles le cimetière des Innocens, et construire des halles pour les marchands qui, à cette époque, étaient épars dans la ville. Enfin, chaque prince concourut à exécuter le projet formé par Philippe-Auguste de rendre Paris une des plus belles et des plus grandes villes du monde, et chaque année le vit s’accroître et s’embellir. Dans le treizième siècle, Robert Sorbon, aumônier et confesseur de Louis IX, choisit le côté du midi pour établir ses écoles, y attira en peu de temps les gens de lettres, et y détermina l’établissement des autres colléges. Ce concours de professeurs dans toutes les sciences, donna le nom d’Université à ce quartier qu’on voulut, par-là, distinguer de la Cité, et de la Ville qui était la partie construite sur la rive droite de la Seine. Dans le quatorzième siècle, Charles V et Charles VI construisirent une nouvelle enceinte. Plus tard, c’est - à - dire sous Charles IX et Henri III, l’argent, disent tous les historiens, étant devenu plus commun par les profanations des calvinistes, et les sommes immenses que l’Espagne prodigua pour soutenir la ligue, ayant répandu l’aisance parmi les particuliers, tous s’empressèrent de faire construire des maisons, et on ouvrit une multitude de rues. Henri IV embellit la ville de places régulières et décorées des ornemens de l’architecture. Enfin Louis XIV régna, et bientôt Paris n’eut plus d’enceinte; ses portes furent changées en arcs de triomphe, ses fossés, comblés et couverts d’arbres, devinrent des promenades magnifiques. Ces accroissemens, et les embellissemens qu’elle a reçus à la fin du 18e siècle et au commencement du 19e, ont rendu cette ville telle qu’aucune autre aujourd’hui ne la surpasse par la réunion de tout ce que les connaissances humaines peuvent offrir; aucune n’ose le lui disputer en bâtimens somptueux, en industrie, en commerce, et surtout en établissemens publics pour la propagation et les progrès des sciences en tout genre.
Tel est à peu près le résumé de tout ce qu’ont écrit les historiens sur les époques principales d’une ville que nous nous proposons d’envisager sous un rapport purement médical. Le détail des guerres, des révolutions, en un mot des événemens civils, militaires ou religieux dont elle n’a cessé d’être l’objet ou le théâtre, mérite assurément l’attention des personnes qui écrivent l’histoire, et de celles qui l’étudient; c’est un spectacle intéressant et instructif pour la politique, la philosophie et l’humanité, de voir par quels degrés différens elle a du successivement passer avant d’arriver au rang qu’elle tient aujourd’hui parmi les premières villes du monde.
$ III.
Table des matières
Température moyenne propre à chaque mois.
Pour établir, d’une manière aussi certaine que possible, la température habituelle de Paris, et l’état ordinaire de l’air, j’ai rassemblé les observations météréologiques faites à l’Observatoire royal, jour par jour, depuis 1796 jusqu’à 1818, et insérées dans plusieurs feuilles périodiques, et particulièrement dans le Journal de médecine de M. Sédillot. Ayant additionné les quantités indiquées par le thermomètre et le baromètre, tant au maximum qu’au minimum et au médium, dans chaque mois correspondant de ces vingt-deux années, j’ai divisé le produit de l’addition par le nombre des mois. La même marche a été suivie pour l’état des vents, le nombre des jours beaux, couverts, de pluie, de vent, etc., ainsi que pour la quantité d’eau tombée et évaporée. Le résultat obtenu différant assez peu de l’année moyenne de M. L. Cotte, insérée dans le Journal de MM. Roux, Boyer, Corvisart, et établie d’après trente années d’observations sur l’exactitude desquelles on peut compter, je crois pouvoir le donner ici comme un terme moyen pour chaque mois de l’année.
Janvier.
Le thermomètre ( Réaumur ) marque en terme moyen, au maximum d’élévation, 8 degrés 7 dixièmes; au minimum, 6 degrés 8 au-dessous de zéro; au médium, 1 degré 5. Le baromètre, au maximum, 28 pouces 3 lignes 3; au minimum, 27 pouces 1 ligne 10; au medium, 27 pouces 9 lignes 8. Il y a environ 6 jours beaux, 17 couverts, 8 de nuages, 6 de vent, 9 de pluie, 5 de neige, 1 de grêle, 0 de tonnerre, 10 de brouillards. Il tombe 1 pouce 6 lignes de pluie, il s’évapore 8 lignes d’eau. La température est froide et très-humide.
Février.
Le thermomètre marque en terme moyen, au maximum, 10 degrés 9; au minimum, 5 degrés au-dessous de zéro; au médium, 3 degrés o. Le baromètre, au maximum, 28 pouces 3 lignes 4; au minimum, 27 pouces 3 lignes 10; au médium, 27 pouces 10 lignes 4. Il y a environ 7 jours beaux, 17 couverts, 5 de nuages, 8 de vent, 10 de pluie, 2 de neige, 1 de grêle, o de tonnerre, 10 de brouillards. Il tombe 1 pouce 1 ligne 8 de pluie, il s’évapore 1 pouce o ligne 6 d’eau. La température est froide et humide.
Mars.
Le thermomètre marque, au maximum, 13 degrés 9; au minimum, 2 degrés 3 au-dessus de zéro; au médium, 5 degrés 4. Le baromètre, au maximum, 28 pouces 2 lignes 11; au minimum, 27 pouces 3 lignes 4; au médium, 27 pouces 10 lignes 4. Il y a environ 10 jours beaux, 12 couverts, 9 de nuage, 9 de vent, 10 de pluie, 2 de neige, 1 de grêle, 1 de tonnerre, 5 de brouillards. Il tombe 1 pouce 1 ligne 4 de pluie, il s’évapore 2 pouces d’eau. La température est froide et sèche.
Avril.
Le thermomètre marque, au maximum, 18 degrés; au minimum, 0 degré 6; au medium, 8 degrés 3. Le baromètre, au maximum, 28 pouces 2 lignes; au minimum, 27 pouces 3 lignes 5; au medium, 27 pouces 9 lignes 11. Il y a environ 12 jours beaux, 9 couverts, 8 de nuage, 9 de vent, 11 de pluie, 1 de neige, 3 de grêle, 2 de tonnerre, 3 de brouillards. Il tombe 1 pouce 2 lignes 7 de pluie, il s’évapore 3 pouces d’eau. La température est assez froide, assez sèche.
