Czytaj książkę: «Catéchisme des industriels»
Claude-Henri de Saint-Simon
Catéchisme des industriels
Troisième cahier

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066330477
Table des matières
INTRODUCTION.
EXPOSÉ GÉNÉRAL.
PREMIÈRE SÉRIE DE TRAVAUX.
INTRODUCTION.
Table des matières
UN système social qui s’éteint, un nouveau système parvenu à son entière maturité et qui tend à se constituer, tel est le caractère fondamental assigné à l’époque actuelle par la marche générale de la civilisation. Conformément à cet état de choses, deux mouvemens de nature différente agitent aujourd’hui la société; l’un de désorganisation, l’autre de réorganisation. Par le premier, considéré isolément, elle est entraînée vers une profonde anarchie morale et politique qui semble la menacer d’une prochaine et inévitable dissolution. Par le second, elle est conduite vers l’état social définitif de l’espèce humaine, le plus convenable à sa nature, celui où tous ses moyens de prospérité doivent recevoir leur plus entier développement et leur application la plus directe. C’est dans la coexistence de ces deux tendances opposées que consiste la grande crise éprouvée par les nations les plus civilisées. C’est sous ce double aspect qu’elle doit être envisagée pour être comprise.
Depuis le moment où cette crise a commencé à se manifester, jusqu’à présent, la tendance à la désorganisation de l’ancien système a été dominante, ou plutôt elle est encore la seule qui se soit nettement prononcée. Il était dans la nature des choses que la crise commençât ainsi, et cela était utile, afin que l’ancien système fût assez modifié, pour permettre de procéder directement à la formation du nouveau.
Mais aujourd’hui que cette condition est pleinement satisfaite, que le système féodal et théologique est aussi atténué qu’il peut l’être jusqu’à ce que le nouveau système commence à s’établir, la prépondérance que conserve encore la tendance critique est le plus grand obstacle aux progrès de la civilisation, et même à la destruction de l’ancien système. Elle est la cause première des secousses terribles et sans cesse renaissantes dont la crise est accompagnée.
La seule manière de mettre un terme à cette orageuse situation, d’arrêter l’anarchie qui envahit de jour en jour la société, en un mot, de réduire la crise à un simple mouvement moral, c’est de déterminer les nations civilisées à quitter la direction critique pour prendre la direction organique, à porter tous leurs efforts vers la formation du nouveau système social, objet définitif de la crise, et pour lequel tout ce qui s’est fait jusqu’à présent n’est que préparatoire.
Tel est le premier besoin de l’époque actuelle. Tel est aussi en aperçu le but général de nos travaux, et le but spécial de cet écrit qui a pour objet de mettre en jeu les forces qui doivent entraîner la société dans la route du nouveau système.
Un examen sommaire des causes qui ont jusqu’à présent empêché la société et qui l’empêchent encore de prendre franchement la direction organique, doit naturellement précéder l’exposition des moyens à employer pour l’y faire entrer.
Les efforts multipliés et continus, faits par les peuples et par les rois, pour réorganiser la société, prouvent que le besoin de cette réorganisation est généralement senti. Mais il ne l’est do part et d’autre que d’une manière vague et imparfaite. Ces deux sortes de tentatives, quoiqu’opposées, sont également vicieuses sous des rapports différents. Elles n’ont pas eu jusqu’à présent et ne sauraient jamais avoir aucun résultat vraiment organique. Loin de tendre à terminer la crise, elles ne contribuent qu’à la prolonger. Telle est la véritable cause qui, malgré tant d’efforts, retenant la société dans la direction critique, la laisse en proie aux révolutions.
Pour établir celte assertion fondamentale, il suffit de jeter un coup-d’œil général sur les essais de réorganisation entrepris par les rois et par les peuples.
L’erreur commise par les rois est la plus facile à saisir. Pour eux, la réorganisation de la société, c’est le rétablissement pur et simple du système féodal et théologique dans toute sa plénitude. Il n’y a pas, à leurs yeux, d’autre moyen de faire cesser l’anarchie qui résulte de la décadence de ce système.
Il serait peu philosophique de regarder cette opinion comme principalement dictée par l’intérêt particulier des gouvernans. Quelque chimérique qu’elle soit, elle a dû se présenter naturellement aux esprits qui cherchent de bonne foi un remède à la crise actuelle, et qui sentent, dans toute son étendue, le besoin d’une réorganisation, mais qui n’ont pas considéré la marche générale de la civilisation, et qui, n’envisageant l’état présent des choses que sous une seule face, n’aperçoivent pas la tendance de la société vers l’établissement d’un nouveau système, plus parfait et non moins consistant que l’ancien. En un mot, il est naturel que cette manière de voir soit proprement celle des gouvernans; car, du point de vue où ils sont placés, ils doivent nécessairement apercevoir avec plus d’évidence l’état anarchique de la société, et, par suite éprouver avec plus de force le besoin d’y remédier.
Ce n’est point ici le lieu d’insister sur l’absurdité manifeste d’une telle opinion. Elle est aujourd’hui universellement reconnue par la masse des hommes éclairés. Sans doute les rois, en cherchant à reconstruire l’ancien système, ne comprennent point la nature de la crise actuelle, et sont loin d’avoir mesuré toute l’étendue de leur entreprise.
La chute du système féodal et théologique ne tent point, comme ils le croient, à des causes récentes, isolées et en quelque sorte accidentelles. Au lieu d’être l’effet de la crise, elle en est au contraire le principe. La décadence de ce système s’est effectuée d’une manière continue pendant les siècles précédents, par une suite de modifications, indépendantes de toute volonté humaine, auxquelles toutes les classes de la société ont concouru, et dont les rois eux-mêmes ont souvent été les premiers agens ou les plus ardents promoteurs. Elle a été, en un mot, la conséquence nécessaire de la marche de la civilisation.
Il ne suffirait donc pas, pour rétablir l’ancien système, de faire rétrograder la société jusqu’à l’époque où la crise actuelle a commencé à se prononcer. Car, en admettant qu’on y parvînt, ce qui est absolument impossible, on aurait seulement replacé le corps social dans la situation qui a nécessité la crise. Il faudrait donc, en remontant les siècles, réparer successivement toutes les pertes que l’ancien système a faites depuis six cents ans, et auprès desquelles ce que lui ont enlevé les trente dernières années, n’est d’aucune importance.
Pour y parvenir, il n’y aurait d’autre moyen que d’anéantir un à un tous les développemens de civilisation qui ont déterminé ces pertes.
Ainsi, par exemple, ce serait vainement qu’on supposerait détruite la philosophie du dix-huitième siècle, cause directe de la chute de l’ancien système, sous le rapport spirituel, si on ne supposait aussi l’abolition de la réforme du seizième, dont la philosophie du siècle dernier n’est que la conséquence et le développement. Mais comme la réforme de Luther n’est, à son tour, que le résultat nécessaire du progrès des sciences d’observations introduites en Europe par les Arabes, on n’aurait encore rien fait pour assurer le rétablissement de l’ancien système, si on ne réussissait aussi à étouffer les sciences positives.