Mai.
Le thermomètre marque, au maximum, 21 degrés 2; au minimum, 3 degrés 0; au medium, 11 degrés 2. Le baromètre, au maximum, 28 pouces 1 ligne 7; au minimum, 27 pouces 5 lignes 6; au medium, 27 pouces 10 lignes 3. Il y a environ 9 jours beaux, 12 couverts, 10 de nuages, 8 de vent, 10 de pluie, 0 de neige, 1 de grêle, 2 de tonnerre, 2 de brouillards. Il tombe 1 pouce 10 lignes de pluie, il s’évapore 3 pouces 7 lignes d’eau. La température est froide, assez humide.
Juin.
Le thermomètre marque, au maximum, 25 degrés 2; au minimum, 8 degrés 4; au médium, 15 degrés 7. Le baromètre, au maximum, 28 pouces 2 lignes 3; au minimum, 27 pouces 6 lignes 7; au medium, 27 pouces 10 lignes 9. Il y a 12 jours beaux, 8 couverts, 9 de nuages, 8 de veut, 13 de pluie, 0 de neige, 1 de grêle, 4 de tonnerre, 2 de brouillards. Il tombe 2 pouces 2 lignes 6 de pluie, il s’évapore 4 pouces d’eau. La température est peu chaude, ou mieux douce et assez humide.
Juillet.
Le thermomètre marque, au maximum, 26 degrés 2; au minimum, 9 degrés 7; au médium 16 degrés 3. Le baromètre, au maximum, 28 pouces 2 lignes 1; au minimum, 27 pouces 7 lignes; au médium, 27 pouces 11 lignes. Il y a 12 jours beaux, 9 couverts, 10 de nuages, 9 de vent, 11 de pluie, 0 de neige, 0 de grêle, 4 de tonnerre, 2 de brouillards. Il tombe 2 pouces 2 lignes 3 de pluie, il s’évapore 4 pouces 8 lignes d’eau. La température est chaude et sèche.
Août.
Le thermomètre marque, au maximum, 24 degrés 5; au minimum, 8 degrés 5; au medium, 15 degrés 6. Le baromètre, au maximum, 28 pouces 2 lignes; au minimum, 27 pouces 7 lignes 2; au medium, 27 pouces 11 lignes 2. Il y a environ 10 jours beaux, 5 couverts, 7 de nuages, 6 de vent, 8 de pluie, 0 de neige, 0 de grêle, 3 de tonnerre, 3 de brouillards. Il tombe 1 pouce 5 lignes 4 de pluie, il s’évapore 4 pouces 7 lignes d’eau. La température est chaude, sèche.
Septembre.
Le thermomètre marque, au maximum, 21 degrés 7; au minimum, 3 degrés 7; au médium, 12 degrés 8. Le baromètre, au maximum, 28 pouces 2 lignes 2; au minimum, 27 pouces 5; au médium, 27 pouces 10 lignes 5. Il y a environ 16 jours beaux, 7 couverts, 9 de nuages, 8 de vent, 11 de pluie, o de neige, 1 de grêle, 2 de tonnerre, 5 de brouillards. Il tombe 2 pouces 4 lignes 3 de pluie, il s’évapore 2 pouces 10 lignes 4 d’eau. La température est chaude et humide.
Octobre.
Le thermomètre marque, au maximum, 10 degrés 6; au minimum, 1 degré 9; au médium, 9 degrés 2. Le baromètre, au maximum, 28 pouces 2 lignes 10; au minimum, 27 pouces 4 lignes; au médium, 27 pouces 10 lignes 3. Il y a environ 8 jours beaux, 15 couverts, 9 de nuages, 9 de vent, 12 de pluie, 2 de neige, 1 de grêle, 1 de tonnerre, 10 de brouillards. Il tombe 2 pouces 0 ligne 9 de pluie, il s’évapore 1 pouce 7 lignes 10 d’eau. La température est douce, assez humide.
Novembre.
Le thermomètre marque, au maximum, Il degrés 7; au minimum, 1 degré 5 au-dessous de zéro; au medium, 5 degrés. Le baromètre, au maximum, 28 pouces 2 lignes 10; au minimum, 27 pouces 1 ligne 4; au médium, 27 pouces 8 lignes 10. Il y a environ 6 jours beaux, 18 couverts, 6 de nuages, 3 de vent, 13 de pluie, 1 de neige, 1 de grêle, 0 de tonnerre, 8 de brouillards. Il tombe 2 pouces 8 lignes 2 de pluie, il s’évapore 2 pouces 4 lignes 4 d’eau. La température est assez froide et humide.
Décembre.
Le thermomètre marque, au maximum, 9 degrés 5; au minimum, 4 degrés 2 au-dessous de zéro; au médium, 3 degrés. Le baromètre, au maximum, 28 pouces 3 lignes 10; au minimum, 27 pouces 2 lignes 6; au medium, 27 pouces 10 lignes. Il y a environ 4 jours beaux, 23 couverts, 6 de nuages, 9 de vent, 12 de pluie, 2 de neige, 0 de grêle, 0 de tonnerre, 9 de brouillards. Il tombe 1 pouce 8 lignes 10 de pluie, il s’évapore 9 lignes d’eau. La température est plus douce que froide, mais très-humide.
État ordinaire des vents.
La constitution habituelle de l’atmosphère étant, le plus ordinairement, décidée par l’état des vents, l’étude de ces derniers devient pour le médecin d’une importance réelle; car, indépendamment de l’intérêt qu’ils offrent sous le rapport des changemens qu’ils suscitent brusquement dans l’air, et qui déterminent un grand nombre de maladies ou modifient la nature de celles qui existent, leur connaissance explique la propagation des épidémies ou de toute contagion dont le principe se répand au loin dans l’atmosphère, ensuivant leur direction. L’ordre dans lequel ils soufflent à Paris, peut être représenté par le tableau suivant.

Ainsi, les vents dominans sont donc: dans janvier le nord, le nord-est, le sud-ouest; dans février le sud-ouest, le nord; dans mars le nord-est, le sud-ouest; dans avril le nord, le nord-est; dans mai le nord-est, le nord, le sud-ouest; dans juin le nord, l’ouest, le nord-est; dans juillet le nord, l’ouest, le nord-ouest, le sud-ouest; dans août le nord-est, le nord, le nord-ouest, l’ouest; dans septembre le sud-ouest, le nord-est; dans octobre le sud-ouest; dans novembre le sud-ouest; dans décembre le sud-ouest, le sud, l’ouest; d’où il suit que, pour l’année moyenne, on obtiendrait ce résultat: le nord 62 fois; le sud-ouest 61; le nord-est 57; l’ouest 54; le nord-ouest 46; le sud 58; l’est 56; enfin le sud-est est le plus rare, car il ne souffle que 12 fois.
Conséquences à déduire des diverses observations météorologiques.
Les conséquences qu’on déduira de toutes ces observations, seront certainement peu favorables pour le climat de Paris: la chaleur observée à l’ombre pendant les mois de juillet et d’août, dans les étés les plus brûlans, ne fait jamais monter le thermomètre de Réaumur au-delà du vingt-sixième, ou tout au plus au vingt-septième degré, tandis que dans les hivers ordinaires, et pendant les mois de janvier ou de février, le thermomètre descend à sept ou huit degrés au-dessous de zéro ( terme moyen de la congélation ); et que, dans quelques circonstances, on l’a vu descendre à quinze et même seize degrés, témoins les années mémorables de 1709 et de 1776. Il y a donc, pour Paris,un intervalle de quarante-trois à quarante-quatre degrés entre le plus grand froid et le plus grand chaud; mais cependant cette différence n’est pas ordinaire, et dans une année commune, elle n’est guère que de 29 ou 30 degrés; c’est-à-dire que la chaleur est ordinairement bornée à l’intervalle compris entre le sixième ou septième degré au-dessous de zéro, et le vingt-troisième ou le vingt-quatrième au-dessus . La pesanteur de l’air atmosphérique, suite de son humidité habituelle, permet rarement au mercure du baromètre de s’abaisser à vingt-sept pouces une ligne, le fait quelquefois monter à vingt-huit pouces quatre lignes, et le maintient dans le terme moyen de vingt-sept pouces dix lignes; c’est sans doute ce même état humide de l’air, qui, joint à l’électricité dont il est souvent surchargé, rend la chaleur si fatigante à des époques où elle n’est véritablement que modérée; ce qui pourrait bien être dù également aux obstacles que cette multitude de maisons élevées apporte au renouvellement et à l’agitation de l’air; les variations atmosphériques sont si fréquentes et si rapides, que ce n’est pas seulement entre deux jours qui se succèdent, qu’on peut observer une différence extrême de température, mais deux époques de la même journée diffèrent quelquefois de quinze ou seize degrés de chaleur; c’est particulièrement dans le printemps qu’on remarque ces alternatives de chaud et de froid.
Pendant l’année entière, il n’est guère possible de jouira Paris de plus de cent vingt beaux jours; on en a presque constamment cent cinquante couverts, cent trente-six de pluie, et soixante-dix de brouillards. Il faut ensuite remarquer qu’indépendamment de ces brouillards qui sont une suite naturelle de la constitution locale de l’atmosphère, il existe, habituellement sur Paris, une vapeur très-sensible formée par les exhalaisons que fournit la quantité prodigieuse d’hommes et d’animaux qu’il renferme, et par l’évaporation de l’humidité des boues qui tapissent en tout temps la plupart de ses rues. Cette vapeur habituelle qu’on distingue aisément des buttes Montmartre et Chaumont, pendant la clarté des beaux jours, est d’autant plus forte que les quartiers auxquels elle correspond, sont plus peuplés; ainsi elle forme une espèce de nuage au-dessus des tours de Notre-Dame et de Saint-Jacques de la Boucherie elle est moindre à l’est qui correspond au faubourg Saint-Antoine dont la largeur des rues principales établit de vastes courans d’air, qui hâtent sa dispersion; et elle est à peine perceptible vers le nord-ouest qui correspond à la Chaussée-d’Antin; on a donc eu raison de dire, en style figuré, que la transpiration de Paris est sensible. La grêle et la néige sont peu fréquentes; le tonnerre ne se fait entendre que 18 ou 20 fois; encore les explosions dont il est accompagné, sont-elles rarement suivies d’accidens funestes; ce qui est dû, sans doute, au grand nombre de paratonnerres qui dominent les édifices publics et beaucoup de maisons particulières. On voit assez souvent; dans l’été et l’automne, briller des éclairs, surtout au déclin du jour; on aperçoit aussi, à la même époque, quelques aurores boréales et quelques lumières zodiacales, mais elles y sont infiniment plus rares que dans certaines parties des départemens méridionaux.
La quantité de pluie qui tombe annuellement a Paris peut être évaluée à 21 pouces environ; M. Miraldi ne l’a trouvée, pendant 5o ans, que de 17 pouces 8 lignes; mais M. Cotte l’a portée, dons son année moyenne, à 22 pouces 5 lignes 10. Quelque considérable que soit réellement cette quantité d’eau, elle parait néanmoins, au premier aperçu, n’être pas en rapport avec le nombre des jours de pluie; mais l’étonnement cesse, lorsqu’on se rappelle que les pluies sont toujours plus abondantes dans les pays chauds que dans les pays froids ou tempérés, mais que le nombre des jours de pluie est plus considérable dans les derniers que dans les premiers où les circonstances physiques, qui décident le passage à l’état liquide de l’eau vaporisée par la chaleur, sont moins fréquentes; ainsi, par la même raison, l’été fournit en général une plus grande quantité d’eau, et l’hiver donne un plus grand nombre de jours de pluie; c’est ce dont on peut se convaincre, en comparant sous ce rapport, les mois de décembre, janvier, février, mars, avec ceux de juin, juillet, août, septembre. L’évaporation ne dépasse que fort rarement, dans une année moyenne, 29 ou 3o pouces .