De même, sous le rapport temporel on serait conduit de proche en proche, jusqu’à remettre les classes industrielles en état de servage, puisqu’en dernière analyse l’affranchissement des communes est la cause première et générale de la décadence du système féodal. Enfin, pour achever de caractériser une telle entreprise, après avoir vaincu tant de difficultés, dont la moindre, considérée isolément, est au-dessus de tout pouvoir humain, on n’aurait encore obtenu rien autre chose que d’ajourner la chute définitive de l’ancien système, en obligeant la société à en recommencer la destruction, parce qu’on n’aurait pas éteint le principe de civilisation progressive, inhérent à la nature de l’espèce humaine.
Un projet aussi monstrueux, par son étendue comme par son absurdité, n’a pu évidemment être conçu dans son ensemble par aucune tête. Malgré soit, on est de sou siècle. Les esprits qui croient lutter le plus contre la marche de la civilisation, obéissent à leur insu, à son irrésistible influence, et concourrent d’eux-mêmes à la seconder.
Aussi, les rois, en même temps qu’ils projettent de reconstruire le système féodal et théologique, tombent-ils dans des contradictions perpétuelles en contribuant par leurs propres actes, soit à rendre plus entière la désorganisation de ce système, soit à accélérer la formation de celui qui doit le remplacer. Les faits de ce genre s’offrent en foule à l’observateur.
Pour n’indiquer ici que les plus remarquables, on voit les rois tenir à honneur d’encourager le perfectionnement et la propagation des sciences et des beaux-arts, et d’exciter le développement de l’industrie; on les voit créer à cet effet de nombreux et utiles établissemens, quoi que ce soit, en dernière analyse, aux progrès des sciences, des beaux-arts et de l’industrie, que doive être rapportée la décadence de l’ancien système.
C’est encore ainsi que, par le traité de la sainte-alliance, les rois ont dégradé autant qu’il était en eux le pouvoir théologique, base principale de l’ancien système, en formant un conseil européen suprême, dans lequel ce pouvoir n’a pas même une voix consultative.
Enfin, la manière dont se partagent aujourd’hui les opinions au sujet de la lutte entreprise par les Grecs, offre un exemple encore plus sensible de cet esprit d’inconséquence. On voit, dans cette occasion (), les hommes qui prétendent rendre aux idées théologiques leur antique influence, constater involontairement eux-mêmes la décadence de ces idées dans leur propre esprit, en ne craignant pas de prononcer en faveur du mahométisme un vœu qui eût attiré sur eux l’accusation de sacrilège dans les temps de splendeur de l’ancien système.
En suivant la série d’observations qui vient d’être indiquée, chacun peut aisément y ajouter de nouveaux faits qui se multiplient journellement. Les rois ne font, pour ainsi dire, pas un seul acte, une seule démarche, tendant au rétablissement de l’ancien système; qui ne soit aussitôt suivi d’un acte dirigé dans le sens contraire; et souvent la même ordonnance les contient l’un et l’autre.
Cette incohérence radicale est ce qu’il y a de plus propre à mettre dans tout son jour l’absurdité d’un plan que ne comprennent point ceux mêmes qui en suivent l’exécution avec le plus d’ardeur. Elle montre clairement combien est complète et irrévocable la ruine de l’ancien système. Il est inutile d’entrer ici dans de plus grands détails à ce sujet.
La manière dont les peuples ont conçu jusqu’à présent la réorganisation de la société n’est pas moins vicieuse, quoiqu’à d’autres égards, que celle des rois. Seulement leur erreur est plus excusable, puisqu’ils s’égarent dans la recherche du nouveau système vers lequel la marche de la civilisation les entraîne, mais dont la nature n’a pas encore été assez clairement déterminée, tandis que les rois poursuivent une entreprise dont une étude un peu attentive du passé démontre, avec une pleine évidence, l’absurdité totale. En un mot, les rois sont en contradiction avec les faits, et les peuples le sont avec les principes, qu’il est toujours bien plus difficile de ne pas perdre de vue. Mais l’erreur des peuples est beaucoup plus importante à déraciner que celle des rois, parce qu’elle seule forme un obstacle essentiel à la marche de la civilisation, et que d’ailleurs la première donne seule quelque consistance à la seconde.
L’opinion dominante dans l’esprit des peuples sur la manière dont la société doit être réorganisée, a pour trait caractéristique une profonde ignorance des conditions fondamentales que doit remplir un système social quelconque pour avoir une consistance véritable. Elle se réduit à présenter comme principes organiques, les principes critiques qui ont servi à détruire le système féodal et théologique, ou, en d’autres termes, à prendre de simples modifications de ce système pour les bases de celui qu’il faut établir.
Qu’on examine, en effet, avec attention, les doctrines accréditées aujourd’hui parmi les peuples, dans les discours de leurs partisans les plus capables, et dans les écrits qui en offrent l’exposition la plus méthodique; qu’après les avoir considérées en elles-mêmes, on observe historiquement leur formation successive, on les trouvera conçues dans un esprit purement critique, qui ne saurait servir de base à une réorganisation ().
Le gouvernement qui, dans tout état de choses régulier, est la tête de la société, le guide et l’agent de l’action générale, est systématiquement dépouillé, par ces doctrines, de tout principe d’activité. Privé de toute participation importante à la vie d’ensemble du corps social, il est réduit à un rôle absolument négatif. On regarde même toute l’action du corps social sur ses membres comme devant être strictement bornée au maintien de la tranquillité publique, ce qui n’a jamais pu être, dans aucune société active, qu’un objet subalterne, dont le développement de la civilisation a même singulièrement atténué l’importance, en rendant l’ordre très-facile à maintenir.
Le gouvernement n’est plus conçu comme le chef de la société, destiné à unir en faisceau et à diriger vers un but commun toutes les activités individuelles. Il est représenté comme un ennemi naturel, campé au milieu du système social, contre lequel la société doit se fortifier par les garanties qu’elle a conquises, en se tenant vis-à-vis de lui dans un état permanent de défiance et d’hostilité défensive prête à éclater au premier symptôme d’attaque.
Si, de l’ensemble, on passe aux détails, le même esprit se présente plus clairement encore. Il suffira ici de le montrer pour les points principaux au spirituel et au temporel.
Le principe de cette doctrine, sous le rapport spirituel, est le dogme de la liberté illimitée de conscience. Examiné dans le même sens qu’il a été primitivement conçu, c’est-à-dire, comme ayant une destination critique, ce dogme n’est autre chose que la traduction d’un grand fait général, la décadence des croyances théologiques.
Résultat de cette décadence, il a, par une réaction nécessaire, puissamment contribué à l’accélérer et à la propager; mais c’est à cela que par la nature des choses, son influence a été limitée. Il est dans la ligne des progrès de l’esprit humain, tant qu’on se borne à l’envisager comme moyen de lutte contre le système théologique. Il en sort et il perd toute sa valeur aussitôt qu’on veut y voir une des bases de la grande organisation sociale, réservée à l’époque actuelle; il devient même alors aussi nuisible qu’il a été utile; car il devient un obstacle à cette réorganisation.
Son essence est, en effet, d’empêcher l’établissement uniforme d’un système quelconque d’idées générales, sans lequel néanmoins il n’y a pas de société, en proclamant la souveraineté de chaque raison individuelle. Car, à quelque degré d’instruction que parvienne jamais la masse des hommes, il est évident que la plupart des idées générales destinées à devenir usuelles ne pourront être admises par eux que de confiance, et non d’après des démonstrations. Ainsi, un tel dogme n’est applicable, par sa nature, qu’aux idées qui doivent disparaître, parce qu’alors elles deviennent indifférentes; et de fait il n’a jamais été appliqué qu’à elles, au moment où elles commençaient à déchoir, et pour hâter leur chute.
L’appliquer au nouveau système comme à l’ancien, et, à plus forte raison, y voir un principe organique, c’est tomber dans la plus étrange contradiction; et si une telle erreur pouvait être durable, la réorganisation de la société serait à tout jamais impossible.
Il n’y a point de liberté de conscience en astronomie, en physique, en chimie, en physiologie, dans ce sens que chacun trouverait absurde de ne pas croire de confiance aux principes établis dans ces sciences par les hommes compétens. S’il en est autrement en politique, c’est parce que les anciens principes étant tombés, et les nouveaux n’étant pas encore formés, il n’y a point, à proprement parler, dans cet intervalle, de principes établis. Mais convertir ce fait passager en dogme absolu et éternel, en faire une maxime fondamentale, c’est évidemment proclamer que la société doit toujours rester sans doctrines générales. On doit convenir qu’un tel dogme mérite, en effet, les reproches d’anarchie qui lui sont adressés par les défenseurs les plus capables du système théologique.
Le dogme de la souveraineté du peuple est celui qui correspond, sous le rapport temporel, au dogme qui vient d’être examiné, et dont il n’est que l’application politique. Il a été créé pour combattre le principe du droit divin, base politique générale de l’ancien système, peu de temps après que le dogme de la liberté de conscience eût été formé pour détruire les idées théologiques sur lesquelles ce principe était fondé.
Ce qui a été dit pour l’un est donc applicable à l’autre. Le dogme anti-féodal, comme le dogme anti-théologique, a accompli sa destination critique, terme naturel de sa carrière. Le premier ne peut pas plus être la base politique de la réorganisation sociale, que le second n’en peut être la base morale. Nés tous deux pour détruire, ils sont également impropres à fonder.
Si l’un, lorsqu’on veut y voir un principe organique, ne présente autre chose que l’infaillibilité individuelle substituée à l’infaillibilité papale, l’autre ne fait de même que remplacer l’arbitraire des rois par l’arbitraire des peuples, ou plutôt par celui des individus. Il tend au démembrement général du corps politique, en conduisant à placer le pouvoir dans les classes les moins civilisées, comme le premier tend à l’entier isolement des esprits, en investissant les hommes les moins éclairés d’un droit de contrôle absolu sur le système d’idées générales arrêté par les esprits supérieurs pour servir de guide à la société.
Il est aisé de transporter à chacune des idées plus particulières, dont se compose la doctrine des peuples, l’examen qui vient d’être esquissé pour les deux dogmes fondamentaux. On trouvera toujours un résultat semblable. On verra que toutes, comme les deux principales, ne sont autre chose que l’énoncé dogmatique d’un fait historique correspondant, relatif à la décadence du système féodal et théologique. On reconnaîtra de même que toutes ont une destination purement critique, qui fait seule leur valeur, et qui les rend absolument inapplicables à la réorganisation de la société.
Ainsi, l’examen approfondi de la doctrine des peuples confirme ce que le coup-d’œil philosophique devait faire prévoir, que des machines de guerre ne sauraient, par une étrange métamorphose, devenir subitement des instrumens de fondation. Cette doctrine, purement critique dans son ensemble et dans ses détails, a eu la plus grande importance pour seconder la marche naturelle de la civilisation, tant que l’action principale a dû être la lutte contre l’ancien système. Mais conçue comme devant présider à la réorganisation sociale, elle est d’une insuffisance absolue. Elle place forcément la société dans un état d’anarchie constituée, au temporel et au spirituel.
Sans doute il était conforme à la faiblesse humaine que les peuples commençassent par adopter comme organiques les principes critiques avec lesquels l’application continuelle les avait familiarisés. Mais la prolongation d’une telle erreur n’en est pas moins le plus grand obstacle à la réorganisation de la société.
Après avoir considéré séparément les deux manières différentes dont les peuples et les rois conçoivent cette réorganisation, si on les compare l’une à l’autre, on voit que chacune d’elles, par des vices qui lui sont propres, est également impuissante à placer la société dans une véritable direction organique, et à prévenir ainsi pour l’avenir le retour des orages dont la grande crise qui caractérise l’époque actuelle, a été jusqu’ici constamment accompagnée. Toutes deux sont anarchiques au même degré, l’une par sa nature intime, l’autre par ses conséquences nécessaires.
La seule différence qui existe entre elles à cet égard, c’est que, dans l’opinion des rois, le gouvernement se constitue a dessein en opposition directe et continue avec la société; tandis que dans l’opinion des peuples, c’est la société qui s’établit systématiquement dans un état permanent d’hostilité contre le gouvernement.
Ces deux opinions opposées et également vicieuses, tendent, par la nature des choses, à se fortifier mutuellement, et, en conséquence, à alimenter indéfiniment la source des révolutions.
D’un côté, les tentatives des rois pour reconstruire le système féodal et théologique, provoquent nécessairement, de la part des peuples, l’explosion des principes de la doctrine critique dans toute leur redoutable énergie. Il est même évident que, sans ces tentatives, cette doctrine aurait déjà perdu sa plus grande activité, comme n’ayant plus d’objet, depuis que l’adhésion solennelle des rois à son principe fondamental (le dogme de la liberté de conscience) et à ses principales conséquences, a, par le fait, hautement constaté la ruine irrévocable de l’ancien système. Mais les efforts pour ressusciter le droit divin réveillent la souveraineté du peuple et lui rendent de la fraîcheur.
D’un autre côté, par cela même que l’ancien système est plus que suffisamment modifié pour permettre de travailler directement à la formation du nouveau, la prépondérance accordée encore par les peuples aux principes critiques pousse naturellement les rois à tenter d’étouffer, par le rétablissement de l’ancien système, une crise qui, telle qu’elle se présente, semble n’offrir d’autre issue que la dissolution de l’ordre social. Cette prolongation du règne de la doctrine critique, à une époque où il faut à la société une doctrine organique, est même ce qui seul donne quelque force à l’opinion des rois. Car, si cette opinion n’est pas, à l’effet, plus réellement organique que celle des peuples, à cause de l’impossibilité absolue de se réaliser, elle l’est du moins en théorie, ce qui lui donne un rapport incomplet avec les besoins de la société à laquelle il faut absolument un système quelconque.