La température de la France, et particulièrement celle de Paris, semble avoir éprouvé, depuis une suite de siècles, une augmentation de chaleur; plusieurs faits historiques viennent confirmer l’opinion des physiciens qui ont fait cette remarque. Si on consulte, en effet, les écrivains des commencemens de l’ère chrétienne, on trouve qu’à cette époque les hivers étaient beaucoup plus rigoureux dans les diverses parties des Gaules qu’ils ne le sont aujourd’hui. La plupart des rivières, au rapport de César, y gelaient chaque hiver, et avec une force telle, qu’elles supportaient des armées entières avec les chariots et les équipages . Diodore de Sicile fait les mêmes remarques. Si l’on veut se convaincre de cette vérité, pour ce qui regarde directement le climat de Paris, il suffit de jeter les yeux sur les écrits de Julien, surnommé l’Apostat, et de son contemporain Amian Marcelin, qui tous deux sont entrés dans de forts longs détails à ce sujet. Julien nous dit lui-même qu’il trouvait un grand plaisir à voir les énormes glaçons qui, dans l’hiver, couvraient toute la Seine; l’étonnement qu’il parait manifester à la vue des soins que prenaient les Parisiens pour élever des figuiers, nous montre qu’alors le froid y était bien plus vif que de nos jours, où l’on voit peu de jardins, soit à la campagne, soit même à la ville, dans lesquels on ne rencontre des figuiers dont les fruits ne parviennent aisément à une parfaite maturité. Malgré les diverses explications qu’on a cherché à donner de ce changement de température, qui s’est également fait observer en Italie et dans d’autres contrées, on s’accorde assez généralement à le regarder comme une suite du défrichement des terres, des abatis des forets, du desséchement des étangs et des marais. En effet, à l’époque où Paris se trouvait encore borné par les bras de la Seine, c’est-à-dire lorsque les Romains en firent la conquête, il était presque partout environné de bois et de marais; ces épaisses forêts que la lumière pénétrait difficilement, et ces marais que la chaleur du soleil ne pouvait dessécher, devaient singulièrement rafraîchir l’atmosphère; d’un autre côté la plupart des terres étaient incultes; or, on sait que tout pays bien labouré est plus chaud que celui qui est sans culture; car la terre suit une loi commune à tous les corps: plus elle est unie, moins elle absorbe de calorique.
CHAPITRE DEUXIÈME.
Table des matières
HISTOIRE NATURELLE.
§ I.
Table des matières
Règne minéral.
LES variétés qu’offre à chaque pas la partie de la France qu’occupe Paris, les débris d’organisations anciennes qu’il renferme, les ossemens d’espèces animales aujourd’hui inconnues, qui en remplissent certains points, et dont l’aspect dénote une formation d’êtres d’une nature différente de la nôtre, rendent cette contrée une des plus remarquables, et son étude est, sous tous les rapports, digne de fixer l’attention du naturaliste et du médecin. MM. Cuvier et Brongniart n’ont pas dédaigné les recherches nécessaires pour la connaissance de ce terrain, et le résultat de leur travail, aussi curieux que celui-ci a été pénible, passe, avec raison, pour la partie la plus complète de la géographie minérale.
Si on examine attentivement les nombreuses inégalités qui hérissent le sol qui nous occupe, on se persuade assez facilement qu’elles ne sont pas le résultat des causes qu’on regarde, en général, comme premières dans la formation des montagnes, tels que les bouleversemens intérieurs du globe, l’éruption des volcans et les tremblemens de terre. Le sol de la mer que mille preuves irréfragables attestent avoir recouvert notre contrée, s’est abaissé uniformément et sans déplacement; il était à peu près horizontal, ne présentait que de légères inclinaisons, comme le remarque Coupé , et sa superficie était dans la ligne horizontale des sommités de Montmartre, de Belleville, du Calvaire, de Meudon, de Montmorency, de Sanois, etc.; le sol même de ces plaines hautes était le niveau commun du pays; tout ce qui est inférieur a été excavé ainsi, pendant la lenteur des siècles, par les ravines et les courans fluviatiles qui ne cessent de charrier vers la mer. Quoi qu’il en soit de la forme de ce sol et des causes qni l’ont déterminée, MM. Cuvier et Brongniart renferment dans onze classes les sortes de terrain qui le constituent: ce sont, 1° la craie; 2° l’argile plastique; 3° le calcaire grossier et son grès marin; 4° le calcaire silicieux; 5° le gypse à ossemens et premier terrain d’eau douce; 6° les marnes marines; 7° les grès sans coquilles et le sable; 8° le grès marin supérieur; 9° les meulières sans coquilles et le sable; 10° le second terrain d’eau douce, comprenant les meulières à coquilles d’eau douce; 11° le limon d’atterrissement, tant ancien que moderne, comprenant les cailloux roulés, les poudingues, les marnes argileuses noires et les tourbes.
La craie, dont les caractères essentiels sont d’être à grain fin, assez tendre, presque toujours blanche, et de renfermer des fossiles différens de ceux du calcaire grossier, et dont le genre bélénite est le principal, est la formation ou la couche la plus ancienne. Elle forme le fond du bassin sur lequel se sont déposées les différentes sortes de terrain qu’on rencontre aux environs de Paris. Le fond de ce bassin n’est point partout uni; il forme, dans divers points, des protubérances qui percent les terrains dont il a été recouvert, et sont, au milieu d’eux, comme des espèces d’îles de craie. Le point le plus voisin de Paris, où cette couche se montre ainsi, est Meudon; elle n’y arrive pas directement jusqu’à la surface du sol; mais elle n’est recouverte dans certains endroits que d’une couche mince d’argile plastique. La partie la plus élevée se voit au-dessus de la verrerie de Sèvres, où elle relève toutes les autres couches, et semble en diminuer l’épaisseur. Elle est également à peu de profondeur dans le parc de Saint-Cloud, à Bougival près Marly, et dans la plaine du Point-du-Jour au sud d’Auteuil.
La couche formée par l’argile plastique est onctueuse, tenace, renferme de la silice, mais très-peu de chaux, et recouvre presque partout la surface de la masse de craie. Elle est presque absolument infusible au feu lorsqu’elle ne contient pas trop de fer, et sert, selon les diverses qualités, à la fabrication de la faïence fine, des grès, des creusets, des étuis à porcelaine et même de la poterie rouge, qui a la dureté du grès, quand on peut la cuire convenablement. Les fossiles, tant marins que terrestres, y sont très-rares. Elle ne se montre nulle part à la surface du sol; mais on l’exploite dans tous les lieux où elle offre des couches peu profondes, pures et continues. Il est utile de remarquer que l’argile et la craie pures sont les deux seules sortes de terrain qui soient absolument impropres à la végétation; mais elles se montrent rarement à découvert aux environs de Paris.