Qu’on ajoute à ce tableau exact l’influence des diverses factions aux projets desquelles un tel état de choses présente un champ si vaste et si favorable; qu’on examine leurs efforts, pour empêcher la question de s’éclaircir, pour détourner les rois et les peuples de s’entendre et de reconnaître leurs erreurs mutuelles, on aura une juste idée de la triste situation dans laquelle se trouve aujourd’hui la société.
Toutes les considérations précédemment exposées prouvent que le moyen de sortir enfin de ce déplorable cercle vicieux, source inépuisable de révolutions, ne consiste pas dans le triomphe de l’opinion des rois, ni dans celui de l’opinion des peuples, telles qu’elles sont aujourd’hui. Il n’y en a pas d’autre que la formation et l’adoption générale par les peuples et par les rois de la doctrine organique qui peut seule faire quitter aux rois la direction rétrograde, et aux peuples la direction critique.
Cette doctrine peut seule terminer la crise, en entraînant la société toute entière dans la route du nouveau système, dont la marche de la civilisation, depuis son origine, a préparé l’établissement, et quelle appelle aujourd’hui à remplacer le système féodal et théologique.
Par l’adoption unanime de cette doctrine, ce que les opinions actuelles des peuples et des rois offrent de raisonnable se trouvera satisfait; ce qu’elles renferment de vicieux et de discordant sera élagué. Les justes alarmes des rois sur la dissolution de la société étant dissipées, aucun motif légitime ne les portera plus à s’opposer à l’essor de l’esprit humain. Les peuples, tournant tous leurs vœux vers la formation du nouveau système, ne s’irriteront plus contre le système féodal et théologique, et le laisseront s’éteindre paisiblement suivant le cours naturel des choses.
Après avoir constaté la nécessité de l’adoption d’une nouvelle doctrine vraiment organique, si l’on vient à examiner l’opportunité de son établissement, les considérations suivantes suffisent pour démontrer que le moment est enfin arrive de commencer immédiatement cette grande opération.
En observant avec précision l’état actuel des nations les plus avancées, il est impossible de n’être point frappé de ce fait singulier et presque contradictoire: quoiqu’il n’existe encore d’autres idées politiques que celles qui se rapportent à la doctrine rétrograde ou à la doctrine critique, aucune des deux, cependant, ne possède plus aujourd’hui, soit chez les rois, soit chez les peuples, une prépondérance véritable; aucune n’exerce une action assez puissante pour diriger la société. Ces deux doctrines qui, sous le rapport théorique, s’alimentent mutuellement, ainsi que nous l’avons établi ci-dessus, ne sont plus néanmoins réellement employées qu’à se limiter ou plutôt à s’annuller l’une l’autre dans la conduite générale des affaires.
Le grand mouvement politique déterminé depuis trente ans par la mise en activité des idées critiques, leur a fait perdre leur principale influence. D’une part, en portant le dernier coup à l’ancien système, il a fermé leur carrière naturelle; il a détruit presque entièrement le motif général qui leur avait acquis la faveur populaire. D’une autre part, l’application des opinions nouvelles à la réorganisation de la société, a mis dans une parfaite évidence leur caractère anarchique. Depuis celte expérience décisive, il n’y a plus dans les peuples de véritable passion critique. Par suite, et quelles que soient les apparences, il ne peut plus y avoir de véritable passion rétrograde dans les rois; puisque la décadence du système féodal et théologique et la nécessité d’en sortir sont positivement reconnues par eux.
L’activité réelle, soit dans l’une, soit dans l’autre direction, se trouve maintenant être à la fois en dehors du pouvoir et en dehors de la société. Tous deux se servent, dans la pratique, de l’opinion rétrograde, on de l’opinion critique, d’une manière essentiellement passive, c’est-à-dire, comme appareil défensif. Chacun d’eux même emploie, tour à tour, l’une et l’autre, et presque au même degré, avec cette seule différence naturelle que, comme moyen de raisonnement, les peuples restent encore attachés à la doctrine critique, parce qu’ils éprouvent plus complètement le besoin d’abandonner l’ancien système; et les rois à la doctrine rétrograde, parce qu’ils sentent plus profondément la nécessité d’un ordre social quelconque.
Cette observation peut être aisément vérifiée et éclaircie par le seul fait de l’existence et du crédit d’une sorte d’opinion bâtarde, qui n’est qu’un mélange des idées rétrogrades et des idées critiques. Il est évident que cette opinion, sans aucune influence à l’origine de la crise, est devenue aujourd’hui dominante, tant parmi les gouvernés que parmi les gouvernans. Les deux partis actifs reconnaissent son empire de la manière la moins équivoque, par la stricte obligation où ils sont maintenant l’un et l’autre d’adopter son langage.
Le succès d’une telle opinion constate clairement deux faits très-essentiels à la connaissance exacte de l’époque actuelle. Il prouve d’abord, que l’insuffisance de la doctrine critique pour correspondre aux grands besoins actuels de la société, est aussi profondément et aussi universellement sentie, que l’incompatibilité du système théologique et féodal avec l’état présent de la civilisation. En second lieu il garantit que ni l’opinion critique, ni l’opinion rétrograde, ne peuvent plus obtenir d’ascendant réel. Car, lorsque l’une d’elles paraît sur le point d’acquérir la prépondérance, la disposition générale des esprits devient aussitôt favorable à l’autre; jusqu’à ce que celle-ci, trompée par cette approbation apparente, ait repris assez d’activité pour donner lieu aux mêmes alarmes, et, par suite, éprouver, à son tour, le même désappointement (). Ces oscillations successives s’effectuent tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre, suivant que la marche naturelle des événemens manifeste spécialement, ou l’absurdité de l’ancien système, ou le danger de l’anarchie. Tel est, en ce moment, le mécanisme de la politique pratique, et tel il sera inévitablement tant que les idées ne seront pas fixées sur la manière de réorganiser la société; tant qu’il n’aura pas été produit une opinion capable de remplir à la fois ces deux grandes conditions que prescrit notre époque, et qui, jusqu’à présent, ont paru contradictoires, l’abandon de l’ancien système, et l’établissement d’un ordre régulier et stable.
Cette annullation réciproque des deux doctrines opposées, sensible même dans les opinions, est surtout incontestable dans les actes. Qu’on examine, en effet, tous les événemens de quelque importance, qui se sont développés depuis dix ans, soit avec la tendance critique, soit avec la tendance rétrograde, on trouvera que jamais ils n’ont fait faire aucun progrès réel au système correspondant, et que le résultat en a toujours été uniquement d’empêcher la prépondérance du système opposé.
Ainsi, en résumé, non-seulement ni l’opinion des rois, ni l’opinion des peuples ne peuvent aucunement satisfaire le besoin fondamental de réorganisation qui caractérise l’époque actuelle: ce qui établit la nécessité d’une nouvelle doctrine générale; mais le triomphe de l’une et de l’autre opinion est aujourd’hui également impossible; et même ni l’une ni l’autre ne peuvent plus avoir de véritable activité: d’où il résulte que les esprits sont suffisamment préparés pour recevoir la doctrine organique.
La destination de la société parvenue à sa maturité, n’est point d’habiter à tout jamais la vieille et chétive masure qu’elle bâtit dans son enfance, comme le pensent les rois; ni de vivre éternellement sans abri après l’avoir quittée, comme le pensent les peuples; mais, à l’aide de l’expérience qu’elle a acquise, de se construire, avec tous les matériaux qu’elle a amassés, l’édifice le mieux approprié à ses besoins et à ses jouissances. Telle est la grande et noble entreprise réservée à la génération actuelle.
EXPOSÉ GÉNÉRAL.
Table des matières
L’esprit dans lequel la réorganisation de la société a été conçue jusqu’à présent par les peuples et par les rois étant démontré vicieux, on doit nécessairement en conclure que les uns et les autres ont mal procédé à la formation du plan de réorganisation; c’est la seule explication possible d’un fait semblable; mais il importe d’établir cette assertion d’une manière directe, spéciale et précise.
L’insuffisance de l’opinion des rois et de celle des peuples a prouvé le besoin d’une nouvelle doctrine vraiment organique, seule capable de terminer la crise terrible qui tourmente la société. De même, l’examen de la manière de procéder qui a conduit, de part et d’autre, à ces résultats imparfaits, montrera quelle marche doit être adoptée pour la formation et pour l’établissement de la nouvelle doctrine, quelles sont les forces sociales appelées à diriger ce grand travail.
Le vice général de la marche suivie par les peuples et par les rois, dans la recherche du plan de réorganisation, consiste en ce que les uns et les autres se sont fait jusqu’ici une idée extrêmement fausse de la nature d’un tel travail, et, par suite, ont confié cette importante mission à des hommes nécessairement incompétents. Telle est la cause première des aberrations fondamentales constatées dans le chapitre précédent.
Quoique cette cause soit tout aussi réelle pour les rois que pour les peuples, il est inutile néanmoins de la considérer spécialement par rapport aux premiers; car, les rois n’ayant rien inventé, et s’étant bornés à reproduire pour le nouvel état social la doctrine de l’ancien, leur impuissance à concevoir une véritable réorganisation a été par cela seul suffisamment constatée. D’un autre côté, par le même motif, leur marche, quoiqu’aussi absurde dans son principe que celle des peuples, a dû naturellement être plus méthodique, comme étant toute tracée d’avance dans le plus grand détail. Les peuples seuls ayant produit une sorte de doctrine nouvelle, c’est leur manière de procéder qu’il faut principalement examiner, afin d’y découvrir la source des vices de cette doctrine. Il sera d’ailleurs facile à chacun de transporter ensuite aux rois, avec les modifications convenables, les observations générales faites à l’égard des peuples.
La multiplicité des prétendues constitutions enfantées par les peuples depuis le commencement de la crise, et l’excessive minutie de rédaction qui se rencontre plus ou moins dans toutes, suffiraient seules pour montrer avec une pleine évidence à tout esprit capable d’en juger, combien la nature et la difficulté de la formation d’un plan de réorganisation ont été méconnues jusqu’à présent. Ce sera un profond sujet d’étonnement pour nos neveux, lorsque la société sera vraiment réorganisée, que la production, dans un intervalle de trente ans, de dix constitutions, toujours proclamées, l’une après l’autre, éternelles et irrévocables, et dont plusieurs contiennent plus de deux cents articles très-détaillés, sans compter les lois organiques qui s’y rattachent. Un tel verbiage serait la honte de l’esprit humain en politique, si, dans le progrès naturel des idées, il n’était pas une transition inévitable vers la vraie doctrine finale.
Ce n’est point ainsi que marche ni que peut marcher la société. La prétention de construire, d’un seul jet, en quelques mois, ou même en quelques années, toute l’économie d’un système social dans son développement intégral et définitif, est une chimère extravagante absolument incompatible avec la faiblesse de l’esprit humain.
Qu’on observe, en effet, la manière dont il procède dans des cas analogues, mais infiniment plus simples. Quand une science quelconque se reconstitue d’après une théorie nouvelle, déjà suffisamment préparée, le principe général se produit, se discute et s’établit d’abord; c’est ensuite par un long enchaînement de travaux qu’on parvient à former, pour toutes les parties de la science, une coordination que personne, à l’origine, n’aurait été en état de concevoir, pas même l’inventeur du principe. C’est ainsi, par exemple, qu’après que Newton a eu découvert la loi de la gravitation universelle, il a fallu près d’un siècle de travaux très-difficiles, de la part de tous les géomètres de l’Europe, pour donner à l’astronomie physique la constitution qui devait résulter de cette loi. Dans les arts, il en est de même. Pour n’en citer qu’un seul exemple, lorsque la force élastique de la vapeur d’eau a été conçue comme un nouveau moteur applicable aux machines, il a fallu également près d’un siècle pour développer la série de réformes industrielles, qui étaient les conséquences les plus directes de cette découverte. Si telle est évidemment la marche nécessaire et invariable de l’esprit humain dans des révolutions, qui, malgré leur importance et leur difficulté, ne sont cependant que particulières, combien doit paraître frivole la marche présomptueuse qui a été suivie jusqu’à présent dans la révolution la plus générale, la plus importante et la plus difficile de toutes: celle qui a pour objet la refonte complète du système social!
De ces comparaisons indirectes, mais décisives, qu’on passe aux comparaisons directes, le résultat sera le même. Qu’on étudie la fondation du système féodal et théologique, révolution absolument de même nature que celle de l’époque actuelle. Bien loin que la constitution de ce système ait été produite d’un seul jet, elle n’a pris sa forme propre et définitive qu’au onzième siècle, c’est-à-dire, plus de cinq siècles après le triomphe général de la doctrine chrétienne dans l’Europe occidentale, et l’établissement complet des peuples du Nord dans l’empire d’Occident. Il serait impossible de concevoir qu’aucun homme de génie, au cinquième siècle, eût été en état de tracer d’une manière un peu détaillée le plan de celte constitution; quoique le principe fondamental, dont elle n’a été que le développement nécessaire, fût dès-lors solidement établi, tant sous le rapport temporel, que sous le rapport spirituel. Sans doute, à cause du progrès des lumières et de l’essence plus naturelle et plus simple du système à établir aujourd’hui, l’organisation totale de ce système doit se faire avec beaucoup plus de rapidité. Mais, comme la marche de la société est nécessairement toujours la même au fond, avec plus ou moins de vitesse, parce qu’elle tient à la nature permanente de la constitution humaine, celte grande expérience n’en prouve pas moins qu’il est absurde de vouloir improviser, jusque dans le plus mince détail, le plan total de la réorganisation sociale.