La formation du calcaire grossier et de son grès coquillier marin, est beaucoup plus répandue et partout beaucoup plus variée que celle de la craie. Elle ne recouvre pas toujours l’argile immédiatement, mais elle en est souvent séparée par une couche de sable plus ou moins épaisse. A partir de ce sable, la formation calcaire est composée de couches alternatives de calcaire grossier plus ou moins dur, de marne argileuse, même de l’argile feuilletée en couches très-minces, et de marne calcaire. Ces divers bancs observent toujours une régularité dans l’ordre de superposition. Le grand plateau que forme la couche du calcaire, est sillonné par des vallons, et sa superficie est tantôt à nu, tantôt recouverte par des masses de gypse ou des nappes de sable. Si on le subdivise en plusieurs petits plateaux, on en voit un à l’est, un à l’ouest, un autre au sud, et un quatrième, qui est celui du Mont-Valérien, se dirige du sud au nord-ouest. Le premier s’étend depuis Chaillot jusqu’à Passy; mais il paraît que cette formation, réduite à l’état de marne calcaire jaune, se continue sans interruption de l’ouest à l’est vers Montmartre et Ménil-Montant. La seconde est une bande calcaire qui s’étend depuis Bercy jusqu’à Saint-Matir, et qui se prolonge probablement jusqu’au-dessous des montagnes de Belleville, sans pourtant communiquer avec le plateau de l’ouest. Le troisième est un plateau des mieux connus, car il fournit le plus grand nombre des pierres employées pour la construction de Paris; il est percé de carrières dans une multitude de points, comprend la partie méridionale de la ville, et s’étend de l’est à l’ouest, depuis Choisy-le-Roi jusqu’à Meudon. Le quatrième, limite à l’est par la vallée de Sèvres, à l’ouest par celle de Marly, est percé, comme le précédent, d’une multitude de carrières. Enfin, il en existe encore un plateau considérable du côté de Saint-Germain.
La couche du calcaire silicieux n’est située ni au-dessus ni au-dessous de la précédente, mais sur les côtés, et semble en tenir la place dans l’immense étendue de terrain qu’elle recouvre à l’est et au sud-est Elle est formée d’assises distinctes de calcaire, tantôt tendre et blanc, tantôt gris et compacte, et de grains très-fins de silex qui s’y est infiltré dans tous les sens et sur tous les points; ce qui rend ce terrain propre à donner, par la cuisson, une chaux d’une très-bonne qualité. Elle forme au sud-est un plateau immense qui commence, de ce côte, aux contours que forme la Marne proche de Saint-Maur, et s’étend ainsi fort au loin en s’éloignant de Paris.
Le gypse, un des exemples les plus clairs de ce que l’on doit entendre par formation, est placé immédiatement au-dessus du calcaire marin; il est disposé en masses toujours distinctes et formant, sur les collines les plus hautes, une seconde colline allongée et conique. En les distinguant selon leur position par rapport à la Seine, on trouve sur la rive droite la colline de Belleville, qui s’étend de Nogent-sur-Marne au bassin de la Villette; le gypse y est recouvert dans son milieu de sables argilo-ferrugineux, sans coquilles, surmontés de couches de sables agglutinées ou même de grès renfermant un grand nombre d’empreintes de coquilles marines. Se présente ensuite la butte Montmartre, qui offre l’exemple le plus intéressant de la formation gypseuse. En allant au nord-ouest on trouve celle de Sanois, non moins remarquable que la précédente. Vers le nord est le grand plateau gypseux qui forme la colline de Montmorency, dont les buttes de Groslay, de Pierrefite et d’Écouen, semblent être la suite; le plâtre y est peu élevé au-dessus du niveau de la plaine. La rive gauche de la Seine présente-une vaste étendue de terrain gypseux. La première carrière à plâtre qu’on y rencontre, est celle de Villejuif; viennent ensuite celles de Bagneux, Châtillon, Clamart, Fontenay-aux-Roses et Antony. En revenant vers le nord, on peut suivre la formation gypseuse jusque dans le vallon de Versailles et celui de Sèvres. Enfin se présente le Mont-Valérien, situé sur un plateau calcaire épais, très-releve, et composé, comme les buttes de cette ligne, d’une seule masse de gypse, tandis que, dans Montmartre et les collines qui semblent en faire la suite, on en rencontre trois. Quant aux fossiles que renferme le gypse et les marnes marines qui les recouvrent, ils sont très-nombreux, et appartiennent à des animaux qui vivent actuellement dans les lacs; preuve certaine que ce terrain a été formé dans l’eau douce.
Le sable et le grès sans coquilles sont un terrain de dernière formation; il constitue, en totalité ou en très-grande partie, le sommet de presque tous les plateaux, buttes et collines des environs de Paris, et y supporte presque tous les bois et toutes les forêts. Ses bancs sont souvent épais et entremêlés de bancs de sable de même nature; non-seulement il ne contient point de fossiles, mais il est souvent très-pur et fournit des sables estimés dans les arts; dans ce cas, il forme des grès solides qui sont pourtant quelquefois altérés par un mélange d’argile, ou colorés par des oxydes de fer: tels sont ceux de Meudon, Montmorency, Plessis-Piquet, Fontenay-aux-Roses, etc.; ou imprégnés de chaux carbonatée qui les a pénétrés par infiltration, lorsqu’ils sont recouverts du terrain calcaire d’eau douce.
Le grès marin supérieur est la dernière formation marine: il est placé au-dessus du gypse, des marnes marines et même des grès et sables sans coquilles; tantôt c’est un grès pur; mais friable et rougeâtre, comme à Montmartre; tantôt un grès rouge et argileux comme à Romainville: il renferme des coquilles marines d’espèces variées et assez semblables à celles des bancs inférieurs du calcaire. La masse considérable de sable rougeâtre dénué de tout fossile, sur laquelle cette formation est placée à Montmartre, Romainville, Sanois, Cormeilles, etc., montre qu’elle est supérieure à celle du gypse, des grès et sables sans coquilles.
Les meulières sans coquilles forment une couche qui consiste en sable argilo-ferrugineux, en marne argileuse, verdâtre, rougeâtre et même blanche, et en meulière proprement dite; substances qui ne paraissent suivre aucun ordre dans leur superposition; la pierre que forme cette couche, se trouve en petite quantité dans beaucoup d’endroits au-dessus du sable et du grès sans coquilles; mais elle n’est abondante et remarquable que dans quelques points des environs de Paris: tels que le plateau de Meudon, la forêt des Allnets, celle de Marly. Les carrières à meules sont exploitées à ciel ouvert.