Si cette conclusion avait besoin d’être confirmée, elle le serait en observant la manière dont s’est elle-même établie la doctrine critique adoptée par les peuples. Cette doctrine n’est évidemment que le développement général et l’application complète du droit individuel d’examen posé en principe par le protestantisme. Or, il a fallu près de deux siècles, après l’établissement de ce principe, pour que toutes les conséquences importantes en aient été déduites, et que la théorie se soit formée. Il est incontestable que la résistance du système féodal et théologique a beaucoup influé sur la lenteur de cette marche; mais il n’est pas moins évident qu’elle n’a pu en être la seule cause, et que cette lenteur a tenu, en grande partie, à la nature même du travail. Or, ce qui est vrai d’une doctrine purement critique, doit l’être, à bien plus forte raison, de la doctrine réellement organique.
Il faut donc conclure de cette première classe de considérations que les peuples n’ont pas compris jusqu’à présent le grand travail de la réorganisation sociale.
En cherchant à préciser en quoi la nature de ce travail a été méconnue, on trouve que c’est pour avoir regardé comme purement pratique une entreprise essentiellement théorique.
La formation d’un plan quelconque d’organisation sociale se compose nécessairement de deux séries de travaux, totalement distinctes par leur objet, ainsi que par le genre de capacité qu’elles exigent. L’une, théorique ou spirituelle, a pour but le développement de l’idée-mère du plan, c’est-à-dire, du nouveau principe suivant lequel les relations sociales doivent être coordonnées, et la formation du système d’idées générales, destiné à servir de guide à la société. L’autre, pratique ou temporelle, détermine le mode de répartition du pouvoir et l’ensemble d’institutions administratives les plus conformes à l’esprit du système, tel qu’il a été arrêté par les travaux théoriques. La seconde série étant fondée sur la première, dont elle n’est que la conséquence et la réalisation, c’est par celle-ci que, de toute nécessité, le travail général doit commencer. Elle en est l’âme, la partie la plus importante et la plus difficile, quoique seulement préliminaire.
C’est pour n’avoir pas adopté cette division fondamentale, ou, en d’autres termes, pour avoir exclusivement fixé leur attention sur la partie pratique, que les peuples ont été naturellement conduits à concevoir la réorganisation sociale d’après la doctrine vicieuse examinée dans le chapitre précédent. Toutes leurs erreurs sont la conséquence de cette grande déviation primitive. On peut aisément établir cette filiation.
En premier lieu, il est résulté de cette infraction à la loi naturelle de l’esprit humain, que les peuples, tout en croyant construire un nouveau système social, sont restés enfermés dans l’ancien système. Cela était inévitable, puisque le but et l’esprit du nouveau système n’étaient pas déterminés. Il en sera toujours ainsi jusqu’à ce que cette condition indispensable ait été préalablement remplie.
Un système quelconque de société, qu’il soit fait pour une poignée d’hommes ou pour plusieurs millions, a pour objet définitif de diriger vers un but général d’activité toutes les forces particulières. Car, il n’y a société que là où s’exerce une action générale et combinée. Dans toute autre hypothèse, il y a seulement agglomération d’un certain nombre d’individus sur un même sol. C’est là ce qui distingue la société humaine de celle des autres animaux qui vivent en troupes.
Il suit de celte considération, que la détermination nette et précise du but d’activité est la première condition et la plus importante d’un véritable ordre social, puisqu’elle fixe le sens dans lequel tout le système doit être conçu.
D’un autre côté, il n’y a que deux buts d’activité possibles pour une société, quelque nombreuse qu’elle soit, comme pour un individu isolé. Ce sont l’action violente sur le reste de l’espèce humaine, ou la conquête, et l’action sur la nature pour la modifier à l’avantage de l’homme, ou la production. Toute société qui ne serait pas nettement organisée pour l’un ou pour l’autre de ces buts, ne serait qu’une association bâtarde et sans caractère. Le but militaire était celui de l’ancien système, le but industriel est celui du nouveau.
Le premier pas à faire dans la réorganisation sociale était donc la proclamation de ce nouveau but. Faute de l’avoir fait, on n’est point encore sorti de l’ancien système, lors même qu’on a cru s’en écarter le plus. Or, il est clair que cette étrange lacune de nos prétendues constitutions, a tenu à ce qu’on a voulu organiser en détail, avant que l’ensemble du système eût été conçu. En d’autres termes, elle est résultée de ce qu’on s’est porté exclusivement vers la partie réglementaire de la réorganisation, sans que la partie théorique eût été arrêtée, et sans qu’on eût même pensé à l’établir.
Par une conséquence nécessaire de cette erreur première, on a pris pour un changement total de l’ancien système de pures modifications. Le fond est essentiellement resté intact; toutes les altérations n’ont porté que sur la forme. On s’est uniquement occupé de fractionner les anciens pouvoirs, et d’en opposer entre elles les différentes branches. Les discussions dirigées vers cet objet ont été regardées et le sont encore comme le sublime de la politique, dont elles ne forment qu’un détail très-subalterne. La direction de la société, la nature des pouvoirs, ont été conçues comme toujours les mêmes.
Il est, en outre, essentiel de remarquer que les discussions sur la division des pouvoirs, les seules dont on se soit occupé, ont été, par une autre conséquence de la déviation primitive, aussi superficielles que possible. Car, on a perdu de vue la grande division en pouvoir spirituel et pouvoir temporel, le principal perfectionnement que l’ancien système ait introduit dans la politique générale. L’attention s’étant dirigée toute entière vers la partie pratique de la réorganisation sociale, on a été naturellement conduit à celle monstruosité d’une constitution sans pouvoir spirituel, qui, si elle pouvait être durable, serait une véritable et immense rétrogradation vers la barbarie. Tout n’a porté que sur le temporel. On n’a vu que la division en pouvoir législatif et pouvoir exécutif, qui n’est évidemment qu’une sous-division.
C’est pour diriger leur esprit dans les modifications du système féodal et théologique, que les peuples ont été nécessairement entraînés a concevoir comme organiques les principes critiques qui avaient servi à lutter contre l’ancien système, depuis l’époque où sa décadence était devenue sensible, et qui, par cela même, étaient destinés à le modifier. Il ne faut pas négliger d’observer à ce sujet, que, tout en méconnaissant dans le travail général de la réorganisation, la division en série théorique et série pratique, les peuples ont involontairement constaté la nécessité de celte loi dictée par l’impérieuse nature des choses, en y obéissant eux-mêmes dans leurs entreprises de modification de l’ancien système.
Tel est l’enchaînement rigoureux de conséquences, dérivé de l’erreur fondamentale, d’avoir considéré comme purement pratique l’œuvre essentiellement théorique de la réorganisation sociale. C’est ainsi que les peuples en sont venus graduellement à envisager comme un véritable système social nouveau, produit de la civilisation perfectionnée, ce qui n’est que l’ancien système dépouillé par la doctrine critique de tout ce qui constituait sa vigueur, et réduit au misérable état d’un squelette décharné. Telle est la véritable génération des erreurs capitales signalées dans le chapitre précédent.