Le second terrain d’eau douce, ou le supérieur, est abondamment répandu dans nos environs. Il est composé de deux sortes de pierres: de silex et de calcaire, tantôt indépendantes, tantôt mêlées et comme pétries ensemble; le pur est ici le commun; il est blanc ou d’un gris jaunâtre, tantôt tendre et friable, tantôt compacte et solide, à grain fin et à cassure conchoïde, ne pouvant pas se laisser tailler; mais ce qui le caractérise essentiellement, c’est la présence des coquilles d’eau douce et terrestres, presque toutes semblables pour leur genre, à celles qu’on trouve dans nos marais. La présence de ce terrain suppose de grands amas d’eau douce dans l’ancien état de la terre, et dans les eaux, des propriétés étrangères à nos marais, nos étangs et nos lacs qui ne déposent que du limon friable; ce terrain termine le sommet de presque toutes les collines gypseuses qu’on voit au nord. La plaine dont la partie la plus basse et la plus connue porte le nom de plaine Saint-Denis, appartient à cette formation.
Le nom de limon, que porte la dernière couche, indique un mélange de matières déposées par les eaux douces; en effet, ce terrain est composé de sable de toutes les couleurs, de marne, d’argile, ou même d’un mélange de ces trois matières; ce qui lui donne un aspect brun et même noir; il contient des cailloux roulés et surtout des débris de grands corps organisés, tels que des troncs d’arbres, des ossemens d’éléphans, de bœufs, d’élans et autres grands mammifères; il a deux positions différentes aux environs de Paris: dans la première il se trouve dans les vallées, et celle de la Seine en offre de nombreux exemples; dans la seconde, qui est la plus rare, il existe dans les plaines éloignées des vallées actuelles, où il ne se distingue que difficilement du terrain d’eau douce, avec lequel il se confond entièrement dans quelques cas.
Telles sont les diverses sortes de terrain qui constituent notre sol; pour avoir des détails plus précis sur chacune d’elles, il devient essentiel de consulter le savant ouvrage de MM. Brongniart et Cuvier dont notre description est extraite; nous sommes forcés de nous en tenir à une sorte d’énumération, pour passer à l’examen d’une autre partie du règne minéral, qui a un rapport tout-à-fait direct avec la médecine-pratique.
Des eaux minérales.
Toujours prodigue dans ses bienfaits, la nature avait trop multiplié les sources minérales, et avait donné, à quelques-unes d’entre elles, des caractères trop évidens, pour ne pas fixer de bonne heure l’attention des hommes. Hippocrate, Aristote, Téopompe, Archigènes chez les Grecs, Celse, Galien, Pline, Sénèque, Horace même, et Ovide chez les Romains, nous ont laissé, dans leurs écrits, des preuves authentiques de la vertu que les anciens leur reconnaissaient: tant de siècles écoulés depuis la découverte des eaux minérales qu’on dut sans doute au hasard, n’ont fait qu’accroître le crédit dont elles jouissent; aussi sont-elles aujourd’hui un moyen généralement usité, et figurent-elles, chez toutes les nations, parmi les armes les plus puissantes de la thérapeutique. Malgré une opinion aussi soutenue et aussi générale, on doit peu s’étonner qu’elles aient eu quelques détracteurs, quand on sait combien est forte quelquefois l’envie de décrier tout ce qui est ancien, et de le reléguer, sans examen préalable, parmi les objets accrédités par la superstition, l’habitude ou quelques préjugés. Il est vrai que les éloges exagérés qu’elles ont reçus de quelques médecins, et les cures miraculeuses qu’on attribuait à quelques-unes, tout en blâmant à outrance celles qui pourtant avaient les mêmes vertus, et sur les débris desquelles on cherchait à s’élever, ont du inspirer une juste méfiance, et ont pu porter quelques médecins à des excès contraires; mais, en voyant tous les jours les effets salutaires que l’art sait retirer de certaines substances minérales dont il a imprégné l’eau qui ne sert ici que de véhicule, pensera-t-on que les eaux minérales ne jouissent d’autres propriétés que de celles qui sont départies à l’eau commune, ou bien réduira-t-on, comme l’ont fait quelques-uns, tout leur effet aux bienfaits du voyage? Si l’éloignement des lieux témoins habituels de la douleur, les charmes d’un beau site, le changement d’air, de régime, d’occupations, apportent un soulagement marqué dans un grand nombre de maladies, et secondent puissamment l’efficacité des remèdes; l’aveuglement ou la présomption pourraient seuls faire croire qu’ils les remplacent constamment avec succès. On sait qu’il n’y a pas de pays en Europe qui ne recèle des eaux minérales; mais, dans le nombre, il s’en trouve de plus favorisés que d’autres: la France paraît surtout avoir été privilégiée à cet égard, et Paris n’a qu’à se louer de la répartition qui en a été faite; il semble, par l’efficacité de celles qu’il possède, ou du moins que recèlent ses environs, que la nature ait voulu établir une compensation des maladies qui affligent ses habitans; qu’elle se soit plu, en un mot, à placer le remède à coté du mal.
L’utilité des eaux minérales ayant été constatée d’une manière irrévocable, chaque pays rechercha les siennes et les ajouta au nombre de ses richesses; cette spéculation ne devait certainement pas échapper à Paris, aussi s’empressa-t-on d’examiner avec soin toutes celles qui offraient la moindre particularité ; on trouva facilement des chimistes pour en faire l’analyse, et des médecins enthousiastes, complaisans ou intéressés, pour en célébrer les vertus miraculeuses.
On prétend qu’il existait anciennement une fontaine minérale dans le jardin de M. Billet, médecin au faubourg St.-Antoine; du moins, dit Buchoz , doit-on le penser d’après une lettre qui a paru en 1707, et qui en annoncait la vertu. Depuis cette époque on n’en a jamais entendu parler; cependant, si on en croit le prospectus de M. Billet, elle méritait d’être connue et employée.;
Il existe sur la butte Montmartre, vers le nord, les débris d’une fontaine dont les eaux, assez claires et bonnes pour boisson, ont la propriété de communiquer une grande amertume aux comestibles pour la préparation desquels on l’emploie; serait-elle minérale, comme l’avait observé M. de La Hire, de l’Académie? c’est ce dont on ne s’est jamais assuré.
On a cru découvrir à Auteuil une eau minérale; traitée par l’évaporation elle donna un résidu dont le poids n’était guère que d’environ 1/5500 de celui de l’eau; ce résidu contenait un sel qui avait beaucoup de rapport avec cette portion du sel commun qui se cristallise à froid . Elle est entièrement oubliée.
Enfin on a prétendu que les eaux de la petite rivière de Bièvre, dite des Gobelins, étaient essentiellement minérales, et que c’était à cette qualité qu’elles étaient redevables de la vertu de donner une couleur si éclatante aux teintures dans la fabrication desquelles on l’emploie. Mais cette eau, traitée comme la précédente, a fourni un résidu salin si peu considérable qu’il revenait à peine à 1/7700 du poids de l’eau. Que ce principe soit le motif qui les fasse rechercher pour les teintures, la chose est possible, quoiqu’elle ne soit rien moins que fort douteuse, mais il n’est pas suffisant pour mériter à ces eaux le nom de minérales.
Parmi toutes ces eaux prétendues minérales, aucune n’a été plus près du but que celle de Vaugirard. Dans le milieu du siècle dernier, le propriétaire d’une maison située au bas de ce village, découvrit dans son jardin une espèce de source dont l’eau parut produire des effets purgatifs à quelques personnes qui en burent, et il se proposa de la faire examiner. Elle le fut d’abord, en 1764, par Rouelle; à peu près à la même époque par Hérissant et Darcet; enfin, plus tard, la Société de médecine chargea MM. Poulletain de la Salle, Macquart et Fourcroy de les examiner de nouveau. Cette dernière analyse a montré que l’eau dont il s’agit ne diffère pas essentiellement des eaux de puits, et que le principe minéralisateur le plus abondant, qui est le sulfate de chaux, n’y est pas en assez grande quantité pour qu’il soit permis de lui donner le nom de minérale; car on ne doit, en médecine, donner ce nom qu’à celles qui sont imprégnées de substances minérales à un degré qui ne permette pas de s’en servir pour boisson ordinaire, et qui les rende propres à produire des effets notablement différens de ceux de l’eau commune. Telles sont celles de Passy et de Montmorency, qui le disputent aujourd’hui, avec raison, aux sources les plus vantées de la France; celles de Monlignon et de St.-Germain, qui, quoique moins, méritent cependant de fixer l’attention des médecins.
Eaux minérales de Passy. (Ferrugineuses.)
A quelque distance de Paris, vers l’ouest et sur la rive droite de la Seine, S’élève une colline qui, en bordant ce fleuve, s’étend depuis la promenade du Cours-la-Reine, jusque dans le parc de Boulogne. Sa hauteur est d’environ 140 pieds, ou 36 mètres au-dessus des eaux moyennes de la Seine; son sommet et sa pente méridionale sont occupés par le village de Passy. Cette exposition agréable, le beau point de vue qu’elle offre, l’air salutaire qu’on y respire, ont, depuis long-temps, fait regarder ce lieu comme un des plus agréables des environs de Paris; aussi le village est-il presque entièrement compose de maisons de plaisance décorées avec un goût recherché, et presque toutes entourées de jardins qui forment des promenades magnifiques. Les sources qui fournissent les eaux minérales de Passy ont été découvertes à des époques différentes, aussi les distingue-t-on par les noms d’anciennes et de nouvelles.
Les anciennes sortent de la terre à cent pas environ de la Seine, et forment une fontaine découverte assez profonde, à laquelle conduit un escalier en pierre. Ces eaux sont connues depuis fort long-temps, et ont été analysées plusieurs fois, entre autres en 1658, par M. de la Grive; quelques années après par Duclos; en 1700 par Lémery, et récemment par un pharmacien distingué de Paris, qui assure qu’elles éprouvent des altérations très-marquées dans les temps d’orage et les pluies continuelles. D’après ce dernier, lorsque les anciennes eaux de Passy ont été épurées, elles contiennent par pinte:

Cette quantité de fer a paru si peu considérable, que M. Planche a proposé d’exclure ces eaux du nombre des ferrugineuses ; mais, depuis la découverte des nouvelles, les anciennes ont perdu une grande partie du crédit dont elles jouissaient, et elles sont aujourd’hui presque entièrement abandonnées.
Les nouvelles furent découvertes en 1719, à l’occasion d’un vieux puits dont les eaux paraissaient si mauvaises, que depuis long-temps il était négligé ; elles furent jugées minérales l’année suivante, par la Faculté de médecine de Paris . Elles sortent de la terre à peu près à la même distance que les premières des eaux de la Seine, c’est-à-dire presque au bas de la pente méridionale de la colline. Elles ont quatre sources différentes renfermées dans un seul regard voûté qui est placé au milieu d’un vaste et magnifique jardin, dont la propriété appartient à M....... Elles ont l’odeur et la saveur ferrugineuses-stiptiques communes aux eaux ferrugineuses acidules à la classe desquelles elles appartiennent; elles sont froides et déposent dans les bassins un sédiment jaune orange qui pénètre même les pierres et leur communique une couleur gris-noire. Telles qu’elles sortent de la source, elles contiennent par pinte, d’après M. le professeur Deyeux, qui a consigné le résultat de son analyse dans le Bulletin de pharmacie, n° 8, année 1809:

Matière bitumineuse, quantité inappréciable.
Cette même eau, après avoir été exposée dans des jarres, et pendant plusieurs mois, à l’ardeur du soleil (ce qui constitue l’épuration), contient par pinte:

L’épuration produit donc des changemens sensibles, non-seulement dans la quantité, mais encore dans la nature des sels, à plusieurs desquels elle fait éprouver une véritable décomposition; et sans altérer la limpidité de l’eau, elle diminue sa saveur ferrugineuse.