Comme le besoin d’une vraie réorganisation se fait toujours sentir, ce qui aura lieu inévitablement jusqu’à ce qu’il ait été satisfait, les esprits des peuples s’agitent, ils s’épuisent à chercher de nouvelles combinaisons. Mais retenus par une destinée inflexible dans le cercle étroit où leur marche vicieuse les a primitivement placés, et dont la civilisation les pousse vainement à sortir, c’est dans de nouvelles modifications de l’ancien système, c’est-à-dire, dans des applications encore plus entières de la doctrine critique, qu’ils croient trouver le terme de leurs efforts. Ainsi, de modification en modification, c’est-à-dire, en détruisant de plus en plus le système féodal et théologique, sans jamais le remplacer, les peuples marchent à grands pas vers une complète anarchie, seule issue naturelle d’une route semblable.
Une telle conclusion prouve évidemment la nécessité urgente et inévitable d’adopter pour le grand travail de la réorganisation sociale la marche si clairement dictée par la nature de l’esprit humain. C’est le seul moyen d’échapper aux désastreuses conséquences dont les peuples sont menacés pour avoir suivi une marche différente.
Comme cette assertion est fondamentale, puisqu’elle détermine la véritable direction des grands travaux politiques qui doivent être entrepris aujourd’hui, on ne saurait l’environner de trop de lumière. Il est donc utile de rappeler sommairement les considérations philosophiques directes sur lesquelles elle est fondée, quoiqu’on pût la regarder comme suffisamment démontrée par l’examen qui vient d’être esquissé de la marche vicieuse suivie jusqu’à présent par les peuples.
Il est peu honorable pour la raison humaine qu’on soit obligé de prouver méthodiquement, quant à l’entreprise la plus générale et la plus difficile, la nécessité d’une division qui est aujourd’hui universellement reconnue comme indispensable dans les cas les moins compliqués. On admet comme une vérité élémentaire, que l’exploitation d’une manufacture quelconque, la construction d’une route, d’un pont, la navigation d’un vaisseau, etc., doivent être dirigées par des connaissances théoriques préliminaires, et on veut que la réorganisation de la société soit une affaire de pure pratique à confier à des routiniers!
Toute opération humaine complète, depuis la plus simple jusqu’à la plus compliquée, exécutée par un seul individu ou par un nombre quelconque, se compose inévitablement de deux parties, ou, en d’autres termes, donne lieu à deux sortes de considérations, l’une théorique, l’autre pratique: l’une de conception, l’autre d’exécution. La première, de toute nécessité, précède la seconde, qu’elle est destinée à diriger. En d’autres termes, il n’y a jamais d’action sans spéculation préliminaire. Dans l’opération qui semble la plus purement routinière, cette analyse peut être observée; il n’y a de différence qu’en ce que la théorie est bien ou mal conçue. L’homme qui prétend, sur quelque point que ce soit, ne pas laisser diriger son esprit par des théories, se borne, comme on sait, à ne pas admettre les progrès théoriques faits par ses contemporains, en conservant des théories devenues surannées long-temps après qu’elles ont été remplacées. Ainsi, par exemple, ceux qui affectent fièrement de ne pas croire à la médecine, se livrent d’ordinaire, avec une stupide avidité, au charlatanisme le plus grossier.
Dans la première enfance de l’esprit humain, les travaux théoriques et les travaux pratiques sont exécutés par le même individu pour toutes les opérations; ce qui n’empêche pas que, même alors, leur distinction, quoique moins saillante, ne soit très-réelle. Bientôt ces deux ordres de travaux commencent à se séparer, comme exigeant des capacités et des cultures différentes, et, en quelque sorte, opposées. A mesure que l’intelligence collective et individuelle de l’espèce humaine se développe, cette division se prononce et se généralise toujours davantage, et elle devient la source de nouveaux progrès. On peut vraiment mesurer, sous le rapport philosophique, le degré de civilisation d’un peuple par le degré auquel la division de la théorie et de la pratique se trouve poussée, combiné avec le degré d’harmonie qui existe entre elles. Car, le grand moyen de civilisation est la séparation des travaux et la combinaison des efforts.
Par l’établissement définitif du christianisme, la division de la théorie et de la pratique fut constituée d’une manière régulière et complète pour les actes généraux de la société, comme elle l’était déjà pour toutes les opérations particulières. Elle fut vivifiée et consolidée par la création d’un pouvoir spirituel, distinct et indépendant du pouvoir temporel, et qui avait avec lui les rapports naturels d’une autorité théorique à une autorité pratique, modifiés d’après le caractère spécial de l’ancien système. Cette grande et belle conception a été la cause principale de la vigueur et de la consistance admirables qui distinguèrent le système féodal et théologique dans ses temps de splendeur. La chute inévitable de ce système a fait momentanément perdre de vue cette importante division. La philosophie superficielle et critique du siècle dernier en a méconnu la valeur. Mais il est évident qu’elle doit être précieusement conservée, avec toutes les autres conquêtes que l’esprit humain a faites sous l’influence de l’ancien système, et qui ne sauraient périr avec lui. Elle doit figurer en première ligne entre des pouvoirs spirituel et temporel d’une autre nature, dans le système à établir aujourd’hui. Sans doute, la société ne saurait être moins complètement organisée au dix-neuvième siècle qu’elle ne l’était au onzième ().
S’il faut reconnaître la nécessité de la division en travaux théoriques et travaux pratiques pour les opérations politiques journalières et communes, à combien plus forte raison celle division, principalement motivée sur la faiblesse de l’esprit humain, n’est-elle pas indispensable dans la vaste opération de la réorganisation totale de la société? C’est la première condition pour traiter cette grande question de la seule manière proportionnée à son importance.
Ce qu’indique l’observation philosophique est confirmé par l’expérience directe. Aucune innovation importante n’a jamais été introduite dans l’ordre social, sans que les travaux relatifs à sa conception n’aient précédé ceux dont l’objet immédiat était sa mise en action, et ne leur aient servi tout à la fois de guide et d’appui. L’histoire présente à cet égard deux expériences décisives.
La première se rapporte à la formation du système théologique et féodal, événement qui doit être aujourd’hui pour nous une source inépuisable d’instruction. L’ensemble d’institutions par lequel ce système s’est constitué complètement au onzième siècle, avait été évidemment préparé par les travaux théoriques faits dans les siècles précédents sur l’esprit de ce système, et qui datent de l’élaboration du christianisme par l’école d’Alexandrie. L’établissement du pouvoir pontifical, comme autorité européenne suprême, était la suite nécessaire de ce développement antérieur de la doctrine chrétienne. L’institution générale de la féodalité, fondée sur la réciprocité d’obéissance à protection du faible au fort, n’était également que l’application de celle doctrine au réglement des relations sociales dans l’état de civilisation d’alors. Qui ne voit que l’une et l’autre fondation n’auraient pu avoir lieu sans le développement préliminaire de la théorie chrétienne?