Les propriétés médicales des eaux de Passy sont tout-à-fait incontestables. Naturelles, on les emploie quelquefois avec succès, à l’extérieur, contre les ulcères dits atoniques et variqueux; mais les eaux sulfureuses sont souvent préférables dans ces cas. Dépurées et prises à l’intérieur à la dose de trois ou quatre verres par jour, soit pures, soit coupées avec le vin, mais toujours froides, elles sont avantageuses dans plusieurs maladies chroniques, tels que les engorgemens des viscères du bas-ventre, la chlorose ouïes pâles couleurs, les diarrhées et les gonorrhées anciennes, le scorbut, les scrophules, les flueurs blanches et un grand nombre d’autres affections qui proviennent, comme on le dit encore, de la faiblesse et du relâchement des tissus; mais il ne faut pas se dissimuler combien elles deviendraient nuisibles, dans les cas où la sensibilité et l’irritabilité générales ou celles d’un organe seraient exaltées, comme dans l’histérie, la mélancolie, la phtisie pulmonaire, etc. Des connaissances nouvellement acquises et généralement adoptées sur l’irritation, mettent aujourd’hui à même d’éviter un semblable écueil. Enfin, comme l’a remarqué le docteur Patissier , les eaux de Passy jouiraient certainement d’une plus grande célébrité si elles étaient plus éloignées de la capitale. Elles ne le cèdent, en effet, en rien aux sources ferrugineuses les plus vantées; et indépendamment de l’avantage qu’elles ont, de ne se troubler ou ne se corrompre hors la source, qu’après des années entières, elles ont encore celui d’être plus claires, moins froides et plus actives que la plupart des autres; cette dernière qualité les rend d’autant plus précieuses, qu’on peut aisément la modérer par l’épuration ou l’addition d’une certaine quantité d’eau commune, et qu’il est fort difficile de l’augmenter dans d’autres eaux de même nature, sans les exposer à une altération manifeste.
Eaux minérales de Montmorency.
Montmorency, petite ville, connue depuis long-temps par l’ancienne baronnie du même nom, érigée pour la seconde fois, en 1689, en duché-pairie, sous le nom d’Enghien, est située sur une colline et dans un superbe point de vue, à quatre lieues nord de Paris, une lieue. et demie de Saint-Denis, et une lieue environ de la rive droite de la Seine. Le bas de la colline qui, par sa nature, semble être une suite des buttes de Montmartre, de Belleville, de Sanois, forme une vallée immense couverte de bourgs et de villages, et dont le site aussi agréable que le sol est fertile, a déterminé l’établissement de plusieurs châteaux et d’un grand nombre de maisons de plaisance. Ce qui rend cette vallée remarquable pour nous, c’est qu’on y rencontre plusieurs sources minérales, entre autres, celle qui conserve le nom d’Enghien et celle de Montlignon.
Eau minérale de Montmorency ou d’Enghien. (Hydro-suflureuse.)
Cette eau qui, jusqu’au milieu du siècle dernier, n’avait été remarquée que par son odeur infecte, fut découverte par le P. Cotte , curé de Montmorency, qui en fit l’analyse et en transmit un détail succinct à l’Académie royale des sciences, l’année 1766. Cinq ans après, M. Vieillard en présenta à la même société une description qui mit tout-à-fait hors de doute sa nature sulfureuse; il sollicita ensuite de la Faculté de médecine l’examen de cette eau, et le rapport des commissaires nommés à cet effet parut en 1774. Le professeur Deyeux s’en occupa aussi la même année. Enfin, la Société royale de médecine chargea Fourcroy et Delaporte de l’examiner de nouveau. Le rapport de ces deux savans, imprimé en 1788, offre une analyse des plus exactes et des plus détaillées qu’on possède.
La source sortait autrefois à découvert de dessous un des piliers de la digue de l’étang dit de Saint-Gratien; mais elle est maintenant renfermée dans un regard construit en pierre et adossé au glacis qui termine le déchargeoir de l’étang. Dans une niche pratiquée dans le fond de ce regard, on voit jaillir la source qui fournit environ 260 pintes d’eau par heure. Reçue dans un premier réservoir, et successivement dans plusieurs autres, l’eau va former un ruisseau qui porte encore le nom de ruisseau puant. Elle revêt d’une couche sèche et jaunâtre les parois des bassins et des réservoirs; et à mesure qu’elle s’éloigne de la source, sa surface se couvre d’une pellicule grise, terne, qui, en se précipitant, enduit les pierres, les feuilles et les débris de tous les corps qui se trouvent au fond du ruisseau. Elle est claire, limpide, répand l’odeur d’œufs couvis commune à toutes les eaux sulfureuses, a une saveur fade, douceâtre et légèrement amère. Sa température est constamment de 12 degrés (thermomètre de Réaumur). Des expériences de Fourcroy et Delaporte, il résulte que cette eau contient par pinte:

Cette eau jouit éminemment de toutes les propriétés départies aux eaux sulfureuses froides: à l’extérieur, c’est-à-dire en douches, en injections ou en bains, elle combat avantageusement les ulcères calleux, fistuleux et invétérés, et la plupart des maladies de la peau, telles que les dartres opiniâtres, la galle, la teigne, etc.; à l’intérieur elle est efficace dans les cas de faiblesse générale, dans les engorgemens lents des viscères abdominaux, les pâles couleurs, la suppression des règles, les flueurs blanches, les gonorrhées anciennes, les affections herpétiques et psoriques invétérées; enfin dans les maladies chroniques de la poitrine. Mais pour peu qu’il existe quelques signes de pléthore ou d’irritation locale, il est prudent de prendre les eaux à très-faible dose, ou coupées avec le lait, ou mieux encore de s’en abstenir entièrement. L’éloignement des autres sources sulfureuses, l’altération qu’elles éprouvent toujours par le transport, l’infériorité que l’expérience assigne aux eaux minérales factices, doivent rendre bien précieuse pour la capitale une source placée dans une campagne des plus agréables et des plus fertiles, et qu’on peut avantageusement comparer, par sa nature et ses propriétés, à toutes celles qu’on range dans la même classe.
Il est bien étonnant qu’à quelques lieues d’une ville où l’on spécule absolument sur tout, on ne se soit pas aperçu que le principal motif qui ait fait négliger les eaux minérales dont nous nous occupons, était l’absence de tout établissement spécialement destiné à recevoir les malades, et à leur donner tous les soins qu’exige leur état; espérons que celui qu’on vient de former et d’ouvrir il y a un mois au plus, tirera ces eaux de l’espèce d’oubli dans lequel les a fait tomber une indifférence blâmable, et contribuera puissamment à les placer au rang qu’elles doivent occuper.
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