La seconde expérience, encore plus palpable parce qu’elle est presque sous nos yeux, porte sur la marche même des modifications apportées par les peuples à l’ancien système depuis le commencement de la crise actuelle. Il est clair qu’elles ont été entièrement fondées sur le développement et l’arrangement systématiques donnés par la philosophie du dix-huitième siècle aux principes critiques. Ces travaux, quoique d’un genre de théorie subalterne, on tant que critiques, avaient si bien le caractère théorique, ils étaient si distincts des travaux pratiques subséquents, que pas un des hommes qui y ont concouru ne se figurait d’une manière un peu nette et étendue les modifications qu’ils devaient produire dans la génération suivante. Cette réflexion doit avoir frappé quiconque a comparé attentivement leurs ouvrages avec les modifications pratiques qui leur ont succédé; et néanmoins que, dans les écrits et dans les discours des hommes les plus capables parmi ceux qui ont conduit les travaux de nos prétenducs constitutions, l’on essaie de supprimer les idées empruntées directement aux philosophes du dix-huitième siècle, on verra ce qu’il y restera.
En examinant sous le point de vue historique la question qui nous occupe, elle peut être aisément décidée par les considérations suivantes que nous nous bornerons à indiquer ici, devant les développer dans la seconde partie de ce volume.
La société est aujourd’hui désorganisée, et sous le rapport spirituel et sous le rapport temporel. L’anarchie spirituelle a précédé et engendré l’anarchie temporelle. Aujourd’hui même le malaise social dépend beaucoup plus de la première cause que de la seconde. D’un autre côté, l’étude attentive de la marche de la civilisation prouve que la réorganisation spirituelle de la société est maintenant plus préparée que sa réorganisation temporelle. Ainsi, la première série d’efforts directs pour terminer l’époque révolutionnaire, doit avoir pour objet de réorganiser le pouvoir spirituel; tandis que, jusqu’à présent, l’attention ne s’est jamais fixée que sur la refonte du pouvoir temporel.
Il faut évidemment conclure, de toutes les considérations précédentes, l’absolue nécessité de séparer les travaux théoriques de la réorganisation sociale prescrite à l’époque actuelle, d’avec les travaux pratiques; c’est-à-dire, de concevoir et d’exécuter ceux qui se rapportent à l’esprit du nouvel ordre social, au système d’idées générales qui doit lui correspondre, isolément de ceux qui ont pour objet le système de relations sociales et le mode administratif qui doivent en résulter. Il ne peut être fait rien d’essentiel et de solide, quant à la partie pratique, tant que la partie théorique n’est pas établie, ou, du moins, très-avancée. Procéder autrement, ce serait construire sans bases, faire passer la forme avant le fonds; ce serait, en un mot, prolonger l’erreur fondamentale commise par les peuples, qui vient d’être présentée comme la source première de toutes leurs aberrations, l’obstacle qu’il faut détruire avant tout pour que leur vœu de voir la société réorganisée d’une manière proportionnée à l’état présent des lumières puisse être enfin réalisé.
Ayant établi la nature des travaux préliminaires qui doivent être exécutés pour que l’organisation du nouveau système social soit fondée sur des bases solides, il est facile de déterminer quelles sont les forces sociales destinées à remplir cette importante mission. C’est ce qui reste à préciser, avant d’exposer le plan des travaux à effectuer,
Puisqu’il est maintenant démontré que la manière dont les peuples ont procédé jusqu’ici à la formation du plan de réorganisation, est radicalement vicieuse, il serait sans doute superflu d’insister beaucoup pour faire sentir que les hommes auxquels ce grand travail a été confié, étaient absolument incompétents. Il est clair, en effet, que l’un est la conséquence inévitable de l’autre. Les peuples ayant méconnu la nature du travail, ils ne pouvaient point ne pas se tromper dans le choix des hommes appelés à l’exécuter. Par cela même que ces hommes ont été propres à ce travail, tel que les peuples le concevaient, ils ne peuvent pas être capables de le diriger à la manière dont il doit être conçu. L’incapacité de ces mandataires, ou plutôt leur incompétence, a donc été ce qu’elle devait être; car, nul n’est propre à deux choses absolument opposées.
C’est principalement la classe des légistes qui a fourni les hommes appelés à diriger les travaux des prétendues constitutions établies par les peuples depuis trente ans. La nature des choses les a investis nécessairement de cette fonction, à la manière dont elle a été conçue jusqu’ici.
En effet, comme il ne s’est agi jusqu’à présent pour les peuples que de modifier l’ancien système, et que les principes critiques destinés à diriger ces modifications étaient pleinement établis, l’éloquence a dû être la faculté spécialement mise en jeu dans ce travail, et c’est surtout par les légistes que cette faculté est habituellement cultivée. Quoiqu’elle ne soit que subalterne, puisqu’elle se propose uniquement de faire triompher telle opinion donnée sans participer à sa formation et à son examen, elle est par cela même éminemment propre à la propagation. Ce ne sont pas les légistes qui ont combiné les principes de la doctrine critique, ce sont les métaphysiciens qui, du reste, forment, sous le rapport spirituel, la classe correspondante a celle des légistes sous le rapport temporel. Mais c’est par les légistes que ces principes ont été répandus. C’est par eux que la scène politique a été principalement occupée pendant toute la durée de la lutte immédiate contre le système féodal et théologique. C’était donc à eux que devait échoir naturellement la direction des modifications à introduire dans ce système d’après la doctrine critique, qu’eux seuls étaient bien habitués à manier.
Il ne saurait évidemment en être de même pour les travaux vraiment organiques dont la nécessité vient d’être démontrée. Ce n’est plus l’éloquence, c’est-à-dire, la faculté de persuasion, qui doit être spécialement en activité, c’est le raisonnement, c’est-à-dire, la faculté d’examen et de coordination. Par cela même que les légistes sont généralement les hommes les plus capables sous le premier rapport, ils sont les plus incapables sous le second. Faisant profession de chercher des moyens pour persuader une opinion quelconque, plus ils acquièrent, par l’exercice, d’habileté dans ce genre de travail, plus ils deviennent impropres à coordonner une théorie d’après ses véritables principes.
Ce n’est donc point d’une vaine question d’amour-propre qu’il s’agit ici, tout se réduit au rapport nécessaire et exclusif qui existe entre chaque espèce de capacité et chaque nature de travail. Les légistes ont dirigé la formation du plan de réorganisation quand elle était conçue dans un esprit absolument vicieux. Ils ont fait ce qu’ils devaient faire. Appelés pour modifier, pour critiquer, ils ont modifié, critiqué. Il serait injuste de leur reprocher les défauts d’une direction qu’ils n’ont pas choisie, et qu’il ne leur appartient pas de rectifier. Leur influence a été utile et même indispensable, tant que cette direction l’a elle-même été. Mais il faut, en même temps, reconnaître que cette influence doit cesser quand une direction toute opposée doit prévaloir. Il est sans doute très-absurde de prétendre opérer la réorganisation de la société, en la concevant comme une affaire purement pratique, et sans qu’aucun des travaux théoriques nécessaires soit préalablement exécuté. Mais une absurdité plus grande encore, ce serait la singulière espérance de voir effectuer une vraie réorganisation par une assemblée d’orateurs, étrangers à toute idée théorique positive, et choisis, sans aucune condition déterminée de capacité, par des hommes qui, pour la plupart, sont encore plus incompétents ().
Darmowy fragment się skończył.